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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Madeleine jeune femme - -Author: René Boylesve - -Release Date: February 15, 2016 [EBook #51225] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - MADELEINE - JEUNE FEMME - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - CONTES - LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol. - LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 -- - - ROMANS - - LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol. - SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 -- - LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 -- - MADEMOISELLE CLOQUE 1 -- - LA BECQUÉE 1 -- - L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 -- - LE BEL AVENIR 1 -- - MON AMOUR 1 -- - LE MEILLEUR AMI 1 -- - LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 -- - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays, y compris la Russie. - - -Copyright, 1912, by CALMANN-LÉVY. - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - RENÉ BOYLESVE - - MADELEINE - - JEUNE FEMME - - PARIS - - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - 3, RUE AUBER, 3 - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage_ - CINQUANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE - _et_ - DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE, - _tous numérotés_. - - -_VXORI DILECTISSIMÆ_ - - - - -AU LECTEUR - - -Dans mon précédent roman, _La Jeune fille bien élevée_, j'avais -composé sans arrière-pensée le récit de la vie d'une jeune fille -élevée comme on l'était assez communément en province au siècle -dernier. Et c'est le problème de l'éducation de la jeune fille -que l'on a voulu voir traité dans mon sujet. Ma prétention -n'avait jamais été si grande! Les uns ont cru que j'attaquais -les méthodes anciennes; les autres ont découvert chez moi -d'incontestables complaisances pour les usages d'autrefois. C'est -que je décrivais tout bonnement l'état d'esprit d'une jeune fille -à une époque donnée, et rien de plus. Mon héroïne était née en -un temps où l'esprit d'examen, le goût critique et l'appétit -d'«affranchissement» étaient de mode: ce n'était pas moi, peintre, -qui gémissais sous le poids des coutumes provinciales, c'était -mon modèle que je voyais ainsi endolori. Et si je manifestais -d'autre part une considération pour les «préjugés» ou les -gens du vieux temps, ce n'était pas moi qui conseillais à mes -contemporains le retour à l'antique, c'était mon modèle qui, -décelant malgré soi sa vérité profonde, affirmait, malgré soi, un -attachement plus ferme et plus résistant que les entraînements du -jour, à ses soutiens, à ses abris séculaires. - -Si j'eusse été un moraliste ou un sociologue, j'eusse pris parti, -j'eusse incliné le sens de mon livre vers le passé ou vers ce -que l'on croit l'avenir; romancier, je ne suis que du parti de -la vérité humaine, qui est complexe, obscure quelquefois, mais -qui est légitime, et plus forte, plus riche en substance que nos -clartés artificielles destinées à favoriser une manie de rangement -étiqueté, de classement provisoire, ou bien à ménager notre -paresse. - -Ce n'est pas nous qui décidons dans notre cabinet: «Je veux que -telle figure soit ainsi»; mais c'est la figure qui répond à notre -évocation, à notre curiosité, à nos soins, et nous récompense -finalement par son aveu: «Voilà toutes les diverses faces que -j'ai.» Nous ne sommes tout à fait maîtres ni de nos personnages -ni de notre roman. S'il est vrai que notre cÅ“ur, nos sens et -notre esprit les pénètrent, s'il est vrai qu'il n'y a point, à -proprement parler, de littérature impersonnelle, il ne l'est pas -moins que ce rudiment de notre personnalité échappé de nous et -gagnant nos fictions n'est en somme que la qualité particulière de -notre intuition d'une réalité étrangère à nous. Là , peut-être, se -concilient et le caractère «objectif», comme on dit aujourd'hui, -des Å“uvres qui ne sont pas pur lyrisme, et cette _direction_, -sensible en toutes les belles Å“uvres, intérieure et voilée -souvent plutôt qu'ostensible, et qui est moins le résultat d'une -délibération que l'ordre secret du génie. - -Ma conviction est que le romancier, en donnant son avis personnel -sur le sens des tableaux de mÅ“urs qu'il peint, rétrécit son art, -et j'oserai même dire qu'il en peut fausser l'élan et diminuer la -portée qui parfois dépasse l'intention et vaut mieux qu'elle. - -Un roman est un miroir magique où la vie, trop vaste pour la -plupart des yeux, vient se refléter en un raccourci saisissant. -Que le romancier ait le pouvoir de faire apparaître cette image, -c'est assez. A elle de parler. Je pense que, si l'on y tient, une -morale plus forte que celle qui serait voulue par l'auteur se -dégage du tableau condensé de la vie qu'un écrivain doué nous -présente; et les conclusions laissées libres et pour ainsi dire -en suspens au bord de l'abîme sont d'un retentissement autrement -prolongé dans toutes les régions de l'homme, que celles mêmes dont -un penseur sait trouver la formule lapidaire. - -Une invitation à réfléchir sur la vie, longuement, profondément -s'il se peut, et fût-ce avec amertume et difficulté, voilà -l'action morale propre au romancier, et la limite extrême qu'elle -peut atteindre pour ne point entamer la force du genre. Un moyen, -emprunté aux ressources mystérieuses de l'art, de mieux connaître -l'Homme, c'est la part contributive du romancier à l'action -sociale. Pour différer de l'action directe, elle n'en est pas -moins importante, si l'on songe que c'est par ignorance de l'homme -réel et au contraire par flatterie pour quelques séduisantes -idées, que les plus graves erreurs publiques sont commises, et si -l'on songe que c'est par défaut de psychologie que se produisent, -chaque jour, la plupart des désordres privés. - - R. B. - - - - - -MADELEINE JEUNE FEMME - - - «Tout notre contentement ne consiste qu'au témoignage intérieur que - nous avons d'avoir quelque perfection.» - - (Descartes, _à la princesse Élisabeth_.) - - -I - - -L'heure la plus douloureuse de ma vie, le 9 septembre 1888, jour -de mon mariage, les adieux à ma famille étant faits: le trajet de -Chinon à Tours, par une chaleur torride, dans le train qui nous -emmenait à Paris... Ah! que j'envie le sort de celles pour qui -cette heure est l'aboutissement des rêves de la jeunesse! Moi, je -partais, à la suite d'un mariage de convenance, comme on disait -dans ce temps-là , avec un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime -et de gratitude, presque de l'amitié, mais point d'amour. Ce cas -paraît peut-être aujourd'hui étrange, mais à cette époque nos -familles s'inquiétaient peu de nos volontés, et elles avaient -dressé une jeune fille de telle sorte qu'elle acceptât ce suprême -sacrifice de soi-même, après beaucoup d'autres, combinés, gradués, -dès longtemps accomplis, et pour ainsi dire destinés à rendre -possible celui-ci. Tant de choses importantes pour la famille plus -que pour notre chétive personne dépendent d'un mariage! Qu'on y -songe... - -Moi, j'appartenais à une famille à peu près ruinée, depuis 1873, -par le dévouement de mon père à la cause monarchique, et, depuis -ces dernières années, par les folies de mon frère Paul. Ma -pauvre maman, toute bonne, et même ma grand'mère Coëffeteau, si -autoritaire, étaient d'une égale faiblesse lorsqu'il s'agissait -de Paul; une partie de ce qui devait constituer ma dot,--bien -modeste!--avait dû être employée à payer des dettes où l'honneur -de notre nom était engagé. Plusieurs mariages avaient manqué -pour moi à cause de la dot insuffisante; peu à peu les partis -tenus pour «beaux» s'écartaient et, ce qui était pire, d'autres -partis affluaient au contraire, de condition moyenne, trop -peu flatteuse pour l'amour-propre d'une très ancienne famille -bourgeoise. Ce n'était pas moi, certes, qui avais la fringale -du mariage! Mon goût, très vif, avait été de me consacrer à la -musique. Des amis de Paris, musiciens, les Vaufrenard, et un vieil -artiste d'Angers, M. Topfer, m'avaient affirmé que j'entrerais -haut la main au Conservatoire, que je ferais une pianiste peu -commune et que je pourrais gagner ma vie; mais les Vaufrenard -étaient des Parisiens et M. Topfer un artiste, tandis que ma -grand'mère était une bourgeoise de Chinon,--je parle du Chinon -de ce temps-là ;--et, à ses yeux, il n'y avait point de situation -à quoi l'on pût songer, pour une jeune fille élevée comme moi, -hormis le mariage, et ce qu'on appelait alors «le beau mariage». -Or, comme j'allais atteindre mes vingt et un ans, ce qui est un -âge, un architecte vint de Paris, réparer un petit château des -environs; il me vit à l'église; il s'informa de moi et demanda -ma main. Il avait trente-sept ans; il n'était ni bien ni mal; il -prétendait posséder une belle situation; il jouissait du prestige -d'avoir été choisi entre tous autres architectes par M. Segoing, -un conseiller général de la bonne nuance; il citait les noms de -ses principaux clients, des noms splendides, car il restaurait -surtout les manoirs historiques; il parlait volontiers de cousins -à lui, les Voulasne, qui étaient «une puissance financière», -habitaient un magnifique hôtel rue Pergolèse, une villa à Dinard, -et menaient ce qu'on est convenu d'appeler «la vie de Paris»; il -parlait aussi d'un M. Grajat, son confrère, son «maître», un des -grands concessionnaires de la future Exposition universelle; il -aimait à répéter, à tout propos: «Avant cinq ans, ma femme aura sa -voiture.» Tout cela ne valait pas pour moi l'accent d'un homme -qui m'eût plu; mais tout cela fascinait ma famille qui venait -d'éconduire un prétendant à ma main, petit pharmacien sur la place -de la Gare! En outre, l'architecte de Paris n'exigeait aucune -dot et ne semblait tenir qu'à une chose: épouser une jeune fille -bien élevée. C'était toucher ma famille en ses points les plus -sensibles. Enfin ne déclarait-il pas en outre qu'il garantissait -l'avenir de mon frère? - -Malgré tout, je me souviens que je n'ai, à aucun moment, donné -mon consentement d'une manière positive. J'ai pris le seul parti -qui fût possible à une jeune fille façonnée, modelée comme je -l'étais; j'ai temporisé, j'ai imploré des sursis, j'ai demandé à -Dieu, de toute ma ferveur, la grâce de me faire aimer l'homme qui, -en m'épousant, assurait le bien-être de toute ma famille; je suis -tombée malade; et, pendant que j'étais à bas, cet homme me montra -une telle patience, une telle bonté, une si extraordinaire volonté -de me conquérir, que j'ai eu un beau jour plus de confusion de le -faire souffrir que je n'en avais de désespérer ma famille, et je -me suis trouvée liée à lui par un sentiment auquel je ne saurais -donner de nom, un sentiment qui ne me permettait pas de lui dire -«oui», mais qui m'interdisait de lui dire «non». Il n'y eut qu'une -voix autour de moi pour me soutenir que ceci, précisément, c'était -ce qui devient de l'amour, plus tard. Que de fois n'avais-je pas -aussi entendu dire: «L'amour, l'amour! mais c'est après qu'il -se déclare...» Cela, n'est-ce pas? pouvait être... Est-ce que -nous savons, nous autres?... Je ne raconte point cela, on le -voit, pour me faire valoir, car, à mon avis, j'aurais eu plus de -mérite à épouser un homme sans l'aimer, par pure générosité envers -les miens, qu'à l'épouser, comme je l'ai fait en réalité, dans -l'espoir de l'aimer un jour. - -Je n'avais pas pour lui de répugnance; il était grand, bien -bâti, vigoureux; il portait les cheveux plats très bruns et une -moustache rejoignant des favoris taillés court; à Chinon, on le -trouvait bel homme. Mais le timbre de sa voix, pour moi du moins, -ne chantait pas; mais ses yeux, intelligents pourtant, étaient -secs; mais il n'avait pas, je le sentais bien, ce fond d'éducation -affinée qui avait fait le charme de mon père et que je discernais -chez mon grand-père Coëffeteau; mais, quoiqu'il sût beaucoup de -choses, son esprit sérieux n'avait pas une de ces libertés ou de -ces fantaisies qu'ont souvent des esprits plus sérieux encore, -plus cultivés surtout, et sans lesquelles un homme nous semble -ennuyeux... - -Dans notre compartiment de première classe,--jamais ni moi, ni -aucune personne de ma famille, je crois bien, n'étions montés -dans un compartiment de première classe,--toute l'histoire de la -longue préparation aux fiançailles, puis celle des fiançailles, -démesurément allongées, se déroulaient avec la rapidité du -cauchemar, et leurs images dansantes se mêlaient aux grains de -poussière tumultueux d'un grand bâton de lumière qui tâtait en -face de moi la banquette capitonnée, comme pour trouver le bon -endroit où enfin mettre le feu. Et l'épisode le plus dur était -encore le dernier, celui que j'avais eu à peine le temps de -percevoir: dix minutes avant que nous ne quittions la maison, -tandis que ma pauvre maman, émue à trembler, s'apprêtait à me -donner ce qu'on nomme «les conseils d'usage,» des mots, d'une -crudité à laquelle il ne nous avait point accoutumés, furent -prononcés par mon mari, dans la pièce voisine, adressés à deux -de ses amis de Paris, ses témoins,--desquels était l'illustre -Grajat,--et entendus par ma grand'mère aussi bien que par maman -et par moi; et le sens de ces mots, car je ne rapporte pas les -termes, était que ce qui l'avait décidé, lui, tout vieux Parisien -qu'il fût, à venir épouser en province une jeune fille de ma -sorte, c'était la garantie d'être abrité de l'ordinaire infortune -conjugale. - -Mon Dieu! à la bien prendre, l'idée était plutôt pour moi -flatteuse. Ma famille ne s'était pas exténuée à faire de moi une -jeune fille bien élevée, dans un dessein autre que celui de faire -de moi un jour une honnête femme. Mais l'expression dont usa mon -mari, outre qu'elle froissait nos oreilles, donnait à l'union -bénie le matin même un sens utilitaire qui nous bouleversa. - -Une particularité du caractère de mes parents était leur croyance -un peu débonnaire aux actes désintéressés. J'ai été imprégnée de -cette croyance très noble, et d'ailleurs très efficace à produire -des actes désintéressés, la seule, peut-être, qui soit capable -d'en produire; mais cette croyance était chez eux si fondamentale -qu'elle les aveuglait souvent sur la qualité de certains faits -accomplis tant par d'autres que par eux-mêmes, et qui n'avaient -pas ce beau caractère. De sorte que la découverte de la moindre -intrigue les scandalisait, et l'expression qui confessait sans -vergogne un tel calcul leur paraissait pire que le calcul. - -Il n'était pas vilain à un architecte de Paris, de venir épouser -sans dot une jeune fille de Chinon, élevée selon les principes -rigoureux des vieilles méthodes d'éducation, parce qu'il tenait -avant toute chose à avoir un ménage non troublé! Quelques instants -avant que ne fut prononcée la phrase malencontreuse, ma grand'mère -elle-même ne me recommandait-elle pas: «Mon enfant, n'oublie -jamais que, si ton mari t'a choisie entre tant d'autres, c'est -parce que tu es une jeune fille bien élevée»? En termes plus -civils, est-ce que ce n'était pas l'idée même formulée par mon -mari devant ses témoins? Oui; mais la phrase de ma grand'mère, -destinée à me frapper de l'excellence de sa méthode d'éducation, -afin que je la transmisse un jour moi-même à ma fille future, -me laissait entendre que c'était ma bonne éducation qui avait -inspiré à mon mari ses sentiments désintéressés à mon égard. - -Les sentiments désintéressés de mon mari, c'était une convention -acceptée, qui s'imposait, qu'on avait pour ainsi dire le droit -d'exiger. Mais les sentiments en vertu desquels ma famille -m'avait poussée et obligée à ce mariage, étaient-ils bien -désintéressés?... Ah! si l'on eût soutenu à ma pauvre grand'mère -qu'ils ne l'étaient pas tout à fait!... Elle croyait qu'ils -l'étaient, tant le principe était bien établi qu'ils devaient -l'être. - -Je discerne tout ceci aujourd'hui, mais, dans mon compartiment de -première classe, surchauffé, durant ce trajet de Chinon à Tours, -tant de fois parcouru, si plein pour moi de souvenirs, et en face -de l'homme un peu gêné, silencieux, qui m'emportait à l'inconnu, -je ne me faisais point de raisonnements rassurants. Si j'eusse -été accoutumée, comme beaucoup de jeunes filles que j'ai vues -depuis, à penser sans cesse à mon plaisir, je crois que c'est à -ce moment-là , sur cette banquette de drap gris capitonné, que -j'eusse perdu connaissance et me fusse affaissée de désolation. -Mais je savais refouler mes sentiments les plus vifs, et, au -moment où l'on croit qu'ils vont éclater, détourner ma pensée de -moi-même, la fixer sur quelque chose de très grand ou d'infime, -songer, comme on nous l'enseignait au couvent, aux souffrances de -Notre-Seigneur, près desquelles les nôtres ne sont jamais rien, -ou m'astreindre à revoir mentalement, et un à un, à leur place -respective, les objets empilés dans mes malles. Je ne me rappelle -plus comment je me tirai de ce mauvais pas; je crois avoir parlé -tout à coup à mon mari du petit chien en écheveaux de soie pelure -d'oignon que sa mère avait amené avec elle à Chinon... Et je -me disais: «Est-ce bête, de parler de cela pendant la première -heure du voyage de noces!» Mais cela m'empêcha de pleurer. Mon -mari fut très complaisant pour moi. Après Tours, où nous dûmes -changer notre train pour un autre où il y avait beaucoup de monde, -il consentit à se lever, à se donner du mal pour apercevoir au -loin les bâtiments de Marmoutier, mon cher couvent, où j'avais -passé dix années, et il écouta tout ce que je voulus lui en dire! -Dix ans de notre vie, sur vingt, c'est un compte, et c'est la -période ineffaçable. Ce ne devait pas être très amusant pour lui -de m'entendre lui raconter mes histoires, et d'autant moins qu'il -avait l'air, pour les voyageurs qui nous écoutaient, d'enlever -une jeune pensionnaire. Que je devais donc paraître sotte! Eh -bien, il ne manifesta pas d'un signe qu'il pouvait avoir à s'en -plaindre. Il était condescendant et sérieux, comme toujours, -mais sans nul air chagrin. Ce ne doit pas être drôle non plus, -je m'en rends compte à présent, d'épouser une jeune fille aussi -innocente que je l'étais et qui ne vous a point caché qu'elle n'a -aucun amour pour vous! Il voyait en moi une femme serviable à -son foyer, à sa maison, à son avenir surtout; mais je crois qu'il -n'espérait pas tirer de moi d'autre avantage. Et les débuts d'un -tel mariage ne sont pas tout agrément pour un homme... Cependant -j'avoue, à ma honte, que je n'ai pas pensé qu'il pût, lui, n'être -pas complètement à la fête, tant nous sommes convaincues, jeunes -filles, que c'est nous seules les victimes. - -Je parlais, je pérorais avec une prolixité de pie borgne, d'abord -parce que j'avais conscience que la parole seule me réconfortait, -que me taire c'était m'affaler comme une loque, ensuite parce que -ma cervelle en branle ne pouvait plus admettre de relais. Jamais -je n'avais parlé ainsi; j'éprouvais cette illusion d'être très -intelligente et très docte, que donne parfois la fièvre; avec une -pédanterie de lendemain d'examen, j'exposais les méthodes de mon -éducation: celle de la maison, celle du couvent; je les examinais -du haut d'un détachement souverain, puis j'en faisais la critique -sur un ton dont le seul souvenir me fait hausser aujourd'hui les -épaules. - -Je vois encore la figure ahurie d'une malheureuse dame de -compagnie au service de quelque vieille comtesse somnolente, et à -qui mes paroles parvenaient par bribes, plus ridicules encore, je -suppose, par le défaut de lien entre les unes et les autres. Elle -semblait surtout avoir peur que la «comtesse» s'indignât, et elle -protégeait le sommeil et la sérénité de la vénérable douairière -comme une maman couvre à sa fille le bruit des discours incongrus. -Comment avais-je l'audace, moi si réservée, si timide, d'oser -choquer quelqu'un? - -En tout cas, j'esquissais à mon mari un lugubre tableau de notre -condition, à nous, jeunes filles; je lui révélais que je n'avais -jamais eu de feu dans ma chambre depuis l'époque de ma rougeole, -à neuf ans! que l'hiver, nous ne nous lavions qu'à l'eau glacée, -que nos mains rougissaient, gonflaient, n'étaient que crevasses -d'engelures; que s'approcher de la cheminée où vacillait une -misérable flambée de bois, eût décelé de notre part une fâcheuse -disposition à la sensualité; que nous n'avions pas le droit de -nous asseoir dans un fauteuil, ni de nous tenir sur un siège -autrement que le buste parfaitement perpendiculaire; que nous -devions, en toute saison, être levées, coiffées, habillées à sept -heures du matin, et avoir fait nous-mêmes notre lit; que jamais -avant mon mariage, personne au monde ne m'avait accordé la moindre -attention lorsqu'il m'était arrivé de me lamenter pour un bobo, -pour un mal de tête, pour un rhume; et qu'il fallait pour le moins -une bronchite déclarée, une toux de vieux râleux, pour qu'on allât -chercher le médecin, etc., etc. A m'entendre, mon mari, la dame de -compagnie et peut-être la comtesse, devaient tenir pour un miracle -authentique qu'après de telles épreuves je fusse là , vivante, -ayant passé vingt ans, et étant, à tout prendre, encore une assez -belle fille! Mon mari certainement continuait, dans sa barbe, à -rendre grâces au Sacré-CÅ“ur et à ma grand'mère Coëffeteau, et il -se disait: «Parbleu! je le sais bien, qu'elle n'a pas été gâtée! -Mais voilà une petite femme qui ne s'en porte pas plus mal, et qui -va, par contraste, trouver chez moi tout admirable...» La dame de -compagnie ou la comtesse allaient raconter demain à tout venant -que le type de la jeune fille émancipée leur était apparu sur la -ligne de Paris-Bordeaux. - -J'étais, certes, la moins émancipée des jeunes filles de ce -temps-là , qui l'étaient infiniment moins que celles d'aujourd'hui; -mais dans le milieu le plus sévère et le plus pur, j'étais née à -une époque où il y avait de l'émancipation dans l'air. A mesure -que j'ai vécu, je me suis persuadée de l'importance qu'il y a à -constater «ce qui est dans l'air». Ceux qui l'absorbent et s'en -nourrissent ne s'en aperçoivent pas, généralement. Moi, je n'avais -jamais vu d'exemples remarquables d'insubordination ou de révolte; -je m'étais assouplie à des exigences beaucoup plus dures que les -contraintes énumérées dans ma brillante improvisation, et sans que -j'eusse jamais songé à tourner la loi établie. Eh bien! des germes -subtils avaient approché jusqu'à moi et m'avaient pénétrée. C'est -qu'il y avait, de mon temps, de ces germes épars. Il n'y en avait -point par exemple du temps de la jeunesse de maman, ou bien ils -demeuraient alors sans virulence, tandis que moi, ils m'avaient -atteinte, à mon insu, et ces diablotins se manifestaient par ma -bouche, comme chez les possédés du temps jadis, dès que cessait -de planer sur moi l'aile puissante de ma grand'mère Coëffeteau, -dès qu'avaient disparu comme pour toujours, de mon horizon, les -bâtiments du Sacré-CÅ“ur. - -Ce dont je me plaignais dans mon délire du Paris-Bordeaux, ce -n'était, en somme, que les obstacles opposés par mon éducation -à ma tendance au bien-être; mais cette tendance contrariée par -mon éducation et inclinée vers un autre sens, vers celui de -l'idéalisme, m'avait révélé des joies d'une très haute saveur. -Ma piété, jugée même excessive, avait été pour moi une cause de -délectation sans égale et m'avait inspiré un grand dégoût de tous -les sentiments qui n'étaient ni très hauts ni très purs. C'est -ainsi que, lorsque je m'avisai d'éprouver une passion imaginaire -pour un jeune homme à peine entrevu, je me fis aussitôt de cet -amour une idée séraphique. C'est ainsi que, lorsque je me jetai -à cÅ“ur perdu dans la musique, et crus comprendre et goûter les -grands maîtres, mon ravissement fut tel que je ne voulais plus -connaître d'autre plaisir et que pour la musique seulement -j'admettais que l'on pût vivre. Mais quel orage, quel cyclone en -tout moi-même, et quelles ruines! lorsqu'on m'avait démontré que -tant de transports ne me conduisaient qu'à ma perte, que ma piété -de couvent devait être ramenée au niveau commun, que mes extases -romanesques étaient ridicules, et que l'essentiel était pour moi -de plaire à un monsieur ni bien ni mal, qui se proposait de fonder -avec moi une famille!... - -Je dus m'endormir, dans le train, je ne sais où, terrassée par la -fatigue. Quand j'entr'ouvris les yeux, près de Paris, mon mari -veillait sur mon sommeil, comme la dame de compagnie sur celui -de la comtesse; et l'un comme l'autre devaient penser peut-être -qu'ils étaient préposés à la garde d'un enfant. - - - - -II - - -Nous ne devions même pas passer la nuit à Paris, car il était de -toute nécessité, pour se conformer à l'usage, d'accomplir «le -voyage de noces». Moi, j'aurais autant aimé faire tout de suite -connaissance avec l'appartement où je devais vivre; de son côté, -mon mari était fort pressé par ses affaires; mais ma famille et -tout Chinon eussent été déçus si un mariage comme le mien, qui -passait pour «brillant», n'eut débuté par une semaine au moins en -Italie. Et nos places étaient retenues dans un train de nuit qui -devait nous emmener d'une traite à Venise. - -Si l'on croit que j'ai vu Venise!... J'ouvrais les yeux, je -regardais et je me disais: «Tâche d'emmagasiner tout cela, tu -le retrouveras dans ta mémoire et tu le savoureras comme il le -faut, quand tu seras heureuse...» Mais je ne pouvais prendre -aucun plaisir, à rien. Tout ce que je voyais me donnait envie de -pleurer. Et je m'épuisais en efforts pour ne pas pleurer. Et le -pire était que je voulais épargner à mon mari le désagrément de -constater mon chagrin, parce que je n'avais à lui reprocher ni -brutalité, ni indélicatesse, ni pour ainsi dire le plus léger -défaut: je ne lui reprochais que de n'être pas aimé de moi. Ah! -si je l'avais aimé, qu'il aurait donc pu, tout à son aise, être -brutal, indélicat, et avoir tous les défauts!... - -Il ne semblait pas s'apercevoir de mon chagrin; il était doué -d'une patience angélique que j'aurais admirée, si je l'avais -aimé, et qui m'irritait presque. Aujourd'hui, je sais qu'il -avait confiance dans le temps, qui calme tout; il savait que je -m'accoutumerais à lui comme je m'étais accoutumée par exemple à la -vie de couvent, si différente de la vie de famille. Il ne doutait -pas que chez lui, même avec lui, même sans amour, je ne dusse me -trouver beaucoup mieux que partout où j'avais été précédemment. -Il conservait à Venise, et durant ces premières semaines de -vie conjugale, la parfaite égalité d'humeur qui m'avait tant -déconcertée avant et même après nos fiançailles, alors que je me -montrais si peu encourageante pour ses projets ou si peu obligée -par sa constance. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour m'être -agréable, et même, ce qui est mieux, je trouve, pour ne m'être -pas désagréable. Aussi, sans parvenir à aucune satisfaction en sa -compagnie, j'avais conscience d'augmenter ma dette envers lui. - -Nous étions à Venise pendant la deuxième quinzaine de septembre. -Il s'élevait parfois des brumes pareilles à celles que je me -souvenais d'avoir vues, à l'arrière-saison, sur la Vienne et -sur la Loire; mais, au-dessus de la lagune, et enveloppant les -monuments des îles ou de la ville, elles étaient plus colorées, -plus chaudes et plus variées, et je les comparais à une perle que -mon mari m'avait donnée et que je portais au doigt. Quand, au -retour du Lido, et tournée vers Venise, je voyais ces belles nuées -animées à l'intérieur par une sorte de foyer lumineux, rayonnant, -superbe, j'étais reprise par ce sourd et lancinant appétit de -bonheur qui m'avait tant fait rêver et tendre les bras à je ne -sais quoi d'inconnu, certains soirs d'été, sur les terrasses de -Chinon, et, encore aussi puérile que dans ce temps-là , je me -disais: «Dans ce brouillard d'argent et de roses est enfermé le -bonheur!...» - -Ah! que j'aurais aimé confier à quelqu'un, en me moquant un peu de -moi-même, ma vision! Mais mon mari était trop sérieux; il ne se -fût même pas moqué d'une fantaisie de ce genre; il ne l'eût pas du -tout comprise; cela m'eût fait de la peine; et j'aimais mieux la -garder pour moi. - -Le bonheur... le bonheur... Ce mot qu'il vaudrait mieux -ignorer!... On l'avait pourtant peu prononcé autour de moi; ce -n'était pas pour le bonheur, du moins terrestre, que nous nous -croyions créées, nous autres: comment se faisait-il que ce mot -figurât pour moi un si attrayant mirage? et qu'il n'y eût pas une -parcelle de moi qui ne se sentît flattée par cette chimère?... -Et, en gondole, je faisais, de la main, le geste d'écarter à -droite et à gauche ces belles vapeurs où baignaient le campanile -de Saint-Georges Majeur, la _Salute_ et le Palais des Doges... -Je fendais leur joli corps impalpable en voulant de toutes mes -forces que le bonheur se montrât... Mon mari me demanda ce que -je chassais avec les mains: «Des moustiques?...» J'éclatai de -rire, bêtement, non de la question, mais de moi-même. Il me dit, -ce qu'il avait tant de fois entendu dire de moi dans ma famille: -«Comme vous êtes jeune!» - -Et nous pénétrions jusqu'au cÅ“ur de la région vaporeuse. Mais, le -bonheur?... - -Nous croisions, sur la lagune, des couples de nouveaux mariés, -comme nous; ils avaient la main dans la main, avec l'air d'une -béatitude un peu convenue, et qui semble si niaise, mais qui -trouble même ceux qui ne l'éprouvent pas... D'autres, à la nuit -tombante, étaient enlacés. Mais le soir, surtout, après le dîner -dans les hôtels, cette musique et ces chansons sur le Grand Canal, -qui n'étaient pas pour moi des rengaines, ces gondoles glissant -en silence ou se pressant autour d'une belle voix d'homme qui -répandait la féerie nocturne dans les âmes... c'était plus que -je n'en pouvais supporter. Je refusais d'aller me mêler à ces -promeneurs enchantés. Je disais à mon mari: «Non, non, j'aime -mieux rester là .» Il allait fumer avec des messieurs. Je restais, -sur une petite terrasse de l'hôtel, donnant sur le Canal, les -coudes appuyés sur une balustrade, les mains cachant mon mouchoir -bien tamponné sur mes yeux... - -C'est une grande erreur, c'est une inconsciente ou stupide cruauté -que de conduire en de pareils endroits les femmes comme nous, -qui ne sommes pas destinées à la vie voluptueuse, paresseuse ou -facile... - -Ah! mon Dieu! quelles contusions et quelles fatigues j'ai -promenées dans cette ville qui fabrique le rêve comme d'autres -les pâtes alimentaires!... L'énigme de la chair,--le mystère, -pour moi, le plus insoupçonné de ma jeunesse,--expliqué, résolu -tout à coup! l'objet d'effroi devenu familier; le péché le plus -honteux transformé en le plus impérieux devoir!... Quel éclair! -quelle aveuglante lumière sur le monde! et quel cataclysme pour -qui reçoit l'ébranlement du phénomène sans avoir pu auparavant -s'enivrer!... - -Je retrouvais sur ma commode les divers accessoires de ma trousse -de voyage: le joujou qui avait endormi ma pensée inquiète ou -révoltée pendant les deux dernières semaines avant mon mariage. -Il faut bien croire que j'étais encore jeune autant que tout -le monde le prétendait, puisqu'une pareille babiole entrait -presque en balance avec les rebutants débuts d'un mariage sans -amour. Qu'on me traite de gamine ou de folle; mais pourquoi -n'ajouterait-on pas foi à la puissance des infiniment petits dans -la vie morale, comme on le fait ailleurs? - -«Avec ces fins ciseaux courbés, pensais-je, je vais pouvoir -tailler mes ongles convenablement,--car jusque-là , je n'avais -eu qu'une mauvaise paire de ciseaux qui datait de mon entrée au -couvent,--je vais les tailler, comme dit mon mari, selon les -lignes élégantes de l'ogive. Avec ceux-là , droits et pointus, je -piquerai comme le bec de l'oiseau un petit ver, la languette de -peau qui m'agace si souvent...» Et, déjà , dans mes moments de -loisir,--inaction si étrange, si nouvelle pour moi,--je commençais -à prendre plaisir à user du polissoir, à caresser du bout d'un -doigt la crème des petits pots, à me poudrer le visage pour -descendre à la table d'hôte. Presque pas de coquetterie dans mon -cas, et même, si cela pouvait être croyable, je dirais: point du -tout de coquetterie. Non, vraiment, je ne désirais pas plaire, -même à mon mari; j'avais simplement envie de jouer avec les -bibelots de femme que l'on mettait à ma disposition... et aussi -d'exercer cette gourmandise nouvelle que j'avais toutes les peines -du monde à ne pas croire coupable, et qui consiste à s'occuper de -soi, à flatter sa personne, à lui témoigner des attentions, à la -favoriser d'un peu d'aise. - -Et, par delà ma trousse et mon beau sac de voyage, m'apparaissait -l'appartement que nous allions occuper à Paris, rue de Courcelles, -dans une maison récemment construite par mon mari et dont il me -parlait depuis longtemps. Il m'avait d'abord dessiné le plan de -cet appartement sur des bouts de papier, puis il m'avait apporté -de Paris ce que ces messieurs appellent «les bleus». Ce sont des -épreuves photographiques du plan dressé par l'architecte, et où -les traits viennent en blanc sur un fond d'un aveuglant outremer. -Et tous ces petits carrés, ces rectangles, ces doubles lignes -parallèles coupées çà et là pour donner jour à une fenêtre, -ailleurs pour désigner une cheminée, ces spirales, ces petites -lames d'éventail qui signifient l'escalier, ce fin quadrillé -qui désigne la cuisine, l'office, et ce plan de la baignoire -qui semble emplir le cabinet de toilette, tout cela dansait une -espèce de ballet profane devant mon imagination, entièrement -accaparée jusque-là par les idées morales. Je voyais dans cet -appartement une jeune femme aller, venir, passer, repasser par -les étroits corridors, s'adosser à la cheminée, s'accouder au -balcon, s'asseoir dans telle encoignure pour juger de l'effet -d'un panneau... Cette jeune femme, affirmait mon mari, était là -dedans «chez elle», libre de ses mouvements et de l'emploi de son -temps, vêtue à sa guise... Et ma guise n'était-elle pas de passer -une bonne partie de la journée en peignoir? en peignoir, oui, -telle était ma guise, à moi qui avais toujours dû être corsetée -et habillée dès sept heures du matin comme si j'allais sortir en -ville ou recevoir une visite! L'idée de ce peignoir, d'ailleurs, -ne déplaisait pas à mon mari, «pourvu, disait-il, que le peignoir -fût élégant et décent». Oh! oh! je n'avais aucune velléité de -porter un costume inconvenant! mais, passer des heures dans un -vêtement souple qui n'eût pas l'air de m'attaquer avec hostilité -de toutes parts, et prendre mon temps, enfin, pour me peigner!... -sur la jeune femme toute nouvelle que j'étais encore, cela -exerçait une influence occulte... - -Mais il me semblait, je m'en souviens bien, que, tout de même, -j'étais un peu déchue. Aux rares moments où je pouvais me -recueillir, dans les églises, par exemple, où, sous prétexte de -fatigue, je laissais mon mari visiter les curiosités, et demeurais -agenouillée vingt bonnes minutes, le souvenir de ma grande -exaltation religieuse au couvent, puis de ma grande exaltation -musicale, me revenait tout à coup et m'humiliait profondément; -je pensais que dans ce temps-là , ce n'eût été ni un sac, ni une -trousse, ni la perspective d'un voyage ou de la vie à Paris qui -eussent pesé le moins du monde sur mon esprit. Mais depuis que -j'étais descendue des sommets, il ne fallait pas d'objets de -haute valeur pour me secourir. A une certaine altitude morale, -de grands et puissants motifs sont nécessaires à nous tirer de -nos alarmes, tandis que de très modestes raisons suffisent à ceux -qui sont dans le terre à terre. Chacun de nous, en définitive, -a peut-être le sauveur qu'il mérite... Mais, par une sorte de -déférence envers ma situation nouvelle,--c'est-à -dire ma situation -de femme mariée, et que l'on m'avait enseigné à respecter,--je -m'interdisais de penser à ce qui n'était plus et ne pouvait plus -être. Alors, je priais Dieu de venir à mon secours. - -Dans une petite église de Venise, dont je ne me rappelle seulement -pas le nom, car je ne faisais guère attention à l'archéologie, -je commençai à retrouver un peu l'ordre de mes idées et à savoir -ce que je voulais demander à Dieu, ou plus exactement, cet ordre -s'établit presque à mon insu, au cours de mes prières, car c'est -en demandant toutes sortes de grâces assez vagues, en balbutiant -des oraisons, que finit par se préciser sur mes lèvres la formule -qui parut soudain conforme à mes plus secrets désirs. Je dis: -«Mon Dieu! faites-moi la grâce de voir autant de beauté dans ma -situation nouvelle, que j'en ai vu lorsque je vous ai tant aimé au -couvent!» Mon vÅ“u était un peu naïf, mais il était selon mon cÅ“ur: -j'avais besoin de sentir quelque chose d'exaltant en tout ce que -j'entreprenais. C'était cela qu'il me fallait. - -Il y a dans la vie bien des choses que l'on sent, mais qui -demeurent longtemps, parfois toujours, inexprimées. A l'époque -où je subissais ces incertitudes, je ne suis jamais parvenue -à trouver le mot, le mot essentiel en toute chose, le mot qui -éclaire et illumine. Je n'avais pas été capable, moi, de dire à -ma famille: «Grand'mère, grand-père et vous, ma chère maman, je -suffoque parce que vous m'obligez à passer d'une conception de la -vie tout idéale, à la vie elle-même dépouillée de toute espèce -d'ornement... C'est une transition atroce, prenez-moi en pitié, -comprenez!...» Et, quand j'eusse été capable de leur dire cela, -ni maman, ni grand'mère ne m'eussent parfaitement saisie; mon -grand-père peut-être, parce qu'il était un ancien magistrat, à -l'esprit et au langage assez déliés, mais tous les trois fussent -demeurés d'accord pour me répondre simplement, ce qui contient -réponse à tout: «Mon enfant, c'est la vie...» Aujourd'hui, -seulement, je commence à comprendre, moi, leurs raisons profondes -de disposer de moi comme ils le faisaient; peut-être ne le -faisaient-ils, eux, que parce que c'était l'usage, et dans ce cas, -que toute parole entre nous eût donc été vaine! - -Eh bien! cette exaltante beauté que quelque chose en moi, mon -éducation, peut-être, ou une longue hérédité exigeaient, ce -n'était pas la vue du plus beau lieu du monde qui me la devait -fournir, car le plus magnifique assemblage de marbres, d'eaux -et de couleurs ne réveille ou n'anime que les poètes et les -peintres; nous autres, il faut que notre cÅ“ur soit déjà bien chaud -par ailleurs, pour que tout cela nous fasse flamber. Et ma défaite -entraînait pour moi la chute définitive de ce songe féerique des -jeunes filles de mon temps: le voyage de noces. Mon voyage de -noces, à moi, il était donc accompli! Le voyage, mot magique, -voilà comment sa réalisation se présenterait désormais pour moi! -Et Venise, Venise, lieu de musique, de splendeur, d'amour, paradis -terrestre!... j'en avais fait désormais tout le tour. Et je -n'avais plus que le désir de prendre un train qui m'emmenât vers -ma vie véritable, ma vie de femme mariée à l'architecte Achille -Serpe. - - - - -III - - -Notre appartement était situé rue de Courcelles, presque au coin -de l'avenue Hoche, et on l'eût pu croire riche comme la maison -elle-même, comme le quartier; mais en réalité, il était fort -exigu, très bas de plafond, et même mansardé, sauf le salon et la -salle à manger. En fait, et de l'aveu de mon mari, ce logement -extrêmement modeste avait été escamoté par l'architecte, sous les -combles d'un immeuble opulent, un peu au détriment de la quantité -d'air respirable dans les chambres de domestiques. - -D'une fenêtre de mon salon «en rotonde», on surprenait, comme par -une porte entre-bâillée, une mince parcelle du parc Monceau, entre -deux hôtels. Cela rappelait une de ces images, aux proportions -excentriques, qui montent le long du texte d'un roman illustré, -et où tous les objets représentés sont taillés, impitoyablement, à -la façon des charmilles, mais s'épanouissent, en haut, sur toute -la largeur de la page. Dans le haut de la page, je voyais la cime, -à cette époque encore feuillue et dorée, des platanes et des ormes. - -En m'installant dans mon appartement, je venais souvent à cette -fenêtre, et, lorsque je refeuillette aujourd'hui ma vie de femme, -qui commence là , cette vue m'apparaît bien en effet comme la -vignette-frontispice d'un livre devenu très familier, mais dont on -a longtemps regardé les images avant de se décider à le lire... - -Dans ma fluette bande de parc Monceau, on voyait passer des -coupés, des victorias, des fiacres: jamais tout entiers; du moins, -on voyait une fraction de cheval, puis le cheval, et quand la -voiture apparaissait, le cheval déjà était éclipsé. On voyait -des passants, d'assez beau monde qu'il fallait regarder vite, -vite, des nourrices, le marmot au poing, des petits jeunes gens -en uniforme des Pères, qui me rappelaient mon frère Paul quand il -était au collège, et des fillettes en quantité, fouettant à tour -de bras leur «sabot», mais tout cela mouvant et éphémère, emporté -et remplacé aussitôt que posé. C'était un peu agaçant, et pourtant -attrayant pour moi, car, si étranglé que fût ce spectacle, c'était -une réduction infinitésimale de la vie de Paris qui s'offrait là , -de cette vie de Paris si prestigieuse pour tous ceux qui lui sont -étrangers. - -Elle était pour moi si prestigieuse, cette vie de Paris, que -j'en avais peur. Loin d'être attirée vers elle par la curiosité, -j'éprouvais une appréhension à mettre le pied dans la rue. -Pendant des jours, mon mari ne réussit pas à m'entraîner avec -lui seulement jusqu'à l'Étoile. Mais il tenait ma claustration -volontaire pour une des premières manifestations de mon goût pour -la vie d'intérieur, et j'ai su qu'il s'en félicitait. Le dimanche, -il fallut bien aller à la messe; mon mari m'y accompagna, et je -traversai ainsi pour la première fois le parc Monceau. - -Nos concierges, monsieur et madame Bailloche, l'un sur le pas de -la porte et fumant sa pipe, l'autre ayant ouvert pour me mieux -voir le carreau de sa loge, me firent à mon insu passer un examen -détaillé et qui fut, paraît-il, favorable; tous les deux depuis -lors se montrèrent pleins de prévenances. - -Il s'agissait de ne plus hésiter à présenter nos civilités à la -famille de mon mari. Nous avions un peu tardé. Pour un homme -formaliste comme l'était mon mari, cela prenait des airs de -négligence. Mais, quant à ses devoirs familiaux, précisément, -l'homme correct était combattu en lui par l'homme correct -lui-même: le père et la mère de mon mari vivaient séparés de corps -et de biens depuis plus de vingt ans, ce qui plaçait leur fils, -surtout vis-à -vis de moi, jeune provinciale, dans une situation -très incommodante; de plus, la sÅ“ur de mon mari, qui habitait -avec la maman Serpe, était divorcée, et je sentais bien qu'il ne -souhaitait pas que j'eusse des relations très assidues avec elle. -Cependant, telle qu'elle était, la famille était la famille, et -mon mari professait sur les devoirs de famille des principes -intransigeants, fondés surtout, par réaction, je le crois, sur -l'exemple de sa famille. - -Le plus facile à voir, pour moi, était le vieux papa Serpe avec -lequel je m'étais assez bien entendue lorsqu'il était venu à -Chinon demander ma main pour son fils. Ne me plaisait-il pas même -mieux que son fils, ce pauvre bonhomme que nous avions d'abord -chargé de tous les torts en son ménage malheureux? Et ce n'était -qu'après avoir passé trois jours entiers avec sa femme, au -moment de mon mariage, que nos présomptions s'étaient retournées -en sa faveur. Au fond, je ne savais rien de mes beaux-parents, -tant la correction de mon mari le rendait discret. Mais ce que -je redoutais, c'était la visite à ma nouvelle belle-sÅ“ur, la -divorcée, qui n'avait point assisté à mon mariage. Je ne lui en -voulais point, mais la discrétion, alors vraiment excessive de mon -mari à l'égard de tout ce qui concernait cette sÅ“ur, plus jeune -que lui, qu'il avouait «fort jolie», qui vivait avec sa mère et -de qui il ne voulait point, c'était évident, que je me fisse une -amie, me rendait un peu timorée à l'idée de l'approcher. - -Les deux dames Serpe habitaient boulevard Pereire, presque dans -notre voisinage, un petit rez-de-chaussée qui me rappela tout -d'abord la province, parce qu'en passant devant ses fenêtres, -nous vîmes, derrière le rideau de vitrage à demi relevé, la -maman Serpe qui observait le va-et-vient du trottoir, de la -chaussée, et peut-être aussi les panaches de vapeur produits par -le chemin de fer de ceinture. Mais, aussitôt la porte ouverte, -le fouillis d'objets hétéroclites, entassés ou pendants aux murs -de l'antichambre, l'amas de tentures orientales, de tessons, de -ferrailles, d'ombrelles japonaises, de masques grimaçants, de -heaumes, de rondaches, de hallebardes, de fez, de gandourahs, et -un parfum de vétiver, me transportèrent bien loin de nos maisons -économes de Chinon. Et, une fois dans la pièce où se tenaient -madame Serpe et sa fille, nous en fûmes à mille lieues de plus. -Mais là , je n'eus d'yeux que pour ma nouvelle belle-sÅ“ur, bien -qu'il fallût à tout instant prendre garde à mes chevilles que -mordillait en aboyant à tue-tête une meute de petits chiens,--ces -petits chiens dont l'un avait accompagné madame Serpe lors de -mon mariage, ce qui avait produit un effet si désastreux sur ma -famille... - -Ces dames nous attendaient; mais elles ne se séparaient jamais -de leurs petits chiens, et pendant un quart d'heure il n'y eut -aucun moyen d'échanger deux paroles; nous poussions tous des -hurlements pour dominer le vacarme des chiens, et les mots que -nous tâchions de faire entendre n'avaient trait, naturellement, -qu'à ces intéressantes bêtes. Mon mari, non pas surpris, mais -froissé dans son goût de la correction, fronçait les sourcils; sa -sÅ“ur, au contraire, riait de voir la grimace qu'il faisait. Cette -mystérieuse belle-sÅ“ur me parut moins jolie que je ne me l'étais -imaginée, mais c'est que je n'étais point faite à ce genre de -beauté-là . Le type de la beauté, pour moi, n'était-il pas encore -celui de madame du Cange, mon ancienne maîtresse générale au -couvent du Sacré-CÅ“ur? Une régularité parfaite de tous les traits, -la paix de l'âme sur le visage, et une sorte de transfiguration -des yeux par le bonheur le plus élevé et le plus pur?... Non, -non, ce n'était pas cela le genre de beauté propre à ma nouvelle -belle-sÅ“ur!... Sa beauté, à elle, me parut indécente. J'avoue -cette impression qui paraîtra ridicule, mais qui montre à la fois -ce que j'étais, d'où je venais, et ce contre quoi je me trouvais -heurtée tout à coup. - -Elle était de taille un peu supérieure à la moyenne, et -parfaitement proportionnée; elle portait une robe d'intérieur -qui moulait la poitrine et découvrait largement le cou rond et -frais, quoiqu'elle ne fût plus toute jeune; ses dents magnifiques, -ses yeux sombres, cernés, avec une expression à la fois piquante -et chagrine, inconnue de moi, et son lourd casque de cheveux -formaient un type de femme pour moi étranger et surprenant. -Au cours de notre voyage en Italie, mon mari m'avait signalé, -à table d'hôte, une femme de ce genre en me disant qu'elle lui -rappelait sa sÅ“ur d'une façon tout à fait frappante, et il avait -été bien ennuyé, ensuite, de m'avoir dit cela, parce que dans -le hall de l'hôtel, aux sons d'une valse langoureuse, cette -femme s'abandonna, au cou de son compagnon, à des transports qui -choquèrent beaucoup les personnes présentes. - -Elle me parla de Venise, bien entendu; c'était le sujet de -conversation inévitable; elle connaissait Venise, et pour y avoir -fait, elle aussi, son voyage de noces, de sorte qu'à tout propos -elle disait: «Oui, je sais ce que c'est...» d'un air de deviner -ce qui m'y avait frappée le plus; et toutes les fois qu'il y -avait une défaillance dans mes souvenirs, elle ajoutait: «Je -connais ça, vous étiez distraite!...» et elle avait un sourire -malicieux et ambigu qui me gênait et dont je ne compris pas tout -de suite le sens. Puis elle m'entraîna à part, sous prétexte de -voir ma robe au jour. Elle m'inspectait de la tête aux pieds, me -faisait force compliments que je ne sentais pas sincères, car la -robe que je portais avait été faite en province et ne devait pas -satisfaire une femme de Paris et coquette. Elle me dit: «Vous -êtes belle fille! allons, allons, je ne plains pas mon gredin -de frère...» Et elle riait, et elle semblait étonnée que je ne -rie pas comme elle. Elle sauta tout à coup à une certaine eau -qui faisait merveille pour les soins de la peau, à l'hygiène -qu'elle employait pour se faire maigrir, à un ténor qu'elle avait -vu la veille à l'Opéra et qui était «si beau garçon, si beau -garçon!...» au rouge qu'elle employait pour les lèvres, et elle -me dit: «Oh! vous, vous n'en avez pas besoin, et, d'ailleurs, il -ne tiendrait pas longtemps!...» et de rire, encore, à sa façon -un peu vulgaire. J'étais assez incommodée, non pas tant de son -genre de conversation, bien nouveau à mes oreilles, que de ne -trouver rien du tout à lui dire; et mon amour-propre était molesté -parce que j'avais sûrement l'air d'une petite sotte. Elle m'avait -appelée d'emblée: «Madeleine... chère Madeleine»; moi, comme il -m'échappait encore des «Madame», elle m'obligea à la nommer sans -plus tarder «Emma». Puis elle me glissa à l'oreille: - ---Comment appelez-vous votre mari dans l'intimité? - -Je devins écarlate, parce qu'elle touchait brusquement un de mes -soucis: je n'avais jamais pu encore appeler mon mari par son petit -nom: «Achille», qui me déplaisait trop, et je n'avais point trouvé -d'autre nom intime à lui donner parce que cela ne se trouve que -quand on aime. J'eus peut-être l'air très malheureux, peut-être -eut-elle pitié de moi, car elle n'était pas méchante; elle -m'embrassa tendrement dans le cou en me disant: - ---Dieu! que vous sentez bon! - -La maman Serpe qui s'entretenait, à l'autre bout de la pièce avec -son fils, nous lança: - ---Ah! bien, je vois que la connaissance est faite! - -Pour la maman, j'avais pu me convaincre, durant son court séjour -à Chinon, que je n'aurais jamais à lui parler que de ses chiens, -et spécialement de celui qui avait fait le voyage avec elle. J'eus -la chance de le reconnaître parmi la «meute» et de l'appeler sans -hésitation «Zuli». Ma belle-mère me trouva «décidément charmante». -Elle le dit et le répéta, du moins, mais je sentais que pour elle -comme pour sa fille, je n'étais qu'une jeune niaise, et qu'en -dessous l'une et l'autre blâmaient mon mari d'avoir été chercher -au fond de la province une jeune fille assez quelconque et sans -fortune. - -Ma belle-mère me parla de mon frère qu'elle avait trouvé, lors du -mariage, «si joli garçon!» Elle répéta cette expression, voisine -de celle que sa fille venait d'employer pour désigner le ténor, -ce qui me donna à penser qu'elle était d'usage fréquent chez -ces dames. Mon frère était-il encore à Tours, employé chez son -carrossier? Avait-il commis quelque nouvelle fredaine? Et la mère -et la fille d'éclater de rire à l'idée des premières folies de -Paul, qui nous avaient fait tant pleurer nous autres, à la maison, -qui avaient achevé de ruiner ma pauvre maman, et contribué pour -beaucoup à mon mariage... - -Pour terminer cette première visite, je commis, moi, une de -ces sottises mémorables qui s'appellent «gaffes», si je ne me -trompe, et qui acheva de poser la cloison entre la famille de -mon mari et moi. En racontant l'emploi de ma matinée, je dis que -mon mari avait eu la gentillesse de m'accompagner à la messe à -Saint-François-de-Sales,--ce qui lui suscita des compliments -hyperboliques,--je dis que c'était bien commode d'avoir une église -aussi proche; et cette constatation ne trouvant pas d'écho, voilà -que, prise de timidité, je lance la première question qui se -présente à mon esprit: - ---Et vous, de quelle paroisse êtes-vous? - -La maman eut l'air aussi embarrassé que si on lui eût demandé la -nature du terrain sur lequel reposait l'immeuble qu'elle habitait; -Emma cita un nom de paroisse que sa mère s'empressa de nier -énergiquement; elles se disputèrent, remontèrent à des souvenirs -de mariage qui ne signifiaient rien parce qu'on avait, depuis -lors, changé plusieurs fois d'appartement, de rue, de quartier. -Par là , toutes deux prouvaient qu'elles n'allaient point à la -messe; pourquoi ni l'une ni l'autre n'osa-t-elle dire: «Nous -n'allons pas à la messe»? Je ne leur en eusse pas fait un crime: -j'avais hérité, je crois, le vieux libéralisme de mon grand-père -maternel et même de mon père, pourtant si ferme en ses idées; -mais le curieux était que ces dames semblaient avoir honte de -ne pas aller à la messe, en même temps qu'elles se moquaient -certainement de moi, parce que je n'avais pas pensé qu'elles -pussent ne point avoir de religion. - -Je les quittai après des embrassements nombreux, mais qui ne -remédiaient à rien. Bien que je n'eusse pas fait grand fond sur -nos futures relations, bien que mon mari semblât plutôt les -redouter, j'étais au désespoir comme je le suis toujours lorsque -je me trouve en présence de quelqu'un avec qui il est clair que je -ne pourrai jamais m'entendre. - -Je demeurais muette dans le fiacre qui nous emportait chez mon -beau-père, loin de sa famille, au quartier Latin. - -Mon mari était d'une circonspection extrême; non seulement il -ne se lançait jamais qu'à contre-cÅ“ur dans une conversation sur -des sujets d'ordre moral, où il était malhabile et craignait -sans cesse de se compromettre, mais il avait décidé, dans son -for intérieur, de me laisser moi-même me débrouiller dans le -chaos d'exemples que la vie de Paris devait me fournir, se fiant -beaucoup au bon sens naturel qu'il se plaisait à reconnaître en -moi, un peu aussi à mon ingénuité. De cette façon, il évitait, -selon son expression, de me «raser» avec des sermons. - -Le papa Serpe, lui, habitait, rue Monge, un tout petit appartement -composé de deux pièces et d'une cuisine, au quatrième. Une femme -de journée montait faire son lit, ses repas; il vivait seul, sur -sa maigre retraite d'ancien chef de bureau; «ces messieurs de la -Marine», comme il disait, venaient parfois lui faire une petite -visite; quand il était ingambe, il descendait jusqu'au square, -jusqu'aux quais, ou bien il allait, par la rue Clovis et le -Panthéon, au jardin du Luxembourg. Ce pauvre bonhomme solitaire, -et pas du tout déplaisant, m'émut d'une sincère pitié, et je -témoignai à mon mari l'intention de venir souvent voir son père. -Mais mon mari, à mon grand étonnement, et quoiqu'il fût fort -respectueux de son père, ne le plaignait point, et il tenait le -papa Serpe pour le plus heureux de la famille. - ---Il vit en sage, me dit-il, et sans soucis d'aucune sorte. - -A quelques paroles qui lui échappèrent par la suite, je devinai -que le pauvre papa avait surtout été très malheureux en ménage, -et que son état, par comparaison, lui semblait parfait depuis -qu'il possédait la paix. Ce fut aussi à propos du papa Serpe -qu'une particularité du caractère de mon mari se démêla: il était -impitoyable pour les gens maladroits; il se moquait constamment -de ceux qui n'avaient pas su arranger leur vie. A son avis, -évidemment, son père, ou bien avait fait un mariage mal assorti, -ou bien s'était montré incapable de gouverner son ménage. - -Outre son père, sa mère et sa sÅ“ur, mon mari possédait à Paris -ses cousins Voulasne. Cela avait été un vif dépit pour lui de ne -point voir à Chinon, lors du mariage, ses cousins Voulasne. Il -nous avait tant parlé d'eux! Depuis longtemps il décrivait à ma -grand'mère éblouie leur hôtel de la rue Pergolèse, leur villa à -Dinard; il nous affolait tous en nous racontant leur existence -agitée à Paris, énumérant leurs voyages aux quatre coins du monde, -entrepris pour un oui, pour un non; c'étaient de très riches -cousins. Madame Voulasne, qu'il appelait «ma cousine Henriette», -était une excellente femme, presque jeune encore, quoique mère -de deux grandes filles de quinze et dix-sept ans, Isabelle et -Irène,--cette dernière surnommée Pipette, sans que personne sût -pourquoi,--«assurément, deux futures amies pour moi.» Quant au -cousin Gustave, c'était «un tout à fait bon homme, ah! qui, par -exemple, n'engendrait pas la mélancolie». Et, à propos de voyages -«entrepris pour un oui, pour un non,» au moment où nous allions -annoncer aux Voulasne la date assez prochaine de la cérémonie, -les Voulasne informaient mon fiancé qu'ils partaient, mieux: -qu'ils étaient partis pour une croisière en Norvège! Il est vrai -qu'ils nous avaient envoyé de là -bas, avec des vues de fjords, -des lettres si gaies! et fait envoyer chez nous à Paris le plus -cossu de mes cadeaux: tout mon service d'argenterie. Nous avions -bien échangé, mes nouvelles cousines et moi, de ces lettres -aussi insignifiantes qu'il est possible entre femmes qui ne se -sont jamais vues, mais rien n'avait consolé mon mari de cette -croisière inopportune, soudainement entreprise quatre semaines -avant son mariage. - -La première fois que nous rencontrâmes les cousins Voulasne, -rue Pergolèse, un bruit d'une nature extraordinaire et qui ne -pouvait me rappeler que celui des fléaux battant le blé, nous -frappa les oreilles dès l'entrée. Dans un large escalier où un -domestique nous précédait, le vacarme s'accrut; nous levions des -yeux effarés; le domestique faisait effort pour ne point sourire. -Tout à coup mon mari s'écria: «Ah!... c'est Pipette!...» Et nous -vîmes au-dessus de nous, sur le premier palier, la plus jeune des -demoiselles Voulasne. - -Elle était chaussée d'immenses patins de bois, dont j'ignorais le -nom, rapportés de Norvège; en essayant de glisser, elle avait dû -bousculer tous les meubles, ou bien elle marchait comme avec des -bottes de sept lieues. Et elle allait bel et bien s'élancer sur -les marches. Mon mari se précipita pour l'en empêcher; mais elle, -assurée du sauvetage, raidit les jambes, étendit les bras, et -s'abandonna... Mon mari reçut la jeune Pipette contre sa poitrine, -tandis qu'un des patins démesurés s'implantait entre les rinceaux -de la rampe, si malencontreusement, qu'il fallut s'employer à -délier les courroies qui l'attachaient à la cheville. - -Pendant cette opération, mon mari, soutenant Pipette comme une -gamine, me présentait à elle. Ah! bien, c'était une présentation -dénuée de cérémonie! - -Elle était d'ailleurs charmante, cette jeune Irène ou Pipette. La -figure animée par le singulier exercice dont nous n'avions connu -que le finale, ses yeux bleus, allongés, retroussés aux tempes, -étincelaient comme ses cheveux de mousse blonde; elle avait le -teint d'une fleur de pêcher. Elle m'apprit sans plus tarder que -les instruments qu'elle venait de quitter se nommaient des «skis» -et elle m'en dit l'usage dans les pays de neige. - ---Isabelle, ajouta-t-elle, n'est pas fichue de se tenir debout -là -dessus... Quant à Gustave et à Henriette, n'en parlons pas!... - ---Qui ça, Gustave?... Qui ça, Henriette?... - -Mon mari me souffla que c'étaient le père et la mère de Pipette. - -Je souris et songeai à la figure que ferait ma grand'mère si je -lui apprenais que j'avais des cousines qui appelaient leur père -Gustave et leur mère Henriette! - -Enfin, on nous introduit dans un salon qui me paraît vaste et -splendide, où j'avise tout de suite un très beau piano à queue, -une partition ouverte sur le pupitre: quelle chance!... une -maison où l'on fait de la musique!... Et mon mari qui ne m'avait -pas dit cela!... Quelle musique joue-t-on ici?... Ah! voyons!... -Chansonnette chantée au _Concert-Parisien_ par mademoiselle Dédé: - - Moi, j'cass' des noisettes} _bis_ - En m'asseyant d'sus. } - -Et il y a sur ce magnifique Érard des piles de cahiers; pas un ne -porte le nom des maîtres avec qui j'ai passé de si belles années -d'enthousiasme... Mon mari me vantait les grandes dimensions de la -pièce, la hauteur des fenêtres; c'était lui qui avait édifié la -belle cheminée à hotte d'après un modèle du château de Blois. On -entendait des pas à l'étage supérieur, et un lustre énorme faisait -tintinnabuler ses pendeloques de cristal. Nous marchions sur des -tapis épais; des portes à double battant étaient ouvertes sur -d'autres pièces; on apercevait au loin un billard. Tout à coup un -monsieur se trouva près de moi, sans que je l'eusse entendu venir, -un homme grisonnant, de mine un peu chafouine, des moustaches de -chat, relevées au fer, et qui dit: - ---Bonjour, mon cher Serpe; présentez-moi donc, je vous prie, à -votre charmante femme... - -Mon mari me présenta, sans commentaire aucun: - ---Monsieur Chauffin. - -M. Chauffin, dont je n'avais jamais entendu parler, m'adressa un -compliment. - -Là -dessus Henriette et Gustave entrèrent, épanouis, joyeux, me -donnant tout de suite l'idée d'enfants qui viennent de jouer. -Pipette leur ressemblait à l'un et à l'autre. - -Henriette vint à moi les bras tendus et m'embrassa ferme sur les -deux joues; son mari, le visage souriant et rose, le crâne rond -et brillant, me prit les deux mains et me dit sans façon que -j'avais bien raison de venir habiter Paris. Ils étaient si francs, -si jeunes et si gentils que ce n'étaient pas des gens à qui -l'on pût songer à reprocher quelque chose: il ne fut aucunement -question de leur absence au mariage. La fille aînée Isabelle était -jolie, mais me parut, de toute la famille, la moins aimable. Elle -s'avança, la lèvre un peu boudeuse, derrière son père, et me -souhaita la bienvenue comme tout le monde, mais d'un air détaché -et lointain. Pipette, qui avait décidément le diable au corps, -souffla à l'oreille de mon mari: - ---Les amours de mademoiselle ne vont pas! - -Je l'entendis et ne pus m'empêcher de rire. - -Sa mère, sans savoir de quoi il s'agissait, me dit: - ---Elle vous scandalisera plus d'une fois, je vous en avertis... - ---Mais, ma cousine, je vous prie de croire... - ---Oh! oh! je sais, je sais! dit-elle, mon cousin a de la chance -d'avoir su dénicher l'oiseau bleu dans le Jardin de la France... A -Paris, vous verrez ce que c'est... - -Moi, qui étais plutôt disposée à croire que tout était mieux à -Paris qu'à Chinon, et qu'en particulier mon éducation offrait -beaucoup de points critiquables, je commençai de protester en -faveur des usages de Paris. Mais je m'aperçus vite que ces sortes -de questions étaient totalement étrangères à la famille Voulasne: -ni Gustave ni Henriette ne s'étaient jamais préoccupés de savoir -si la méthode des religieuses ou des grand'mères provinciales -était ou non supérieure à leur méthode à eux qui consistait à -laisser pousser leurs filles au petit bonheur. Madame Voulasne -me demanda si j'avais déjà été au théâtre depuis notre arrivée -à Paris, si j'avais joué la comédie dans mon pays, et si je -chantais. Alors, et aussitôt, M. Chauffin, qui était demeuré -là , prit part à la conversation. On préparait chez les Voulasne -une soirée pour le mois de décembre, où il s'agissait de jouer -une «Revue de fin d'année». La maman y devait tenir le rôle de -commère; chacune des filles y figurerait; on me montra les dessins -des costumes qu'elles devaient revêtir; on me fit juge dans la -question de savoir si Pipette ne pouvait pas s'y montrer en -travesti: «Elle est si enfant, disait Henriette, je vous demande -un peu si cela tire à conséquence!... Il y a des gens, dit-elle, -en se tournant vers Isabelle, l'aînée, la boudeuse, qui sont -décidés à voir le mal partout...» Gustave, entre autres rôles -qui lui étaient échus, se promettait grand plaisir de jouer le -«kanguroo boxeur». Madame Voulasne m'entraîna à part pour me dire: - ---Est-ce que vous ne seriez pas heureuse, ma chère cousine, -d'entendre applaudir votre mari?... Tâchez donc de le décider à -faire assaut avec le kanguroo!... - -Je dus promettre mon intervention, moyennant quoi je remarquai que -je pénétrais dans les bonnes grâces des cousins Voulasne. Gustave -lui-même, qui, au début, et malgré ses gentillesses, semblait -un peu méfiant vis-à -vis d'une ex-jeune fille aussi bien élevée -que moi, me fit mille grâces, me promit maints agréments dans sa -maison, et, enfin, croyant m'être tout à fait agréable, me dit: - ---Et puis, vous savez, ce n'est pas ici qu'on vous demandera -jamais de jouer du Wagner!... - -Et il riait, mon bon cousin Voulasne, et il était si satisfait de -m'avoir dit cela, que c'en était touchant! - -Les choses allaient si bien que l'on nous fit, séance tenante, les -honneurs d'une répétition partielle. - -D'un portefeuille de ministre, M. Chauffin, sans se départir de -son flegme, tira des partitions corrigées à la main et des pages -manuscrites, s'assit au beau piano et chantonna d'une voix grise -et sale, où il mettait, disait-il, «toute la canaillerie voulue». -Dans la revue, c'était lui qui composait les couplets. - -Mon mari était radieux en quittant la rue Pergolèse; il me dit: - ---Vous avez gagné les cousins, j'en suis bien aise! - ---Qui est-ce donc, demandai-je, que ce monsieur Chauffin? - ---Un ami qui leur a fait acheter l'hôtel où vous les avez vus, et -qui les distrait. - ---Mais à qui votre cousine faisait-elle allusion en disant: «Il y -a des gens qui sont décidés à voir le mal partout?» - ---C'est aux Du Toit. Les Du Toit ont un fils, nommé Albéric, qui -aime Isabelle et qu'Isabelle aime davantage. Monsieur Du Toit est -président du tribunal civil. Ce sont des gens d'une correction un -peu rococo, qui ne se plaisent pas beaucoup chez les Voulasne, -surtout depuis que les cousins sont lancés, mais qui y viennent -cependant, parce que leur fidélité envers leurs anciennes -relations est à toute épreuve. Ils blâment le travesti pour une -jeune fille. Ma cousine ne peut pas les souffrir. - ---Alors, la pauvre Isabelle qui aime son Albéric? - ---Oh! le mariage se fera quand même, tôt ou tard; parce que les -parents d'aujourd'hui ne s'opposent plus guère à un mariage qui -plaît à leurs enfants... - -Mais je dus exposer à mon mari la raison qui m'avait valu de -«gagner» ses cousins. Lorsque je lui eus confessé la mission -acceptée par moi, il fut tout chagrin. Il n'aimait pas à se -costumer, à moins que ce ne fût, disait-il, «en personnage noble», -à cause de sa situation. Déjà , à plusieurs reprises, il avait dû -recourir à des stratagèmes pour échapper aux instances de ses -cousins Voulasne qui refusaient obstinément d'admettre qu'on ne -s'amusât pas là où ils prenaient, eux, leur plaisir. - ---Ils m'en gardent une dent, disait-il; je suis sûr que c'est à -cause de cela qu'ils ne sont pas venus au mariage... - -Pendant des jours, il ne sut à quel parti se résoudre. Il me -demandait mon avis, et j'étais bien embarrassée de le lui donner. -Pour moi, l'idée de se déguiser en kanguroo me paraissait puérile -ou ridicule, mais je ne jugeais pas selon l'opinion de Paris; je -jugeais avec le dédain que mes parents, qui, sur les spectacles, -n'étaient pas loin de penser comme Bossuet, professaient pour tout -ce qui était susceptible de ravaler «la dignité de l'homme». Mais -je sentais que de si grands motifs ne seraient pas de mise. Depuis -mon mariage, je remarquais que les raisons de juger les choses et -les gens diminuaient progressivement de gravité, et, accoutumée -que j'étais à mesurer tous les actes par rapport à une certaine -altitude, j'avais de plus en plus de peine à savoir que penser et -que dire. Dès que ce n'est plus Dieu qui est le point de départ et -l'aboutissement de tout, comme tout change!... - -Jusqu'à présent, aux heures où je me trouvais seule avec mon mari, -surtout aux repas et dans la soirée, le sujet de la conversation -entre nous avait été presque uniquement notre installation, -ce qu'elle avait d'incomplet, ce par quoi nous pourrions -l'améliorer; le transport d'un meuble d'une place à une autre, -le tamponnement d'une patère, le vide de telle encoignure où une -console était indispensable, faisaient le principal objet des -pensées d'un architecte ami du confortable; et j'avoue humblement -que j'y prenais intérêt, en attendant mieux. L'affaire du kanguroo -vint donner un peu d'ampleur à nos propos. Jamais les bons cousins -Voulasne ne se doutèrent de l'angoisse où leur proposition nous -plongea. Et cette angoisse était accrue chez mon mari par la -crainte qu'il ne m'en demeurât une impression défavorable aux -Voulasne. A tout prix, je le sentais bien, il tenait à ce que les -Voulasne m'eussent conquise, comme j'avais conquis, affirmait-il, -les Voulasne; aussi n'agitait-il la question du kanguroo qu'en y -mêlant d'hyperboliques louanges de ses cousins, mais il ne pouvait -se retenir d'agiter la question du kanguroo. J'en souriais, bien -qu'elle m'ennuyât autant que lui, et par la difficulté présente -et par ce qu'elle me faisait augurer de difficultés à venir. Nous -devions revoir les Voulasne avant la fin de la semaine, et il -fallait qu'à cette date une détermination fût prise. - -J'osai pencher pour un refus bien net et fondé non sur une -répugnance de mon mari ni de moi, mais sur l'esprit assez fâcheux -des ateliers, que me dépeignait mon mari, où certaines mauvaises -têtes se feraient un plaisir de tourner le «patron» en dérision -pour peu qu'on le sût affublé d'une peau de bête. C'était mon -mari lui-même qui m'avait, entre autres, fourni ce prétexte de -s'abstenir. Mais quand j'eus l'air de l'adopter, il me fit: - ---Non, non, ce n'est pas possible! - ---Pas possible? Mais enfin, quoi? Vos cousins ne veulent pas votre -perte? - ---Ils ne pensent guère à cela!... - ---Eh bien, alors? - ---Mais ils ne pensent et ne penseront jamais qu'à une chose: c'est -qu'ils désirent m'avoir en kanguroo!... - -Une idée lui vint: - ---Peut-être, pourrais-je éviter ce que la chose a de plus -désobligeant, en figurant seulement en habit, en tenue de -soirée, en gentleman, enfin?... Quelques coups de poing échangés -avec Voulasne, lui, costumé comme il lui plaira... cela serait -inoffensif?... - -Il avait eu d'abord plus peur de me déplaire à moi que de -s'exposer à la risée de ses ateliers, mais plus encore qu'à ne pas -me déplaire il tenait à ne pas manquer aux Voulasne. - -Et dès la première entrevue, il leur proposa l'habit, la «tenue de -gentleman». Henriette m'embrassa quatre fois; le cousin Gustave -me pressa les mains comme des citrons. Il fut admis que c'était -à mon intervention qu'on devait ce succès. L'habit? Mais c'était -au contraire la solution la plus élégante. M. Chauffin, qui était -là encore, le déclara; et voici comment il voyait la scène: «le -kanguroo appuie par mégarde sa queue, qui, comme on sait, lui -sert de pivot pour s'asseoir, sur le pied d'un monsieur. Bon. -Celui-ci se retourne vivement et se dispose à lui jeter son gant -à la figure... hein?... lorsqu'il s'aperçoit qu'il a affaire à -un animal ignorant les lois du duel et qui lui propose de boxer -sur-le-champ... Quoi?... Qu'en dites-vous?...» - -La joie des Voulasne était si bonne à contempler que j'en oubliai -un instant l'inquiétante faiblesse de mon mari à leur égard et le -servage qu'elle nous promettait. Ce n'étaient, en tout cas, pas de -méchantes gens; c'étaient des gens pour qui la vie se réduisait -à des jeux, à de continuelles parties de plaisir; et ils avaient -peut-être toute l'inconscience et toute la bonhomie égoïste et -cruelle des enfants dont ils pratiquaient les passe-temps. - -Les Voulasne ne savaient plus, cette fois, comment me manifester -leur gratitude. Ce n'était pas assez, aujourd'hui, de me -promettre, comme la dernière fois, qu'on ne me demanderait jamais -chez eux de jouer du Wagner; ils se concertèrent un moment avec -leur ami Chauffin, puis ils parlèrent à mon mari avec des mines -de confidence. Je vis mon mari froncer les sourcils, esquisser -une grimace curieuse qui voulait ne pas être une grimace et qui, -assurément, en était une; il dit à mi-voix: - ---... C'est peut-être un peu tôt encore... - -Mais Henriette, n'attendant pas la réponse, s'était déjà -précipitée vers moi, disant: - ---Cette chère petite, il faut bien lui faire connaître les -agréments de Paris! N'est-ce pas, Madeleine, que vous voulez bien -nous accompagner ce soir au Concert-Parisien... Ah! écoutez, mon -cher cousin, dit-elle, comment voulez-vous que votre femme goûte -notre revue, si elle n'a pas vu la grosse Dédé que j'imite dans -«Moi, j'casse des noisettes?...» - -L'argument n'admettait pas de réplique. Moi d'ailleurs, j'ignorais -totalement ce que c'était que le Concert-Parisien. Pourquoi mon -mari avait-il fait la grimace?... En tout cas, et à cause même de -la réputation que j'avais, je voulais ne pas passer pour bégueule. -Je me contentai de répondre: - ---Mais cela dépend de mon mari; s'il y consent, moi je suis toute -disposée... - ---Cette petite femme est un ange! s'écria Henriette, tenant la -chose pour convenue sans consulter de nouveau mon mari. - -Mon mari n'était pas plus content de me mener au Concert-Parisien -que de figurer au programme de la revue des Voulasne, fût-ce sous -le nom de Trois Astérisques; il n'était pas content de lui-même; -il avait ce genre de tristesse morne, que j'ai tant connu depuis -lors, pour mon propre compte, et qui provient d'avoir cédé à -des gens qui n'eussent jamais compris pourquoi on ne leur a pas -cédé. Tous les quatre, et M. Chauffin, les jeunes filles étant -abandonnées, au grand désespoir de Pipette, nous occupâmes ce -soir-là une loge au Concert-Parisien. - -Je n'avais de ma vie pénétré dans une salle de spectacle. -Malgré le préjugé de ma famille, et peut-être même à cause de -leurs préventions austères, j'imaginais tout spectacle, et -particulièrement de Paris, comme un miraculeux enchantement propre -à ravir l'esprit, l'imagination et les sens. Le Concert-Parisien -ne me donna absolument rien qui pût correspondre à mes illusions. -Mon mari, d'une façon trop apparente, s'inquiétait de ce que -je pusse être choquée outre mesure par les termes orduriers ou -obscènes dont les chansons étaient, comme on dit, «émaillées». -Ce n'était pas cela qui me faisait mal, mais c'était un mélange -de doucereux et d'ignoble, de chuchotements sournois, d'airs -de valses suaves, de dégoûtants hoquets; la lune, l'amour, la -douleur, la mort,.... la crapule brochant sur le tout... Toutes -les choses reconnues belles étaient, pour le ragoût du contraste, -traînées dans le bourbier. Je crois sincèrement n'avoir jamais eu -en moi rien de prude, malgré mon éducation qui le fut beaucoup; -j'étais pleine de complaisance pour toutes les nouveautés, -préparée aux plus déconcertantes; mais l'avilissement soutenu et -de parti pris me paraissait la plus pénible entreprise qui se -pût voir. L'abject était ce qui faisait infailliblement sourire; -ce qui me semblait être le plus platement niais était ce qui -déchaînait les applaudissements. - -Je ne disais rien; je me tenais très bien; je sentais malgré moi -les coins de ma bouche descendre, mais personne ne s'apercevait -de cela; mon mari était derrière moi; Henriette, Gustave et M. -Chauffin n'étaient là que pour s'imprégner des gestes, du ton, de -l'attitude, enfin de toutes les finesses de leurs modèles, car si -madame Voulasne devait chanter comme la grosse Dédé, Voulasne qui -affectionnait décidément les travestissements, devait paraître non -seulement en kanguroo, mais en femme, et sous les apparences d'une -grande bringue véritablement endiablée, alors en vogue et dont le -nom est à présent perdu. M. Chauffin ne trouvait pas ici son type, -lui, et l'on nous promettait une autre soirée destinée à l'étudier -dans un établissement de Montmartre. M. Chauffin traitait de l'art -de ces infortunés diseurs d'ordures avec un sérieux doctoral. Je -n'ai, depuis cette soirée, entendu personne, chez les Voulasne, -prendre une question à cÅ“ur comme le faisait M. Chauffin pour -les couplets de music-hall. Et les Voulasne, l'un comme l'autre, -buvaient ses paroles; et mon mari ne sourcillait pas. Enfin il -n'y avait pas jusqu'à cette atmosphère luxueuse des fauteuils -et des loges, jusqu'à certaines chansons à allure justicière -ou vengeresse, et jusqu'à des sortes d'hymnes patriotiques -vociférés sur un mode auguste, singeant la cantate officielle et -touchant les plus hauts gradins des sentiments sacrés, qui ne -contribuassent à donner une apparence de cérémonial à tout ce qui -s'accomplissait dans cette réunion, qui ne confirmât l'attitude de -M. Chauffin, la foi des deux Voulasne, et qui ne signalât à mes -yeux naïfs le caractère de divertissement national qu'accordait -tout ce monde-là aux moindres pitreries exécutées dans un cadre à -la mode. - -C'était peut-être très bien, ce qu'on nous donnait à ce concert! -C'était très probablement dit et chanté par des artistes -excellents et dont le mérite n'échappait qu'à moi, nouvelle venue, -imbue de préjugés; je ne voudrais pas insinuer le contraire; mais -je déclare ce qui m'a frappée, moi qui tombais de la lune, et ce -dont je ne pouvais absolument pas m'empêcher d'être incommodée, -ou tout au moins étrangement stupéfaite, à savoir l'état d'esprit -où devaient s'enliser tant de gens et de si divers, pour prendre -plaisir à mêler, fût-ce avec tout l'art possible, quelques-uns -des sentiments les plus élevés à une sélection de motifs pris -exclusivement parmi ceux qui nous ravalent au plus bas degré de -l'échelle des êtres. Tant pis si j'emploie de grands mots! mais -vingt ans après cette singulière expérience, je me soulage de mon -dégoût inexprimé sur l'heure. - -Dans la bousculade de la sortie, j'entendis qu'Henriette disait à -mon mari: - ---Mes compliments! elle n'a pas bronché. - -Et, en effet, je ne bronchai jamais. Et l'on me tint pour -quelqu'un le jour où j'eus accompli, sans broncher, la «tournée» -des cafés-concerts, cabarets, tavernes et «bouis-bouis», etc., -dont la connaissance me mettait en état, selon l'expression de -ma cousine Voulasne, «de pouvoir causer avec n'importe qui». -J'acceptai cette épreuve un peu comme une brimade, mais autour de -moi on la traitait comme une initiation, faute de quoi il semblait -que je n'eusse pas été tout à fait femme. - - - - -IV - - -J'appris ainsi à connaître le milieu ou j'étais appelée à vivre, -et à ne pas trouver trop mauvais que mon mari boxât sur la petite -scène des Voulasne avec un kanguroo. Comparée à ce que j'avais -vu durant six semaines, cette séance chez les Voulasne me parut -innocente. Ma cousine Henriette s'y montra bien en élève docile -et béatement admirative de la grosse Dédé; mon cousin Gustave et -M. Chauffin y incarnèrent bien les types de quelques-uns des plus -«pâles voyous» que nous eussions applaudis dans les «boîtes» les -plus hardies de la Butte; mais M. Chauffin avait rimé des couplets -totalement dépouillés de ce qui faisait ailleurs leur piquant, -et édulcorés au goût d'un salon où il se trouvait des jeunes -filles. C'était la transcription de l'ineptie énorme et de la -révoltante trivialité en petits bouts-rimés inoffensifs et de bon -ton: sinistre farce dont il fallait être, comme moi, une étrangère -encore, pour saisir le burlesque et la misère, car, à mon tour, je -ne vis personne «broncher». - -On surélevait, en ces occasions, chez les Voulasne, le sol -du petit salon qui formait ainsi la scène. C'était une scène -minuscule et d'accès peu commode, mais qui rappelait d'autant -mieux la plupart des théâtres à côté qu'il s'agissait précisément -de singer. On se pressait, se tassait dans le salon, dans la salle -à manger, et jusque dans la salle de billard, d'où l'on ne voyait -rien. - -Je me trouvai assise à côté d'un monsieur d'un certain âge, -fort distingué, à qui un voisin d'arrière souffla mon nom; le -monsieur se présenta alors à moi, puis me présenta sa famille -groupée devant nous. C'étaient tous les Du Toit. Trois visages se -retournèrent en même temps, celui de madame Du Toit, celui de son -fils, Albéric, récemment inscrit au barreau, aimé d'Isabelle, et -celui d'un autre jeune homme, nommé M. Juillet, un neveu. Ces deux -jeunes gens se levèrent, comme mus par un ressort, et me firent -un salut, en laissant tomber leur tête en avant, avec un parfait -ensemble. Madame Du Toit fut d'une amabilité très marquée. C'était -une femme de cinquante-cinq ans environ, à cheveux blancs. Je -fus charmée de voir une femme à cheveux blancs: ne m'étais-je -pas figuré qu'à Paris toutes les vieilles dames avaient, comme -ma belle-mère, la prétention d'être éternellement jeunes! A ses -façons, à ses paroles, à son empressement, je devinai que ce qu'on -appelait «ma réputation» lui était connu et que son intime vÅ“u -eût été de voir son fils épouser quelqu'une de mes pareilles. Ses -aménités ne laissaient pas d'être même un peu gênantes pour moi, -car en faisant allusion à différents épisodes de ma biographie -qu'elle connaissait par cÅ“ur, n'avait-elle pas l'air de reprocher -au jeune Albéric de n'avoir pas su s'éprendre d'une jeune fille -née dans le Jardin de la France, à Chinon, exactement, élevée au -Sacré-CÅ“ur de Marmoutier, nulle part ailleurs? Je pensais que ce -garçon qui aimait Isabelle Voulasne, allait devenir pour moi un -mortel ennemi. Mais non! Albéric était bien élevé lui aussi, il -semblait acquiescer en tous points aux idées de sa maman; il me -regardait, de confiance, avec une considération excessive. - -Isabelle distribuait des programmes; et, chaque fois qu'elle -passait devant notre rangée de chaises, ses beaux yeux ennuyés -rencontraient ceux d'Albéric. Il était clair qu'elle s'acquittait -de son rôle avec une nonchalance calculée, et que si tant de fois -on lui signalait des personnes oubliées par elle, elle les avait -oubliées pour se ménager l'occasion de repasser près d'Albéric. -Il était non moins évident que, ni d'une part ni de l'autre, les -parents n'étaient favorables au mariage des deux amoureux. Moi, -qui me souvenais d'amours contrariées, je suivais avec sympathie -le manège compliqué, dissimulé, passionné des tendres regards, et -je ne pouvais m'empêcher de faire des vÅ“ux pour que ce mariage se -conclût en dépit des obstacles. - -Isabelle avait obtenu que sa sÅ“ur ne s'exhibât pas, ce soir, sur -le tréteau de music-hall, en travesti. Pipette ne cachait ni son -dépit, ni sa fureur au jeune avocat et à sa famille, le zèle -austère de son aînée n'étant pour tous qu'un hommage aux mÅ“urs -«antiques», disait-on, des Du Toit. Antiques ou non, ma conviction -était que les mÅ“urs des Du Toit épargnaient, cette fois du moins, -à la jeune Voulasne un divertissement qui lui eût été très -défavorable. - -Je fus humiliée d'être au milieu des Du Toit lorsqu'on applaudit -l'assaut entre le kanguroo et M. Trois Astérisques. Il me semblait -que ces Du Toit participaient à ma répugnance pour de telles -plaisanteries, et tout mon orgueil de famille se hérissait... Je -me souvenais d'avoir entendu, quand j'étais petite, une grande -salle comble applaudir mon père; c'était lorsqu'il venait de -faire un discours sur les sombres devoirs qui incombaient à la -jeunesse, après la guerre, et deux hommes le soulevaient pour le -mettre debout, parce que sa jambe fracassée par une balle était -encore dans un appareil... Mon Dieu! on ne peut pas exiger que -l'on n'applaudisse que les invalides glorieux ou les orateurs; -mais ce rapprochement, entre les deux hommes qui me tenaient de -plus près, mon mari et mon père, s'imposait par hasard à moi, -malencontreusement... - -On m'accabla de compliments sous le prétexte que mon mari avait -eu «le plus joli succès». Personne n'était moins fier que moi -du succès remporté par mon mari, et rien ne pouvait m'être plus -désagréable, pour une première fois que je me trouvais à Paris -dans une réunion assez nombreuse, que d'être remarquée à un pareil -titre. J'aurais voulu me cacher sous terre, je me sentais pâlir -et verdir de dépit. Pour comble de disgrâce, d'autres personnes -m'entendant complimenter s'écrièrent alentour: «Comment! cette -charmante jeune femme est madame Achille Serpe!...» et demandèrent -à m'être présentées et me félicitèrent de plus belle. J'étais -cousine des Voulasne, on ne me le laissait point oublier; de plus, -mon mari avait un pied sur leur scène, et l'on me faisait sentir -toute la responsabilité que j'endossais du présent spectacle. - ---Et vous, madame, comment se fait-il que vous n'ayez pas -accepté un rôle?... Ah! je parie que c'est la timidité qui vous -retient!... Cela vous passera au bout de quelques mois de Paris... -D'ailleurs, vous êtes excellente musicienne, m'a-t-on dit: par là , -on peut toujours se rendre utile... - ---Mais, objecta M. Juillet, le neveu des Du Toit, qui n'avait -point parlé jusqu'ici, on peut avoir le talent de Rubinstein -et manquer de ce qu'il faut pour accompagner: «Moi j'cass' des -noisettes!...» - -Ah! ah! il avait la dent un peu dure, ce M. Juillet; mais si son -observation était d'une malignité sournoise envers la maison, -elle témoignait une fine intuition de mes sentiments, et j'en fus -frappée. - -J'aurais bien voulu répondre quelque chose qui montrât à ce jeune -homme que j'avais compris, que je lui savais gré de me deviner -un peu; mais ce que je cherchais, je le trouvai un quart d'heure -après. En attendant, je me contentai de rougir comme une sotte. - -Aussitôt, mécontente de moi, voilà que je me retourne tout entière -contre moi-même, et que je me reproche de manquer de complaisance -pour les plaisirs de la maison Voulasne, et de n'être, moi, -qu'une orgueilleuse gonflée de prétention. Que je me sentais mal -à l'aise! Le spectacle auquel je venais d'assister m'attristait -malgré moi, et parce que toute l'âme que l'on m'avait faite se -révoltait contre de si piètres distractions; mais dédaigner ces -puérilités, mépriser ce qui faisait l'agrément de bonnes gens -sans malice, n'était-ce pas manquer de charité, de goût même, et -peut-être d'intelligence? - -Mon mari, ayant ôté son faux nez et quitté les coulisses, vint me -rejoindre au moment où je subissais cette crise au milieu d'un -cercle d'adulateurs. Les exclamations éclatèrent de nouveau et -les félicitations recommencèrent. - -Je croyais qu'il allait en rire et se moquer tout le premier du -rôle qu'il avait joué, mais il recevait les compliments avec -son sérieux ordinaire, et il se rengorgeait! Il ne douta pas -un instant que, si j'avais eu,--et de concert avec lui,--des -appréhensions touchant cette soirée, elles ne fussent évanouies, -dissipées comme les siennes, par la magie d'un seul mot prononcé, -mais du mot fatidique à Paris: le succès. - -Je dus faire porter mes compliments, moi aussi, aux cousins -Voulasne qui étouffaient sous une masse humaine claquant des -mains, hurlant comme un peuple en délire. Ils partageaient le -succès, mais le gros succès, eux, avec deux jeunes femmes, madame -Kulm et madame de Lestaffet, que le coiffeur de l'Opéra,--s'il -vous plaît!--avait grimées, mais à les égaler aux originaux, l'une -en Grille-d'Égout et l'autre en La Goulue,--deux «chahuteuses» -alors célèbres sur la Butte,--et qui avaient pris part, en face -de M. Chauffin en «Valentin-le-Désossé», à un quadrille dit -excentrique, digne, en vérité, de ceux que nous n'avions pas -manqué d'aller voir, le mois précédent, à l'Élysée-Montmartre et -même au Moulin de la Galette. - -Il y avait peut-être une certaine rivalité entre madame de -Lestaffet et madame Kulm, parce qu'on prétendait que La Goulue -était plus jolie que Grille-d'Égout, mais cette vétille mise -à part, je n'ai jamais vu, non, de ma vie je n'ai vu des êtres -humains aussi parfaitement heureux, des gens donnant mieux -l'apparence d'avoir accompli ce pourquoi ils étaient créés et mis -au monde, et plus satisfaits et plus fiers de leur acte, plus -dépourvus d'arrière-pensées, plus incapables de soupçonner qu'il -pût y avoir action supérieure à la leur, que mesdames Kulm et -de Lestaffet pour avoir dansé le quadrille propre aux filles de -Montmartre, et que mes cousins Voulasne et leur ami Chauffin, pour -s'être crus un instant confondus avec la grosse Dédé, le kanguroo -boxeur ou Valentin-le-Désossé... - -Le monde, évidemment, était nouveau pour moi, et l'on jugera ma -stupeur bien naïve, mais rien, jusqu'à présent, ne m'avait paru -extraordinaire; or, cela me parut extraordinaire. Je n'avais -jamais assisté, en province, qu'à des réunions ayant pour but, -soit de faire entendre de la musique, soit de favoriser des -mariages: je n'avais jamais vu de grandes personnes s'amuser. - -Tout l'épanouissement de ma cousine Henriette, on le put -mesurer en le voyant s'affaisser comme un ballon crevé, une -fleur ébouillantée, lorsque la famille Du Toit vint faire -ses politesses. Henriette n'aimait pas les Du Toit qui lui -représentaient des empêcheurs de danser en rond, mais aujourd'hui -elle ne leur pardonnait pas d'avoir empêché Pipette de figurer sur -le tréteau. Comment les Voulasne avaient-ils laissé se développer -chez leur fille un amour qui menaçait de les river à jamais aux Du -Toit? Mais, parce que les Voulasne, innocents comme des enfants, -dans leurs plaisirs, «ne voyaient jamais de mal nulle part». Que -de fois, depuis lors, ai-je entendu à propos des Voulasne répéter -cette expression: «Ils ne voient jamais de mal nulle part!» Ils -prenaient leurs ébats, toléraient que chacun prît les siens, -sans en venir à croire que prendre ses ébats pût entraîner des -conséquences sérieuses. Mais le sérieux naît sous les pas les plus -légers, et la fille aînée des Voulasne était touchée par un amour -avec lequel on ne badine point. - -Isabelle aimait Albéric Du Toit; et depuis qu'elle avait pris -en dédain les divertissements de la maison, elle manifestait -une antipathie toute neuve pour M. Chauffin, l'organisateur des -plaisirs, qui l'avait amusée jusqu'alors; elle affectait une tenue -réservée, de graves pensers, un penchant pour «la grande musique», -un vif mépris pour toute scène qui n'était point celle de la -Comédie-Française. Elle s'assimilait par amour tout ce qu'elle -connaissait des Du Toit, moins leur savoir-vivre, leur discrétion: -et elle les compromettait et les rendait haïssables en agitant le -drapeau de leurs opinions, qu'ils ne déployaient point eux-mêmes, -et en dessinant la caricature de ce qu'ils auraient pu être s'ils -n'avaient été, en réalité, de charmantes gens sans prétention, -sans exigences, mais d'une vie opposée bout pour bout à celle que -menaient les Voulasne. - -Vu mon mariage tout récent, je ne devais point être séparée de mon -mari au souper; mais, comme on se plaçait librement, nous fûmes -environnés par les Du Toit, qui décidément s'intéressaient à moi. -Ah!... ma réputation! - -M. Juillet avait offert le bras à Isabelle, mais le cher Albéric -n'était pas loin. La jolie amoureuse, de qui je n'avais vu -jusqu'ici que la moue, se montra pour moi pleine de prévenances. -Je goûtai beaucoup la conversation de M. Du Toit, où il y avait de -la solidité, de l'expérience, une disposition à s'élever au-dessus -des menus faits qu'on raconte. De toutes les personnes que j'avais -vues jusqu'ici à Paris, c'était lui qui me rappelait le plus -mon grand-père, quand il avait à qui parler. M. Juillet, plus -concentré, était un jeune agrégé qui sortait de l'École normale; -il y avait de l'amertume en lui et je ne sais quel sombre feu; -était-il rongé d'une inquiétude mortelle? relevait-il de quelque -blessure? on se le fût demandé; avec cela une certaine finesse -rieuse allant jusqu'à la folâtrerie tout à coup, pour s'enfoncer, -l'instant d'après, et plus volontiers, dans les profondeurs. On -lui prêtait de l'ironie, ce qui lui faisait beaucoup de tort. Il -avait parfois des mots cinglants, c'est certain; mais il en avait -aussi d'autres qui le rendaient agréable. - -Le souper fut pour moi la meilleure partie de la soirée, et il eut -été presque un plaisir, si je n'eusse senti que mon mari était -sur les épines parce que nous étions là groupés avec les Du Toit -qui, dans la maison, se trouvaient momentanément en disgrâce. -Aussi s'efforçait-il, autant que possible, de lancer quelques -mots par-dessus la tête des Du Toit, afin de prouver qu'il ne -s'enfermait point dans leur compagnie, des mots que l'on pût même -interpréter comme une demande de secours; et on lui en envoyait -en retour qui produisaient un effet baroque par leur réalisme -concret au milieu des propos déliés, érudits, moraux ou spirituels -de M. Du Toit ou de M. Juillet. Je me souviens par exemple que la -conversation, autour de nous, roulant sur ce sujet: «Quel est le -plus précieux des biens?» et quelqu'un ayant dit: «L'espérance», -M. Juillet nous citait le texte d'une bien belle inscription -latine, recueillie par lui sur une dalle d'église: «_Hic, in -diem resurrectionis reservantur animae_...» c'est-à -dire: «Ici -sont _réservées_, pour le jour de la résurrection, les âmes d'un -tel... etc.» et il nous faisait frissonner en nous soulignant -la grandeur de cette expression qui tue l'horreur de la mort en -nous imprégnant de la certitude d'un jour à venir, lorsqu'un mot, -qui mettait en liesse la table voisine, dévasta comme une trombe -la sereine image qui nous charmait. Il s'agissait d'un trou au -maillot de madame de Lestaffet; il y avait eu, paraît-il, un trou -au maillot de madame de Lestaffet; quelques témoins le décelaient; -madame de Lestaffet l'avouait; et M. Chauffin improvisait déjà un -couplet pour la revue prochaine, sur le trou au maillot de madame -de Lestaffet. Cela ne prouve ni qu'il fût mauvais de s'égayer du -trou au maillot de madame de Lestaffet, ni qu'il n'y ait place -légitime pour des plaisirs différents de celui qu'on éprouve à -déchiffrer de belles épitaphes! Mais ce choc demeura pour moi -inoubliable parce que, m'étant tournée vers mon mari pour lui -dire: «Est-ce beau, ces âmes qui ne sont point considérées comme -mortes, mais comme mises de côté, provisoirement, dans l'attente -d'un grand jour!... Et quel langage!...» Je vis que si mon mari -jugeait le «trou au maillot» d'un goût médiocre, il n'avait -pourtant aucunement compris la sublimité du langage chrétien... - -Toute troublée encore de ce petit incident, je me tenais tapie, -silencieuse, un peu fatiguée, dans le coin du fiacre qui nous -ramenait rue de Courcelles. Mon mari me dit: - ---Eh bien! c'était, ma foi, très réussi... - ---Certainement. - ---Vous êtes-vous amusée, au moins? - ---Les Du Toit ne m'ont pas déplu... - ---Ah!... les Du Toit, dit-il. - -Puis il réfléchit un moment pour ajouter: - ---Ils sont un peu ternes... - ---Je ne trouve pas. Ce sont des gens qui savent beaucoup de -choses, qui pensent à quelque chose; ils ont des idées, des -sentiments... - ---Ce sont de belles âmes! dit mon mari. - -Je fus bien choquée; mon cÅ“ur palpitait; une force vive en moi se -révoltait. Je demandai avec un certain effarement: - ---Il est donc ridicule d'avoir une belle âme? - -Il me dit, avec hésitation, parce qu'il était toujours très -embarrassé pour exprimer des sujets d'ordre moral: - ---C'est une question de milieu... Chez les Voulasne... - ---Eh bien! fis-je un peu vivement, chez les Voulasne, est-ce que -vous croyez que moi-même j'aie l'âme de madame de Lestaffet, -ou de madame Kulm, ou de monsieur Chauffin?... est-ce que vous -seriez satisfait que l'on fît des couplets sur le maillot de votre -femme?... sur son maillot crevé?... - ---J'en mourrais de honte! dit-il, ah! pour cela non, cela n'est -pas dans mon caractère!... - -Je voyais qu'il était sincère et que cette idée le faisait bondir. -C'était une de celles auxquelles il devait toujours être le plus -sensible: il n'eût jamais supporté que la tenue de sa femme fût -prise en défaut. - ---Madame Kulm, repris-je, madame de Lestaffet, voilà donc le genre -de femmes qui s'harmonise au milieu Voulasne?... - -Il était très ennuyé de l'effort que je lui demandais pour -raisonner là -dessus. Il n'était pas accoutumé à cela; il n'y avait -jamais songé. Il me dit simplement: - ---La plupart des hommes que vous avez vus là , ce sont des hommes -qui ont travaillé tout le jour: ils demandent à se distraire... - -A mon tour de ne savoir que dire. Mais je pensais à mon père, -autrefois, qui avait aussi travaillé tout le jour, préparé -ou prononcé de grandes plaidoiries, présidé des conseils -d'administration, ou composé tout un journal, et qui, le soir, ne -songeait à se distraire que par de si belles causeries avec son -beau-père, grand travailleur lui-même, ou avec ces messieurs de -la ville, dont la distraction, à eux, était de l'entendre parler -ou lire, et lire uniquement les plus beaux livres. Ah! il ne -s'agissait pas de gaudrioles avec lui, et pourtant il savait rire -et savait faire rire!... Enfin, je pensais à ce M. Du Toit qui -devait avoir de même beaucoup à travailler, et à ce M. Juillet, -agrégé, et qui venait de passer sa thèse de doctorat... Je les -citai à mon mari comme exemples de gens très occupés, et qui -devaient certainement exiger un choix dans leurs distractions. - ---Monsieur Du Toit, passe encore!... Quant au neveu, pédanterie à -part, il est pareil à beaucoup, je suppose... - -Cela me fit mal, d'entendre parler ainsi d'un homme dont la -qualité d'esprit m'avait tenue durant une heure en haleine. Je -l'avais vu cultivé et grave, ce M. Juillet, sans le trouver -pédant; et je l'avais entendu rire et presque gaminer avec -Pipette, par exemple. J'eus le très grand tort de dire: - ---Enfin, vos Voulasne, ils sont très gentils, oui, mais voilà -presque deux mois que nous les fréquentons, et deux ou trois fois -par semaine, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai pas entendu encore, ni -d'eux ni de leur entourage, un seul mot qui les place au-dessus... -mettons: de votre homme de peine, qui fréquente lui aussi, le -dimanche, les cafés-concerts, les mêmes ou peu s'en faut, et -chantonne pour ma femme de chambre, en frottant le parquet, les -mêmes insanités dont vos cousins et leurs amis se délectent!... - -Nous atteignions la maison; mon mari descendit de voiture, -m'aida à mettre pied à terre et ne m'adressa pas la parole dans -l'escalier. Une fois dans l'appartement, et le verrou tiré, il me -dit: - ---Madeleine, je serais désolé que vous vous abandonniez à un -sentiment d'aigreur contre un genre de vie qui vous déconcerte, je -n'en suis pas trop étonné; mais tout doit vous déconcerter un peu, -parce que vous arrivez de Chinon, ne l'oublions pas. Patientez, -que diable!... - -Ma grand'mère m'avait fait jurer solennellement de ne jamais -laisser la moindre difficulté entre mon futur mari et moi se -traduire par des paroles. Elle m'avait dit: «Des sujets de -mécontentement, mon enfant, il en naît, c'est inévitable, et dans -les ménages les plus unis; mais évite à tout prix qu'ils soient -confirmés par des paroles: tant que rien n'a été dit, tout peut -être oublié; mais les mots prononcés, ce sont des marques au fer -rouge.» - -Peut-être en avais-je trop dit déjà ! car les paroles que mon -mari répondait à ma plainte faisaient l'effet, sur mon épiderme, -d'un fer déjà bien chaud!... C'était une leçon adressée à mon -inexpérience, un avertissement pour l'avenir, et, sur un ton -volontairement modéré, une sommation de ne franchir sous aucun -prétexte certaine borne. La maison des Voulasne, c'était notre -fonds. - -Ah! si je n'avais pas été dressée, comme je l'ai été, par ma -famille et mon couvent, ma vie conjugale était de ce jour-là -flambée! On me dira, et il n'a pas manqué de gens pour me dire: -«Mais si vous n'aviez pas subi l'éducation qui fut la vôtre, -peut-être vous fussiez-vous beaucoup plu chez les Voulasne?...» -Ah! bien, alors je ne regrette pas mon éducation et ses -conséquences. - - - - -V - - -Le dimanche, mon mari, pour m'être agréable, m'accompagnait à la -messe de la petite église Saint-François-de-Sales, à quatre pas -de chez nous: on n'avait pour ainsi dire qu'à traverser le Parc -Monceau. J'avais gardé du couvent un goût particulier pour la -messe matinale: elle ne ressemble pas aux autres; elle est plus -intime et plus simple; beaucoup de femmes y communient; enfin, -j'ai toujours eu l'impression qu'on s'y retrouve plus sûrement -entre vrais chrétiens. Mais mon mari avait eu, lui, de tout temps, -l'habitude de faire la grasse matinée le dimanche. Je m'aperçus -promptement qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pouvoir demeurer -au lit, à sa guise, au moins un jour par semaine, et je n'eus pas -le courage de lui imposer ce sacrifice plus longtemps. Ce n'était -que prévenir un retour à ses vieilles coutumes, qui se serait -effectué sans que j'y misse la main, mais en proposant moi-même -à mon mari de nous contenter de la messe de midi, je m'épargnai -la disgrâce d'être abandonnée, toute seule, un prochain dimanche, -à celle du matin. Nous prîmes donc l'habitude de n'aller qu'à -la messe de midi, c'est-à -dire à une réunion de gens distraits, -pressés de déjeuner, ou de courir aux matinées, et qui semblent -faire au bon Dieu une suprême concession: on sent que de tous -leurs devoirs religieux, ce bout de messe-là est le dernier. Je me -moquais de ces catholiques négligents, dans les débuts; peu à peu, -comme les autres, je m'accommodai très bien de cette formalité -réduite pendant laquelle ma pensée n'avait ni le loisir ni même -le désir de descendre jusqu'à cet arrière-fonds de nous-mêmes où -le sens religieux se retrouve. Ma piété, naturellement, diminua. -Quelquefois, pendant cette messe de midi, mes souvenirs d'enfance, -de pension, de jeune fille affluaient, et liés tout à coup au -présent, me donnaient de la vie une image si incohérente que j'en -étais étourdie: une si grande part faite à Dieu au commencement -de la vie, une si misérable portion dès que la vie semble avoir -adopté son sens définitif!... - -Il m'arriva, avec ce régime de la messe de midi, où le prêtre ne -nous dit pas un mot, d'oublier les Quatre-Temps, les Vigiles; de -grandes fêtes se présentaient, nous surprenaient, sans qu'on leur -fît plus d'honneur qu'à un dimanche. Un jour, en m'apercevant d'un -pareil oubli, je dis à mon mari: - ---Eh bien! vous qui vous félicitiez d'avoir épousé une femme -dévote!... - -Ah! mais, c'est qu'il ne trouva pas du tout cela drôle! Oui, -certes, il avait entendu épouser une femme dévote! Sans doute, -il ne fallait pas que cette dévotion l'incommodât ni se fît -remarquer; mais bien plus encore il redoutait qu'elle diminuât -jusqu'à menacer de s'éteindre. Ce qu'il fallait, c'était que ma -religion me permît de figurer au dehors comme les femmes qui n'ont -point de religion, mais qu'au dedans elle conservât toute sa -chaleur avec ses avantages. Pour Noël, il me fit cadeau de quatre -jolis volumes admirablement reliés en maroquin; c'étaient les -_Sermons choisis_ de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, et -les petits traités de morale de Nicole. - -Il fut le premier à m'engager à revoir une ancienne compagne de -couvent que j'avais rencontrée dès mon arrivée à Paris, chez une -couturière de la rue Tronchet. Elle s'appelait autrefois Charlotte -Le Rouleau, et elle avait épousé un M. de Clamarion. Elle habitait -rue Monsieur, sur la rive gauche, comme les Du Toit. - -Lorsque, entre autres confidences de jeunes femmes, je racontai -à madame de Clamarion la vie que j'avais menée depuis mon -mariage, en compagnie de mes cousins Voulasne, elle en fut -épouvantée; elle me tint pour tombée vivante dans l'Enfer; elle -ne connaissait, quant à elle, rien de pareil. Moi qui avais cru, -naïvement, que l'on menait toutes les jeunes mariées dans les -cabarets montmartrois!... Son mari, grâce à Dieu, disait-elle, lui -avait épargné les mauvaises connaissances; elle fréquentait un -monde «exquis», affirma-t-elle, confiné dans le vieux faubourg et -qui entretenait peu de communication avec «la population interlope -de l'autre rive». Je me sentais toute honteuse d'habiter près -du Parc Monceau. La description que Charlotte me faisait de son -monde, si calme, si hostile à l'esbrouffe américaine qui déjà -nous envahissait, si conservateur des bonnes manières françaises, -m'attendrissait. Je lui demandai ce que faisait son mari. Elle eut -presque l'air froissé: «Oh! mais, rien!» dit-elle. Il chassait une -partie de l'année; il tirait aux pigeons; il avait son cercle. La -fortune, selon toute apparence, devait être des plus ordinaires, -mais on espérait en l'héritage d'une certaine tante; et les -parents Le Rouleau, je le savais, étaient riches. - -Charlotte était désolée de ne point me faire embrasser son bébé, -que l'on promenait aux Tuileries. Elle me montra des quantités de -photographies d'un marmot joufflu, à six mois, à un an, à dix-huit -mois; puis celle du papa, un blondin frisé, de figure quelconque, -en brigadier au 2e cuirassiers, puis épaulant à Monte-Carlo, puis -à cheval dans une allée du Bois. - ---Je suis bien contente, ma petite Charlotte, de vous trouver -heureuse! - -Tout à coup, Charlotte me passe un bras autour du cou, m'embrasse -et se met à pleurer: - ---Ma pauvre Madeleine! me dit-elle, mon mari ne m'aime pas!... - ---Comment! est-ce possible?... après trois ans de mariage à -peine!... - ---Oh! oh! dit-elle, les années n'y font rien, allez... Il a une -maîtresse... Oh!... il l'avait déjà avant la naissance de mon -petit... Vous voyez!... - -A mon tour d'être abasourdie et de m'indigner: - ---Il y a à Paris de ces créatures!... - -Je m'étais fait, depuis que je courais les petits théâtres, une -idée à moi des femmes qui me semblaient destinées à détourner nos -maris. - ---Oh! m'interrompit Charlotte, ce n'est pas ce que vous croyez, -c'est la comtesse de P..., une femme du meilleur monde, âgée -quarante-cinq ans, maigre et laide, une amie intime de ma -belle-mère, presque de son temps, d'ailleurs, et que je suis -obligée de recevoir ici!... - ---Est-il possible? - ---Oui, dit-elle simplement, d'un certain ton d'aînée qui -signifiait, je crois: «Vous verrez que c'est possible!»... - -Mon instinct se révoltait; sans prononcer une parole, j'eus un -mouvement que Charlotte devina, parce que nous avions longtemps -vécu ensemble, et qui voulait dire: «Mais il n'y a donc pas moyen -de se révolter contre cette situation?» - -Elle me dit: - ---Mes larmoiements, mes récriminations, si vous saviez comme ces -hommes-là ont une façon de vous en faire comprendre le ridicule... -et la vanité! Quand cela m'a soulevé le cÅ“ur par trop fort d'être -contrainte à voir ici cette pimbêche, j'ai cru pouvoir m'en ouvrir -à ma belle-mère; mais ma belle-mère m'a fait signe de ne pas -continuer et elle m'a dit en propres termes: «Dans notre famille, -ma chère enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et -d'élever nos enfants de notre mieux...» L'usage... Ce mot-là vous -rabat le caquet, je vous prie de le croire, quand on n'est, comme -moi, qu'une petite bourgeoise... - -Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous étions sur le -même banc, au Sacré-CÅ“ur, ignorantes et prêtes à tout. Mais elle -avait un demi-million de dot, et moi rien; et voilà les destins -différents qui s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres! -Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement tous ses -vÅ“ux: joli garçon, beau nom, noble faubourg! Et la voilà qui, pour -les quinze ou vingt mille francs de rentes qu'elle apporte à une -famille appauvrie, a acquis tout juste le droit de servir chez -une madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me trouvai pas, par -comparaison, si à plaindre. - -Je fis à mon mari le récit de ma visite. Il montra beaucoup -d'intérêt pour le cas de mon amie, et il dit: - ---Voilà des femmes admirables! - -J'espérais revoir Charlotte qui avait paru trouver un soulagement -à se confier à moi. Elle vint, longtemps après ma visite, déposer -une carte chez mon concierge, et quand j'essayai par deux fois de -la revoir chez elle, il me fut répondu qu'elle était sortie. Nous -n'étions pas du même monde. Ceci était si vrai que, de moi-même, -sans songer à Charlotte, je quittai, peu après, sa couturière. -J'ai rencontré madame de Clamarion, des années plus tard, à une -vente de charité. Elle me parla très gentiment. Je la complimentai -parce que je voyais souvent son nom, dans les journaux, à la -tête d'une quantité d'Å“uvres où elle payait, c'était probable, -plus de sa personne que de sa bourse. Elle me parut, en effet, -complètement absorbée par cette besogne et par son fils unique; -elle était mise sans aucune recherche, comme une femme qui a -oublié son sexe. C'était une résignée et elle semblait avoir -trouvé la paix, même un bonheur. - -Je me doutais bien que mon mari souhaitait me voir fréquenter -quelques-unes de ces femmes jugées par lui «admirables». Il le -souhaitait parce qu'il comprenait que je trouverais peut-être -près d'elles l'agrément qui me manquait ailleurs, et il le -souhaitait parce qu'il tenait avant toute chose à ce que je -ne m'écarte point du type de femme qu'il avait voulu en moi. -C'étaient des femmes qui ne l'amusaient pas, mais qu'il jugeait -indispensables à la maison. Malheureusement, il en connaissait -peu. Madame de Clamarion, c'en était une qui nous échappait. Je -pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient fait les avances -les plus caractérisées; mais il y avait interdit sur les Du Toit, -au moins aussi longtemps que leur conflit avec les Voulasne -n'aurait pas reçu de solution. - - - - -VI - - ---Mais, dis-je un jour, en souriant, à mon mari, je m'aperçois que -vous n'avez que de mauvaises fréquentations!... - -Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde inavouable, -mais que, étant célibataire, il n'avait pas songé à se ménager les -gens qu'on aime, une fois marié, à réunir à sa table. Et c'est un -choix qu'il n'est pas si aisé d'improviser. - -Voyait-il l'entourage de sa mère et de sa sÅ“ur? Et quel était, -d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le faire parler -là -dessus; ce voile tendu sur son passé ne me fut découvert -que par lambeaux qui tombèrent d'année en année. Les amis des -Voulasne, voilà quels étaient ses amis. Eh bien! les allait-il -renier, ou se disposait-il à me les faire adopter? Le loisir nous -manquait déjà pour méditer ou discuter ensemble cette question, -car, sans plus tarder, les amis des Voulasne nous priaient à dîner. - -La plupart de ces messieurs étaient des industriels, des -fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier, quelques gens -de bourse, un commissaire-priseur, et parmi les intimes des -Voulasne, des oisifs tout simplement. Leur éducation, en général, -avait été rudimentaire; ils étaient à peu près illettrés, informés -tout au plus des livres qui faisaient scandale, et n'ayant lu, -d'un bout à l'autre, que les gauloiseries d'Armand Silvestre. -Mais, comme tout Paris, ils connaissaient le théâtre. Ils me -faisaient, à moi, l'effet d'êtres mal équarris, mais ils étaient -pleins d'une grosse vie, d'un fort appétit, et leur audace était -sans bornes. Leurs femmes étaient ou élégantes, et alors tout -toilettes, ou franchement sacrifiées, réduites à néant, telle la -pauvre madame Grajat, pour qui j'éprouvais une pitié profonde -à cause de la vie désordonnée de son mari et de la misérable -mine qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers, -les courses, les coulisses, et toutes les sortes d'histoires -amoureuses. - -Grajat avait été un des témoins de mon mari lors du mariage; il -était un de ses plus vieux amis, son «grand confrère». Grajat -était un homme d'une cinquantaine d'années, mais d'aspect encore -jeune, très robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris -épais et drus comme un poil de brosse, des yeux d'un bleu céleste, -angéliques, inquiétants, l'encolure d'un taureau, des mains de -terrassier. Officier de la Légion d'honneur, inspecteur des -travaux de la Ville, une fortune faite, il avait de l'argent dans -cinq ou six théâtres, et une liaison affichée avec une artiste du -Palais-Royal. Il était un adjudicataire important des travaux de -l'Exposition universelle qui se préparait, et il avait procuré -à mon mari quelques reconstitutions historiques, qui devaient, -affirmait Grajat, surtout en ma présence, lui rapporter sinon de -gros bénéfices,--car je ne sais quelle combinaison lui barrait le -Pactole,--du moins beaucoup d'honneur, et la croix. - -Il venait dîner à la maison une fois par semaine. Mon mari -invitait avec Grajat quelques-uns de ses anciens camarades. -Nous ne pouvions guère être plus de quatre ou cinq à table, car -notre salle à manger était celle d'un ménage de poupée, et je -n'avais, pour servir, qu'une petite femme de chambre, à la grande -humiliation du maître de maison qui, plus que la croix, peut-être, -ambitionnait les moyens d'avoir un domestique en livrée. - -Entre ces messieurs, il n'était question, dans ce temps-là , -quand ce n'était pas du général Boulanger, que de l'Exposition -universelle. Il était question de l'Exposition universelle, non -pas à un point de vue général, au point de vue du pays, par -exemple, ou des sciences, ou des arts, ni même de l'architecture, -mais au point de vue des affaires personnelles de tel et tel -d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec tel ou tel autre, -et cela tout le temps du moins que la réunion était dominée par la -personne considérable de Grajat. Il est vrai que si la personne -considérable de Grajat n'était plus là , elle laissait une trace -indélébile sur laquelle tous marchaient à la queue-leu-leu, -suivant comme une piste la direction de l'aîné qui avait, en -toutes ses entreprises, réussi. - -Leur langage m'étonna longtemps par le contraste qu'il offrait -avec celui des hommes que j'avais écoutés autour de ma famille. -Ni mon grand-père ni mon père n'agissaient en vue de gagner de -l'argent; ils avaient une profession dont ils s'acquittaient -presque religieusement, en sachant se contenter de ce qu'elle -rapportait; et leur esprit était tourné de telle sorte que -l'intérêt national, général, ou l'intérêt moral, occupât en toutes -circonstances le premier plan. - -Grajat était «un entrepreneur»; son souci se bornait à exécuter -des opérations fructueuses. Toute considération d'un ordre plus -élevé eût entravé son élan. C'était un homme utile, indispensable -peut-être, et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient -autour de lui, à ma table, étaient aussi des hommes utiles, -indispensables peut-être, à sa suite, et des hommes dont il serait -un peu présomptueux à moi de dédaigner le rôle; mais aucun de ces -messieurs, autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui pût me -laisser seulement soupçonner qu'il pensait à rien hormis à ses -honoraires, à ses affaires, et, pour moi, fille et petite-fille -d'hommes voués à la vie morale, étaient et devaient demeurer, en -dépit de ces amis de mon mari, entachés d'infériorité. - -Nous retrouvions le même état d'esprit chez les Kulm, chez les -Lestaffet, chez les Baillé-Calixte, d'autres amis encore des -Voulasne, mais avec cette différence que les femmes, dans ces -maisons, tenant une grande place et prétendant à l'élégance, -chacun s'y efforçait aux belles manières, s'y parait de son mieux, -on pourrait dire: s'y endimanchait tous les jours; avec cette -différence aussi que, ces maisons étant opulentes, attiraient -une clientèle nombreuse où les débris d'une société ancienne et -plus polie se mêlaient, quêtant des emplois lucratifs, chantant, -dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu'à aimer pour -obtenir une bouchée de pain. - -Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conservé, de ce -premier chapitre, incertain, de sa biographie, un accent léger -qui charmait dans sa bouche. Elle avait une physionomie peu -expressive, mais sa grâce de bel animal était encore très -puissante sur les hommes. Madame Kulm appartenait à une honorable -famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une aventure -beaucoup trop retentissante. Elle montrait une figure chiffonnée, -un nez de trottin, des dents de souris, des yeux de gavroche -crevant de malice. Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses -audaces. Elle avait le goût vulgaire et s'en flattait. «Avec elle, -disaient ces messieurs, à la bonne heure, on est à l'aise!» - -Quant à madame Baillé-Calixte, née Calixte, elle était fille d'un -restaurateur connu. C'était une femme très instruite, la plus -intelligente et de beaucoup, dans ces réunions. Elle avait pour -son mari, et pour la situation de son mari, qu'elle confondait -avec lui, un dévouement sans limites. Toutes ses inclinations, on -le voyait,--on le voyait trop, dans ce monde-là ,--étaient pour la -vie bourgeoise la plus traditionnelle et conventionnelle, mais, -une fois admis le principe qu'une femme peut servir son mari et la -situation de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement, -aucun choix dans les moyens d'atteindre cette fin. Elle adoptait -cette société non par penchant mais par vertu; elle l'adoptait -de propos délibéré, et elle en adoptait tous les rites, ayant la -terreur d'y être suspecte, d'y paraître déplacée. Son mari venait -de donner toute l'ampleur d'une industrie à la fabrication des -bicyclettes, il avait une foi d'apôtre dans le succès prochain des -moyens mécaniques de locomotion. Madame Baillé-Calixte suivait son -mari, et «travaillait» avec son mari, dans les milieux où celui-ci -trouvait des hommes, des capitaux, et tout un public neuf, pour -seconder ses entreprises. Madame Baillé-Calixte, excellente mère -de famille, qui avait été la nourrice de ses quatre enfants, -qui élevait ses filles avec un soin et des scrupules inouïs, -adoptait le ton de madame Kulm et de madame de Lestaffet, se -laissait dire des choses «colossales», et parfaitement serrer de -près par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accusât d'avoir -des mÅ“urs rétrogrades, enfin professait avec une éloquence de -brevet supérieur ces théories anarchistes et cette philosophie de -courtisanes, qui commençaient à s'insinuer à cette époque parmi -nous. - -Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient -franchement et s'amusaient en toute innocence. Pour eux, point de -soucis d'affaires, nulle ambition, pas davantage de coquetterie, -de flirts, ni de vice non plus à satisfaire. Cousins entre eux, -ils avaient joué l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'étaient des -gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de longue date, -amassé une fortune par le vieux procédé français du bas de laine, -sans laisser soupçonner autour d'eux qu'ils pussent être autres -que de petits rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans -le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel qui ne dépassait -pas dix mille francs. Et ils fussent demeurés là , toute leur vie, -c'est probable, sans relations que quelques vieux amis de famille, -dont étaient les Du Toit, si M. Chauffin ne leur eût démontré un -beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient être logés -dans un hôtel, et dans le plus riche quartier futur de Paris, tout -en faisant une magnifique opération, le prix du terrain devant -tripler en dix ans, et l'hôtel, tout construit, à demi meublé, -étant laissé par-dessus compte. Aussitôt transplantés, installés -et guidés par Chauffin ami des plaisirs, ces bonnes gens avaient -ouvert les yeux à la vie comme des enfants à leur premier voyage. -Changé le quartier, changée l'habitation, changés les témoins -ordinaires de leur petite existence, et, surtout, décédés les -derniers parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de cinq ou -six ans pour que le ménage adoptât le train de vie qui aujourd'hui -était le sien. Tous deux, d'un naturel enjoué, heureux, un peu -puéril, avaient lâché leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met -dans une pension nouvelle, et ils appartenaient dorénavant à qui -saurait leur indiquer de nouvelles façons de se divertir. Plus que -personne, ils étaient disposés à se laisser éblouir par tout ce -qui prenait un air de fête; et, sans profession, sans soucis, ils -se croyaient, eux, perpétuellement à la fête, rien qu'à la fête, -tout entiers à la fête. Ah! que leur façon d'y prendre part et de -n'en voir, en bon public, que la face agréable et bonne, était -touchante! Je commençais à leur rendre justice. C'étaient vraiment -d'excellentes gens. - -Lors d'un certain dîner chez les Kulm, on vit pour la première -fois, je m'en souviens, une ombre ternir le front des excellents -Voulasne. Et la chose était si insolite qu'elle ne put passer -inaperçue de personne. Nous en savions la cause; d'autres la -devinèrent. Leur fille, Isabelle, contrariée dans son amour pour -Albéric Du Toit, menaçait de faire une maladie, sinon pis. Elle -refusait de boire et de manger; refusait réunions, parties de -plaisir; refusait de s'habiller; refusait même de quitter le lit; -elle faisait grève. Les parents, dénués totalement d'autorité, -n'ayant jamais accompli un acte de répression, et gâtés par la -facilité des relations de parents à enfants tant qu'il ne s'agit -entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont des -jeux, se montraient plus décontenancés que si leur fille se fût -compromise. Les bons Voulasne, qui ne croyaient certainement -appliquer aucun principe à la vie, étaient en proie à un courroux -tout pareil à celui de ma grand'mère Coëffeteau, lorsque je -m'étais avisée, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment: -ils obéissaient, comme tout le monde, à de vieilles idées, et -entre autres à celle qui veut que l'autorité s'exerce de haut en -bas. Cet ordre étant détruit, si près d'eux, ils ne comprenaient -plus rien à rien, donnaient leur langue au chat. Henriette hochait -la tête, à tout propos, comme si, des jours à venir, pas un ne -fût plus fait pour elle; Gustave, morne et boudeur, en voulait à -tous de son désagrément domestique, comme un grand gamin qu'il -était; et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'était que sa -femme avait décidé, pour éloigner Isabelle des Du Toit, de partir -pour le Midi, précipitamment, devançant la saison et le groupe -d'amis qui servaient à y tuer le temps en leur compagnie. Il y -avait, en outre, en perspective, un «dîner de têtes» chez les -Baillé-Calixte, pour le Mardi Gras. Gustave eût consenti à tout -mariage d'Isabelle qui lui eût permis, à lui, de ne pas quitter -Paris demain et de préparer sa «tête» pour le prochain carnaval. -Mais Henriette essayait de lui faire entendre que ce n'était pas -un gai dîner qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais -dix, mais vingt dîners, car ils étaient gens à vous accommoder -subrepticement à l'eau bénite, témoin Isabelle, en quelques mois -rendue par eux, même à distance, méconnaissable... - -J'étais, quant à moi, fort embarrassée, parce qu'Henriette non -seulement m'autorisait à lui parler de son ennui, mais me comblait -de ses confidences. Ce mariage n'était pas, évidemment, de ceux -qu'on juge tout indiqués, étant donnée la dissemblance des -mÅ“urs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin, Isabelle -était amoureuse... Je ne pouvais me défendre d'en souhaiter la -réalisation, personnellement, puisque les Du Toit me plaisaient et -puisque j'eusse donné beaucoup pour que leur influence balançât -celle des Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et Cie. Mon mari, -lui, flattait sans vergogne les désirs de ses cousins. Madame -Baillé-Calixte trouva moyen d'être initiée aux chuchoteries. On -s'aperçut que les Kulm et les Lestaffet savaient tout. Puisqu'il -en était ainsi, pourquoi ne pas tenir franchement conciliabule? -Henriette Voulasne espérait précisément que l'opinion de ces -messieurs déciderait son mari à boucler ses malles au plus vite. - -A notre grand étonnement, Grajat, le dernier informé, au seul nom -des Du Toit, entama, d'emblée, avec la décision foudroyante qui -lui était coutumière, la louange du président, de sa femme, de son -fils, de toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui; -il se moquait de se jeter à la traverse des intentions de monsieur -ou de madame Voulasne; il avait, en cela comme en toutes choses, -son idée à lui; quelle était-elle? Nous devions le savoir un jour. -En tout cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait, à parler -des Du Toit, le feu qu'il employait à traiter une affaire. Mon -mari le tira par la manche, le pinça, l'attira à part, lui dit en -propres termes qu'il contristait gravement ses cousins. Tous les -témoins étaient incommodés de cette indécente ingérence dans une -discussion de caractère intime et provoquée par une confidence. - -Il se produisit dans les esprits un phénomène que j'ai observé -maintes fois depuis, chez ce monde qui faisait fi des délicatesses -d'épiderme: c'est qu'une opinion violente les pénétrait comme un -caillou lancé dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu -qu'elle fût un peu rude, et bien assénée, s'imposait à eux comme -à des êtres stupides. Tous ces gens avaient de la santé, de la -vigueur, un élan de vie merveilleux; ils semblaient très forts; -eh bien! leur organisme excellent était d'une insigne lâcheté. -Ils capitulaient, faute d'arguments moraux. La balourdise de -Grajat, qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se -maintenait, et sur le ton péremptoire, se gagna des approbateurs. -Ah! les grandes capacités de M. Du Toit, son crédit, son influence -au Palais, nous furent révélés ce soir-là ! Pour certains de ces -messieurs, sans cesse à l'affût des puissances, les ressources -que pouvait offrir la parenté du président Du Toit étaient d'un -effet sûr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement, auraient -pu se moquer, insouciants, sans besoins, sans affaires, et -qui, d'ailleurs, depuis toujours avaient eu à eux les Du Toit. -Eh bien! les Voulasne subirent le mouvement que suscitait la -volonté brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en -était abasourdie tout d'abord; puis, en très peu de temps, si -pauvre était sa résistance, qu'on la vit rougissante, humiliée, -presque honteuse... Alors, vraiment! tout le monde était d'avis -qu'Isabelle fût unie aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari -comme elle, nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle -et son mari regardèrent de même leur ami Chauffin. - -Tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie aux Du Toit. - -Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de nos bons -cousins. Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer à mon mari, -aussitôt dans la voiture qui nous ramenait à la maison. Il -fut très étonné. Rire des Voulasne, fût-ce sans malice, mon -mari y était d'autant moins disposé qu'il obéissait comme eux -à la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parlé, en -particulier, vers la fin de la soirée. Que lui avait-il pu dire, -pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit fût -devenu chez nous comme un commandement de Dieu? - ---Grajat?... dis-je à mon mari, Grajat a tout simplement voulu -m'être agréable, à moi personnellement, car il savait ma sympathie -pour les Du Toit... - -Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux galanteries -dont Grajat, en effet, me comblait depuis le jour de mon mariage, -mais me comblait avec une liberté, une outrance, qui les rendait -bénignes, insignifiantes. - -J'aurais voulu qu'on m'accordât que j'avais bien jugé, du premier -coup, les Du Toit, puisque, après moi, un homme comme Grajat les -déclarait si précieux à posséder parmi ses proches. Ah! bien, -ouiche! les raisons qu'avait Grajat de prôner le président du -tribunal civil étaient d'une autre qualité!... - -En attendant, me voilà d'accord avec Grajat, obligée à tenir -Grajat pour un sauveteur, à lui manifester ma reconnaissance, à -me montrer son alliée dans une entreprise conforme à mes vÅ“ux! -Grajat, malgré ses galanteries, se souciait assez peu, je crois, -que je lui fisse bonne ou mauvaise figure; on eût même dit que -mon hostilité secrète le piquait favorablement; il me taquinait -davantage ou me prodiguait plus de grâces, à sa façon, quand -je lui opposais cette froideur glaciale qui me valut de lui le -surnom de «Banquise». Lorsqu'il nous emmenait au théâtre, ou nous -en ramenait, dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: «La -voiture de madame la Banquise est avancée», et c'était un mot qui -déridait mon mari. Toutefois, comme je me défendais moins de ses -loges ou de ses fauteuils depuis que nous menions même campagne, -nous allions, grâce à lui, souvent avec lui, au moins deux fois -la semaine au théâtre. Je serais mal venue à le regretter, car -cela ne m'était ni désagréable, ni inutile, et s'il est vrai que -sans son intervention nous serions allés tout de même au théâtre, -je n'aurais cependant pas vu le quart des pièces que je connus à -cette époque-là , car nous étions très économes. - -Il va sans dire qu'un Grajat, même galant, n'allait pas me -demander quels spectacles je préférais. Pour mon mari, d'ailleurs, -tout coupon était le bienvenu, où qu'il vous donnât le droit -d'aller, du moment qu'il était de faveur. - -Va donc pour les théâtres auxquels Grajat s'intéresse! Va pour les -pitreries qui font le bonheur des Voulasne!... - -Et avec cela, mon mari tenait à ne point me laisser perdre le type -qu'il aimait en moi, le type de la femme irréprochable, le type -de ce qu'on nommait encore, dans ce temps-là , «la femme comme il -faut». Ce n'était pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique -et qui se traduisît par des paroles précises, mais c'était une -exigence plus tenace que celles qui s'expriment; je la sentais -fondamentale, instinctive, peut-être même inconsciente. - -Avec sa complaisance pour le goût de bouis-bouis des Voulasne, -pour les spectacles pimentés de son ami Grajat, se douterait-on -de la préférence de mon mari? C'était de voir et de me faire -voir, en quelque pièce qu'elle jouât, mademoiselle Bartet, de la -Comédie-Française, qui incarnait à ses yeux l'idéale figure de la -femme distinguée. Pour aller voir mademoiselle Bartet, il payait -ses fauteuils; il l'allait voir sans hésitation, si par hasard -Grajat, les Voulasne ou son monde ordinaire lui manquaient. «Que -faisons-nous ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...» -Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais autant -que lui mademoiselle Bartet; j'aimais à le voir admirer cette -femme exquise, et je me disais: «Pour qu'il l'admire, il faut -qu'il comprenne ou sente et apprécie tout ce que cette artiste -met de profond, de délicat et même de subtil dans le ton de sa -voix, dans la réserve de ses attitudes et dans tout ce qu'elle -laisse à deviner de son âme pudique et ardente. Celui qui est -capable de s'enthousiasmer pour une si totale absence de mauvais -goût, quel goût ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce goût-là , -comment ne serait-il pas écÅ“uré de ce que nous voyons en fait de -spectacles ou en fait de gens, tous les jours? Pendant longtemps -j'ai voulu croire que mon mari avait, lui aussi, une pudeur de -montrer quelque chose de délicieux en lui-même. Pendant longtemps -j'ai imaginé que sous son enveloppe si mate et si impénétrable, -peut-être cachait-il une sensibilité effarouchable et d'autant -plus charmante. - -Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour: - ---Mais des femmes comme les héroïnes qu'incarne mademoiselle -Bartet, c'est une puissante vie intérieure qui les fait, c'est -une vie morale très élevée qui leur donne tant d'attraits en leur -permettant de si bien parler de ce qui se passe en elles; des -femmes si intéressantes, ce sont des femmes chez qui il se passe -beaucoup de choses; il leur faut de la retenue, mais aussi de la -passion, des émotions, noblement refrénées, mais qui résultent de -conflits terribles, et il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un -monde où l'esprit soit délié et cultivé, soit honoré par tous et -mis au premier plan!... - -Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait trop de mal à -analyser les caractères et jusqu'à ses propres sentiments. - - - - -VII - - -Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient, il -s'agissait avant toute chose, à ce moment-là , de l'Exposition -universelle qui allait s'ouvrir et sur laquelle,--c'était vraiment -curieux,--tous comptaient comme sur un événement destiné à -bouleverser le monde, pour le moins à apporter à la situation de -chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient de -cette Exposition me semblait être un peu l'issue d'un conte de -fées; mais enfin, moi, j'arrivais à Paris, je ne savais rien de ce -qui y est possible ou non, et surtout à des hommes d'affaires. On -venait d'élever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit -de si haut, et la réalisation de cette entreprise échauffait les -esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient à l'aurore de -temps nouveaux, favorables à toutes les variétés du grandiose. -Grajat avait «mis la main, disait-il, sur l'Alimentation». Il -voyait, et il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties -du monde assemblées à Paris, agglomérées au Champ-de-Mars, assises -à table, buvant et dévorant!... Pour moi, née à Chinon, et -familiarisée dès mon enfance avec les mangeailles de Gargantua, -cette vision anticipée d'une réfection de toutes les nations -n'était pas pour me paraître insensée, et me frappait même, je -l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles prophétiques. En -outre, n'était-il pas question d'un banquet des trente-six mille -maires? Il fallait entendre le grand, gros, puissant Grajat citer -des nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux de -vin ou de bière, et énumérer des noms de communes de France qui -affluaient à sa mémoire, trois ou quatre minutes durant, sans -qu'il reprît haleine, ce qui produisait un effet énorme. - -Mon mari, grâce aux concessions obtenues par son cher Grajat sur -le terrain de l'Exposition, avait assumé un travail de galérien. -Depuis six mois, quatre employés supplémentaires étaient à sa -solde dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en fiacre, -pour les «Pavillons Grajat»; il renvoyait ses propres affaires -à l'année suivante. Il fut si occupé dans les deux mois qui -précédèrent l'ouverture, que nous dûmes renoncer à accompagner -Grajat au théâtre. Et je m'émerveillais: «Mais comment Grajat -peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire?» C'est -que Grajat se reposait sur quelques-uns de ces messieurs à lui -dévoués, comme mon mari, et qui accomplissaient sa besogne. - -N'en venions-nous pas à refuser des invitations jusque chez les -Voulasne! Ce fut Grajat qui, à ce propos, vint nous rappeler nos -devoirs. Nous ne savions seulement plus où en était le mariage -d'Isabelle!... Grajat secoua mon mari, d'importance. Que de -tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de l'algarade, je pus -surprendre quelques mots qui rappelaient nettement à mon mari que -le mariage d'Isabelle était plus important que ses travaux. - -Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant une tasse de -thé, je dis à notre tyran: - ---Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent sur cette affaire, -c'est bien sûr! Mais il faut que ce soit avec le diable que vous -ayez traité, puisque ni la famille du jeune homme, ni celle de la -jeune fille ne tiennent au mariage? - -Il me regarda d'un air singulier où il y avait beaucoup -d'étonnement, et il dit: - ---Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte avec tout son -sang-froid, la coquine... - ---Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat. - -Je l'avais gêné. Il modifia brusquement sa tactique: sans renoncer -à son plaidoyer, il lui donna un tour badin et ne quitta plus le -ton de la blague. Mais il était touché, il se sentait pénétré par -quelqu'un qui échappait à sa domination, et que ce quelqu'un fût -moi, il en demeurait hébété. - -Mon mari nia, dès que nous fûmes en tête-à -tête, tout dessein -suspect de la part de Grajat. Nous eûmes quelques petits -différends à ce propos, mais ce qui contribua le mieux à les -apaiser, en donnant à Grajat au moins une bonne raison d'être -intervenu, c'est qu'il était grand temps pour nous de retourner -chez nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient -absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de les négliger. -Toutes les nécessités du monde n'y faisaient rien: nous avions -manqué aux plaisirs ordinaires des Voulasne; et ils nous le -passaient beaucoup moins que si nous les eussions abandonnés -eux-mêmes dans le plus grand malheur. Nous n'avions point -été du dîner de têtes! Comment? par quelles raisons humaines -expliquer pareille abstention? Des travaux des travaux!... Ces -mots-là sonnaient creux aux oreilles des Voulasne. Qu'on ne les -imagine pas, cependant, nos cousins, fâchés, ni froissés même! -ce n'étaient point des gens susceptibles, et la rancune était -chose bien grave pour eux. Ils étaient seulement désolés, moins -peut-être pour eux que pour nous, et c'était gentil de leur part. -Ils étaient désolés pour nous que nous nous fussions privés d'une -fête à eux si agréable. Ils étaient désolés comme de bons amis qui -voient que vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils ne -nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en pitié; ils nous -estimaient moins. - -De sorte que mon mari eut le droit de me dire: - ---Sans l'intervention de Grajat!... - -Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions non -seulement de nous déconsidérer aux yeux de nos cousins, mais de -ne point nous aviser que nos cousins laissaient tout simplement -dépérir Isabelle!... Ils ne le faisaient pas par cruauté, par -obstination, mais par étourderie, mais faute de loisir, oui, -vraiment, faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce fût hors -de leurs incessants plaisirs. - -Du jour où notre cousin Gustave n'avait plus été menacé de -quitter Paris et de manquer son dîner de têtes, le monde lui -était réapparu sous des couleurs si pures et si riantes, qu'il -ne concevait pas que sa fille pût le voir sombre ou troublé. -L'optimisme, lorsqu'il s'implante dans une âme, est si vigoureux, -si vivace, si envahissant! L'impétuosité pour les plaisirs, c'est -comme une horde de barbares, un torrent débordé, une coulée de -lave! Cette nature neuve et presque primitive des Voulasne était -pour moi un sujet non seulement d'étonnement, mais d'effroi. Je -la sentais capable de tout dévaster plutôt que de faire halte un -instant sur son chemin de fleurs. Depuis combien de générations -ces gens-là et leurs ancêtres n'avaient-ils pris aucun agrément -dans leur vieille maison du Marais? Depuis combien de temps -plutôt, ce manque d'expansion heureuse, uniquement dû à la -timidité puérile, à la terreur du «qu'en-dira-t-on», n'avait-il -eu comme dérivatif aucune foi ardente, ou tout au moins comme -régulateur, aucune règle tombée de haut? - -C'étaient de très vieux Parisiens, et sédentaires, mais sans -la moindre mémoire de leurs origines. Ils avaient conservé des -mÅ“urs publiques la soumission à certaines cérémonies extérieures -du culte, comme le baptême, le mariage, les obsèques; mais, -et sans qu'aucun principe adverse semblât introduit dans leur -famille, ils étaient totalement dépourvus d'idées religieuses. -Je remarquais fort ces particularités, parce que, malgré moi, je -comparais toutes choses à ce que j'avais vu dans ma famille et -dans ma province. Nous étions, nous aussi, des gens ignorants des -plaisirs; mais nous les méprisions, sachant pourquoi; et c'était -devenu pour nous une seconde nature de les tenir pour vils et pour -vains; nous avions des compensations! eux, non. - -A aborder le sujet du mariage nous étions autorisés par les -confidences reçues six semaines auparavant, et par la discussion -mémorable lors du dîner Lestaffet. Eh bien! aborder un sujet -sérieux, fût-ce un sujet les intéressant de si près, avec -Gustave et Henriette Voulasne, était la chose du monde qui, dès -qu'on était en leur présence, dès qu'on les avait reconnus, -paraissait la plus absurde, la plus chimérique, la plus folle -à entreprendre. C'était, au beau milieu de sa récréation, aller -empoigner un petit garçon par le col et lui parler des vertus -théologales. - -D'abord, il fallut les prendre à part, écarter Chauffin, ne pas -parler devant les jeunes filles. Déjà notre air soucieux faisait -très mal. Ils causaient de l'Exposition, des premières ascensions -à la Tour, de l'immense kermesse qui allait durer dix mois. -C'était comme une gigantesque réjouissance organisée pour eux... - -Mon mari, osa dire: - ---Je trouve Isabelle bien pâlotte... - -Et moi, aussitôt après: - ---Eh bien! et ce mariage?... - -Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher à fuir; de -l'Å“il, l'un comme l'autre, ils appelaient au secours: l'ami -Chauffin, leurs deux filles elles-mêmes avec qui, tout à l'heure, -on était là si tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes -filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon mari m'étonnait -par sa décision; il fallait qu'il obéît aux injonctions de Grajat -pour forcer ainsi ses chers Voulasne. - -Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise tête. -Elle me dit: - ---Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande... - ---Eh bien?... eh bien?... - ---Eh bien! demandez à Gustave qui ne peut pas prendre une -décision! - ---Eh bien? eh bien? fîmes-nous, mon mari et moi, tournés du côté -de Gustave. - -Gustave se taisait, baissait l'oreille. - ---Allons! voyons, mes chers cousins, nous étions tombés d'accord, -l'autre soir, que ce mariage était excellent sous tous les -rapports... Et les jeunes gens s'aiment. Isabelle en souffre, -c'est évident... - -Ici les deux parents protestèrent. Ni l'un ni l'autre ne -consentaient à admettre que leur fille pût souffrir. - -Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopiné avec sa -femme et il formula la pensée qu'il ruminait, depuis que nous lui -parlions du mariage de sa fille: - ---Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiquât sur le cadran les -cinq minutes, oui, les cinq, où, depuis trois semaines, j'aurais -pu réfléchir à une affaire de cette importance! - -Sa candeur et sa sincérité étaient pures. Comme tous les gens qui -n'ont absolument rien à faire, il n'avait pas une minute à lui. - ---Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces cinq minutes, nous -les avons devant nous, j'espère, car vous n'allez pas nous mettre -à la porte!... Si nous les employions à réfléchir ensemble... Ah! -vous allez nous trouver indiscrets?... - -Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets, et ma -proposition même lui rendait un réel service. Nous reprîmes -la conversation que nous avions eue chez les Lestaffet. Nous -aboutîmes aux mêmes conclusions: contre ce mariage, aucune -objection sérieuse. Mais Gustave disait: - ---Isabelle est folle, folle à lier! Chez les Du Toit, mais c'est -aller s'enterrer vive! - ---Elle a déjà adopté l'esprit de la famille! - -Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je lui eusse parlé -d'une chose de l'autre monde. Et il conclut: - ---Il n'y a pas d'esprit qui consiste à s'embêter du matin au soir! - -J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive défense contre les -Du Toit était chez les Voulasne simplement égoïste, mais non! les -Voulasne étaient convaincus que c'était sacrifier leur fille que -la confier à une famille où l'on ne savait pas s'amuser. Il y -avait une certaine bonté dans leur négligence à s'occuper de ce -mariage, une bonté ingénue, puérile, leur genre de bonté à eux. - -Impossible, lors de cette séance, de leur arracher le «oui» qui -eût fait tant de bien à Isabelle. - -Huit jours après, le mariage était décidé. - -Comment! Que s'était-il passé? - -Une simple entrevue entre le président et nos cousins, une -entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire positivement non, -sans dire positivement oui, opposaient des raisons dilatoires -tellement peu fondées, que M. Du Toit, qui connaissait son monde, -s'avisa de dire aux Voulasne: «Mais enfin, ce mariage ne serait -pas, bien entendu, pour demain!... Prenons notre temps!... Qui -nous empêcherait d'en fixer la date... voyons... par exemple... à -la clôture de l'Exposition?... Je dis: _après_ la clôture...» Ces -quelques mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des -Voulasne se rassérénait. Aussitôt, les Voulasne consentaient à -tout. M. Du Toit avait deviné que ce qu'ils redoutaient, c'était, -pour les pourparlers, pour les préparatifs, pour les emplettes, -pour les formalités du mariage, d'être privés, ne fût-ce que -vingt-quatre heures, des plaisirs de l'Exposition! - - - - -VIII - - -Je me vois encore entrant avec mon mari et les Voulasne, pour -la première fois, à l'Exposition, avant l'ouverture officielle. -C'était par la porte du quai d'Orsay; rien n'était terminé; -il y avait des Aïssaouas, des Sénégalais, et toutes sortes de -créatures, noirâtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient -dans la boue, empaquetées dans des châles démodés et des -couvertures, et dont les yeux d'exilés faisaient peine à voir, -comme ceux des pauvres bÅ“ufs qu'on aperçoit dans les fourgons sur -les voies de garage. Et à partir du moment où nous eûmes franchi -cette porte, il me semble que toute l'année ne fut plus qu'une -foire, immense et partout répandue, qu'un mouvement de tous les -objets posés sur le sol de Paris, qu'un bruit étourdissant, qu'un -tintamarre où la tête se perdait... - -Au monde que nous fréquentions, rien ne pouvait plus parfaitement -convenir que cette cohue, que cette trépidation, que ce bariolage -de couleurs, destinés à ne recevoir, durant une moitié d'année, -aucun apaisement, aucun répit. Une occasion extraordinaire de -se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns les autres, -et d'avoir à parler de choses nouvelles, concrètes, faciles à -juger sans se casser le front; un moyen de voir l'Étranger sans -voyage et de satisfaire, en masse, ce goût de l'exotisme et -cette curiosité de «l'homme le plus près possible de la bête» -qui m'avait frappée et étonnée dès mon arrivée à Paris. Je -n'éprouve pas, moi, ce goût-là ; mes parents, en vieux chrétiens, -conservaient pour l'animal un certain dédain et suspectaient les -peuplades primitives à cause de leurs mÅ“urs, ignorées d'eux, il -est vrai, mais qui ne sauraient être bonnes, n'étant pas policées. -Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout à rebours; un -même coup de vent les inclinait presque sans exception vers ce -qu'ils nomment les êtres «conformes à la nature»; ils adoraient -les bêtes et tout ce qui leur ressemble, et leur disposition -était de voir en «l'homme sauvage» un modèle, parce que,--et -bien à tort, à ce qu'il me semble,--ils se le figuraient vivant -sans lois, et abandonné aux seules impulsions de l'instinct. Et -puis, chacun avait l'idée qu'il allait contempler quelque chose -de merveilleux; entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines, -ces colosses tout à fait inédits, les fontaines lumineuses -rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait tout -le jour en piétinant des kilomètres de galeries, on regardait avec -des yeux ahuris, dans l'attente de je ne sais quelle trouvaille, -un peu plus fiévreux à mesure que venait la fatigue; et, parmi -tant de produits et de si divers, des désirs insensés vous -prenaient de posséder les objets les plus saugrenus, les plus -inutilisables, ou d'obéir à l'appel de musiques inouïes, les plus -barbares et même les plus désagréables, jusqu'à ce qu'on en vînt -à tomber d'inanition dans quelque czarda à l'atmosphère poivrée, -dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux pieds d'un groupe -de Lautars, dont l'orchestre vous tirait tous les nerfs du corps, -un à un. - -C'est là que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes et femmes -sembler tout attendre du secours matériel des choses, et en -attendre principalement une certaine volupté qui ne saurait en -être l'effet normal, mais que l'attraction multiple de la Grande -Foire, exaltée, exaspérée par la foule humaine, aboutit presque à -vous procurer, suivant la méthode qui vaut l'extase aux derviches -tourneurs ou l'insensibilité au corps transpercé des sorciers -d'Afrique. - -Il semblait, autour de nous, que personne n'eût plus rien à faire -qu'à passer ses jours à l'Exposition. Chacun avait fourni un -grand effort; parmi nos connaissances, presque aucune qui n'eût -quelques gros intérêts dans ce qu'on nommait «l'affaire», et l'on -n'avait plus désormais qu'à se rendre sur place, voir «l'affaire» -en effervescence. Mon mari ne me parlant de ses travaux que dans -la mesure exacte où il me croyait apte à les comprendre, ne -m'avait point du tout éclairée sur la part qui pouvait être la -sienne dans les entreprises de Grajat. Nous déjeunions ou nous -dînions dans des établissements où notre privilège était de ne -pas faire queue avec le commun des mortels, de pénétrer par une -porte de derrière, de ne payer que le juste prix, et de jouir, -par-dessus le marché, des plus accueillants sourires du gérant. -Je reconnaissais bien dans ces salles la décoration familière -aux ateliers Serpe, un goût prédominant pour la Renaissance -française, et de ces motifs de Blois, de Chambord ou d'Azay qui -illustraient si fréquemment chez nous tous les bouts de papier et -les marges des journaux; mais les questions d'argent me hantaient -si peu l'esprit, que jamais l'idée ne me fût venue d'un intérêt -possible pour nous dans l'affluence de ces dîneurs. Cependant, -mon mari s'échauffait beaucoup, et, à mesure que le «succès» de -l'Exposition devenait plus certain, il s'abandonnait davantage à -ses projets favoris d'avenir: il se voyait déjà servi par un valet -de chambre, ce qui le poussait à molester ma malheureuse bonne, un -peu rustaude; et il se livrait à une certaine facétie, la seule -d'ailleurs que je lui eusse jamais vu commettre, et à laquelle -je me laissais prendre chaque fois. Penché au balcon de notre -appartement, il me disait tout à coup: - ---Je la vois venir... la voici!... - ---Qui ça?... quoi donc? - ---Votre voiture, Madeleine! - -La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre mariage! Ma foi, -je n'y pensais jamais. Lui, il vivait dans l'attente du moment -où un domestique mâle,--une femme de chambre ne l'eût point du -tout satisfait dans cet office,--viendrait annoncer la voiture -de madame. Oh! que c'est curieux, ce goût du confortable et des -objets reconnus «de luxe»! Lorsqu'il s'est emparé de vous, il vous -a capté tout entier. Mon mari ne doutait pas, ne douta jamais un -instant que mes déboires intimes, mes ravalements silencieux,--du -moins ceux qu'il pouvait soupçonner,--ne dussent être compensés et -au delà par cette voiture qu'il voulait voir sortir du succès de -l'Exposition. - -Je me souviens qu'écrivant à cette époque-là à ma grand'mère et -lui peignant les merveilles de l'Exposition, vues à travers les -esprits de mon entourage, je ne pouvais m'empêcher de penser -que, de Chinon, elle allait trouver tout cela bien exagéré. Les -termes de ma lettre s'efforçaient d'atténuer, de mettre au point. -Mais, en amoindrissant ainsi les choses, j'avais le sentiment -de manquer de confiance, d'abandon et d'élan, ainsi qu'on me -le reprochait à mots couverts dans nos environs. C'était mon -provincialisme, mon héritage d'esprit conservateur pessimiste, -«étroit», disait-on, qui me bridait, me mettait des Å“illères, -m'interdisait l'éblouissement. J'avais aussi tant de fois entendu -dire à mon grand-père que le courrier de Paris est toujours de -quelques degrés au-dessus ou au-dessous de la vraisemblance, et de -cela quel exemple avions-nous eu pendant les deux années que mon -frère était étudiant au quartier Latin! Les leçons de prudence ne -me manquaient pas. - -Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien qu'il fût -accaparé par ses comités, par la visite de quelque illustre -étranger, par le Shah de Perse, par le banquet des maires, par -mille et une réunions ou cérémonies dont il rapportait quelques -rayons de plus à son auréole, il ne se passait presque pas de -jour que nous ne le rencontrions pour nous laisser étourdir -davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je me sentais plus -à l'aise, abandonnée à la fascination qu'exerçait cet homme, que -recroquevillée dans mon doute! Ne commençais-je pas à le juger -moins antipathique, à trouver des excuses à son matérialisme, -des compensations à ses manières de malappris? Il participait -du prestige de l'Exposition que nous confondions un peu avec -lui-même; il bénéficiait de l'entraînement général vers tout -ce qui s'agite, bruit, étonne ou simplement réussit. Nous le -trouvions généralement aux environs des Javanaises qu'il aimait -beaucoup, ou bien dans la rue du Caire où se rencontrait aussi -tous les jours ma belle-sÅ“ur Emma. - -Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les débuts de mon -mariage, était dans un état d'exaltation touchant au délire. Son -affairement avait de la drôlerie; pour cette femme qui ne voulait -admettre aucune idée d'obligation, l'Exposition constituait -une tâche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci; une -implacable volonté la contraignait à épuiser les sections pièce -à pièce. En trois semaines, elle avait complètement brisé sa -bonne femme de mère qui désormais se refusait à sortir, de -sorte qu'Emma vagabondait seule, s'instruisant, disait-elle, -s'initiant à la mécanique, aux arts industriels, à la marine, à la -guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures qu'elle -rassemblait et nous racontait lorsqu'elle descendait enfin, -fourbue, d'une course de trois quarts d'heure sur les petits -ânes égyptiens. Était-ce la promenade à âne qu'elle aimait? Elle -perdait complètement la tête lorsqu'elle se mettait à parler des -âniers. - -C'étaient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents à peau brune -qui lançaient à toutes les femmes, à peu près indifféremment, des -regards de complicité polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les -admirait, devant moi, pour taquiner ou son frère, correct, ou -moi-même, de qui la «bonne tenue» était proverbiale. Mais son -enthousiasme devint bientôt de la frénésie; elle écornait «ses -devoirs» d'Exposition pour arriver plus tôt rue du Caire; de ses -âniers elle nous rebattait les oreilles, jusqu'à devenir pour nous -franchement insupportable. Un jour, Grajat se fâcha tout cru, lui -disant son fait. - -Les Kulm, qui se trouvaient là , comme les Voulasne, comme M. -Chauffin, connaissaient les vivacités coutumières de Grajat; -mais, tout de même, celle-ci dépassait les bornes. Mon mari fut -mal à l'aise, et d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre -qu'on la «traînât dans la boue». Apaiser Grajat parut à tous -évidemment chose impossible, le premier mouvement commun ayant -été, d'ailleurs, de lui donner raison; mais atténuer la révoltante -rudesse du traitement qu'il infligeait à Emma, personne n'y parut -songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma abusait du -«leitmotiv» des âniers. Parti peu élégant, peu généreux; Emma -était assommante, mais enfin c'était une femme et Grajat un -étranger pour elle... J'étais indignée, contre mon mari surtout; -je ne me contenais plus; j'allais prononcer le premier mot -de la défense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque je lus, -oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus soudain et si -profondément en détresse, je lus qu'il me suppliait de me taire -parce que je ne comprenais rien à la vie qui m'environnait et que -j'étais seule, ici, à ignorer une situation qui donnait à Grajat -le droit de traiter Emma avec une certaine familiarité et le droit -d'être irrité plus que quiconque de son engouement pour les âniers! - -Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva sous le -prétexte de parler à l'une des innombrables personnes qui en -passant le gratifiaient d'un coup de chapeau, et il nous faussa -compagnie. - -La plus effondrée ne fut pas Emma, mais moi, à cause de la -situation que je venais de découvrir. - -D'un coup, se décelèrent, rétrospectivement, tous les efforts -que l'on avait faits pour me la laisser ignorer. Mon mari! -que de stratagèmes n'employait-il pas, afin de m'épargner une -rencontre avec sa sÅ“ur! Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant -mon mariage, de venir chez son frère, au moins à des époques -régulières et pour toucher une rente qu'il faisait à sa vieille -mère. Tous les mois, dans les débuts, j'avais vu Emma se présenter -ainsi après le déjeuner, échanger avec nous quelques paroles, puis -solliciter de son frère cinq minutes d'entretien. Tout à coup, -sans cause apparente, ces visites avaient cessé. Ma belle-mère, -même par deux fois, contrairement à sa coutume, était venue, après -le déjeuner, seule, et avait pareillement sollicité de son fils -cinq minutes d'entretien... Mais plus d'Emma. Pourquoi? Je me -souvins de certains dîners, d'un entre autres, chez les Voulasne, -auquel mon mari, à ma grande surprise, m'avait proposé de nous -dérober; le lendemain, j'apprenais qu'Emma était du dîner. Emma -dînait très rarement chez les Voulasne. Et j'apprenais que Grajat -en était aussi. Même aventure, exactement, chez les Kulm, au mois -de janvier, le soir du fameux vote boulangiste à Paris. Mon mari -avait dit: «Je veux être dans la rue dès huit heures... Je veux -voir afficher les résultats.» Nous avions esquivé le dîner. Emma -en était, Grajat aussi. - -J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'écarter d'Emma -n'étaient dus qu'à ce «mauvais genre» que mon mari lui -reconnaissait, qu'il lui passait moins à elle qu'à toute autre, et -dont il était froissé à un degré chez lui rarement atteint. - -Mon Dieu, à la rigueur, soupçonnais-je Emma de ne pas attendre -un second mariage avec toute la patience et la dignité d'une -veuve austère; mais que ce fût avec Grajat que se trompât cette -impatience! non, une telle idée ne me fût pas venue. Et cette -idée me déplaisait si fort que, de tous mes dégoûts, je crus -ressentir alors le plus grand. Moi auparavant si indulgente pour -cette pauvre Emma, à cause de ses malheurs conjugaux, à cause -même du dédain de son frère pour elle, à cause, peut-être, de -sa sympathique beauté, voilà qu'Emma me produisait un effet de -répulsion, et, en même temps qu'elle, voilà que je réprouvais -tous les gens qui admettaient, abritaient, encourageaient d'aussi -singulières amours... Je ne pus me contraindre; en rentrant à la -maison je dis à mon mari tout mon écÅ“urement. Il fit l'étonné; -il nia des lèvres ce qu'il m'avait involontairement confessé du -regard; il m'affirma que mon idée était sans fondement aucun. - ---Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez défendre votre sÅ“ur -quand un homme la rudoyait! - ---Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre Grajat, c'est -déchaîner toutes ses foudres!... - ---Il ne s'agissait pas d'aboutir à interrompre Grajat, mais de -faire, vous, ce que vous deviez! - -Mon mari me regarda, hébété: faire quelque chose qui ne doit pas -aboutir, c'était pour lui un langage absolument incompréhensible. -Je continuais quand même: - ---Votre sÅ“ur devait être défendue, publiquement au moins... Vous -avez tous assisté à cette scène, Dieu me pardonne! comme à une -querelle conjugale... C'est une abomination. - ---En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations aient -un objet, lorsqu'on se trouve désarmé devant des choses qu'on -réprouve, mieux vaut faire le silence autour d'elles, ne pas les -signaler... - ---Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes que vous en -arrivez, dans votre monde, à innocenter puis à implanter les -turpitudes. On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on est -sourd, on est muet, on ignore; mais c'est «donnant, donnant», à la -condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous êtes bien -assurés de l'impunité, comme vous n'écoutez aucun commandement -intérieur, il vous faudrait être des anges pour ne point vous -conduire comme des brutes... - -Mon mari avait une aversion instinctive de toute discussion -morale, il me dit doucement: - ---Madeleine, votre façon de parler me rappelle celle de votre -grand'mère. - ---Grand'mère! grand'mère!... mais, vous l'approuviez fort, il me -semble, lorsque vous teniez tant à épouser une jeune fille bien -élevée!... Pauvre grand'mère! si elle venait ici, et si elle -voyait le monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en -mourrait!... - -Il hocha la tête: - ---Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela très bien, chez les -personnes qui ne vous tiennent pas de près; n'empêche que vous -rougissez de votre sÅ“ur et que vous m'avez tenue éloignée d'elle -comme de la peste! - -Il fronça les sourcils, sembla écarter de la main une vision -désagréable et me dit: - ---Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez être mieux qu'eux, -j'imagine! - -Cette parole-là était assez pour me remettre. - -Je remarquai une chose, en songeant à l'incident provoqué par -Emma: un si violent soulèvement moral, qui, à toute autre époque, -eût déterminé chez moi une longue crise, fut promptement apaisé. -C'est que nous étions en pleine Exposition universelle, en -pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta de nouveau, -malgré moi, dès le lendemain, et je fus presque aussitôt sans -connaissance, sans mémoire... - -Nous ne fîmes jamais rien pour éviter Emma, rue du Caire; mais -nous n'y rencontrâmes plus Grajat. Depuis le jour de l'algarade -fameuse, il ne reparut pas aux endroits où Emma se pouvait -trouver. Son absence était remarquable et trop significative. -Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait son indécence. -Mon ressentiment alla si fort contre lui, que je ne pensais -presque plus à maudire ma belle-sÅ“ur. Elle était, elle, bien -indifférente à l'absence de son amant; elle continuait à raffoler -de ses âniers; elle continuait à nous ennuyer sans ménagement, -par sa toquade amoureuse et sa manie obstinée de rechercher les -«beaux garçons». Mais cela lui était si naturel, et on la savait -là -dessous si incapable d'aucun souci qui ne fût pas celui d'aimer -les hommes, que l'on songeait plutôt à la plaindre. - -L'indulgence que j'avais pour elle était un peu celle que l'on a -pour une bonne bête de chien dont certaines particularités vous -répugnent, mais que l'on reconnaît si gentil, à part ça. - -Et, depuis que Grajat l'évitait, nous avions une occasion nouvelle -de voir Emma: c'était elle qui, comme par le passé, revenait -chaque premier du mois trouver son frère, après le déjeuner, et -lui demander les quelques minutes d'entretien. - -Un jour,--c'était le premier juillet: je l'ai noté, car ce fut -pour moi un jour mémorable,--elle tomba ainsi sur Grajat qui -était resté à déjeuner avec nous, à la suite de pourparlers -sans fin avec mon mari. Il n'y eut de gêne que pour moi, car je -m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais: «Dieu de Dieu! -si j'avais été la maîtresse d'un homme, me retrouver ainsi face à -face avec lui!...» Mais que de choses représentait pour moi cette -idée: avoir été la maîtresse d'un homme! Une passion éperdue, -une fusion des esprits, des cÅ“urs et des corps; mille souvenirs -subtils, troublants; de la honte, de l'orgueil, des extases, ah! -que sais-je!... Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous -la joue, pas un clin d'Å“il supplémentaire, nulle émotion de part -ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oublié; à moins qu'ils -n'eussent rien qui fût digne de mémoire... - -En vérité, Emma ne parut préoccupée que de la façon dont elle s'y -prendrait pour arracher son frère à Grajat, accapareur redoutable. -Et, comme son frère se souciait peu de l'aparté qu'elle -sollicitait, elle ne l'eût pas obtenu, je crois, si Grajat n'eût -prêté la main. - -Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant à dire à mon mari, -l'abandonna tout à coup à Emma, en venant à moi me raconter des -balivernes. Emma empoigna son frère par la manche et l'entraîna. -Nous entendîmes: - ---Je voudrais deux minutes d'entretien... - -Il y avait une petite pièce entre le salon et la chambre à -coucher, qui était réservée à notre enfant futur, et, en -attendant, servait de lingerie et se prêtait à ces colloques -mensuels de famille. - -C'était la première fois que je me trouvais seule à seul avec -Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il m'était redevenu -depuis quelque temps plus odieux? Il me dit à brûle-pourpoint: - ---Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!... Il -s'imagine qu'il va avoir demain le moyen de s'offrir une voiture -au mois... Comme ça, sans risquer un maravédis, sans coup férir, -en traçant des épures... Allez donc!... La caille rôtie qui vous -choit dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inouï! C'est d'un -jobardisme à faire pouffer!... Ah çà ! vous y tenez donc bien? - ---Moi?... A quoi? - ---A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout à fait jolie -qu'environnée de luxe. Qu'est-ce qui vous manque à vous, pour... - ---Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je ne demande rien; -ce n'est jamais moi qui ai parlé de voiture; je n'ai pas été -accoutumée au luxe, je m'en passe parfaitement! - ---Taratata!... A d'autres! «J'ai été accoutumée... Je n'ai pas été -accoutumée...» Il s'agit bien de ça! Personne n'est accoutumé à la -médiocrité; on s'accoutume tout de suite au superflu. Moi, je vais -plus loin: je dis que le luxe est dû à une jolie femme; moi, je ne -m'accoutume pas à la voir s'en passer... Le désir de votre mari, -tiens! si je le comprends! Quel est le bougre qui ne l'aurait pas -à sa place?... Mais c'est quant aux moyens de le réaliser; c'est -quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme... de sa jolie -femme... - ---Monsieur Grajat, je vous en prie!... - ---Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens que je le -trouve, votre mari,... comment dirais-je?... un peu... jeune... -Votre mari, il est bon que vous le sachiez, ma petite, votre mari, -en affaires, est un timoré, un couard... - ---Vous pourriez ménager vos expressions en parlant à sa femme, -d'autant plus que je me doute que «couard» appliqué à lui, dans -votre bouche, veut dire qu'il est encore honnête... - ---Ça y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de rage vous va -diablement bien! Pardieu, je le sais de longtemps que vous êtes -une femme de feu!... Quel brasier sous ces dehors candides!... -fichtre! Mais, savez-vous que votre mari est un niais...--en -affaires!... en affaires!... entendons-nous...--Vous êtes, vous, -une femme adorable... Oui, quand vous devriez m'écorcher la -figure de vos ongles roses, a-do-rable!... - -Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, sérieusement, que -j'allais comme une chatte, l'éborgner de mes griffes. Mais je -n'étais pas si prime-sautière que les femmes auxquelles il se -frottait d'habitude. Je ne sais ce qu'exprimait mon visage, et il -est fort possible que c'est son impassibilité complète qui était -précisément insolite et inquiétante. Bien souvent j'ai bondi, mais -dans des occasions qui n'en valaient pas la peine. Ici, le choc -était tellement violent, la surprise, l'indignation, l'horreur -telles, que ma dépense intérieure ruinait toute la partie -mécanique de nous qui correspond avec le dehors. Je me sentais -paralysée, pétrifiée, et, ce qu'il y avait d'assez curieux, -étrangère à la scène présente, tant il me paraissait inconcevable -que j'y eusse part. Je voyais, en témoin, avec une parfaite -lucidité, le monstre qui me parlait, son gilet blanc tendu sur -sa corpulence, sa grosse gourmette d'or barrant son gilet blanc, -son teint d'aubergine, sa moustache poivre et sel, en poils -de blaireau, et je sentais son souffle empesté par le cigare, -alcoolisé par deux petits verres de chartreuse. Et je me voyais, -aussi, très bien, moi, médusée. Il me parlait en me regardant la -poitrine. - -Je crois qu'il était un peu ému, lui aussi, car il n'avait tout -de même pas coutume de parler de la sorte à des femmes comme -moi. Je le voyais, je le sentais, je l'entendais, mais il y eut -un moment où le sens de ses paroles m'échappa, soit qu'elles -fussent réellement incohérentes, soit que tous mes efforts fussent -concentrés à ne pas perdre connaissance ou à me demander ce que -j'allais faire. Mais il se pencha un moment vers moi, et, dans -l'odeur de la chartreuse, j'entendis nettement: - ---Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand vous voudrez! -Il ne tient qu'à vous... - -Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une jambe contre le -coin de la table. Il était temps; sa grande main d'équarrisseur -me toucha, par derrière... Je filai. Mon mari et Emma durent le -retrouver seul dans la salle à manger. Moi, je tombai, dans ma -chambre, honteuse, mais honteuse!... - -Mon principal dépit venait de n'avoir pas su me défendre autrement -que par la fuite, et les mots m'arrivaient maintenant en foule, -avec lesquels j'eusse pu tourner en dérision chacune de ses -paroles, réduire cette scène à la comédie, l'achever de la façon -la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi toute -importance, tandis qu'avec mon sérieux, mes grands airs, et ma -trop apparente blessure, ne laissais-je pas par hasard à cet homme -un peu l'impression de m'avoir violentée?... - -J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un an auparavant, -j'étais une jeune fille de Chinon, tout de frais sortie du -Sacré-CÅ“ur, la plus mal informée des réalités de la vie, la -plus profondément imprégnée d'idéalisme, la plus passionnément -vouée aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté ma -petite ville pour Paris, ville incomparable, ville unique, ville -de toutes les lumières; et moins de dix mois avaient suffi à m'y -enliser assez avant, au milieu des seuls intérêts matériels, pour -que le principal ami de mon mari me touchât de ses doigts obscènes -et m'offrît de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, quoique -manquant de finesse, était remarquablement intelligent, adroit, -prudent jusqu'en ses audaces; mon mari lui rendait d'importants -services, enfin cet homme me connaissait!... Et il avait cru la -chose possible!... A un homme d'une telle expérience, doué d'une -telle connaissance des hommes, il n'avait pas paru extraordinaire -que je pusse devenir, après dix mois de mariage, sa maîtresse, -pour avoir une voiture!... O souvenir immaculé de mon père! O -vertu antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de mon -cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!... De si furieux -contrastes me heurtaient, me frappaient à me laisser endolorie et -toute rompue de courbatures. - -Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un goujat? -dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et que de prétention! -Oui, mon émoi peut sembler ridicule, peut sembler excessif -à plus d'une femme d'aujourd'hui, moins compliquée que nous -n'étions. Mais nous étions compliquées. Notre esprit, notre cÅ“ur -et j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés d'idées, -et de cette idée entre autres, que nous étions respectables; -respectables, non tant à cause de notre chétive personne et par -une vanité sotte, mais à cause de la famille dont nous détenions -l'honneur, à cause des mÅ“urs dont nous représentions la fleur, -et, par-dessus tout, à cause de la grâce divine qui nous avait -touchées. En nous manquant, on offensait quelque chose ou -quelqu'un de bien plus grand, de bien plus précieux que nous; et -si notre sensibilité était tant émue, c'était par le ricochet -d'une sorte de sacrilège. Que voulez-vous? Nous étions ainsi -faites, ou l'on nous avait faites ainsi. - -La blessure morale, comme toujours chez moi, fut la première et la -plus vive. Après, en ramassant mes lambeaux, je me souvins que les -quatre minutes d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre -que les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être pour -mon mari aussi brillantes que le pauvre homme l'attendait; et, -ce qui était pire, que Grajat, homme d'affaires par excellence, -tenait mon mari pour peu capable, contrairement à tout ce qu'il -avait jusqu'ici laissé croire. Dès que les affaires ne sont point -aussi bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on pas -qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela m'inquiétait pour -mon mari qu'une déconvenue de ce genre devait certainement abîmer, -plus que pour moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en -dît rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un peu -débonnairement de l'argent à sa sÅ“ur, gaspilleuse; et son rêve à -lui était la fortune!... - -En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma chambre et -essayais de me remettre la figure en état. Mon mari entra, faisant -la mine de quelqu'un qui vient d'essuyer une visite importune. Il -me dit seulement: - ---Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire ses amitiés... - ---Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je vous avoue... - ---Grajat? Il est parti. - ---Le tête-à -tête avec le personnage, ma foi, n'est pas prudent, -vous savez... - -L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire à mon mari -ce qui s'était passé entre Grajat et moi dans la salle à manger, -et ma première parole, éclairée par l'expression de tout mon -visage que je voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui -s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le visage -de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... Son visage -s'immobilisa, un instant court, mais appréciable; il réfléchit le -temps voulu, pour adopter une attitude, et il me dit: - ---C'est un mufle. - -Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait -ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'après-midi, de -me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna -pas, ce qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son -entrevue avec sa sÅ“ur, soit par ce que je venais de lui révéler. -Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais ce fut tout. Il n'était -pas surpris outre mesure; il n'éprouvait pas d'indignation qui -valût un mot de plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité -désormais constatée: nous aurions désormais pour intime ami un -«mufle» avéré. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu -des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le -palier. - -Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat. - -Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette porte derrière -laquelle il descendait, allant à ses affaires, sans avoir ajouté -un mot, elle me fit l'effet, tout à coup, d'une cloison solide, -bien établie, depuis longtemps en construction, achevée à -l'instant même, et dont l'achèvement me consternait cependant. -Oh! ce bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis de la -chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette -porte; j'ai eu la démangeaison de rappeler mon mari, de lui crier: -«Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas -pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de -savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, se soit conduit -en «mufle» avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous? -avec votre femme que vous tenez tant à conserver impeccable!... -Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en vous un être -moral... A la différence de votre ami, de presque tous vos amis, -hélas! il y a en vous un être moral... Oh! j'en suis sûre; je veux -en être assurée; c'est parce que je vous crois un être moral, que -je suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas supposer -le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne -pas me laisser supposer le contraire!...» Mais il était parti. -J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi -et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété -favorablement le moindre petit signe. Mais il était parti. - -Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où j'avais, à mon -arrivée, pour la première fois, humé l'air de Paris, d'où j'avais -interrogé,--avec quelles transes! avec quels frissons!--ce -monde inconnu, fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une -nouvelle venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux qu'à -l'automne, ce monde, et ses allées et venues, ses arrêts, ses -remous, étaient plus mystérieux que ceux d'une fourmilière. Mais, -tel qu'il était, à l'automne dernier, il m'impressionnait par un -certain air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce que -j'avais vu jusque-là . Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'étais-je -pas portée à tout interpréter dans un sens défavorable, parce -que j'étais très ennuyée, très accablée, sinon malade, car à mon -balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le -cÅ“ur me tourna... - -Je dus rentrer précipitamment, parce que le cÅ“ur me tournait. -Non, ce n'était pas pour moi le moment de me mettre à juger le -monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure, -prostrée, presque sans connaissance et rêvant que je faisais -la traversée de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient -souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double secousse -soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur répugnante de la -chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant -bord sur bord... - -Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si j'avais mis pied à -terre, et, en même temps, je ne sais quel vieux courage à moi, -depuis longtemps éteint, semblait-il, se ranima et prit possession -de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je décidai -brusquement de secouer mes ennuis, de mépriser mes misères et de -tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation, -quelle qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute il avait -fallu une épreuve tout à fait vive pour me remettre d'aplomb. - -Je me trouvais très suffisamment en train, quoique bien fatiguée -et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et -demie à notre rendez-vous accoutumé, rue du Caire. J'y -retrouverais mon mari; il y avait chance que sa sÅ“ur n'y fût pas -aujourd'hui,--l'entretien avec son frère n'ayant pas paru bien -tourner;--et Grajat n'y venait plus. - -Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des -Lautars, de reconnaître, avant tout autre, Grajat assis et -causant, à une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son -buste géant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperçus qui? -aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et leur -parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent souvenir. -Mon mari était avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise -à côté de son fiancé, et c'était M. le président Du Toit qui -causait, à une petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!... - -Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. Ils -ne l'ignoraient pas assurément, mais ce n'étaient pas des gens -à modifier en rien leur vie réglée, sous prétexte qu'il y avait -des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que -je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même surprendre -les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence -que cette réunion était concertée, et la présence de Grajat, qui -n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression. -Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conquérir -le président Du Toit!... Grajat parlait à M. Du Toit sur un ton -bien éloigné de sa façon ordinaire; le président écoutait Grajat -avec une bien sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les -sourcils!... - -D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame Du Toit et de -M. Juillet que j'étais franchement heureuse de retrouver. Tous -les deux me plaisaient. Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès -notre première entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui, -auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari m'avait contée. -Madame Du Toit, dans sa jeunesse, s'était éprise éperdument -d'un homme qui, sur le point de se fiancer à elle, avait obéi -brusquement à une irrésistible vocation religieuse; à trente ans, -il abandonnait une carrière brillamment commencée, une grande -fortune et l'amour, pour aller, pendant trois années de noviciat -à la Compagnie de Jésus, laver la vaisselle, balayer les ordures -et briguer, comme d'autres les rubans et les places, la faveur des -missions les plus redoutables. Il avait atteint assez promptement -le comble de ses vÅ“ux et avait été martyrisé au Thibet. La -fiancée, trahie pour une si grande cause, n'avait pas épousé M. -Du Toit par amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus -droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, malgré -la perte de trois enfants; et même elle dissimulait à peine, -sous un visage naturellement grave, la flamme, discrète comme -une veilleuse d'église, mais aussi perpétuellement entretenue, -d'un culte intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait -certainement des joies peu communes. - -Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à me voir. -Cinq minutes de causerie avec lui me firent oublier la présence -de Grajat. M. Juillet avait quelque chose de charmant dans -l'imagination; c'était le premier homme spirituel que je voyais; -mais son esprit, il semblait n'en user que pour faire agréer les -choses sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment -à dire; son esprit était une excuse; il disait de lui-même: -«Dieu! que je dois être ennuyeux!»... Et moi, naïve, je lui -répondais: «Oh! non, oh! non», avec un accent de conviction qui -le faisait sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais -pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, ni argent, ni -mécanique, ni moyen de transports, ni goinfreries, ni buveries, -ni bestialités, ou qui, à l'occasion même de ces sujets traités -autour de lui, savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il -y a en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en nous de -fondamental et même d'éternel: non, non, il n'était pas pour -moi ennuyeux! Il répondait à mes plus lointains, à mes plus -secrets désirs: entendre un homme parler bien, me ravir l'âme en -l'embellissant. Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste, -un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui et jamais de ce -qu'il faisait. Et, en effet, sa famille se plaignait de ce qu'il -ne fît rien. Il disait de lui: «Moi? je ne serai jamais qu'un -ancien élève de l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement, -sous le prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance de -caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait énergiquement -l'indépendance et il blâmait avec sévérité sa recherche. Il y -avait, en lui, comme on le voit, des contradictions. Mais il -disait lui-même que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer -que si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait votre -curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait menés par deux -ou trois chemins si curieux ou si beaux, que l'on ne demandait -qu'à prolonger le voyage. Il y avait en lui quelque chose -d'énigmatique qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme -singulier. - -Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si mal commencée -et de ne même pas m'inquiéter de ce colloque confidentiel, -interminable, entre Grajat et le président Du Toit, qui faisait, -à distance, je le voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En -toute autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel en tête! - -M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»--«Quoi donc?»--«Quels -livres avez-vous sous la main?» Je lui dis, en riant et croyant -qu'il allait se moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois -livres de Sermons et les petits traités de morale que mon mari -m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a presque rien de mieux! -Les avez-vous lus?»--«Non.» - -Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre les mains des -trésors, si quelqu'un en qui nous ayons toute confiance ne nous -avertit que ce sont des trésors, nous les regarderons à peine. -Mon mari m'avait donné quelques petits livres, «comme ouvrages de -dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, qui venait de -causer une demi-heure avec moi, me conseillait de les lire, et -j'avais hâte d'être rentrée à la maison pour en entreprendre la -lecture, et je me promettais de passer une bonne soirée... - - - - -IX - - -Tout arrive en même temps, dit-on. Mon grand-père, ma grand'mère -et maman, venant à Paris visiter l'Exposition, pénétrèrent dans -notre appartement le jour même et à l'heure précise où mon mari -reçut une «assignation à comparaître devant le tribunal, etc., -conjointement avec le sieur Grajat, etc.» Je revenais de les -prendre à la gare d'Orléans, et je les poussais dans l'antichambre -obscure, quand ma bonne, ahurie, me dit à l'oreille que la -concierge venait de monter une «feuille de papier bleu», remise -par un huissier. Mon grand-père, ancien magistrat, eut l'oreille -fine pour entendre le mot «huissier» et me dit: «Ton mari a un -procès?»... Je ne savais pas de quoi il s'agissait; je n'eus -que le temps de courir cacher la feuille bleue. Mon mari rentra -avant que je n'eusse pu seulement la lire. Je la lui remis, à -la dérobée, en lui demandant: «Qu'est-ce qu'il y a?... encore -Grajat?...» Il me dit: «Rien du tout, absolument rien!» Mais il ne -quittait pas sa face blême depuis le jour du colloque de Grajat -avec le président Du Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmené -de travail. Elle me trouva, moi, étourdie, préoccupée. Mon mari se -refusait obstinément à me dire en quoi consistait ce procès. Je -lui disais: «Oh! moi, j'ai vu venir ça de longtemps: rappelez-vous -la soirée où votre Grajat a maçonné le mariage d'Isabelle avec le -jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort à ce mariage? Allez-vous -me dire qu'il agissait dans l'intérêt de la jeune fille? Allons -donc! il voulait s'allier, lui, Grajat, votre ami, avec le -président Du Toit, indissolublement, en prévision d'affaires qui -devaient bientôt traîner devant les tribunaux...» Mon mari disait: -«Vous êtes folle, Madeleine!» Le «vous êtes folle, Madeleine» fut -désormais sa réponse à toutes mes fiévreuses hypothèses, et Dieu -sait si j'en fis, des hypothèses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne -voulait point me parler tant que mes parents étaient là , de peur -que je les prisse pour confidents; et cela me gâtait le plaisir -que j'avais à les recevoir. D'autre part, mieux valait peut-être -qu'ils fussent à Paris durant cette crise, parce que leur présence -m'absorbait au moins tout le jour. Je leur servais de guide à -l'Exposition. Je la connaissais, l'Exposition! Ils étaient flattés -tous les trois, de me voir si documentée; mais rien, des progrès -que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce que, pour eux, la -science de mon mari devait être sans bornes: c'était une opinion -qui datait du jour où il leur avait été présenté et où il avait -parlé, une heure durant, sur l'architecture. Ils s'étonnaient -qu'il n'eût point été décoré au 14 juillet; mais il devait y -avoir une «promotion de l'Exposition...» Qui donc leur avait fait -espérer cela, grand Dieu? Ce ne pouvait être que moi-même, dans -une de ces lettres de toute jeune mariée, où l'on annonce comme -exécutés tous les rêves de son mari... Deux choses seulement les -chiffonnaient: la première était que l'on n'eût point encore -trouvé pour mon frère Paul la situation promise; la seconde était -qu'on ne m'entendît jamais appeler mon mari par son petit nom -«Achille», et que nous n'eussions, lui et moi, pas commencé à nous -tutoyer. Ma grand'mère revint là -dessus principalement, tous les -jours. - -Maman couchait dans notre chambre de réserve; les grands -parents dans l'appartement de leurs amis, les Vaufrenard, -faubourg Saint-Honoré. Cela donnait lieu à des complications de -rendez-vous, à de folles allées et venues. Ah! l'on s'en donnait -de la peine! Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux -fois j'avais failli me trouver mal à l'Exposition, et j'avais de -nouveau éprouvé ma traversée de Calais à Douvres. Maman, loin -de s'alarmer, souriait, et elle me dit: «C'est peut-être un -excellent signe...» Moi, j'attribuais cela à la fatigue et à mon -tourment secret touchant les damnées affaires de Grajat. - -Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins Voulasne -bien que j'eusse grande appréhension d'une rencontre de gens -si dissemblables. Cette appréhension, je n'étais pas seule à -la ressentir, évidemment, car lorsque nous nous présentâmes à -l'hôtel de la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur -et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués par un petit -bleu de madame Du Toit. Je ne crus guère au petit bleu, mais je -reconnaissais bien là mes cousins, incapables de s'astreindre à -la moindre formalité. A quoi bon, après tout, les confronter avec -mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes les sortes -de formalités, et si étrangers aux plaisirs que le nom seul leur -en était suspect? Grand-père et grand'mère pincèrent le nez, à -la porte de ces fameux cousins Voulasne, dont ils avaient tant -entendu parler, mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent -été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna -beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la fortune des -Voulasne. Mes parents étaient d'un monde extrêmement délicat sur -la question argent, et qui se fût fait scrupule de réaliser un -gros bénéfice même licite; mais ils étaient admiratifs et béats -devant la richesse acquise. - -Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les excuses de -«Gustave et d'Henriette» d'une façon, ma foi, fort gentille. Je me -souvins que la première fois que j'avais gravi ces mêmes marches -de l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma grand'mère -au cas où jamais elle entendrait cette jeune fille traiter ses -parents comme des camarades. Eh bien! ma grand'mère était là ; -Pipette s'adressant à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma -grand'mère faisait bonne mine, faisait même des frais pour cette -petite! Pipette, devinant la curiosité des gens de province, leur -fit faire «le tour du propriétaire», salons, galerie, billard, -etc., et les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses -accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et grand'mère -s'extasiait! Quand nous sortîmes de l'hôtel, elle avait oublié -la dérobade des cousins Voulasne; elle déclarait leur habitation -magnifique et leur «cadette» une enfant gâtée, c'était évident, -mais «qui devait avoir un cÅ“ur d'or...» - ---Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle. - -La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère; l'union toute -proche de cette famille avec celle du président Du Toit pour mon -grand-père, inspirèrent à ma famille un optimisme curieux et une -tranquillité parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient -amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans leur province, -par habitude d'économies outrancières, à croire à la détresse -générale, et à tendre le dos à la catastrophe sans cesse prédite -par les journaux d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence -réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre de prospérité -universelle qu'était l'Exposition, leur causait une espèce -d'ébriété innocente. - -Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage une impression -tout à fait heureuse, ce fut la certitude que leur donna maman, -à la suite d'une visite que nous fîmes ensemble chez le médecin, -qu'ils auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit enfant. - -A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour moi une autre -figure. - - - - -X - - -Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les femmes, pourquoi -le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si nous nous -mettons à parler de cela, il faut négliger complètement le reste. -Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est-à -dire pendant que cela -m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris le pas sur tout, -et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue heureuse. Je pourrais -dire: j'ai eu d'abord une petite fille, puis j'ai eu un petit -garçon, et, là -dessus, en dire long, sans avoir à exprimer rien -qui tienne à mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous -savons ce que sont ces événements-là ; et si dans le cours de ma -vie j'ai eu quelques émotions, quelques épreuves dont le sens m'a -paru valoir que je les cite, j'affirme que, pendant le temps que -les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été la femme la plus -ordinaire, la mieux disposée à trouver que le monde est bien fait, -la moins désireuse de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement. -J'ai eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis, clair, -incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un seul, que je -touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle reposante -impression que de se sentir indubitablement dans sa voie, dans la -seule voie, de se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce -que j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle -grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons maintenues, -tout le temps voulu, dans cette disposition favorable! - -Oh! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au point de ne -plus souffrir des misères de ce monde; mais, franchement, il -nous semble qu'elles aillent leur chemin sur une autre ligne -que la nôtre, qu'elles puissent passer tout près de nous, sans -doute, nous frôler même, mais,--on a de ces illusions-là dans les -rêves,--qu'elles ne sachent point nous atteindre, en vertu d'un -privilège extraordinaire attaché à notre fonction. - -Il y avait bien des choses contre moi, au moment où j'eus la -certitude de ma première grossesse. Il fallut, comme de juste, -que ces affaires suivissent leur cours, atteignissent comme une -maladie leur période aigu, et enfin leur dénouement. Eh bien! -je contemplai ces péripéties, de ma chaise longue, avec un -quasi-désintéressement qui m'étonne aujourd'hui encore, avec une -sorte de recul, de confiance présomptueuse, et comme un passager -muni d'amulettes pendant la tempête. «Tout peut arriver, me -disais-je, mais il faut que je vive pour mon enfant!» - -J'en étais venue à un détachement si grand, que je ne saurais me -souvenir aujourd'hui avec précision de ce qu'il en fut du procès -Grajat. Pourtant, mon pauvre mari était aux abois, et il se crut, -pendant un certain temps, un homme perdu. «Un homme perdu»! lui, -si réservé, si fier de son état, et si confiant? Ah! c'est que, -justement, il avait été toute confiance en ses rapports avec son -ami Grajat, et rien que cela; et le sentiment de la confiance -étant ébranlé soudain, tout lui manquait; il était «un homme -perdu». Ce que je sais, c'est que Grajat l'avait iniquement -trompé, l'avait entraîné dans des entreprises hasardeuses et -prétendait leurs sorts liés jusque dans certaines spéculations que -mon mari avait répudiées. Or, il s'était produit, avant la fin -de l'Exposition, un grave échec des entreprises, un effondrement -des spéculations. L'entière bonne foi de mon mari fut établie -de la façon la plus nette, mais il fallut l'établir. Quelles -longueurs! quelles attentes! et quelles impatiences! Il n'y avait -pas jusqu'au mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit, -qui ne fût suspendu à la conclusion de ces événements, M. Du -Toit faisant mine de temporiser tant que le sort de mon mari -n'était pas complètement disjoint du sort de Grajat. Il y employa -d'ailleurs toute son influence, toute son autorité, et c'est à -lui, assurément, plus qu'à la loyauté incontestée de mon mari, -que nous dûmes de sortir indemnes de cette crise, car la loyauté, -toute seule et même éclatante, m'a-t-on appris plus tard, n'eût -peut-être pas suffi. Grajat s'était accolé de longtemps mon mari -en escomptant la «puissance financière» de ses cousins Voulasne, -en escomptant ensuite le crédit du président Du Toit. - -Gros balourd, connaisseur d'affaires mais non de gens, faute de -finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su prévoir deux choses: -c'est que les Voulasne fussent partis en croisière autour du monde -pour peu qu'on eût fait mine de les vouloir ennuyer avec une -aventure de cette sorte, et c'est que le président Du Toit était -homme à ne se dévouer qu'aux bonnes causes. Le président Du Toit -ne fut pas pour Grajat, en l'occasion, le grand secours sur lequel -notre ancien ami avait fait fond; mais mon mari me laissa entendre -à plusieurs reprises que, sans la mémorable intervention de Grajat -en faveur du mariage d'Isabelle, nous n'eussions pas eu, très -probablement, pour nous servir, tout le zèle de M. Du Toit. C'est -très possible. - -Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne point sombrer -sous le coup, mais il subit une forte saignée et jugea à propos -d'entreprendre un voyage d'études qui dura deux ans et demi. Nous -fûmes quittes, nous, pour faire notre deuil de tous les gains que -mon mari avait espéré tirer de l'Exposition, joints à tous ceux -qu'il avait sacrifiés, un an durant, à préparer l'Exposition. Mais -de quel prix n'eussé-je pas payé l'avantage d'être débarrassée, -deux ans et demi, de Grajat! Ah! oui, adieu la voiture! adieu le -domestique en livrée!... adieu Grajat!... Mais mon mari, lui, -souffrit beaucoup de ces privations. - -Il était sans rancune contre Grajat. Grajat était pour lui un -homme qui lui avait autrefois rendu des services. Il lui devait -fidélité. Il me disait à moi: «Si les choses avaient bien tourné, -j'aurais eu ma part dans les bénéfices...»--«Mais, non! puisqu'il -a été prouvé qu'il n'était nullement engagé envers vous! Il vous -aurait volé quand même...»--«On est tout autre, affirmait-il, -quand la fortune vous sourit.» Il n'en voulait pas démordre. -C'était à lui d'avoir des scrupules! Si j'attaquais Grajat, il me -disait que ce n'était pas généreux, Grajat étant à terre. Il avait -une longue habitude de confiance et d'amitié contre laquelle rien -ne put prévaloir. - -Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amérique, et personne ne -se souvenait plus exactement des motifs qui l'y avaient envoyé. -Il était flambant, remis à neuf, et il écrasait jusqu'à vos -ressentiments sous les images gigantesques qu'évoquaient ses -propos. Il avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de Titans, -des mÅ“urs invraisemblables, des fortunes dont le chiffre fabuleux -n'est presque plus perçu par nos sens. Les Voulasne, sur sa -prière, et peut-être par l'entremise de mon mari, consentirent -sans aucune difficulté à le recevoir. Les Voulasne, qui n'avaient -point été atteints personnellement par les affaires de Grajat, -n'en conservaient aucune mémoire; ils étaient enchantés de revoir -un homme dont l'entrain et la bonne humeur étaient connus, et -un voyageur. S'il est vrai que d'autres ne lui sautèrent pas -immédiatement au cou, chez les Voulasne, il est non moins certain -que, dès le potage, Grajat parlant de l'Amérique avait accaparé -l'attention de tout le monde, et qu'il devint, de ce moment, un -centre d'attraction sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme -qui n'eût quelque chose à lui demander. Et il se trouva relancé, -comme cela, par l'intérêt qu'avait chacun à être informé ou par -l'étrange plaisir qu'ont la plupart des gens à être ébahis par le -«colossal». Sans qu'il racontât rien de lui-même, rien de ce qu'il -avait fait là -bas, on le trouvait grand à cause des choses géantes -qu'il avait vues. Qu'il eût vu grand ou petit, je ne pouvais, -quant à moi, m'empêcher de penser: «C'est un homme malhonnête.» -Je ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je n'ai -jamais souffert qu'il embrassât mes enfants. Je le traitais comme -il disait que les Américains traitent les hommes de couleur. Je -lui disais: «Vous avez l'âme noire, pour moi vous êtes nègre... -pouah!...» Mon mari était beaucoup plus affecté que Grajat de -ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon mari, comme chez ceux qui -accueillaient Grajat, ce n'était pas de l'indulgence envers un -homme coupable d'une grande faute, c'était de l'indifférence pour -la faute, c'était de l'apathie morale absolue. Le sens moral -était atrophié à ce point chez la plupart, qu'il n'y avait point -d'explication possible entre nous en cas de différend: qu'eussé-je -pu dire à Grajat, par exemple, qui demeurait convaincu que ma -mauvaise humeur à son endroit ne résultait que du dépit d'avoir -manqué par lui «ma voiture»? - -Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspirait me faisait -passer à ses yeux pour plus bassement intéressée! J'en vins petit -à petit à ravaler mon dégoût et à lui faire presque bon visage, -uniquement pour lui prouver que je ne pensais pas à «ma voiture». -Mais si je désarmais, il voyait en mon armistice le signe que -je consentais, pour avoir «ma voiture», à l'autre moyen, celui -qu'il m'avait proposé un jour... Et il redevenait galant. Si je -dénonçais à mon mari ses entreprises et le cynisme avec lequel -elles étaient tentées, mon mari, sans s'émouvoir, me répondait: -«Quelle importance cela a-t-il, puisque vous n'êtes pas femme à -lui céder jamais?» - -Je crois que les galanteries de Grajat flattaient plutôt mon -mari, parce qu'il était sûr de ma résistance, et parce que chaque -siège victorieusement repoussé augmentait ma valeur, ma valeur -morale. Il était fier de ma valeur morale; il savait ou sentait -que Grajat lui-même était impressionné par ma valeur morale et -devait dire de lui: «Cet animal de Serpe a une petite femme qui -tient comme un bastion!...» Curieux phénomène: ils se gaussaient -de la valeur morale, et c'est d'elle qu'ils tiraient dans leur -maison le plus de vanité; ils la réduisaient à n'être qu'objet de -luxe, mais parmi les objets de luxe qu'ils prisaient, elle était -encore le plus rare et le plus apprécié. - -Ma belle-sÅ“ur Emma avait eu la chance de se remarier avec un -jeune homme charmant, de cinq ou six ans moins âgé qu'elle, il -est vrai, mais follement épris, et qui possédait une grosse -fortune. Emma le conduisait par le bout du nez, roulait carrosse, -se faisait habiller chez les couturiers renommés, donnait des -dîners, rajeunissait elle-même, positivement, était, ma foi, -fort jolie, et jurait à tout venant qu'elle se ferait couper en -quatre plutôt que de manquer à son «joli petit mari». Malgré -mille excentricités, elle lui était en effet fidèle. Elle s'était -mariée à peu près à l'époque de la naissance de ma petite Suzanne, -à la fin de mars 1890. C'est en juillet 93 que Grajat revint -d'Amérique. Aux environs du jour de l'An, Emma trompait son «joli -petit mari» avec cet homme presque sexagénaire, de qui elle se -moquait outrageusement au temps où elle était sa maîtresse. Le -petit mari se fâcha tout rouge; il gifla Grajat, dans un cabaret à -la mode, devant plus de cinquante personnes; on se battit; ce fut -une histoire; et on se battit si sérieusement que Grajat promena -sept à huit semaines son gros bras en écharpe, fier, à son âge, -d'une aventure de cette sorte. Et l'on divorça bel et bien, au -grand désespoir d'Emma qui retomba du haut de sa fortune d'un jour -sur ses pieds nus, et revint, le premier de chaque mois, faire la -gentille avec son frère, et lui demander cinq minutes d'entretien. -Grajat l'avait quittée aussitôt après l'aventure. L'ex-jeune mari -la reprit comme maîtresse, mais la traita en fille. Et la pauvre -Emma, avec cela, allait sur la quarantaine! C'était une grande -pitié. - -Mon mari rompit net avec sa sÅ“ur; il lui interdit de jamais -repasser le seuil de sa porte. Ce fut la maman Serpe qui revint, -chaque mois, à la maison, après le déjeuner, avec des cheveux d'un -blond de plus en plus flamboyant, son petit chien favori, Zuli, -sous le bras, seul vieillissant, lui, asthmatique, toussicotant et -râlant. - -Autour de nous, les Kulm avaient divorcé, après vingt et un ans de -mariage, lui pour épouser une femme de sport, championne de je ne -sais plus quels matches; elle, abandonnée, à quarante-cinq ans, -sans autre ressource qu'une pension alimentaire, après la vie la -plus insoucieuse et la plus aisée, et avec deux jeunes filles à -marier!... - -Un autre exemple attristant, près de nous, était celui du mariage -d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit. Isabelle, pendant près -de deux ans, avait, par amour pour Albéric, adopté tous les -goûts et dégoûts de la famille Du Toit. La conversion spontanée -d'Isabelle avait eu les allures d'une vocation tout à coup -révélée; elle avait frappé les Du Toit et n'avait pas contribué -pour peu à leur faire agréer le mariage; gagner une âme, et par -elle, qui sait? spiritualiser ces pauvres Voulasne embourbés dans -les joies épaisses, c'était, n'est-il pas vrai, une Å“uvre? Or, dès -que la période de lutte avait cessé, fort peu de temps après le -mariage, on avait vu la noble ardeur d'Isabelle s'affaiblir, une -naturelle nonchalance remplacer son beau zèle à s'instruire, un -égoïsme paresseux transpercer cet accoutrement de sÅ“ur charitable -qui avait fait l'émerveillement de la bonne madame Du Toit. Une -fois mariée, et malgré un réel amour pour Albéric, Isabelle était -redevenue elle-même en devenant heureuse, et était redevenue -Voulasne en redevenant elle-même. Voulasne, elle ne songeait qu'à -se distraire, à se laisser porter et agiter par la vie extérieure, -et, faute d'un tel mouvement, tombait en une torpeur insipide, -état inadmissible absolument chez les Du Toit. Chez les Du Toit, -la vie était réglée une fois pour toutes et composée exclusivement -de devoirs qu'on ne discutait pas, et qu'il s'agissait de trouver -agréables si l'on tenait absolument à avoir du plaisir. Albéric, -rompu aux austères plaisirs de sa famille, mais amoureux de sa -jeune femme, se trouva quelque temps perplexe. Il s'ingéniait -à établir un compromis entre ses habitudes disciplinées et la -mollesse propre à Isabelle. Installés dans un appartement à eux, -chez eux, indépendants en somme, ils se partageaient également, à -jours fixes, entre les deux familles. Isabelle était d'un naturel -fort doux. Albéric aussi. Ce n'était pas qu'Isabelle récriminât, -ou exigeât, mais elle avait besoin d'agréments qu'Albéric eût -jugé inhumain de lui refuser. Il arriva une chose que de plus -avertis que moi eussent pu prévoir, c'est qu'après quelques mois -de concessions faites à Isabelle, Albéric se laissait gagner par -le goût des distractions quelles qu'elles fussent, par cette -espèce de lourdeur qui vous entraîne à descendre dans Paris chaque -soir, par ce goût pour l'oubli de soi, par cet étourdissement -quasi niais, quasi spirituel, quasi répugnant, quasi savoureux, -que vous procurent, comme une drogue de fumerie, les plaisirs -dits parisiens. A la compagnie de son père, de sa mère, cent fois -supérieure en ressources profondes, il préféra bientôt celle de -ses beaux-parents, stupides, mais si faciles, si dépourvus de -sens critique, et à un tel point incapables de vous adresser une -observation, de vous donner même un avis! de ses beaux-parents -qui le jugeaient le gendre le plus accompli, pourvu qu'il fût -de leur bande et de leur perpétuelle fête. Comme dans toute la -nature, la paresse et le moindre effort l'emportaient jusque sur -les habitudes d'activité les mieux contractées. Les Du Toit, à -cent lieues d'avoir prévu pareil détournement, et qui s'étaient -flattés au contraire de gagner à eux leur belle-fille, étaient -stupéfaits, désolés, effondrés. Les Voulasne, eux et leur -entourage, ne jugeaient pas la chose, ne la remarquaient même pas: -Albéric était avec eux, tant mieux! car plus on est de fous plus -on rit. - -Nous avions, dans notre monde, bien d'autres transfuges venus de -familles analogues à celle des Du Toit! Notre monde, et j'entends -par là celui qui était résolu à mener la vie joyeuse et sans -entraves, faisait la boule de neige, se grossissait chaque jour -en s'entraînant mutuellement au confort, au bien-être, au luxe, à -une élégance audacieuse et à une bravade du lendemain qui n'allait -pas parfois sans un certain courage. Tout y était au rebours des -anciennes mÅ“urs de la bourgeoisie française, essentiellement -composées de contrainte, d'abstention, de prudence craintive, -d'économie de toutes les forces et de terreur de l'opinion. -C'était une société qui semblait s'être retournée bout pour -bout, la réserve ayant à sa place la dilapidation; le souci de -l'avenir, du sort des enfants, de la maison, du nom, obstrué -par la frénésie de consommer pendant que notre propre jour luit -encore; l'argent jadis volontiers secret: maintenant, la jactance -d'une fortune souvent fictive; les femmes, les familles entières -ne craignaient jadis rien tant que le bruit fait autour d'elles, -le seul nom, imprimé dans une feuille publique, froissait une -pudeur que j'ai bien connue: désormais les efforts et le but des -femmes, voire des familles, était qu'il fût parlé d'elles, et il -n'y aurait pas grand paradoxe à ajouter: de quelque façon que ce -fût. La discrétion, le silence, le vase clos où tant de groupes -ont préparé des valeurs réelles, semblaient des geôles ou des -tombeaux; et qu'importait à présent la valeur réelle, si la parade -et le boniment en donnaient l'illusion à un public jobard et -dégradé? - -L'évolution du ménage d'Albéric eut pour moi des conséquences fort -inattendues et des plus graves. Comme tout s'enchaîne dans la vie, -mon Dieu! et par les moyens les plus éloignés de tous ceux qu'on -eût pu se plaire à prévoir!... Dès que j'avais connu les Du Toit, -j'avais souhaité me réfugier quelquefois près d'eux. Les Du Toit -de leur côté semblaient aussi m'avoir «reconnue»; et ils m'avaient -fait des avances. Cependant nous en étions demeurés là . - -Madame Du Toit me rencontra une après-midi aux Champs-Élysées -où j'allais dans ce temps-là , régulièrement, promener ma petite -fille, parce qu'il y avait de la coqueluche au parc Monceau. -Suzanne commençait à marcher seule; j'étais grosse de son futur -petit frère; nous parlâmes naturellement des enfants; madame Du -Toit me félicita d'en avoir, tout en me contant, les larmes aux -yeux, les peines que les siens lui avaient causées. - ---Et quand vous allez être grand'mère, lui dis-je, ce sera à -recommencer! - -Elle ne demandait pas mieux que de recommencer. Mais elle hocha la -tête: - ---Ils ne se pressent pas, dit-elle, de me rendre grand'mère: ce -n'est plus la mode, aujourd'hui, dans un certain monde, d'avoir -des enfants!... - -Je m'écriai: - ---«Dans un certain monde!...» mais heureusement que... - ---Oh! me dit-elle, vous comprenez parfaitement ce que j'entends -par là . Vous avez dû trop souffrir, ma chère enfant, avec votre -nature délicate et votre parfaite éducation, des milieux auxquels -je fais allusion, pour ne pas deviner mon chagrin... - -Elle me prenait par l'amour-propre, par l'intuition sympathique, -par la maternité. Elle me fit ses confidences; elle en provoqua -de ma part, et sut, par là , m'être agréable. Mais tout ceci avec -du tact, sans précipitation excessive, sans débordement. Elle ne -parlait d'elle-même qu'en s'en excusant pour ainsi dire, et en -essayant d'envelopper son propre cas, qu'elle ornait d'idées, de -citations très appropriées. Elle m'en imposait comme tous les -esprits plus et mieux nourris que le mien; mais sans me paralyser, -sans me gêner même. Nous bavardions bientôt comme de vieilles -amies. - -Je l'étonnai, moi, par mon indulgence. Elle crut s'être trompée -en m'énumérant mes maux, attendu que je ne m'élevais pas contre -un état de mÅ“urs qui en était responsable; elle était entière -et exclusive, elle était convaincue que le monde sans principes -et sans culture morale était «corrompu jusqu'à la moelle». -L'expression qu'elle employait me fit protester. Moi qui vivais, -depuis plusieurs années, au milieu de ce monde, et qui avais -été par lui blessée, je ne le jugeais point cependant d'une -façon si définitive. L'animation de notre premier entretien -vint de ce différend. Je lui citai maintes femmes qui, sous les -dehors les plus évaporés, étaient, au demeurant, excellentes -et très pures; je lui disais: «Les apparences de ce monde-là -sont aussi trompeuses que l'est, par exemple, le théâtre qui -prétend représenter la vie, et qui, en réalité, attire le public -en l'épouvantant par des mÅ“urs aussi inédites qu'inexistantes; -ici, c'est une coquetterie de paraître sans conduite comme c'en -est une, ailleurs, de paraître vertueuse; le bon naturel et le -mauvais se retrouvent de part et d'autre.» Elle me répliquait que -j'étais trop bonne et trop jeune, que le mal passait inaperçu à -mes yeux, mais qu'une complaisance comme la mienne était des plus -pernicieuses, car c'est avec ce libéralisme qu'on encourage ou -facilite toutes les décadences. - -Je me laissai entraîner par madame Du Toit à mener ma petite -fille, une ou deux fois par semaine, jusqu'au Luxembourg, qui -était d'ailleurs, affirmait-elle, beaucoup plus sain que les -Champs-Élysées saupoudrés de poussière. Je rencontrais au -Luxembourg madame Du Toit qui, pour une ondée, pour un nuage -menaçant, voulait à toute force m'abriter chez elle, rue de -Vaugirard, dans le voisinage. La pauvre femme semblait ne plus -pouvoir vivre sans me voir, parce qu'elle ne pouvait vivre sans -parler de son fils et parce qu'elle ne parlait de lui, tout à fait -à l'aise, m'affirmait-elle, qu'avec moi. Elle comptait aussi sur -moi pour «le ramener». Elle disait «le ramener», comme si le cher -Albéric eût embrassé quelque schisme. - -A voir le jeune ménage de plus près, je ne tardai pas à -m'apercevoir qu'Albéric, après avoir oscillé un moment entre les -parents de sa femme et les siens, était allé vers ceux à qui il -eût été le plus difficile de faire comprendre pourquoi il ne leur -fût pas venu! Albéric, qui n'était pas un sot, mais qui avait -le tort de ne vouloir blesser personne, avait jugé que ne point -partager les divertissements de ses beaux-parents c'eût été rompre -avec eux, car aucune bonne raison ne leur était accessible, tandis -qu'il comptait sur l'esprit supérieur de son père et sur la bonté -de sa mère pour lui passer cette complaisance envers les parents -de sa femme. - -Ainsi, et par une malignité des choses qui souvent dans la vie m'a -frappée, de deux familles, l'une intelligente et l'autre bornée, -c'était la bornée qui l'emportait en influence, à cause et en -raison même de son inaptitude à concevoir quoi que ce fût, hormis -son étroit et égoïste plaisir. - -Madame Du Toit me suppliait de ne pas manquer son jour, surtout -lorsqu'elle attendait sa belle-fille. Mon Dieu, je sentais bien -qu'elle m'employait à lui «ramener» son fils en agissant sur -Isabelle; elle me plaisait par ailleurs, m'instruisait, me prêtait -des revues et des livres, et je croyais faire une bonne action en -contribuant à empêcher ce pauvre Albéric de s'engager davantage -dans une société de fêtards. Je venais donc aux jours de madame -Du Toit. Il y avait là toutes les femmes de la magistrature et du -barreau, la plupart honnêtes mères de famille, sans coquetterie; -on parlait surtout collèges et pensions, rougeole, scarlatine, -projets ou souvenirs de vacances, Suisse ou «petits trous pas -chers». Les plus entendues étaient préoccupées de l'avancement -de leurs maris; les infortunes conjugales étaient matière à -chuchoteries pudibondes. Il venait aussi des messieurs, beaucoup -encore à favoris, dans ce temps-là , et en redingote de drap, -boutonnée; quelques jeunes aussi, portant la barbe, et jusqu'à -des stagiaires, qui m'entouraient volontiers, bien que je fusse -grosse de cinq mois, mais parce que j'étais mieux mise que la -plupart des autres femmes. - -Mon Dieu! que l'on était loin, là , des Kulm ou des Lestaffet! On -m'y présentait beaucoup plutôt comme petite fille de magistrat -et comme fille d'avocat renommé que comme femme d'architecte. -Isabelle se montrait assez ponctuelle aux jours de sa belle-mère, -amenée de force par son mari, car elle ne s'était jamais soumise -à des obligations, et la mine aussi boudeuse qu'au temps où, -chez ses parents, on ne mettait pas d'empressement à lui donner -son Albéric... Elle venait à moi d'assez bonne grâce, parce que, -chez les Du Toit, c'était encore moi la moins «rive gauche», -disait-elle. Elle était jolie, très élégante, un peu trop -parfumée, même pour la rive qu'elle habitait. - -Moi, j'étais contente de rencontrer là M. Juillet dont la -causerie me plaisait toujours. Il n'y venait pas régulièrement, -mais lorsque j'avais la bonne fortune de l'y voir, le temps me -paraissait court. Il causait assez souvent avec moi, ou plutôt -se laissait entendre par moi en particulier, car, crainte de lui -déplaire, je surveillais avec lui mes paroles. Il philosophait -devant moi, sur le contraste des milieux si divers où il voyait -que je passais tour à tour et qu'il connaissait, l'un et l'autre, -mieux que moi. Il lançait, contre l'un et l'autre, des traits -aigus, ce qui m'amusait sans provoquer chez moi la réaction, -comme les attaques de sa tante. Et il me prouvait que, dans -quelque société que l'on soit, on ne peut manquer de trouver -à redire. Ce qui l'étonnait en moi et me rapprochait de lui, -c'était qu'avec ma nature respectueuse, je pusse rire de ses -épigrammes sans me froisser. Je lui affirmais que des caractères -de l'espèce du mien ne sont pas rares dans mon pays, et que l'on -peut être profondément sérieux et admettre la raillerie, et aimer -la raillerie, et la pratiquer sans laisser entamer par elle le -sentiment de gravité que la vie nous inspire. - ---Aujourd'hui, me disait-il, les gens qui se moquent, se moquent à -fond, sans plus croire à rien, même pas à leur moquerie qui n'est -qu'un procédé, et dont on sent tout l'artifice et l'effort; quand -notre race était plus pure ou la vie moins usée, si vous aimez -mieux, le rire, avec toute sa malice, «châtiait les mÅ“urs» et ne -les détruisait pas... Ainsi, par exemple, ce n'est pas parce que -je plaisante le dessus de cheminée, les tableaux et les meubles -de ma bonne tante Du Toit, que je manque le moins du monde, en -mon cÅ“ur, à vénérer cette très digne et excellente femme... Ce -n'est pas parce que je n'aborde plus mon cousin Albéric sans -lui glisser à l'oreille, comme une nouvelle sensationnelle: «On -ne peut contenter tout le monde et son père!»--ce qui le met en -fureur,--que je manque à mon affection très réelle pour ce brave -garçon. - -On aurait eu, en effet, bien du mal à garder son sérieux devant -l'attitude d'Albéric chez sa mère. On eût juré qu'il rentrait -d'escapade; il tendait le dos, garait ses oreilles comme un petit -garçon, comptait à tout moment que madame Du Toit allait lui -donner la fessée, publiquement, pour avoir découché. Et M. Juillet -disait: - ---C'est qu'il a l'air, aussi, le coquin, d'avoir introduit ici sa -maîtresse!... - -Tel était un peu, ma foi, l'effet que produisait la trop parfumée, -la trop élégante Isabelle. - -Je demandai à M. Juillet sa franche opinion sur le mariage -d'Albéric: - ---Mais, ce n'est pas son mariage qui est bête, disait-il, c'est -lui! Et il rendra son mariage absurde à cause de son urbanité trop -exquise. La petite Voulasne, mal élevée, ou pas élevée du tout, -mais je parie qu'elle vaut la plupart des pimbêches que lui eût -choisies ma tante Du Toit! et d'abord elle l'aime... Mais, ce -qu'il fallait, c'était avoir le courage,--si courage il y a,--de -tenir à distance les parents Voulasne... - ---Vous en parlez à votre aise! répliquais-je à M. Juillet. Mais -Isabelle aime infiniment ses parents! Elle a joué toute sa vie -avec ses parents comme avec des camarades. Ses parents ne l'ont -jamais grondée, jamais contrainte, jamais ennuyée: il y a un -attachement tout particulier des jeunes filles mal élevées à -leurs parents, c'est une espèce de complicité... Isabelle n'eût -jamais consenti à s'éloigner de sa famille... - -Je me souviens que nous fûmes interrompus par madame Du Toit, -qui, nous voyant causer très attentivement, et à part, venait -s'enquérir de ce qui nous absorbait à ce point. M. Juillet lui dit: - ---Mais, ma tante, nous nous occupons de vos intérêts!... - -Elle lui avait confié, à lui comme à moi, ses soucis. Elle comprit -aussitôt ce dont il s'agissait. Elle joignit les mains et leva -les yeux au ciel, appelant sa bénédiction sur notre entreprise -commune. Elle parut fonder tout de suite un grand espoir sur cette -entente entre M. Juillet et moi, qu'elle n'avait pas prévue. Je -crus devoir lui confesser que notre premier échange de vues était -assez pessimiste. - ---Qu'il ne soit pas le dernier! dit-elle. C'est une bonne Å“uvre à -accomplir, ne l'oubliez pas: une bonne Å“uvre!... - -Elle n'avait pas une confiance parfaite en son neveu Juillet, -à cause de ce qu'elle appelait «son esprit sarcastique», et -parce que, tout intelligent qu'il fût reconnu, il n'avait pas de -situation officielle et stable. Son intelligence même paraissait -trop vive, et inquiétante, car elle faisait constamment le -tour complet de chaque chose, en la considérant avec une égale -complaisance, des points de vue les plus opposés. Cependant tous -les articles et notamment un certain ouvrage, qu'il avait publiés, -jusqu'ici, étaient à conclusion très propre à rassurer la famille. -Ses articles comme son ouvrage avaient été, je le voyais bien, -fort remarqués; néanmoins, j'entendais qu'on lui reprochait je ne -sais quelles contradictions. Il répondait: «La vie est un champ -d'expériences, les paroles un moyen d'essayer les idées; la vie -passe; les paroles volent; les écrits restent. Eux seuls comptent, -ils sont le résultat.» Mais madame Du Toit devait trouver la vie -et les paroles de son neveu aussi louables que ses écrits, du jour -où son neveu partait pour la croisade en ma compagnie. - -Le singulier départ! Prémédité? voulu? Aucunement. Par personne. -Il dépendait d'un mot jeté au hasard. Que d'entreprises, que -d'aventures n'ont pas d'autre fondement!... - -En me parlant de son neveu, entre nous, madame Du Toit disait -à présent: «votre allié», pour me rappeler la bonne Å“uvre à -accomplir de concert. Point d'allié qui pût être pour moi -compromettant, vu la situation où j'étais, situation qui dut même, -bientôt, interrompre mes promenades au Luxembourg, ma croisade et -mes visites chez madame Du Toit!... - - - - -XI - - -Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment maternels au moment -de la naissance de mon petit garçon. Elle ne venait à peu près -point chez moi auparavant; elle ne laissa presque pas un jour -sans prendre de mes nouvelles, et elle me fut très utile. C'est -un avantage que d'avoir près de soi, en ces moments-là , une femme -d'autant d'ordre et d'expérience. Elle me procura un médecin plus -sérieux, plus consciencieux et quatre fois moins coûteux que celui -qui m'avait soignée lors de mes premières couches, et, comme il -me fut interdit de nourrir, cette fois, elle sut me dénicher -dans un certain village de Bretagne une nourrice magnifique. On -connaissait l'élevage des enfants dans le monde de madame Du -Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans me peser jamais et même -sans m'ennuyer de ses chagrins personnels. Notre amitié se trouva -consolidée à la suite de ces quelques semaines, et après une -connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me fit dans son -entourage une réputation qui me flatta, je l'avoue. - -Je m'étais accoutumée jusque-là , dans le monde des Voulasne, Kulm, -Lestaffet et Cie, à me contenter de l'état d'étrangère à peu près -tolérable; et, mon Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à ce -point rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela pouvait, -à la rigueur, continuer. Mais j'éprouvai une grande douceur à me -sentir estimée, et estimée pour ce qui, en moi, était vraiment -moi-même, et non pour les complaisances, concessions ou petits -tours de force destinés, ailleurs, à me faire seulement agréer. -Mon amour-propre fut très sensible aux hommages dont je me vis -entourée chez madame Du Toit. - -J'y retournai dès que ma santé me le permit, entre mon énorme -nounou et ma petite Suzanne, et y pris une part plus franche et -plus active qu'auparavant aux questions de coupage de lait, de -diarrhée infantile et au choix d'une plage pour les marmots à la -prochaine saison. Pendant toute une année, mon dernier né, que -nous avions nommé Jean, étant assez délicat, ces conversations -m'intéressèrent même plus que celles de M. Juillet. Je ne m'en -étonnais pas; je n'y prenais seulement pas garde; il y avait -une chose qui m'absorbait tout entière, c'était la santé de -mes enfants; aucune préoccupation du même ordre, autour de moi, -ne me paraissait excessive ni importune, et tout ce qui ne s'y -rapportait pas directement me semblait un peu oiseux. M. Juillet -me taquinait à ce propos, sans me piquer le moins du monde. - -Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au jour de sa -tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans une «nursery», et il -avait même confié à sa tante elle-même, qui me le répéta, qu'elle -réussissait à faire de moi une «popote» comme toutes ses amies, -que les femmes intelligentes étaient rares et que ce qu'elle -pratiquait là était «un étouffement criminel». Je revois toujours -la bonne madame Du Toit redisant l'expression: «un étouffement -criminel»! Elle en riait, car elle était faite aux paradoxes de -son inquiétant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en riais, -et elle était flattée que M. Juillet, sous cette forme dépitée, -reconnût lui-même en moi, outre les qualités qu'il prisait, lui, -pour son agrément personnel, celles que sa tante plaçait au-dessus -de tout. M. Juillet ne mit pas à exécution ses projets de ne plus -reparaître au jour de madame Du Toit; et, bien qu'il me jurât -qu'il ne contribuerait certes pas à rendre la femme d'Albéric -aussi «bourgeoise» que moi, il y travaillait tout de même un peu -avec moi, tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me -manifestait, malgré lui, une sorte de vénération. - -Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait jouer avec -elle pour retenir son attention, et encore ne se prêtait-elle -qu'au plaisir de la facétie, et puis, aussitôt, son esprit -s'évaporait sans retenir la moindre conclusion. Elle ne jugeait -rien, ni gens, ni choses, si ce n'est par rapport à leur caractère -«rasoir» ou «rigolo». A la notion de la valeur morale son esprit -était impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante, -produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification extrême -de la vie. Elle était sans antipathie et n'en inspirait aucune, -car nul défaut ne l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux -qui s'indignent. Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence, -trouvait près d'elle une paix, au moins provisoire, qu'il n'avait -jamais goûtée dans le milieu assez rigoriste, un peu tatillon, -de sa famille, et il s'abandonnait à la tiédeur d'une vie assez -saugrenue, mais si aisée! Il n'était pas, il ne serait jamais, -lui, un contempteur des mÅ“urs traditionnelles; il ne se ferait pas -davantage l'apologiste des mÅ“urs opposées, mais il appréciait, au -fond de soi, la séduisante mollesse et le laisser aller d'une vie -dépourvue de tout commandement et de toute sanction. - -M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son cousin au -sérieux, et, dans notre entreprise commune, il ne voyait qu'une -croisade un peu comique, qui le divertissait, en faisant grand -plaisir à sa tante. - ---Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric a fait -précisément le mariage qu'il mérite. Albéric n'a jamais compris -ce qu'il y avait d'auguste dans l'éducation que ses parents se -sont exténués à lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes -éminents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer que leurs -rejetons non seulement sont dignes d'eux, mais doivent s'élever -plus encore: supposez qu'Albéric eût entretenu cette illusion par -un mariage et une conduite conformes aux souhaits de son père, on -l'eût poussé à des emplois dont il n'est certainement pas digne. -Son amourette pour une petite Voulasne, c'est la revanche de sa -nature médiocre; c'est l'explosion de ce qu'il y a d'essentiel -en lui: elle détruit en un clin d'Å“il l'échafaudage savant, mais -arbitraire, combiné par une famille hors ligne; elle le fait -dégringoler à son niveau véritable où il se trouve, lui, comme -vous voyez, tout à fait bien!... - -Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la croisade -entreprise en commun! Et l'on voyait si bien que le sort d'Albéric -et d'Isabelle l'intéressait peu! Il en revenait toutefois de -lui-même à cette question, lors de nos rencontres, parce que -c'était le pacte convenu entre nous et devant l'autorité de madame -Du Toit; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec une rouerie -qui ne m'échappait pas et qui me faisait l'avertir d'un sourire -que nous quittions la grande route sinon la bonne. Il aimait avant -toutes choses à agiter des idées, et il avait un insurmontable -dédain pour tout ce qui ne fournissait pas matière à ce jeu -supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était un prétexte -excellent, il est vrai, à mille réflexions, à ma portée, sur les -mÅ“urs, les caractères, la vie; mais d'Albéric et d'Isabelle, mon -Dieu! que son souci était loin! - -Ce que j'apprenais en écoutant M. Juillet, et sans y prendre -garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un ton enjoué, à -réfléchir et à méditer, que je recevais de lui, me causait une -sorte de plaisir, naturel et profitable, dont je ne saurais -comparer l'effet qu'à la belle coulée de lait qui passait du -gros sein de ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse -de mon enfant. Je ne songeais pas à m'écrier: «Comme c'est bon! -que cela me fait de bien!» parce que, grâce à mes préoccupations -maternelles, j'étais garantie de toute exubérance et même garantie -de croire que je pusse éprouver quelque chose d'étranger à mes -deux petits; mais je me nourrissais avidement, sans le savoir, -avec un bonheur serein, et je me nourrissais de ce qui était mon -aliment. Cette nourriture spirituelle m'était offerte au moment -même où, par la maternité, toute une portion de moi-même et, me -semblait-il, tout mon cÅ“ur venaient de recevoir satisfaction et -triomphaient. Je me croyais comblée; je me sentais heureuse. - -Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que tout ne me souriait -pas à la fois? Il me semblait que mon ménage était beaucoup plus -heureux. Pourquoi? Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il -y avait donc de changé? Mon mari, incorrigible, avait toujours -Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en pure perte. Il -ne faisait pas de brillantes affaires, cela était évident, si -je considérais le budget qui était le nôtre. Nous étions bien -tassés dans notre petit appartement depuis que notre seule pièce -de réserve était abandonnée à la nourrice et au petit Jean, et -ma fille couchait dans notre chambre. Mon mari avait beaucoup -d'ennuis par sa sÅ“ur qu'il ne voyait plus et m'interdisait -absolument de fréquenter, et il avait été affecté, d'une façon qui -m'étonna, par la mort de son vieux père. Du vivant du bonhomme, il -le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de lui et semblait -réserver toute son indulgence pour sa mère: il le pleura pendant -des semaines avec un véritable chagrin. Est-ce qu'il avait un -cÅ“ur caché?... Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais -beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ailleurs vraisemblable, que -l'appartement était encombré, il allait à ses ateliers aussitôt -après le repas; il voyait d'un bon Å“il mon amitié avec madame Du -Toit, mes relations nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et -la renommée dont on m'y gratifiait et qui me suivait et me faisait -respecter jusque dans son monde à lui; car c'était ainsi!... En -tout ce qui dépendait de moi, mon mari semblait être parvenu à -ses fins; malgré mon origine provinciale, je m'étais assouplie -aux exigences de Paris; malgré l'éblouissement et les périls de -Paris, j'avais gardé de mon éducation première ce sur quoi il -avait fondé précisément le plus d'espoir; j'étais assez exactement -la femme qu'il s'était proposé d'avoir; et maintenant que je lui -avais donné, en outre, une petite famille, loin d'être pour lui -un motif d'inquiétude, je lui représentais la paix du ménage -assurée; il se reposait entièrement sur moi, et, à cause de cette -sécurité même, je sentais que toute son activité s'écartait de -moi, de son ménage ordonné, pour se reporter, selon les habitudes -que l'on n'a pas menées en vain jusqu'à trente-sept ans, avant -de se marier, vers ses amis, vers ses affaires, vers le dehors. -Je crois qu'il eût été retenu davantage à l'intérieur s'il eût -acquis le moyen d'avoir un domestique mâle, en livrée, et de me -procurer une voiture!... Oui, il se reprochait de n'avoir pas su -ajouter ce colifichet à son ménage, et il croyait aussi,--comme -Grajat!...--que je lui reprochais secrètement le défaut d'un tel -luxe. D'ailleurs, il voyageait assez fréquemment, à cause de ses -constructions ou restaurations de vieux manoirs. Il restait deux -ou trois jours absent, quelquefois une et même deux semaines. - -Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais conscience de -ce qui manquait à mon bonheur: ce qui me manquait, c'était d'avoir -un grand chagrin lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du -temps, je ne pensais plus qu'il pût me manquer quelque chose. -Mais, devant cette valise que je faisais pour lui, et dans cet air -de départ, j'aurais dû pleurer, n'est-ce pas? si j'avais été tout -à fait heureuse chez moi... Non, je ne pleurais pas. Même, depuis -que j'avais des enfants, je ne m'inquiétais pas après le départ de -mon mari. Je lui recommandais bien de ne pas oublier de m'envoyer -une dépêche, mais il m'arrivait de ne pas attendre la dépêche, -et un jour, je le confesse, la dépêche me surprit... J'en devins -toute rouge devant ma femme de chambre qui me dit: «Mais, madame, -c'est la dépêche de monsieur!» Ma petite fille aussi, à présent, -pensait tellement à son père et parlait de lui si souvent que, -c'était évident, je pensais à lui moins qu'elle... Je l'appelais -«papa» comme les enfants; j'étais heureuse d'avoir enfin trouvé ce -terme familier qui m'épargnait de le nommer par son prénom. - -Cependant, quand je me reporte à l'époque dont je parle, il me -semble que j'étais heureuse. J'étais contente de moi, je croyais -fermement ne m'être pas trop mal tirée d'une situation qui avait -failli être si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait -d'aise. Pour la première fois de ma vie, je sentais une espèce de -dilatation en tout moi-même. Et cela était visible aux yeux de -tous, il faut le croire; je m'en apercevais bien dans la rue, à -la façon dont on me regardait; chez les Voulasne, chez leurs amis -et ceux de mon mari, quand par hasard j'y allais, les femmes me -disaient que j'étais jolie; les hommes, c'était plutôt chez madame -Du Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de cette façon -dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera sans conséquence... - - - - -XII - - -Dès les premiers temps de ma vie à Paris, j'avais remarqué qu'une -période de l'année soulevait un peu partout, dans les familles, -des difficultés. C'est la période dite des vacances, pendant -laquelle il faut s'éloigner de chez soi. Nous autres, en province, -il y a vingt ou trente ans, nous voyions se succéder les quatre -saisons dans le clos ou sur les plates-bandes du parterre, sans -songer jamais à nous demander quelle figure elles eussent pu faire -ailleurs. Il en devait être désormais tout autrement. L'année de -l'Exposition, nous eûmes un prétexte pour demeurer chez nous; -mais la suivante, déjà , la question des vacances s'était posée. -Comme il était à prévoir, mes vieux parents avaient tout de suite -offert de nous accueillir à Chinon; c'était, d'ailleurs, le -séjour qui me paraissait, à moi, le plus agréable, et j'étais -fière de revenir dans mon pays avec une enfant gentille et que -je nourrissais encore. Mais il se trouva que ces vacances ne -nous donnèrent point les bons résultats espérés. Je ne croyais -cependant pas avoir été gagnée par Paris, mais j'avais été touchée -assez par Paris ou par ma vie nouvelle, pour ne plus me sentir à -l'aise entre mes grands-parents et maman, à qui je devais taire -la plupart des sujets qui me préoccupaient, mes malaises moraux, -mes tristesses intimes, les moindres détails sur la famille de -mon mari, sur ses amis et sur ses affaires; ils en auraient été -bouleversés. La réserve à tenir vis-à -vis d'eux m'était à présent -plus pénible que celle dont je souffrais au milieu du monde le -plus hostile. Et de celui-ci même j'avais, peut-être, malgré tout, -adopté quelque chose: le préjugé qui fait que la vie de province -semble bien petite, bien étroite et systématiquement ignorante de -la fameuse découverte que Paris croit faire chaque matin et chaque -soir: fumée, vapeur, vains bruits dès le lendemain, mais qui nous -enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion. Outre cela, -mon mari, si patient à Chinon durant mes longues fiançailles, y -était pris d'un mortel ennui, inventait mille prétextes pour le -fuir, y produisait à mes parents et à nos connaissances le plus -déplorable effet et y laissait finalement l'impression que notre -ménage était défectueux. - -Par-dessus le marché, nous fûmes favorisés, cette année-là , -d'un été torride; la Touraine est chaude, on le sait, et Chinon -exposé contre son rocher, en espalier, en plein midi; ma petite -fille en souffrit; mon mari déclara que le climat de ce pays -était mortel. Qu'on juge de l'état de ma famille, l'année -suivante, lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs les -médecins, que leur vieille maison, que leur jardin planté par -leur arrière-grand-père, que leur ville où j'étais née, moi, et -où j'avais passé sans maladie mon enfance, ma jeunesse, étaient -dangereux, au premier chef, pour la santé de ma fille! D'autre -part, nous n'étions guère en fonds pour nous payer une saison à -la mer; notre embarras était grand. Moi, je disais à mon mari: -«Mais nous allons avoir le parc Monceau à nous tout seuls!...» Il -accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais goût, et il -avait l'air plus malheureux qu'au temps critique de ses affaires. -Ce que je redoutais, moi, arriva: les Voulasne nous invitèrent à -Dinard. Une saison dans un des «petits trous» dont il était si -souvent question chez madame Du Toit nous eût coûté moins cher -que le séjour gracieux dans l'opulente villa des Voulasne, avec -les abonnements au Casino, le jeu des petits chevaux, le poker, -les voitures et la valetaille. Mais mon mari, de la meilleure -foi du monde, donnait tête baissée dans ce faste. Il chérissait -tendrement sa petite fille: on l'avait vu, l'année précédente, -tempêter à cause de la santé de Suzanne compromise à Chinon; eh -bien! à Dinard, cette enfant eut à souffrir d'une indisposition -qui lui fut beaucoup plus néfaste que la chaleur de Touraine: -cela ne compta point. Le papa disait: «Au moins, ici, est-elle -entre les mains d'un excellent médecin!» Il était parfaitement -tranquillisé parce que sa fille, même gravement malade, était -entre les mains d'un médecin excellent. Et je le sentais sincère. -L'année suivante, où il fallut à tout prix me montrer à Chinon, -sous peine de blesser irrémédiablement mes parents, il se contenta -de ne point m'accompagner, et il oublia de m'objecter la chaleur. -Un sort malin voulut qu'elle fût, cette fois-ci, précisément, -accablante. Nous en fûmes incommodées, moi autant que mon enfant. -J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je me jurai de n'y -plus revenir avant la fin de septembre. C'était rouvrir moi-même -la question épineuse des deux mois qu'on ne doit pas passer à -Paris. - -Et voici que mon amitié nouvelle avec la famille Du Toit, ou, -si l'on veut, la politique de madame Du Toit, faisait surgir à -présent, sous un aspect nouveau, le spectre des vacances. - -Madame Du Toit ne consentait pas à se séparer de moi pendant -une période aussi longue. Madame Du Toit, à qui je n'avais pas -caché les ennuis que me valait cet exil annuel, croyait fermement -résoudre pour moi la question en m'invitant avec mes enfants à -passer sept ou huit semaines dans sa propriété de Fontaine-l'Abbé, -en Normandie. Là , rien à redouter de la canicule, sous des -ombrages séculaires et si abondamment arrosés par les pluies; -là , en rase campagne, point d'épidémies: de l'espace, de l'air, -et, ajoutait ma vieille amie, «presque rien de changé dans nos -habitudes, quant aux figures»... - -L'invitation de madame Du Toit fut l'objet d'une discussion qui -dura deux jours, car il ne s'agissait pas de compter seulement -avec nos convenances personnelles, mais avec la façon dont ma -famille prendrait la chose. Qu'allait-elle dire, à Chinon, si je -me laissais héberger, à la campagne, chez des étrangers, plutôt -que chez eux? - -Nous en étions là , et nous discourions à perdre haleine sur -l'aimable proposition de madame Du Toit, sans pouvoir adopter -un parti, lorsque la décision nous fut fournie par une visite -inopinée du jeune ménage Albéric. Albéric et Isabelle, nous n'y -songions pas, se trouvaient agités par la question des vacances -tout autant que nous-mêmes; ils avaient deux familles à contenter: -les Voulasne, jugeant que leur saison de Dinard était gâchée sans -la présence d'Isabelle; les Du Toit brandissant la sentence de -leurs médecins d'après laquelle le bord de la mer était néfaste à -Albéric. Quant aux deux époux, ils étaient d'accord; ils voulaient -aller à Dinard et point au manoir de Fontaine-l'Abbé. - ---Mais, votre santé? dis-je à Albéric, l'opinion des médecins?... - -Albéric se moquait des médecins. D'ailleurs, il répliquait -galamment: - ---Il y a aussi la santé de ma femme. Isabelle est accoutumée aux -bains de mer. - ---Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple que de mettre -tout le monde d'accord: passez trois semaines à Dinard, le temps -de la saison, et le mois de septembre à la campagne; c'est logique. - -Isabelle me dit: - ---Que nous quittions Dinard au bout de trois semaines, comme au -bout de six, du moment que nous le quittons avant eux, papa et -maman sont fâchés comme si nous n'y étions pas allés, ça c'est -réglé. Mais il faut vous dire qu'au mois de septembre, ils ont -l'intention de faire un voyage, peut-être en Italie, et de nous -emmener. Alors, vous comprenez, pour le manoir, zut et zut!... - -Albéric sourit. Il dit qu'il s'était «rasé» au manoir depuis sa -tendre enfance. - -Je ne soupçonnais pas ce qu'ils semblaient attendre de moi en -cette affaire. - -Eh bien! voilà . Ils venaient me dire, tout uniment, que si -j'acceptais d'aller au manoir, pour être agréable à madame -Du Toit,--car ils ne concevaient même pas que cela pût me -plaire,--leurs projets de Dinard, leur voyage d'Italie, tout en un -mot, était «fricassé». - ---Comment cela? - ---Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez à Dinard avec -nous, dit Albéric, maman se console parce qu'elle s'imagine -que ce n'est pas du temps complètement perdu: vous allez nous -y «travailler...» Oui... enfin, vous allez travailler au salut -de notre âme... Ne vous défendez pas! c'est son idée... Je la -connais, maman, peut-être!... A Dinard, avec vous, tout s'arrange, -j'en réponds. A Dinard, sans vous, ce n'est pas l'émeute, c'est -la révolution. Nous à Dinard, vous à Fontaine-l'Abbé... Oh! ça, -alors!... - -Albéric n'acheva pas sa phrase, il allait dire: «C'est la -gaffe!...» et me faire entendre par là qu'il ne doutait pas que sa -mère ne m'eût invitée que pour l'édification de ses enfants. - -Pour achever de me convaincre, Albéric m'esquissa un petit tableau -du séjour au manoir qui était de nature à m'en détourner, quand je -m'en fusse déjà fait ouvrir la grille. - -Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albéric! Que leur -démarche fût de la plus grave indiscrétion, ils n'en avaient cure; -qu'elle me mît dans le plus grand embarras, voilà qui leur était -bien égal! J'étais «bon type», comme ils disaient eux-mêmes, mais -je n'aimais pas que l'on se jouât de moi. J'étais en train de me -creuser la cervelle, afin de trouver la réponse qu'il fallait, -lorsque mon mari, moins patient que moi, et qui avait assisté à -l'entretien sans y prendre part, y intervint pour le clore d'un -mot: - ---Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que la question est jugée: -n'avez-vous pas écrit ce matin à madame Du Toit que vous acceptiez -son invitation? - -La lettre n'était pas écrite, il est vrai, mais elle le fut un -quart d'heure après. - - * * * * * - -C'était, ma foi, un fort joli château que le manoir de -Fontaine-l'Abbé, et je poussai une exclamation lorsqu'il nous -apparut, au débouché d'un bois épais où madame Du Toit nous avait -invités à faire une petite prière près de la source, lieu de -très ancien pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après l'avoir -deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le feuillage des -châtaigniers, si bien égalisé par en bas, je le vis tout à coup, -entier, ses trois corps de logis d'époques différentes juxtaposés -simplement: un gros pavillon carré, sur la droite, coiffé d'un -immense toit Louis XIII; le centre, moins élevé, allongé, simple, -noble, pareil à un bon vieil hôtel cossu du Marais; une aile enfin -ajoutée au XVIIIe siècle; tout cela sans façon, s'harmonisant si -heureusement que je regrettai beaucoup que mon mari ne fût pas -avec nous pour apprécier une si raisonnable architecture. Comme -nous abordions le château par une pelouse spacieuse et doucement -inclinée jusqu'au petit pont flanqué de deux lions de pierre, qui -traversait le fossé, nous discernions très nettement la lanterne -au-dessus du pavillon central, et par delà , la campagne lointaine -et feuillue qui semblait s'évanouir dans la brume. - -Je dis à madame Du Toit: - ---Comme vous êtes discrète!... Je ne vous ai jamais entendue -parler de cette merveille que sur le ton dont vous auriez décrit -une maison de campagne ordinaire. - ---J'y ai toujours vécu, l'été, me dit-elle, depuis mon enfance, -c'est un endroit qui n'a pour moi rien d'extraordinaire. Et vous -voyez que mon fils, lui, ne le trouve guère séduisant... - -«Mon fils...» Ah! je vis que ce serait là le point épineux de -notre séjour, et que peut-être le château ne m'avait tourné que -sa plus jolie face. L'absence d'Albéric nous promettait un sujet -de conversation monotone... Pourvu que M. Juillet fût là pour me -soutenir! Était-il là ? Y devait-il seulement venir? On ne m'en -avait rien dit, mon «allié» étant absent de Paris quand le sort de -nos vacances s'était décidé. - -M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en aperçus au -dîner, et le lendemain seulement je sus qu'il viendrait peut-être, -quelques jours, entre deux excursions; il était, comme beaucoup -de ses contemporains, en mal de voyage,--encore une disposition -chez lui que les Du Toit comprenaient peu.--Nous nous trouvions à -table, en très petit nombre et presque entre femmes, les vacances -des cours et tribunaux n'étant pas ouvertes, et il y avait une -demi-douzaine d'enfants que l'on ne devait mettre à part que -lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma Suzanne était dans la -joie, malgré l'absence de son père. Dès que je fus tranquillisée -pour elle au sujet des fossés emplis d'une eau courante, mais que -je vis partout garnis de balustrades, je ne voulus plus songer -qu'au charme incontestable de cette belle demeure ancienne et des -magnifiques soirées d'été que nous pourrions goûter là . - -L'intérieur était très simple, garni presque partout de meubles -de l'Empire et de la Restauration, dont madame Du Toit s'excusait -comme de vieilleries qui eussent dû être au grenier; il y avait -aux murs quantité de gravures et d'estampes coloriées. Le seul -meuble moderne était un piano, un piano à queue tout récemment -accordé, à propos duquel on me dit: «J'espère bien que vous allez -vous y remettre!...» - -La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque aussi, -prenaient l'air par la façade opposée à celle qui m'avait souri -à mon arrivée. Les portes ouvertes, on se trouvait de plain-pied -sur une terrasse dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui, -par une douzaine de marches enjambant le fossé, donnait accès aux -allées du parc. - ---Le parc, disait modestement madame Du Toit, c'est de l'herbe. -Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir ici ce qu'on -appelle un parc... Quand l'herbe est trop haute et s'oppose à -la promenade, on la fauche, voilà pour le parc; mais je vous -montrerai mon potager... - -Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la terrasse entre -les caisses de grenadiers. Il avait fait dans la journée un peu -d'orage, de lourdes nuées couraient encore dans le ciel et on -recueillait la fraîcheur comme une rareté précieuse. - -Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis des années. -Parfois un mouvement de l'air remuait les branches des platanes -penchées sur la douve, et le contact des feuilles et de l'eau -imitait le bruit infinitésimal du poisson qui gobe une mouche à -la surface; et il y avait un parfum indéterminé qui venait des -feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de la nuit même. - -A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette, qui tenait à -faire l'empressé et le boute-en-train, les quelques hôtes de -madame Du Toit étaient paisibles et troublaient peu le beau -silence. Moi, je n'ai jamais pu être témoin de ces moments du -soir, à la campagne, sans que mon cÅ“ur se contracte; et il est -curieux que cet effet soit en moi à peu près le même que celui -d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis comblée de bien-être, -et j'en suis à me demander si cela ne me procure pas la vision de -toutes les choses heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdument, -et qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié la -déception douloureuse, et c'est si bien l'un et l'autre parfois, -que je n'y discerne plus rien, sinon ce qu'on appelle le «trouble» -plus déchirant qu'une peine réelle, et plus attrayant que le -bonheur défini. - -Lorsque j'eus couché mes enfants, j'ouvris ma fenêtre, une -vieille et haute fenêtre à crémone avec des volets intérieurs -et donnant sur un balcon à appui de fer. On voyait la lueur de -la lune baigner au loin la cime moutonneuse des bois, et elle -rendait plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des -platanes qui flanquaient le château, à droite comme à gauche. -De grandes prairies semblaient des lacs de lait. Un aboiement, -un vulgaire aboiement de chien, qui avait l'air de venir d'une -lieue, augmentait, je ne sais pourquoi, le charme de la nuit -tranquille, et se balançait, d'une façon tantôt plaisante et -tantôt pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la voix -de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des grenadiers, -continuait à faire glousser les dames. Ici, pensais-je, la nuit -des hommes, qui rapetissent tout avec leur manie de rire ou leur -préoccupation pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie; -là -bas, partout, la nuit de la majestueuse sérénité des choses, -qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire le besoin de tomber -à genoux... Mais je me souvins que M. Juillet avait discuté devant -moi ce genre d'impression, un jour, et m'avait beaucoup étonnée -en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un tout autre ordre -que la grandeur apparente des spectacles de la nature, et que -de la contemplation de la terre, de la mer et des cieux il ne -résulte pour nous qu'un état d'exaltation assez vague, dont nous -ne saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement humain, -si ce n'est des images à rendre nos pensées plus sensibles, et qui -mène infailliblement à l'ennui, à l'inaction, à la désespérance. -«Oui, oui, me disais-je, on soutient cela dans un salon, mais s'il -eût été là , ce soir, et s'il eût vu cette belle nuit!...» - -Je pris la résolution de faire de mon séjour à la campagne une -retraite, un peu analogue à celles qu'on nous imposait au couvent, -chaque année. Cela consistait à éteindre pendant plusieurs jours -tous les bruits de la vie, et, sous l'Å“il de Dieu, à se retrouver -soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus sans qu'on y -ait pris garde, exercice excellent, mais bien plus avantageux aux -femmes qu'à de toutes jeunes filles. Et je fis un effort pour -commencer de suite, en me couchant, ces opportunes méditations -sur moi-même. Mais les images de la belle nuit couvraient mes -tentatives de réflexion, avec cette impertinente assurance que -mettent toutes les choses qui flattent les sens, à se substituer -aux travaux de l'esprit. - -Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-l'Abbé, lorsque, par une de -mes fenêtres, le soleil, entre les volets mal clos, m'appelait, -comme un grand cri de joie! Malgré mon goût de sommeil prolongé, -je sautais à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse -embaumée et heureuse qui est dans l'air matinal pénétrait en -tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait de caresses. -Cet air incomparable et charmant qui vient des prairies et des -bois, m'arrivait avec le soleil par une grande trouée entre les -feuillages déchiquetés des platanes; et, par la même ouverture, -un champ très éloigné, de seigle ou de blé, apparaissait, où une -faucheuse, tirée par un cheval, avançait lentement, virant à angle -droit, rognant insensiblement le beau carré d'épis drus et pressés -qui, en tombant, perdaient le lustre de leur couleur blonde. -Au-dessous de moi, le murmure de l'eau qui, de la douve, par un -barrage, se déversait dans un canal souterrain allant rejoindre -la rivière. Des abeilles entraient en bourdonnant et s'affolaient -longtemps, à l'intérieur, en faisant contre les vitres de pénibles -marches forcées, avec leurs pattes lourdes, comme des jambes de -zouaves. Pourquoi ce détail me revient-il agréable, délicieux?... -Mais aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins -d'août, à la campagne, pour que jusqu'au fait de marcher, pieds -nus, sur les nattes de paille, me parût, à moi si sérieuse, un jeu -irrésistible, auquel je m'abandonnais, quasi courant et dansant, -à la grande hilarité de ma petite Suzanne et de la nounou -elle-même, qui disait, d'un si drôle d'air: «Oh! Madame a de la -vie!...» - -Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs n'étant pas arrivés, -le séjour de Fontaine-l'Abbé ne fut pour moi qu'une récréation. Je -m'étais promis de faire retraite en moi-même: ah! bien ouiche!... -Je réfléchissais beaucoup moins qu'à Paris; j'avais beaucoup moins -de temps à moi qu'à Paris. Le soleil, les ombrages, l'eau, les -routes poussiéreuses, les champs de pommiers clos de haies, les -petits chemins entre les clôtures, et l'au delà de chacune de ces -haies vives: la vue longue et toujours diverse sur une vallée, son -ruisseau, son clocher, m'attiraient, m'enchantaient; j'étais une -marcheuse infatigable. Une ou deux dames m'accompagnaient, et le -boute-en-train M. Froulette qui, par coquetterie, ne se fût jamais -plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnées nous échappions -à l'antienne de la bonne madame Du Toit, plus fatigante que la -marche, et au désespoir qui suivait toute arrivée du facteur -sans une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux fois par -jour, je donnais mon bras à la pauvre maman désolée, et elle -m'entraînait avec elle au potager. - -On parvenait au potager par une allée couverte, où les enfants -jouaient l'après-midi à l'abri du soleil ardent; on y voyait une -balançoire, entre deux fourches de tilleuls, des bancs de bois, -un peu vermoulus, et un rouleau de pierre destiné à égaliser -le sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit, qu'à -encombrer le passage depuis plus de soixante ans. Un mur bas, -noirci par la vieillesse et l'humidité, longeait l'allée, sur -la droite, derrière les troncs d'arbres; sa crête écorchée en -plusieurs endroits était toute velue de lichens, et, en passant, -on entendait, de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux -de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une douzaine de -marches descendait au potager, assez semblable à tous les potagers -du monde, mais dont madame Du Toit était fière parce que c'était -la partie la plus cultivée de son jardin. Là , du moins, elle -consentait parfois à cesser de parler d'Albéric, pour me donner à -goûter des petits pois dans leur gousse, une grappe de groseilles -ou de cassis, ou bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle -me présentait entre ses deux doigts dégantés tout exprès. - -Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de ces marches, me -tira-t-elle tout à coup de son corsage une lettre arrivée par -le courrier de midi ou bien une carte datant de plusieurs jours -et qu'elle m'avait lue déjà , mais où elle venait de découvrir -quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d'interpréter à nous -deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant de lui prouver -l'inanité de ses imaginations, je la comprenais et j'avais pitié -d'elle. Les lettres qu'elle recevait et qu'elle analysait avec -une telle application étaient d'une incurable aridité; c'était -le compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de la -semaine de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec efforts pour -couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance, amphigouri -quasi comique, destiné à laisser entendre la possibilité d'un -départ pour Fontaine-l'Abbé sans nul engagement toutefois de -l'exécuter; misérable dissimulation, plaisanterie lugubre. Le plus -maladroit était Albéric; Isabelle plus spontanée, inaccoutumée à -feindre, racontait les farces de sa sÅ“ur Pipette, qui n'étaient -pas toujours du meilleur goût, quoique innocentes, et racontait -d'autres farces aussi, celles de la plage, celles du cercle et -celles de la ville, qui valaient beaucoup moins. Albéric ne -racontait point tout cela, mais on voyait trop qu'il le cachait -et qu'il avait négligé de lire telle lettre de sa femme où, -naïvement, s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en telle -ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux, mon mari ne se -trouvait pas alors à Dinard, étant retenu par des travaux dans -la Dordogne, sans quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant -ses lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable travail -de chartiste, afin de découvrir la vérité, la seule vérité -importante: les Albéric avaient-ils ou n'avaient-ils pas -l'intention de venir? - -Et tout à coup, madame Du Toit posait le pied, repliait la -lettre, pour me désigner un poirier planté par elle, l'année où -Albéric avait fait sa première communion, un bassin d'arrosage, à -fleur de terre, où Albéric avait failli se noyer à l'âge de six -ans et demi: aussi le potager était-il absolument interdit aux -enfants. - -Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe d'une lettre -d'Isabelle se terminait ainsi: «Enfin, chère mère, il se passe -ici quelque chose d'assez intéressant, de triste ou de gai, c'est -comme on l'entend, et dont nous vous parlerons sans doute à mots -couverts, quand nous aurons le plaisir de vous voir...» - -Madame Du Toit me dit: - ---Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir d'être -enceinte... - -En effet, cela pouvait avoir cette signification. - ---Comment! cela peut avoir cette signification! s'écriait madame -Du Toit, mais il n'y a pas de doute possible; tout y est: mystère, -pudeur, attente d'une certitude, et jusqu'à cette réserve qui est -bien de nos jours, «triste ou gai, c'est comme on l'entend»! Cela, -c'est toute la malheureuse qui n'ose pas se réjouir franchement -d'être bientôt mère!... - -Madame Du Toit écrivit une lettre débordante de joie, gonflée de -félicitations, mais très explicite, et qui fit à Dinard l'effet -le plus déplorable, parce qu'on n'y découvrait point du tout ce -qui l'avait pu motiver. Albéric y vit même une taquinerie, voire -une satire de la part de sa mère, et lui répondit sur un ton -fielleux, qui nous valut, à Fontaine-l'Abbé, de tristes heures -de lamentation, de discussion dans les allées du potager, dans -les corridors frais, sinon jusque sur la terrasse, le soir, et -nonobstant les vieilles fusées de l'excellent M. Froulette. - -C'est en voyant madame Du Toit à ce point possédée d'une seule -idée et, pour parler franc, un peu ennuyeuse, que je remarquai -l'extrême habileté qu'elle avait déployée, dans les premiers -temps de nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle -m'avait charmée par une conversation variée, aisée, dont elle -était, je le voyais bien encore, capable devant le monde, mais le -fond d'elle-même, aussitôt qu'il se découvrait, n'était qu'une -maternité passionnée. - -Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment que j'avais -d'être impuissante à la consoler, je me remis un jour au piano. -Lorsque je n'étais ni dans ma chambre à regarder au loin les -travaux des champs ou à me laisser bercer par le murmure -rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les routes, à -user les jambes de M. Froulette, je demeurais au salon et essayais -de dégourdir mes doigts de pianiste, inertes depuis mon mariage. - -J'ai dit combien la musique m'avait passionnée lorsque j'étais -jeune fille, et que j'avais failli avoir quelque talent -d'exécution, mais mon mari, insensible à la musique, s'était -trouvé d'accord avec ma grand'mère pour réprouver qu'une jeune -femme se donnât en spectacle et provoquât des applaudissements. -Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi grandes joies m'eût -été bien dur, s'il ne se fût trouvé mêlé à tant d'autres dépits, -à un si grand nombre de sentiments refoulés; il avait passé -dans la cohue! D'autre part, lorsque j'avais entendu à Paris de -vrais artistes, j'avais compris combien mes succès de province -étaient dérisoires, et, quel que fût mon chagrin de dire adieu -à la musique, j'avais fini par donner raison à mon mari de ne -pas croire à cette «vocation» que mes amis Vaufrenard et mon -cher vieux maître Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée près -d'eux, à l'époque des vacances, je n'avais pas seulement ouvert -un instrument, et il ne s'était pas trouvé une personne pour ne -point me féliciter, aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon -prétendu talent, de n'avoir plus désormais qu'une vocation, celle -d'être une mère de famille et rien d'autre. - -Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé d'anciennes -partitions de Beethoven et de Bach que je me mis à déchiffrer, -une après-midi de grande chaleur, dans l'ombre du salon aux -volets clos, le nez penché sur le papier vergé à tranches jaune -serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne sais quel parfum -d'amandes séchées. Le bourdonnement d'une mouche et toujours -aussi de quelque abeille en détresse, accompagnait le bavardage de -mes doigts; j'étais seule; il faisait bon dans cette pièce, et je -m'y plaisais à renouveler mon émotion d'autrefois, avant même que -j'eusse recouvré ma facilité. Le plaisir aidant, j'eus la surprise -de me voir en possession de tous mes moyens, et me voilà de -nouveau transportée, comme au temps où la vie, pour moi, n'était -qu'illusion et qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien, -le seul agrément musical qui m'animait; c'était, en même temps -que lui et par lui, la nostalgie de l'époque de ma vie où j'avais -connu une immense allégresse... Ah! mon Dieu! pourquoi avez-vous -mis en nous tant de dispositions au bonheur?... Plus que mes -rêveries à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la campagne, -voilà que ce piano maintenant m'enivrait! - -Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une tranquillité -bienheureuse que madame Du Toit tenait à faire respecter, j'avais -remarqué plusieurs fois que la porte s'entr'ouvrait derrière moi, -comme si le pène, mal introduit, eût fait ressort tout à coup. Je -m'étais levée à plusieurs reprises pour refermer la porte. Un jour -le bouton tourna, et la porte demeura entr'ouverte. Ah! à la fin, -par exemple!... J'y courus et ouvris brusquement la porte toute -grande, pour regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là ! On -avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur la cour du -Nord, une dizaine de sièges, et presque tous les hôtes du château -y étaient installés, immobiles, et m'écoutant dans un religieux -silence. Ce furent des exclamations, des excuses, des compliments, -une confusion: on était pris, car on était là en fraude, en dépit -des traités, et moi, j'étais bien attrapée, qui ne prétendais qu'à -m'adonner, pour moi seule, à d'ingrats exercices. Mais l'incident -tourna court parce qu'il y avait là , parmi les personnes qui -m'avaient entendue, M. Juillet, arrivé depuis une demi-heure, -inopinément, à bicyclette, et qui devait promptement repartir. - -Je ne voulus pour rien au monde recommencer de jouer. Je savais M. -Juillet musicien, et je ne voulais pas qu'il se moquât de moi; de -plus, je me disais: «Pour un peu de temps qu'il est là , profitons -de la causerie avec lui.» - -M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant de -M. Du Toit, était beaucoup plus agréable en la seule présence -de sa tante et d'un petit nombre de personnes. Il parla presque -de la même façon qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la -chance de le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait de -libre et d'un peu effarouchant était compensé par la sagesse de -ses conclusions. Sa conversation, c'était un voyage, avec son -imprévu, ses péripéties, le charme de son air vif et de ses grands -espaces, mais aussi avec ses dangers, ses minutes d'angoisse, ses -frissons, et enfin son retour calme et sûr au port d'attache. -On lui reprochait dans la famille le vagabondage de son esprit, -ses audaces de pensée périlleuses. Moi, c'était cela que j'aimais -dans ses discours; il retombait toujours sur ses deux pieds, et si -juste! Quelques-uns, je le savais, à propos de lui, murmuraient: -«Acrobate!» Enfin, comme nous étions enfermées presque entre -femmes, à Fontaine-l'Abbé, depuis une quinzaine de jours, la -présence de M. Juillet nous fit sentir à toutes quelles ressources -commençaient à nous manquer, et on lui fit si bien fête qu'il -ne partit pas le soir même, et qu'après le dîner je pus avoir -avec lui une grande dispute à propos de l'influence morale de la -campagne et des beautés de la nature. Mais là , ce fut moi qui, à -la grande surprise, me trouvai tenir le rôle dangereux! Ce fut -moi l'avocat de la nature! Mon éloquence ne valait pas celle de -M. Juillet, assurément, et mes idées, jointes à ma conviction, ne -purent lutter contre sa dialectique savante et ses conclusions -si exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement -faire la figure d'une hérétique, moi, tout en invoquant à hauts -cris le grand saint François d'Assise à mon secours!... M. Juillet -prédisait qu'avec notre penchant de plus en plus marqué pour la -nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions rapidement -à un «paganisme d'Opéra», disait-il, séduisant au premier abord, -accueilli avec faveur par les érudits, les sensibles, les artistes -et le troupeau qui suit, mais destiné à choir infailliblement -dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme bestial, dans la -plus basse animalité. Cette opinion me paraissait un peu outrée, -artificielle, «livresque», elle me mécontentait et me blessait -même. Il me fâcha sérieusement, ce soir-là , M. Juillet! et -d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorité, mon parti -à moi étant réduit à la voix de deux jeunes filles et à celle de -M. Froulette: «le parti de la jeunesse!» dit celui-ci, mais il -n'y avait pas de quoi être fière. Je lui déclarai tout net, à M. -Juillet, que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis -en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame et qu'il -parlait comme un prédicateur de carême!... - -Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit que j'étais -fâchée, bien que l'on s'étonnât de me voir si animée. Mais, ne -voilà -t-il pas qu'une fois dans ma chambre, moi, je me mis à -pleurer, mais à pleurer comme si j'avais d'un coup perdu toute -ma famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais si -dilatée, si heureuse, il me semblait que tout craquait sous mes -pas, que le sol s'effondrait, que quelque chose, je ne savais -quoi,--je n'ai jamais su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un -bonheur possible,--que quelque chose d'infiniment bon, appelé de -tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment et perdu -à jamais. Cette impression, atroce, mais vague, se confondit -graduellement avec le cauchemar et je me réveillai plusieurs fois -en sursaut, durant la nuit, le pied au bord d'une déchirure de -l'écorce terrestre, un gouffre dont la seule pensée me tord encore -aujourd'hui les entrailles. - -Et le lendemain, dès le matin, apprenant que M. Juillet était -parti sans que j'eusse pu lui exprimer le regret de mon désaccord -avec lui, je fus désolée davantage, et je dus m'appliquer toute -la journée à dissimuler ma nervosité, mon véritable chagrin, afin -qu'on n'allât pas s'imaginer que je fusse attristée par le départ -de M. Juillet! - -L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ de M. -Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée par aucun fait, -par aucun mot prononcé, par aucune réticence, aucune allusion, -aucun signe de qui que ce fût. Et cette crainte n'avait pas été -précédée chez moi par une idée qui s'en pût rapprocher. Je n'en -savais pas alors l'importance; mais cette crainte m'envahit et -me gêna. Elle me gêna d'autant plus qu'elle me parut en complète -disproportion avec le mince événement d'où provenait ma tristesse: -mon regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse -réconciliée avec lui. En effet, je vis bien que l'on conservait à -peine souvenance de la discussion, que le lourd sommeil d'une nuit -à la campagne avait réduit la soirée de la veille à l'importance -d'une soirée ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée -et cette discussion n'avaient eu de réalité qu'en moi-même... -Étais-je une visionnaire, une folle, moi que, de toutes parts, on -tenait pour la plus raisonnable des femmes? L'inquiétude de ne -plus voir les choses au point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle -était de nature à dissiper et à remplacer ma tristesse; en effet, -si je me lamentais c'était pour n'avoir pas fait la paix avec M. -Juillet, et tout concourait à me prouver que lui-même n'avait pas -dû s'apercevoir que j'étais fâchée avec lui. Subtilités! écheveau -embrouillé d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d'une -période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi, paraissait si -tranquille... - -J'avais redouté la venue à Fontaine-l'Abbé d'une compagnie plus -nombreuse; je n'étais pas pressée de voir M. Du Toit et ses amis, -qui allaient évidemment secouer notre torpeur champêtre; eh bien! -je me souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car, sans -m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-même. Un ennui m'avait -envahie, que j'attribuais à la mélancolie du soir trop beau, trop -silencieux, au murmure incessant de l'eau filtrant à travers le -barrage, à cette effrayante immobilité des champs sous la clarté -de la lune... Il n'y avait qu'à fermer ma fenêtre et à ne point -contempler cela, me dira-t-on! Mais j'étais attirée par cela comme -on l'est si souvent par ce qui peut vous faire le plus de mal; -j'aimais mieux ces belles nuits attristantes que les journées -ensoleillées et épanouies; l'immensité du ciel me causait -une espèce de vertige; le nombre des étoiles, ces millions de -milliards de mondes m'inspiraient une terreur sacrée et, quand je -me mettais à genoux au pied de mon lit, troublaient ma prière... - -Et je me sentais partagée entre un grand désir de m'abandonner à -ces rêveries sans fin que les beautés naturelles nous inspirent, -et un autre qui consistait à reconnaître que M. Juillet avait -raison de juger cet attrait mauvais. «Il a raison, il a raison!» -me disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret à trouver que M. -Juillet avait raison... - -Comme je l'avais prévu, la vie fut changée par l'arrivée de M. Du -Toit et de ses amis. M. Du Toit n'était pas un homme à bayer aux -corneilles, à rêver à la lune; son activité était extraordinaire, -et il fallait que tout s'agitât bon gré mal gré autour de lui. -Emprisonné dix mois de l'année au Palais, il tenait, durant les -vacances, à prendre sa revanche, et il secouait ces pauvres -messieurs, ses amis, conseillers, avocats, maîtres des requêtes, -dont plusieurs étaient obèses ou apoplectiques, de la façon la -plus désinvolte. Avec cela, il voulait que les dames fussent de la -partie. Il professait sur les gens en vacances les théories de mes -anciennes maîtresses de pension: empêcher à tout prix l'oisiveté, -troubler par la distraction forcée les colloques particuliers -entre femmes, généralement contraires à la charité, disait-il, -et néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que nos promenades -ordinaires; il les doubla d'excursions en voitures; deux grands -breaks sortirent des remises, un troisième fut réquisitionné dans -le pays; on loua deux chevaux supplémentaires et il n'y eut pas -une curiosité des environs qui échappât à notre visite. Il faut -rendre cette justice à M. Du Toit qu'il était un archéologue -remarquable et qu'il savait être intéressant jusque dans les -dissertations les plus savantes et les plus arides, mais il -n'était tout de même pas compris par tout le monde, et il ennuyait -maintes gens, y compris sa femme. - -A peine de retour au château, il faisait l'impossible pour -organiser les jeux: grâces, croquet, boules, si le temps ou -l'heure le permettaient, et, si le ciel était pluvieux, échecs, -jacquet, jeu de dames, etc. Pour le soir, il aimait beaucoup -la lecture en commun; il lisait d'ailleurs lui-même fort bien, -et comme personne ne sait plus lire, et je crois qu'il y -mettait une certaine coquetterie; ou bien il passait le volume -à maître Vaudois, un avocat très connu alors, qui avait aussi -des prétentions à l'art de lire, mais non justifiées, et qui -faisait valoir d'autant plus le talent du maître de la maison. La -plupart des romans contemporains étant proscrits, on lisait des -traductions de Dickens que tout le monde connaissait déjà , ou du -Jules Verne, pour que les enfants apprissent à écouter; on lut -même _Robinson Crusoë_. - -Il va sans dire que l'on me réclama à cor et à cris de la -musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique classique; -il avait ignoré jusqu'alors que je fusse musicienne. Il commença -de m'écouter avec un sourire narquois qui me fit trembler. Je -savais qu'il fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger -avec goût les dieux de la musique; il avait seulement horreur de -tout ce qui était nouveau. Il me dit presque aussitôt: «Tiens! -tiens! mais c'est que vous avez de la méthode!...» Et, du moment -qu'il eut constaté que j'avais de la méthode, il eut pour mon jeu -beaucoup d'indulgence et parut m'entendre avec satisfaction. Il -approuva la récréation que j'offrais à ses hôtes, fit venir des -partitions, et je me sentis haussée dans son estime d'une façon -tout à fait sensible. Il me connaissait jusque-là assez peu, parce -que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, bien qu'il eût foi -complète en l'opinion de sa femme, il gardait une méfiance contre -toute femme jeune et pas trop laide, en qui il voyait un élément -possible de «grabuge». Mais dès qu'il eut découvert en moi une -qualité éminente, et surtout éminemment utile à la vie commune, -il m'accorda sans plus ample information toutes les autres. -J'assistai avec surprise à cette évolution rapide de son jugement -sur moi, qu'il manifesta avec la franchise et la décision qu'il -apportait en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut. -Et je me disais: «Est-ce curieux! un homme de cette gravité et de -cette importance, un homme accoutumé à juger, comme un seul point -de vue a vite fait, pour lui, de déterminer tous les autres!... -Mais, c'est presque de la légèreté!...» Et je m'épouvantais -moi-même de ma hardiesse à juger un homme si haut placé. - -Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord avec sa -femme pour m'accorder toutes les vertus. Je ne disais, je ne -faisais plus rien sans que l'un comme l'autre, à qui mieux -mieux, s'entraînassent à m'applaudir, et si je soutenais encore -l'excellence des charmes de la nature, tout en rappelant les -objections de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un sérieux -qui impressionnait la compagnie: «Allez, allez! ma jeune amie, -vous avez cent fois plus de bon sens que tous ces savantasses!...» -Cette opinion me flattait personnellement, mais je l'estimais -absurde: M. Du Toit ne me semblait jamais être tout à fait juste -envers son neveu. - -La secousse que nous avait imposée l'activité du maître de la -maison dura peu de temps. Madame Du Toit m'en avait doucement -prévenue; son mari ne mettait ainsi toute la maison en branle que -lorsqu'il était lui-même inoccupé, mais du jour de l'ouverture, -il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons de chasse -exceptés. Dès qu'il chassa, nous fûmes à nous-mêmes, la lecture du -soir et même la musique étant toutefois abrégées par la somnolence -plus rapidement venue de ces messieurs. - -Un jour, en déjeunant, madame Du Toit annonça que son neveu -Juillet avait abandonné le voyage projeté par lui, et qu'il venait -passer une semaine ou deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les dames, -qu'il avait charmées dernièrement, crièrent: «Bravo!» Moi, je -rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en maudissant mon -imbécillité; mais je rougis. Et pour mettre ma rougeur à l'abri -de l'animation générale, je m'animai moi aussi, et je criai comme -tout le monde: «Bravo! bravo!» Mais j'étais furieuse contre moi -parce que je faisais l'hypocrite, ce qui n'était pas du tout ma -coutume. On dit des choses flatteuses sur M. Juillet. Moi je -dis: «Je ne suis guère d'accord avec lui, mais c'est un homme -très charmant...» On ne pouvait être ni plus banal ni plus faux. -Comment cette phrase, que j'entends encore, était-elle sortie de -moi? Je ne prétends pas que je fusse préservée de jamais dire des -banalités, mais du moins j'étais réfléchie, je me surveillais et -j'étais assez maîtresse de mes paroles; enfin, surtout, je n'étais -pas fausse. Pourquoi éprouvais-je le besoin de dire que je ne -m'entendais pas avec M. Juillet? Avais-je peur d'être soupçonnée -de m'entendre trop bien avec lui, comme j'avais eu peur, une -dizaine de jours auparavant, que l'on me crût chagrinée de son -départ? Mais jamais pareille idée ne fût venue dans mes environs, -à personne! J'étais, dans l'entourage de madame Du Toit, et par -la réputation que son autorité m'avait faite, insoupçonnable. -J'avais non seulement tous les mérites, toutes les vertus, mais -j'étais «une sainte»! Elle le disait, je le savais, et d'une -façon qui n'admettait et ne laissait aucun doute. Outre cela, M. -Juillet, tout agréable qu'il fût, dans la conversation, n'avait -certes rien du beau séducteur; il n'était pas du tout de ces -hommes dont toute femme se dit, dès le premier abord: «Ah! à qui -va-t-il faire la cour?» Il n'était ni bien ni mal, on pouvait -presque dire que son physique ne comptait pas. Moi, je lui voyais -dans les yeux des dessous profonds où l'intelligence flambait, et -je trouvais que sa bouche, même sur des dents irrégulières, avait -un mouvement et je ne sais quelle grâce qui pouvaient plaire: mais -je ne voyais point que personne, hormis moi, s'avisât de cela. -Alors, pourquoi avais-je peur qu'on me soupçonnât? Est-ce que -j'avais peur de me soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je -ne me soupçonnais pas. Oh! oh! j'étais joliment furieuse contre -moi. Il me semblait que, pour la première fois de ma vie, je ne me -gouvernais plus. C'était un peu fort! - -Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt que M. Juillet -fut là . Quand il fut là , à demeure, pour quelque temps, je me -trouvai avec lui comme j'avais été toujours, sauf à son brusque -dernier passage, très à l'aise, et infiniment contente d'avoir à -qui parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler. - -C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui du mystère, -c'était visible, et une certaine nervosité qui le rendait à la -fois plus passionné dans ses discours et plus détaché que de -coutume. Et pourquoi avait-il abandonné soudain un voyage dont -le plan était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il donna -furent embarrassés. Madame Du Toit le taquina tendrement, moi -de même, autant du moins qu'il était possible de le taquiner, -car sans en être offensé, il s'attristait, ce qui est pire. Sa -tante me dit: «Pourvu, mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination -sérieuse!... Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin -d'être retenu, adouci, humanisé; il est trop cérébral. Et si c'est -autre chose, tout est à redouter d'un pareil garçon!...» - -Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin qu'on imagine -volontiers capable de désordres, faute de l'éducation familiale. -Elle l'eût aimé davantage s'il eût été moins compliqué, moins -énigmatique, moins tourmenté de contradictions et toujours garanti -du tendre abandon par une raillerie elle-même incertaine; car -maudissait-il ce sourire paralysant et fin, ou bien le tenait-il -au contraire comme l'expression d'un dédain supérieur? On ne -savait. - -Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, et cela m'ennuya -parce que j'en revins à l'imaginer fâché de cette dispute d'un -soir; mais, quand je lui fis part de mon scrupule, il parut tomber -des nues. La dispute? il était bien loin de me l'avoir reprochée, -il ne se souvenait que «d'une soirée délicieuse». - ---Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus. - -Il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un sujet qui nous fût -tant soit peu personnel, à l'un ou à l'autre. Il semblait même -le fuir systématiquement, et il ne se retrouvait lui-même qu'en -abordant les idées générales. Tantôt il avait l'air satisfait de -me rencontrer, au hasard des allées et venues dans le château, -dans le parc, dans le potager ou sous l'allée couverte, tantôt -j'aurais très bien pu croire que ma vue lui était pénible. Mais -tant de personnes remarquaient en lui des lubies que je n'étais -pas autorisée à me croire, de sa part, l'objet d'un traitement -particulier. Tout cela était agaçant, irritant; je n'avais jamais -séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une causerie attrayante -pour moi au delà de toute espèce d'agrément. Lorsqu'il n'était -pas là , au moins, je me remémorais avec un plaisir inépuisable -ces moments heureux; mais le savoir là , le voir, et sentir à -toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et moi, plutôt -que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il poursuivît sa tournée à -bicyclette! A bien des signes, pourtant, je reconnus qu'il n'était -pas mal avec moi, quoiqu'il me parlât rarement en particulier; -en s'adressant à tous il s'oubliait ou bien il oubliait une -attitude qu'il s'était sans doute imposée, et il avait l'air de -s'adresser à moi, de me dire: «Vous me comprenez bien, vous...» -Est-ce que quelqu'un par hasard l'eût accusé de galanterie à -mon endroit? Non, non, cela, encore une fois, n'était pas dans -l'esprit de sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes présentes -à Fontaine-l'Abbé. Quelquefois aussi, en m'adressant la parole, -ses yeux se baignaient d'une façon très sensible et nouvelle, et -j'attribuais cela à la préoccupation amoureuse dont le soupçonnait -sa tante, mais au lieu de me toucher le cÅ“ur de compassion, cela -m'indisposait; je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il ne se -maîtrisât pas, au moins en mon honneur! Que diable, il avait bien -le temps de songer à sa Dulcinée quand il filait tout seul au fond -du jardin ou dans la campagne! Et je me souviens bien que je lui -opposais un visage dur, et d'une austérité outrée, qui, en effet, -le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire de moi sa confidente? -Je le crus un moment. Cela eût remis de l'ordre entre lui et moi. -Mais cela ne me parut pas une chose tolérable, cela me rendait -furieuse, tout simplement... - -Et puis, cet homme dont le cerveau semblait si admirablement -organisé, si supérieur à celui de la plupart, le voir ainsi -diminué ou tout au moins déséquilibré, et Dieu savait pour quelle -cause! peut-être par une passion avilissante, c'était triste... -Pourquoi lui supposais-je une «passion avilissante»?... - -Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette expression; -elle était de madame Du Toit, et je l'avais adoptée de son -expérience, mes connaissances en ces matières étant fort réduites. -Lui-même, d'ailleurs, contribua à affermir cette supposition, -en tenant un langage tout à fait insolite chez lui, et qui me -scandalisa. - -Nous nous promenions sous l'allée couverte, après une ondée qui -avait trempé la terrasse et les pelouses, mais non pas traversé la -voûte épaisse du feuillage; nous marchions de front, lui, moi et -M. Froulette à l'âme légère, et nous nous entretenions d'un crime -dit «passionnel» qui avait fait assez de bruit durant la dernière -session du jury de la Seine. Je ne me rappelle plus bien l'affaire -qui ne m'intéressait que médiocrement, étant donné mon peu de goût -pour ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec son -âme de moineau, me faisait la chose plus détestable encore. Tout -à coup, M. Juillet nous déclare que les furieux déportements de -l'amour, où les sens seuls interviennent, sont moins désastreux -pour un homme que les transports sentimentaux. - -Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant nous un petit -trou dans le sol poussiéreux; je ne sais pas pourquoi je fis -attention à ce rien, ni pourquoi je me dis: «Si quelqu'un de nous -marche sur la trace de cette goutte d'eau dans la poussière, -quelque chose en moi va mourir...» Nous eûmes un moment de -silence; on entendait derrière nous les cris pointus des enfants. -M. Froulette marcha sur la trace de la goutte d'eau, et, en homme -du monde, crut devoir combattre la déclaration de M. Juillet; -mais ce qu'il trouva à objecter était si bête que tout l'avantage -appartenait à son adversaire. J'avais cru que j'allais bondir -contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on venait de lui -adresser m'en ôta l'envie. Je restai silencieuse, et blessée de ce -qu'il avait dit. - -Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais guère de finesse! -D'abord, M. Juillet pratiquait couramment le paradoxe; ensuite, -celui qui lui avait échappé ne pouvait-il provenir de la rage ou -du dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne fût pas précisément -affecté par ce qu'il devait juger «le plus désastreux pour un -homme»? Peut-être encore son paradoxe n'était-il suscité que -par un mouvement de répulsion contre les écÅ“urantes sucreries -que distillait M. Froulette? M. Juillet était nerveux, surtout -depuis quelque temps, et l'on sait à quels excès contraires à nos -sentiments les plus intimes peuvent nous porter les aphorismes -d'un homme médiocre trop bien élevé! Mais pourquoi n'avoir pas -corrigé, un peu après, la rudesse de sa pensée? pourquoi ne s'être -pas excusé d'avoir tenu devant moi un propos si contraire à ses -habituelles conclusions? M. Du Toit disait qu'en son neveu, le -cerveau, seul, était chrétien... sans préciser davantage ce que le -reste pouvait être. Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait -pas sa confiance à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait pour -son intelligence. Était-ce un des bons jugements du président? -Il ne m'avait pas frappée quand je l'avais entendu prononcer; il -me revenait aujourd'hui à la mémoire parce que je me creusais -la tête. Avec moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire -et son esprit naturels, avait le langage d'un grand moraliste. -Que de fois n'avait-il pas enflammé mon zèle trop négligent! Ses -conversations, bien plus que les meilleurs sermons, m'avaient -souvent ramenée jusque même à la pensée religieuse que ma vie -attiédissait par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me -disais-je, c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des -pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!... Et il -vient me dire que l'instinct animal est moins mauvais pour un -homme que les plus beaux sentiments!... - -Que je me tourmentais! Et encore à ce moment-là , je ne me -demandais pas pourquoi j'attachais une importance si considérable -à l'opinion de M. Juillet! - -Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le point de -l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant où j'allais lui poser -ma question, je sentis une émotion extraordinaire m'envahir, et -j'eus conscience, pour la première fois, que je commettais une -inconvenance, une inconvenance inouïe... - -Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je tâchai de -dissimuler ma confusion dans le rire, dans un rire stupide, -soudain, sans cause plausible, un rire de fillette, et M. Juillet -crut que je me moquais de lui, et en souffrit. - -Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la peine, -j'oubliai le motif même qui m'avait amenée jusqu'au bord d'une -interrogation si sotte, je lui pardonnai de bon cÅ“ur les motifs, -fussent-ils les plus odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son -paradoxe, et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le consoler -en lui disant: «Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout que je me -sois moquée de vous!» Mais, comment lui dire cela? Il me boudait -un peu, il m'évitait presque. Aux yeux du monde, nous n'avions -pas l'air du tout d'être bien ensemble; je fournissais à tous -la confirmation de ce que j'avais dit un jour si étourdiment: -«Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec lui...» - -Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là , entre lui et moi, -une rupture. Quand je songe à la raison qui fit que cette rupture -ne se produisit pas, c'est alors que je suis tentée de croire à la -malignité qui gouverne certaines destinées. - -Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé ne lui -réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait été improvisé -par lui, avait été le résultat d'un caprice inexpliqué, et -tournait mal. M. Juillet ne se sentait pas en sympathie profonde -avec son oncle, il ne recevait de sa tante qu'une grande -indulgence affectueuse; il avait une personnalité trop peu -commune et trop peu sociable pour s'accommoder de l'esprit -systématique, ou de l'absence totale d'esprit, ou même des idées -très saines, très fermes, mais pour lui trop béatement assises, de -la plupart des magistrats, avocats, et momentanément surtout... -chasseurs, qui étaient là ; les femmes présentes n'avaient ni -jeunesse ni grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et -moi, il y eût cette année une espèce de persécution secrète. Je -pressentais qu'il allait repartir. - -Là -dessus, madame Du Toit reçut une lettre de Dinard auprès de -laquelle toutes celles qui l'avaient tant alarmée précédemment -n'étaient que plaisanterie; le voyage d'Italie était décidé; les -Voulasne emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas demain, -mais tout de suite: ils partaient, ils étaient partis à l'heure -où la nouvelle nous en parvenait. Ils étaient partis sans avoir -paru à Fontaine-l'Abbé; cela dépassait les prévisions les plus -sombres pour madame Du Toit; la pauvre femme, au désespoir, en -demeura un jour entier alitée; le médecin fut appelé; on eut une -sérieuse inquiétude, et, quoique debout par un effort de volonté, -et rétablie grâce à beaucoup de courage, elle nous émut tous et -nous inspira la plus sérieuse compassion. - -J'osai dire à M. Juillet: - ---Ne nous abandonnez pas! - -Il me répondit assez gentiment: - ---Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!... - -Et, peu après: - ---Mais, comment saviez-vous que j'allais partir? - ---Par vous-même! - ---Vous en ai-je parlé? - ---Il n'y a pas de danger! - -Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé entre des -sentiments divers. Mais j'étais contente que, sur mon mot, il eût -consenti à rester. Et d'autant plus que le service que je lui -demandais n'était pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui -dire, à la tante Du Toit? - -Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je n'eus guère -de peine à le chercher: c'est que je me trouvais, vis-à -vis de -ma famille, dans la même situation, à bien peu près, que ses -enfants vis-à -vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma -grand'mère, pleines de réticences, d'allusions, de paraboles, et -d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me -faisant souvenir que mon entêtement à séjourner loin d'elles était -inqualifiable. Et je dus dire à madame Du Toit: - ---Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas méchante, -je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes parents de -tout mon cÅ“ur, et cependant je les mécontente en prenant mes -vacances chez vous et non chez eux! - -Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre l'analogie. A -son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé pour la santé -de mes enfants, ce qui prime tout; si mes parents ne voulaient pas -l'admettre, c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre -était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le mépris des -convenances les plus élémentaires était sans excuse, sans aucune -circonstance atténuante. M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse -qui lui épargnait de penser, était de l'avis de sa femme; et il -dissimulait, affirmait-elle, une colère froide beaucoup plus -dangereuse que son désespoir à elle, impossible à contenir. - -Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet ni moi, -par nos arguments, pour la consoler, et il l'était non moins, -que l'alliance cimentée par elle entre nous dans l'intention -d'agir par la persuasion et l'exemple sur le ménage Albéric -était vaine; mais l'habitude se trouvait prise chez elle, de -s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et, si -inutile que fût notre secours, il valait du moins à entretenir -en elle une illusion très chère. Elle se reposa sur nous comme -une convalescente; elle faisait tête à sa douleur quand elle -était devant son monde, et réservait pour nous ses épanchements. -M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me plaisais -à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui imposant la -corvée d'écouter sa tante et de la réconforter par des paroles -mensongères comme celles qu'on adresse aux malades incurables. -«Pour vos péchés...» lui disais-je, à part, en pensant à la -malhonnête passion que nous soupçonnions en lui. Mais il semblait -embarrassé de mon mot, il ne savait comment le prendre. Je lui -trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air gauche. -N'était-ce que de la nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'était -de la gêne allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis -qu'il était avec moi ce qu'il appelait «de service» près de sa -tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, perdu son goût -de sauvagerie, son humeur âpre, sa mystérieuse irritation; il -était redevenu beaucoup plus simple et plus gentil; il était comme -ces gens insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont -à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont une occupation. -Madame Du Toit me rapporta qu'il lui avait dit: «Je me faisais -scrupule de rester à Fontaine-l'Abbé...» - ---Quel étrange garçon! me disait-elle. - -Et je ne pouvais m'empêcher de me demander: «Est-ce qu'il a si -grand'peur d'être rendu à sa liberté?... que craint-il donc d'en -faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?...» - -Il m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous les moments -du jour, car il ne chassait pas. Il nous accompagnait dans nos -promenades où je dois reconnaître qu'il n'avait pas près des dames -le succès de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur de -cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles, et avec moi, -depuis qu'il m'avait entendue jouer, il causait musique; et le -soir, au piano, il me tournait les pages. - -Il me tournait les pages... - -Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que c'était sa main -qui touchait la corne de la page et s'appliquait, vivement, les -doigts écartés, sur le verso, pourquoi eus-je une surprise, une -secousse qui me fit manquer ma mesure? Ce n'était pas qu'il me -troublât, lui, personnellement: j'étais très calme en sa présence; -ce n'était pas la surprise de voir que c'était lui qui me tournait -la page: il n'y avait à cela rien que de naturel; avant qu'il fût -là , c'était un de ces messieurs, plus âgé, ou une femme qui me -rendait ce service. Il s'était trouvé là , musicien, et le plus -jeune de la compagnie; il était venu tout simplement se placer -près de moi au piano; et j'étais si préoccupée, si émue, moi, -avant de commencer à jouer, que je n'avais même pas remarqué -sa présence. Mais en reconnaissant sa main, je me souviens que -je songeai tout à coup, qu'étant jeune fille, j'étais devenue -bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait les pages. Ce -souvenir fut sans durée; mais il se représenta à moi une heure -plus tard, pendant que je montais à ma chambre; et, à mon balcon, -devant la nuit toujours trop belle, je me plus à revivre, en -songerie, des heures d'été sur les terrasses de Chinon, pendant -lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement aussi d'un -cÅ“ur de dix-huit ans, j'avais aimé ce jeune homme presque inconnu -et avec qui je n'avais pas échangé trois paroles. - -En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis mon mariage; -cette aventure purement imaginaire, malgré toute son intensité, -m'avait paru bien pâle aussitôt qu'avait commencé mon corps -à corps avec la réalité! Toute la grâce, toute la séduction -étaient du côté de mon rêve, mais le goût du réel ne laisse guère -subsister au palais le parfum des douces sucreries. Et ce souvenir -me revenait. Il me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant, -sans grande importance en somme, tout juste assez gracieux et -assez méprisable pour qu'une honnête femme l'accueillît sans -scrupule et en usât comme d'une intrigue falote et suave à situer -dans un décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce pas? où -l'on est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt, on est tout -près de rire... Ah! que cela est joli, au clair de lune... - -J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure d'eau que -produisait le barrage; en face de moi les beaux arbres touffus -semblaient se refouler les uns les autres jusque dans les -profondeurs du parc, arrêtés tout à coup par la chute de terrain -du potager, et laissant à découvert la vallée large de l'Ouzonne, -imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuillages, -mon joli cadre rustique, la paix lourde des champs, où un cri -d'oiseau, aigu, solitaire, révélait la vie endormie. Il faisait -trop bon, j'aimais la fraîcheur de la nuit, je m'y exposais en -peignoir, les pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune, -ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, m'ennuyait, -mais elle était cause que je demeurais là plus longtemps, parce -que, de peur qu'elle n'entrât, j'éteignais ma bougie, et parce -que la paresse de rallumer me maintenait à la fenêtre. Et la -chauve-souris, je l'avais connue à Chinon, sur la pelouse du clos -Vaufrenard, par les soirées torrides du mois d'août, petit bout -de chiffon oscillant et tremblant suspendu à un fil invisible que -tient, je l'ai toujours cru, quelque diable qui nous taquine. - -Le temps où j'avais aimé!... Comme c'était triste, et comme -c'était bon!... J'avais dix-sept ans environ; j'aimais avec -les espérances les plus chimériques, et, tout à coup, avec des -illuminations de raison qui me montraient le néant de mes espoirs; -c'étaient des ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses; -quelle torture, mais quelle ivresse!... Il n'y avait pas beaucoup -d'années de cela... Mais cela était si éloigné de moi, et d'un -retour si impossible, que je pouvais bien à présent me permettre -de songer à ce roman de ma vie de jeune fille... - -J'y songeais presque tous les jours, et tous les soirs, -invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire en vacances -me semblait un peu puéril, et ce jeune homme aimé de moi autrefois -ne m'apparaissait plus sous des traits séduisants... Je souriais -de tout... sauf des battements de mon cÅ“ur. - -Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas à l'heure de -ma songerie nocturne propice aux illusions, ce n'était pas en face -de ce paysage d'ombres feuillues, de champs lointains, d'eaux -murmurantes dont chaque détail est comme un personnage travesti -qui nous intrigue et nous leurre; c'était dans le plein soleil de -midi; nous revenions d'une promenade sous l'allée couverte; un -domestique se tenait à la porte du vestibule donnant sur le parc; -je revois son jabot blanc et ses yeux qui clignaient à cause de la -lumière aveuglante; ce domestique signifiait: «Madame est servie»; -l'on était même en retard; nous nous dépêchions de rentrer. Je -posais le pied sur la première marche du perron; M. Juillet, qui -m'avait précédée de deux pas, se retourna vers moi sans me parler; -je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pensée que nous étions en -retard, lui, moi et deux autres personnes. J'eus tout à coup un -sourire que M. Juillet, sensible et susceptible, interpréta contre -lui, parce qu'il contenait une malice secrète. La malice n'était -pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas de moi; -elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi, qui se moquait de -moi-même: dans le temps d'un éclair, je venais de m'apercevoir -qu'en rêvant au jeune homme qui m'avait tourné les pages, à -Chinon, je ne faisais que commettre une hypocrisie envers moi, je -me mentais, je me jouais indignement: je pensais au jeune homme de -Chinon pour ne pas m'avouer que je pensais à M. Juillet. - -Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que nous voyions -clair en nous-mêmes? - -Eh bien! à cette révélation,--j'en demeure encore stupéfaite, -après vingt ans écoulés,--je n'ai éprouvé ni épouvante, ni -indignation. Tout ce que je croyais savoir de moi-même me donnait -à penser que j'allais bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'étais -plus moi-même, ou bien je devais repousser avec horreur le -sentiment que je venais de découvrir! C'est donc que je n'étais -plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur, ni révolte. Comme on -constate qu'un bassin s'emplit d'eau, je m'aperçus simplement que -j'étais envahie. De toutes les choses qui m'ont frappée dans le -cours de ma vie, l'étrange douceur de la pénétration en moi d'une -puissance si redoutable demeure la plus étonnante. - -Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas sitôt sous -son aspect «coupable». Je n'imaginais en aucune façon qu'il pût -jamais s'établir entre M. Juillet et moi des relations dont pût -être atteinte la dignité de ma vie conjugale. La vérité est que -je n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité de ma -vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait pas à -mon esprit, mais que je venais de découvrir qu'en songeant à mon -ancien amour avec délices, c'était à M. Juillet que je songeais. - -Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue plus tôt que -c'était à M. Juillet que je songeais? Sans doute! et son image -s'approchait bien de celle du jeune homme d'autrefois, mais je -me disais: «C'est qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme -faisait l'autre»; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, ce qui lui -donnait le pas sur M. Juillet. - -O mon Dieu! après un long temps écoulé, après une si grande -révolution accomplie en tout moi-même, et malgré toute la -confusion que j'éprouve aujourd'hui à revivre la période -d'aveuglement que je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir -évoqué cette saison de Fontaine-l'Abbé!... - -Lorsque je me la remémore, mon impression dominante est qu'une -espèce de sorcellerie m'environna constamment. Je ne dis pas -cela pour m'innocenter; je ne suis pas du tout de celles qui -n'acceptent aucune responsabilité; je sais trop bien ce que nous -pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie se cache sous l'opinion -que nous sommes le simple jouet des choses. Non, mille fois non! -nous ne sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous sommes -sollicités par elles d'une façon étrange et sournoise; et que -leurs appels sont puissants, pour peu que nous ne soyons pas sur -nos gardes! Ils sont si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien -sotte présomption de s'imaginer que nous puissions trouver en -nous-mêmes la force de seulement lutter contre eux. Les charmes -qui m'environnèrent à partir du moment où j'eus mis le pied dans -ce domaine, ils dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une -ronde de génies aux formes attirantes, et qui ne me cachaient que -leurs visages... - -Si j'étais demeurée plus longtemps à Fontaine-l'Abbé, après le -moment où la lumière se fit en moi, pendant que je mettais le -pied sur la marche du perron, je crois pourtant que je me serais -ressaisie, que la trop grande facilité de contact avec M. Juillet -m'eût effrayée et eût suscité la résistance de toute ma volonté. -Favorisée que j'étais par ma réputation de femme inattaquable, ma -liberté était trop grande. Je crois que j'aurais eu honte d'en -profiter outre mesure. Les femmes qui, comme moi, ont de tout -temps été prévenues contre le bonheur, se réveillent devant une -perspective trop séduisante, et l'approche même d'un plaisir un -peu vif les fait cabrer. A présent que je me regarde de loin, sans -complaisance et sans parti pris, je crois sincèrement que je me -serais abandonnée à un sentiment pourvu à mes yeux de toutes les -apparences les plus pures, et puis qu'à un moment donné, l'extrême -intensité de ce sentiment ou son changement de nature m'aurait -épouvantée et rendue tout à coup très malheureuse; je serais -partie alors, mais partie de moi-même, volontairement, avec la -satisfaction, du moins, d'agir comme je le devais, et sans dépit -contre personne. Je n'affirme pas que ma guérison était certaine, -après, mais j'aurais fait le premier acte parmi ceux qu'il faut -exécuter si l'on essaie de guérir de cela. - -Mais voici ce qui arriva. - -Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais de Chinon des -lettres de ma grand'mère et de maman qui, en tout autre temps, -m'eussent fait quitter madame Du Toit sans hésiter une seconde. -Je reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me disait que -j'étais décidément tout à fait inhumaine, pour laisser mes pauvres -vieux dans l'état de mécontentement où les mettaient mon absence -obstinée et mon séjour dans une maison étrangère. Mon grand-père -n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on me laissait entendre que -ma conduite ne contribuait pas peu à l'aggravation de son état. -Pour que maman se décidât à m'écrire sur ce ton, il fallait que le -cas fût alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari de -ce qui se passait à Chinon; et mon mari, de son côté, m'écrivait -pour me supplier de contenter ma famille; il revenait, lui, de la -Dordogne, où il avait tous les ans des travaux, et il arriverait -en même temps que moi à Chinon, «ce qui ferait très bon effet», -si je voulais bien quitter la Normandie aussitôt réception de sa -lettre. - -Je ne pouvais plus retarder mon départ; je montrai mes deux -lettres à madame Du Toit qui, elle-même, dut s'incliner devant la -nécessité. Je fis en hâte mes valises. - -Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais, en faisant mes -valises, et ce n'était pas à la pensée de mon pauvre grand-père, -vieux, et désolé de mon absence; ce n'était pas à la pensée -des tourments que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu -solitaires, enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe, et -bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi, mes enfants, mon -mari. Non! non! je pleurais à l'idée de quitter Fontaine-l'Abbé. - -Ces deux petites chambres, à demi mansardées, que nous occupions, -depuis six ou sept semaines, l'une tendue de sombre andrinople, -l'autre d'une perse à dessins bleus, elles m'étaient devenues le -lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, rêvé, désiré, -appelé toujours, celui qui fait que le reste de l'univers devient -le lointain, l'étranger... - -En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma petite Suzanne, -aussi heureuse de s'en aller qu'elle l'avait été de venir, -il me semblait que j'accomplissais un rite funèbre et que -j'ensevelissais dans ces boîtes, avec mes bibelots de toilette -et mon linge, ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de -mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon balcon, de -temps en temps, au-dessus du barrage au bruit entêté et charmant; -je disais adieu à ma jolie trouée sur les champs éloignés dont -j'avais vu, en arrivant, tomber les épis de blé; puis, penchée -à la grande lucarne de façade, adieu à la terrasse, à la douve, -au perron dominant la pelouse, à l'allée couverte, et, là -bas, à -l'amorce de l'escalier qui descend au potager... - -Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes qui, parfois, -me faisaient peur comme des intuitions mystérieuses, me disait: - ---Oh! on le voyait dès le premier jour, que madame avait de -l'affection ici!... - -Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de son père: - ---As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres pour l'année -prochaine? - -Je pleurais. - -On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux qui seraient -encore ici ce soir, quand nous roulerions dans le train. Les -arbres avaient jauni un peu. L'horizon ressemblait toujours à la -mer. Sur la pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait; les -couleurs de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses fines perles -retombantes, et son léger bruit frais, que j'aimais tant, ne -parvenait pas jusqu'à moi. A cause de cela, peut-être, ce paysage -me semblait déjà séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à -venir. - -On frappa doucement à la porte; c'était madame Du Toit. Elle -me surprit m'épongeant les yeux, et fut touchée des larmes que -je versais en quittant sa maison, à un point qui m'incommoda. -Elle m'apportait un petit panier garni des plus belles poires de -son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles, dans les -intervalles, et qui embauma l'atmosphère autour de nous. Elle -me lut une carte postale datée de Florence, portant quatre mots -seulement, dont les deux signatures d'Albéric et d'Isabelle! Et -elle se mit à pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie, -c'était l'âme de la maison qui s'envolait; elle m'affirma qu'elle -m'avait voué une tendresse que son fils aurait le droit de -jalouser, s'il se souciait seulement des sentiments de sa vieille -mère; enfin, l'heure s'avançant, elle m'annonça qu'elle avait fait -servir une petite collation où tout le monde était réuni pour -me dire adieu. «Comment! tout le monde?...» Oui, oui, tout le -monde, et ces messieurs eux-mêmes étaient en bas, M. Du Toit ayant -renoncé à la chasse, cet après-midi, pour me rendre ses devoirs, -jusqu'au dernier moment. J'étais confuse! et de plus j'avais les -yeux rougis... - -C'était une véritable petite manifestation que l'on organisait -en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs hôtes partir, et de -plus gros personnages que moi, par le train que j'allais prendre, -sans que M. Du Toit désorganisât sa journée et celle de ses amis; -il se contentait ordinairement de faire toutes ses politesses -après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement la très -ancienne opinion de sa femme à mon égard, et il me juchait sur un -piédestal; il y avait de l'affection, de l'admiration et jusqu'à -de la vénération dans toute son attitude envers moi; et il fallait -que j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant pour que -toute la compagnie ne me prît pas en grippe. - -Pendant les vingt minutes que dura cette collation, je fus -ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous ceux, ou qui -avaient une sincère amitié pour moi, ou qui voulaient faire la -cour aux maîtres de la maison, et il n'y eut guère que M. Juillet -à qui je ne dis à peu près rien; je le quittai, en lui serrant la -main comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à croire -que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à n'importe qui. - -Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la cour pavée, où -personne ne put monter pour nous accompagner jusqu'à la gare, -tant nous l'emplissions, la grosse nourrice, mes deux bébés et -nos bagages. Nous nous retrouvions sur la façade nord du château, -celle qui m'était apparue la première, du haut de l'allée en -lacets, le jour de mon arrivée. En remontant cette allée sinueuse, -je regardai du côté du château; je revis le dessin des douves, -des toitures, la lanterne, la cloche où avaient sonné des heures -que je n'oublierais plus, et, par delà , ces beaux lointains -vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par ma lucarne; et, -l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant à celle de mon -départ, je me sentis tout à coup étranglée et me remis à pleurer, -bien contente que personne n'eût pu nous accompagner dans la -voiture. - - - - -XIII - - -Ce que j'ai à dire de moi me confond. Mais j'écris l'histoire de -ma vie: quelle raison d'être pourrait-elle avoir, si ce n'est la -fidélité? - -Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfants, j'allais revoir -mon pauvre grand-père qu'on me disait mourant, j'allais retrouver -ma chère maman et ma grand'mère, mon mari que je n'avais pas vu -depuis plus de six semaines; et une idée dominait toutes celles -qui se formaient le long de cette perspective: c'était qu'en -quittant Fontaine-l'Abbé je n'avais rien dit à M. Juillet! - -A Tours où nous changions de train, mon mari nous attendait sur le -quai de la gare, afin d'arriver en même temps que nous à Chinon. -Je fus plus contente de le retrouver que je ne l'avais imaginé. -Il faut dire que j'avais été tourmentée pendant le trajet à la -pensée qu'il pouvait y avoir eu malentendu dans nos échanges -de télégrammes: quel embarras s'il ne se fût pas trouvé là , à -l'heure convenue! Il était là , et j'avais une véritable joie de -le revoir... Et puis, ma joie était formée aussi du grand bonheur -qu'il éprouvait à embrasser ses enfants. En nous installant tous -ensemble dans le compartiment du train de Chinon, je goûtai -l'impression heureuse d'être au complet, d'être en famille: papa, -maman, les deux petits, la nounou dont le plus jeune ne saurait -se passer, et les bagages comptés plutôt trois fois qu'une! -Impression bourgeoise entre toutes, humaine aussi, je le crois -volontiers, et bien plus profonde et plus stable que mainte -autre d'un ordre évidemment plus relevé, mais qui ne demeure pas -comme elle. Et sur ce modeste bonheur sain, passa, comme le vol -d'un sombre oiseau, le souvenir de ma dernière entrevue avec M. -Juillet. «Je ne lui ai rien dit!...» Mais qu'est-ce que j'aurais -pu lui dire? - -Faillir à mes devoirs était une éventualité qui ne m'effleurait -pas; et cela, non par oubli, non par négligence, indifférence, -mais par suite d'une inaccoutumance absolue à l'idée que commettre -une faute,--surtout de cet ordre,--m'était chose possible, à moi. - -Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison encore -inqualifiable avec M. Juillet, j'étais fière, et tout en écoutant -mon mari qui me parlait de la Dordogne d'où il arrivait, du -château dont il allait chaque année surveiller une aile construite -par lui, et des pâtés de foie gras qu'il avait mangés, je songeais -que, depuis que j'avais fait ce même trajet de Tours à Chinon, -avec lui,--car, n'est-ce pas? on compare toujours,--ce qu'il -m'était arrivé d'essentiel, eh bien! c'était d'avoir gagné un -ami, un ami infiniment cher, un ami avec qui il n'existait aucun -sujet de l'ordre le plus haut qui ne pût être abordé, et un -ami qui consentait à aborder ces sujets-là avec moi: et toute -la partie orgueilleuse de moi se gonflait de cette acquisition -et s'efforçait de la retenir, de l'accaparer pour la conserver -pure à mes yeux en la faisant intellectuelle. Bien des fois, -déjà , au couvent, on m'avait fait reproche sur un ton singulier -qui semblait admettre une indulgence cachée: «Vous êtes une -orgueilleuse!» Tous et toutes, chez nous, nous étions, au fond, -des orgueilleux. Et mes maîtresses, qui croyaient devoir me -blâmer de ce sentiment, savaient bien que le détruire en nous -est impossible, et que c'est à nous en servir qu'il nous faut -apprendre; et elles savaient probablement que, ce sentiment-là -nous manquant, c'était l'armature même de nos vieilles mÅ“urs qui -s'ébranlait. En attendant, ce sentiment-là était en train de me -jouer un singulier tour. - -Je trouvai, à Chinon, mon grand-père, en effet, très malade; -il ne quittait plus son lit; la vie s'était presque subitement -retirée de lui; l'année précédente il nous étonnait encore par -sa verdeur, et maintenant c'était un moribond épuisé. L'émotion -s'étalait à ce point dans toute la maison et jusque dans le -voisinage, que j'eus quelque honte de le remarquer, ce qui -prouvait que je n'étais peut-être pas à l'unisson. Étais-je -devenue une étrangère? Est-ce que, par hasard, je n'aimais plus -mon grand-père? Je ne pouvais m'empêcher d'observer que la -mort de mon père, fauché en pleine maturité et à la suite de -circonstances tragiques, n'avait pas donné lieu à un si grand -appareil douloureux: on avait paru lui en vouloir de quitter -la vie au milieu de sa course, tandis qu'on s'inclinait sans -arrière-pensée devant le cycle achevé du vieillard, mais alors, -en s'adonnant à tout le déploiement de deuil qui était de rite -dans nos familles. Et les rites sont faits pour les événements -normaux. Mon grand-père avait accompli toutes choses à leur -heure et régulièrement, et il mourait au terme ordinaire de la -vie. Mon père, lui, c'était un héros; il était mort à cinquante -ans, des chagrins de sa cause perdue, et ayant déjà livré pour -elle sa fortune; c'était aussi un téméraire. Et je m'imaginais -que M. Juillet, s'il eût été là , m'eût dit: «Il est juste que -les symboles de l'ordre soient particulièrement honorés et qu'un -secret instinct leur rende les hommages qui seraient dus aux -astres, par exemple, dont le parcours n'est jamais troublé; et il -est juste, en définitive, que l'insuccès ne soit pas récompensé, -si belle qu'ait été la tentative... etc.» Et il était, lui, -comme mon père et comme moi, en ma nature première, partisan des -tentatives, dussent-elles être malheureuses!... Pourquoi est-ce -que j'imaginais des paroles de M. Juillet jusqu'en présence de mon -grand-père mourant? Est-ce que les circonstances m'imposaient pour -ainsi dire sa pensée, son opinion? Ou bien était-ce la pensée de -lui qui me faisait ainsi interpréter les circonstances? - -Ma pauvre maman, dont on avait tant admiré le ferme courage lors -de la mort de son mari,--qu'elle aimait et admirait pourtant au -delà de tout,--perdait la tête en prévision de la fin prochaine de -son vieux père. Quant à ma grand'mère, elle représentait, à elle -seule, toutes les terreurs que pourrait inspirer la fin du monde. -Il fut heureux que mon mari se trouvât là , pour que quelqu'un dans -la maison eût son sang-froid, car au bout d'une seule journée, -moi-même, la belle raisonneuse, j'étais gagnée par la contagion, -mes nerfs étaient secoués par le frisson commun, et mes larmes -se mêlaient, sans répit, à celles de ma grand'mère, de maman, -des domestiques et de la touchante procession de bonnes gens qui -pénétrait librement par la porte ouverte. - -C'était un homme d'une intégrité absolue, qui disparaissait. Cette -idée se présenta tout à coup à moi parce qu'elle fut émise, dans -le corridor, par un monsieur quelconque, qui venait prendre des -nouvelles et qui ne semblait pas attacher d'autre importance à -un jugement pour lui sans doute quasi habituel. Mais un jugement -de cette sorte, je ne l'entendais plus jamais prononcer autour -de moi, à Paris. Qu'il correspondît ou non à la réalité, il -correspondait, dans la bouche du monsieur de Chinon, à un idéal -communément admis par les mÅ“urs du temps, et le prononcer était -tenu par tous pour le suprême hommage. Dans un certain monde, que -je connaissais, on n'osait plus, fût-ce par flatterie, balancer -autour de la dépouille d'un homme un encens de cette sorte-là . - -Est-ce que c'était un tel sujet, s'imposant à moi, qui me faisait -désirer de m'en entretenir avec M. Juillet? ou bien était-ce parce -que j'avais le trop vif désir de m'entretenir avec M. Juillet, que -j'imaginais et souhaitais un sujet de causerie aussi peu féminin -et qui n'était possible qu'avec lui?... - -Pour épargner aux enfants la vue des sinistres préparatifs -auxquels toute la maison était vouée, je les envoyais passer la -journée chez mes vieux amis d'autrefois, les Vaufrenard, dans le -parterre en terrasse et dans le clos du haut, où toute mon enfance -et une partie de ma vie de jeune fille s'étaient écoulées; et -lorsque j'avais un moment de répit, je courais les rejoindre. La -vue de ma petite fille en train de jouer aux endroits mêmes où -j'avais été, moi, petite fille, m'attirait d'une façon toute -particulière, Suzanne avait élu, d'instinct, comme moi autrefois, -sur la terrasse, le balcon de fer d'où l'on apercevait entre les -barreaux, à trois mètres en dessous, la vigne et la citerne;... -la vigne du vieux père Sablonneau, maintenant courbé en deux, -et la citerne au grand Å“il glauque, en face duquel j'avais tant -rêvé... Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes -arrachées, surchauffées et pourrissantes, s'exhalait alentour. -Ah! mon cÅ“ur et ma tête!... C'était là que j'avais conçu tant -d'espérances!... Peut-être, devant moi, ma fille commençait-elle -déjà , les mains cramponnées au balcon, à imaginer des chimères?... -Elle semblait captivée par les mouvements des araignées d'eau, -comme je l'avais été moi-même; elle avait, comme j'en avais eu, -des réflexions d'une puérilité rassurante, et cependant, quel -monde d'idées n'était-il pas en formation dans cette petite -tête?... N'était-ce pas moi qui, sous mes yeux mêmes, reprenais -mon élan, et de mon point de départ?... Le spectacle de la vie qui -recommence est aussi tragique que celui de la vie qui finit. - -Derrière moi, de l'autre côté des persiennes toujours rabattues -pour abriter le salon contre l'ardeur du jour, quelques notes -isolées au clavier du grand piano, où M. Vaufrenard, encore -aujourd'hui, essayait sa belle voix de baryton, maintenant -bien fatiguée... Mon Dieu! quelle source d'émotions que la -confrontation des divers moments de notre vie! C'est à ce piano -que j'avais éprouvé, après mes grandes joies religieuses, plus -fortes que tout, l'enivrement de la musique, mêlé à celui de la -dix-huitième année. Et une seule note: _la... la... la..._, et -le timbre, hélas! un peu fêlé de mon vieil ami, me dilataient le -cÅ“ur jusqu'à provoquer les larmes, comme jadis, un soir, à ce -même endroit exactement, les grosses gouttes d'une pluie orageuse -commençant à percer les feuillages... - -C'est à ce piano qu'était né mon amour imaginaire pour le jeune -homme qui me tournait les pages... celui dont le souvenir, à -Fontaine-l'Abbé, s'était superposé à celui de M. Juillet. - -Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en bois de -châtaignier, où il y avait toujours quelques pointes de fer -rouillé dont on redoutait à la fois la tache et l'écorchure pour -sa robe, je regardais le grand paysage de mon enfance à travers -les barreaux de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne: la -vigne... la citerne... la cheminée de troglodytes plantée comme -une borne dans le champ d'asperges..., puis les toits d'ardoise, -la plupart à pignons, des maisons du quai..., la Vienne..., les -grandes toues si paisibles..., l'île et ses peupliers..., et puis -au delà , la plaine bleue, qui, autrefois, me semblait immense... -Oh! si j'insiste, c'est que je ne peux me retenir de rappeler -toutes ces choses... - -Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce n'est pas -qu'elles soient en elles-mêmes si remarquables; ce n'est pas -seulement parce qu'elles sont mon pays, car d'autres endroits, -où je n'avais jamais vécu, m'ont donné des émotions proches de -celles-ci... Ce que ces choses-là me rappelaient, c'était un -temps de ma vie où il y avait sans cesse devant moi une espèce de -lumière, intense et magnifique, vers laquelle il me semblait que -je courais en m'élevant toujours!... Toute mon enfance, période -religieuse, période musicale, période amoureuse même, elle se -résumait en une seule idée: il y a quelque chose de sublime vers -quoi nous devons tendre. Il a pu se faire que j'aie confondu -parfois ce sublime avec mes désirs et même avec mes appétits -personnels, mais j'agrandissais ceux-ci, et peut-être que je les -ennoblissais un peu en pensant à mon sublime. Ce qu'on m'avait -appris ici, c'était la dignité de la personne humaine, c'était -notre vocation commune à atteindre un but plus élevé. - -Je me souvenais des paroles prononcées par M. Juillet, en -ces dernières vacances, et dont chacun des termes m'était -resté, à cause du dernier, qui avait résonné dans le salon de -Fontaine-l'Abbé, au grand scandale de quelques-unes: «Notre temps -a découvert une mine bien facile à exploiter; il va prendre, un -à un, tous les actes réprouvés par la morale évangélique, et -s'employer à les réhabiliter, systématiquement. C'est un procédé -puéril qui fera passer des esprits médiocres pour d'audacieux -génies. Il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit jeu. -Après quoi, il y a chances pour que la société soit transformée en -une étable à porcs.» Et, comme on s'exclamait à cette conclusion, -M. Juillet renchérit: «... En quelque chose de pire que cela! -dit-il, car le pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est -vil, tandis que nous serons immondes et en tirerons vanité!» - -Ah! jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet me possédait! Je -rappelle les petits événements de ma vie, je rappelle mes -heures de songerie et jusqu'à celles où je me remémorais mes -plus anciennes songeries, et je trouve sa pensée partout. Elle -est là , comme une présence réelle, lorsque je suis témoin des -derniers moments de mon grand-père, pour m'inviter à faire de ces -réflexions qu'elle seule, me semble-t-il, sait inspirer; elle est -là lorsque j'évoque un passé auquel elle fut cependant tout à -fait étrangère, comme si elle l'eût empli d'avance et à mon insu; -et toutes les fois que ma propre pensée tend à se hausser, c'est -la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont les paroles -prononcées par lui qui en fournissent la plus satisfaisante -expression! - -A mesure que les circonstances deviennent pour moi plus -solennelles, à mesure que je m'efforce davantage à la vie morale, -plus sûrement je me butte au seul homme qui ait mis une touchante -complaisance à me parler sérieusement des choses sérieuses, à -ressusciter en moi l'idéalisme de mon enfance, molesté et refoulé -par les exemples de la vie matérielle. A ce moment, ce n'est qu'en -m'abaissant, que j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer -la pensée de M. Juillet. - -Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier ou, tout au -moins, de m'inspirer quelque scrupule d'une si constante assiduité -imaginaire près d'un homme, mon séjour à Chinon me rapprochait -encore de M. Juillet. Même au côté de mon mari, même au milieu -de tous mes vieux amis d'enfance, même sous les yeux de ma -grand'mère et de maman, et jusqu'en face de la mort qui pénétrait -dans notre maison, je portais avec une audace ou une innocence -déconcertantes,--franchement, je ne sais pas encore aujourd'hui si -c'était l'une ou l'autre,--je portais la pensée de M. Juillet. - -Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me cacher à moi-même -la nature d'une telle obsession. Je savais que j'aimais. Oui. -Mais le mot n'avait pas été dit. Je n'en avais pas même, à part -moi, prononcé les syllabes, petit acte qui imprime à la chose une -sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait à mes yeux, son -beau caractère, le rangeaient pour ainsi dire hors du champ de mon -jugement. - -L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre livrée, adopte nos -couleurs. On ne sait pas jusqu'à quel point ni pendant combien -de temps il peut être inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se -révèle en dévoilant ses attributs véritables, il peut impunément -nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher des -lamentations: c'est trop tard, il est chez lui. - -Quelques jours après la mort de mon grand-père, la maison ne -pleurait pas plus qu'avant l'événement, les larmes étant taries; -mais grand'mère ne tolérait que des pensées pieuses, entremêlées -tout au plus de souvenirs de famille relatifs au cher défunt. Je -l'étonnais et l'édifiais par le nombre des belles réflexions sur -la mort que j'étais capable de citer. - ---Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune fille, dit ma -grand'mère, qui donc t'a appris tout cela? - -Mon mari croyait que j'avais lu les livres de piété dont il -m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal à l'aise. Mon -premier mouvement fut de nier: «Non, non, je n'ai seulement pas -lu les petits livres...» En effet, malgré l'envie de les lire -que m'avait donnée un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus, -et d'autre part, mes sentences j'étais plus fière de les tenir -de M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose me gêna dans -l'aveu que j'allais en faire. Et cette gêne persista et grandit. -J'éprouvais un vif besoin de dire la vérité. Mon mari s'étant -absenté peu après, je confessai à ma grand'mère: - ---Tu sais, les belles choses en question: je n'en aurais jamais eu -connaissance sans monsieur Juillet... - -Et ma grand'mère me demanda de lui parler de M. Juillet. - -Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement que je pus... -Ma grand'mère m'écoutait avec attention; tout à coup elle me dit: - ---Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien là ta nature... Il -faut de la modération, ma fille, ne l'oublie pas, même dans le -goût du bien! - -J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots, les observations -de ma grand'mère, et j'aurais pu être accablée par celle-ci. -Mais pas du tout. J'avais eu un si extraordinaire plaisir à -confesser que j'étais ornée par l'enseignement de M. Juillet, -que cette joie ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée -m'était venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance à -parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman; mais soudain, -une autre idée avait pris la place, à savoir que je purifiais ce -sujet, au contraire, en y touchant en présence de ma grand'mère -et de maman!... Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur -les personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais -pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience si elle -s'alarmait: «Monsieur Juillet? mais je parle de lui à cÅ“ur ouvert -avec ma grand'mère, avec maman!» Sophismes, petites lâchetés, -subtilités d'un esprit qui ne va plus droit son chemin. - -Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux observations -de ma grand'mère dont la grande perspicacité m'effrayait, je -pensai éprouver du bien en m'épanchant devant maman toute seule, -parce que son esprit était beaucoup plus simple et n'allait pas -chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre maman toute seule, -je m'offris le plaisir d'étaler ce que j'avais retenu de plus -magnifique de l'enseignement de M. Juillet. Maman, l'indulgence et -la bonté mêmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperçus qu'elle -suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet. - -A la fin, elle me dit: - ---Ma chère enfant, au lieu de parler si bien, tu ferais mieux de -penser avec recueillement à l'âme de ton pauvre grand-père. - -Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle me la citait -parce qu'elle ne trouvait rien à me dire elle-même, et parce -qu'elle jugeait qu'il fallait absolument que quelque chose d'un -peu sévère me fût dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus toute -glacée. - -Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais diminuée dans -l'esprit des deux femmes que je respectais le plus; leur jugement -me parut comme une divination. Peut-être voyaient-elles en -moi mieux que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux -que moi les suites de mon état présent? Leur susceptibilité -de femmes honnêtes me stupéfia: «Pour avoir à un tel degré le -sens d'une déviation possible de la ligne, m'eût dit M. Juillet -lui-même,--car il avait quelquefois abordé de pareils sujets -devant moi,--quel long exercice, quel séculaire entraînement -de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles eussent dans -leurs chastes muscles!...» Oui, je me souvenais parfaitement des -expressions employées par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parlé -si bien. - -Et ce fut la première fois que ma fierté native se sentit -atteinte. C'était une mortification pour moi excessivement -douloureuse. Elle eût peut-être enrayé la marche du démon qui me -possédait, si, pendant le reste de mon séjour à Chinon, on ne -m'eût un peu trop étroitement persécutée. - -Ma grand'mère avait cru remarquer que je ne faisais pas montre -d'une grande piété à l'église, que je suivais mal les offices, -regardais devant moi en ayant l'air de rêver; que Suzanne -n'avait pas du tout l'attitude d'une enfant habituée à assister -régulièrement à la messe;--la nourrice n'avait-elle pas commis -l'imprudence de dire, à la cuisine, qu'il lui arrivait quelquefois -à Paris de manquer la messe? - ---Maman elle-même, qui n'avait, certes, aucun esprit -d'inquisition, s'avisa de me prendre en flagrant délit de -négligence, un jour de jeûne! Et pendant une courte absence de mon -mari, elle frappa à la porte de ma chambre, un soir, et me trouva -bien tôt couchée: - ---Déjà ! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prière? - -Je croyais, franchement, être restée très fidèle à tous mes -devoirs religieux,--la prière du soir exceptée;--mais je -pratiquais, c'est certain, une religion de Paris, ou du moins de -beaucoup de Parisiens, un peu relâchée, une religion qui m'avait -moi-même scandalisée lors de mon arrivée à Paris, mais qui, peu -à peu, s'était rachetée, par contraste avec l'absence complète -de religion chez la plupart des gens qui m'entouraient. Ah! je -savais par cÅ“ur cent textes moraux et édifiants, oui, constataient -grand'mère et maman, mais la pratique de ma religion, non, je ne -la connaissais plus. - ---Et alors, qui donc, je te le demande un peu, l'enseignera à ta -fille?... - -Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans leurs -remontrances une petite guerre engagée à un autre propos, j'avais, -dans ce temps-là , la conviction de comprendre, moi, la religion -mieux qu'elles, parce que je la contemplais des hautes altitudes -et du point de vue savant où un homme comme M. Juillet, ancien -normalien, agrégé, docteur, etc., imbu de toutes les connaissances -modernes, se plaçait pour proclamer hardiment et en plein Paris -la grandeur du catholicisme. La manière humble et docile de mes -bonnes femmes assurément était la meilleure. Mais je vivais à -Paris, où elles m'avaient envoyée, et j'avais l'esprit disloqué -par des mondes où bien d'autres ont perdu complètement leur foi; -et je subissais, comme toute femme, des influences... Eh bien! -qu'est-ce qu'elles auraient dit, si j'avais subi celle de mon mari -et de sa famille?... - -De telles escarmouches, dont j'apprécie très bien aujourd'hui -l'intention généreuse et la fin excellente, mais qui n'étaient -peut-être pas très adroites, m'irritèrent. Les procédés indirects -ont toujours produit sur moi des résultats opposés à ceux qu'on en -attend. Mais les procédés de maman et de ma grand'mère n'auraient -rien été encore s'ils n'avaient paru se mêler à un concert formé -de toutes nos voisines et amies, qui s'éleva tout à coup pour -célébrer, au moyen de cent soupirs, réticences et expressions -ambiguës, ce qu'on appelait «mon deuil élégant». - -La vérité était que mon deuil ayant été commandé à Chinon, et -bien que ce fût chez une couturière pour qui maman et grand'mère -ne tarissaient pas d'éloges, je m'étais toutefois un peu méfiée -de son talent, et, afin de m'épargner l'achat d'une nouvelle -robe de deuil à Paris, j'avais manifesté par trois visites chez -la couturière mon souci d'avoir une robe bien faite. Ces trois -malheureux essayages, au lendemain de la mort de mon grand-père, -et, si je me souviens bien, deux retouches postérieures à la -cérémonie des obsèques, avaient été très commentés dans le -quartier. Ma robe n'était ni plus ni moins qu'une robe de deuil, -sans la moindre fantaisie, sans la plus mince atténuation à -la rigueur classique. Je ne pense pas nuire aujourd'hui à la -réputation de la couturière si estimée de ma famille, en disant -que sa robe, malgré essayages et retouches, n'allait pas très -bien; mais c'est le deuil même qui, paraît-il, m'allait bien, -comme il va généralement aux blondes et à celles dont les -cheveux sont mal contenus sous le crêpe du chapeau. Mon mari, -sans arrière-pensée, croyant plutôt être agréable à tous comme -à moi-même, avait eu l'étourderie de dire: «Le deuil lui va à -ravir...» On avait haussé les épaules, et il s'était attiré par là -des remarques désobligeantes. Commérages, avis détournés, souci -trop zélé de mon bien, tout cela n'aboutissait qu'à me piquer et à -me détourner de la pensée de ma petite ville, des miens et de tout -ce que mes souvenirs de jeunesse ou d'enfance eussent pu offrir -pour moi de salutaire. - -Le comble me fut servi par madame Vaufrenard. - -Madame Vaufrenard, dont le mari avait jadis chanté à l'Opéra, qui -avait habité cinquante ans Paris avant de venir à Chinon, et qui -n'était pas exempte de péché, me glissa dans l'oreille, peu avant -mon départ: - ---Jolie comme vous êtes, ah! il faut profiter de la vie, mon -enfant!... - -C'était complet. Celle-ci, différente pourtant de toutes -les autres, croyait, comme les autres, que j'étais appelée -irrévocablement à manquer à mes devoirs, et elle m'engageait -ouvertement à le faire. - -Eh bien! si quelque avis eût dû contribuer à me retenir dans le -droit chemin, c'eût été celui de madame Vaufrenard! - -Les autres m'avaient exaspérée, mais sèchement, en me laissant -un goût secret de réaction contre leur puritanisme grincheux; -celui-là me fit pleurer pendant une demi-journée, pleurer de -découragement, de désespoir et de rage. - -Mes larmes furent à la fois bien et mal interprétées. Maman y -vit, au moment de mon départ, une explosion un peu tardive, mais -touchante, du regret de son pauvre père; grand'mère y reconnut -l'effet des sages conseils à moi si fréquemment prodigués, -durant mon séjour, et qui opéraient enfin, en produisant dans -ma conscience une grande confusion. L'une et l'autre, en somme, -furent satisfaites, d'elles-mêmes, tout au moins, plutôt que -de moi, car, depuis que j'étais «parisienne», comme elles -disaient, il y avait bon gré mal gré un voile entre nous; elles -le sentaient; je le sentais aussi; ni elles ni moi ne voulions le -voir, mais nos mains en se tendant s'empêtraient dans son tissu -impalpable et pourtant réel. - -Étais-je donc si changée? Mais, lors de mes précédentes visites -à Chinon, malgré mille nuances disparates, aucune différence -essentielle ne nous avait séparées... Étais-je donc si changée?... - - - - -XIV - - -Pendant le trajet du retour à Paris, mon mari me confia un ennui -dont il n'avait pas voulu m'entretenir sous le toit de mes -parents, «parce que les murs, dit-il, surtout en province, ont -des oreilles.» Et sa confidence me fut une explication de la -lettre alambiquée qu'Albéric Du Toit avait écrite à sa mère et -que la bonne madame Du Toit m'avait lue et relue dans le potager -de Fontaine-l'Abbé: la lettre annonçant, à mots couverts, qu'il -se passait à Dinard quelque chose «de triste ou de gai, c'est -comme on l'entend», et dont on reparlerait sans doute plus tard, -la lettre qui avait fait croire à madame Du Toit qu'il s'agissait -enfin d'une grossesse d'Isabelle. Ah! non, il ne s'agissait pas -d'une grossesse d'Isabelle; il s'agissait hélas! de la malheureuse -Emma, ma belle-sÅ“ur, qui avait traîné la maman Serpe, avec ses -chiens, jusqu'à Saint-Lunaire, tout proche de Dinard, et qui -«s'exhibait,» m'apprit mon mari, chaque jour, sur la plage ou -aux Petits Chevaux, en compagnie «d'une bande de gamins». Les -gamins, c'étaient des petits jeunes gens de dix-sept à vingt -ans, la plupart «d'excellente famille», selon l'expression -consacrée, et de si bonne famille que le père de l'un d'eux, un -monsieur fort connu, était venu en personne arracher son fils à -la compagnie, lui tirer les oreilles en public et non sans avoir -laissé entendre quelques paroles peu flatteuses pour la belle -qui le retenait, parmi lesquelles le mot «quadragénaire» était -le moindre. C'est cette aventure qui avait fait tapage à Dinard -où la famille du jeune homme était en villégiature; et c'est ce -potin de plage qu'Isabelle qualifiait de «triste ou gai, c'est -comme on l'entend.» Les Voulasne, il est vrai,--mon mari l'avait -exigé d'eux,--depuis beau temps ne voyaient plus Emma. Mais, -incapables, à force de mollesse, de soutenir une attitude adoptée, -si Emma se fût présentée chez eux, ils ne lui eussent opposé ni -un mot, ni un geste pour l'inviter à rebrousser chemin. Emma, qui -les connaissait bien, poussée d'ailleurs probablement par quelque -ami imberbe, mais ravie de faire une bonne niche à son frère, -aborda, sur la plage de Dinard, le feu du scandale fumant encore, -les Voulasne qui s'y promenaient avec leurs deux filles et leur -gendre. Et les Voulasne, une heure durant, leurs deux filles et -leur gendre se promenèrent avec Emma sous l'Å“il de la galerie, -s'assirent à côté d'Emma, prirent le thé avec elle. Mon mari, qui -trouvait bon tout ce qui venait des Voulasne, était outré, cette -fois. Il reniait ses cousins; il traitait Albéric de tous les -noms. Déshonoré par sa sÅ“ur quant à lui, il se disait achevé par -sa famille et jusque par «cette poule mouillée de jeune Du Toit». -Le plus remarquable de l'affaire se trouvait être que les amis des -Voulasne à Dinard: Lestaffet, Baillé-Calixte, et jusqu'à Kulm, le -divorcé récent qui venait de lâcher sa femme avec deux grandes -jeunes filles, après vingt ans de mariage, enfin tous ceux que -j'avais vus, chez les Voulasne et ailleurs, défendre la liberté -des mÅ“urs et proclamer la sainte loi de l'amour, se montraient -les plus indignés de l'invraisemblable indulgence des Voulasne. -Rétrospectivement, mon mari s'échauffait à la pensée qu'une -semaine plus tôt il se fût trouvé à Dinard, lui, au milieu de ces -événements. - ---Mais, disais-je, vous les auriez prévenus ou atténués!... - ---J'aurais tué Emma! faisait-il tout bas, en étranglant entre ses -doigts ses deux genoux accolés. - -Il était consterné par ce triste épisode de la vie désordonnée de -sa sÅ“ur. Les Voulasne s'en trouvaient atteints; ils avaient encore -une fille à marier. - ---Ne l'oublions pas! disait-il. - -J'essayais d'apaiser les idées de mon mari qui se soulevaient à -ce propos, outre mesure, et je me rappelle que, ne sachant quel -sujet de conversation opposer à celui-ci, je hasardai quelques -réflexions sur les dames de Chinon qui formaient, en effet, assez -violente antithèse avec celles que nous inspirait ma belle-sÅ“ur. - ---Ces femmes-là ont leurs travers, leurs ridicules, dit-il, il en -faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout, plutôt qu'une femme -sans pudeur!... - -Quand nous sommes attristés, il vaut mieux échanger notre sujet -de tristesse contre un autre, que prétendre nous égayer. Je lui -parlai de mon frère. Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant -vu ce pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion des obsèques, -pendant les quarante-huit heures de congé qu'il obtint; et, de -ces deux journées, j'avais gardé un souvenir désolé. Faute de -pouvoir se procurer une situation sérieuse, Paul continuait à -être un sujet d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit -qu'il avait à Tours une liaison et deux petits enfants sur les -bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille charge? Depuis -l'échec de ses études de droit à Paris, on l'avait placé, sur sa -demande, dans une maison de commerce où il ne recevait que des -appointements dérisoires, mais où du moins l'on n'exigeait de lui -rien qui dépassât ses capacités, c'est-à -dire peu de chose. Ce -qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en revoyant mon frère, -c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement déclassé. Ah, Dieu! si -mon père eût vécu et vu cela! En sept ou huit années de ce régime, -Paul avait perdu tout le fruit de son éducation; il était épais, -ignorant, commun; c'était un grand gaillard, vigoureux, fort, -avec des mains de manÅ“uvre, des vêtements d'ouvrier endimanché; -il était préoccupé uniquement de faire de l'entraînement à -bicyclette, nullement malheureux d'ailleurs, en apparence, mais -pour moi plus pitoyable que s'il eût souffert de son sort. - ---Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous voyez, il est -bien rare qu'il ne se trouve au moins un membre à ne vous faire -que peu d'honneur. - ---Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque chose de -relâché. - -Comme la plupart des hommes, il dénonçait le «relâchement» toutes -les fois qu'il en était directement atteint. Hormis ces cas, il -y voyait une sorte de progrès dans la douceur et la facilité des -mÅ“urs. Si Emma n'eût pas été sa sÅ“ur, ni les Voulasne ses cousins, -il eût trouvé très «farce» l'épisode de Saint-Lunaire; si mon -frère ne lui eût tenu d'assez près, il m'eût débité à propos de -mon frère un petit discours que j'imaginais bien: Paul était -des premiers touchés par l'air nouveau; Paul appartenait à une -génération que ni ma famille ni moi ne saurions comprendre, à -une génération appelée à porter son activité non sur des idées -creuses, mais sur les innombrables applications de la science, sur -les grands mouvements modernes, enfin sur les sports qui créeront -des industries insoupçonnées, à une génération pas du tout plus -dépourvue d'intelligence ou de mérite que les précédentes, mais -différente, tout simplement, et qui ferait preuve de valeur -et de courage, comme ses aînées, on le verrait avant peu. Ne -commençait-on pas à parler de voitures se mouvant automatiquement? -Quel bouleversement prochain dans le monde! etc., etc... Mais -Paul tenait de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger -que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait jamais rien -fait au collège, rien fait comme étudiant, qui n'était apte en -définitive qu'à mouvoir les pédales d'une bicyclette. Et, en -conclusion, mon mari formulait que ce qui avait manqué à Paul, -c'était l'autorité énergique d'un père trop tôt disparu, de même -qu'à l'éducation d'Emma, disait-il en soupirant avec une tristesse -et une conviction véritables, «il a manqué la volonté d'un homme». - - * * * * * - -J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit mot à -Fontaine-l'Abbé, pour avertir madame Du Toit qu'elle eût à me -donner désormais de ses nouvelles à Paris. Nous n'étions pas -rentrés depuis deux jours, qu'à ma grande surprise on m'annonce, -après déjeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait -ordinairement la campagne qu'à la Toussaint; nous n'étions qu'à la -fin d'octobre. Madame Du Toit m'embrassa, tout émue, en me parlant -de mon grand-père. Mais elle ne connaissait point personnellement -mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait en songeant qu'elle -venait me parler de l'aventure de Saint-Lunaire, de ses suites -sur les trop faibles Voulasne, et sur Albéric, gagné par leur -extraordinaire apathie. - -Et en effet, aussitôt après les condoléances, cette triste affaire -déborda de toutes parts. Elle la tenait d'un témoin, d'un ami sûr. -M. Du Toit, par bonheur, ignorait tout encore. On espérait que, -dans son entourage, le bruit serait étouffé. - -Nous ne nous privions point, habituellement, madame Du Toit et -moi, en échangeant nos tristesses de famille, de parler des -chagrins qu'Emma causait à mon mari. - ---Je n'ai plus de fils, s'écria madame Du Toit: il est digne -de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne pas venir à -Fontaine-l'Abbé et de rester avec eux cacher sa honte!... Et que -pense de cela votre mari, ma chère enfant? - ---Mon mari, il m'a dit que s'il avait été là , il aurait tué sa -sÅ“ur... - ---Où est-il? où est-il? s'écria madame Du Toit, en se levant de -son siège, je veux le voir, je veux le féliciter... Il y a donc -encore des hommes capables de faire respecter avec énergie les -convenances!... Mais, dites-moi, et ses cousins Voulasne pour qui -il a tant de complaisance?... - ---C'est la première fois que je le vois d'une juste sévérité -contre les Voulasne. - -Madame Du Toit fut très satisfaite de l'entretien qu'elle eut avec -mon mari. Ils échangèrent leurs vues sur la famille en général et -sur le cas présent. Elle connaissait peu mon mari; elle ne lui -croyait point des opinions aussi saines. Ses cousins, sa sÅ“ur, -et le fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps, avaient -beaucoup nui à mon mari chez les Du Toit, et dans la proportion -même où ils m'avaient servie, moi, en me faisant, par contraste, -si intéressante et un peu victime. - ---Il est très bien, tout à fait bien, votre mari! me dit-elle, -quand il nous eut quittées. - -Et elle ajouta: - ---Mon enfant, les oreilles ont dû vous tinter... - ---... Me tinter?... pourquoi?... - ---Parce qu'on a joliment parlé de vous, à Fontaine-l'Abbé, après -votre départ!... Oui. J'ai peut-être tort de vous dire cela; je -ne vous le dirais pas si je ne vous savais la plus sérieuse et la -plus honnête femme du monde... et si je ne vous savais la femme de -monsieur Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant innocemment, je -crois que vous avez laissé à mon mystérieux neveu une impression -qui l'a, pour un temps, rehaussé dans mon estime... Admirer une -femme comme vous, ma petite amie, cela prouve, chez un garçon, -qu'il a encore quelque chose de sain dans le cÅ“ur... - -Ma gorge se serra. Mon cÅ“ur semblait vouloir faire éclater ma -poitrine. Je me mis à rire pour faire diversion. - ---Ah! bien, dis-je, ce serait la première fois, je suppose, que je -laisse une impression derrière moi!... - ---Oh! oh! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la coquetterie de -vous retourner... Mais, abandonnons cela. D'ailleurs, j'ai une -idée, ajouta-t-elle en me menaçant du doigt, comme une enfant: si -vous devenez dangereuse, je vous ferai désormais surveiller par -votre mari... Ah çà ! dites-moi, monsieur Serpe viendra bien dîner -à la maison, j'espère?... - ---Il en sera très flatté, très heureux... - ---Vous comprenez, ma chère petite amie, ne pas vous avoir à dîner -cet hiver après l'enchantement que nous a causé votre présence à -Fontaine-l'Abbé, non, c'est impossible. - -Et, confidentiellement, en s'abritant de la main un coin de la -bouche: - ---Un qui est amoureux de vous, savez-vous qui?... C'est monsieur -Du Toit!... Je vous en fais la confidence. Je ne suis pas jalouse. - -Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez fait pour -donner quelque attrait pour moi à sa visite, elle se remit à me -parler de son fils, et me parla de lui pendant une heure. Elle -m'avoua qu'elle avait quitté la campagne parce qu'elle ne pouvait -y vivre sans le voir. - -Cette visite me laissa étourdie, et comme enivrée. - -Je me souviens qu'il faisait une splendide journée d'automne; -les persiennes étaient à demi fermées, l'air était doux; je -me laissai tomber dans un petit fauteuil bas; je couvris mes -paupières avec mes doigts, et je regrettai Fontaine-l'Abbé... -J'entendis le murmure de l'eau, je vis la trouée dans les arbres, -les pelouses inclinées, et l'allée couverte où il y avait depuis -soixante ans un rouleau de pierre... De tout ce que m'avait dit -madame Du Toit, que demeurait-il en moi? La pauvre femme m'avait -encore une fois prise à témoin de ses tristesses. Ordinairement, -j'y compatissais... Allons! allons! il faut avoir le courage de -dire qu'aujourd'hui je plaignais ma chère vieille amie, mais que -de toutes ses paroles mêlées, une seule m'intéressait, celle qui -m'avait produit l'effet d'une grande main vigoureuse pénétrant -dans ma poitrine et me pressant le cÅ“ur: «Je crois que vous avez -laissé à mon neveu une impression...» - -J'écartai mes mains de mes yeux; je regardai la pièce où je me -trouvais, les objets qu'elle contenait, et le beau jour doré qui -entrait entre les lames des persiennes, et tout parut transformé -pour moi. - -Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une chose pareille? - -Parce que, comme elle avait pris la précaution de l'exprimer -elle-même, parce que j'étais «la plus sérieuse et la plus honnête -des femmes», parce que j'étais, moi, tellement insoupçonnable, que -l'on pouvait impunément, à moi, dire une chose pareille!... - -Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il est vrai, -que désormais elle me ferait surveiller par mon mari. Cela -m'avait, dans l'instant, un peu remuée, parce que le nom de mon -mari prononcé à propos de M. Juillet, pour la première fois, -communiquait une sorte de consistance à une chose qui pouvait -n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même, en moi seule... Et -cette idée de «surveillance» évoquait en moi celle de culpabilité, -jusqu'alors étrangère... Quant au fait lui-même: que désormais -mon mari m'accompagnât ou non chez madame Du Toit, en quoi -m'importait-il? Je n'avais pas l'intention de mal agir. - -«Les oreilles ont dû vous tinter?--Pourquoi?--Parce que... etc.» -Oh! musique des mots qui font naître en nous une pensée douce! -Quelle rumeur en moi à présent! Je n'avais rien éprouvé, rien, -jamais, jamais, de comparable à cela. J'avais eu un amour, étant -jeune fille, pour un homme qui ne s'en était pas douté et qui, -lui, ne songeait nullement à m'aimer. Et puis c'était tout. Et il -se pouvait qu'un homme eût reçu de moi une impression!... Oh!... -Et quel homme!... lui!... - -Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec un cÅ“ur si enclin -à aimer, pardonnez-moi! - -Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis fidèlement par -où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez-moi! - -C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. Vous avez mis -dans l'amour trop de douceur!... Douceur, douceur! ce mot me -revient sans cesse... Nous en avons tant besoin!... Mon Dieu, -pardonnez-moi! - -Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser même, mais je me -rappelle que jamais mon cÅ“ur n'avait été ému à la caresse d'une -idée comme celle-ci: «Il y a un homme qui pense à toi tendrement.» -On ne peut rien imaginer de comparable à cette idée-là . Quand -elle pénètre en nous, c'est comme un fer rouge qui nous brûle la -poitrine, et qui cependant nous fait crier de bonheur. Ou bien -c'est un fluide sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature -de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est toute changée. -Nous ne nous reconnaissons plus. Mais notre âme s'échauffe et -s'exalte pour les mêmes causes qu'auparavant;... ce qui nous -leurre. Il se fait en nous un mélange de tout le connu avec -l'inconnu... C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon -Dieu!... - -Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude, qu'une -lueur de raison me revint. C'était en souriant que madame -Du Toit m'avait parlé de son neveu! elle n'attachait pas la -moindre importance aux quelques mots prononcés par elle; en les -prononçant, il est très probable qu'elle pensait à autre chose; -elle pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi, -encore et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement parler -d'Albéric... Si son neveu eût témoigné un sentiment sérieux en ma -faveur, madame Du Toit était une femme d'un trop grand sens pour -me le rapporter... Cela n'eût pas été conforme à sa manière. Il ne -fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit à ce propos. -En me résignant à cette interprétation, je sentis se dissiper mes -dernières fumées; j'éprouvai un soulagement, un allégement, la -sensation de me vêtir de linge propre et frais. Mais je gardais le -souvenir d'avoir passé par un état auquel je ne trouve point de -nom. Je sortis avec mes enfants, comme à l'ordinaire. - -Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant la visite de -madame Du Toit. J'avais reçu une violente secousse, oui, mais, -me retrouvant après coup sur mes deux pieds, je me sentais plus -d'aplomb que jamais. - -La première fois que je revis madame Du Toit, elle ne me dit pas -un mot concernant le sujet qui m'avait bouleversée. Mais, pendant -tout l'entretien que j'eus avec elle, je ne cessai de remarquer -qu'elle ne me parlait pas de ce sujet... Il est vrai qu'elle -venait de recevoir une longue lettre d'Albéric et une aussi de sa -belle-fille, «très gentille», me dit-elle. Ils étaient à Rome, -après avoir séjourné à Naples, visité Ischia, Capri, Sorrente, -Amalfi et les ruines des temples de PÅ“stum; ils décrivaient le -Vatican, le Colisée, la campagne unique au monde. Enfin, ils -pensaient à lui écrire. - -Après trois semaines de silence, après qu'elle avait pu croire -son Albéric perdu pour elle à tout jamais, cette lettre longue, -où Albéric ne marquait même pas qu'il avait négligé d'écrire, -et où il était si apparent qu'il n'avait songé ni à écrire ni -à s'excuser, la comblait de joie. Elle oubliait tout. Je crois -qu'elle pardonnait aux Voulasne et d'avoir serré la main d'Emma -et d'avoir enlevé Albéric, pour la seule raison qu'elle recevait -aujourd'hui une longue lettre. Les choses sont ainsi faites; -elles favorisent les vauriens, trop souvent, constatons-le. Une -grosse faute commise, et puis réparée, de combien de petites ne -couvre-t-elle pas la trace? - -Les Voulasne n'étaient pas des gens à calculer les suites -de leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans motifs de -qualité bien choisie, et ils avaient une chance que l'on prétend -n'appartenir qu'aux ingénus. Bousculés, rudoyés même par leurs -amis, menacés d'une rupture complète avec les Du Toit, ils -entreprenaient assez lâchement ce voyage, puis le prolongeaient -au delà du terme habituel de leur rentrée, laissant à leurs amis -le temps de regretter la commodité de leur maison; et il n'y -avait pas jusqu'au naïf cynisme de leur conduite qui ne leur -valût l'avantage d'être ménagés, et, par exemple, dans la maison -Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les désirait, les uns pour -eux, les autres pour le jeune ménage qu'ils captaient; et puis, -n'avaient-ils pas en somme procuré un beau voyage à Albéric! - -M. Chauffin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit donner dès -les premiers jours de décembre une soirée dans le genre de celle -qui m'avait initiée à leurs goûts, aux débuts de mon mariage. -Mais, cette fois-ci, mon mari ne monta pas sur le tréteau de -ses cousins. Il n'y monta pas parce qu'il était invité à un -prochain dîner chez les Du Toit. Non, je n'eusse jamais cru que -l'invitation chez les Du Toit pût être d'un effet si prodigieux -sur mon mari! Quelle que fût sa soumission à ses cousins -Voulasne,--un peu moins aveugle toutefois depuis l'épisode de -Dinard,--quelle que fût sa vieille crédulité en un monde neuf -qui avait la prétention de se créer autour de lui, et qui par -cent côtés le retenait, rien, rien ne lui pouvait procurer plus -d'orgueil que le fait d'être introduit dans un monde d'esprit -traditionnel, rigoriste, ennuyeux même et d'une insoupçonnable -honorabilité. Il n'avait pas, aux premiers mois de son mariage, -sacrifié à sa jeune femme la petite scène avec le kanguroo -boxeur, mais il en sacrifiait une analogue aujourd'hui à l'honneur -de bientôt dîner chez le président Du Toit. - -Madame Du Toit, invitée à cette soirée, y vint avec son mari. -Cette soirée, composée de pantalonnades qui n'égaieraient pas les -enfants de nos jours, consacra d'une manière officielle l'oubli -de l'acte commis sur la plage de Dinard; elle nettoya le passé. -M. Du Toit, demeuré ignorant de ces potins inscrits sur le sable, -contribua par sa présence à ce lavage. Voulasne, gros, gras, -pléthorique, doré comme un oignon par le ciel méridional, crevant -sa peau de toutes parts, l'Å“il d'un bébé, la bouche ouverte et -bavant d'allégresse, allait de l'un à l'autre, interrogeait: - ---Avez-vous lu le programme? - ---Mais certainement! Très curieux... plein de promesses... - ---Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes? - -Et les femmes d'ajuster leur face-à -main, les hommes leur monocle. -Le bon Gustave se tordait de rire: - ---Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a le clou... Le -clou est entre les lignes!... - -Henriette, boubille, étourdie, toujours jeune, souriante à tous, -émerveillée que la vie fût si facile et les gens si bons, croyait -à deux choses: elle croyait qu'il était impossible que l'on -s'amusât nulle part aussi bien que chez elle, et elle croyait que -M. Chauffin possédait du génie. - ---Il y a un clou? lui demandait-on. - ---Chut! chut!... Mais ce que je puis vous dire, c'est que monsieur -Chauffin a eu une idée!... - -Le «clou» était planté dans le jardin d'hiver, cela semblait -probable, car les portes en étaient tenues hermétiquement closes. - ---Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu la tête!... - ---Et comment est-elle? - ---Ah! vous êtes prise! me dit-il, vous aussi, comme moi. Dire -qu'il suffit de fermer une porte et de laisser soupçonner qu'elle -s'ouvrira, pour intriguer les plus rebelles!... - ---Mais, la tête, la tête?... - ---Oh! dit-il, c'est simplement que l'on attend le départ de mon -oncle et de ma tante Du Toit pour ouvrir ces portes... - ---En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en même temps qu'eux... - ---Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il, d'un ton -qui m'invitait à achever sa pensée en y ajoutant le souvenir de -Fontaine-l'Abbé, le souvenir de la voiture dans la cour pavée, de -la voiture s'éloignant par la route en lacets... - -Et il me sembla à ce moment que tout en lui confirmait ce que -m'avait rapporté sa tante. Je ne parlai plus de partir, même -quand monsieur et madame Du Toit se retirèrent. - -Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une exclamation -d'enthousiasme s'échappa de toutes les poitrines. - -Au milieu de cette pièce, on avait creusé pendant les vacances -une piscine, non pas très vaste, à la vérité, mais profonde. Le -gargouillement de l'eau la signala à ceux qui, comme moi, ne -virent tout d'abord que le dos et les épaules des plus pressés. -Puis, tout à coup, un immense éclat de rire, suivi de «Oh!» de -«Ah!», de chuchotements, d'appréciations, de commentaires à -l'infini. Me faufilant, me haussant sur les pieds, je reconnus -d'abord M. Chauffin, costumé en gardien du Jardin d'Acclimatation -et qui récitait un boniment; il désignait, d'une sorte de harpon, -deux gros paquets, noirs et gluants, mobiles, apparus, disparus, -barbotant dans la piscine à grand bruit. Ces paquets simulaient -évidemment des otaries; ces otaries, c'étaient Gustave Voulasne et -sa fille Pipette!... - -Voulasne et sa fille Pipette, jambes accolées, chacun, dans une -gaine terminée en queue de poisson, les bras pliés, fixés aux -flancs sous un maillot de caoutchouc, les mains gantées de même -matière, seules libres, en guise de nageoires, la tête en un -bonnet de bain, le visage étouffé sous un masque d'arlequin noir -et moustachu, plongeaient à qui mieux mieux, se redressaient d'un -fougueux élan, s'agrippaient le plus malaisément possible à la -margelle, où tous les deux venaient s'ébrouer à l'envi, soufflant, -crachant, inondant les spectateurs dont on voyait les uns défendre -avec rage leur plastron, et les autres, par galanterie, s'exposer -à recevoir bénévolement l'haleine emperlée de l'intrépide et -irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait à tous curieux, -sous le tissu plastique à l'excès, d'une part ses reins solides -et souples, et de l'autre ses jeunes seins gracieux. Chauffin, -finalement, cela va de soi, jouait à tomber par mégarde dans -l'eau, tout vêtu qu'il était, et, avec les deux amphibies, c'était -un tumultueux et inénarrable combat marin! Le succès fut sans -précédent rue Pergolèse. - -Albéric Du Toit regardait cela comme tout le monde. Je lui dis: - ---Est-ce que vous devriez permettre que votre petite belle-sÅ“ur -se montre comme cela, voyons, Albéric? Vous êtes le seul proche -parent de Pipette, qui ayez conscience de ce que vous faites et -de ce qui est permis ou non à une jeune fille qui doit trouver un -mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui être désavantageux? - -Albéric me fit observer: - ---Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait là est à la portée de -tout le monde? - -Et le voilà à m'expliquer la difficulté de se mouvoir, en un si -petit volume d'eau, sans le secours des bras ni des jambes: - ---C'est une affaire de reins, me dit-il avec admiration, -uniquement de reins; il faut être une fière nageuse!... - ---Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit un peu -durement M. Juillet, madame te prie de remarquer que l'exercice -qu'on fait accomplir à mademoiselle Voulasne est indécent. - -Albéric se tourna vers M. Juillet et lui dit: - ---A d'autres qu'à toi, mon vieux, de faire le Père la Pudeur!... - -Pourquoi disait-il cela à M. Juillet?... - -M. Juillet me parla aussitôt d'autre chose. Il sollicitait une -mission du gouvernement en Afrique, afin, disait-il, de se faire -prendre un peu au sérieux par sa famille. Il comptait bientôt -partir; il me l'annonça ce soir-là . - -A la pensée qu'il allait disparaître de ma vue, il me semblait -que mon cÅ“ur cessait d'être suspendu dans ma poitrine et tombait; -à la pensée qu'il eût pu ne plus être là dès aujourd'hui, il me -semblait que j'allais être submergée, asphyxiée dans cette mer de -platitude et d'imbécillité que ce monde représentait pour moi. -Lui parti, c'était un désert, un néant, le vertige, la mort. Non -que nous eussions ensemble des conversations de nature à faire -pâmer, mon Dieu! non; il n'abordait avec moi aucun sujet qui pût -me donner à entendre que les paroles de sa tante fussent fondées, -non; mais il avait avec moi un certain ton où il n'était pas -possible que manquât un peu de tendresse, et il avait des mots, de -ces mots que je n'ai entendu jamais que de lui, qui s'enchâssaient -dans la mémoire et devenaient prétextes, comme un vers de poète, à -des songeries illimitées. - -Il allait bientôt partir... - -Et entre temps, la brutale réplique d'Albéric me revenait à -l'esprit. - -Je retrouvai M. Juillet, à la fin de cette même soirée; il causait -avec une femme assez jolie, madame Le Gouvillon, qui se plaignait -à grands cris des absences trop fréquentes de son mari obligé -de voyager en province et à l'étranger. Lorsqu'il en revenait, -déplorait-elle, il était fourbu; et avec cela, deux maladies en -l'espace de six ans... «Eh bien! et ma vie de femme, monsieur?... -Non, je divorcerai ou je prendrai un amant.» Ma présence, -d'ailleurs, ne la gêna en aucune manière; elle me dit: «Oh! vous, -vous avez un mari qui est un gaillard; vous avez de la veine!...» -M. Juillet prit un certain air, que je lui voyais quelquefois, -celui que j'aimais le moins en lui, où le dédain se mêlait à je -ne sais quel malicieux plaisir, et qui n'était pas perceptible à -tous. Et il abonda dans le sens de cette femme, parut s'étonner -qu'elle eût pu supporter six années pareil sort et un homme qui -avait fait deux maladies, s'il vous plaît!.. Il lui cita le cas -de George Sand à Venise, au chevet du pauvre Musset fiévreux: -«Elle le trompait, madame, de l'autre côté de la cloison avec un -médecin râblé!...» - ---Vous m'avez dégoûtée, lui dis-je, quand je fus un instant seule -avec lui. - -Il sourit: - ---C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il. - -Cela me faisait mal de le trouver à l'aise avec des femmes de ce -genre. Je le voyais si beau! J'aurais voulu qu'il trônât au-dessus -de ces comédies. - -Mais il avait cette maudite curiosité que je ne comprenais pas. Il -fallait qu'il sût tout, qu'il comprît tout, qu'il s'assimilât tout. - ---Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela, tout! quelle -saleté que tout! Tout, c'est le tas d'immondices... Il faut -choisir. - ---Mais, pour choisir en connaissance de cause, répliquait-il, il -faut avoir touché à tout! - ---Allons donc! le choix est toujours fait d'avance. - ---Ah! dit-il, vous avez peut-être raison. - -Mais peut-être ne donnait-il pas tort à madame Le Gouvillon! - -La mobilité d'expression de sa physionomie me déconcertait -souvent. Je faisais des efforts pour discerner parmi ces images -successives celle que je nommais «la vraie». Car je croyais -fermement qu'il n'y en avait qu'une qui fût vraie, et qu'il jouait -quand il laissait se dessiner les autres. La vraie, c'était -celle qui m'avait plu toujours en lui; et quand je cherche ce -qui la caractérisait, je trouve que c'était avant tout la joie -qu'il manifestait en me voyant. Ç'avait été la même depuis le -premier jour, mais, à moins que je ne m'abuse,--et je n'ai jamais -été portée à m'abuser en ce sens-là ,--le plaisir qu'il prenait -à me voir augmentait depuis la saison à Fontaine-l'Abbé. Il -ne le trahissait nullement par ses paroles. Il paraissait les -mesurer plutôt. Cependant, à l'accent, une femme mise en éveil, -comme je l'étais, ne se trompait pas. Dans une réunion où il -pouvait être, je le cherchais, moi, je ne m'en cache pas, je -le cherchais; eh bien! quand je l'avais trouvé, il me semblait -qu'il venait au-devant de moi, mais plus lentement que moi, avec -des hésitations, des arrêts, des retours sur ses pas, que moi je -n'avais certes point. - -Jamais il ne se permit avec moi le plus léger écart de langage. -Il était hardi jusqu'au cynisme avec un grand nombre de femmes. -Il s'offrait un régal malin et cruel de scandaliser quelquefois -celles, chez sa tante, qu'il appelait des «mijaurées». Avec -moi, son respect était absolu, sa conversation, à part quelques -innocents badinages, toujours grave et remplie de ces imprévus -que le plaisir seul inspire, et surtout le plaisir de posséder -l'interlocuteur désiré entre tous. Et je me disais: «Si je suis, -pour lui, momentanément, l'interlocuteur rêvé, ce n'est pas par ma -qualité d'interlocuteur, car je l'écoute plus que je ne lui tiens -tête, et il ne peut me croire assez intelligente pour mériter de -pareils frais de pensée; c'est qu'il se leurre à mon sujet, c'est -qu'il est un peu aveuglé sur ma qualité réelle, c'est qu'il a le -bandeau, c'est qu'il...» Je n'osais conclure, mais je pensais -malgré tout: «c'est que, peut-être, il m'aime!...» - -Du mois de décembre à Pâques nous dînâmes trois ou quatre fois -chez madame Du Toit avec mon mari. La présence de mon mari -légitimait, à mes yeux, les entretiens que je pouvais avoir -seule à seul avec M. Juillet. Ces entretiens recherchés par moi, -recherchés par M. Juillet, eussent, avec toute autre femme, été -qualifiés de _flirt_. Jamais personne ne prononça ce mot à propos -de mon amitié de prédilection. A Chinon, tout le monde concevait -sur moi des soupçons; chez les Du Toit, ma réputation, établie une -fois pour toutes, par une autorité constituée, était intangible. -Ceux qui se permettaient quelque plaisanterie disaient que j'étais -attachée à convertir M. Juillet, qui passait pour grand pécheur. - -Parfois je pensais: «Est-ce que je regrette qu'il ne me parle -pas d'amour?» Mais je chassais vite la réponse. Je ne voulais -rien examiner de trop près, rien prévoir, presque rien savoir. -Cette ignorance systématique était tout à fait contraire à mes -habitudes. Et qu'une chose en moi se trouvât à ce point contraire -à mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant, parfois, -la question se présentait à moi: «Mais enfin, s'il me parlait -d'amour, que ferais-je?» C'était lorsque, silencieux, un peu -préoccupé, il se tournait soudainement vers moi et que son regard -parlait avant ses lèvres... Les lèvres parlaient ensuite et ne -continuaient pas le langage des yeux... - -Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le regard. Le sens -seul des paroles demeurait étranger. Mais moi, dont le cÅ“ur, -le corps et toute la volonté fondaient à proximité de quelque -chose de si doux, voilà que je n'entendais plus alors le sens -des paroles... Et il vit bien, je crois, que ce n'était pas chez -moi inattention, mais au contraire attention trop vive portée -au seul point qui, dans sa causerie avec moi, comptait, avait -de la valeur. La vérité m'oblige à dire qu'il en fut surpris -désagréablement. Avait-il résolu de ne point me laisser apercevoir -le sentiment qu'il pouvait avoir pour moi? Il me bouda un peu. Et -je ne savais comment interpréter sa bouderie. N'était-elle qu'une -méditation sur lui-même et sur son cas vis-à -vis de moi, qui, -bon gré mal gré,--allons! il devait bien le remarquer!--devenait -brûlant? - -Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et j'aurais dû -méditer, moi aussi, sur mon cas, qui en valait la peine. Mais, je -ne voulais pas méditer, je ne voulais pas penser. Il n'y a pas -une période de ma vie ou je me sois fuie plus résolument. Je ne -cherchais qu'à m'étourdir, à me donner le change. J'ai compris, à -cette époque-là , nombre de pauvres femmes que j'avais auparavant -accusées sans pitié. C'était le moment pour moi de m'ouvrir à -quelqu'un de confiance, à mon confesseur, en tout cas... Oui! mais -outre que ma dévotion attiédie m'avait fait perdre l'habitude de -m'ouvrir à un confesseur, je me suggestionnais avec acharnement -afin de demeurer dans la quiétude la plus parfaite et dans la -conviction qu'il n'y avait rien, qu'il ne saurait rien y avoir, -enfin qu'_une femme comme moi_ ne saurait courir aucun danger -de cet ordre. Mon orgueil héréditaire, et tout le contentement -de moi qui me venait d'une conscience jusqu'ici irréprochable, -contribuaient à m'illusionner. Quand nous sommes vis-à -vis de -l'amour, nous devons nous méfier jusque même de ce qu'il y a de -meilleur en nous. Tout lui sert. - -Est-ce que je n'allais pas jusqu'à me dire: «Il doit partir... Ne -part-il pas bientôt? Ce départ arrangera tout...» - -Peut-être pensait-il, lui aussi, à ce départ, pour tout arranger? -peut-être même était-ce pour tout arranger qu'il avait prémédité -son départ, voulu et organisé cette mission, conforme à ses -goûts, je le veux bien, répondant assez bien au prétexte qu'il -lui donnait, oui, encore! et qui pourtant m'étonnait... Toujours -est-il que lorsqu'il me parla pour la première fois, après sa -bouderie, en rompant sa bouderie, et en m'expliquant sa bouderie, -il annonçait son départ prochain, moi étant visiblement à bout de -nerfs, et lui... lui, amené, par quels secrets détours? à faire ce -qu'il fit... - -J'étais dans un état de trop grande surexcitation pour que je -puisse me souvenir avec exactitude de ce qui se passa, entre le -moment où il m'annonça qu'il partait «dans dix jours» et le moment -où il fit la chose. Il me faut essayer de rétablir aujourd'hui ce -qui dut se passer le plus probablement. Je crois qu'il n'avait -pas l'intention de faire plus que de m'annoncer son prochain -départ, en ajoutant quelques mots gracieux de regret. Il avait -résolu cela, du moins, à la suite des réflexions faites durant la -bouderie. Mais je crois aussi que je maîtrisai mal, moi, l'émotion -que la date précise de son départ me causait. Il la vit. Et -soudain il crut s'apercevoir que notre marche l'un vers l'autre, -dans la pénombre et dans le secret, depuis des mois, nous avait -rapprochés à ce point qu'un choc valait mieux qu'un recul avec -toutes les civilités, bref, que son départ sans une parole eût été -un peu tenu par moi comme une désertion. Alors, un déclanchement -inopiné se produisit dans ses plans: il joua son va-tout! Il me -fit une déclaration! - -Mais une déclaration en règles, ce qui s'appelle une déclaration: -la plus bourgeoise, la plus empesée, la plus lourde, la plus -commune, la plus cinglante déclaration; une déclaration conforme -à la formule, soumise aux exigences du cliché, dépourvue du ton -émouvant et jusque même du regard qui donnaient tant de prix à -la moindre de ses paroles ordinaires. Pourquoi faisait-il cela? -Était-ce parce que précisément il était trop ému? était-ce parce -qu'il n'avait jamais parlé d'amour à une femme comme moi? Était-ce -parce qu'il s'imaginait qu'à une femme comme moi, il fallait, -jusque pour le dérèglement, une proposition régulière?... Je ne -me demandai rien de tout cela sur le moment. Juger quoi que ce -fût, et fût-ce l'acte le plus extravagant, venant de lui, m'était -chose impossible. J'eus simplement la sensation, presque physique, -de recevoir une volée de coups; et je frissonnai dans toute ma -moelle. Et, instantanément, simultanément, je me dis: «Voilà -l'amour... Il est nouveau pour moi, déconcertant, terrible!» Et -je ne fus pas du tout offensée du caractère banal et maladroit -qu'avait revêtu une déclaration adressée à moi par M. Juillet. -J'acceptais la formule, comme une jeune fille accepte celle par -quoi un monsieur qui va la demander en mariage, se déclare... - -Le regret qu'elle n'eût pas été autre ne me vint pas. Je fus, -je le confesse, toute heureuse et toute fière de l'avoir reçue. -C'était quelque chose d'extraordinaire et d'inouï, qui, enfin, -venait!... C'était cela... Que béni fût cela!... - -Mais, en même temps, et d'une source étrangère à ma conscience, -mais non pas pourtant étrangère à moi, monta tout le long de -mon corps, m'environna, s'appliqua sur tous mes membres et sur -mon visage, avec l'exactitude d'un linge mouillé, quelque chose -comme une réplique de moi, quelque chose d'aussi moi que moi, et -que, cependant, je repoussais comme mon propre fantôme aperçu, -hostile, armé contre moi. Oh! cela n'avait rien de fantastique -ni de surnaturel; c'était une attitude qu'adoptait mon corps -tout entier, une attitude que je sentais saisie avidement par -chacun de mes membres, par chacun de mes traits, et une attitude -en contradiction flagrante avec mes sentiments véritables, une -attitude de catastrophe, de malheur public, une attitude d'appel -désespéré à toutes les énergies sociales et privées!... Je dus -inspirer plus d'effroi que je n'éprouvais moi-même de stupeur. Je -me sentais comparable à la chatte qui, de vivante caresse, se mue -par un coup d'échine en le plus horrifique des monstres. - -M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la figure d'un homme qui -vient de commettre la plus irréparable bévue. L'impression fut -courte et définitive. Je vis tous ses traits se déchirer, ses -yeux, si expressifs et si beaux pour moi, se ternir, et la chair -de ses joues, entre le nez et la lisière de la barbe, comme un -sable humide, miné par la main d'un enfant, s'affaisser. - -Mon attitude avait dû être pire que je ne me l'imagine, et, sans -aucun doute, elle était à la déclaration une réponse catégorique -et sans appel. - -Il me dit,--oh! je me souviendrai toujours de ses pauvres lèvres -subitement desséchées, d'où tant de paroles enchanteresses étaient -auparavant tombées pour moi!--il me dit: - ---Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute immonde, -pardonnez-moi! Ma vie est à vos pieds pour implorer de vous -l'oubli de ce que j'ai fait!... - -Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux mètres ne nous -séparaient pas de personnes qui, si elles nous eussent entendus, -fussent demeurées sur place, et pétrifiées. - -Cette dernière idée,--l'étendue du scandale que la moindre de nos -paroles causerait si elle était surprise, idée qui s'alliait si -bien à l'entreprise de défense de ma «seconde nature»,--m'empêcha -d'ajouter un mot à ceux que M. Juillet m'avait dits. Je l'avoue -devant Dieu et devant les hommes: le mot que j'aurais ajouté -eût crevé la digue à un torrent de tendresses refoulé, qui eût -inondé le salon de madame Du Toit, et nous eût tous submergés, -comme un déluge. Mon cÅ“ur débordait; peut-être n'aurais-je pas pu -prononcer le mot; des larmes ou un geste amoureux de mes bras, -voilà le langage qui eût répondu à M. Juillet. Peut-être fut-ce -le caractère excessif de la démonstration, que je sentais le seul -capable de traduire la vérité de mes sentiments, qui m'empêcha -de répondre un seul mot!... Je hasarde des hypothèses. Je ne sais -pas. Je devrais constater uniquement le fait. Le fait est que -j'éprouvais cette intensité d'émotion et de désir, et que quelque -chose me paralysa; le fait est que je ne répondis rien. Nous -fûmes mêlés, M. Juillet et moi, presque aussitôt, à des groupes -différents. - -Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu le courage de -demander à mon mari de m'emmener, car, à la fois et presque avec -égale force, je souhaitais et je redoutais que quelque chose de -nouveau vînt s'ajouter à ma situation vis-à -vis de M. Juillet; -mais mon mari me vit si pâle et si défaite qu'il me proposa -lui-même de partir, et je n'opposai aucune résistance. Dans le -fiacre, je fus parcourue de frissons, puis un grand tremblement -m'agita tous les membres; mes dents claquaient; mon mari en -entendit le bruit; il quitta sa pelisse pour me couvrir; il me -passait un bras dans le dos, qui me faisait l'effet d'une armature -de fer, glaciale; et il disait: «Nous voilà bien! Vous allez nous -faire une maladie!...» Il me porta, en s'arrêtant pour souffler -à chaque palier, jusqu'à notre cinquième, car il n'y avait pas -d'ascenseur dans la maison que nous habitions; et il me mit au -lit. Je ne pouvais ni me tenir debout, ni faire quoi que ce fût -avec mes doigts. Il réveilla la nourrice pour me garder, au cas -où il deviendrait nécessaire d'aller chercher un médecin. Mais -au bout de vingt minutes, mon tremblement s'apaisa. Je me sentais -anéantie et je m'endormis. Le lendemain, je n'étais pas malade; -mais alors ce furent des larmes, sans répit. En pleurant, je -demandais pardon à mon mari de tout le mal que je lui avais donné; -je le remerciais en pleurant d'avoir quitté sa pelisse, de m'avoir -montée dans ses bras; il était touché de mes excuses et de mes -remerciements, et moi, de le voir touché, je pleurais de plus -belle. - -L'impression qui domina en moi, ce jour-là , fut que j'avais eu de -la chance d'avoir été empêchée de répondre à la déclaration de M. -Juillet; car, pensais-je, quelle honte je souffrirais aujourd'hui -en face de mon mari! Antérieurement à tout cela, j'avais bien -essayé de m'imaginer ce qui se passerait, après, si un jour M. -Juillet me parlait; mais je n'avais pas imaginé que mon mari me -couvrirait, après, de sa pelisse et me porterait dans ses bras -jusqu'au cinquième étage. Impression rudimentaire, un peu puérile, -d'ailleurs, et qui en amena toute une série d'un meilleur ordre. -C'était la première fois, depuis qu'un grand trouble m'était venu -de M. Juillet, que je pensais aux qualités de mon mari, à ses -réelles et grandes bontés pour moi, à ce que je lui devais, somme -toute, à mes devoirs envers lui. Je n'y avais jamais pensé parce -que j'avais toujours assez lâchement reculé la possibilité même -de commettre quelque acte positif contre lui. Des rêveries, des -sentiments, des désirs, sous le prétexte que cela est vague, cela -nous semble sans valeur; mais qu'un acte est donc vite accompli! -Si j'avais répondu un mot, un seul mot, à M. Juillet, au lieu de -le méduser avec ma figure de matrone offensée, ça y était! Oh! -oui, car ce mot, chez une femme comme moi, inaccoutumée au langage -galant, ignorante des demi-sentiments, ce mot eût été franc, -entier, et tout mon cÅ“ur y eût passé. - -Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement moral -où je gisais paresseusement depuis des mois, comme par l'effet -d'un philtre. Ce n'était plus l'heure de faire la petite fille, -l'innocente. Je voyais très bien désormais où cela pouvait me -conduire. Il y a un moment, où, là comme à l'autel, il faut -prononcer le «oui». Étais-je une femme, moi, à prononcer deux -«oui» contradictoires? Je passai une matinée dans l'épouvante de -ce que cette matinée aurait pu être si un souffle était sorti de -ma bouche, la veille au soir... - -Je pris les plus sincères résolutions. J'avais une telle peur -de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un prêtre, dans un -confessionnal de l'église Saint-François-de-Sales, le premier -venu. Il m'exhorta, mais d'une façon trop anonyme,--c'était de ma -faute: que ne recourais-je à lui plus souvent!--et surtout trop -indulgente: il avait l'air de trouver que je n'étais pas une -grande pécheresse, puisque j'accourais à lui aussitôt après la -première alerte. Il devait en entendre d'autres qui n'y mettaient -pas tant de façons! J'aurais voulu, moi, qu'il me terrorisât. -Son indulgence me laissa plus sévère pour moi-même. Je me jurai, -durant tout le jour, de déraciner de moi l'idée de M. Juillet et -d'arracher de la mémoire de mon cÅ“ur le regret où j'étais de ne -lui avoir pas répondu lorsqu'il m'avait déclaré qu'il m'aimait. - -Le lendemain, je vis madame Du Toit qui, entre autres choses, et -sans attacher à celle-ci plus d'importance, me dit que son neveu -était parti pour Marseille le matin même. - ---Ah! dis-je, mais il reviendra avant son départ définitif? - ---Non, non, il est parti. - -Et elle me parla d'autre chose. - -Je sentis toutes mes forces m'abandonner comme si mon sang se fût -échappé sous mes pieds par deux rigoles; ma tête se vida, tout -mon buste, et mes jambes. Comment ai-je pu continuer de parler à -madame Du Toit? Je me souviens de lui avoir dit que je craignais -continuellement des syncopes, que je n'allais pas bien depuis -quelque temps, et qu'elle me demanda: - ---Seriez-vous enceinte?... - ---Je ne le crois pas, lui dis-je. - -Madame Du Toit n'avait pas le plus léger soupçon de mon état. - -M. Juillet parti, le danger éloigné, je ne pensai plus qu'à M. -Juillet, à sa déclaration, à mon attitude extraordinaire envers -lui, qui en eût découragé maint autre! Je ne pensai plus qu'à lui, -je ne pensai plus qu'à la cruauté que je lui avais témoignée. -Ce ne fut plus le remords de mon sentiment qui me tortura, ce -fut le dépit de mon attitude en face de la déclaration; mon -attitude m'apparut grotesque; je la maudis jusque dans ses plus -lointaines origines. L'idée de la première chose que j'avais -à faire fut, naturellement, extrême: je résolus d'écrire à M. -Juillet. Et je commençai une lettre. Mais la rédaction m'en fut -d'une insurmontable difficulté. Prononcer le «oui» en face de la -bouche qui vous dit: «Je vous aime»,--ce qui me semblait, le matin -même, comme la veille, infaisable,--je l'aurais fait, à présent, -peut-être; mais l'écrire!... «Mais! me disais-je, si je me décide -à ce «oui», c'est parce que mon ami est parti; s'il était resté -là , je serais demeurée, moi, dans mes dispositions de ce matin ou -dans ma paralysie d'hier soir. Ce «oui» n'est possible qu'écrit.» -Je ne terminai pas ma lettre; à la vérité, je n'en écrivis -que deux ou trois lignes; je l'enfermai à clef dans mon petit -bureau. Et ces trois lignes enfermées là , ce corps que j'avais -donné à mon secret et qui pouvait, à la rigueur, le révéler, -le trahir, c'était comme la faute accomplie, extériorisée, -visible et tangible. Je sentais le feu dans ce tiroir. Mais pour -m'affirmer que je n'étais pas tout à fait une sotte pusillanime, -je le gardai là tout le jour, je le laissai là quand je sortis -avec les enfants: si mon mari se méfiait de moi, par hasard, il -pouvait forcer ce meuble, il lirait les trois lignes!... Une -domestique indiscrète en pouvait faire autant. Je jugeais cela un -commencement d'audace. - -Quand je rentrai, personne, apparemment, n'avait forcé le petit -meuble; mon mari nous avait rejoints dans l'escalier; je n'allais -tout de même pas pousser l'audace jusqu'à écrire ma lettre sous -ses yeux! Elle demeura réduite à ses trois lignes, dans mon tiroir. - -Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon mari eut la -fantaisie d'aller au Théâtre-Français. Au vestiaire, nous nous -trouvâmes côte à côte, dans la mêlée, avec un couple que j'avais -vu chez les Voulasne et dont je ne me rappelais seulement pas le -nom. Saluts, aménités conventionnelles; comme je ne savais que -leur dire, c'est de la façon la plus désintéressée que je hasardai -cette phrase quelconque: - ---Mais où étiez-vous donc? nous ne vous avons pas aperçus... - ---Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de partir pour -l'Algérie. - -Je ne savais ni si les Le Gouvillon avaient une loge, ni où était -la loge des Le Gouvillon; je fis: «Ah!... ah!...» à plusieurs -reprises, en mettant mon manteau. - -Alors, quelque chose comme une fléchette me pénétra entre les deux -yeux et s'y ficha. J'appelai cela une coïncidence curieuse. - -Curieuse la coïncidence, et rien de plus. - -Peu après, un bon et un mauvais côté de la coïncidence se -présentèrent à moi. Le mauvais: _il_ voyageait peut-être avec -les Le Gouvillon... Le bon: mais s'il avait avancé son voyage -de huit jours, qu'est-ce qui l'avait poussé à cette résolution? -La confusion de la maladresse qu'il croyait avoir commise en me -faisant une déclaration. Partir si précipitamment, c'était me -montrer son chagrin, son repentir, son émotion fébrile. - -Une entente entre lui et une madame Le Gouvillon?... Chose -impossible!... Lui! lui! et une femme qui traitait la question -de l'amour comme une courtisane!... Du bon côté, je rangeais -encore l'hypothèse qu'il eût voulu, mais bien grossièrement, il -faut l'avouer, se venger de mon apparent dédain et me piquer au -vif,--mais par quelle étrange aberration!--en ayant l'air de se -consoler de ma perte par la compagnie d'une madame Le Gouvillon... - -Dans l'instant même où j'admettais la pire hypothèse, mon -sentiment pour M. Juillet ne subissait aucune atténuation. Le -déchirement produit en moi par la seule annonce de son départ -précipité, avec ou sans compagnons, avait rouvert ma plaie dans -toute sa profondeur. En outre, il s'était passé, désormais, entre -lui et moi, quelque chose, quelque chose de positif qui avait -à présent sa sanction dans un départ précipité, dans une autre -intrigue même, si l'on veut! mais quelque chose s'était passé -entre lui et moi, qui ne me permettait pas de ne plus penser à -lui, qui rendait pour ainsi dire légitime la songerie constante à -ce qui s'était passé, à ce qui eût pu se passer entre lui et moi, -à ce qui se passait ou ne se passait pas, ailleurs, avec d'autres. - -Et j'avais tellement besoin d'une interprétation favorable, que -j'ai refoulé quelque temps le souvenir, qui s'imposait pourtant, -de la toute récente réplique d'Albéric, si singulière, au bord -de la vasque où Voulasne et sa fille faisaient les otaries, et -le souvenir de certains mots de M. Juillet, qui m'avaient tant -ahurie à Fontaine-l'Abbé, sous l'allée couverte... Je ne voulais -pas, je ne voulais pas! Cela était en opposition trop violente -avec le caractère que M. Juillet m'avait constamment découvert... -Et puis, enfin, enfin! la déclaration était là , adressée à moi, à -moi, à nulle autre!... Qui donc l'obligeait à me l'adresser?... -Et je refoulais la réponse: «Moi! mais moi-même, et sans que je -m'en fusse aperçue!... Moi! en ayant l'air de l'attendre, cette -déclaration, et presque de l'implorer!...» Et je refoulais ce -souvenir tendant à une interprétation si défavorable: «Aussi, -quelle singulière déclaration! quel ton! quel bégaiement! quel -emploi d'expressions insolites en sa bouche! et combien peu il -semblait avoir envie de me la faire, sa déclaration!...» Je -refoulais cela. Mais cela s'amassa et fit obstacle devant moi peu -de temps après... pour m'obliger à ne penser qu'à M. Juillet, -pour justifier ma tournure d'esprit obstinée et exclusive: ah çà ! -voyons, ne fallait-il pas débrouiller tout cela? - -Et à mesure que je débrouillais tout cela, à mesure que mon -interprétation se tournait du «mauvais côté», mon sentiment -pour M. Juillet, en se compliquant, devenait plus intense. Il -se pouvait faire que le pauvre garçon eût des penchants opposés -à sa belle intelligence et aux nobles sentiments qu'il voulait -avoir!... A de tels contrastes chez un homme, n'avait-il pas fait -allusion maintes fois? et précisément, sous l'allée couverte de -Fontaine-l'Abbé, n'était-ce pas cela qu'il entendait exprimer, -avec ce soupir rageur et désolé? Je le jugeais à plaindre d'être -ainsi fait; «il est malheureux», me disais-je, et là , encore, je -trouvais le moyen d'innocenter mon obsession en lui fournissant -un motif charitable!... Son jugement était haut, serein et pur; -il eût aimé sans doute être l'homme qu'il se montrait avec -moi; il n'était pas tout entier cet homme-là ; il l'était, et -il était aussi un autre; l'un s'élevait au-dessus de l'autre; -peut-être m'aimait-il réellement quand il était l'homme d'en -haut; lorsqu'il s'abaissait, d'autres attraits s'emparaient de -lui, c'était possible! Que je le plaignais! Que j'eusse voulu -lui dire: «Je sais... mon malheureux ami!...» Une pensée, -présomptueuse peut-être, fondée sur le peu de connaissance -que j'avais des hommes, me venait aussi: n'était-ce pas faute -d'une femme comme moi qu'il était attiré par des femmes comme -madame Le Gouvillon?... Est-ce qu'une tendresse délicate et sans -bornes, jointe à ce commerce spirituel qu'il aimait, ne l'eût pas -satisfait, comblé, retenu à jamais?... Madame Du Toit, sa tante, -ne m'avait-elle pas dit en me parlant de lui, et en se frappant le -front: «Il aurait tant besoin d'une femme digne de sa «caboche»! -Elle pensait certainement, à ce moment-là ,--sans penser à -mal,--qu'il aurait eu besoin d'une femme comme moi. Et j'en venais -à faire la chose pour moi la plus insolite: des comparaisons... -et de physiques!... entre une madame Le Gouvillon et moi!... Et -ceci, s'il vous plaît, avec une grande ignorance des choses de -l'amour... L'amour, chez l'homme, me paraissait bien exiger de la -femme une certaine beauté, qu'un tendre dévouement devait achever -de rendre agréable; et c'était tout... Malheureuse! Il n'y avait -qu'une idée, une seule, qui ne me vînt pas, c'était que je portais -sur mon visage le masque de la femme honnête, de la femme dont on -fait une épouse, une mère, non pas une maîtresse! Mais, dans mon -ignorance, je ne songeais pas, non plus, qu'au moment même de mes -plus vives ardeurs pour M. Juillet, ce n'était pas l'amant que -j'appelais en lui: je tressaillais seulement, jusqu'au fond de -moi, pour avoir trouvé en lui l'image du mari qui m'eût convenu! - -Il est possible, il est probable même qu'il m'eût volontiers -acceptée comme femme; il est certain, je le sais aujourd'hui, -qu'il ne me souhaitait pas comme maîtresse. Pour le comprendre et -pour m'en convaincre, il a fallu que j'en vinsse à l'humiliation -de me l'entendre dire. - - - - -XV - - -J'avais conservé dans le tiroir de mon petit bureau le -commencement de lettre à M. Juillet, les trois lignes, de ma main, -qui eussent suffi à m'accuser et à me confondre à tout jamais aux -yeux de qui les eût découvertes. L'ébauche de mon aveu, arrêtée en -son premier élan, incomplète, mais déchiffrable et claire pour le -premier venu, elle était là , sous une mince lame de citronnier, -défendue par une serrure vulgaire que deux clefs étrangères au -meuble, parmi celles de mon trousseau, ouvraient; qui eût cédé, -par conséquent, à combien d'autres! J'éprouvais un amer plaisir à -cet enfantillage. C'était mon feu qui était là ! C'était aussi tout -mon pauvre romanesque, à moi, qui était là !... Lorsque j'ouvrais -mon tiroir, je constatais la présence de la feuille pliée en -quatre et maintenue, comme presse-papier, par l'argent du ménage: -billets de banque, petite pile d'or ou grosse tour penchée de -pièces de cinq francs par-dessus... Elle pouvait venir avec le -papier-monnaie sous ma main, se déplier, se laisser lire... -C'était insensé, odieux même, peut-être. - -Cette ébauche de réponse, l'hésitation, la défaillance, -l'interruption qu'elle représentait pour moi, c'était aussi -tellement l'image de ma situation vis-à -vis de M. Juillet!... - -Les mois passèrent. M. Juillet ne reparaissait pas. - -Les Le Gouvillon revinrent et point M. Juillet. Les Le Gouvillon -furent sur M. Juillet très sobres de paroles: ils s'étaient -rencontrés, oui, ils s'étaient quittés aussi. Les intentions de -M. Juillet? Ils les ignoraient. Qui donc connaissait jamais les -intentions de M. Juillet! - -Et la mission?... Une femme ne pense pas à la mission! - -L'été vint. Madame Du Toit s'y était prise de fort bonne heure -pour me faire jurer de retourner à Fontaine-l'Abbé; mon mari fut -invité; il y viendrait du moins quelques jours, car il avait -pendant les vacances des travaux ici ou là , en province; mais nous -étions assurés d'avoir cette année Albéric et sa femme. M. Du -Toit informé, finalement,--c'était inévitable,--des scandales de -l'année précédente à Dinard, étant monté sur ses grands chevaux et -ayant menacé de cesser toute relation avec son fils si celui-ci -ne demeurait, les prochaines vacances, ou chez soi, dans tel -endroit où il lui plairait de louer, ou au Manoir. Des motifs -d'économie et un autre, dont je vais avoir à parler, déterminèrent -le jeune ménage à venir «échouer» à Fontaine-l'Abbé. - -L'autre motif était que la jeune sÅ“ur, Pipette, allait aussi se -réfugier à Fontaine-l'Abbé. Comment!... Pipette à Fontaine-l'Abbé! -Oui. Rien de plus imprévu; rien de moins vraisemblable! -Assurément. C'était ainsi. La vie des Voulasne créait sans -cesse des circonstances extravagantes. L'absence complète, -chez eux, de toute loi, le défaut de toute autorité, de tout -commandement, l'appréhension de tout obstacle à leurs jeux de -gamins, la mollesse vis-à -vis de toute entreprise étrangère, -avaient favorisé, sinon provoqué la demande en mariage la plus -burlesque. Celui que l'entourage des Voulasne nommait l'intendant -des Plaisirs, M. Chauffin, vieil ami de la famille tant qu'on -voudra, mais pique-assiette, en somme, vieux sot, oisif décavé et -ridicule, et dont l'assiduité excessive près du ménage Voulasne -passait, à tort d'ailleurs, mais enfin passait pour suspecte, -avait demandé la main de Pipette, et les parents n'avaient à cela -trouvé rien à redire. Ils avouaient, dans leur bonhomie, qu'ils -eussent préféré que Chauffin fût plus jeune et plus fortuné, mais -la chose, disaient-ils, si elle agréait à leur fille, aurait du -moins cet avantage de ne rien modifier aux habitudes de la maison -et de n'introduire dans leur milieu aucune famille rabat-joie... -C'était bien cela qu'avait escompté Chauffin. Toutefois, à quelque -chose malheur est bon; les Voulasne n'étaient pas débonnaires à -demi: si leur fille résistait, ce n'était certes pas eux qui la -contraindraient à accepter Chauffin. - -Or, Pipette regimba. Elle n'avait rien de la jeune fille docile -que j'étais, moi, avant le mariage. Elle était une «enfant gâtée», -accoutumée à suivre ses caprices; elle avait, comme ses parents, -le goût des plaisirs; elle tira à son papa et à sa maman une -langue longue comme la main, puis, l'ayant rentrée, leur parla -son langage expressif, où un seul mot suffisait; elle leur dit: -«Flûte!...» - -Mais Chauffin ne se tint pas pour battu; Chauffin était amoureux, -et résolu, disait-il, à se faire aimer, avec la permission -des parents. Les parents étaient bien incapables de refuser à -Chauffin la permission de se faire aimer: que fussent-ils devenus -sans lui? Ce que voyant, Pipette ne fit ni une ni deux; elle se -laissa conduire chez sa sÅ“ur Isabelle par sa gouvernante et dit -à celle-ci: «Vous pouvez rentrer et dire à papa et à maman que -je ne rentre pas.» Une affaire! croira-t-on. Point du tout. Chez -les Voulasne, aucun événement ne pouvait tourner à l'affaire; -le genre dramatique ne se jouait pas dans leur maison. Pipette -refusait obstinément de rentrer; mais Pipette était chez sa sÅ“ur, -à l'abri, ne manquant de rien, tout au plus incommodant Isabelle. - -Le bon Gustave, à l'annonce de la fugue, ne dit mot, paraît-il, et -parut sur l'heure assez déconfit. Que pensait-il et qu'allait-il -dire? Aussitôt qu'il parla, il dit: - ---Eh bien! et la soirée chez Happy? Est-ce que Pipette va laisser -perdre sa place? - -Jamais les Voulasne et leurs enfants n'avaient fait défaut à la -soirée annuelle chez Happy, un homme du monde, fort connu, chez -qui des amateurs donnaient une véritable séance de cirque. - -Les Voulasne aimaient beaucoup leur fille; elle allait manquer -à leurs agréments, mais non pas autant que leur eût manqué -Chauffin. Il n'y eut pas un mot prononcé qui fût amer; pas un -geste menaçant, pas un symptôme de mauvaise humeur; Henriette -Voulasne vint voir sa fille cadette chez sa fille aînée et parla -devant elle de la soirée au cirque Happy où ils avaient assisté la -veille et où Chauffin, dans un rôle de clown, avait eu du succès. -Voulasne lui-même, entrant sur ces entrefaites, et embrassant sa -fille comme si de rien n'était, lui demanda: - ---Tu n'as pas voulu venir avec nous chez Happy, pourquoi? - -Et il parla du succès de Chauffin comme l'avait fait Henriette, -non par malice, non pas même par la sottise qui eût consisté à -faire valoir devant elle les talents de son prétendant détesté, -mais par ignorance absolue des susceptibilités morales. Pipette -d'ailleurs n'en était pas autrement choquée. Elle ne voulait plus -être en butte aux assiduités de Chauffin, mais, habituée qu'elle -était à le tenir pour excessivement drôle, elle prenait plaisir à -entendre parler de ses succès chez Happy. - -Albéric était enchanté d'avoir chez lui sa petite belle-sÅ“ur, -qui mettait de la gaîté dans le ménage. Mais, qui fut heureux? -qui crut voir en l'aventure une bénédiction de la Providence? -qui saisit l'occasion aux cheveux pour parvenir à ses fins? Ce -fut madame Du Toit. Ayant appris les dispositions, inouïes à la -vérité, des parents Voulasne, mais conciliantes à l'extrême, on -peut le dire, elle s'en était aussitôt emparée, afin de «sauver», -disait-elle, la pauvre petite Irène,--qu'elle se refusait à -appeler Pipette,--et pour ramener à soi, du même coup de filet, le -ménage Albéric. Puisque les Voulasne comptaient sur le temps pour -arranger les choses, que ce temps s'écoulât pour leur jeune fille -comme pour Isabelle, ces prochaines vacances, à Fontaine-l'Abbé! -Elle le leur proposa. Les Voulasne ne s'alarmèrent, à cette -proposition, que d'une chose: madame Du Toit paraissait donc -supposer que d'ici une quinzaine de jours, date de leur départ -pour la mer, Pipette n'aurait pas consenti à reprendre sa place au -foyer paternel? - ---Elle la reprendrait dès ce soir, leur dit madame Du Toit, si -vous consentiez à éloigner d'elle l'homme qui l'a fait s'éloigner -de vous... - ---Mais pourquoi? demandait naïvement Voulasne. - ---Il ne l'épousera pas malgré elle!... ajoutait Henriette. - -En conscience, madame Du Toit, quoique tremblant un peu qu'ils -la comprissent, avait essayé de leur faire comprendre la raison. -Elle échappait certainement à Voulasne; Henriette la soupçonnait -peut-être; mais éloigner Chauffin était au-dessus de leurs forces. - -Et la quinzaine écoulée, Pipette n'ayant pas cédé, les parents -consentaient à ce qu'elle allât à Fontaine-l'Abbé: «A la maison de -correction», disait Albéric. - -Le départ pour la Normandie fut même un peu avancé, à cause -de la jeune Voulasne, tant madame Du Toit avait peur qu'elle -ne lui échappât. Et, à cause de la jeune Voulasne encore, -la composition des hôtes de Fontaine-l'Abbé fut entièrement -remaniée. Madame Du Toit avait son plan: il consistait à marier -Pipette, à la marier vite, si cela se pouvait, à la marier très -bien, toutefois. Cela pouvait présenter quelques difficultés à -cause des parents Voulasne; mais quoi! est-ce que les Du Toit -eux-mêmes n'avaient pas donné leur fils à une Voulasne? Et puis, -la fortune était belle. En conséquence, nous eûmes de la jeunesse -à Fontaine-l'Abbé, jeunes gens et même jeunes filles, inutiles -celles-ci, il est vrai, au projet de madame Du Toit; mais si l'on -convoquait les frères, le moyen de laisser les sÅ“urs de côté? -Quiconque ne possédait pas un jeune homme à marier fut exclu, du -moins ce premier mois. Il était à craindre que Pipette scandalisât -ces familles, sinon ces jeunes gens, et qu'il résultât de cet -assemblage beaucoup de mal pour la maîtresse de maison: tant -pis! madame Du Toit triomphait; elle remportait, cette année, -une grande victoire sur les Voulasne; elle possédait leurs deux -filles, elle possédait son fils, et elle espérait fermement -conserver le tout pour elle. - -Quant à moi, que la compagnie fût jeune ou vieille, turbulente -ou morose, Fontaine-l'Abbé demeurait le lieu de mes plus douces -émotions; c'était le lieu de mon ensorcellement; sur ses pelouses, -sous ses beaux arbres, au bord de ses fossés d'eau vive, j'avais -bu le philtre qui faisait aujourd'hui mon tourment... Quand je -repassai sous ses châtaigniers, quand le château me réapparut, -quand j'entendis, en mettant le pied dans la cour pavée, le grand -frisson qui secoue le soir le feuillage des platanes, je ne pus me -priver de dire à madame Du Toit: «Ah! que j'aime votre maison!...» -Cri travesti de mon cÅ“ur! duperie de moi-même par moi-même! -Était-ce donc tant la maison que j'aimais? - -Les deux mêmes chambres que l'année précédente nous furent -attribuées; je retrouvai ma vieille perse bleue, les nattes sur -lesquelles j'avais sauté de joie, le balcon d'où la vue s'étendait -par une trouée dans la campagne et qui surplombait le barrage au -joli murmure d'eau. Mon mari devait venir passer un jour ou deux -dans le courant du mois; Suzanne était au comble du bonheur; rien -ne lui plaisait autant que Fontaine-l'Abbé, parce qu'il y avait de -l'eau au pied des murs et parce que c'était un château! Son petit -frère Jean n'exprimait pas encore très nettement ses impressions. - -Tout compte fait, les jeunes gens mariables, et malgré l'activité -déployée par madame Du Toit, se trouvaient réduits à trois, deux -avocats du barreau de Paris, l'un blond, l'autre brun,--madame Du -Toit avait pensé à tout!--l'un sans famille, l'autre accompagné de -père, de mère et de sÅ“urs qui, il est vrai, pouvaient entrer en -concurrence avec mademoiselle Voulasne vis-à -vis des deux autres -jeunes gens, mais aussi fallait-il sauvegarder les apparences et -ne pas paraître vouloir à tout prix préparer le sort de l'unique -Pipette; le troisième était un garçon ayant à peine passé la -trentaine, déjà décoré, ayant un poste dans je ne sais quelle -colonie. - -Avant toute chose, il fut indispensable d'organiser un tennis. Il -n'y avait pas de terrain préparé pour le tennis à Fontaine-l'Abbé; -les jeunes gens et les jeunes filles s'emparèrent de la pelouse, -devant la façade principale, la seule dont l'inclinaison, très -peu sensible, se prêtât, tant mal que bien, aux exigences de -ce sport. Madame Du Toit fut très affectée de voir piétiner -sa pelouse, mais donna l'ordre de tondre de près l'étendue -nécessaire. Chacun de ces messieurs et de ces jeunes filles était -muni de sa raquette. Manquaient le filet, les balles et les -bandes de toile blanche. Albéric,--que je soupçonne de n'avoir -pas averti sa mère qu'un tennis était nécessaire, afin de lui -prouver qu'elle n'entendait rien aux amusements de la jeunesse et -qu'on ne saurait que «se raser» chez elle,--se dévoua pour aller à -Trouville chercher les accessoires. Il y resta deux jours, pendant -lesquels tout notre monde, dans le plus complet désarroi, fut -sauvé de l'ennui mortel par Pipette. Pipette avait le caractère -extrêmement facile et une vitalité si heureuse, si libre, si -jaillissante, qu'elle égayait les plus récalcitrants. Beaucoup de -ses mots, d'une crudité de pomme verte, nous tiraient les dents, -et il était touchant d'être témoin des prodiges d'indulgence et -d'ingéniosité à l'excuser qu'inspirait à la sévère madame Du Toit -la volonté arrêtée de trouver à la petite Voulasne un mari. En -attendant, Pipette se montrait pour tous d'un grand secours. Elle -n'avait ni la timidité, ni la retenue, ni la modeste conversation -des jeunes filles bien élevées qui se trouvaient là ; elle n'avait -rien de cet air languide qu'adoptait souvent sa sÅ“ur Isabelle. La -femme d'Albéric, bien que formée de la même façon que Pipette, -donnait un résultat absolument différent. Isabelle, prévenue de -bonne heure, par les Du Toit et par son goût très tôt prononcé -pour Albéric, que les manières de ses parents n'étaient pas les -bonnes, s'était aussitôt entraînée à copier les manières des -autres familles, des Du Toit d'abord, comme on l'a vu pendant -ses fiançailles, puis, après son mariage, et depuis que son mari -avait fléchi lui-même en subissant les Voulasne, de toutes les -personnes successivement qui lui semblaient plus brillantes. Elle -empruntait sans cesse, incertaine du modèle à suivre, fatiguée -de son incertitude, et surtout fatigante. Pipette était une -nature par hasard heureuse, sans un instinct fâcheux, et que -rien, jamais, n'avait bridée. Tout, chez elle, était spontané, -ce qui lui donnait un grand charme. C'était un bon petit diable, -certes. Toutefois, pour des personnes soumises à la rigueur des -convenances, c'était tout de même un peu le diable. - -Elle eut du succès néanmoins, à Fontaine-l'Abbé, parce qu'on ne -pouvait faire autrement que de la trouver bonne fille, et parce -qu'on avait besoin d'elle. De quelle façon plaisait-elle aux -jeunes gens? Je ne sais trop; en tout cas, elle semblait leur -plaire beaucoup à tous les trois. Point mal de sa personne, avec -cela, la chère Pipette. De figure moins régulière que sa sÅ“ur, -moins jolie, si l'on veut, mais bien plus piquante, elle avait des -cheveux blonds fort beaux, une gorge, une taille savoureuses et -des bras que l'on remarquait et jugeait ravissants, d'un commun -accord. Que serions-nous devenus sans elle, et sans tennis, -pendant l'absence d'Albéric, Seigneur Dieu. Tout ce monde-là -n'aimait point la campagne pour elle-même, point la promenade, -point la musique; et tous les bons vieux jeux qui nous avaient -suffi, à nous, le croquet, le volant, colin-maillard, cache-cache, -étaient surannés. - -Nous parcourûmes, madame Du Toit et moi, les greniers du château -fleurant la poussière et le rat; nous ouvrîmes toutes les vieilles -armoires afin d'y découvrir quelque objet de divertissement -oublié. A notre retour sur la terrasse, avec un antique jeu de -loto, un cor de chasse et des romances de Loïsa Puget à demi -rongées, nous vîmes toute la jeunesse employée à une besogne -captivante: ces messieurs avaient réussi à déplacer le rouleau -de pierre qui encombrait l'allée couverte, et ils le traînaient -sur la pelouse afin d'aplanir le sol destiné au tennis. Pipette -en avait eu, nous dit-on, l'idée la première, bien éloignée, la -pauvre petite, de penser qu'elle remuait quelque chose qui, à -Fontaine-l'Abbé, n'avait pas bougé depuis plus de soixante ans! - -Je m'aperçus que madame Du Toit avait du chagrin à voir changer -de place le rouleau de pierre qui la gênait depuis si longtemps. -J'en eus bien, moi, qui ne le connaissais que de l'année dernière; -il m'avait obligée souvent, lorsque nous marchions dans l'allée -trois ou quatre de front, à me détourner de mon chemin, mais -déjà cette petite incommodité était unie pour moi au charme qui -s'attache à presque tout souvenir. - -Le tennis organisé, nous eûmes la paix durant le jour. Ils -jouaient la matinée, l'après-midi jusqu'au coucher du soleil, sans -se lasser jamais, sans réclamer jamais une autre occupation. - ---C'est vraiment bien commode! disait madame Du Toit. - -Mais elle trouvait que toute cette jeunesse, captivée par le -sport, ne s'entretenait pas d'autre chose et n'apprenait pas -à se connaître; elle allait presque lui reprocher de ne pas -seulement engager quelque amourette! Ah! ce n'était pas pour le -tennis qu'elle l'avait convoquée, mais pour marier la petite -Voulasne. Aussi, le soir après le dîner,--adieu Beethoven et -Chopin!--j'étais chargée de faire danser tout ce petit monde. - -Et quelle était ma vie, à moi, au milieu de ces sauteries et de -ces jeux? J'espérais. - -J'espérais. J'aurais été bien en peine de dire quoi. Mon -optimisme, aujourd'hui, me paraît insensé. Mais c'était ainsi. -J'espérais. Je portais avec ivresse mon culte intérieur et secret. -J'aimais un être, à mon gré, charmant, qui maintes fois m'avait -ravie, qui, une fois, un peu forcé, il est vrai, m'avait dit qu'il -m'aimait. - -J'espérais. Je m'abandonnais avec une voluptueuse terreur à je -ne savais quoi, qui pouvait arriver. Croirait-on que, pendant -cinq mois, mon cÅ“ur a sauté, chaque jour, à l'idée qu'en somme -il eût pu m'écrire d'une manière détournée, et même directe, à -la rigueur, en ne me disant rien que d'insignifiant; mais quelle -signification aurait eue pour moi un mot de lui! Un jour que sa -tante me parlait de lui, je lui demandai: - ---Ah çà ! est-ce qu'il ne vous dit seulement jamais un mot pour moi? - ---Il ne manque pas de me charger de ses bons souvenirs pour nos -amis... - -Cela me glaça tout le corps. - -Le soir, après avoir exécuté tout ce que ma mémoire pouvait -contenir d'airs de valses, lorsque j'étais remontée dans cette -chambre de perse bleue où, l'année précédente, le démon qui me -possédait m'avait si insidieusement imprégnée, je m'accoudais -encore à mon balcon de fer... Oh! mon Dieu! je m'agenouille -aujourd'hui à vos pieds pour vous supplier de me pardonner les -douceurs que j'ai rêvées... Oh! que la femme qui a reçu de vous -cette bénédiction de connaître dans le mariage le bonheur de -l'amour ne me jette pas la pierre!... Oh! que tout être qui s'est -senti presser et briser entre des bras vraiment aimés suspende son -jugement avant de me condamner!... Jamais, jamais, je n'ai connu, -moi, la saveur du baiser d'amour!... Mon cÅ“ur battait comme -celui des autres femmes; mon corps était jeune, sain; ma bouche -absolument pure... J'ai tendu mes lèvres à l'air caressant de la -nuit, en appelant le baiser de l'homme que j'aimais. J'ai aussi -dit son nom, tout haut--insigne et damnable folie!--ce prénom que -je n'écris pas dans ces souvenirs et que je n'écrirai jamais, -soit par une sorte de honte, soit par respect pour l'intimité -sacrée qu'il représentait à mes espérances, soit peut-être aussi -par dépit de n'avoir pas été admise à le lui dire à lui-même... -J'avais l'air d'être toute seule vivante au milieu de cette -magnifique campagne endormie; tous avaient achevé leur journée; -moi j'attendais... - -Le murmure de l'eau, toujours pareil, infatigablement monotone, à -la longue m'irritait. Je me disais: «Ma vie sera comme ce bruit -d'eau, toujours également mesurée, immuablement modeste, quasi -imperceptible, agaçante pour qui par hasard la verrait, et elle -n'aura même pas, comme cette chute d'eau minuscule, l'avantage -d'être seulement appréciée par quelqu'un...» Et je pleurais, et je -sanglotais sur mon balcon, n'osant rentrer dans cette chambre près -de laquelle dormaient mes enfants, et où il n'y avait personne, au -château, qui ne crût que dormait, paisiblement aussi, la femme la -plus irréprochable, la plus immaculée, la plus sûre. - -J'avais apporté à Fontaine-l'Abbé les trois lignes de ma lettre -commencée... Je ne pouvais me résoudre ni à la détruire, ni à -m'en séparer. Je la tenais enfermée dans un petit coffret de fer -où étaient mes bijoux et mon argent. Étonnant besoin d'aveu, -étrange nécessité de proclamer notre amour!... Si j'étais morte -dans la nuit, la pureté de ma mémoire, si précieuse à mon mari -et à mes enfants, en était stupidement ternie!... Je le savais, -j'y songeais souvent. Je ne résistais pas au désir d'avoir là , -près de mon chevet, ce feu ardent qui, selon moi, devait projeter -des rayons comme un phare, comme un phare que tous les initiés -reconnaissent du large. Qu'ils reconnussent donc tous, tous! ah! -du plus loin qu'ils le pouvaient apercevoir, qu'ils reconnussent à -mon phare celle qui dormait ici: ce n'était qu'une femme amoureuse! - -Un jour, se promenant avec moi dans le potager, son sécateur à -la main, madame Du Toit me dit qu'elle avait reçu une lettre de -son neveu, qu'il lui demandait s'il pouvait venir la saluer à -Fontaine-l'Abbé... - ---Ah! - ---Il ne manque pas de me prier de lui nommer mes invités; c'est un -monsieur qui veut bien présenter ses hommages à sa tante, mais qui -ne veut pas s'ennuyer. Faut-il, ajouta-t-elle en souriant, que je -vous nomme?... - -Trop vivement, mais j'avais tellement peur que ma présence -l'empêchât de venir, je m'écriai: - ---Non, non, ne me nommez pas! - ---Oh! dit madame Du Toit, comme vous dites cela! Craindriez-vous -de l'effaroucher?... - -Madame Du Toit continua, plus sérieuse: - ---Plût à Dieu que mon malheureux neveu s'enthousiasmât, je ne dis -pas de vous, ma chère enfant, bien entendu, mais d'une femme comme -vous,--s'il s'en fait encore!...--Hélas! il ne me ménage pas cette -consolation: c'est un garçon très remarquable, chacun en convient; -mais il donne raison, il faut aussi le reconnaître, à ceux qui, -comme son oncle, le président, affirment que c'est en même temps -un écervelé... - ---Monsieur Juillet, un écervelé!... - ---C'est un homme incapable de faire son choix dans la vie. -Avec les plus beaux dons naturels, après les études les plus -brillantes, voilà un garçon qui refuse toute espèce de situation, -qui s'adonne à des travaux personnels, très séduisants, paraît-il, -moi je le veux bien, mais bien incertains quant aux avantages -à venir... Est-ce un philosophe? un sociologue, comme on dit -aujourd'hui? un essayiste?... un moraliste?... Tout cela implique -encore un choix dans les idées, et vous oblige à prendre parti -entre les idées qu'on a. Tout cela demande de la logique, de -l'esprit de suite et au moins une certaine conformité entre les -principes qu'on émet et la vie qu'on mène... Un moraliste! je vous -demande un peu... - ---Pourquoi monsieur Juillet ne serait-il pas un moraliste? - ---Pourquoi monsieur Juillet ne serait pas un moraliste?... Mais, -ma chère enfant, parce que monsieur Juillet est un... libertin! - -Elle fit, en lâchant ce mot, des yeux de grand'mère courroucée, et -rabattit d'un coup sec le petit fermoir de son sécateur. - -J'étouffais; l'allusion encore une fois réitérée à ce libertinage -me suffoquait. Je dus avoir le sang à la figure. Heureusement, -l'attention de madame Du Toit était à ce moment à son neveu, non -à moi. J'étais partagée entre le souci de m'informer et la peur -d'apprendre. - -A tout hasard, je répétai: - ---Un libertin!... - ---N'en disons pas davantage, fit madame Du Toit, pour ne point -faire de médisances. - -Nous remontions les marches conduisant du potager à l'allée -couverte. Aussitôt en haut, la vue du tennis, entre les troncs -d'arbres, et les voix des joueurs: «_play? out!_... trente à ...» -s'introduisirent entre nos pensées; nous remontâmes toute l'allée -sans parler. Je souffrais d'une de ces douleurs sourdes et -rageuses qui font souhaiter de souffrir plus encore; je criai à -madame Du Toit qui me quittait pour aller écrire à son neveu: - ---Tiens! mais, dites-lui donc que vous n'admettez ici cette année -que les jeunes gens disposés au mariage!... - ---C'est une idée, fit-elle. - -Mais je ne sus pas si elle lui avait écrit cela, non plus -que si elle lui avait cité mon nom parmi ceux des hôtes de -Fontaine-l'Abbé. De sorte que son arrivée, s'il venait, ne devait -rien signifier pour moi. - -Allait-il venir? Il pouvait arriver demain!... - -Viendrait-il, me sachant là ?... S'il ignorait que je fusse là , -quel effet ma vue lui produirait-elle?... - -Madame Du Toit ne se doutait certes pas qu'elle me laissait sous -son allée couverte avec une pareille angoisse. A cette angoisse -s'en ajouta une autre, vers le soir, qui paraîtra tout à fait -misérable, mais que je dois confesser: celle d'être laide, le -lendemain, si je me laissais abîmer par le tourment! - -Il arriva, non pas le lendemain, mais, sans se presser, quatre -jours après. J'avais eu le temps de m'accoutumer soit à l'idée -qu'il allait venir, soit à l'idée qu'il ne viendrait pas. - -Je fus avertie de son arrivée, grâce à l'attention extrême que je -portais à toutes les paroles, à tous les gestes, à tous les ordres -de madame Du Toit, depuis quatre jours. Je l'entendis commander -la voiture. J'étais enfermée dans ma chambre quand la voiture -descendit les lacets; je ne pouvais la voir, je l'entendis bien -et je suivis son bruit jusqu'à l'arrêt dans la cour pavée, sur la -façade nord. Il était environ six heures du soir; je ne voulais -pas me montrer avant le dîner, mais je pensais qu'il connaîtrait -ma présence, au cas où sa tante ne la lui eût pas annoncée, par -mes enfants qui jouaient en bas. - -Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais, en aucune circonstance de -ma vie, autant d'appréhensions et des palpitations si violentes -qu'au moment de descendre, à l'heure du dîner, ce soir-là . Je ne -me mettais pas ordinairement de rouge; mais j'avais appris, depuis -un an, à en mettre, et je possédais tout ce qu'il faut pour cela. -Je mis un peu de rouge, car j'aurais eu l'air d'une morte. - -En entrant dans la pièce où l'on était réuni, mes yeux allèrent -immédiatement à lui; je remarquai même: «Comment se peut-il faire -que j'aie deviné l'endroit exact où il se trouve?» C'était moi -qui, en entrant, recevais tout le reste de lumière des fenêtres -ouvertes sur le couchant; c'était lui qui m'apparaissait en une -sorte de silhouette auréolée. Mais je ne pus pas discerner son -premier mouvement. Il s'avança pour me saluer; sa main était tout -à fait inexpressive; il me dit aussitôt: - ---Madame je n'espérais pas vous trouver ici. - ---Vous n'avez donc pas rencontré mes enfants?... - ---Vos enfants?... Comment!... - -Et il se mit à chercher parmi les enfants qui étaient sur la -terrasse. Il avait certainement rencontré mes enfants, mais il ne -les avait pas reconnus. - -Et j'aperçus, après ce premier contact, qu'en effet il avait eu -la surprise de me voir entrer; il y avait en lui quelque chose de -gauche et de gêné que je connaissais bien pour l'avoir observé -autrefois dans les circonstances où il n'était pas à son affaire. -Il était si peu habile à dissimuler! Cela venait-il de la petite -vexation qu'il éprouvait de n'avoir pas reconnu mes enfants? Cela -voulait-il dire qu'il retrouvait, en me voyant, la confusion ou -la honte de notre dernière entrevue?... Il avait la peau hâlée, -bronzée; je le trouvais beau. - -Il ne fut placé, à table, ni à côté de moi, ni en face de moi. En -me penchant sur mon assiette, j'apercevais son nez bruni, sa barbe -allongée, ses mains fines, nerveuses et velues, sans bague aucune. - -On ne l'entendit presque pas; c'était bien toujours le même homme; -il ne parlait guère pour peu que le milieu ne lui fût pas tout à -fait favorable; les jeunes gens qui étaient là ne le connaissaient -pas, pour la plupart, ignoraient sa valeur, et l'ennuyèrent, à ce -qu'il me sembla, en discutant leurs coups, critiquant leur jeu, -et criant d'un bout de la table à l'autre, comme s'ils foulaient -encore la pelouse. On s'en donnait! et la maîtresse de maison -était toute indulgence, tant que le président n'était pas arrivé. -Après le dîner, échange de mots banals; puis ma fonction de -tapoteuse me retint au piano. Il n'avait pas besoin de me tourner -les pages, pour la musique que j'avais à jouer cette année! Et -j'allai me coucher sans avoir, en somme, rien appris. - -Eh bien! il était revenu... Eh bien! nous nous étions retrouvés! -Et ce n'était que cela! Pas de vitres brisées, point d'éclat; mon -cÅ“ur tout seul, dans ma poitrine, que mes proches voisins auraient -pu entendre. «Mais, demain, pensais-je, il faudra bien que nous -causions, un peu comme autrefois, quand ce ne serait que pour ne -point nous faire remarquer...» - -Il n'était pas pressé de me parler, c'était évident. Il eût pu me -parler dans la matinée. Je ne le provoquais pas, mais j'étais loin -de le fuir. Un aparté tranquille s'offrit à lui et à moi dans le -jardin; il ne fit rien pour en profiter et se laissa entraîner -par la petite Voulasne qui tenait à l'initier au tennis. Toute -l'après-midi, je boudai dans ma chambre. Le soir se passa comme -la veille, sauf qu'à table, il se mêla à la conversation des -joueurs de tennis: il s'amusait à s'initier au jeu. Les saillies -de Pipette, qui parfois étaient inouïes, le faisaient rire. A -table, de côté, j'apercevais ses dents, quand il riait, et je -voyais à sa physionomie une expression inconnue de moi. Cette -expression n'était pas celle qui me plaisait mais, par contraste, -elle avivait le souvenir de celle que j'aimais; je me torturais du -regret de ce que je ne trouvais plus en lui, et j'étais jalouse de -l'agrément qu'il semblait prendre en disant des bêtises avec des -jeunes filles, des enfants!... - -Tout à coup, le lendemain, dans l'escalier, en descendant, -c'est-à -dire dans l'endroit le moins propre à prolonger un -entretien, où nous pouvions et devions être interrompus à chaque -seconde, il me rencontra et me dit: - ---J'aurais voulu vous épargner la vue d'un homme qui vous a -offensée... - ---Offensée?... - ---Oh! dit-il, vous voulez avoir oublié... - -Et il ajouta, sur un ton de résignation douloureuse, mais qui me -parut singulier: - ---On n'oublie pas!... - -Ce qui voulait dire probablement: «Vous ne pouvez avoir oublié que -je vous ai offensée, et moi, je ne puis vous oublier...» - -C'était correct. Pourquoi cela me parut-il plus correct que -convaincu? - -Je lui dis: - ---Il faudrait... - -Je voulais dire: «Il faudrait que nous ayons un moment de -causerie.» Il me coupa, pressé sans doute par un bruit de pas dans -l'escalier, et il dit: - ---Oui, il faudrait pouvoir oublier!... Oh! un accès de démence!... -Je ne me pardonnerai... - -Quelqu'un, qui s'engageait dans l'escalier, l'empêcha de -poursuivre. - -Il tenait donc tant à oublier? Ce n'était pas, à moi, mon souci. -Il pensait à se disculper. Moi, je ne songeais qu'à me charger -davantage. - -Nous arrivâmes au bas de l'escalier en disant des choses banales. - -Il pouvait être sincère en croyant m'avoir offensée. C'était mon -attitude et ma figure involontaires, au moment de sa déclaration, -qui le lui avaient fait croire. - -Fallait-il que j'en vinsse à lui dire: «On n'est pas offensé quand -on aime?...» - -Ce fut à ce moment-là que l'idée me vint de lui donner à lire le -cher papier qui me suivait partout et que je tenais enfermé dans -mon petit coffret de fer. Je le tirai du coffret, je le pliai une -fois de plus pour en diminuer le volume, et je le portai dans -mon corsage, sur la peau même, afin de le sentir. C'était mettre -le comble à ma folie. Lui, s'accusait d'un accès de démence; mon -accès, à moi, n'était pas isolé, il durait. Je portai ce papier -deux jours sans trouver l'occasion de le remettre. Il me brûlait -la poitrine; j'avais peur de le perdre, une envie grandissante de -le donner et en même temps une lâche terreur de ce que je désirais -faire. Je ne parle pas de pudeur ni de remords anticipé d'une -faute possible: on sent trop, hélas! qu'au point où j'en étais -venue, cela ne comptait pas pour moi. - -La pudeur, la honte, par un singulier renversement des rôles, -elles se trouvaient, elles étaient visibles chez celui pour qui -je les avais abdiquées! Positivement, son front rougissait et -ses épaules tombaient en face de moi! Il n'allait pas jusqu'à -m'éviter, mais ma présence lui rappelait, comme il me l'avait dit, -une chose qu'il voulait oublier. Ce qu'il voulait oublier, c'était -surtout le souvenir d'avoir commis une action qu'il croyait une -erreur, une maladresse irréparable... L'offense? mais elle était, -à mon avis, dans la recherche de l'oubli plutôt que dans l'acte -qu'il voulait oublier!... S'en doutait-il un peu, et sentait-il -qu'à chaque heure il aggravait son cas à mes yeux? Il ne me fuyait -pas, mais il ne me recherchait pas du tout. Il me parlait, et des -mêmes sujets qu'autrefois, mais plus volontiers en compagnie et -sans s'appliquer à terminer par un de ces tête-à -tête si faciles, -ici, qui s'offraient pour ainsi dire, et qu'il me devait, à ce -que je croyais... Traitait-il ces sujets comme autrefois? Il me -semblait que non; mais c'était peut-être que les sujets, je les -écoutais moins, que mon âme n'y était plus, que je pensais à -autre chose?... J'enrageais, je trépignais. Je crois aussi que -j'avais un peu l'air de l'attendre, de le poursuivre, et enfin de -le provoquer. S'il ne m'aimait réellement pas, combien devait-il -me trouver détestable! La seule pensée m'en fait frissonner -aujourd'hui, et l'humiliation rétrospective m'en donne la nausée. - -Une après-midi, comme je descendais au jardin, je l'aperçus sur -la pelouse, assis sur le rouleau de pierre que l'on avait laissé à -quelque distance du tennis. Il regardait les joueurs. Je descendis -l'allée couverte où, par hasard, il n'y avait personne. Entre les -troncs des tilleuls il me vit; il pouvait venir me rejoindre; je -parcourus deux fois l'allée. Il ne vint pas. Moi, j'allai à lui. - -Je m'assis à côté de lui sur le vieux rouleau de pierre. Son -premier mot fut: - ---Oh! madame, vous ne craignez pas le soleil? - -Je lui dis que non. Alors il me dit: - ---Mais votre petite cousine Voulasne est charmante! regardez-la -donc jouer... - -Je dis: - ---Elle a le diable au corps. - ---Joli diable, dit-il, et quel corps! - -Je fus choquée, peut-être à cause d'une certaine piqûre de -jalousie, mais certainement aussi par l'impossibilité absolue où -j'étais de m'accoutumer à entendre un homme parler sans périphrase -du corps d'une femme et surtout d'une jeune fille. Dans vingt -ans, peut-être aujourd'hui même, pareille susceptibilité paraîtra -ou déjà paraît bien extraordinaire. Nous étions ainsi. Je fus -choquée. Il le vit, d'un bref coup d'Å“il suivi d'un certain -froncement des sourcils que j'avais surpris chez lui, je m'en -souviens bien, le soir même de la déclaration. Avais-je donc fait, -mon Dieu! encore le même visage? - -Et, parce qu'il s'aperçut qu'il m'avait choquée, il fit tout de -suite l'aimable; il me dit des phrases où s'enchâssait au moins -par deux fois l'expression «une femme comme vous». C'était une -expression qu'il avait employée autrefois en me parlant de moi, -sans que j'en eusse fait la remarque. Autrefois, il me semblait -que je savais ce que cela voulait dire et je n'étais pas fâchée -que l'on voulût dire cela de moi. Aujourd'hui, cette expression -me paraissait manquer de sens. Je lui demandai, avec un peu -d'irritation dans le ton: - ---«Une femme comme moi!... une femme comme moi!...» - -Il me dit sans hésiter: - ---Une femme née pour être un exemple à toutes... - ---Merci. - -Et il me tint, comme inédit, un discours que je lui avais déjà -entendu prononcer sur les deux catégories de femmes, aussi -tranchées que des espèces différentes. l'une honnête et qui, si -elle manque à le demeurer, commet une erreur, l'autre qui se -trompe aussi lourdement si elle prétend l'être sans en avoir la -vocation. - -Je n'accordais pas grande attention au discours, d'abord parce -que je le connaissais et ensuite parce que je faisais cette -remarque: «Jamais, autrefois, il ne se fût répété devant moi... -parce que ma présence, en lui étant agréable, provoquait chez lui -une attention active et minutieuse qui l'eût fait se souvenir -de paroles déjà dites, et qui suscitait sa pensée, l'inspirait.» -Entre temps, je remarquais aussi que son discours était le -développement rigoureux de la croyance qu'il avait de m'avoir -offensée... Mais l'impression qu'il me donnait d'un si grand -refroidissement à mon égard m'obligeait à me demander: «Croit-il -vraiment m'avoir offensée? Ou tient-il à me le faire croire -afin que je ne l'invite pas à m'offenser davantage!» Peut-être -s'aperçut-il que je l'écoutais peu; il me dit tout à coup: - ---Prenez garde! vous allez tacher votre petit soulier blanc... - -J'appuyais, sans y prendre garde, un de mes souliers de drap blanc -sur le timon en fer rouillé qui servait à tirer ou à pousser le -vieux rouleau de pierre. - -Et, en me disant cela, il avait, prestement, pour sauver mon -soulier, touché du doigt ma cheville. - -Étrange chose! contradictions, complexités insondables de notre -nature: de cet homme à qui, s'il m'eût emportée dans ses bras, -je me fusse abandonnée corps et âme,--du moins, à ce qu'il me -semblait--je ne pus supporter ce contact léger. Je retirai ma -jambe d'un mouvement brusque, inconscient, exagéré, d'un mouvement -de patte de grenouille galvanisée; et, sans que ma volonté y -fût le moins du monde intervenue, je m'écartai un peu de mon -voisin sur le siège de pierre. Et je dus, encore une fois, c'est -probable, faire la figure de mes arrière-grand'mères!... - -Il eut, lui, un Å“il lassé qui se reporta d'instinct sur un objet -agréable et suivit les mouvements du «corps» de Pipette. Et ce -qu'il eût aimé alors à dire, il ne me le dit pas. - -Je suivais, à la dérobée, son regard. J'en souffrais si -cruellement que je dis: - ---«Elle» est destinée à faire une très honnête femme, savez-vous? - ---Qui? me dit-il, en se retournant vers moi. - ---La petite Voulasne. - -Il éluda ma question: - ---Avouez, dit-il, que les deux autres jeunes filles sont bien -insignifiantes. - ---Mon Dieu! ce sont tout simplement des jeunes filles bien -élevées. Tout le monde dira d'elles ce que vous dites... - ---Mais on les épousera... - ---Et elles serviront d'exemple... - -Ma riposte était un peu vive. Il dut la trouver hardie; il se -tourna de mon côté, et ses deux sourcils demeurèrent suspendus; il -était embarrassé pour répondre; il me dit: - ---Je leur souhaite de n'être pas aimées par d'autres hommes que -leurs maris: ceux qui les aimeraient souffriraient inutilement; -elles aussi, peut-être. - ---Ces femmes-là , quand elles aiment, aiment souvent plus que les -autres! - ---Des amoureuses repenties!... dit-il. - -Il parut ennuyé. Ses yeux cherchaient à se dérober en fuyant vers -les mouvements heureux du tennis. En quelques minutes, en quelques -paroles, à propos d'un banal sujet, et sans toucher directement -la grande question qui gisait entre lui et moi, le fond de son -cÅ“ur s'était révélé. Nous avions l'air de causer bien amicalement, -assis sur notre vieux rouleau de pierre et dans une atmosphère de -jeunesse alerte et joyeuse, et moi je recevais le plus effroyable -choc de ma vie; je m'entendais annoncer, par douces paraboles, -la ruine totale, irrémédiable de mes espérances; sous ce clair -soleil, devant ce beau château, lieu d'enchantement, abri de tant -de rêves, je voyais se fermer à jamais, à tout jamais, pour moi, -les portes infranchissables du domaine de l'amour. - -Je tirai de mon corsage le papier quatre fois replié. Je n'avais -plus, cela va sans dire, à le donner à lire.--Il est si clair, -d'ailleurs, que je ne l'aurais jamais donné!...--Je le dépliai. -C'était une feuille presque toute blanche. Deux lignes et demie, -cela semblait être peu de chose. En déchirant le papier, je -réservai la petite langue qui contenait les deux lignes et demie. -Je chiffonnai le papier blanc en une boule que je jetai sur la -pelouse; et de la petite langue je fis une boulette que j'avalai -sous les yeux de M. Juillet. - -Il me dit: - ---Que diable faites-vous là ? - ---Vous le voyez: je mâche un morceau de papier... - -Il eut un assez gentil sourire; il n'était pas du tout obligé de -comprendre ce que j'avais fait. - -Et il me dit, un peu taquin, comme en ses bons moments: - ---Que vous êtes jeune! Il y aura toujours en vous de la -pensionnaire!... - -En effet, c'était un geste de pensionnaire que je venais -d'accomplir. - -Mais il restait en moi, comme en beaucoup de femmes, bien plus de -ce que fut la pensionnaire qu'il ne le pouvait croire et que je ne -le croyais moi-même. - -Le soir de ce même jour, après le dîner, à l'extrémité de la -terrasse aux grenadiers, j'allai m'accouder, un peu à l'écart, -à la balustrade, et je regardai, au-dessous de moi, l'eau de la -douve sombre et silencieuse, qui avançait comme un enterrement. -C'était le soir d'un de mes plus tristes jours; j'étais tellement -contusionnée que je ne pensais à rien. Une lueur, provenant des -fenêtres éclairées, se diffusait à la surface de l'eau, tout -juste pour permettre de discerner de menus objets qu'entraînait -le courant lent et lourd: une feuille de platane, étalée comme -une grande patte de canard, un brin d'herbe, une tige de roseau -brisée. Soudain, je poussai un cri parce que je croyais -apercevoir un animal; tout le monde vint autour de moi s'accouder; -c'était un pauvre petit chat de quelques jours, le ventre gonflé, -les membres étendus comme la peau d'une descente de lit. On le -regarda s'en aller, doucement, dans l'ombre de ce triste fossé. -Madame Du Toit admonesta un domestique en lui rappelant qu'elle -avait défendu qu'on jetât aucun objet dans la douve; et puis tous -s'éloignèrent de moi, sauf M. Juillet, accoudé tout près. Il eût -pu très bien donner une suite à la conversation de l'après-midi, à -supposer qu'il n'eût ni compris ni voulu le sens définitif qu'elle -avait pris pour moi. Il me parla simplement de son voyage. - -Et désormais il ne craignit plus de s'approcher de moi, de causer -avec moi, mais sans plus jamais faire allusion à «l'instant de -démence». Notre affaire avait été réglée, une fois pour toutes, -par notre échange de propos indirects, sur le rouleau de pierre. - -Ma boule de papier roula pendant trois jours sur la pelouse. Du -haut de la terrasse, je la voyais; quand je passais sous l'allée -couverte, je la regardais, déplacée par le vent, déformée par la -rosée de la nuit qui peu à peu en élargissait la tache blanche. - -Lorsque M. Du Toit arriva, son premier coup d'Å“il, du haut du -perron, fut pour cette tache blanche sur la pelouse et il s'écria: - ---Ha! qui est-ce qui laisse traîner de la paperasse sur la pelouse? - -Je dis: - ---C'est moi! - ---Cela m'étonne de votre part! dit-il. - -Mais sa figure se radoucit aussitôt à cause de l'indulgence qu'il -avait pour moi, femme irréprochable entre toutes!... - - - - -XVI - - -Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout instant M. Du -Toit m'accordait ne me gênèrent pas, tant que l'amour en moi eut -toute sa virulence. Un nuage épais, qui m'environnait, me cachait -le monde et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses. Tout -à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent. - -A la suite de la conversation sur le rouleau de pierre, j'avais -été plongée dans une hébétude telle que l'on ne saurait dire si -l'on y souffre ou bien si l'on n'y éprouve pas une espèce de -plaisir barbare qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir -davantage. C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et peut -leur donner à croire que nous sommes insensibles. Le soir où je -regardais le petit chat noyé dans la douve, et où M. Juillet me -parlait de son voyage, M. Juillet se disait probablement: «Comme -elle est tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer -que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque tous les -soirs, à mon balcon, avant ce soir-là , mais ce soir-là je n'ai -pas pleuré. Et, depuis ce soir-là , les jeunes gens, les jeunes -filles étant partis pour faire place aux amis du président, et -Pipette demeurant seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je -jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour faire danser -Pipette, soit avec son beau-frère Albéric, soit aussi avec M. -Juillet!... Et lorsque Pipette valsait avec M. Juillet, mes mains -ne tremblaient pas, sous mes doigts si calmes naissaient et se -répandaient ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui -font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner la -taille sous le bras qui la presse, et dont les effets semblent -à tous salutaires du moment qu'ils sont produits sur des jeunes -filles à marier. - -Mais M. Du Toit commença à me proposer trop souvent comme exemple -à la jeune Voulasne pour qui il n'avait pas toute l'indulgence -de sa femme. Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait -à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à cause de la -présence du président et de ses nouveaux hôtes, soit qu'elle se -fatiguât des incartades de la jeune fille, parfois vives, soit -qu'une apparence de flirt avec M. Juillet lui parût inopportune, -soit enfin qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec, -hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale: -les trois jeunes gens s'étaient montrés pourtant au mieux avec -mademoiselle Voulasne; aucun n'avait fait mine, en partant, de -la vouloir épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant -pas enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche Pipette. -Et de même que j'avais été le modèle proposé à sa sÅ“ur Isabelle, -j'allais servir désormais d'«exemple» à Pipette! - -Tout le temps qu'une image nette et de relief un peu vigoureux -ne s'était pas présentée à mon esprit pour figurer ma conduite -d'amoureuse, celle-ci bénéficiait de toute ma complaisance; -soudain, un beau jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs -très discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant, -à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus», l'idée me vint que -quelqu'un pouvait se lever, là , devant tous ces juges assemblés, -et déclarer que si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je -serais aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles, leur -sens, cela fut devant moi comme une hallucination. Ce n'était pas -une épouvante si chimérique; quelqu'un était là qui eût pu, en -somme, à la rigueur, se lever et parler ainsi, et moi, à supposer -un «instant de démence»,--j'en avais bien eu d'autres,--je pouvais -moi-même me lever, m'accuser publiquement, dire cela!... Et cela, -ç'aurait été la vérité, la vérité vraie, celle dont le visage -vous éblouit!... J'eus peur. - -Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là , je n'avais éprouvé -le sentiment de la honte. L'année précédente, quand sur les -marches du perron, là , tout à côté, j'avais senti que l'amour -me possédait, j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans -les toutes dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon -exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même osait se -présenter à mon imagination, je ne me sentais pas amoindrie; -aujourd'hui, l'image de ce qui eût pu se faire et ne s'était pas -fait s'offrant à mon esprit, je me sentais foulée aux pieds, -réduite à l'état de boue. - -De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le chagrin me -releva à mes propres yeux. C'était un chagrin immense, profond -comme mon amour même; intermittent comme un sanglot. Quand -mon chagrin éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et -malheureuse; j'avais pitié de moi-même; je pleurais si fort, -et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, ni m'en vouloir -ni m'en mépriser. Quand il faisait trêve, c'était pour céder à -mon écÅ“urement et à mes nausées. Alternatives de clarté et de -nuit, comme dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond, -j'étais d'une grande ignorance des procédés de la passion et des -phénomènes que j'avais subis; ma solitude était complète; je ne -pouvais m'ouvrir de mon tourment à personne; et ce que j'avais -fait, l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie -de ma conscience, ne se révélait à moi que par bribes, à mesure -que se multipliaient en moi les intervalles lumineux. - -Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux, que moi, la -scrupuleuse et la timorée, moi la correcte et la délicate, j'avais -eu tout simplement plus d'audace que la plupart des femmes dont -les mÅ“urs me scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement -jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet homme m'eût -jamais dit un mot d'amour, sans que cet homme m'eût déclaré -qu'il me désirait, moi? par mes assiduités, par ma tendresse -non retenue, par tout le feu qui rayonnait de moi, par cette -imploration que tous mes gestes probablement traduisaient, j'avais -dû contraindre un homme à prononcer cette formule dont la banalité -et le caractère artificiel m'avaient tant stupéfaite, et tout de -même satisfaite!... Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure de -me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il tînt beaucoup -aux minces avantages qu'il en pouvait retirer, oui, moi, j'avais -acculé cet homme à endosser la responsabilité de détourner de -ses devoirs «une femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il -s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à bavarder -avec moi, oui,--surtout chez sa tante où toutes les autres femmes -l'ennuyaient;--il avait même une complaisance particulière pour -moi; il regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir -point connue en un temps où il eût pu m'épouser; oui, oui, oui! -mais avec tout cela, il ne me parlait point d'amour!... Une femme -plus expérimentée que moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à -temps brisé son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel -je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien, mais pressentant -en moi ce qui, en effet, allait se produire, ce qui se produisit -aussitôt dit le mot fatal, un homme pressentant qu'il y avait -en moi, sous la femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un -mystérieux et insurmontable obstacle à ce que je fusse jamais la -maîtresse de quelqu'un. - -Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et contre moi-même; -il m'avait environnée, encerclée comme la ceinture d'une -forteresse; et de quel revêche système de défense avais-je dû être -hérissée tout à coup pour qu'un homme qui venait de se déclarer -comprît, dans l'instant, à mon seul aspect, que je n'étais pas -de l'espèce des femmes dont on tire le plaisir!--Mais il le -savait depuis longtemps! et c'était pour cela, probablement, -qu'il ne me parlait pas d'amour!...--Oui, oui, il le savait; il -s'en doutait du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer -le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la soudaine -décision d'agir, un visage que je ne gouverne pas, un visage, il -faut le croire, aussi mien que le mien, l'avait fait reculer -d'effroi... Ce visage, quand j'y songe, je crois que c'était ce -qu'on appelle «l'air de famille», qui rapproche les plus fraîches -fillettes du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant -d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et moustachu; c'était -l'air de famille qui me liait sans doute à une longue lignée -d'honnêtes grand'mères, autant et plus peut-être que mon éducation -si idéaliste et si pure; c'était un ensemble, une accumulation de -mÅ“urs réservées et contraintes, force puissante, bien supérieure à -nous-mêmes et à notre meilleure volonté. - -Dans les instants de lucidité qui me cinglaient comme des éclairs -durant ma grande perturbation, je commençais à entrevoir l'homme -que l'amour avait transfiguré à mes yeux et que ma chasteté -héréditaire avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre, -et il s'était plu à comprendre mes aspirations vers une vie moins -matérielle et moins rudimentaire. Mais il se plaisait autant à -comprendre celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer, -sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une activité -physique surabondante, et dont surtout la jeune chair exerçait un -attrait sur les hommes. Il savait lui parler comme il avait su me -parler à moi; comme il avait su parler, peut-être, à une madame -Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé, qui -sût amuser Pipette. Il aimait dans la femme autant la légèreté -que la gravité; il avait de l'admiration sincère pour les pures, -et des arguments pour les encourager dans la bonne voie; mais -il appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et s'il -les accompagnait dans leur chemin non classé, je ne pense pas -que ce fût pour les remettre sur la grande route... Ses opinions -demeuraient, en tous les sujets, cohérentes et conformes à celles -qui régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait pas -sa vie strictement à ses opinions. Il avait un démon intérieur, -avouait-il lui-même, avec lequel tantôt il se colletait, tantôt, -bras dessus bras dessous, il «tirait des bordées». Son oncle -disait de lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les propres -à rien.» - -Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, seul, le -souvenir me restait des choses si belles qu'il m'avait dites -parfois et qu'il avait si bien l'air de ne dire que pour moi. -N'était-il pas sincère, à ces moments-là comme aux autres? Les -moments les plus doux de ma vie!... - -Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré de ma misère. - -Il partit parce que madame Du Toit lui avait demandé pourquoi il -n'épouserait pas la petite Voulasne. - -Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le voyant partir, -dit: - ---Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous! - -Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si je n'avais -pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être été jalouse. Pauvre -Pipette! elle ne savait pas, elle, la cause de ce départ; et je -m'apprêtais à partager un peu avec elle ma tristesse, sans parler -de lui trop directement, moi du moins, mais en échangeant entre -nous de petites plaintes. - -Il partit par le même train qui m'avait emportée l'année -précédente; un train de fin d'après-midi qui permettait de se -dire adieu au goûter. La voiture attendait dans la cour pavée; -tout le monde vous reconduisait jusque-là ; on se serrait la main, -on disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait -en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître sous les -châtaigniers. - -Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il était demeuré -un des derniers dans la cour, à regarder s'éloigner la voiture. -M. Du Toit ne faisait point à son neveu l'honneur d'interrompre -sa chasse pour lui dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là -qu'entre femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant par -la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des têtes de cerfs -et des gravures représentant des prises de villes par le roi Louis -XIV, et qui s'éclairait tout au long sur la façade Nord, par de -nombreuses fenêtres, je me retournai du côté de l'allée sinueuse, -et je vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques -formes, à travers les vieilles vitres, les unes bleuâtres, les -autres vert bouteille, certaines incolores, toutes inégalement -aplanies. Cela faisait un peu mal au cÅ“ur... - -Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne corde à -sauter suspendue au portemanteau, et, étant repassée dans la -cour pavée, sautait à la corde. J'étais convaincue qu'elle avait -pourtant du chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à -rien, ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans les -moments où cela convenait le moins: - ---Comme vous êtes jeune! - -Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois quarts les -paupières; la corde claquait à intervalles réguliers en touchant -le sol et semblait couper autour du corps entier de la jeune fille -tous les fils qui la pouvaient relier au monde extérieur. - - - - -XVII - - -On sait comment les jours mauvais se groupent d'ordinaire et se -mettent volontiers bout à bout, de manière à former ce qu'on -appelle une série noire. Ce ne fut pas le lendemain du départ -de M. Juillet, ce ne fut pas le soir de ce départ, ce ne fut -même pas trois heures après la disparition de la voiture sous -les châtaigniers de Fontaine-l'Abbé, que mon petit Jean tomba -malade. Rien ne le faisait redouter dans la première partie de -la journée; il avait très peu mangé au déjeuner, il n'avait rien -pris au goûter, mais c'était un enfant à l'estomac capricieux à -qui cela arrivait maintes fois; il jouait sans turbulence, de -coutume; personne n'avait remarqué qu'il était sans entrain. Tout -à coup la fièvre le prit, une fièvre violente. Je me souvins qu'on -avait parlé dernièrement, à mots couverts, de peur que j'en fusse -inquiète, d'un cas de croup dans le pays. Je fus épouvantée. -J'ouvrais la bouche du pauvre petit qui criait comme si je -l'étranglais; je lui trouvais la gorge rouge. - ---Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour le moindre bobo à -la gorge ils ne l'ont pas moins rouge!... Il aura pris froid;... -une petite angine, peut-être!... Le croup! ma bonne amie, mais un -enfant qui a le croup, on ne l'entend plus!... - ---Mais! disais-je, ce n'est peut-être que le commencement; il -l'aura demain!... Et la scarlatine!... Me voyez-vous ici avec une -scarlatine, à huit kilomètres du médecin!... - -Mon idée première, immédiate, avait été d'emmener mon enfant -à Paris. On me trouvait folle. Pourquoi tant d'alarme sous le -prétexte qu'un enfant a la fièvre? - ---Attendez le médecin, tout au moins! Le fils du jardinier est -monté sur sa bicyclette; il va prévenir le docteur Houdart... - ---Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tôt! la voiture qui -conduisait justement au train de Paris!... - -J'étais affolée; je pensais à ce qui aurait pu être, à ce que -j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet enfant de vue, si -je n'étais pas restée au goûter, si je ne m'étais pas attardée -dans la cour pavée, dans le corridor, on eût pu encore faire signe -à la voiture, et j'emmenais mon enfant à Paris!... - -Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette, à peu près en -même temps que la voiture: il avait laissé un mot chez le docteur -Houdart, mais le docteur Houdart était en visites, et dans une -direction opposée à Fontaine-l'Abbé! Point d'autre médecin dans -la petite ville... A quelle heure ce satané médecin viendrait-il? -Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'était-ce que ce médecin? Un jeune -homme, nouvellement établi. Et si c'était le croup!... Dans ce -temps-là on ne connaissait pas le sérum; il fallait pratiquer -d'urgence une opération difficile... Envelopper mon enfant, le -porter dans mes bras à Paris, voilà ce que je voulus à toutes -forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du soir. Si -le médecin n'était pas venu à dix heures, je partirais. Mais -j'étais d'avance décidée à partir: quelque chose en moi voulait, -voulait absolument que le salut de mon enfant ne fût qu'à Paris. -Mais je risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver -l'état du pauvre petit? On me le disait. Je n'en voulais rien -croire. C'était un entêtement étrange, farouchement obstiné. -Nous avons des raisons d'agir que, vraiment, nous ne connaissons -pas. Le docteur Houdart vint à neuf heures; il avait l'air d'un -homme méticuleux, très prudent; il ne me parut pas avoir le coup -d'Å“il assuré du médecin qui devine; il ne pouvait rien affirmer; -il fallait attendre; il reviendrait le lendemain. Il connut ma -décision d'emmener l'enfant, il ne la combattit pas assez pour -m'obliger à rester. - -Grave affaire au château: supplications, partis divers, la plupart -comprenant mon inquiétude, mais n'approuvant pas ma détermination; -désespoir de Pipette qui se lamentait déjà parce que la voiture -avait rapporté le courrier pris à la poste, et une lettre de -ses parents partis pour l'Espagne!... Sans elle, sans sa sÅ“ur, -sans avoir averti ni l'une ni l'autre!... «Un tour de Chauffin, -disait-elle; il se venge!...» Albéric et Isabelle pestaient comme -la jeune sÅ“ur; ils se rappelaient le voyage d'Italie, l'année -précédente, à pareille époque. A n'être pas chez les Voulasne, -cette année, ils perdaient l'Espagne!... - -Je fis, moi, un voyage de nuit pénible; mais, aussitôt dans le -train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi, la confiance -renaquit en moi. Fontaine-l'Abbé me semblait le tombeau; Paris, -que j'atteindrais dans la matinée, me parut le port, le salut -assuré. J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un autre -compartiment, afin d'éviter les contacts avec le petit malade; -aussitôt à Paris, j'expédierais Suzanne en Touraine... - -Personne ne peut douter de la sincérité de mon tourment. Quand on -va oser ce que je m'apprête à dire, on ne mesure pas l'étendue -de la franchise... Ma conscience, je le jure, n'éclairait pas en -moi une autre pensée que celle de mon enfant malade, de mon autre -enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!--et je le dis pour -peindre l'amour tout entier, avec ses conséquences,--je me demande -aujourd'hui si j'eusse éprouvé pareille démangeaison de conduire -mon enfant malade, à Paris, dans le cas où cette maladie se fût -déclarée la veille, par exemple, ou trois jours auparavant, M. -Juillet étant encore à Fontaine-l'Abbé!... - - * * * * * - -Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions à la maison -sans que le petit eût souffert du froid; c'était plutôt miracle -qu'il n'eût pas été étouffé sous l'amoncellement de châles, de -couvertures, de foulards, dont on nous avait surchargés au départ; -d'ailleurs, à peu près tout ce que, dans notre fuite précipitée, -nous avions pris comme bagages. Le fiacre aussitôt arrêté, je sors -avec mon précieux fardeau entre les bras. A ma grande surprise, le -concierge, qui balayait l'entrée, ne donne pas signe d'étonnement -de nous voir ainsi revenir à l'improviste; il touche à peine de la -main sa calotte. - ---Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi le service de -sauter dans la voiture qui nous a amenés et de courir chez le -docteur Clair, et dites-lui qu'il vienne en commençant sa tournée, -que mon petit garçon est mourant... entendez-vous?... mourant!... - -Je me précipite dans le corridor d'entrée au fond duquel est la -loge. - -La concierge, occupée à se coiffer, entr'ouvre le carreau, fait -un petit signe de tête un peu familier, elle d'ordinaire si -prévenante. Je dis en passant, avec mon lourd paquet vivant sur -les bras: «Ah! ma pauvre madame Bailloche!» ce qui signifiait -pour moi: «J'ai bien du malheur avec mon pauvre petit...» Entre -femmes, on attend sur ces sujets un signe de commisération, un -mot interrogatif. Madame Bailloche ne me dit rien. Des premières -marches de l'escalier, je lui crie: - ---Ah çà ! est-ce que vous auriez été informée de mon retour? - -L'idée m'était venue que madame Du Toit avait pu avertir le -concierge par télégramme. - -Madame Bailloche me répond: - ---Monsieur ne nous a rien dit. - ---Comment! Monsieur?... - -Je savais mon mari dans la Dordogne. Madame Bailloche en quelques -mots rapides, débités sur un ton étrange, m'apprend que monsieur -est de retour depuis le commencement de la semaine. Je ne veux -pas m'arrêter, pourtant; je monte, je monte l'escalier, tout -en regardant au-dessous de moi la tête de la concierge aux -cheveux épars et aux petits yeux vairons où semble contenue je -ne sais quelle humeur perfide.... Mon mari est revenu depuis -le commencement de la semaine; et il ne m'en a pas avertie! Il -n'était pas convenu qu'il dût revenir à Paris; nous devions, -comme l'année précédente, nous retrouver à Chinon... Et cet -air des concierges!... Que se passe-t-il?... Mon cÅ“ur bat si -violemment que je suis obligée de faire une station à chaque -palier... Ma femme de chambre m'a rejointe ainsi que Suzanne, et -elles montent devant moi: - ---Monsieur est là , à ce qu'il paraît!... Ton père est là , -Suzanne!... - -Suzanne qui faisait la sérieuse, à cause de son petit frère -malade, ne contient plus sa joie à l'idée que son père est là . Au -cinquième, elle carillonne et crie: «Papa!... papa!...» - -Jusque de l'étage inférieur, j'entends le bruit bien connu de la -chaîne de sûreté, du verrou, puis la voix du papa étouffée par les -embrassements et les rires de Suzanne, qui s'est barbouillée de -savon, son père ayant été surpris le blaireau à la main. J'arrive -enfin: - ---C'est Jean qui est malade... J'ai voulu le ramener dare-dare... -Le concierge est chez le docteur Clair... - -Une fois chez moi et ayant vu mon mari vivant, et debout, je ne -songe même plus à m'informer du motif qui peut faire qu'il soit -là , et non dans la Dordogne; je ne songe plus qu'à coucher mon -petit dans son lit, à épier la sonnerie de l'entrée, la visite du -docteur. - -Après s'être informé de ce qui concerne le petit malade, la -première question que mon mari me pose est celle-ci: - ---Avez-vous eu là -bas des nouvelles des Voulasne? - ---Des Voulasne? mais oui: ils sont partis pour l'Espagne. - -Il sursaute: - ---Quand ça?... Mais depuis quand?... - ---La nouvelle en est parvenue hier; ils ont écrit à leurs filles, -de Burgos... - ---Leurs filles ne les savaient donc pas partis? - ---Mais non! elles sont furieuses... - -Je le voyais s'effondrer comme j'avais vu le faire Isabelle, -Pipette, Albéric lui-même, à l'annonce de ce voyage impromptu: - ---Eh bien! dis-je, qu'est-ce que cela peut vous faire? -Comptiez-vous être du voyage? - -Il m'écoutait à peine; il se livrait à un calcul de dates. Il -aboutissait à une conclusion qui lui paraissait désastreuse: - ---Ils ont pu ne quitter Dinard que dimanche!... - ---Eh bien? - ---Je cherche, dit-il, à me rendre compte, parce que je leur ai -écrit. Je n'ai pas reçu de réponse... - ---Comment! vous attendiez une réponse des Voulasne?... - -La négligence des Voulasne était, entre nous, matière ordinaire -à plaisanterie. Il ne dit rien, mais souleva tous les muscles de -son visage, ce qui semblait signifier que le cas était de nature à -modifier les us et coutumes des Voulasne eux-mêmes. - -Et son attitude à lui, en effet, était telle que, penchée sur -mon pauvre petit dont le front avait la chaleur d'un linge -ébouillanté, je commençais à doubler mon inquiétude de celle qui -bouleversait mon mari. - -A ce moment, on sonna. Je bondis, je fus à la porte d'entrée sans -attendre l'intervention de la bonne, et j'ouvris au docteur comme -à un sauveur. Le bon docteur Clair, qui connaissait mes enfants, -qui les avait un peu mis au monde, accourait, avant l'heure de la -première visite, et dans la voiture même que j'avais envoyée le -chercher. Bailloche était monté avec le docteur et me réclama à la -porte le prix du fiacre. - ---C'est bon! c'est bon! voulez-vous avoir la complaisance de payer -le cocher, nous réglerons ça... - -Bailloche tournait entre ses doigts sa calotte; il avait une -mine singulière et me manifesta qu'il préférait être réglé sur -l'heure. Je ne comprenais rien à une exigence aussi insolite; -je dus regagner ma chambre où j'avais laissé mon porte-monnaie; -mais, une fois-là , j'oubliai le concierge pour n'être plus qu'à -la consultation. Il fallait une bougie, une cuiller à potage pour -servir de réflecteur, une autre pour peser sur la langue. Et -pendant que le docteur, armé de cet appareil, examinait la gorge, -moi, haletante, je regardais la figure du docteur, comme si le -destin allait s'y inscrire en caractères déchiffrables. - -Je n'y lus rien du tout; et, comme le docteur Clair ne se pressait -jamais ou voulait avoir l'air de ne jamais porter un diagnostic -hâtif, il prit le temps de souffler la bougie et de reposer sur la -table de nuit ses deux cuillers, avant de me dire: - ---C'est une affaire de quarante-huit heures... une angine -herpétique... trois boutons en pleine floraison... Il a dû faire -cette nuit une fièvre de cheval?... Et vous êtes partie, comme ça, -avec un enfant dans cet état?... - -Je lui énumérai mes raisons: huit kilomètres de la ville, médecin -inconnu, hésitant; ma crainte d'une maladie grave dans ce désert -qu'est la campagne... Il ne m'approuvait ni ne me blâmait. Je -crois que, si la maladie eût été grave, il eût été content de -tenir l'enfant sous sa main; mais il se trouvait que la maladie -n'était pas grave, et il me dit: - ---Que vous êtes nerveuse! - -Il eût pu m'attraper, à présent! cela m'eût été bien égal; j'étais -soulagée, tranquillisée. Et je pensais que le médecin de campagne, -là -bas, tel que je l'avais vu, n'eût pas été homme à se prononcer -si catégoriquement, et nous eût fait languir d'inquiétude. Nous -voulons tout de suite savoir. Au fond, nous pensons beaucoup à -nous-mêmes jusque dans les tourments que nous causent les malades -les plus chers. - -En reconduisant le docteur, je trouvai la porte ouverte et le -concierge qui était resté là . - ---Comment! vous voilà encore! Vous n'avez pas payé le fiacre?... - ---J'attends l'argent..., dit-il, d'un ton finaud qui me parut -désobligeant en présence du docteur. - -Je lui remis dix francs pour payer le fiacre. Il me demanda: - ---Faudra-t-il prendre là -dessus les deux petites courses que ma -femme a déjà avancées à monsieur?... - ---Prenez donc! lui dis-je en refermant la porte et retournant à -mon malade. - -Le papa devait se charger de porter lui-même l'ordonnance chez le -pharmacien. Je poussais des soupirs: «Ça ne sera rien! ça ne sera -rien!... une angine...» Mais lui, qui n'avait pas traversé mes -inquiétudes, ne participait pas à ma détente heureuse. Et il me -fallut revoir son teint bilieux pour me rappeler où nous en étions -lorsque le docteur avait sonné. L'affaire du voyage Voulasne!... -Mon mari poursuivant ses calculs,--que je ne me charge pas de -reconstituer,--aboutissait à conclure que les Voulasne avaient -très bien pu ne quitter Dinard que deux jours après réception de -sa lettre; et il voulait me faire juge du cas. Moi, à qui l'on -eût fait adopter tous les calculs du monde, je lui disais: «Mais, -qu'importe? quelle importance cela peut-il avoir?» Je voyais bien -qu'il avait un très gros souci et qu'il hésitait à me le confier. - ---Ce sont bien eux, s'écriait-il; ah! je les reconnais bien là ... -Ils sont capables de s'être dérobés!... - ---Pourquoi?... - -Il ne me le disait pas encore. Je lui rapportai les suppositions, -les soupçons, si l'on voulait, que ce voyage inopiné nous avait -inspirés, à Fontaine-l'Abbé: un coup de M. Chauffin pour se -venger de Pipette et obliger en même temps le couple Albéric à se -morfondre à la campagne tout l'automne... - ---C'est plausible, me dit mon mari: mais voilà ce qui s'appelle -une coïncidence!... - ---Une coïncidence?... - ---La réception de ma lettre qui, j'en suis certain, leur est -arrivée tel jour; leur départ, très probablement le surlendemain, -pour un voyage dont il ne fut auparavant jamais question... - ---Eh! mon Dieu! que pouvait donc bien contenir cette lettre? - -Il parut fauché tout à coup comme une gerbe d'épis, s'affala sur -un fauteuil bas où j'avais jeté toutes les couvertures prêtées par -madame Du Toit: - ---L'aveu, dit-il, d'une grande, d'une très grande détresse. - -Et je me souviens qu'avant d'être touchée par l'annonce de la -catastrophe, je ne pus m'empêcher de manifester mon étonnement que -l'aveu en eût dû être fait aux Voulasne. Pourquoi aux Voulasne? - -Mon mari n'avait jamais cessé de croire que son salut reposât -dans la maison de ses cousins; il les tenait pour sa Providence; -on eût dit qu'il se les fût de tout temps réservés pour le jour -du malheur... Si je ne partageais point son sentiment, ce n'était -pas que je les tinsse pour incapables de rendre quelque service; -mais je savais, par mainte épreuve, que c'étaient des gens qui ne -voulaient pas, qui ne voulaient absolument pas être ennuyés, et -que les joindre pour leur demander quoi que ce fût qui n'eût point -de rapport avec un divertissement, était l'entreprise la plus -insensée. - -Et donc, voilà qu'ils étaient encore une fois en voyage! Je me -remémorais leur départ opportun au moment de la cérémonie du -mariage à Chinon... - -Enfin, mon mari me raconta, lui qui ne disait jamais mot de ses -affaires, la triste affaire qui l'accablait. Une affaire que lui -avait passée Grajat, il y avait plus de quinze ans: l'adjonction -d'une aile à un corps de logis ancien, en Dordogne, sur un terrain -sableux. Il y avait eu difficulté à construire, risques à courir; -Grajat d'ailleurs avait averti, en se déchargeant d'un travail -qui l'ennuyait sur un jeune architecte encore inconnu et dont il -piquait l'amour-propre. Le jeune architecte s'en était tiré; sa -réussite même avait fait un certain bruit, l'avait servi dans sa -carrière, et il ne pouvait de ce chef adresser aucun reproche à -Grajat. - -Mais, au bout de dix-sept ans, l'aile tout entière se lézardait, -nécessitait de coûteux travaux d'étayage, de reprise des -sous-sols, causait d'importants dommages, les locaux étant devenus -inutilisables. C'était pour cette construction que mon mari avait -été si fréquemment obligé d'aller en Dordogne; il ne s'en était -pas vanté... Enfin, et malgré tous les travaux supplémentaires, un -dernier glissement du sol emportait tout ce que l'ingéniosité, la -hardiesse ou la ténacité des architectes modernes avaient ajouté -à un vieux bâtiment demeuré depuis trois siècles manchot, laissé -tel, probablement, par la prudence des bonnes gens du temps, -que préoccupaient moins les prouesses ou le bénéfice pécuniaire -que les Å“uvres durablement établies. Enfin, la responsabilité -incombait à l'architecte constructeur. On plaiderait, oui, sans -doute, me disait mon mari, mais pour que le tribunal fixât -l'indemnité, non pour en esquiver le paiement. Le propriétaire du -château était un vigneron du Bordelais, assez âpre, et à court -d'argent dans le moment; il proposait une transaction. Le chiffre -de la transaction, débattu, finalement accepté en principe, était -de cent mille francs. Mon mari affirmait qu'éviter, à ce compte, -le bruit du procès et l'indemnité prévue était avantageux. Ces -cent mille francs, il me confessa qu'il ne les avait pas, qu'il -n'avait rien. C'étaient ces cent mille francs qu'il demandait à -ses cousins Voulasne. - ---Pourquoi pas à d'autres? - ---Ce n'est pas si facile que cela!... - ---Comment!... un architecte... Vous... cent mille francs!... - -Il leva sur moi des yeux misérables, des yeux que je ne lui -connaissais pas, des yeux de ces bons animaux de chiens qu'on -a tapés et qui vous regardent en levant vers vous une patte si -tendre... Je sentis ma gorge se contracter. Je m'approchai de lui; -je lui touchai la main. Alors je vis de chacun de ses yeux sourdre -une grosse larme qui lui coula sur la joue et dans la moustache -avec une rapidité étonnante, comme si c'eût été une petite bille -de cristal. - -Il n'avait pas de crédit! Il n'avait jamais dû exécuter de travaux -considérables, ou bien il était, comme me l'avait dit Grajat, -maladroit en affaires... Peut-être aussi, pensais-je, était-il -simplement très honnête?... Il n'avait non plus jamais cessé -d'être rongé par sa sÅ“ur à qui je le soupçonnais de fournir de -l'argent, soit directement, soit par l'intermédiaire de la vieille -mère, afin d'éviter qu'elle ne fût tentée de s'en procurer d'une -manière indécente... De ses affaires, dont il ne m'informait -point, par principe, je ne connaissais qu'une conséquence: la -maigreur de notre budget; mais en me remettant, d'ailleurs très -ponctuellement, l'argent du ménage, ne me disait-il pas souvent: -«Je ne suis plus jeune, il faut faire des économies pour vous et -vos enfants...» Eh bien! il n'avait pas fait d'économies. - -J'étais surprise qu'il n'eût pas recouru, dans sa détresse, à -Grajat qui en était la cause initiale, et avec qui il demeurait -en relations; mais, à l'interroger là -dessus, j'aurais préféré la -misère. Et d'ailleurs, s'il ne recourait pas à Grajat, n'était-ce -pas qu'il l'avait déjà fait en vain? Il recourait à ses cousins -Voulasne. - -Il reçut de ses cousins Voulasne, huit jours plus tard, une carte -postale expédiée de Séville, toute remplie par les exclamations -ordinaires aux voyageurs: joie, admiration, ciel idéal, affolement -produit par le légitime désir de s'instruire, oubli de tout -dans une enivrante activité, courses de taureaux par-dessus le -marché! Un coin de la carte, un petit triangle, séparé même du -reste par un trait de plume, au-dessous des initiales de Gustave -et d'Henriette, contenait cette simple allusion à la lettre qui -rendait mon mari si anxieux: «Bien attristés par votre mot, mais, -hélas! que nous sommes loin de tout!» - -Rien de plus ne nous parvint d'eux. Quand la carte postale -nous arriva, d'ailleurs, l'infortuné cousin des Voulasne ne -comptait plus sur leur secours. Il ne fut presque pas plus abîmé -par l'énumération des attractions sévillanes et par le tour -d'escamotage exécuté dans le petit triangle. Une incertitude -planait sur l'acte de nos cousins. Agissaient-ils par eux-mêmes? -Agissaient-ils par leur ami Chauffin? Avaient-ils reçu la lettre -avant leur départ, ou, réellement, cette lettre aurait-elle été -décachetée par eux dans le courant d'air d'un hall d'hôtel ou -d'une gare de chemin de fer, ou bien en prenant des billets pour -la course de taureaux? «A quoi bon approfondir? disait mon mari, -le résultat n'en est pas moins négatif.» Là se trahissait encore -la différence de nos caractères: pour moi, le résultat importait -moins que le procédé; mon mari pensait à son besoin d'argent et -moi à mon indignation. - -Il avait, aussitôt son malheur constaté, donné congé de -l'appartement que nous occupions rue de Courcelles et aussi de ses -ateliers situés dans le voisinage. Qu'il eût pu se procurer les -cent mille francs nécessaires à la transaction, les intérêts à -payer, fût-ce à ses cousins, ne lui eussent pas permis d'habiter -un quartier où les loyers augmentaient chaque année. Ç'avait déjà -été très peu prudent de nous installer là au moment du mariage, -mais que de sacrifices n'eût pas faits mon mari pour donner à un -cocher une adresse qui sonne bien! Je vis que le désastre pour -lui était dans la nécessité de s'amoindrir aux yeux des gens, de -s'amoindrir quant à la façade. Ayant commis l'imprudence de lui -rapporter l'insistance du concierge à se faire payer le prix du -fiacre, j'appris à respecter en lui ce qui pouvait lui causer une -telle douleur: - ---Moi, me dit-il, qui avais fait exprès de demander par deux fois -à Bailloche de payer ma voiture, afin de voir sur sa figure s'il -était informé ou non!... - -C'était une torture pour lui de penser que son concierge était -informé ou se doutait de son désastre. Le concierge était informé -du congé des ateliers par les employés qui venaient quelquefois à -l'appartement; les employés devaient être informés de l'affaire -de Dordogne. Je croyais, moi, que ces concierges, qui avaient -toujours été pour moi pleins de prévenances et à qui, en outre, -mon mari avait rendu quelques services, seraient compatissants, -qu'ils nous plaindraient en leur âme. On n'aime pas à être plaint, -assurément; mais avoir perdu de l'argent n'était pas du tout pour -moi une honte... Jamais personne ne me fera admettre qu'un homme -soit diminué parce qu'il a moins d'argent aujourd'hui qu'hier. -Oui, je savais bien qu'au temps de ma jeunesse, à Chinon, mes -parents avaient beaucoup souffert de pareil accident; mais je -pensais qu'à Paris on était plus avancé, et je m'efforçais, quant -à moi, de prendre ce malheur-là à la légère. - ---Mon cher ami, disais-je à mon mari, je vous jure bien que cela -ne me fait ni chaud ni froid; si c'est à cause de moi que vous -vous mettez martel en tête, mon Dieu! que vous avez donc tort!... - -Il croyait que je faisais un effort surhumain pour ne point -paraître lui reprocher notre disgrâce. Je n'en faisais aucun. -Tout cela me semblait si peu de chose au prix des transes que -j'avais souffertes dernièrement: l'alarme à propos de la santé du -petit, et, hélas! aussi, des douleurs d'autre sorte!... Pensant -à ces dernières, l'idée d'une punition de Dieu me traversa -l'esprit, et alors je me dis: «Dieu lui-même se trompe!...» Ce -n'étaient pas là des châtiments pour moi. Déchoir aux yeux des -concierges, rompre avec nos connaissances opulentes, renvoyer les -domestiques, habiter un quartier sans lustre et faire mes courses -en omnibus, quelle plaisanterie pour une femme élevée dans nos -maisons économes de province!... Je conseillais à mon mari d'aller -nous installer au fond d'Auteuil. Il s'indigna. Il ne voulait -entendre parler d'Auteuil sous aucun prétexte. Passy, alors? Point -davantage. C'était pour lui l'exil. - -Il s'agissait avant tout de sous-louer notre présent appartement, -car, par malchance, nous commencions un nouveau bail. Et c'était -cette particularité encore qui sentait la catastrophe aux narines -des Bailloche: si ce n'est pour cause d'«inconvénients locatifs» -ou bien d'«agrandissements», on ne demande au propriétaire cette -faveur que sous le coup d'une infortune. - -Pendant les quatre ou cinq premières semaines, il ne se passa -presque pas de jour que madame Bailloche ne sonnât à la porte, -à partir d'une heure de l'après-midi, pour faire visiter. Et -aussitôt la porte ouverte, elle entrait comme l'envahisseur en -pays conquis. Alors commençait pour nous la retraite précipitée, -de pièce en pièce, qui amusait beaucoup les enfants, ne me -plaisait guère, je l'avoue, et faisait verdir de rage mon pauvre -mari, quand il était encore là . Dans notre inexpérience, au début, -nous étions pris souvent par madame Bailloche, tassés au fond -d'une chambre obscure, que la concierge se hâtait d'inonder de -clarté en ouvrant les persiennes; et sa suite pénétrait derrière -elle: des messieurs, des dames, gênés comme nous-mêmes, saluant, -s'excusant, faisant mine de n'apercevoir que murs, cloisons et -ouvertures, et non les traces de notre vie privée, tant que madame -Bailloche, d'autorité, ne leur avait fait entendre qu'ils étaient -«dans leur droit» et que selon son expression, «c'était bien la -moindre des choses». Petit à petit, nous apprîmes la tactique de -la fuite efficace, et madame Bailloche, à moins de capricieux -retours des visiteurs, ne nous atteignait plus. - -Quelquefois, en rentrant à la maison, l'après-midi, si, par -exemple, la pluie nous avait chassés du dehors, nous trouvions une -famille chez nous ou bien s'étant attardée à regarder, du balcon, -la vue sur la grille dorée du parc Monceau. J'étais tellement -interloquée qu'il m'est arrivé de demander pardon à madame -Bailloche, comme si c'était moi qui pénétrais chez elle. - -Mon mari s'exténuait; il quittait la maison, le matin, beaucoup -plus tôt qu'à l'ordinaire, parce qu'il exécutait à lui seul la -besogne de plusieurs employés congédiés; et il travaillait encore -dans la soirée, sur la table de la salle à manger. Il passait -l'après-midi en courses. Il était d'une complaisance chaque jour -grandissante pour moi parce qu'il s'émerveillait de me voir -supporter si patiemment les revers. Moi, j'éclatais de rire toutes -les fois que j'étais témoin de son étonnement; je lui affirmais -que je n'avais aucun mérite: - ---Mais, mon pauvre ami, moi, je ne suis bonne qu'à cela! - ---Qu'à être malheureuse?... - ---Qu'à m'accommoder au mieux des malheurs de ce genre-là . Je vous -jure que ce n'est pas cela qui m'atteint. - -Il ne pouvait pas comprendre. Cependant, pourquoi donc avait-il -été me choisir dans une famille trempée par les épreuves? Oui, je -sais bien, c'était surtout pour que je fusse «correcte» en toutes -les circonstances; mais aussi pour que, ignorante que j'étais du -bonheur matériel, j'y fusse initiée par lui et le lui dusse tout -entier. Il ne croyait qu'à celui-là ; et c'était sa bonté, à lui, -de vouloir me le procurer. - -J'étais tentée de lui faire remarquer que l'infortune présente -était ce qui nous rapprochait le plus depuis notre entrée en -ménage. C'était la première fois que nous avions, sincèrement, -quelque chose à nous dire. Lorsque, autrefois, pour me séduire, -il me parlait de la «voiture» ou «du valet de chambre en livrée», -je le trouvais un peu puéril, et lorsqu'il me contait aujourd'hui -ses déboires, il m'inspirait une grande sympathie, je me sentais -de cÅ“ur avec lui et j'éprouvais une réelle et toute nouvelle -satisfaction de sentir cela. Mais non, je n'avais aucun mérite à -faire bonne figure: j'étais véritablement plus heureuse. - -Mes plaisirs à moi, je commençais à m'en rendre compte, sont -d'ordre tout intime et secret, sans communication avec les -amusements du monde; et je ne déteste pas qu'ils aient un certain -goût amer. - -Un soir, en rentrant, mon mari poussa un profond soupir et me dit: - ---Enfin, ça y est! La transaction se fera. - -Il était parvenu, à force de démarches, à se procurer la somme -nécessaire, «par lambeaux», me dit-il, et dont le moindre lui -coûterait fort cher. Mais le procès n'aurait pas lieu. D'ailleurs, -il ne désespérait pas de pouvoir contracter, un jour ou l'autre, -un «emprunt sérieux» et se débarrasser de ses petits prêteurs. -Aussitôt libéré du plus gros danger, il eut même une crise -d'optimisme; il entrevoyait déjà la possibilité, si quelque belle -affaire survenait, de pouvoir conserver son appartement!... - -N'empêche qu'il allait avoir à payer désormais en intérêts plus -que le prix de son loyer. Mais il comptait toujours sur les -Voulasne. - -Nous étions tenus au courant des déplacements des Voulasne par -Pipette, réfugiée chez sa sÅ“ur Isabelle, comme avant les vacances -à Fontaine-l'Abbé, puisque les vacances à Fontaine-l'Abbé -n'avaient point abouti à la marier. Les cartes postales des -heureux voyageurs pleuvaient chez les Albéric: gentillesse -paternelle? peut-être; ou taquinerie un peu cruelle, destinée à -faire subir le supplice de Tantale aux trois «lâcheurs» qui, en -effet, rongeaient leur frein non sans pester avec turbulence? -Isabelle rejetait la responsabilité du voyage manqué sur Pipette. -Si Pipette n'avait pas quitté le domicile de ses parents, ceux-ci -n'auraient pas fait une pareille fugue sans les prévenir et sans -les inviter! - ---Non! répliquait Pipette, ils ne me reprochent point d'avoir -quitté la maison, car depuis mon départ ils s'amusent davantage; -c'est à vous qu'ils en veulent d'avoir été assez lâches pour aller -à Fontaine-l'Abbé!... - ---Nous, lâches d'avoir été à Fontaine-l'Abbé, s'écriait Isabelle, -en fureur, quand on a consenti à s'y enterrer deux mois et demi -pour essayer de marier mademoiselle!... - ---Oh! pour ça, faisait Pipette, il aurait fallu d'abord m'avertir -et me consulter. Je n'avais et je n'ai aucune envie de me marier. - ---Eh bien! c'est gai. - ---Ça ne serait pas gai pour moi d'épouser des cornichons! - ---«Cornichons» depuis que tu sais qu'ils ne t'ont pas demandée! -Auparavant, ils n'étaient pas si bêtes!... «Cornichons», même -monsieur Juillet?... - ---Oh! celui-là , dit Pipette, ce n'est pas un jeune homme, c'est un -célibataire! - -Heureusement qu'avec Pipette, on finissait toujours par rire, car -la vie fût devenue intolérable chez les Albéric. La vérité sur -la tentative de mariage était d'une particulière tristesse: sur -les trois jeunes gens mariables invités à Fontaine-l'Abbé, deux -avaient demandé la main d'une des jeunes filles si comme il faut -qui étaient les sÅ“urs du troisième; aucun celle de Pipette avec -qui pourtant ils avaient tant paru se plaire. Madame Du Toit, -de l'événement, était abasourdie: «Oui, certes! disait-elle, -mademoiselle Voulasne a été élevée d'une façon déplorable, mais -qu'il n'y ait pas un de ces messieurs pour deviner l'excellente -nature qui se cache sous cette exubérance, c'est à désespérer du -jugement des hommes!...» - -C'était une personnelle défaite qu'elle venait de subir là et -que rendait plus cuisante le succès non escompté de l'autre -jeune fille «si quelconque», disait-elle; et, en outre, c'était -un désastre pour la pauvre petite de qui le sort allait être -inquiétant, la période des vacances écoulée. Qu'allait-elle en -effet devenir, la gracieuse et endiablée Pipette? Demeurer -chez sa sÅ“ur était une solution qui semblait de plus en plus -impossible. Retourner chez ses parents? Hélas! il était bien peu -probable que les parents, tels qu'on les connaissait, eussent -modifié la situation qui avait mis leur fille en fuite. Ils -voyageaient avec M. Chauffin, comme ils l'avaient toujours fait, -et ils ne s'étaient pas du tout cachés pour nommer à leurs filles, -dans leur correspondance, les personnes qui, durant la saison -dernière, égayaient la villa de Dinard: pour la plupart des -connaissances particulières de M. Chauffin, et qu'ils n'osaient -auparavant pas inviter lorsqu'une jeune fille se trouvait sous -leur toit, ce qui était beaucoup dire! Le règne de M. Chauffin, -loin qu'il eût été entamé par les événements, s'annonçait bien -plutôt comme engagé dans une ère audacieuse et redoutable. Ah! -oui, pauvre Pipette!... - -«La pauvre Pipette» était le thème ordinaire, désormais, des -nouvelles lamentations de madame Du Toit, qui croyait avoir -reconquis son fils, pour l'avoir eu,--fût-ce grincheux et -dépité,--toute la saison à la campagne. - -Madame Du Toit venait chez moi plus souvent que je n'allais chez -elle, car elle ne recevait pas encore. Ensemble, nous causions du -sort des jeunes filles. Elle m'effarait parfois avec des idées -que je jugeais, moi, délibérément «d'un autre âge». «D'un autre -âge», pourquoi? Parce que, comme je le voyais, elles n'étaient -plus conformes aux idées qui gouvernaient le monde le plus -actif ou le plus remuant, parce qu'elles se trouvaient même en -opposition tout à fait nette avec le courant qui emportait une -société nouvelle, ou, si l'on veut, avec ce qui, pour le moment, -«était dans l'air». Il faut accorder une grande attention à -ce qui «est dans l'air», non pour le happer et s'en nourrir -stupidement, bien entendu, mais parce que, quoi que l'on fasse ou -que l'on veuille, ce qui «est dans l'air» tend à nous pénétrer. -N'était-ce pas pour avoir absorbé, moi, par exemple, ce qui était -dans l'air à l'époque de ma jeunesse, c'est-à -dire la rébellion -contre toute contrainte, que j'avais été si encline à critiquer -mon éducation? Un peu moins de soumission héréditaire, quelques -exemples concrets d'indépendance sous les yeux, et je pouvais -déjà , moi, de mon temps, à Chinon, faire figure d'une jeune -«affranchie»! Combien subtils ou combien rares encore étaient -cependant les miasmes en ce temps-là à ma portée! Et aujourd'hui, -ce n'était pas que j'eusse adopté les idées nouvelles, puisqu'on -a vu combien le monde qu'elles formaient m'était instinctivement -antipathique: la femme tendant à n'être plus qu'une courtisane, -la société à ne plus obéir qu'aux caprices des sens, rien ne -me paraissait plus répugnant et plus bête; cependant, lorsque -madame Du Toit me disait: «Mon enfant, la meilleure recette -pour obtenir un bon mariage, c'est de le fonder sur ce qui peut -durer le plus longtemps, et par conséquent sur des intérêts...» -je bondissais. Elle ne se troublait pas: «... Sur des intérêts -matériels, reprenait-elle, qui sont quelque chose de bien fort -dans la vie, et qui obligent plus de couples aux mutuelles -concessions, à la patience et finalement à contracter cette -_habitude_ sans laquelle aucune union n'est possible, que ne le -ferait même aucun commandement moral... Et, en second lieu, sur -des considérations de convenances, de situation publique, etc., -qui agissent plus sûrement et plus longuement sur l'esprit de la -femme, en particulier, que la considération même de l'amour!...» -Je bondissais de nouveau; le sang me montait à la figure. Comment -pouvait-elle me dire cela, elle qui m'avait confié avoir tant -souffert en manquant un mariage d'amour!... Elle m'apaisait en -me faisant «Tout beau! tout beau!» de la main: «Ma chère enfant, -affirmait-elle, il y a beaucoup moins de femmes amoureuses, ou -du moins destinées irrévocablement à l'amour, qu'on le croit ou -que l'on se plaît à le dire... Les femmes ont l'instinct de la -maternité, avant tout, et après cela ou à défaut de cela, le goût -de la vanité et de la coquetterie qui souvent se confondent... -Mais, celles qui ont l'instinct de l'amour? car il y en a, -certes, je vous concède qu'il y en a, eh bien! il n'y en a pas -probablement beaucoup plus qu'il n'y en a qui ont l'instinct -de l'art, du commandement ou de la véritable charité; ce sont -des exceptionnelles, et comme leur disposition, pour mériter -qu'on en tienne compte, a besoin d'être ardente, elle trouve, -en toutes les situations, le moyen de se réaliser. Quand nous -parlons du mariage, il ne peut s'agir que de la bonne moyenne des -jeunes filles; or, la bonne moyenne, croyez-en mon expérience, -ma chère enfant, la bonne moyenne est peut-être capable d'un -amour, que l'on ne manque pas de prendre pour la grande passion, -naturellement, mais qui n'existe que dans l'imagination, -entendez-moi bien, qui n'a d'intensité que parce qu'il est un -rêve, un rêve conduit à notre guise, et j'ajoute: parce qu'il est -généralement malheureux, car il vit surtout de compassion pour -soi-même; mais qui ne résisterait pas au prétendu bonheur réclamé -par lui à grands cris, qui s'écorcherait et s'évanouirait comme -une bulle de savon au contact de la première réalité... Pour aimer -l'amour, et j'entends par amour ce qui s'appelle l'amour, oh! oh! -il faut être d'une autre trempe que la plupart de nos femmelettes! -Ce sont des gaillardes, ma petite, celles de nous qui sont -réellement et par vocation spéciale appelées à l'amour; on les -reconnaîtrait entre mille, parce qu'il n'y en a pas une sur mille -qui ait les reins taillés pour cela! - ---Mais, osais-je objecter, c'est peut-être faute de plus nombreux -mariages d'amour!... - ---Le mariage d'amour! s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça dure? - ---Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!... - ---La fleur bleue? la suavité? l'idéal attendrissement? notre -poésie à nous qui ne sommes que l'innombrable «bonne moyenne» des -femmes? Oui!... Eh bien! je vous le répète, c'est plus beau, c'est -meilleur quand ça demeure une aspiration, un désir, un songe... Et -de ce songe-là , mon enfant, l'histoire de la vie des jeunes filles -et des femmes est abondamment illustrée! - -Elle me choquait, comme on se choque presque toujours d'une -génération à une autre. Elle exprimait, je le crois, des vérités -comme l'historien qui se prononce sur une période passée, toutes -pièces en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la vie; -je sens bien que je m'approche de son opinion aujourd'hui; mais -alors que je n'en étais qu'à la moitié de son âge, ce qu'elle -disait me faisait de la peine. - -J'avais toujours gardé vis-à -vis d'elle, comme de tout le monde, -une extrême discrétion touchant mon propre mariage; j'ai en -horreur les confidences dites personnelles, où une autre personne -est intéressée autant que nous et plus que nous parce qu'elle y -est généralement maltraitée. Madame Du Toit croyait-elle ou ne -croyait-elle pas que j'eusse fait un mariage heureux? Un jour, à -propos toujours de la petite Voulasne, j'improvisai, tout à fait -malgré moi et poussée par la force des choses, un rapprochement -entre le cas de Pipette et celui des jeunes provinciales de mon -temps: - ---Que c'est curieux! dis-je à madame Du Toit, nous reprochions, -nous autres, à nos familles, cet usage abusif de l'autorité, qui -présidait chez nous à toutes choses et nous contraignait à des -mariages contraires à nos goûts; et voilà les Voulasne, aussi -différents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne où -nulle volonté n'existe, nulle autorité ne règne, où le régime du -bon plaisir de chacun est le seul principe qui semble établi, eh -bien! de leur défaut complet de volonté, leur fille va souffrir -plus que nous n'avons jamais souffert peut-être de la volonté -excessive de nos parents... - ---Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous voyez bien!... -Mais, ajoutait-elle, où vous faites erreur, ma chère enfant, c'est -en croyant qu'il existe une famille, fût-ce celle des Voulasne, -où une autorité ne soit pas établie, légitimement ou non. Il y a -toujours une autorité! Si la légitime vient à s'oublier elle-même, -une autre, venue du dehors, de n'importe où, se substitue à elle -et s'impose plus tyranniquement. Voilà le danger du relâchement -des mÅ“urs. - -Malgré ce danger madame Du Toit voulait que Pipette rentrât sous -le toit paternel aussitôt que ses parents seraient de retour. - ---Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette jeune fille -livrée sans défense aux entreprises d'un monsieur à qui les -parents donnent carte blanche! - ---La place d'une jeune fille est sous le toit de ses parents. - ---Mais il y a parents et parents... - ---Non! il y a les parents! Aux yeux du monde, la jeune Voulasne -se fera plus de tort en n'habitant pas entre son père et sa mère -qu'en y demeurant malgré une situation anormale. - ---Aux yeux du monde!... mais quant à elle, personnellement?... - ---Ma petite amie, «aux yeux du monde», c'est tout, principalement -quand il s'agit d'une jeune fille à marier. - -Voilà où se manifestaient nos divergences: madame Du Toit -appartenait à une école où la figure que l'on fait est plus -importante que la conscience que l'on a, avec ce correctif, bien -entendu, que la conscience que l'on a contribue pour beaucoup à -la figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout compte -établi, et étant donné l'incurable imperfection des hommes et -les antinomies de la vie sociale, c'est madame Du Toit qui, en -définitive, avait raison; mais, parmi les miasmes qui «étaient -dans l'air» de mon temps, j'avais absorbé, c'est certain, -moi, le mépris de l'opinion, qui peut mener à ce qu'il y a de -plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus néfastes -extravagances qui a fait les saints, mais qui fait le premier -excentrique venu, car le mépris de l'opinion ne vaut que ce que -vaut celui qui le professe. C'est une outrecuidante présomption, -de s'imaginer que l'on peut mieux que ce que l'opinion commune -exige; c'est peut-être mon «romantisme» à moi, ce désir ardent du -bien extrême en toutes choses; mais on n'arrache pas aisément ce -panache lorsqu'on en est né coiffé. On m'a versé dans ma jeunesse -un trop grand enivrement moral pour que je puisse me contenter -jamais, quant à moi, de faire la fade figure de la femme comme -il faut. «Orgueil! orgueil!...» m'eût dit, et m'avait dit dans -d'inoubliables entretiens celui dont le souvenir me faisait tant -souffrir en secret. «_L'orgueil_ est mon péché!» j'en convenais -avec lui. - -J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la tirant d'un si -misérable milieu. Bien que madame Du Toit jugeât que, les vacances -terminées, il était de la dernière inconvenance qu'elle habitât -chez des étrangers, je m'écriai, devant madame Du Toit, que je -cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un placard. La -voyant tout à coup scandalisée et peinée, je lui dis: - ---Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard à offrir... Je -n'en aurai peut-être pas pour moi!... - -Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu des -changements survenus dans ma vie. Je lui dis que nous allions -quitter notre appartement. Elle n'aimait déjà point que l'on -changeât, de quoi que ce fût; mais elle pensa que c'était pour -m'agrandir, et elle admettait cela avec un sourire. Je la -détrompai: - ---Non! pour me diminuer... - -Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas. C'était une femme -avertie, pleine d'expérience, et qui savait ce que parler veut -dire. Le chagrin domina d'abord toute sa physionomie; elle tendit -sa main en avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation -souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitôt, avant -que je n'eusse rien dit de plus, un soupçon brouilla tout; après -quoi je lui vis une lèvre hautaine, étrangère. - -Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels «je me -diminuais», j'avais saisi sur son visage la pensée déjà en bien -d'autres occasions menaçante, la pensée que mon mari était «dans -les affaires», était d'une gent qu'elle méprisait à cause des -fluctuations de situation auxquelles elle est soumise et des abus -que toute instabilité engendre, et que le malheureux, étant dans -les affaires, en avait «fait de mauvaises», ce qui s'entend de -façon ambiguë. Je reconnus, plutôt que je ne découvris, sur son -visage, les préjugés de ma propre famille, et ce dédain, dont je -n'étais pas moi-même exempte, pour les professions où l'on court -le risque d'exposer sa probité à des épreuves. Avant qu'elle eût, -d'un mot, exprimé sa pensée, j'eus l'impression de ce que la -«situation» d'un homme était pour elle, et des ruines que pourrait -amonceler autour de nous le petit changement dans notre façade. - -L'effet premier de la nouvelle était produit; la pensée dominante -avait traversé son cerveau, s'était trahie à mon attention -exaspérée. Ceci fait, la femme, en elle, parfaitement excellente -et compatissante, put s'adonner à un réel chagrin, à mille -protestations d'amitié sincères et qui surent même me toucher. -Je discernais si nettement en elle la femme, et puis la femme -occupant un certain rang dans un certain monde!... Son chagrin, -hélas! était plus grand que n'eût été celui d'une amie toute -simple, car il était d'abord le chagrin d'une amie émue de ma -déchéance, et il se doublait du chagrin d'une amie obligée de me -perdre!... - - - - -XVIII - - -Madame Du Toit fut cependant charmante après la triste révélation -de notre catastrophe. Oh! je voyais bien que la pauvre femme était -loyale! Elle pensait comme mon mari que le malheur était pour nous -de devoir modifier notre train de vie d'une manière apparente. -Elle voulait que mon mari recourût à tous les expédients afin -de «sauver la face»; obtenir une centaine de mille francs des -Voulasne, elle s'en chargeait, personnellement, disait-elle, -et «qu'est-ce que c'est, pour ces gens-là , de faire remise de -l'intérêt à votre mari pendant une dizaine d'années, voyons?...» -En dix ans, un homme encore jeune, se relèverait, que diable!... -Et elle me disait: - ---Mais il ne sait donc pas s'arranger? - ---Comment cela? - -Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait qu'un -demi-jour à sa pensée: - ---Dans la multitude des entreprises d'aujourd'hui, ces messieurs -ont pourtant, dit-on, mille moyens de servir leur fortune! - -Je répliquai, en souriant, pour ne point m'en fâcher: - ---Mille moyens! sans doute, mais pas un seul peut-être qui soit... -irréprochable... - ---Oh! je tous entends, vous, ma belle! Je vous reconnais bien -là !... Je parie que vous introduisez le nez dans les affaires de -votre mari pour l'empêcher de réaliser les bénéfices consacrés par -l'usage!... - ---Jamais je n'ai connu une seule des affaires de mon mari. S'il se -conduit en honnête homme, à lui en revient tout le mérite... Il va -sans dire que, si je l'avais soupçonné de se conduire autrement, -je ne l'aurais jamais mené chez vous... - ---Allons! allons! ma chère amie,--ah! que vous êtes vive! et -quel feu pétille au dedans de cette petite femme si placide!--il -ne vient à personne de supposer que vous ayez jamais pu être -l'épouse d'un homme autre que celui qui est le plus probe en son -métier; mais encore, mon enfant, s'agit-il ici d'un métier; chacun -d'eux, sachez-le, comporte des accommodements qui, avec le temps, -deviennent des obligations... des usages si vous voulez, usages -dont une conscience par trop scrupuleuse ne s'arrange pas toujours -sans regimber... - ---Je ne connais pas les affaires, je ne connais pas les «usages» -auxquels vous faites allusion, et vous voyez, le mérite que mon -mari aurait pu acquérir à mes yeux, reste vague... Mais je me -souviens de lui avoir tant rabâché l'horreur que m'inspiraient les -compromissions du monde où l'on s'enrichit!... Cela, surtout au -moment de l'affaire Grajat, qu'il n'est pas d'usage de rappeler, -je sais, mais dont le président Du Toit doit se souvenir... De -voir mon mari à la suite de cet homme, madame, je serais morte de -honte! - ---Allons! Je suis sûre encore que vous vous exagérez les choses! -Monsieur Grajat, de qui vous parlez, a aujourd'hui une situation -considérable. En s'aliénant son influence, votre mari a dû subir -une grande perte... - -Madame Du Toit, comme tout le monde, avait oublié la phase -mauvaise des affaires de Grajat, parce que Grajat, en somme, s'en -était tiré, et parce qu'il avait su s'en tirer audacieusement, en -élargissant plutôt qu'en restreignant son étalage. - -Qu'objecter à cela? et qu'objecter à une femme comme madame Du -Toit, âgée, expérimentée, et de la plus parfaite dignité, qui, tel -un médecin au chevet du malade, devait savoir mieux que moi la -nature de mon mal et avait pris à tâche de me sauver? - -Elle n'avait pas moins de deux sauvetages, en ce moment, à mener -à bien: celui de la petite Voulasne et le mien. Tous les deux se -réduisaient en définitive à empêcher ou à favoriser un changement -de lieu, à obliger Pipette à réintégrer le domicile de son père, -et moi à ne pas quitter le mien. - -Comment madame Du Toit s'y prit-elle pour rencontrer les Voulasne -au débotté et pour leur parler? ce fut son affaire et son secret. -Elle arriva un jour chez moi, après le déjeuner, radieuse; elle -m'annonça: - ---Tout est arrangé! D'abord en ce qui vous concerne, ils n'ont eu -qu'une voix l'un et l'autre: «Mais cela va de soi!... - ---Et en ce qui concerne leur fille? - ---Mais ils sont prêts à l'accueillir à bras ouverts! - ---Et monsieur Chauffin aussi, sans doute? - ---Ma petite amie, ne soyez pas sarcastique! J'ai abordé de front -la question de monsieur Chauffin... - ---Ah! Eh bien? - ---Eh bien! mais, on se fait des monstres de ces chers Voulasne; et -ce n'est pas exact du tout. Il n'y a pas d'êtres plus éloignés de -vouloir contraindre qui que ce soit à quoi que ce soit. Un mariage -avec monsieur Chauffin, d'eux à moi, ne m'a point paru leur -plaire... - ---Évidemment! Mais ils le laisseront accomplir! - ---J'en reviens à mes moutons: sur les deux questions, difficiles, -vous le reconnaissez, que j'avais à poser aux Voulasne, les -Voulasne m'ont répondu gentiment, spontanément, sans hésitation, -sans condition: «oui» et «oui!» - ---Mais parce qu'ils ne savent pas dire non! Ils vous ont dit -«oui»; ils diront «oui» à leur fille; et ils diront «oui» à -Chauffin... - ---Et à votre mari aussi! ne vous en plaignez pas, pour le moment. - ---Ils diront «oui» à mon mari, parce que «non» est bien plus -difficile à dire; mais s'exécuter sera pour eux plus difficile que -de dire «non». - ---On n'a qu'une parole! - ---Mais, si l'on n'a point d'action?... - -Pauvre madame Du Toit! je la taquinais. Elle était si heureuse -d'avoir accompli une mission, qu'elle seule d'ailleurs avait prise -à tâche, mais qui était généreuse et qu'elle avait tenue pour -ingrate parce qu'elle croyait les Voulasne pareils à elle! Les -premières objections épuisées, en la poussant un peu dans le récit -de sa visite, je vis qu'elle était tombée sur les Voulasne en un -moment où ils brûlaient, comme de grands enfants qu'ils étaient, -de raconter à tout venant leur voyage, et qu'ils lui avaient -raconté leur voyage, et que madame Du Toit se présentant à eux -comme négociatrice de la rentrée de Pipette, la rentrée de Pipette -leur était apparue comme un surcroît de plaisir et avait exalté -leur excellente humeur, et qu'ils eussent accordé à ce moment-là à -madame Du Toit tout et n'importe quoi, fût-ce l'exil de Chauffin, -quittes à se trouver plus tard à bout d'arguments si Chauffin -leur eût demandé: «Pourquoi me chassez-vous?» et qu'enfin, s'ils -avaient tranquillisé madame Du Toit quant au danger émanant -de Chauffin, c'était en traitant leur cher ami comme ils le -faisaient toujours, en personnage inoffensif et propre uniquement -à distraire, à amuser sans méchanceté, sans malice même, en un -mot, tel qu'ils se voyaient eux-mêmes. Que Pipette eût pris au -dramatique les intentions de leur ami, voilà qui les dépassait! -Ils ne connaissaient pas le dramatique; se mettre martel en -tête? ah! quelle folie! Si Pipette voulait rentrer le soir même, -avaient-ils proposé, on irait tous ensemble au théâtre!... «Tous -ensemble?... avait demandé madame Du Toit, serait-ce avec monsieur -Chauffin?...»--«Pourquoi pas?...» avaient dit les Voulasne. Et ils -avaient soudain paru chagrinés, mais franchement chagrinés, que -leur fille ne consentît pas à aller ce soir même au théâtre en -compagnie de M. Chauffin!... - ---Vous voyez bien! dis-je à madame Du Toit, vous voyez bien qu'ils -n'ont rien compris à ce qui est arrivé, rien!... - ---Si, si, fit madame Du Toit, ils ont été extrêmement sensibles au -fait que leur fille n'irait même pas dîner avec eux ce soir en de -telles conditions; et cela leur servira de leçon. - -«Cela leur servira de leçon», disait madame Du Toit! Et à -elle-même, douée de conscience et d'intelligence, quarante -années de fréquentation des Voulasne ne servaient pas de leçon, -puisqu'elle les croyait capables d'être demain autres que ce -qu'ils avaient été toujours! - -Mon mari écrivit à ses cousins, leur exposa de nouveau son bilan, -comme s'ils n'avaient point lu la première lettre, et les remercia -des bonnes promesses transmises par madame Du Toit; il sollicitait -un rendez-vous pour causer. Les cousins répondirent par une -invitation à dîner. - -On ne saurait imaginer la bonhomie et la joie de nos cousins -en nous recevant. Cela était franc, cela était dépourvu -d'arrière-pensées. Ils ne songeaient même pas que nous venions -leur demander cent mille francs; ils songeaient que, depuis -longtemps, ils étaient privés du plaisir de nous avoir autour -d'eux, et qu'ils avaient aujourd'hui ce plaisir. Toute pensée -désagréable, ils étaient munis du pouvoir de l'écarter d'eux, de -la dissoudre par enchantement. - -C'était la rentrée de Pipette sous le toit paternel. Oh! cela -ne rappelait en rien le retour de l'Enfant prodigue! Cela ne se -faisait point avec cette solennité que comportait l'expression -«rentrer sous le toit paternel» dans la bouche de madame Du Toit, -par exemple, car un reste de solennité n'est possible que là où -subsiste un reste de principes. Cela se faisait ce soir chez les -Voulasne comme si cela n'était rien, c'est-à -dire comme s'il n'y -avait jamais eu ni départ ni retour. - -Avec les Albéric, avec Pipette, il y avait là les Baillé-Calixte, -et un autre couple que nous ignorions, les Blonda, amis nouveaux, -connaissances de plage; et il y avait là , comme de juste, M. -Chauffin; car si M. Chauffin n'eût pas été là , cela eût fait -précisément du retour de Pipette un événement, événement qu'il -fallait à tout prix éviter; telle était du moins l'explication que -je me donnais de sa présence afin de la trouver supportable, mais -la vérité, beaucoup plus simple, était que M. Chauffin était là -parce qu'il lui plaisait d'y être. - -Le sort de la jeune fille qui venait ici ce soir reprendre sa -place m'empêchait de trop penser à la disgrâce du nôtre. Mais, -d'ailleurs, qui eût pensé, dans cette maison, à quelque disgrâce? - -Les Baillé-Calixte étaient triomphants; le mari venait d'adjoindre -à sa fabrique de bicyclettes l'industrie de l'automobile à ses -débuts, et qui fournissait les plus grandes espérances; la femme, -toujours la même, identifiée par dévouement inné, non seulement à -son mari mais à l'industrie, aux industries de son mari, avait, -une des premières, exécuté des randonnées merveilleuses, sur le -«véhicule de l'avenir». - -Les Blonda possédaient une de ces voitures. Gustave Voulasne -en avait depuis six mois commandé une. Il ne fut pas question -d'autre chose. Mon mari s'était de tout temps passionné pour la -locomotion. Un tel sujet lui voilait momentanément ses malheurs. - -De loin, et essayant de m'enflammer moi-même au contact de -l'excellente madame Baillé-Calixte, je sentais, comme aux premiers -jours de mon entrée dans cette maison, mon cÅ“ur se glacer et ma -bouche se tordre en voyant la déférence servile où tous, devant -Chauffin, s'abaissaient. - -C'était Chauffin, non les Blonda, non les Voulasne, qui s'était -épris de l'automobile, et il me fut très apparent, tant à -certaines paroles prononcées qu'à l'attitude nouvelle de madame -Baillé-Calixte envers lui, que Chauffin avait «fait», comme on -dit, «l'affaire» de la vente aux Voulasne et de la vente aux -Blonda. - -Vers la fin de la soirée, qui me sembla longue, je demandai à -mon mari s'il avait causé avec son cousin. Il n'en avait pas -trouvé l'occasion. Je lui dis: «Il le faut, pourtant!...» Il alla -tout droit saisir Gustave par le coude et l'entraîna. Mais ils -reparurent presque instantanément l'un et l'autre et reparlant -déjà d'automobile. Gustave lui avait dit: «Allons donc! c'est -entendu... Mais comment causer de cela ce soir? Si vous étiez -gentils, votre femme et vous, vous viendriez dîner en famille, -après-demain?» Mon mari vint me rapporter la proposition. Gustave -en avisait d'autre part Henriette. La cousine vint me prendre les -mains, me faire jurer de revenir dîner «entre nous». - -Et nous retournâmes le surlendemain. - -Chauffin n'était pas là ! - -Pendant tout le repas, les Voulasne furent pour nous comme des -parents de bonne humeur, qui tiennent une surprise en réserve. -La conversation ne manquait pas d'être un peu pauvre, chez eux; -quand M. Chauffin ne la dirigeait point, nos cousins ressemblaient -trop au malheureux acteur qui regarde avec angoisse le trou du -souffleur resté vide; ils étaient paresseusement accoutumés non -seulement à ce qu'on agît, mais à ce qu'on parlât pour eux. Ils -n'en gardaient pas moins une sécurité manifestée par un échange de -regards malins et joyeux, et qui me faisait à la fois espérer et -craindre qu'ils ne nous donnassent au dessert le chèque de cent -mille francs dans quelque pièce de pâtisserie. J'aurais préféré -plus de discrétion, mais que ne transformaient-ils pas en farces -et en joujoux! - -Ce n'était pas ce genre de surprise qui nous était réservé. Pour -nous être agréables, ils avaient imaginé deux choses. La première -était d'emmener mon mari dans la voiture nouvelle que les ateliers -Baillé-Calixte devaient livrer incessamment; et la seconde, -destinée à me flatter personnellement, consistait à m'offrir une -mantille espagnole, en dentelle d'ailleurs magnifique, et qui me -permît de figurer dans la _corrida_ burlesque qu'ils comptaient -donner chez eux pour la Noël: Chauffin en _prima spada_, Gustave -avec Blonda, accolés sous une peau, devant à eux deux faire la -bête... - -Le plaisir, ineffable, de Gustave et d'Henriette Voulasne -annonçant cette fête et me tendant la mantille avait je ne sais -quoi de primitif, d'innocent, de céleste, oui, de cette pure -puérilité des bons imagiers naïfs de jadis. Henriette me confessa -tout de suite qu'elle se réservait le rôle de la reine-régente; on -cherchait un Alphonse XIII enfant. - -Nous ne pensions, mon mari et moi, qu'aux cent mille francs, -dont le besoin était impérieux; mais nos cousins n'y pensaient -pas, parce qu'ils ne parvenaient pas à se mettre à la place -de quelqu'un qui a des besoins. Je vis et j'entendis mon mari -rappeler cette question à Gustave. Je vis la plus entière -bonne foi sur les traits de Gustave: «Ah! oui, oui, les cent -mille francs!...» Et il semblait dire: «Quelle singulière -préoccupation!...» - ---Mais il avait été convenu que ce soir?... disait mon mari. - ---C'est pardieu vrai! disait Gustave Voulasne. Mais, d'ailleurs, -ajouta-t-il, une idée!... - -Et il prit son cousin par le bras pour lui exposer une idée qu'il -avait, prétendait-il, ou que, peut-être, avait-on eue pour lui. - -Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de «l'idée», la -figure que je lui avais connue trop souvent, lorsque le fatal -Grajat venait de lui proposer une affaire «monstre». Il me souffla -que tout allait bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller -voir la voiture, dès le lendemain, aux ateliers, et pour le petit -voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout jours prêts à partir, -et de M. Chauffin, cela allait de soi. - -Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la _corrida_, -promettre d'y assister dans la loge de la «Reine régente» et -remercier avec effusion du cadeau de la magnifique mantille! Ce -ne furent qu'exclamations, que cris et qu'embrassements; Pipette -revêtit devant nous un costume de gitane; elle se réjouissait de -prendre incessamment des leçons de castagnettes; elle dansait -déjà sans principes et sans connaissances précises, mais en se -déhanchant à outrance, comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles -de l'Exposition. - -Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari me confia «l'idée». -Construire pour Baillé-Calixte des ateliers nouveaux, bâtiments -importants, sur un terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter à -Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y était jointe la -construction d'immeubles de rapport environnants; et les bénéfices -qu'en tirerait l'architecte équivaudraient amplement à la somme -que mon mari se proposait d'emprunter. «A bon entendeur salut!» -avait dit Gustave à son cousin: il ne tenait qu'à lui d'enlever -l'affaire. - ---La forte somme, à moi, bien à moi, gagnée par mes travaux, -disait mon mari, serait évidemment une solution préférable à celle -d'un secours dû aux Voulasne. - ---Mais à qui serait dû l'avantage d'avoir «enlevé l'affaire»? - ---En partie à Baillé-Calixte qui construit, évidemment; en partie -à Gustave lui-même, sans doute, propriétaire du terrain et -fortement engagé dans l'entreprise, à ce qu'il me semble... - ---Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui, peut-être, -gouverne Baillé-Calixte!... - -Mon mari souleva l'épaule. Il revint de cette soirée chez ses -cousins, regagné par eux comme aux premiers temps de notre -mariage; il avait recouvré cet appui, cette providence positive -qui était un besoin pour lui, qui lui manquait tant depuis la -perte de Grajat, et depuis notre quasi-éloignement des Voulasne. - -Moi, je revins abîmée, ayant l'intuition de l'imminence, pour -nous, du plus grand des maux. - -Dès le lendemain, mon mari, ayant écourté son déjeuner, sauta -dans un fiacre pour aller prendre son cousin et se transporter -avec lui sur les terrains de Levallois; en même temps il verrait -la voiture! Cette perspective d'une grosse affaire et ce goût de -véhicule mécanique le ressuscitaient, le rajeunissaient. - -Il revint le soir, à l'heure habituelle. Il ne s'était pas -transporté sur les terrains; il n'avait pas vu la voiture. - ---Mais, en revanche, lui dis-je, vous avez vu Chauffin?... - ---Oui, dit-il, j'ai vu Chauffin. - ---Et le cousin vous a-t-il reparlé de l'affaire? - ---Le cousin, vous le connaissez! il n'a guère été question que de -la _corrida_. Pour l'affaire, je dois voir Baillé lui-même; et je -le préfère. - -Une dame, venue déjà plusieurs fois visiter l'appartement, était -décidée à le sous-louer aux conditions imposées par nous. Je -pressais mon mari de conclure avec elle. Il me dit: - ---Pas avant que je n'aie revu ces messieurs!... - -Il escomptait à présent une affaire si belle, que peut-être -pourrions-nous conserver l'appartement!... - -Mon mari retourna chez son cousin qui ne lui dit rien de sérieux, -mais, pendant que Chauffin avait le dos tourné, l'autorisa à -aller chez Baillé-Calixte. Il alla chez Baillé-Calixte qui -l'intéressa beaucoup en lui faisant visiter ses voitures en -construction, et celle, particulièrement, qui était destinée à -Gustave Voulasne, et en lui faisant jeter un coup d'Å“il sur les -dix mille mètres de terrain à bâtir, mais ne lui parla point de -l'architecte constructeur. Désespéré, mon mari s'enhardit à lui -déclarer en confidence que son cousin Voulasne avait l'intention -de lui confier les travaux. «Mais! cela ne dépend que de lui, -répondit Baillé-Calixte: les dix mille mètres sont sa propriété, -et c'est lui qui fait construire; je ne suis, moi, que locataire -désigné.»--«Ah!» - ---Eh bien! dis-je à mon mari, mi-décontenancé, mi-satisfait -pourtant d'avoir appris que l'affaire était toute aux mains de -Gustave, est-ce assez clair? Discernez-vous qui, pour l'instant, -vous met des bâtons dans les roues? Et ne savez-vous pas ce qu'il -vous reste à faire? - -Il dit: - ---J'aurai une conversation définitive avec Voulasne, et pas plus -tard que ce soir... - ---Non! dis-je, avec Chauffin!... - -Il savait, certes, que ce n'était pas à Voulasne qu'il fallait -s'adresser; mais il était piqué au vif que j'eusse discerné, et à -qui il fallait s'adresser, et ce qu'il y avait à faire. - -Un mot des Voulasne nous priait d'aller le soir même les retrouver -au Folies-Bergère. - -J'avais réduit les dépenses de la maison à l'économie la plus -étroite. Je ne prenais plus de voitures et je ne m'étais pas -commandé une robe depuis la rentrée. Il s'agissait de la -«première» d'une revue de fin d'année. Et mon humeur, comme ma -toilette, était singulièrement défraîchie. Je ne voulus pourtant -faire encore aucune objection à l'invitation des cousins. Nous -allâmes au Folies-Bergère par l'omnibus des Filles-du-Calvaire -avec correspondance à la Madeleine. Mon pauvre mari était vert -d'humiliation en payant au conducteur ses douze sous. Seul, il eût -pris, je le crois, une voiture! Nous arrivâmes en retard et les -pieds un peu crottés, dans une salle éblouissante. - -Gustave et Henriette étaient seuls avec Chauffin dans la loge. -Je me refusai obstinément à me placer en avant, à cause de mon -chapeau de l'an passé, de sorte que je me trouvai côte à côte -avec l'inévitable ami. Il fut d'une prévenance excessive; il -se mit en frais absolument inusités à mon égard. Il m'avait de -tout temps inspiré une instinctive répulsion; il s'en était -aperçu; nous ne nous parlions ordinairement quasi point. Il me -fit remarquer les Blonda aux fauteuils, les Baillé-Calixte dans -une autre loge avec les Albéric. La plupart des amis étaient là . -Attendait-il que je lui disse qu'il était regrettable que Pipette -fût jeune fille encore et ne pût être là aussi?... Je reconnus -le gros Grajat, gonflé et rubicond, en compagnie d'une actrice -de la Comédie-Française, s'il vous plaît: il progressait en ses -liaisons, notre ex-ami, mais non pas la Comédie-Française. Un air -de luxe vibrait autour de cet hémicycle de loges élégantes; les -femmes ne demandaient rien que d'exhiber les modes nouvelles; les -hommes semblaient avoir accompli leur destinée en ayant paré ces -femmes, chacun un peu au delà de ses moyens; et l'on sentait que -tous les travaux du jour avaient été accomplis pour aboutir là , le -soir, rien que là , non au delà . - -L'odeur grisante de ces chambrées de Paris où l'on vous demande -d'avoir de l'argent à dépenser et pas du tout d'où il peut -provenir, comme ils la respiraient tous! et comme je sentais bien -que mon mari, venu en omnibus et à pied, s'en laissait étourdir! -Il se voyait choyé par ses opulents cousins; il observait du coin -de l'Å“il,--parce qu'il était surtout venu pour se rapprocher de -Chauffin,--les obséquiosités dont Chauffin par extraordinaire me -couvrait. Je tremblais. Ah! que j'avais été moins mal à l'aise le -jour où j'appris crûment qu'il nous fallait renoncer à tout!... -Je regardais de loin madame Baillé-Calixte, la femme-modèle de -l'homme lancé dans les affaires: quels sourires! quels petits -yeux complices et reconnaissants adressés à Chauffin, à combien -d'autres! Je me la rappelais, aux premiers temps de mon mariage, -brave et bonne femme de ménage, qui me confessait n'aimer que son -mari, ses enfants, la table où fume le potage et puis la campagne -avec une basse-cour; je me la rappelais écoutant des messieurs -lui dire des horreurs, leur en disant, et se laissant baiser le -creux des bras... Comme elle avait aidé à la prospérité de son -mari! Comme ils étaient tous les deux larges, gras, débordants!... -Je tremblais... J'écoutais bien mal la Revue, dont les passages -les plus désopilants ne me faisaient seulement pas rire, et quand -le rideau baissait, mon Dieu! que je me sentais bête, à court de -paroles, vide à donner tout autour de moi le vertige!... J'aurais -trouvé sans difficulté des choses à dire à des pauvres dans la -rue, à des malades inconnus de moi, dans un hôpital, mais à des -gens hilarants et pleinement satisfaits de ce qu'ils faisaient -là , pas un mot qui consentît à sortir de ma gorge sans me brûler, -comme un mensonge ou un blasphème. Recevant, entre les Voulasne -et Chauffin, les salamalecs des Baillé-Calixte, des Blonda et de -ce grand dadais d'Albéric, environnée de leur fade haleine, et -leur parlant comme un «sujet» en état d'hypnose, serrée, pressée, -comprimée avec eux en un groupe, entre le grouillement du public -de l'orchestre et le va-et-vient des filles, de l'arrière-fond le -plus obscur de moi monta une nostalgie plus troublante que celle -qu'inspirent les plus pures nuits de l'été; c'était quelque chose -comme le souvenir d'une suavité sans mélange et d'un contentement -sans regret... Ce fut une fumée qui passa, une vision qu'aucun -objet précis n'altéra... Mais c'était le rappel qu'une région -existait, au dedans de moi, où des ressources inouïes étaient -accumulées, et d'où s'exerçait sur moi le plus puissant attrait: -un exilé un peu oublieux ou ahuri par les mÅ“urs étrangères, et qui -voit passer le drapeau de sa patrie... - -Lorsque nous quittâmes cet endroit, après avoir remercié nos -cousins de l'excellente soirée due à leur gentillesse, mon mari -héla un fiacre. - ---A quoi pensez-vous donc!... - ---Bast!... fit-il, en me prenant le bras pour me pousser dans la -voiture. - -Et il me confia, à peine assis, que sa cousine lui avait glissé à -l'oreille: «Vos affaires semblent en bonne voie...» - ---Sur quoi se fonde-t-elle? lui dis-je, sur les aménités de -Chauffin?... - ---Le fait est, dit-il, qu'il s'est prodigué ce soir... Vous voyez -bien que vous exagériez en prétendant que nous aurions à le -gagner; c'est lui, tout au contraire, qui... - ---Qui va nous demander quelque chose, mon pauvre ami... et quelque -chose de beaucoup plus cher!... - ---Je ne comprends pas. - ---Il vous fera comprendre!... - -Les aménités de Chauffin retardèrent la solution. - -Mon mari, à qui elles s'adressaient presque autant qu'à moi, se -fondait sur elles pour estimer superflue la redoutable extrémité -d'entamer avec lui des négociations. - ---Je le vois venir, me disait-il. Il nous ménage; il tient à nous. - ---Mais pourquoi?... C'est ce que je me demande et c'est ce qui me -terrifie... - ---Oh! vous, avec votre pessimisme!... disait mon mari, vous -n'aurez de plaisir que lorsque tout sera perdu!... - -Il m'accusait de me complaire à faire l'oiseau de mauvais augure; -et il écartait mes noires prévisions. - -En attendant, rue Pergolèse et dans tout Paris, nous roulions à -la remorque des Voulasne. Nous dînions chez eux à tout propos, et -ils nous convoquaient une ou deux fois par semaine dans quelque -«théâtre à côté». Au plus bas de nos malheurs, nous vivions à -l'instar des plus insouciants viveurs. Tout juste obtenions-nous -la grâce, en quittant nos cousins, de ne pas achever la fête par -le restaurant de nuit! Qu'ils nous eussent donc tenus pour de -meilleurs amis s'il nous eût été agréable de les y accompagner! -Enfin, à ce prix, nous achetions leur alliance, et mon mari -affirmait qu'il sentait l'affaire se préciser à petits mots tombés -ici ou là de la bouche des Voulasne ou de Chauffin, généralement -aux moments mêmes où nous paraissions partager le plus volontiers -leurs plaisirs. Tel était l'unique moyen de s'emparer de Gustave; -Baillé-Calixte confessait n'avoir pas procédé autrement. Chauffin -était avec nous, cela semblait évident. Mais pourquoi?... Il était -si gratuitement avec nous, et d'une façon à ce point apparente, -qu'il devenait superflu de lui parler de l'affaire: elle -s'engageait, elle était engagée. Mon mari alla cette fois sur les -terrains de Levallois avec Gustave Voulasne, avec Baillé-Calixte, -avec Chauffin, avec un employé autorisé à prendre des notes. Et -il fit une excursion en automobile. Il revint enchanté, enivré -quelque peu, ayant accompli un des rêves de sa vie, mais qui -excitait en lui d'autres convoitises. - -Chez les Voulasne, du moins voyais-je Pipette. Malgré tous mes -sermons, elle aimait à rappeler cet été à la campagne, le tennis, -le rouleau de pierre où elle m'avait vue assise un jour, et les -valses du soir... Nous trouvions toujours à bavarder ensemble. -Sa mère me confiait: «Elle vous en dit plus qu'à moi!...» Elle -ne m'en disait pas long, parce qu'elle n'avait jamais appris -à parler que de jeux ou à prononcer que des mots excessifs et -destinés à faire rire. Mais elle avait une complaisance à me -laisser entendre son langage, tel qu'il était, et moi j'avais à -l'entendre une complaisance qui m'étonnait presque... Peut-être -prêtais-je à ces mots légers ou cocasses, à cette jonglerie et -jusqu'à ce cynisme d'expression je ne sais quel sens caché, car -enfin, pourquoi voulais-je m'imaginer qu'il y avait chez la petite -Voulasne autre chose que ce qu'elle manifestait, autre chose que -ce que contenaient son père, sa mère, sa sÅ“ur aînée elle-même, -attachée à son mari, fidèle amoureuse, mais si vide? Pipette, il -est vrai, s'était montrée un jour capable d'un acte énergique en -fuyant Chauffin avec un éclat bien grand pour une jeune fille; -était-ce à cause de cela que je lui prêtais de sérieux dessous? A -la vérité, elle ne manifestait absolument rien qui contrastât avec -les mÅ“urs de sa famille, nulle modification à sa gaminerie bien -connue, nulle tristesse à se retrouver chaque jour vis-à -vis d'un -adorateur haïssable, nulle trace d'un autre sentiment. - -Je lui disais: - ---Mais voyons, Pipette, vous connaissez beaucoup de jeunes gens -qui viennent aux fêtes de vos parents, est-ce qu'aucun ne vous -plaît? - ---A quoi ça servirait-il? et quand ils me plairaient? puisqu'ils -ne tiennent pas à moi?... - ---Comment! aucun, jamais, n'a demandé votre main? - ---Rien que des vieux... dans ce genre-là ... dit-elle en tirant la -langue du côté de Chauffin qui jouait au billard. - ---Oh!... cependant, j'ai entendu dire... - ---Oui, oui; des gosses alors... Il y en a eu trois, toqués... Ils -n'avaient seulement pas fait leur service militaire!... - ---Mais ils pouvaient le faire et vous revenir après?... - -Elle se tordit de rire: - ---Ah! bien, ouiche!... la grande passion? le genre sérieux?... -Nous ne tenons pas ça, madame!... - ---En êtes-vous si sûre, Pipette? - -Elle se secoua, s'agita, fit la folle. Je ne pus rien tirer d'elle. - -Un soir, la partie de billard finie, Chauffin vint s'asseoir près -de moi et me dit, lui, qu'il avait à me parler de la façon la plus -sérieuse. - -Tout mon corps fut saisi d'un tremblement, mes mains se glacèrent, -ma bouche se sécha, mes dents claquaient quand, ayant pris -haleine, il commença son discours. - -Il fit allusion à la sympathie qu'il avait eue de tout temps pour -mon mari, puis à «l'admiration respectueuse» que je lui avais -inspirée dès le premier jour et que les années n'avaient fait -qu'accroître... - -Je me ressaisis, d'un effort violent, pour n'avoir point tout de -même l'air d'une proie rendue: - ---Même les années, dis-je en souriant, où vous ne m'avez pas vu le -bout du nez?... - -Il n'entendait pas plaisanter et il avait préparé son discours. -Il me dit que, précisément, il avait beaucoup regretté ces temps -de quasi-froideur avec les Voulasne, parce que l'avenir de mon -mari était avec ses cousins. Sans vergogne aucune, il me dit qu'il -prenait sur lui que tout allât au mieux si de francs rapports -amicaux s'établissaient entre nous... - -Il disait: «Nous.» - ---«Nous», lui dis-je, est-ce vous ou les Voulasne! - -Il bondit, comme un grand félin, à ma question qui était -impertinente; il se tourna vers moi et fut tout près de me poser -les mains sur les genoux: - ---Il ne tiendrait qu'à vous, dit-il, que les Voulasne et moi -puissions être confondus!... - ---Comment cela? - -Il me confessa cyniquement l'attrait qu'il éprouvait pour la -petite Voulasne, ce qu'il appelait «sa dernière flambée!» Il me -dit qu'il comprenait, certes, qu'étant donné la différence d'âge, -il ne pouvait espérer, «du moins avant la vie commune», être payé -de retour; qu'il ne se dissimulait point l'obstacle à vaincre; -mais, que, néanmoins, «les parents aidant», et s'il avait la -chance d'être secondé en outre par une personne de grand sens et -d'influence certaine, il triompherait et serait le meilleur des -maris... - -Je le vois encore tournant vers moi sa moustache grise, relevée au -fer, deux dents de porcelaine à crochets d'or, et ses yeux vils et -flétris. - -Une vague de dégoût, qui venait de loin, qui grondait en moi -depuis des années, qu'avait grossie la honte de me montrer à côté -de cet homme, ces dernières semaines, dans tous les lieux de -Paris où l'on peut être le plus sot, s'enfla tout à coup au fond -de moi, comme un mascaret, m'étourdit de son bruit, jeta bas les -idées de patience, de prudence, de résignation, de raison dont je -me faisais une forteresse, m'obstrua l'entendement et me causa -soudain un soulagement indicible, une volupté profonde et jamais -savourée jusqu'ici, en faisant irruption hors de moi comme un -vomissement: oui, j'eus l'impression de couvrir d'une salissure -vengeresse cette face de papier mâché, cette image blême et -fripée de l'oisiveté, de l'imbécillité, de la sordide médiocrité -en toutes choses; en lui se ramassa pour moi toute la hideur -d'un monde qu'aucune idée morale ne gouverne; la vilenie qu'il -s'apprêtait à commettre m'inspirait moins d'aversion encore que -la bassesse organisée de sa vie;--mais l'audace de prétendre m'y -associer, moi, souleva encore une fois ce qui, dans ma nature, est -plus fort que la conscience même et que la volonté. - -Oh! je n'ai nul esprit, nul pouvoir de faire justice par le moyen -d'un mot mémorable! De quels termes ai-je usé pour lui demander -s'il me prenait pour une procureuse? mon cerveau trop troublé -alors en garde incomplètement la mémoire, mais tout ce que le fond -et l'arrière-fond de nous dirige et fait mouvoir: les muscles -du visage, le souffle qui passe par les narines ou ce spectacle -miraculeux, objet d'étonnement pour les plus grands des hommes -et accessible même aux plus sots, que jouent dans nos yeux nos -prunelles, toute ma personne, en mainte autre occasion plus -éloquente que moi-même, se prononça, parla, injuria, commit la -chose définitive. - -Je me levai. J'allai prendre le bras de mon mari. Je prétextai -que je ne me sentais pas bien et qu'il fallait rentrer à la maison -au plus vite... - ---A l'anglaise! dis-je à mon mari, filons!... - -Je ne voulais pas embrasser Pipette parce que je pressentais que -sa seule approche romprait mon élan de somnambule... Mais mon idée -fixe était de donner quelque chose aux domestiques... - ---Vous êtes folle! disait mon mari. - -Je ne lui dis pas ce qui était arrivé, ni ce que j'avais fait. -Il continuait à être joyeux et confiant. Et en moi naissait -parallèlement une joie nouvelle, une confiance éperdue en un -sort nouveau, en un avenir providentiel... Nos deux états, -presque semblables, mais contradictoires, se côtoyèrent pendant -plusieurs jours, comme deux bêtes, que l'on voit s'éloigner -bondissant, folâtrant, de qui l'on saurait que l'une sera par -l'autre fatalement étranglée;... et je n'en pus supporter le -spectacle,--moi qui savais!...--qu'à cause de l'exaltation même -qui m'animait. J'étais possédée d'une joie impérieuse, égoïste, -même cruelle en son irrésistible élan. Sérénité, paix, enfin! -Renaissance, résurrection!... Fête en tout moi-même!... Ah! moi -aussi je savais donc ce que c'était que la fête!... La joie, -moi aussi je la célébrais, sans oripeaux, sans castagnettes!... -C'était ma conscience qui me valait toute cette joie. Ma joie -n'était ni de chanter, ni de danser, ni de crier, mais d'aller -droit. Rien, rien, non, plus jamais rien, j'en avais la certitude, -ne m'empêcherait désormais d'aller droit mon chemin en suivant -mon commandement. Suivre son commandement sans se soucier de la -route, des traverses, de la boue et des ornières, ah! celui qui -n'a pas éprouvé le bonheur de faire cela, qu'il ne vienne pas me -parler de ses plaisirs et de ses chétives voluptés!... Malheureux! -je vous plains tous, et je ne plains au monde que vous, malheureux -qui n'avez jamais entendu la voix qui commande, ou qui n'avez -jamais eu l'incomparable fortune de lui obéir!... - -Oh! la mystérieuse et toute-puissante voix!... L'étrange voix -aussi qui, par exemple, s'était tue lorsque l'amour s'offrit sur -mon chemin... et qui, aujourd'hui, me félicitait de n'être pas -encombrée de l'amour pour m'élancer sur la seule route, celle qui -est toute droite et absolument pure!... - - - - -XIX - - -Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me venait de renoncer -à de grands avantages matériels; mon mari me suppliait de ne rien -«solutionner», disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait à -mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses cousins, quitte -à dire non à Chauffin, mais du moins afin de ne point rompre d'une -façon désobligeante pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à -reprocher...» - ---Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je; ils -sacrifient leur fille de la façon la plus indigne! - ---Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront les choses? - -Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais fréquemment ce -mot: on attendait toujours le secours des choses, non de soi-même. - ---Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que leur dois-je, en -somme? ils se sont constamment moqués de vous; ils vous bernent -sans cesse; ils ne sont pour vous qu'un incessant mirage, un -espoir pernicieux; ils vous démoralisent... - -Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna; il y fut de -service un peu plus qu'auparavant; on m'oubliait. Mais mon mari -trop soumis, ils ne le craignaient pas; il ne pouvait pas non -plus à lui seul être utile à Chauffin qui, d'ailleurs, pénétra le -motif de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea d'apprendre -lui-même à mon mari, en le chargeant de m'exprimer tous les -regrets des bons cousins, qu'un architecte s'était présenté, -amenant avec lui un puissant bailleur de fonds qui permettrait -de donner plus d'ampleur à l'affaire, et soulagerait d'autant -Voulasne pour qui l'entreprise était un peu lourde. - -Mon mari avait voulu d'emblée en appeler à ses cousins en -personne, mais on avait expédié pour trois jours les cousins en -automobile, le temps qu'on estimait nécessaire pour que la grande -colère de la victime fût tombée. Mon mari me confessa qu'il -avait vu rouge, qu'il avait cru un moment étrangler Chauffin. -Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que Chauffin, -à lui-même, lui avait, paraît-il, mis le marché en main depuis -plusieurs semaines, en le priant de me faire agir sur Pipette. Mon -mari avait eu la faiblesse de paraître acquiescer, mais il n'avait -pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de sorte qu'il -assumait une part de responsabilité qui atténuait la mienne. Il ne -m'accusa pas d'être cause de son malheur. Son malheur l'accablait -sans recours. - -Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitôt qu'il les -sut revenus; il leur rappela leur promesse. Voulasne semblait -plus malheureux que lui, non de le savoir malheureux, car il ne -croyait pas qu'on pût l'être, mais d'être obligé, lui, de subir -des récriminations. Il dit, avec son ordinaire rondeur, que -c'était bien malgré lui que l'affaire de Levallois avait pris des -proportions imprévues, absorbait tous ses fonds et en nécessitait -d'étrangers. Et il eut cette idée singulière: «Pourquoi, dit-il à -mon mari, ne participeriez-vous pas à l'émission qui va se faire? -La valeur des obligations va décupler en trois ans?..» «Mais, dit -mon mari, parce que je n'ai pas d'argent!» Depuis le temps qu'on -lui en demandait, Voulasne ne s'était pas encore représenté la -situation de son cousin dénué d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne -devait jamais atteindre la notion de ce que c'est que de manquer -d'argent. Son innocence avait encore une fois désarmé mon mari qui -était sorti de chez lui après avoir, une heure durant, consenti à -parler de voyages en automobile. Ils n'étaient point fâchés; ils -devaient se revoir; et mon mari, malgré son accablement, n'était -pas guéri d'espérer!... - -Mais j'obligeai, séance tenante, mon mari a sous-louer -l'appartement. J'avais pris mes précautions et avisé, tout au fond -de Neuilly, une petite maison d'un loyer trois fois moins élevé -que le nôtre, où nous aurions plus de logement et même un bout de -jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La plupart des -affaires de mon mari étant en province, qu'importait, après tout, -qu'il logeât au cÅ“ur de Paris ou dans cette petite banlieue! Il -s'y transporta, lui, comme au cimetière; mais hésiter n'était plus -possible. Nous nous trouvions dans une situation très critique. -Que quelques travaux vinssent nous relever, c'était le moins que -nous pussions espérer afin seulement de vivre. - -Comment n'étais-je pas atteinte par le désespoir trop apparent -de mon mari? Je ne l'étais à aucun degré. Auparavant, dès qu'il -avait le teint bilieux ou le front préoccupé, je tremblais; à -présent que j'avais la certitude d'une diminution irrémédiable, -j'étais insensible à ces nuages que la violence même de la tempête -devait poursuivre et dissiper, et j'avais la certitude d'avoir -atteint mon port à moi, d'avoir abordé à ma terre et atteint mon -but. Nous fîmes notre déménagement parmi les cris de joie de ma -petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe où, et -mes chantonnements à moi, qui finirent par communiquer un peu de -confiance à mon malheureux mari. - -Il me disait: - ---Mais on croirait, en vérité, que vous êtes contente!... - -Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de femme -heureuse, pour qu'on me trouvât du courage ou quelque mérite -spécial; j'avais la notion que ce qui faisait mon allégresse -intérieure n'était et ne serait jamais compris. Je ne me -reconnaissais en réalité aucun courage ni aucun mérite. Je ne -luttais pas; je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui -consiste à être d'accord, complètement d'accord avec moi-même, à -ne plus faire un geste de comédie, et aussi, peut-être, qui sait? -à tourner en un certain plaisir ce que l'on nomme généralement la -douleur... - -Je répondais à mon mari: - ---Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais encore été aussi bien. - -Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif était, d'une part, -assuré qu'aucun reproche de moi ne viendrait accroître ses maux, -mais dans son cÅ“ur d'homme il était attendri douloureusement par -ce qu'il appelait ma résignation. Il eût peut-être mieux aimé -avoir à me donner quelque bon conseil, à se sentir plus fort que -moi. J'avais beau l'assurer que je n'étais point forte, mais -que je satisfaisais en ce moment un goût à moi; une larme était -logée au coin de son Å“il. Et le pauvre homme songeait, je l'aurais -juré, à cet instant même, qu'il m'avait promis une «voiture» et un -domestique en livrée!... - -Il a pensé à cela constamment en s'installant dans la petite -maison, au fond de Neuilly, là -bas, non loin des berges de la -Seine, où une livrée eût été bien comique! où une voiture eût -ameuté le voisinage! - -Je n'avais gardé que ma petite bonne, complaisante, active, aimant -mes enfants; elle, et moi, nous devions tout faire. Ah! si mon -sort m'avait paru malheureux, je n'aurais eu guère de loisir pour -me plaindre! - ---La vie ne nous coûtera presque rien, disais-je à mon mari; et -madame Du Toit s'est engagée à vous dénicher au fond des provinces -une clientèle qui ne viendra pas voir si vous habitez un somptueux -hôtel... - ---Peut-être, soupira-t-il, pourrai-je bientôt avoir en ville un -cabinet d'affaires... - -Dès qu'il se reprenait à espérer, il espérait quelque chose de -conforme à ses rêves de toujours. Son imagination n'avait revêtu -jamais qu'une seule figure; il la revoyait dès qu'il imaginait: -dans ses projets, un petit domestique, en livrée, ouvrait la porte -du cabinet d'affaires! - -Nous le conduisîmes par la main, Suzanne et moi, au bout du -jardinet, dans le pavillon où ronflait un petit poêle d'école -primaire et où j'avais fait disposer ses grandes tables. La seule -vue de ce pauvre toit de zinc, isolé, derrière un if noir, et au -bout de trois ou quatre plates-bandes incultes où pourrissaient -sous la pluie, après les gelées de l'hiver, quelques choux de -l'année passée, lui causait une mortelle tristesse. Tout cet -espace autour de nous, ce silence, çà et là ces squelettes de -peupliers, lui imposaient un effroi que je n'aurais pas redouté -chez un homme aussi insensible aux choses de la nature. Il était -accoutumé au coup de fouet que donnent le bruit de la rue, le -coudoiement continuel des hommes, l'illusion ininterrompue d'un -vaste affairement qui doit, semble-t-il, aboutir à un résultat -proportionné. Le voisinage de l'homme nous fait attendre de son -industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne touchons plus -que le sol terrestre, et que le contact direct avec le grand ciel -indifférent nous est rappelé par le bavardage monotone de l'eau -dans la gouttière, ou par le geste infatigable du bras endeuillé -de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le cÅ“ur, pour ne -pas faiblir, autre chose que la duperie de la ville trépidante, -autre chose que la farce bouffonne que l'homme joue à l'homme pour -l'étourdir et le leurrer jusqu'à la fin. Illusion pour illusion, -je n'admire que celle qui nous permet de vivre en la seule -compagnie de la terre et du ciel nus. - -Suzanne, elle, était ravie parce qu'elle n'avait jamais vu d'aussi -grandes tables; elle se fit hisser par son père sur chacune -d'elles, et, une fois là -dessus, cette enfant n'eut-elle pas, -spontanément, l'unique idée de jouer la comédie? Elle n'avait -jamais été à la comédie; nous ne parlions guère entre nous des -représentations chez les Voulasne: et, aussitôt montée sur une -planche un peu plus haute que le sol, l'envie lui venait de jouer -la comédie!... - -Nous revînmes, sous la pluie, par la petite allée entre les choux -pourrissants, à notre pauvre maison si exiguë, si bourgeoise, «si -laide», disait mon mari qui ne l'avait pas construite; et aussitôt -il fallut se mettre, avant toute besogne plus pressée, à dessiner -les plans d'un théâtre d'ombres que l'on placerait au fond du -pavillon, sur la grande table. En une demi-journée, avec des -bristols, quelques lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scène -fut debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put imaginer, -quand il s'ouvrait, tous les décors souhaitables. - -Et moi je me demandais, en voyant mon mari ranimé par ce même -jouet qui enchantait sa fille, si le problème de la destinée -humaine n'était pas d'une simplicité puérile, si la formule -romaine «du pain et des jeux» ne rassasiait pas la plupart des -hommes, si,--déception, ô chute lamentable de tout moi-même!--les -Voulasne, ignorants, insouciants, pareils à des enfants joviaux et -rêvant de travestissements, n'incarnaient pas le seul idéal de nos -contemporains: avoir de la fortune et jouer la comédie.. - - - - -XX - - -Mon penchant à rêvasser sur ces sujets fut promptement interrompu. -Ma jeune et unique bonne ayant pris la grippe, aussitôt entrée -dans la maison nouvelle, je dus mettre la main à tout le ménage et -aller moi-même aux provisions. Dans la rue, un matin, discutant -le prix des légumes avec une marchande ambulante, je me trouvai -côte à côte avec mon ancienne compagne de couvent, Charlotte -Le Rouleau, devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas -vue depuis la première année de mon mariage. Sans nous être -regardées, nous nous reconnûmes à nos voix qui répétaient avec une -âpreté identique les prix qu'on nous faisait. Et nous rougîmes, -toutes les deux, non pas peut-être d'en être réduites à l'état -de pauvres ménagères, mais de nous surprendre l'une l'autre en -cet état. Et ce furent aussitôt des exclamations, et un certain -ton entre nous, où nous nous efforcions, à l'envi, de faire -reconnaître notre qualité de «femmes du monde». La marchande -que nous impatientions sans doute, avec nos manières, poussa sa -charrette, et je discernai que, dans son grommellement éraillé, -elle nous traitait de «détresses». Charlotte et moi demeurâmes là , -au bord du trottoir, échangeant des phrases banales, l'indication -de notre domicile, et reculant l'une comme l'autre l'aveu des -événements qui nous avaient conduites de la rue Monsieur et de -la porte du Parc Monceau, à ce carrefour boueux de Neuilly, où -simultanément, à dix heures du matin, nous nous indignions de la -cherté des vivres. Il se trouva que nous étions presque voisines. -Elle avait perdu sa belle-mère, et son mari avait fui avec la -comtesse de P..., toujours la même maîtresse, âgée maintenant de -cinquante ans, la dot dissipée, la fortune même des parents Le -Rouleau entamée aux trois quarts. Mais Charlotte me racontait ces -détails lamentables de sa vie comme un enfant récite la biographie -des grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de notre -entrevue rue Monsieur; elle avait contracté l'habitude de la vie -cruelle. Malheureuse en ménage, tout de suite, elle avait donné -tout de suite sa fortune à manger; elle avait pris tout de suite -le parti de se hausser hors de ces contingences, et elle les -tenait, à présent, pour des particularités ordinaires à cette -obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne jeune fille bien -élevée, dressée à nouveau par sa belle-mère, elle n'avait pas -cessé un instant de se conformer à la discipline des maisons où -le sort l'appelait. Elle élevait son petit garçon; elle apprenait -le latin et des éléments de grec et d'algèbre, me dit-elle, -pour lui servir de répétiteur, et le nombre d'Å“uvres auxquelles -cette femme sans fortune était employée de ses mains m'émut et -m'humilia. Elle courait, en tramways, à pied, aux dispensaires, -bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par douzaine de -pauvres enfants sordides, mendiait pour les indigents honteux, -grimpait dans les galetas, y avait reçu un jour le coup de couteau -d'un homme ivre; son chagrin, disait-elle, était de ne laisser -jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne parlait pas du -souvenir vivace et embaumé qui doit demeurer après le passage d'un -être angélique. Elle me narrait, sur un ton simple, uni, sans un -mot à effet et sans bouger le petit doigt, des drames à faire -reculer jusqu'à l'effacement toutes les fictions littéraires, -et des drames, à ses yeux, si communs, qu'elle en semblait à -peine comprendre la grandeur et même l'intérêt. Je frissonnais, -l'émotion me prenait à la gorge; elle me voyait tout à coup en -larmes et me demandait: «Mais qu'est-ce que vous avez?» - ---Je vous admire, Charlotte! - -Ou bien je lui disais: - ---«Je songe, en vous écoutant, Charlotte, à toutes les femmes que -j'ai connues et dont la vie se consume à colporter des calomnies -et des potins idiots.» - -Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait plus -Charlotte. Elle ne pensait pas à être admirable; elle était -possédée d'un zèle sublime; une passion magnifique et heureuse -l'animait, mais elle la sentait encore bien éloignée de ce qu'elle -eût dû être pour contenter le cÅ“ur de Jésus qu'elle adorait. - -Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire en parlant d'elle, -elle semblait n'avoir conservé que le préjugé du rang et celui -du nom. C'était assez étonnant, même, chez une femme arrivée au -point culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle était -pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais toutes les -catégories intermédiaires entre ce que l'Évangile nomme «les -pauvres» et le monde auquel elle appartenait par le nom de son -mari l'intéressaient très peu. - -Elle faisait encore des visites dans son monde, et elle trouvait -moyen de recevoir en son réduit une fois par mois. La vraie -sympathie qu'elle me témoignait, c'était à l'ancienne élève du -Sacré-CÅ“ur qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne -tenait pas à «voir» la femme du petit architecte. Que m'importait -cela? elle m'enthousiasmait et elle était le seul être, depuis -mon mariage, qui me redonnât le goût franc et pur de cette joie -ineffable qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait point -chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le temps, moi, -j'allais la voir au moindre signe. - - - - -XXI - - -Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi tout à fait la même. -Ce n'était pas qu'elle me donnât tort en ce que j'avais fait, -mais, oubliant les causes, elle me donnait tort en ce que les -résultats de ce que j'avais fait étaient désastreux pour notre -situation, pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir comme -autrefois, et certes elle m'accueillait fort bien, mais elle fut -longtemps sans venir jusque chez moi: la distance, la «barrière» -à franchir!... en réalité l'amicale appréhension de voir de ses -yeux mon appauvrissement. Elle ne se décida, la chère vieille -amie, à accomplir le voyage de Neuilly, que le jour où elle put -m'apporter la nouvelle d'une assez grosse affaire qu'elle avait, -dit-elle, «enlevée» pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle -osa sonner à la porte de notre petite maison. Je fus témoin de -son étonnement à trouver mes deux enfants poussant des cris joyeux -dans le jardinet embelli et égayé par l'été. Je lui dis: «Vous -voyez, les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup mieux, je -vous assure!...» Il ne fallait pas lui dire cela; ce n'était pas -du tout conforme à l'idée implantée en son cerveau: elle tenait -notre installation modeste pour provisoire; nous n'étions là , -selon elle, qu'au «garde-meuble». - -La vérité est qu'elle nous rendit un immense service en procurant -à mon mari la construction d'un immeuble à Passy qui commençait -à se bâtir. Et cette construction en entraîna plusieurs autres. -Mais madame Du Toit ne nous invita plus guère chez elle à dîner. -Nous tombions. Vivoter nous était encore possible; mais nous -n'étions pas de ces gens ou qui sont solidement assis, ou qui -s'augmentent. Elle avait aussi de graves ennuis, je le savais, la -pauvre femme: pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente? -Peut-être par une délicatesse excessive, après tout, et pour ne -point me manifester que je ne lui avais servi à rien, moi, dans -mon ancienne croisade destinée à «ramener» son fils?... Le ménage -d'Albéric n'allait plus; Isabelle, ayant cessé d'aimer son mari, -devenait insupportable. Albéric se réfugiait volontiers à la -maison paternelle, oui; Albéric revenait à sa mère, il est vrai; -mais il revenait sans sa femme; ce n'était pas cela qu'on avait -attendu de lui. Et sa femme, où allait-elle? Qu'allait-elle faire, -l'impulsive Isabelle, du nom honoré des Du Toit?... Mon mari -pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir, en revenant -de chez ses cousins: «Isabelle prend des libertés!...» Je ne -l'avais pas poussé à m'en dire davantage, mais pour qu'il m'eût -dit cela, quelles libertés Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je -voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur d'apprendre -au sujet de la chère petite Pipette et de son mariage possible des -choses qui m'indignaient outre mesure. Madame Du Toit ne parlait -plus de Pipette, plus des Voulasne, plus du ménage d'Albéric... - -Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien qu'elle -parlât de lui, parce que le nom de M. Juillet était sur toutes -les bouches, à la suite du retentissement «injustifié,» disait sa -tante, d'un ouvrage récemment publié par lui. C'était une sorte -d'essai psychologique et moral, de fond très savant, mais de forme -excessivement libre, et contenant des idées que la famille Du Toit -tenait pour beaucoup plus mauvaises que les mauvaises. Toujours -est-il que le succès du livre se trouvait organisé, à la grande -surprise de l'auteur, par les milieux dont il prétendait combattre -les tendances; et l'auteur se voyait renié, honni, par l'opinion -à laquelle il s'était piqué d'apporter des renforts nouveaux. «Il -est perdu! s'écriait madame Du Toit; il va passer à l'ennemi!» - ---Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions sont -louables; toutes ses conclusions saines: c'est un soldat -précieux!... - ---Un soldat qui combat à sa guise!... et, vous le voyez bien, qui -se fait applaudir par l'autre camp! - ---Mais ce que l'autre camp applaudit, ce sont les points sur -lesquels vos adversaires peuvent s'entendre avec vous?... - ---On s'entend sur tout, ou l'on ne s'entend pas. - -M. Du Toit avait flétri d'une façon tranchante et -impitoyable l'Å“uvre de son neveu en qualifiant l'auteur de -«catholique-dilettante». - -Je n'avais point lu le livre de M. Juillet; je m'interdisais de -le lire. Mais, si sévère que me parût le jugement de M. Du Toit, -je le devinais assez fondé, parce que, à bien réfléchir, c'était -sous cet aspect que m'apparaissait à présent M. Juillet. Il louait -tout du catholicisme; il en aimait la beauté sensible et il en -pénétrait l'âme, admirablement, je le crois; il prêchait, il eût -fait, comme je l'avais dit, des conversions; mais il n'était pas -catholique. Il se montrait le même homme vis-à -vis de la morale -dont il reconnaissait et grandeur et nécessité, mais il ne vivait -pas conformément à la morale. Et l'amour, le beau, le suave, le -délicat et grave amour, l'amour que le christianisme inventa, -celui dont tant de conversations de M. Juillet en ma présence ou -avec moi s'étaient plu à évoquer la fascinante image, une image à -ce point radieuse que lui-même avait failli s'y brûler, de cet -amour-là , en définitive, il avait craint les extases, l'intensité, -la gravité, la naïveté, la durée peut-être, en termes plus -bruts: la responsabilité, les obligations; ç'avait été chez lui -romanesque de causerie, ornement de salon, objet d'art si l'on -veut ou littérature! Mais le fond de lui-même?... C'était un grand -égoïste, aimant les plus beaux des plaisirs, et aussi les autres, -au vrai, n'aimant que son plaisir. Il donnait à son esprit, qui en -était avide, des fêtes magnifiques et des divertissements du plus -haut goût; à part cela, il vivait et se vautrait comme un homme -ordinaire. - -Ah! ah! je commençais à le juger!... avec une impartialité un peu -fière d'elle-même. - -Mais madame Du Toit, chaque fois que j'allais la voir, revenait -avec une insistance curieuse à son neveu; ne fût-ce que pour -l'anathématiser ou m'annoncer que M. Du Toit ne le voyait plus, -elle trouvait un moyen de me parler du «succès de son neveu». -Je crois que, dans quelque arrière-retraite quasi ignorée -d'elle-même, le succès de son neveu, qu'elle qu'en fût la nature, -la flattait. - -Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse un peu -flattée, à mon tour, à cause de l'amitié que M. Juillet m'avait -fait l'honneur de me manifester et à cause peut-être d'une -plus particulière complaisance à mon égard, dont un jour, en -souriant, elle s'était elle-même faite l'interprète. Elle -croyait sincèrement m'être agréable en suscitant ces retours -d'échos évanouis. Madame Du Toit était une femme qui avait de -l'indulgence pour les affections sentimentales, comme toutes les -femmes que l'amour, «ce qui s'appelle l'amour», ainsi qu'elle -disait elle-même, n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait -le souvenir qu'agréable. Elle ne comprenait pas plus mon état -d'esprit qu'elle n'avait compris le mouvement qui me tenait -farouchement heureuse, terrée au fond de Neuilly. - -Bonne et serviable amie, elle ne soupçonnait pas que c'était une -certaine fièvre qui me soutenait, non le cours normal de mon -sang! que ma résignation était une passion, et que ce n'était pas -quelque chose d'agréable qui me pouvait plaire! - -En m'entendant juger du haut d'une impartialité de glace son neveu -tout couvert d'une jeune renommée, elle eut un regard surpris, -elle se tut un instant, parut réfléchir, et me dit: - ---Il ne faut pas vous dessécher le cÅ“ur, mon enfant!... - -Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait tout le sens. -Inconsciemment prononcé ou bien résultat de l'expérience d'une -femme comme madame Du Toit, il fit frémir toutes mes moelles. -Intransigeante, à n'en pas douter, sur tous les grands principes -directeurs de la vie, je suppose que madame Du Toit, comme -elle me l'avait laissé entrevoir dans un autre entretien, -admettait avec le ciel des accommodements que le grand zèle -de Pascal eût raillés: pour elle, le souvenir attendri d'une -passionnette innocente était un dérivatif possible à la rigueur -d'une vie honnête. Moi, qui eusse commis la faute au milieu de -l'ouragan déchaîné, c'était la détestation furieuse de la moindre -peccadille, qui, aujourd'hui, me donnait des forces!... - - - - -XXII - - -L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait mieux à mon besoin. -La voir, la voir agir, cette martyre à l'extatique supplice, me -reversait dans les veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop -à la voir, sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais -vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions, -fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à causer des plaisirs -permis... Dans sa pauvre chambre, je m'imaginais au couvent, -écoutant encore la voix séraphique de madame Du Cange; et, en -effet, sur les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de -Charlotte, par un étrange effet de la transparence d'une même âme, -une beauté analogue à celle de mon ancienne maîtresse générale -se répandait et me subjuguait. La supériorité de Charlotte sur -moi, sa constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable -bonheur qui rayonnait de toute sa personne, contribuaient à -augmenter l'illusion de mes jeunes années aux pieds d'un être -qui représentait plus que la sagesse humaine: l'inspiration -directe d'en haut. Charlotte n'avait que du dédain pour la -seule expression de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre -de l'_Imitation_, et me lut cette imploration surhumaine mais -dont le timbre est cependant à l'unisson de je ne sais quel cri -profond de mon cÅ“ur: «_Faites que toutes les choses de la terre me -soient amères..._» Elle m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes, -soulignées de sa main, tous les jours relues dans un petit -volume aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu qui -m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset que je croyais -connaître, comme tous les autres, mais que je n'avais lu que des -yeux, non du dedans: «... _Que je retire mon cÅ“ur de toutes les -choses créées_...» Et, comme elle me répétait cela, je me mis à -pleurer, moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, elle, -autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, elle m'avait avoué -tout à coup que son mari ne l'aimait pas. - -«Que je retire mon cÅ“ur de toutes les choses créées...» -Sublimité!... épouvante!... Terre!... ciel!... arbres chéris!... -lumière du jour! Pelouses arrosées, ombres de l'été, petite -allée qui tourne, banc dans le jardin, souvenir d'une fleur, -parfum de la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits -mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô nuits d'été -divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude de l'appel informulé -de nos lèvres!... Petits enfants!... êtres humains!... figures -aimées!... «toutes les choses créées!...» - -Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?» Elle avait franchi, -elle, le cercle où l'on s'attendrit et où l'on pleure! Un paradis -prématuré l'avait reçue, où je voulais m'élancer et la joindre; -mais moi, je pleurais encore toutes mes larmes à la seule -évocation des choses créées!... - -Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle était vraiment -très grande et très pure; elle n'essayait pas de me capter en -me parlant du bonheur qui m'attendait si j'accomplissais tout -le sacrifice; elle ne faisait pas miroiter une récompense, une -compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires; elle -me parlait seulement de la nécessité de «vivre bien» et de -l'abnégation qui en est le moyen unique. - -Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état particulier où -nous mettent les larmes et qu'on peut comparer à une mer agitée -dont le fond obscur lui-même se soulève, voilà que je pousse un -cri imprévu: - ---Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez pas!... - -Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours entre deux -doigts le petit livre aux accents surhumains. Je croyais que -par un seul mot j'allais la rendre pitoyable à mon cas; ce que -j'allais dire, je croyais que cela formait le faisceau de tous les -liens qui ont noué mes membres avec la trop charmante création de -Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de quelle façon et jusqu'à -quel point j'avais aimé!... - -Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi terrorisée -que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure de la pauvre -chambre, de Satan avec ses braises et son odeur soufrée. Elle -recula, elle fit une figure horrible, et puis, tout aussitôt, et -sans prononcer un mot, elle commanda, oui, toute son attitude -donna un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;--et là , elle -recouvra sa beauté d'ange,--tout, en elle, ordonna: «Va-t'en!» - -Je pensai instantanément à la figure que j'avais faite lorsque -l'homme que j'aimais m'avait parlé d'amour: j'avais dû être -pareille, exactement, à ce qu'était Charlotte recevant la -confidence de ce qu'il y avait de profane dans mon cÅ“ur. Ah! je -comprenais qu'il eût fui! - ---Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous le jure!... -puisque je vous confesse un péché d'intention presque ancien et -expié, depuis, tous les jours!... puisque je vous dis la grande -aile protectrice qui m'a sauvée de la faute et qui est quelque -chose de bien plus auguste que moi, que ma volonté, que notre -vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté dans -nos familles, quelque chose fait de la parole de nos communes -maîtresses, dix ans écoutée et poussée plus loin même que notre -esprit: jusqu'à notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;... -quelque chose d'un bien plus large et plus fécond enseignement que -n'eut été ma résistance volontaire, isolée, chétive... ne vous -scandalisez pas, Charlotte! ne me méprisez pas! j'ai peut-être été -un instrument utile entre les mains de Dieu... - -Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique. Dure à -elle-même et dure à tous,--par une étrange contradiction, vouant -sa vie au soulagement des maux,--elle était haussée à l'héroïsme -constant; et ma faiblesse de femme, qui conservait encore, -malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines, devait aux -siennes exhaler l'odeur putride que je sentais, moi, à toutes les -veuleries, à toutes les compromissions... - -Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne discuta même -pas avec moi. Je devinai en elle un sentiment pire pour moi que -les plus infamantes invectives: la désespérance de me sauver -jamais; comme si un manquement du genre de celui que j'avais -failli commettre était la marque d'une incurable dégénérescence. - -Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais à droite -et à gauche: à madame Du Toit qui me trouvait le cÅ“ur trop aride; -à Charlotte de Clamarion qui me jugeait perdue par la trop grande -tendresse de ce même cÅ“ur; à ma vieille amie dont la conception -de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas mon idéalisme; à -mon ancienne compagne de couvent de qui m'attirait la sainteté, -mais que sa superbe attitude morale même rendait cruellement -dédaigneuse de mon infime et trop imparfaite nature!... - -Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude des basses -terres m'obligeait à tenter l'ascension des sommets; et la -blancheur de leur neige, à peine entrevue, trop pure, pour mes -yeux, me rejetait meurtrie, en me laissant accrochée par mes -vêtements de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart -d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est possible... - -Je descendis l'escalier de madame de Clamarion comme un automate, -les yeux hagards, effrayée de la perte de ma dernière amie, -effrayée de ce qui me manquait pour me trouver de niveau avec -ceux qui vivent et avec ceux qui dominent complètement la vie. -Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un soleil de -juillet féroce qui cuisait l'interminable avenue aux arbres trop -jeunes pour fournir de l'ombre. Il y avait un cantonnier assis -sur sa brouette, qui se versait dans la gorge le contenu d'une -bouteille; plus loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et -une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient peut-être pas -de quoi manger, s'embrassaient avec transport. Je pressai le pas. -Des cloches sonnaient l'_Angélus_ de midi. A la porte de notre -jardinet, ouverte, Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds -plus lumineux que le soleil, épiaient mon retour. - -O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à vous, ne -plus vivre que pour vous voir vivre mieux que moi! n'était-ce -pas assez? Qu'est-ce que je demandais et qu'est-ce que je -cherchais?... Suzanne et Jean m'entraînèrent au pavillon. -Ce n'était pas à cause de mon retard à déjeuner qu'ils me -guettaient, c'était parce que Suzanne avait réussi à démolir la -toiture du petit théâtre édifié si soigneusement par son père, -et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout entière,» -disait-elle,--ses deux pieds tout au moins et les jambes jusqu'aux -genoux,--dans la boite ouverte que devenaient par son vandalisme -le minuscule édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à -donner des représentations à son frère. On l'asseyait, lui, dans -un panier haussé à la dignité de fauteuil d'orchestre, et sa sÅ“ur, -tour à tour mime, danseuse, artiste tragique et comique, était -indifféremment Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah -Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation entre les quatre -montants du cartonnage, elle était réduite à exécuter tous ses -mouvements en piétinant sur place. - -Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle se crût sur la -scène d'un «théâtre?» - ---Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra sa toiture -enlevée? - ---Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce théâtre ne -pouvait pas toujours durer, et je lui confierai le soin de faire -quelques agrandissements... Des dégagements, regarde un peu, nous -n'en avons pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande ce -qui se passerait... - -Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait «agrandissements!» -comme son père... - -L'avant-veille de ce jour même, le papa étant absent pour ses -travaux en province, un monsieur ne s'était-il pas présenté à la -maison, pour tout peser et examiner, en me laissant entendre que -mon mari cherchait à contracter un emprunt?... Or, d'après mes -plus minutieux calculs, nos dépenses étant réduites à l'extrême et -les travaux en cours d'exécution étant importants, nous pouvions -vivre... Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit: -notre petite maison ne représentait pour lui qu'un garde-meuble. -Pauvre petite maison de Neuilly, à laquelle je m'étais, quant à -moi, si vite accoutumée, et qui plaisait aux enfants! Dans la -modestie, et dans l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie -de notre âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à quoi -bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui. Monter tout seul, -s'élever loin des yeux du monde? Admissible, ceci, jadis, pour -escalader un ciel d'où Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'Å“il -de Dieu ne me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle -une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce que je sens -cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas? - - - - -XXIII - - -Vers le même temps, c'est-à -dire à la fin de juillet, je reçus à -midi, au moment de nous mettre à table, une dépêche de mon mari, -datée de Dinard. Que faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le -Midi... Il me demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements -de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe «de hauteur -moyenne». «Lettre suit», portait le maudit papier qui si souvent -fait l'économie de quatre sous pour nous consumer par vingt-quatre -heures d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon mari se -trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis pour Dinard la -semaine précédente? - -Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à Neuilly, que je -n'avais pas vue depuis un certain temps, qui ne m'avait pas -invitée cette année à Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à -ma porte, avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en -possession d'une dépêche plus explicite; elle venait s'informer si -j'en avais une plus explicite que la sienne. On lui annonçait, à -elle, qu'un grave accident était arrivé à Pipette. Je lui appris -qu'à moi mon mari réclamait des vêtements de deuil. - -A elle comme à moi on avait voulu épargner la vérité tout entière. -Nos deux tronçons d'information réunis formaient quelque chose -de pire. Pipette!... notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu! -Quoi? qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite santé, -disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette! pauvre petite -Pipette!... Nous demeurâmes là à nous morfondre, à nous épuiser en -conjectures, madame Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il -fallait conclure de nos deux télégrammes réunis. - -La lettre annoncée par mon mari me parvint le lendemain matin -seulement. Elle ne contenait que quelques mots griffonnés à -la hâte: «C'est moi qui suis chargé d'accompagner le corps. -J'arriverai à la gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre -petite, étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé, -paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des parents -dépasse toute imagination.» A la gare, à l'heure dite, bien avant -l'arrivée du train qui eut du retard, je trouvai monsieur et -madame Du Toit. Les Albéric étaient à Dinard; c'était par eux -que ma vieille amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière -heure, disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme et à -ses beaux-parents littéralement fous de douleur. «Par un hasard -heureux, ajoutait-il, Serpe s'est trouvé là pour accompagner la -pauvre enfant dans son dernier voyage.» Et nous nous regardions -tous les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos lèvres -l'expression cuisante de notre crainte commune et inavouable, de -notre crainte plus grande que la stupéfaction et la douleur même -de cette mort: la crainte que cette mort ne fût pas le résultat -d'une étourderie, d'un accident fortuit... - -Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le jour où je -l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses grands patins, -j'avais connu en elle une décision rapide et téméraire, et il y -avait en son esprit quelque chose de sérieux qui s'ignorait parce -que le sérieux n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte -à côte avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je pensais: -«Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer à faire rentrer -cette enfant sous le toit paternel!...» Et madame Du Toit, j'en -suis sûre, se disait que l'événement eût peut-être été évité, si, -pour obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné Pipette à -elle-même. Hélas! hélas! que de choses inconciliables en ce monde! -En effet, une amie eût été bonne à ce cher petit être, forcé comme -la pauvre et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!... -On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté, mais par -indolence criminelle, et pour ne point interrompre une partie de -plaisir!... - -Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant à lire dans -tous les journaux le fait divers rapporté d'une façon identique, -madame Du Toit qui rongeait son frein s'approcha de moi, me mit -son doigt ganté sur le bras et me dit: - ---Cette petite avait un amour au cÅ“ur!... - -Je m'en doutais, mais je blêmis: - ---En êtes-vous sûre... et comment?... - ---Dans son embarras, me dit-elle, _il_ s'en était ouvert à moi... -Vous savez comme elle était mal élevée et ignorante des usages: -n'avait-elle pas osé lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle -s'est perdue, la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à une -jeune fille aussi déterminée! - -Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, et à cause -des faits qu'elle m'apprenait et à cause de l'opinion qu'elle en -avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en -eût eu comme elle! - -Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles et trop -sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes -d'une prétendue libération des mÅ“urs! Monsieur Juillet, si libre, -lui, averti si à fond de toutes choses, recevant une lettre -amoureuse d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait -d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique pour elle, -il n'était qu'embarrassé! - -Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil et son demi-crêpe, -descendre du fourgon. Il était très ému; il nous parla -immédiatement de l'état indescriptible des parents. Il doutait -si Albéric réussirait à les faire monter dans une voiture pour -prendre le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des -gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout à -coup en présence de la pire chose qui leur pût advenir. Isabelle -ne valait pas mieux que ses parents. - -Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... Elle avait -mangé peu de temps avant d'aller au bain... On répétait cela; on -n'avait que cela à dire. Elle était excellente nageuse; elle avait -fait ses preuves... - ---Mais précisément à cause de sa grande expérience de l'eau, de la -mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?... - ---Elle était retournée à l'office manger le quart d'un -plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au -bain; ils se sont souvenus de ce détail après... - ---C'est affreux! C'est affreux!... - -A cause, précisément, de sa grande expérience de la natation, -elle allait prendre son bain à marée basse et sans que personne -l'accompagnât. On l'avait vue, de la villa, partir en courant -sur le sable, son peignoir gonflé par la brise et le petit -nÅ“ud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un -papillon. Là -bas, là -bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui -semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des -têtes de nageurs, et puis le canot, pareil à une coque de noix -où le maître-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait -au soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer son -peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air -résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer... -Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, à ce récit, ces deux jambes -fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur -dernière empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une -cire!... Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce -chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une -enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et -là -bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tête -lourde d'une si grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur -ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un -poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille -de noix s'agitât, pour que des cris s'échangeassent entre les -nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger à -diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un -d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: «Au secours! -au secours!» Alors, tout Dinard, comme une fourmilière dérangée, -descendait sur la plage, un commissaire méticuleux ayant la -précaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but -d'identification, la trace des petits pieds nus... - -Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui contenait le -corps de cette enfant chérie. Le fourgon, le coffre de bois, le -transfert dans une salle spéciale de la gare, les voyageurs qui -se découvraient, se signaient, le prêtre qui priait au-dessus -des restes d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu n'avait -jamais rien dit!... Pour quelles misérables joies avait-elle -vécu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans espérance? On -l'avait élevée pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle -venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument -de plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... Pipette! -Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, image accomplie du -bonheur de vivre! vous étiez là , percée par le trait le plus noir -que les plus sombres mÅ“urs puissent décocher contre la créature -humaine! Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, puisque -au cÅ“ur même de son ébriété vous atteint la même blessure que dans -la vie spiritualisée qui veut connaître la douleur et qui, elle, -du moins, en aperçoit l'au delà radieux! - -Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander à mon mari: -«Mais, enfin, comment vous trouviez-vous à Dinard?» il me dit: - ---Les cousins avaient tant insisté! - -Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins; il en avait -un peu honte; il avait préféré s'en cacher. - -Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables. Albéric avait -assez à faire de s'occuper d'Isabelle que la fin de sa petite -sÅ“ur anéantissait comme la première révélation de notre sort -mortel. Isabelle avait eu des crises de nerfs pendant le voyage; -on l'emporta pareille à une malade; l'appréhension de voir le -cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis, la faisait -hurler d'horreur. Les parents, c'étaient deux paquets inertes, des -colis encombrants, dont Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques, -ils demeurèrent en cet état, et même Gustave n'y put paraître, le -médecin le maintenant au lit comme un enfant sensible à qui l'on -cache les préparatifs mortuaires. Il échappa, ainsi, à la vue des -tentures, des cires brûlantes, des candélabres d'argent et aussi -du clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il esquiva, par -une défaillance non feinte, l'église, les chants divins, trop -grands pour lui, le piétinement derrière le char lugubre, et le -spectacle,--auguste, celui-là ,--de la restitution d'une partie de -lui, pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui ne rit -pas. - -Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante. Pareil -accablement fut d'un effet considérable. C'est la faiblesse -des parents qui avait poussé leur enfant à la mort; chacun le -savait, le disait; personne qui se privât d'incriminer une inertie -connue de tous et à ce point monstrueuse. C'est leur faiblesse -qui les sauva. Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on -se tut, presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin qu'on -parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé la mesure commune. -Leur responsabilité dans l'événement? mais ils l'ignoreraient -toujours! Que leur fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût -fait comprendre! Inconscients ils avaient vécu, inconscients ils -avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients, l'image -physique de leur douleur écartée, ils renaquirent peu à peu à leur -vie facile de corps simples. - - * * * * * - -Pendant le temps que les restes de Pipette demeurèrent rue -Pergolèse, j'étais retournée, naturellement, chez nos cousins. Mon -mari leur fut utile, et il est juste d'ajouter que Chauffin se -multiplia: c'était lui qui, dans la maison, était au fait de tout; -il faisait tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne, -une tristesse partagée, et l'impression identique du désastre -irréparable nous unissait. Nous oubliions momentanément tout ce -qui nous avait si totalement disjoints. Le sacrifice de la victime -immaculée avait, comme aux temps anciens, sa vertu apaisante. - -Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore, après les -obsèques, chez les Voulasne! - -Ils ne disaient rien, ni le père, ni la mère; ils ne savaient -absolument que faire, ayant l'impression qu'aucune de leurs -occupations habituelles ne convenait à leur situation; ils -pleuraient. Isabelle, Albéric pleuraient. Je pleurais avec eux. -Chauffin, faisant comme nous, se purifiait à nos yeux! - -Rentrée chez moi, je pleurais encore. Je pleurai ainsi jusqu'au -jour où je m'aperçus que, dans un chagrin si grand, se mêlait -l'idée de la douleur qu'avait dû subir la malheureuse enfant en -songeant à celui qu'elle aimait, à qui elle avait écrit, elle, et -envoyé l'expression de son amour... - -Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner à Dinard. Un jour, -Chauffin leur proposa de partir à la recherche d'un autre endroit -où passer l'été. Ils partaient en automobile. Ils n'emmenaient -point les Albéric qui déjà recommençaient leurs chamailleries -intolérables; moi, j'étais retenue par mes enfants; mais ils -offrirent une place dans leur voiture à mon mari, à côté de -Chauffin. - -Nous causâmes, le soir, de la proposition, mon mari et moi. Il me -dit: - ---La pauvre Pipette disparue, la question Chauffin se trouve avoir -bien changé de figure: elle ne vous épouvantera plus, j'imagine?... - -Je fus cependant épouvantée. Je n'avais pas songé à cette -conséquence en effet trop logique de la mort que nous pleurions: -mon mari, qui, déjà , avant l'événement, retournait chez ses -cousins, allait m'y retenir et recommencer à se leurrer d'espoirs, -à y prendre cette fièvre troublante que donne le contact de la -fortune et de la fête. Et tout était à recommencer. - -J'avais bien senti, hélas! que je ne convertirais pas mon mari -à la vie modeste où toutes les joies ne peuvent provenir que de -l'intérieur. Sinon pour moi, du moins pour lui et pour l'avenir -de nos enfants, mieux valait peut-être prolonger la duperie à -la lisière de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse -reculé de puiser chez eux le moyen de relever sa situation ne -vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives d'emprunt -dont l'une, tout dernièrement, m'avait tant alarmée?... Hélas! -qu'était mon influence et qu'eût été ma volonté la plus acharnée, -mais solitaire, contre l'universel mouvement qui entraînait les -hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres à divertir -un monde rajeuni? Par moments, le doute me prenait de la valeur -de mon rôle en une pièce où j'apparaissais, me semblait-il, comme -un fantôme du passé. «Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je à -faire ici?...» Et le doute que j'avais sur ma propre valeur était -plus effroyable que le sentiment de mon caractère étranger... «Je -viens du fond des temps; je suis une image affaiblie des femmes -d'autrefois; je porte en moi le spectre de mes aïeules au point de -faire reculer l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais -je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et de la mère -de ma mère qui leur ont épargné, à elles, de se demander jamais ce -qu'elles étaient... Je tiens trop encore de leur intégrité pour -faire aux yeux du meilleur monde de mon temps la figure tout à -fait convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hérité une -assez haute vertu pour boire au calice enivrant de Charlotte de -Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu! je crois en vous... Je ne me sens -pas assez forte pour douter de tout ce qu'on m'a enseigné en votre -nom: mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter, que mes -propres lumières sont insuffisantes!... Quel abîme entre le pâle -fantôme que je fais et la figure de celles à qui je ressemble -encore!... Je ne doute point; mais déjà je n'ai plus la foi qui -agit. Et quand un instinct secret, une voix du plus profond de -moi, m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient des -restes de cette foi candide et parfaite, je pâlis et je tremble -à la pensée de ce que vaudra ma fille, élevée par l'ombre que je -suis et dans une atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion -de nos vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air -que j'ai respiré!...» - - - - -XXIV - - -Mon mari ayant accompagné ses cousins, je restai avec les enfants -à Neuilly, où nous devions attendre le commencement de septembre -pour aller à Chinon. - -Une après-midi, alors que nous nous tenions dans le pavillon, -au fond du jardin, on sonna à la grille. Ma petite bonne, peu -faite aux usages, inaccoutumée surtout aux visites, vint, sans se -presser, me dire qu'une dame me demandait, une dame qui n'avait -pas voulu donner son nom et qu'elle avait laissée à la porte. - ---Mais comment est cette dame? - ---Une fausse jeunesse, me dit la bonne, mais qui doit se faire -reluquer encore... Il y a deux messieurs qui sont arrêtés plus -loin... - -A quelques détails complémentaires, je reconnus Emma. Mon -premier mouvement fut de ne pas la recevoir, mon mari me l'ayant -formellement interdit. Puis la pensée qu'elle n'insistait pour -me voir pendant l'absence de son frère que parce qu'elle était -malheureuse, m'apitoya. Elle venait jusqu'au fond de Neuilly, -par la grande chaleur et sans voiture; je n'eus pas la dureté de -la laisser repartir; je dis à la bonne de la faire entrer à la -maison, et j'allai la rejoindre. Il me semblait que je faisais -quelque chose d'à moitié mal, d'à moitié bien. Emma s'était -conduite d'une façon qui méritait peu d'indulgence; mais, depuis -que j'avais souffert par l'amour, j'éprouvais moins de répulsion -que de pitié pour les infortunées qui furent par lui roulées comme -les galets par la lame de la mer. - -Elle était bien changée, la pauvre Emma. Le jugement sommaire de -la bonne n'était pas sans justesse. Emma, frappée par le mal des -années, concentrait toute sa farouche ardeur à en combattre le -ravage; si ses yeux s'amollissaient, elle conservait sa taille, -onduleuse, opulente sans excès, et cette bouche en grenade éclatée -qui vous donnait frais, au cÅ“ur de l'été. - -Elle s'excusa beaucoup. Je croyais sa visite vulgairement -intéressée; je m'attendais à ce qu'elle me tendît une main de -quêteuse. Mais non! Elle avait avec moi, comme dès notre première -entrevue, une certaine gentillesse perceptible malgré toute la -distance qui nous séparait; je ne lui étais pas antipathique; -elle me croyait seulement soumise à des mÅ“urs antédiluviennes -et hypocrites, et elle avait cru de la meilleure foi du monde -que, de ce qu'elle tenait pour ma vieille défroque, il ne me -resterait bientôt rien. Elle me plaignit surtout, à la suite -d'un préambule embarrassé et difficile, destiné à aborder notre -situation diminuée. Comme je lui disais que, loin de me trouver -à plaindre de cette situation nouvelle, je m'en trouvais au -contraire beaucoup plus à l'aise et menais une vie plus conforme à -mes goûts, elle me dit: «Allons donc!...» en haussant les épaules, -et je lus dans ses yeux qu'elle croyait encore à mon «jésuitisme» -invétéré. Elle n'était pas accessible à une autre conception du -bonheur qu'à celle du plaisir uni à la fortune. Elle soupira -longuement. Il était évident qu'elle avait des motifs personnels -de regretter que son frère n'eût pas réalisé ses brillantes -espérances; mais elle semblait me porter un intérêt tout personnel -et compatir à mon sort. A cela, elle avait une raison que je -n'allais pas tarder à apprendre, malheureusement. Il existait -aussi entre elle et moi cette cloison qui sépare les êtres soumis -à des mÅ“urs totalement différentes. Elle me jugeait avec autant -de compassion que j'avais de compassion, moi, pour les Voulasne, -pour leurs amis ou pour Emma elle-même. Emma me représentait -l'image, poussée à l'extrême, de ces mÅ“urs dont l'amour est -le pivot et la loi unique et que je voyais opposées sans cesse -comme un progrès, comme une conquête, aux mÅ“urs disciplinées et -soumises à la contrainte morale. Je voyais en moi la génération -arrachée à ce vieux sol, inacclimatée au nouveau, cherchant entre -les deux un introuvable compromis. Notre rencontre improvisée, -dans cette pièce de la petite maison de Neuilly, prenait pour -mon esprit confus, solitaire et trop disposé à réfléchir, une -importance insoupçonnée. Cette jolie femme un peu fripée et cette -bouche, restes de désordre et de beauté, cela grandit tout à coup -devant moi. Les volets étaient clos afin d'éviter la chaleur; nous -causions dans l'ombre; je voulus voir et j'entr'ouvris l'un d'eux. -Emma se leva, se déplaça, pour se poser à contre-jour. Dans ces -mouvements, et comme mes allusions à quelques détails matériels de -la maison introduisaient un peu de familiarité dans l'entretien, -Emma qui brûlait d'arriver à ses fins, me dit qu'il fallait voir -les choses comme elles sont, prendre les gens pour ce qu'ils -valent, que vivre dans les nuages était «idiot», et qu'enfin -c'était «être une gourde» que de prétendre faire d'un homme autre -chose que ce qu'il est. - -J'allais prendre la balle au bond et m'apprêter à mettre Emma hors -de chez moi, pour me traiter avec son sans-façon et son langage -de cabaret; mais c'était elle qui, par ses mots un peu vifs, -venait d'ouvrir une porte par où elle expulsait enfin toute la -rancune amassée depuis des années contre son frère dédaigneux, -et ce qu'elle me dit me cloua sur place. Je ne suis pas assez -initiée au libre parler d'Emma pour reproduire ses termes; ils -jaillirent soudain comme les scories d'un cratère en éruption; -la lave bouillante se déversait à mes pieds; j'étais surprise, -ahurie, captivée aussi par ce que m'apprenait ou m'invitait à -connaître une telle effervescence d'expressions. Je faisais, à -mesure qu'elle vociférait, la part de l'exagération, trop aisée à -discerner; mais Emma me citait des faits précis et contrôlables -qui, au-dessus du torrent fielleux, surnageaient comme les -douloureuses épaves reconnues d'une maison écroulée. Mon mari, -au dire d'Emma, n'avait jamais cessé de me tromper. La liaison -qu'il avait, avant son mariage, il ne s'était pas donné la peine -de la rompre; elle n'était ni sérieuse, ni unique; il était comme -tous ces messieurs; ils s'entraînaient les uns les autres; les -plus riches avaient des maîtresses, les moins fortunés se fussent -crus déshonorés de ne point faire comme s'ils en entretenaient -une, deux, parfois davantage. Depuis deux ans, mon mari s'était -acoquiné, disait-elle, avec une femme dangereuse non par son -esbrouffe, mais au contraire son attitude rangée et son goût de -thésauriser. Emma me la nommait, me donnait son adresse, me citait -le nom de l'enfant qu'elle avait eu récemment. «Achille a des -goûts bourgeois, me dit-elle, vous le savez; ce n'est pas tant un -noceur, mais il lui faut pour le moins un faux ménage afin qu'on -ne se f... pas de lui dans le métier.» - -Les sentiments les plus divers bataillaient en moi pendant ce -discours plein de fiel dont quelques gouttes évidemment étaient -destinées à me faire souffrir. Ne vouloir pas en entendre -davantage! mais la curiosité, l'utilité d'apprendre me retenaient -attentive. Mépriser les médisances, jouer l'indifférence! mais -la révélation me faisait un mal que je n'eusse pas soupçonné. -Certes, je n'avais jamais pu aimer mon mari, d'amour; mais -j'avais pour beaucoup de ses qualités une estime définitive; et -j'aimais en lui le goût qu'il avait eu de me choisir d'abord, -de me vouloir conserver ensuite conforme à un type de femme que -je juge le meilleur, indispensable à la vie, à sa continuation, -à sa prospérité, et le plus beau au jugement secret de notre -conscience; aussi, à cause de l'amour qu'il avait pour ses -enfants... Et il possédait un autre ménage! Il pouvait aimer un -autre enfant!... - ---Vous voyez bien, disait Emma, que ce n'est pas la peine de se -fouler!... - -Elle avait tout l'air de vouloir ajouter des conseils amicaux aux -révélations dont elle venait de me frapper. Peut-être, après tout, -était-elle sincère et ne pensait-elle qu'à me rendre service, -une fois sa vindicte exercée contre son frère. Son exemple -m'obligeait tout à coup à faire un retour sur moi-même qui, depuis -que j'avais aimé, concevais de l'indulgence pour les femmes -amoureuses, et, à cause de cela, uniquement, sans doute, m'étais -exposée, aujourd'hui, à recevoir la visite, les révélations et -les avis de ma belle-sÅ“ur Emma. Et, pensant à la faute de ma vie, -à la femme que j'aurais pu être, en ce moment précis, moi, si -des circonstances supérieures à moi-même ne m'avaient sauvée, je -n'eus pas plus de ressentiment contre mon mari que je n'en avais, -première réflexion faite, contre Emma qui s'acquittait là , tout -simplement, de son rôle de femme naturelle. Jugeant toutes gens et -toutes choses du point de vue assez bas où notre propre faiblesse -nous pose, nous ne pouvons qu'être indulgents et débonnaires; et -je vois bien que c'est cette tiédeur débile que l'on nommera de -plus en plus la bonté. - -Emma, me jugeant édifiée comme elle l'avait voulu, se leva. Je -vis qu'avant de se rejeter dans la rue, elle cherchait un miroir. -Nous étions presque dans l'ombre; une glace, derrière la pendule, -ne se prêtait que maladroitement aux soins de la coquetterie. -Je déplaçai la pendule dont le balancier eut des palpitations -désordonnées et je retournai au volet entrebâillé pour rouvrir -tout grand. Puis je revins derrière l'épaule d'Emma afin de -m'assurer qu'elle se voyait suffisamment pour donner le petit coup -nécessaire à ses cheveux et rajuster son chapeau. Je n'avais pas -coutume de me mirer dans cette glace. Le jour se trouvait par -hasard très bon. Nos deux visages paraissaient accolés comme en -un portrait de deux sÅ“urs. Les marques définitives de l'âge me -frappèrent aux alentours des yeux d'Emma, trop tendres, plissés -et poudreux comme l'aile de certains papillons gris du soir. Un -bref regard d'elle me jugea, moi, pareillement: j'avais dix ans -de moins qu'elle, mais mes cheveux blanchissaient, ce dont je -m'efforçais depuis quelque temps de rire; à côté de cette femme -cramponnée désespérément à sa jeunesse et à sa beauté fuyantes, -pour la première fois ma figure me parut creusée en dessous par un -travail de termite. Moi comme Emma, bon gré mal gré, nous avions -reçu le coup d'aile insonore de l'oiseau qui passe au-dessus des -têtes blondes et des brunes, tantôt avec trop de hâte et tantôt -avec un retard bénévole, et en déplaçant un air funeste qui tue la -fleur humaine. - -Je me retirai presque aussitôt, mais j'avais vu. Et la double -image offerte à moi par un hasard ne devait plus s'effacer de mon -souvenir, et elle devait contribuer, plus que mes méditations, -à m'éclairer sur moi-même. Mon visage, pour ainsi dire surpris, -et joue à joue, avec le tragique masque d'Emma amplifiant un -gémissement sourd et désespéré, me parut, dans sa flétrissure -commencée, porter la trace d'un sourire peut-être ancien chez moi, -mais dont je n'avais pas saisi l'expression: le sourire d'un -être attristé, mais le sourire de quelqu'un _qui sait l'existence -d'un trésor caché_... Emma contemplait les restes de sa richesse -dissipée; moi, créature aussi, femme comme elle, je souffrais -de mes ruines prématurées; quelque chose en moi,--oh! j'en -conviens!--pleurait la douce vie non savourée et trop éphémère; -mais quelque chose en moi se riait des bonheurs communs et des -choses éphémères... Emma avait goûté de folles années et ne -concevait plus rien au delà , sinon un prolongement artificiel par -le moyen de cabotinages sans relâche exercés sur sa peau. En vertu -de quel merveilleux privilège est-ce que mes premiers cheveux -blancs me causaient, par-dessous ma mélancolie, une impression -d'allégement et suscitaient en moi un élan de vie renouvelée? A -la minute, pour ainsi dire, où je venais de recevoir le choc de -deux des plus puissantes désillusions, celle de la durée de ma -jeunesse et celle de la loyauté conjugale de mon mari, loin de -sentir un abattement, le voisinage d'une femme abattue mobilisait -mes réserves secrètes, mettait en branle, au fond de moi, toute -une armée d'énergies insoupçonnées, et je reconquérais en moi un -royaume qui ne doit pas périr. - -En regardant encore Emma au grand jour, alors qu'elle allait me -quitter, je me souvins de l'étonnement que m'avait causé son -genre de beauté, lors de notre première entrevue, et quand je ne -songeais à le comparer qu'à celui de madame Du Cange. Ce que -nous étions convenues, jadis, au couvent, d'appeler la beauté -de madame Du Cange, c'était une transfiguration de la chair par -le miracle de la force morale. Oh! que cela n'avait donc aucun -rapport avec le troublant assouvissement qui avivait et ombrait -les yeux de ma belle-sÅ“ur! De même Charlotte de Clamarion, sans -avoir été jamais jolie, embellissait en vieillissant, parce que sa -vie s'enrichissait de jour en jour, tandis que chez Emma toutes -les sources desséchées lui laissaient la face morne et dépitée à -jamais d'un astre mort. - -Emma ne comprit rien à la sérénité que son exemple même, par -contre-coup, m'inspirait. Elle me regarda à plusieurs reprises, -à travers sa voilette, pendant que je la reconduisais à la porte -de l'avenue. Je crois qu'elle emportait de sa visite une grande -déception: l'état dans lequel elle m'avait trouvée l'étonnait; -celui où elle me laissait l'étonnait davantage. Elle n'était -pas de sens très fin; et surtout elle ignorait absolument cette -«seconde nature» qu'ajoutaient nos vieilles mÅ“urs à la nature que -nous partageons avec toutes les bêtes humaines. - -Je la vis s'éloigner à pied, relevant sa robe sur ses petits -souliers défraîchis. Une portion de moi lui en voulait de ce -qu'elle était venue faire ici; une autre, meilleure, éprouvait -pour elle une grande et sincère pitié. - -Elle avait quarante ans, la malheureuse Emma, elle pouvait -vivre encore un nombre égal d'années, et elle ne leur concevait -pas d'autre emploi que le regret impuissant et l'appel désolé, -désormais ridicule, de l'amour!... - -Je vins rabattre le volet, remettre de l'ordre dans la pièce -où j'avais reçu Emma, épousseter la poudre de riz semée sur le -marbre de la cheminée, sur le bras d'un fauteuil et jusque sur -le tapis de la table, replacer la pendule en son beau milieu. Un -parfum demeurait dans l'atmosphère. Suzanne en entrant le happa -de ses petites narines si jeunes encore, s'arrêta, et poussa une -exclamation qui prouvait que, déjà , elle n'y était pas insensible. - ---C'est de très mauvais goût, lui dis-je. Nous devons sentir bon -par nos qualités, et cela suffit. - -A sa mine indifférente et aussitôt distraite, je vis bien que -Suzanne tenait mes paroles pour le langage convenu que les parents -adressent aux enfants, auquel les enfants ne croient pas parce que -les parents n'y croient pas eux-mêmes. - -J'y croyais! J'eus même l'impression soudaine d'y croire plus -ardemment que je n'avais jamais fait à aucun précepte adressé -à mes enfants! Et, simultanément, s'imposa à moi de nouveau -l'impérieuse nécessité de cette adhésion passionnée aux vérités -morales, dont il faut que l'ardeur soit bien grande si nous -voulons en communiquer la centième partie!... - -Un élan irrésistible me poussa à ma chambre où je tombai à genoux -au pied de mon lit, comme autrefois: «Mon Dieu! mon Dieu!...» Mais -les mots qui s'adressent à Dieu, pour ne les avoir pas prononcés -tous les jours, mes lèvres ne les retrouvaient plus. J'entendis -dans l'escalier le pas de Suzanne; il se tut aux environs de ma -porte; on essaya de tourner le bouton; mais j'avais fermé au -verrou. Suzanne cria: - ---Maman, qu'est-ce que tu fais? - ---Je prie le bon Dieu, mon enfant. - ---Ce n'est pas vrai... tu pleures... - -O terribles enfants, en qui nous sentons quelque chose de plus -fort que nous!... Dans le moment où nous essayons de nous gonfler -pour nous envoler dans les airs, ils nous lancent des traits qui -nous percent; ils me rappellent la voix implacablement humaine -de Montaigne, si cinglante pour ceux qu'a touchés l'accent de -l'auteur des _Pensées_, son fils sublime: «Nous aurons beau -faire... nous n'en sommes pas moins assis sur notre derrière...» -Et pourtant lui-même avait dit, inspiré par l'amoureuse amitié un -jour: «O la vile chose et abjecte que l'Homme, s'il ne s'élève -au-dessus de l'humanité!...» Choix angoissant! entre le ciel et -la terre prendre parti! renoncer à l'enivrement du plus beau en -faveur de la sagesse au visage de marbre! Vivre à mi-côte, la plus -dure des résignations!... - -Tout à coup, un beau jour, je reconnus que, précisément, cette -résignation étant pour moi la plus dure, c'était à celle-là qu'il -fallait me soumettre. Accepter la médiocrité du monde, oui, -cela était pour moi une tâche plus ardue que de laver les pieds -des pauvres ou de bander les ulcères, comme faisait Charlotte -de Clamarion. Et quand j'eus résolu d'accomplir cette tâche -qui s'impose aux femmes «de la bonne moyenne» dont j'étais, il -me sembla que mon appétit de passion était comblé... Ma voie à -mi-côte s'allongeait devant moi, droite et unie; tout orgueil -abattu, j'y roulais, emboîtée en des rails d'acier que ma volonté -avait étendus sur un plan; et je goûtais à cet effort plus de -bonheur secret que je n'en avais éprouvé lorsque, dans mon -emportement, j'avais fui avec indignation le milieu Voulasne. -Par la plus âpre lutte que je pusse soutenir contre moi-même, -je touchais le plus parfait contentement intime: je refaisais, -de mon propre mouvement, et par la force des choses, ce que -la plus vieille foi de ma famille enseignait comme le devoir -élémentaire; l'expérience me ramenait à mon point de départ un -peu dédaigneusement abandonné dans la bourrasque que déchaînent -les courants d'air de mon temps; sur le chemin de retour où je -marchais, ne discernais-je pas déjà ces grandes voix, organes -mystérieux, échos d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas -d'équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait -la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre -ces deux relais, l'humble beauté de la vie que nous ne pouvons pas -changer. «Faire les petites choses comme grandes à cause de la -majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous...», m'avait dit un -jour celui qui se plaisait à m'instruire si dangereusement! - - - - -XXV - - -Lorsque je retournai à Chinon, résolue à ne plus faire de moi -qu'un instrument utile au bien des miens et savourant dans cet -oubli de moi-même, dans cet adieu définitif à tous mes désirs -personnels, dans ce renoncement même à la joie de mieux faire, -une autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et qui ne -devait plus jamais me manquer, je fis l'émerveillement de tous par -la figure heureuse que l'on me voyait et que, au dire de chacun, -personne ne m'avait encore vue. J'étais inquiète autrefois, -disait-on, j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de -désirer un objet chimérique, de rêver à la lune! A la bonne heure! -On me trouvait, pour la première fois, satisfaite. - -Et la vérité m'oblige à dire qu'en face de ce bonheur rayonnant -de moi, il ne se trouva personne, dans la maison et hors de là , -personne parmi ceux qui pourtant m'avaient enseigné la source -secrète de ma présente félicité, qui ne chuchotât:--les échos m'en -vinrent de toutes parts:--«Elle aime!... elle est aimée!...» - -1910, 1911, 1912. - - -FIN - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2011-0-12. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME *** - -***** This file should be named 51225-0.txt or 51225-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/2/2/51225/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Madeleine jeune femme - -Author: René Boylesve - -Release Date: February 15, 2016 [EBook #51225] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - MADELEINE - JEUNE FEMME - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - CONTES - LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol. - LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 -- - - ROMANS - - LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol. - SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 -- - LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 -- - MADEMOISELLE CLOQUE 1 -- - LA BECQUÉE 1 -- - L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 -- - LE BEL AVENIR 1 -- - MON AMOUR 1 -- - LE MEILLEUR AMI 1 -- - LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 -- - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays, y compris la Russie. - - -Copyright, 1912, by CALMANN-LÉVY. - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - RENÉ BOYLESVE - - MADELEINE - - JEUNE FEMME - - PARIS - - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - 3, RUE AUBER, 3 - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage_ - CINQUANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE - _et_ - DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE, - _tous numérotés_. - - -_VXORI DILECTISSIMÆ_ - - - - -AU LECTEUR - - -Dans mon précédent roman, _La Jeune fille bien élevée_, j'avais -composé sans arrière-pensée le récit de la vie d'une jeune fille -élevée comme on l'était assez communément en province au siècle -dernier. Et c'est le problème de l'éducation de la jeune fille -que l'on a voulu voir traité dans mon sujet. Ma prétention -n'avait jamais été si grande! Les uns ont cru que j'attaquais -les méthodes anciennes; les autres ont découvert chez moi -d'incontestables complaisances pour les usages d'autrefois. C'est -que je décrivais tout bonnement l'état d'esprit d'une jeune fille -à une époque donnée, et rien de plus. Mon héroïne était née en -un temps où l'esprit d'examen, le goût critique et l'appétit -d'«affranchissement» étaient de mode: ce n'était pas moi, peintre, -qui gémissais sous le poids des coutumes provinciales, c'était -mon modèle que je voyais ainsi endolori. Et si je manifestais -d'autre part une considération pour les «préjugés» ou les -gens du vieux temps, ce n'était pas moi qui conseillais à mes -contemporains le retour à l'antique, c'était mon modèle qui, -décelant malgré soi sa vérité profonde, affirmait, malgré soi, un -attachement plus ferme et plus résistant que les entraînements du -jour, à ses soutiens, à ses abris séculaires. - -Si j'eusse été un moraliste ou un sociologue, j'eusse pris parti, -j'eusse incliné le sens de mon livre vers le passé ou vers ce -que l'on croit l'avenir; romancier, je ne suis que du parti de -la vérité humaine, qui est complexe, obscure quelquefois, mais -qui est légitime, et plus forte, plus riche en substance que nos -clartés artificielles destinées à favoriser une manie de rangement -étiqueté, de classement provisoire, ou bien à ménager notre -paresse. - -Ce n'est pas nous qui décidons dans notre cabinet: «Je veux que -telle figure soit ainsi»; mais c'est la figure qui répond à notre -évocation, à notre curiosité, à nos soins, et nous récompense -finalement par son aveu: «Voilà toutes les diverses faces que -j'ai.» Nous ne sommes tout à fait maîtres ni de nos personnages -ni de notre roman. S'il est vrai que notre coeur, nos sens et -notre esprit les pénètrent, s'il est vrai qu'il n'y a point, à -proprement parler, de littérature impersonnelle, il ne l'est pas -moins que ce rudiment de notre personnalité échappé de nous et -gagnant nos fictions n'est en somme que la qualité particulière de -notre intuition d'une réalité étrangère à nous. Là, peut-être, se -concilient et le caractère «objectif», comme on dit aujourd'hui, -des oeuvres qui ne sont pas pur lyrisme, et cette _direction_, -sensible en toutes les belles oeuvres, intérieure et voilée -souvent plutôt qu'ostensible, et qui est moins le résultat d'une -délibération que l'ordre secret du génie. - -Ma conviction est que le romancier, en donnant son avis personnel -sur le sens des tableaux de moeurs qu'il peint, rétrécit son art, -et j'oserai même dire qu'il en peut fausser l'élan et diminuer la -portée qui parfois dépasse l'intention et vaut mieux qu'elle. - -Un roman est un miroir magique où la vie, trop vaste pour la -plupart des yeux, vient se refléter en un raccourci saisissant. -Que le romancier ait le pouvoir de faire apparaître cette image, -c'est assez. A elle de parler. Je pense que, si l'on y tient, une -morale plus forte que celle qui serait voulue par l'auteur se -dégage du tableau condensé de la vie qu'un écrivain doué nous -présente; et les conclusions laissées libres et pour ainsi dire -en suspens au bord de l'abîme sont d'un retentissement autrement -prolongé dans toutes les régions de l'homme, que celles mêmes dont -un penseur sait trouver la formule lapidaire. - -Une invitation à réfléchir sur la vie, longuement, profondément -s'il se peut, et fût-ce avec amertume et difficulté, voilà -l'action morale propre au romancier, et la limite extrême qu'elle -peut atteindre pour ne point entamer la force du genre. Un moyen, -emprunté aux ressources mystérieuses de l'art, de mieux connaître -l'Homme, c'est la part contributive du romancier à l'action -sociale. Pour différer de l'action directe, elle n'en est pas -moins importante, si l'on songe que c'est par ignorance de l'homme -réel et au contraire par flatterie pour quelques séduisantes -idées, que les plus graves erreurs publiques sont commises, et si -l'on songe que c'est par défaut de psychologie que se produisent, -chaque jour, la plupart des désordres privés. - - R. B. - - - - - -MADELEINE JEUNE FEMME - - - «Tout notre contentement ne consiste qu'au témoignage intérieur que - nous avons d'avoir quelque perfection.» - - (Descartes, _à la princesse Élisabeth_.) - - -I - - -L'heure la plus douloureuse de ma vie, le 9 septembre 1888, jour -de mon mariage, les adieux à ma famille étant faits: le trajet de -Chinon à Tours, par une chaleur torride, dans le train qui nous -emmenait à Paris... Ah! que j'envie le sort de celles pour qui -cette heure est l'aboutissement des rêves de la jeunesse! Moi, je -partais, à la suite d'un mariage de convenance, comme on disait -dans ce temps-là, avec un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime -et de gratitude, presque de l'amitié, mais point d'amour. Ce cas -paraît peut-être aujourd'hui étrange, mais à cette époque nos -familles s'inquiétaient peu de nos volontés, et elles avaient -dressé une jeune fille de telle sorte qu'elle acceptât ce suprême -sacrifice de soi-même, après beaucoup d'autres, combinés, gradués, -dès longtemps accomplis, et pour ainsi dire destinés à rendre -possible celui-ci. Tant de choses importantes pour la famille plus -que pour notre chétive personne dépendent d'un mariage! Qu'on y -songe... - -Moi, j'appartenais à une famille à peu près ruinée, depuis 1873, -par le dévouement de mon père à la cause monarchique, et, depuis -ces dernières années, par les folies de mon frère Paul. Ma -pauvre maman, toute bonne, et même ma grand'mère Coëffeteau, si -autoritaire, étaient d'une égale faiblesse lorsqu'il s'agissait -de Paul; une partie de ce qui devait constituer ma dot,--bien -modeste!--avait dû être employée à payer des dettes où l'honneur -de notre nom était engagé. Plusieurs mariages avaient manqué -pour moi à cause de la dot insuffisante; peu à peu les partis -tenus pour «beaux» s'écartaient et, ce qui était pire, d'autres -partis affluaient au contraire, de condition moyenne, trop -peu flatteuse pour l'amour-propre d'une très ancienne famille -bourgeoise. Ce n'était pas moi, certes, qui avais la fringale -du mariage! Mon goût, très vif, avait été de me consacrer à la -musique. Des amis de Paris, musiciens, les Vaufrenard, et un vieil -artiste d'Angers, M. Topfer, m'avaient affirmé que j'entrerais -haut la main au Conservatoire, que je ferais une pianiste peu -commune et que je pourrais gagner ma vie; mais les Vaufrenard -étaient des Parisiens et M. Topfer un artiste, tandis que ma -grand'mère était une bourgeoise de Chinon,--je parle du Chinon -de ce temps-là;--et, à ses yeux, il n'y avait point de situation -à quoi l'on pût songer, pour une jeune fille élevée comme moi, -hormis le mariage, et ce qu'on appelait alors «le beau mariage». -Or, comme j'allais atteindre mes vingt et un ans, ce qui est un -âge, un architecte vint de Paris, réparer un petit château des -environs; il me vit à l'église; il s'informa de moi et demanda -ma main. Il avait trente-sept ans; il n'était ni bien ni mal; il -prétendait posséder une belle situation; il jouissait du prestige -d'avoir été choisi entre tous autres architectes par M. Segoing, -un conseiller général de la bonne nuance; il citait les noms de -ses principaux clients, des noms splendides, car il restaurait -surtout les manoirs historiques; il parlait volontiers de cousins -à lui, les Voulasne, qui étaient «une puissance financière», -habitaient un magnifique hôtel rue Pergolèse, une villa à Dinard, -et menaient ce qu'on est convenu d'appeler «la vie de Paris»; il -parlait aussi d'un M. Grajat, son confrère, son «maître», un des -grands concessionnaires de la future Exposition universelle; il -aimait à répéter, à tout propos: «Avant cinq ans, ma femme aura sa -voiture.» Tout cela ne valait pas pour moi l'accent d'un homme -qui m'eût plu; mais tout cela fascinait ma famille qui venait -d'éconduire un prétendant à ma main, petit pharmacien sur la place -de la Gare! En outre, l'architecte de Paris n'exigeait aucune -dot et ne semblait tenir qu'à une chose: épouser une jeune fille -bien élevée. C'était toucher ma famille en ses points les plus -sensibles. Enfin ne déclarait-il pas en outre qu'il garantissait -l'avenir de mon frère? - -Malgré tout, je me souviens que je n'ai, à aucun moment, donné -mon consentement d'une manière positive. J'ai pris le seul parti -qui fût possible à une jeune fille façonnée, modelée comme je -l'étais; j'ai temporisé, j'ai imploré des sursis, j'ai demandé à -Dieu, de toute ma ferveur, la grâce de me faire aimer l'homme qui, -en m'épousant, assurait le bien-être de toute ma famille; je suis -tombée malade; et, pendant que j'étais à bas, cet homme me montra -une telle patience, une telle bonté, une si extraordinaire volonté -de me conquérir, que j'ai eu un beau jour plus de confusion de le -faire souffrir que je n'en avais de désespérer ma famille, et je -me suis trouvée liée à lui par un sentiment auquel je ne saurais -donner de nom, un sentiment qui ne me permettait pas de lui dire -«oui», mais qui m'interdisait de lui dire «non». Il n'y eut qu'une -voix autour de moi pour me soutenir que ceci, précisément, c'était -ce qui devient de l'amour, plus tard. Que de fois n'avais-je pas -aussi entendu dire: «L'amour, l'amour! mais c'est après qu'il -se déclare...» Cela, n'est-ce pas? pouvait être... Est-ce que -nous savons, nous autres?... Je ne raconte point cela, on le -voit, pour me faire valoir, car, à mon avis, j'aurais eu plus de -mérite à épouser un homme sans l'aimer, par pure générosité envers -les miens, qu'à l'épouser, comme je l'ai fait en réalité, dans -l'espoir de l'aimer un jour. - -Je n'avais pas pour lui de répugnance; il était grand, bien -bâti, vigoureux; il portait les cheveux plats très bruns et une -moustache rejoignant des favoris taillés court; à Chinon, on le -trouvait bel homme. Mais le timbre de sa voix, pour moi du moins, -ne chantait pas; mais ses yeux, intelligents pourtant, étaient -secs; mais il n'avait pas, je le sentais bien, ce fond d'éducation -affinée qui avait fait le charme de mon père et que je discernais -chez mon grand-père Coëffeteau; mais, quoiqu'il sût beaucoup de -choses, son esprit sérieux n'avait pas une de ces libertés ou de -ces fantaisies qu'ont souvent des esprits plus sérieux encore, -plus cultivés surtout, et sans lesquelles un homme nous semble -ennuyeux... - -Dans notre compartiment de première classe,--jamais ni moi, ni -aucune personne de ma famille, je crois bien, n'étions montés -dans un compartiment de première classe,--toute l'histoire de la -longue préparation aux fiançailles, puis celle des fiançailles, -démesurément allongées, se déroulaient avec la rapidité du -cauchemar, et leurs images dansantes se mêlaient aux grains de -poussière tumultueux d'un grand bâton de lumière qui tâtait en -face de moi la banquette capitonnée, comme pour trouver le bon -endroit où enfin mettre le feu. Et l'épisode le plus dur était -encore le dernier, celui que j'avais eu à peine le temps de -percevoir: dix minutes avant que nous ne quittions la maison, -tandis que ma pauvre maman, émue à trembler, s'apprêtait à me -donner ce qu'on nomme «les conseils d'usage,» des mots, d'une -crudité à laquelle il ne nous avait point accoutumés, furent -prononcés par mon mari, dans la pièce voisine, adressés à deux -de ses amis de Paris, ses témoins,--desquels était l'illustre -Grajat,--et entendus par ma grand'mère aussi bien que par maman -et par moi; et le sens de ces mots, car je ne rapporte pas les -termes, était que ce qui l'avait décidé, lui, tout vieux Parisien -qu'il fût, à venir épouser en province une jeune fille de ma -sorte, c'était la garantie d'être abrité de l'ordinaire infortune -conjugale. - -Mon Dieu! à la bien prendre, l'idée était plutôt pour moi -flatteuse. Ma famille ne s'était pas exténuée à faire de moi une -jeune fille bien élevée, dans un dessein autre que celui de faire -de moi un jour une honnête femme. Mais l'expression dont usa mon -mari, outre qu'elle froissait nos oreilles, donnait à l'union -bénie le matin même un sens utilitaire qui nous bouleversa. - -Une particularité du caractère de mes parents était leur croyance -un peu débonnaire aux actes désintéressés. J'ai été imprégnée de -cette croyance très noble, et d'ailleurs très efficace à produire -des actes désintéressés, la seule, peut-être, qui soit capable -d'en produire; mais cette croyance était chez eux si fondamentale -qu'elle les aveuglait souvent sur la qualité de certains faits -accomplis tant par d'autres que par eux-mêmes, et qui n'avaient -pas ce beau caractère. De sorte que la découverte de la moindre -intrigue les scandalisait, et l'expression qui confessait sans -vergogne un tel calcul leur paraissait pire que le calcul. - -Il n'était pas vilain à un architecte de Paris, de venir épouser -sans dot une jeune fille de Chinon, élevée selon les principes -rigoureux des vieilles méthodes d'éducation, parce qu'il tenait -avant toute chose à avoir un ménage non troublé! Quelques instants -avant que ne fut prononcée la phrase malencontreuse, ma grand'mère -elle-même ne me recommandait-elle pas: «Mon enfant, n'oublie -jamais que, si ton mari t'a choisie entre tant d'autres, c'est -parce que tu es une jeune fille bien élevée»? En termes plus -civils, est-ce que ce n'était pas l'idée même formulée par mon -mari devant ses témoins? Oui; mais la phrase de ma grand'mère, -destinée à me frapper de l'excellence de sa méthode d'éducation, -afin que je la transmisse un jour moi-même à ma fille future, -me laissait entendre que c'était ma bonne éducation qui avait -inspiré à mon mari ses sentiments désintéressés à mon égard. - -Les sentiments désintéressés de mon mari, c'était une convention -acceptée, qui s'imposait, qu'on avait pour ainsi dire le droit -d'exiger. Mais les sentiments en vertu desquels ma famille -m'avait poussée et obligée à ce mariage, étaient-ils bien -désintéressés?... Ah! si l'on eût soutenu à ma pauvre grand'mère -qu'ils ne l'étaient pas tout à fait!... Elle croyait qu'ils -l'étaient, tant le principe était bien établi qu'ils devaient -l'être. - -Je discerne tout ceci aujourd'hui, mais, dans mon compartiment de -première classe, surchauffé, durant ce trajet de Chinon à Tours, -tant de fois parcouru, si plein pour moi de souvenirs, et en face -de l'homme un peu gêné, silencieux, qui m'emportait à l'inconnu, -je ne me faisais point de raisonnements rassurants. Si j'eusse -été accoutumée, comme beaucoup de jeunes filles que j'ai vues -depuis, à penser sans cesse à mon plaisir, je crois que c'est à -ce moment-là, sur cette banquette de drap gris capitonné, que -j'eusse perdu connaissance et me fusse affaissée de désolation. -Mais je savais refouler mes sentiments les plus vifs, et, au -moment où l'on croit qu'ils vont éclater, détourner ma pensée de -moi-même, la fixer sur quelque chose de très grand ou d'infime, -songer, comme on nous l'enseignait au couvent, aux souffrances de -Notre-Seigneur, près desquelles les nôtres ne sont jamais rien, -ou m'astreindre à revoir mentalement, et un à un, à leur place -respective, les objets empilés dans mes malles. Je ne me rappelle -plus comment je me tirai de ce mauvais pas; je crois avoir parlé -tout à coup à mon mari du petit chien en écheveaux de soie pelure -d'oignon que sa mère avait amené avec elle à Chinon... Et je -me disais: «Est-ce bête, de parler de cela pendant la première -heure du voyage de noces!» Mais cela m'empêcha de pleurer. Mon -mari fut très complaisant pour moi. Après Tours, où nous dûmes -changer notre train pour un autre où il y avait beaucoup de monde, -il consentit à se lever, à se donner du mal pour apercevoir au -loin les bâtiments de Marmoutier, mon cher couvent, où j'avais -passé dix années, et il écouta tout ce que je voulus lui en dire! -Dix ans de notre vie, sur vingt, c'est un compte, et c'est la -période ineffaçable. Ce ne devait pas être très amusant pour lui -de m'entendre lui raconter mes histoires, et d'autant moins qu'il -avait l'air, pour les voyageurs qui nous écoutaient, d'enlever -une jeune pensionnaire. Que je devais donc paraître sotte! Eh -bien, il ne manifesta pas d'un signe qu'il pouvait avoir à s'en -plaindre. Il était condescendant et sérieux, comme toujours, -mais sans nul air chagrin. Ce ne doit pas être drôle non plus, -je m'en rends compte à présent, d'épouser une jeune fille aussi -innocente que je l'étais et qui ne vous a point caché qu'elle n'a -aucun amour pour vous! Il voyait en moi une femme serviable à -son foyer, à sa maison, à son avenir surtout; mais je crois qu'il -n'espérait pas tirer de moi d'autre avantage. Et les débuts d'un -tel mariage ne sont pas tout agrément pour un homme... Cependant -j'avoue, à ma honte, que je n'ai pas pensé qu'il pût, lui, n'être -pas complètement à la fête, tant nous sommes convaincues, jeunes -filles, que c'est nous seules les victimes. - -Je parlais, je pérorais avec une prolixité de pie borgne, d'abord -parce que j'avais conscience que la parole seule me réconfortait, -que me taire c'était m'affaler comme une loque, ensuite parce que -ma cervelle en branle ne pouvait plus admettre de relais. Jamais -je n'avais parlé ainsi; j'éprouvais cette illusion d'être très -intelligente et très docte, que donne parfois la fièvre; avec une -pédanterie de lendemain d'examen, j'exposais les méthodes de mon -éducation: celle de la maison, celle du couvent; je les examinais -du haut d'un détachement souverain, puis j'en faisais la critique -sur un ton dont le seul souvenir me fait hausser aujourd'hui les -épaules. - -Je vois encore la figure ahurie d'une malheureuse dame de -compagnie au service de quelque vieille comtesse somnolente, et à -qui mes paroles parvenaient par bribes, plus ridicules encore, je -suppose, par le défaut de lien entre les unes et les autres. Elle -semblait surtout avoir peur que la «comtesse» s'indignât, et elle -protégeait le sommeil et la sérénité de la vénérable douairière -comme une maman couvre à sa fille le bruit des discours incongrus. -Comment avais-je l'audace, moi si réservée, si timide, d'oser -choquer quelqu'un? - -En tout cas, j'esquissais à mon mari un lugubre tableau de notre -condition, à nous, jeunes filles; je lui révélais que je n'avais -jamais eu de feu dans ma chambre depuis l'époque de ma rougeole, -à neuf ans! que l'hiver, nous ne nous lavions qu'à l'eau glacée, -que nos mains rougissaient, gonflaient, n'étaient que crevasses -d'engelures; que s'approcher de la cheminée où vacillait une -misérable flambée de bois, eût décelé de notre part une fâcheuse -disposition à la sensualité; que nous n'avions pas le droit de -nous asseoir dans un fauteuil, ni de nous tenir sur un siège -autrement que le buste parfaitement perpendiculaire; que nous -devions, en toute saison, être levées, coiffées, habillées à sept -heures du matin, et avoir fait nous-mêmes notre lit; que jamais -avant mon mariage, personne au monde ne m'avait accordé la moindre -attention lorsqu'il m'était arrivé de me lamenter pour un bobo, -pour un mal de tête, pour un rhume; et qu'il fallait pour le moins -une bronchite déclarée, une toux de vieux râleux, pour qu'on allât -chercher le médecin, etc., etc. A m'entendre, mon mari, la dame de -compagnie et peut-être la comtesse, devaient tenir pour un miracle -authentique qu'après de telles épreuves je fusse là, vivante, -ayant passé vingt ans, et étant, à tout prendre, encore une assez -belle fille! Mon mari certainement continuait, dans sa barbe, à -rendre grâces au Sacré-Coeur et à ma grand'mère Coëffeteau, et il -se disait: «Parbleu! je le sais bien, qu'elle n'a pas été gâtée! -Mais voilà une petite femme qui ne s'en porte pas plus mal, et qui -va, par contraste, trouver chez moi tout admirable...» La dame de -compagnie ou la comtesse allaient raconter demain à tout venant -que le type de la jeune fille émancipée leur était apparu sur la -ligne de Paris-Bordeaux. - -J'étais, certes, la moins émancipée des jeunes filles de ce -temps-là, qui l'étaient infiniment moins que celles d'aujourd'hui; -mais dans le milieu le plus sévère et le plus pur, j'étais née à -une époque où il y avait de l'émancipation dans l'air. A mesure -que j'ai vécu, je me suis persuadée de l'importance qu'il y a à -constater «ce qui est dans l'air». Ceux qui l'absorbent et s'en -nourrissent ne s'en aperçoivent pas, généralement. Moi, je n'avais -jamais vu d'exemples remarquables d'insubordination ou de révolte; -je m'étais assouplie à des exigences beaucoup plus dures que les -contraintes énumérées dans ma brillante improvisation, et sans que -j'eusse jamais songé à tourner la loi établie. Eh bien! des germes -subtils avaient approché jusqu'à moi et m'avaient pénétrée. C'est -qu'il y avait, de mon temps, de ces germes épars. Il n'y en avait -point par exemple du temps de la jeunesse de maman, ou bien ils -demeuraient alors sans virulence, tandis que moi, ils m'avaient -atteinte, à mon insu, et ces diablotins se manifestaient par ma -bouche, comme chez les possédés du temps jadis, dès que cessait -de planer sur moi l'aile puissante de ma grand'mère Coëffeteau, -dès qu'avaient disparu comme pour toujours, de mon horizon, les -bâtiments du Sacré-Coeur. - -Ce dont je me plaignais dans mon délire du Paris-Bordeaux, ce -n'était, en somme, que les obstacles opposés par mon éducation -à ma tendance au bien-être; mais cette tendance contrariée par -mon éducation et inclinée vers un autre sens, vers celui de -l'idéalisme, m'avait révélé des joies d'une très haute saveur. -Ma piété, jugée même excessive, avait été pour moi une cause de -délectation sans égale et m'avait inspiré un grand dégoût de tous -les sentiments qui n'étaient ni très hauts ni très purs. C'est -ainsi que, lorsque je m'avisai d'éprouver une passion imaginaire -pour un jeune homme à peine entrevu, je me fis aussitôt de cet -amour une idée séraphique. C'est ainsi que, lorsque je me jetai -à coeur perdu dans la musique, et crus comprendre et goûter les -grands maîtres, mon ravissement fut tel que je ne voulais plus -connaître d'autre plaisir et que pour la musique seulement -j'admettais que l'on pût vivre. Mais quel orage, quel cyclone en -tout moi-même, et quelles ruines! lorsqu'on m'avait démontré que -tant de transports ne me conduisaient qu'à ma perte, que ma piété -de couvent devait être ramenée au niveau commun, que mes extases -romanesques étaient ridicules, et que l'essentiel était pour moi -de plaire à un monsieur ni bien ni mal, qui se proposait de fonder -avec moi une famille!... - -Je dus m'endormir, dans le train, je ne sais où, terrassée par la -fatigue. Quand j'entr'ouvris les yeux, près de Paris, mon mari -veillait sur mon sommeil, comme la dame de compagnie sur celui -de la comtesse; et l'un comme l'autre devaient penser peut-être -qu'ils étaient préposés à la garde d'un enfant. - - - - -II - - -Nous ne devions même pas passer la nuit à Paris, car il était de -toute nécessité, pour se conformer à l'usage, d'accomplir «le -voyage de noces». Moi, j'aurais autant aimé faire tout de suite -connaissance avec l'appartement où je devais vivre; de son côté, -mon mari était fort pressé par ses affaires; mais ma famille et -tout Chinon eussent été déçus si un mariage comme le mien, qui -passait pour «brillant», n'eut débuté par une semaine au moins en -Italie. Et nos places étaient retenues dans un train de nuit qui -devait nous emmener d'une traite à Venise. - -Si l'on croit que j'ai vu Venise!... J'ouvrais les yeux, je -regardais et je me disais: «Tâche d'emmagasiner tout cela, tu -le retrouveras dans ta mémoire et tu le savoureras comme il le -faut, quand tu seras heureuse...» Mais je ne pouvais prendre -aucun plaisir, à rien. Tout ce que je voyais me donnait envie de -pleurer. Et je m'épuisais en efforts pour ne pas pleurer. Et le -pire était que je voulais épargner à mon mari le désagrément de -constater mon chagrin, parce que je n'avais à lui reprocher ni -brutalité, ni indélicatesse, ni pour ainsi dire le plus léger -défaut: je ne lui reprochais que de n'être pas aimé de moi. Ah! -si je l'avais aimé, qu'il aurait donc pu, tout à son aise, être -brutal, indélicat, et avoir tous les défauts!... - -Il ne semblait pas s'apercevoir de mon chagrin; il était doué -d'une patience angélique que j'aurais admirée, si je l'avais -aimé, et qui m'irritait presque. Aujourd'hui, je sais qu'il -avait confiance dans le temps, qui calme tout; il savait que je -m'accoutumerais à lui comme je m'étais accoutumée par exemple à la -vie de couvent, si différente de la vie de famille. Il ne doutait -pas que chez lui, même avec lui, même sans amour, je ne dusse me -trouver beaucoup mieux que partout où j'avais été précédemment. -Il conservait à Venise, et durant ces premières semaines de -vie conjugale, la parfaite égalité d'humeur qui m'avait tant -déconcertée avant et même après nos fiançailles, alors que je me -montrais si peu encourageante pour ses projets ou si peu obligée -par sa constance. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour m'être -agréable, et même, ce qui est mieux, je trouve, pour ne m'être -pas désagréable. Aussi, sans parvenir à aucune satisfaction en sa -compagnie, j'avais conscience d'augmenter ma dette envers lui. - -Nous étions à Venise pendant la deuxième quinzaine de septembre. -Il s'élevait parfois des brumes pareilles à celles que je me -souvenais d'avoir vues, à l'arrière-saison, sur la Vienne et -sur la Loire; mais, au-dessus de la lagune, et enveloppant les -monuments des îles ou de la ville, elles étaient plus colorées, -plus chaudes et plus variées, et je les comparais à une perle que -mon mari m'avait donnée et que je portais au doigt. Quand, au -retour du Lido, et tournée vers Venise, je voyais ces belles nuées -animées à l'intérieur par une sorte de foyer lumineux, rayonnant, -superbe, j'étais reprise par ce sourd et lancinant appétit de -bonheur qui m'avait tant fait rêver et tendre les bras à je ne -sais quoi d'inconnu, certains soirs d'été, sur les terrasses de -Chinon, et, encore aussi puérile que dans ce temps-là, je me -disais: «Dans ce brouillard d'argent et de roses est enfermé le -bonheur!...» - -Ah! que j'aurais aimé confier à quelqu'un, en me moquant un peu de -moi-même, ma vision! Mais mon mari était trop sérieux; il ne se -fût même pas moqué d'une fantaisie de ce genre; il ne l'eût pas du -tout comprise; cela m'eût fait de la peine; et j'aimais mieux la -garder pour moi. - -Le bonheur... le bonheur... Ce mot qu'il vaudrait mieux -ignorer!... On l'avait pourtant peu prononcé autour de moi; ce -n'était pas pour le bonheur, du moins terrestre, que nous nous -croyions créées, nous autres: comment se faisait-il que ce mot -figurât pour moi un si attrayant mirage? et qu'il n'y eût pas une -parcelle de moi qui ne se sentît flattée par cette chimère?... -Et, en gondole, je faisais, de la main, le geste d'écarter à -droite et à gauche ces belles vapeurs où baignaient le campanile -de Saint-Georges Majeur, la _Salute_ et le Palais des Doges... -Je fendais leur joli corps impalpable en voulant de toutes mes -forces que le bonheur se montrât... Mon mari me demanda ce que -je chassais avec les mains: «Des moustiques?...» J'éclatai de -rire, bêtement, non de la question, mais de moi-même. Il me dit, -ce qu'il avait tant de fois entendu dire de moi dans ma famille: -«Comme vous êtes jeune!» - -Et nous pénétrions jusqu'au coeur de la région vaporeuse. Mais, le -bonheur?... - -Nous croisions, sur la lagune, des couples de nouveaux mariés, -comme nous; ils avaient la main dans la main, avec l'air d'une -béatitude un peu convenue, et qui semble si niaise, mais qui -trouble même ceux qui ne l'éprouvent pas... D'autres, à la nuit -tombante, étaient enlacés. Mais le soir, surtout, après le dîner -dans les hôtels, cette musique et ces chansons sur le Grand Canal, -qui n'étaient pas pour moi des rengaines, ces gondoles glissant -en silence ou se pressant autour d'une belle voix d'homme qui -répandait la féerie nocturne dans les âmes... c'était plus que -je n'en pouvais supporter. Je refusais d'aller me mêler à ces -promeneurs enchantés. Je disais à mon mari: «Non, non, j'aime -mieux rester là.» Il allait fumer avec des messieurs. Je restais, -sur une petite terrasse de l'hôtel, donnant sur le Canal, les -coudes appuyés sur une balustrade, les mains cachant mon mouchoir -bien tamponné sur mes yeux... - -C'est une grande erreur, c'est une inconsciente ou stupide cruauté -que de conduire en de pareils endroits les femmes comme nous, -qui ne sommes pas destinées à la vie voluptueuse, paresseuse ou -facile... - -Ah! mon Dieu! quelles contusions et quelles fatigues j'ai -promenées dans cette ville qui fabrique le rêve comme d'autres -les pâtes alimentaires!... L'énigme de la chair,--le mystère, -pour moi, le plus insoupçonné de ma jeunesse,--expliqué, résolu -tout à coup! l'objet d'effroi devenu familier; le péché le plus -honteux transformé en le plus impérieux devoir!... Quel éclair! -quelle aveuglante lumière sur le monde! et quel cataclysme pour -qui reçoit l'ébranlement du phénomène sans avoir pu auparavant -s'enivrer!... - -Je retrouvais sur ma commode les divers accessoires de ma trousse -de voyage: le joujou qui avait endormi ma pensée inquiète ou -révoltée pendant les deux dernières semaines avant mon mariage. -Il faut bien croire que j'étais encore jeune autant que tout -le monde le prétendait, puisqu'une pareille babiole entrait -presque en balance avec les rebutants débuts d'un mariage sans -amour. Qu'on me traite de gamine ou de folle; mais pourquoi -n'ajouterait-on pas foi à la puissance des infiniment petits dans -la vie morale, comme on le fait ailleurs? - -«Avec ces fins ciseaux courbés, pensais-je, je vais pouvoir -tailler mes ongles convenablement,--car jusque-là, je n'avais -eu qu'une mauvaise paire de ciseaux qui datait de mon entrée au -couvent,--je vais les tailler, comme dit mon mari, selon les -lignes élégantes de l'ogive. Avec ceux-là, droits et pointus, je -piquerai comme le bec de l'oiseau un petit ver, la languette de -peau qui m'agace si souvent...» Et, déjà, dans mes moments de -loisir,--inaction si étrange, si nouvelle pour moi,--je commençais -à prendre plaisir à user du polissoir, à caresser du bout d'un -doigt la crème des petits pots, à me poudrer le visage pour -descendre à la table d'hôte. Presque pas de coquetterie dans mon -cas, et même, si cela pouvait être croyable, je dirais: point du -tout de coquetterie. Non, vraiment, je ne désirais pas plaire, -même à mon mari; j'avais simplement envie de jouer avec les -bibelots de femme que l'on mettait à ma disposition... et aussi -d'exercer cette gourmandise nouvelle que j'avais toutes les peines -du monde à ne pas croire coupable, et qui consiste à s'occuper de -soi, à flatter sa personne, à lui témoigner des attentions, à la -favoriser d'un peu d'aise. - -Et, par delà ma trousse et mon beau sac de voyage, m'apparaissait -l'appartement que nous allions occuper à Paris, rue de Courcelles, -dans une maison récemment construite par mon mari et dont il me -parlait depuis longtemps. Il m'avait d'abord dessiné le plan de -cet appartement sur des bouts de papier, puis il m'avait apporté -de Paris ce que ces messieurs appellent «les bleus». Ce sont des -épreuves photographiques du plan dressé par l'architecte, et où -les traits viennent en blanc sur un fond d'un aveuglant outremer. -Et tous ces petits carrés, ces rectangles, ces doubles lignes -parallèles coupées çà et là pour donner jour à une fenêtre, -ailleurs pour désigner une cheminée, ces spirales, ces petites -lames d'éventail qui signifient l'escalier, ce fin quadrillé -qui désigne la cuisine, l'office, et ce plan de la baignoire -qui semble emplir le cabinet de toilette, tout cela dansait une -espèce de ballet profane devant mon imagination, entièrement -accaparée jusque-là par les idées morales. Je voyais dans cet -appartement une jeune femme aller, venir, passer, repasser par -les étroits corridors, s'adosser à la cheminée, s'accouder au -balcon, s'asseoir dans telle encoignure pour juger de l'effet -d'un panneau... Cette jeune femme, affirmait mon mari, était là -dedans «chez elle», libre de ses mouvements et de l'emploi de son -temps, vêtue à sa guise... Et ma guise n'était-elle pas de passer -une bonne partie de la journée en peignoir? en peignoir, oui, -telle était ma guise, à moi qui avais toujours dû être corsetée -et habillée dès sept heures du matin comme si j'allais sortir en -ville ou recevoir une visite! L'idée de ce peignoir, d'ailleurs, -ne déplaisait pas à mon mari, «pourvu, disait-il, que le peignoir -fût élégant et décent». Oh! oh! je n'avais aucune velléité de -porter un costume inconvenant! mais, passer des heures dans un -vêtement souple qui n'eût pas l'air de m'attaquer avec hostilité -de toutes parts, et prendre mon temps, enfin, pour me peigner!... -sur la jeune femme toute nouvelle que j'étais encore, cela -exerçait une influence occulte... - -Mais il me semblait, je m'en souviens bien, que, tout de même, -j'étais un peu déchue. Aux rares moments où je pouvais me -recueillir, dans les églises, par exemple, où, sous prétexte de -fatigue, je laissais mon mari visiter les curiosités, et demeurais -agenouillée vingt bonnes minutes, le souvenir de ma grande -exaltation religieuse au couvent, puis de ma grande exaltation -musicale, me revenait tout à coup et m'humiliait profondément; -je pensais que dans ce temps-là, ce n'eût été ni un sac, ni une -trousse, ni la perspective d'un voyage ou de la vie à Paris qui -eussent pesé le moins du monde sur mon esprit. Mais depuis que -j'étais descendue des sommets, il ne fallait pas d'objets de -haute valeur pour me secourir. A une certaine altitude morale, -de grands et puissants motifs sont nécessaires à nous tirer de -nos alarmes, tandis que de très modestes raisons suffisent à ceux -qui sont dans le terre à terre. Chacun de nous, en définitive, -a peut-être le sauveur qu'il mérite... Mais, par une sorte de -déférence envers ma situation nouvelle,--c'est-à-dire ma situation -de femme mariée, et que l'on m'avait enseigné à respecter,--je -m'interdisais de penser à ce qui n'était plus et ne pouvait plus -être. Alors, je priais Dieu de venir à mon secours. - -Dans une petite église de Venise, dont je ne me rappelle seulement -pas le nom, car je ne faisais guère attention à l'archéologie, -je commençai à retrouver un peu l'ordre de mes idées et à savoir -ce que je voulais demander à Dieu, ou plus exactement, cet ordre -s'établit presque à mon insu, au cours de mes prières, car c'est -en demandant toutes sortes de grâces assez vagues, en balbutiant -des oraisons, que finit par se préciser sur mes lèvres la formule -qui parut soudain conforme à mes plus secrets désirs. Je dis: -«Mon Dieu! faites-moi la grâce de voir autant de beauté dans ma -situation nouvelle, que j'en ai vu lorsque je vous ai tant aimé au -couvent!» Mon voeu était un peu naïf, mais il était selon mon coeur: -j'avais besoin de sentir quelque chose d'exaltant en tout ce que -j'entreprenais. C'était cela qu'il me fallait. - -Il y a dans la vie bien des choses que l'on sent, mais qui -demeurent longtemps, parfois toujours, inexprimées. A l'époque -où je subissais ces incertitudes, je ne suis jamais parvenue -à trouver le mot, le mot essentiel en toute chose, le mot qui -éclaire et illumine. Je n'avais pas été capable, moi, de dire à -ma famille: «Grand'mère, grand-père et vous, ma chère maman, je -suffoque parce que vous m'obligez à passer d'une conception de la -vie tout idéale, à la vie elle-même dépouillée de toute espèce -d'ornement... C'est une transition atroce, prenez-moi en pitié, -comprenez!...» Et, quand j'eusse été capable de leur dire cela, -ni maman, ni grand'mère ne m'eussent parfaitement saisie; mon -grand-père peut-être, parce qu'il était un ancien magistrat, à -l'esprit et au langage assez déliés, mais tous les trois fussent -demeurés d'accord pour me répondre simplement, ce qui contient -réponse à tout: «Mon enfant, c'est la vie...» Aujourd'hui, -seulement, je commence à comprendre, moi, leurs raisons profondes -de disposer de moi comme ils le faisaient; peut-être ne le -faisaient-ils, eux, que parce que c'était l'usage, et dans ce cas, -que toute parole entre nous eût donc été vaine! - -Eh bien! cette exaltante beauté que quelque chose en moi, mon -éducation, peut-être, ou une longue hérédité exigeaient, ce -n'était pas la vue du plus beau lieu du monde qui me la devait -fournir, car le plus magnifique assemblage de marbres, d'eaux -et de couleurs ne réveille ou n'anime que les poètes et les -peintres; nous autres, il faut que notre coeur soit déjà bien chaud -par ailleurs, pour que tout cela nous fasse flamber. Et ma défaite -entraînait pour moi la chute définitive de ce songe féerique des -jeunes filles de mon temps: le voyage de noces. Mon voyage de -noces, à moi, il était donc accompli! Le voyage, mot magique, -voilà comment sa réalisation se présenterait désormais pour moi! -Et Venise, Venise, lieu de musique, de splendeur, d'amour, paradis -terrestre!... j'en avais fait désormais tout le tour. Et je -n'avais plus que le désir de prendre un train qui m'emmenât vers -ma vie véritable, ma vie de femme mariée à l'architecte Achille -Serpe. - - - - -III - - -Notre appartement était situé rue de Courcelles, presque au coin -de l'avenue Hoche, et on l'eût pu croire riche comme la maison -elle-même, comme le quartier; mais en réalité, il était fort -exigu, très bas de plafond, et même mansardé, sauf le salon et la -salle à manger. En fait, et de l'aveu de mon mari, ce logement -extrêmement modeste avait été escamoté par l'architecte, sous les -combles d'un immeuble opulent, un peu au détriment de la quantité -d'air respirable dans les chambres de domestiques. - -D'une fenêtre de mon salon «en rotonde», on surprenait, comme par -une porte entre-bâillée, une mince parcelle du parc Monceau, entre -deux hôtels. Cela rappelait une de ces images, aux proportions -excentriques, qui montent le long du texte d'un roman illustré, -et où tous les objets représentés sont taillés, impitoyablement, à -la façon des charmilles, mais s'épanouissent, en haut, sur toute -la largeur de la page. Dans le haut de la page, je voyais la cime, -à cette époque encore feuillue et dorée, des platanes et des ormes. - -En m'installant dans mon appartement, je venais souvent à cette -fenêtre, et, lorsque je refeuillette aujourd'hui ma vie de femme, -qui commence là, cette vue m'apparaît bien en effet comme la -vignette-frontispice d'un livre devenu très familier, mais dont on -a longtemps regardé les images avant de se décider à le lire... - -Dans ma fluette bande de parc Monceau, on voyait passer des -coupés, des victorias, des fiacres: jamais tout entiers; du moins, -on voyait une fraction de cheval, puis le cheval, et quand la -voiture apparaissait, le cheval déjà était éclipsé. On voyait -des passants, d'assez beau monde qu'il fallait regarder vite, -vite, des nourrices, le marmot au poing, des petits jeunes gens -en uniforme des Pères, qui me rappelaient mon frère Paul quand il -était au collège, et des fillettes en quantité, fouettant à tour -de bras leur «sabot», mais tout cela mouvant et éphémère, emporté -et remplacé aussitôt que posé. C'était un peu agaçant, et pourtant -attrayant pour moi, car, si étranglé que fût ce spectacle, c'était -une réduction infinitésimale de la vie de Paris qui s'offrait là, -de cette vie de Paris si prestigieuse pour tous ceux qui lui sont -étrangers. - -Elle était pour moi si prestigieuse, cette vie de Paris, que -j'en avais peur. Loin d'être attirée vers elle par la curiosité, -j'éprouvais une appréhension à mettre le pied dans la rue. -Pendant des jours, mon mari ne réussit pas à m'entraîner avec -lui seulement jusqu'à l'Étoile. Mais il tenait ma claustration -volontaire pour une des premières manifestations de mon goût pour -la vie d'intérieur, et j'ai su qu'il s'en félicitait. Le dimanche, -il fallut bien aller à la messe; mon mari m'y accompagna, et je -traversai ainsi pour la première fois le parc Monceau. - -Nos concierges, monsieur et madame Bailloche, l'un sur le pas de -la porte et fumant sa pipe, l'autre ayant ouvert pour me mieux -voir le carreau de sa loge, me firent à mon insu passer un examen -détaillé et qui fut, paraît-il, favorable; tous les deux depuis -lors se montrèrent pleins de prévenances. - -Il s'agissait de ne plus hésiter à présenter nos civilités à la -famille de mon mari. Nous avions un peu tardé. Pour un homme -formaliste comme l'était mon mari, cela prenait des airs de -négligence. Mais, quant à ses devoirs familiaux, précisément, -l'homme correct était combattu en lui par l'homme correct -lui-même: le père et la mère de mon mari vivaient séparés de corps -et de biens depuis plus de vingt ans, ce qui plaçait leur fils, -surtout vis-à-vis de moi, jeune provinciale, dans une situation -très incommodante; de plus, la soeur de mon mari, qui habitait -avec la maman Serpe, était divorcée, et je sentais bien qu'il ne -souhaitait pas que j'eusse des relations très assidues avec elle. -Cependant, telle qu'elle était, la famille était la famille, et -mon mari professait sur les devoirs de famille des principes -intransigeants, fondés surtout, par réaction, je le crois, sur -l'exemple de sa famille. - -Le plus facile à voir, pour moi, était le vieux papa Serpe avec -lequel je m'étais assez bien entendue lorsqu'il était venu à -Chinon demander ma main pour son fils. Ne me plaisait-il pas même -mieux que son fils, ce pauvre bonhomme que nous avions d'abord -chargé de tous les torts en son ménage malheureux? Et ce n'était -qu'après avoir passé trois jours entiers avec sa femme, au -moment de mon mariage, que nos présomptions s'étaient retournées -en sa faveur. Au fond, je ne savais rien de mes beaux-parents, -tant la correction de mon mari le rendait discret. Mais ce que -je redoutais, c'était la visite à ma nouvelle belle-soeur, la -divorcée, qui n'avait point assisté à mon mariage. Je ne lui en -voulais point, mais la discrétion, alors vraiment excessive de mon -mari à l'égard de tout ce qui concernait cette soeur, plus jeune -que lui, qu'il avouait «fort jolie», qui vivait avec sa mère et -de qui il ne voulait point, c'était évident, que je me fisse une -amie, me rendait un peu timorée à l'idée de l'approcher. - -Les deux dames Serpe habitaient boulevard Pereire, presque dans -notre voisinage, un petit rez-de-chaussée qui me rappela tout -d'abord la province, parce qu'en passant devant ses fenêtres, -nous vîmes, derrière le rideau de vitrage à demi relevé, la -maman Serpe qui observait le va-et-vient du trottoir, de la -chaussée, et peut-être aussi les panaches de vapeur produits par -le chemin de fer de ceinture. Mais, aussitôt la porte ouverte, -le fouillis d'objets hétéroclites, entassés ou pendants aux murs -de l'antichambre, l'amas de tentures orientales, de tessons, de -ferrailles, d'ombrelles japonaises, de masques grimaçants, de -heaumes, de rondaches, de hallebardes, de fez, de gandourahs, et -un parfum de vétiver, me transportèrent bien loin de nos maisons -économes de Chinon. Et, une fois dans la pièce où se tenaient -madame Serpe et sa fille, nous en fûmes à mille lieues de plus. -Mais là, je n'eus d'yeux que pour ma nouvelle belle-soeur, bien -qu'il fallût à tout instant prendre garde à mes chevilles que -mordillait en aboyant à tue-tête une meute de petits chiens,--ces -petits chiens dont l'un avait accompagné madame Serpe lors de -mon mariage, ce qui avait produit un effet si désastreux sur ma -famille... - -Ces dames nous attendaient; mais elles ne se séparaient jamais -de leurs petits chiens, et pendant un quart d'heure il n'y eut -aucun moyen d'échanger deux paroles; nous poussions tous des -hurlements pour dominer le vacarme des chiens, et les mots que -nous tâchions de faire entendre n'avaient trait, naturellement, -qu'à ces intéressantes bêtes. Mon mari, non pas surpris, mais -froissé dans son goût de la correction, fronçait les sourcils; sa -soeur, au contraire, riait de voir la grimace qu'il faisait. Cette -mystérieuse belle-soeur me parut moins jolie que je ne me l'étais -imaginée, mais c'est que je n'étais point faite à ce genre de -beauté-là. Le type de la beauté, pour moi, n'était-il pas encore -celui de madame du Cange, mon ancienne maîtresse générale au -couvent du Sacré-Coeur? Une régularité parfaite de tous les traits, -la paix de l'âme sur le visage, et une sorte de transfiguration -des yeux par le bonheur le plus élevé et le plus pur?... Non, -non, ce n'était pas cela le genre de beauté propre à ma nouvelle -belle-soeur!... Sa beauté, à elle, me parut indécente. J'avoue -cette impression qui paraîtra ridicule, mais qui montre à la fois -ce que j'étais, d'où je venais, et ce contre quoi je me trouvais -heurtée tout à coup. - -Elle était de taille un peu supérieure à la moyenne, et -parfaitement proportionnée; elle portait une robe d'intérieur -qui moulait la poitrine et découvrait largement le cou rond et -frais, quoiqu'elle ne fût plus toute jeune; ses dents magnifiques, -ses yeux sombres, cernés, avec une expression à la fois piquante -et chagrine, inconnue de moi, et son lourd casque de cheveux -formaient un type de femme pour moi étranger et surprenant. -Au cours de notre voyage en Italie, mon mari m'avait signalé, -à table d'hôte, une femme de ce genre en me disant qu'elle lui -rappelait sa soeur d'une façon tout à fait frappante, et il avait -été bien ennuyé, ensuite, de m'avoir dit cela, parce que dans -le hall de l'hôtel, aux sons d'une valse langoureuse, cette -femme s'abandonna, au cou de son compagnon, à des transports qui -choquèrent beaucoup les personnes présentes. - -Elle me parla de Venise, bien entendu; c'était le sujet de -conversation inévitable; elle connaissait Venise, et pour y avoir -fait, elle aussi, son voyage de noces, de sorte qu'à tout propos -elle disait: «Oui, je sais ce que c'est...» d'un air de deviner -ce qui m'y avait frappée le plus; et toutes les fois qu'il y -avait une défaillance dans mes souvenirs, elle ajoutait: «Je -connais ça, vous étiez distraite!...» et elle avait un sourire -malicieux et ambigu qui me gênait et dont je ne compris pas tout -de suite le sens. Puis elle m'entraîna à part, sous prétexte de -voir ma robe au jour. Elle m'inspectait de la tête aux pieds, me -faisait force compliments que je ne sentais pas sincères, car la -robe que je portais avait été faite en province et ne devait pas -satisfaire une femme de Paris et coquette. Elle me dit: «Vous -êtes belle fille! allons, allons, je ne plains pas mon gredin -de frère...» Et elle riait, et elle semblait étonnée que je ne -rie pas comme elle. Elle sauta tout à coup à une certaine eau -qui faisait merveille pour les soins de la peau, à l'hygiène -qu'elle employait pour se faire maigrir, à un ténor qu'elle avait -vu la veille à l'Opéra et qui était «si beau garçon, si beau -garçon!...» au rouge qu'elle employait pour les lèvres, et elle -me dit: «Oh! vous, vous n'en avez pas besoin, et, d'ailleurs, il -ne tiendrait pas longtemps!...» et de rire, encore, à sa façon -un peu vulgaire. J'étais assez incommodée, non pas tant de son -genre de conversation, bien nouveau à mes oreilles, que de ne -trouver rien du tout à lui dire; et mon amour-propre était molesté -parce que j'avais sûrement l'air d'une petite sotte. Elle m'avait -appelée d'emblée: «Madeleine... chère Madeleine»; moi, comme il -m'échappait encore des «Madame», elle m'obligea à la nommer sans -plus tarder «Emma». Puis elle me glissa à l'oreille: - ---Comment appelez-vous votre mari dans l'intimité? - -Je devins écarlate, parce qu'elle touchait brusquement un de mes -soucis: je n'avais jamais pu encore appeler mon mari par son petit -nom: «Achille», qui me déplaisait trop, et je n'avais point trouvé -d'autre nom intime à lui donner parce que cela ne se trouve que -quand on aime. J'eus peut-être l'air très malheureux, peut-être -eut-elle pitié de moi, car elle n'était pas méchante; elle -m'embrassa tendrement dans le cou en me disant: - ---Dieu! que vous sentez bon! - -La maman Serpe qui s'entretenait, à l'autre bout de la pièce avec -son fils, nous lança: - ---Ah! bien, je vois que la connaissance est faite! - -Pour la maman, j'avais pu me convaincre, durant son court séjour -à Chinon, que je n'aurais jamais à lui parler que de ses chiens, -et spécialement de celui qui avait fait le voyage avec elle. J'eus -la chance de le reconnaître parmi la «meute» et de l'appeler sans -hésitation «Zuli». Ma belle-mère me trouva «décidément charmante». -Elle le dit et le répéta, du moins, mais je sentais que pour elle -comme pour sa fille, je n'étais qu'une jeune niaise, et qu'en -dessous l'une et l'autre blâmaient mon mari d'avoir été chercher -au fond de la province une jeune fille assez quelconque et sans -fortune. - -Ma belle-mère me parla de mon frère qu'elle avait trouvé, lors du -mariage, «si joli garçon!» Elle répéta cette expression, voisine -de celle que sa fille venait d'employer pour désigner le ténor, -ce qui me donna à penser qu'elle était d'usage fréquent chez -ces dames. Mon frère était-il encore à Tours, employé chez son -carrossier? Avait-il commis quelque nouvelle fredaine? Et la mère -et la fille d'éclater de rire à l'idée des premières folies de -Paul, qui nous avaient fait tant pleurer nous autres, à la maison, -qui avaient achevé de ruiner ma pauvre maman, et contribué pour -beaucoup à mon mariage... - -Pour terminer cette première visite, je commis, moi, une de -ces sottises mémorables qui s'appellent «gaffes», si je ne me -trompe, et qui acheva de poser la cloison entre la famille de -mon mari et moi. En racontant l'emploi de ma matinée, je dis que -mon mari avait eu la gentillesse de m'accompagner à la messe à -Saint-François-de-Sales,--ce qui lui suscita des compliments -hyperboliques,--je dis que c'était bien commode d'avoir une église -aussi proche; et cette constatation ne trouvant pas d'écho, voilà -que, prise de timidité, je lance la première question qui se -présente à mon esprit: - ---Et vous, de quelle paroisse êtes-vous? - -La maman eut l'air aussi embarrassé que si on lui eût demandé la -nature du terrain sur lequel reposait l'immeuble qu'elle habitait; -Emma cita un nom de paroisse que sa mère s'empressa de nier -énergiquement; elles se disputèrent, remontèrent à des souvenirs -de mariage qui ne signifiaient rien parce qu'on avait, depuis -lors, changé plusieurs fois d'appartement, de rue, de quartier. -Par là, toutes deux prouvaient qu'elles n'allaient point à la -messe; pourquoi ni l'une ni l'autre n'osa-t-elle dire: «Nous -n'allons pas à la messe»? Je ne leur en eusse pas fait un crime: -j'avais hérité, je crois, le vieux libéralisme de mon grand-père -maternel et même de mon père, pourtant si ferme en ses idées; -mais le curieux était que ces dames semblaient avoir honte de -ne pas aller à la messe, en même temps qu'elles se moquaient -certainement de moi, parce que je n'avais pas pensé qu'elles -pussent ne point avoir de religion. - -Je les quittai après des embrassements nombreux, mais qui ne -remédiaient à rien. Bien que je n'eusse pas fait grand fond sur -nos futures relations, bien que mon mari semblât plutôt les -redouter, j'étais au désespoir comme je le suis toujours lorsque -je me trouve en présence de quelqu'un avec qui il est clair que je -ne pourrai jamais m'entendre. - -Je demeurais muette dans le fiacre qui nous emportait chez mon -beau-père, loin de sa famille, au quartier Latin. - -Mon mari était d'une circonspection extrême; non seulement il -ne se lançait jamais qu'à contre-coeur dans une conversation sur -des sujets d'ordre moral, où il était malhabile et craignait -sans cesse de se compromettre, mais il avait décidé, dans son -for intérieur, de me laisser moi-même me débrouiller dans le -chaos d'exemples que la vie de Paris devait me fournir, se fiant -beaucoup au bon sens naturel qu'il se plaisait à reconnaître en -moi, un peu aussi à mon ingénuité. De cette façon, il évitait, -selon son expression, de me «raser» avec des sermons. - -Le papa Serpe, lui, habitait, rue Monge, un tout petit appartement -composé de deux pièces et d'une cuisine, au quatrième. Une femme -de journée montait faire son lit, ses repas; il vivait seul, sur -sa maigre retraite d'ancien chef de bureau; «ces messieurs de la -Marine», comme il disait, venaient parfois lui faire une petite -visite; quand il était ingambe, il descendait jusqu'au square, -jusqu'aux quais, ou bien il allait, par la rue Clovis et le -Panthéon, au jardin du Luxembourg. Ce pauvre bonhomme solitaire, -et pas du tout déplaisant, m'émut d'une sincère pitié, et je -témoignai à mon mari l'intention de venir souvent voir son père. -Mais mon mari, à mon grand étonnement, et quoiqu'il fût fort -respectueux de son père, ne le plaignait point, et il tenait le -papa Serpe pour le plus heureux de la famille. - ---Il vit en sage, me dit-il, et sans soucis d'aucune sorte. - -A quelques paroles qui lui échappèrent par la suite, je devinai -que le pauvre papa avait surtout été très malheureux en ménage, -et que son état, par comparaison, lui semblait parfait depuis -qu'il possédait la paix. Ce fut aussi à propos du papa Serpe -qu'une particularité du caractère de mon mari se démêla: il était -impitoyable pour les gens maladroits; il se moquait constamment -de ceux qui n'avaient pas su arranger leur vie. A son avis, -évidemment, son père, ou bien avait fait un mariage mal assorti, -ou bien s'était montré incapable de gouverner son ménage. - -Outre son père, sa mère et sa soeur, mon mari possédait à Paris -ses cousins Voulasne. Cela avait été un vif dépit pour lui de ne -point voir à Chinon, lors du mariage, ses cousins Voulasne. Il -nous avait tant parlé d'eux! Depuis longtemps il décrivait à ma -grand'mère éblouie leur hôtel de la rue Pergolèse, leur villa à -Dinard; il nous affolait tous en nous racontant leur existence -agitée à Paris, énumérant leurs voyages aux quatre coins du monde, -entrepris pour un oui, pour un non; c'étaient de très riches -cousins. Madame Voulasne, qu'il appelait «ma cousine Henriette», -était une excellente femme, presque jeune encore, quoique mère -de deux grandes filles de quinze et dix-sept ans, Isabelle et -Irène,--cette dernière surnommée Pipette, sans que personne sût -pourquoi,--«assurément, deux futures amies pour moi.» Quant au -cousin Gustave, c'était «un tout à fait bon homme, ah! qui, par -exemple, n'engendrait pas la mélancolie». Et, à propos de voyages -«entrepris pour un oui, pour un non,» au moment où nous allions -annoncer aux Voulasne la date assez prochaine de la cérémonie, -les Voulasne informaient mon fiancé qu'ils partaient, mieux: -qu'ils étaient partis pour une croisière en Norvège! Il est vrai -qu'ils nous avaient envoyé de là-bas, avec des vues de fjords, -des lettres si gaies! et fait envoyer chez nous à Paris le plus -cossu de mes cadeaux: tout mon service d'argenterie. Nous avions -bien échangé, mes nouvelles cousines et moi, de ces lettres -aussi insignifiantes qu'il est possible entre femmes qui ne se -sont jamais vues, mais rien n'avait consolé mon mari de cette -croisière inopportune, soudainement entreprise quatre semaines -avant son mariage. - -La première fois que nous rencontrâmes les cousins Voulasne, -rue Pergolèse, un bruit d'une nature extraordinaire et qui ne -pouvait me rappeler que celui des fléaux battant le blé, nous -frappa les oreilles dès l'entrée. Dans un large escalier où un -domestique nous précédait, le vacarme s'accrut; nous levions des -yeux effarés; le domestique faisait effort pour ne point sourire. -Tout à coup mon mari s'écria: «Ah!... c'est Pipette!...» Et nous -vîmes au-dessus de nous, sur le premier palier, la plus jeune des -demoiselles Voulasne. - -Elle était chaussée d'immenses patins de bois, dont j'ignorais le -nom, rapportés de Norvège; en essayant de glisser, elle avait dû -bousculer tous les meubles, ou bien elle marchait comme avec des -bottes de sept lieues. Et elle allait bel et bien s'élancer sur -les marches. Mon mari se précipita pour l'en empêcher; mais elle, -assurée du sauvetage, raidit les jambes, étendit les bras, et -s'abandonna... Mon mari reçut la jeune Pipette contre sa poitrine, -tandis qu'un des patins démesurés s'implantait entre les rinceaux -de la rampe, si malencontreusement, qu'il fallut s'employer à -délier les courroies qui l'attachaient à la cheville. - -Pendant cette opération, mon mari, soutenant Pipette comme une -gamine, me présentait à elle. Ah! bien, c'était une présentation -dénuée de cérémonie! - -Elle était d'ailleurs charmante, cette jeune Irène ou Pipette. La -figure animée par le singulier exercice dont nous n'avions connu -que le finale, ses yeux bleus, allongés, retroussés aux tempes, -étincelaient comme ses cheveux de mousse blonde; elle avait le -teint d'une fleur de pêcher. Elle m'apprit sans plus tarder que -les instruments qu'elle venait de quitter se nommaient des «skis» -et elle m'en dit l'usage dans les pays de neige. - ---Isabelle, ajouta-t-elle, n'est pas fichue de se tenir debout -là-dessus... Quant à Gustave et à Henriette, n'en parlons pas!... - ---Qui ça, Gustave?... Qui ça, Henriette?... - -Mon mari me souffla que c'étaient le père et la mère de Pipette. - -Je souris et songeai à la figure que ferait ma grand'mère si je -lui apprenais que j'avais des cousines qui appelaient leur père -Gustave et leur mère Henriette! - -Enfin, on nous introduit dans un salon qui me paraît vaste et -splendide, où j'avise tout de suite un très beau piano à queue, -une partition ouverte sur le pupitre: quelle chance!... une -maison où l'on fait de la musique!... Et mon mari qui ne m'avait -pas dit cela!... Quelle musique joue-t-on ici?... Ah! voyons!... -Chansonnette chantée au _Concert-Parisien_ par mademoiselle Dédé: - - Moi, j'cass' des noisettes} _bis_ - En m'asseyant d'sus. } - -Et il y a sur ce magnifique Érard des piles de cahiers; pas un ne -porte le nom des maîtres avec qui j'ai passé de si belles années -d'enthousiasme... Mon mari me vantait les grandes dimensions de la -pièce, la hauteur des fenêtres; c'était lui qui avait édifié la -belle cheminée à hotte d'après un modèle du château de Blois. On -entendait des pas à l'étage supérieur, et un lustre énorme faisait -tintinnabuler ses pendeloques de cristal. Nous marchions sur des -tapis épais; des portes à double battant étaient ouvertes sur -d'autres pièces; on apercevait au loin un billard. Tout à coup un -monsieur se trouva près de moi, sans que je l'eusse entendu venir, -un homme grisonnant, de mine un peu chafouine, des moustaches de -chat, relevées au fer, et qui dit: - ---Bonjour, mon cher Serpe; présentez-moi donc, je vous prie, à -votre charmante femme... - -Mon mari me présenta, sans commentaire aucun: - ---Monsieur Chauffin. - -M. Chauffin, dont je n'avais jamais entendu parler, m'adressa un -compliment. - -Là-dessus Henriette et Gustave entrèrent, épanouis, joyeux, me -donnant tout de suite l'idée d'enfants qui viennent de jouer. -Pipette leur ressemblait à l'un et à l'autre. - -Henriette vint à moi les bras tendus et m'embrassa ferme sur les -deux joues; son mari, le visage souriant et rose, le crâne rond -et brillant, me prit les deux mains et me dit sans façon que -j'avais bien raison de venir habiter Paris. Ils étaient si francs, -si jeunes et si gentils que ce n'étaient pas des gens à qui -l'on pût songer à reprocher quelque chose: il ne fut aucunement -question de leur absence au mariage. La fille aînée Isabelle était -jolie, mais me parut, de toute la famille, la moins aimable. Elle -s'avança, la lèvre un peu boudeuse, derrière son père, et me -souhaita la bienvenue comme tout le monde, mais d'un air détaché -et lointain. Pipette, qui avait décidément le diable au corps, -souffla à l'oreille de mon mari: - ---Les amours de mademoiselle ne vont pas! - -Je l'entendis et ne pus m'empêcher de rire. - -Sa mère, sans savoir de quoi il s'agissait, me dit: - ---Elle vous scandalisera plus d'une fois, je vous en avertis... - ---Mais, ma cousine, je vous prie de croire... - ---Oh! oh! je sais, je sais! dit-elle, mon cousin a de la chance -d'avoir su dénicher l'oiseau bleu dans le Jardin de la France... A -Paris, vous verrez ce que c'est... - -Moi, qui étais plutôt disposée à croire que tout était mieux à -Paris qu'à Chinon, et qu'en particulier mon éducation offrait -beaucoup de points critiquables, je commençai de protester en -faveur des usages de Paris. Mais je m'aperçus vite que ces sortes -de questions étaient totalement étrangères à la famille Voulasne: -ni Gustave ni Henriette ne s'étaient jamais préoccupés de savoir -si la méthode des religieuses ou des grand'mères provinciales -était ou non supérieure à leur méthode à eux qui consistait à -laisser pousser leurs filles au petit bonheur. Madame Voulasne -me demanda si j'avais déjà été au théâtre depuis notre arrivée -à Paris, si j'avais joué la comédie dans mon pays, et si je -chantais. Alors, et aussitôt, M. Chauffin, qui était demeuré -là, prit part à la conversation. On préparait chez les Voulasne -une soirée pour le mois de décembre, où il s'agissait de jouer -une «Revue de fin d'année». La maman y devait tenir le rôle de -commère; chacune des filles y figurerait; on me montra les dessins -des costumes qu'elles devaient revêtir; on me fit juge dans la -question de savoir si Pipette ne pouvait pas s'y montrer en -travesti: «Elle est si enfant, disait Henriette, je vous demande -un peu si cela tire à conséquence!... Il y a des gens, dit-elle, -en se tournant vers Isabelle, l'aînée, la boudeuse, qui sont -décidés à voir le mal partout...» Gustave, entre autres rôles -qui lui étaient échus, se promettait grand plaisir de jouer le -«kanguroo boxeur». Madame Voulasne m'entraîna à part pour me dire: - ---Est-ce que vous ne seriez pas heureuse, ma chère cousine, -d'entendre applaudir votre mari?... Tâchez donc de le décider à -faire assaut avec le kanguroo!... - -Je dus promettre mon intervention, moyennant quoi je remarquai que -je pénétrais dans les bonnes grâces des cousins Voulasne. Gustave -lui-même, qui, au début, et malgré ses gentillesses, semblait -un peu méfiant vis-à-vis d'une ex-jeune fille aussi bien élevée -que moi, me fit mille grâces, me promit maints agréments dans sa -maison, et, enfin, croyant m'être tout à fait agréable, me dit: - ---Et puis, vous savez, ce n'est pas ici qu'on vous demandera -jamais de jouer du Wagner!... - -Et il riait, mon bon cousin Voulasne, et il était si satisfait de -m'avoir dit cela, que c'en était touchant! - -Les choses allaient si bien que l'on nous fit, séance tenante, les -honneurs d'une répétition partielle. - -D'un portefeuille de ministre, M. Chauffin, sans se départir de -son flegme, tira des partitions corrigées à la main et des pages -manuscrites, s'assit au beau piano et chantonna d'une voix grise -et sale, où il mettait, disait-il, «toute la canaillerie voulue». -Dans la revue, c'était lui qui composait les couplets. - -Mon mari était radieux en quittant la rue Pergolèse; il me dit: - ---Vous avez gagné les cousins, j'en suis bien aise! - ---Qui est-ce donc, demandai-je, que ce monsieur Chauffin? - ---Un ami qui leur a fait acheter l'hôtel où vous les avez vus, et -qui les distrait. - ---Mais à qui votre cousine faisait-elle allusion en disant: «Il y -a des gens qui sont décidés à voir le mal partout?» - ---C'est aux Du Toit. Les Du Toit ont un fils, nommé Albéric, qui -aime Isabelle et qu'Isabelle aime davantage. Monsieur Du Toit est -président du tribunal civil. Ce sont des gens d'une correction un -peu rococo, qui ne se plaisent pas beaucoup chez les Voulasne, -surtout depuis que les cousins sont lancés, mais qui y viennent -cependant, parce que leur fidélité envers leurs anciennes -relations est à toute épreuve. Ils blâment le travesti pour une -jeune fille. Ma cousine ne peut pas les souffrir. - ---Alors, la pauvre Isabelle qui aime son Albéric? - ---Oh! le mariage se fera quand même, tôt ou tard; parce que les -parents d'aujourd'hui ne s'opposent plus guère à un mariage qui -plaît à leurs enfants... - -Mais je dus exposer à mon mari la raison qui m'avait valu de -«gagner» ses cousins. Lorsque je lui eus confessé la mission -acceptée par moi, il fut tout chagrin. Il n'aimait pas à se -costumer, à moins que ce ne fût, disait-il, «en personnage noble», -à cause de sa situation. Déjà, à plusieurs reprises, il avait dû -recourir à des stratagèmes pour échapper aux instances de ses -cousins Voulasne qui refusaient obstinément d'admettre qu'on ne -s'amusât pas là où ils prenaient, eux, leur plaisir. - ---Ils m'en gardent une dent, disait-il; je suis sûr que c'est à -cause de cela qu'ils ne sont pas venus au mariage... - -Pendant des jours, il ne sut à quel parti se résoudre. Il me -demandait mon avis, et j'étais bien embarrassée de le lui donner. -Pour moi, l'idée de se déguiser en kanguroo me paraissait puérile -ou ridicule, mais je ne jugeais pas selon l'opinion de Paris; je -jugeais avec le dédain que mes parents, qui, sur les spectacles, -n'étaient pas loin de penser comme Bossuet, professaient pour tout -ce qui était susceptible de ravaler «la dignité de l'homme». Mais -je sentais que de si grands motifs ne seraient pas de mise. Depuis -mon mariage, je remarquais que les raisons de juger les choses et -les gens diminuaient progressivement de gravité, et, accoutumée -que j'étais à mesurer tous les actes par rapport à une certaine -altitude, j'avais de plus en plus de peine à savoir que penser et -que dire. Dès que ce n'est plus Dieu qui est le point de départ et -l'aboutissement de tout, comme tout change!... - -Jusqu'à présent, aux heures où je me trouvais seule avec mon mari, -surtout aux repas et dans la soirée, le sujet de la conversation -entre nous avait été presque uniquement notre installation, -ce qu'elle avait d'incomplet, ce par quoi nous pourrions -l'améliorer; le transport d'un meuble d'une place à une autre, -le tamponnement d'une patère, le vide de telle encoignure où une -console était indispensable, faisaient le principal objet des -pensées d'un architecte ami du confortable; et j'avoue humblement -que j'y prenais intérêt, en attendant mieux. L'affaire du kanguroo -vint donner un peu d'ampleur à nos propos. Jamais les bons cousins -Voulasne ne se doutèrent de l'angoisse où leur proposition nous -plongea. Et cette angoisse était accrue chez mon mari par la -crainte qu'il ne m'en demeurât une impression défavorable aux -Voulasne. A tout prix, je le sentais bien, il tenait à ce que les -Voulasne m'eussent conquise, comme j'avais conquis, affirmait-il, -les Voulasne; aussi n'agitait-il la question du kanguroo qu'en y -mêlant d'hyperboliques louanges de ses cousins, mais il ne pouvait -se retenir d'agiter la question du kanguroo. J'en souriais, bien -qu'elle m'ennuyât autant que lui, et par la difficulté présente -et par ce qu'elle me faisait augurer de difficultés à venir. Nous -devions revoir les Voulasne avant la fin de la semaine, et il -fallait qu'à cette date une détermination fût prise. - -J'osai pencher pour un refus bien net et fondé non sur une -répugnance de mon mari ni de moi, mais sur l'esprit assez fâcheux -des ateliers, que me dépeignait mon mari, où certaines mauvaises -têtes se feraient un plaisir de tourner le «patron» en dérision -pour peu qu'on le sût affublé d'une peau de bête. C'était mon -mari lui-même qui m'avait, entre autres, fourni ce prétexte de -s'abstenir. Mais quand j'eus l'air de l'adopter, il me fit: - ---Non, non, ce n'est pas possible! - ---Pas possible? Mais enfin, quoi? Vos cousins ne veulent pas votre -perte? - ---Ils ne pensent guère à cela!... - ---Eh bien, alors? - ---Mais ils ne pensent et ne penseront jamais qu'à une chose: c'est -qu'ils désirent m'avoir en kanguroo!... - -Une idée lui vint: - ---Peut-être, pourrais-je éviter ce que la chose a de plus -désobligeant, en figurant seulement en habit, en tenue de -soirée, en gentleman, enfin?... Quelques coups de poing échangés -avec Voulasne, lui, costumé comme il lui plaira... cela serait -inoffensif?... - -Il avait eu d'abord plus peur de me déplaire à moi que de -s'exposer à la risée de ses ateliers, mais plus encore qu'à ne pas -me déplaire il tenait à ne pas manquer aux Voulasne. - -Et dès la première entrevue, il leur proposa l'habit, la «tenue de -gentleman». Henriette m'embrassa quatre fois; le cousin Gustave -me pressa les mains comme des citrons. Il fut admis que c'était -à mon intervention qu'on devait ce succès. L'habit? Mais c'était -au contraire la solution la plus élégante. M. Chauffin, qui était -là encore, le déclara; et voici comment il voyait la scène: «le -kanguroo appuie par mégarde sa queue, qui, comme on sait, lui -sert de pivot pour s'asseoir, sur le pied d'un monsieur. Bon. -Celui-ci se retourne vivement et se dispose à lui jeter son gant -à la figure... hein?... lorsqu'il s'aperçoit qu'il a affaire à -un animal ignorant les lois du duel et qui lui propose de boxer -sur-le-champ... Quoi?... Qu'en dites-vous?...» - -La joie des Voulasne était si bonne à contempler que j'en oubliai -un instant l'inquiétante faiblesse de mon mari à leur égard et le -servage qu'elle nous promettait. Ce n'étaient, en tout cas, pas de -méchantes gens; c'étaient des gens pour qui la vie se réduisait -à des jeux, à de continuelles parties de plaisir; et ils avaient -peut-être toute l'inconscience et toute la bonhomie égoïste et -cruelle des enfants dont ils pratiquaient les passe-temps. - -Les Voulasne ne savaient plus, cette fois, comment me manifester -leur gratitude. Ce n'était pas assez, aujourd'hui, de me -promettre, comme la dernière fois, qu'on ne me demanderait jamais -chez eux de jouer du Wagner; ils se concertèrent un moment avec -leur ami Chauffin, puis ils parlèrent à mon mari avec des mines -de confidence. Je vis mon mari froncer les sourcils, esquisser -une grimace curieuse qui voulait ne pas être une grimace et qui, -assurément, en était une; il dit à mi-voix: - ---... C'est peut-être un peu tôt encore... - -Mais Henriette, n'attendant pas la réponse, s'était déjà -précipitée vers moi, disant: - ---Cette chère petite, il faut bien lui faire connaître les -agréments de Paris! N'est-ce pas, Madeleine, que vous voulez bien -nous accompagner ce soir au Concert-Parisien... Ah! écoutez, mon -cher cousin, dit-elle, comment voulez-vous que votre femme goûte -notre revue, si elle n'a pas vu la grosse Dédé que j'imite dans -«Moi, j'casse des noisettes?...» - -L'argument n'admettait pas de réplique. Moi d'ailleurs, j'ignorais -totalement ce que c'était que le Concert-Parisien. Pourquoi mon -mari avait-il fait la grimace?... En tout cas, et à cause même de -la réputation que j'avais, je voulais ne pas passer pour bégueule. -Je me contentai de répondre: - ---Mais cela dépend de mon mari; s'il y consent, moi je suis toute -disposée... - ---Cette petite femme est un ange! s'écria Henriette, tenant la -chose pour convenue sans consulter de nouveau mon mari. - -Mon mari n'était pas plus content de me mener au Concert-Parisien -que de figurer au programme de la revue des Voulasne, fût-ce sous -le nom de Trois Astérisques; il n'était pas content de lui-même; -il avait ce genre de tristesse morne, que j'ai tant connu depuis -lors, pour mon propre compte, et qui provient d'avoir cédé à -des gens qui n'eussent jamais compris pourquoi on ne leur a pas -cédé. Tous les quatre, et M. Chauffin, les jeunes filles étant -abandonnées, au grand désespoir de Pipette, nous occupâmes ce -soir-là une loge au Concert-Parisien. - -Je n'avais de ma vie pénétré dans une salle de spectacle. -Malgré le préjugé de ma famille, et peut-être même à cause de -leurs préventions austères, j'imaginais tout spectacle, et -particulièrement de Paris, comme un miraculeux enchantement propre -à ravir l'esprit, l'imagination et les sens. Le Concert-Parisien -ne me donna absolument rien qui pût correspondre à mes illusions. -Mon mari, d'une façon trop apparente, s'inquiétait de ce que -je pusse être choquée outre mesure par les termes orduriers ou -obscènes dont les chansons étaient, comme on dit, «émaillées». -Ce n'était pas cela qui me faisait mal, mais c'était un mélange -de doucereux et d'ignoble, de chuchotements sournois, d'airs -de valses suaves, de dégoûtants hoquets; la lune, l'amour, la -douleur, la mort,.... la crapule brochant sur le tout... Toutes -les choses reconnues belles étaient, pour le ragoût du contraste, -traînées dans le bourbier. Je crois sincèrement n'avoir jamais eu -en moi rien de prude, malgré mon éducation qui le fut beaucoup; -j'étais pleine de complaisance pour toutes les nouveautés, -préparée aux plus déconcertantes; mais l'avilissement soutenu et -de parti pris me paraissait la plus pénible entreprise qui se -pût voir. L'abject était ce qui faisait infailliblement sourire; -ce qui me semblait être le plus platement niais était ce qui -déchaînait les applaudissements. - -Je ne disais rien; je me tenais très bien; je sentais malgré moi -les coins de ma bouche descendre, mais personne ne s'apercevait -de cela; mon mari était derrière moi; Henriette, Gustave et M. -Chauffin n'étaient là que pour s'imprégner des gestes, du ton, de -l'attitude, enfin de toutes les finesses de leurs modèles, car si -madame Voulasne devait chanter comme la grosse Dédé, Voulasne qui -affectionnait décidément les travestissements, devait paraître non -seulement en kanguroo, mais en femme, et sous les apparences d'une -grande bringue véritablement endiablée, alors en vogue et dont le -nom est à présent perdu. M. Chauffin ne trouvait pas ici son type, -lui, et l'on nous promettait une autre soirée destinée à l'étudier -dans un établissement de Montmartre. M. Chauffin traitait de l'art -de ces infortunés diseurs d'ordures avec un sérieux doctoral. Je -n'ai, depuis cette soirée, entendu personne, chez les Voulasne, -prendre une question à coeur comme le faisait M. Chauffin pour -les couplets de music-hall. Et les Voulasne, l'un comme l'autre, -buvaient ses paroles; et mon mari ne sourcillait pas. Enfin il -n'y avait pas jusqu'à cette atmosphère luxueuse des fauteuils -et des loges, jusqu'à certaines chansons à allure justicière -ou vengeresse, et jusqu'à des sortes d'hymnes patriotiques -vociférés sur un mode auguste, singeant la cantate officielle et -touchant les plus hauts gradins des sentiments sacrés, qui ne -contribuassent à donner une apparence de cérémonial à tout ce qui -s'accomplissait dans cette réunion, qui ne confirmât l'attitude de -M. Chauffin, la foi des deux Voulasne, et qui ne signalât à mes -yeux naïfs le caractère de divertissement national qu'accordait -tout ce monde-là aux moindres pitreries exécutées dans un cadre à -la mode. - -C'était peut-être très bien, ce qu'on nous donnait à ce concert! -C'était très probablement dit et chanté par des artistes -excellents et dont le mérite n'échappait qu'à moi, nouvelle venue, -imbue de préjugés; je ne voudrais pas insinuer le contraire; mais -je déclare ce qui m'a frappée, moi qui tombais de la lune, et ce -dont je ne pouvais absolument pas m'empêcher d'être incommodée, -ou tout au moins étrangement stupéfaite, à savoir l'état d'esprit -où devaient s'enliser tant de gens et de si divers, pour prendre -plaisir à mêler, fût-ce avec tout l'art possible, quelques-uns -des sentiments les plus élevés à une sélection de motifs pris -exclusivement parmi ceux qui nous ravalent au plus bas degré de -l'échelle des êtres. Tant pis si j'emploie de grands mots! mais -vingt ans après cette singulière expérience, je me soulage de mon -dégoût inexprimé sur l'heure. - -Dans la bousculade de la sortie, j'entendis qu'Henriette disait à -mon mari: - ---Mes compliments! elle n'a pas bronché. - -Et, en effet, je ne bronchai jamais. Et l'on me tint pour -quelqu'un le jour où j'eus accompli, sans broncher, la «tournée» -des cafés-concerts, cabarets, tavernes et «bouis-bouis», etc., -dont la connaissance me mettait en état, selon l'expression de -ma cousine Voulasne, «de pouvoir causer avec n'importe qui». -J'acceptai cette épreuve un peu comme une brimade, mais autour de -moi on la traitait comme une initiation, faute de quoi il semblait -que je n'eusse pas été tout à fait femme. - - - - -IV - - -J'appris ainsi à connaître le milieu ou j'étais appelée à vivre, -et à ne pas trouver trop mauvais que mon mari boxât sur la petite -scène des Voulasne avec un kanguroo. Comparée à ce que j'avais -vu durant six semaines, cette séance chez les Voulasne me parut -innocente. Ma cousine Henriette s'y montra bien en élève docile -et béatement admirative de la grosse Dédé; mon cousin Gustave et -M. Chauffin y incarnèrent bien les types de quelques-uns des plus -«pâles voyous» que nous eussions applaudis dans les «boîtes» les -plus hardies de la Butte; mais M. Chauffin avait rimé des couplets -totalement dépouillés de ce qui faisait ailleurs leur piquant, -et édulcorés au goût d'un salon où il se trouvait des jeunes -filles. C'était la transcription de l'ineptie énorme et de la -révoltante trivialité en petits bouts-rimés inoffensifs et de bon -ton: sinistre farce dont il fallait être, comme moi, une étrangère -encore, pour saisir le burlesque et la misère, car, à mon tour, je -ne vis personne «broncher». - -On surélevait, en ces occasions, chez les Voulasne, le sol -du petit salon qui formait ainsi la scène. C'était une scène -minuscule et d'accès peu commode, mais qui rappelait d'autant -mieux la plupart des théâtres à côté qu'il s'agissait précisément -de singer. On se pressait, se tassait dans le salon, dans la salle -à manger, et jusque dans la salle de billard, d'où l'on ne voyait -rien. - -Je me trouvai assise à côté d'un monsieur d'un certain âge, -fort distingué, à qui un voisin d'arrière souffla mon nom; le -monsieur se présenta alors à moi, puis me présenta sa famille -groupée devant nous. C'étaient tous les Du Toit. Trois visages se -retournèrent en même temps, celui de madame Du Toit, celui de son -fils, Albéric, récemment inscrit au barreau, aimé d'Isabelle, et -celui d'un autre jeune homme, nommé M. Juillet, un neveu. Ces deux -jeunes gens se levèrent, comme mus par un ressort, et me firent -un salut, en laissant tomber leur tête en avant, avec un parfait -ensemble. Madame Du Toit fut d'une amabilité très marquée. C'était -une femme de cinquante-cinq ans environ, à cheveux blancs. Je -fus charmée de voir une femme à cheveux blancs: ne m'étais-je -pas figuré qu'à Paris toutes les vieilles dames avaient, comme -ma belle-mère, la prétention d'être éternellement jeunes! A ses -façons, à ses paroles, à son empressement, je devinai que ce qu'on -appelait «ma réputation» lui était connu et que son intime voeu -eût été de voir son fils épouser quelqu'une de mes pareilles. Ses -aménités ne laissaient pas d'être même un peu gênantes pour moi, -car en faisant allusion à différents épisodes de ma biographie -qu'elle connaissait par coeur, n'avait-elle pas l'air de reprocher -au jeune Albéric de n'avoir pas su s'éprendre d'une jeune fille -née dans le Jardin de la France, à Chinon, exactement, élevée au -Sacré-Coeur de Marmoutier, nulle part ailleurs? Je pensais que ce -garçon qui aimait Isabelle Voulasne, allait devenir pour moi un -mortel ennemi. Mais non! Albéric était bien élevé lui aussi, il -semblait acquiescer en tous points aux idées de sa maman; il me -regardait, de confiance, avec une considération excessive. - -Isabelle distribuait des programmes; et, chaque fois qu'elle -passait devant notre rangée de chaises, ses beaux yeux ennuyés -rencontraient ceux d'Albéric. Il était clair qu'elle s'acquittait -de son rôle avec une nonchalance calculée, et que si tant de fois -on lui signalait des personnes oubliées par elle, elle les avait -oubliées pour se ménager l'occasion de repasser près d'Albéric. -Il était non moins évident que, ni d'une part ni de l'autre, les -parents n'étaient favorables au mariage des deux amoureux. Moi, -qui me souvenais d'amours contrariées, je suivais avec sympathie -le manège compliqué, dissimulé, passionné des tendres regards, et -je ne pouvais m'empêcher de faire des voeux pour que ce mariage se -conclût en dépit des obstacles. - -Isabelle avait obtenu que sa soeur ne s'exhibât pas, ce soir, sur -le tréteau de music-hall, en travesti. Pipette ne cachait ni son -dépit, ni sa fureur au jeune avocat et à sa famille, le zèle -austère de son aînée n'étant pour tous qu'un hommage aux moeurs -«antiques», disait-on, des Du Toit. Antiques ou non, ma conviction -était que les moeurs des Du Toit épargnaient, cette fois du moins, -à la jeune Voulasne un divertissement qui lui eût été très -défavorable. - -Je fus humiliée d'être au milieu des Du Toit lorsqu'on applaudit -l'assaut entre le kanguroo et M. Trois Astérisques. Il me semblait -que ces Du Toit participaient à ma répugnance pour de telles -plaisanteries, et tout mon orgueil de famille se hérissait... Je -me souvenais d'avoir entendu, quand j'étais petite, une grande -salle comble applaudir mon père; c'était lorsqu'il venait de -faire un discours sur les sombres devoirs qui incombaient à la -jeunesse, après la guerre, et deux hommes le soulevaient pour le -mettre debout, parce que sa jambe fracassée par une balle était -encore dans un appareil... Mon Dieu! on ne peut pas exiger que -l'on n'applaudisse que les invalides glorieux ou les orateurs; -mais ce rapprochement, entre les deux hommes qui me tenaient de -plus près, mon mari et mon père, s'imposait par hasard à moi, -malencontreusement... - -On m'accabla de compliments sous le prétexte que mon mari avait -eu «le plus joli succès». Personne n'était moins fier que moi -du succès remporté par mon mari, et rien ne pouvait m'être plus -désagréable, pour une première fois que je me trouvais à Paris -dans une réunion assez nombreuse, que d'être remarquée à un pareil -titre. J'aurais voulu me cacher sous terre, je me sentais pâlir -et verdir de dépit. Pour comble de disgrâce, d'autres personnes -m'entendant complimenter s'écrièrent alentour: «Comment! cette -charmante jeune femme est madame Achille Serpe!...» et demandèrent -à m'être présentées et me félicitèrent de plus belle. J'étais -cousine des Voulasne, on ne me le laissait point oublier; de plus, -mon mari avait un pied sur leur scène, et l'on me faisait sentir -toute la responsabilité que j'endossais du présent spectacle. - ---Et vous, madame, comment se fait-il que vous n'ayez pas -accepté un rôle?... Ah! je parie que c'est la timidité qui vous -retient!... Cela vous passera au bout de quelques mois de Paris... -D'ailleurs, vous êtes excellente musicienne, m'a-t-on dit: par là, -on peut toujours se rendre utile... - ---Mais, objecta M. Juillet, le neveu des Du Toit, qui n'avait -point parlé jusqu'ici, on peut avoir le talent de Rubinstein -et manquer de ce qu'il faut pour accompagner: «Moi j'cass' des -noisettes!...» - -Ah! ah! il avait la dent un peu dure, ce M. Juillet; mais si son -observation était d'une malignité sournoise envers la maison, -elle témoignait une fine intuition de mes sentiments, et j'en fus -frappée. - -J'aurais bien voulu répondre quelque chose qui montrât à ce jeune -homme que j'avais compris, que je lui savais gré de me deviner -un peu; mais ce que je cherchais, je le trouvai un quart d'heure -après. En attendant, je me contentai de rougir comme une sotte. - -Aussitôt, mécontente de moi, voilà que je me retourne tout entière -contre moi-même, et que je me reproche de manquer de complaisance -pour les plaisirs de la maison Voulasne, et de n'être, moi, -qu'une orgueilleuse gonflée de prétention. Que je me sentais mal -à l'aise! Le spectacle auquel je venais d'assister m'attristait -malgré moi, et parce que toute l'âme que l'on m'avait faite se -révoltait contre de si piètres distractions; mais dédaigner ces -puérilités, mépriser ce qui faisait l'agrément de bonnes gens -sans malice, n'était-ce pas manquer de charité, de goût même, et -peut-être d'intelligence? - -Mon mari, ayant ôté son faux nez et quitté les coulisses, vint me -rejoindre au moment où je subissais cette crise au milieu d'un -cercle d'adulateurs. Les exclamations éclatèrent de nouveau et -les félicitations recommencèrent. - -Je croyais qu'il allait en rire et se moquer tout le premier du -rôle qu'il avait joué, mais il recevait les compliments avec -son sérieux ordinaire, et il se rengorgeait! Il ne douta pas -un instant que, si j'avais eu,--et de concert avec lui,--des -appréhensions touchant cette soirée, elles ne fussent évanouies, -dissipées comme les siennes, par la magie d'un seul mot prononcé, -mais du mot fatidique à Paris: le succès. - -Je dus faire porter mes compliments, moi aussi, aux cousins -Voulasne qui étouffaient sous une masse humaine claquant des -mains, hurlant comme un peuple en délire. Ils partageaient le -succès, mais le gros succès, eux, avec deux jeunes femmes, madame -Kulm et madame de Lestaffet, que le coiffeur de l'Opéra,--s'il -vous plaît!--avait grimées, mais à les égaler aux originaux, l'une -en Grille-d'Égout et l'autre en La Goulue,--deux «chahuteuses» -alors célèbres sur la Butte,--et qui avaient pris part, en face -de M. Chauffin en «Valentin-le-Désossé», à un quadrille dit -excentrique, digne, en vérité, de ceux que nous n'avions pas -manqué d'aller voir, le mois précédent, à l'Élysée-Montmartre et -même au Moulin de la Galette. - -Il y avait peut-être une certaine rivalité entre madame de -Lestaffet et madame Kulm, parce qu'on prétendait que La Goulue -était plus jolie que Grille-d'Égout, mais cette vétille mise -à part, je n'ai jamais vu, non, de ma vie je n'ai vu des êtres -humains aussi parfaitement heureux, des gens donnant mieux -l'apparence d'avoir accompli ce pourquoi ils étaient créés et mis -au monde, et plus satisfaits et plus fiers de leur acte, plus -dépourvus d'arrière-pensées, plus incapables de soupçonner qu'il -pût y avoir action supérieure à la leur, que mesdames Kulm et -de Lestaffet pour avoir dansé le quadrille propre aux filles de -Montmartre, et que mes cousins Voulasne et leur ami Chauffin, pour -s'être crus un instant confondus avec la grosse Dédé, le kanguroo -boxeur ou Valentin-le-Désossé... - -Le monde, évidemment, était nouveau pour moi, et l'on jugera ma -stupeur bien naïve, mais rien, jusqu'à présent, ne m'avait paru -extraordinaire; or, cela me parut extraordinaire. Je n'avais -jamais assisté, en province, qu'à des réunions ayant pour but, -soit de faire entendre de la musique, soit de favoriser des -mariages: je n'avais jamais vu de grandes personnes s'amuser. - -Tout l'épanouissement de ma cousine Henriette, on le put -mesurer en le voyant s'affaisser comme un ballon crevé, une -fleur ébouillantée, lorsque la famille Du Toit vint faire -ses politesses. Henriette n'aimait pas les Du Toit qui lui -représentaient des empêcheurs de danser en rond, mais aujourd'hui -elle ne leur pardonnait pas d'avoir empêché Pipette de figurer sur -le tréteau. Comment les Voulasne avaient-ils laissé se développer -chez leur fille un amour qui menaçait de les river à jamais aux Du -Toit? Mais, parce que les Voulasne, innocents comme des enfants, -dans leurs plaisirs, «ne voyaient jamais de mal nulle part». Que -de fois, depuis lors, ai-je entendu à propos des Voulasne répéter -cette expression: «Ils ne voient jamais de mal nulle part!» Ils -prenaient leurs ébats, toléraient que chacun prît les siens, -sans en venir à croire que prendre ses ébats pût entraîner des -conséquences sérieuses. Mais le sérieux naît sous les pas les plus -légers, et la fille aînée des Voulasne était touchée par un amour -avec lequel on ne badine point. - -Isabelle aimait Albéric Du Toit; et depuis qu'elle avait pris -en dédain les divertissements de la maison, elle manifestait -une antipathie toute neuve pour M. Chauffin, l'organisateur des -plaisirs, qui l'avait amusée jusqu'alors; elle affectait une tenue -réservée, de graves pensers, un penchant pour «la grande musique», -un vif mépris pour toute scène qui n'était point celle de la -Comédie-Française. Elle s'assimilait par amour tout ce qu'elle -connaissait des Du Toit, moins leur savoir-vivre, leur discrétion: -et elle les compromettait et les rendait haïssables en agitant le -drapeau de leurs opinions, qu'ils ne déployaient point eux-mêmes, -et en dessinant la caricature de ce qu'ils auraient pu être s'ils -n'avaient été, en réalité, de charmantes gens sans prétention, -sans exigences, mais d'une vie opposée bout pour bout à celle que -menaient les Voulasne. - -Vu mon mariage tout récent, je ne devais point être séparée de mon -mari au souper; mais, comme on se plaçait librement, nous fûmes -environnés par les Du Toit, qui décidément s'intéressaient à moi. -Ah!... ma réputation! - -M. Juillet avait offert le bras à Isabelle, mais le cher Albéric -n'était pas loin. La jolie amoureuse, de qui je n'avais vu -jusqu'ici que la moue, se montra pour moi pleine de prévenances. -Je goûtai beaucoup la conversation de M. Du Toit, où il y avait de -la solidité, de l'expérience, une disposition à s'élever au-dessus -des menus faits qu'on raconte. De toutes les personnes que j'avais -vues jusqu'ici à Paris, c'était lui qui me rappelait le plus -mon grand-père, quand il avait à qui parler. M. Juillet, plus -concentré, était un jeune agrégé qui sortait de l'École normale; -il y avait de l'amertume en lui et je ne sais quel sombre feu; -était-il rongé d'une inquiétude mortelle? relevait-il de quelque -blessure? on se le fût demandé; avec cela une certaine finesse -rieuse allant jusqu'à la folâtrerie tout à coup, pour s'enfoncer, -l'instant d'après, et plus volontiers, dans les profondeurs. On -lui prêtait de l'ironie, ce qui lui faisait beaucoup de tort. Il -avait parfois des mots cinglants, c'est certain; mais il en avait -aussi d'autres qui le rendaient agréable. - -Le souper fut pour moi la meilleure partie de la soirée, et il eut -été presque un plaisir, si je n'eusse senti que mon mari était -sur les épines parce que nous étions là groupés avec les Du Toit -qui, dans la maison, se trouvaient momentanément en disgrâce. -Aussi s'efforçait-il, autant que possible, de lancer quelques -mots par-dessus la tête des Du Toit, afin de prouver qu'il ne -s'enfermait point dans leur compagnie, des mots que l'on pût même -interpréter comme une demande de secours; et on lui en envoyait -en retour qui produisaient un effet baroque par leur réalisme -concret au milieu des propos déliés, érudits, moraux ou spirituels -de M. Du Toit ou de M. Juillet. Je me souviens par exemple que la -conversation, autour de nous, roulant sur ce sujet: «Quel est le -plus précieux des biens?» et quelqu'un ayant dit: «L'espérance», -M. Juillet nous citait le texte d'une bien belle inscription -latine, recueillie par lui sur une dalle d'église: «_Hic, in -diem resurrectionis reservantur animae_...» c'est-à-dire: «Ici -sont _réservées_, pour le jour de la résurrection, les âmes d'un -tel... etc.» et il nous faisait frissonner en nous soulignant -la grandeur de cette expression qui tue l'horreur de la mort en -nous imprégnant de la certitude d'un jour à venir, lorsqu'un mot, -qui mettait en liesse la table voisine, dévasta comme une trombe -la sereine image qui nous charmait. Il s'agissait d'un trou au -maillot de madame de Lestaffet; il y avait eu, paraît-il, un trou -au maillot de madame de Lestaffet; quelques témoins le décelaient; -madame de Lestaffet l'avouait; et M. Chauffin improvisait déjà un -couplet pour la revue prochaine, sur le trou au maillot de madame -de Lestaffet. Cela ne prouve ni qu'il fût mauvais de s'égayer du -trou au maillot de madame de Lestaffet, ni qu'il n'y ait place -légitime pour des plaisirs différents de celui qu'on éprouve à -déchiffrer de belles épitaphes! Mais ce choc demeura pour moi -inoubliable parce que, m'étant tournée vers mon mari pour lui -dire: «Est-ce beau, ces âmes qui ne sont point considérées comme -mortes, mais comme mises de côté, provisoirement, dans l'attente -d'un grand jour!... Et quel langage!...» Je vis que si mon mari -jugeait le «trou au maillot» d'un goût médiocre, il n'avait -pourtant aucunement compris la sublimité du langage chrétien... - -Toute troublée encore de ce petit incident, je me tenais tapie, -silencieuse, un peu fatiguée, dans le coin du fiacre qui nous -ramenait rue de Courcelles. Mon mari me dit: - ---Eh bien! c'était, ma foi, très réussi... - ---Certainement. - ---Vous êtes-vous amusée, au moins? - ---Les Du Toit ne m'ont pas déplu... - ---Ah!... les Du Toit, dit-il. - -Puis il réfléchit un moment pour ajouter: - ---Ils sont un peu ternes... - ---Je ne trouve pas. Ce sont des gens qui savent beaucoup de -choses, qui pensent à quelque chose; ils ont des idées, des -sentiments... - ---Ce sont de belles âmes! dit mon mari. - -Je fus bien choquée; mon coeur palpitait; une force vive en moi se -révoltait. Je demandai avec un certain effarement: - ---Il est donc ridicule d'avoir une belle âme? - -Il me dit, avec hésitation, parce qu'il était toujours très -embarrassé pour exprimer des sujets d'ordre moral: - ---C'est une question de milieu... Chez les Voulasne... - ---Eh bien! fis-je un peu vivement, chez les Voulasne, est-ce que -vous croyez que moi-même j'aie l'âme de madame de Lestaffet, -ou de madame Kulm, ou de monsieur Chauffin?... est-ce que vous -seriez satisfait que l'on fît des couplets sur le maillot de votre -femme?... sur son maillot crevé?... - ---J'en mourrais de honte! dit-il, ah! pour cela non, cela n'est -pas dans mon caractère!... - -Je voyais qu'il était sincère et que cette idée le faisait bondir. -C'était une de celles auxquelles il devait toujours être le plus -sensible: il n'eût jamais supporté que la tenue de sa femme fût -prise en défaut. - ---Madame Kulm, repris-je, madame de Lestaffet, voilà donc le genre -de femmes qui s'harmonise au milieu Voulasne?... - -Il était très ennuyé de l'effort que je lui demandais pour -raisonner là-dessus. Il n'était pas accoutumé à cela; il n'y avait -jamais songé. Il me dit simplement: - ---La plupart des hommes que vous avez vus là, ce sont des hommes -qui ont travaillé tout le jour: ils demandent à se distraire... - -A mon tour de ne savoir que dire. Mais je pensais à mon père, -autrefois, qui avait aussi travaillé tout le jour, préparé -ou prononcé de grandes plaidoiries, présidé des conseils -d'administration, ou composé tout un journal, et qui, le soir, ne -songeait à se distraire que par de si belles causeries avec son -beau-père, grand travailleur lui-même, ou avec ces messieurs de -la ville, dont la distraction, à eux, était de l'entendre parler -ou lire, et lire uniquement les plus beaux livres. Ah! il ne -s'agissait pas de gaudrioles avec lui, et pourtant il savait rire -et savait faire rire!... Enfin, je pensais à ce M. Du Toit qui -devait avoir de même beaucoup à travailler, et à ce M. Juillet, -agrégé, et qui venait de passer sa thèse de doctorat... Je les -citai à mon mari comme exemples de gens très occupés, et qui -devaient certainement exiger un choix dans leurs distractions. - ---Monsieur Du Toit, passe encore!... Quant au neveu, pédanterie à -part, il est pareil à beaucoup, je suppose... - -Cela me fit mal, d'entendre parler ainsi d'un homme dont la -qualité d'esprit m'avait tenue durant une heure en haleine. Je -l'avais vu cultivé et grave, ce M. Juillet, sans le trouver -pédant; et je l'avais entendu rire et presque gaminer avec -Pipette, par exemple. J'eus le très grand tort de dire: - ---Enfin, vos Voulasne, ils sont très gentils, oui, mais voilà -presque deux mois que nous les fréquentons, et deux ou trois fois -par semaine, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai pas entendu encore, ni -d'eux ni de leur entourage, un seul mot qui les place au-dessus... -mettons: de votre homme de peine, qui fréquente lui aussi, le -dimanche, les cafés-concerts, les mêmes ou peu s'en faut, et -chantonne pour ma femme de chambre, en frottant le parquet, les -mêmes insanités dont vos cousins et leurs amis se délectent!... - -Nous atteignions la maison; mon mari descendit de voiture, -m'aida à mettre pied à terre et ne m'adressa pas la parole dans -l'escalier. Une fois dans l'appartement, et le verrou tiré, il me -dit: - ---Madeleine, je serais désolé que vous vous abandonniez à un -sentiment d'aigreur contre un genre de vie qui vous déconcerte, je -n'en suis pas trop étonné; mais tout doit vous déconcerter un peu, -parce que vous arrivez de Chinon, ne l'oublions pas. Patientez, -que diable!... - -Ma grand'mère m'avait fait jurer solennellement de ne jamais -laisser la moindre difficulté entre mon futur mari et moi se -traduire par des paroles. Elle m'avait dit: «Des sujets de -mécontentement, mon enfant, il en naît, c'est inévitable, et dans -les ménages les plus unis; mais évite à tout prix qu'ils soient -confirmés par des paroles: tant que rien n'a été dit, tout peut -être oublié; mais les mots prononcés, ce sont des marques au fer -rouge.» - -Peut-être en avais-je trop dit déjà! car les paroles que mon -mari répondait à ma plainte faisaient l'effet, sur mon épiderme, -d'un fer déjà bien chaud!... C'était une leçon adressée à mon -inexpérience, un avertissement pour l'avenir, et, sur un ton -volontairement modéré, une sommation de ne franchir sous aucun -prétexte certaine borne. La maison des Voulasne, c'était notre -fonds. - -Ah! si je n'avais pas été dressée, comme je l'ai été, par ma -famille et mon couvent, ma vie conjugale était de ce jour-là -flambée! On me dira, et il n'a pas manqué de gens pour me dire: -«Mais si vous n'aviez pas subi l'éducation qui fut la vôtre, -peut-être vous fussiez-vous beaucoup plu chez les Voulasne?...» -Ah! bien, alors je ne regrette pas mon éducation et ses -conséquences. - - - - -V - - -Le dimanche, mon mari, pour m'être agréable, m'accompagnait à la -messe de la petite église Saint-François-de-Sales, à quatre pas -de chez nous: on n'avait pour ainsi dire qu'à traverser le Parc -Monceau. J'avais gardé du couvent un goût particulier pour la -messe matinale: elle ne ressemble pas aux autres; elle est plus -intime et plus simple; beaucoup de femmes y communient; enfin, -j'ai toujours eu l'impression qu'on s'y retrouve plus sûrement -entre vrais chrétiens. Mais mon mari avait eu, lui, de tout temps, -l'habitude de faire la grasse matinée le dimanche. Je m'aperçus -promptement qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pouvoir demeurer -au lit, à sa guise, au moins un jour par semaine, et je n'eus pas -le courage de lui imposer ce sacrifice plus longtemps. Ce n'était -que prévenir un retour à ses vieilles coutumes, qui se serait -effectué sans que j'y misse la main, mais en proposant moi-même -à mon mari de nous contenter de la messe de midi, je m'épargnai -la disgrâce d'être abandonnée, toute seule, un prochain dimanche, -à celle du matin. Nous prîmes donc l'habitude de n'aller qu'à -la messe de midi, c'est-à-dire à une réunion de gens distraits, -pressés de déjeuner, ou de courir aux matinées, et qui semblent -faire au bon Dieu une suprême concession: on sent que de tous -leurs devoirs religieux, ce bout de messe-là est le dernier. Je me -moquais de ces catholiques négligents, dans les débuts; peu à peu, -comme les autres, je m'accommodai très bien de cette formalité -réduite pendant laquelle ma pensée n'avait ni le loisir ni même -le désir de descendre jusqu'à cet arrière-fonds de nous-mêmes où -le sens religieux se retrouve. Ma piété, naturellement, diminua. -Quelquefois, pendant cette messe de midi, mes souvenirs d'enfance, -de pension, de jeune fille affluaient, et liés tout à coup au -présent, me donnaient de la vie une image si incohérente que j'en -étais étourdie: une si grande part faite à Dieu au commencement -de la vie, une si misérable portion dès que la vie semble avoir -adopté son sens définitif!... - -Il m'arriva, avec ce régime de la messe de midi, où le prêtre ne -nous dit pas un mot, d'oublier les Quatre-Temps, les Vigiles; de -grandes fêtes se présentaient, nous surprenaient, sans qu'on leur -fît plus d'honneur qu'à un dimanche. Un jour, en m'apercevant d'un -pareil oubli, je dis à mon mari: - ---Eh bien! vous qui vous félicitiez d'avoir épousé une femme -dévote!... - -Ah! mais, c'est qu'il ne trouva pas du tout cela drôle! Oui, -certes, il avait entendu épouser une femme dévote! Sans doute, -il ne fallait pas que cette dévotion l'incommodât ni se fît -remarquer; mais bien plus encore il redoutait qu'elle diminuât -jusqu'à menacer de s'éteindre. Ce qu'il fallait, c'était que ma -religion me permît de figurer au dehors comme les femmes qui n'ont -point de religion, mais qu'au dedans elle conservât toute sa -chaleur avec ses avantages. Pour Noël, il me fit cadeau de quatre -jolis volumes admirablement reliés en maroquin; c'étaient les -_Sermons choisis_ de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, et -les petits traités de morale de Nicole. - -Il fut le premier à m'engager à revoir une ancienne compagne de -couvent que j'avais rencontrée dès mon arrivée à Paris, chez une -couturière de la rue Tronchet. Elle s'appelait autrefois Charlotte -Le Rouleau, et elle avait épousé un M. de Clamarion. Elle habitait -rue Monsieur, sur la rive gauche, comme les Du Toit. - -Lorsque, entre autres confidences de jeunes femmes, je racontai -à madame de Clamarion la vie que j'avais menée depuis mon -mariage, en compagnie de mes cousins Voulasne, elle en fut -épouvantée; elle me tint pour tombée vivante dans l'Enfer; elle -ne connaissait, quant à elle, rien de pareil. Moi qui avais cru, -naïvement, que l'on menait toutes les jeunes mariées dans les -cabarets montmartrois!... Son mari, grâce à Dieu, disait-elle, lui -avait épargné les mauvaises connaissances; elle fréquentait un -monde «exquis», affirma-t-elle, confiné dans le vieux faubourg et -qui entretenait peu de communication avec «la population interlope -de l'autre rive». Je me sentais toute honteuse d'habiter près -du Parc Monceau. La description que Charlotte me faisait de son -monde, si calme, si hostile à l'esbrouffe américaine qui déjà -nous envahissait, si conservateur des bonnes manières françaises, -m'attendrissait. Je lui demandai ce que faisait son mari. Elle eut -presque l'air froissé: «Oh! mais, rien!» dit-elle. Il chassait une -partie de l'année; il tirait aux pigeons; il avait son cercle. La -fortune, selon toute apparence, devait être des plus ordinaires, -mais on espérait en l'héritage d'une certaine tante; et les -parents Le Rouleau, je le savais, étaient riches. - -Charlotte était désolée de ne point me faire embrasser son bébé, -que l'on promenait aux Tuileries. Elle me montra des quantités de -photographies d'un marmot joufflu, à six mois, à un an, à dix-huit -mois; puis celle du papa, un blondin frisé, de figure quelconque, -en brigadier au 2e cuirassiers, puis épaulant à Monte-Carlo, puis -à cheval dans une allée du Bois. - ---Je suis bien contente, ma petite Charlotte, de vous trouver -heureuse! - -Tout à coup, Charlotte me passe un bras autour du cou, m'embrasse -et se met à pleurer: - ---Ma pauvre Madeleine! me dit-elle, mon mari ne m'aime pas!... - ---Comment! est-ce possible?... après trois ans de mariage à -peine!... - ---Oh! oh! dit-elle, les années n'y font rien, allez... Il a une -maîtresse... Oh!... il l'avait déjà avant la naissance de mon -petit... Vous voyez!... - -A mon tour d'être abasourdie et de m'indigner: - ---Il y a à Paris de ces créatures!... - -Je m'étais fait, depuis que je courais les petits théâtres, une -idée à moi des femmes qui me semblaient destinées à détourner nos -maris. - ---Oh! m'interrompit Charlotte, ce n'est pas ce que vous croyez, -c'est la comtesse de P..., une femme du meilleur monde, âgée -quarante-cinq ans, maigre et laide, une amie intime de ma -belle-mère, presque de son temps, d'ailleurs, et que je suis -obligée de recevoir ici!... - ---Est-il possible? - ---Oui, dit-elle simplement, d'un certain ton d'aînée qui -signifiait, je crois: «Vous verrez que c'est possible!»... - -Mon instinct se révoltait; sans prononcer une parole, j'eus un -mouvement que Charlotte devina, parce que nous avions longtemps -vécu ensemble, et qui voulait dire: «Mais il n'y a donc pas moyen -de se révolter contre cette situation?» - -Elle me dit: - ---Mes larmoiements, mes récriminations, si vous saviez comme ces -hommes-là ont une façon de vous en faire comprendre le ridicule... -et la vanité! Quand cela m'a soulevé le coeur par trop fort d'être -contrainte à voir ici cette pimbêche, j'ai cru pouvoir m'en ouvrir -à ma belle-mère; mais ma belle-mère m'a fait signe de ne pas -continuer et elle m'a dit en propres termes: «Dans notre famille, -ma chère enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et -d'élever nos enfants de notre mieux...» L'usage... Ce mot-là vous -rabat le caquet, je vous prie de le croire, quand on n'est, comme -moi, qu'une petite bourgeoise... - -Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous étions sur le -même banc, au Sacré-Coeur, ignorantes et prêtes à tout. Mais elle -avait un demi-million de dot, et moi rien; et voilà les destins -différents qui s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres! -Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement tous ses -voeux: joli garçon, beau nom, noble faubourg! Et la voilà qui, pour -les quinze ou vingt mille francs de rentes qu'elle apporte à une -famille appauvrie, a acquis tout juste le droit de servir chez -une madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me trouvai pas, par -comparaison, si à plaindre. - -Je fis à mon mari le récit de ma visite. Il montra beaucoup -d'intérêt pour le cas de mon amie, et il dit: - ---Voilà des femmes admirables! - -J'espérais revoir Charlotte qui avait paru trouver un soulagement -à se confier à moi. Elle vint, longtemps après ma visite, déposer -une carte chez mon concierge, et quand j'essayai par deux fois de -la revoir chez elle, il me fut répondu qu'elle était sortie. Nous -n'étions pas du même monde. Ceci était si vrai que, de moi-même, -sans songer à Charlotte, je quittai, peu après, sa couturière. -J'ai rencontré madame de Clamarion, des années plus tard, à une -vente de charité. Elle me parla très gentiment. Je la complimentai -parce que je voyais souvent son nom, dans les journaux, à la -tête d'une quantité d'oeuvres où elle payait, c'était probable, -plus de sa personne que de sa bourse. Elle me parut, en effet, -complètement absorbée par cette besogne et par son fils unique; -elle était mise sans aucune recherche, comme une femme qui a -oublié son sexe. C'était une résignée et elle semblait avoir -trouvé la paix, même un bonheur. - -Je me doutais bien que mon mari souhaitait me voir fréquenter -quelques-unes de ces femmes jugées par lui «admirables». Il le -souhaitait parce qu'il comprenait que je trouverais peut-être -près d'elles l'agrément qui me manquait ailleurs, et il le -souhaitait parce qu'il tenait avant toute chose à ce que je -ne m'écarte point du type de femme qu'il avait voulu en moi. -C'étaient des femmes qui ne l'amusaient pas, mais qu'il jugeait -indispensables à la maison. Malheureusement, il en connaissait -peu. Madame de Clamarion, c'en était une qui nous échappait. Je -pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient fait les avances -les plus caractérisées; mais il y avait interdit sur les Du Toit, -au moins aussi longtemps que leur conflit avec les Voulasne -n'aurait pas reçu de solution. - - - - -VI - - ---Mais, dis-je un jour, en souriant, à mon mari, je m'aperçois que -vous n'avez que de mauvaises fréquentations!... - -Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde inavouable, -mais que, étant célibataire, il n'avait pas songé à se ménager les -gens qu'on aime, une fois marié, à réunir à sa table. Et c'est un -choix qu'il n'est pas si aisé d'improviser. - -Voyait-il l'entourage de sa mère et de sa soeur? Et quel était, -d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le faire parler -là-dessus; ce voile tendu sur son passé ne me fut découvert -que par lambeaux qui tombèrent d'année en année. Les amis des -Voulasne, voilà quels étaient ses amis. Eh bien! les allait-il -renier, ou se disposait-il à me les faire adopter? Le loisir nous -manquait déjà pour méditer ou discuter ensemble cette question, -car, sans plus tarder, les amis des Voulasne nous priaient à dîner. - -La plupart de ces messieurs étaient des industriels, des -fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier, quelques gens -de bourse, un commissaire-priseur, et parmi les intimes des -Voulasne, des oisifs tout simplement. Leur éducation, en général, -avait été rudimentaire; ils étaient à peu près illettrés, informés -tout au plus des livres qui faisaient scandale, et n'ayant lu, -d'un bout à l'autre, que les gauloiseries d'Armand Silvestre. -Mais, comme tout Paris, ils connaissaient le théâtre. Ils me -faisaient, à moi, l'effet d'êtres mal équarris, mais ils étaient -pleins d'une grosse vie, d'un fort appétit, et leur audace était -sans bornes. Leurs femmes étaient ou élégantes, et alors tout -toilettes, ou franchement sacrifiées, réduites à néant, telle la -pauvre madame Grajat, pour qui j'éprouvais une pitié profonde -à cause de la vie désordonnée de son mari et de la misérable -mine qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers, -les courses, les coulisses, et toutes les sortes d'histoires -amoureuses. - -Grajat avait été un des témoins de mon mari lors du mariage; il -était un de ses plus vieux amis, son «grand confrère». Grajat -était un homme d'une cinquantaine d'années, mais d'aspect encore -jeune, très robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris -épais et drus comme un poil de brosse, des yeux d'un bleu céleste, -angéliques, inquiétants, l'encolure d'un taureau, des mains de -terrassier. Officier de la Légion d'honneur, inspecteur des -travaux de la Ville, une fortune faite, il avait de l'argent dans -cinq ou six théâtres, et une liaison affichée avec une artiste du -Palais-Royal. Il était un adjudicataire important des travaux de -l'Exposition universelle qui se préparait, et il avait procuré -à mon mari quelques reconstitutions historiques, qui devaient, -affirmait Grajat, surtout en ma présence, lui rapporter sinon de -gros bénéfices,--car je ne sais quelle combinaison lui barrait le -Pactole,--du moins beaucoup d'honneur, et la croix. - -Il venait dîner à la maison une fois par semaine. Mon mari -invitait avec Grajat quelques-uns de ses anciens camarades. -Nous ne pouvions guère être plus de quatre ou cinq à table, car -notre salle à manger était celle d'un ménage de poupée, et je -n'avais, pour servir, qu'une petite femme de chambre, à la grande -humiliation du maître de maison qui, plus que la croix, peut-être, -ambitionnait les moyens d'avoir un domestique en livrée. - -Entre ces messieurs, il n'était question, dans ce temps-là, -quand ce n'était pas du général Boulanger, que de l'Exposition -universelle. Il était question de l'Exposition universelle, non -pas à un point de vue général, au point de vue du pays, par -exemple, ou des sciences, ou des arts, ni même de l'architecture, -mais au point de vue des affaires personnelles de tel et tel -d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec tel ou tel autre, -et cela tout le temps du moins que la réunion était dominée par la -personne considérable de Grajat. Il est vrai que si la personne -considérable de Grajat n'était plus là, elle laissait une trace -indélébile sur laquelle tous marchaient à la queue-leu-leu, -suivant comme une piste la direction de l'aîné qui avait, en -toutes ses entreprises, réussi. - -Leur langage m'étonna longtemps par le contraste qu'il offrait -avec celui des hommes que j'avais écoutés autour de ma famille. -Ni mon grand-père ni mon père n'agissaient en vue de gagner de -l'argent; ils avaient une profession dont ils s'acquittaient -presque religieusement, en sachant se contenter de ce qu'elle -rapportait; et leur esprit était tourné de telle sorte que -l'intérêt national, général, ou l'intérêt moral, occupât en toutes -circonstances le premier plan. - -Grajat était «un entrepreneur»; son souci se bornait à exécuter -des opérations fructueuses. Toute considération d'un ordre plus -élevé eût entravé son élan. C'était un homme utile, indispensable -peut-être, et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient -autour de lui, à ma table, étaient aussi des hommes utiles, -indispensables peut-être, à sa suite, et des hommes dont il serait -un peu présomptueux à moi de dédaigner le rôle; mais aucun de ces -messieurs, autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui pût me -laisser seulement soupçonner qu'il pensait à rien hormis à ses -honoraires, à ses affaires, et, pour moi, fille et petite-fille -d'hommes voués à la vie morale, étaient et devaient demeurer, en -dépit de ces amis de mon mari, entachés d'infériorité. - -Nous retrouvions le même état d'esprit chez les Kulm, chez les -Lestaffet, chez les Baillé-Calixte, d'autres amis encore des -Voulasne, mais avec cette différence que les femmes, dans ces -maisons, tenant une grande place et prétendant à l'élégance, -chacun s'y efforçait aux belles manières, s'y parait de son mieux, -on pourrait dire: s'y endimanchait tous les jours; avec cette -différence aussi que, ces maisons étant opulentes, attiraient -une clientèle nombreuse où les débris d'une société ancienne et -plus polie se mêlaient, quêtant des emplois lucratifs, chantant, -dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu'à aimer pour -obtenir une bouchée de pain. - -Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conservé, de ce -premier chapitre, incertain, de sa biographie, un accent léger -qui charmait dans sa bouche. Elle avait une physionomie peu -expressive, mais sa grâce de bel animal était encore très -puissante sur les hommes. Madame Kulm appartenait à une honorable -famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une aventure -beaucoup trop retentissante. Elle montrait une figure chiffonnée, -un nez de trottin, des dents de souris, des yeux de gavroche -crevant de malice. Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses -audaces. Elle avait le goût vulgaire et s'en flattait. «Avec elle, -disaient ces messieurs, à la bonne heure, on est à l'aise!» - -Quant à madame Baillé-Calixte, née Calixte, elle était fille d'un -restaurateur connu. C'était une femme très instruite, la plus -intelligente et de beaucoup, dans ces réunions. Elle avait pour -son mari, et pour la situation de son mari, qu'elle confondait -avec lui, un dévouement sans limites. Toutes ses inclinations, on -le voyait,--on le voyait trop, dans ce monde-là,--étaient pour la -vie bourgeoise la plus traditionnelle et conventionnelle, mais, -une fois admis le principe qu'une femme peut servir son mari et la -situation de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement, -aucun choix dans les moyens d'atteindre cette fin. Elle adoptait -cette société non par penchant mais par vertu; elle l'adoptait -de propos délibéré, et elle en adoptait tous les rites, ayant la -terreur d'y être suspecte, d'y paraître déplacée. Son mari venait -de donner toute l'ampleur d'une industrie à la fabrication des -bicyclettes, il avait une foi d'apôtre dans le succès prochain des -moyens mécaniques de locomotion. Madame Baillé-Calixte suivait son -mari, et «travaillait» avec son mari, dans les milieux où celui-ci -trouvait des hommes, des capitaux, et tout un public neuf, pour -seconder ses entreprises. Madame Baillé-Calixte, excellente mère -de famille, qui avait été la nourrice de ses quatre enfants, -qui élevait ses filles avec un soin et des scrupules inouïs, -adoptait le ton de madame Kulm et de madame de Lestaffet, se -laissait dire des choses «colossales», et parfaitement serrer de -près par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accusât d'avoir -des moeurs rétrogrades, enfin professait avec une éloquence de -brevet supérieur ces théories anarchistes et cette philosophie de -courtisanes, qui commençaient à s'insinuer à cette époque parmi -nous. - -Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient -franchement et s'amusaient en toute innocence. Pour eux, point de -soucis d'affaires, nulle ambition, pas davantage de coquetterie, -de flirts, ni de vice non plus à satisfaire. Cousins entre eux, -ils avaient joué l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'étaient des -gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de longue date, -amassé une fortune par le vieux procédé français du bas de laine, -sans laisser soupçonner autour d'eux qu'ils pussent être autres -que de petits rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans -le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel qui ne dépassait -pas dix mille francs. Et ils fussent demeurés là, toute leur vie, -c'est probable, sans relations que quelques vieux amis de famille, -dont étaient les Du Toit, si M. Chauffin ne leur eût démontré un -beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient être logés -dans un hôtel, et dans le plus riche quartier futur de Paris, tout -en faisant une magnifique opération, le prix du terrain devant -tripler en dix ans, et l'hôtel, tout construit, à demi meublé, -étant laissé par-dessus compte. Aussitôt transplantés, installés -et guidés par Chauffin ami des plaisirs, ces bonnes gens avaient -ouvert les yeux à la vie comme des enfants à leur premier voyage. -Changé le quartier, changée l'habitation, changés les témoins -ordinaires de leur petite existence, et, surtout, décédés les -derniers parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de cinq ou -six ans pour que le ménage adoptât le train de vie qui aujourd'hui -était le sien. Tous deux, d'un naturel enjoué, heureux, un peu -puéril, avaient lâché leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met -dans une pension nouvelle, et ils appartenaient dorénavant à qui -saurait leur indiquer de nouvelles façons de se divertir. Plus que -personne, ils étaient disposés à se laisser éblouir par tout ce -qui prenait un air de fête; et, sans profession, sans soucis, ils -se croyaient, eux, perpétuellement à la fête, rien qu'à la fête, -tout entiers à la fête. Ah! que leur façon d'y prendre part et de -n'en voir, en bon public, que la face agréable et bonne, était -touchante! Je commençais à leur rendre justice. C'étaient vraiment -d'excellentes gens. - -Lors d'un certain dîner chez les Kulm, on vit pour la première -fois, je m'en souviens, une ombre ternir le front des excellents -Voulasne. Et la chose était si insolite qu'elle ne put passer -inaperçue de personne. Nous en savions la cause; d'autres la -devinèrent. Leur fille, Isabelle, contrariée dans son amour pour -Albéric Du Toit, menaçait de faire une maladie, sinon pis. Elle -refusait de boire et de manger; refusait réunions, parties de -plaisir; refusait de s'habiller; refusait même de quitter le lit; -elle faisait grève. Les parents, dénués totalement d'autorité, -n'ayant jamais accompli un acte de répression, et gâtés par la -facilité des relations de parents à enfants tant qu'il ne s'agit -entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont des -jeux, se montraient plus décontenancés que si leur fille se fût -compromise. Les bons Voulasne, qui ne croyaient certainement -appliquer aucun principe à la vie, étaient en proie à un courroux -tout pareil à celui de ma grand'mère Coëffeteau, lorsque je -m'étais avisée, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment: -ils obéissaient, comme tout le monde, à de vieilles idées, et -entre autres à celle qui veut que l'autorité s'exerce de haut en -bas. Cet ordre étant détruit, si près d'eux, ils ne comprenaient -plus rien à rien, donnaient leur langue au chat. Henriette hochait -la tête, à tout propos, comme si, des jours à venir, pas un ne -fût plus fait pour elle; Gustave, morne et boudeur, en voulait à -tous de son désagrément domestique, comme un grand gamin qu'il -était; et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'était que sa -femme avait décidé, pour éloigner Isabelle des Du Toit, de partir -pour le Midi, précipitamment, devançant la saison et le groupe -d'amis qui servaient à y tuer le temps en leur compagnie. Il y -avait, en outre, en perspective, un «dîner de têtes» chez les -Baillé-Calixte, pour le Mardi Gras. Gustave eût consenti à tout -mariage d'Isabelle qui lui eût permis, à lui, de ne pas quitter -Paris demain et de préparer sa «tête» pour le prochain carnaval. -Mais Henriette essayait de lui faire entendre que ce n'était pas -un gai dîner qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais -dix, mais vingt dîners, car ils étaient gens à vous accommoder -subrepticement à l'eau bénite, témoin Isabelle, en quelques mois -rendue par eux, même à distance, méconnaissable... - -J'étais, quant à moi, fort embarrassée, parce qu'Henriette non -seulement m'autorisait à lui parler de son ennui, mais me comblait -de ses confidences. Ce mariage n'était pas, évidemment, de ceux -qu'on juge tout indiqués, étant donnée la dissemblance des -moeurs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin, Isabelle -était amoureuse... Je ne pouvais me défendre d'en souhaiter la -réalisation, personnellement, puisque les Du Toit me plaisaient et -puisque j'eusse donné beaucoup pour que leur influence balançât -celle des Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et Cie. Mon mari, -lui, flattait sans vergogne les désirs de ses cousins. Madame -Baillé-Calixte trouva moyen d'être initiée aux chuchoteries. On -s'aperçut que les Kulm et les Lestaffet savaient tout. Puisqu'il -en était ainsi, pourquoi ne pas tenir franchement conciliabule? -Henriette Voulasne espérait précisément que l'opinion de ces -messieurs déciderait son mari à boucler ses malles au plus vite. - -A notre grand étonnement, Grajat, le dernier informé, au seul nom -des Du Toit, entama, d'emblée, avec la décision foudroyante qui -lui était coutumière, la louange du président, de sa femme, de son -fils, de toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui; -il se moquait de se jeter à la traverse des intentions de monsieur -ou de madame Voulasne; il avait, en cela comme en toutes choses, -son idée à lui; quelle était-elle? Nous devions le savoir un jour. -En tout cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait, à parler -des Du Toit, le feu qu'il employait à traiter une affaire. Mon -mari le tira par la manche, le pinça, l'attira à part, lui dit en -propres termes qu'il contristait gravement ses cousins. Tous les -témoins étaient incommodés de cette indécente ingérence dans une -discussion de caractère intime et provoquée par une confidence. - -Il se produisit dans les esprits un phénomène que j'ai observé -maintes fois depuis, chez ce monde qui faisait fi des délicatesses -d'épiderme: c'est qu'une opinion violente les pénétrait comme un -caillou lancé dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu -qu'elle fût un peu rude, et bien assénée, s'imposait à eux comme -à des êtres stupides. Tous ces gens avaient de la santé, de la -vigueur, un élan de vie merveilleux; ils semblaient très forts; -eh bien! leur organisme excellent était d'une insigne lâcheté. -Ils capitulaient, faute d'arguments moraux. La balourdise de -Grajat, qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se -maintenait, et sur le ton péremptoire, se gagna des approbateurs. -Ah! les grandes capacités de M. Du Toit, son crédit, son influence -au Palais, nous furent révélés ce soir-là! Pour certains de ces -messieurs, sans cesse à l'affût des puissances, les ressources -que pouvait offrir la parenté du président Du Toit étaient d'un -effet sûr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement, auraient -pu se moquer, insouciants, sans besoins, sans affaires, et -qui, d'ailleurs, depuis toujours avaient eu à eux les Du Toit. -Eh bien! les Voulasne subirent le mouvement que suscitait la -volonté brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en -était abasourdie tout d'abord; puis, en très peu de temps, si -pauvre était sa résistance, qu'on la vit rougissante, humiliée, -presque honteuse... Alors, vraiment! tout le monde était d'avis -qu'Isabelle fût unie aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari -comme elle, nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle -et son mari regardèrent de même leur ami Chauffin. - -Tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie aux Du Toit. - -Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de nos bons -cousins. Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer à mon mari, -aussitôt dans la voiture qui nous ramenait à la maison. Il -fut très étonné. Rire des Voulasne, fût-ce sans malice, mon -mari y était d'autant moins disposé qu'il obéissait comme eux -à la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parlé, en -particulier, vers la fin de la soirée. Que lui avait-il pu dire, -pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit fût -devenu chez nous comme un commandement de Dieu? - ---Grajat?... dis-je à mon mari, Grajat a tout simplement voulu -m'être agréable, à moi personnellement, car il savait ma sympathie -pour les Du Toit... - -Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux galanteries -dont Grajat, en effet, me comblait depuis le jour de mon mariage, -mais me comblait avec une liberté, une outrance, qui les rendait -bénignes, insignifiantes. - -J'aurais voulu qu'on m'accordât que j'avais bien jugé, du premier -coup, les Du Toit, puisque, après moi, un homme comme Grajat les -déclarait si précieux à posséder parmi ses proches. Ah! bien, -ouiche! les raisons qu'avait Grajat de prôner le président du -tribunal civil étaient d'une autre qualité!... - -En attendant, me voilà d'accord avec Grajat, obligée à tenir -Grajat pour un sauveteur, à lui manifester ma reconnaissance, à -me montrer son alliée dans une entreprise conforme à mes voeux! -Grajat, malgré ses galanteries, se souciait assez peu, je crois, -que je lui fisse bonne ou mauvaise figure; on eût même dit que -mon hostilité secrète le piquait favorablement; il me taquinait -davantage ou me prodiguait plus de grâces, à sa façon, quand -je lui opposais cette froideur glaciale qui me valut de lui le -surnom de «Banquise». Lorsqu'il nous emmenait au théâtre, ou nous -en ramenait, dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: «La -voiture de madame la Banquise est avancée», et c'était un mot qui -déridait mon mari. Toutefois, comme je me défendais moins de ses -loges ou de ses fauteuils depuis que nous menions même campagne, -nous allions, grâce à lui, souvent avec lui, au moins deux fois -la semaine au théâtre. Je serais mal venue à le regretter, car -cela ne m'était ni désagréable, ni inutile, et s'il est vrai que -sans son intervention nous serions allés tout de même au théâtre, -je n'aurais cependant pas vu le quart des pièces que je connus à -cette époque-là, car nous étions très économes. - -Il va sans dire qu'un Grajat, même galant, n'allait pas me -demander quels spectacles je préférais. Pour mon mari, d'ailleurs, -tout coupon était le bienvenu, où qu'il vous donnât le droit -d'aller, du moment qu'il était de faveur. - -Va donc pour les théâtres auxquels Grajat s'intéresse! Va pour les -pitreries qui font le bonheur des Voulasne!... - -Et avec cela, mon mari tenait à ne point me laisser perdre le type -qu'il aimait en moi, le type de la femme irréprochable, le type -de ce qu'on nommait encore, dans ce temps-là, «la femme comme il -faut». Ce n'était pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique -et qui se traduisît par des paroles précises, mais c'était une -exigence plus tenace que celles qui s'expriment; je la sentais -fondamentale, instinctive, peut-être même inconsciente. - -Avec sa complaisance pour le goût de bouis-bouis des Voulasne, -pour les spectacles pimentés de son ami Grajat, se douterait-on -de la préférence de mon mari? C'était de voir et de me faire -voir, en quelque pièce qu'elle jouât, mademoiselle Bartet, de la -Comédie-Française, qui incarnait à ses yeux l'idéale figure de la -femme distinguée. Pour aller voir mademoiselle Bartet, il payait -ses fauteuils; il l'allait voir sans hésitation, si par hasard -Grajat, les Voulasne ou son monde ordinaire lui manquaient. «Que -faisons-nous ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...» -Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais autant -que lui mademoiselle Bartet; j'aimais à le voir admirer cette -femme exquise, et je me disais: «Pour qu'il l'admire, il faut -qu'il comprenne ou sente et apprécie tout ce que cette artiste -met de profond, de délicat et même de subtil dans le ton de sa -voix, dans la réserve de ses attitudes et dans tout ce qu'elle -laisse à deviner de son âme pudique et ardente. Celui qui est -capable de s'enthousiasmer pour une si totale absence de mauvais -goût, quel goût ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce goût-là, -comment ne serait-il pas écoeuré de ce que nous voyons en fait de -spectacles ou en fait de gens, tous les jours? Pendant longtemps -j'ai voulu croire que mon mari avait, lui aussi, une pudeur de -montrer quelque chose de délicieux en lui-même. Pendant longtemps -j'ai imaginé que sous son enveloppe si mate et si impénétrable, -peut-être cachait-il une sensibilité effarouchable et d'autant -plus charmante. - -Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour: - ---Mais des femmes comme les héroïnes qu'incarne mademoiselle -Bartet, c'est une puissante vie intérieure qui les fait, c'est -une vie morale très élevée qui leur donne tant d'attraits en leur -permettant de si bien parler de ce qui se passe en elles; des -femmes si intéressantes, ce sont des femmes chez qui il se passe -beaucoup de choses; il leur faut de la retenue, mais aussi de la -passion, des émotions, noblement refrénées, mais qui résultent de -conflits terribles, et il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un -monde où l'esprit soit délié et cultivé, soit honoré par tous et -mis au premier plan!... - -Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait trop de mal à -analyser les caractères et jusqu'à ses propres sentiments. - - - - -VII - - -Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient, il -s'agissait avant toute chose, à ce moment-là, de l'Exposition -universelle qui allait s'ouvrir et sur laquelle,--c'était vraiment -curieux,--tous comptaient comme sur un événement destiné à -bouleverser le monde, pour le moins à apporter à la situation de -chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient de -cette Exposition me semblait être un peu l'issue d'un conte de -fées; mais enfin, moi, j'arrivais à Paris, je ne savais rien de ce -qui y est possible ou non, et surtout à des hommes d'affaires. On -venait d'élever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit -de si haut, et la réalisation de cette entreprise échauffait les -esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient à l'aurore de -temps nouveaux, favorables à toutes les variétés du grandiose. -Grajat avait «mis la main, disait-il, sur l'Alimentation». Il -voyait, et il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties -du monde assemblées à Paris, agglomérées au Champ-de-Mars, assises -à table, buvant et dévorant!... Pour moi, née à Chinon, et -familiarisée dès mon enfance avec les mangeailles de Gargantua, -cette vision anticipée d'une réfection de toutes les nations -n'était pas pour me paraître insensée, et me frappait même, je -l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles prophétiques. En -outre, n'était-il pas question d'un banquet des trente-six mille -maires? Il fallait entendre le grand, gros, puissant Grajat citer -des nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux de -vin ou de bière, et énumérer des noms de communes de France qui -affluaient à sa mémoire, trois ou quatre minutes durant, sans -qu'il reprît haleine, ce qui produisait un effet énorme. - -Mon mari, grâce aux concessions obtenues par son cher Grajat sur -le terrain de l'Exposition, avait assumé un travail de galérien. -Depuis six mois, quatre employés supplémentaires étaient à sa -solde dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en fiacre, -pour les «Pavillons Grajat»; il renvoyait ses propres affaires -à l'année suivante. Il fut si occupé dans les deux mois qui -précédèrent l'ouverture, que nous dûmes renoncer à accompagner -Grajat au théâtre. Et je m'émerveillais: «Mais comment Grajat -peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire?» C'est -que Grajat se reposait sur quelques-uns de ces messieurs à lui -dévoués, comme mon mari, et qui accomplissaient sa besogne. - -N'en venions-nous pas à refuser des invitations jusque chez les -Voulasne! Ce fut Grajat qui, à ce propos, vint nous rappeler nos -devoirs. Nous ne savions seulement plus où en était le mariage -d'Isabelle!... Grajat secoua mon mari, d'importance. Que de -tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de l'algarade, je pus -surprendre quelques mots qui rappelaient nettement à mon mari que -le mariage d'Isabelle était plus important que ses travaux. - -Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant une tasse de -thé, je dis à notre tyran: - ---Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent sur cette affaire, -c'est bien sûr! Mais il faut que ce soit avec le diable que vous -ayez traité, puisque ni la famille du jeune homme, ni celle de la -jeune fille ne tiennent au mariage? - -Il me regarda d'un air singulier où il y avait beaucoup -d'étonnement, et il dit: - ---Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte avec tout son -sang-froid, la coquine... - ---Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat. - -Je l'avais gêné. Il modifia brusquement sa tactique: sans renoncer -à son plaidoyer, il lui donna un tour badin et ne quitta plus le -ton de la blague. Mais il était touché, il se sentait pénétré par -quelqu'un qui échappait à sa domination, et que ce quelqu'un fût -moi, il en demeurait hébété. - -Mon mari nia, dès que nous fûmes en tête-à-tête, tout dessein -suspect de la part de Grajat. Nous eûmes quelques petits -différends à ce propos, mais ce qui contribua le mieux à les -apaiser, en donnant à Grajat au moins une bonne raison d'être -intervenu, c'est qu'il était grand temps pour nous de retourner -chez nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient -absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de les négliger. -Toutes les nécessités du monde n'y faisaient rien: nous avions -manqué aux plaisirs ordinaires des Voulasne; et ils nous le -passaient beaucoup moins que si nous les eussions abandonnés -eux-mêmes dans le plus grand malheur. Nous n'avions point -été du dîner de têtes! Comment? par quelles raisons humaines -expliquer pareille abstention? Des travaux des travaux!... Ces -mots-là sonnaient creux aux oreilles des Voulasne. Qu'on ne les -imagine pas, cependant, nos cousins, fâchés, ni froissés même! -ce n'étaient point des gens susceptibles, et la rancune était -chose bien grave pour eux. Ils étaient seulement désolés, moins -peut-être pour eux que pour nous, et c'était gentil de leur part. -Ils étaient désolés pour nous que nous nous fussions privés d'une -fête à eux si agréable. Ils étaient désolés comme de bons amis qui -voient que vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils ne -nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en pitié; ils nous -estimaient moins. - -De sorte que mon mari eut le droit de me dire: - ---Sans l'intervention de Grajat!... - -Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions non -seulement de nous déconsidérer aux yeux de nos cousins, mais de -ne point nous aviser que nos cousins laissaient tout simplement -dépérir Isabelle!... Ils ne le faisaient pas par cruauté, par -obstination, mais par étourderie, mais faute de loisir, oui, -vraiment, faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce fût hors -de leurs incessants plaisirs. - -Du jour où notre cousin Gustave n'avait plus été menacé de -quitter Paris et de manquer son dîner de têtes, le monde lui -était réapparu sous des couleurs si pures et si riantes, qu'il -ne concevait pas que sa fille pût le voir sombre ou troublé. -L'optimisme, lorsqu'il s'implante dans une âme, est si vigoureux, -si vivace, si envahissant! L'impétuosité pour les plaisirs, c'est -comme une horde de barbares, un torrent débordé, une coulée de -lave! Cette nature neuve et presque primitive des Voulasne était -pour moi un sujet non seulement d'étonnement, mais d'effroi. Je -la sentais capable de tout dévaster plutôt que de faire halte un -instant sur son chemin de fleurs. Depuis combien de générations -ces gens-là et leurs ancêtres n'avaient-ils pris aucun agrément -dans leur vieille maison du Marais? Depuis combien de temps -plutôt, ce manque d'expansion heureuse, uniquement dû à la -timidité puérile, à la terreur du «qu'en-dira-t-on», n'avait-il -eu comme dérivatif aucune foi ardente, ou tout au moins comme -régulateur, aucune règle tombée de haut? - -C'étaient de très vieux Parisiens, et sédentaires, mais sans -la moindre mémoire de leurs origines. Ils avaient conservé des -moeurs publiques la soumission à certaines cérémonies extérieures -du culte, comme le baptême, le mariage, les obsèques; mais, -et sans qu'aucun principe adverse semblât introduit dans leur -famille, ils étaient totalement dépourvus d'idées religieuses. -Je remarquais fort ces particularités, parce que, malgré moi, je -comparais toutes choses à ce que j'avais vu dans ma famille et -dans ma province. Nous étions, nous aussi, des gens ignorants des -plaisirs; mais nous les méprisions, sachant pourquoi; et c'était -devenu pour nous une seconde nature de les tenir pour vils et pour -vains; nous avions des compensations! eux, non. - -A aborder le sujet du mariage nous étions autorisés par les -confidences reçues six semaines auparavant, et par la discussion -mémorable lors du dîner Lestaffet. Eh bien! aborder un sujet -sérieux, fût-ce un sujet les intéressant de si près, avec -Gustave et Henriette Voulasne, était la chose du monde qui, dès -qu'on était en leur présence, dès qu'on les avait reconnus, -paraissait la plus absurde, la plus chimérique, la plus folle -à entreprendre. C'était, au beau milieu de sa récréation, aller -empoigner un petit garçon par le col et lui parler des vertus -théologales. - -D'abord, il fallut les prendre à part, écarter Chauffin, ne pas -parler devant les jeunes filles. Déjà notre air soucieux faisait -très mal. Ils causaient de l'Exposition, des premières ascensions -à la Tour, de l'immense kermesse qui allait durer dix mois. -C'était comme une gigantesque réjouissance organisée pour eux... - -Mon mari, osa dire: - ---Je trouve Isabelle bien pâlotte... - -Et moi, aussitôt après: - ---Eh bien! et ce mariage?... - -Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher à fuir; de -l'oeil, l'un comme l'autre, ils appelaient au secours: l'ami -Chauffin, leurs deux filles elles-mêmes avec qui, tout à l'heure, -on était là si tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes -filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon mari m'étonnait -par sa décision; il fallait qu'il obéît aux injonctions de Grajat -pour forcer ainsi ses chers Voulasne. - -Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise tête. -Elle me dit: - ---Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande... - ---Eh bien?... eh bien?... - ---Eh bien! demandez à Gustave qui ne peut pas prendre une -décision! - ---Eh bien? eh bien? fîmes-nous, mon mari et moi, tournés du côté -de Gustave. - -Gustave se taisait, baissait l'oreille. - ---Allons! voyons, mes chers cousins, nous étions tombés d'accord, -l'autre soir, que ce mariage était excellent sous tous les -rapports... Et les jeunes gens s'aiment. Isabelle en souffre, -c'est évident... - -Ici les deux parents protestèrent. Ni l'un ni l'autre ne -consentaient à admettre que leur fille pût souffrir. - -Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopiné avec sa -femme et il formula la pensée qu'il ruminait, depuis que nous lui -parlions du mariage de sa fille: - ---Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiquât sur le cadran les -cinq minutes, oui, les cinq, où, depuis trois semaines, j'aurais -pu réfléchir à une affaire de cette importance! - -Sa candeur et sa sincérité étaient pures. Comme tous les gens qui -n'ont absolument rien à faire, il n'avait pas une minute à lui. - ---Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces cinq minutes, nous -les avons devant nous, j'espère, car vous n'allez pas nous mettre -à la porte!... Si nous les employions à réfléchir ensemble... Ah! -vous allez nous trouver indiscrets?... - -Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets, et ma -proposition même lui rendait un réel service. Nous reprîmes -la conversation que nous avions eue chez les Lestaffet. Nous -aboutîmes aux mêmes conclusions: contre ce mariage, aucune -objection sérieuse. Mais Gustave disait: - ---Isabelle est folle, folle à lier! Chez les Du Toit, mais c'est -aller s'enterrer vive! - ---Elle a déjà adopté l'esprit de la famille! - -Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je lui eusse parlé -d'une chose de l'autre monde. Et il conclut: - ---Il n'y a pas d'esprit qui consiste à s'embêter du matin au soir! - -J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive défense contre les -Du Toit était chez les Voulasne simplement égoïste, mais non! les -Voulasne étaient convaincus que c'était sacrifier leur fille que -la confier à une famille où l'on ne savait pas s'amuser. Il y -avait une certaine bonté dans leur négligence à s'occuper de ce -mariage, une bonté ingénue, puérile, leur genre de bonté à eux. - -Impossible, lors de cette séance, de leur arracher le «oui» qui -eût fait tant de bien à Isabelle. - -Huit jours après, le mariage était décidé. - -Comment! Que s'était-il passé? - -Une simple entrevue entre le président et nos cousins, une -entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire positivement non, -sans dire positivement oui, opposaient des raisons dilatoires -tellement peu fondées, que M. Du Toit, qui connaissait son monde, -s'avisa de dire aux Voulasne: «Mais enfin, ce mariage ne serait -pas, bien entendu, pour demain!... Prenons notre temps!... Qui -nous empêcherait d'en fixer la date... voyons... par exemple... à -la clôture de l'Exposition?... Je dis: _après_ la clôture...» Ces -quelques mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des -Voulasne se rassérénait. Aussitôt, les Voulasne consentaient à -tout. M. Du Toit avait deviné que ce qu'ils redoutaient, c'était, -pour les pourparlers, pour les préparatifs, pour les emplettes, -pour les formalités du mariage, d'être privés, ne fût-ce que -vingt-quatre heures, des plaisirs de l'Exposition! - - - - -VIII - - -Je me vois encore entrant avec mon mari et les Voulasne, pour -la première fois, à l'Exposition, avant l'ouverture officielle. -C'était par la porte du quai d'Orsay; rien n'était terminé; -il y avait des Aïssaouas, des Sénégalais, et toutes sortes de -créatures, noirâtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient -dans la boue, empaquetées dans des châles démodés et des -couvertures, et dont les yeux d'exilés faisaient peine à voir, -comme ceux des pauvres boeufs qu'on aperçoit dans les fourgons sur -les voies de garage. Et à partir du moment où nous eûmes franchi -cette porte, il me semble que toute l'année ne fut plus qu'une -foire, immense et partout répandue, qu'un mouvement de tous les -objets posés sur le sol de Paris, qu'un bruit étourdissant, qu'un -tintamarre où la tête se perdait... - -Au monde que nous fréquentions, rien ne pouvait plus parfaitement -convenir que cette cohue, que cette trépidation, que ce bariolage -de couleurs, destinés à ne recevoir, durant une moitié d'année, -aucun apaisement, aucun répit. Une occasion extraordinaire de -se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns les autres, -et d'avoir à parler de choses nouvelles, concrètes, faciles à -juger sans se casser le front; un moyen de voir l'Étranger sans -voyage et de satisfaire, en masse, ce goût de l'exotisme et -cette curiosité de «l'homme le plus près possible de la bête» -qui m'avait frappée et étonnée dès mon arrivée à Paris. Je -n'éprouve pas, moi, ce goût-là; mes parents, en vieux chrétiens, -conservaient pour l'animal un certain dédain et suspectaient les -peuplades primitives à cause de leurs moeurs, ignorées d'eux, il -est vrai, mais qui ne sauraient être bonnes, n'étant pas policées. -Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout à rebours; un -même coup de vent les inclinait presque sans exception vers ce -qu'ils nomment les êtres «conformes à la nature»; ils adoraient -les bêtes et tout ce qui leur ressemble, et leur disposition -était de voir en «l'homme sauvage» un modèle, parce que,--et -bien à tort, à ce qu'il me semble,--ils se le figuraient vivant -sans lois, et abandonné aux seules impulsions de l'instinct. Et -puis, chacun avait l'idée qu'il allait contempler quelque chose -de merveilleux; entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines, -ces colosses tout à fait inédits, les fontaines lumineuses -rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait tout -le jour en piétinant des kilomètres de galeries, on regardait avec -des yeux ahuris, dans l'attente de je ne sais quelle trouvaille, -un peu plus fiévreux à mesure que venait la fatigue; et, parmi -tant de produits et de si divers, des désirs insensés vous -prenaient de posséder les objets les plus saugrenus, les plus -inutilisables, ou d'obéir à l'appel de musiques inouïes, les plus -barbares et même les plus désagréables, jusqu'à ce qu'on en vînt -à tomber d'inanition dans quelque czarda à l'atmosphère poivrée, -dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux pieds d'un groupe -de Lautars, dont l'orchestre vous tirait tous les nerfs du corps, -un à un. - -C'est là que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes et femmes -sembler tout attendre du secours matériel des choses, et en -attendre principalement une certaine volupté qui ne saurait en -être l'effet normal, mais que l'attraction multiple de la Grande -Foire, exaltée, exaspérée par la foule humaine, aboutit presque à -vous procurer, suivant la méthode qui vaut l'extase aux derviches -tourneurs ou l'insensibilité au corps transpercé des sorciers -d'Afrique. - -Il semblait, autour de nous, que personne n'eût plus rien à faire -qu'à passer ses jours à l'Exposition. Chacun avait fourni un -grand effort; parmi nos connaissances, presque aucune qui n'eût -quelques gros intérêts dans ce qu'on nommait «l'affaire», et l'on -n'avait plus désormais qu'à se rendre sur place, voir «l'affaire» -en effervescence. Mon mari ne me parlant de ses travaux que dans -la mesure exacte où il me croyait apte à les comprendre, ne -m'avait point du tout éclairée sur la part qui pouvait être la -sienne dans les entreprises de Grajat. Nous déjeunions ou nous -dînions dans des établissements où notre privilège était de ne -pas faire queue avec le commun des mortels, de pénétrer par une -porte de derrière, de ne payer que le juste prix, et de jouir, -par-dessus le marché, des plus accueillants sourires du gérant. -Je reconnaissais bien dans ces salles la décoration familière -aux ateliers Serpe, un goût prédominant pour la Renaissance -française, et de ces motifs de Blois, de Chambord ou d'Azay qui -illustraient si fréquemment chez nous tous les bouts de papier et -les marges des journaux; mais les questions d'argent me hantaient -si peu l'esprit, que jamais l'idée ne me fût venue d'un intérêt -possible pour nous dans l'affluence de ces dîneurs. Cependant, -mon mari s'échauffait beaucoup, et, à mesure que le «succès» de -l'Exposition devenait plus certain, il s'abandonnait davantage à -ses projets favoris d'avenir: il se voyait déjà servi par un valet -de chambre, ce qui le poussait à molester ma malheureuse bonne, un -peu rustaude; et il se livrait à une certaine facétie, la seule -d'ailleurs que je lui eusse jamais vu commettre, et à laquelle -je me laissais prendre chaque fois. Penché au balcon de notre -appartement, il me disait tout à coup: - ---Je la vois venir... la voici!... - ---Qui ça?... quoi donc? - ---Votre voiture, Madeleine! - -La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre mariage! Ma foi, -je n'y pensais jamais. Lui, il vivait dans l'attente du moment -où un domestique mâle,--une femme de chambre ne l'eût point du -tout satisfait dans cet office,--viendrait annoncer la voiture -de madame. Oh! que c'est curieux, ce goût du confortable et des -objets reconnus «de luxe»! Lorsqu'il s'est emparé de vous, il vous -a capté tout entier. Mon mari ne doutait pas, ne douta jamais un -instant que mes déboires intimes, mes ravalements silencieux,--du -moins ceux qu'il pouvait soupçonner,--ne dussent être compensés et -au delà par cette voiture qu'il voulait voir sortir du succès de -l'Exposition. - -Je me souviens qu'écrivant à cette époque-là à ma grand'mère et -lui peignant les merveilles de l'Exposition, vues à travers les -esprits de mon entourage, je ne pouvais m'empêcher de penser -que, de Chinon, elle allait trouver tout cela bien exagéré. Les -termes de ma lettre s'efforçaient d'atténuer, de mettre au point. -Mais, en amoindrissant ainsi les choses, j'avais le sentiment -de manquer de confiance, d'abandon et d'élan, ainsi qu'on me -le reprochait à mots couverts dans nos environs. C'était mon -provincialisme, mon héritage d'esprit conservateur pessimiste, -«étroit», disait-on, qui me bridait, me mettait des oeillères, -m'interdisait l'éblouissement. J'avais aussi tant de fois entendu -dire à mon grand-père que le courrier de Paris est toujours de -quelques degrés au-dessus ou au-dessous de la vraisemblance, et de -cela quel exemple avions-nous eu pendant les deux années que mon -frère était étudiant au quartier Latin! Les leçons de prudence ne -me manquaient pas. - -Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien qu'il fût -accaparé par ses comités, par la visite de quelque illustre -étranger, par le Shah de Perse, par le banquet des maires, par -mille et une réunions ou cérémonies dont il rapportait quelques -rayons de plus à son auréole, il ne se passait presque pas de -jour que nous ne le rencontrions pour nous laisser étourdir -davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je me sentais plus -à l'aise, abandonnée à la fascination qu'exerçait cet homme, que -recroquevillée dans mon doute! Ne commençais-je pas à le juger -moins antipathique, à trouver des excuses à son matérialisme, -des compensations à ses manières de malappris? Il participait -du prestige de l'Exposition que nous confondions un peu avec -lui-même; il bénéficiait de l'entraînement général vers tout -ce qui s'agite, bruit, étonne ou simplement réussit. Nous le -trouvions généralement aux environs des Javanaises qu'il aimait -beaucoup, ou bien dans la rue du Caire où se rencontrait aussi -tous les jours ma belle-soeur Emma. - -Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les débuts de mon -mariage, était dans un état d'exaltation touchant au délire. Son -affairement avait de la drôlerie; pour cette femme qui ne voulait -admettre aucune idée d'obligation, l'Exposition constituait -une tâche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci; une -implacable volonté la contraignait à épuiser les sections pièce -à pièce. En trois semaines, elle avait complètement brisé sa -bonne femme de mère qui désormais se refusait à sortir, de -sorte qu'Emma vagabondait seule, s'instruisant, disait-elle, -s'initiant à la mécanique, aux arts industriels, à la marine, à la -guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures qu'elle -rassemblait et nous racontait lorsqu'elle descendait enfin, -fourbue, d'une course de trois quarts d'heure sur les petits -ânes égyptiens. Était-ce la promenade à âne qu'elle aimait? Elle -perdait complètement la tête lorsqu'elle se mettait à parler des -âniers. - -C'étaient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents à peau brune -qui lançaient à toutes les femmes, à peu près indifféremment, des -regards de complicité polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les -admirait, devant moi, pour taquiner ou son frère, correct, ou -moi-même, de qui la «bonne tenue» était proverbiale. Mais son -enthousiasme devint bientôt de la frénésie; elle écornait «ses -devoirs» d'Exposition pour arriver plus tôt rue du Caire; de ses -âniers elle nous rebattait les oreilles, jusqu'à devenir pour nous -franchement insupportable. Un jour, Grajat se fâcha tout cru, lui -disant son fait. - -Les Kulm, qui se trouvaient là, comme les Voulasne, comme M. -Chauffin, connaissaient les vivacités coutumières de Grajat; -mais, tout de même, celle-ci dépassait les bornes. Mon mari fut -mal à l'aise, et d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre -qu'on la «traînât dans la boue». Apaiser Grajat parut à tous -évidemment chose impossible, le premier mouvement commun ayant -été, d'ailleurs, de lui donner raison; mais atténuer la révoltante -rudesse du traitement qu'il infligeait à Emma, personne n'y parut -songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma abusait du -«leitmotiv» des âniers. Parti peu élégant, peu généreux; Emma -était assommante, mais enfin c'était une femme et Grajat un -étranger pour elle... J'étais indignée, contre mon mari surtout; -je ne me contenais plus; j'allais prononcer le premier mot -de la défense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque je lus, -oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus soudain et si -profondément en détresse, je lus qu'il me suppliait de me taire -parce que je ne comprenais rien à la vie qui m'environnait et que -j'étais seule, ici, à ignorer une situation qui donnait à Grajat -le droit de traiter Emma avec une certaine familiarité et le droit -d'être irrité plus que quiconque de son engouement pour les âniers! - -Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva sous le -prétexte de parler à l'une des innombrables personnes qui en -passant le gratifiaient d'un coup de chapeau, et il nous faussa -compagnie. - -La plus effondrée ne fut pas Emma, mais moi, à cause de la -situation que je venais de découvrir. - -D'un coup, se décelèrent, rétrospectivement, tous les efforts -que l'on avait faits pour me la laisser ignorer. Mon mari! -que de stratagèmes n'employait-il pas, afin de m'épargner une -rencontre avec sa soeur! Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant -mon mariage, de venir chez son frère, au moins à des époques -régulières et pour toucher une rente qu'il faisait à sa vieille -mère. Tous les mois, dans les débuts, j'avais vu Emma se présenter -ainsi après le déjeuner, échanger avec nous quelques paroles, puis -solliciter de son frère cinq minutes d'entretien. Tout à coup, -sans cause apparente, ces visites avaient cessé. Ma belle-mère, -même par deux fois, contrairement à sa coutume, était venue, après -le déjeuner, seule, et avait pareillement sollicité de son fils -cinq minutes d'entretien... Mais plus d'Emma. Pourquoi? Je me -souvins de certains dîners, d'un entre autres, chez les Voulasne, -auquel mon mari, à ma grande surprise, m'avait proposé de nous -dérober; le lendemain, j'apprenais qu'Emma était du dîner. Emma -dînait très rarement chez les Voulasne. Et j'apprenais que Grajat -en était aussi. Même aventure, exactement, chez les Kulm, au mois -de janvier, le soir du fameux vote boulangiste à Paris. Mon mari -avait dit: «Je veux être dans la rue dès huit heures... Je veux -voir afficher les résultats.» Nous avions esquivé le dîner. Emma -en était, Grajat aussi. - -J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'écarter d'Emma -n'étaient dus qu'à ce «mauvais genre» que mon mari lui -reconnaissait, qu'il lui passait moins à elle qu'à toute autre, et -dont il était froissé à un degré chez lui rarement atteint. - -Mon Dieu, à la rigueur, soupçonnais-je Emma de ne pas attendre -un second mariage avec toute la patience et la dignité d'une -veuve austère; mais que ce fût avec Grajat que se trompât cette -impatience! non, une telle idée ne me fût pas venue. Et cette -idée me déplaisait si fort que, de tous mes dégoûts, je crus -ressentir alors le plus grand. Moi auparavant si indulgente pour -cette pauvre Emma, à cause de ses malheurs conjugaux, à cause -même du dédain de son frère pour elle, à cause, peut-être, de -sa sympathique beauté, voilà qu'Emma me produisait un effet de -répulsion, et, en même temps qu'elle, voilà que je réprouvais -tous les gens qui admettaient, abritaient, encourageaient d'aussi -singulières amours... Je ne pus me contraindre; en rentrant à la -maison je dis à mon mari tout mon écoeurement. Il fit l'étonné; -il nia des lèvres ce qu'il m'avait involontairement confessé du -regard; il m'affirma que mon idée était sans fondement aucun. - ---Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez défendre votre soeur -quand un homme la rudoyait! - ---Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre Grajat, c'est -déchaîner toutes ses foudres!... - ---Il ne s'agissait pas d'aboutir à interrompre Grajat, mais de -faire, vous, ce que vous deviez! - -Mon mari me regarda, hébété: faire quelque chose qui ne doit pas -aboutir, c'était pour lui un langage absolument incompréhensible. -Je continuais quand même: - ---Votre soeur devait être défendue, publiquement au moins... Vous -avez tous assisté à cette scène, Dieu me pardonne! comme à une -querelle conjugale... C'est une abomination. - ---En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations aient -un objet, lorsqu'on se trouve désarmé devant des choses qu'on -réprouve, mieux vaut faire le silence autour d'elles, ne pas les -signaler... - ---Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes que vous en -arrivez, dans votre monde, à innocenter puis à implanter les -turpitudes. On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on est -sourd, on est muet, on ignore; mais c'est «donnant, donnant», à la -condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous êtes bien -assurés de l'impunité, comme vous n'écoutez aucun commandement -intérieur, il vous faudrait être des anges pour ne point vous -conduire comme des brutes... - -Mon mari avait une aversion instinctive de toute discussion -morale, il me dit doucement: - ---Madeleine, votre façon de parler me rappelle celle de votre -grand'mère. - ---Grand'mère! grand'mère!... mais, vous l'approuviez fort, il me -semble, lorsque vous teniez tant à épouser une jeune fille bien -élevée!... Pauvre grand'mère! si elle venait ici, et si elle -voyait le monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en -mourrait!... - -Il hocha la tête: - ---Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela très bien, chez les -personnes qui ne vous tiennent pas de près; n'empêche que vous -rougissez de votre soeur et que vous m'avez tenue éloignée d'elle -comme de la peste! - -Il fronça les sourcils, sembla écarter de la main une vision -désagréable et me dit: - ---Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez être mieux qu'eux, -j'imagine! - -Cette parole-là était assez pour me remettre. - -Je remarquai une chose, en songeant à l'incident provoqué par -Emma: un si violent soulèvement moral, qui, à toute autre époque, -eût déterminé chez moi une longue crise, fut promptement apaisé. -C'est que nous étions en pleine Exposition universelle, en -pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta de nouveau, -malgré moi, dès le lendemain, et je fus presque aussitôt sans -connaissance, sans mémoire... - -Nous ne fîmes jamais rien pour éviter Emma, rue du Caire; mais -nous n'y rencontrâmes plus Grajat. Depuis le jour de l'algarade -fameuse, il ne reparut pas aux endroits où Emma se pouvait -trouver. Son absence était remarquable et trop significative. -Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait son indécence. -Mon ressentiment alla si fort contre lui, que je ne pensais -presque plus à maudire ma belle-soeur. Elle était, elle, bien -indifférente à l'absence de son amant; elle continuait à raffoler -de ses âniers; elle continuait à nous ennuyer sans ménagement, -par sa toquade amoureuse et sa manie obstinée de rechercher les -«beaux garçons». Mais cela lui était si naturel, et on la savait -là-dessous si incapable d'aucun souci qui ne fût pas celui d'aimer -les hommes, que l'on songeait plutôt à la plaindre. - -L'indulgence que j'avais pour elle était un peu celle que l'on a -pour une bonne bête de chien dont certaines particularités vous -répugnent, mais que l'on reconnaît si gentil, à part ça. - -Et, depuis que Grajat l'évitait, nous avions une occasion nouvelle -de voir Emma: c'était elle qui, comme par le passé, revenait -chaque premier du mois trouver son frère, après le déjeuner, et -lui demander les quelques minutes d'entretien. - -Un jour,--c'était le premier juillet: je l'ai noté, car ce fut -pour moi un jour mémorable,--elle tomba ainsi sur Grajat qui -était resté à déjeuner avec nous, à la suite de pourparlers -sans fin avec mon mari. Il n'y eut de gêne que pour moi, car je -m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais: «Dieu de Dieu! -si j'avais été la maîtresse d'un homme, me retrouver ainsi face à -face avec lui!...» Mais que de choses représentait pour moi cette -idée: avoir été la maîtresse d'un homme! Une passion éperdue, -une fusion des esprits, des coeurs et des corps; mille souvenirs -subtils, troublants; de la honte, de l'orgueil, des extases, ah! -que sais-je!... Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous -la joue, pas un clin d'oeil supplémentaire, nulle émotion de part -ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oublié; à moins qu'ils -n'eussent rien qui fût digne de mémoire... - -En vérité, Emma ne parut préoccupée que de la façon dont elle s'y -prendrait pour arracher son frère à Grajat, accapareur redoutable. -Et, comme son frère se souciait peu de l'aparté qu'elle -sollicitait, elle ne l'eût pas obtenu, je crois, si Grajat n'eût -prêté la main. - -Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant à dire à mon mari, -l'abandonna tout à coup à Emma, en venant à moi me raconter des -balivernes. Emma empoigna son frère par la manche et l'entraîna. -Nous entendîmes: - ---Je voudrais deux minutes d'entretien... - -Il y avait une petite pièce entre le salon et la chambre à -coucher, qui était réservée à notre enfant futur, et, en -attendant, servait de lingerie et se prêtait à ces colloques -mensuels de famille. - -C'était la première fois que je me trouvais seule à seul avec -Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il m'était redevenu -depuis quelque temps plus odieux? Il me dit à brûle-pourpoint: - ---Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!... Il -s'imagine qu'il va avoir demain le moyen de s'offrir une voiture -au mois... Comme ça, sans risquer un maravédis, sans coup férir, -en traçant des épures... Allez donc!... La caille rôtie qui vous -choit dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inouï! C'est d'un -jobardisme à faire pouffer!... Ah çà! vous y tenez donc bien? - ---Moi?... A quoi? - ---A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout à fait jolie -qu'environnée de luxe. Qu'est-ce qui vous manque à vous, pour... - ---Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je ne demande rien; -ce n'est jamais moi qui ai parlé de voiture; je n'ai pas été -accoutumée au luxe, je m'en passe parfaitement! - ---Taratata!... A d'autres! «J'ai été accoutumée... Je n'ai pas été -accoutumée...» Il s'agit bien de ça! Personne n'est accoutumé à la -médiocrité; on s'accoutume tout de suite au superflu. Moi, je vais -plus loin: je dis que le luxe est dû à une jolie femme; moi, je ne -m'accoutume pas à la voir s'en passer... Le désir de votre mari, -tiens! si je le comprends! Quel est le bougre qui ne l'aurait pas -à sa place?... Mais c'est quant aux moyens de le réaliser; c'est -quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme... de sa jolie -femme... - ---Monsieur Grajat, je vous en prie!... - ---Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens que je le -trouve, votre mari,... comment dirais-je?... un peu... jeune... -Votre mari, il est bon que vous le sachiez, ma petite, votre mari, -en affaires, est un timoré, un couard... - ---Vous pourriez ménager vos expressions en parlant à sa femme, -d'autant plus que je me doute que «couard» appliqué à lui, dans -votre bouche, veut dire qu'il est encore honnête... - ---Ça y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de rage vous va -diablement bien! Pardieu, je le sais de longtemps que vous êtes -une femme de feu!... Quel brasier sous ces dehors candides!... -fichtre! Mais, savez-vous que votre mari est un niais...--en -affaires!... en affaires!... entendons-nous...--Vous êtes, vous, -une femme adorable... Oui, quand vous devriez m'écorcher la -figure de vos ongles roses, a-do-rable!... - -Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, sérieusement, que -j'allais comme une chatte, l'éborgner de mes griffes. Mais je -n'étais pas si prime-sautière que les femmes auxquelles il se -frottait d'habitude. Je ne sais ce qu'exprimait mon visage, et il -est fort possible que c'est son impassibilité complète qui était -précisément insolite et inquiétante. Bien souvent j'ai bondi, mais -dans des occasions qui n'en valaient pas la peine. Ici, le choc -était tellement violent, la surprise, l'indignation, l'horreur -telles, que ma dépense intérieure ruinait toute la partie -mécanique de nous qui correspond avec le dehors. Je me sentais -paralysée, pétrifiée, et, ce qu'il y avait d'assez curieux, -étrangère à la scène présente, tant il me paraissait inconcevable -que j'y eusse part. Je voyais, en témoin, avec une parfaite -lucidité, le monstre qui me parlait, son gilet blanc tendu sur -sa corpulence, sa grosse gourmette d'or barrant son gilet blanc, -son teint d'aubergine, sa moustache poivre et sel, en poils -de blaireau, et je sentais son souffle empesté par le cigare, -alcoolisé par deux petits verres de chartreuse. Et je me voyais, -aussi, très bien, moi, médusée. Il me parlait en me regardant la -poitrine. - -Je crois qu'il était un peu ému, lui aussi, car il n'avait tout -de même pas coutume de parler de la sorte à des femmes comme -moi. Je le voyais, je le sentais, je l'entendais, mais il y eut -un moment où le sens de ses paroles m'échappa, soit qu'elles -fussent réellement incohérentes, soit que tous mes efforts fussent -concentrés à ne pas perdre connaissance ou à me demander ce que -j'allais faire. Mais il se pencha un moment vers moi, et, dans -l'odeur de la chartreuse, j'entendis nettement: - ---Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand vous voudrez! -Il ne tient qu'à vous... - -Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une jambe contre le -coin de la table. Il était temps; sa grande main d'équarrisseur -me toucha, par derrière... Je filai. Mon mari et Emma durent le -retrouver seul dans la salle à manger. Moi, je tombai, dans ma -chambre, honteuse, mais honteuse!... - -Mon principal dépit venait de n'avoir pas su me défendre autrement -que par la fuite, et les mots m'arrivaient maintenant en foule, -avec lesquels j'eusse pu tourner en dérision chacune de ses -paroles, réduire cette scène à la comédie, l'achever de la façon -la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi toute -importance, tandis qu'avec mon sérieux, mes grands airs, et ma -trop apparente blessure, ne laissais-je pas par hasard à cet homme -un peu l'impression de m'avoir violentée?... - -J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un an auparavant, -j'étais une jeune fille de Chinon, tout de frais sortie du -Sacré-Coeur, la plus mal informée des réalités de la vie, la -plus profondément imprégnée d'idéalisme, la plus passionnément -vouée aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté ma -petite ville pour Paris, ville incomparable, ville unique, ville -de toutes les lumières; et moins de dix mois avaient suffi à m'y -enliser assez avant, au milieu des seuls intérêts matériels, pour -que le principal ami de mon mari me touchât de ses doigts obscènes -et m'offrît de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, quoique -manquant de finesse, était remarquablement intelligent, adroit, -prudent jusqu'en ses audaces; mon mari lui rendait d'importants -services, enfin cet homme me connaissait!... Et il avait cru la -chose possible!... A un homme d'une telle expérience, doué d'une -telle connaissance des hommes, il n'avait pas paru extraordinaire -que je pusse devenir, après dix mois de mariage, sa maîtresse, -pour avoir une voiture!... O souvenir immaculé de mon père! O -vertu antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de mon -cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!... De si furieux -contrastes me heurtaient, me frappaient à me laisser endolorie et -toute rompue de courbatures. - -Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un goujat? -dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et que de prétention! -Oui, mon émoi peut sembler ridicule, peut sembler excessif -à plus d'une femme d'aujourd'hui, moins compliquée que nous -n'étions. Mais nous étions compliquées. Notre esprit, notre coeur -et j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés d'idées, -et de cette idée entre autres, que nous étions respectables; -respectables, non tant à cause de notre chétive personne et par -une vanité sotte, mais à cause de la famille dont nous détenions -l'honneur, à cause des moeurs dont nous représentions la fleur, -et, par-dessus tout, à cause de la grâce divine qui nous avait -touchées. En nous manquant, on offensait quelque chose ou -quelqu'un de bien plus grand, de bien plus précieux que nous; et -si notre sensibilité était tant émue, c'était par le ricochet -d'une sorte de sacrilège. Que voulez-vous? Nous étions ainsi -faites, ou l'on nous avait faites ainsi. - -La blessure morale, comme toujours chez moi, fut la première et la -plus vive. Après, en ramassant mes lambeaux, je me souvins que les -quatre minutes d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre -que les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être pour -mon mari aussi brillantes que le pauvre homme l'attendait; et, -ce qui était pire, que Grajat, homme d'affaires par excellence, -tenait mon mari pour peu capable, contrairement à tout ce qu'il -avait jusqu'ici laissé croire. Dès que les affaires ne sont point -aussi bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on pas -qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela m'inquiétait pour -mon mari qu'une déconvenue de ce genre devait certainement abîmer, -plus que pour moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en -dît rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un peu -débonnairement de l'argent à sa soeur, gaspilleuse; et son rêve à -lui était la fortune!... - -En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma chambre et -essayais de me remettre la figure en état. Mon mari entra, faisant -la mine de quelqu'un qui vient d'essuyer une visite importune. Il -me dit seulement: - ---Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire ses amitiés... - ---Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je vous avoue... - ---Grajat? Il est parti. - ---Le tête-à-tête avec le personnage, ma foi, n'est pas prudent, -vous savez... - -L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire à mon mari -ce qui s'était passé entre Grajat et moi dans la salle à manger, -et ma première parole, éclairée par l'expression de tout mon -visage que je voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui -s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le visage -de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... Son visage -s'immobilisa, un instant court, mais appréciable; il réfléchit le -temps voulu, pour adopter une attitude, et il me dit: - ---C'est un mufle. - -Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait -ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'après-midi, de -me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna -pas, ce qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son -entrevue avec sa soeur, soit par ce que je venais de lui révéler. -Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais ce fut tout. Il n'était -pas surpris outre mesure; il n'éprouvait pas d'indignation qui -valût un mot de plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité -désormais constatée: nous aurions désormais pour intime ami un -«mufle» avéré. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu -des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le -palier. - -Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat. - -Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette porte derrière -laquelle il descendait, allant à ses affaires, sans avoir ajouté -un mot, elle me fit l'effet, tout à coup, d'une cloison solide, -bien établie, depuis longtemps en construction, achevée à -l'instant même, et dont l'achèvement me consternait cependant. -Oh! ce bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis de la -chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette -porte; j'ai eu la démangeaison de rappeler mon mari, de lui crier: -«Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas -pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de -savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, se soit conduit -en «mufle» avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous? -avec votre femme que vous tenez tant à conserver impeccable!... -Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en vous un être -moral... A la différence de votre ami, de presque tous vos amis, -hélas! il y a en vous un être moral... Oh! j'en suis sûre; je veux -en être assurée; c'est parce que je vous crois un être moral, que -je suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas supposer -le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne -pas me laisser supposer le contraire!...» Mais il était parti. -J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi -et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété -favorablement le moindre petit signe. Mais il était parti. - -Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où j'avais, à mon -arrivée, pour la première fois, humé l'air de Paris, d'où j'avais -interrogé,--avec quelles transes! avec quels frissons!--ce -monde inconnu, fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une -nouvelle venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux qu'à -l'automne, ce monde, et ses allées et venues, ses arrêts, ses -remous, étaient plus mystérieux que ceux d'une fourmilière. Mais, -tel qu'il était, à l'automne dernier, il m'impressionnait par un -certain air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce que -j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'étais-je -pas portée à tout interpréter dans un sens défavorable, parce -que j'étais très ennuyée, très accablée, sinon malade, car à mon -balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le -coeur me tourna... - -Je dus rentrer précipitamment, parce que le coeur me tournait. -Non, ce n'était pas pour moi le moment de me mettre à juger le -monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure, -prostrée, presque sans connaissance et rêvant que je faisais -la traversée de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient -souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double secousse -soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur répugnante de la -chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant -bord sur bord... - -Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si j'avais mis pied à -terre, et, en même temps, je ne sais quel vieux courage à moi, -depuis longtemps éteint, semblait-il, se ranima et prit possession -de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je décidai -brusquement de secouer mes ennuis, de mépriser mes misères et de -tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation, -quelle qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute il avait -fallu une épreuve tout à fait vive pour me remettre d'aplomb. - -Je me trouvais très suffisamment en train, quoique bien fatiguée -et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et -demie à notre rendez-vous accoutumé, rue du Caire. J'y -retrouverais mon mari; il y avait chance que sa soeur n'y fût pas -aujourd'hui,--l'entretien avec son frère n'ayant pas paru bien -tourner;--et Grajat n'y venait plus. - -Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des -Lautars, de reconnaître, avant tout autre, Grajat assis et -causant, à une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son -buste géant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperçus qui? -aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et leur -parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent souvenir. -Mon mari était avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise -à côté de son fiancé, et c'était M. le président Du Toit qui -causait, à une petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!... - -Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. Ils -ne l'ignoraient pas assurément, mais ce n'étaient pas des gens -à modifier en rien leur vie réglée, sous prétexte qu'il y avait -des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que -je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même surprendre -les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence -que cette réunion était concertée, et la présence de Grajat, qui -n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression. -Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conquérir -le président Du Toit!... Grajat parlait à M. Du Toit sur un ton -bien éloigné de sa façon ordinaire; le président écoutait Grajat -avec une bien sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les -sourcils!... - -D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame Du Toit et de -M. Juillet que j'étais franchement heureuse de retrouver. Tous -les deux me plaisaient. Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès -notre première entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui, -auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari m'avait contée. -Madame Du Toit, dans sa jeunesse, s'était éprise éperdument -d'un homme qui, sur le point de se fiancer à elle, avait obéi -brusquement à une irrésistible vocation religieuse; à trente ans, -il abandonnait une carrière brillamment commencée, une grande -fortune et l'amour, pour aller, pendant trois années de noviciat -à la Compagnie de Jésus, laver la vaisselle, balayer les ordures -et briguer, comme d'autres les rubans et les places, la faveur des -missions les plus redoutables. Il avait atteint assez promptement -le comble de ses voeux et avait été martyrisé au Thibet. La -fiancée, trahie pour une si grande cause, n'avait pas épousé M. -Du Toit par amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus -droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, malgré -la perte de trois enfants; et même elle dissimulait à peine, -sous un visage naturellement grave, la flamme, discrète comme -une veilleuse d'église, mais aussi perpétuellement entretenue, -d'un culte intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait -certainement des joies peu communes. - -Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à me voir. -Cinq minutes de causerie avec lui me firent oublier la présence -de Grajat. M. Juillet avait quelque chose de charmant dans -l'imagination; c'était le premier homme spirituel que je voyais; -mais son esprit, il semblait n'en user que pour faire agréer les -choses sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment -à dire; son esprit était une excuse; il disait de lui-même: -«Dieu! que je dois être ennuyeux!»... Et moi, naïve, je lui -répondais: «Oh! non, oh! non», avec un accent de conviction qui -le faisait sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais -pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, ni argent, ni -mécanique, ni moyen de transports, ni goinfreries, ni buveries, -ni bestialités, ou qui, à l'occasion même de ces sujets traités -autour de lui, savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il -y a en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en nous de -fondamental et même d'éternel: non, non, il n'était pas pour -moi ennuyeux! Il répondait à mes plus lointains, à mes plus -secrets désirs: entendre un homme parler bien, me ravir l'âme en -l'embellissant. Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste, -un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui et jamais de ce -qu'il faisait. Et, en effet, sa famille se plaignait de ce qu'il -ne fît rien. Il disait de lui: «Moi? je ne serai jamais qu'un -ancien élève de l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement, -sous le prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance de -caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait énergiquement -l'indépendance et il blâmait avec sévérité sa recherche. Il y -avait, en lui, comme on le voit, des contradictions. Mais il -disait lui-même que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer -que si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait votre -curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait menés par deux -ou trois chemins si curieux ou si beaux, que l'on ne demandait -qu'à prolonger le voyage. Il y avait en lui quelque chose -d'énigmatique qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme -singulier. - -Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si mal commencée -et de ne même pas m'inquiéter de ce colloque confidentiel, -interminable, entre Grajat et le président Du Toit, qui faisait, -à distance, je le voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En -toute autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel en tête! - -M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»--«Quoi donc?»--«Quels -livres avez-vous sous la main?» Je lui dis, en riant et croyant -qu'il allait se moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois -livres de Sermons et les petits traités de morale que mon mari -m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a presque rien de mieux! -Les avez-vous lus?»--«Non.» - -Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre les mains des -trésors, si quelqu'un en qui nous ayons toute confiance ne nous -avertit que ce sont des trésors, nous les regarderons à peine. -Mon mari m'avait donné quelques petits livres, «comme ouvrages de -dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, qui venait de -causer une demi-heure avec moi, me conseillait de les lire, et -j'avais hâte d'être rentrée à la maison pour en entreprendre la -lecture, et je me promettais de passer une bonne soirée... - - - - -IX - - -Tout arrive en même temps, dit-on. Mon grand-père, ma grand'mère -et maman, venant à Paris visiter l'Exposition, pénétrèrent dans -notre appartement le jour même et à l'heure précise où mon mari -reçut une «assignation à comparaître devant le tribunal, etc., -conjointement avec le sieur Grajat, etc.» Je revenais de les -prendre à la gare d'Orléans, et je les poussais dans l'antichambre -obscure, quand ma bonne, ahurie, me dit à l'oreille que la -concierge venait de monter une «feuille de papier bleu», remise -par un huissier. Mon grand-père, ancien magistrat, eut l'oreille -fine pour entendre le mot «huissier» et me dit: «Ton mari a un -procès?»... Je ne savais pas de quoi il s'agissait; je n'eus -que le temps de courir cacher la feuille bleue. Mon mari rentra -avant que je n'eusse pu seulement la lire. Je la lui remis, à -la dérobée, en lui demandant: «Qu'est-ce qu'il y a?... encore -Grajat?...» Il me dit: «Rien du tout, absolument rien!» Mais il ne -quittait pas sa face blême depuis le jour du colloque de Grajat -avec le président Du Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmené -de travail. Elle me trouva, moi, étourdie, préoccupée. Mon mari se -refusait obstinément à me dire en quoi consistait ce procès. Je -lui disais: «Oh! moi, j'ai vu venir ça de longtemps: rappelez-vous -la soirée où votre Grajat a maçonné le mariage d'Isabelle avec le -jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort à ce mariage? Allez-vous -me dire qu'il agissait dans l'intérêt de la jeune fille? Allons -donc! il voulait s'allier, lui, Grajat, votre ami, avec le -président Du Toit, indissolublement, en prévision d'affaires qui -devaient bientôt traîner devant les tribunaux...» Mon mari disait: -«Vous êtes folle, Madeleine!» Le «vous êtes folle, Madeleine» fut -désormais sa réponse à toutes mes fiévreuses hypothèses, et Dieu -sait si j'en fis, des hypothèses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne -voulait point me parler tant que mes parents étaient là, de peur -que je les prisse pour confidents; et cela me gâtait le plaisir -que j'avais à les recevoir. D'autre part, mieux valait peut-être -qu'ils fussent à Paris durant cette crise, parce que leur présence -m'absorbait au moins tout le jour. Je leur servais de guide à -l'Exposition. Je la connaissais, l'Exposition! Ils étaient flattés -tous les trois, de me voir si documentée; mais rien, des progrès -que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce que, pour eux, la -science de mon mari devait être sans bornes: c'était une opinion -qui datait du jour où il leur avait été présenté et où il avait -parlé, une heure durant, sur l'architecture. Ils s'étonnaient -qu'il n'eût point été décoré au 14 juillet; mais il devait y -avoir une «promotion de l'Exposition...» Qui donc leur avait fait -espérer cela, grand Dieu? Ce ne pouvait être que moi-même, dans -une de ces lettres de toute jeune mariée, où l'on annonce comme -exécutés tous les rêves de son mari... Deux choses seulement les -chiffonnaient: la première était que l'on n'eût point encore -trouvé pour mon frère Paul la situation promise; la seconde était -qu'on ne m'entendît jamais appeler mon mari par son petit nom -«Achille», et que nous n'eussions, lui et moi, pas commencé à nous -tutoyer. Ma grand'mère revint là-dessus principalement, tous les -jours. - -Maman couchait dans notre chambre de réserve; les grands -parents dans l'appartement de leurs amis, les Vaufrenard, -faubourg Saint-Honoré. Cela donnait lieu à des complications de -rendez-vous, à de folles allées et venues. Ah! l'on s'en donnait -de la peine! Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux -fois j'avais failli me trouver mal à l'Exposition, et j'avais de -nouveau éprouvé ma traversée de Calais à Douvres. Maman, loin -de s'alarmer, souriait, et elle me dit: «C'est peut-être un -excellent signe...» Moi, j'attribuais cela à la fatigue et à mon -tourment secret touchant les damnées affaires de Grajat. - -Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins Voulasne -bien que j'eusse grande appréhension d'une rencontre de gens -si dissemblables. Cette appréhension, je n'étais pas seule à -la ressentir, évidemment, car lorsque nous nous présentâmes à -l'hôtel de la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur -et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués par un petit -bleu de madame Du Toit. Je ne crus guère au petit bleu, mais je -reconnaissais bien là mes cousins, incapables de s'astreindre à -la moindre formalité. A quoi bon, après tout, les confronter avec -mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes les sortes -de formalités, et si étrangers aux plaisirs que le nom seul leur -en était suspect? Grand-père et grand'mère pincèrent le nez, à -la porte de ces fameux cousins Voulasne, dont ils avaient tant -entendu parler, mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent -été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna -beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la fortune des -Voulasne. Mes parents étaient d'un monde extrêmement délicat sur -la question argent, et qui se fût fait scrupule de réaliser un -gros bénéfice même licite; mais ils étaient admiratifs et béats -devant la richesse acquise. - -Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les excuses de -«Gustave et d'Henriette» d'une façon, ma foi, fort gentille. Je me -souvins que la première fois que j'avais gravi ces mêmes marches -de l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma grand'mère -au cas où jamais elle entendrait cette jeune fille traiter ses -parents comme des camarades. Eh bien! ma grand'mère était là; -Pipette s'adressant à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma -grand'mère faisait bonne mine, faisait même des frais pour cette -petite! Pipette, devinant la curiosité des gens de province, leur -fit faire «le tour du propriétaire», salons, galerie, billard, -etc., et les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses -accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et grand'mère -s'extasiait! Quand nous sortîmes de l'hôtel, elle avait oublié -la dérobade des cousins Voulasne; elle déclarait leur habitation -magnifique et leur «cadette» une enfant gâtée, c'était évident, -mais «qui devait avoir un coeur d'or...» - ---Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle. - -La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère; l'union toute -proche de cette famille avec celle du président Du Toit pour mon -grand-père, inspirèrent à ma famille un optimisme curieux et une -tranquillité parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient -amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans leur province, -par habitude d'économies outrancières, à croire à la détresse -générale, et à tendre le dos à la catastrophe sans cesse prédite -par les journaux d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence -réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre de prospérité -universelle qu'était l'Exposition, leur causait une espèce -d'ébriété innocente. - -Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage une impression -tout à fait heureuse, ce fut la certitude que leur donna maman, -à la suite d'une visite que nous fîmes ensemble chez le médecin, -qu'ils auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit enfant. - -A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour moi une autre -figure. - - - - -X - - -Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les femmes, pourquoi -le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si nous nous -mettons à parler de cela, il faut négliger complètement le reste. -Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire pendant que cela -m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris le pas sur tout, -et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue heureuse. Je pourrais -dire: j'ai eu d'abord une petite fille, puis j'ai eu un petit -garçon, et, là-dessus, en dire long, sans avoir à exprimer rien -qui tienne à mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous -savons ce que sont ces événements-là; et si dans le cours de ma -vie j'ai eu quelques émotions, quelques épreuves dont le sens m'a -paru valoir que je les cite, j'affirme que, pendant le temps que -les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été la femme la plus -ordinaire, la mieux disposée à trouver que le monde est bien fait, -la moins désireuse de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement. -J'ai eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis, clair, -incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un seul, que je -touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle reposante -impression que de se sentir indubitablement dans sa voie, dans la -seule voie, de se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce -que j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle -grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons maintenues, -tout le temps voulu, dans cette disposition favorable! - -Oh! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au point de ne -plus souffrir des misères de ce monde; mais, franchement, il -nous semble qu'elles aillent leur chemin sur une autre ligne -que la nôtre, qu'elles puissent passer tout près de nous, sans -doute, nous frôler même, mais,--on a de ces illusions-là dans les -rêves,--qu'elles ne sachent point nous atteindre, en vertu d'un -privilège extraordinaire attaché à notre fonction. - -Il y avait bien des choses contre moi, au moment où j'eus la -certitude de ma première grossesse. Il fallut, comme de juste, -que ces affaires suivissent leur cours, atteignissent comme une -maladie leur période aigu, et enfin leur dénouement. Eh bien! -je contemplai ces péripéties, de ma chaise longue, avec un -quasi-désintéressement qui m'étonne aujourd'hui encore, avec une -sorte de recul, de confiance présomptueuse, et comme un passager -muni d'amulettes pendant la tempête. «Tout peut arriver, me -disais-je, mais il faut que je vive pour mon enfant!» - -J'en étais venue à un détachement si grand, que je ne saurais me -souvenir aujourd'hui avec précision de ce qu'il en fut du procès -Grajat. Pourtant, mon pauvre mari était aux abois, et il se crut, -pendant un certain temps, un homme perdu. «Un homme perdu»! lui, -si réservé, si fier de son état, et si confiant? Ah! c'est que, -justement, il avait été toute confiance en ses rapports avec son -ami Grajat, et rien que cela; et le sentiment de la confiance -étant ébranlé soudain, tout lui manquait; il était «un homme -perdu». Ce que je sais, c'est que Grajat l'avait iniquement -trompé, l'avait entraîné dans des entreprises hasardeuses et -prétendait leurs sorts liés jusque dans certaines spéculations que -mon mari avait répudiées. Or, il s'était produit, avant la fin -de l'Exposition, un grave échec des entreprises, un effondrement -des spéculations. L'entière bonne foi de mon mari fut établie -de la façon la plus nette, mais il fallut l'établir. Quelles -longueurs! quelles attentes! et quelles impatiences! Il n'y avait -pas jusqu'au mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit, -qui ne fût suspendu à la conclusion de ces événements, M. Du -Toit faisant mine de temporiser tant que le sort de mon mari -n'était pas complètement disjoint du sort de Grajat. Il y employa -d'ailleurs toute son influence, toute son autorité, et c'est à -lui, assurément, plus qu'à la loyauté incontestée de mon mari, -que nous dûmes de sortir indemnes de cette crise, car la loyauté, -toute seule et même éclatante, m'a-t-on appris plus tard, n'eût -peut-être pas suffi. Grajat s'était accolé de longtemps mon mari -en escomptant la «puissance financière» de ses cousins Voulasne, -en escomptant ensuite le crédit du président Du Toit. - -Gros balourd, connaisseur d'affaires mais non de gens, faute de -finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su prévoir deux choses: -c'est que les Voulasne fussent partis en croisière autour du monde -pour peu qu'on eût fait mine de les vouloir ennuyer avec une -aventure de cette sorte, et c'est que le président Du Toit était -homme à ne se dévouer qu'aux bonnes causes. Le président Du Toit -ne fut pas pour Grajat, en l'occasion, le grand secours sur lequel -notre ancien ami avait fait fond; mais mon mari me laissa entendre -à plusieurs reprises que, sans la mémorable intervention de Grajat -en faveur du mariage d'Isabelle, nous n'eussions pas eu, très -probablement, pour nous servir, tout le zèle de M. Du Toit. C'est -très possible. - -Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne point sombrer -sous le coup, mais il subit une forte saignée et jugea à propos -d'entreprendre un voyage d'études qui dura deux ans et demi. Nous -fûmes quittes, nous, pour faire notre deuil de tous les gains que -mon mari avait espéré tirer de l'Exposition, joints à tous ceux -qu'il avait sacrifiés, un an durant, à préparer l'Exposition. Mais -de quel prix n'eussé-je pas payé l'avantage d'être débarrassée, -deux ans et demi, de Grajat! Ah! oui, adieu la voiture! adieu le -domestique en livrée!... adieu Grajat!... Mais mon mari, lui, -souffrit beaucoup de ces privations. - -Il était sans rancune contre Grajat. Grajat était pour lui un -homme qui lui avait autrefois rendu des services. Il lui devait -fidélité. Il me disait à moi: «Si les choses avaient bien tourné, -j'aurais eu ma part dans les bénéfices...»--«Mais, non! puisqu'il -a été prouvé qu'il n'était nullement engagé envers vous! Il vous -aurait volé quand même...»--«On est tout autre, affirmait-il, -quand la fortune vous sourit.» Il n'en voulait pas démordre. -C'était à lui d'avoir des scrupules! Si j'attaquais Grajat, il me -disait que ce n'était pas généreux, Grajat étant à terre. Il avait -une longue habitude de confiance et d'amitié contre laquelle rien -ne put prévaloir. - -Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amérique, et personne ne -se souvenait plus exactement des motifs qui l'y avaient envoyé. -Il était flambant, remis à neuf, et il écrasait jusqu'à vos -ressentiments sous les images gigantesques qu'évoquaient ses -propos. Il avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de Titans, -des moeurs invraisemblables, des fortunes dont le chiffre fabuleux -n'est presque plus perçu par nos sens. Les Voulasne, sur sa -prière, et peut-être par l'entremise de mon mari, consentirent -sans aucune difficulté à le recevoir. Les Voulasne, qui n'avaient -point été atteints personnellement par les affaires de Grajat, -n'en conservaient aucune mémoire; ils étaient enchantés de revoir -un homme dont l'entrain et la bonne humeur étaient connus, et -un voyageur. S'il est vrai que d'autres ne lui sautèrent pas -immédiatement au cou, chez les Voulasne, il est non moins certain -que, dès le potage, Grajat parlant de l'Amérique avait accaparé -l'attention de tout le monde, et qu'il devint, de ce moment, un -centre d'attraction sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme -qui n'eût quelque chose à lui demander. Et il se trouva relancé, -comme cela, par l'intérêt qu'avait chacun à être informé ou par -l'étrange plaisir qu'ont la plupart des gens à être ébahis par le -«colossal». Sans qu'il racontât rien de lui-même, rien de ce qu'il -avait fait là-bas, on le trouvait grand à cause des choses géantes -qu'il avait vues. Qu'il eût vu grand ou petit, je ne pouvais, -quant à moi, m'empêcher de penser: «C'est un homme malhonnête.» -Je ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je n'ai -jamais souffert qu'il embrassât mes enfants. Je le traitais comme -il disait que les Américains traitent les hommes de couleur. Je -lui disais: «Vous avez l'âme noire, pour moi vous êtes nègre... -pouah!...» Mon mari était beaucoup plus affecté que Grajat de -ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon mari, comme chez ceux qui -accueillaient Grajat, ce n'était pas de l'indulgence envers un -homme coupable d'une grande faute, c'était de l'indifférence pour -la faute, c'était de l'apathie morale absolue. Le sens moral -était atrophié à ce point chez la plupart, qu'il n'y avait point -d'explication possible entre nous en cas de différend: qu'eussé-je -pu dire à Grajat, par exemple, qui demeurait convaincu que ma -mauvaise humeur à son endroit ne résultait que du dépit d'avoir -manqué par lui «ma voiture»? - -Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspirait me faisait -passer à ses yeux pour plus bassement intéressée! J'en vins petit -à petit à ravaler mon dégoût et à lui faire presque bon visage, -uniquement pour lui prouver que je ne pensais pas à «ma voiture». -Mais si je désarmais, il voyait en mon armistice le signe que -je consentais, pour avoir «ma voiture», à l'autre moyen, celui -qu'il m'avait proposé un jour... Et il redevenait galant. Si je -dénonçais à mon mari ses entreprises et le cynisme avec lequel -elles étaient tentées, mon mari, sans s'émouvoir, me répondait: -«Quelle importance cela a-t-il, puisque vous n'êtes pas femme à -lui céder jamais?» - -Je crois que les galanteries de Grajat flattaient plutôt mon -mari, parce qu'il était sûr de ma résistance, et parce que chaque -siège victorieusement repoussé augmentait ma valeur, ma valeur -morale. Il était fier de ma valeur morale; il savait ou sentait -que Grajat lui-même était impressionné par ma valeur morale et -devait dire de lui: «Cet animal de Serpe a une petite femme qui -tient comme un bastion!...» Curieux phénomène: ils se gaussaient -de la valeur morale, et c'est d'elle qu'ils tiraient dans leur -maison le plus de vanité; ils la réduisaient à n'être qu'objet de -luxe, mais parmi les objets de luxe qu'ils prisaient, elle était -encore le plus rare et le plus apprécié. - -Ma belle-soeur Emma avait eu la chance de se remarier avec un -jeune homme charmant, de cinq ou six ans moins âgé qu'elle, il -est vrai, mais follement épris, et qui possédait une grosse -fortune. Emma le conduisait par le bout du nez, roulait carrosse, -se faisait habiller chez les couturiers renommés, donnait des -dîners, rajeunissait elle-même, positivement, était, ma foi, -fort jolie, et jurait à tout venant qu'elle se ferait couper en -quatre plutôt que de manquer à son «joli petit mari». Malgré -mille excentricités, elle lui était en effet fidèle. Elle s'était -mariée à peu près à l'époque de la naissance de ma petite Suzanne, -à la fin de mars 1890. C'est en juillet 93 que Grajat revint -d'Amérique. Aux environs du jour de l'An, Emma trompait son «joli -petit mari» avec cet homme presque sexagénaire, de qui elle se -moquait outrageusement au temps où elle était sa maîtresse. Le -petit mari se fâcha tout rouge; il gifla Grajat, dans un cabaret à -la mode, devant plus de cinquante personnes; on se battit; ce fut -une histoire; et on se battit si sérieusement que Grajat promena -sept à huit semaines son gros bras en écharpe, fier, à son âge, -d'une aventure de cette sorte. Et l'on divorça bel et bien, au -grand désespoir d'Emma qui retomba du haut de sa fortune d'un jour -sur ses pieds nus, et revint, le premier de chaque mois, faire la -gentille avec son frère, et lui demander cinq minutes d'entretien. -Grajat l'avait quittée aussitôt après l'aventure. L'ex-jeune mari -la reprit comme maîtresse, mais la traita en fille. Et la pauvre -Emma, avec cela, allait sur la quarantaine! C'était une grande -pitié. - -Mon mari rompit net avec sa soeur; il lui interdit de jamais -repasser le seuil de sa porte. Ce fut la maman Serpe qui revint, -chaque mois, à la maison, après le déjeuner, avec des cheveux d'un -blond de plus en plus flamboyant, son petit chien favori, Zuli, -sous le bras, seul vieillissant, lui, asthmatique, toussicotant et -râlant. - -Autour de nous, les Kulm avaient divorcé, après vingt et un ans de -mariage, lui pour épouser une femme de sport, championne de je ne -sais plus quels matches; elle, abandonnée, à quarante-cinq ans, -sans autre ressource qu'une pension alimentaire, après la vie la -plus insoucieuse et la plus aisée, et avec deux jeunes filles à -marier!... - -Un autre exemple attristant, près de nous, était celui du mariage -d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit. Isabelle, pendant près -de deux ans, avait, par amour pour Albéric, adopté tous les -goûts et dégoûts de la famille Du Toit. La conversion spontanée -d'Isabelle avait eu les allures d'une vocation tout à coup -révélée; elle avait frappé les Du Toit et n'avait pas contribué -pour peu à leur faire agréer le mariage; gagner une âme, et par -elle, qui sait? spiritualiser ces pauvres Voulasne embourbés dans -les joies épaisses, c'était, n'est-il pas vrai, une oeuvre? Or, dès -que la période de lutte avait cessé, fort peu de temps après le -mariage, on avait vu la noble ardeur d'Isabelle s'affaiblir, une -naturelle nonchalance remplacer son beau zèle à s'instruire, un -égoïsme paresseux transpercer cet accoutrement de soeur charitable -qui avait fait l'émerveillement de la bonne madame Du Toit. Une -fois mariée, et malgré un réel amour pour Albéric, Isabelle était -redevenue elle-même en devenant heureuse, et était redevenue -Voulasne en redevenant elle-même. Voulasne, elle ne songeait qu'à -se distraire, à se laisser porter et agiter par la vie extérieure, -et, faute d'un tel mouvement, tombait en une torpeur insipide, -état inadmissible absolument chez les Du Toit. Chez les Du Toit, -la vie était réglée une fois pour toutes et composée exclusivement -de devoirs qu'on ne discutait pas, et qu'il s'agissait de trouver -agréables si l'on tenait absolument à avoir du plaisir. Albéric, -rompu aux austères plaisirs de sa famille, mais amoureux de sa -jeune femme, se trouva quelque temps perplexe. Il s'ingéniait -à établir un compromis entre ses habitudes disciplinées et la -mollesse propre à Isabelle. Installés dans un appartement à eux, -chez eux, indépendants en somme, ils se partageaient également, à -jours fixes, entre les deux familles. Isabelle était d'un naturel -fort doux. Albéric aussi. Ce n'était pas qu'Isabelle récriminât, -ou exigeât, mais elle avait besoin d'agréments qu'Albéric eût -jugé inhumain de lui refuser. Il arriva une chose que de plus -avertis que moi eussent pu prévoir, c'est qu'après quelques mois -de concessions faites à Isabelle, Albéric se laissait gagner par -le goût des distractions quelles qu'elles fussent, par cette -espèce de lourdeur qui vous entraîne à descendre dans Paris chaque -soir, par ce goût pour l'oubli de soi, par cet étourdissement -quasi niais, quasi spirituel, quasi répugnant, quasi savoureux, -que vous procurent, comme une drogue de fumerie, les plaisirs -dits parisiens. A la compagnie de son père, de sa mère, cent fois -supérieure en ressources profondes, il préféra bientôt celle de -ses beaux-parents, stupides, mais si faciles, si dépourvus de -sens critique, et à un tel point incapables de vous adresser une -observation, de vous donner même un avis! de ses beaux-parents -qui le jugeaient le gendre le plus accompli, pourvu qu'il fût -de leur bande et de leur perpétuelle fête. Comme dans toute la -nature, la paresse et le moindre effort l'emportaient jusque sur -les habitudes d'activité les mieux contractées. Les Du Toit, à -cent lieues d'avoir prévu pareil détournement, et qui s'étaient -flattés au contraire de gagner à eux leur belle-fille, étaient -stupéfaits, désolés, effondrés. Les Voulasne, eux et leur -entourage, ne jugeaient pas la chose, ne la remarquaient même pas: -Albéric était avec eux, tant mieux! car plus on est de fous plus -on rit. - -Nous avions, dans notre monde, bien d'autres transfuges venus de -familles analogues à celle des Du Toit! Notre monde, et j'entends -par là celui qui était résolu à mener la vie joyeuse et sans -entraves, faisait la boule de neige, se grossissait chaque jour -en s'entraînant mutuellement au confort, au bien-être, au luxe, à -une élégance audacieuse et à une bravade du lendemain qui n'allait -pas parfois sans un certain courage. Tout y était au rebours des -anciennes moeurs de la bourgeoisie française, essentiellement -composées de contrainte, d'abstention, de prudence craintive, -d'économie de toutes les forces et de terreur de l'opinion. -C'était une société qui semblait s'être retournée bout pour -bout, la réserve ayant à sa place la dilapidation; le souci de -l'avenir, du sort des enfants, de la maison, du nom, obstrué -par la frénésie de consommer pendant que notre propre jour luit -encore; l'argent jadis volontiers secret: maintenant, la jactance -d'une fortune souvent fictive; les femmes, les familles entières -ne craignaient jadis rien tant que le bruit fait autour d'elles, -le seul nom, imprimé dans une feuille publique, froissait une -pudeur que j'ai bien connue: désormais les efforts et le but des -femmes, voire des familles, était qu'il fût parlé d'elles, et il -n'y aurait pas grand paradoxe à ajouter: de quelque façon que ce -fût. La discrétion, le silence, le vase clos où tant de groupes -ont préparé des valeurs réelles, semblaient des geôles ou des -tombeaux; et qu'importait à présent la valeur réelle, si la parade -et le boniment en donnaient l'illusion à un public jobard et -dégradé? - -L'évolution du ménage d'Albéric eut pour moi des conséquences fort -inattendues et des plus graves. Comme tout s'enchaîne dans la vie, -mon Dieu! et par les moyens les plus éloignés de tous ceux qu'on -eût pu se plaire à prévoir!... Dès que j'avais connu les Du Toit, -j'avais souhaité me réfugier quelquefois près d'eux. Les Du Toit -de leur côté semblaient aussi m'avoir «reconnue»; et ils m'avaient -fait des avances. Cependant nous en étions demeurés là. - -Madame Du Toit me rencontra une après-midi aux Champs-Élysées -où j'allais dans ce temps-là, régulièrement, promener ma petite -fille, parce qu'il y avait de la coqueluche au parc Monceau. -Suzanne commençait à marcher seule; j'étais grosse de son futur -petit frère; nous parlâmes naturellement des enfants; madame Du -Toit me félicita d'en avoir, tout en me contant, les larmes aux -yeux, les peines que les siens lui avaient causées. - ---Et quand vous allez être grand'mère, lui dis-je, ce sera à -recommencer! - -Elle ne demandait pas mieux que de recommencer. Mais elle hocha la -tête: - ---Ils ne se pressent pas, dit-elle, de me rendre grand'mère: ce -n'est plus la mode, aujourd'hui, dans un certain monde, d'avoir -des enfants!... - -Je m'écriai: - ---«Dans un certain monde!...» mais heureusement que... - ---Oh! me dit-elle, vous comprenez parfaitement ce que j'entends -par là. Vous avez dû trop souffrir, ma chère enfant, avec votre -nature délicate et votre parfaite éducation, des milieux auxquels -je fais allusion, pour ne pas deviner mon chagrin... - -Elle me prenait par l'amour-propre, par l'intuition sympathique, -par la maternité. Elle me fit ses confidences; elle en provoqua -de ma part, et sut, par là, m'être agréable. Mais tout ceci avec -du tact, sans précipitation excessive, sans débordement. Elle ne -parlait d'elle-même qu'en s'en excusant pour ainsi dire, et en -essayant d'envelopper son propre cas, qu'elle ornait d'idées, de -citations très appropriées. Elle m'en imposait comme tous les -esprits plus et mieux nourris que le mien; mais sans me paralyser, -sans me gêner même. Nous bavardions bientôt comme de vieilles -amies. - -Je l'étonnai, moi, par mon indulgence. Elle crut s'être trompée -en m'énumérant mes maux, attendu que je ne m'élevais pas contre -un état de moeurs qui en était responsable; elle était entière -et exclusive, elle était convaincue que le monde sans principes -et sans culture morale était «corrompu jusqu'à la moelle». -L'expression qu'elle employait me fit protester. Moi qui vivais, -depuis plusieurs années, au milieu de ce monde, et qui avais -été par lui blessée, je ne le jugeais point cependant d'une -façon si définitive. L'animation de notre premier entretien -vint de ce différend. Je lui citai maintes femmes qui, sous les -dehors les plus évaporés, étaient, au demeurant, excellentes -et très pures; je lui disais: «Les apparences de ce monde-là -sont aussi trompeuses que l'est, par exemple, le théâtre qui -prétend représenter la vie, et qui, en réalité, attire le public -en l'épouvantant par des moeurs aussi inédites qu'inexistantes; -ici, c'est une coquetterie de paraître sans conduite comme c'en -est une, ailleurs, de paraître vertueuse; le bon naturel et le -mauvais se retrouvent de part et d'autre.» Elle me répliquait que -j'étais trop bonne et trop jeune, que le mal passait inaperçu à -mes yeux, mais qu'une complaisance comme la mienne était des plus -pernicieuses, car c'est avec ce libéralisme qu'on encourage ou -facilite toutes les décadences. - -Je me laissai entraîner par madame Du Toit à mener ma petite -fille, une ou deux fois par semaine, jusqu'au Luxembourg, qui -était d'ailleurs, affirmait-elle, beaucoup plus sain que les -Champs-Élysées saupoudrés de poussière. Je rencontrais au -Luxembourg madame Du Toit qui, pour une ondée, pour un nuage -menaçant, voulait à toute force m'abriter chez elle, rue de -Vaugirard, dans le voisinage. La pauvre femme semblait ne plus -pouvoir vivre sans me voir, parce qu'elle ne pouvait vivre sans -parler de son fils et parce qu'elle ne parlait de lui, tout à fait -à l'aise, m'affirmait-elle, qu'avec moi. Elle comptait aussi sur -moi pour «le ramener». Elle disait «le ramener», comme si le cher -Albéric eût embrassé quelque schisme. - -A voir le jeune ménage de plus près, je ne tardai pas à -m'apercevoir qu'Albéric, après avoir oscillé un moment entre les -parents de sa femme et les siens, était allé vers ceux à qui il -eût été le plus difficile de faire comprendre pourquoi il ne leur -fût pas venu! Albéric, qui n'était pas un sot, mais qui avait -le tort de ne vouloir blesser personne, avait jugé que ne point -partager les divertissements de ses beaux-parents c'eût été rompre -avec eux, car aucune bonne raison ne leur était accessible, tandis -qu'il comptait sur l'esprit supérieur de son père et sur la bonté -de sa mère pour lui passer cette complaisance envers les parents -de sa femme. - -Ainsi, et par une malignité des choses qui souvent dans la vie m'a -frappée, de deux familles, l'une intelligente et l'autre bornée, -c'était la bornée qui l'emportait en influence, à cause et en -raison même de son inaptitude à concevoir quoi que ce fût, hormis -son étroit et égoïste plaisir. - -Madame Du Toit me suppliait de ne pas manquer son jour, surtout -lorsqu'elle attendait sa belle-fille. Mon Dieu, je sentais bien -qu'elle m'employait à lui «ramener» son fils en agissant sur -Isabelle; elle me plaisait par ailleurs, m'instruisait, me prêtait -des revues et des livres, et je croyais faire une bonne action en -contribuant à empêcher ce pauvre Albéric de s'engager davantage -dans une société de fêtards. Je venais donc aux jours de madame -Du Toit. Il y avait là toutes les femmes de la magistrature et du -barreau, la plupart honnêtes mères de famille, sans coquetterie; -on parlait surtout collèges et pensions, rougeole, scarlatine, -projets ou souvenirs de vacances, Suisse ou «petits trous pas -chers». Les plus entendues étaient préoccupées de l'avancement -de leurs maris; les infortunes conjugales étaient matière à -chuchoteries pudibondes. Il venait aussi des messieurs, beaucoup -encore à favoris, dans ce temps-là, et en redingote de drap, -boutonnée; quelques jeunes aussi, portant la barbe, et jusqu'à -des stagiaires, qui m'entouraient volontiers, bien que je fusse -grosse de cinq mois, mais parce que j'étais mieux mise que la -plupart des autres femmes. - -Mon Dieu! que l'on était loin, là, des Kulm ou des Lestaffet! On -m'y présentait beaucoup plutôt comme petite fille de magistrat -et comme fille d'avocat renommé que comme femme d'architecte. -Isabelle se montrait assez ponctuelle aux jours de sa belle-mère, -amenée de force par son mari, car elle ne s'était jamais soumise -à des obligations, et la mine aussi boudeuse qu'au temps où, -chez ses parents, on ne mettait pas d'empressement à lui donner -son Albéric... Elle venait à moi d'assez bonne grâce, parce que, -chez les Du Toit, c'était encore moi la moins «rive gauche», -disait-elle. Elle était jolie, très élégante, un peu trop -parfumée, même pour la rive qu'elle habitait. - -Moi, j'étais contente de rencontrer là M. Juillet dont la -causerie me plaisait toujours. Il n'y venait pas régulièrement, -mais lorsque j'avais la bonne fortune de l'y voir, le temps me -paraissait court. Il causait assez souvent avec moi, ou plutôt -se laissait entendre par moi en particulier, car, crainte de lui -déplaire, je surveillais avec lui mes paroles. Il philosophait -devant moi, sur le contraste des milieux si divers où il voyait -que je passais tour à tour et qu'il connaissait, l'un et l'autre, -mieux que moi. Il lançait, contre l'un et l'autre, des traits -aigus, ce qui m'amusait sans provoquer chez moi la réaction, -comme les attaques de sa tante. Et il me prouvait que, dans -quelque société que l'on soit, on ne peut manquer de trouver -à redire. Ce qui l'étonnait en moi et me rapprochait de lui, -c'était qu'avec ma nature respectueuse, je pusse rire de ses -épigrammes sans me froisser. Je lui affirmais que des caractères -de l'espèce du mien ne sont pas rares dans mon pays, et que l'on -peut être profondément sérieux et admettre la raillerie, et aimer -la raillerie, et la pratiquer sans laisser entamer par elle le -sentiment de gravité que la vie nous inspire. - ---Aujourd'hui, me disait-il, les gens qui se moquent, se moquent à -fond, sans plus croire à rien, même pas à leur moquerie qui n'est -qu'un procédé, et dont on sent tout l'artifice et l'effort; quand -notre race était plus pure ou la vie moins usée, si vous aimez -mieux, le rire, avec toute sa malice, «châtiait les moeurs» et ne -les détruisait pas... Ainsi, par exemple, ce n'est pas parce que -je plaisante le dessus de cheminée, les tableaux et les meubles -de ma bonne tante Du Toit, que je manque le moins du monde, en -mon coeur, à vénérer cette très digne et excellente femme... Ce -n'est pas parce que je n'aborde plus mon cousin Albéric sans -lui glisser à l'oreille, comme une nouvelle sensationnelle: «On -ne peut contenter tout le monde et son père!»--ce qui le met en -fureur,--que je manque à mon affection très réelle pour ce brave -garçon. - -On aurait eu, en effet, bien du mal à garder son sérieux devant -l'attitude d'Albéric chez sa mère. On eût juré qu'il rentrait -d'escapade; il tendait le dos, garait ses oreilles comme un petit -garçon, comptait à tout moment que madame Du Toit allait lui -donner la fessée, publiquement, pour avoir découché. Et M. Juillet -disait: - ---C'est qu'il a l'air, aussi, le coquin, d'avoir introduit ici sa -maîtresse!... - -Tel était un peu, ma foi, l'effet que produisait la trop parfumée, -la trop élégante Isabelle. - -Je demandai à M. Juillet sa franche opinion sur le mariage -d'Albéric: - ---Mais, ce n'est pas son mariage qui est bête, disait-il, c'est -lui! Et il rendra son mariage absurde à cause de son urbanité trop -exquise. La petite Voulasne, mal élevée, ou pas élevée du tout, -mais je parie qu'elle vaut la plupart des pimbêches que lui eût -choisies ma tante Du Toit! et d'abord elle l'aime... Mais, ce -qu'il fallait, c'était avoir le courage,--si courage il y a,--de -tenir à distance les parents Voulasne... - ---Vous en parlez à votre aise! répliquais-je à M. Juillet. Mais -Isabelle aime infiniment ses parents! Elle a joué toute sa vie -avec ses parents comme avec des camarades. Ses parents ne l'ont -jamais grondée, jamais contrainte, jamais ennuyée: il y a un -attachement tout particulier des jeunes filles mal élevées à -leurs parents, c'est une espèce de complicité... Isabelle n'eût -jamais consenti à s'éloigner de sa famille... - -Je me souviens que nous fûmes interrompus par madame Du Toit, -qui, nous voyant causer très attentivement, et à part, venait -s'enquérir de ce qui nous absorbait à ce point. M. Juillet lui dit: - ---Mais, ma tante, nous nous occupons de vos intérêts!... - -Elle lui avait confié, à lui comme à moi, ses soucis. Elle comprit -aussitôt ce dont il s'agissait. Elle joignit les mains et leva -les yeux au ciel, appelant sa bénédiction sur notre entreprise -commune. Elle parut fonder tout de suite un grand espoir sur cette -entente entre M. Juillet et moi, qu'elle n'avait pas prévue. Je -crus devoir lui confesser que notre premier échange de vues était -assez pessimiste. - ---Qu'il ne soit pas le dernier! dit-elle. C'est une bonne oeuvre à -accomplir, ne l'oubliez pas: une bonne oeuvre!... - -Elle n'avait pas une confiance parfaite en son neveu Juillet, -à cause de ce qu'elle appelait «son esprit sarcastique», et -parce que, tout intelligent qu'il fût reconnu, il n'avait pas de -situation officielle et stable. Son intelligence même paraissait -trop vive, et inquiétante, car elle faisait constamment le -tour complet de chaque chose, en la considérant avec une égale -complaisance, des points de vue les plus opposés. Cependant tous -les articles et notamment un certain ouvrage, qu'il avait publiés, -jusqu'ici, étaient à conclusion très propre à rassurer la famille. -Ses articles comme son ouvrage avaient été, je le voyais bien, -fort remarqués; néanmoins, j'entendais qu'on lui reprochait je ne -sais quelles contradictions. Il répondait: «La vie est un champ -d'expériences, les paroles un moyen d'essayer les idées; la vie -passe; les paroles volent; les écrits restent. Eux seuls comptent, -ils sont le résultat.» Mais madame Du Toit devait trouver la vie -et les paroles de son neveu aussi louables que ses écrits, du jour -où son neveu partait pour la croisade en ma compagnie. - -Le singulier départ! Prémédité? voulu? Aucunement. Par personne. -Il dépendait d'un mot jeté au hasard. Que d'entreprises, que -d'aventures n'ont pas d'autre fondement!... - -En me parlant de son neveu, entre nous, madame Du Toit disait -à présent: «votre allié», pour me rappeler la bonne oeuvre à -accomplir de concert. Point d'allié qui pût être pour moi -compromettant, vu la situation où j'étais, situation qui dut même, -bientôt, interrompre mes promenades au Luxembourg, ma croisade et -mes visites chez madame Du Toit!... - - - - -XI - - -Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment maternels au moment -de la naissance de mon petit garçon. Elle ne venait à peu près -point chez moi auparavant; elle ne laissa presque pas un jour -sans prendre de mes nouvelles, et elle me fut très utile. C'est -un avantage que d'avoir près de soi, en ces moments-là, une femme -d'autant d'ordre et d'expérience. Elle me procura un médecin plus -sérieux, plus consciencieux et quatre fois moins coûteux que celui -qui m'avait soignée lors de mes premières couches, et, comme il -me fut interdit de nourrir, cette fois, elle sut me dénicher -dans un certain village de Bretagne une nourrice magnifique. On -connaissait l'élevage des enfants dans le monde de madame Du -Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans me peser jamais et même -sans m'ennuyer de ses chagrins personnels. Notre amitié se trouva -consolidée à la suite de ces quelques semaines, et après une -connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me fit dans son -entourage une réputation qui me flatta, je l'avoue. - -Je m'étais accoutumée jusque-là, dans le monde des Voulasne, Kulm, -Lestaffet et Cie, à me contenter de l'état d'étrangère à peu près -tolérable; et, mon Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à ce -point rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela pouvait, -à la rigueur, continuer. Mais j'éprouvai une grande douceur à me -sentir estimée, et estimée pour ce qui, en moi, était vraiment -moi-même, et non pour les complaisances, concessions ou petits -tours de force destinés, ailleurs, à me faire seulement agréer. -Mon amour-propre fut très sensible aux hommages dont je me vis -entourée chez madame Du Toit. - -J'y retournai dès que ma santé me le permit, entre mon énorme -nounou et ma petite Suzanne, et y pris une part plus franche et -plus active qu'auparavant aux questions de coupage de lait, de -diarrhée infantile et au choix d'une plage pour les marmots à la -prochaine saison. Pendant toute une année, mon dernier né, que -nous avions nommé Jean, étant assez délicat, ces conversations -m'intéressèrent même plus que celles de M. Juillet. Je ne m'en -étonnais pas; je n'y prenais seulement pas garde; il y avait -une chose qui m'absorbait tout entière, c'était la santé de -mes enfants; aucune préoccupation du même ordre, autour de moi, -ne me paraissait excessive ni importune, et tout ce qui ne s'y -rapportait pas directement me semblait un peu oiseux. M. Juillet -me taquinait à ce propos, sans me piquer le moins du monde. - -Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au jour de sa -tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans une «nursery», et il -avait même confié à sa tante elle-même, qui me le répéta, qu'elle -réussissait à faire de moi une «popote» comme toutes ses amies, -que les femmes intelligentes étaient rares et que ce qu'elle -pratiquait là était «un étouffement criminel». Je revois toujours -la bonne madame Du Toit redisant l'expression: «un étouffement -criminel»! Elle en riait, car elle était faite aux paradoxes de -son inquiétant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en riais, -et elle était flattée que M. Juillet, sous cette forme dépitée, -reconnût lui-même en moi, outre les qualités qu'il prisait, lui, -pour son agrément personnel, celles que sa tante plaçait au-dessus -de tout. M. Juillet ne mit pas à exécution ses projets de ne plus -reparaître au jour de madame Du Toit; et, bien qu'il me jurât -qu'il ne contribuerait certes pas à rendre la femme d'Albéric -aussi «bourgeoise» que moi, il y travaillait tout de même un peu -avec moi, tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me -manifestait, malgré lui, une sorte de vénération. - -Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait jouer avec -elle pour retenir son attention, et encore ne se prêtait-elle -qu'au plaisir de la facétie, et puis, aussitôt, son esprit -s'évaporait sans retenir la moindre conclusion. Elle ne jugeait -rien, ni gens, ni choses, si ce n'est par rapport à leur caractère -«rasoir» ou «rigolo». A la notion de la valeur morale son esprit -était impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante, -produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification extrême -de la vie. Elle était sans antipathie et n'en inspirait aucune, -car nul défaut ne l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux -qui s'indignent. Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence, -trouvait près d'elle une paix, au moins provisoire, qu'il n'avait -jamais goûtée dans le milieu assez rigoriste, un peu tatillon, -de sa famille, et il s'abandonnait à la tiédeur d'une vie assez -saugrenue, mais si aisée! Il n'était pas, il ne serait jamais, -lui, un contempteur des moeurs traditionnelles; il ne se ferait pas -davantage l'apologiste des moeurs opposées, mais il appréciait, au -fond de soi, la séduisante mollesse et le laisser aller d'une vie -dépourvue de tout commandement et de toute sanction. - -M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son cousin au -sérieux, et, dans notre entreprise commune, il ne voyait qu'une -croisade un peu comique, qui le divertissait, en faisant grand -plaisir à sa tante. - ---Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric a fait -précisément le mariage qu'il mérite. Albéric n'a jamais compris -ce qu'il y avait d'auguste dans l'éducation que ses parents se -sont exténués à lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes -éminents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer que leurs -rejetons non seulement sont dignes d'eux, mais doivent s'élever -plus encore: supposez qu'Albéric eût entretenu cette illusion par -un mariage et une conduite conformes aux souhaits de son père, on -l'eût poussé à des emplois dont il n'est certainement pas digne. -Son amourette pour une petite Voulasne, c'est la revanche de sa -nature médiocre; c'est l'explosion de ce qu'il y a d'essentiel -en lui: elle détruit en un clin d'oeil l'échafaudage savant, mais -arbitraire, combiné par une famille hors ligne; elle le fait -dégringoler à son niveau véritable où il se trouve, lui, comme -vous voyez, tout à fait bien!... - -Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la croisade -entreprise en commun! Et l'on voyait si bien que le sort d'Albéric -et d'Isabelle l'intéressait peu! Il en revenait toutefois de -lui-même à cette question, lors de nos rencontres, parce que -c'était le pacte convenu entre nous et devant l'autorité de madame -Du Toit; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec une rouerie -qui ne m'échappait pas et qui me faisait l'avertir d'un sourire -que nous quittions la grande route sinon la bonne. Il aimait avant -toutes choses à agiter des idées, et il avait un insurmontable -dédain pour tout ce qui ne fournissait pas matière à ce jeu -supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était un prétexte -excellent, il est vrai, à mille réflexions, à ma portée, sur les -moeurs, les caractères, la vie; mais d'Albéric et d'Isabelle, mon -Dieu! que son souci était loin! - -Ce que j'apprenais en écoutant M. Juillet, et sans y prendre -garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un ton enjoué, à -réfléchir et à méditer, que je recevais de lui, me causait une -sorte de plaisir, naturel et profitable, dont je ne saurais -comparer l'effet qu'à la belle coulée de lait qui passait du -gros sein de ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse -de mon enfant. Je ne songeais pas à m'écrier: «Comme c'est bon! -que cela me fait de bien!» parce que, grâce à mes préoccupations -maternelles, j'étais garantie de toute exubérance et même garantie -de croire que je pusse éprouver quelque chose d'étranger à mes -deux petits; mais je me nourrissais avidement, sans le savoir, -avec un bonheur serein, et je me nourrissais de ce qui était mon -aliment. Cette nourriture spirituelle m'était offerte au moment -même où, par la maternité, toute une portion de moi-même et, me -semblait-il, tout mon coeur venaient de recevoir satisfaction et -triomphaient. Je me croyais comblée; je me sentais heureuse. - -Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que tout ne me souriait -pas à la fois? Il me semblait que mon ménage était beaucoup plus -heureux. Pourquoi? Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il -y avait donc de changé? Mon mari, incorrigible, avait toujours -Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en pure perte. Il -ne faisait pas de brillantes affaires, cela était évident, si -je considérais le budget qui était le nôtre. Nous étions bien -tassés dans notre petit appartement depuis que notre seule pièce -de réserve était abandonnée à la nourrice et au petit Jean, et -ma fille couchait dans notre chambre. Mon mari avait beaucoup -d'ennuis par sa soeur qu'il ne voyait plus et m'interdisait -absolument de fréquenter, et il avait été affecté, d'une façon qui -m'étonna, par la mort de son vieux père. Du vivant du bonhomme, il -le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de lui et semblait -réserver toute son indulgence pour sa mère: il le pleura pendant -des semaines avec un véritable chagrin. Est-ce qu'il avait un -coeur caché?... Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais -beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ailleurs vraisemblable, que -l'appartement était encombré, il allait à ses ateliers aussitôt -après le repas; il voyait d'un bon oeil mon amitié avec madame Du -Toit, mes relations nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et -la renommée dont on m'y gratifiait et qui me suivait et me faisait -respecter jusque dans son monde à lui; car c'était ainsi!... En -tout ce qui dépendait de moi, mon mari semblait être parvenu à -ses fins; malgré mon origine provinciale, je m'étais assouplie -aux exigences de Paris; malgré l'éblouissement et les périls de -Paris, j'avais gardé de mon éducation première ce sur quoi il -avait fondé précisément le plus d'espoir; j'étais assez exactement -la femme qu'il s'était proposé d'avoir; et maintenant que je lui -avais donné, en outre, une petite famille, loin d'être pour lui -un motif d'inquiétude, je lui représentais la paix du ménage -assurée; il se reposait entièrement sur moi, et, à cause de cette -sécurité même, je sentais que toute son activité s'écartait de -moi, de son ménage ordonné, pour se reporter, selon les habitudes -que l'on n'a pas menées en vain jusqu'à trente-sept ans, avant -de se marier, vers ses amis, vers ses affaires, vers le dehors. -Je crois qu'il eût été retenu davantage à l'intérieur s'il eût -acquis le moyen d'avoir un domestique mâle, en livrée, et de me -procurer une voiture!... Oui, il se reprochait de n'avoir pas su -ajouter ce colifichet à son ménage, et il croyait aussi,--comme -Grajat!...--que je lui reprochais secrètement le défaut d'un tel -luxe. D'ailleurs, il voyageait assez fréquemment, à cause de ses -constructions ou restaurations de vieux manoirs. Il restait deux -ou trois jours absent, quelquefois une et même deux semaines. - -Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais conscience de -ce qui manquait à mon bonheur: ce qui me manquait, c'était d'avoir -un grand chagrin lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du -temps, je ne pensais plus qu'il pût me manquer quelque chose. -Mais, devant cette valise que je faisais pour lui, et dans cet air -de départ, j'aurais dû pleurer, n'est-ce pas? si j'avais été tout -à fait heureuse chez moi... Non, je ne pleurais pas. Même, depuis -que j'avais des enfants, je ne m'inquiétais pas après le départ de -mon mari. Je lui recommandais bien de ne pas oublier de m'envoyer -une dépêche, mais il m'arrivait de ne pas attendre la dépêche, -et un jour, je le confesse, la dépêche me surprit... J'en devins -toute rouge devant ma femme de chambre qui me dit: «Mais, madame, -c'est la dépêche de monsieur!» Ma petite fille aussi, à présent, -pensait tellement à son père et parlait de lui si souvent que, -c'était évident, je pensais à lui moins qu'elle... Je l'appelais -«papa» comme les enfants; j'étais heureuse d'avoir enfin trouvé ce -terme familier qui m'épargnait de le nommer par son prénom. - -Cependant, quand je me reporte à l'époque dont je parle, il me -semble que j'étais heureuse. J'étais contente de moi, je croyais -fermement ne m'être pas trop mal tirée d'une situation qui avait -failli être si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait -d'aise. Pour la première fois de ma vie, je sentais une espèce de -dilatation en tout moi-même. Et cela était visible aux yeux de -tous, il faut le croire; je m'en apercevais bien dans la rue, à -la façon dont on me regardait; chez les Voulasne, chez leurs amis -et ceux de mon mari, quand par hasard j'y allais, les femmes me -disaient que j'étais jolie; les hommes, c'était plutôt chez madame -Du Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de cette façon -dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera sans conséquence... - - - - -XII - - -Dès les premiers temps de ma vie à Paris, j'avais remarqué qu'une -période de l'année soulevait un peu partout, dans les familles, -des difficultés. C'est la période dite des vacances, pendant -laquelle il faut s'éloigner de chez soi. Nous autres, en province, -il y a vingt ou trente ans, nous voyions se succéder les quatre -saisons dans le clos ou sur les plates-bandes du parterre, sans -songer jamais à nous demander quelle figure elles eussent pu faire -ailleurs. Il en devait être désormais tout autrement. L'année de -l'Exposition, nous eûmes un prétexte pour demeurer chez nous; -mais la suivante, déjà, la question des vacances s'était posée. -Comme il était à prévoir, mes vieux parents avaient tout de suite -offert de nous accueillir à Chinon; c'était, d'ailleurs, le -séjour qui me paraissait, à moi, le plus agréable, et j'étais -fière de revenir dans mon pays avec une enfant gentille et que -je nourrissais encore. Mais il se trouva que ces vacances ne -nous donnèrent point les bons résultats espérés. Je ne croyais -cependant pas avoir été gagnée par Paris, mais j'avais été touchée -assez par Paris ou par ma vie nouvelle, pour ne plus me sentir à -l'aise entre mes grands-parents et maman, à qui je devais taire -la plupart des sujets qui me préoccupaient, mes malaises moraux, -mes tristesses intimes, les moindres détails sur la famille de -mon mari, sur ses amis et sur ses affaires; ils en auraient été -bouleversés. La réserve à tenir vis-à-vis d'eux m'était à présent -plus pénible que celle dont je souffrais au milieu du monde le -plus hostile. Et de celui-ci même j'avais, peut-être, malgré tout, -adopté quelque chose: le préjugé qui fait que la vie de province -semble bien petite, bien étroite et systématiquement ignorante de -la fameuse découverte que Paris croit faire chaque matin et chaque -soir: fumée, vapeur, vains bruits dès le lendemain, mais qui nous -enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion. Outre cela, -mon mari, si patient à Chinon durant mes longues fiançailles, y -était pris d'un mortel ennui, inventait mille prétextes pour le -fuir, y produisait à mes parents et à nos connaissances le plus -déplorable effet et y laissait finalement l'impression que notre -ménage était défectueux. - -Par-dessus le marché, nous fûmes favorisés, cette année-là, -d'un été torride; la Touraine est chaude, on le sait, et Chinon -exposé contre son rocher, en espalier, en plein midi; ma petite -fille en souffrit; mon mari déclara que le climat de ce pays -était mortel. Qu'on juge de l'état de ma famille, l'année -suivante, lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs les -médecins, que leur vieille maison, que leur jardin planté par -leur arrière-grand-père, que leur ville où j'étais née, moi, et -où j'avais passé sans maladie mon enfance, ma jeunesse, étaient -dangereux, au premier chef, pour la santé de ma fille! D'autre -part, nous n'étions guère en fonds pour nous payer une saison à -la mer; notre embarras était grand. Moi, je disais à mon mari: -«Mais nous allons avoir le parc Monceau à nous tout seuls!...» Il -accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais goût, et il -avait l'air plus malheureux qu'au temps critique de ses affaires. -Ce que je redoutais, moi, arriva: les Voulasne nous invitèrent à -Dinard. Une saison dans un des «petits trous» dont il était si -souvent question chez madame Du Toit nous eût coûté moins cher -que le séjour gracieux dans l'opulente villa des Voulasne, avec -les abonnements au Casino, le jeu des petits chevaux, le poker, -les voitures et la valetaille. Mais mon mari, de la meilleure -foi du monde, donnait tête baissée dans ce faste. Il chérissait -tendrement sa petite fille: on l'avait vu, l'année précédente, -tempêter à cause de la santé de Suzanne compromise à Chinon; eh -bien! à Dinard, cette enfant eut à souffrir d'une indisposition -qui lui fut beaucoup plus néfaste que la chaleur de Touraine: -cela ne compta point. Le papa disait: «Au moins, ici, est-elle -entre les mains d'un excellent médecin!» Il était parfaitement -tranquillisé parce que sa fille, même gravement malade, était -entre les mains d'un médecin excellent. Et je le sentais sincère. -L'année suivante, où il fallut à tout prix me montrer à Chinon, -sous peine de blesser irrémédiablement mes parents, il se contenta -de ne point m'accompagner, et il oublia de m'objecter la chaleur. -Un sort malin voulut qu'elle fût, cette fois-ci, précisément, -accablante. Nous en fûmes incommodées, moi autant que mon enfant. -J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je me jurai de n'y -plus revenir avant la fin de septembre. C'était rouvrir moi-même -la question épineuse des deux mois qu'on ne doit pas passer à -Paris. - -Et voici que mon amitié nouvelle avec la famille Du Toit, ou, -si l'on veut, la politique de madame Du Toit, faisait surgir à -présent, sous un aspect nouveau, le spectre des vacances. - -Madame Du Toit ne consentait pas à se séparer de moi pendant -une période aussi longue. Madame Du Toit, à qui je n'avais pas -caché les ennuis que me valait cet exil annuel, croyait fermement -résoudre pour moi la question en m'invitant avec mes enfants à -passer sept ou huit semaines dans sa propriété de Fontaine-l'Abbé, -en Normandie. Là, rien à redouter de la canicule, sous des -ombrages séculaires et si abondamment arrosés par les pluies; -là, en rase campagne, point d'épidémies: de l'espace, de l'air, -et, ajoutait ma vieille amie, «presque rien de changé dans nos -habitudes, quant aux figures»... - -L'invitation de madame Du Toit fut l'objet d'une discussion qui -dura deux jours, car il ne s'agissait pas de compter seulement -avec nos convenances personnelles, mais avec la façon dont ma -famille prendrait la chose. Qu'allait-elle dire, à Chinon, si je -me laissais héberger, à la campagne, chez des étrangers, plutôt -que chez eux? - -Nous en étions là, et nous discourions à perdre haleine sur -l'aimable proposition de madame Du Toit, sans pouvoir adopter -un parti, lorsque la décision nous fut fournie par une visite -inopinée du jeune ménage Albéric. Albéric et Isabelle, nous n'y -songions pas, se trouvaient agités par la question des vacances -tout autant que nous-mêmes; ils avaient deux familles à contenter: -les Voulasne, jugeant que leur saison de Dinard était gâchée sans -la présence d'Isabelle; les Du Toit brandissant la sentence de -leurs médecins d'après laquelle le bord de la mer était néfaste à -Albéric. Quant aux deux époux, ils étaient d'accord; ils voulaient -aller à Dinard et point au manoir de Fontaine-l'Abbé. - ---Mais, votre santé? dis-je à Albéric, l'opinion des médecins?... - -Albéric se moquait des médecins. D'ailleurs, il répliquait -galamment: - ---Il y a aussi la santé de ma femme. Isabelle est accoutumée aux -bains de mer. - ---Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple que de mettre -tout le monde d'accord: passez trois semaines à Dinard, le temps -de la saison, et le mois de septembre à la campagne; c'est logique. - -Isabelle me dit: - ---Que nous quittions Dinard au bout de trois semaines, comme au -bout de six, du moment que nous le quittons avant eux, papa et -maman sont fâchés comme si nous n'y étions pas allés, ça c'est -réglé. Mais il faut vous dire qu'au mois de septembre, ils ont -l'intention de faire un voyage, peut-être en Italie, et de nous -emmener. Alors, vous comprenez, pour le manoir, zut et zut!... - -Albéric sourit. Il dit qu'il s'était «rasé» au manoir depuis sa -tendre enfance. - -Je ne soupçonnais pas ce qu'ils semblaient attendre de moi en -cette affaire. - -Eh bien! voilà. Ils venaient me dire, tout uniment, que si -j'acceptais d'aller au manoir, pour être agréable à madame -Du Toit,--car ils ne concevaient même pas que cela pût me -plaire,--leurs projets de Dinard, leur voyage d'Italie, tout en un -mot, était «fricassé». - ---Comment cela? - ---Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez à Dinard avec -nous, dit Albéric, maman se console parce qu'elle s'imagine -que ce n'est pas du temps complètement perdu: vous allez nous -y «travailler...» Oui... enfin, vous allez travailler au salut -de notre âme... Ne vous défendez pas! c'est son idée... Je la -connais, maman, peut-être!... A Dinard, avec vous, tout s'arrange, -j'en réponds. A Dinard, sans vous, ce n'est pas l'émeute, c'est -la révolution. Nous à Dinard, vous à Fontaine-l'Abbé... Oh! ça, -alors!... - -Albéric n'acheva pas sa phrase, il allait dire: «C'est la -gaffe!...» et me faire entendre par là qu'il ne doutait pas que sa -mère ne m'eût invitée que pour l'édification de ses enfants. - -Pour achever de me convaincre, Albéric m'esquissa un petit tableau -du séjour au manoir qui était de nature à m'en détourner, quand je -m'en fusse déjà fait ouvrir la grille. - -Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albéric! Que leur -démarche fût de la plus grave indiscrétion, ils n'en avaient cure; -qu'elle me mît dans le plus grand embarras, voilà qui leur était -bien égal! J'étais «bon type», comme ils disaient eux-mêmes, mais -je n'aimais pas que l'on se jouât de moi. J'étais en train de me -creuser la cervelle, afin de trouver la réponse qu'il fallait, -lorsque mon mari, moins patient que moi, et qui avait assisté à -l'entretien sans y prendre part, y intervint pour le clore d'un -mot: - ---Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que la question est jugée: -n'avez-vous pas écrit ce matin à madame Du Toit que vous acceptiez -son invitation? - -La lettre n'était pas écrite, il est vrai, mais elle le fut un -quart d'heure après. - - * * * * * - -C'était, ma foi, un fort joli château que le manoir de -Fontaine-l'Abbé, et je poussai une exclamation lorsqu'il nous -apparut, au débouché d'un bois épais où madame Du Toit nous avait -invités à faire une petite prière près de la source, lieu de -très ancien pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après l'avoir -deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le feuillage des -châtaigniers, si bien égalisé par en bas, je le vis tout à coup, -entier, ses trois corps de logis d'époques différentes juxtaposés -simplement: un gros pavillon carré, sur la droite, coiffé d'un -immense toit Louis XIII; le centre, moins élevé, allongé, simple, -noble, pareil à un bon vieil hôtel cossu du Marais; une aile enfin -ajoutée au XVIIIe siècle; tout cela sans façon, s'harmonisant si -heureusement que je regrettai beaucoup que mon mari ne fût pas -avec nous pour apprécier une si raisonnable architecture. Comme -nous abordions le château par une pelouse spacieuse et doucement -inclinée jusqu'au petit pont flanqué de deux lions de pierre, qui -traversait le fossé, nous discernions très nettement la lanterne -au-dessus du pavillon central, et par delà, la campagne lointaine -et feuillue qui semblait s'évanouir dans la brume. - -Je dis à madame Du Toit: - ---Comme vous êtes discrète!... Je ne vous ai jamais entendue -parler de cette merveille que sur le ton dont vous auriez décrit -une maison de campagne ordinaire. - ---J'y ai toujours vécu, l'été, me dit-elle, depuis mon enfance, -c'est un endroit qui n'a pour moi rien d'extraordinaire. Et vous -voyez que mon fils, lui, ne le trouve guère séduisant... - -«Mon fils...» Ah! je vis que ce serait là le point épineux de -notre séjour, et que peut-être le château ne m'avait tourné que -sa plus jolie face. L'absence d'Albéric nous promettait un sujet -de conversation monotone... Pourvu que M. Juillet fût là pour me -soutenir! Était-il là? Y devait-il seulement venir? On ne m'en -avait rien dit, mon «allié» étant absent de Paris quand le sort de -nos vacances s'était décidé. - -M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en aperçus au -dîner, et le lendemain seulement je sus qu'il viendrait peut-être, -quelques jours, entre deux excursions; il était, comme beaucoup -de ses contemporains, en mal de voyage,--encore une disposition -chez lui que les Du Toit comprenaient peu.--Nous nous trouvions à -table, en très petit nombre et presque entre femmes, les vacances -des cours et tribunaux n'étant pas ouvertes, et il y avait une -demi-douzaine d'enfants que l'on ne devait mettre à part que -lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma Suzanne était dans la -joie, malgré l'absence de son père. Dès que je fus tranquillisée -pour elle au sujet des fossés emplis d'une eau courante, mais que -je vis partout garnis de balustrades, je ne voulus plus songer -qu'au charme incontestable de cette belle demeure ancienne et des -magnifiques soirées d'été que nous pourrions goûter là. - -L'intérieur était très simple, garni presque partout de meubles -de l'Empire et de la Restauration, dont madame Du Toit s'excusait -comme de vieilleries qui eussent dû être au grenier; il y avait -aux murs quantité de gravures et d'estampes coloriées. Le seul -meuble moderne était un piano, un piano à queue tout récemment -accordé, à propos duquel on me dit: «J'espère bien que vous allez -vous y remettre!...» - -La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque aussi, -prenaient l'air par la façade opposée à celle qui m'avait souri -à mon arrivée. Les portes ouvertes, on se trouvait de plain-pied -sur une terrasse dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui, -par une douzaine de marches enjambant le fossé, donnait accès aux -allées du parc. - ---Le parc, disait modestement madame Du Toit, c'est de l'herbe. -Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir ici ce qu'on -appelle un parc... Quand l'herbe est trop haute et s'oppose à -la promenade, on la fauche, voilà pour le parc; mais je vous -montrerai mon potager... - -Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la terrasse entre -les caisses de grenadiers. Il avait fait dans la journée un peu -d'orage, de lourdes nuées couraient encore dans le ciel et on -recueillait la fraîcheur comme une rareté précieuse. - -Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis des années. -Parfois un mouvement de l'air remuait les branches des platanes -penchées sur la douve, et le contact des feuilles et de l'eau -imitait le bruit infinitésimal du poisson qui gobe une mouche à -la surface; et il y avait un parfum indéterminé qui venait des -feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de la nuit même. - -A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette, qui tenait à -faire l'empressé et le boute-en-train, les quelques hôtes de -madame Du Toit étaient paisibles et troublaient peu le beau -silence. Moi, je n'ai jamais pu être témoin de ces moments du -soir, à la campagne, sans que mon coeur se contracte; et il est -curieux que cet effet soit en moi à peu près le même que celui -d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis comblée de bien-être, -et j'en suis à me demander si cela ne me procure pas la vision de -toutes les choses heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdument, -et qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié la -déception douloureuse, et c'est si bien l'un et l'autre parfois, -que je n'y discerne plus rien, sinon ce qu'on appelle le «trouble» -plus déchirant qu'une peine réelle, et plus attrayant que le -bonheur défini. - -Lorsque j'eus couché mes enfants, j'ouvris ma fenêtre, une -vieille et haute fenêtre à crémone avec des volets intérieurs -et donnant sur un balcon à appui de fer. On voyait la lueur de -la lune baigner au loin la cime moutonneuse des bois, et elle -rendait plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des -platanes qui flanquaient le château, à droite comme à gauche. -De grandes prairies semblaient des lacs de lait. Un aboiement, -un vulgaire aboiement de chien, qui avait l'air de venir d'une -lieue, augmentait, je ne sais pourquoi, le charme de la nuit -tranquille, et se balançait, d'une façon tantôt plaisante et -tantôt pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la voix -de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des grenadiers, -continuait à faire glousser les dames. Ici, pensais-je, la nuit -des hommes, qui rapetissent tout avec leur manie de rire ou leur -préoccupation pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie; -là-bas, partout, la nuit de la majestueuse sérénité des choses, -qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire le besoin de tomber -à genoux... Mais je me souvins que M. Juillet avait discuté devant -moi ce genre d'impression, un jour, et m'avait beaucoup étonnée -en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un tout autre ordre -que la grandeur apparente des spectacles de la nature, et que -de la contemplation de la terre, de la mer et des cieux il ne -résulte pour nous qu'un état d'exaltation assez vague, dont nous -ne saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement humain, -si ce n'est des images à rendre nos pensées plus sensibles, et qui -mène infailliblement à l'ennui, à l'inaction, à la désespérance. -«Oui, oui, me disais-je, on soutient cela dans un salon, mais s'il -eût été là, ce soir, et s'il eût vu cette belle nuit!...» - -Je pris la résolution de faire de mon séjour à la campagne une -retraite, un peu analogue à celles qu'on nous imposait au couvent, -chaque année. Cela consistait à éteindre pendant plusieurs jours -tous les bruits de la vie, et, sous l'oeil de Dieu, à se retrouver -soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus sans qu'on y -ait pris garde, exercice excellent, mais bien plus avantageux aux -femmes qu'à de toutes jeunes filles. Et je fis un effort pour -commencer de suite, en me couchant, ces opportunes méditations -sur moi-même. Mais les images de la belle nuit couvraient mes -tentatives de réflexion, avec cette impertinente assurance que -mettent toutes les choses qui flattent les sens, à se substituer -aux travaux de l'esprit. - -Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-l'Abbé, lorsque, par une de -mes fenêtres, le soleil, entre les volets mal clos, m'appelait, -comme un grand cri de joie! Malgré mon goût de sommeil prolongé, -je sautais à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse -embaumée et heureuse qui est dans l'air matinal pénétrait en -tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait de caresses. -Cet air incomparable et charmant qui vient des prairies et des -bois, m'arrivait avec le soleil par une grande trouée entre les -feuillages déchiquetés des platanes; et, par la même ouverture, -un champ très éloigné, de seigle ou de blé, apparaissait, où une -faucheuse, tirée par un cheval, avançait lentement, virant à angle -droit, rognant insensiblement le beau carré d'épis drus et pressés -qui, en tombant, perdaient le lustre de leur couleur blonde. -Au-dessous de moi, le murmure de l'eau qui, de la douve, par un -barrage, se déversait dans un canal souterrain allant rejoindre -la rivière. Des abeilles entraient en bourdonnant et s'affolaient -longtemps, à l'intérieur, en faisant contre les vitres de pénibles -marches forcées, avec leurs pattes lourdes, comme des jambes de -zouaves. Pourquoi ce détail me revient-il agréable, délicieux?... -Mais aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins -d'août, à la campagne, pour que jusqu'au fait de marcher, pieds -nus, sur les nattes de paille, me parût, à moi si sérieuse, un jeu -irrésistible, auquel je m'abandonnais, quasi courant et dansant, -à la grande hilarité de ma petite Suzanne et de la nounou -elle-même, qui disait, d'un si drôle d'air: «Oh! Madame a de la -vie!...» - -Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs n'étant pas arrivés, -le séjour de Fontaine-l'Abbé ne fut pour moi qu'une récréation. Je -m'étais promis de faire retraite en moi-même: ah! bien ouiche!... -Je réfléchissais beaucoup moins qu'à Paris; j'avais beaucoup moins -de temps à moi qu'à Paris. Le soleil, les ombrages, l'eau, les -routes poussiéreuses, les champs de pommiers clos de haies, les -petits chemins entre les clôtures, et l'au delà de chacune de ces -haies vives: la vue longue et toujours diverse sur une vallée, son -ruisseau, son clocher, m'attiraient, m'enchantaient; j'étais une -marcheuse infatigable. Une ou deux dames m'accompagnaient, et le -boute-en-train M. Froulette qui, par coquetterie, ne se fût jamais -plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnées nous échappions -à l'antienne de la bonne madame Du Toit, plus fatigante que la -marche, et au désespoir qui suivait toute arrivée du facteur -sans une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux fois par -jour, je donnais mon bras à la pauvre maman désolée, et elle -m'entraînait avec elle au potager. - -On parvenait au potager par une allée couverte, où les enfants -jouaient l'après-midi à l'abri du soleil ardent; on y voyait une -balançoire, entre deux fourches de tilleuls, des bancs de bois, -un peu vermoulus, et un rouleau de pierre destiné à égaliser -le sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit, qu'à -encombrer le passage depuis plus de soixante ans. Un mur bas, -noirci par la vieillesse et l'humidité, longeait l'allée, sur -la droite, derrière les troncs d'arbres; sa crête écorchée en -plusieurs endroits était toute velue de lichens, et, en passant, -on entendait, de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux -de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une douzaine de -marches descendait au potager, assez semblable à tous les potagers -du monde, mais dont madame Du Toit était fière parce que c'était -la partie la plus cultivée de son jardin. Là, du moins, elle -consentait parfois à cesser de parler d'Albéric, pour me donner à -goûter des petits pois dans leur gousse, une grappe de groseilles -ou de cassis, ou bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle -me présentait entre ses deux doigts dégantés tout exprès. - -Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de ces marches, me -tira-t-elle tout à coup de son corsage une lettre arrivée par -le courrier de midi ou bien une carte datant de plusieurs jours -et qu'elle m'avait lue déjà, mais où elle venait de découvrir -quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d'interpréter à nous -deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant de lui prouver -l'inanité de ses imaginations, je la comprenais et j'avais pitié -d'elle. Les lettres qu'elle recevait et qu'elle analysait avec -une telle application étaient d'une incurable aridité; c'était -le compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de la -semaine de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec efforts pour -couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance, amphigouri -quasi comique, destiné à laisser entendre la possibilité d'un -départ pour Fontaine-l'Abbé sans nul engagement toutefois de -l'exécuter; misérable dissimulation, plaisanterie lugubre. Le plus -maladroit était Albéric; Isabelle plus spontanée, inaccoutumée à -feindre, racontait les farces de sa soeur Pipette, qui n'étaient -pas toujours du meilleur goût, quoique innocentes, et racontait -d'autres farces aussi, celles de la plage, celles du cercle et -celles de la ville, qui valaient beaucoup moins. Albéric ne -racontait point tout cela, mais on voyait trop qu'il le cachait -et qu'il avait négligé de lire telle lettre de sa femme où, -naïvement, s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en telle -ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux, mon mari ne se -trouvait pas alors à Dinard, étant retenu par des travaux dans -la Dordogne, sans quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant -ses lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable travail -de chartiste, afin de découvrir la vérité, la seule vérité -importante: les Albéric avaient-ils ou n'avaient-ils pas -l'intention de venir? - -Et tout à coup, madame Du Toit posait le pied, repliait la -lettre, pour me désigner un poirier planté par elle, l'année où -Albéric avait fait sa première communion, un bassin d'arrosage, à -fleur de terre, où Albéric avait failli se noyer à l'âge de six -ans et demi: aussi le potager était-il absolument interdit aux -enfants. - -Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe d'une lettre -d'Isabelle se terminait ainsi: «Enfin, chère mère, il se passe -ici quelque chose d'assez intéressant, de triste ou de gai, c'est -comme on l'entend, et dont nous vous parlerons sans doute à mots -couverts, quand nous aurons le plaisir de vous voir...» - -Madame Du Toit me dit: - ---Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir d'être -enceinte... - -En effet, cela pouvait avoir cette signification. - ---Comment! cela peut avoir cette signification! s'écriait madame -Du Toit, mais il n'y a pas de doute possible; tout y est: mystère, -pudeur, attente d'une certitude, et jusqu'à cette réserve qui est -bien de nos jours, «triste ou gai, c'est comme on l'entend»! Cela, -c'est toute la malheureuse qui n'ose pas se réjouir franchement -d'être bientôt mère!... - -Madame Du Toit écrivit une lettre débordante de joie, gonflée de -félicitations, mais très explicite, et qui fit à Dinard l'effet -le plus déplorable, parce qu'on n'y découvrait point du tout ce -qui l'avait pu motiver. Albéric y vit même une taquinerie, voire -une satire de la part de sa mère, et lui répondit sur un ton -fielleux, qui nous valut, à Fontaine-l'Abbé, de tristes heures -de lamentation, de discussion dans les allées du potager, dans -les corridors frais, sinon jusque sur la terrasse, le soir, et -nonobstant les vieilles fusées de l'excellent M. Froulette. - -C'est en voyant madame Du Toit à ce point possédée d'une seule -idée et, pour parler franc, un peu ennuyeuse, que je remarquai -l'extrême habileté qu'elle avait déployée, dans les premiers -temps de nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle -m'avait charmée par une conversation variée, aisée, dont elle -était, je le voyais bien encore, capable devant le monde, mais le -fond d'elle-même, aussitôt qu'il se découvrait, n'était qu'une -maternité passionnée. - -Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment que j'avais -d'être impuissante à la consoler, je me remis un jour au piano. -Lorsque je n'étais ni dans ma chambre à regarder au loin les -travaux des champs ou à me laisser bercer par le murmure -rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les routes, à -user les jambes de M. Froulette, je demeurais au salon et essayais -de dégourdir mes doigts de pianiste, inertes depuis mon mariage. - -J'ai dit combien la musique m'avait passionnée lorsque j'étais -jeune fille, et que j'avais failli avoir quelque talent -d'exécution, mais mon mari, insensible à la musique, s'était -trouvé d'accord avec ma grand'mère pour réprouver qu'une jeune -femme se donnât en spectacle et provoquât des applaudissements. -Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi grandes joies m'eût -été bien dur, s'il ne se fût trouvé mêlé à tant d'autres dépits, -à un si grand nombre de sentiments refoulés; il avait passé -dans la cohue! D'autre part, lorsque j'avais entendu à Paris de -vrais artistes, j'avais compris combien mes succès de province -étaient dérisoires, et, quel que fût mon chagrin de dire adieu -à la musique, j'avais fini par donner raison à mon mari de ne -pas croire à cette «vocation» que mes amis Vaufrenard et mon -cher vieux maître Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée près -d'eux, à l'époque des vacances, je n'avais pas seulement ouvert -un instrument, et il ne s'était pas trouvé une personne pour ne -point me féliciter, aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon -prétendu talent, de n'avoir plus désormais qu'une vocation, celle -d'être une mère de famille et rien d'autre. - -Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé d'anciennes -partitions de Beethoven et de Bach que je me mis à déchiffrer, -une après-midi de grande chaleur, dans l'ombre du salon aux -volets clos, le nez penché sur le papier vergé à tranches jaune -serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne sais quel parfum -d'amandes séchées. Le bourdonnement d'une mouche et toujours -aussi de quelque abeille en détresse, accompagnait le bavardage de -mes doigts; j'étais seule; il faisait bon dans cette pièce, et je -m'y plaisais à renouveler mon émotion d'autrefois, avant même que -j'eusse recouvré ma facilité. Le plaisir aidant, j'eus la surprise -de me voir en possession de tous mes moyens, et me voilà de -nouveau transportée, comme au temps où la vie, pour moi, n'était -qu'illusion et qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien, -le seul agrément musical qui m'animait; c'était, en même temps -que lui et par lui, la nostalgie de l'époque de ma vie où j'avais -connu une immense allégresse... Ah! mon Dieu! pourquoi avez-vous -mis en nous tant de dispositions au bonheur?... Plus que mes -rêveries à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la campagne, -voilà que ce piano maintenant m'enivrait! - -Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une tranquillité -bienheureuse que madame Du Toit tenait à faire respecter, j'avais -remarqué plusieurs fois que la porte s'entr'ouvrait derrière moi, -comme si le pène, mal introduit, eût fait ressort tout à coup. Je -m'étais levée à plusieurs reprises pour refermer la porte. Un jour -le bouton tourna, et la porte demeura entr'ouverte. Ah! à la fin, -par exemple!... J'y courus et ouvris brusquement la porte toute -grande, pour regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là! On -avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur la cour du -Nord, une dizaine de sièges, et presque tous les hôtes du château -y étaient installés, immobiles, et m'écoutant dans un religieux -silence. Ce furent des exclamations, des excuses, des compliments, -une confusion: on était pris, car on était là en fraude, en dépit -des traités, et moi, j'étais bien attrapée, qui ne prétendais qu'à -m'adonner, pour moi seule, à d'ingrats exercices. Mais l'incident -tourna court parce qu'il y avait là, parmi les personnes qui -m'avaient entendue, M. Juillet, arrivé depuis une demi-heure, -inopinément, à bicyclette, et qui devait promptement repartir. - -Je ne voulus pour rien au monde recommencer de jouer. Je savais M. -Juillet musicien, et je ne voulais pas qu'il se moquât de moi; de -plus, je me disais: «Pour un peu de temps qu'il est là, profitons -de la causerie avec lui.» - -M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant de -M. Du Toit, était beaucoup plus agréable en la seule présence -de sa tante et d'un petit nombre de personnes. Il parla presque -de la même façon qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la -chance de le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait de -libre et d'un peu effarouchant était compensé par la sagesse de -ses conclusions. Sa conversation, c'était un voyage, avec son -imprévu, ses péripéties, le charme de son air vif et de ses grands -espaces, mais aussi avec ses dangers, ses minutes d'angoisse, ses -frissons, et enfin son retour calme et sûr au port d'attache. -On lui reprochait dans la famille le vagabondage de son esprit, -ses audaces de pensée périlleuses. Moi, c'était cela que j'aimais -dans ses discours; il retombait toujours sur ses deux pieds, et si -juste! Quelques-uns, je le savais, à propos de lui, murmuraient: -«Acrobate!» Enfin, comme nous étions enfermées presque entre -femmes, à Fontaine-l'Abbé, depuis une quinzaine de jours, la -présence de M. Juillet nous fit sentir à toutes quelles ressources -commençaient à nous manquer, et on lui fit si bien fête qu'il -ne partit pas le soir même, et qu'après le dîner je pus avoir -avec lui une grande dispute à propos de l'influence morale de la -campagne et des beautés de la nature. Mais là, ce fut moi qui, à -la grande surprise, me trouvai tenir le rôle dangereux! Ce fut -moi l'avocat de la nature! Mon éloquence ne valait pas celle de -M. Juillet, assurément, et mes idées, jointes à ma conviction, ne -purent lutter contre sa dialectique savante et ses conclusions -si exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement -faire la figure d'une hérétique, moi, tout en invoquant à hauts -cris le grand saint François d'Assise à mon secours!... M. Juillet -prédisait qu'avec notre penchant de plus en plus marqué pour la -nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions rapidement -à un «paganisme d'Opéra», disait-il, séduisant au premier abord, -accueilli avec faveur par les érudits, les sensibles, les artistes -et le troupeau qui suit, mais destiné à choir infailliblement -dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme bestial, dans la -plus basse animalité. Cette opinion me paraissait un peu outrée, -artificielle, «livresque», elle me mécontentait et me blessait -même. Il me fâcha sérieusement, ce soir-là, M. Juillet! et -d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorité, mon parti -à moi étant réduit à la voix de deux jeunes filles et à celle de -M. Froulette: «le parti de la jeunesse!» dit celui-ci, mais il -n'y avait pas de quoi être fière. Je lui déclarai tout net, à M. -Juillet, que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis -en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame et qu'il -parlait comme un prédicateur de carême!... - -Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit que j'étais -fâchée, bien que l'on s'étonnât de me voir si animée. Mais, ne -voilà-t-il pas qu'une fois dans ma chambre, moi, je me mis à -pleurer, mais à pleurer comme si j'avais d'un coup perdu toute -ma famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais si -dilatée, si heureuse, il me semblait que tout craquait sous mes -pas, que le sol s'effondrait, que quelque chose, je ne savais -quoi,--je n'ai jamais su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un -bonheur possible,--que quelque chose d'infiniment bon, appelé de -tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment et perdu -à jamais. Cette impression, atroce, mais vague, se confondit -graduellement avec le cauchemar et je me réveillai plusieurs fois -en sursaut, durant la nuit, le pied au bord d'une déchirure de -l'écorce terrestre, un gouffre dont la seule pensée me tord encore -aujourd'hui les entrailles. - -Et le lendemain, dès le matin, apprenant que M. Juillet était -parti sans que j'eusse pu lui exprimer le regret de mon désaccord -avec lui, je fus désolée davantage, et je dus m'appliquer toute -la journée à dissimuler ma nervosité, mon véritable chagrin, afin -qu'on n'allât pas s'imaginer que je fusse attristée par le départ -de M. Juillet! - -L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ de M. -Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée par aucun fait, -par aucun mot prononcé, par aucune réticence, aucune allusion, -aucun signe de qui que ce fût. Et cette crainte n'avait pas été -précédée chez moi par une idée qui s'en pût rapprocher. Je n'en -savais pas alors l'importance; mais cette crainte m'envahit et -me gêna. Elle me gêna d'autant plus qu'elle me parut en complète -disproportion avec le mince événement d'où provenait ma tristesse: -mon regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse -réconciliée avec lui. En effet, je vis bien que l'on conservait à -peine souvenance de la discussion, que le lourd sommeil d'une nuit -à la campagne avait réduit la soirée de la veille à l'importance -d'une soirée ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée -et cette discussion n'avaient eu de réalité qu'en moi-même... -Étais-je une visionnaire, une folle, moi que, de toutes parts, on -tenait pour la plus raisonnable des femmes? L'inquiétude de ne -plus voir les choses au point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle -était de nature à dissiper et à remplacer ma tristesse; en effet, -si je me lamentais c'était pour n'avoir pas fait la paix avec M. -Juillet, et tout concourait à me prouver que lui-même n'avait pas -dû s'apercevoir que j'étais fâchée avec lui. Subtilités! écheveau -embrouillé d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d'une -période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi, paraissait si -tranquille... - -J'avais redouté la venue à Fontaine-l'Abbé d'une compagnie plus -nombreuse; je n'étais pas pressée de voir M. Du Toit et ses amis, -qui allaient évidemment secouer notre torpeur champêtre; eh bien! -je me souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car, sans -m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-même. Un ennui m'avait -envahie, que j'attribuais à la mélancolie du soir trop beau, trop -silencieux, au murmure incessant de l'eau filtrant à travers le -barrage, à cette effrayante immobilité des champs sous la clarté -de la lune... Il n'y avait qu'à fermer ma fenêtre et à ne point -contempler cela, me dira-t-on! Mais j'étais attirée par cela comme -on l'est si souvent par ce qui peut vous faire le plus de mal; -j'aimais mieux ces belles nuits attristantes que les journées -ensoleillées et épanouies; l'immensité du ciel me causait -une espèce de vertige; le nombre des étoiles, ces millions de -milliards de mondes m'inspiraient une terreur sacrée et, quand je -me mettais à genoux au pied de mon lit, troublaient ma prière... - -Et je me sentais partagée entre un grand désir de m'abandonner à -ces rêveries sans fin que les beautés naturelles nous inspirent, -et un autre qui consistait à reconnaître que M. Juillet avait -raison de juger cet attrait mauvais. «Il a raison, il a raison!» -me disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret à trouver que M. -Juillet avait raison... - -Comme je l'avais prévu, la vie fut changée par l'arrivée de M. Du -Toit et de ses amis. M. Du Toit n'était pas un homme à bayer aux -corneilles, à rêver à la lune; son activité était extraordinaire, -et il fallait que tout s'agitât bon gré mal gré autour de lui. -Emprisonné dix mois de l'année au Palais, il tenait, durant les -vacances, à prendre sa revanche, et il secouait ces pauvres -messieurs, ses amis, conseillers, avocats, maîtres des requêtes, -dont plusieurs étaient obèses ou apoplectiques, de la façon la -plus désinvolte. Avec cela, il voulait que les dames fussent de la -partie. Il professait sur les gens en vacances les théories de mes -anciennes maîtresses de pension: empêcher à tout prix l'oisiveté, -troubler par la distraction forcée les colloques particuliers -entre femmes, généralement contraires à la charité, disait-il, -et néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que nos promenades -ordinaires; il les doubla d'excursions en voitures; deux grands -breaks sortirent des remises, un troisième fut réquisitionné dans -le pays; on loua deux chevaux supplémentaires et il n'y eut pas -une curiosité des environs qui échappât à notre visite. Il faut -rendre cette justice à M. Du Toit qu'il était un archéologue -remarquable et qu'il savait être intéressant jusque dans les -dissertations les plus savantes et les plus arides, mais il -n'était tout de même pas compris par tout le monde, et il ennuyait -maintes gens, y compris sa femme. - -A peine de retour au château, il faisait l'impossible pour -organiser les jeux: grâces, croquet, boules, si le temps ou -l'heure le permettaient, et, si le ciel était pluvieux, échecs, -jacquet, jeu de dames, etc. Pour le soir, il aimait beaucoup -la lecture en commun; il lisait d'ailleurs lui-même fort bien, -et comme personne ne sait plus lire, et je crois qu'il y -mettait une certaine coquetterie; ou bien il passait le volume -à maître Vaudois, un avocat très connu alors, qui avait aussi -des prétentions à l'art de lire, mais non justifiées, et qui -faisait valoir d'autant plus le talent du maître de la maison. La -plupart des romans contemporains étant proscrits, on lisait des -traductions de Dickens que tout le monde connaissait déjà, ou du -Jules Verne, pour que les enfants apprissent à écouter; on lut -même _Robinson Crusoë_. - -Il va sans dire que l'on me réclama à cor et à cris de la -musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique classique; -il avait ignoré jusqu'alors que je fusse musicienne. Il commença -de m'écouter avec un sourire narquois qui me fit trembler. Je -savais qu'il fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger -avec goût les dieux de la musique; il avait seulement horreur de -tout ce qui était nouveau. Il me dit presque aussitôt: «Tiens! -tiens! mais c'est que vous avez de la méthode!...» Et, du moment -qu'il eut constaté que j'avais de la méthode, il eut pour mon jeu -beaucoup d'indulgence et parut m'entendre avec satisfaction. Il -approuva la récréation que j'offrais à ses hôtes, fit venir des -partitions, et je me sentis haussée dans son estime d'une façon -tout à fait sensible. Il me connaissait jusque-là assez peu, parce -que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, bien qu'il eût foi -complète en l'opinion de sa femme, il gardait une méfiance contre -toute femme jeune et pas trop laide, en qui il voyait un élément -possible de «grabuge». Mais dès qu'il eut découvert en moi une -qualité éminente, et surtout éminemment utile à la vie commune, -il m'accorda sans plus ample information toutes les autres. -J'assistai avec surprise à cette évolution rapide de son jugement -sur moi, qu'il manifesta avec la franchise et la décision qu'il -apportait en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut. -Et je me disais: «Est-ce curieux! un homme de cette gravité et de -cette importance, un homme accoutumé à juger, comme un seul point -de vue a vite fait, pour lui, de déterminer tous les autres!... -Mais, c'est presque de la légèreté!...» Et je m'épouvantais -moi-même de ma hardiesse à juger un homme si haut placé. - -Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord avec sa -femme pour m'accorder toutes les vertus. Je ne disais, je ne -faisais plus rien sans que l'un comme l'autre, à qui mieux -mieux, s'entraînassent à m'applaudir, et si je soutenais encore -l'excellence des charmes de la nature, tout en rappelant les -objections de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un sérieux -qui impressionnait la compagnie: «Allez, allez! ma jeune amie, -vous avez cent fois plus de bon sens que tous ces savantasses!...» -Cette opinion me flattait personnellement, mais je l'estimais -absurde: M. Du Toit ne me semblait jamais être tout à fait juste -envers son neveu. - -La secousse que nous avait imposée l'activité du maître de la -maison dura peu de temps. Madame Du Toit m'en avait doucement -prévenue; son mari ne mettait ainsi toute la maison en branle que -lorsqu'il était lui-même inoccupé, mais du jour de l'ouverture, -il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons de chasse -exceptés. Dès qu'il chassa, nous fûmes à nous-mêmes, la lecture du -soir et même la musique étant toutefois abrégées par la somnolence -plus rapidement venue de ces messieurs. - -Un jour, en déjeunant, madame Du Toit annonça que son neveu -Juillet avait abandonné le voyage projeté par lui, et qu'il venait -passer une semaine ou deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les dames, -qu'il avait charmées dernièrement, crièrent: «Bravo!» Moi, je -rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en maudissant mon -imbécillité; mais je rougis. Et pour mettre ma rougeur à l'abri -de l'animation générale, je m'animai moi aussi, et je criai comme -tout le monde: «Bravo! bravo!» Mais j'étais furieuse contre moi -parce que je faisais l'hypocrite, ce qui n'était pas du tout ma -coutume. On dit des choses flatteuses sur M. Juillet. Moi je -dis: «Je ne suis guère d'accord avec lui, mais c'est un homme -très charmant...» On ne pouvait être ni plus banal ni plus faux. -Comment cette phrase, que j'entends encore, était-elle sortie de -moi? Je ne prétends pas que je fusse préservée de jamais dire des -banalités, mais du moins j'étais réfléchie, je me surveillais et -j'étais assez maîtresse de mes paroles; enfin, surtout, je n'étais -pas fausse. Pourquoi éprouvais-je le besoin de dire que je ne -m'entendais pas avec M. Juillet? Avais-je peur d'être soupçonnée -de m'entendre trop bien avec lui, comme j'avais eu peur, une -dizaine de jours auparavant, que l'on me crût chagrinée de son -départ? Mais jamais pareille idée ne fût venue dans mes environs, -à personne! J'étais, dans l'entourage de madame Du Toit, et par -la réputation que son autorité m'avait faite, insoupçonnable. -J'avais non seulement tous les mérites, toutes les vertus, mais -j'étais «une sainte»! Elle le disait, je le savais, et d'une -façon qui n'admettait et ne laissait aucun doute. Outre cela, M. -Juillet, tout agréable qu'il fût, dans la conversation, n'avait -certes rien du beau séducteur; il n'était pas du tout de ces -hommes dont toute femme se dit, dès le premier abord: «Ah! à qui -va-t-il faire la cour?» Il n'était ni bien ni mal, on pouvait -presque dire que son physique ne comptait pas. Moi, je lui voyais -dans les yeux des dessous profonds où l'intelligence flambait, et -je trouvais que sa bouche, même sur des dents irrégulières, avait -un mouvement et je ne sais quelle grâce qui pouvaient plaire: mais -je ne voyais point que personne, hormis moi, s'avisât de cela. -Alors, pourquoi avais-je peur qu'on me soupçonnât? Est-ce que -j'avais peur de me soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je -ne me soupçonnais pas. Oh! oh! j'étais joliment furieuse contre -moi. Il me semblait que, pour la première fois de ma vie, je ne me -gouvernais plus. C'était un peu fort! - -Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt que M. Juillet -fut là. Quand il fut là, à demeure, pour quelque temps, je me -trouvai avec lui comme j'avais été toujours, sauf à son brusque -dernier passage, très à l'aise, et infiniment contente d'avoir à -qui parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler. - -C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui du mystère, -c'était visible, et une certaine nervosité qui le rendait à la -fois plus passionné dans ses discours et plus détaché que de -coutume. Et pourquoi avait-il abandonné soudain un voyage dont -le plan était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il donna -furent embarrassés. Madame Du Toit le taquina tendrement, moi -de même, autant du moins qu'il était possible de le taquiner, -car sans en être offensé, il s'attristait, ce qui est pire. Sa -tante me dit: «Pourvu, mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination -sérieuse!... Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin -d'être retenu, adouci, humanisé; il est trop cérébral. Et si c'est -autre chose, tout est à redouter d'un pareil garçon!...» - -Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin qu'on imagine -volontiers capable de désordres, faute de l'éducation familiale. -Elle l'eût aimé davantage s'il eût été moins compliqué, moins -énigmatique, moins tourmenté de contradictions et toujours garanti -du tendre abandon par une raillerie elle-même incertaine; car -maudissait-il ce sourire paralysant et fin, ou bien le tenait-il -au contraire comme l'expression d'un dédain supérieur? On ne -savait. - -Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, et cela m'ennuya -parce que j'en revins à l'imaginer fâché de cette dispute d'un -soir; mais, quand je lui fis part de mon scrupule, il parut tomber -des nues. La dispute? il était bien loin de me l'avoir reprochée, -il ne se souvenait que «d'une soirée délicieuse». - ---Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus. - -Il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un sujet qui nous fût -tant soit peu personnel, à l'un ou à l'autre. Il semblait même -le fuir systématiquement, et il ne se retrouvait lui-même qu'en -abordant les idées générales. Tantôt il avait l'air satisfait de -me rencontrer, au hasard des allées et venues dans le château, -dans le parc, dans le potager ou sous l'allée couverte, tantôt -j'aurais très bien pu croire que ma vue lui était pénible. Mais -tant de personnes remarquaient en lui des lubies que je n'étais -pas autorisée à me croire, de sa part, l'objet d'un traitement -particulier. Tout cela était agaçant, irritant; je n'avais jamais -séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une causerie attrayante -pour moi au delà de toute espèce d'agrément. Lorsqu'il n'était -pas là, au moins, je me remémorais avec un plaisir inépuisable -ces moments heureux; mais le savoir là, le voir, et sentir à -toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et moi, plutôt -que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il poursuivît sa tournée à -bicyclette! A bien des signes, pourtant, je reconnus qu'il n'était -pas mal avec moi, quoiqu'il me parlât rarement en particulier; -en s'adressant à tous il s'oubliait ou bien il oubliait une -attitude qu'il s'était sans doute imposée, et il avait l'air de -s'adresser à moi, de me dire: «Vous me comprenez bien, vous...» -Est-ce que quelqu'un par hasard l'eût accusé de galanterie à -mon endroit? Non, non, cela, encore une fois, n'était pas dans -l'esprit de sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes présentes -à Fontaine-l'Abbé. Quelquefois aussi, en m'adressant la parole, -ses yeux se baignaient d'une façon très sensible et nouvelle, et -j'attribuais cela à la préoccupation amoureuse dont le soupçonnait -sa tante, mais au lieu de me toucher le coeur de compassion, cela -m'indisposait; je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il ne se -maîtrisât pas, au moins en mon honneur! Que diable, il avait bien -le temps de songer à sa Dulcinée quand il filait tout seul au fond -du jardin ou dans la campagne! Et je me souviens bien que je lui -opposais un visage dur, et d'une austérité outrée, qui, en effet, -le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire de moi sa confidente? -Je le crus un moment. Cela eût remis de l'ordre entre lui et moi. -Mais cela ne me parut pas une chose tolérable, cela me rendait -furieuse, tout simplement... - -Et puis, cet homme dont le cerveau semblait si admirablement -organisé, si supérieur à celui de la plupart, le voir ainsi -diminué ou tout au moins déséquilibré, et Dieu savait pour quelle -cause! peut-être par une passion avilissante, c'était triste... -Pourquoi lui supposais-je une «passion avilissante»?... - -Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette expression; -elle était de madame Du Toit, et je l'avais adoptée de son -expérience, mes connaissances en ces matières étant fort réduites. -Lui-même, d'ailleurs, contribua à affermir cette supposition, -en tenant un langage tout à fait insolite chez lui, et qui me -scandalisa. - -Nous nous promenions sous l'allée couverte, après une ondée qui -avait trempé la terrasse et les pelouses, mais non pas traversé la -voûte épaisse du feuillage; nous marchions de front, lui, moi et -M. Froulette à l'âme légère, et nous nous entretenions d'un crime -dit «passionnel» qui avait fait assez de bruit durant la dernière -session du jury de la Seine. Je ne me rappelle plus bien l'affaire -qui ne m'intéressait que médiocrement, étant donné mon peu de goût -pour ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec son -âme de moineau, me faisait la chose plus détestable encore. Tout -à coup, M. Juillet nous déclare que les furieux déportements de -l'amour, où les sens seuls interviennent, sont moins désastreux -pour un homme que les transports sentimentaux. - -Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant nous un petit -trou dans le sol poussiéreux; je ne sais pas pourquoi je fis -attention à ce rien, ni pourquoi je me dis: «Si quelqu'un de nous -marche sur la trace de cette goutte d'eau dans la poussière, -quelque chose en moi va mourir...» Nous eûmes un moment de -silence; on entendait derrière nous les cris pointus des enfants. -M. Froulette marcha sur la trace de la goutte d'eau, et, en homme -du monde, crut devoir combattre la déclaration de M. Juillet; -mais ce qu'il trouva à objecter était si bête que tout l'avantage -appartenait à son adversaire. J'avais cru que j'allais bondir -contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on venait de lui -adresser m'en ôta l'envie. Je restai silencieuse, et blessée de ce -qu'il avait dit. - -Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais guère de finesse! -D'abord, M. Juillet pratiquait couramment le paradoxe; ensuite, -celui qui lui avait échappé ne pouvait-il provenir de la rage ou -du dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne fût pas précisément -affecté par ce qu'il devait juger «le plus désastreux pour un -homme»? Peut-être encore son paradoxe n'était-il suscité que -par un mouvement de répulsion contre les écoeurantes sucreries -que distillait M. Froulette? M. Juillet était nerveux, surtout -depuis quelque temps, et l'on sait à quels excès contraires à nos -sentiments les plus intimes peuvent nous porter les aphorismes -d'un homme médiocre trop bien élevé! Mais pourquoi n'avoir pas -corrigé, un peu après, la rudesse de sa pensée? pourquoi ne s'être -pas excusé d'avoir tenu devant moi un propos si contraire à ses -habituelles conclusions? M. Du Toit disait qu'en son neveu, le -cerveau, seul, était chrétien... sans préciser davantage ce que le -reste pouvait être. Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait -pas sa confiance à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait pour -son intelligence. Était-ce un des bons jugements du président? -Il ne m'avait pas frappée quand je l'avais entendu prononcer; il -me revenait aujourd'hui à la mémoire parce que je me creusais -la tête. Avec moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire -et son esprit naturels, avait le langage d'un grand moraliste. -Que de fois n'avait-il pas enflammé mon zèle trop négligent! Ses -conversations, bien plus que les meilleurs sermons, m'avaient -souvent ramenée jusque même à la pensée religieuse que ma vie -attiédissait par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me -disais-je, c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des -pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!... Et il -vient me dire que l'instinct animal est moins mauvais pour un -homme que les plus beaux sentiments!... - -Que je me tourmentais! Et encore à ce moment-là, je ne me -demandais pas pourquoi j'attachais une importance si considérable -à l'opinion de M. Juillet! - -Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le point de -l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant où j'allais lui poser -ma question, je sentis une émotion extraordinaire m'envahir, et -j'eus conscience, pour la première fois, que je commettais une -inconvenance, une inconvenance inouïe... - -Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je tâchai de -dissimuler ma confusion dans le rire, dans un rire stupide, -soudain, sans cause plausible, un rire de fillette, et M. Juillet -crut que je me moquais de lui, et en souffrit. - -Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la peine, -j'oubliai le motif même qui m'avait amenée jusqu'au bord d'une -interrogation si sotte, je lui pardonnai de bon coeur les motifs, -fussent-ils les plus odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son -paradoxe, et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le consoler -en lui disant: «Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout que je me -sois moquée de vous!» Mais, comment lui dire cela? Il me boudait -un peu, il m'évitait presque. Aux yeux du monde, nous n'avions -pas l'air du tout d'être bien ensemble; je fournissais à tous -la confirmation de ce que j'avais dit un jour si étourdiment: -«Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec lui...» - -Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là, entre lui et moi, -une rupture. Quand je songe à la raison qui fit que cette rupture -ne se produisit pas, c'est alors que je suis tentée de croire à la -malignité qui gouverne certaines destinées. - -Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé ne lui -réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait été improvisé -par lui, avait été le résultat d'un caprice inexpliqué, et -tournait mal. M. Juillet ne se sentait pas en sympathie profonde -avec son oncle, il ne recevait de sa tante qu'une grande -indulgence affectueuse; il avait une personnalité trop peu -commune et trop peu sociable pour s'accommoder de l'esprit -systématique, ou de l'absence totale d'esprit, ou même des idées -très saines, très fermes, mais pour lui trop béatement assises, de -la plupart des magistrats, avocats, et momentanément surtout... -chasseurs, qui étaient là; les femmes présentes n'avaient ni -jeunesse ni grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et -moi, il y eût cette année une espèce de persécution secrète. Je -pressentais qu'il allait repartir. - -Là-dessus, madame Du Toit reçut une lettre de Dinard auprès de -laquelle toutes celles qui l'avaient tant alarmée précédemment -n'étaient que plaisanterie; le voyage d'Italie était décidé; les -Voulasne emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas demain, -mais tout de suite: ils partaient, ils étaient partis à l'heure -où la nouvelle nous en parvenait. Ils étaient partis sans avoir -paru à Fontaine-l'Abbé; cela dépassait les prévisions les plus -sombres pour madame Du Toit; la pauvre femme, au désespoir, en -demeura un jour entier alitée; le médecin fut appelé; on eut une -sérieuse inquiétude, et, quoique debout par un effort de volonté, -et rétablie grâce à beaucoup de courage, elle nous émut tous et -nous inspira la plus sérieuse compassion. - -J'osai dire à M. Juillet: - ---Ne nous abandonnez pas! - -Il me répondit assez gentiment: - ---Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!... - -Et, peu après: - ---Mais, comment saviez-vous que j'allais partir? - ---Par vous-même! - ---Vous en ai-je parlé? - ---Il n'y a pas de danger! - -Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé entre des -sentiments divers. Mais j'étais contente que, sur mon mot, il eût -consenti à rester. Et d'autant plus que le service que je lui -demandais n'était pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui -dire, à la tante Du Toit? - -Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je n'eus guère -de peine à le chercher: c'est que je me trouvais, vis-à-vis de -ma famille, dans la même situation, à bien peu près, que ses -enfants vis-à-vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma -grand'mère, pleines de réticences, d'allusions, de paraboles, et -d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me -faisant souvenir que mon entêtement à séjourner loin d'elles était -inqualifiable. Et je dus dire à madame Du Toit: - ---Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas méchante, -je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes parents de -tout mon coeur, et cependant je les mécontente en prenant mes -vacances chez vous et non chez eux! - -Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre l'analogie. A -son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé pour la santé -de mes enfants, ce qui prime tout; si mes parents ne voulaient pas -l'admettre, c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre -était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le mépris des -convenances les plus élémentaires était sans excuse, sans aucune -circonstance atténuante. M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse -qui lui épargnait de penser, était de l'avis de sa femme; et il -dissimulait, affirmait-elle, une colère froide beaucoup plus -dangereuse que son désespoir à elle, impossible à contenir. - -Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet ni moi, -par nos arguments, pour la consoler, et il l'était non moins, -que l'alliance cimentée par elle entre nous dans l'intention -d'agir par la persuasion et l'exemple sur le ménage Albéric -était vaine; mais l'habitude se trouvait prise chez elle, de -s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et, si -inutile que fût notre secours, il valait du moins à entretenir -en elle une illusion très chère. Elle se reposa sur nous comme -une convalescente; elle faisait tête à sa douleur quand elle -était devant son monde, et réservait pour nous ses épanchements. -M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me plaisais -à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui imposant la -corvée d'écouter sa tante et de la réconforter par des paroles -mensongères comme celles qu'on adresse aux malades incurables. -«Pour vos péchés...» lui disais-je, à part, en pensant à la -malhonnête passion que nous soupçonnions en lui. Mais il semblait -embarrassé de mon mot, il ne savait comment le prendre. Je lui -trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air gauche. -N'était-ce que de la nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'était -de la gêne allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis -qu'il était avec moi ce qu'il appelait «de service» près de sa -tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, perdu son goût -de sauvagerie, son humeur âpre, sa mystérieuse irritation; il -était redevenu beaucoup plus simple et plus gentil; il était comme -ces gens insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont -à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont une occupation. -Madame Du Toit me rapporta qu'il lui avait dit: «Je me faisais -scrupule de rester à Fontaine-l'Abbé...» - ---Quel étrange garçon! me disait-elle. - -Et je ne pouvais m'empêcher de me demander: «Est-ce qu'il a si -grand'peur d'être rendu à sa liberté?... que craint-il donc d'en -faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?...» - -Il m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous les moments -du jour, car il ne chassait pas. Il nous accompagnait dans nos -promenades où je dois reconnaître qu'il n'avait pas près des dames -le succès de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur de -cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles, et avec moi, -depuis qu'il m'avait entendue jouer, il causait musique; et le -soir, au piano, il me tournait les pages. - -Il me tournait les pages... - -Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que c'était sa main -qui touchait la corne de la page et s'appliquait, vivement, les -doigts écartés, sur le verso, pourquoi eus-je une surprise, une -secousse qui me fit manquer ma mesure? Ce n'était pas qu'il me -troublât, lui, personnellement: j'étais très calme en sa présence; -ce n'était pas la surprise de voir que c'était lui qui me tournait -la page: il n'y avait à cela rien que de naturel; avant qu'il fût -là, c'était un de ces messieurs, plus âgé, ou une femme qui me -rendait ce service. Il s'était trouvé là, musicien, et le plus -jeune de la compagnie; il était venu tout simplement se placer -près de moi au piano; et j'étais si préoccupée, si émue, moi, -avant de commencer à jouer, que je n'avais même pas remarqué -sa présence. Mais en reconnaissant sa main, je me souviens que -je songeai tout à coup, qu'étant jeune fille, j'étais devenue -bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait les pages. Ce -souvenir fut sans durée; mais il se représenta à moi une heure -plus tard, pendant que je montais à ma chambre; et, à mon balcon, -devant la nuit toujours trop belle, je me plus à revivre, en -songerie, des heures d'été sur les terrasses de Chinon, pendant -lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement aussi d'un -coeur de dix-huit ans, j'avais aimé ce jeune homme presque inconnu -et avec qui je n'avais pas échangé trois paroles. - -En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis mon mariage; -cette aventure purement imaginaire, malgré toute son intensité, -m'avait paru bien pâle aussitôt qu'avait commencé mon corps -à corps avec la réalité! Toute la grâce, toute la séduction -étaient du côté de mon rêve, mais le goût du réel ne laisse guère -subsister au palais le parfum des douces sucreries. Et ce souvenir -me revenait. Il me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant, -sans grande importance en somme, tout juste assez gracieux et -assez méprisable pour qu'une honnête femme l'accueillît sans -scrupule et en usât comme d'une intrigue falote et suave à situer -dans un décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce pas? où -l'on est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt, on est tout -près de rire... Ah! que cela est joli, au clair de lune... - -J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure d'eau que -produisait le barrage; en face de moi les beaux arbres touffus -semblaient se refouler les uns les autres jusque dans les -profondeurs du parc, arrêtés tout à coup par la chute de terrain -du potager, et laissant à découvert la vallée large de l'Ouzonne, -imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuillages, -mon joli cadre rustique, la paix lourde des champs, où un cri -d'oiseau, aigu, solitaire, révélait la vie endormie. Il faisait -trop bon, j'aimais la fraîcheur de la nuit, je m'y exposais en -peignoir, les pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune, -ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, m'ennuyait, -mais elle était cause que je demeurais là plus longtemps, parce -que, de peur qu'elle n'entrât, j'éteignais ma bougie, et parce -que la paresse de rallumer me maintenait à la fenêtre. Et la -chauve-souris, je l'avais connue à Chinon, sur la pelouse du clos -Vaufrenard, par les soirées torrides du mois d'août, petit bout -de chiffon oscillant et tremblant suspendu à un fil invisible que -tient, je l'ai toujours cru, quelque diable qui nous taquine. - -Le temps où j'avais aimé!... Comme c'était triste, et comme -c'était bon!... J'avais dix-sept ans environ; j'aimais avec -les espérances les plus chimériques, et, tout à coup, avec des -illuminations de raison qui me montraient le néant de mes espoirs; -c'étaient des ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses; -quelle torture, mais quelle ivresse!... Il n'y avait pas beaucoup -d'années de cela... Mais cela était si éloigné de moi, et d'un -retour si impossible, que je pouvais bien à présent me permettre -de songer à ce roman de ma vie de jeune fille... - -J'y songeais presque tous les jours, et tous les soirs, -invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire en vacances -me semblait un peu puéril, et ce jeune homme aimé de moi autrefois -ne m'apparaissait plus sous des traits séduisants... Je souriais -de tout... sauf des battements de mon coeur. - -Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas à l'heure de -ma songerie nocturne propice aux illusions, ce n'était pas en face -de ce paysage d'ombres feuillues, de champs lointains, d'eaux -murmurantes dont chaque détail est comme un personnage travesti -qui nous intrigue et nous leurre; c'était dans le plein soleil de -midi; nous revenions d'une promenade sous l'allée couverte; un -domestique se tenait à la porte du vestibule donnant sur le parc; -je revois son jabot blanc et ses yeux qui clignaient à cause de la -lumière aveuglante; ce domestique signifiait: «Madame est servie»; -l'on était même en retard; nous nous dépêchions de rentrer. Je -posais le pied sur la première marche du perron; M. Juillet, qui -m'avait précédée de deux pas, se retourna vers moi sans me parler; -je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pensée que nous étions en -retard, lui, moi et deux autres personnes. J'eus tout à coup un -sourire que M. Juillet, sensible et susceptible, interpréta contre -lui, parce qu'il contenait une malice secrète. La malice n'était -pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas de moi; -elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi, qui se moquait de -moi-même: dans le temps d'un éclair, je venais de m'apercevoir -qu'en rêvant au jeune homme qui m'avait tourné les pages, à -Chinon, je ne faisais que commettre une hypocrisie envers moi, je -me mentais, je me jouais indignement: je pensais au jeune homme de -Chinon pour ne pas m'avouer que je pensais à M. Juillet. - -Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que nous voyions -clair en nous-mêmes? - -Eh bien! à cette révélation,--j'en demeure encore stupéfaite, -après vingt ans écoulés,--je n'ai éprouvé ni épouvante, ni -indignation. Tout ce que je croyais savoir de moi-même me donnait -à penser que j'allais bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'étais -plus moi-même, ou bien je devais repousser avec horreur le -sentiment que je venais de découvrir! C'est donc que je n'étais -plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur, ni révolte. Comme on -constate qu'un bassin s'emplit d'eau, je m'aperçus simplement que -j'étais envahie. De toutes les choses qui m'ont frappée dans le -cours de ma vie, l'étrange douceur de la pénétration en moi d'une -puissance si redoutable demeure la plus étonnante. - -Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas sitôt sous -son aspect «coupable». Je n'imaginais en aucune façon qu'il pût -jamais s'établir entre M. Juillet et moi des relations dont pût -être atteinte la dignité de ma vie conjugale. La vérité est que -je n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité de ma -vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait pas à -mon esprit, mais que je venais de découvrir qu'en songeant à mon -ancien amour avec délices, c'était à M. Juillet que je songeais. - -Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue plus tôt que -c'était à M. Juillet que je songeais? Sans doute! et son image -s'approchait bien de celle du jeune homme d'autrefois, mais je -me disais: «C'est qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme -faisait l'autre»; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, ce qui lui -donnait le pas sur M. Juillet. - -O mon Dieu! après un long temps écoulé, après une si grande -révolution accomplie en tout moi-même, et malgré toute la -confusion que j'éprouve aujourd'hui à revivre la période -d'aveuglement que je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir -évoqué cette saison de Fontaine-l'Abbé!... - -Lorsque je me la remémore, mon impression dominante est qu'une -espèce de sorcellerie m'environna constamment. Je ne dis pas -cela pour m'innocenter; je ne suis pas du tout de celles qui -n'acceptent aucune responsabilité; je sais trop bien ce que nous -pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie se cache sous l'opinion -que nous sommes le simple jouet des choses. Non, mille fois non! -nous ne sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous sommes -sollicités par elles d'une façon étrange et sournoise; et que -leurs appels sont puissants, pour peu que nous ne soyons pas sur -nos gardes! Ils sont si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien -sotte présomption de s'imaginer que nous puissions trouver en -nous-mêmes la force de seulement lutter contre eux. Les charmes -qui m'environnèrent à partir du moment où j'eus mis le pied dans -ce domaine, ils dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une -ronde de génies aux formes attirantes, et qui ne me cachaient que -leurs visages... - -Si j'étais demeurée plus longtemps à Fontaine-l'Abbé, après le -moment où la lumière se fit en moi, pendant que je mettais le -pied sur la marche du perron, je crois pourtant que je me serais -ressaisie, que la trop grande facilité de contact avec M. Juillet -m'eût effrayée et eût suscité la résistance de toute ma volonté. -Favorisée que j'étais par ma réputation de femme inattaquable, ma -liberté était trop grande. Je crois que j'aurais eu honte d'en -profiter outre mesure. Les femmes qui, comme moi, ont de tout -temps été prévenues contre le bonheur, se réveillent devant une -perspective trop séduisante, et l'approche même d'un plaisir un -peu vif les fait cabrer. A présent que je me regarde de loin, sans -complaisance et sans parti pris, je crois sincèrement que je me -serais abandonnée à un sentiment pourvu à mes yeux de toutes les -apparences les plus pures, et puis qu'à un moment donné, l'extrême -intensité de ce sentiment ou son changement de nature m'aurait -épouvantée et rendue tout à coup très malheureuse; je serais -partie alors, mais partie de moi-même, volontairement, avec la -satisfaction, du moins, d'agir comme je le devais, et sans dépit -contre personne. Je n'affirme pas que ma guérison était certaine, -après, mais j'aurais fait le premier acte parmi ceux qu'il faut -exécuter si l'on essaie de guérir de cela. - -Mais voici ce qui arriva. - -Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais de Chinon des -lettres de ma grand'mère et de maman qui, en tout autre temps, -m'eussent fait quitter madame Du Toit sans hésiter une seconde. -Je reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me disait que -j'étais décidément tout à fait inhumaine, pour laisser mes pauvres -vieux dans l'état de mécontentement où les mettaient mon absence -obstinée et mon séjour dans une maison étrangère. Mon grand-père -n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on me laissait entendre que -ma conduite ne contribuait pas peu à l'aggravation de son état. -Pour que maman se décidât à m'écrire sur ce ton, il fallait que le -cas fût alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari de -ce qui se passait à Chinon; et mon mari, de son côté, m'écrivait -pour me supplier de contenter ma famille; il revenait, lui, de la -Dordogne, où il avait tous les ans des travaux, et il arriverait -en même temps que moi à Chinon, «ce qui ferait très bon effet», -si je voulais bien quitter la Normandie aussitôt réception de sa -lettre. - -Je ne pouvais plus retarder mon départ; je montrai mes deux -lettres à madame Du Toit qui, elle-même, dut s'incliner devant la -nécessité. Je fis en hâte mes valises. - -Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais, en faisant mes -valises, et ce n'était pas à la pensée de mon pauvre grand-père, -vieux, et désolé de mon absence; ce n'était pas à la pensée -des tourments que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu -solitaires, enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe, et -bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi, mes enfants, mon -mari. Non! non! je pleurais à l'idée de quitter Fontaine-l'Abbé. - -Ces deux petites chambres, à demi mansardées, que nous occupions, -depuis six ou sept semaines, l'une tendue de sombre andrinople, -l'autre d'une perse à dessins bleus, elles m'étaient devenues le -lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, rêvé, désiré, -appelé toujours, celui qui fait que le reste de l'univers devient -le lointain, l'étranger... - -En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma petite Suzanne, -aussi heureuse de s'en aller qu'elle l'avait été de venir, -il me semblait que j'accomplissais un rite funèbre et que -j'ensevelissais dans ces boîtes, avec mes bibelots de toilette -et mon linge, ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de -mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon balcon, de -temps en temps, au-dessus du barrage au bruit entêté et charmant; -je disais adieu à ma jolie trouée sur les champs éloignés dont -j'avais vu, en arrivant, tomber les épis de blé; puis, penchée -à la grande lucarne de façade, adieu à la terrasse, à la douve, -au perron dominant la pelouse, à l'allée couverte, et, là-bas, à -l'amorce de l'escalier qui descend au potager... - -Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes qui, parfois, -me faisaient peur comme des intuitions mystérieuses, me disait: - ---Oh! on le voyait dès le premier jour, que madame avait de -l'affection ici!... - -Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de son père: - ---As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres pour l'année -prochaine? - -Je pleurais. - -On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux qui seraient -encore ici ce soir, quand nous roulerions dans le train. Les -arbres avaient jauni un peu. L'horizon ressemblait toujours à la -mer. Sur la pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait; les -couleurs de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses fines perles -retombantes, et son léger bruit frais, que j'aimais tant, ne -parvenait pas jusqu'à moi. A cause de cela, peut-être, ce paysage -me semblait déjà séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à -venir. - -On frappa doucement à la porte; c'était madame Du Toit. Elle -me surprit m'épongeant les yeux, et fut touchée des larmes que -je versais en quittant sa maison, à un point qui m'incommoda. -Elle m'apportait un petit panier garni des plus belles poires de -son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles, dans les -intervalles, et qui embauma l'atmosphère autour de nous. Elle -me lut une carte postale datée de Florence, portant quatre mots -seulement, dont les deux signatures d'Albéric et d'Isabelle! Et -elle se mit à pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie, -c'était l'âme de la maison qui s'envolait; elle m'affirma qu'elle -m'avait voué une tendresse que son fils aurait le droit de -jalouser, s'il se souciait seulement des sentiments de sa vieille -mère; enfin, l'heure s'avançant, elle m'annonça qu'elle avait fait -servir une petite collation où tout le monde était réuni pour -me dire adieu. «Comment! tout le monde?...» Oui, oui, tout le -monde, et ces messieurs eux-mêmes étaient en bas, M. Du Toit ayant -renoncé à la chasse, cet après-midi, pour me rendre ses devoirs, -jusqu'au dernier moment. J'étais confuse! et de plus j'avais les -yeux rougis... - -C'était une véritable petite manifestation que l'on organisait -en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs hôtes partir, et de -plus gros personnages que moi, par le train que j'allais prendre, -sans que M. Du Toit désorganisât sa journée et celle de ses amis; -il se contentait ordinairement de faire toutes ses politesses -après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement la très -ancienne opinion de sa femme à mon égard, et il me juchait sur un -piédestal; il y avait de l'affection, de l'admiration et jusqu'à -de la vénération dans toute son attitude envers moi; et il fallait -que j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant pour que -toute la compagnie ne me prît pas en grippe. - -Pendant les vingt minutes que dura cette collation, je fus -ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous ceux, ou qui -avaient une sincère amitié pour moi, ou qui voulaient faire la -cour aux maîtres de la maison, et il n'y eut guère que M. Juillet -à qui je ne dis à peu près rien; je le quittai, en lui serrant la -main comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à croire -que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à n'importe qui. - -Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la cour pavée, où -personne ne put monter pour nous accompagner jusqu'à la gare, -tant nous l'emplissions, la grosse nourrice, mes deux bébés et -nos bagages. Nous nous retrouvions sur la façade nord du château, -celle qui m'était apparue la première, du haut de l'allée en -lacets, le jour de mon arrivée. En remontant cette allée sinueuse, -je regardai du côté du château; je revis le dessin des douves, -des toitures, la lanterne, la cloche où avaient sonné des heures -que je n'oublierais plus, et, par delà, ces beaux lointains -vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par ma lucarne; et, -l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant à celle de mon -départ, je me sentis tout à coup étranglée et me remis à pleurer, -bien contente que personne n'eût pu nous accompagner dans la -voiture. - - - - -XIII - - -Ce que j'ai à dire de moi me confond. Mais j'écris l'histoire de -ma vie: quelle raison d'être pourrait-elle avoir, si ce n'est la -fidélité? - -Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfants, j'allais revoir -mon pauvre grand-père qu'on me disait mourant, j'allais retrouver -ma chère maman et ma grand'mère, mon mari que je n'avais pas vu -depuis plus de six semaines; et une idée dominait toutes celles -qui se formaient le long de cette perspective: c'était qu'en -quittant Fontaine-l'Abbé je n'avais rien dit à M. Juillet! - -A Tours où nous changions de train, mon mari nous attendait sur le -quai de la gare, afin d'arriver en même temps que nous à Chinon. -Je fus plus contente de le retrouver que je ne l'avais imaginé. -Il faut dire que j'avais été tourmentée pendant le trajet à la -pensée qu'il pouvait y avoir eu malentendu dans nos échanges -de télégrammes: quel embarras s'il ne se fût pas trouvé là, à -l'heure convenue! Il était là, et j'avais une véritable joie de -le revoir... Et puis, ma joie était formée aussi du grand bonheur -qu'il éprouvait à embrasser ses enfants. En nous installant tous -ensemble dans le compartiment du train de Chinon, je goûtai -l'impression heureuse d'être au complet, d'être en famille: papa, -maman, les deux petits, la nounou dont le plus jeune ne saurait -se passer, et les bagages comptés plutôt trois fois qu'une! -Impression bourgeoise entre toutes, humaine aussi, je le crois -volontiers, et bien plus profonde et plus stable que mainte -autre d'un ordre évidemment plus relevé, mais qui ne demeure pas -comme elle. Et sur ce modeste bonheur sain, passa, comme le vol -d'un sombre oiseau, le souvenir de ma dernière entrevue avec M. -Juillet. «Je ne lui ai rien dit!...» Mais qu'est-ce que j'aurais -pu lui dire? - -Faillir à mes devoirs était une éventualité qui ne m'effleurait -pas; et cela, non par oubli, non par négligence, indifférence, -mais par suite d'une inaccoutumance absolue à l'idée que commettre -une faute,--surtout de cet ordre,--m'était chose possible, à moi. - -Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison encore -inqualifiable avec M. Juillet, j'étais fière, et tout en écoutant -mon mari qui me parlait de la Dordogne d'où il arrivait, du -château dont il allait chaque année surveiller une aile construite -par lui, et des pâtés de foie gras qu'il avait mangés, je songeais -que, depuis que j'avais fait ce même trajet de Tours à Chinon, -avec lui,--car, n'est-ce pas? on compare toujours,--ce qu'il -m'était arrivé d'essentiel, eh bien! c'était d'avoir gagné un -ami, un ami infiniment cher, un ami avec qui il n'existait aucun -sujet de l'ordre le plus haut qui ne pût être abordé, et un -ami qui consentait à aborder ces sujets-là avec moi: et toute -la partie orgueilleuse de moi se gonflait de cette acquisition -et s'efforçait de la retenir, de l'accaparer pour la conserver -pure à mes yeux en la faisant intellectuelle. Bien des fois, -déjà, au couvent, on m'avait fait reproche sur un ton singulier -qui semblait admettre une indulgence cachée: «Vous êtes une -orgueilleuse!» Tous et toutes, chez nous, nous étions, au fond, -des orgueilleux. Et mes maîtresses, qui croyaient devoir me -blâmer de ce sentiment, savaient bien que le détruire en nous -est impossible, et que c'est à nous en servir qu'il nous faut -apprendre; et elles savaient probablement que, ce sentiment-là -nous manquant, c'était l'armature même de nos vieilles moeurs qui -s'ébranlait. En attendant, ce sentiment-là était en train de me -jouer un singulier tour. - -Je trouvai, à Chinon, mon grand-père, en effet, très malade; -il ne quittait plus son lit; la vie s'était presque subitement -retirée de lui; l'année précédente il nous étonnait encore par -sa verdeur, et maintenant c'était un moribond épuisé. L'émotion -s'étalait à ce point dans toute la maison et jusque dans le -voisinage, que j'eus quelque honte de le remarquer, ce qui -prouvait que je n'étais peut-être pas à l'unisson. Étais-je -devenue une étrangère? Est-ce que, par hasard, je n'aimais plus -mon grand-père? Je ne pouvais m'empêcher d'observer que la -mort de mon père, fauché en pleine maturité et à la suite de -circonstances tragiques, n'avait pas donné lieu à un si grand -appareil douloureux: on avait paru lui en vouloir de quitter -la vie au milieu de sa course, tandis qu'on s'inclinait sans -arrière-pensée devant le cycle achevé du vieillard, mais alors, -en s'adonnant à tout le déploiement de deuil qui était de rite -dans nos familles. Et les rites sont faits pour les événements -normaux. Mon grand-père avait accompli toutes choses à leur -heure et régulièrement, et il mourait au terme ordinaire de la -vie. Mon père, lui, c'était un héros; il était mort à cinquante -ans, des chagrins de sa cause perdue, et ayant déjà livré pour -elle sa fortune; c'était aussi un téméraire. Et je m'imaginais -que M. Juillet, s'il eût été là, m'eût dit: «Il est juste que -les symboles de l'ordre soient particulièrement honorés et qu'un -secret instinct leur rende les hommages qui seraient dus aux -astres, par exemple, dont le parcours n'est jamais troublé; et il -est juste, en définitive, que l'insuccès ne soit pas récompensé, -si belle qu'ait été la tentative... etc.» Et il était, lui, -comme mon père et comme moi, en ma nature première, partisan des -tentatives, dussent-elles être malheureuses!... Pourquoi est-ce -que j'imaginais des paroles de M. Juillet jusqu'en présence de mon -grand-père mourant? Est-ce que les circonstances m'imposaient pour -ainsi dire sa pensée, son opinion? Ou bien était-ce la pensée de -lui qui me faisait ainsi interpréter les circonstances? - -Ma pauvre maman, dont on avait tant admiré le ferme courage lors -de la mort de son mari,--qu'elle aimait et admirait pourtant au -delà de tout,--perdait la tête en prévision de la fin prochaine de -son vieux père. Quant à ma grand'mère, elle représentait, à elle -seule, toutes les terreurs que pourrait inspirer la fin du monde. -Il fut heureux que mon mari se trouvât là, pour que quelqu'un dans -la maison eût son sang-froid, car au bout d'une seule journée, -moi-même, la belle raisonneuse, j'étais gagnée par la contagion, -mes nerfs étaient secoués par le frisson commun, et mes larmes -se mêlaient, sans répit, à celles de ma grand'mère, de maman, -des domestiques et de la touchante procession de bonnes gens qui -pénétrait librement par la porte ouverte. - -C'était un homme d'une intégrité absolue, qui disparaissait. Cette -idée se présenta tout à coup à moi parce qu'elle fut émise, dans -le corridor, par un monsieur quelconque, qui venait prendre des -nouvelles et qui ne semblait pas attacher d'autre importance à -un jugement pour lui sans doute quasi habituel. Mais un jugement -de cette sorte, je ne l'entendais plus jamais prononcer autour -de moi, à Paris. Qu'il correspondît ou non à la réalité, il -correspondait, dans la bouche du monsieur de Chinon, à un idéal -communément admis par les moeurs du temps, et le prononcer était -tenu par tous pour le suprême hommage. Dans un certain monde, que -je connaissais, on n'osait plus, fût-ce par flatterie, balancer -autour de la dépouille d'un homme un encens de cette sorte-là. - -Est-ce que c'était un tel sujet, s'imposant à moi, qui me faisait -désirer de m'en entretenir avec M. Juillet? ou bien était-ce parce -que j'avais le trop vif désir de m'entretenir avec M. Juillet, que -j'imaginais et souhaitais un sujet de causerie aussi peu féminin -et qui n'était possible qu'avec lui?... - -Pour épargner aux enfants la vue des sinistres préparatifs -auxquels toute la maison était vouée, je les envoyais passer la -journée chez mes vieux amis d'autrefois, les Vaufrenard, dans le -parterre en terrasse et dans le clos du haut, où toute mon enfance -et une partie de ma vie de jeune fille s'étaient écoulées; et -lorsque j'avais un moment de répit, je courais les rejoindre. La -vue de ma petite fille en train de jouer aux endroits mêmes où -j'avais été, moi, petite fille, m'attirait d'une façon toute -particulière, Suzanne avait élu, d'instinct, comme moi autrefois, -sur la terrasse, le balcon de fer d'où l'on apercevait entre les -barreaux, à trois mètres en dessous, la vigne et la citerne;... -la vigne du vieux père Sablonneau, maintenant courbé en deux, -et la citerne au grand oeil glauque, en face duquel j'avais tant -rêvé... Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes -arrachées, surchauffées et pourrissantes, s'exhalait alentour. -Ah! mon coeur et ma tête!... C'était là que j'avais conçu tant -d'espérances!... Peut-être, devant moi, ma fille commençait-elle -déjà, les mains cramponnées au balcon, à imaginer des chimères?... -Elle semblait captivée par les mouvements des araignées d'eau, -comme je l'avais été moi-même; elle avait, comme j'en avais eu, -des réflexions d'une puérilité rassurante, et cependant, quel -monde d'idées n'était-il pas en formation dans cette petite -tête?... N'était-ce pas moi qui, sous mes yeux mêmes, reprenais -mon élan, et de mon point de départ?... Le spectacle de la vie qui -recommence est aussi tragique que celui de la vie qui finit. - -Derrière moi, de l'autre côté des persiennes toujours rabattues -pour abriter le salon contre l'ardeur du jour, quelques notes -isolées au clavier du grand piano, où M. Vaufrenard, encore -aujourd'hui, essayait sa belle voix de baryton, maintenant -bien fatiguée... Mon Dieu! quelle source d'émotions que la -confrontation des divers moments de notre vie! C'est à ce piano -que j'avais éprouvé, après mes grandes joies religieuses, plus -fortes que tout, l'enivrement de la musique, mêlé à celui de la -dix-huitième année. Et une seule note: _la... la... la..._, et -le timbre, hélas! un peu fêlé de mon vieil ami, me dilataient le -coeur jusqu'à provoquer les larmes, comme jadis, un soir, à ce -même endroit exactement, les grosses gouttes d'une pluie orageuse -commençant à percer les feuillages... - -C'est à ce piano qu'était né mon amour imaginaire pour le jeune -homme qui me tournait les pages... celui dont le souvenir, à -Fontaine-l'Abbé, s'était superposé à celui de M. Juillet. - -Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en bois de -châtaignier, où il y avait toujours quelques pointes de fer -rouillé dont on redoutait à la fois la tache et l'écorchure pour -sa robe, je regardais le grand paysage de mon enfance à travers -les barreaux de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne: la -vigne... la citerne... la cheminée de troglodytes plantée comme -une borne dans le champ d'asperges..., puis les toits d'ardoise, -la plupart à pignons, des maisons du quai..., la Vienne..., les -grandes toues si paisibles..., l'île et ses peupliers..., et puis -au delà, la plaine bleue, qui, autrefois, me semblait immense... -Oh! si j'insiste, c'est que je ne peux me retenir de rappeler -toutes ces choses... - -Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce n'est pas -qu'elles soient en elles-mêmes si remarquables; ce n'est pas -seulement parce qu'elles sont mon pays, car d'autres endroits, -où je n'avais jamais vécu, m'ont donné des émotions proches de -celles-ci... Ce que ces choses-là me rappelaient, c'était un -temps de ma vie où il y avait sans cesse devant moi une espèce de -lumière, intense et magnifique, vers laquelle il me semblait que -je courais en m'élevant toujours!... Toute mon enfance, période -religieuse, période musicale, période amoureuse même, elle se -résumait en une seule idée: il y a quelque chose de sublime vers -quoi nous devons tendre. Il a pu se faire que j'aie confondu -parfois ce sublime avec mes désirs et même avec mes appétits -personnels, mais j'agrandissais ceux-ci, et peut-être que je les -ennoblissais un peu en pensant à mon sublime. Ce qu'on m'avait -appris ici, c'était la dignité de la personne humaine, c'était -notre vocation commune à atteindre un but plus élevé. - -Je me souvenais des paroles prononcées par M. Juillet, en -ces dernières vacances, et dont chacun des termes m'était -resté, à cause du dernier, qui avait résonné dans le salon de -Fontaine-l'Abbé, au grand scandale de quelques-unes: «Notre temps -a découvert une mine bien facile à exploiter; il va prendre, un -à un, tous les actes réprouvés par la morale évangélique, et -s'employer à les réhabiliter, systématiquement. C'est un procédé -puéril qui fera passer des esprits médiocres pour d'audacieux -génies. Il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit jeu. -Après quoi, il y a chances pour que la société soit transformée en -une étable à porcs.» Et, comme on s'exclamait à cette conclusion, -M. Juillet renchérit: «... En quelque chose de pire que cela! -dit-il, car le pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est -vil, tandis que nous serons immondes et en tirerons vanité!» - -Ah! jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet me possédait! Je -rappelle les petits événements de ma vie, je rappelle mes -heures de songerie et jusqu'à celles où je me remémorais mes -plus anciennes songeries, et je trouve sa pensée partout. Elle -est là, comme une présence réelle, lorsque je suis témoin des -derniers moments de mon grand-père, pour m'inviter à faire de ces -réflexions qu'elle seule, me semble-t-il, sait inspirer; elle est -là lorsque j'évoque un passé auquel elle fut cependant tout à -fait étrangère, comme si elle l'eût empli d'avance et à mon insu; -et toutes les fois que ma propre pensée tend à se hausser, c'est -la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont les paroles -prononcées par lui qui en fournissent la plus satisfaisante -expression! - -A mesure que les circonstances deviennent pour moi plus -solennelles, à mesure que je m'efforce davantage à la vie morale, -plus sûrement je me butte au seul homme qui ait mis une touchante -complaisance à me parler sérieusement des choses sérieuses, à -ressusciter en moi l'idéalisme de mon enfance, molesté et refoulé -par les exemples de la vie matérielle. A ce moment, ce n'est qu'en -m'abaissant, que j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer -la pensée de M. Juillet. - -Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier ou, tout au -moins, de m'inspirer quelque scrupule d'une si constante assiduité -imaginaire près d'un homme, mon séjour à Chinon me rapprochait -encore de M. Juillet. Même au côté de mon mari, même au milieu -de tous mes vieux amis d'enfance, même sous les yeux de ma -grand'mère et de maman, et jusqu'en face de la mort qui pénétrait -dans notre maison, je portais avec une audace ou une innocence -déconcertantes,--franchement, je ne sais pas encore aujourd'hui si -c'était l'une ou l'autre,--je portais la pensée de M. Juillet. - -Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me cacher à moi-même -la nature d'une telle obsession. Je savais que j'aimais. Oui. -Mais le mot n'avait pas été dit. Je n'en avais pas même, à part -moi, prononcé les syllabes, petit acte qui imprime à la chose une -sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait à mes yeux, son -beau caractère, le rangeaient pour ainsi dire hors du champ de mon -jugement. - -L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre livrée, adopte nos -couleurs. On ne sait pas jusqu'à quel point ni pendant combien -de temps il peut être inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se -révèle en dévoilant ses attributs véritables, il peut impunément -nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher des -lamentations: c'est trop tard, il est chez lui. - -Quelques jours après la mort de mon grand-père, la maison ne -pleurait pas plus qu'avant l'événement, les larmes étant taries; -mais grand'mère ne tolérait que des pensées pieuses, entremêlées -tout au plus de souvenirs de famille relatifs au cher défunt. Je -l'étonnais et l'édifiais par le nombre des belles réflexions sur -la mort que j'étais capable de citer. - ---Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune fille, dit ma -grand'mère, qui donc t'a appris tout cela? - -Mon mari croyait que j'avais lu les livres de piété dont il -m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal à l'aise. Mon -premier mouvement fut de nier: «Non, non, je n'ai seulement pas -lu les petits livres...» En effet, malgré l'envie de les lire -que m'avait donnée un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus, -et d'autre part, mes sentences j'étais plus fière de les tenir -de M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose me gêna dans -l'aveu que j'allais en faire. Et cette gêne persista et grandit. -J'éprouvais un vif besoin de dire la vérité. Mon mari s'étant -absenté peu après, je confessai à ma grand'mère: - ---Tu sais, les belles choses en question: je n'en aurais jamais eu -connaissance sans monsieur Juillet... - -Et ma grand'mère me demanda de lui parler de M. Juillet. - -Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement que je pus... -Ma grand'mère m'écoutait avec attention; tout à coup elle me dit: - ---Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien là ta nature... Il -faut de la modération, ma fille, ne l'oublie pas, même dans le -goût du bien! - -J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots, les observations -de ma grand'mère, et j'aurais pu être accablée par celle-ci. -Mais pas du tout. J'avais eu un si extraordinaire plaisir à -confesser que j'étais ornée par l'enseignement de M. Juillet, -que cette joie ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée -m'était venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance à -parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman; mais soudain, -une autre idée avait pris la place, à savoir que je purifiais ce -sujet, au contraire, en y touchant en présence de ma grand'mère -et de maman!... Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur -les personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais -pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience si elle -s'alarmait: «Monsieur Juillet? mais je parle de lui à coeur ouvert -avec ma grand'mère, avec maman!» Sophismes, petites lâchetés, -subtilités d'un esprit qui ne va plus droit son chemin. - -Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux observations -de ma grand'mère dont la grande perspicacité m'effrayait, je -pensai éprouver du bien en m'épanchant devant maman toute seule, -parce que son esprit était beaucoup plus simple et n'allait pas -chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre maman toute seule, -je m'offris le plaisir d'étaler ce que j'avais retenu de plus -magnifique de l'enseignement de M. Juillet. Maman, l'indulgence et -la bonté mêmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperçus qu'elle -suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet. - -A la fin, elle me dit: - ---Ma chère enfant, au lieu de parler si bien, tu ferais mieux de -penser avec recueillement à l'âme de ton pauvre grand-père. - -Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle me la citait -parce qu'elle ne trouvait rien à me dire elle-même, et parce -qu'elle jugeait qu'il fallait absolument que quelque chose d'un -peu sévère me fût dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus toute -glacée. - -Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais diminuée dans -l'esprit des deux femmes que je respectais le plus; leur jugement -me parut comme une divination. Peut-être voyaient-elles en -moi mieux que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux -que moi les suites de mon état présent? Leur susceptibilité -de femmes honnêtes me stupéfia: «Pour avoir à un tel degré le -sens d'une déviation possible de la ligne, m'eût dit M. Juillet -lui-même,--car il avait quelquefois abordé de pareils sujets -devant moi,--quel long exercice, quel séculaire entraînement -de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles eussent dans -leurs chastes muscles!...» Oui, je me souvenais parfaitement des -expressions employées par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parlé -si bien. - -Et ce fut la première fois que ma fierté native se sentit -atteinte. C'était une mortification pour moi excessivement -douloureuse. Elle eût peut-être enrayé la marche du démon qui me -possédait, si, pendant le reste de mon séjour à Chinon, on ne -m'eût un peu trop étroitement persécutée. - -Ma grand'mère avait cru remarquer que je ne faisais pas montre -d'une grande piété à l'église, que je suivais mal les offices, -regardais devant moi en ayant l'air de rêver; que Suzanne -n'avait pas du tout l'attitude d'une enfant habituée à assister -régulièrement à la messe;--la nourrice n'avait-elle pas commis -l'imprudence de dire, à la cuisine, qu'il lui arrivait quelquefois -à Paris de manquer la messe? - ---Maman elle-même, qui n'avait, certes, aucun esprit -d'inquisition, s'avisa de me prendre en flagrant délit de -négligence, un jour de jeûne! Et pendant une courte absence de mon -mari, elle frappa à la porte de ma chambre, un soir, et me trouva -bien tôt couchée: - ---Déjà! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prière? - -Je croyais, franchement, être restée très fidèle à tous mes -devoirs religieux,--la prière du soir exceptée;--mais je -pratiquais, c'est certain, une religion de Paris, ou du moins de -beaucoup de Parisiens, un peu relâchée, une religion qui m'avait -moi-même scandalisée lors de mon arrivée à Paris, mais qui, peu -à peu, s'était rachetée, par contraste avec l'absence complète -de religion chez la plupart des gens qui m'entouraient. Ah! je -savais par coeur cent textes moraux et édifiants, oui, constataient -grand'mère et maman, mais la pratique de ma religion, non, je ne -la connaissais plus. - ---Et alors, qui donc, je te le demande un peu, l'enseignera à ta -fille?... - -Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans leurs -remontrances une petite guerre engagée à un autre propos, j'avais, -dans ce temps-là, la conviction de comprendre, moi, la religion -mieux qu'elles, parce que je la contemplais des hautes altitudes -et du point de vue savant où un homme comme M. Juillet, ancien -normalien, agrégé, docteur, etc., imbu de toutes les connaissances -modernes, se plaçait pour proclamer hardiment et en plein Paris -la grandeur du catholicisme. La manière humble et docile de mes -bonnes femmes assurément était la meilleure. Mais je vivais à -Paris, où elles m'avaient envoyée, et j'avais l'esprit disloqué -par des mondes où bien d'autres ont perdu complètement leur foi; -et je subissais, comme toute femme, des influences... Eh bien! -qu'est-ce qu'elles auraient dit, si j'avais subi celle de mon mari -et de sa famille?... - -De telles escarmouches, dont j'apprécie très bien aujourd'hui -l'intention généreuse et la fin excellente, mais qui n'étaient -peut-être pas très adroites, m'irritèrent. Les procédés indirects -ont toujours produit sur moi des résultats opposés à ceux qu'on en -attend. Mais les procédés de maman et de ma grand'mère n'auraient -rien été encore s'ils n'avaient paru se mêler à un concert formé -de toutes nos voisines et amies, qui s'éleva tout à coup pour -célébrer, au moyen de cent soupirs, réticences et expressions -ambiguës, ce qu'on appelait «mon deuil élégant». - -La vérité était que mon deuil ayant été commandé à Chinon, et -bien que ce fût chez une couturière pour qui maman et grand'mère -ne tarissaient pas d'éloges, je m'étais toutefois un peu méfiée -de son talent, et, afin de m'épargner l'achat d'une nouvelle -robe de deuil à Paris, j'avais manifesté par trois visites chez -la couturière mon souci d'avoir une robe bien faite. Ces trois -malheureux essayages, au lendemain de la mort de mon grand-père, -et, si je me souviens bien, deux retouches postérieures à la -cérémonie des obsèques, avaient été très commentés dans le -quartier. Ma robe n'était ni plus ni moins qu'une robe de deuil, -sans la moindre fantaisie, sans la plus mince atténuation à -la rigueur classique. Je ne pense pas nuire aujourd'hui à la -réputation de la couturière si estimée de ma famille, en disant -que sa robe, malgré essayages et retouches, n'allait pas très -bien; mais c'est le deuil même qui, paraît-il, m'allait bien, -comme il va généralement aux blondes et à celles dont les -cheveux sont mal contenus sous le crêpe du chapeau. Mon mari, -sans arrière-pensée, croyant plutôt être agréable à tous comme -à moi-même, avait eu l'étourderie de dire: «Le deuil lui va à -ravir...» On avait haussé les épaules, et il s'était attiré par là -des remarques désobligeantes. Commérages, avis détournés, souci -trop zélé de mon bien, tout cela n'aboutissait qu'à me piquer et à -me détourner de la pensée de ma petite ville, des miens et de tout -ce que mes souvenirs de jeunesse ou d'enfance eussent pu offrir -pour moi de salutaire. - -Le comble me fut servi par madame Vaufrenard. - -Madame Vaufrenard, dont le mari avait jadis chanté à l'Opéra, qui -avait habité cinquante ans Paris avant de venir à Chinon, et qui -n'était pas exempte de péché, me glissa dans l'oreille, peu avant -mon départ: - ---Jolie comme vous êtes, ah! il faut profiter de la vie, mon -enfant!... - -C'était complet. Celle-ci, différente pourtant de toutes -les autres, croyait, comme les autres, que j'étais appelée -irrévocablement à manquer à mes devoirs, et elle m'engageait -ouvertement à le faire. - -Eh bien! si quelque avis eût dû contribuer à me retenir dans le -droit chemin, c'eût été celui de madame Vaufrenard! - -Les autres m'avaient exaspérée, mais sèchement, en me laissant -un goût secret de réaction contre leur puritanisme grincheux; -celui-là me fit pleurer pendant une demi-journée, pleurer de -découragement, de désespoir et de rage. - -Mes larmes furent à la fois bien et mal interprétées. Maman y -vit, au moment de mon départ, une explosion un peu tardive, mais -touchante, du regret de son pauvre père; grand'mère y reconnut -l'effet des sages conseils à moi si fréquemment prodigués, -durant mon séjour, et qui opéraient enfin, en produisant dans -ma conscience une grande confusion. L'une et l'autre, en somme, -furent satisfaites, d'elles-mêmes, tout au moins, plutôt que -de moi, car, depuis que j'étais «parisienne», comme elles -disaient, il y avait bon gré mal gré un voile entre nous; elles -le sentaient; je le sentais aussi; ni elles ni moi ne voulions le -voir, mais nos mains en se tendant s'empêtraient dans son tissu -impalpable et pourtant réel. - -Étais-je donc si changée? Mais, lors de mes précédentes visites -à Chinon, malgré mille nuances disparates, aucune différence -essentielle ne nous avait séparées... Étais-je donc si changée?... - - - - -XIV - - -Pendant le trajet du retour à Paris, mon mari me confia un ennui -dont il n'avait pas voulu m'entretenir sous le toit de mes -parents, «parce que les murs, dit-il, surtout en province, ont -des oreilles.» Et sa confidence me fut une explication de la -lettre alambiquée qu'Albéric Du Toit avait écrite à sa mère et -que la bonne madame Du Toit m'avait lue et relue dans le potager -de Fontaine-l'Abbé: la lettre annonçant, à mots couverts, qu'il -se passait à Dinard quelque chose «de triste ou de gai, c'est -comme on l'entend», et dont on reparlerait sans doute plus tard, -la lettre qui avait fait croire à madame Du Toit qu'il s'agissait -enfin d'une grossesse d'Isabelle. Ah! non, il ne s'agissait pas -d'une grossesse d'Isabelle; il s'agissait hélas! de la malheureuse -Emma, ma belle-soeur, qui avait traîné la maman Serpe, avec ses -chiens, jusqu'à Saint-Lunaire, tout proche de Dinard, et qui -«s'exhibait,» m'apprit mon mari, chaque jour, sur la plage ou -aux Petits Chevaux, en compagnie «d'une bande de gamins». Les -gamins, c'étaient des petits jeunes gens de dix-sept à vingt -ans, la plupart «d'excellente famille», selon l'expression -consacrée, et de si bonne famille que le père de l'un d'eux, un -monsieur fort connu, était venu en personne arracher son fils à -la compagnie, lui tirer les oreilles en public et non sans avoir -laissé entendre quelques paroles peu flatteuses pour la belle -qui le retenait, parmi lesquelles le mot «quadragénaire» était -le moindre. C'est cette aventure qui avait fait tapage à Dinard -où la famille du jeune homme était en villégiature; et c'est ce -potin de plage qu'Isabelle qualifiait de «triste ou gai, c'est -comme on l'entend.» Les Voulasne, il est vrai,--mon mari l'avait -exigé d'eux,--depuis beau temps ne voyaient plus Emma. Mais, -incapables, à force de mollesse, de soutenir une attitude adoptée, -si Emma se fût présentée chez eux, ils ne lui eussent opposé ni -un mot, ni un geste pour l'inviter à rebrousser chemin. Emma, qui -les connaissait bien, poussée d'ailleurs probablement par quelque -ami imberbe, mais ravie de faire une bonne niche à son frère, -aborda, sur la plage de Dinard, le feu du scandale fumant encore, -les Voulasne qui s'y promenaient avec leurs deux filles et leur -gendre. Et les Voulasne, une heure durant, leurs deux filles et -leur gendre se promenèrent avec Emma sous l'oeil de la galerie, -s'assirent à côté d'Emma, prirent le thé avec elle. Mon mari, qui -trouvait bon tout ce qui venait des Voulasne, était outré, cette -fois. Il reniait ses cousins; il traitait Albéric de tous les -noms. Déshonoré par sa soeur quant à lui, il se disait achevé par -sa famille et jusque par «cette poule mouillée de jeune Du Toit». -Le plus remarquable de l'affaire se trouvait être que les amis des -Voulasne à Dinard: Lestaffet, Baillé-Calixte, et jusqu'à Kulm, le -divorcé récent qui venait de lâcher sa femme avec deux grandes -jeunes filles, après vingt ans de mariage, enfin tous ceux que -j'avais vus, chez les Voulasne et ailleurs, défendre la liberté -des moeurs et proclamer la sainte loi de l'amour, se montraient -les plus indignés de l'invraisemblable indulgence des Voulasne. -Rétrospectivement, mon mari s'échauffait à la pensée qu'une -semaine plus tôt il se fût trouvé à Dinard, lui, au milieu de ces -événements. - ---Mais, disais-je, vous les auriez prévenus ou atténués!... - ---J'aurais tué Emma! faisait-il tout bas, en étranglant entre ses -doigts ses deux genoux accolés. - -Il était consterné par ce triste épisode de la vie désordonnée de -sa soeur. Les Voulasne s'en trouvaient atteints; ils avaient encore -une fille à marier. - ---Ne l'oublions pas! disait-il. - -J'essayais d'apaiser les idées de mon mari qui se soulevaient à -ce propos, outre mesure, et je me rappelle que, ne sachant quel -sujet de conversation opposer à celui-ci, je hasardai quelques -réflexions sur les dames de Chinon qui formaient, en effet, assez -violente antithèse avec celles que nous inspirait ma belle-soeur. - ---Ces femmes-là ont leurs travers, leurs ridicules, dit-il, il en -faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout, plutôt qu'une femme -sans pudeur!... - -Quand nous sommes attristés, il vaut mieux échanger notre sujet -de tristesse contre un autre, que prétendre nous égayer. Je lui -parlai de mon frère. Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant -vu ce pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion des obsèques, -pendant les quarante-huit heures de congé qu'il obtint; et, de -ces deux journées, j'avais gardé un souvenir désolé. Faute de -pouvoir se procurer une situation sérieuse, Paul continuait à -être un sujet d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit -qu'il avait à Tours une liaison et deux petits enfants sur les -bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille charge? Depuis -l'échec de ses études de droit à Paris, on l'avait placé, sur sa -demande, dans une maison de commerce où il ne recevait que des -appointements dérisoires, mais où du moins l'on n'exigeait de lui -rien qui dépassât ses capacités, c'est-à-dire peu de chose. Ce -qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en revoyant mon frère, -c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement déclassé. Ah, Dieu! si -mon père eût vécu et vu cela! En sept ou huit années de ce régime, -Paul avait perdu tout le fruit de son éducation; il était épais, -ignorant, commun; c'était un grand gaillard, vigoureux, fort, -avec des mains de manoeuvre, des vêtements d'ouvrier endimanché; -il était préoccupé uniquement de faire de l'entraînement à -bicyclette, nullement malheureux d'ailleurs, en apparence, mais -pour moi plus pitoyable que s'il eût souffert de son sort. - ---Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous voyez, il est -bien rare qu'il ne se trouve au moins un membre à ne vous faire -que peu d'honneur. - ---Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque chose de -relâché. - -Comme la plupart des hommes, il dénonçait le «relâchement» toutes -les fois qu'il en était directement atteint. Hormis ces cas, il -y voyait une sorte de progrès dans la douceur et la facilité des -moeurs. Si Emma n'eût pas été sa soeur, ni les Voulasne ses cousins, -il eût trouvé très «farce» l'épisode de Saint-Lunaire; si mon -frère ne lui eût tenu d'assez près, il m'eût débité à propos de -mon frère un petit discours que j'imaginais bien: Paul était -des premiers touchés par l'air nouveau; Paul appartenait à une -génération que ni ma famille ni moi ne saurions comprendre, à -une génération appelée à porter son activité non sur des idées -creuses, mais sur les innombrables applications de la science, sur -les grands mouvements modernes, enfin sur les sports qui créeront -des industries insoupçonnées, à une génération pas du tout plus -dépourvue d'intelligence ou de mérite que les précédentes, mais -différente, tout simplement, et qui ferait preuve de valeur -et de courage, comme ses aînées, on le verrait avant peu. Ne -commençait-on pas à parler de voitures se mouvant automatiquement? -Quel bouleversement prochain dans le monde! etc., etc... Mais -Paul tenait de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger -que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait jamais rien -fait au collège, rien fait comme étudiant, qui n'était apte en -définitive qu'à mouvoir les pédales d'une bicyclette. Et, en -conclusion, mon mari formulait que ce qui avait manqué à Paul, -c'était l'autorité énergique d'un père trop tôt disparu, de même -qu'à l'éducation d'Emma, disait-il en soupirant avec une tristesse -et une conviction véritables, «il a manqué la volonté d'un homme». - - * * * * * - -J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit mot à -Fontaine-l'Abbé, pour avertir madame Du Toit qu'elle eût à me -donner désormais de ses nouvelles à Paris. Nous n'étions pas -rentrés depuis deux jours, qu'à ma grande surprise on m'annonce, -après déjeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait -ordinairement la campagne qu'à la Toussaint; nous n'étions qu'à la -fin d'octobre. Madame Du Toit m'embrassa, tout émue, en me parlant -de mon grand-père. Mais elle ne connaissait point personnellement -mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait en songeant qu'elle -venait me parler de l'aventure de Saint-Lunaire, de ses suites -sur les trop faibles Voulasne, et sur Albéric, gagné par leur -extraordinaire apathie. - -Et en effet, aussitôt après les condoléances, cette triste affaire -déborda de toutes parts. Elle la tenait d'un témoin, d'un ami sûr. -M. Du Toit, par bonheur, ignorait tout encore. On espérait que, -dans son entourage, le bruit serait étouffé. - -Nous ne nous privions point, habituellement, madame Du Toit et -moi, en échangeant nos tristesses de famille, de parler des -chagrins qu'Emma causait à mon mari. - ---Je n'ai plus de fils, s'écria madame Du Toit: il est digne -de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne pas venir à -Fontaine-l'Abbé et de rester avec eux cacher sa honte!... Et que -pense de cela votre mari, ma chère enfant? - ---Mon mari, il m'a dit que s'il avait été là, il aurait tué sa -soeur... - ---Où est-il? où est-il? s'écria madame Du Toit, en se levant de -son siège, je veux le voir, je veux le féliciter... Il y a donc -encore des hommes capables de faire respecter avec énergie les -convenances!... Mais, dites-moi, et ses cousins Voulasne pour qui -il a tant de complaisance?... - ---C'est la première fois que je le vois d'une juste sévérité -contre les Voulasne. - -Madame Du Toit fut très satisfaite de l'entretien qu'elle eut avec -mon mari. Ils échangèrent leurs vues sur la famille en général et -sur le cas présent. Elle connaissait peu mon mari; elle ne lui -croyait point des opinions aussi saines. Ses cousins, sa soeur, -et le fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps, avaient -beaucoup nui à mon mari chez les Du Toit, et dans la proportion -même où ils m'avaient servie, moi, en me faisant, par contraste, -si intéressante et un peu victime. - ---Il est très bien, tout à fait bien, votre mari! me dit-elle, -quand il nous eut quittées. - -Et elle ajouta: - ---Mon enfant, les oreilles ont dû vous tinter... - ---... Me tinter?... pourquoi?... - ---Parce qu'on a joliment parlé de vous, à Fontaine-l'Abbé, après -votre départ!... Oui. J'ai peut-être tort de vous dire cela; je -ne vous le dirais pas si je ne vous savais la plus sérieuse et la -plus honnête femme du monde... et si je ne vous savais la femme de -monsieur Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant innocemment, je -crois que vous avez laissé à mon mystérieux neveu une impression -qui l'a, pour un temps, rehaussé dans mon estime... Admirer une -femme comme vous, ma petite amie, cela prouve, chez un garçon, -qu'il a encore quelque chose de sain dans le coeur... - -Ma gorge se serra. Mon coeur semblait vouloir faire éclater ma -poitrine. Je me mis à rire pour faire diversion. - ---Ah! bien, dis-je, ce serait la première fois, je suppose, que je -laisse une impression derrière moi!... - ---Oh! oh! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la coquetterie de -vous retourner... Mais, abandonnons cela. D'ailleurs, j'ai une -idée, ajouta-t-elle en me menaçant du doigt, comme une enfant: si -vous devenez dangereuse, je vous ferai désormais surveiller par -votre mari... Ah çà! dites-moi, monsieur Serpe viendra bien dîner -à la maison, j'espère?... - ---Il en sera très flatté, très heureux... - ---Vous comprenez, ma chère petite amie, ne pas vous avoir à dîner -cet hiver après l'enchantement que nous a causé votre présence à -Fontaine-l'Abbé, non, c'est impossible. - -Et, confidentiellement, en s'abritant de la main un coin de la -bouche: - ---Un qui est amoureux de vous, savez-vous qui?... C'est monsieur -Du Toit!... Je vous en fais la confidence. Je ne suis pas jalouse. - -Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez fait pour -donner quelque attrait pour moi à sa visite, elle se remit à me -parler de son fils, et me parla de lui pendant une heure. Elle -m'avoua qu'elle avait quitté la campagne parce qu'elle ne pouvait -y vivre sans le voir. - -Cette visite me laissa étourdie, et comme enivrée. - -Je me souviens qu'il faisait une splendide journée d'automne; -les persiennes étaient à demi fermées, l'air était doux; je -me laissai tomber dans un petit fauteuil bas; je couvris mes -paupières avec mes doigts, et je regrettai Fontaine-l'Abbé... -J'entendis le murmure de l'eau, je vis la trouée dans les arbres, -les pelouses inclinées, et l'allée couverte où il y avait depuis -soixante ans un rouleau de pierre... De tout ce que m'avait dit -madame Du Toit, que demeurait-il en moi? La pauvre femme m'avait -encore une fois prise à témoin de ses tristesses. Ordinairement, -j'y compatissais... Allons! allons! il faut avoir le courage de -dire qu'aujourd'hui je plaignais ma chère vieille amie, mais que -de toutes ses paroles mêlées, une seule m'intéressait, celle qui -m'avait produit l'effet d'une grande main vigoureuse pénétrant -dans ma poitrine et me pressant le coeur: «Je crois que vous avez -laissé à mon neveu une impression...» - -J'écartai mes mains de mes yeux; je regardai la pièce où je me -trouvais, les objets qu'elle contenait, et le beau jour doré qui -entrait entre les lames des persiennes, et tout parut transformé -pour moi. - -Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une chose pareille? - -Parce que, comme elle avait pris la précaution de l'exprimer -elle-même, parce que j'étais «la plus sérieuse et la plus honnête -des femmes», parce que j'étais, moi, tellement insoupçonnable, que -l'on pouvait impunément, à moi, dire une chose pareille!... - -Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il est vrai, -que désormais elle me ferait surveiller par mon mari. Cela -m'avait, dans l'instant, un peu remuée, parce que le nom de mon -mari prononcé à propos de M. Juillet, pour la première fois, -communiquait une sorte de consistance à une chose qui pouvait -n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même, en moi seule... Et -cette idée de «surveillance» évoquait en moi celle de culpabilité, -jusqu'alors étrangère... Quant au fait lui-même: que désormais -mon mari m'accompagnât ou non chez madame Du Toit, en quoi -m'importait-il? Je n'avais pas l'intention de mal agir. - -«Les oreilles ont dû vous tinter?--Pourquoi?--Parce que... etc.» -Oh! musique des mots qui font naître en nous une pensée douce! -Quelle rumeur en moi à présent! Je n'avais rien éprouvé, rien, -jamais, jamais, de comparable à cela. J'avais eu un amour, étant -jeune fille, pour un homme qui ne s'en était pas douté et qui, -lui, ne songeait nullement à m'aimer. Et puis c'était tout. Et il -se pouvait qu'un homme eût reçu de moi une impression!... Oh!... -Et quel homme!... lui!... - -Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec un coeur si enclin -à aimer, pardonnez-moi! - -Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis fidèlement par -où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez-moi! - -C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. Vous avez mis -dans l'amour trop de douceur!... Douceur, douceur! ce mot me -revient sans cesse... Nous en avons tant besoin!... Mon Dieu, -pardonnez-moi! - -Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser même, mais je me -rappelle que jamais mon coeur n'avait été ému à la caresse d'une -idée comme celle-ci: «Il y a un homme qui pense à toi tendrement.» -On ne peut rien imaginer de comparable à cette idée-là. Quand -elle pénètre en nous, c'est comme un fer rouge qui nous brûle la -poitrine, et qui cependant nous fait crier de bonheur. Ou bien -c'est un fluide sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature -de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est toute changée. -Nous ne nous reconnaissons plus. Mais notre âme s'échauffe et -s'exalte pour les mêmes causes qu'auparavant;... ce qui nous -leurre. Il se fait en nous un mélange de tout le connu avec -l'inconnu... C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon -Dieu!... - -Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude, qu'une -lueur de raison me revint. C'était en souriant que madame -Du Toit m'avait parlé de son neveu! elle n'attachait pas la -moindre importance aux quelques mots prononcés par elle; en les -prononçant, il est très probable qu'elle pensait à autre chose; -elle pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi, -encore et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement parler -d'Albéric... Si son neveu eût témoigné un sentiment sérieux en ma -faveur, madame Du Toit était une femme d'un trop grand sens pour -me le rapporter... Cela n'eût pas été conforme à sa manière. Il ne -fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit à ce propos. -En me résignant à cette interprétation, je sentis se dissiper mes -dernières fumées; j'éprouvai un soulagement, un allégement, la -sensation de me vêtir de linge propre et frais. Mais je gardais le -souvenir d'avoir passé par un état auquel je ne trouve point de -nom. Je sortis avec mes enfants, comme à l'ordinaire. - -Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant la visite de -madame Du Toit. J'avais reçu une violente secousse, oui, mais, -me retrouvant après coup sur mes deux pieds, je me sentais plus -d'aplomb que jamais. - -La première fois que je revis madame Du Toit, elle ne me dit pas -un mot concernant le sujet qui m'avait bouleversée. Mais, pendant -tout l'entretien que j'eus avec elle, je ne cessai de remarquer -qu'elle ne me parlait pas de ce sujet... Il est vrai qu'elle -venait de recevoir une longue lettre d'Albéric et une aussi de sa -belle-fille, «très gentille», me dit-elle. Ils étaient à Rome, -après avoir séjourné à Naples, visité Ischia, Capri, Sorrente, -Amalfi et les ruines des temples de Poestum; ils décrivaient le -Vatican, le Colisée, la campagne unique au monde. Enfin, ils -pensaient à lui écrire. - -Après trois semaines de silence, après qu'elle avait pu croire -son Albéric perdu pour elle à tout jamais, cette lettre longue, -où Albéric ne marquait même pas qu'il avait négligé d'écrire, -et où il était si apparent qu'il n'avait songé ni à écrire ni -à s'excuser, la comblait de joie. Elle oubliait tout. Je crois -qu'elle pardonnait aux Voulasne et d'avoir serré la main d'Emma -et d'avoir enlevé Albéric, pour la seule raison qu'elle recevait -aujourd'hui une longue lettre. Les choses sont ainsi faites; -elles favorisent les vauriens, trop souvent, constatons-le. Une -grosse faute commise, et puis réparée, de combien de petites ne -couvre-t-elle pas la trace? - -Les Voulasne n'étaient pas des gens à calculer les suites -de leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans motifs de -qualité bien choisie, et ils avaient une chance que l'on prétend -n'appartenir qu'aux ingénus. Bousculés, rudoyés même par leurs -amis, menacés d'une rupture complète avec les Du Toit, ils -entreprenaient assez lâchement ce voyage, puis le prolongeaient -au delà du terme habituel de leur rentrée, laissant à leurs amis -le temps de regretter la commodité de leur maison; et il n'y -avait pas jusqu'au naïf cynisme de leur conduite qui ne leur -valût l'avantage d'être ménagés, et, par exemple, dans la maison -Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les désirait, les uns pour -eux, les autres pour le jeune ménage qu'ils captaient; et puis, -n'avaient-ils pas en somme procuré un beau voyage à Albéric! - -M. Chauffin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit donner dès -les premiers jours de décembre une soirée dans le genre de celle -qui m'avait initiée à leurs goûts, aux débuts de mon mariage. -Mais, cette fois-ci, mon mari ne monta pas sur le tréteau de -ses cousins. Il n'y monta pas parce qu'il était invité à un -prochain dîner chez les Du Toit. Non, je n'eusse jamais cru que -l'invitation chez les Du Toit pût être d'un effet si prodigieux -sur mon mari! Quelle que fût sa soumission à ses cousins -Voulasne,--un peu moins aveugle toutefois depuis l'épisode de -Dinard,--quelle que fût sa vieille crédulité en un monde neuf -qui avait la prétention de se créer autour de lui, et qui par -cent côtés le retenait, rien, rien ne lui pouvait procurer plus -d'orgueil que le fait d'être introduit dans un monde d'esprit -traditionnel, rigoriste, ennuyeux même et d'une insoupçonnable -honorabilité. Il n'avait pas, aux premiers mois de son mariage, -sacrifié à sa jeune femme la petite scène avec le kanguroo -boxeur, mais il en sacrifiait une analogue aujourd'hui à l'honneur -de bientôt dîner chez le président Du Toit. - -Madame Du Toit, invitée à cette soirée, y vint avec son mari. -Cette soirée, composée de pantalonnades qui n'égaieraient pas les -enfants de nos jours, consacra d'une manière officielle l'oubli -de l'acte commis sur la plage de Dinard; elle nettoya le passé. -M. Du Toit, demeuré ignorant de ces potins inscrits sur le sable, -contribua par sa présence à ce lavage. Voulasne, gros, gras, -pléthorique, doré comme un oignon par le ciel méridional, crevant -sa peau de toutes parts, l'oeil d'un bébé, la bouche ouverte et -bavant d'allégresse, allait de l'un à l'autre, interrogeait: - ---Avez-vous lu le programme? - ---Mais certainement! Très curieux... plein de promesses... - ---Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes? - -Et les femmes d'ajuster leur face-à-main, les hommes leur monocle. -Le bon Gustave se tordait de rire: - ---Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a le clou... Le -clou est entre les lignes!... - -Henriette, boubille, étourdie, toujours jeune, souriante à tous, -émerveillée que la vie fût si facile et les gens si bons, croyait -à deux choses: elle croyait qu'il était impossible que l'on -s'amusât nulle part aussi bien que chez elle, et elle croyait que -M. Chauffin possédait du génie. - ---Il y a un clou? lui demandait-on. - ---Chut! chut!... Mais ce que je puis vous dire, c'est que monsieur -Chauffin a eu une idée!... - -Le «clou» était planté dans le jardin d'hiver, cela semblait -probable, car les portes en étaient tenues hermétiquement closes. - ---Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu la tête!... - ---Et comment est-elle? - ---Ah! vous êtes prise! me dit-il, vous aussi, comme moi. Dire -qu'il suffit de fermer une porte et de laisser soupçonner qu'elle -s'ouvrira, pour intriguer les plus rebelles!... - ---Mais, la tête, la tête?... - ---Oh! dit-il, c'est simplement que l'on attend le départ de mon -oncle et de ma tante Du Toit pour ouvrir ces portes... - ---En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en même temps qu'eux... - ---Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il, d'un ton -qui m'invitait à achever sa pensée en y ajoutant le souvenir de -Fontaine-l'Abbé, le souvenir de la voiture dans la cour pavée, de -la voiture s'éloignant par la route en lacets... - -Et il me sembla à ce moment que tout en lui confirmait ce que -m'avait rapporté sa tante. Je ne parlai plus de partir, même -quand monsieur et madame Du Toit se retirèrent. - -Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une exclamation -d'enthousiasme s'échappa de toutes les poitrines. - -Au milieu de cette pièce, on avait creusé pendant les vacances -une piscine, non pas très vaste, à la vérité, mais profonde. Le -gargouillement de l'eau la signala à ceux qui, comme moi, ne -virent tout d'abord que le dos et les épaules des plus pressés. -Puis, tout à coup, un immense éclat de rire, suivi de «Oh!» de -«Ah!», de chuchotements, d'appréciations, de commentaires à -l'infini. Me faufilant, me haussant sur les pieds, je reconnus -d'abord M. Chauffin, costumé en gardien du Jardin d'Acclimatation -et qui récitait un boniment; il désignait, d'une sorte de harpon, -deux gros paquets, noirs et gluants, mobiles, apparus, disparus, -barbotant dans la piscine à grand bruit. Ces paquets simulaient -évidemment des otaries; ces otaries, c'étaient Gustave Voulasne et -sa fille Pipette!... - -Voulasne et sa fille Pipette, jambes accolées, chacun, dans une -gaine terminée en queue de poisson, les bras pliés, fixés aux -flancs sous un maillot de caoutchouc, les mains gantées de même -matière, seules libres, en guise de nageoires, la tête en un -bonnet de bain, le visage étouffé sous un masque d'arlequin noir -et moustachu, plongeaient à qui mieux mieux, se redressaient d'un -fougueux élan, s'agrippaient le plus malaisément possible à la -margelle, où tous les deux venaient s'ébrouer à l'envi, soufflant, -crachant, inondant les spectateurs dont on voyait les uns défendre -avec rage leur plastron, et les autres, par galanterie, s'exposer -à recevoir bénévolement l'haleine emperlée de l'intrépide et -irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait à tous curieux, -sous le tissu plastique à l'excès, d'une part ses reins solides -et souples, et de l'autre ses jeunes seins gracieux. Chauffin, -finalement, cela va de soi, jouait à tomber par mégarde dans -l'eau, tout vêtu qu'il était, et, avec les deux amphibies, c'était -un tumultueux et inénarrable combat marin! Le succès fut sans -précédent rue Pergolèse. - -Albéric Du Toit regardait cela comme tout le monde. Je lui dis: - ---Est-ce que vous devriez permettre que votre petite belle-soeur -se montre comme cela, voyons, Albéric? Vous êtes le seul proche -parent de Pipette, qui ayez conscience de ce que vous faites et -de ce qui est permis ou non à une jeune fille qui doit trouver un -mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui être désavantageux? - -Albéric me fit observer: - ---Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait là est à la portée de -tout le monde? - -Et le voilà à m'expliquer la difficulté de se mouvoir, en un si -petit volume d'eau, sans le secours des bras ni des jambes: - ---C'est une affaire de reins, me dit-il avec admiration, -uniquement de reins; il faut être une fière nageuse!... - ---Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit un peu -durement M. Juillet, madame te prie de remarquer que l'exercice -qu'on fait accomplir à mademoiselle Voulasne est indécent. - -Albéric se tourna vers M. Juillet et lui dit: - ---A d'autres qu'à toi, mon vieux, de faire le Père la Pudeur!... - -Pourquoi disait-il cela à M. Juillet?... - -M. Juillet me parla aussitôt d'autre chose. Il sollicitait une -mission du gouvernement en Afrique, afin, disait-il, de se faire -prendre un peu au sérieux par sa famille. Il comptait bientôt -partir; il me l'annonça ce soir-là. - -A la pensée qu'il allait disparaître de ma vue, il me semblait -que mon coeur cessait d'être suspendu dans ma poitrine et tombait; -à la pensée qu'il eût pu ne plus être là dès aujourd'hui, il me -semblait que j'allais être submergée, asphyxiée dans cette mer de -platitude et d'imbécillité que ce monde représentait pour moi. -Lui parti, c'était un désert, un néant, le vertige, la mort. Non -que nous eussions ensemble des conversations de nature à faire -pâmer, mon Dieu! non; il n'abordait avec moi aucun sujet qui pût -me donner à entendre que les paroles de sa tante fussent fondées, -non; mais il avait avec moi un certain ton où il n'était pas -possible que manquât un peu de tendresse, et il avait des mots, de -ces mots que je n'ai entendu jamais que de lui, qui s'enchâssaient -dans la mémoire et devenaient prétextes, comme un vers de poète, à -des songeries illimitées. - -Il allait bientôt partir... - -Et entre temps, la brutale réplique d'Albéric me revenait à -l'esprit. - -Je retrouvai M. Juillet, à la fin de cette même soirée; il causait -avec une femme assez jolie, madame Le Gouvillon, qui se plaignait -à grands cris des absences trop fréquentes de son mari obligé -de voyager en province et à l'étranger. Lorsqu'il en revenait, -déplorait-elle, il était fourbu; et avec cela, deux maladies en -l'espace de six ans... «Eh bien! et ma vie de femme, monsieur?... -Non, je divorcerai ou je prendrai un amant.» Ma présence, -d'ailleurs, ne la gêna en aucune manière; elle me dit: «Oh! vous, -vous avez un mari qui est un gaillard; vous avez de la veine!...» -M. Juillet prit un certain air, que je lui voyais quelquefois, -celui que j'aimais le moins en lui, où le dédain se mêlait à je -ne sais quel malicieux plaisir, et qui n'était pas perceptible à -tous. Et il abonda dans le sens de cette femme, parut s'étonner -qu'elle eût pu supporter six années pareil sort et un homme qui -avait fait deux maladies, s'il vous plaît!.. Il lui cita le cas -de George Sand à Venise, au chevet du pauvre Musset fiévreux: -«Elle le trompait, madame, de l'autre côté de la cloison avec un -médecin râblé!...» - ---Vous m'avez dégoûtée, lui dis-je, quand je fus un instant seule -avec lui. - -Il sourit: - ---C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il. - -Cela me faisait mal de le trouver à l'aise avec des femmes de ce -genre. Je le voyais si beau! J'aurais voulu qu'il trônât au-dessus -de ces comédies. - -Mais il avait cette maudite curiosité que je ne comprenais pas. Il -fallait qu'il sût tout, qu'il comprît tout, qu'il s'assimilât tout. - ---Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela, tout! quelle -saleté que tout! Tout, c'est le tas d'immondices... Il faut -choisir. - ---Mais, pour choisir en connaissance de cause, répliquait-il, il -faut avoir touché à tout! - ---Allons donc! le choix est toujours fait d'avance. - ---Ah! dit-il, vous avez peut-être raison. - -Mais peut-être ne donnait-il pas tort à madame Le Gouvillon! - -La mobilité d'expression de sa physionomie me déconcertait -souvent. Je faisais des efforts pour discerner parmi ces images -successives celle que je nommais «la vraie». Car je croyais -fermement qu'il n'y en avait qu'une qui fût vraie, et qu'il jouait -quand il laissait se dessiner les autres. La vraie, c'était -celle qui m'avait plu toujours en lui; et quand je cherche ce -qui la caractérisait, je trouve que c'était avant tout la joie -qu'il manifestait en me voyant. Ç'avait été la même depuis le -premier jour, mais, à moins que je ne m'abuse,--et je n'ai jamais -été portée à m'abuser en ce sens-là,--le plaisir qu'il prenait -à me voir augmentait depuis la saison à Fontaine-l'Abbé. Il -ne le trahissait nullement par ses paroles. Il paraissait les -mesurer plutôt. Cependant, à l'accent, une femme mise en éveil, -comme je l'étais, ne se trompait pas. Dans une réunion où il -pouvait être, je le cherchais, moi, je ne m'en cache pas, je -le cherchais; eh bien! quand je l'avais trouvé, il me semblait -qu'il venait au-devant de moi, mais plus lentement que moi, avec -des hésitations, des arrêts, des retours sur ses pas, que moi je -n'avais certes point. - -Jamais il ne se permit avec moi le plus léger écart de langage. -Il était hardi jusqu'au cynisme avec un grand nombre de femmes. -Il s'offrait un régal malin et cruel de scandaliser quelquefois -celles, chez sa tante, qu'il appelait des «mijaurées». Avec -moi, son respect était absolu, sa conversation, à part quelques -innocents badinages, toujours grave et remplie de ces imprévus -que le plaisir seul inspire, et surtout le plaisir de posséder -l'interlocuteur désiré entre tous. Et je me disais: «Si je suis, -pour lui, momentanément, l'interlocuteur rêvé, ce n'est pas par ma -qualité d'interlocuteur, car je l'écoute plus que je ne lui tiens -tête, et il ne peut me croire assez intelligente pour mériter de -pareils frais de pensée; c'est qu'il se leurre à mon sujet, c'est -qu'il est un peu aveuglé sur ma qualité réelle, c'est qu'il a le -bandeau, c'est qu'il...» Je n'osais conclure, mais je pensais -malgré tout: «c'est que, peut-être, il m'aime!...» - -Du mois de décembre à Pâques nous dînâmes trois ou quatre fois -chez madame Du Toit avec mon mari. La présence de mon mari -légitimait, à mes yeux, les entretiens que je pouvais avoir -seule à seul avec M. Juillet. Ces entretiens recherchés par moi, -recherchés par M. Juillet, eussent, avec toute autre femme, été -qualifiés de _flirt_. Jamais personne ne prononça ce mot à propos -de mon amitié de prédilection. A Chinon, tout le monde concevait -sur moi des soupçons; chez les Du Toit, ma réputation, établie une -fois pour toutes, par une autorité constituée, était intangible. -Ceux qui se permettaient quelque plaisanterie disaient que j'étais -attachée à convertir M. Juillet, qui passait pour grand pécheur. - -Parfois je pensais: «Est-ce que je regrette qu'il ne me parle -pas d'amour?» Mais je chassais vite la réponse. Je ne voulais -rien examiner de trop près, rien prévoir, presque rien savoir. -Cette ignorance systématique était tout à fait contraire à mes -habitudes. Et qu'une chose en moi se trouvât à ce point contraire -à mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant, parfois, -la question se présentait à moi: «Mais enfin, s'il me parlait -d'amour, que ferais-je?» C'était lorsque, silencieux, un peu -préoccupé, il se tournait soudainement vers moi et que son regard -parlait avant ses lèvres... Les lèvres parlaient ensuite et ne -continuaient pas le langage des yeux... - -Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le regard. Le sens -seul des paroles demeurait étranger. Mais moi, dont le coeur, -le corps et toute la volonté fondaient à proximité de quelque -chose de si doux, voilà que je n'entendais plus alors le sens -des paroles... Et il vit bien, je crois, que ce n'était pas chez -moi inattention, mais au contraire attention trop vive portée -au seul point qui, dans sa causerie avec moi, comptait, avait -de la valeur. La vérité m'oblige à dire qu'il en fut surpris -désagréablement. Avait-il résolu de ne point me laisser apercevoir -le sentiment qu'il pouvait avoir pour moi? Il me bouda un peu. Et -je ne savais comment interpréter sa bouderie. N'était-elle qu'une -méditation sur lui-même et sur son cas vis-à-vis de moi, qui, -bon gré mal gré,--allons! il devait bien le remarquer!--devenait -brûlant? - -Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et j'aurais dû -méditer, moi aussi, sur mon cas, qui en valait la peine. Mais, je -ne voulais pas méditer, je ne voulais pas penser. Il n'y a pas -une période de ma vie ou je me sois fuie plus résolument. Je ne -cherchais qu'à m'étourdir, à me donner le change. J'ai compris, à -cette époque-là, nombre de pauvres femmes que j'avais auparavant -accusées sans pitié. C'était le moment pour moi de m'ouvrir à -quelqu'un de confiance, à mon confesseur, en tout cas... Oui! mais -outre que ma dévotion attiédie m'avait fait perdre l'habitude de -m'ouvrir à un confesseur, je me suggestionnais avec acharnement -afin de demeurer dans la quiétude la plus parfaite et dans la -conviction qu'il n'y avait rien, qu'il ne saurait rien y avoir, -enfin qu'_une femme comme moi_ ne saurait courir aucun danger -de cet ordre. Mon orgueil héréditaire, et tout le contentement -de moi qui me venait d'une conscience jusqu'ici irréprochable, -contribuaient à m'illusionner. Quand nous sommes vis-à-vis de -l'amour, nous devons nous méfier jusque même de ce qu'il y a de -meilleur en nous. Tout lui sert. - -Est-ce que je n'allais pas jusqu'à me dire: «Il doit partir... Ne -part-il pas bientôt? Ce départ arrangera tout...» - -Peut-être pensait-il, lui aussi, à ce départ, pour tout arranger? -peut-être même était-ce pour tout arranger qu'il avait prémédité -son départ, voulu et organisé cette mission, conforme à ses -goûts, je le veux bien, répondant assez bien au prétexte qu'il -lui donnait, oui, encore! et qui pourtant m'étonnait... Toujours -est-il que lorsqu'il me parla pour la première fois, après sa -bouderie, en rompant sa bouderie, et en m'expliquant sa bouderie, -il annonçait son départ prochain, moi étant visiblement à bout de -nerfs, et lui... lui, amené, par quels secrets détours? à faire ce -qu'il fit... - -J'étais dans un état de trop grande surexcitation pour que je -puisse me souvenir avec exactitude de ce qui se passa, entre le -moment où il m'annonça qu'il partait «dans dix jours» et le moment -où il fit la chose. Il me faut essayer de rétablir aujourd'hui ce -qui dut se passer le plus probablement. Je crois qu'il n'avait -pas l'intention de faire plus que de m'annoncer son prochain -départ, en ajoutant quelques mots gracieux de regret. Il avait -résolu cela, du moins, à la suite des réflexions faites durant la -bouderie. Mais je crois aussi que je maîtrisai mal, moi, l'émotion -que la date précise de son départ me causait. Il la vit. Et -soudain il crut s'apercevoir que notre marche l'un vers l'autre, -dans la pénombre et dans le secret, depuis des mois, nous avait -rapprochés à ce point qu'un choc valait mieux qu'un recul avec -toutes les civilités, bref, que son départ sans une parole eût été -un peu tenu par moi comme une désertion. Alors, un déclanchement -inopiné se produisit dans ses plans: il joua son va-tout! Il me -fit une déclaration! - -Mais une déclaration en règles, ce qui s'appelle une déclaration: -la plus bourgeoise, la plus empesée, la plus lourde, la plus -commune, la plus cinglante déclaration; une déclaration conforme -à la formule, soumise aux exigences du cliché, dépourvue du ton -émouvant et jusque même du regard qui donnaient tant de prix à -la moindre de ses paroles ordinaires. Pourquoi faisait-il cela? -Était-ce parce que précisément il était trop ému? était-ce parce -qu'il n'avait jamais parlé d'amour à une femme comme moi? Était-ce -parce qu'il s'imaginait qu'à une femme comme moi, il fallait, -jusque pour le dérèglement, une proposition régulière?... Je ne -me demandai rien de tout cela sur le moment. Juger quoi que ce -fût, et fût-ce l'acte le plus extravagant, venant de lui, m'était -chose impossible. J'eus simplement la sensation, presque physique, -de recevoir une volée de coups; et je frissonnai dans toute ma -moelle. Et, instantanément, simultanément, je me dis: «Voilà -l'amour... Il est nouveau pour moi, déconcertant, terrible!» Et -je ne fus pas du tout offensée du caractère banal et maladroit -qu'avait revêtu une déclaration adressée à moi par M. Juillet. -J'acceptais la formule, comme une jeune fille accepte celle par -quoi un monsieur qui va la demander en mariage, se déclare... - -Le regret qu'elle n'eût pas été autre ne me vint pas. Je fus, -je le confesse, toute heureuse et toute fière de l'avoir reçue. -C'était quelque chose d'extraordinaire et d'inouï, qui, enfin, -venait!... C'était cela... Que béni fût cela!... - -Mais, en même temps, et d'une source étrangère à ma conscience, -mais non pas pourtant étrangère à moi, monta tout le long de -mon corps, m'environna, s'appliqua sur tous mes membres et sur -mon visage, avec l'exactitude d'un linge mouillé, quelque chose -comme une réplique de moi, quelque chose d'aussi moi que moi, et -que, cependant, je repoussais comme mon propre fantôme aperçu, -hostile, armé contre moi. Oh! cela n'avait rien de fantastique -ni de surnaturel; c'était une attitude qu'adoptait mon corps -tout entier, une attitude que je sentais saisie avidement par -chacun de mes membres, par chacun de mes traits, et une attitude -en contradiction flagrante avec mes sentiments véritables, une -attitude de catastrophe, de malheur public, une attitude d'appel -désespéré à toutes les énergies sociales et privées!... Je dus -inspirer plus d'effroi que je n'éprouvais moi-même de stupeur. Je -me sentais comparable à la chatte qui, de vivante caresse, se mue -par un coup d'échine en le plus horrifique des monstres. - -M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la figure d'un homme qui -vient de commettre la plus irréparable bévue. L'impression fut -courte et définitive. Je vis tous ses traits se déchirer, ses -yeux, si expressifs et si beaux pour moi, se ternir, et la chair -de ses joues, entre le nez et la lisière de la barbe, comme un -sable humide, miné par la main d'un enfant, s'affaisser. - -Mon attitude avait dû être pire que je ne me l'imagine, et, sans -aucun doute, elle était à la déclaration une réponse catégorique -et sans appel. - -Il me dit,--oh! je me souviendrai toujours de ses pauvres lèvres -subitement desséchées, d'où tant de paroles enchanteresses étaient -auparavant tombées pour moi!--il me dit: - ---Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute immonde, -pardonnez-moi! Ma vie est à vos pieds pour implorer de vous -l'oubli de ce que j'ai fait!... - -Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux mètres ne nous -séparaient pas de personnes qui, si elles nous eussent entendus, -fussent demeurées sur place, et pétrifiées. - -Cette dernière idée,--l'étendue du scandale que la moindre de nos -paroles causerait si elle était surprise, idée qui s'alliait si -bien à l'entreprise de défense de ma «seconde nature»,--m'empêcha -d'ajouter un mot à ceux que M. Juillet m'avait dits. Je l'avoue -devant Dieu et devant les hommes: le mot que j'aurais ajouté -eût crevé la digue à un torrent de tendresses refoulé, qui eût -inondé le salon de madame Du Toit, et nous eût tous submergés, -comme un déluge. Mon coeur débordait; peut-être n'aurais-je pas pu -prononcer le mot; des larmes ou un geste amoureux de mes bras, -voilà le langage qui eût répondu à M. Juillet. Peut-être fut-ce -le caractère excessif de la démonstration, que je sentais le seul -capable de traduire la vérité de mes sentiments, qui m'empêcha -de répondre un seul mot!... Je hasarde des hypothèses. Je ne sais -pas. Je devrais constater uniquement le fait. Le fait est que -j'éprouvais cette intensité d'émotion et de désir, et que quelque -chose me paralysa; le fait est que je ne répondis rien. Nous -fûmes mêlés, M. Juillet et moi, presque aussitôt, à des groupes -différents. - -Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu le courage de -demander à mon mari de m'emmener, car, à la fois et presque avec -égale force, je souhaitais et je redoutais que quelque chose de -nouveau vînt s'ajouter à ma situation vis-à-vis de M. Juillet; -mais mon mari me vit si pâle et si défaite qu'il me proposa -lui-même de partir, et je n'opposai aucune résistance. Dans le -fiacre, je fus parcourue de frissons, puis un grand tremblement -m'agita tous les membres; mes dents claquaient; mon mari en -entendit le bruit; il quitta sa pelisse pour me couvrir; il me -passait un bras dans le dos, qui me faisait l'effet d'une armature -de fer, glaciale; et il disait: «Nous voilà bien! Vous allez nous -faire une maladie!...» Il me porta, en s'arrêtant pour souffler -à chaque palier, jusqu'à notre cinquième, car il n'y avait pas -d'ascenseur dans la maison que nous habitions; et il me mit au -lit. Je ne pouvais ni me tenir debout, ni faire quoi que ce fût -avec mes doigts. Il réveilla la nourrice pour me garder, au cas -où il deviendrait nécessaire d'aller chercher un médecin. Mais -au bout de vingt minutes, mon tremblement s'apaisa. Je me sentais -anéantie et je m'endormis. Le lendemain, je n'étais pas malade; -mais alors ce furent des larmes, sans répit. En pleurant, je -demandais pardon à mon mari de tout le mal que je lui avais donné; -je le remerciais en pleurant d'avoir quitté sa pelisse, de m'avoir -montée dans ses bras; il était touché de mes excuses et de mes -remerciements, et moi, de le voir touché, je pleurais de plus -belle. - -L'impression qui domina en moi, ce jour-là, fut que j'avais eu de -la chance d'avoir été empêchée de répondre à la déclaration de M. -Juillet; car, pensais-je, quelle honte je souffrirais aujourd'hui -en face de mon mari! Antérieurement à tout cela, j'avais bien -essayé de m'imaginer ce qui se passerait, après, si un jour M. -Juillet me parlait; mais je n'avais pas imaginé que mon mari me -couvrirait, après, de sa pelisse et me porterait dans ses bras -jusqu'au cinquième étage. Impression rudimentaire, un peu puérile, -d'ailleurs, et qui en amena toute une série d'un meilleur ordre. -C'était la première fois, depuis qu'un grand trouble m'était venu -de M. Juillet, que je pensais aux qualités de mon mari, à ses -réelles et grandes bontés pour moi, à ce que je lui devais, somme -toute, à mes devoirs envers lui. Je n'y avais jamais pensé parce -que j'avais toujours assez lâchement reculé la possibilité même -de commettre quelque acte positif contre lui. Des rêveries, des -sentiments, des désirs, sous le prétexte que cela est vague, cela -nous semble sans valeur; mais qu'un acte est donc vite accompli! -Si j'avais répondu un mot, un seul mot, à M. Juillet, au lieu de -le méduser avec ma figure de matrone offensée, ça y était! Oh! -oui, car ce mot, chez une femme comme moi, inaccoutumée au langage -galant, ignorante des demi-sentiments, ce mot eût été franc, -entier, et tout mon coeur y eût passé. - -Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement moral -où je gisais paresseusement depuis des mois, comme par l'effet -d'un philtre. Ce n'était plus l'heure de faire la petite fille, -l'innocente. Je voyais très bien désormais où cela pouvait me -conduire. Il y a un moment, où, là comme à l'autel, il faut -prononcer le «oui». Étais-je une femme, moi, à prononcer deux -«oui» contradictoires? Je passai une matinée dans l'épouvante de -ce que cette matinée aurait pu être si un souffle était sorti de -ma bouche, la veille au soir... - -Je pris les plus sincères résolutions. J'avais une telle peur -de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un prêtre, dans un -confessionnal de l'église Saint-François-de-Sales, le premier -venu. Il m'exhorta, mais d'une façon trop anonyme,--c'était de ma -faute: que ne recourais-je à lui plus souvent!--et surtout trop -indulgente: il avait l'air de trouver que je n'étais pas une -grande pécheresse, puisque j'accourais à lui aussitôt après la -première alerte. Il devait en entendre d'autres qui n'y mettaient -pas tant de façons! J'aurais voulu, moi, qu'il me terrorisât. -Son indulgence me laissa plus sévère pour moi-même. Je me jurai, -durant tout le jour, de déraciner de moi l'idée de M. Juillet et -d'arracher de la mémoire de mon coeur le regret où j'étais de ne -lui avoir pas répondu lorsqu'il m'avait déclaré qu'il m'aimait. - -Le lendemain, je vis madame Du Toit qui, entre autres choses, et -sans attacher à celle-ci plus d'importance, me dit que son neveu -était parti pour Marseille le matin même. - ---Ah! dis-je, mais il reviendra avant son départ définitif? - ---Non, non, il est parti. - -Et elle me parla d'autre chose. - -Je sentis toutes mes forces m'abandonner comme si mon sang se fût -échappé sous mes pieds par deux rigoles; ma tête se vida, tout -mon buste, et mes jambes. Comment ai-je pu continuer de parler à -madame Du Toit? Je me souviens de lui avoir dit que je craignais -continuellement des syncopes, que je n'allais pas bien depuis -quelque temps, et qu'elle me demanda: - ---Seriez-vous enceinte?... - ---Je ne le crois pas, lui dis-je. - -Madame Du Toit n'avait pas le plus léger soupçon de mon état. - -M. Juillet parti, le danger éloigné, je ne pensai plus qu'à M. -Juillet, à sa déclaration, à mon attitude extraordinaire envers -lui, qui en eût découragé maint autre! Je ne pensai plus qu'à lui, -je ne pensai plus qu'à la cruauté que je lui avais témoignée. -Ce ne fut plus le remords de mon sentiment qui me tortura, ce -fut le dépit de mon attitude en face de la déclaration; mon -attitude m'apparut grotesque; je la maudis jusque dans ses plus -lointaines origines. L'idée de la première chose que j'avais -à faire fut, naturellement, extrême: je résolus d'écrire à M. -Juillet. Et je commençai une lettre. Mais la rédaction m'en fut -d'une insurmontable difficulté. Prononcer le «oui» en face de la -bouche qui vous dit: «Je vous aime»,--ce qui me semblait, le matin -même, comme la veille, infaisable,--je l'aurais fait, à présent, -peut-être; mais l'écrire!... «Mais! me disais-je, si je me décide -à ce «oui», c'est parce que mon ami est parti; s'il était resté -là, je serais demeurée, moi, dans mes dispositions de ce matin ou -dans ma paralysie d'hier soir. Ce «oui» n'est possible qu'écrit.» -Je ne terminai pas ma lettre; à la vérité, je n'en écrivis -que deux ou trois lignes; je l'enfermai à clef dans mon petit -bureau. Et ces trois lignes enfermées là, ce corps que j'avais -donné à mon secret et qui pouvait, à la rigueur, le révéler, -le trahir, c'était comme la faute accomplie, extériorisée, -visible et tangible. Je sentais le feu dans ce tiroir. Mais pour -m'affirmer que je n'étais pas tout à fait une sotte pusillanime, -je le gardai là tout le jour, je le laissai là quand je sortis -avec les enfants: si mon mari se méfiait de moi, par hasard, il -pouvait forcer ce meuble, il lirait les trois lignes!... Une -domestique indiscrète en pouvait faire autant. Je jugeais cela un -commencement d'audace. - -Quand je rentrai, personne, apparemment, n'avait forcé le petit -meuble; mon mari nous avait rejoints dans l'escalier; je n'allais -tout de même pas pousser l'audace jusqu'à écrire ma lettre sous -ses yeux! Elle demeura réduite à ses trois lignes, dans mon tiroir. - -Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon mari eut la -fantaisie d'aller au Théâtre-Français. Au vestiaire, nous nous -trouvâmes côte à côte, dans la mêlée, avec un couple que j'avais -vu chez les Voulasne et dont je ne me rappelais seulement pas le -nom. Saluts, aménités conventionnelles; comme je ne savais que -leur dire, c'est de la façon la plus désintéressée que je hasardai -cette phrase quelconque: - ---Mais où étiez-vous donc? nous ne vous avons pas aperçus... - ---Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de partir pour -l'Algérie. - -Je ne savais ni si les Le Gouvillon avaient une loge, ni où était -la loge des Le Gouvillon; je fis: «Ah!... ah!...» à plusieurs -reprises, en mettant mon manteau. - -Alors, quelque chose comme une fléchette me pénétra entre les deux -yeux et s'y ficha. J'appelai cela une coïncidence curieuse. - -Curieuse la coïncidence, et rien de plus. - -Peu après, un bon et un mauvais côté de la coïncidence se -présentèrent à moi. Le mauvais: _il_ voyageait peut-être avec -les Le Gouvillon... Le bon: mais s'il avait avancé son voyage -de huit jours, qu'est-ce qui l'avait poussé à cette résolution? -La confusion de la maladresse qu'il croyait avoir commise en me -faisant une déclaration. Partir si précipitamment, c'était me -montrer son chagrin, son repentir, son émotion fébrile. - -Une entente entre lui et une madame Le Gouvillon?... Chose -impossible!... Lui! lui! et une femme qui traitait la question -de l'amour comme une courtisane!... Du bon côté, je rangeais -encore l'hypothèse qu'il eût voulu, mais bien grossièrement, il -faut l'avouer, se venger de mon apparent dédain et me piquer au -vif,--mais par quelle étrange aberration!--en ayant l'air de se -consoler de ma perte par la compagnie d'une madame Le Gouvillon... - -Dans l'instant même où j'admettais la pire hypothèse, mon -sentiment pour M. Juillet ne subissait aucune atténuation. Le -déchirement produit en moi par la seule annonce de son départ -précipité, avec ou sans compagnons, avait rouvert ma plaie dans -toute sa profondeur. En outre, il s'était passé, désormais, entre -lui et moi, quelque chose, quelque chose de positif qui avait -à présent sa sanction dans un départ précipité, dans une autre -intrigue même, si l'on veut! mais quelque chose s'était passé -entre lui et moi, qui ne me permettait pas de ne plus penser à -lui, qui rendait pour ainsi dire légitime la songerie constante à -ce qui s'était passé, à ce qui eût pu se passer entre lui et moi, -à ce qui se passait ou ne se passait pas, ailleurs, avec d'autres. - -Et j'avais tellement besoin d'une interprétation favorable, que -j'ai refoulé quelque temps le souvenir, qui s'imposait pourtant, -de la toute récente réplique d'Albéric, si singulière, au bord -de la vasque où Voulasne et sa fille faisaient les otaries, et -le souvenir de certains mots de M. Juillet, qui m'avaient tant -ahurie à Fontaine-l'Abbé, sous l'allée couverte... Je ne voulais -pas, je ne voulais pas! Cela était en opposition trop violente -avec le caractère que M. Juillet m'avait constamment découvert... -Et puis, enfin, enfin! la déclaration était là, adressée à moi, à -moi, à nulle autre!... Qui donc l'obligeait à me l'adresser?... -Et je refoulais la réponse: «Moi! mais moi-même, et sans que je -m'en fusse aperçue!... Moi! en ayant l'air de l'attendre, cette -déclaration, et presque de l'implorer!...» Et je refoulais ce -souvenir tendant à une interprétation si défavorable: «Aussi, -quelle singulière déclaration! quel ton! quel bégaiement! quel -emploi d'expressions insolites en sa bouche! et combien peu il -semblait avoir envie de me la faire, sa déclaration!...» Je -refoulais cela. Mais cela s'amassa et fit obstacle devant moi peu -de temps après... pour m'obliger à ne penser qu'à M. Juillet, -pour justifier ma tournure d'esprit obstinée et exclusive: ah çà! -voyons, ne fallait-il pas débrouiller tout cela? - -Et à mesure que je débrouillais tout cela, à mesure que mon -interprétation se tournait du «mauvais côté», mon sentiment -pour M. Juillet, en se compliquant, devenait plus intense. Il -se pouvait faire que le pauvre garçon eût des penchants opposés -à sa belle intelligence et aux nobles sentiments qu'il voulait -avoir!... A de tels contrastes chez un homme, n'avait-il pas fait -allusion maintes fois? et précisément, sous l'allée couverte de -Fontaine-l'Abbé, n'était-ce pas cela qu'il entendait exprimer, -avec ce soupir rageur et désolé? Je le jugeais à plaindre d'être -ainsi fait; «il est malheureux», me disais-je, et là, encore, je -trouvais le moyen d'innocenter mon obsession en lui fournissant -un motif charitable!... Son jugement était haut, serein et pur; -il eût aimé sans doute être l'homme qu'il se montrait avec -moi; il n'était pas tout entier cet homme-là; il l'était, et -il était aussi un autre; l'un s'élevait au-dessus de l'autre; -peut-être m'aimait-il réellement quand il était l'homme d'en -haut; lorsqu'il s'abaissait, d'autres attraits s'emparaient de -lui, c'était possible! Que je le plaignais! Que j'eusse voulu -lui dire: «Je sais... mon malheureux ami!...» Une pensée, -présomptueuse peut-être, fondée sur le peu de connaissance -que j'avais des hommes, me venait aussi: n'était-ce pas faute -d'une femme comme moi qu'il était attiré par des femmes comme -madame Le Gouvillon?... Est-ce qu'une tendresse délicate et sans -bornes, jointe à ce commerce spirituel qu'il aimait, ne l'eût pas -satisfait, comblé, retenu à jamais?... Madame Du Toit, sa tante, -ne m'avait-elle pas dit en me parlant de lui, et en se frappant le -front: «Il aurait tant besoin d'une femme digne de sa «caboche»! -Elle pensait certainement, à ce moment-là,--sans penser à -mal,--qu'il aurait eu besoin d'une femme comme moi. Et j'en venais -à faire la chose pour moi la plus insolite: des comparaisons... -et de physiques!... entre une madame Le Gouvillon et moi!... Et -ceci, s'il vous plaît, avec une grande ignorance des choses de -l'amour... L'amour, chez l'homme, me paraissait bien exiger de la -femme une certaine beauté, qu'un tendre dévouement devait achever -de rendre agréable; et c'était tout... Malheureuse! Il n'y avait -qu'une idée, une seule, qui ne me vînt pas, c'était que je portais -sur mon visage le masque de la femme honnête, de la femme dont on -fait une épouse, une mère, non pas une maîtresse! Mais, dans mon -ignorance, je ne songeais pas, non plus, qu'au moment même de mes -plus vives ardeurs pour M. Juillet, ce n'était pas l'amant que -j'appelais en lui: je tressaillais seulement, jusqu'au fond de -moi, pour avoir trouvé en lui l'image du mari qui m'eût convenu! - -Il est possible, il est probable même qu'il m'eût volontiers -acceptée comme femme; il est certain, je le sais aujourd'hui, -qu'il ne me souhaitait pas comme maîtresse. Pour le comprendre et -pour m'en convaincre, il a fallu que j'en vinsse à l'humiliation -de me l'entendre dire. - - - - -XV - - -J'avais conservé dans le tiroir de mon petit bureau le -commencement de lettre à M. Juillet, les trois lignes, de ma main, -qui eussent suffi à m'accuser et à me confondre à tout jamais aux -yeux de qui les eût découvertes. L'ébauche de mon aveu, arrêtée en -son premier élan, incomplète, mais déchiffrable et claire pour le -premier venu, elle était là, sous une mince lame de citronnier, -défendue par une serrure vulgaire que deux clefs étrangères au -meuble, parmi celles de mon trousseau, ouvraient; qui eût cédé, -par conséquent, à combien d'autres! J'éprouvais un amer plaisir à -cet enfantillage. C'était mon feu qui était là! C'était aussi tout -mon pauvre romanesque, à moi, qui était là!... Lorsque j'ouvrais -mon tiroir, je constatais la présence de la feuille pliée en -quatre et maintenue, comme presse-papier, par l'argent du ménage: -billets de banque, petite pile d'or ou grosse tour penchée de -pièces de cinq francs par-dessus... Elle pouvait venir avec le -papier-monnaie sous ma main, se déplier, se laisser lire... -C'était insensé, odieux même, peut-être. - -Cette ébauche de réponse, l'hésitation, la défaillance, -l'interruption qu'elle représentait pour moi, c'était aussi -tellement l'image de ma situation vis-à-vis de M. Juillet!... - -Les mois passèrent. M. Juillet ne reparaissait pas. - -Les Le Gouvillon revinrent et point M. Juillet. Les Le Gouvillon -furent sur M. Juillet très sobres de paroles: ils s'étaient -rencontrés, oui, ils s'étaient quittés aussi. Les intentions de -M. Juillet? Ils les ignoraient. Qui donc connaissait jamais les -intentions de M. Juillet! - -Et la mission?... Une femme ne pense pas à la mission! - -L'été vint. Madame Du Toit s'y était prise de fort bonne heure -pour me faire jurer de retourner à Fontaine-l'Abbé; mon mari fut -invité; il y viendrait du moins quelques jours, car il avait -pendant les vacances des travaux ici ou là, en province; mais nous -étions assurés d'avoir cette année Albéric et sa femme. M. Du -Toit informé, finalement,--c'était inévitable,--des scandales de -l'année précédente à Dinard, étant monté sur ses grands chevaux et -ayant menacé de cesser toute relation avec son fils si celui-ci -ne demeurait, les prochaines vacances, ou chez soi, dans tel -endroit où il lui plairait de louer, ou au Manoir. Des motifs -d'économie et un autre, dont je vais avoir à parler, déterminèrent -le jeune ménage à venir «échouer» à Fontaine-l'Abbé. - -L'autre motif était que la jeune soeur, Pipette, allait aussi se -réfugier à Fontaine-l'Abbé. Comment!... Pipette à Fontaine-l'Abbé! -Oui. Rien de plus imprévu; rien de moins vraisemblable! -Assurément. C'était ainsi. La vie des Voulasne créait sans -cesse des circonstances extravagantes. L'absence complète, -chez eux, de toute loi, le défaut de toute autorité, de tout -commandement, l'appréhension de tout obstacle à leurs jeux de -gamins, la mollesse vis-à-vis de toute entreprise étrangère, -avaient favorisé, sinon provoqué la demande en mariage la plus -burlesque. Celui que l'entourage des Voulasne nommait l'intendant -des Plaisirs, M. Chauffin, vieil ami de la famille tant qu'on -voudra, mais pique-assiette, en somme, vieux sot, oisif décavé et -ridicule, et dont l'assiduité excessive près du ménage Voulasne -passait, à tort d'ailleurs, mais enfin passait pour suspecte, -avait demandé la main de Pipette, et les parents n'avaient à cela -trouvé rien à redire. Ils avouaient, dans leur bonhomie, qu'ils -eussent préféré que Chauffin fût plus jeune et plus fortuné, mais -la chose, disaient-ils, si elle agréait à leur fille, aurait du -moins cet avantage de ne rien modifier aux habitudes de la maison -et de n'introduire dans leur milieu aucune famille rabat-joie... -C'était bien cela qu'avait escompté Chauffin. Toutefois, à quelque -chose malheur est bon; les Voulasne n'étaient pas débonnaires à -demi: si leur fille résistait, ce n'était certes pas eux qui la -contraindraient à accepter Chauffin. - -Or, Pipette regimba. Elle n'avait rien de la jeune fille docile -que j'étais, moi, avant le mariage. Elle était une «enfant gâtée», -accoutumée à suivre ses caprices; elle avait, comme ses parents, -le goût des plaisirs; elle tira à son papa et à sa maman une -langue longue comme la main, puis, l'ayant rentrée, leur parla -son langage expressif, où un seul mot suffisait; elle leur dit: -«Flûte!...» - -Mais Chauffin ne se tint pas pour battu; Chauffin était amoureux, -et résolu, disait-il, à se faire aimer, avec la permission -des parents. Les parents étaient bien incapables de refuser à -Chauffin la permission de se faire aimer: que fussent-ils devenus -sans lui? Ce que voyant, Pipette ne fit ni une ni deux; elle se -laissa conduire chez sa soeur Isabelle par sa gouvernante et dit -à celle-ci: «Vous pouvez rentrer et dire à papa et à maman que -je ne rentre pas.» Une affaire! croira-t-on. Point du tout. Chez -les Voulasne, aucun événement ne pouvait tourner à l'affaire; -le genre dramatique ne se jouait pas dans leur maison. Pipette -refusait obstinément de rentrer; mais Pipette était chez sa soeur, -à l'abri, ne manquant de rien, tout au plus incommodant Isabelle. - -Le bon Gustave, à l'annonce de la fugue, ne dit mot, paraît-il, et -parut sur l'heure assez déconfit. Que pensait-il et qu'allait-il -dire? Aussitôt qu'il parla, il dit: - ---Eh bien! et la soirée chez Happy? Est-ce que Pipette va laisser -perdre sa place? - -Jamais les Voulasne et leurs enfants n'avaient fait défaut à la -soirée annuelle chez Happy, un homme du monde, fort connu, chez -qui des amateurs donnaient une véritable séance de cirque. - -Les Voulasne aimaient beaucoup leur fille; elle allait manquer -à leurs agréments, mais non pas autant que leur eût manqué -Chauffin. Il n'y eut pas un mot prononcé qui fût amer; pas un -geste menaçant, pas un symptôme de mauvaise humeur; Henriette -Voulasne vint voir sa fille cadette chez sa fille aînée et parla -devant elle de la soirée au cirque Happy où ils avaient assisté la -veille et où Chauffin, dans un rôle de clown, avait eu du succès. -Voulasne lui-même, entrant sur ces entrefaites, et embrassant sa -fille comme si de rien n'était, lui demanda: - ---Tu n'as pas voulu venir avec nous chez Happy, pourquoi? - -Et il parla du succès de Chauffin comme l'avait fait Henriette, -non par malice, non pas même par la sottise qui eût consisté à -faire valoir devant elle les talents de son prétendant détesté, -mais par ignorance absolue des susceptibilités morales. Pipette -d'ailleurs n'en était pas autrement choquée. Elle ne voulait plus -être en butte aux assiduités de Chauffin, mais, habituée qu'elle -était à le tenir pour excessivement drôle, elle prenait plaisir à -entendre parler de ses succès chez Happy. - -Albéric était enchanté d'avoir chez lui sa petite belle-soeur, -qui mettait de la gaîté dans le ménage. Mais, qui fut heureux? -qui crut voir en l'aventure une bénédiction de la Providence? -qui saisit l'occasion aux cheveux pour parvenir à ses fins? Ce -fut madame Du Toit. Ayant appris les dispositions, inouïes à la -vérité, des parents Voulasne, mais conciliantes à l'extrême, on -peut le dire, elle s'en était aussitôt emparée, afin de «sauver», -disait-elle, la pauvre petite Irène,--qu'elle se refusait à -appeler Pipette,--et pour ramener à soi, du même coup de filet, le -ménage Albéric. Puisque les Voulasne comptaient sur le temps pour -arranger les choses, que ce temps s'écoulât pour leur jeune fille -comme pour Isabelle, ces prochaines vacances, à Fontaine-l'Abbé! -Elle le leur proposa. Les Voulasne ne s'alarmèrent, à cette -proposition, que d'une chose: madame Du Toit paraissait donc -supposer que d'ici une quinzaine de jours, date de leur départ -pour la mer, Pipette n'aurait pas consenti à reprendre sa place au -foyer paternel? - ---Elle la reprendrait dès ce soir, leur dit madame Du Toit, si -vous consentiez à éloigner d'elle l'homme qui l'a fait s'éloigner -de vous... - ---Mais pourquoi? demandait naïvement Voulasne. - ---Il ne l'épousera pas malgré elle!... ajoutait Henriette. - -En conscience, madame Du Toit, quoique tremblant un peu qu'ils -la comprissent, avait essayé de leur faire comprendre la raison. -Elle échappait certainement à Voulasne; Henriette la soupçonnait -peut-être; mais éloigner Chauffin était au-dessus de leurs forces. - -Et la quinzaine écoulée, Pipette n'ayant pas cédé, les parents -consentaient à ce qu'elle allât à Fontaine-l'Abbé: «A la maison de -correction», disait Albéric. - -Le départ pour la Normandie fut même un peu avancé, à cause -de la jeune Voulasne, tant madame Du Toit avait peur qu'elle -ne lui échappât. Et, à cause de la jeune Voulasne encore, -la composition des hôtes de Fontaine-l'Abbé fut entièrement -remaniée. Madame Du Toit avait son plan: il consistait à marier -Pipette, à la marier vite, si cela se pouvait, à la marier très -bien, toutefois. Cela pouvait présenter quelques difficultés à -cause des parents Voulasne; mais quoi! est-ce que les Du Toit -eux-mêmes n'avaient pas donné leur fils à une Voulasne? Et puis, -la fortune était belle. En conséquence, nous eûmes de la jeunesse -à Fontaine-l'Abbé, jeunes gens et même jeunes filles, inutiles -celles-ci, il est vrai, au projet de madame Du Toit; mais si l'on -convoquait les frères, le moyen de laisser les soeurs de côté? -Quiconque ne possédait pas un jeune homme à marier fut exclu, du -moins ce premier mois. Il était à craindre que Pipette scandalisât -ces familles, sinon ces jeunes gens, et qu'il résultât de cet -assemblage beaucoup de mal pour la maîtresse de maison: tant -pis! madame Du Toit triomphait; elle remportait, cette année, -une grande victoire sur les Voulasne; elle possédait leurs deux -filles, elle possédait son fils, et elle espérait fermement -conserver le tout pour elle. - -Quant à moi, que la compagnie fût jeune ou vieille, turbulente -ou morose, Fontaine-l'Abbé demeurait le lieu de mes plus douces -émotions; c'était le lieu de mon ensorcellement; sur ses pelouses, -sous ses beaux arbres, au bord de ses fossés d'eau vive, j'avais -bu le philtre qui faisait aujourd'hui mon tourment... Quand je -repassai sous ses châtaigniers, quand le château me réapparut, -quand j'entendis, en mettant le pied dans la cour pavée, le grand -frisson qui secoue le soir le feuillage des platanes, je ne pus me -priver de dire à madame Du Toit: «Ah! que j'aime votre maison!...» -Cri travesti de mon coeur! duperie de moi-même par moi-même! -Était-ce donc tant la maison que j'aimais? - -Les deux mêmes chambres que l'année précédente nous furent -attribuées; je retrouvai ma vieille perse bleue, les nattes sur -lesquelles j'avais sauté de joie, le balcon d'où la vue s'étendait -par une trouée dans la campagne et qui surplombait le barrage au -joli murmure d'eau. Mon mari devait venir passer un jour ou deux -dans le courant du mois; Suzanne était au comble du bonheur; rien -ne lui plaisait autant que Fontaine-l'Abbé, parce qu'il y avait de -l'eau au pied des murs et parce que c'était un château! Son petit -frère Jean n'exprimait pas encore très nettement ses impressions. - -Tout compte fait, les jeunes gens mariables, et malgré l'activité -déployée par madame Du Toit, se trouvaient réduits à trois, deux -avocats du barreau de Paris, l'un blond, l'autre brun,--madame Du -Toit avait pensé à tout!--l'un sans famille, l'autre accompagné de -père, de mère et de soeurs qui, il est vrai, pouvaient entrer en -concurrence avec mademoiselle Voulasne vis-à-vis des deux autres -jeunes gens, mais aussi fallait-il sauvegarder les apparences et -ne pas paraître vouloir à tout prix préparer le sort de l'unique -Pipette; le troisième était un garçon ayant à peine passé la -trentaine, déjà décoré, ayant un poste dans je ne sais quelle -colonie. - -Avant toute chose, il fut indispensable d'organiser un tennis. Il -n'y avait pas de terrain préparé pour le tennis à Fontaine-l'Abbé; -les jeunes gens et les jeunes filles s'emparèrent de la pelouse, -devant la façade principale, la seule dont l'inclinaison, très -peu sensible, se prêtât, tant mal que bien, aux exigences de -ce sport. Madame Du Toit fut très affectée de voir piétiner -sa pelouse, mais donna l'ordre de tondre de près l'étendue -nécessaire. Chacun de ces messieurs et de ces jeunes filles était -muni de sa raquette. Manquaient le filet, les balles et les -bandes de toile blanche. Albéric,--que je soupçonne de n'avoir -pas averti sa mère qu'un tennis était nécessaire, afin de lui -prouver qu'elle n'entendait rien aux amusements de la jeunesse et -qu'on ne saurait que «se raser» chez elle,--se dévoua pour aller à -Trouville chercher les accessoires. Il y resta deux jours, pendant -lesquels tout notre monde, dans le plus complet désarroi, fut -sauvé de l'ennui mortel par Pipette. Pipette avait le caractère -extrêmement facile et une vitalité si heureuse, si libre, si -jaillissante, qu'elle égayait les plus récalcitrants. Beaucoup de -ses mots, d'une crudité de pomme verte, nous tiraient les dents, -et il était touchant d'être témoin des prodiges d'indulgence et -d'ingéniosité à l'excuser qu'inspirait à la sévère madame Du Toit -la volonté arrêtée de trouver à la petite Voulasne un mari. En -attendant, Pipette se montrait pour tous d'un grand secours. Elle -n'avait ni la timidité, ni la retenue, ni la modeste conversation -des jeunes filles bien élevées qui se trouvaient là; elle n'avait -rien de cet air languide qu'adoptait souvent sa soeur Isabelle. La -femme d'Albéric, bien que formée de la même façon que Pipette, -donnait un résultat absolument différent. Isabelle, prévenue de -bonne heure, par les Du Toit et par son goût très tôt prononcé -pour Albéric, que les manières de ses parents n'étaient pas les -bonnes, s'était aussitôt entraînée à copier les manières des -autres familles, des Du Toit d'abord, comme on l'a vu pendant -ses fiançailles, puis, après son mariage, et depuis que son mari -avait fléchi lui-même en subissant les Voulasne, de toutes les -personnes successivement qui lui semblaient plus brillantes. Elle -empruntait sans cesse, incertaine du modèle à suivre, fatiguée -de son incertitude, et surtout fatigante. Pipette était une -nature par hasard heureuse, sans un instinct fâcheux, et que -rien, jamais, n'avait bridée. Tout, chez elle, était spontané, -ce qui lui donnait un grand charme. C'était un bon petit diable, -certes. Toutefois, pour des personnes soumises à la rigueur des -convenances, c'était tout de même un peu le diable. - -Elle eut du succès néanmoins, à Fontaine-l'Abbé, parce qu'on ne -pouvait faire autrement que de la trouver bonne fille, et parce -qu'on avait besoin d'elle. De quelle façon plaisait-elle aux -jeunes gens? Je ne sais trop; en tout cas, elle semblait leur -plaire beaucoup à tous les trois. Point mal de sa personne, avec -cela, la chère Pipette. De figure moins régulière que sa soeur, -moins jolie, si l'on veut, mais bien plus piquante, elle avait des -cheveux blonds fort beaux, une gorge, une taille savoureuses et -des bras que l'on remarquait et jugeait ravissants, d'un commun -accord. Que serions-nous devenus sans elle, et sans tennis, -pendant l'absence d'Albéric, Seigneur Dieu. Tout ce monde-là -n'aimait point la campagne pour elle-même, point la promenade, -point la musique; et tous les bons vieux jeux qui nous avaient -suffi, à nous, le croquet, le volant, colin-maillard, cache-cache, -étaient surannés. - -Nous parcourûmes, madame Du Toit et moi, les greniers du château -fleurant la poussière et le rat; nous ouvrîmes toutes les vieilles -armoires afin d'y découvrir quelque objet de divertissement -oublié. A notre retour sur la terrasse, avec un antique jeu de -loto, un cor de chasse et des romances de Loïsa Puget à demi -rongées, nous vîmes toute la jeunesse employée à une besogne -captivante: ces messieurs avaient réussi à déplacer le rouleau -de pierre qui encombrait l'allée couverte, et ils le traînaient -sur la pelouse afin d'aplanir le sol destiné au tennis. Pipette -en avait eu, nous dit-on, l'idée la première, bien éloignée, la -pauvre petite, de penser qu'elle remuait quelque chose qui, à -Fontaine-l'Abbé, n'avait pas bougé depuis plus de soixante ans! - -Je m'aperçus que madame Du Toit avait du chagrin à voir changer -de place le rouleau de pierre qui la gênait depuis si longtemps. -J'en eus bien, moi, qui ne le connaissais que de l'année dernière; -il m'avait obligée souvent, lorsque nous marchions dans l'allée -trois ou quatre de front, à me détourner de mon chemin, mais -déjà cette petite incommodité était unie pour moi au charme qui -s'attache à presque tout souvenir. - -Le tennis organisé, nous eûmes la paix durant le jour. Ils -jouaient la matinée, l'après-midi jusqu'au coucher du soleil, sans -se lasser jamais, sans réclamer jamais une autre occupation. - ---C'est vraiment bien commode! disait madame Du Toit. - -Mais elle trouvait que toute cette jeunesse, captivée par le -sport, ne s'entretenait pas d'autre chose et n'apprenait pas -à se connaître; elle allait presque lui reprocher de ne pas -seulement engager quelque amourette! Ah! ce n'était pas pour le -tennis qu'elle l'avait convoquée, mais pour marier la petite -Voulasne. Aussi, le soir après le dîner,--adieu Beethoven et -Chopin!--j'étais chargée de faire danser tout ce petit monde. - -Et quelle était ma vie, à moi, au milieu de ces sauteries et de -ces jeux? J'espérais. - -J'espérais. J'aurais été bien en peine de dire quoi. Mon -optimisme, aujourd'hui, me paraît insensé. Mais c'était ainsi. -J'espérais. Je portais avec ivresse mon culte intérieur et secret. -J'aimais un être, à mon gré, charmant, qui maintes fois m'avait -ravie, qui, une fois, un peu forcé, il est vrai, m'avait dit qu'il -m'aimait. - -J'espérais. Je m'abandonnais avec une voluptueuse terreur à je -ne savais quoi, qui pouvait arriver. Croirait-on que, pendant -cinq mois, mon coeur a sauté, chaque jour, à l'idée qu'en somme -il eût pu m'écrire d'une manière détournée, et même directe, à -la rigueur, en ne me disant rien que d'insignifiant; mais quelle -signification aurait eue pour moi un mot de lui! Un jour que sa -tante me parlait de lui, je lui demandai: - ---Ah çà! est-ce qu'il ne vous dit seulement jamais un mot pour moi? - ---Il ne manque pas de me charger de ses bons souvenirs pour nos -amis... - -Cela me glaça tout le corps. - -Le soir, après avoir exécuté tout ce que ma mémoire pouvait -contenir d'airs de valses, lorsque j'étais remontée dans cette -chambre de perse bleue où, l'année précédente, le démon qui me -possédait m'avait si insidieusement imprégnée, je m'accoudais -encore à mon balcon de fer... Oh! mon Dieu! je m'agenouille -aujourd'hui à vos pieds pour vous supplier de me pardonner les -douceurs que j'ai rêvées... Oh! que la femme qui a reçu de vous -cette bénédiction de connaître dans le mariage le bonheur de -l'amour ne me jette pas la pierre!... Oh! que tout être qui s'est -senti presser et briser entre des bras vraiment aimés suspende son -jugement avant de me condamner!... Jamais, jamais, je n'ai connu, -moi, la saveur du baiser d'amour!... Mon coeur battait comme -celui des autres femmes; mon corps était jeune, sain; ma bouche -absolument pure... J'ai tendu mes lèvres à l'air caressant de la -nuit, en appelant le baiser de l'homme que j'aimais. J'ai aussi -dit son nom, tout haut--insigne et damnable folie!--ce prénom que -je n'écris pas dans ces souvenirs et que je n'écrirai jamais, -soit par une sorte de honte, soit par respect pour l'intimité -sacrée qu'il représentait à mes espérances, soit peut-être aussi -par dépit de n'avoir pas été admise à le lui dire à lui-même... -J'avais l'air d'être toute seule vivante au milieu de cette -magnifique campagne endormie; tous avaient achevé leur journée; -moi j'attendais... - -Le murmure de l'eau, toujours pareil, infatigablement monotone, à -la longue m'irritait. Je me disais: «Ma vie sera comme ce bruit -d'eau, toujours également mesurée, immuablement modeste, quasi -imperceptible, agaçante pour qui par hasard la verrait, et elle -n'aura même pas, comme cette chute d'eau minuscule, l'avantage -d'être seulement appréciée par quelqu'un...» Et je pleurais, et je -sanglotais sur mon balcon, n'osant rentrer dans cette chambre près -de laquelle dormaient mes enfants, et où il n'y avait personne, au -château, qui ne crût que dormait, paisiblement aussi, la femme la -plus irréprochable, la plus immaculée, la plus sûre. - -J'avais apporté à Fontaine-l'Abbé les trois lignes de ma lettre -commencée... Je ne pouvais me résoudre ni à la détruire, ni à -m'en séparer. Je la tenais enfermée dans un petit coffret de fer -où étaient mes bijoux et mon argent. Étonnant besoin d'aveu, -étrange nécessité de proclamer notre amour!... Si j'étais morte -dans la nuit, la pureté de ma mémoire, si précieuse à mon mari -et à mes enfants, en était stupidement ternie!... Je le savais, -j'y songeais souvent. Je ne résistais pas au désir d'avoir là, -près de mon chevet, ce feu ardent qui, selon moi, devait projeter -des rayons comme un phare, comme un phare que tous les initiés -reconnaissent du large. Qu'ils reconnussent donc tous, tous! ah! -du plus loin qu'ils le pouvaient apercevoir, qu'ils reconnussent à -mon phare celle qui dormait ici: ce n'était qu'une femme amoureuse! - -Un jour, se promenant avec moi dans le potager, son sécateur à -la main, madame Du Toit me dit qu'elle avait reçu une lettre de -son neveu, qu'il lui demandait s'il pouvait venir la saluer à -Fontaine-l'Abbé... - ---Ah! - ---Il ne manque pas de me prier de lui nommer mes invités; c'est un -monsieur qui veut bien présenter ses hommages à sa tante, mais qui -ne veut pas s'ennuyer. Faut-il, ajouta-t-elle en souriant, que je -vous nomme?... - -Trop vivement, mais j'avais tellement peur que ma présence -l'empêchât de venir, je m'écriai: - ---Non, non, ne me nommez pas! - ---Oh! dit madame Du Toit, comme vous dites cela! Craindriez-vous -de l'effaroucher?... - -Madame Du Toit continua, plus sérieuse: - ---Plût à Dieu que mon malheureux neveu s'enthousiasmât, je ne dis -pas de vous, ma chère enfant, bien entendu, mais d'une femme comme -vous,--s'il s'en fait encore!...--Hélas! il ne me ménage pas cette -consolation: c'est un garçon très remarquable, chacun en convient; -mais il donne raison, il faut aussi le reconnaître, à ceux qui, -comme son oncle, le président, affirment que c'est en même temps -un écervelé... - ---Monsieur Juillet, un écervelé!... - ---C'est un homme incapable de faire son choix dans la vie. -Avec les plus beaux dons naturels, après les études les plus -brillantes, voilà un garçon qui refuse toute espèce de situation, -qui s'adonne à des travaux personnels, très séduisants, paraît-il, -moi je le veux bien, mais bien incertains quant aux avantages -à venir... Est-ce un philosophe? un sociologue, comme on dit -aujourd'hui? un essayiste?... un moraliste?... Tout cela implique -encore un choix dans les idées, et vous oblige à prendre parti -entre les idées qu'on a. Tout cela demande de la logique, de -l'esprit de suite et au moins une certaine conformité entre les -principes qu'on émet et la vie qu'on mène... Un moraliste! je vous -demande un peu... - ---Pourquoi monsieur Juillet ne serait-il pas un moraliste? - ---Pourquoi monsieur Juillet ne serait pas un moraliste?... Mais, -ma chère enfant, parce que monsieur Juillet est un... libertin! - -Elle fit, en lâchant ce mot, des yeux de grand'mère courroucée, et -rabattit d'un coup sec le petit fermoir de son sécateur. - -J'étouffais; l'allusion encore une fois réitérée à ce libertinage -me suffoquait. Je dus avoir le sang à la figure. Heureusement, -l'attention de madame Du Toit était à ce moment à son neveu, non -à moi. J'étais partagée entre le souci de m'informer et la peur -d'apprendre. - -A tout hasard, je répétai: - ---Un libertin!... - ---N'en disons pas davantage, fit madame Du Toit, pour ne point -faire de médisances. - -Nous remontions les marches conduisant du potager à l'allée -couverte. Aussitôt en haut, la vue du tennis, entre les troncs -d'arbres, et les voix des joueurs: «_play? out!_... trente à...» -s'introduisirent entre nos pensées; nous remontâmes toute l'allée -sans parler. Je souffrais d'une de ces douleurs sourdes et -rageuses qui font souhaiter de souffrir plus encore; je criai à -madame Du Toit qui me quittait pour aller écrire à son neveu: - ---Tiens! mais, dites-lui donc que vous n'admettez ici cette année -que les jeunes gens disposés au mariage!... - ---C'est une idée, fit-elle. - -Mais je ne sus pas si elle lui avait écrit cela, non plus -que si elle lui avait cité mon nom parmi ceux des hôtes de -Fontaine-l'Abbé. De sorte que son arrivée, s'il venait, ne devait -rien signifier pour moi. - -Allait-il venir? Il pouvait arriver demain!... - -Viendrait-il, me sachant là?... S'il ignorait que je fusse là, -quel effet ma vue lui produirait-elle?... - -Madame Du Toit ne se doutait certes pas qu'elle me laissait sous -son allée couverte avec une pareille angoisse. A cette angoisse -s'en ajouta une autre, vers le soir, qui paraîtra tout à fait -misérable, mais que je dois confesser: celle d'être laide, le -lendemain, si je me laissais abîmer par le tourment! - -Il arriva, non pas le lendemain, mais, sans se presser, quatre -jours après. J'avais eu le temps de m'accoutumer soit à l'idée -qu'il allait venir, soit à l'idée qu'il ne viendrait pas. - -Je fus avertie de son arrivée, grâce à l'attention extrême que je -portais à toutes les paroles, à tous les gestes, à tous les ordres -de madame Du Toit, depuis quatre jours. Je l'entendis commander -la voiture. J'étais enfermée dans ma chambre quand la voiture -descendit les lacets; je ne pouvais la voir, je l'entendis bien -et je suivis son bruit jusqu'à l'arrêt dans la cour pavée, sur la -façade nord. Il était environ six heures du soir; je ne voulais -pas me montrer avant le dîner, mais je pensais qu'il connaîtrait -ma présence, au cas où sa tante ne la lui eût pas annoncée, par -mes enfants qui jouaient en bas. - -Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais, en aucune circonstance de -ma vie, autant d'appréhensions et des palpitations si violentes -qu'au moment de descendre, à l'heure du dîner, ce soir-là. Je ne -me mettais pas ordinairement de rouge; mais j'avais appris, depuis -un an, à en mettre, et je possédais tout ce qu'il faut pour cela. -Je mis un peu de rouge, car j'aurais eu l'air d'une morte. - -En entrant dans la pièce où l'on était réuni, mes yeux allèrent -immédiatement à lui; je remarquai même: «Comment se peut-il faire -que j'aie deviné l'endroit exact où il se trouve?» C'était moi -qui, en entrant, recevais tout le reste de lumière des fenêtres -ouvertes sur le couchant; c'était lui qui m'apparaissait en une -sorte de silhouette auréolée. Mais je ne pus pas discerner son -premier mouvement. Il s'avança pour me saluer; sa main était tout -à fait inexpressive; il me dit aussitôt: - ---Madame je n'espérais pas vous trouver ici. - ---Vous n'avez donc pas rencontré mes enfants?... - ---Vos enfants?... Comment!... - -Et il se mit à chercher parmi les enfants qui étaient sur la -terrasse. Il avait certainement rencontré mes enfants, mais il ne -les avait pas reconnus. - -Et j'aperçus, après ce premier contact, qu'en effet il avait eu -la surprise de me voir entrer; il y avait en lui quelque chose de -gauche et de gêné que je connaissais bien pour l'avoir observé -autrefois dans les circonstances où il n'était pas à son affaire. -Il était si peu habile à dissimuler! Cela venait-il de la petite -vexation qu'il éprouvait de n'avoir pas reconnu mes enfants? Cela -voulait-il dire qu'il retrouvait, en me voyant, la confusion ou -la honte de notre dernière entrevue?... Il avait la peau hâlée, -bronzée; je le trouvais beau. - -Il ne fut placé, à table, ni à côté de moi, ni en face de moi. En -me penchant sur mon assiette, j'apercevais son nez bruni, sa barbe -allongée, ses mains fines, nerveuses et velues, sans bague aucune. - -On ne l'entendit presque pas; c'était bien toujours le même homme; -il ne parlait guère pour peu que le milieu ne lui fût pas tout à -fait favorable; les jeunes gens qui étaient là ne le connaissaient -pas, pour la plupart, ignoraient sa valeur, et l'ennuyèrent, à ce -qu'il me sembla, en discutant leurs coups, critiquant leur jeu, -et criant d'un bout de la table à l'autre, comme s'ils foulaient -encore la pelouse. On s'en donnait! et la maîtresse de maison -était toute indulgence, tant que le président n'était pas arrivé. -Après le dîner, échange de mots banals; puis ma fonction de -tapoteuse me retint au piano. Il n'avait pas besoin de me tourner -les pages, pour la musique que j'avais à jouer cette année! Et -j'allai me coucher sans avoir, en somme, rien appris. - -Eh bien! il était revenu... Eh bien! nous nous étions retrouvés! -Et ce n'était que cela! Pas de vitres brisées, point d'éclat; mon -coeur tout seul, dans ma poitrine, que mes proches voisins auraient -pu entendre. «Mais, demain, pensais-je, il faudra bien que nous -causions, un peu comme autrefois, quand ce ne serait que pour ne -point nous faire remarquer...» - -Il n'était pas pressé de me parler, c'était évident. Il eût pu me -parler dans la matinée. Je ne le provoquais pas, mais j'étais loin -de le fuir. Un aparté tranquille s'offrit à lui et à moi dans le -jardin; il ne fit rien pour en profiter et se laissa entraîner -par la petite Voulasne qui tenait à l'initier au tennis. Toute -l'après-midi, je boudai dans ma chambre. Le soir se passa comme -la veille, sauf qu'à table, il se mêla à la conversation des -joueurs de tennis: il s'amusait à s'initier au jeu. Les saillies -de Pipette, qui parfois étaient inouïes, le faisaient rire. A -table, de côté, j'apercevais ses dents, quand il riait, et je -voyais à sa physionomie une expression inconnue de moi. Cette -expression n'était pas celle qui me plaisait mais, par contraste, -elle avivait le souvenir de celle que j'aimais; je me torturais du -regret de ce que je ne trouvais plus en lui, et j'étais jalouse de -l'agrément qu'il semblait prendre en disant des bêtises avec des -jeunes filles, des enfants!... - -Tout à coup, le lendemain, dans l'escalier, en descendant, -c'est-à-dire dans l'endroit le moins propre à prolonger un -entretien, où nous pouvions et devions être interrompus à chaque -seconde, il me rencontra et me dit: - ---J'aurais voulu vous épargner la vue d'un homme qui vous a -offensée... - ---Offensée?... - ---Oh! dit-il, vous voulez avoir oublié... - -Et il ajouta, sur un ton de résignation douloureuse, mais qui me -parut singulier: - ---On n'oublie pas!... - -Ce qui voulait dire probablement: «Vous ne pouvez avoir oublié que -je vous ai offensée, et moi, je ne puis vous oublier...» - -C'était correct. Pourquoi cela me parut-il plus correct que -convaincu? - -Je lui dis: - ---Il faudrait... - -Je voulais dire: «Il faudrait que nous ayons un moment de -causerie.» Il me coupa, pressé sans doute par un bruit de pas dans -l'escalier, et il dit: - ---Oui, il faudrait pouvoir oublier!... Oh! un accès de démence!... -Je ne me pardonnerai... - -Quelqu'un, qui s'engageait dans l'escalier, l'empêcha de -poursuivre. - -Il tenait donc tant à oublier? Ce n'était pas, à moi, mon souci. -Il pensait à se disculper. Moi, je ne songeais qu'à me charger -davantage. - -Nous arrivâmes au bas de l'escalier en disant des choses banales. - -Il pouvait être sincère en croyant m'avoir offensée. C'était mon -attitude et ma figure involontaires, au moment de sa déclaration, -qui le lui avaient fait croire. - -Fallait-il que j'en vinsse à lui dire: «On n'est pas offensé quand -on aime?...» - -Ce fut à ce moment-là que l'idée me vint de lui donner à lire le -cher papier qui me suivait partout et que je tenais enfermé dans -mon petit coffret de fer. Je le tirai du coffret, je le pliai une -fois de plus pour en diminuer le volume, et je le portai dans -mon corsage, sur la peau même, afin de le sentir. C'était mettre -le comble à ma folie. Lui, s'accusait d'un accès de démence; mon -accès, à moi, n'était pas isolé, il durait. Je portai ce papier -deux jours sans trouver l'occasion de le remettre. Il me brûlait -la poitrine; j'avais peur de le perdre, une envie grandissante de -le donner et en même temps une lâche terreur de ce que je désirais -faire. Je ne parle pas de pudeur ni de remords anticipé d'une -faute possible: on sent trop, hélas! qu'au point où j'en étais -venue, cela ne comptait pas pour moi. - -La pudeur, la honte, par un singulier renversement des rôles, -elles se trouvaient, elles étaient visibles chez celui pour qui -je les avais abdiquées! Positivement, son front rougissait et -ses épaules tombaient en face de moi! Il n'allait pas jusqu'à -m'éviter, mais ma présence lui rappelait, comme il me l'avait dit, -une chose qu'il voulait oublier. Ce qu'il voulait oublier, c'était -surtout le souvenir d'avoir commis une action qu'il croyait une -erreur, une maladresse irréparable... L'offense? mais elle était, -à mon avis, dans la recherche de l'oubli plutôt que dans l'acte -qu'il voulait oublier!... S'en doutait-il un peu, et sentait-il -qu'à chaque heure il aggravait son cas à mes yeux? Il ne me fuyait -pas, mais il ne me recherchait pas du tout. Il me parlait, et des -mêmes sujets qu'autrefois, mais plus volontiers en compagnie et -sans s'appliquer à terminer par un de ces tête-à-tête si faciles, -ici, qui s'offraient pour ainsi dire, et qu'il me devait, à ce -que je croyais... Traitait-il ces sujets comme autrefois? Il me -semblait que non; mais c'était peut-être que les sujets, je les -écoutais moins, que mon âme n'y était plus, que je pensais à -autre chose?... J'enrageais, je trépignais. Je crois aussi que -j'avais un peu l'air de l'attendre, de le poursuivre, et enfin de -le provoquer. S'il ne m'aimait réellement pas, combien devait-il -me trouver détestable! La seule pensée m'en fait frissonner -aujourd'hui, et l'humiliation rétrospective m'en donne la nausée. - -Une après-midi, comme je descendais au jardin, je l'aperçus sur -la pelouse, assis sur le rouleau de pierre que l'on avait laissé à -quelque distance du tennis. Il regardait les joueurs. Je descendis -l'allée couverte où, par hasard, il n'y avait personne. Entre les -troncs des tilleuls il me vit; il pouvait venir me rejoindre; je -parcourus deux fois l'allée. Il ne vint pas. Moi, j'allai à lui. - -Je m'assis à côté de lui sur le vieux rouleau de pierre. Son -premier mot fut: - ---Oh! madame, vous ne craignez pas le soleil? - -Je lui dis que non. Alors il me dit: - ---Mais votre petite cousine Voulasne est charmante! regardez-la -donc jouer... - -Je dis: - ---Elle a le diable au corps. - ---Joli diable, dit-il, et quel corps! - -Je fus choquée, peut-être à cause d'une certaine piqûre de -jalousie, mais certainement aussi par l'impossibilité absolue où -j'étais de m'accoutumer à entendre un homme parler sans périphrase -du corps d'une femme et surtout d'une jeune fille. Dans vingt -ans, peut-être aujourd'hui même, pareille susceptibilité paraîtra -ou déjà paraît bien extraordinaire. Nous étions ainsi. Je fus -choquée. Il le vit, d'un bref coup d'oeil suivi d'un certain -froncement des sourcils que j'avais surpris chez lui, je m'en -souviens bien, le soir même de la déclaration. Avais-je donc fait, -mon Dieu! encore le même visage? - -Et, parce qu'il s'aperçut qu'il m'avait choquée, il fit tout de -suite l'aimable; il me dit des phrases où s'enchâssait au moins -par deux fois l'expression «une femme comme vous». C'était une -expression qu'il avait employée autrefois en me parlant de moi, -sans que j'en eusse fait la remarque. Autrefois, il me semblait -que je savais ce que cela voulait dire et je n'étais pas fâchée -que l'on voulût dire cela de moi. Aujourd'hui, cette expression -me paraissait manquer de sens. Je lui demandai, avec un peu -d'irritation dans le ton: - ---«Une femme comme moi!... une femme comme moi!...» - -Il me dit sans hésiter: - ---Une femme née pour être un exemple à toutes... - ---Merci. - -Et il me tint, comme inédit, un discours que je lui avais déjà -entendu prononcer sur les deux catégories de femmes, aussi -tranchées que des espèces différentes. l'une honnête et qui, si -elle manque à le demeurer, commet une erreur, l'autre qui se -trompe aussi lourdement si elle prétend l'être sans en avoir la -vocation. - -Je n'accordais pas grande attention au discours, d'abord parce -que je le connaissais et ensuite parce que je faisais cette -remarque: «Jamais, autrefois, il ne se fût répété devant moi... -parce que ma présence, en lui étant agréable, provoquait chez lui -une attention active et minutieuse qui l'eût fait se souvenir -de paroles déjà dites, et qui suscitait sa pensée, l'inspirait.» -Entre temps, je remarquais aussi que son discours était le -développement rigoureux de la croyance qu'il avait de m'avoir -offensée... Mais l'impression qu'il me donnait d'un si grand -refroidissement à mon égard m'obligeait à me demander: «Croit-il -vraiment m'avoir offensée? Ou tient-il à me le faire croire -afin que je ne l'invite pas à m'offenser davantage!» Peut-être -s'aperçut-il que je l'écoutais peu; il me dit tout à coup: - ---Prenez garde! vous allez tacher votre petit soulier blanc... - -J'appuyais, sans y prendre garde, un de mes souliers de drap blanc -sur le timon en fer rouillé qui servait à tirer ou à pousser le -vieux rouleau de pierre. - -Et, en me disant cela, il avait, prestement, pour sauver mon -soulier, touché du doigt ma cheville. - -Étrange chose! contradictions, complexités insondables de notre -nature: de cet homme à qui, s'il m'eût emportée dans ses bras, -je me fusse abandonnée corps et âme,--du moins, à ce qu'il me -semblait--je ne pus supporter ce contact léger. Je retirai ma -jambe d'un mouvement brusque, inconscient, exagéré, d'un mouvement -de patte de grenouille galvanisée; et, sans que ma volonté y -fût le moins du monde intervenue, je m'écartai un peu de mon -voisin sur le siège de pierre. Et je dus, encore une fois, c'est -probable, faire la figure de mes arrière-grand'mères!... - -Il eut, lui, un oeil lassé qui se reporta d'instinct sur un objet -agréable et suivit les mouvements du «corps» de Pipette. Et ce -qu'il eût aimé alors à dire, il ne me le dit pas. - -Je suivais, à la dérobée, son regard. J'en souffrais si -cruellement que je dis: - ---«Elle» est destinée à faire une très honnête femme, savez-vous? - ---Qui? me dit-il, en se retournant vers moi. - ---La petite Voulasne. - -Il éluda ma question: - ---Avouez, dit-il, que les deux autres jeunes filles sont bien -insignifiantes. - ---Mon Dieu! ce sont tout simplement des jeunes filles bien -élevées. Tout le monde dira d'elles ce que vous dites... - ---Mais on les épousera... - ---Et elles serviront d'exemple... - -Ma riposte était un peu vive. Il dut la trouver hardie; il se -tourna de mon côté, et ses deux sourcils demeurèrent suspendus; il -était embarrassé pour répondre; il me dit: - ---Je leur souhaite de n'être pas aimées par d'autres hommes que -leurs maris: ceux qui les aimeraient souffriraient inutilement; -elles aussi, peut-être. - ---Ces femmes-là, quand elles aiment, aiment souvent plus que les -autres! - ---Des amoureuses repenties!... dit-il. - -Il parut ennuyé. Ses yeux cherchaient à se dérober en fuyant vers -les mouvements heureux du tennis. En quelques minutes, en quelques -paroles, à propos d'un banal sujet, et sans toucher directement -la grande question qui gisait entre lui et moi, le fond de son -coeur s'était révélé. Nous avions l'air de causer bien amicalement, -assis sur notre vieux rouleau de pierre et dans une atmosphère de -jeunesse alerte et joyeuse, et moi je recevais le plus effroyable -choc de ma vie; je m'entendais annoncer, par douces paraboles, -la ruine totale, irrémédiable de mes espérances; sous ce clair -soleil, devant ce beau château, lieu d'enchantement, abri de tant -de rêves, je voyais se fermer à jamais, à tout jamais, pour moi, -les portes infranchissables du domaine de l'amour. - -Je tirai de mon corsage le papier quatre fois replié. Je n'avais -plus, cela va sans dire, à le donner à lire.--Il est si clair, -d'ailleurs, que je ne l'aurais jamais donné!...--Je le dépliai. -C'était une feuille presque toute blanche. Deux lignes et demie, -cela semblait être peu de chose. En déchirant le papier, je -réservai la petite langue qui contenait les deux lignes et demie. -Je chiffonnai le papier blanc en une boule que je jetai sur la -pelouse; et de la petite langue je fis une boulette que j'avalai -sous les yeux de M. Juillet. - -Il me dit: - ---Que diable faites-vous là? - ---Vous le voyez: je mâche un morceau de papier... - -Il eut un assez gentil sourire; il n'était pas du tout obligé de -comprendre ce que j'avais fait. - -Et il me dit, un peu taquin, comme en ses bons moments: - ---Que vous êtes jeune! Il y aura toujours en vous de la -pensionnaire!... - -En effet, c'était un geste de pensionnaire que je venais -d'accomplir. - -Mais il restait en moi, comme en beaucoup de femmes, bien plus de -ce que fut la pensionnaire qu'il ne le pouvait croire et que je ne -le croyais moi-même. - -Le soir de ce même jour, après le dîner, à l'extrémité de la -terrasse aux grenadiers, j'allai m'accouder, un peu à l'écart, -à la balustrade, et je regardai, au-dessous de moi, l'eau de la -douve sombre et silencieuse, qui avançait comme un enterrement. -C'était le soir d'un de mes plus tristes jours; j'étais tellement -contusionnée que je ne pensais à rien. Une lueur, provenant des -fenêtres éclairées, se diffusait à la surface de l'eau, tout -juste pour permettre de discerner de menus objets qu'entraînait -le courant lent et lourd: une feuille de platane, étalée comme -une grande patte de canard, un brin d'herbe, une tige de roseau -brisée. Soudain, je poussai un cri parce que je croyais -apercevoir un animal; tout le monde vint autour de moi s'accouder; -c'était un pauvre petit chat de quelques jours, le ventre gonflé, -les membres étendus comme la peau d'une descente de lit. On le -regarda s'en aller, doucement, dans l'ombre de ce triste fossé. -Madame Du Toit admonesta un domestique en lui rappelant qu'elle -avait défendu qu'on jetât aucun objet dans la douve; et puis tous -s'éloignèrent de moi, sauf M. Juillet, accoudé tout près. Il eût -pu très bien donner une suite à la conversation de l'après-midi, à -supposer qu'il n'eût ni compris ni voulu le sens définitif qu'elle -avait pris pour moi. Il me parla simplement de son voyage. - -Et désormais il ne craignit plus de s'approcher de moi, de causer -avec moi, mais sans plus jamais faire allusion à «l'instant de -démence». Notre affaire avait été réglée, une fois pour toutes, -par notre échange de propos indirects, sur le rouleau de pierre. - -Ma boule de papier roula pendant trois jours sur la pelouse. Du -haut de la terrasse, je la voyais; quand je passais sous l'allée -couverte, je la regardais, déplacée par le vent, déformée par la -rosée de la nuit qui peu à peu en élargissait la tache blanche. - -Lorsque M. Du Toit arriva, son premier coup d'oeil, du haut du -perron, fut pour cette tache blanche sur la pelouse et il s'écria: - ---Ha! qui est-ce qui laisse traîner de la paperasse sur la pelouse? - -Je dis: - ---C'est moi! - ---Cela m'étonne de votre part! dit-il. - -Mais sa figure se radoucit aussitôt à cause de l'indulgence qu'il -avait pour moi, femme irréprochable entre toutes!... - - - - -XVI - - -Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout instant M. Du -Toit m'accordait ne me gênèrent pas, tant que l'amour en moi eut -toute sa virulence. Un nuage épais, qui m'environnait, me cachait -le monde et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses. Tout -à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent. - -A la suite de la conversation sur le rouleau de pierre, j'avais -été plongée dans une hébétude telle que l'on ne saurait dire si -l'on y souffre ou bien si l'on n'y éprouve pas une espèce de -plaisir barbare qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir -davantage. C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et peut -leur donner à croire que nous sommes insensibles. Le soir où je -regardais le petit chat noyé dans la douve, et où M. Juillet me -parlait de son voyage, M. Juillet se disait probablement: «Comme -elle est tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer -que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque tous les -soirs, à mon balcon, avant ce soir-là, mais ce soir-là je n'ai -pas pleuré. Et, depuis ce soir-là, les jeunes gens, les jeunes -filles étant partis pour faire place aux amis du président, et -Pipette demeurant seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je -jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour faire danser -Pipette, soit avec son beau-frère Albéric, soit aussi avec M. -Juillet!... Et lorsque Pipette valsait avec M. Juillet, mes mains -ne tremblaient pas, sous mes doigts si calmes naissaient et se -répandaient ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui -font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner la -taille sous le bras qui la presse, et dont les effets semblent -à tous salutaires du moment qu'ils sont produits sur des jeunes -filles à marier. - -Mais M. Du Toit commença à me proposer trop souvent comme exemple -à la jeune Voulasne pour qui il n'avait pas toute l'indulgence -de sa femme. Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait -à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à cause de la -présence du président et de ses nouveaux hôtes, soit qu'elle se -fatiguât des incartades de la jeune fille, parfois vives, soit -qu'une apparence de flirt avec M. Juillet lui parût inopportune, -soit enfin qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec, -hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale: -les trois jeunes gens s'étaient montrés pourtant au mieux avec -mademoiselle Voulasne; aucun n'avait fait mine, en partant, de -la vouloir épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant -pas enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche Pipette. -Et de même que j'avais été le modèle proposé à sa soeur Isabelle, -j'allais servir désormais d'«exemple» à Pipette! - -Tout le temps qu'une image nette et de relief un peu vigoureux -ne s'était pas présentée à mon esprit pour figurer ma conduite -d'amoureuse, celle-ci bénéficiait de toute ma complaisance; -soudain, un beau jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs -très discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant, -à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus», l'idée me vint que -quelqu'un pouvait se lever, là, devant tous ces juges assemblés, -et déclarer que si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je -serais aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles, leur -sens, cela fut devant moi comme une hallucination. Ce n'était pas -une épouvante si chimérique; quelqu'un était là qui eût pu, en -somme, à la rigueur, se lever et parler ainsi, et moi, à supposer -un «instant de démence»,--j'en avais bien eu d'autres,--je pouvais -moi-même me lever, m'accuser publiquement, dire cela!... Et cela, -ç'aurait été la vérité, la vérité vraie, celle dont le visage -vous éblouit!... J'eus peur. - -Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là, je n'avais éprouvé -le sentiment de la honte. L'année précédente, quand sur les -marches du perron, là, tout à côté, j'avais senti que l'amour -me possédait, j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans -les toutes dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon -exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même osait se -présenter à mon imagination, je ne me sentais pas amoindrie; -aujourd'hui, l'image de ce qui eût pu se faire et ne s'était pas -fait s'offrant à mon esprit, je me sentais foulée aux pieds, -réduite à l'état de boue. - -De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le chagrin me -releva à mes propres yeux. C'était un chagrin immense, profond -comme mon amour même; intermittent comme un sanglot. Quand -mon chagrin éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et -malheureuse; j'avais pitié de moi-même; je pleurais si fort, -et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, ni m'en vouloir -ni m'en mépriser. Quand il faisait trêve, c'était pour céder à -mon écoeurement et à mes nausées. Alternatives de clarté et de -nuit, comme dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond, -j'étais d'une grande ignorance des procédés de la passion et des -phénomènes que j'avais subis; ma solitude était complète; je ne -pouvais m'ouvrir de mon tourment à personne; et ce que j'avais -fait, l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie -de ma conscience, ne se révélait à moi que par bribes, à mesure -que se multipliaient en moi les intervalles lumineux. - -Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux, que moi, la -scrupuleuse et la timorée, moi la correcte et la délicate, j'avais -eu tout simplement plus d'audace que la plupart des femmes dont -les moeurs me scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement -jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet homme m'eût -jamais dit un mot d'amour, sans que cet homme m'eût déclaré -qu'il me désirait, moi? par mes assiduités, par ma tendresse -non retenue, par tout le feu qui rayonnait de moi, par cette -imploration que tous mes gestes probablement traduisaient, j'avais -dû contraindre un homme à prononcer cette formule dont la banalité -et le caractère artificiel m'avaient tant stupéfaite, et tout de -même satisfaite!... Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure de -me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il tînt beaucoup -aux minces avantages qu'il en pouvait retirer, oui, moi, j'avais -acculé cet homme à endosser la responsabilité de détourner de -ses devoirs «une femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il -s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à bavarder -avec moi, oui,--surtout chez sa tante où toutes les autres femmes -l'ennuyaient;--il avait même une complaisance particulière pour -moi; il regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir -point connue en un temps où il eût pu m'épouser; oui, oui, oui! -mais avec tout cela, il ne me parlait point d'amour!... Une femme -plus expérimentée que moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à -temps brisé son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel -je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien, mais pressentant -en moi ce qui, en effet, allait se produire, ce qui se produisit -aussitôt dit le mot fatal, un homme pressentant qu'il y avait -en moi, sous la femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un -mystérieux et insurmontable obstacle à ce que je fusse jamais la -maîtresse de quelqu'un. - -Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et contre moi-même; -il m'avait environnée, encerclée comme la ceinture d'une -forteresse; et de quel revêche système de défense avais-je dû être -hérissée tout à coup pour qu'un homme qui venait de se déclarer -comprît, dans l'instant, à mon seul aspect, que je n'étais pas -de l'espèce des femmes dont on tire le plaisir!--Mais il le -savait depuis longtemps! et c'était pour cela, probablement, -qu'il ne me parlait pas d'amour!...--Oui, oui, il le savait; il -s'en doutait du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer -le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la soudaine -décision d'agir, un visage que je ne gouverne pas, un visage, il -faut le croire, aussi mien que le mien, l'avait fait reculer -d'effroi... Ce visage, quand j'y songe, je crois que c'était ce -qu'on appelle «l'air de famille», qui rapproche les plus fraîches -fillettes du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant -d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et moustachu; c'était -l'air de famille qui me liait sans doute à une longue lignée -d'honnêtes grand'mères, autant et plus peut-être que mon éducation -si idéaliste et si pure; c'était un ensemble, une accumulation de -moeurs réservées et contraintes, force puissante, bien supérieure à -nous-mêmes et à notre meilleure volonté. - -Dans les instants de lucidité qui me cinglaient comme des éclairs -durant ma grande perturbation, je commençais à entrevoir l'homme -que l'amour avait transfiguré à mes yeux et que ma chasteté -héréditaire avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre, -et il s'était plu à comprendre mes aspirations vers une vie moins -matérielle et moins rudimentaire. Mais il se plaisait autant à -comprendre celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer, -sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une activité -physique surabondante, et dont surtout la jeune chair exerçait un -attrait sur les hommes. Il savait lui parler comme il avait su me -parler à moi; comme il avait su parler, peut-être, à une madame -Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé, qui -sût amuser Pipette. Il aimait dans la femme autant la légèreté -que la gravité; il avait de l'admiration sincère pour les pures, -et des arguments pour les encourager dans la bonne voie; mais -il appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et s'il -les accompagnait dans leur chemin non classé, je ne pense pas -que ce fût pour les remettre sur la grande route... Ses opinions -demeuraient, en tous les sujets, cohérentes et conformes à celles -qui régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait pas -sa vie strictement à ses opinions. Il avait un démon intérieur, -avouait-il lui-même, avec lequel tantôt il se colletait, tantôt, -bras dessus bras dessous, il «tirait des bordées». Son oncle -disait de lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les propres -à rien.» - -Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, seul, le -souvenir me restait des choses si belles qu'il m'avait dites -parfois et qu'il avait si bien l'air de ne dire que pour moi. -N'était-il pas sincère, à ces moments-là comme aux autres? Les -moments les plus doux de ma vie!... - -Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré de ma misère. - -Il partit parce que madame Du Toit lui avait demandé pourquoi il -n'épouserait pas la petite Voulasne. - -Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le voyant partir, -dit: - ---Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous! - -Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si je n'avais -pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être été jalouse. Pauvre -Pipette! elle ne savait pas, elle, la cause de ce départ; et je -m'apprêtais à partager un peu avec elle ma tristesse, sans parler -de lui trop directement, moi du moins, mais en échangeant entre -nous de petites plaintes. - -Il partit par le même train qui m'avait emportée l'année -précédente; un train de fin d'après-midi qui permettait de se -dire adieu au goûter. La voiture attendait dans la cour pavée; -tout le monde vous reconduisait jusque-là; on se serrait la main, -on disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait -en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître sous les -châtaigniers. - -Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il était demeuré -un des derniers dans la cour, à regarder s'éloigner la voiture. -M. Du Toit ne faisait point à son neveu l'honneur d'interrompre -sa chasse pour lui dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là -qu'entre femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant par -la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des têtes de cerfs -et des gravures représentant des prises de villes par le roi Louis -XIV, et qui s'éclairait tout au long sur la façade Nord, par de -nombreuses fenêtres, je me retournai du côté de l'allée sinueuse, -et je vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques -formes, à travers les vieilles vitres, les unes bleuâtres, les -autres vert bouteille, certaines incolores, toutes inégalement -aplanies. Cela faisait un peu mal au coeur... - -Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne corde à -sauter suspendue au portemanteau, et, étant repassée dans la -cour pavée, sautait à la corde. J'étais convaincue qu'elle avait -pourtant du chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à -rien, ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans les -moments où cela convenait le moins: - ---Comme vous êtes jeune! - -Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois quarts les -paupières; la corde claquait à intervalles réguliers en touchant -le sol et semblait couper autour du corps entier de la jeune fille -tous les fils qui la pouvaient relier au monde extérieur. - - - - -XVII - - -On sait comment les jours mauvais se groupent d'ordinaire et se -mettent volontiers bout à bout, de manière à former ce qu'on -appelle une série noire. Ce ne fut pas le lendemain du départ -de M. Juillet, ce ne fut pas le soir de ce départ, ce ne fut -même pas trois heures après la disparition de la voiture sous -les châtaigniers de Fontaine-l'Abbé, que mon petit Jean tomba -malade. Rien ne le faisait redouter dans la première partie de -la journée; il avait très peu mangé au déjeuner, il n'avait rien -pris au goûter, mais c'était un enfant à l'estomac capricieux à -qui cela arrivait maintes fois; il jouait sans turbulence, de -coutume; personne n'avait remarqué qu'il était sans entrain. Tout -à coup la fièvre le prit, une fièvre violente. Je me souvins qu'on -avait parlé dernièrement, à mots couverts, de peur que j'en fusse -inquiète, d'un cas de croup dans le pays. Je fus épouvantée. -J'ouvrais la bouche du pauvre petit qui criait comme si je -l'étranglais; je lui trouvais la gorge rouge. - ---Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour le moindre bobo à -la gorge ils ne l'ont pas moins rouge!... Il aura pris froid;... -une petite angine, peut-être!... Le croup! ma bonne amie, mais un -enfant qui a le croup, on ne l'entend plus!... - ---Mais! disais-je, ce n'est peut-être que le commencement; il -l'aura demain!... Et la scarlatine!... Me voyez-vous ici avec une -scarlatine, à huit kilomètres du médecin!... - -Mon idée première, immédiate, avait été d'emmener mon enfant -à Paris. On me trouvait folle. Pourquoi tant d'alarme sous le -prétexte qu'un enfant a la fièvre? - ---Attendez le médecin, tout au moins! Le fils du jardinier est -monté sur sa bicyclette; il va prévenir le docteur Houdart... - ---Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tôt! la voiture qui -conduisait justement au train de Paris!... - -J'étais affolée; je pensais à ce qui aurait pu être, à ce que -j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet enfant de vue, si -je n'étais pas restée au goûter, si je ne m'étais pas attardée -dans la cour pavée, dans le corridor, on eût pu encore faire signe -à la voiture, et j'emmenais mon enfant à Paris!... - -Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette, à peu près en -même temps que la voiture: il avait laissé un mot chez le docteur -Houdart, mais le docteur Houdart était en visites, et dans une -direction opposée à Fontaine-l'Abbé! Point d'autre médecin dans -la petite ville... A quelle heure ce satané médecin viendrait-il? -Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'était-ce que ce médecin? Un jeune -homme, nouvellement établi. Et si c'était le croup!... Dans ce -temps-là on ne connaissait pas le sérum; il fallait pratiquer -d'urgence une opération difficile... Envelopper mon enfant, le -porter dans mes bras à Paris, voilà ce que je voulus à toutes -forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du soir. Si -le médecin n'était pas venu à dix heures, je partirais. Mais -j'étais d'avance décidée à partir: quelque chose en moi voulait, -voulait absolument que le salut de mon enfant ne fût qu'à Paris. -Mais je risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver -l'état du pauvre petit? On me le disait. Je n'en voulais rien -croire. C'était un entêtement étrange, farouchement obstiné. -Nous avons des raisons d'agir que, vraiment, nous ne connaissons -pas. Le docteur Houdart vint à neuf heures; il avait l'air d'un -homme méticuleux, très prudent; il ne me parut pas avoir le coup -d'oeil assuré du médecin qui devine; il ne pouvait rien affirmer; -il fallait attendre; il reviendrait le lendemain. Il connut ma -décision d'emmener l'enfant, il ne la combattit pas assez pour -m'obliger à rester. - -Grave affaire au château: supplications, partis divers, la plupart -comprenant mon inquiétude, mais n'approuvant pas ma détermination; -désespoir de Pipette qui se lamentait déjà parce que la voiture -avait rapporté le courrier pris à la poste, et une lettre de -ses parents partis pour l'Espagne!... Sans elle, sans sa soeur, -sans avoir averti ni l'une ni l'autre!... «Un tour de Chauffin, -disait-elle; il se venge!...» Albéric et Isabelle pestaient comme -la jeune soeur; ils se rappelaient le voyage d'Italie, l'année -précédente, à pareille époque. A n'être pas chez les Voulasne, -cette année, ils perdaient l'Espagne!... - -Je fis, moi, un voyage de nuit pénible; mais, aussitôt dans le -train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi, la confiance -renaquit en moi. Fontaine-l'Abbé me semblait le tombeau; Paris, -que j'atteindrais dans la matinée, me parut le port, le salut -assuré. J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un autre -compartiment, afin d'éviter les contacts avec le petit malade; -aussitôt à Paris, j'expédierais Suzanne en Touraine... - -Personne ne peut douter de la sincérité de mon tourment. Quand on -va oser ce que je m'apprête à dire, on ne mesure pas l'étendue -de la franchise... Ma conscience, je le jure, n'éclairait pas en -moi une autre pensée que celle de mon enfant malade, de mon autre -enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!--et je le dis pour -peindre l'amour tout entier, avec ses conséquences,--je me demande -aujourd'hui si j'eusse éprouvé pareille démangeaison de conduire -mon enfant malade, à Paris, dans le cas où cette maladie se fût -déclarée la veille, par exemple, ou trois jours auparavant, M. -Juillet étant encore à Fontaine-l'Abbé!... - - * * * * * - -Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions à la maison -sans que le petit eût souffert du froid; c'était plutôt miracle -qu'il n'eût pas été étouffé sous l'amoncellement de châles, de -couvertures, de foulards, dont on nous avait surchargés au départ; -d'ailleurs, à peu près tout ce que, dans notre fuite précipitée, -nous avions pris comme bagages. Le fiacre aussitôt arrêté, je sors -avec mon précieux fardeau entre les bras. A ma grande surprise, le -concierge, qui balayait l'entrée, ne donne pas signe d'étonnement -de nous voir ainsi revenir à l'improviste; il touche à peine de la -main sa calotte. - ---Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi le service de -sauter dans la voiture qui nous a amenés et de courir chez le -docteur Clair, et dites-lui qu'il vienne en commençant sa tournée, -que mon petit garçon est mourant... entendez-vous?... mourant!... - -Je me précipite dans le corridor d'entrée au fond duquel est la -loge. - -La concierge, occupée à se coiffer, entr'ouvre le carreau, fait -un petit signe de tête un peu familier, elle d'ordinaire si -prévenante. Je dis en passant, avec mon lourd paquet vivant sur -les bras: «Ah! ma pauvre madame Bailloche!» ce qui signifiait -pour moi: «J'ai bien du malheur avec mon pauvre petit...» Entre -femmes, on attend sur ces sujets un signe de commisération, un -mot interrogatif. Madame Bailloche ne me dit rien. Des premières -marches de l'escalier, je lui crie: - ---Ah çà! est-ce que vous auriez été informée de mon retour? - -L'idée m'était venue que madame Du Toit avait pu avertir le -concierge par télégramme. - -Madame Bailloche me répond: - ---Monsieur ne nous a rien dit. - ---Comment! Monsieur?... - -Je savais mon mari dans la Dordogne. Madame Bailloche en quelques -mots rapides, débités sur un ton étrange, m'apprend que monsieur -est de retour depuis le commencement de la semaine. Je ne veux -pas m'arrêter, pourtant; je monte, je monte l'escalier, tout -en regardant au-dessous de moi la tête de la concierge aux -cheveux épars et aux petits yeux vairons où semble contenue je -ne sais quelle humeur perfide.... Mon mari est revenu depuis -le commencement de la semaine; et il ne m'en a pas avertie! Il -n'était pas convenu qu'il dût revenir à Paris; nous devions, -comme l'année précédente, nous retrouver à Chinon... Et cet -air des concierges!... Que se passe-t-il?... Mon coeur bat si -violemment que je suis obligée de faire une station à chaque -palier... Ma femme de chambre m'a rejointe ainsi que Suzanne, et -elles montent devant moi: - ---Monsieur est là, à ce qu'il paraît!... Ton père est là, -Suzanne!... - -Suzanne qui faisait la sérieuse, à cause de son petit frère -malade, ne contient plus sa joie à l'idée que son père est là. Au -cinquième, elle carillonne et crie: «Papa!... papa!...» - -Jusque de l'étage inférieur, j'entends le bruit bien connu de la -chaîne de sûreté, du verrou, puis la voix du papa étouffée par les -embrassements et les rires de Suzanne, qui s'est barbouillée de -savon, son père ayant été surpris le blaireau à la main. J'arrive -enfin: - ---C'est Jean qui est malade... J'ai voulu le ramener dare-dare... -Le concierge est chez le docteur Clair... - -Une fois chez moi et ayant vu mon mari vivant, et debout, je ne -songe même plus à m'informer du motif qui peut faire qu'il soit -là, et non dans la Dordogne; je ne songe plus qu'à coucher mon -petit dans son lit, à épier la sonnerie de l'entrée, la visite du -docteur. - -Après s'être informé de ce qui concerne le petit malade, la -première question que mon mari me pose est celle-ci: - ---Avez-vous eu là-bas des nouvelles des Voulasne? - ---Des Voulasne? mais oui: ils sont partis pour l'Espagne. - -Il sursaute: - ---Quand ça?... Mais depuis quand?... - ---La nouvelle en est parvenue hier; ils ont écrit à leurs filles, -de Burgos... - ---Leurs filles ne les savaient donc pas partis? - ---Mais non! elles sont furieuses... - -Je le voyais s'effondrer comme j'avais vu le faire Isabelle, -Pipette, Albéric lui-même, à l'annonce de ce voyage impromptu: - ---Eh bien! dis-je, qu'est-ce que cela peut vous faire? -Comptiez-vous être du voyage? - -Il m'écoutait à peine; il se livrait à un calcul de dates. Il -aboutissait à une conclusion qui lui paraissait désastreuse: - ---Ils ont pu ne quitter Dinard que dimanche!... - ---Eh bien? - ---Je cherche, dit-il, à me rendre compte, parce que je leur ai -écrit. Je n'ai pas reçu de réponse... - ---Comment! vous attendiez une réponse des Voulasne?... - -La négligence des Voulasne était, entre nous, matière ordinaire -à plaisanterie. Il ne dit rien, mais souleva tous les muscles de -son visage, ce qui semblait signifier que le cas était de nature à -modifier les us et coutumes des Voulasne eux-mêmes. - -Et son attitude à lui, en effet, était telle que, penchée sur -mon pauvre petit dont le front avait la chaleur d'un linge -ébouillanté, je commençais à doubler mon inquiétude de celle qui -bouleversait mon mari. - -A ce moment, on sonna. Je bondis, je fus à la porte d'entrée sans -attendre l'intervention de la bonne, et j'ouvris au docteur comme -à un sauveur. Le bon docteur Clair, qui connaissait mes enfants, -qui les avait un peu mis au monde, accourait, avant l'heure de la -première visite, et dans la voiture même que j'avais envoyée le -chercher. Bailloche était monté avec le docteur et me réclama à la -porte le prix du fiacre. - ---C'est bon! c'est bon! voulez-vous avoir la complaisance de payer -le cocher, nous réglerons ça... - -Bailloche tournait entre ses doigts sa calotte; il avait une -mine singulière et me manifesta qu'il préférait être réglé sur -l'heure. Je ne comprenais rien à une exigence aussi insolite; -je dus regagner ma chambre où j'avais laissé mon porte-monnaie; -mais, une fois-là, j'oubliai le concierge pour n'être plus qu'à -la consultation. Il fallait une bougie, une cuiller à potage pour -servir de réflecteur, une autre pour peser sur la langue. Et -pendant que le docteur, armé de cet appareil, examinait la gorge, -moi, haletante, je regardais la figure du docteur, comme si le -destin allait s'y inscrire en caractères déchiffrables. - -Je n'y lus rien du tout; et, comme le docteur Clair ne se pressait -jamais ou voulait avoir l'air de ne jamais porter un diagnostic -hâtif, il prit le temps de souffler la bougie et de reposer sur la -table de nuit ses deux cuillers, avant de me dire: - ---C'est une affaire de quarante-huit heures... une angine -herpétique... trois boutons en pleine floraison... Il a dû faire -cette nuit une fièvre de cheval?... Et vous êtes partie, comme ça, -avec un enfant dans cet état?... - -Je lui énumérai mes raisons: huit kilomètres de la ville, médecin -inconnu, hésitant; ma crainte d'une maladie grave dans ce désert -qu'est la campagne... Il ne m'approuvait ni ne me blâmait. Je -crois que, si la maladie eût été grave, il eût été content de -tenir l'enfant sous sa main; mais il se trouvait que la maladie -n'était pas grave, et il me dit: - ---Que vous êtes nerveuse! - -Il eût pu m'attraper, à présent! cela m'eût été bien égal; j'étais -soulagée, tranquillisée. Et je pensais que le médecin de campagne, -là-bas, tel que je l'avais vu, n'eût pas été homme à se prononcer -si catégoriquement, et nous eût fait languir d'inquiétude. Nous -voulons tout de suite savoir. Au fond, nous pensons beaucoup à -nous-mêmes jusque dans les tourments que nous causent les malades -les plus chers. - -En reconduisant le docteur, je trouvai la porte ouverte et le -concierge qui était resté là. - ---Comment! vous voilà encore! Vous n'avez pas payé le fiacre?... - ---J'attends l'argent..., dit-il, d'un ton finaud qui me parut -désobligeant en présence du docteur. - -Je lui remis dix francs pour payer le fiacre. Il me demanda: - ---Faudra-t-il prendre là-dessus les deux petites courses que ma -femme a déjà avancées à monsieur?... - ---Prenez donc! lui dis-je en refermant la porte et retournant à -mon malade. - -Le papa devait se charger de porter lui-même l'ordonnance chez le -pharmacien. Je poussais des soupirs: «Ça ne sera rien! ça ne sera -rien!... une angine...» Mais lui, qui n'avait pas traversé mes -inquiétudes, ne participait pas à ma détente heureuse. Et il me -fallut revoir son teint bilieux pour me rappeler où nous en étions -lorsque le docteur avait sonné. L'affaire du voyage Voulasne!... -Mon mari poursuivant ses calculs,--que je ne me charge pas de -reconstituer,--aboutissait à conclure que les Voulasne avaient -très bien pu ne quitter Dinard que deux jours après réception de -sa lettre; et il voulait me faire juge du cas. Moi, à qui l'on -eût fait adopter tous les calculs du monde, je lui disais: «Mais, -qu'importe? quelle importance cela peut-il avoir?» Je voyais bien -qu'il avait un très gros souci et qu'il hésitait à me le confier. - ---Ce sont bien eux, s'écriait-il; ah! je les reconnais bien là... -Ils sont capables de s'être dérobés!... - ---Pourquoi?... - -Il ne me le disait pas encore. Je lui rapportai les suppositions, -les soupçons, si l'on voulait, que ce voyage inopiné nous avait -inspirés, à Fontaine-l'Abbé: un coup de M. Chauffin pour se -venger de Pipette et obliger en même temps le couple Albéric à se -morfondre à la campagne tout l'automne... - ---C'est plausible, me dit mon mari: mais voilà ce qui s'appelle -une coïncidence!... - ---Une coïncidence?... - ---La réception de ma lettre qui, j'en suis certain, leur est -arrivée tel jour; leur départ, très probablement le surlendemain, -pour un voyage dont il ne fut auparavant jamais question... - ---Eh! mon Dieu! que pouvait donc bien contenir cette lettre? - -Il parut fauché tout à coup comme une gerbe d'épis, s'affala sur -un fauteuil bas où j'avais jeté toutes les couvertures prêtées par -madame Du Toit: - ---L'aveu, dit-il, d'une grande, d'une très grande détresse. - -Et je me souviens qu'avant d'être touchée par l'annonce de la -catastrophe, je ne pus m'empêcher de manifester mon étonnement que -l'aveu en eût dû être fait aux Voulasne. Pourquoi aux Voulasne? - -Mon mari n'avait jamais cessé de croire que son salut reposât -dans la maison de ses cousins; il les tenait pour sa Providence; -on eût dit qu'il se les fût de tout temps réservés pour le jour -du malheur... Si je ne partageais point son sentiment, ce n'était -pas que je les tinsse pour incapables de rendre quelque service; -mais je savais, par mainte épreuve, que c'étaient des gens qui ne -voulaient pas, qui ne voulaient absolument pas être ennuyés, et -que les joindre pour leur demander quoi que ce fût qui n'eût point -de rapport avec un divertissement, était l'entreprise la plus -insensée. - -Et donc, voilà qu'ils étaient encore une fois en voyage! Je me -remémorais leur départ opportun au moment de la cérémonie du -mariage à Chinon... - -Enfin, mon mari me raconta, lui qui ne disait jamais mot de ses -affaires, la triste affaire qui l'accablait. Une affaire que lui -avait passée Grajat, il y avait plus de quinze ans: l'adjonction -d'une aile à un corps de logis ancien, en Dordogne, sur un terrain -sableux. Il y avait eu difficulté à construire, risques à courir; -Grajat d'ailleurs avait averti, en se déchargeant d'un travail -qui l'ennuyait sur un jeune architecte encore inconnu et dont il -piquait l'amour-propre. Le jeune architecte s'en était tiré; sa -réussite même avait fait un certain bruit, l'avait servi dans sa -carrière, et il ne pouvait de ce chef adresser aucun reproche à -Grajat. - -Mais, au bout de dix-sept ans, l'aile tout entière se lézardait, -nécessitait de coûteux travaux d'étayage, de reprise des -sous-sols, causait d'importants dommages, les locaux étant devenus -inutilisables. C'était pour cette construction que mon mari avait -été si fréquemment obligé d'aller en Dordogne; il ne s'en était -pas vanté... Enfin, et malgré tous les travaux supplémentaires, un -dernier glissement du sol emportait tout ce que l'ingéniosité, la -hardiesse ou la ténacité des architectes modernes avaient ajouté -à un vieux bâtiment demeuré depuis trois siècles manchot, laissé -tel, probablement, par la prudence des bonnes gens du temps, -que préoccupaient moins les prouesses ou le bénéfice pécuniaire -que les oeuvres durablement établies. Enfin, la responsabilité -incombait à l'architecte constructeur. On plaiderait, oui, sans -doute, me disait mon mari, mais pour que le tribunal fixât -l'indemnité, non pour en esquiver le paiement. Le propriétaire du -château était un vigneron du Bordelais, assez âpre, et à court -d'argent dans le moment; il proposait une transaction. Le chiffre -de la transaction, débattu, finalement accepté en principe, était -de cent mille francs. Mon mari affirmait qu'éviter, à ce compte, -le bruit du procès et l'indemnité prévue était avantageux. Ces -cent mille francs, il me confessa qu'il ne les avait pas, qu'il -n'avait rien. C'étaient ces cent mille francs qu'il demandait à -ses cousins Voulasne. - ---Pourquoi pas à d'autres? - ---Ce n'est pas si facile que cela!... - ---Comment!... un architecte... Vous... cent mille francs!... - -Il leva sur moi des yeux misérables, des yeux que je ne lui -connaissais pas, des yeux de ces bons animaux de chiens qu'on -a tapés et qui vous regardent en levant vers vous une patte si -tendre... Je sentis ma gorge se contracter. Je m'approchai de lui; -je lui touchai la main. Alors je vis de chacun de ses yeux sourdre -une grosse larme qui lui coula sur la joue et dans la moustache -avec une rapidité étonnante, comme si c'eût été une petite bille -de cristal. - -Il n'avait pas de crédit! Il n'avait jamais dû exécuter de travaux -considérables, ou bien il était, comme me l'avait dit Grajat, -maladroit en affaires... Peut-être aussi, pensais-je, était-il -simplement très honnête?... Il n'avait non plus jamais cessé -d'être rongé par sa soeur à qui je le soupçonnais de fournir de -l'argent, soit directement, soit par l'intermédiaire de la vieille -mère, afin d'éviter qu'elle ne fût tentée de s'en procurer d'une -manière indécente... De ses affaires, dont il ne m'informait -point, par principe, je ne connaissais qu'une conséquence: la -maigreur de notre budget; mais en me remettant, d'ailleurs très -ponctuellement, l'argent du ménage, ne me disait-il pas souvent: -«Je ne suis plus jeune, il faut faire des économies pour vous et -vos enfants...» Eh bien! il n'avait pas fait d'économies. - -J'étais surprise qu'il n'eût pas recouru, dans sa détresse, à -Grajat qui en était la cause initiale, et avec qui il demeurait -en relations; mais, à l'interroger là-dessus, j'aurais préféré la -misère. Et d'ailleurs, s'il ne recourait pas à Grajat, n'était-ce -pas qu'il l'avait déjà fait en vain? Il recourait à ses cousins -Voulasne. - -Il reçut de ses cousins Voulasne, huit jours plus tard, une carte -postale expédiée de Séville, toute remplie par les exclamations -ordinaires aux voyageurs: joie, admiration, ciel idéal, affolement -produit par le légitime désir de s'instruire, oubli de tout -dans une enivrante activité, courses de taureaux par-dessus le -marché! Un coin de la carte, un petit triangle, séparé même du -reste par un trait de plume, au-dessous des initiales de Gustave -et d'Henriette, contenait cette simple allusion à la lettre qui -rendait mon mari si anxieux: «Bien attristés par votre mot, mais, -hélas! que nous sommes loin de tout!» - -Rien de plus ne nous parvint d'eux. Quand la carte postale -nous arriva, d'ailleurs, l'infortuné cousin des Voulasne ne -comptait plus sur leur secours. Il ne fut presque pas plus abîmé -par l'énumération des attractions sévillanes et par le tour -d'escamotage exécuté dans le petit triangle. Une incertitude -planait sur l'acte de nos cousins. Agissaient-ils par eux-mêmes? -Agissaient-ils par leur ami Chauffin? Avaient-ils reçu la lettre -avant leur départ, ou, réellement, cette lettre aurait-elle été -décachetée par eux dans le courant d'air d'un hall d'hôtel ou -d'une gare de chemin de fer, ou bien en prenant des billets pour -la course de taureaux? «A quoi bon approfondir? disait mon mari, -le résultat n'en est pas moins négatif.» Là se trahissait encore -la différence de nos caractères: pour moi, le résultat importait -moins que le procédé; mon mari pensait à son besoin d'argent et -moi à mon indignation. - -Il avait, aussitôt son malheur constaté, donné congé de -l'appartement que nous occupions rue de Courcelles et aussi de ses -ateliers situés dans le voisinage. Qu'il eût pu se procurer les -cent mille francs nécessaires à la transaction, les intérêts à -payer, fût-ce à ses cousins, ne lui eussent pas permis d'habiter -un quartier où les loyers augmentaient chaque année. Ç'avait déjà -été très peu prudent de nous installer là au moment du mariage, -mais que de sacrifices n'eût pas faits mon mari pour donner à un -cocher une adresse qui sonne bien! Je vis que le désastre pour -lui était dans la nécessité de s'amoindrir aux yeux des gens, de -s'amoindrir quant à la façade. Ayant commis l'imprudence de lui -rapporter l'insistance du concierge à se faire payer le prix du -fiacre, j'appris à respecter en lui ce qui pouvait lui causer une -telle douleur: - ---Moi, me dit-il, qui avais fait exprès de demander par deux fois -à Bailloche de payer ma voiture, afin de voir sur sa figure s'il -était informé ou non!... - -C'était une torture pour lui de penser que son concierge était -informé ou se doutait de son désastre. Le concierge était informé -du congé des ateliers par les employés qui venaient quelquefois à -l'appartement; les employés devaient être informés de l'affaire -de Dordogne. Je croyais, moi, que ces concierges, qui avaient -toujours été pour moi pleins de prévenances et à qui, en outre, -mon mari avait rendu quelques services, seraient compatissants, -qu'ils nous plaindraient en leur âme. On n'aime pas à être plaint, -assurément; mais avoir perdu de l'argent n'était pas du tout pour -moi une honte... Jamais personne ne me fera admettre qu'un homme -soit diminué parce qu'il a moins d'argent aujourd'hui qu'hier. -Oui, je savais bien qu'au temps de ma jeunesse, à Chinon, mes -parents avaient beaucoup souffert de pareil accident; mais je -pensais qu'à Paris on était plus avancé, et je m'efforçais, quant -à moi, de prendre ce malheur-là à la légère. - ---Mon cher ami, disais-je à mon mari, je vous jure bien que cela -ne me fait ni chaud ni froid; si c'est à cause de moi que vous -vous mettez martel en tête, mon Dieu! que vous avez donc tort!... - -Il croyait que je faisais un effort surhumain pour ne point -paraître lui reprocher notre disgrâce. Je n'en faisais aucun. -Tout cela me semblait si peu de chose au prix des transes que -j'avais souffertes dernièrement: l'alarme à propos de la santé du -petit, et, hélas! aussi, des douleurs d'autre sorte!... Pensant -à ces dernières, l'idée d'une punition de Dieu me traversa -l'esprit, et alors je me dis: «Dieu lui-même se trompe!...» Ce -n'étaient pas là des châtiments pour moi. Déchoir aux yeux des -concierges, rompre avec nos connaissances opulentes, renvoyer les -domestiques, habiter un quartier sans lustre et faire mes courses -en omnibus, quelle plaisanterie pour une femme élevée dans nos -maisons économes de province!... Je conseillais à mon mari d'aller -nous installer au fond d'Auteuil. Il s'indigna. Il ne voulait -entendre parler d'Auteuil sous aucun prétexte. Passy, alors? Point -davantage. C'était pour lui l'exil. - -Il s'agissait avant tout de sous-louer notre présent appartement, -car, par malchance, nous commencions un nouveau bail. Et c'était -cette particularité encore qui sentait la catastrophe aux narines -des Bailloche: si ce n'est pour cause d'«inconvénients locatifs» -ou bien d'«agrandissements», on ne demande au propriétaire cette -faveur que sous le coup d'une infortune. - -Pendant les quatre ou cinq premières semaines, il ne se passa -presque pas de jour que madame Bailloche ne sonnât à la porte, -à partir d'une heure de l'après-midi, pour faire visiter. Et -aussitôt la porte ouverte, elle entrait comme l'envahisseur en -pays conquis. Alors commençait pour nous la retraite précipitée, -de pièce en pièce, qui amusait beaucoup les enfants, ne me -plaisait guère, je l'avoue, et faisait verdir de rage mon pauvre -mari, quand il était encore là. Dans notre inexpérience, au début, -nous étions pris souvent par madame Bailloche, tassés au fond -d'une chambre obscure, que la concierge se hâtait d'inonder de -clarté en ouvrant les persiennes; et sa suite pénétrait derrière -elle: des messieurs, des dames, gênés comme nous-mêmes, saluant, -s'excusant, faisant mine de n'apercevoir que murs, cloisons et -ouvertures, et non les traces de notre vie privée, tant que madame -Bailloche, d'autorité, ne leur avait fait entendre qu'ils étaient -«dans leur droit» et que selon son expression, «c'était bien la -moindre des choses». Petit à petit, nous apprîmes la tactique de -la fuite efficace, et madame Bailloche, à moins de capricieux -retours des visiteurs, ne nous atteignait plus. - -Quelquefois, en rentrant à la maison, l'après-midi, si, par -exemple, la pluie nous avait chassés du dehors, nous trouvions une -famille chez nous ou bien s'étant attardée à regarder, du balcon, -la vue sur la grille dorée du parc Monceau. J'étais tellement -interloquée qu'il m'est arrivé de demander pardon à madame -Bailloche, comme si c'était moi qui pénétrais chez elle. - -Mon mari s'exténuait; il quittait la maison, le matin, beaucoup -plus tôt qu'à l'ordinaire, parce qu'il exécutait à lui seul la -besogne de plusieurs employés congédiés; et il travaillait encore -dans la soirée, sur la table de la salle à manger. Il passait -l'après-midi en courses. Il était d'une complaisance chaque jour -grandissante pour moi parce qu'il s'émerveillait de me voir -supporter si patiemment les revers. Moi, j'éclatais de rire toutes -les fois que j'étais témoin de son étonnement; je lui affirmais -que je n'avais aucun mérite: - ---Mais, mon pauvre ami, moi, je ne suis bonne qu'à cela! - ---Qu'à être malheureuse?... - ---Qu'à m'accommoder au mieux des malheurs de ce genre-là. Je vous -jure que ce n'est pas cela qui m'atteint. - -Il ne pouvait pas comprendre. Cependant, pourquoi donc avait-il -été me choisir dans une famille trempée par les épreuves? Oui, je -sais bien, c'était surtout pour que je fusse «correcte» en toutes -les circonstances; mais aussi pour que, ignorante que j'étais du -bonheur matériel, j'y fusse initiée par lui et le lui dusse tout -entier. Il ne croyait qu'à celui-là; et c'était sa bonté, à lui, -de vouloir me le procurer. - -J'étais tentée de lui faire remarquer que l'infortune présente -était ce qui nous rapprochait le plus depuis notre entrée en -ménage. C'était la première fois que nous avions, sincèrement, -quelque chose à nous dire. Lorsque, autrefois, pour me séduire, -il me parlait de la «voiture» ou «du valet de chambre en livrée», -je le trouvais un peu puéril, et lorsqu'il me contait aujourd'hui -ses déboires, il m'inspirait une grande sympathie, je me sentais -de coeur avec lui et j'éprouvais une réelle et toute nouvelle -satisfaction de sentir cela. Mais non, je n'avais aucun mérite à -faire bonne figure: j'étais véritablement plus heureuse. - -Mes plaisirs à moi, je commençais à m'en rendre compte, sont -d'ordre tout intime et secret, sans communication avec les -amusements du monde; et je ne déteste pas qu'ils aient un certain -goût amer. - -Un soir, en rentrant, mon mari poussa un profond soupir et me dit: - ---Enfin, ça y est! La transaction se fera. - -Il était parvenu, à force de démarches, à se procurer la somme -nécessaire, «par lambeaux», me dit-il, et dont le moindre lui -coûterait fort cher. Mais le procès n'aurait pas lieu. D'ailleurs, -il ne désespérait pas de pouvoir contracter, un jour ou l'autre, -un «emprunt sérieux» et se débarrasser de ses petits prêteurs. -Aussitôt libéré du plus gros danger, il eut même une crise -d'optimisme; il entrevoyait déjà la possibilité, si quelque belle -affaire survenait, de pouvoir conserver son appartement!... - -N'empêche qu'il allait avoir à payer désormais en intérêts plus -que le prix de son loyer. Mais il comptait toujours sur les -Voulasne. - -Nous étions tenus au courant des déplacements des Voulasne par -Pipette, réfugiée chez sa soeur Isabelle, comme avant les vacances -à Fontaine-l'Abbé, puisque les vacances à Fontaine-l'Abbé -n'avaient point abouti à la marier. Les cartes postales des -heureux voyageurs pleuvaient chez les Albéric: gentillesse -paternelle? peut-être; ou taquinerie un peu cruelle, destinée à -faire subir le supplice de Tantale aux trois «lâcheurs» qui, en -effet, rongeaient leur frein non sans pester avec turbulence? -Isabelle rejetait la responsabilité du voyage manqué sur Pipette. -Si Pipette n'avait pas quitté le domicile de ses parents, ceux-ci -n'auraient pas fait une pareille fugue sans les prévenir et sans -les inviter! - ---Non! répliquait Pipette, ils ne me reprochent point d'avoir -quitté la maison, car depuis mon départ ils s'amusent davantage; -c'est à vous qu'ils en veulent d'avoir été assez lâches pour aller -à Fontaine-l'Abbé!... - ---Nous, lâches d'avoir été à Fontaine-l'Abbé, s'écriait Isabelle, -en fureur, quand on a consenti à s'y enterrer deux mois et demi -pour essayer de marier mademoiselle!... - ---Oh! pour ça, faisait Pipette, il aurait fallu d'abord m'avertir -et me consulter. Je n'avais et je n'ai aucune envie de me marier. - ---Eh bien! c'est gai. - ---Ça ne serait pas gai pour moi d'épouser des cornichons! - ---«Cornichons» depuis que tu sais qu'ils ne t'ont pas demandée! -Auparavant, ils n'étaient pas si bêtes!... «Cornichons», même -monsieur Juillet?... - ---Oh! celui-là, dit Pipette, ce n'est pas un jeune homme, c'est un -célibataire! - -Heureusement qu'avec Pipette, on finissait toujours par rire, car -la vie fût devenue intolérable chez les Albéric. La vérité sur -la tentative de mariage était d'une particulière tristesse: sur -les trois jeunes gens mariables invités à Fontaine-l'Abbé, deux -avaient demandé la main d'une des jeunes filles si comme il faut -qui étaient les soeurs du troisième; aucun celle de Pipette avec -qui pourtant ils avaient tant paru se plaire. Madame Du Toit, -de l'événement, était abasourdie: «Oui, certes! disait-elle, -mademoiselle Voulasne a été élevée d'une façon déplorable, mais -qu'il n'y ait pas un de ces messieurs pour deviner l'excellente -nature qui se cache sous cette exubérance, c'est à désespérer du -jugement des hommes!...» - -C'était une personnelle défaite qu'elle venait de subir là et -que rendait plus cuisante le succès non escompté de l'autre -jeune fille «si quelconque», disait-elle; et, en outre, c'était -un désastre pour la pauvre petite de qui le sort allait être -inquiétant, la période des vacances écoulée. Qu'allait-elle en -effet devenir, la gracieuse et endiablée Pipette? Demeurer -chez sa soeur était une solution qui semblait de plus en plus -impossible. Retourner chez ses parents? Hélas! il était bien peu -probable que les parents, tels qu'on les connaissait, eussent -modifié la situation qui avait mis leur fille en fuite. Ils -voyageaient avec M. Chauffin, comme ils l'avaient toujours fait, -et ils ne s'étaient pas du tout cachés pour nommer à leurs filles, -dans leur correspondance, les personnes qui, durant la saison -dernière, égayaient la villa de Dinard: pour la plupart des -connaissances particulières de M. Chauffin, et qu'ils n'osaient -auparavant pas inviter lorsqu'une jeune fille se trouvait sous -leur toit, ce qui était beaucoup dire! Le règne de M. Chauffin, -loin qu'il eût été entamé par les événements, s'annonçait bien -plutôt comme engagé dans une ère audacieuse et redoutable. Ah! -oui, pauvre Pipette!... - -«La pauvre Pipette» était le thème ordinaire, désormais, des -nouvelles lamentations de madame Du Toit, qui croyait avoir -reconquis son fils, pour l'avoir eu,--fût-ce grincheux et -dépité,--toute la saison à la campagne. - -Madame Du Toit venait chez moi plus souvent que je n'allais chez -elle, car elle ne recevait pas encore. Ensemble, nous causions du -sort des jeunes filles. Elle m'effarait parfois avec des idées -que je jugeais, moi, délibérément «d'un autre âge». «D'un autre -âge», pourquoi? Parce que, comme je le voyais, elles n'étaient -plus conformes aux idées qui gouvernaient le monde le plus -actif ou le plus remuant, parce qu'elles se trouvaient même en -opposition tout à fait nette avec le courant qui emportait une -société nouvelle, ou, si l'on veut, avec ce qui, pour le moment, -«était dans l'air». Il faut accorder une grande attention à -ce qui «est dans l'air», non pour le happer et s'en nourrir -stupidement, bien entendu, mais parce que, quoi que l'on fasse ou -que l'on veuille, ce qui «est dans l'air» tend à nous pénétrer. -N'était-ce pas pour avoir absorbé, moi, par exemple, ce qui était -dans l'air à l'époque de ma jeunesse, c'est-à-dire la rébellion -contre toute contrainte, que j'avais été si encline à critiquer -mon éducation? Un peu moins de soumission héréditaire, quelques -exemples concrets d'indépendance sous les yeux, et je pouvais -déjà, moi, de mon temps, à Chinon, faire figure d'une jeune -«affranchie»! Combien subtils ou combien rares encore étaient -cependant les miasmes en ce temps-là à ma portée! Et aujourd'hui, -ce n'était pas que j'eusse adopté les idées nouvelles, puisqu'on -a vu combien le monde qu'elles formaient m'était instinctivement -antipathique: la femme tendant à n'être plus qu'une courtisane, -la société à ne plus obéir qu'aux caprices des sens, rien ne -me paraissait plus répugnant et plus bête; cependant, lorsque -madame Du Toit me disait: «Mon enfant, la meilleure recette -pour obtenir un bon mariage, c'est de le fonder sur ce qui peut -durer le plus longtemps, et par conséquent sur des intérêts...» -je bondissais. Elle ne se troublait pas: «... Sur des intérêts -matériels, reprenait-elle, qui sont quelque chose de bien fort -dans la vie, et qui obligent plus de couples aux mutuelles -concessions, à la patience et finalement à contracter cette -_habitude_ sans laquelle aucune union n'est possible, que ne le -ferait même aucun commandement moral... Et, en second lieu, sur -des considérations de convenances, de situation publique, etc., -qui agissent plus sûrement et plus longuement sur l'esprit de la -femme, en particulier, que la considération même de l'amour!...» -Je bondissais de nouveau; le sang me montait à la figure. Comment -pouvait-elle me dire cela, elle qui m'avait confié avoir tant -souffert en manquant un mariage d'amour!... Elle m'apaisait en -me faisant «Tout beau! tout beau!» de la main: «Ma chère enfant, -affirmait-elle, il y a beaucoup moins de femmes amoureuses, ou -du moins destinées irrévocablement à l'amour, qu'on le croit ou -que l'on se plaît à le dire... Les femmes ont l'instinct de la -maternité, avant tout, et après cela ou à défaut de cela, le goût -de la vanité et de la coquetterie qui souvent se confondent... -Mais, celles qui ont l'instinct de l'amour? car il y en a, -certes, je vous concède qu'il y en a, eh bien! il n'y en a pas -probablement beaucoup plus qu'il n'y en a qui ont l'instinct -de l'art, du commandement ou de la véritable charité; ce sont -des exceptionnelles, et comme leur disposition, pour mériter -qu'on en tienne compte, a besoin d'être ardente, elle trouve, -en toutes les situations, le moyen de se réaliser. Quand nous -parlons du mariage, il ne peut s'agir que de la bonne moyenne des -jeunes filles; or, la bonne moyenne, croyez-en mon expérience, -ma chère enfant, la bonne moyenne est peut-être capable d'un -amour, que l'on ne manque pas de prendre pour la grande passion, -naturellement, mais qui n'existe que dans l'imagination, -entendez-moi bien, qui n'a d'intensité que parce qu'il est un -rêve, un rêve conduit à notre guise, et j'ajoute: parce qu'il est -généralement malheureux, car il vit surtout de compassion pour -soi-même; mais qui ne résisterait pas au prétendu bonheur réclamé -par lui à grands cris, qui s'écorcherait et s'évanouirait comme -une bulle de savon au contact de la première réalité... Pour aimer -l'amour, et j'entends par amour ce qui s'appelle l'amour, oh! oh! -il faut être d'une autre trempe que la plupart de nos femmelettes! -Ce sont des gaillardes, ma petite, celles de nous qui sont -réellement et par vocation spéciale appelées à l'amour; on les -reconnaîtrait entre mille, parce qu'il n'y en a pas une sur mille -qui ait les reins taillés pour cela! - ---Mais, osais-je objecter, c'est peut-être faute de plus nombreux -mariages d'amour!... - ---Le mariage d'amour! s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça dure? - ---Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!... - ---La fleur bleue? la suavité? l'idéal attendrissement? notre -poésie à nous qui ne sommes que l'innombrable «bonne moyenne» des -femmes? Oui!... Eh bien! je vous le répète, c'est plus beau, c'est -meilleur quand ça demeure une aspiration, un désir, un songe... Et -de ce songe-là, mon enfant, l'histoire de la vie des jeunes filles -et des femmes est abondamment illustrée! - -Elle me choquait, comme on se choque presque toujours d'une -génération à une autre. Elle exprimait, je le crois, des vérités -comme l'historien qui se prononce sur une période passée, toutes -pièces en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la vie; -je sens bien que je m'approche de son opinion aujourd'hui; mais -alors que je n'en étais qu'à la moitié de son âge, ce qu'elle -disait me faisait de la peine. - -J'avais toujours gardé vis-à-vis d'elle, comme de tout le monde, -une extrême discrétion touchant mon propre mariage; j'ai en -horreur les confidences dites personnelles, où une autre personne -est intéressée autant que nous et plus que nous parce qu'elle y -est généralement maltraitée. Madame Du Toit croyait-elle ou ne -croyait-elle pas que j'eusse fait un mariage heureux? Un jour, à -propos toujours de la petite Voulasne, j'improvisai, tout à fait -malgré moi et poussée par la force des choses, un rapprochement -entre le cas de Pipette et celui des jeunes provinciales de mon -temps: - ---Que c'est curieux! dis-je à madame Du Toit, nous reprochions, -nous autres, à nos familles, cet usage abusif de l'autorité, qui -présidait chez nous à toutes choses et nous contraignait à des -mariages contraires à nos goûts; et voilà les Voulasne, aussi -différents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne où -nulle volonté n'existe, nulle autorité ne règne, où le régime du -bon plaisir de chacun est le seul principe qui semble établi, eh -bien! de leur défaut complet de volonté, leur fille va souffrir -plus que nous n'avons jamais souffert peut-être de la volonté -excessive de nos parents... - ---Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous voyez bien!... -Mais, ajoutait-elle, où vous faites erreur, ma chère enfant, c'est -en croyant qu'il existe une famille, fût-ce celle des Voulasne, -où une autorité ne soit pas établie, légitimement ou non. Il y a -toujours une autorité! Si la légitime vient à s'oublier elle-même, -une autre, venue du dehors, de n'importe où, se substitue à elle -et s'impose plus tyranniquement. Voilà le danger du relâchement -des moeurs. - -Malgré ce danger madame Du Toit voulait que Pipette rentrât sous -le toit paternel aussitôt que ses parents seraient de retour. - ---Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette jeune fille -livrée sans défense aux entreprises d'un monsieur à qui les -parents donnent carte blanche! - ---La place d'une jeune fille est sous le toit de ses parents. - ---Mais il y a parents et parents... - ---Non! il y a les parents! Aux yeux du monde, la jeune Voulasne -se fera plus de tort en n'habitant pas entre son père et sa mère -qu'en y demeurant malgré une situation anormale. - ---Aux yeux du monde!... mais quant à elle, personnellement?... - ---Ma petite amie, «aux yeux du monde», c'est tout, principalement -quand il s'agit d'une jeune fille à marier. - -Voilà où se manifestaient nos divergences: madame Du Toit -appartenait à une école où la figure que l'on fait est plus -importante que la conscience que l'on a, avec ce correctif, bien -entendu, que la conscience que l'on a contribue pour beaucoup à -la figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout compte -établi, et étant donné l'incurable imperfection des hommes et -les antinomies de la vie sociale, c'est madame Du Toit qui, en -définitive, avait raison; mais, parmi les miasmes qui «étaient -dans l'air» de mon temps, j'avais absorbé, c'est certain, -moi, le mépris de l'opinion, qui peut mener à ce qu'il y a de -plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus néfastes -extravagances qui a fait les saints, mais qui fait le premier -excentrique venu, car le mépris de l'opinion ne vaut que ce que -vaut celui qui le professe. C'est une outrecuidante présomption, -de s'imaginer que l'on peut mieux que ce que l'opinion commune -exige; c'est peut-être mon «romantisme» à moi, ce désir ardent du -bien extrême en toutes choses; mais on n'arrache pas aisément ce -panache lorsqu'on en est né coiffé. On m'a versé dans ma jeunesse -un trop grand enivrement moral pour que je puisse me contenter -jamais, quant à moi, de faire la fade figure de la femme comme -il faut. «Orgueil! orgueil!...» m'eût dit, et m'avait dit dans -d'inoubliables entretiens celui dont le souvenir me faisait tant -souffrir en secret. «_L'orgueil_ est mon péché!» j'en convenais -avec lui. - -J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la tirant d'un si -misérable milieu. Bien que madame Du Toit jugeât que, les vacances -terminées, il était de la dernière inconvenance qu'elle habitât -chez des étrangers, je m'écriai, devant madame Du Toit, que je -cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un placard. La -voyant tout à coup scandalisée et peinée, je lui dis: - ---Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard à offrir... Je -n'en aurai peut-être pas pour moi!... - -Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu des -changements survenus dans ma vie. Je lui dis que nous allions -quitter notre appartement. Elle n'aimait déjà point que l'on -changeât, de quoi que ce fût; mais elle pensa que c'était pour -m'agrandir, et elle admettait cela avec un sourire. Je la -détrompai: - ---Non! pour me diminuer... - -Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas. C'était une femme -avertie, pleine d'expérience, et qui savait ce que parler veut -dire. Le chagrin domina d'abord toute sa physionomie; elle tendit -sa main en avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation -souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitôt, avant -que je n'eusse rien dit de plus, un soupçon brouilla tout; après -quoi je lui vis une lèvre hautaine, étrangère. - -Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels «je me -diminuais», j'avais saisi sur son visage la pensée déjà en bien -d'autres occasions menaçante, la pensée que mon mari était «dans -les affaires», était d'une gent qu'elle méprisait à cause des -fluctuations de situation auxquelles elle est soumise et des abus -que toute instabilité engendre, et que le malheureux, étant dans -les affaires, en avait «fait de mauvaises», ce qui s'entend de -façon ambiguë. Je reconnus, plutôt que je ne découvris, sur son -visage, les préjugés de ma propre famille, et ce dédain, dont je -n'étais pas moi-même exempte, pour les professions où l'on court -le risque d'exposer sa probité à des épreuves. Avant qu'elle eût, -d'un mot, exprimé sa pensée, j'eus l'impression de ce que la -«situation» d'un homme était pour elle, et des ruines que pourrait -amonceler autour de nous le petit changement dans notre façade. - -L'effet premier de la nouvelle était produit; la pensée dominante -avait traversé son cerveau, s'était trahie à mon attention -exaspérée. Ceci fait, la femme, en elle, parfaitement excellente -et compatissante, put s'adonner à un réel chagrin, à mille -protestations d'amitié sincères et qui surent même me toucher. -Je discernais si nettement en elle la femme, et puis la femme -occupant un certain rang dans un certain monde!... Son chagrin, -hélas! était plus grand que n'eût été celui d'une amie toute -simple, car il était d'abord le chagrin d'une amie émue de ma -déchéance, et il se doublait du chagrin d'une amie obligée de me -perdre!... - - - - -XVIII - - -Madame Du Toit fut cependant charmante après la triste révélation -de notre catastrophe. Oh! je voyais bien que la pauvre femme était -loyale! Elle pensait comme mon mari que le malheur était pour nous -de devoir modifier notre train de vie d'une manière apparente. -Elle voulait que mon mari recourût à tous les expédients afin -de «sauver la face»; obtenir une centaine de mille francs des -Voulasne, elle s'en chargeait, personnellement, disait-elle, -et «qu'est-ce que c'est, pour ces gens-là, de faire remise de -l'intérêt à votre mari pendant une dizaine d'années, voyons?...» -En dix ans, un homme encore jeune, se relèverait, que diable!... -Et elle me disait: - ---Mais il ne sait donc pas s'arranger? - ---Comment cela? - -Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait qu'un -demi-jour à sa pensée: - ---Dans la multitude des entreprises d'aujourd'hui, ces messieurs -ont pourtant, dit-on, mille moyens de servir leur fortune! - -Je répliquai, en souriant, pour ne point m'en fâcher: - ---Mille moyens! sans doute, mais pas un seul peut-être qui soit... -irréprochable... - ---Oh! je tous entends, vous, ma belle! Je vous reconnais bien -là!... Je parie que vous introduisez le nez dans les affaires de -votre mari pour l'empêcher de réaliser les bénéfices consacrés par -l'usage!... - ---Jamais je n'ai connu une seule des affaires de mon mari. S'il se -conduit en honnête homme, à lui en revient tout le mérite... Il va -sans dire que, si je l'avais soupçonné de se conduire autrement, -je ne l'aurais jamais mené chez vous... - ---Allons! allons! ma chère amie,--ah! que vous êtes vive! et -quel feu pétille au dedans de cette petite femme si placide!--il -ne vient à personne de supposer que vous ayez jamais pu être -l'épouse d'un homme autre que celui qui est le plus probe en son -métier; mais encore, mon enfant, s'agit-il ici d'un métier; chacun -d'eux, sachez-le, comporte des accommodements qui, avec le temps, -deviennent des obligations... des usages si vous voulez, usages -dont une conscience par trop scrupuleuse ne s'arrange pas toujours -sans regimber... - ---Je ne connais pas les affaires, je ne connais pas les «usages» -auxquels vous faites allusion, et vous voyez, le mérite que mon -mari aurait pu acquérir à mes yeux, reste vague... Mais je me -souviens de lui avoir tant rabâché l'horreur que m'inspiraient les -compromissions du monde où l'on s'enrichit!... Cela, surtout au -moment de l'affaire Grajat, qu'il n'est pas d'usage de rappeler, -je sais, mais dont le président Du Toit doit se souvenir... De -voir mon mari à la suite de cet homme, madame, je serais morte de -honte! - ---Allons! Je suis sûre encore que vous vous exagérez les choses! -Monsieur Grajat, de qui vous parlez, a aujourd'hui une situation -considérable. En s'aliénant son influence, votre mari a dû subir -une grande perte... - -Madame Du Toit, comme tout le monde, avait oublié la phase -mauvaise des affaires de Grajat, parce que Grajat, en somme, s'en -était tiré, et parce qu'il avait su s'en tirer audacieusement, en -élargissant plutôt qu'en restreignant son étalage. - -Qu'objecter à cela? et qu'objecter à une femme comme madame Du -Toit, âgée, expérimentée, et de la plus parfaite dignité, qui, tel -un médecin au chevet du malade, devait savoir mieux que moi la -nature de mon mal et avait pris à tâche de me sauver? - -Elle n'avait pas moins de deux sauvetages, en ce moment, à mener -à bien: celui de la petite Voulasne et le mien. Tous les deux se -réduisaient en définitive à empêcher ou à favoriser un changement -de lieu, à obliger Pipette à réintégrer le domicile de son père, -et moi à ne pas quitter le mien. - -Comment madame Du Toit s'y prit-elle pour rencontrer les Voulasne -au débotté et pour leur parler? ce fut son affaire et son secret. -Elle arriva un jour chez moi, après le déjeuner, radieuse; elle -m'annonça: - ---Tout est arrangé! D'abord en ce qui vous concerne, ils n'ont eu -qu'une voix l'un et l'autre: «Mais cela va de soi!... - ---Et en ce qui concerne leur fille? - ---Mais ils sont prêts à l'accueillir à bras ouverts! - ---Et monsieur Chauffin aussi, sans doute? - ---Ma petite amie, ne soyez pas sarcastique! J'ai abordé de front -la question de monsieur Chauffin... - ---Ah! Eh bien? - ---Eh bien! mais, on se fait des monstres de ces chers Voulasne; et -ce n'est pas exact du tout. Il n'y a pas d'êtres plus éloignés de -vouloir contraindre qui que ce soit à quoi que ce soit. Un mariage -avec monsieur Chauffin, d'eux à moi, ne m'a point paru leur -plaire... - ---Évidemment! Mais ils le laisseront accomplir! - ---J'en reviens à mes moutons: sur les deux questions, difficiles, -vous le reconnaissez, que j'avais à poser aux Voulasne, les -Voulasne m'ont répondu gentiment, spontanément, sans hésitation, -sans condition: «oui» et «oui!» - ---Mais parce qu'ils ne savent pas dire non! Ils vous ont dit -«oui»; ils diront «oui» à leur fille; et ils diront «oui» à -Chauffin... - ---Et à votre mari aussi! ne vous en plaignez pas, pour le moment. - ---Ils diront «oui» à mon mari, parce que «non» est bien plus -difficile à dire; mais s'exécuter sera pour eux plus difficile que -de dire «non». - ---On n'a qu'une parole! - ---Mais, si l'on n'a point d'action?... - -Pauvre madame Du Toit! je la taquinais. Elle était si heureuse -d'avoir accompli une mission, qu'elle seule d'ailleurs avait prise -à tâche, mais qui était généreuse et qu'elle avait tenue pour -ingrate parce qu'elle croyait les Voulasne pareils à elle! Les -premières objections épuisées, en la poussant un peu dans le récit -de sa visite, je vis qu'elle était tombée sur les Voulasne en un -moment où ils brûlaient, comme de grands enfants qu'ils étaient, -de raconter à tout venant leur voyage, et qu'ils lui avaient -raconté leur voyage, et que madame Du Toit se présentant à eux -comme négociatrice de la rentrée de Pipette, la rentrée de Pipette -leur était apparue comme un surcroît de plaisir et avait exalté -leur excellente humeur, et qu'ils eussent accordé à ce moment-là à -madame Du Toit tout et n'importe quoi, fût-ce l'exil de Chauffin, -quittes à se trouver plus tard à bout d'arguments si Chauffin -leur eût demandé: «Pourquoi me chassez-vous?» et qu'enfin, s'ils -avaient tranquillisé madame Du Toit quant au danger émanant -de Chauffin, c'était en traitant leur cher ami comme ils le -faisaient toujours, en personnage inoffensif et propre uniquement -à distraire, à amuser sans méchanceté, sans malice même, en un -mot, tel qu'ils se voyaient eux-mêmes. Que Pipette eût pris au -dramatique les intentions de leur ami, voilà qui les dépassait! -Ils ne connaissaient pas le dramatique; se mettre martel en -tête? ah! quelle folie! Si Pipette voulait rentrer le soir même, -avaient-ils proposé, on irait tous ensemble au théâtre!... «Tous -ensemble?... avait demandé madame Du Toit, serait-ce avec monsieur -Chauffin?...»--«Pourquoi pas?...» avaient dit les Voulasne. Et ils -avaient soudain paru chagrinés, mais franchement chagrinés, que -leur fille ne consentît pas à aller ce soir même au théâtre en -compagnie de M. Chauffin!... - ---Vous voyez bien! dis-je à madame Du Toit, vous voyez bien qu'ils -n'ont rien compris à ce qui est arrivé, rien!... - ---Si, si, fit madame Du Toit, ils ont été extrêmement sensibles au -fait que leur fille n'irait même pas dîner avec eux ce soir en de -telles conditions; et cela leur servira de leçon. - -«Cela leur servira de leçon», disait madame Du Toit! Et à -elle-même, douée de conscience et d'intelligence, quarante -années de fréquentation des Voulasne ne servaient pas de leçon, -puisqu'elle les croyait capables d'être demain autres que ce -qu'ils avaient été toujours! - -Mon mari écrivit à ses cousins, leur exposa de nouveau son bilan, -comme s'ils n'avaient point lu la première lettre, et les remercia -des bonnes promesses transmises par madame Du Toit; il sollicitait -un rendez-vous pour causer. Les cousins répondirent par une -invitation à dîner. - -On ne saurait imaginer la bonhomie et la joie de nos cousins -en nous recevant. Cela était franc, cela était dépourvu -d'arrière-pensées. Ils ne songeaient même pas que nous venions -leur demander cent mille francs; ils songeaient que, depuis -longtemps, ils étaient privés du plaisir de nous avoir autour -d'eux, et qu'ils avaient aujourd'hui ce plaisir. Toute pensée -désagréable, ils étaient munis du pouvoir de l'écarter d'eux, de -la dissoudre par enchantement. - -C'était la rentrée de Pipette sous le toit paternel. Oh! cela -ne rappelait en rien le retour de l'Enfant prodigue! Cela ne se -faisait point avec cette solennité que comportait l'expression -«rentrer sous le toit paternel» dans la bouche de madame Du Toit, -par exemple, car un reste de solennité n'est possible que là où -subsiste un reste de principes. Cela se faisait ce soir chez les -Voulasne comme si cela n'était rien, c'est-à-dire comme s'il n'y -avait jamais eu ni départ ni retour. - -Avec les Albéric, avec Pipette, il y avait là les Baillé-Calixte, -et un autre couple que nous ignorions, les Blonda, amis nouveaux, -connaissances de plage; et il y avait là, comme de juste, M. -Chauffin; car si M. Chauffin n'eût pas été là, cela eût fait -précisément du retour de Pipette un événement, événement qu'il -fallait à tout prix éviter; telle était du moins l'explication que -je me donnais de sa présence afin de la trouver supportable, mais -la vérité, beaucoup plus simple, était que M. Chauffin était là -parce qu'il lui plaisait d'y être. - -Le sort de la jeune fille qui venait ici ce soir reprendre sa -place m'empêchait de trop penser à la disgrâce du nôtre. Mais, -d'ailleurs, qui eût pensé, dans cette maison, à quelque disgrâce? - -Les Baillé-Calixte étaient triomphants; le mari venait d'adjoindre -à sa fabrique de bicyclettes l'industrie de l'automobile à ses -débuts, et qui fournissait les plus grandes espérances; la femme, -toujours la même, identifiée par dévouement inné, non seulement à -son mari mais à l'industrie, aux industries de son mari, avait, -une des premières, exécuté des randonnées merveilleuses, sur le -«véhicule de l'avenir». - -Les Blonda possédaient une de ces voitures. Gustave Voulasne -en avait depuis six mois commandé une. Il ne fut pas question -d'autre chose. Mon mari s'était de tout temps passionné pour la -locomotion. Un tel sujet lui voilait momentanément ses malheurs. - -De loin, et essayant de m'enflammer moi-même au contact de -l'excellente madame Baillé-Calixte, je sentais, comme aux premiers -jours de mon entrée dans cette maison, mon coeur se glacer et ma -bouche se tordre en voyant la déférence servile où tous, devant -Chauffin, s'abaissaient. - -C'était Chauffin, non les Blonda, non les Voulasne, qui s'était -épris de l'automobile, et il me fut très apparent, tant à -certaines paroles prononcées qu'à l'attitude nouvelle de madame -Baillé-Calixte envers lui, que Chauffin avait «fait», comme on -dit, «l'affaire» de la vente aux Voulasne et de la vente aux -Blonda. - -Vers la fin de la soirée, qui me sembla longue, je demandai à -mon mari s'il avait causé avec son cousin. Il n'en avait pas -trouvé l'occasion. Je lui dis: «Il le faut, pourtant!...» Il alla -tout droit saisir Gustave par le coude et l'entraîna. Mais ils -reparurent presque instantanément l'un et l'autre et reparlant -déjà d'automobile. Gustave lui avait dit: «Allons donc! c'est -entendu... Mais comment causer de cela ce soir? Si vous étiez -gentils, votre femme et vous, vous viendriez dîner en famille, -après-demain?» Mon mari vint me rapporter la proposition. Gustave -en avisait d'autre part Henriette. La cousine vint me prendre les -mains, me faire jurer de revenir dîner «entre nous». - -Et nous retournâmes le surlendemain. - -Chauffin n'était pas là! - -Pendant tout le repas, les Voulasne furent pour nous comme des -parents de bonne humeur, qui tiennent une surprise en réserve. -La conversation ne manquait pas d'être un peu pauvre, chez eux; -quand M. Chauffin ne la dirigeait point, nos cousins ressemblaient -trop au malheureux acteur qui regarde avec angoisse le trou du -souffleur resté vide; ils étaient paresseusement accoutumés non -seulement à ce qu'on agît, mais à ce qu'on parlât pour eux. Ils -n'en gardaient pas moins une sécurité manifestée par un échange de -regards malins et joyeux, et qui me faisait à la fois espérer et -craindre qu'ils ne nous donnassent au dessert le chèque de cent -mille francs dans quelque pièce de pâtisserie. J'aurais préféré -plus de discrétion, mais que ne transformaient-ils pas en farces -et en joujoux! - -Ce n'était pas ce genre de surprise qui nous était réservé. Pour -nous être agréables, ils avaient imaginé deux choses. La première -était d'emmener mon mari dans la voiture nouvelle que les ateliers -Baillé-Calixte devaient livrer incessamment; et la seconde, -destinée à me flatter personnellement, consistait à m'offrir une -mantille espagnole, en dentelle d'ailleurs magnifique, et qui me -permît de figurer dans la _corrida_ burlesque qu'ils comptaient -donner chez eux pour la Noël: Chauffin en _prima spada_, Gustave -avec Blonda, accolés sous une peau, devant à eux deux faire la -bête... - -Le plaisir, ineffable, de Gustave et d'Henriette Voulasne -annonçant cette fête et me tendant la mantille avait je ne sais -quoi de primitif, d'innocent, de céleste, oui, de cette pure -puérilité des bons imagiers naïfs de jadis. Henriette me confessa -tout de suite qu'elle se réservait le rôle de la reine-régente; on -cherchait un Alphonse XIII enfant. - -Nous ne pensions, mon mari et moi, qu'aux cent mille francs, -dont le besoin était impérieux; mais nos cousins n'y pensaient -pas, parce qu'ils ne parvenaient pas à se mettre à la place -de quelqu'un qui a des besoins. Je vis et j'entendis mon mari -rappeler cette question à Gustave. Je vis la plus entière -bonne foi sur les traits de Gustave: «Ah! oui, oui, les cent -mille francs!...» Et il semblait dire: «Quelle singulière -préoccupation!...» - ---Mais il avait été convenu que ce soir?... disait mon mari. - ---C'est pardieu vrai! disait Gustave Voulasne. Mais, d'ailleurs, -ajouta-t-il, une idée!... - -Et il prit son cousin par le bras pour lui exposer une idée qu'il -avait, prétendait-il, ou que, peut-être, avait-on eue pour lui. - -Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de «l'idée», la -figure que je lui avais connue trop souvent, lorsque le fatal -Grajat venait de lui proposer une affaire «monstre». Il me souffla -que tout allait bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller -voir la voiture, dès le lendemain, aux ateliers, et pour le petit -voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout jours prêts à partir, -et de M. Chauffin, cela allait de soi. - -Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la _corrida_, -promettre d'y assister dans la loge de la «Reine régente» et -remercier avec effusion du cadeau de la magnifique mantille! Ce -ne furent qu'exclamations, que cris et qu'embrassements; Pipette -revêtit devant nous un costume de gitane; elle se réjouissait de -prendre incessamment des leçons de castagnettes; elle dansait -déjà sans principes et sans connaissances précises, mais en se -déhanchant à outrance, comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles -de l'Exposition. - -Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari me confia «l'idée». -Construire pour Baillé-Calixte des ateliers nouveaux, bâtiments -importants, sur un terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter à -Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y était jointe la -construction d'immeubles de rapport environnants; et les bénéfices -qu'en tirerait l'architecte équivaudraient amplement à la somme -que mon mari se proposait d'emprunter. «A bon entendeur salut!» -avait dit Gustave à son cousin: il ne tenait qu'à lui d'enlever -l'affaire. - ---La forte somme, à moi, bien à moi, gagnée par mes travaux, -disait mon mari, serait évidemment une solution préférable à celle -d'un secours dû aux Voulasne. - ---Mais à qui serait dû l'avantage d'avoir «enlevé l'affaire»? - ---En partie à Baillé-Calixte qui construit, évidemment; en partie -à Gustave lui-même, sans doute, propriétaire du terrain et -fortement engagé dans l'entreprise, à ce qu'il me semble... - ---Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui, peut-être, -gouverne Baillé-Calixte!... - -Mon mari souleva l'épaule. Il revint de cette soirée chez ses -cousins, regagné par eux comme aux premiers temps de notre -mariage; il avait recouvré cet appui, cette providence positive -qui était un besoin pour lui, qui lui manquait tant depuis la -perte de Grajat, et depuis notre quasi-éloignement des Voulasne. - -Moi, je revins abîmée, ayant l'intuition de l'imminence, pour -nous, du plus grand des maux. - -Dès le lendemain, mon mari, ayant écourté son déjeuner, sauta -dans un fiacre pour aller prendre son cousin et se transporter -avec lui sur les terrains de Levallois; en même temps il verrait -la voiture! Cette perspective d'une grosse affaire et ce goût de -véhicule mécanique le ressuscitaient, le rajeunissaient. - -Il revint le soir, à l'heure habituelle. Il ne s'était pas -transporté sur les terrains; il n'avait pas vu la voiture. - ---Mais, en revanche, lui dis-je, vous avez vu Chauffin?... - ---Oui, dit-il, j'ai vu Chauffin. - ---Et le cousin vous a-t-il reparlé de l'affaire? - ---Le cousin, vous le connaissez! il n'a guère été question que de -la _corrida_. Pour l'affaire, je dois voir Baillé lui-même; et je -le préfère. - -Une dame, venue déjà plusieurs fois visiter l'appartement, était -décidée à le sous-louer aux conditions imposées par nous. Je -pressais mon mari de conclure avec elle. Il me dit: - ---Pas avant que je n'aie revu ces messieurs!... - -Il escomptait à présent une affaire si belle, que peut-être -pourrions-nous conserver l'appartement!... - -Mon mari retourna chez son cousin qui ne lui dit rien de sérieux, -mais, pendant que Chauffin avait le dos tourné, l'autorisa à -aller chez Baillé-Calixte. Il alla chez Baillé-Calixte qui -l'intéressa beaucoup en lui faisant visiter ses voitures en -construction, et celle, particulièrement, qui était destinée à -Gustave Voulasne, et en lui faisant jeter un coup d'oeil sur les -dix mille mètres de terrain à bâtir, mais ne lui parla point de -l'architecte constructeur. Désespéré, mon mari s'enhardit à lui -déclarer en confidence que son cousin Voulasne avait l'intention -de lui confier les travaux. «Mais! cela ne dépend que de lui, -répondit Baillé-Calixte: les dix mille mètres sont sa propriété, -et c'est lui qui fait construire; je ne suis, moi, que locataire -désigné.»--«Ah!» - ---Eh bien! dis-je à mon mari, mi-décontenancé, mi-satisfait -pourtant d'avoir appris que l'affaire était toute aux mains de -Gustave, est-ce assez clair? Discernez-vous qui, pour l'instant, -vous met des bâtons dans les roues? Et ne savez-vous pas ce qu'il -vous reste à faire? - -Il dit: - ---J'aurai une conversation définitive avec Voulasne, et pas plus -tard que ce soir... - ---Non! dis-je, avec Chauffin!... - -Il savait, certes, que ce n'était pas à Voulasne qu'il fallait -s'adresser; mais il était piqué au vif que j'eusse discerné, et à -qui il fallait s'adresser, et ce qu'il y avait à faire. - -Un mot des Voulasne nous priait d'aller le soir même les retrouver -au Folies-Bergère. - -J'avais réduit les dépenses de la maison à l'économie la plus -étroite. Je ne prenais plus de voitures et je ne m'étais pas -commandé une robe depuis la rentrée. Il s'agissait de la -«première» d'une revue de fin d'année. Et mon humeur, comme ma -toilette, était singulièrement défraîchie. Je ne voulus pourtant -faire encore aucune objection à l'invitation des cousins. Nous -allâmes au Folies-Bergère par l'omnibus des Filles-du-Calvaire -avec correspondance à la Madeleine. Mon pauvre mari était vert -d'humiliation en payant au conducteur ses douze sous. Seul, il eût -pris, je le crois, une voiture! Nous arrivâmes en retard et les -pieds un peu crottés, dans une salle éblouissante. - -Gustave et Henriette étaient seuls avec Chauffin dans la loge. -Je me refusai obstinément à me placer en avant, à cause de mon -chapeau de l'an passé, de sorte que je me trouvai côte à côte -avec l'inévitable ami. Il fut d'une prévenance excessive; il -se mit en frais absolument inusités à mon égard. Il m'avait de -tout temps inspiré une instinctive répulsion; il s'en était -aperçu; nous ne nous parlions ordinairement quasi point. Il me -fit remarquer les Blonda aux fauteuils, les Baillé-Calixte dans -une autre loge avec les Albéric. La plupart des amis étaient là. -Attendait-il que je lui disse qu'il était regrettable que Pipette -fût jeune fille encore et ne pût être là aussi?... Je reconnus -le gros Grajat, gonflé et rubicond, en compagnie d'une actrice -de la Comédie-Française, s'il vous plaît: il progressait en ses -liaisons, notre ex-ami, mais non pas la Comédie-Française. Un air -de luxe vibrait autour de cet hémicycle de loges élégantes; les -femmes ne demandaient rien que d'exhiber les modes nouvelles; les -hommes semblaient avoir accompli leur destinée en ayant paré ces -femmes, chacun un peu au delà de ses moyens; et l'on sentait que -tous les travaux du jour avaient été accomplis pour aboutir là, le -soir, rien que là, non au delà. - -L'odeur grisante de ces chambrées de Paris où l'on vous demande -d'avoir de l'argent à dépenser et pas du tout d'où il peut -provenir, comme ils la respiraient tous! et comme je sentais bien -que mon mari, venu en omnibus et à pied, s'en laissait étourdir! -Il se voyait choyé par ses opulents cousins; il observait du coin -de l'oeil,--parce qu'il était surtout venu pour se rapprocher de -Chauffin,--les obséquiosités dont Chauffin par extraordinaire me -couvrait. Je tremblais. Ah! que j'avais été moins mal à l'aise le -jour où j'appris crûment qu'il nous fallait renoncer à tout!... -Je regardais de loin madame Baillé-Calixte, la femme-modèle de -l'homme lancé dans les affaires: quels sourires! quels petits -yeux complices et reconnaissants adressés à Chauffin, à combien -d'autres! Je me la rappelais, aux premiers temps de mon mariage, -brave et bonne femme de ménage, qui me confessait n'aimer que son -mari, ses enfants, la table où fume le potage et puis la campagne -avec une basse-cour; je me la rappelais écoutant des messieurs -lui dire des horreurs, leur en disant, et se laissant baiser le -creux des bras... Comme elle avait aidé à la prospérité de son -mari! Comme ils étaient tous les deux larges, gras, débordants!... -Je tremblais... J'écoutais bien mal la Revue, dont les passages -les plus désopilants ne me faisaient seulement pas rire, et quand -le rideau baissait, mon Dieu! que je me sentais bête, à court de -paroles, vide à donner tout autour de moi le vertige!... J'aurais -trouvé sans difficulté des choses à dire à des pauvres dans la -rue, à des malades inconnus de moi, dans un hôpital, mais à des -gens hilarants et pleinement satisfaits de ce qu'ils faisaient -là, pas un mot qui consentît à sortir de ma gorge sans me brûler, -comme un mensonge ou un blasphème. Recevant, entre les Voulasne -et Chauffin, les salamalecs des Baillé-Calixte, des Blonda et de -ce grand dadais d'Albéric, environnée de leur fade haleine, et -leur parlant comme un «sujet» en état d'hypnose, serrée, pressée, -comprimée avec eux en un groupe, entre le grouillement du public -de l'orchestre et le va-et-vient des filles, de l'arrière-fond le -plus obscur de moi monta une nostalgie plus troublante que celle -qu'inspirent les plus pures nuits de l'été; c'était quelque chose -comme le souvenir d'une suavité sans mélange et d'un contentement -sans regret... Ce fut une fumée qui passa, une vision qu'aucun -objet précis n'altéra... Mais c'était le rappel qu'une région -existait, au dedans de moi, où des ressources inouïes étaient -accumulées, et d'où s'exerçait sur moi le plus puissant attrait: -un exilé un peu oublieux ou ahuri par les moeurs étrangères, et qui -voit passer le drapeau de sa patrie... - -Lorsque nous quittâmes cet endroit, après avoir remercié nos -cousins de l'excellente soirée due à leur gentillesse, mon mari -héla un fiacre. - ---A quoi pensez-vous donc!... - ---Bast!... fit-il, en me prenant le bras pour me pousser dans la -voiture. - -Et il me confia, à peine assis, que sa cousine lui avait glissé à -l'oreille: «Vos affaires semblent en bonne voie...» - ---Sur quoi se fonde-t-elle? lui dis-je, sur les aménités de -Chauffin?... - ---Le fait est, dit-il, qu'il s'est prodigué ce soir... Vous voyez -bien que vous exagériez en prétendant que nous aurions à le -gagner; c'est lui, tout au contraire, qui... - ---Qui va nous demander quelque chose, mon pauvre ami... et quelque -chose de beaucoup plus cher!... - ---Je ne comprends pas. - ---Il vous fera comprendre!... - -Les aménités de Chauffin retardèrent la solution. - -Mon mari, à qui elles s'adressaient presque autant qu'à moi, se -fondait sur elles pour estimer superflue la redoutable extrémité -d'entamer avec lui des négociations. - ---Je le vois venir, me disait-il. Il nous ménage; il tient à nous. - ---Mais pourquoi?... C'est ce que je me demande et c'est ce qui me -terrifie... - ---Oh! vous, avec votre pessimisme!... disait mon mari, vous -n'aurez de plaisir que lorsque tout sera perdu!... - -Il m'accusait de me complaire à faire l'oiseau de mauvais augure; -et il écartait mes noires prévisions. - -En attendant, rue Pergolèse et dans tout Paris, nous roulions à -la remorque des Voulasne. Nous dînions chez eux à tout propos, et -ils nous convoquaient une ou deux fois par semaine dans quelque -«théâtre à côté». Au plus bas de nos malheurs, nous vivions à -l'instar des plus insouciants viveurs. Tout juste obtenions-nous -la grâce, en quittant nos cousins, de ne pas achever la fête par -le restaurant de nuit! Qu'ils nous eussent donc tenus pour de -meilleurs amis s'il nous eût été agréable de les y accompagner! -Enfin, à ce prix, nous achetions leur alliance, et mon mari -affirmait qu'il sentait l'affaire se préciser à petits mots tombés -ici ou là de la bouche des Voulasne ou de Chauffin, généralement -aux moments mêmes où nous paraissions partager le plus volontiers -leurs plaisirs. Tel était l'unique moyen de s'emparer de Gustave; -Baillé-Calixte confessait n'avoir pas procédé autrement. Chauffin -était avec nous, cela semblait évident. Mais pourquoi?... Il était -si gratuitement avec nous, et d'une façon à ce point apparente, -qu'il devenait superflu de lui parler de l'affaire: elle -s'engageait, elle était engagée. Mon mari alla cette fois sur les -terrains de Levallois avec Gustave Voulasne, avec Baillé-Calixte, -avec Chauffin, avec un employé autorisé à prendre des notes. Et -il fit une excursion en automobile. Il revint enchanté, enivré -quelque peu, ayant accompli un des rêves de sa vie, mais qui -excitait en lui d'autres convoitises. - -Chez les Voulasne, du moins voyais-je Pipette. Malgré tous mes -sermons, elle aimait à rappeler cet été à la campagne, le tennis, -le rouleau de pierre où elle m'avait vue assise un jour, et les -valses du soir... Nous trouvions toujours à bavarder ensemble. -Sa mère me confiait: «Elle vous en dit plus qu'à moi!...» Elle -ne m'en disait pas long, parce qu'elle n'avait jamais appris -à parler que de jeux ou à prononcer que des mots excessifs et -destinés à faire rire. Mais elle avait une complaisance à me -laisser entendre son langage, tel qu'il était, et moi j'avais à -l'entendre une complaisance qui m'étonnait presque... Peut-être -prêtais-je à ces mots légers ou cocasses, à cette jonglerie et -jusqu'à ce cynisme d'expression je ne sais quel sens caché, car -enfin, pourquoi voulais-je m'imaginer qu'il y avait chez la petite -Voulasne autre chose que ce qu'elle manifestait, autre chose que -ce que contenaient son père, sa mère, sa soeur aînée elle-même, -attachée à son mari, fidèle amoureuse, mais si vide? Pipette, il -est vrai, s'était montrée un jour capable d'un acte énergique en -fuyant Chauffin avec un éclat bien grand pour une jeune fille; -était-ce à cause de cela que je lui prêtais de sérieux dessous? A -la vérité, elle ne manifestait absolument rien qui contrastât avec -les moeurs de sa famille, nulle modification à sa gaminerie bien -connue, nulle tristesse à se retrouver chaque jour vis-à-vis d'un -adorateur haïssable, nulle trace d'un autre sentiment. - -Je lui disais: - ---Mais voyons, Pipette, vous connaissez beaucoup de jeunes gens -qui viennent aux fêtes de vos parents, est-ce qu'aucun ne vous -plaît? - ---A quoi ça servirait-il? et quand ils me plairaient? puisqu'ils -ne tiennent pas à moi?... - ---Comment! aucun, jamais, n'a demandé votre main? - ---Rien que des vieux... dans ce genre-là... dit-elle en tirant la -langue du côté de Chauffin qui jouait au billard. - ---Oh!... cependant, j'ai entendu dire... - ---Oui, oui; des gosses alors... Il y en a eu trois, toqués... Ils -n'avaient seulement pas fait leur service militaire!... - ---Mais ils pouvaient le faire et vous revenir après?... - -Elle se tordit de rire: - ---Ah! bien, ouiche!... la grande passion? le genre sérieux?... -Nous ne tenons pas ça, madame!... - ---En êtes-vous si sûre, Pipette? - -Elle se secoua, s'agita, fit la folle. Je ne pus rien tirer d'elle. - -Un soir, la partie de billard finie, Chauffin vint s'asseoir près -de moi et me dit, lui, qu'il avait à me parler de la façon la plus -sérieuse. - -Tout mon corps fut saisi d'un tremblement, mes mains se glacèrent, -ma bouche se sécha, mes dents claquaient quand, ayant pris -haleine, il commença son discours. - -Il fit allusion à la sympathie qu'il avait eue de tout temps pour -mon mari, puis à «l'admiration respectueuse» que je lui avais -inspirée dès le premier jour et que les années n'avaient fait -qu'accroître... - -Je me ressaisis, d'un effort violent, pour n'avoir point tout de -même l'air d'une proie rendue: - ---Même les années, dis-je en souriant, où vous ne m'avez pas vu le -bout du nez?... - -Il n'entendait pas plaisanter et il avait préparé son discours. -Il me dit que, précisément, il avait beaucoup regretté ces temps -de quasi-froideur avec les Voulasne, parce que l'avenir de mon -mari était avec ses cousins. Sans vergogne aucune, il me dit qu'il -prenait sur lui que tout allât au mieux si de francs rapports -amicaux s'établissaient entre nous... - -Il disait: «Nous.» - ---«Nous», lui dis-je, est-ce vous ou les Voulasne! - -Il bondit, comme un grand félin, à ma question qui était -impertinente; il se tourna vers moi et fut tout près de me poser -les mains sur les genoux: - ---Il ne tiendrait qu'à vous, dit-il, que les Voulasne et moi -puissions être confondus!... - ---Comment cela? - -Il me confessa cyniquement l'attrait qu'il éprouvait pour la -petite Voulasne, ce qu'il appelait «sa dernière flambée!» Il me -dit qu'il comprenait, certes, qu'étant donné la différence d'âge, -il ne pouvait espérer, «du moins avant la vie commune», être payé -de retour; qu'il ne se dissimulait point l'obstacle à vaincre; -mais, que, néanmoins, «les parents aidant», et s'il avait la -chance d'être secondé en outre par une personne de grand sens et -d'influence certaine, il triompherait et serait le meilleur des -maris... - -Je le vois encore tournant vers moi sa moustache grise, relevée au -fer, deux dents de porcelaine à crochets d'or, et ses yeux vils et -flétris. - -Une vague de dégoût, qui venait de loin, qui grondait en moi -depuis des années, qu'avait grossie la honte de me montrer à côté -de cet homme, ces dernières semaines, dans tous les lieux de -Paris où l'on peut être le plus sot, s'enfla tout à coup au fond -de moi, comme un mascaret, m'étourdit de son bruit, jeta bas les -idées de patience, de prudence, de résignation, de raison dont je -me faisais une forteresse, m'obstrua l'entendement et me causa -soudain un soulagement indicible, une volupté profonde et jamais -savourée jusqu'ici, en faisant irruption hors de moi comme un -vomissement: oui, j'eus l'impression de couvrir d'une salissure -vengeresse cette face de papier mâché, cette image blême et -fripée de l'oisiveté, de l'imbécillité, de la sordide médiocrité -en toutes choses; en lui se ramassa pour moi toute la hideur -d'un monde qu'aucune idée morale ne gouverne; la vilenie qu'il -s'apprêtait à commettre m'inspirait moins d'aversion encore que -la bassesse organisée de sa vie;--mais l'audace de prétendre m'y -associer, moi, souleva encore une fois ce qui, dans ma nature, est -plus fort que la conscience même et que la volonté. - -Oh! je n'ai nul esprit, nul pouvoir de faire justice par le moyen -d'un mot mémorable! De quels termes ai-je usé pour lui demander -s'il me prenait pour une procureuse? mon cerveau trop troublé -alors en garde incomplètement la mémoire, mais tout ce que le fond -et l'arrière-fond de nous dirige et fait mouvoir: les muscles -du visage, le souffle qui passe par les narines ou ce spectacle -miraculeux, objet d'étonnement pour les plus grands des hommes -et accessible même aux plus sots, que jouent dans nos yeux nos -prunelles, toute ma personne, en mainte autre occasion plus -éloquente que moi-même, se prononça, parla, injuria, commit la -chose définitive. - -Je me levai. J'allai prendre le bras de mon mari. Je prétextai -que je ne me sentais pas bien et qu'il fallait rentrer à la maison -au plus vite... - ---A l'anglaise! dis-je à mon mari, filons!... - -Je ne voulais pas embrasser Pipette parce que je pressentais que -sa seule approche romprait mon élan de somnambule... Mais mon idée -fixe était de donner quelque chose aux domestiques... - ---Vous êtes folle! disait mon mari. - -Je ne lui dis pas ce qui était arrivé, ni ce que j'avais fait. -Il continuait à être joyeux et confiant. Et en moi naissait -parallèlement une joie nouvelle, une confiance éperdue en un -sort nouveau, en un avenir providentiel... Nos deux états, -presque semblables, mais contradictoires, se côtoyèrent pendant -plusieurs jours, comme deux bêtes, que l'on voit s'éloigner -bondissant, folâtrant, de qui l'on saurait que l'une sera par -l'autre fatalement étranglée;... et je n'en pus supporter le -spectacle,--moi qui savais!...--qu'à cause de l'exaltation même -qui m'animait. J'étais possédée d'une joie impérieuse, égoïste, -même cruelle en son irrésistible élan. Sérénité, paix, enfin! -Renaissance, résurrection!... Fête en tout moi-même!... Ah! moi -aussi je savais donc ce que c'était que la fête!... La joie, -moi aussi je la célébrais, sans oripeaux, sans castagnettes!... -C'était ma conscience qui me valait toute cette joie. Ma joie -n'était ni de chanter, ni de danser, ni de crier, mais d'aller -droit. Rien, rien, non, plus jamais rien, j'en avais la certitude, -ne m'empêcherait désormais d'aller droit mon chemin en suivant -mon commandement. Suivre son commandement sans se soucier de la -route, des traverses, de la boue et des ornières, ah! celui qui -n'a pas éprouvé le bonheur de faire cela, qu'il ne vienne pas me -parler de ses plaisirs et de ses chétives voluptés!... Malheureux! -je vous plains tous, et je ne plains au monde que vous, malheureux -qui n'avez jamais entendu la voix qui commande, ou qui n'avez -jamais eu l'incomparable fortune de lui obéir!... - -Oh! la mystérieuse et toute-puissante voix!... L'étrange voix -aussi qui, par exemple, s'était tue lorsque l'amour s'offrit sur -mon chemin... et qui, aujourd'hui, me félicitait de n'être pas -encombrée de l'amour pour m'élancer sur la seule route, celle qui -est toute droite et absolument pure!... - - - - -XIX - - -Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me venait de renoncer -à de grands avantages matériels; mon mari me suppliait de ne rien -«solutionner», disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait à -mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses cousins, quitte -à dire non à Chauffin, mais du moins afin de ne point rompre d'une -façon désobligeante pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à -reprocher...» - ---Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je; ils -sacrifient leur fille de la façon la plus indigne! - ---Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront les choses? - -Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais fréquemment ce -mot: on attendait toujours le secours des choses, non de soi-même. - ---Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que leur dois-je, en -somme? ils se sont constamment moqués de vous; ils vous bernent -sans cesse; ils ne sont pour vous qu'un incessant mirage, un -espoir pernicieux; ils vous démoralisent... - -Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna; il y fut de -service un peu plus qu'auparavant; on m'oubliait. Mais mon mari -trop soumis, ils ne le craignaient pas; il ne pouvait pas non -plus à lui seul être utile à Chauffin qui, d'ailleurs, pénétra le -motif de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea d'apprendre -lui-même à mon mari, en le chargeant de m'exprimer tous les -regrets des bons cousins, qu'un architecte s'était présenté, -amenant avec lui un puissant bailleur de fonds qui permettrait -de donner plus d'ampleur à l'affaire, et soulagerait d'autant -Voulasne pour qui l'entreprise était un peu lourde. - -Mon mari avait voulu d'emblée en appeler à ses cousins en -personne, mais on avait expédié pour trois jours les cousins en -automobile, le temps qu'on estimait nécessaire pour que la grande -colère de la victime fût tombée. Mon mari me confessa qu'il -avait vu rouge, qu'il avait cru un moment étrangler Chauffin. -Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que Chauffin, -à lui-même, lui avait, paraît-il, mis le marché en main depuis -plusieurs semaines, en le priant de me faire agir sur Pipette. Mon -mari avait eu la faiblesse de paraître acquiescer, mais il n'avait -pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de sorte qu'il -assumait une part de responsabilité qui atténuait la mienne. Il ne -m'accusa pas d'être cause de son malheur. Son malheur l'accablait -sans recours. - -Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitôt qu'il les -sut revenus; il leur rappela leur promesse. Voulasne semblait -plus malheureux que lui, non de le savoir malheureux, car il ne -croyait pas qu'on pût l'être, mais d'être obligé, lui, de subir -des récriminations. Il dit, avec son ordinaire rondeur, que -c'était bien malgré lui que l'affaire de Levallois avait pris des -proportions imprévues, absorbait tous ses fonds et en nécessitait -d'étrangers. Et il eut cette idée singulière: «Pourquoi, dit-il à -mon mari, ne participeriez-vous pas à l'émission qui va se faire? -La valeur des obligations va décupler en trois ans?..» «Mais, dit -mon mari, parce que je n'ai pas d'argent!» Depuis le temps qu'on -lui en demandait, Voulasne ne s'était pas encore représenté la -situation de son cousin dénué d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne -devait jamais atteindre la notion de ce que c'est que de manquer -d'argent. Son innocence avait encore une fois désarmé mon mari qui -était sorti de chez lui après avoir, une heure durant, consenti à -parler de voyages en automobile. Ils n'étaient point fâchés; ils -devaient se revoir; et mon mari, malgré son accablement, n'était -pas guéri d'espérer!... - -Mais j'obligeai, séance tenante, mon mari a sous-louer -l'appartement. J'avais pris mes précautions et avisé, tout au fond -de Neuilly, une petite maison d'un loyer trois fois moins élevé -que le nôtre, où nous aurions plus de logement et même un bout de -jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La plupart des -affaires de mon mari étant en province, qu'importait, après tout, -qu'il logeât au coeur de Paris ou dans cette petite banlieue! Il -s'y transporta, lui, comme au cimetière; mais hésiter n'était plus -possible. Nous nous trouvions dans une situation très critique. -Que quelques travaux vinssent nous relever, c'était le moins que -nous pussions espérer afin seulement de vivre. - -Comment n'étais-je pas atteinte par le désespoir trop apparent -de mon mari? Je ne l'étais à aucun degré. Auparavant, dès qu'il -avait le teint bilieux ou le front préoccupé, je tremblais; à -présent que j'avais la certitude d'une diminution irrémédiable, -j'étais insensible à ces nuages que la violence même de la tempête -devait poursuivre et dissiper, et j'avais la certitude d'avoir -atteint mon port à moi, d'avoir abordé à ma terre et atteint mon -but. Nous fîmes notre déménagement parmi les cris de joie de ma -petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe où, et -mes chantonnements à moi, qui finirent par communiquer un peu de -confiance à mon malheureux mari. - -Il me disait: - ---Mais on croirait, en vérité, que vous êtes contente!... - -Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de femme -heureuse, pour qu'on me trouvât du courage ou quelque mérite -spécial; j'avais la notion que ce qui faisait mon allégresse -intérieure n'était et ne serait jamais compris. Je ne me -reconnaissais en réalité aucun courage ni aucun mérite. Je ne -luttais pas; je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui -consiste à être d'accord, complètement d'accord avec moi-même, à -ne plus faire un geste de comédie, et aussi, peut-être, qui sait? -à tourner en un certain plaisir ce que l'on nomme généralement la -douleur... - -Je répondais à mon mari: - ---Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais encore été aussi bien. - -Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif était, d'une part, -assuré qu'aucun reproche de moi ne viendrait accroître ses maux, -mais dans son coeur d'homme il était attendri douloureusement par -ce qu'il appelait ma résignation. Il eût peut-être mieux aimé -avoir à me donner quelque bon conseil, à se sentir plus fort que -moi. J'avais beau l'assurer que je n'étais point forte, mais -que je satisfaisais en ce moment un goût à moi; une larme était -logée au coin de son oeil. Et le pauvre homme songeait, je l'aurais -juré, à cet instant même, qu'il m'avait promis une «voiture» et un -domestique en livrée!... - -Il a pensé à cela constamment en s'installant dans la petite -maison, au fond de Neuilly, là-bas, non loin des berges de la -Seine, où une livrée eût été bien comique! où une voiture eût -ameuté le voisinage! - -Je n'avais gardé que ma petite bonne, complaisante, active, aimant -mes enfants; elle, et moi, nous devions tout faire. Ah! si mon -sort m'avait paru malheureux, je n'aurais eu guère de loisir pour -me plaindre! - ---La vie ne nous coûtera presque rien, disais-je à mon mari; et -madame Du Toit s'est engagée à vous dénicher au fond des provinces -une clientèle qui ne viendra pas voir si vous habitez un somptueux -hôtel... - ---Peut-être, soupira-t-il, pourrai-je bientôt avoir en ville un -cabinet d'affaires... - -Dès qu'il se reprenait à espérer, il espérait quelque chose de -conforme à ses rêves de toujours. Son imagination n'avait revêtu -jamais qu'une seule figure; il la revoyait dès qu'il imaginait: -dans ses projets, un petit domestique, en livrée, ouvrait la porte -du cabinet d'affaires! - -Nous le conduisîmes par la main, Suzanne et moi, au bout du -jardinet, dans le pavillon où ronflait un petit poêle d'école -primaire et où j'avais fait disposer ses grandes tables. La seule -vue de ce pauvre toit de zinc, isolé, derrière un if noir, et au -bout de trois ou quatre plates-bandes incultes où pourrissaient -sous la pluie, après les gelées de l'hiver, quelques choux de -l'année passée, lui causait une mortelle tristesse. Tout cet -espace autour de nous, ce silence, çà et là ces squelettes de -peupliers, lui imposaient un effroi que je n'aurais pas redouté -chez un homme aussi insensible aux choses de la nature. Il était -accoutumé au coup de fouet que donnent le bruit de la rue, le -coudoiement continuel des hommes, l'illusion ininterrompue d'un -vaste affairement qui doit, semble-t-il, aboutir à un résultat -proportionné. Le voisinage de l'homme nous fait attendre de son -industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne touchons plus -que le sol terrestre, et que le contact direct avec le grand ciel -indifférent nous est rappelé par le bavardage monotone de l'eau -dans la gouttière, ou par le geste infatigable du bras endeuillé -de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le coeur, pour ne -pas faiblir, autre chose que la duperie de la ville trépidante, -autre chose que la farce bouffonne que l'homme joue à l'homme pour -l'étourdir et le leurrer jusqu'à la fin. Illusion pour illusion, -je n'admire que celle qui nous permet de vivre en la seule -compagnie de la terre et du ciel nus. - -Suzanne, elle, était ravie parce qu'elle n'avait jamais vu d'aussi -grandes tables; elle se fit hisser par son père sur chacune -d'elles, et, une fois là-dessus, cette enfant n'eut-elle pas, -spontanément, l'unique idée de jouer la comédie? Elle n'avait -jamais été à la comédie; nous ne parlions guère entre nous des -représentations chez les Voulasne: et, aussitôt montée sur une -planche un peu plus haute que le sol, l'envie lui venait de jouer -la comédie!... - -Nous revînmes, sous la pluie, par la petite allée entre les choux -pourrissants, à notre pauvre maison si exiguë, si bourgeoise, «si -laide», disait mon mari qui ne l'avait pas construite; et aussitôt -il fallut se mettre, avant toute besogne plus pressée, à dessiner -les plans d'un théâtre d'ombres que l'on placerait au fond du -pavillon, sur la grande table. En une demi-journée, avec des -bristols, quelques lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scène -fut debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put imaginer, -quand il s'ouvrait, tous les décors souhaitables. - -Et moi je me demandais, en voyant mon mari ranimé par ce même -jouet qui enchantait sa fille, si le problème de la destinée -humaine n'était pas d'une simplicité puérile, si la formule -romaine «du pain et des jeux» ne rassasiait pas la plupart des -hommes, si,--déception, ô chute lamentable de tout moi-même!--les -Voulasne, ignorants, insouciants, pareils à des enfants joviaux et -rêvant de travestissements, n'incarnaient pas le seul idéal de nos -contemporains: avoir de la fortune et jouer la comédie.. - - - - -XX - - -Mon penchant à rêvasser sur ces sujets fut promptement interrompu. -Ma jeune et unique bonne ayant pris la grippe, aussitôt entrée -dans la maison nouvelle, je dus mettre la main à tout le ménage et -aller moi-même aux provisions. Dans la rue, un matin, discutant -le prix des légumes avec une marchande ambulante, je me trouvai -côte à côte avec mon ancienne compagne de couvent, Charlotte -Le Rouleau, devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas -vue depuis la première année de mon mariage. Sans nous être -regardées, nous nous reconnûmes à nos voix qui répétaient avec une -âpreté identique les prix qu'on nous faisait. Et nous rougîmes, -toutes les deux, non pas peut-être d'en être réduites à l'état -de pauvres ménagères, mais de nous surprendre l'une l'autre en -cet état. Et ce furent aussitôt des exclamations, et un certain -ton entre nous, où nous nous efforcions, à l'envi, de faire -reconnaître notre qualité de «femmes du monde». La marchande -que nous impatientions sans doute, avec nos manières, poussa sa -charrette, et je discernai que, dans son grommellement éraillé, -elle nous traitait de «détresses». Charlotte et moi demeurâmes là, -au bord du trottoir, échangeant des phrases banales, l'indication -de notre domicile, et reculant l'une comme l'autre l'aveu des -événements qui nous avaient conduites de la rue Monsieur et de -la porte du Parc Monceau, à ce carrefour boueux de Neuilly, où -simultanément, à dix heures du matin, nous nous indignions de la -cherté des vivres. Il se trouva que nous étions presque voisines. -Elle avait perdu sa belle-mère, et son mari avait fui avec la -comtesse de P..., toujours la même maîtresse, âgée maintenant de -cinquante ans, la dot dissipée, la fortune même des parents Le -Rouleau entamée aux trois quarts. Mais Charlotte me racontait ces -détails lamentables de sa vie comme un enfant récite la biographie -des grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de notre -entrevue rue Monsieur; elle avait contracté l'habitude de la vie -cruelle. Malheureuse en ménage, tout de suite, elle avait donné -tout de suite sa fortune à manger; elle avait pris tout de suite -le parti de se hausser hors de ces contingences, et elle les -tenait, à présent, pour des particularités ordinaires à cette -obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne jeune fille bien -élevée, dressée à nouveau par sa belle-mère, elle n'avait pas -cessé un instant de se conformer à la discipline des maisons où -le sort l'appelait. Elle élevait son petit garçon; elle apprenait -le latin et des éléments de grec et d'algèbre, me dit-elle, -pour lui servir de répétiteur, et le nombre d'oeuvres auxquelles -cette femme sans fortune était employée de ses mains m'émut et -m'humilia. Elle courait, en tramways, à pied, aux dispensaires, -bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par douzaine de -pauvres enfants sordides, mendiait pour les indigents honteux, -grimpait dans les galetas, y avait reçu un jour le coup de couteau -d'un homme ivre; son chagrin, disait-elle, était de ne laisser -jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne parlait pas du -souvenir vivace et embaumé qui doit demeurer après le passage d'un -être angélique. Elle me narrait, sur un ton simple, uni, sans un -mot à effet et sans bouger le petit doigt, des drames à faire -reculer jusqu'à l'effacement toutes les fictions littéraires, -et des drames, à ses yeux, si communs, qu'elle en semblait à -peine comprendre la grandeur et même l'intérêt. Je frissonnais, -l'émotion me prenait à la gorge; elle me voyait tout à coup en -larmes et me demandait: «Mais qu'est-ce que vous avez?» - ---Je vous admire, Charlotte! - -Ou bien je lui disais: - ---«Je songe, en vous écoutant, Charlotte, à toutes les femmes que -j'ai connues et dont la vie se consume à colporter des calomnies -et des potins idiots.» - -Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait plus -Charlotte. Elle ne pensait pas à être admirable; elle était -possédée d'un zèle sublime; une passion magnifique et heureuse -l'animait, mais elle la sentait encore bien éloignée de ce qu'elle -eût dû être pour contenter le coeur de Jésus qu'elle adorait. - -Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire en parlant d'elle, -elle semblait n'avoir conservé que le préjugé du rang et celui -du nom. C'était assez étonnant, même, chez une femme arrivée au -point culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle était -pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais toutes les -catégories intermédiaires entre ce que l'Évangile nomme «les -pauvres» et le monde auquel elle appartenait par le nom de son -mari l'intéressaient très peu. - -Elle faisait encore des visites dans son monde, et elle trouvait -moyen de recevoir en son réduit une fois par mois. La vraie -sympathie qu'elle me témoignait, c'était à l'ancienne élève du -Sacré-Coeur qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne -tenait pas à «voir» la femme du petit architecte. Que m'importait -cela? elle m'enthousiasmait et elle était le seul être, depuis -mon mariage, qui me redonnât le goût franc et pur de cette joie -ineffable qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait point -chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le temps, moi, -j'allais la voir au moindre signe. - - - - -XXI - - -Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi tout à fait la même. -Ce n'était pas qu'elle me donnât tort en ce que j'avais fait, -mais, oubliant les causes, elle me donnait tort en ce que les -résultats de ce que j'avais fait étaient désastreux pour notre -situation, pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir comme -autrefois, et certes elle m'accueillait fort bien, mais elle fut -longtemps sans venir jusque chez moi: la distance, la «barrière» -à franchir!... en réalité l'amicale appréhension de voir de ses -yeux mon appauvrissement. Elle ne se décida, la chère vieille -amie, à accomplir le voyage de Neuilly, que le jour où elle put -m'apporter la nouvelle d'une assez grosse affaire qu'elle avait, -dit-elle, «enlevée» pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle -osa sonner à la porte de notre petite maison. Je fus témoin de -son étonnement à trouver mes deux enfants poussant des cris joyeux -dans le jardinet embelli et égayé par l'été. Je lui dis: «Vous -voyez, les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup mieux, je -vous assure!...» Il ne fallait pas lui dire cela; ce n'était pas -du tout conforme à l'idée implantée en son cerveau: elle tenait -notre installation modeste pour provisoire; nous n'étions là, -selon elle, qu'au «garde-meuble». - -La vérité est qu'elle nous rendit un immense service en procurant -à mon mari la construction d'un immeuble à Passy qui commençait -à se bâtir. Et cette construction en entraîna plusieurs autres. -Mais madame Du Toit ne nous invita plus guère chez elle à dîner. -Nous tombions. Vivoter nous était encore possible; mais nous -n'étions pas de ces gens ou qui sont solidement assis, ou qui -s'augmentent. Elle avait aussi de graves ennuis, je le savais, la -pauvre femme: pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente? -Peut-être par une délicatesse excessive, après tout, et pour ne -point me manifester que je ne lui avais servi à rien, moi, dans -mon ancienne croisade destinée à «ramener» son fils?... Le ménage -d'Albéric n'allait plus; Isabelle, ayant cessé d'aimer son mari, -devenait insupportable. Albéric se réfugiait volontiers à la -maison paternelle, oui; Albéric revenait à sa mère, il est vrai; -mais il revenait sans sa femme; ce n'était pas cela qu'on avait -attendu de lui. Et sa femme, où allait-elle? Qu'allait-elle faire, -l'impulsive Isabelle, du nom honoré des Du Toit?... Mon mari -pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir, en revenant -de chez ses cousins: «Isabelle prend des libertés!...» Je ne -l'avais pas poussé à m'en dire davantage, mais pour qu'il m'eût -dit cela, quelles libertés Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je -voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur d'apprendre -au sujet de la chère petite Pipette et de son mariage possible des -choses qui m'indignaient outre mesure. Madame Du Toit ne parlait -plus de Pipette, plus des Voulasne, plus du ménage d'Albéric... - -Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien qu'elle -parlât de lui, parce que le nom de M. Juillet était sur toutes -les bouches, à la suite du retentissement «injustifié,» disait sa -tante, d'un ouvrage récemment publié par lui. C'était une sorte -d'essai psychologique et moral, de fond très savant, mais de forme -excessivement libre, et contenant des idées que la famille Du Toit -tenait pour beaucoup plus mauvaises que les mauvaises. Toujours -est-il que le succès du livre se trouvait organisé, à la grande -surprise de l'auteur, par les milieux dont il prétendait combattre -les tendances; et l'auteur se voyait renié, honni, par l'opinion -à laquelle il s'était piqué d'apporter des renforts nouveaux. «Il -est perdu! s'écriait madame Du Toit; il va passer à l'ennemi!» - ---Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions sont -louables; toutes ses conclusions saines: c'est un soldat -précieux!... - ---Un soldat qui combat à sa guise!... et, vous le voyez bien, qui -se fait applaudir par l'autre camp! - ---Mais ce que l'autre camp applaudit, ce sont les points sur -lesquels vos adversaires peuvent s'entendre avec vous?... - ---On s'entend sur tout, ou l'on ne s'entend pas. - -M. Du Toit avait flétri d'une façon tranchante et -impitoyable l'oeuvre de son neveu en qualifiant l'auteur de -«catholique-dilettante». - -Je n'avais point lu le livre de M. Juillet; je m'interdisais de -le lire. Mais, si sévère que me parût le jugement de M. Du Toit, -je le devinais assez fondé, parce que, à bien réfléchir, c'était -sous cet aspect que m'apparaissait à présent M. Juillet. Il louait -tout du catholicisme; il en aimait la beauté sensible et il en -pénétrait l'âme, admirablement, je le crois; il prêchait, il eût -fait, comme je l'avais dit, des conversions; mais il n'était pas -catholique. Il se montrait le même homme vis-à-vis de la morale -dont il reconnaissait et grandeur et nécessité, mais il ne vivait -pas conformément à la morale. Et l'amour, le beau, le suave, le -délicat et grave amour, l'amour que le christianisme inventa, -celui dont tant de conversations de M. Juillet en ma présence ou -avec moi s'étaient plu à évoquer la fascinante image, une image à -ce point radieuse que lui-même avait failli s'y brûler, de cet -amour-là, en définitive, il avait craint les extases, l'intensité, -la gravité, la naïveté, la durée peut-être, en termes plus -bruts: la responsabilité, les obligations; ç'avait été chez lui -romanesque de causerie, ornement de salon, objet d'art si l'on -veut ou littérature! Mais le fond de lui-même?... C'était un grand -égoïste, aimant les plus beaux des plaisirs, et aussi les autres, -au vrai, n'aimant que son plaisir. Il donnait à son esprit, qui en -était avide, des fêtes magnifiques et des divertissements du plus -haut goût; à part cela, il vivait et se vautrait comme un homme -ordinaire. - -Ah! ah! je commençais à le juger!... avec une impartialité un peu -fière d'elle-même. - -Mais madame Du Toit, chaque fois que j'allais la voir, revenait -avec une insistance curieuse à son neveu; ne fût-ce que pour -l'anathématiser ou m'annoncer que M. Du Toit ne le voyait plus, -elle trouvait un moyen de me parler du «succès de son neveu». -Je crois que, dans quelque arrière-retraite quasi ignorée -d'elle-même, le succès de son neveu, qu'elle qu'en fût la nature, -la flattait. - -Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse un peu -flattée, à mon tour, à cause de l'amitié que M. Juillet m'avait -fait l'honneur de me manifester et à cause peut-être d'une -plus particulière complaisance à mon égard, dont un jour, en -souriant, elle s'était elle-même faite l'interprète. Elle -croyait sincèrement m'être agréable en suscitant ces retours -d'échos évanouis. Madame Du Toit était une femme qui avait de -l'indulgence pour les affections sentimentales, comme toutes les -femmes que l'amour, «ce qui s'appelle l'amour», ainsi qu'elle -disait elle-même, n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait -le souvenir qu'agréable. Elle ne comprenait pas plus mon état -d'esprit qu'elle n'avait compris le mouvement qui me tenait -farouchement heureuse, terrée au fond de Neuilly. - -Bonne et serviable amie, elle ne soupçonnait pas que c'était une -certaine fièvre qui me soutenait, non le cours normal de mon -sang! que ma résignation était une passion, et que ce n'était pas -quelque chose d'agréable qui me pouvait plaire! - -En m'entendant juger du haut d'une impartialité de glace son neveu -tout couvert d'une jeune renommée, elle eut un regard surpris, -elle se tut un instant, parut réfléchir, et me dit: - ---Il ne faut pas vous dessécher le coeur, mon enfant!... - -Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait tout le sens. -Inconsciemment prononcé ou bien résultat de l'expérience d'une -femme comme madame Du Toit, il fit frémir toutes mes moelles. -Intransigeante, à n'en pas douter, sur tous les grands principes -directeurs de la vie, je suppose que madame Du Toit, comme -elle me l'avait laissé entrevoir dans un autre entretien, -admettait avec le ciel des accommodements que le grand zèle -de Pascal eût raillés: pour elle, le souvenir attendri d'une -passionnette innocente était un dérivatif possible à la rigueur -d'une vie honnête. Moi, qui eusse commis la faute au milieu de -l'ouragan déchaîné, c'était la détestation furieuse de la moindre -peccadille, qui, aujourd'hui, me donnait des forces!... - - - - -XXII - - -L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait mieux à mon besoin. -La voir, la voir agir, cette martyre à l'extatique supplice, me -reversait dans les veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop -à la voir, sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais -vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions, -fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à causer des plaisirs -permis... Dans sa pauvre chambre, je m'imaginais au couvent, -écoutant encore la voix séraphique de madame Du Cange; et, en -effet, sur les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de -Charlotte, par un étrange effet de la transparence d'une même âme, -une beauté analogue à celle de mon ancienne maîtresse générale -se répandait et me subjuguait. La supériorité de Charlotte sur -moi, sa constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable -bonheur qui rayonnait de toute sa personne, contribuaient à -augmenter l'illusion de mes jeunes années aux pieds d'un être -qui représentait plus que la sagesse humaine: l'inspiration -directe d'en haut. Charlotte n'avait que du dédain pour la -seule expression de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre -de l'_Imitation_, et me lut cette imploration surhumaine mais -dont le timbre est cependant à l'unisson de je ne sais quel cri -profond de mon coeur: «_Faites que toutes les choses de la terre me -soient amères..._» Elle m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes, -soulignées de sa main, tous les jours relues dans un petit -volume aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu qui -m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset que je croyais -connaître, comme tous les autres, mais que je n'avais lu que des -yeux, non du dedans: «... _Que je retire mon coeur de toutes les -choses créées_...» Et, comme elle me répétait cela, je me mis à -pleurer, moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, elle, -autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, elle m'avait avoué -tout à coup que son mari ne l'aimait pas. - -«Que je retire mon coeur de toutes les choses créées...» -Sublimité!... épouvante!... Terre!... ciel!... arbres chéris!... -lumière du jour! Pelouses arrosées, ombres de l'été, petite -allée qui tourne, banc dans le jardin, souvenir d'une fleur, -parfum de la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits -mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô nuits d'été -divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude de l'appel informulé -de nos lèvres!... Petits enfants!... êtres humains!... figures -aimées!... «toutes les choses créées!...» - -Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?» Elle avait franchi, -elle, le cercle où l'on s'attendrit et où l'on pleure! Un paradis -prématuré l'avait reçue, où je voulais m'élancer et la joindre; -mais moi, je pleurais encore toutes mes larmes à la seule -évocation des choses créées!... - -Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle était vraiment -très grande et très pure; elle n'essayait pas de me capter en -me parlant du bonheur qui m'attendait si j'accomplissais tout -le sacrifice; elle ne faisait pas miroiter une récompense, une -compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires; elle -me parlait seulement de la nécessité de «vivre bien» et de -l'abnégation qui en est le moyen unique. - -Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état particulier où -nous mettent les larmes et qu'on peut comparer à une mer agitée -dont le fond obscur lui-même se soulève, voilà que je pousse un -cri imprévu: - ---Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez pas!... - -Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours entre deux -doigts le petit livre aux accents surhumains. Je croyais que -par un seul mot j'allais la rendre pitoyable à mon cas; ce que -j'allais dire, je croyais que cela formait le faisceau de tous les -liens qui ont noué mes membres avec la trop charmante création de -Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de quelle façon et jusqu'à -quel point j'avais aimé!... - -Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi terrorisée -que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure de la pauvre -chambre, de Satan avec ses braises et son odeur soufrée. Elle -recula, elle fit une figure horrible, et puis, tout aussitôt, et -sans prononcer un mot, elle commanda, oui, toute son attitude -donna un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;--et là, elle -recouvra sa beauté d'ange,--tout, en elle, ordonna: «Va-t'en!» - -Je pensai instantanément à la figure que j'avais faite lorsque -l'homme que j'aimais m'avait parlé d'amour: j'avais dû être -pareille, exactement, à ce qu'était Charlotte recevant la -confidence de ce qu'il y avait de profane dans mon coeur. Ah! je -comprenais qu'il eût fui! - ---Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous le jure!... -puisque je vous confesse un péché d'intention presque ancien et -expié, depuis, tous les jours!... puisque je vous dis la grande -aile protectrice qui m'a sauvée de la faute et qui est quelque -chose de bien plus auguste que moi, que ma volonté, que notre -vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté dans -nos familles, quelque chose fait de la parole de nos communes -maîtresses, dix ans écoutée et poussée plus loin même que notre -esprit: jusqu'à notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;... -quelque chose d'un bien plus large et plus fécond enseignement que -n'eut été ma résistance volontaire, isolée, chétive... ne vous -scandalisez pas, Charlotte! ne me méprisez pas! j'ai peut-être été -un instrument utile entre les mains de Dieu... - -Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique. Dure à -elle-même et dure à tous,--par une étrange contradiction, vouant -sa vie au soulagement des maux,--elle était haussée à l'héroïsme -constant; et ma faiblesse de femme, qui conservait encore, -malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines, devait aux -siennes exhaler l'odeur putride que je sentais, moi, à toutes les -veuleries, à toutes les compromissions... - -Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne discuta même -pas avec moi. Je devinai en elle un sentiment pire pour moi que -les plus infamantes invectives: la désespérance de me sauver -jamais; comme si un manquement du genre de celui que j'avais -failli commettre était la marque d'une incurable dégénérescence. - -Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais à droite -et à gauche: à madame Du Toit qui me trouvait le coeur trop aride; -à Charlotte de Clamarion qui me jugeait perdue par la trop grande -tendresse de ce même coeur; à ma vieille amie dont la conception -de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas mon idéalisme; à -mon ancienne compagne de couvent de qui m'attirait la sainteté, -mais que sa superbe attitude morale même rendait cruellement -dédaigneuse de mon infime et trop imparfaite nature!... - -Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude des basses -terres m'obligeait à tenter l'ascension des sommets; et la -blancheur de leur neige, à peine entrevue, trop pure, pour mes -yeux, me rejetait meurtrie, en me laissant accrochée par mes -vêtements de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart -d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est possible... - -Je descendis l'escalier de madame de Clamarion comme un automate, -les yeux hagards, effrayée de la perte de ma dernière amie, -effrayée de ce qui me manquait pour me trouver de niveau avec -ceux qui vivent et avec ceux qui dominent complètement la vie. -Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un soleil de -juillet féroce qui cuisait l'interminable avenue aux arbres trop -jeunes pour fournir de l'ombre. Il y avait un cantonnier assis -sur sa brouette, qui se versait dans la gorge le contenu d'une -bouteille; plus loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et -une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient peut-être pas -de quoi manger, s'embrassaient avec transport. Je pressai le pas. -Des cloches sonnaient l'_Angélus_ de midi. A la porte de notre -jardinet, ouverte, Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds -plus lumineux que le soleil, épiaient mon retour. - -O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à vous, ne -plus vivre que pour vous voir vivre mieux que moi! n'était-ce -pas assez? Qu'est-ce que je demandais et qu'est-ce que je -cherchais?... Suzanne et Jean m'entraînèrent au pavillon. -Ce n'était pas à cause de mon retard à déjeuner qu'ils me -guettaient, c'était parce que Suzanne avait réussi à démolir la -toiture du petit théâtre édifié si soigneusement par son père, -et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout entière,» -disait-elle,--ses deux pieds tout au moins et les jambes jusqu'aux -genoux,--dans la boite ouverte que devenaient par son vandalisme -le minuscule édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à -donner des représentations à son frère. On l'asseyait, lui, dans -un panier haussé à la dignité de fauteuil d'orchestre, et sa soeur, -tour à tour mime, danseuse, artiste tragique et comique, était -indifféremment Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah -Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation entre les quatre -montants du cartonnage, elle était réduite à exécuter tous ses -mouvements en piétinant sur place. - -Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle se crût sur la -scène d'un «théâtre?» - ---Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra sa toiture -enlevée? - ---Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce théâtre ne -pouvait pas toujours durer, et je lui confierai le soin de faire -quelques agrandissements... Des dégagements, regarde un peu, nous -n'en avons pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande ce -qui se passerait... - -Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait «agrandissements!» -comme son père... - -L'avant-veille de ce jour même, le papa étant absent pour ses -travaux en province, un monsieur ne s'était-il pas présenté à la -maison, pour tout peser et examiner, en me laissant entendre que -mon mari cherchait à contracter un emprunt?... Or, d'après mes -plus minutieux calculs, nos dépenses étant réduites à l'extrême et -les travaux en cours d'exécution étant importants, nous pouvions -vivre... Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit: -notre petite maison ne représentait pour lui qu'un garde-meuble. -Pauvre petite maison de Neuilly, à laquelle je m'étais, quant à -moi, si vite accoutumée, et qui plaisait aux enfants! Dans la -modestie, et dans l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie -de notre âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à quoi -bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui. Monter tout seul, -s'élever loin des yeux du monde? Admissible, ceci, jadis, pour -escalader un ciel d'où Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'oeil -de Dieu ne me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle -une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce que je sens -cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas? - - - - -XXIII - - -Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de juillet, je reçus à -midi, au moment de nous mettre à table, une dépêche de mon mari, -datée de Dinard. Que faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le -Midi... Il me demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements -de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe «de hauteur -moyenne». «Lettre suit», portait le maudit papier qui si souvent -fait l'économie de quatre sous pour nous consumer par vingt-quatre -heures d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon mari se -trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis pour Dinard la -semaine précédente? - -Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à Neuilly, que je -n'avais pas vue depuis un certain temps, qui ne m'avait pas -invitée cette année à Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à -ma porte, avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en -possession d'une dépêche plus explicite; elle venait s'informer si -j'en avais une plus explicite que la sienne. On lui annonçait, à -elle, qu'un grave accident était arrivé à Pipette. Je lui appris -qu'à moi mon mari réclamait des vêtements de deuil. - -A elle comme à moi on avait voulu épargner la vérité tout entière. -Nos deux tronçons d'information réunis formaient quelque chose -de pire. Pipette!... notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu! -Quoi? qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite santé, -disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette! pauvre petite -Pipette!... Nous demeurâmes là à nous morfondre, à nous épuiser en -conjectures, madame Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il -fallait conclure de nos deux télégrammes réunis. - -La lettre annoncée par mon mari me parvint le lendemain matin -seulement. Elle ne contenait que quelques mots griffonnés à -la hâte: «C'est moi qui suis chargé d'accompagner le corps. -J'arriverai à la gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre -petite, étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé, -paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des parents -dépasse toute imagination.» A la gare, à l'heure dite, bien avant -l'arrivée du train qui eut du retard, je trouvai monsieur et -madame Du Toit. Les Albéric étaient à Dinard; c'était par eux -que ma vieille amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière -heure, disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme et à -ses beaux-parents littéralement fous de douleur. «Par un hasard -heureux, ajoutait-il, Serpe s'est trouvé là pour accompagner la -pauvre enfant dans son dernier voyage.» Et nous nous regardions -tous les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos lèvres -l'expression cuisante de notre crainte commune et inavouable, de -notre crainte plus grande que la stupéfaction et la douleur même -de cette mort: la crainte que cette mort ne fût pas le résultat -d'une étourderie, d'un accident fortuit... - -Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le jour où je -l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses grands patins, -j'avais connu en elle une décision rapide et téméraire, et il y -avait en son esprit quelque chose de sérieux qui s'ignorait parce -que le sérieux n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte -à côte avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je pensais: -«Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer à faire rentrer -cette enfant sous le toit paternel!...» Et madame Du Toit, j'en -suis sûre, se disait que l'événement eût peut-être été évité, si, -pour obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné Pipette à -elle-même. Hélas! hélas! que de choses inconciliables en ce monde! -En effet, une amie eût été bonne à ce cher petit être, forcé comme -la pauvre et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!... -On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté, mais par -indolence criminelle, et pour ne point interrompre une partie de -plaisir!... - -Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant à lire dans -tous les journaux le fait divers rapporté d'une façon identique, -madame Du Toit qui rongeait son frein s'approcha de moi, me mit -son doigt ganté sur le bras et me dit: - ---Cette petite avait un amour au coeur!... - -Je m'en doutais, mais je blêmis: - ---En êtes-vous sûre... et comment?... - ---Dans son embarras, me dit-elle, _il_ s'en était ouvert à moi... -Vous savez comme elle était mal élevée et ignorante des usages: -n'avait-elle pas osé lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle -s'est perdue, la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à une -jeune fille aussi déterminée! - -Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, et à cause -des faits qu'elle m'apprenait et à cause de l'opinion qu'elle en -avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en -eût eu comme elle! - -Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles et trop -sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes -d'une prétendue libération des moeurs! Monsieur Juillet, si libre, -lui, averti si à fond de toutes choses, recevant une lettre -amoureuse d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait -d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique pour elle, -il n'était qu'embarrassé! - -Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil et son demi-crêpe, -descendre du fourgon. Il était très ému; il nous parla -immédiatement de l'état indescriptible des parents. Il doutait -si Albéric réussirait à les faire monter dans une voiture pour -prendre le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des -gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout à -coup en présence de la pire chose qui leur pût advenir. Isabelle -ne valait pas mieux que ses parents. - -Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... Elle avait -mangé peu de temps avant d'aller au bain... On répétait cela; on -n'avait que cela à dire. Elle était excellente nageuse; elle avait -fait ses preuves... - ---Mais précisément à cause de sa grande expérience de l'eau, de la -mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?... - ---Elle était retournée à l'office manger le quart d'un -plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au -bain; ils se sont souvenus de ce détail après... - ---C'est affreux! C'est affreux!... - -A cause, précisément, de sa grande expérience de la natation, -elle allait prendre son bain à marée basse et sans que personne -l'accompagnât. On l'avait vue, de la villa, partir en courant -sur le sable, son peignoir gonflé par la brise et le petit -noeud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un -papillon. Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui -semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des -têtes de nageurs, et puis le canot, pareil à une coque de noix -où le maître-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait -au soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer son -peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air -résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer... -Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, à ce récit, ces deux jambes -fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur -dernière empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une -cire!... Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce -chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une -enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et -là-bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tête -lourde d'une si grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur -ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un -poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille -de noix s'agitât, pour que des cris s'échangeassent entre les -nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger à -diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un -d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: «Au secours! -au secours!» Alors, tout Dinard, comme une fourmilière dérangée, -descendait sur la plage, un commissaire méticuleux ayant la -précaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but -d'identification, la trace des petits pieds nus... - -Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui contenait le -corps de cette enfant chérie. Le fourgon, le coffre de bois, le -transfert dans une salle spéciale de la gare, les voyageurs qui -se découvraient, se signaient, le prêtre qui priait au-dessus -des restes d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu n'avait -jamais rien dit!... Pour quelles misérables joies avait-elle -vécu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans espérance? On -l'avait élevée pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle -venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument -de plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... Pipette! -Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, image accomplie du -bonheur de vivre! vous étiez là, percée par le trait le plus noir -que les plus sombres moeurs puissent décocher contre la créature -humaine! Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, puisque -au coeur même de son ébriété vous atteint la même blessure que dans -la vie spiritualisée qui veut connaître la douleur et qui, elle, -du moins, en aperçoit l'au delà radieux! - -Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander à mon mari: -«Mais, enfin, comment vous trouviez-vous à Dinard?» il me dit: - ---Les cousins avaient tant insisté! - -Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins; il en avait -un peu honte; il avait préféré s'en cacher. - -Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables. Albéric avait -assez à faire de s'occuper d'Isabelle que la fin de sa petite -soeur anéantissait comme la première révélation de notre sort -mortel. Isabelle avait eu des crises de nerfs pendant le voyage; -on l'emporta pareille à une malade; l'appréhension de voir le -cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis, la faisait -hurler d'horreur. Les parents, c'étaient deux paquets inertes, des -colis encombrants, dont Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques, -ils demeurèrent en cet état, et même Gustave n'y put paraître, le -médecin le maintenant au lit comme un enfant sensible à qui l'on -cache les préparatifs mortuaires. Il échappa, ainsi, à la vue des -tentures, des cires brûlantes, des candélabres d'argent et aussi -du clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il esquiva, par -une défaillance non feinte, l'église, les chants divins, trop -grands pour lui, le piétinement derrière le char lugubre, et le -spectacle,--auguste, celui-là,--de la restitution d'une partie de -lui, pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui ne rit -pas. - -Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante. Pareil -accablement fut d'un effet considérable. C'est la faiblesse -des parents qui avait poussé leur enfant à la mort; chacun le -savait, le disait; personne qui se privât d'incriminer une inertie -connue de tous et à ce point monstrueuse. C'est leur faiblesse -qui les sauva. Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on -se tut, presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin qu'on -parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé la mesure commune. -Leur responsabilité dans l'événement? mais ils l'ignoreraient -toujours! Que leur fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût -fait comprendre! Inconscients ils avaient vécu, inconscients ils -avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients, l'image -physique de leur douleur écartée, ils renaquirent peu à peu à leur -vie facile de corps simples. - - * * * * * - -Pendant le temps que les restes de Pipette demeurèrent rue -Pergolèse, j'étais retournée, naturellement, chez nos cousins. Mon -mari leur fut utile, et il est juste d'ajouter que Chauffin se -multiplia: c'était lui qui, dans la maison, était au fait de tout; -il faisait tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne, -une tristesse partagée, et l'impression identique du désastre -irréparable nous unissait. Nous oubliions momentanément tout ce -qui nous avait si totalement disjoints. Le sacrifice de la victime -immaculée avait, comme aux temps anciens, sa vertu apaisante. - -Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore, après les -obsèques, chez les Voulasne! - -Ils ne disaient rien, ni le père, ni la mère; ils ne savaient -absolument que faire, ayant l'impression qu'aucune de leurs -occupations habituelles ne convenait à leur situation; ils -pleuraient. Isabelle, Albéric pleuraient. Je pleurais avec eux. -Chauffin, faisant comme nous, se purifiait à nos yeux! - -Rentrée chez moi, je pleurais encore. Je pleurai ainsi jusqu'au -jour où je m'aperçus que, dans un chagrin si grand, se mêlait -l'idée de la douleur qu'avait dû subir la malheureuse enfant en -songeant à celui qu'elle aimait, à qui elle avait écrit, elle, et -envoyé l'expression de son amour... - -Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner à Dinard. Un jour, -Chauffin leur proposa de partir à la recherche d'un autre endroit -où passer l'été. Ils partaient en automobile. Ils n'emmenaient -point les Albéric qui déjà recommençaient leurs chamailleries -intolérables; moi, j'étais retenue par mes enfants; mais ils -offrirent une place dans leur voiture à mon mari, à côté de -Chauffin. - -Nous causâmes, le soir, de la proposition, mon mari et moi. Il me -dit: - ---La pauvre Pipette disparue, la question Chauffin se trouve avoir -bien changé de figure: elle ne vous épouvantera plus, j'imagine?... - -Je fus cependant épouvantée. Je n'avais pas songé à cette -conséquence en effet trop logique de la mort que nous pleurions: -mon mari, qui, déjà, avant l'événement, retournait chez ses -cousins, allait m'y retenir et recommencer à se leurrer d'espoirs, -à y prendre cette fièvre troublante que donne le contact de la -fortune et de la fête. Et tout était à recommencer. - -J'avais bien senti, hélas! que je ne convertirais pas mon mari -à la vie modeste où toutes les joies ne peuvent provenir que de -l'intérieur. Sinon pour moi, du moins pour lui et pour l'avenir -de nos enfants, mieux valait peut-être prolonger la duperie à -la lisière de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse -reculé de puiser chez eux le moyen de relever sa situation ne -vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives d'emprunt -dont l'une, tout dernièrement, m'avait tant alarmée?... Hélas! -qu'était mon influence et qu'eût été ma volonté la plus acharnée, -mais solitaire, contre l'universel mouvement qui entraînait les -hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres à divertir -un monde rajeuni? Par moments, le doute me prenait de la valeur -de mon rôle en une pièce où j'apparaissais, me semblait-il, comme -un fantôme du passé. «Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je à -faire ici?...» Et le doute que j'avais sur ma propre valeur était -plus effroyable que le sentiment de mon caractère étranger... «Je -viens du fond des temps; je suis une image affaiblie des femmes -d'autrefois; je porte en moi le spectre de mes aïeules au point de -faire reculer l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais -je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et de la mère -de ma mère qui leur ont épargné, à elles, de se demander jamais ce -qu'elles étaient... Je tiens trop encore de leur intégrité pour -faire aux yeux du meilleur monde de mon temps la figure tout à -fait convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hérité une -assez haute vertu pour boire au calice enivrant de Charlotte de -Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu! je crois en vous... Je ne me sens -pas assez forte pour douter de tout ce qu'on m'a enseigné en votre -nom: mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter, que mes -propres lumières sont insuffisantes!... Quel abîme entre le pâle -fantôme que je fais et la figure de celles à qui je ressemble -encore!... Je ne doute point; mais déjà je n'ai plus la foi qui -agit. Et quand un instinct secret, une voix du plus profond de -moi, m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient des -restes de cette foi candide et parfaite, je pâlis et je tremble -à la pensée de ce que vaudra ma fille, élevée par l'ombre que je -suis et dans une atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion -de nos vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air -que j'ai respiré!...» - - - - -XXIV - - -Mon mari ayant accompagné ses cousins, je restai avec les enfants -à Neuilly, où nous devions attendre le commencement de septembre -pour aller à Chinon. - -Une après-midi, alors que nous nous tenions dans le pavillon, -au fond du jardin, on sonna à la grille. Ma petite bonne, peu -faite aux usages, inaccoutumée surtout aux visites, vint, sans se -presser, me dire qu'une dame me demandait, une dame qui n'avait -pas voulu donner son nom et qu'elle avait laissée à la porte. - ---Mais comment est cette dame? - ---Une fausse jeunesse, me dit la bonne, mais qui doit se faire -reluquer encore... Il y a deux messieurs qui sont arrêtés plus -loin... - -A quelques détails complémentaires, je reconnus Emma. Mon -premier mouvement fut de ne pas la recevoir, mon mari me l'ayant -formellement interdit. Puis la pensée qu'elle n'insistait pour -me voir pendant l'absence de son frère que parce qu'elle était -malheureuse, m'apitoya. Elle venait jusqu'au fond de Neuilly, -par la grande chaleur et sans voiture; je n'eus pas la dureté de -la laisser repartir; je dis à la bonne de la faire entrer à la -maison, et j'allai la rejoindre. Il me semblait que je faisais -quelque chose d'à moitié mal, d'à moitié bien. Emma s'était -conduite d'une façon qui méritait peu d'indulgence; mais, depuis -que j'avais souffert par l'amour, j'éprouvais moins de répulsion -que de pitié pour les infortunées qui furent par lui roulées comme -les galets par la lame de la mer. - -Elle était bien changée, la pauvre Emma. Le jugement sommaire de -la bonne n'était pas sans justesse. Emma, frappée par le mal des -années, concentrait toute sa farouche ardeur à en combattre le -ravage; si ses yeux s'amollissaient, elle conservait sa taille, -onduleuse, opulente sans excès, et cette bouche en grenade éclatée -qui vous donnait frais, au coeur de l'été. - -Elle s'excusa beaucoup. Je croyais sa visite vulgairement -intéressée; je m'attendais à ce qu'elle me tendît une main de -quêteuse. Mais non! Elle avait avec moi, comme dès notre première -entrevue, une certaine gentillesse perceptible malgré toute la -distance qui nous séparait; je ne lui étais pas antipathique; -elle me croyait seulement soumise à des moeurs antédiluviennes -et hypocrites, et elle avait cru de la meilleure foi du monde -que, de ce qu'elle tenait pour ma vieille défroque, il ne me -resterait bientôt rien. Elle me plaignit surtout, à la suite -d'un préambule embarrassé et difficile, destiné à aborder notre -situation diminuée. Comme je lui disais que, loin de me trouver -à plaindre de cette situation nouvelle, je m'en trouvais au -contraire beaucoup plus à l'aise et menais une vie plus conforme à -mes goûts, elle me dit: «Allons donc!...» en haussant les épaules, -et je lus dans ses yeux qu'elle croyait encore à mon «jésuitisme» -invétéré. Elle n'était pas accessible à une autre conception du -bonheur qu'à celle du plaisir uni à la fortune. Elle soupira -longuement. Il était évident qu'elle avait des motifs personnels -de regretter que son frère n'eût pas réalisé ses brillantes -espérances; mais elle semblait me porter un intérêt tout personnel -et compatir à mon sort. A cela, elle avait une raison que je -n'allais pas tarder à apprendre, malheureusement. Il existait -aussi entre elle et moi cette cloison qui sépare les êtres soumis -à des moeurs totalement différentes. Elle me jugeait avec autant -de compassion que j'avais de compassion, moi, pour les Voulasne, -pour leurs amis ou pour Emma elle-même. Emma me représentait -l'image, poussée à l'extrême, de ces moeurs dont l'amour est -le pivot et la loi unique et que je voyais opposées sans cesse -comme un progrès, comme une conquête, aux moeurs disciplinées et -soumises à la contrainte morale. Je voyais en moi la génération -arrachée à ce vieux sol, inacclimatée au nouveau, cherchant entre -les deux un introuvable compromis. Notre rencontre improvisée, -dans cette pièce de la petite maison de Neuilly, prenait pour -mon esprit confus, solitaire et trop disposé à réfléchir, une -importance insoupçonnée. Cette jolie femme un peu fripée et cette -bouche, restes de désordre et de beauté, cela grandit tout à coup -devant moi. Les volets étaient clos afin d'éviter la chaleur; nous -causions dans l'ombre; je voulus voir et j'entr'ouvris l'un d'eux. -Emma se leva, se déplaça, pour se poser à contre-jour. Dans ces -mouvements, et comme mes allusions à quelques détails matériels de -la maison introduisaient un peu de familiarité dans l'entretien, -Emma qui brûlait d'arriver à ses fins, me dit qu'il fallait voir -les choses comme elles sont, prendre les gens pour ce qu'ils -valent, que vivre dans les nuages était «idiot», et qu'enfin -c'était «être une gourde» que de prétendre faire d'un homme autre -chose que ce qu'il est. - -J'allais prendre la balle au bond et m'apprêter à mettre Emma hors -de chez moi, pour me traiter avec son sans-façon et son langage -de cabaret; mais c'était elle qui, par ses mots un peu vifs, -venait d'ouvrir une porte par où elle expulsait enfin toute la -rancune amassée depuis des années contre son frère dédaigneux, -et ce qu'elle me dit me cloua sur place. Je ne suis pas assez -initiée au libre parler d'Emma pour reproduire ses termes; ils -jaillirent soudain comme les scories d'un cratère en éruption; -la lave bouillante se déversait à mes pieds; j'étais surprise, -ahurie, captivée aussi par ce que m'apprenait ou m'invitait à -connaître une telle effervescence d'expressions. Je faisais, à -mesure qu'elle vociférait, la part de l'exagération, trop aisée à -discerner; mais Emma me citait des faits précis et contrôlables -qui, au-dessus du torrent fielleux, surnageaient comme les -douloureuses épaves reconnues d'une maison écroulée. Mon mari, -au dire d'Emma, n'avait jamais cessé de me tromper. La liaison -qu'il avait, avant son mariage, il ne s'était pas donné la peine -de la rompre; elle n'était ni sérieuse, ni unique; il était comme -tous ces messieurs; ils s'entraînaient les uns les autres; les -plus riches avaient des maîtresses, les moins fortunés se fussent -crus déshonorés de ne point faire comme s'ils en entretenaient -une, deux, parfois davantage. Depuis deux ans, mon mari s'était -acoquiné, disait-elle, avec une femme dangereuse non par son -esbrouffe, mais au contraire son attitude rangée et son goût de -thésauriser. Emma me la nommait, me donnait son adresse, me citait -le nom de l'enfant qu'elle avait eu récemment. «Achille a des -goûts bourgeois, me dit-elle, vous le savez; ce n'est pas tant un -noceur, mais il lui faut pour le moins un faux ménage afin qu'on -ne se f... pas de lui dans le métier.» - -Les sentiments les plus divers bataillaient en moi pendant ce -discours plein de fiel dont quelques gouttes évidemment étaient -destinées à me faire souffrir. Ne vouloir pas en entendre -davantage! mais la curiosité, l'utilité d'apprendre me retenaient -attentive. Mépriser les médisances, jouer l'indifférence! mais -la révélation me faisait un mal que je n'eusse pas soupçonné. -Certes, je n'avais jamais pu aimer mon mari, d'amour; mais -j'avais pour beaucoup de ses qualités une estime définitive; et -j'aimais en lui le goût qu'il avait eu de me choisir d'abord, -de me vouloir conserver ensuite conforme à un type de femme que -je juge le meilleur, indispensable à la vie, à sa continuation, -à sa prospérité, et le plus beau au jugement secret de notre -conscience; aussi, à cause de l'amour qu'il avait pour ses -enfants... Et il possédait un autre ménage! Il pouvait aimer un -autre enfant!... - ---Vous voyez bien, disait Emma, que ce n'est pas la peine de se -fouler!... - -Elle avait tout l'air de vouloir ajouter des conseils amicaux aux -révélations dont elle venait de me frapper. Peut-être, après tout, -était-elle sincère et ne pensait-elle qu'à me rendre service, -une fois sa vindicte exercée contre son frère. Son exemple -m'obligeait tout à coup à faire un retour sur moi-même qui, depuis -que j'avais aimé, concevais de l'indulgence pour les femmes -amoureuses, et, à cause de cela, uniquement, sans doute, m'étais -exposée, aujourd'hui, à recevoir la visite, les révélations et -les avis de ma belle-soeur Emma. Et, pensant à la faute de ma vie, -à la femme que j'aurais pu être, en ce moment précis, moi, si -des circonstances supérieures à moi-même ne m'avaient sauvée, je -n'eus pas plus de ressentiment contre mon mari que je n'en avais, -première réflexion faite, contre Emma qui s'acquittait là, tout -simplement, de son rôle de femme naturelle. Jugeant toutes gens et -toutes choses du point de vue assez bas où notre propre faiblesse -nous pose, nous ne pouvons qu'être indulgents et débonnaires; et -je vois bien que c'est cette tiédeur débile que l'on nommera de -plus en plus la bonté. - -Emma, me jugeant édifiée comme elle l'avait voulu, se leva. Je -vis qu'avant de se rejeter dans la rue, elle cherchait un miroir. -Nous étions presque dans l'ombre; une glace, derrière la pendule, -ne se prêtait que maladroitement aux soins de la coquetterie. -Je déplaçai la pendule dont le balancier eut des palpitations -désordonnées et je retournai au volet entrebâillé pour rouvrir -tout grand. Puis je revins derrière l'épaule d'Emma afin de -m'assurer qu'elle se voyait suffisamment pour donner le petit coup -nécessaire à ses cheveux et rajuster son chapeau. Je n'avais pas -coutume de me mirer dans cette glace. Le jour se trouvait par -hasard très bon. Nos deux visages paraissaient accolés comme en -un portrait de deux soeurs. Les marques définitives de l'âge me -frappèrent aux alentours des yeux d'Emma, trop tendres, plissés -et poudreux comme l'aile de certains papillons gris du soir. Un -bref regard d'elle me jugea, moi, pareillement: j'avais dix ans -de moins qu'elle, mais mes cheveux blanchissaient, ce dont je -m'efforçais depuis quelque temps de rire; à côté de cette femme -cramponnée désespérément à sa jeunesse et à sa beauté fuyantes, -pour la première fois ma figure me parut creusée en dessous par un -travail de termite. Moi comme Emma, bon gré mal gré, nous avions -reçu le coup d'aile insonore de l'oiseau qui passe au-dessus des -têtes blondes et des brunes, tantôt avec trop de hâte et tantôt -avec un retard bénévole, et en déplaçant un air funeste qui tue la -fleur humaine. - -Je me retirai presque aussitôt, mais j'avais vu. Et la double -image offerte à moi par un hasard ne devait plus s'effacer de mon -souvenir, et elle devait contribuer, plus que mes méditations, -à m'éclairer sur moi-même. Mon visage, pour ainsi dire surpris, -et joue à joue, avec le tragique masque d'Emma amplifiant un -gémissement sourd et désespéré, me parut, dans sa flétrissure -commencée, porter la trace d'un sourire peut-être ancien chez moi, -mais dont je n'avais pas saisi l'expression: le sourire d'un -être attristé, mais le sourire de quelqu'un _qui sait l'existence -d'un trésor caché_... Emma contemplait les restes de sa richesse -dissipée; moi, créature aussi, femme comme elle, je souffrais -de mes ruines prématurées; quelque chose en moi,--oh! j'en -conviens!--pleurait la douce vie non savourée et trop éphémère; -mais quelque chose en moi se riait des bonheurs communs et des -choses éphémères... Emma avait goûté de folles années et ne -concevait plus rien au delà, sinon un prolongement artificiel par -le moyen de cabotinages sans relâche exercés sur sa peau. En vertu -de quel merveilleux privilège est-ce que mes premiers cheveux -blancs me causaient, par-dessous ma mélancolie, une impression -d'allégement et suscitaient en moi un élan de vie renouvelée? A -la minute, pour ainsi dire, où je venais de recevoir le choc de -deux des plus puissantes désillusions, celle de la durée de ma -jeunesse et celle de la loyauté conjugale de mon mari, loin de -sentir un abattement, le voisinage d'une femme abattue mobilisait -mes réserves secrètes, mettait en branle, au fond de moi, toute -une armée d'énergies insoupçonnées, et je reconquérais en moi un -royaume qui ne doit pas périr. - -En regardant encore Emma au grand jour, alors qu'elle allait me -quitter, je me souvins de l'étonnement que m'avait causé son -genre de beauté, lors de notre première entrevue, et quand je ne -songeais à le comparer qu'à celui de madame Du Cange. Ce que -nous étions convenues, jadis, au couvent, d'appeler la beauté -de madame Du Cange, c'était une transfiguration de la chair par -le miracle de la force morale. Oh! que cela n'avait donc aucun -rapport avec le troublant assouvissement qui avivait et ombrait -les yeux de ma belle-soeur! De même Charlotte de Clamarion, sans -avoir été jamais jolie, embellissait en vieillissant, parce que sa -vie s'enrichissait de jour en jour, tandis que chez Emma toutes -les sources desséchées lui laissaient la face morne et dépitée à -jamais d'un astre mort. - -Emma ne comprit rien à la sérénité que son exemple même, par -contre-coup, m'inspirait. Elle me regarda à plusieurs reprises, -à travers sa voilette, pendant que je la reconduisais à la porte -de l'avenue. Je crois qu'elle emportait de sa visite une grande -déception: l'état dans lequel elle m'avait trouvée l'étonnait; -celui où elle me laissait l'étonnait davantage. Elle n'était -pas de sens très fin; et surtout elle ignorait absolument cette -«seconde nature» qu'ajoutaient nos vieilles moeurs à la nature que -nous partageons avec toutes les bêtes humaines. - -Je la vis s'éloigner à pied, relevant sa robe sur ses petits -souliers défraîchis. Une portion de moi lui en voulait de ce -qu'elle était venue faire ici; une autre, meilleure, éprouvait -pour elle une grande et sincère pitié. - -Elle avait quarante ans, la malheureuse Emma, elle pouvait -vivre encore un nombre égal d'années, et elle ne leur concevait -pas d'autre emploi que le regret impuissant et l'appel désolé, -désormais ridicule, de l'amour!... - -Je vins rabattre le volet, remettre de l'ordre dans la pièce -où j'avais reçu Emma, épousseter la poudre de riz semée sur le -marbre de la cheminée, sur le bras d'un fauteuil et jusque sur -le tapis de la table, replacer la pendule en son beau milieu. Un -parfum demeurait dans l'atmosphère. Suzanne en entrant le happa -de ses petites narines si jeunes encore, s'arrêta, et poussa une -exclamation qui prouvait que, déjà, elle n'y était pas insensible. - ---C'est de très mauvais goût, lui dis-je. Nous devons sentir bon -par nos qualités, et cela suffit. - -A sa mine indifférente et aussitôt distraite, je vis bien que -Suzanne tenait mes paroles pour le langage convenu que les parents -adressent aux enfants, auquel les enfants ne croient pas parce que -les parents n'y croient pas eux-mêmes. - -J'y croyais! J'eus même l'impression soudaine d'y croire plus -ardemment que je n'avais jamais fait à aucun précepte adressé -à mes enfants! Et, simultanément, s'imposa à moi de nouveau -l'impérieuse nécessité de cette adhésion passionnée aux vérités -morales, dont il faut que l'ardeur soit bien grande si nous -voulons en communiquer la centième partie!... - -Un élan irrésistible me poussa à ma chambre où je tombai à genoux -au pied de mon lit, comme autrefois: «Mon Dieu! mon Dieu!...» Mais -les mots qui s'adressent à Dieu, pour ne les avoir pas prononcés -tous les jours, mes lèvres ne les retrouvaient plus. J'entendis -dans l'escalier le pas de Suzanne; il se tut aux environs de ma -porte; on essaya de tourner le bouton; mais j'avais fermé au -verrou. Suzanne cria: - ---Maman, qu'est-ce que tu fais? - ---Je prie le bon Dieu, mon enfant. - ---Ce n'est pas vrai... tu pleures... - -O terribles enfants, en qui nous sentons quelque chose de plus -fort que nous!... Dans le moment où nous essayons de nous gonfler -pour nous envoler dans les airs, ils nous lancent des traits qui -nous percent; ils me rappellent la voix implacablement humaine -de Montaigne, si cinglante pour ceux qu'a touchés l'accent de -l'auteur des _Pensées_, son fils sublime: «Nous aurons beau -faire... nous n'en sommes pas moins assis sur notre derrière...» -Et pourtant lui-même avait dit, inspiré par l'amoureuse amitié un -jour: «O la vile chose et abjecte que l'Homme, s'il ne s'élève -au-dessus de l'humanité!...» Choix angoissant! entre le ciel et -la terre prendre parti! renoncer à l'enivrement du plus beau en -faveur de la sagesse au visage de marbre! Vivre à mi-côte, la plus -dure des résignations!... - -Tout à coup, un beau jour, je reconnus que, précisément, cette -résignation étant pour moi la plus dure, c'était à celle-là qu'il -fallait me soumettre. Accepter la médiocrité du monde, oui, -cela était pour moi une tâche plus ardue que de laver les pieds -des pauvres ou de bander les ulcères, comme faisait Charlotte -de Clamarion. Et quand j'eus résolu d'accomplir cette tâche -qui s'impose aux femmes «de la bonne moyenne» dont j'étais, il -me sembla que mon appétit de passion était comblé... Ma voie à -mi-côte s'allongeait devant moi, droite et unie; tout orgueil -abattu, j'y roulais, emboîtée en des rails d'acier que ma volonté -avait étendus sur un plan; et je goûtais à cet effort plus de -bonheur secret que je n'en avais éprouvé lorsque, dans mon -emportement, j'avais fui avec indignation le milieu Voulasne. -Par la plus âpre lutte que je pusse soutenir contre moi-même, -je touchais le plus parfait contentement intime: je refaisais, -de mon propre mouvement, et par la force des choses, ce que -la plus vieille foi de ma famille enseignait comme le devoir -élémentaire; l'expérience me ramenait à mon point de départ un -peu dédaigneusement abandonné dans la bourrasque que déchaînent -les courants d'air de mon temps; sur le chemin de retour où je -marchais, ne discernais-je pas déjà ces grandes voix, organes -mystérieux, échos d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas -d'équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait -la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre -ces deux relais, l'humble beauté de la vie que nous ne pouvons pas -changer. «Faire les petites choses comme grandes à cause de la -majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous...», m'avait dit un -jour celui qui se plaisait à m'instruire si dangereusement! - - - - -XXV - - -Lorsque je retournai à Chinon, résolue à ne plus faire de moi -qu'un instrument utile au bien des miens et savourant dans cet -oubli de moi-même, dans cet adieu définitif à tous mes désirs -personnels, dans ce renoncement même à la joie de mieux faire, -une autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et qui ne -devait plus jamais me manquer, je fis l'émerveillement de tous par -la figure heureuse que l'on me voyait et que, au dire de chacun, -personne ne m'avait encore vue. J'étais inquiète autrefois, -disait-on, j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de -désirer un objet chimérique, de rêver à la lune! A la bonne heure! -On me trouvait, pour la première fois, satisfaite. - -Et la vérité m'oblige à dire qu'en face de ce bonheur rayonnant -de moi, il ne se trouva personne, dans la maison et hors de là, -personne parmi ceux qui pourtant m'avaient enseigné la source -secrète de ma présente félicité, qui ne chuchotât:--les échos m'en -vinrent de toutes parts:--«Elle aime!... elle est aimée!...» - -1910, 1911, 1912. - - -FIN - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2011-0-12. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME *** - -***** This file should be named 51225-8.txt or 51225-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/2/2/51225/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Madeleine jeune femme - -Author: René Boylesve - -Release Date: February 15, 2016 [EBook #51225] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> - - - -<h1> -MADELEINE - -JEUNE FEMME -</h1> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="DU_MEME_AUTEUR" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</a></h2> - - - -<h4>CONTES</h4> -<table id="contes"> -<tr><td>LES BAINS DE BADE (épuisé)</td><td> 1 vol.</td></tr> -<tr><td>LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC </td><td> 1 —</td></tr> -</table> -<h4>ROMANS</h4> -<table id="romans"> -<tr><td>LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS </td><td> 1 vol.</td></tr> -<tr><td>SAINTE-MARIE-DES-FLEURS </td><td> 1 —</td></tr> -<tr><td>LE PARFUM DES ILES BORROMÉES </td><td> 1 —</td></tr> -<tr><td>MADEMOISELLE CLOQUE </td><td> 1 —</td></tr> -<tr><td>LA BECQUÉE </td><td> 1 —</td></tr> -<tr><td>L'ENFANT A LA BALUSTRADE </td><td> 1 —</td></tr> -<tr><td>LE BEL AVENIR </td><td> 1 —</td></tr> -<tr><td>MON AMOUR </td><td> 1 —</td></tr> -<tr><td>LE MEILLEUR AMI </td><td> 1 —</td></tr> -<tr><td>LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE </td><td> 1 —</td></tr> -</table> - - -<p>Droits de reproduction et de traduction réservés -pour tous les pays, y compris la Russie.</p> - - -<p>Copyright, 1912, by <span class="smcap">CALMANN-LÉVY</span>.</p> - - -<p>E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> -<hr class="chap" /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p> - - - - -<h2> -RENÉ BOYLESVE</h2> - -<h1>MADELEINE<br /> -JEUNE FEMME</h1> - -<h3>PARIS</h3> - -<h3>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</h3> - -<h4>3, RUE AUBER, 3</h4> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span></p> - - - - -<p> -<i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br /> -CINQUANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE<br /> -<i>et</i><br /> -DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,<br /> -<i>tous numérotés</i>. -</p> -<hr class="chap" /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p> - -<h4><i>VXORI DILECTISSIMÆ</i> -</h4> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a><br /><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="AU_LECTEUR" id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a></h2> - - -<p>Dans mon précédent roman, <em>La Jeune fille -bien élevée</em>, j'avais composé sans arrière-pensée -le récit de la vie d'une jeune fille élevée comme -on l'était assez communément en province au -siècle dernier. Et c'est le problème de l'éducation -de la jeune fille que l'on a voulu voir traité -dans mon sujet. Ma prétention n'avait jamais été -si grande! Les uns ont cru que j'attaquais les -méthodes anciennes; les autres ont découvert chez -moi d'incontestables complaisances pour les usages -d'autrefois. C'est que je décrivais tout bonnement -l'état d'esprit d'une jeune fille à une époque -donnée, et rien de plus. Mon héroïne était née -en un temps où l'esprit d'examen, le goût critique -et l'appétit d'«affranchissement» étaient de -mode: ce n'était pas moi, peintre, qui gémissais -sous le poids des coutumes provinciales, c'était<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -mon modèle que je voyais ainsi endolori. Et si je -manifestais d'autre part une considération pour -les «préjugés» ou les gens du vieux temps, ce -n'était pas moi qui conseillais à mes contemporains -le retour à l'antique, c'était mon modèle -qui, décelant malgré soi sa vérité profonde, affirmait, -malgré soi, un attachement plus ferme et -plus résistant que les entraînements du jour, à ses -soutiens, à ses abris séculaires.</p> - -<p>Si j'eusse été un moraliste ou un sociologue, -j'eusse pris parti, j'eusse incliné le sens de mon -livre vers le passé ou vers ce que l'on croit -l'avenir; romancier, je ne suis que du parti de la -vérité humaine, qui est complexe, obscure quelquefois, -mais qui est légitime, et plus forte, plus -riche en substance que nos clartés artificielles -destinées à favoriser une manie de rangement -étiqueté, de classement provisoire, ou bien à -ménager notre paresse.</p> - -<p>Ce n'est pas nous qui décidons dans notre -cabinet: «Je veux que telle figure soit ainsi»; -mais c'est la figure qui répond à notre évocation, à -notre curiosité, à nos soins, et nous récompense -finalement par son aveu: «Voilà toutes les diverses -faces que j'ai.» Nous ne sommes tout à fait -maîtres ni de nos personnages ni de notre roman.<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> -S'il est vrai que notre cœur, nos sens et notre -esprit les pénètrent, s'il est vrai qu'il n'y a point, -à proprement parler, de littérature impersonnelle, -il ne l'est pas moins que ce rudiment de notre personnalité -échappé de nous et gagnant nos fictions -n'est en somme que la qualité particulière de -notre intuition d'une réalité étrangère à nous. Là, -peut-être, se concilient et le caractère «objectif», -comme on dit aujourd'hui, des œuvres qui ne sont -pas pur lyrisme, et cette <em>direction</em>, sensible en -toutes les belles œuvres, intérieure et voilée souvent -plutôt qu'ostensible, et qui est moins le résultat -d'une délibération que l'ordre secret du génie.</p> - -<p>Ma conviction est que le romancier, en donnant -son avis personnel sur le sens des tableaux de -mœurs qu'il peint, rétrécit son art, et j'oserai -même dire qu'il en peut fausser l'élan et diminuer -la portée qui parfois dépasse l'intention et vaut -mieux qu'elle.</p> - -<p>Un roman est un miroir magique où la vie, -trop vaste pour la plupart des yeux, vient se -refléter en un raccourci saisissant. Que le romancier -ait le pouvoir de faire apparaître cette image, -c'est assez. A elle de parler. Je pense que, si l'on -y tient, une morale plus forte que celle qui serait -voulue par l'auteur se dégage du tableau condensé<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> -de la vie qu'un écrivain doué nous présente; et -les conclusions laissées libres et pour ainsi dire -en suspens au bord de l'abîme sont d'un retentissement -autrement prolongé dans toutes les -régions de l'homme, que celles mêmes dont un -penseur sait trouver la formule lapidaire.</p> - -<p>Une invitation à réfléchir sur la vie, longuement, -profondément s'il se peut, et fût-ce avec -amertume et difficulté, voilà l'action morale -propre au romancier, et la limite extrême qu'elle -peut atteindre pour ne point entamer la force du -genre. Un moyen, emprunté aux ressources mystérieuses -de l'art, de mieux connaître l'Homme, -c'est la part contributive du romancier à l'action -sociale. Pour différer de l'action directe, elle -n'en est pas moins importante, si l'on songe que -c'est par ignorance de l'homme réel et au contraire -par flatterie pour quelques séduisantes -idées, que les plus graves erreurs publiques sont -commises, et si l'on songe que c'est par défaut -de psychologie que se produisent, chaque jour, -la plupart des désordres privés.</p> - -<blockquote> - -<p>R. B.</p></blockquote> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="MADELEINE_JEUNE_FEMME" id="MADELEINE_JEUNE_FEMME">MADELEINE JEUNE FEMME</a></h2> - -<blockquote> - -<p>«Tout notre contentement -ne consiste qu'au témoignage -intérieur que nous avons -d'avoir quelque perfection.»</p> - -<p>(<span class="smcap">Descartes</span>, <i>à la princesse -Élisabeth</i>.)</p></blockquote> - -<h2>I</h2> - - -<p>L'heure la plus douloureuse de ma vie, le 9 septembre -1888, jour de mon mariage, les adieux à ma -famille étant faits: le trajet de Chinon à Tours, par -une chaleur torride, dans le train qui nous emmenait -à Paris... Ah! que j'envie le sort de celles pour -qui cette heure est l'aboutissement des rêves de la -jeunesse! Moi, je partais, à la suite d'un mariage de -convenance, comme on disait dans ce temps-là, avec -un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime et de -gratitude, presque de l'amitié, mais point d'amour. -Ce cas paraît peut-être aujourd'hui étrange, mais à -cette époque nos familles s'inquiétaient peu de<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -nos volontés, et elles avaient dressé une jeune fille -de telle sorte qu'elle acceptât ce suprême sacrifice de -soi-même, après beaucoup d'autres, combinés, gradués, -dès longtemps accomplis, et pour ainsi dire -destinés à rendre possible celui-ci. Tant de choses -importantes pour la famille plus que pour notre chétive -personne dépendent d'un mariage! Qu'on y -songe...</p> - -<p>Moi, j'appartenais à une famille à peu près ruinée, -depuis 1873, par le dévouement de mon père à la -cause monarchique, et, depuis ces dernières années, -par les folies de mon frère Paul. Ma pauvre maman, -toute bonne, et même ma grand'mère Coëffeteau, si -autoritaire, étaient d'une égale faiblesse lorsqu'il -s'agissait de Paul; une partie de ce qui devait constituer -ma dot,—bien modeste!—avait dû être -employée à payer des dettes où l'honneur de notre -nom était engagé. Plusieurs mariages avaient manqué -pour moi à cause de la dot insuffisante; peu -à peu les partis tenus pour «beaux» s'écartaient -et, ce qui était pire, d'autres partis affluaient au -contraire, de condition moyenne, trop peu flatteuse -pour l'amour-propre d'une très ancienne famille -bourgeoise. Ce n'était pas moi, certes, qui avais -la fringale du mariage! Mon goût, très vif, avait été -de me consacrer à la musique. Des amis de Paris, -musiciens, les Vaufrenard, et un vieil artiste d'Angers, -M. Topfer, m'avaient affirmé que j'entrerais haut la<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> -main au Conservatoire, que je ferais une pianiste -peu commune et que je pourrais gagner ma vie; mais -les Vaufrenard étaient des Parisiens et M. Topfer un -artiste, tandis que ma grand'mère était une bourgeoise -de Chinon,—je parle du Chinon de ce temps-là;—et, -à ses yeux, il n'y avait point de situation à -quoi l'on pût songer, pour une jeune fille élevée -comme moi, hormis le mariage, et ce qu'on appelait -alors «le beau mariage». Or, comme j'allais -atteindre mes vingt et un ans, ce qui est un âge, un -architecte vint de Paris, réparer un petit château des -environs; il me vit à l'église; il s'informa de moi et -demanda ma main. Il avait trente-sept ans; il n'était -ni bien ni mal; il prétendait posséder une belle situation; -il jouissait du prestige d'avoir été choisi -entre tous autres architectes par M. Segoing, un -conseiller général de la bonne nuance; il citait les -noms de ses principaux clients, des noms splendides, -car il restaurait surtout les manoirs historiques; il -parlait volontiers de cousins à lui, les Voulasne, qui -étaient «une puissance financière», habitaient un -magnifique hôtel rue Pergolèse, une villa à Dinard, -et menaient ce qu'on est convenu d'appeler «la vie -de Paris»; il parlait aussi d'un M. Grajat, son confrère, -son «maître», un des grands concessionnaires -de la future Exposition universelle; il aimait à -répéter, à tout propos: «Avant cinq ans, ma femme -aura sa voiture.» Tout cela ne valait pas pour moi<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> -l'accent d'un homme qui m'eût plu; mais tout cela -fascinait ma famille qui venait d'éconduire un prétendant -à ma main, petit pharmacien sur la place de la -Gare! En outre, l'architecte de Paris n'exigeait aucune -dot et ne semblait tenir qu'à une chose: épouser une -jeune fille bien élevée. C'était toucher ma famille en -ses points les plus sensibles. Enfin ne déclarait-il -pas en outre qu'il garantissait l'avenir de mon frère?</p> - -<p>Malgré tout, je me souviens que je n'ai, à aucun -moment, donné mon consentement d'une manière -positive. J'ai pris le seul parti qui fût possible à une -jeune fille façonnée, modelée comme je l'étais; j'ai -temporisé, j'ai imploré des sursis, j'ai demandé à -Dieu, de toute ma ferveur, la grâce de me faire aimer -l'homme qui, en m'épousant, assurait le bien-être de -toute ma famille; je suis tombée malade; et, pendant -que j'étais à bas, cet homme me montra une telle -patience, une telle bonté, une si extraordinaire volonté -de me conquérir, que j'ai eu un beau jour plus de -confusion de le faire souffrir que je n'en avais de -désespérer ma famille, et je me suis trouvée liée à -lui par un sentiment auquel je ne saurais donner de -nom, un sentiment qui ne me permettait pas de lui -dire «oui», mais qui m'interdisait de lui dire -«non». Il n'y eut qu'une voix autour de moi pour -me soutenir que ceci, précisément, c'était ce qui -devient de l'amour, plus tard. Que de fois n'avais-je -pas aussi entendu dire: «L'amour, l'amour! mais<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> -c'est après qu'il se déclare...» Cela, n'est-ce pas? -pouvait être... Est-ce que nous savons, nous autres?... -Je ne raconte point cela, on le voit, pour me faire -valoir, car, à mon avis, j'aurais eu plus de mérite à -épouser un homme sans l'aimer, par pure générosité -envers les miens, qu'à l'épouser, comme je l'ai fait -en réalité, dans l'espoir de l'aimer un jour.</p> - -<p>Je n'avais pas pour lui de répugnance; il était -grand, bien bâti, vigoureux; il portait les cheveux -plats très bruns et une moustache rejoignant des -favoris taillés court; à Chinon, on le trouvait bel -homme. Mais le timbre de sa voix, pour moi du -moins, ne chantait pas; mais ses yeux, intelligents -pourtant, étaient secs; mais il n'avait pas, je le sentais -bien, ce fond d'éducation affinée qui avait fait -le charme de mon père et que je discernais chez mon -grand-père Coëffeteau; mais, quoiqu'il sût beaucoup -de choses, son esprit sérieux n'avait pas une de ces -libertés ou de ces fantaisies qu'ont souvent des -esprits plus sérieux encore, plus cultivés surtout, et -sans lesquelles un homme nous semble ennuyeux...</p> - -<p>Dans notre compartiment de première classe,—jamais -ni moi, ni aucune personne de ma famille, je -crois bien, n'étions montés dans un compartiment -de première classe,—toute l'histoire de la longue -préparation aux fiançailles, puis celle des fiançailles, -démesurément allongées, se déroulaient avec la -rapidité du cauchemar, et leurs images dansantes<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> -se mêlaient aux grains de poussière tumultueux -d'un grand bâton de lumière qui tâtait en face de -moi la banquette capitonnée, comme pour trouver le -bon endroit où enfin mettre le feu. Et l'épisode le -plus dur était encore le dernier, celui que j'avais eu -à peine le temps de percevoir: dix minutes avant que -nous ne quittions la maison, tandis que ma pauvre -maman, émue à trembler, s'apprêtait à me donner ce -qu'on nomme «les conseils d'usage,» des mots, d'une -crudité à laquelle il ne nous avait point accoutumés, -furent prononcés par mon mari, dans la pièce voisine, -adressés à deux de ses amis de Paris, ses témoins,—desquels -était l'illustre Grajat,—et entendus par ma -grand'mère aussi bien que par maman et par moi; et -le sens de ces mots, car je ne rapporte pas les termes, -était que ce qui l'avait décidé, lui, tout vieux Parisien -qu'il fût, à venir épouser en province une jeune -fille de ma sorte, c'était la garantie d'être abrité de -l'ordinaire infortune conjugale.</p> - -<p>Mon Dieu! à la bien prendre, l'idée était plutôt pour -moi flatteuse. Ma famille ne s'était pas exténuée à -faire de moi une jeune fille bien élevée, dans un dessein -autre que celui de faire de moi un jour une honnête -femme. Mais l'expression dont usa mon mari, -outre qu'elle froissait nos oreilles, donnait à l'union -bénie le matin même un sens utilitaire qui nous -bouleversa.</p> - -<p>Une particularité du caractère de mes parents était<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> -leur croyance un peu débonnaire aux actes désintéressés. -J'ai été imprégnée de cette croyance très noble, -et d'ailleurs très efficace à produire des actes désintéressés, -la seule, peut-être, qui soit capable d'en produire; -mais cette croyance était chez eux si fondamentale -qu'elle les aveuglait souvent sur la qualité -de certains faits accomplis tant par d'autres que par -eux-mêmes, et qui n'avaient pas ce beau caractère. De -sorte que la découverte de la moindre intrigue les -scandalisait, et l'expression qui confessait sans vergogne -un tel calcul leur paraissait pire que le -calcul.</p> - -<p>Il n'était pas vilain à un architecte de Paris, de -venir épouser sans dot une jeune fille de Chinon, -élevée selon les principes rigoureux des vieilles -méthodes d'éducation, parce qu'il tenait avant toute -chose à avoir un ménage non troublé! Quelques instants -avant que ne fut prononcée la phrase malencontreuse, -ma grand'mère elle-même ne me recommandait-elle -pas: «Mon enfant, n'oublie jamais que, -si ton mari t'a choisie entre tant d'autres, c'est parce -que tu es une jeune fille bien élevée»? En termes -plus civils, est-ce que ce n'était pas l'idée même -formulée par mon mari devant ses témoins? Oui; -mais la phrase de ma grand'mère, destinée à me -frapper de l'excellence de sa méthode d'éducation, -afin que je la transmisse un jour moi-même à ma -fille future, me laissait entendre que c'était ma bonne<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> -éducation qui avait inspiré à mon mari ses sentiments -désintéressés à mon égard.</p> - -<p>Les sentiments désintéressés de mon mari, c'était -une convention acceptée, qui s'imposait, qu'on avait -pour ainsi dire le droit d'exiger. Mais les sentiments -en vertu desquels ma famille m'avait poussée et -obligée à ce mariage, étaient-ils bien désintéressés?... -Ah! si l'on eût soutenu à ma pauvre grand'mère qu'ils -ne l'étaient pas tout à fait!... Elle croyait qu'ils -l'étaient, tant le principe était bien établi qu'ils -devaient l'être.</p> - -<p>Je discerne tout ceci aujourd'hui, mais, dans mon -compartiment de première classe, surchauffé, durant -ce trajet de Chinon à Tours, tant de fois parcouru, si -plein pour moi de souvenirs, et en face de l'homme -un peu gêné, silencieux, qui m'emportait à l'inconnu, -je ne me faisais point de raisonnements rassurants. -Si j'eusse été accoutumée, comme beaucoup de jeunes -filles que j'ai vues depuis, à penser sans cesse à mon -plaisir, je crois que c'est à ce moment-là, sur cette -banquette de drap gris capitonné, que j'eusse perdu -connaissance et me fusse affaissée de désolation. -Mais je savais refouler mes sentiments les plus vifs, -et, au moment où l'on croit qu'ils vont éclater, -détourner ma pensée de moi-même, la fixer sur -quelque chose de très grand ou d'infime, songer, -comme on nous l'enseignait au couvent, aux souffrances -de Notre-Seigneur, près desquelles les nôtres<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> -ne sont jamais rien, ou m'astreindre à revoir mentalement, -et un à un, à leur place respective, les objets -empilés dans mes malles. Je ne me rappelle plus -comment je me tirai de ce mauvais pas; je crois -avoir parlé tout à coup à mon mari du petit chien en -écheveaux de soie pelure d'oignon que sa mère avait -amené avec elle à Chinon... Et je me disais: «Est-ce -bête, de parler de cela pendant la première heure du -voyage de noces!» Mais cela m'empêcha de pleurer. -Mon mari fut très complaisant pour moi. Après -Tours, où nous dûmes changer notre train pour un -autre où il y avait beaucoup de monde, il consentit -à se lever, à se donner du mal pour apercevoir au -loin les bâtiments de Marmoutier, mon cher couvent, -où j'avais passé dix années, et il écouta tout ce que -je voulus lui en dire! Dix ans de notre vie, sur vingt, -c'est un compte, et c'est la période ineffaçable. Ce ne -devait pas être très amusant pour lui de m'entendre -lui raconter mes histoires, et d'autant moins qu'il -avait l'air, pour les voyageurs qui nous écoutaient, -d'enlever une jeune pensionnaire. Que je devais donc -paraître sotte! Eh bien, il ne manifesta pas d'un -signe qu'il pouvait avoir à s'en plaindre. Il était condescendant -et sérieux, comme toujours, mais sans nul -air chagrin. Ce ne doit pas être drôle non plus, je -m'en rends compte à présent, d'épouser une jeune -fille aussi innocente que je l'étais et qui ne vous a -point caché qu'elle n'a aucun amour pour vous! Il<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> -voyait en moi une femme serviable à son foyer, à sa -maison, à son avenir surtout; mais je crois qu'il -n'espérait pas tirer de moi d'autre avantage. Et -les débuts d'un tel mariage ne sont pas tout agrément -pour un homme... Cependant j'avoue, à ma honte, -que je n'ai pas pensé qu'il pût, lui, n'être pas complètement -à la fête, tant nous sommes convaincues, -jeunes filles, que c'est nous seules les victimes.</p> - -<p>Je parlais, je pérorais avec une prolixité de pie -borgne, d'abord parce que j'avais conscience que la -parole seule me réconfortait, que me taire c'était m'affaler -comme une loque, ensuite parce que ma cervelle -en branle ne pouvait plus admettre de relais. Jamais -je n'avais parlé ainsi; j'éprouvais cette illusion d'être -très intelligente et très docte, que donne parfois la -fièvre; avec une pédanterie de lendemain d'examen, -j'exposais les méthodes de mon éducation: celle de -la maison, celle du couvent; je les examinais du -haut d'un détachement souverain, puis j'en faisais la -critique sur un ton dont le seul souvenir me fait -hausser aujourd'hui les épaules.</p> - -<p>Je vois encore la figure ahurie d'une malheureuse -dame de compagnie au service de quelque vieille -comtesse somnolente, et à qui mes paroles parvenaient -par bribes, plus ridicules encore, je suppose, par le -défaut de lien entre les unes et les autres. Elle semblait -surtout avoir peur que la «comtesse» s'indignât, -et elle protégeait le sommeil et la sérénité de la<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> -vénérable douairière comme une maman couvre à sa -fille le bruit des discours incongrus. Comment avais-je -l'audace, moi si réservée, si timide, d'oser choquer -quelqu'un?</p> - -<p>En tout cas, j'esquissais à mon mari un lugubre -tableau de notre condition, à nous, jeunes filles; -je lui révélais que je n'avais jamais eu de feu dans -ma chambre depuis l'époque de ma rougeole, à neuf -ans! que l'hiver, nous ne nous lavions qu'à l'eau -glacée, que nos mains rougissaient, gonflaient, -n'étaient que crevasses d'engelures; que s'approcher -de la cheminée où vacillait une misérable flambée -de bois, eût décelé de notre part une fâcheuse -disposition à la sensualité; que nous n'avions pas le -droit de nous asseoir dans un fauteuil, ni de nous -tenir sur un siège autrement que le buste parfaitement -perpendiculaire; que nous devions, en toute -saison, être levées, coiffées, habillées à sept heures -du matin, et avoir fait nous-mêmes notre lit; que -jamais avant mon mariage, personne au monde ne -m'avait accordé la moindre attention lorsqu'il m'était -arrivé de me lamenter pour un bobo, pour un mal de -tête, pour un rhume; et qu'il fallait pour le moins -une bronchite déclarée, une toux de vieux râleux, -pour qu'on allât chercher le médecin, etc., etc. A -m'entendre, mon mari, la dame de compagnie et -peut-être la comtesse, devaient tenir pour un miracle -authentique qu'après de telles épreuves je fusse là,<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> -vivante, ayant passé vingt ans, et étant, à tout prendre, -encore une assez belle fille! Mon mari certainement -continuait, dans sa barbe, à rendre grâces au Sacré-Cœur -et à ma grand'mère Coëffeteau, et il se disait: -«Parbleu! je le sais bien, qu'elle n'a pas été gâtée! -Mais voilà une petite femme qui ne s'en porte pas plus -mal, et qui va, par contraste, trouver chez moi tout -admirable...» La dame de compagnie ou la comtesse -allaient raconter demain à tout venant que le type de -la jeune fille émancipée leur était apparu sur la ligne -de Paris-Bordeaux.</p> - -<p>J'étais, certes, la moins émancipée des jeunes filles -de ce temps-là, qui l'étaient infiniment moins que -celles d'aujourd'hui; mais dans le milieu le plus -sévère et le plus pur, j'étais née à une époque où il y -avait de l'émancipation dans l'air. A mesure que j'ai -vécu, je me suis persuadée de l'importance qu'il y a -à constater «ce qui est dans l'air». Ceux qui l'absorbent -et s'en nourrissent ne s'en aperçoivent pas, -généralement. Moi, je n'avais jamais vu d'exemples -remarquables d'insubordination ou de révolte; je -m'étais assouplie à des exigences beaucoup plus -dures que les contraintes énumérées dans ma brillante -improvisation, et sans que j'eusse jamais songé -à tourner la loi établie. Eh bien! des germes subtils -avaient approché jusqu'à moi et m'avaient pénétrée. -C'est qu'il y avait, de mon temps, de ces germes -épars. Il n'y en avait point par exemple du temps<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> -de la jeunesse de maman, ou bien ils demeuraient -alors sans virulence, tandis que moi, ils m'avaient -atteinte, à mon insu, et ces diablotins se manifestaient -par ma bouche, comme chez les possédés -du temps jadis, dès que cessait de planer sur moi -l'aile puissante de ma grand'mère Coëffeteau, dès -qu'avaient disparu comme pour toujours, de mon -horizon, les bâtiments du Sacré-Cœur.</p> - -<p>Ce dont je me plaignais dans mon délire du Paris-Bordeaux, -ce n'était, en somme, que les obstacles -opposés par mon éducation à ma tendance au bien-être; -mais cette tendance contrariée par mon éducation -et inclinée vers un autre sens, vers celui de l'idéalisme, -m'avait révélé des joies d'une très haute saveur. -Ma piété, jugée même excessive, avait été pour moi -une cause de délectation sans égale et m'avait inspiré -un grand dégoût de tous les sentiments qui n'étaient -ni très hauts ni très purs. C'est ainsi que, lorsque je -m'avisai d'éprouver une passion imaginaire pour un -jeune homme à peine entrevu, je me fis aussitôt de cet -amour une idée séraphique. C'est ainsi que, lorsque -je me jetai à cœur perdu dans la musique, et crus -comprendre et goûter les grands maîtres, mon ravissement -fut tel que je ne voulais plus connaître d'autre -plaisir et que pour la musique seulement j'admettais -que l'on pût vivre. Mais quel orage, quel cyclone en -tout moi-même, et quelles ruines! lorsqu'on m'avait -démontré que tant de transports ne me conduisaient<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> -qu'à ma perte, que ma piété de couvent devait être -ramenée au niveau commun, que mes extases romanesques -étaient ridicules, et que l'essentiel était pour -moi de plaire à un monsieur ni bien ni mal, qui se -proposait de fonder avec moi une famille!...</p> - -<p>Je dus m'endormir, dans le train, je ne sais où, -terrassée par la fatigue. Quand j'entr'ouvris les yeux, -près de Paris, mon mari veillait sur mon sommeil, -comme la dame de compagnie sur celui de la comtesse; -et l'un comme l'autre devaient penser peut-être -qu'ils étaient préposés à la garde d'un enfant.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="II" id="II">II</a></h2> - - -<p>Nous ne devions même pas passer la nuit à Paris, -car il était de toute nécessité, pour se conformer à -l'usage, d'accomplir «le voyage de noces». Moi, -j'aurais autant aimé faire tout de suite connaissance -avec l'appartement où je devais vivre; de son côté, -mon mari était fort pressé par ses affaires; mais ma -famille et tout Chinon eussent été déçus si un mariage -comme le mien, qui passait pour «brillant», -n'eut débuté par une semaine au moins en Italie. Et -nos places étaient retenues dans un train de nuit qui -devait nous emmener d'une traite à Venise.</p> - -<p>Si l'on croit que j'ai vu Venise!... J'ouvrais les -yeux, je regardais et je me disais: «Tâche d'emmagasiner -tout cela, tu le retrouveras dans ta mémoire -et tu le savoureras comme il le faut, quand tu<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> -seras heureuse...» Mais je ne pouvais prendre aucun -plaisir, à rien. Tout ce que je voyais me donnait envie -de pleurer. Et je m'épuisais en efforts pour ne pas -pleurer. Et le pire était que je voulais épargner à -mon mari le désagrément de constater mon chagrin, -parce que je n'avais à lui reprocher ni brutalité, ni -indélicatesse, ni pour ainsi dire le plus léger défaut: -je ne lui reprochais que de n'être pas aimé de moi. -Ah! si je l'avais aimé, qu'il aurait donc pu, tout à son -aise, être brutal, indélicat, et avoir tous les défauts!...</p> - -<p>Il ne semblait pas s'apercevoir de mon chagrin; il -était doué d'une patience angélique que j'aurais -admirée, si je l'avais aimé, et qui m'irritait presque. -Aujourd'hui, je sais qu'il avait confiance dans le -temps, qui calme tout; il savait que je m'accoutumerais -à lui comme je m'étais accoutumée par exemple -à la vie de couvent, si différente de la vie de famille. -Il ne doutait pas que chez lui, même avec lui, même -sans amour, je ne dusse me trouver beaucoup mieux -que partout où j'avais été précédemment. Il conservait -à Venise, et durant ces premières semaines de -vie conjugale, la parfaite égalité d'humeur qui m'avait -tant déconcertée avant et même après nos fiançailles, -alors que je me montrais si peu encourageante pour -ses projets ou si peu obligée par sa constance. Il faisait -tout ce qu'il pouvait pour m'être agréable, et -même, ce qui est mieux, je trouve, pour ne m'être<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> -pas désagréable. Aussi, sans parvenir à aucune satisfaction -en sa compagnie, j'avais conscience d'augmenter -ma dette envers lui.</p> - -<p>Nous étions à Venise pendant la deuxième quinzaine -de septembre. Il s'élevait parfois des brumes pareilles -à celles que je me souvenais d'avoir vues, à l'arrière-saison, -sur la Vienne et sur la Loire; mais, au-dessus -de la lagune, et enveloppant les monuments des îles -ou de la ville, elles étaient plus colorées, plus chaudes -et plus variées, et je les comparais à une perle que -mon mari m'avait donnée et que je portais au doigt. -Quand, au retour du Lido, et tournée vers Venise, je -voyais ces belles nuées animées à l'intérieur par une -sorte de foyer lumineux, rayonnant, superbe, j'étais -reprise par ce sourd et lancinant appétit de bonheur -qui m'avait tant fait rêver et tendre les bras à je ne -sais quoi d'inconnu, certains soirs d'été, sur les terrasses -de Chinon, et, encore aussi puérile que dans -ce temps-là, je me disais: «Dans ce brouillard d'argent -et de roses est enfermé le bonheur!...»</p> - -<p>Ah! que j'aurais aimé confier à quelqu'un, en me -moquant un peu de moi-même, ma vision! Mais -mon mari était trop sérieux; il ne se fût même pas -moqué d'une fantaisie de ce genre; il ne l'eût pas du -tout comprise; cela m'eût fait de la peine; et j'aimais -mieux la garder pour moi.</p> - -<p>Le bonheur... le bonheur... Ce mot qu'il vaudrait -mieux ignorer!... On l'avait pourtant peu prononcé<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> -autour de moi; ce n'était pas pour le bonheur, du -moins terrestre, que nous nous croyions créées, nous -autres: comment se faisait-il que ce mot figurât -pour moi un si attrayant mirage? et qu'il n'y eût pas -une parcelle de moi qui ne se sentît flattée par cette -chimère?... Et, en gondole, je faisais, de la main, le -geste d'écarter à droite et à gauche ces belles vapeurs -où baignaient le campanile de Saint-Georges Majeur, -la <em>Salute</em> et le Palais des Doges... Je fendais leur joli -corps impalpable en voulant de toutes mes forces que -le bonheur se montrât... Mon mari me demanda ce -que je chassais avec les mains: «Des moustiques?...» -J'éclatai de rire, bêtement, non de la question, mais -de moi-même. Il me dit, ce qu'il avait tant de fois -entendu dire de moi dans ma famille: «Comme vous -êtes jeune!»</p> - -<p>Et nous pénétrions jusqu'au cœur de la région vaporeuse. -Mais, le bonheur?...</p> - -<p>Nous croisions, sur la lagune, des couples de nouveaux -mariés, comme nous; ils avaient la main dans -la main, avec l'air d'une béatitude un peu convenue, -et qui semble si niaise, mais qui trouble même ceux -qui ne l'éprouvent pas... D'autres, à la nuit tombante, -étaient enlacés. Mais le soir, surtout, après le dîner -dans les hôtels, cette musique et ces chansons sur le -Grand Canal, qui n'étaient pas pour moi des rengaines, -ces gondoles glissant en silence ou se pressant autour -d'une belle voix d'homme qui répandait la féerie<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> -nocturne dans les âmes... c'était plus que je n'en -pouvais supporter. Je refusais d'aller me mêler à ces -promeneurs enchantés. Je disais à mon mari: «Non, -non, j'aime mieux rester là.» Il allait fumer avec des -messieurs. Je restais, sur une petite terrasse de -l'hôtel, donnant sur le Canal, les coudes appuyés sur -une balustrade, les mains cachant mon mouchoir -bien tamponné sur mes yeux...</p> - -<p>C'est une grande erreur, c'est une inconsciente ou -stupide cruauté que de conduire en de pareils endroits -les femmes comme nous, qui ne sommes pas -destinées à la vie voluptueuse, paresseuse ou -facile...</p> - -<p>Ah! mon Dieu! quelles contusions et quelles fatigues -j'ai promenées dans cette ville qui fabrique -le rêve comme d'autres les pâtes alimentaires!... -L'énigme de la chair,—le mystère, pour moi, le plus -insoupçonné de ma jeunesse,—expliqué, résolu tout -à coup! l'objet d'effroi devenu familier; le péché le -plus honteux transformé en le plus impérieux devoir!... -Quel éclair! quelle aveuglante lumière sur le -monde! et quel cataclysme pour qui reçoit l'ébranlement -du phénomène sans avoir pu auparavant s'enivrer!...</p> - -<p>Je retrouvais sur ma commode les divers accessoires -de ma trousse de voyage: le joujou qui avait -endormi ma pensée inquiète ou révoltée pendant les -deux dernières semaines avant mon mariage. Il faut<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -bien croire que j'étais encore jeune autant que tout le -monde le prétendait, puisqu'une pareille babiole -entrait presque en balance avec les rebutants débuts -d'un mariage sans amour. Qu'on me traite de gamine -ou de folle; mais pourquoi n'ajouterait-on pas foi à -la puissance des infiniment petits dans la vie morale, -comme on le fait ailleurs?</p> - -<p>«Avec ces fins ciseaux courbés, pensais-je, je vais -pouvoir tailler mes ongles convenablement,—car -jusque-là, je n'avais eu qu'une mauvaise paire de -ciseaux qui datait de mon entrée au couvent,—je -vais les tailler, comme dit mon mari, selon les lignes -élégantes de l'ogive. Avec ceux-là, droits et pointus, -je piquerai comme le bec de l'oiseau un petit ver, la -languette de peau qui m'agace si souvent...» Et, -déjà, dans mes moments de loisir,—inaction si -étrange, si nouvelle pour moi,—je commençais à -prendre plaisir à user du polissoir, à caresser du -bout d'un doigt la crème des petits pots, à me poudrer -le visage pour descendre à la table d'hôte. -Presque pas de coquetterie dans mon cas, et même, -si cela pouvait être croyable, je dirais: point du tout -de coquetterie. Non, vraiment, je ne désirais pas -plaire, même à mon mari; j'avais simplement envie -de jouer avec les bibelots de femme que l'on mettait -à ma disposition... et aussi d'exercer cette gourmandise -nouvelle que j'avais toutes les peines du monde -à ne pas croire coupable, et qui consiste à s'occuper<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> -de soi, à flatter sa personne, à lui témoigner des -attentions, à la favoriser d'un peu d'aise.</p> - -<p>Et, par delà ma trousse et mon beau sac de voyage, -m'apparaissait l'appartement que nous allions occuper -à Paris, rue de Courcelles, dans une maison récemment -construite par mon mari et dont il me parlait -depuis longtemps. Il m'avait d'abord dessiné le -plan de cet appartement sur des bouts de papier, -puis il m'avait apporté de Paris ce que ces messieurs -appellent «les bleus». Ce sont des épreuves photographiques -du plan dressé par l'architecte, et où les -traits viennent en blanc sur un fond d'un aveuglant -outremer. Et tous ces petits carrés, ces rectangles, -ces doubles lignes parallèles coupées çà et là pour -donner jour à une fenêtre, ailleurs pour désigner -une cheminée, ces spirales, ces petites lames -d'éventail qui signifient l'escalier, ce fin quadrillé -qui désigne la cuisine, l'office, et ce plan de la baignoire -qui semble emplir le cabinet de toilette, tout -cela dansait une espèce de ballet profane devant mon -imagination, entièrement accaparée jusque-là par les -idées morales. Je voyais dans cet appartement une -jeune femme aller, venir, passer, repasser par les -étroits corridors, s'adosser à la cheminée, s'accouder -au balcon, s'asseoir dans telle encoignure pour juger -de l'effet d'un panneau... Cette jeune femme, affirmait -mon mari, était là dedans «chez elle», libre de -ses mouvements et de l'emploi de son temps, vêtue à<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> -sa guise... Et ma guise n'était-elle pas de passer une -bonne partie de la journée en peignoir? en peignoir, -oui, telle était ma guise, à moi qui avais toujours dû -être corsetée et habillée dès sept heures du matin -comme si j'allais sortir en ville ou recevoir une -visite! L'idée de ce peignoir, d'ailleurs, ne déplaisait -pas à mon mari, «pourvu, disait-il, que le peignoir -fût élégant et décent». Oh! oh! je n'avais aucune -velléité de porter un costume inconvenant! mais, -passer des heures dans un vêtement souple qui n'eût -pas l'air de m'attaquer avec hostilité de toutes parts, -et prendre mon temps, enfin, pour me peigner!... sur -la jeune femme toute nouvelle que j'étais encore, cela -exerçait une influence occulte...</p> - -<p>Mais il me semblait, je m'en souviens bien, que, -tout de même, j'étais un peu déchue. Aux rares -moments où je pouvais me recueillir, dans les églises, -par exemple, où, sous prétexte de fatigue, je laissais -mon mari visiter les curiosités, et demeurais agenouillée -vingt bonnes minutes, le souvenir de ma -grande exaltation religieuse au couvent, puis de ma -grande exaltation musicale, me revenait tout à coup -et m'humiliait profondément; je pensais que dans ce -temps-là, ce n'eût été ni un sac, ni une trousse, ni la -perspective d'un voyage ou de la vie à Paris qui eussent -pesé le moins du monde sur mon esprit. Mais -depuis que j'étais descendue des sommets, il ne fallait -pas d'objets de haute valeur pour me secourir. A<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> -une certaine altitude morale, de grands et puissants -motifs sont nécessaires à nous tirer de nos alarmes, -tandis que de très modestes raisons suffisent à ceux -qui sont dans le terre à terre. Chacun de nous, en -définitive, a peut-être le sauveur qu'il mérite... Mais, -par une sorte de déférence envers ma situation nouvelle,—c'est-à-dire -ma situation de femme mariée, -et que l'on m'avait enseigné à respecter,—je m'interdisais -de penser à ce qui n'était plus et ne pouvait -plus être. Alors, je priais Dieu de venir à mon -secours.</p> - -<p>Dans une petite église de Venise, dont je ne me -rappelle seulement pas le nom, car je ne faisais guère -attention à l'archéologie, je commençai à retrouver -un peu l'ordre de mes idées et à savoir ce que je voulais -demander à Dieu, ou plus exactement, cet ordre -s'établit presque à mon insu, au cours de mes prières, -car c'est en demandant toutes sortes de grâces assez -vagues, en balbutiant des oraisons, que finit par se -préciser sur mes lèvres la formule qui parut soudain -conforme à mes plus secrets désirs. Je dis: «Mon -Dieu! faites-moi la grâce de voir autant de beauté -dans ma situation nouvelle, que j'en ai vu lorsque je -vous ai tant aimé au couvent!» Mon vœu était un peu -naïf, mais il était selon mon cœur: j'avais besoin de -sentir quelque chose d'exaltant en tout ce que j'entreprenais. -C'était cela qu'il me fallait.</p> - -<p>Il y a dans la vie bien des choses que l'on sent,<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -mais qui demeurent longtemps, parfois toujours, -inexprimées. A l'époque où je subissais ces incertitudes, -je ne suis jamais parvenue à trouver le mot, le -mot essentiel en toute chose, le mot qui éclaire et -illumine. Je n'avais pas été capable, moi, de dire à -ma famille: «Grand'mère, grand-père et vous, ma -chère maman, je suffoque parce que vous m'obligez à -passer d'une conception de la vie tout idéale, à la vie -elle-même dépouillée de toute espèce d'ornement... -C'est une transition atroce, prenez-moi en pitié, comprenez!...» -Et, quand j'eusse été capable de leur dire -cela, ni maman, ni grand'mère ne m'eussent parfaitement -saisie; mon grand-père peut-être, parce qu'il -était un ancien magistrat, à l'esprit et au langage -assez déliés, mais tous les trois fussent demeurés -d'accord pour me répondre simplement, ce qui contient -réponse à tout: «Mon enfant, c'est la vie...» Aujourd'hui, -seulement, je commence à comprendre, moi, -leurs raisons profondes de disposer de moi comme ils -le faisaient; peut-être ne le faisaient-ils, eux, que -parce que c'était l'usage, et dans ce cas, que toute -parole entre nous eût donc été vaine!</p> - -<p>Eh bien! cette exaltante beauté que quelque chose -en moi, mon éducation, peut-être, ou une longue -hérédité exigeaient, ce n'était pas la vue du plus beau -lieu du monde qui me la devait fournir, car le plus -magnifique assemblage de marbres, d'eaux et de couleurs -ne réveille ou n'anime que les poètes et les<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> -peintres; nous autres, il faut que notre cœur soit déjà -bien chaud par ailleurs, pour que tout cela nous fasse -flamber. Et ma défaite entraînait pour moi la chute -définitive de ce songe féerique des jeunes filles de -mon temps: le voyage de noces. Mon voyage de -noces, à moi, il était donc accompli! Le voyage, mot -magique, voilà comment sa réalisation se présenterait -désormais pour moi! Et Venise, Venise, lieu de -musique, de splendeur, d'amour, paradis terrestre!... -j'en avais fait désormais tout le tour. Et je n'avais -plus que le désir de prendre un train qui m'emmenât -vers ma vie véritable, ma vie de femme mariée à -l'architecte Achille Serpe.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="III" id="III">III</a></h2> - - -<p>Notre appartement était situé rue de Courcelles, -presque au coin de l'avenue Hoche, et on l'eût pu -croire riche comme la maison elle-même, comme le -quartier; mais en réalité, il était fort exigu, très bas -de plafond, et même mansardé, sauf le salon et la -salle à manger. En fait, et de l'aveu de mon mari, ce -logement extrêmement modeste avait été escamoté -par l'architecte, sous les combles d'un immeuble opulent, -un peu au détriment de la quantité d'air respirable -dans les chambres de domestiques.</p> - -<p>D'une fenêtre de mon salon «en rotonde», on surprenait, -comme par une porte entre-bâillée, une mince -parcelle du parc Monceau, entre deux hôtels. Cela -rappelait une de ces images, aux proportions excentriques, -qui montent le long du texte d'un roman<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -illustré, et où tous les objets représentés sont taillés, -impitoyablement, à la façon des charmilles, mais -s'épanouissent, en haut, sur toute la largeur de la -page. Dans le haut de la page, je voyais la cime, à -cette époque encore feuillue et dorée, des platanes et -des ormes.</p> - -<p>En m'installant dans mon appartement, je venais -souvent à cette fenêtre, et, lorsque je refeuillette -aujourd'hui ma vie de femme, qui commence là, cette -vue m'apparaît bien en effet comme la vignette-frontispice -d'un livre devenu très familier, mais dont on -a longtemps regardé les images avant de se décider à -le lire...</p> - -<p>Dans ma fluette bande de parc Monceau, on voyait -passer des coupés, des victorias, des fiacres: jamais -tout entiers; du moins, on voyait une fraction de -cheval, puis le cheval, et quand la voiture apparaissait, -le cheval déjà était éclipsé. On voyait des -passants, d'assez beau monde qu'il fallait regarder -vite, vite, des nourrices, le marmot au poing, des -petits jeunes gens en uniforme des Pères, qui me rappelaient -mon frère Paul quand il était au collège, et -des fillettes en quantité, fouettant à tour de bras leur -«sabot», mais tout cela mouvant et éphémère, -emporté et remplacé aussitôt que posé. C'était un peu -agaçant, et pourtant attrayant pour moi, car, si -étranglé que fût ce spectacle, c'était une réduction -infinitésimale de la vie de Paris qui s'offrait là, de<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -cette vie de Paris si prestigieuse pour tous ceux qui -lui sont étrangers.</p> - -<p>Elle était pour moi si prestigieuse, cette vie de -Paris, que j'en avais peur. Loin d'être attirée vers -elle par la curiosité, j'éprouvais une appréhension à -mettre le pied dans la rue. Pendant des jours, mon -mari ne réussit pas à m'entraîner avec lui seulement -jusqu'à l'Étoile. Mais il tenait ma claustration volontaire -pour une des premières manifestations de mon -goût pour la vie d'intérieur, et j'ai su qu'il s'en félicitait. -Le dimanche, il fallut bien aller à la messe; -mon mari m'y accompagna, et je traversai ainsi pour -la première fois le parc Monceau.</p> - -<p>Nos concierges, monsieur et madame Bailloche, -l'un sur le pas de la porte et fumant sa pipe, l'autre -ayant ouvert pour me mieux voir le carreau de sa -loge, me firent à mon insu passer un examen détaillé -et qui fut, paraît-il, favorable; tous les deux depuis -lors se montrèrent pleins de prévenances.</p> - -<p>Il s'agissait de ne plus hésiter à présenter nos civilités -à la famille de mon mari. Nous avions un peu -tardé. Pour un homme formaliste comme l'était mon -mari, cela prenait des airs de négligence. Mais, quant -à ses devoirs familiaux, précisément, l'homme correct -était combattu en lui par l'homme correct lui-même: -le père et la mère de mon mari vivaient -séparés de corps et de biens depuis plus de vingt ans, -ce qui plaçait leur fils, surtout vis-à-vis de moi, jeune<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> -provinciale, dans une situation très incommodante; -de plus, la sœur de mon mari, qui habitait avec la -maman Serpe, était divorcée, et je sentais bien qu'il -ne souhaitait pas que j'eusse des relations très assidues -avec elle. Cependant, telle qu'elle était, la famille -était la famille, et mon mari professait sur les devoirs -de famille des principes intransigeants, fondés surtout, -par réaction, je le crois, sur l'exemple de sa famille.</p> - -<p>Le plus facile à voir, pour moi, était le vieux papa -Serpe avec lequel je m'étais assez bien entendue lorsqu'il -était venu à Chinon demander ma main pour -son fils. Ne me plaisait-il pas même mieux que son -fils, ce pauvre bonhomme que nous avions d'abord -chargé de tous les torts en son ménage malheureux? -Et ce n'était qu'après avoir passé trois jours entiers -avec sa femme, au moment de mon mariage, que -nos présomptions s'étaient retournées en sa faveur. -Au fond, je ne savais rien de mes beaux-parents, -tant la correction de mon mari le rendait discret. -Mais ce que je redoutais, c'était la visite à ma nouvelle -belle-sœur, la divorcée, qui n'avait point assisté -à mon mariage. Je ne lui en voulais point, mais la -discrétion, alors vraiment excessive de mon mari à -l'égard de tout ce qui concernait cette sœur, plus -jeune que lui, qu'il avouait «fort jolie», qui vivait -avec sa mère et de qui il ne voulait point, c'était évident, -que je me fisse une amie, me rendait un peu -timorée à l'idée de l'approcher.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span></p> - -<p>Les deux dames Serpe habitaient boulevard Pereire, -presque dans notre voisinage, un petit rez-de-chaussée -qui me rappela tout d'abord la province, parce qu'en -passant devant ses fenêtres, nous vîmes, derrière le -rideau de vitrage à demi relevé, la maman Serpe qui -observait le va-et-vient du trottoir, de la chaussée, et -peut-être aussi les panaches de vapeur produits par -le chemin de fer de ceinture. Mais, aussitôt la porte -ouverte, le fouillis d'objets hétéroclites, entassés ou -pendants aux murs de l'antichambre, l'amas de tentures -orientales, de tessons, de ferrailles, d'ombrelles -japonaises, de masques grimaçants, de heaumes, de -rondaches, de hallebardes, de fez, de gandourahs, et -un parfum de vétiver, me transportèrent bien loin de -nos maisons économes de Chinon. Et, une fois dans -la pièce où se tenaient madame Serpe et sa fille, nous -en fûmes à mille lieues de plus. Mais là, je n'eus -d'yeux que pour ma nouvelle belle-sœur, bien qu'il -fallût à tout instant prendre garde à mes chevilles -que mordillait en aboyant à tue-tête une meute de -petits chiens,—ces petits chiens dont l'un avait -accompagné madame Serpe lors de mon mariage, ce -qui avait produit un effet si désastreux sur ma -famille...</p> - -<p>Ces dames nous attendaient; mais elles ne se séparaient -jamais de leurs petits chiens, et pendant un -quart d'heure il n'y eut aucun moyen d'échanger -deux paroles; nous poussions tous des hurlements<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> -pour dominer le vacarme des chiens, et les mots que -nous tâchions de faire entendre n'avaient trait, naturellement, -qu'à ces intéressantes bêtes. Mon mari, -non pas surpris, mais froissé dans son goût de la -correction, fronçait les sourcils; sa sœur, au contraire, -riait de voir la grimace qu'il faisait. Cette -mystérieuse belle-sœur me parut moins jolie que -je ne me l'étais imaginée, mais c'est que je n'étais -point faite à ce genre de beauté-là. Le type de -la beauté, pour moi, n'était-il pas encore celui de -madame du Cange, mon ancienne maîtresse générale -au couvent du Sacré-Cœur? Une régularité parfaite -de tous les traits, la paix de l'âme sur le visage, et -une sorte de transfiguration des yeux par le bonheur -le plus élevé et le plus pur?... Non, non, ce n'était -pas cela le genre de beauté propre à ma nouvelle -belle-sœur!... Sa beauté, à elle, me parut indécente. -J'avoue cette impression qui paraîtra ridicule, mais -qui montre à la fois ce que j'étais, d'où je venais, et -ce contre quoi je me trouvais heurtée tout à coup.</p> - -<p>Elle était de taille un peu supérieure à la moyenne, -et parfaitement proportionnée; elle portait une robe -d'intérieur qui moulait la poitrine et découvrait -largement le cou rond et frais, quoiqu'elle ne fût -plus toute jeune; ses dents magnifiques, ses yeux -sombres, cernés, avec une expression à la fois -piquante et chagrine, inconnue de moi, et son lourd -casque de cheveux formaient un type de femme pour<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -moi étranger et surprenant. Au cours de notre voyage -en Italie, mon mari m'avait signalé, à table d'hôte, -une femme de ce genre en me disant qu'elle lui rappelait -sa sœur d'une façon tout à fait frappante, et il -avait été bien ennuyé, ensuite, de m'avoir dit cela, -parce que dans le hall de l'hôtel, aux sons d'une valse -langoureuse, cette femme s'abandonna, au cou de son -compagnon, à des transports qui choquèrent beaucoup -les personnes présentes.</p> - -<p>Elle me parla de Venise, bien entendu; c'était le -sujet de conversation inévitable; elle connaissait -Venise, et pour y avoir fait, elle aussi, son voyage de -noces, de sorte qu'à tout propos elle disait: «Oui, -je sais ce que c'est...» d'un air de deviner ce qui m'y -avait frappée le plus; et toutes les fois qu'il y avait -une défaillance dans mes souvenirs, elle ajoutait: -«Je connais ça, vous étiez distraite!...» et elle avait -un sourire malicieux et ambigu qui me gênait et dont -je ne compris pas tout de suite le sens. Puis elle m'entraîna -à part, sous prétexte de voir ma robe au jour. -Elle m'inspectait de la tête aux pieds, me faisait force -compliments que je ne sentais pas sincères, car la robe -que je portais avait été faite en province et ne devait -pas satisfaire une femme de Paris et coquette. Elle -me dit: «Vous êtes belle fille! allons, allons, je ne -plains pas mon gredin de frère...» Et elle riait, et -elle semblait étonnée que je ne rie pas comme elle. -Elle sauta tout à coup à une certaine eau qui faisait<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> -merveille pour les soins de la peau, à l'hygiène qu'elle -employait pour se faire maigrir, à un ténor qu'elle -avait vu la veille à l'Opéra et qui était «si beau -garçon, si beau garçon!...» au rouge qu'elle employait -pour les lèvres, et elle me dit: «Oh! vous, -vous n'en avez pas besoin, et, d'ailleurs, il ne tiendrait -pas longtemps!...» et de rire, encore, à sa façon -un peu vulgaire. J'étais assez incommodée, non pas -tant de son genre de conversation, bien nouveau à -mes oreilles, que de ne trouver rien du tout à lui dire; -et mon amour-propre était molesté parce que j'avais -sûrement l'air d'une petite sotte. Elle m'avait appelée -d'emblée: «Madeleine... chère Madeleine»; moi, -comme il m'échappait encore des «Madame», elle -m'obligea à la nommer sans plus tarder «Emma». -Puis elle me glissa à l'oreille:</p> - -<p>—Comment appelez-vous votre mari dans l'intimité?</p> - -<p>Je devins écarlate, parce qu'elle touchait brusquement -un de mes soucis: je n'avais jamais pu encore -appeler mon mari par son petit nom: «Achille», qui -me déplaisait trop, et je n'avais point trouvé d'autre -nom intime à lui donner parce que cela ne se trouve -que quand on aime. J'eus peut-être l'air très malheureux, -peut-être eut-elle pitié de moi, car elle n'était -pas méchante; elle m'embrassa tendrement dans le -cou en me disant:</p> - -<p>—Dieu! que vous sentez bon!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p> - -<p>La maman Serpe qui s'entretenait, à l'autre bout -de la pièce avec son fils, nous lança:</p> - -<p>—Ah! bien, je vois que la connaissance est -faite!</p> - -<p>Pour la maman, j'avais pu me convaincre, durant -son court séjour à Chinon, que je n'aurais jamais à -lui parler que de ses chiens, et spécialement de celui -qui avait fait le voyage avec elle. J'eus la chance de -le reconnaître parmi la «meute» et de l'appeler sans -hésitation «Zuli». Ma belle-mère me trouva «décidément -charmante». Elle le dit et le répéta, du -moins, mais je sentais que pour elle comme pour sa -fille, je n'étais qu'une jeune niaise, et qu'en dessous -l'une et l'autre blâmaient mon mari d'avoir été chercher -au fond de la province une jeune fille assez -quelconque et sans fortune.</p> - -<p>Ma belle-mère me parla de mon frère qu'elle avait -trouvé, lors du mariage, «si joli garçon!» Elle répéta -cette expression, voisine de celle que sa fille venait -d'employer pour désigner le ténor, ce qui me donna -à penser qu'elle était d'usage fréquent chez ces dames. -Mon frère était-il encore à Tours, employé chez son -carrossier? Avait-il commis quelque nouvelle fredaine? -Et la mère et la fille d'éclater de rire à l'idée -des premières folies de Paul, qui nous avaient fait -tant pleurer nous autres, à la maison, qui avaient -achevé de ruiner ma pauvre maman, et contribué -pour beaucoup à mon mariage...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p> - -<p>Pour terminer cette première visite, je commis, -moi, une de ces sottises mémorables qui s'appellent -«gaffes», si je ne me trompe, et qui acheva de poser -la cloison entre la famille de mon mari et moi. En -racontant l'emploi de ma matinée, je dis que mon -mari avait eu la gentillesse de m'accompagner à la -messe à Saint-François-de-Sales,—ce qui lui suscita -des compliments hyperboliques,—je dis que c'était -bien commode d'avoir une église aussi proche; et -cette constatation ne trouvant pas d'écho, voilà que, -prise de timidité, je lance la première question qui -se présente à mon esprit:</p> - -<p>—Et vous, de quelle paroisse êtes-vous?</p> - -<p>La maman eut l'air aussi embarrassé que si on lui -eût demandé la nature du terrain sur lequel reposait -l'immeuble qu'elle habitait; Emma cita un nom de -paroisse que sa mère s'empressa de nier énergiquement; -elles se disputèrent, remontèrent à des souvenirs -de mariage qui ne signifiaient rien parce qu'on -avait, depuis lors, changé plusieurs fois d'appartement, -de rue, de quartier. Par là, toutes deux prouvaient -qu'elles n'allaient point à la messe; pourquoi -ni l'une ni l'autre n'osa-t-elle dire: «Nous n'allons -pas à la messe»? Je ne leur en eusse pas fait un -crime: j'avais hérité, je crois, le vieux libéralisme -de mon grand-père maternel et même de mon père, -pourtant si ferme en ses idées; mais le curieux était -que ces dames semblaient avoir honte de ne pas aller<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> -à la messe, en même temps qu'elles se moquaient -certainement de moi, parce que je n'avais pas pensé -qu'elles pussent ne point avoir de religion.</p> - -<p>Je les quittai après des embrassements nombreux, -mais qui ne remédiaient à rien. Bien que je n'eusse -pas fait grand fond sur nos futures relations, bien -que mon mari semblât plutôt les redouter, j'étais au -désespoir comme je le suis toujours lorsque je me -trouve en présence de quelqu'un avec qui il est clair -que je ne pourrai jamais m'entendre.</p> - -<p>Je demeurais muette dans le fiacre qui nous emportait -chez mon beau-père, loin de sa famille, au quartier -Latin.</p> - -<p>Mon mari était d'une circonspection extrême; non -seulement il ne se lançait jamais qu'à contre-cœur dans -une conversation sur des sujets d'ordre moral, où il -était malhabile et craignait sans cesse de se compromettre, -mais il avait décidé, dans son for intérieur, de -me laisser moi-même me débrouiller dans le chaos -d'exemples que la vie de Paris devait me fournir, se -fiant beaucoup au bon sens naturel qu'il se plaisait à -reconnaître en moi, un peu aussi à mon ingénuité. -De cette façon, il évitait, selon son expression, de me -«raser» avec des sermons.</p> - -<p>Le papa Serpe, lui, habitait, rue Monge, un tout -petit appartement composé de deux pièces et d'une -cuisine, au quatrième. Une femme de journée montait -faire son lit, ses repas; il vivait seul, sur sa maigre<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> -retraite d'ancien chef de bureau; «ces messieurs de -la Marine», comme il disait, venaient parfois lui faire -une petite visite; quand il était ingambe, il descendait -jusqu'au square, jusqu'aux quais, ou bien il -allait, par la rue Clovis et le Panthéon, au jardin du -Luxembourg. Ce pauvre bonhomme solitaire, et pas -du tout déplaisant, m'émut d'une sincère pitié, et je -témoignai à mon mari l'intention de venir souvent -voir son père. Mais mon mari, à mon grand étonnement, -et quoiqu'il fût fort respectueux de son père, -ne le plaignait point, et il tenait le papa Serpe pour -le plus heureux de la famille.</p> - -<p>—Il vit en sage, me dit-il, et sans soucis d'aucune -sorte.</p> - -<p>A quelques paroles qui lui échappèrent par la suite, -je devinai que le pauvre papa avait surtout été très -malheureux en ménage, et que son état, par comparaison, -lui semblait parfait depuis qu'il possédait la -paix. Ce fut aussi à propos du papa Serpe qu'une particularité -du caractère de mon mari se démêla: il était -impitoyable pour les gens maladroits; il se moquait -constamment de ceux qui n'avaient pas su arranger -leur vie. A son avis, évidemment, son père, ou bien -avait fait un mariage mal assorti, ou bien s'était -montré incapable de gouverner son ménage.</p> - -<p>Outre son père, sa mère et sa sœur, mon mari possédait -à Paris ses cousins Voulasne. Cela avait été un -vif dépit pour lui de ne point voir à Chinon, lors du<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> -mariage, ses cousins Voulasne. Il nous avait tant -parlé d'eux! Depuis longtemps il décrivait à ma -grand'mère éblouie leur hôtel de la rue Pergolèse, -leur villa à Dinard; il nous affolait tous en nous -racontant leur existence agitée à Paris, énumérant -leurs voyages aux quatre coins du monde, entrepris -pour un oui, pour un non; c'étaient de très riches -cousins. Madame Voulasne, qu'il appelait «ma cousine -Henriette», était une excellente femme, presque -jeune encore, quoique mère de deux grandes filles de -quinze et dix-sept ans, Isabelle et Irène,—cette dernière -surnommée Pipette, sans que personne sût -pourquoi,—«assurément, deux futures amies pour -moi.» Quant au cousin Gustave, c'était «un tout à fait -bon homme, ah! qui, par exemple, n'engendrait pas -la mélancolie». Et, à propos de voyages «entrepris -pour un oui, pour un non,» au moment où nous -allions annoncer aux Voulasne la date assez prochaine -de la cérémonie, les Voulasne informaient mon fiancé -qu'ils partaient, mieux: qu'ils étaient partis pour -une croisière en Norvège! Il est vrai qu'ils nous -avaient envoyé de là-bas, avec des vues de fjords, des -lettres si gaies! et fait envoyer chez nous à Paris le -plus cossu de mes cadeaux: tout mon service d'argenterie. -Nous avions bien échangé, mes nouvelles -cousines et moi, de ces lettres aussi insignifiantes -qu'il est possible entre femmes qui ne se sont jamais -vues, mais rien n'avait consolé mon mari de cette<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> -croisière inopportune, soudainement entreprise quatre -semaines avant son mariage.</p> - -<p>La première fois que nous rencontrâmes les cousins -Voulasne, rue Pergolèse, un bruit d'une nature -extraordinaire et qui ne pouvait me rappeler que -celui des fléaux battant le blé, nous frappa les oreilles -dès l'entrée. Dans un large escalier où un domestique -nous précédait, le vacarme s'accrut; nous levions des -yeux effarés; le domestique faisait effort pour ne -point sourire. Tout à coup mon mari s'écria: «Ah!... -c'est Pipette!...» Et nous vîmes au-dessus de nous, -sur le premier palier, la plus jeune des demoiselles -Voulasne.</p> - -<p>Elle était chaussée d'immenses patins de bois, dont -j'ignorais le nom, rapportés de Norvège; en essayant -de glisser, elle avait dû bousculer tous les meubles, -ou bien elle marchait comme avec des bottes de sept -lieues. Et elle allait bel et bien s'élancer sur les -marches. Mon mari se précipita pour l'en empêcher; -mais elle, assurée du sauvetage, raidit les jambes, -étendit les bras, et s'abandonna... Mon mari reçut -la jeune Pipette contre sa poitrine, tandis qu'un des -patins démesurés s'implantait entre les rinceaux de la -rampe, si malencontreusement, qu'il fallut s'employer -à délier les courroies qui l'attachaient à la cheville.</p> - -<p>Pendant cette opération, mon mari, soutenant -Pipette comme une gamine, me présentait à elle. Ah! -bien, c'était une présentation dénuée de cérémonie!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p> - -<p>Elle était d'ailleurs charmante, cette jeune Irène ou -Pipette. La figure animée par le singulier exercice -dont nous n'avions connu que le finale, ses yeux bleus, -allongés, retroussés aux tempes, étincelaient comme -ses cheveux de mousse blonde; elle avait le teint d'une -fleur de pêcher. Elle m'apprit sans plus tarder que les -instruments qu'elle venait de quitter se nommaient -des «skis» et elle m'en dit l'usage dans les pays de -neige.</p> - -<p>—Isabelle, ajouta-t-elle, n'est pas fichue de se tenir -debout là-dessus... Quant à Gustave et à Henriette, -n'en parlons pas!...</p> - -<p>—Qui ça, Gustave?... Qui ça, Henriette?...</p> - -<p>Mon mari me souffla que c'étaient le père et la -mère de Pipette.</p> - -<p>Je souris et songeai à la figure que ferait ma grand'mère -si je lui apprenais que j'avais des cousines qui -appelaient leur père Gustave et leur mère Henriette!</p> - -<p>Enfin, on nous introduit dans un salon qui me -paraît vaste et splendide, où j'avise tout de suite un -très beau piano à queue, une partition ouverte sur le -pupitre: quelle chance!... une maison où l'on fait de -la musique!... Et mon mari qui ne m'avait pas dit -cela!... Quelle musique joue-t-on ici?... Ah! -voyons!... Chansonnette chantée au <em>Concert-Parisien</em> -par mademoiselle Dédé:</p> - -<table id="chanson"> -<tr><td>Moi, j'cass' des noisettes </td><td>} <i>bis</i></td></tr> -<tr><td>En m'asseyant d'sus. </td><td> }</td></tr> -</table> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span></p> -<p>Et il y a sur ce magnifique Érard des piles de cahiers; -pas un ne porte le nom des maîtres avec qui j'ai passé -de si belles années d'enthousiasme... Mon mari me -vantait les grandes dimensions de la pièce, la hauteur -des fenêtres; c'était lui qui avait édifié la belle cheminée -à hotte d'après un modèle du château de Blois. -On entendait des pas à l'étage supérieur, et un lustre -énorme faisait tintinnabuler ses pendeloques de cristal. -Nous marchions sur des tapis épais; des portes -à double battant étaient ouvertes sur d'autres pièces; -on apercevait au loin un billard. Tout à coup un monsieur -se trouva près de moi, sans que je l'eusse entendu -venir, un homme grisonnant, de mine un peu chafouine, -des moustaches de chat, relevées au fer, et -qui dit:</p> - -<p>—Bonjour, mon cher Serpe; présentez-moi donc, -je vous prie, à votre charmante femme...</p> - -<p>Mon mari me présenta, sans commentaire aucun:</p> - -<p>—Monsieur Chauffin.</p> - -<p>M. Chauffin, dont je n'avais jamais entendu parler, -m'adressa un compliment.</p> - -<p>Là-dessus Henriette et Gustave entrèrent, épanouis, -joyeux, me donnant tout de suite l'idée d'enfants qui -viennent de jouer. Pipette leur ressemblait à l'un et -à l'autre.</p> - -<p>Henriette vint à moi les bras tendus et m'embrassa -ferme sur les deux joues; son mari, le visage souriant<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> -et rose, le crâne rond et brillant, me prit les -deux mains et me dit sans façon que j'avais bien raison -de venir habiter Paris. Ils étaient si francs, si -jeunes et si gentils que ce n'étaient pas des gens à -qui l'on pût songer à reprocher quelque chose: il ne -fut aucunement question de leur absence au mariage. -La fille aînée Isabelle était jolie, mais me parut, de -toute la famille, la moins aimable. Elle s'avança, la -lèvre un peu boudeuse, derrière son père, et me -souhaita la bienvenue comme tout le monde, mais -d'un air détaché et lointain. Pipette, qui avait décidément -le diable au corps, souffla à l'oreille de mon -mari:</p> - -<p>—Les amours de mademoiselle ne vont pas!</p> - -<p>Je l'entendis et ne pus m'empêcher de rire.</p> - -<p>Sa mère, sans savoir de quoi il s'agissait, me -dit:</p> - -<p>—Elle vous scandalisera plus d'une fois, je vous -en avertis...</p> - -<p>—Mais, ma cousine, je vous prie de croire...</p> - -<p>—Oh! oh! je sais, je sais! dit-elle, mon cousin a -de la chance d'avoir su dénicher l'oiseau bleu dans le -Jardin de la France... A Paris, vous verrez ce que -c'est...</p> - -<p>Moi, qui étais plutôt disposée à croire que tout -était mieux à Paris qu'à Chinon, et qu'en particulier -mon éducation offrait beaucoup de points critiquables, -je commençai de protester en faveur des usages<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> -de Paris. Mais je m'aperçus vite que ces sortes de -questions étaient totalement étrangères à la famille -Voulasne: ni Gustave ni Henriette ne s'étaient -jamais préoccupés de savoir si la méthode des religieuses -ou des grand'mères provinciales était ou non -supérieure à leur méthode à eux qui consistait à -laisser pousser leurs filles au petit bonheur. Madame -Voulasne me demanda si j'avais déjà été au théâtre -depuis notre arrivée à Paris, si j'avais joué la comédie -dans mon pays, et si je chantais. Alors, et aussitôt, -M. Chauffin, qui était demeuré là, prit part à la conversation. -On préparait chez les Voulasne une soirée -pour le mois de décembre, où il s'agissait de jouer -une «Revue de fin d'année». La maman y devait -tenir le rôle de commère; chacune des filles y figurerait; -on me montra les dessins des costumes qu'elles -devaient revêtir; on me fit juge dans la question de -savoir si Pipette ne pouvait pas s'y montrer en travesti: -«Elle est si enfant, disait Henriette, je vous -demande un peu si cela tire à conséquence!... Il y a -des gens, dit-elle, en se tournant vers Isabelle, l'aînée, -la boudeuse, qui sont décidés à voir le mal partout...» -Gustave, entre autres rôles qui lui étaient -échus, se promettait grand plaisir de jouer le «kanguroo -boxeur». Madame Voulasne m'entraîna à -part pour me dire:</p> - -<p>—Est-ce que vous ne seriez pas heureuse, ma -chère cousine, d'entendre applaudir votre mari?...<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -Tâchez donc de le décider à faire assaut avec le kanguroo!...</p> - -<p>Je dus promettre mon intervention, moyennant -quoi je remarquai que je pénétrais dans les bonnes -grâces des cousins Voulasne. Gustave lui-même, qui, -au début, et malgré ses gentillesses, semblait un peu -méfiant vis-à-vis d'une ex-jeune fille aussi bien -élevée que moi, me fit mille grâces, me promit -maints agréments dans sa maison, et, enfin, croyant -m'être tout à fait agréable, me dit:</p> - -<p>—Et puis, vous savez, ce n'est pas ici qu'on vous -demandera jamais de jouer du Wagner!...</p> - -<p>Et il riait, mon bon cousin Voulasne, et il était si -satisfait de m'avoir dit cela, que c'en était touchant!</p> - -<p>Les choses allaient si bien que l'on nous fit, -séance tenante, les honneurs d'une répétition partielle.</p> - -<p>D'un portefeuille de ministre, M. Chauffin, sans se -départir de son flegme, tira des partitions corrigées -à la main et des pages manuscrites, s'assit au beau -piano et chantonna d'une voix grise et sale, où il -mettait, disait-il, «toute la canaillerie voulue». -Dans la revue, c'était lui qui composait les couplets.</p> - -<p>Mon mari était radieux en quittant la rue Pergolèse; -il me dit:</p> - -<p>—Vous avez gagné les cousins, j'en suis bien aise!</p> - -<p>—Qui est-ce donc, demandai-je, que ce monsieur -Chauffin?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span></p> - -<p>—Un ami qui leur a fait acheter l'hôtel où vous -les avez vus, et qui les distrait.</p> - -<p>—Mais à qui votre cousine faisait-elle allusion en -disant: «Il y a des gens qui sont décidés à voir le -mal partout?»</p> - -<p>—C'est aux Du Toit. Les Du Toit ont un fils, -nommé Albéric, qui aime Isabelle et qu'Isabelle aime -davantage. Monsieur Du Toit est président du tribunal -civil. Ce sont des gens d'une correction un peu -rococo, qui ne se plaisent pas beaucoup chez les -Voulasne, surtout depuis que les cousins sont lancés, -mais qui y viennent cependant, parce que leur fidélité -envers leurs anciennes relations est à toute -épreuve. Ils blâment le travesti pour une jeune fille. -Ma cousine ne peut pas les souffrir.</p> - -<p>—Alors, la pauvre Isabelle qui aime son Albéric?</p> - -<p>—Oh! le mariage se fera quand même, tôt ou tard; -parce que les parents d'aujourd'hui ne s'opposent -plus guère à un mariage qui plaît à leurs enfants...</p> - -<p>Mais je dus exposer à mon mari la raison qui -m'avait valu de «gagner» ses cousins. Lorsque je -lui eus confessé la mission acceptée par moi, il fut -tout chagrin. Il n'aimait pas à se costumer, à moins -que ce ne fût, disait-il, «en personnage noble», à -cause de sa situation. Déjà, à plusieurs reprises, il -avait dû recourir à des stratagèmes pour échapper -aux instances de ses cousins Voulasne qui refusaient<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> -obstinément d'admettre qu'on ne s'amusât pas là où -ils prenaient, eux, leur plaisir.</p> - -<p>—Ils m'en gardent une dent, disait-il; je suis sûr -que c'est à cause de cela qu'ils ne sont pas venus au -mariage...</p> - -<p>Pendant des jours, il ne sut à quel parti se résoudre. -Il me demandait mon avis, et j'étais bien embarrassée -de le lui donner. Pour moi, l'idée de se -déguiser en kanguroo me paraissait puérile ou ridicule, -mais je ne jugeais pas selon l'opinion de Paris; -je jugeais avec le dédain que mes parents, qui, sur -les spectacles, n'étaient pas loin de penser comme -Bossuet, professaient pour tout ce qui était susceptible -de ravaler «la dignité de l'homme». Mais je -sentais que de si grands motifs ne seraient pas de -mise. Depuis mon mariage, je remarquais que les -raisons de juger les choses et les gens diminuaient -progressivement de gravité, et, accoutumée que j'étais -à mesurer tous les actes par rapport à une certaine -altitude, j'avais de plus en plus de peine à savoir que -penser et que dire. Dès que ce n'est plus Dieu qui est -le point de départ et l'aboutissement de tout, comme -tout change!...</p> - -<p>Jusqu'à présent, aux heures où je me trouvais -seule avec mon mari, surtout aux repas et dans la -soirée, le sujet de la conversation entre nous avait -été presque uniquement notre installation, ce qu'elle -avait d'incomplet, ce par quoi nous pourrions l'améliorer;<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> -le transport d'un meuble d'une place à une -autre, le tamponnement d'une patère, le vide de telle -encoignure où une console était indispensable, faisaient -le principal objet des pensées d'un architecte -ami du confortable; et j'avoue humblement que j'y -prenais intérêt, en attendant mieux. L'affaire du -kanguroo vint donner un peu d'ampleur à nos -propos. Jamais les bons cousins Voulasne ne se doutèrent -de l'angoisse où leur proposition nous plongea. -Et cette angoisse était accrue chez mon mari par la -crainte qu'il ne m'en demeurât une impression défavorable -aux Voulasne. A tout prix, je le sentais bien, -il tenait à ce que les Voulasne m'eussent conquise, -comme j'avais conquis, affirmait-il, les Voulasne; -aussi n'agitait-il la question du kanguroo qu'en y -mêlant d'hyperboliques louanges de ses cousins, mais -il ne pouvait se retenir d'agiter la question du kanguroo. -J'en souriais, bien qu'elle m'ennuyât autant -que lui, et par la difficulté présente et par ce qu'elle -me faisait augurer de difficultés à venir. Nous devions -revoir les Voulasne avant la fin de la semaine, et il -fallait qu'à cette date une détermination fût prise.</p> - -<p>J'osai pencher pour un refus bien net et fondé non -sur une répugnance de mon mari ni de moi, mais -sur l'esprit assez fâcheux des ateliers, que me dépeignait -mon mari, où certaines mauvaises têtes se -feraient un plaisir de tourner le «patron» en dérision -pour peu qu'on le sût affublé d'une peau de<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> -bête. C'était mon mari lui-même qui m'avait, entre -autres, fourni ce prétexte de s'abstenir. Mais quand -j'eus l'air de l'adopter, il me fit:</p> - -<p>—Non, non, ce n'est pas possible!</p> - -<p>—Pas possible? Mais enfin, quoi? Vos cousins ne -veulent pas votre perte?</p> - -<p>—Ils ne pensent guère à cela!...</p> - -<p>—Eh bien, alors?</p> - -<p>—Mais ils ne pensent et ne penseront jamais qu'à -une chose: c'est qu'ils désirent m'avoir en kanguroo!...</p> - -<p>Une idée lui vint:</p> - -<p>—Peut-être, pourrais-je éviter ce que la chose a -de plus désobligeant, en figurant seulement en habit, -en tenue de soirée, en gentleman, enfin?... Quelques -coups de poing échangés avec Voulasne, lui, costumé -comme il lui plaira... cela serait inoffensif?...</p> - -<p>Il avait eu d'abord plus peur de me déplaire à moi -que de s'exposer à la risée de ses ateliers, mais plus -encore qu'à ne pas me déplaire il tenait à ne pas -manquer aux Voulasne.</p> - -<p>Et dès la première entrevue, il leur proposa l'habit, -la «tenue de gentleman». Henriette m'embrassa -quatre fois; le cousin Gustave me pressa les mains -comme des citrons. Il fut admis que c'était à mon -intervention qu'on devait ce succès. L'habit? Mais -c'était au contraire la solution la plus élégante. -M. Chauffin, qui était là encore, le déclara; et voici<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> -comment il voyait la scène: «le kanguroo appuie -par mégarde sa queue, qui, comme on sait, lui sert -de pivot pour s'asseoir, sur le pied d'un monsieur. -Bon. Celui-ci se retourne vivement et se dispose à lui -jeter son gant à la figure... hein?... lorsqu'il s'aperçoit -qu'il a affaire à un animal ignorant les lois du -duel et qui lui propose de boxer sur-le-champ... -Quoi?... Qu'en dites-vous?...»</p> - -<p>La joie des Voulasne était si bonne à contempler -que j'en oubliai un instant l'inquiétante faiblesse de -mon mari à leur égard et le servage qu'elle nous -promettait. Ce n'étaient, en tout cas, pas de méchantes -gens; c'étaient des gens pour qui la vie se réduisait -à des jeux, à de continuelles parties de plaisir; et ils -avaient peut-être toute l'inconscience et toute la -bonhomie égoïste et cruelle des enfants dont ils pratiquaient -les passe-temps.</p> - -<p>Les Voulasne ne savaient plus, cette fois, comment -me manifester leur gratitude. Ce n'était pas assez, -aujourd'hui, de me promettre, comme la dernière -fois, qu'on ne me demanderait jamais chez eux de -jouer du Wagner; ils se concertèrent un moment -avec leur ami Chauffin, puis ils parlèrent à mon mari -avec des mines de confidence. Je vis mon mari froncer -les sourcils, esquisser une grimace curieuse qui -voulait ne pas être une grimace et qui, assurément, -en était une; il dit à mi-voix:</p> - -<p>—... C'est peut-être un peu tôt encore...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span></p> - -<p>Mais Henriette, n'attendant pas la réponse, s'était -déjà précipitée vers moi, disant:</p> - -<p>—Cette chère petite, il faut bien lui faire connaître -les agréments de Paris! N'est-ce pas, Madeleine, que -vous voulez bien nous accompagner ce soir au Concert-Parisien... -Ah! écoutez, mon cher cousin, dit-elle, -comment voulez-vous que votre femme goûte -notre revue, si elle n'a pas vu la grosse Dédé que -j'imite dans «Moi, j'casse des noisettes?...»</p> - -<p>L'argument n'admettait pas de réplique. Moi d'ailleurs, -j'ignorais totalement ce que c'était que le Concert-Parisien. -Pourquoi mon mari avait-il fait la -grimace?... En tout cas, et à cause même de la réputation -que j'avais, je voulais ne pas passer pour -bégueule. Je me contentai de répondre:</p> - -<p>—Mais cela dépend de mon mari; s'il y consent, -moi je suis toute disposée...</p> - -<p>—Cette petite femme est un ange! s'écria Henriette, -tenant la chose pour convenue sans consulter -de nouveau mon mari.</p> - -<p>Mon mari n'était pas plus content de me mener au -Concert-Parisien que de figurer au programme de la -revue des Voulasne, fût-ce sous le nom de Trois Astérisques; -il n'était pas content de lui-même; il avait -ce genre de tristesse morne, que j'ai tant connu -depuis lors, pour mon propre compte, et qui provient -d'avoir cédé à des gens qui n'eussent jamais compris -pourquoi on ne leur a pas cédé. Tous les quatre, et<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> -M. Chauffin, les jeunes filles étant abandonnées, au -grand désespoir de Pipette, nous occupâmes ce soir-là -une loge au Concert-Parisien.</p> - -<p>Je n'avais de ma vie pénétré dans une salle de -spectacle. Malgré le préjugé de ma famille, et peut-être -même à cause de leurs préventions austères, -j'imaginais tout spectacle, et particulièrement de -Paris, comme un miraculeux enchantement propre -à ravir l'esprit, l'imagination et les sens. Le Concert-Parisien -ne me donna absolument rien qui pût correspondre -à mes illusions. Mon mari, d'une façon trop -apparente, s'inquiétait de ce que je pusse être -choquée outre mesure par les termes orduriers ou -obscènes dont les chansons étaient, comme on dit, -«émaillées». Ce n'était pas cela qui me faisait mal, -mais c'était un mélange de doucereux et d'ignoble, -de chuchotements sournois, d'airs de valses suaves, -de dégoûtants hoquets; la lune, l'amour, la douleur, -la mort,.... la crapule brochant sur le tout... Toutes les -choses reconnues belles étaient, pour le ragoût du -contraste, traînées dans le bourbier. Je crois sincèrement -n'avoir jamais eu en moi rien de prude, -malgré mon éducation qui le fut beaucoup; j'étais -pleine de complaisance pour toutes les nouveautés, -préparée aux plus déconcertantes; mais l'avilissement -soutenu et de parti pris me paraissait la plus pénible -entreprise qui se pût voir. L'abject était ce qui faisait -infailliblement sourire; ce qui me semblait être le<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> -plus platement niais était ce qui déchaînait les -applaudissements.</p> - -<p>Je ne disais rien; je me tenais très bien; je sentais -malgré moi les coins de ma bouche descendre, mais -personne ne s'apercevait de cela; mon mari était derrière -moi; Henriette, Gustave et M. Chauffin n'étaient -là que pour s'imprégner des gestes, du ton, de l'attitude, -enfin de toutes les finesses de leurs modèles, -car si madame Voulasne devait chanter comme la -grosse Dédé, Voulasne qui affectionnait décidément -les travestissements, devait paraître non seulement -en kanguroo, mais en femme, et sous les apparences -d'une grande bringue véritablement endiablée, alors -en vogue et dont le nom est à présent perdu. M. Chauffin -ne trouvait pas ici son type, lui, et l'on nous promettait -une autre soirée destinée à l'étudier dans un -établissement de Montmartre. M. Chauffin traitait de -l'art de ces infortunés diseurs d'ordures avec un -sérieux doctoral. Je n'ai, depuis cette soirée, entendu -personne, chez les Voulasne, prendre une question à -cœur comme le faisait M. Chauffin pour les couplets -de music-hall. Et les Voulasne, l'un comme l'autre, -buvaient ses paroles; et mon mari ne sourcillait pas. -Enfin il n'y avait pas jusqu'à cette atmosphère -luxueuse des fauteuils et des loges, jusqu'à certaines -chansons à allure justicière ou vengeresse, et jusqu'à -des sortes d'hymnes patriotiques vociférés sur un -mode auguste, singeant la cantate officielle et touchant<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> -les plus hauts gradins des sentiments sacrés, -qui ne contribuassent à donner une apparence de -cérémonial à tout ce qui s'accomplissait dans cette -réunion, qui ne confirmât l'attitude de M. Chauffin, -la foi des deux Voulasne, et qui ne signalât à mes -yeux naïfs le caractère de divertissement national -qu'accordait tout ce monde-là aux moindres pitreries -exécutées dans un cadre à la mode.</p> - -<p>C'était peut-être très bien, ce qu'on nous donnait à -ce concert! C'était très probablement dit et chanté par -des artistes excellents et dont le mérite n'échappait -qu'à moi, nouvelle venue, imbue de préjugés; je ne -voudrais pas insinuer le contraire; mais je déclare -ce qui m'a frappée, moi qui tombais de la lune, et ce -dont je ne pouvais absolument pas m'empêcher d'être -incommodée, ou tout au moins étrangement stupéfaite, -à savoir l'état d'esprit où devaient s'enliser -tant de gens et de si divers, pour prendre plaisir à -mêler, fût-ce avec tout l'art possible, quelques-uns -des sentiments les plus élevés à une sélection de -motifs pris exclusivement parmi ceux qui nous ravalent -au plus bas degré de l'échelle des êtres. Tant pis -si j'emploie de grands mots! mais vingt ans après -cette singulière expérience, je me soulage de mon -dégoût inexprimé sur l'heure.</p> - -<p>Dans la bousculade de la sortie, j'entendis qu'Henriette -disait à mon mari:</p> - -<p>—Mes compliments! elle n'a pas bronché.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p> - -<p>Et, en effet, je ne bronchai jamais. Et l'on me tint -pour quelqu'un le jour où j'eus accompli, sans broncher, -la «tournée» des cafés-concerts, cabarets, -tavernes et «bouis-bouis», etc., dont la connaissance -me mettait en état, selon l'expression de ma cousine -Voulasne, «de pouvoir causer avec n'importe qui». -J'acceptai cette épreuve un peu comme une brimade, -mais autour de moi on la traitait comme une initiation, -faute de quoi il semblait que je n'eusse pas été -tout à fait femme.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2> - - -<p>J'appris ainsi à connaître le milieu ou j'étais -appelée à vivre, et à ne pas trouver trop mauvais -que mon mari boxât sur la petite scène des Voulasne -avec un kanguroo. Comparée à ce que j'avais vu -durant six semaines, cette séance chez les Voulasne -me parut innocente. Ma cousine Henriette s'y montra -bien en élève docile et béatement admirative de la -grosse Dédé; mon cousin Gustave et M. Chauffin y -incarnèrent bien les types de quelques-uns des plus -«pâles voyous» que nous eussions applaudis dans -les «boîtes» les plus hardies de la Butte; mais -M. Chauffin avait rimé des couplets totalement dépouillés -de ce qui faisait ailleurs leur piquant, et -édulcorés au goût d'un salon où il se trouvait des -jeunes filles. C'était la transcription de l'ineptie<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -énorme et de la révoltante trivialité en petits bouts-rimés -inoffensifs et de bon ton: sinistre farce dont il -fallait être, comme moi, une étrangère encore, pour -saisir le burlesque et la misère, car, à mon tour, je -ne vis personne «broncher».</p> - -<p>On surélevait, en ces occasions, chez les Voulasne, -le sol du petit salon qui formait ainsi la scène. C'était -une scène minuscule et d'accès peu commode, mais -qui rappelait d'autant mieux la plupart des théâtres -à côté qu'il s'agissait précisément de singer. On se -pressait, se tassait dans le salon, dans la salle à -manger, et jusque dans la salle de billard, d'où l'on -ne voyait rien.</p> - -<p>Je me trouvai assise à côté d'un monsieur d'un -certain âge, fort distingué, à qui un voisin d'arrière -souffla mon nom; le monsieur se présenta alors à -moi, puis me présenta sa famille groupée devant -nous. C'étaient tous les Du Toit. Trois visages se -retournèrent en même temps, celui de madame -Du Toit, celui de son fils, Albéric, récemment -inscrit au barreau, aimé d'Isabelle, et celui d'un -autre jeune homme, nommé M. Juillet, un neveu. -Ces deux jeunes gens se levèrent, comme mus par un -ressort, et me firent un salut, en laissant tomber leur -tête en avant, avec un parfait ensemble. Madame Du -Toit fut d'une amabilité très marquée. C'était une femme -de cinquante-cinq ans environ, à cheveux blancs. Je -fus charmée de voir une femme à cheveux blancs: ne<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -m'étais-je pas figuré qu'à Paris toutes les vieilles dames -avaient, comme ma belle-mère, la prétention d'être -éternellement jeunes! A ses façons, à ses paroles, à -son empressement, je devinai que ce qu'on appelait -«ma réputation» lui était connu et que son intime -vœu eût été de voir son fils épouser quelqu'une de -mes pareilles. Ses aménités ne laissaient pas d'être -même un peu gênantes pour moi, car en faisant allusion -à différents épisodes de ma biographie qu'elle -connaissait par cœur, n'avait-elle pas l'air de reprocher -au jeune Albéric de n'avoir pas su s'éprendre d'une -jeune fille née dans le Jardin de la France, à Chinon, -exactement, élevée au Sacré-Cœur de Marmoutier, -nulle part ailleurs? Je pensais que ce garçon qui -aimait Isabelle Voulasne, allait devenir pour moi un -mortel ennemi. Mais non! Albéric était bien élevé -lui aussi, il semblait acquiescer en tous points aux -idées de sa maman; il me regardait, de confiance, -avec une considération excessive.</p> - -<p>Isabelle distribuait des programmes; et, chaque -fois qu'elle passait devant notre rangée de chaises, -ses beaux yeux ennuyés rencontraient ceux d'Albéric. -Il était clair qu'elle s'acquittait de son rôle avec une -nonchalance calculée, et que si tant de fois on lui -signalait des personnes oubliées par elle, elle les -avait oubliées pour se ménager l'occasion de repasser -près d'Albéric. Il était non moins évident que, ni d'une -part ni de l'autre, les parents n'étaient favorables au<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> -mariage des deux amoureux. Moi, qui me souvenais -d'amours contrariées, je suivais avec sympathie le -manège compliqué, dissimulé, passionné des tendres -regards, et je ne pouvais m'empêcher de faire des -vœux pour que ce mariage se conclût en dépit des -obstacles.</p> - -<p>Isabelle avait obtenu que sa sœur ne s'exhibât pas, -ce soir, sur le tréteau de music-hall, en travesti. -Pipette ne cachait ni son dépit, ni sa fureur au jeune -avocat et à sa famille, le zèle austère de son aînée -n'étant pour tous qu'un hommage aux mœurs «antiques», -disait-on, des Du Toit. Antiques ou non, ma -conviction était que les mœurs des Du Toit épargnaient, -cette fois du moins, à la jeune Voulasne un -divertissement qui lui eût été très défavorable.</p> - -<p>Je fus humiliée d'être au milieu des Du Toit -lorsqu'on applaudit l'assaut entre le kanguroo et -M. Trois Astérisques. Il me semblait que ces Du Toit -participaient à ma répugnance pour de telles plaisanteries, -et tout mon orgueil de famille se hérissait... -Je me souvenais d'avoir entendu, quand j'étais -petite, une grande salle comble applaudir mon père; -c'était lorsqu'il venait de faire un discours sur les -sombres devoirs qui incombaient à la jeunesse, après -la guerre, et deux hommes le soulevaient pour le -mettre debout, parce que sa jambe fracassée par une -balle était encore dans un appareil... Mon Dieu! on -ne peut pas exiger que l'on n'applaudisse que les<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> -invalides glorieux ou les orateurs; mais ce rapprochement, -entre les deux hommes qui me tenaient de -plus près, mon mari et mon père, s'imposait par hasard -à moi, malencontreusement...</p> - -<p>On m'accabla de compliments sous le prétexte que -mon mari avait eu «le plus joli succès». Personne -n'était moins fier que moi du succès remporté par -mon mari, et rien ne pouvait m'être plus désagréable, -pour une première fois que je me trouvais à Paris -dans une réunion assez nombreuse, que d'être remarquée -à un pareil titre. J'aurais voulu me cacher -sous terre, je me sentais pâlir et verdir de dépit. -Pour comble de disgrâce, d'autres personnes m'entendant -complimenter s'écrièrent alentour: «Comment! -cette charmante jeune femme est madame -Achille Serpe!...» et demandèrent à m'être présentées -et me félicitèrent de plus belle. J'étais cousine des -Voulasne, on ne me le laissait point oublier; de -plus, mon mari avait un pied sur leur scène, et l'on -me faisait sentir toute la responsabilité que j'endossais -du présent spectacle.</p> - -<p>—Et vous, madame, comment se fait-il que vous -n'ayez pas accepté un rôle?... Ah! je parie que c'est -la timidité qui vous retient!... Cela vous passera au -bout de quelques mois de Paris... D'ailleurs, vous -êtes excellente musicienne, m'a-t-on dit: par là, on -peut toujours se rendre utile...</p> - -<p>—Mais, objecta M. Juillet, le neveu des Du Toit,<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> -qui n'avait point parlé jusqu'ici, on peut avoir le talent -de Rubinstein et manquer de ce qu'il faut pour -accompagner: «Moi j'cass' des noisettes!...»</p> - -<p>Ah! ah! il avait la dent un peu dure, ce M. Juillet; -mais si son observation était d'une malignité sournoise -envers la maison, elle témoignait une fine intuition -de mes sentiments, et j'en fus frappée.</p> - -<p>J'aurais bien voulu répondre quelque chose qui -montrât à ce jeune homme que j'avais compris, que -je lui savais gré de me deviner un peu; mais ce que -je cherchais, je le trouvai un quart d'heure après. -En attendant, je me contentai de rougir comme une -sotte.</p> - -<p>Aussitôt, mécontente de moi, voilà que je me -retourne tout entière contre moi-même, et que je me -reproche de manquer de complaisance pour les plaisirs -de la maison Voulasne, et de n'être, moi, qu'une -orgueilleuse gonflée de prétention. Que je me sentais -mal à l'aise! Le spectacle auquel je venais d'assister -m'attristait malgré moi, et parce que toute l'âme que -l'on m'avait faite se révoltait contre de si piètres distractions; -mais dédaigner ces puérilités, mépriser ce -qui faisait l'agrément de bonnes gens sans malice, -n'était-ce pas manquer de charité, de goût même, et -peut-être d'intelligence?</p> - -<p>Mon mari, ayant ôté son faux nez et quitté les coulisses, -vint me rejoindre au moment où je subissais -cette crise au milieu d'un cercle d'adulateurs. Les<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> -exclamations éclatèrent de nouveau et les félicitations -recommencèrent.</p> - -<p>Je croyais qu'il allait en rire et se moquer tout le -premier du rôle qu'il avait joué, mais il recevait les -compliments avec son sérieux ordinaire, et il se rengorgeait! -Il ne douta pas un instant que, si j'avais -eu,—et de concert avec lui,—des appréhensions -touchant cette soirée, elles ne fussent évanouies, dissipées -comme les siennes, par la magie d'un seul mot -prononcé, mais du mot fatidique à Paris: le succès.</p> - -<p>Je dus faire porter mes compliments, moi aussi, -aux cousins Voulasne qui étouffaient sous une masse -humaine claquant des mains, hurlant comme un -peuple en délire. Ils partageaient le succès, mais le -gros succès, eux, avec deux jeunes femmes, madame -Kulm et madame de Lestaffet, que le coiffeur de -l'Opéra,—s'il vous plaît!—avait grimées, mais à -les égaler aux originaux, l'une en Grille-d'Égout et -l'autre en La Goulue,—deux «chahuteuses» alors -célèbres sur la Butte,—et qui avaient pris part, en -face de M. Chauffin en «Valentin-le-Désossé», à un -quadrille dit excentrique, digne, en vérité, de ceux -que nous n'avions pas manqué d'aller voir, le mois -précédent, à l'Élysée-Montmartre et même au Moulin -de la Galette.</p> - -<p>Il y avait peut-être une certaine rivalité entre madame -de Lestaffet et madame Kulm, parce qu'on prétendait -que La Goulue était plus jolie que Grille-d'Égout,<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -mais cette vétille mise à part, je n'ai jamais -vu, non, de ma vie je n'ai vu des êtres humains aussi -parfaitement heureux, des gens donnant mieux l'apparence -d'avoir accompli ce pourquoi ils étaient créés -et mis au monde, et plus satisfaits et plus fiers de -leur acte, plus dépourvus d'arrière-pensées, plus incapables -de soupçonner qu'il pût y avoir action supérieure -à la leur, que mesdames Kulm et de Lestaffet -pour avoir dansé le quadrille propre aux filles de -Montmartre, et que mes cousins Voulasne et leur ami -Chauffin, pour s'être crus un instant confondus avec -la grosse Dédé, le kanguroo boxeur ou Valentin-le-Désossé...</p> - -<p>Le monde, évidemment, était nouveau pour moi, -et l'on jugera ma stupeur bien naïve, mais rien, jusqu'à -présent, ne m'avait paru extraordinaire; or, cela -me parut extraordinaire. Je n'avais jamais assisté, en -province, qu'à des réunions ayant pour but, soit de -faire entendre de la musique, soit de favoriser des -mariages: je n'avais jamais vu de grandes personnes -s'amuser.</p> - -<p>Tout l'épanouissement de ma cousine Henriette, on -le put mesurer en le voyant s'affaisser comme un -ballon crevé, une fleur ébouillantée, lorsque la famille -Du Toit vint faire ses politesses. Henriette n'aimait -pas les Du Toit qui lui représentaient des empêcheurs -de danser en rond, mais aujourd'hui elle ne leur pardonnait -pas d'avoir empêché Pipette de figurer sur le<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -tréteau. Comment les Voulasne avaient-ils laissé se -développer chez leur fille un amour qui menaçait de les -river à jamais aux Du Toit? Mais, parce que les Voulasne, -innocents comme des enfants, dans leurs plaisirs, -«ne voyaient jamais de mal nulle part». Que -de fois, depuis lors, ai-je entendu à propos des Voulasne -répéter cette expression: «Ils ne voient jamais -de mal nulle part!» Ils prenaient leurs ébats, toléraient -que chacun prît les siens, sans en venir à croire que -prendre ses ébats pût entraîner des conséquences -sérieuses. Mais le sérieux naît sous les pas les plus -légers, et la fille aînée des Voulasne était touchée -par un amour avec lequel on ne badine point.</p> - -<p>Isabelle aimait Albéric Du Toit; et depuis qu'elle -avait pris en dédain les divertissements de la -maison, elle manifestait une antipathie toute neuve -pour M. Chauffin, l'organisateur des plaisirs, qui -l'avait amusée jusqu'alors; elle affectait une tenue -réservée, de graves pensers, un penchant pour «la -grande musique», un vif mépris pour toute scène -qui n'était point celle de la Comédie-Française. Elle -s'assimilait par amour tout ce qu'elle connaissait des -Du Toit, moins leur savoir-vivre, leur discrétion: et -elle les compromettait et les rendait haïssables en -agitant le drapeau de leurs opinions, qu'ils ne déployaient -point eux-mêmes, et en dessinant la caricature -de ce qu'ils auraient pu être s'ils n'avaient été, -en réalité, de charmantes gens sans prétention, sans<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> -exigences, mais d'une vie opposée bout pour bout à -celle que menaient les Voulasne.</p> - -<p>Vu mon mariage tout récent, je ne devais point -être séparée de mon mari au souper; mais, comme -on se plaçait librement, nous fûmes environnés par -les Du Toit, qui décidément s'intéressaient à moi. -Ah!... ma réputation!</p> - -<p>M. Juillet avait offert le bras à Isabelle, mais le -cher Albéric n'était pas loin. La jolie amoureuse, de -qui je n'avais vu jusqu'ici que la moue, se montra -pour moi pleine de prévenances. Je goûtai beaucoup -la conversation de M. Du Toit, où il y avait de la -solidité, de l'expérience, une disposition à s'élever -au-dessus des menus faits qu'on raconte. De toutes -les personnes que j'avais vues jusqu'ici à Paris, -c'était lui qui me rappelait le plus mon grand-père, -quand il avait à qui parler. M. Juillet, plus concentré, -était un jeune agrégé qui sortait de l'École normale; -il y avait de l'amertume en lui et je ne sais quel -sombre feu; était-il rongé d'une inquiétude mortelle? -relevait-il de quelque blessure? on se le fût -demandé; avec cela une certaine finesse rieuse allant -jusqu'à la folâtrerie tout à coup, pour s'enfoncer, l'instant -d'après, et plus volontiers, dans les profondeurs. -On lui prêtait de l'ironie, ce qui lui faisait beaucoup -de tort. Il avait parfois des mots cinglants, c'est certain; -mais il en avait aussi d'autres qui le rendaient -agréable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p> - -<p>Le souper fut pour moi la meilleure partie de la -soirée, et il eut été presque un plaisir, si je n'eusse -senti que mon mari était sur les épines parce que -nous étions là groupés avec les Du Toit qui, dans la -maison, se trouvaient momentanément en disgrâce. -Aussi s'efforçait-il, autant que possible, de lancer -quelques mots par-dessus la tête des Du Toit, afin de -prouver qu'il ne s'enfermait point dans leur compagnie, -des mots que l'on pût même interpréter -comme une demande de secours; et on lui en -envoyait en retour qui produisaient un effet baroque -par leur réalisme concret au milieu des propos déliés, -érudits, moraux ou spirituels de M. Du Toit ou de -M. Juillet. Je me souviens par exemple que la conversation, -autour de nous, roulant sur ce sujet: -«Quel est le plus précieux des biens?» et quelqu'un -ayant dit: «L'espérance», M. Juillet nous citait le -texte d'une bien belle inscription latine, recueillie par -lui sur une dalle d'église: «<em>Hic, in diem resurrectionis -reservantur animae</em>...» c'est-à-dire: «Ici sont -<em>réservées</em>, pour le jour de la résurrection, les âmes -d'un tel... etc.» et il nous faisait frissonner en nous -soulignant la grandeur de cette expression qui tue -l'horreur de la mort en nous imprégnant de la certitude -d'un jour à venir, lorsqu'un mot, qui mettait -en liesse la table voisine, dévasta comme une trombe -la sereine image qui nous charmait. Il s'agissait d'un -trou au maillot de madame de Lestaffet; il y avait eu,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -paraît-il, un trou au maillot de madame de Lestaffet; -quelques témoins le décelaient; madame de -Lestaffet l'avouait; et M. Chauffin improvisait déjà un -couplet pour la revue prochaine, sur le trou au -maillot de madame de Lestaffet. Cela ne prouve ni -qu'il fût mauvais de s'égayer du trou au maillot de -madame de Lestaffet, ni qu'il n'y ait place légitime -pour des plaisirs différents de celui qu'on éprouve à -déchiffrer de belles épitaphes! Mais ce choc demeura -pour moi inoubliable parce que, m'étant tournée -vers mon mari pour lui dire: «Est-ce beau, ces -âmes qui ne sont point considérées comme mortes, -mais comme mises de côté, provisoirement, dans -l'attente d'un grand jour!... Et quel langage!...» Je -vis que si mon mari jugeait le «trou au maillot» d'un -goût médiocre, il n'avait pourtant aucunement compris -la sublimité du langage chrétien...</p> - -<p>Toute troublée encore de ce petit incident, je me -tenais tapie, silencieuse, un peu fatiguée, dans le -coin du fiacre qui nous ramenait rue de Courcelles. -Mon mari me dit:</p> - -<p>—Eh bien! c'était, ma foi, très réussi...</p> - -<p>—Certainement.</p> - -<p>—Vous êtes-vous amusée, au moins?</p> - -<p>—Les Du Toit ne m'ont pas déplu...</p> - -<p>—Ah!... les Du Toit, dit-il.</p> - -<p>Puis il réfléchit un moment pour ajouter:</p> - -<p>—Ils sont un peu ternes...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p> - -<p>—Je ne trouve pas. Ce sont des gens qui savent -beaucoup de choses, qui pensent à quelque chose; ils -ont des idées, des sentiments...</p> - -<p>—Ce sont de belles âmes! dit mon mari.</p> - -<p>Je fus bien choquée; mon cœur palpitait; une force -vive en moi se révoltait. Je demandai avec un certain -effarement:</p> - -<p>—Il est donc ridicule d'avoir une belle âme?</p> - -<p>Il me dit, avec hésitation, parce qu'il était toujours -très embarrassé pour exprimer des sujets d'ordre -moral:</p> - -<p>—C'est une question de milieu... Chez les Voulasne...</p> - -<p>—Eh bien! fis-je un peu vivement, chez les Voulasne, -est-ce que vous croyez que moi-même j'aie -l'âme de madame de Lestaffet, ou de madame Kulm, -ou de monsieur Chauffin?... est-ce que vous seriez -satisfait que l'on fît des couplets sur le maillot de -votre femme?... sur son maillot crevé?...</p> - -<p>—J'en mourrais de honte! dit-il, ah! pour cela -non, cela n'est pas dans mon caractère!...</p> - -<p>Je voyais qu'il était sincère et que cette idée le faisait -bondir. C'était une de celles auxquelles il devait -toujours être le plus sensible: il n'eût jamais supporté -que la tenue de sa femme fût prise en défaut.</p> - -<p>—Madame Kulm, repris-je, madame de Lestaffet, -voilà donc le genre de femmes qui s'harmonise au -milieu Voulasne?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p> - -<p>Il était très ennuyé de l'effort que je lui demandais -pour raisonner là-dessus. Il n'était pas accoutumé à -cela; il n'y avait jamais songé. Il me dit simplement:</p> - -<p>—La plupart des hommes que vous avez vus là, -ce sont des hommes qui ont travaillé tout le jour: -ils demandent à se distraire...</p> - -<p>A mon tour de ne savoir que dire. Mais je pensais -à mon père, autrefois, qui avait aussi travaillé tout -le jour, préparé ou prononcé de grandes plaidoiries, -présidé des conseils d'administration, ou composé -tout un journal, et qui, le soir, ne songeait à se distraire -que par de si belles causeries avec son beau-père, -grand travailleur lui-même, ou avec ces messieurs -de la ville, dont la distraction, à eux, était de -l'entendre parler ou lire, et lire uniquement les plus -beaux livres. Ah! il ne s'agissait pas de gaudrioles -avec lui, et pourtant il savait rire et savait faire -rire!... Enfin, je pensais à ce M. Du Toit qui devait -avoir de même beaucoup à travailler, et à ce M. Juillet, -agrégé, et qui venait de passer sa thèse de doctorat... -Je les citai à mon mari comme exemples de -gens très occupés, et qui devaient certainement exiger -un choix dans leurs distractions.</p> - -<p>—Monsieur Du Toit, passe encore!... Quant au -neveu, pédanterie à part, il est pareil à beaucoup, je -suppose...</p> - -<p>Cela me fit mal, d'entendre parler ainsi d'un<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span> -homme dont la qualité d'esprit m'avait tenue durant -une heure en haleine. Je l'avais vu cultivé et grave, -ce M. Juillet, sans le trouver pédant; et je l'avais -entendu rire et presque gaminer avec Pipette, par -exemple. J'eus le très grand tort de dire:</p> - -<p>—Enfin, vos Voulasne, ils sont très gentils, oui, -mais voilà presque deux mois que nous les fréquentons, -et deux ou trois fois par semaine, n'est-ce pas? -Eh bien! je n'ai pas entendu encore, ni d'eux ni -de leur entourage, un seul mot qui les place au-dessus... -mettons: de votre homme de peine, qui -fréquente lui aussi, le dimanche, les cafés-concerts, -les mêmes ou peu s'en faut, et chantonne pour ma -femme de chambre, en frottant le parquet, les -mêmes insanités dont vos cousins et leurs amis se -délectent!...</p> - -<p>Nous atteignions la maison; mon mari descendit -de voiture, m'aida à mettre pied à terre et ne -m'adressa pas la parole dans l'escalier. Une fois dans -l'appartement, et le verrou tiré, il me dit:</p> - -<p>—Madeleine, je serais désolé que vous vous abandonniez -à un sentiment d'aigreur contre un genre de -vie qui vous déconcerte, je n'en suis pas trop étonné; -mais tout doit vous déconcerter un peu, parce que -vous arrivez de Chinon, ne l'oublions pas. Patientez, -que diable!...</p> - -<p>Ma grand'mère m'avait fait jurer solennellement de -ne jamais laisser la moindre difficulté entre mon<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> -futur mari et moi se traduire par des paroles. Elle -m'avait dit: «Des sujets de mécontentement, mon -enfant, il en naît, c'est inévitable, et dans les -ménages les plus unis; mais évite à tout prix qu'ils -soient confirmés par des paroles: tant que rien n'a -été dit, tout peut être oublié; mais les mots prononcés, -ce sont des marques au fer rouge.»</p> - -<p>Peut-être en avais-je trop dit déjà! car les paroles -que mon mari répondait à ma plainte faisaient l'effet, -sur mon épiderme, d'un fer déjà bien chaud!... C'était -une leçon adressée à mon inexpérience, un avertissement -pour l'avenir, et, sur un ton volontairement -modéré, une sommation de ne franchir sous aucun -prétexte certaine borne. La maison des Voulasne, -c'était notre fonds.</p> - -<p>Ah! si je n'avais pas été dressée, comme je l'ai été, -par ma famille et mon couvent, ma vie conjugale -était de ce jour-là flambée! On me dira, et il n'a pas -manqué de gens pour me dire: «Mais si vous n'aviez -pas subi l'éducation qui fut la vôtre, peut-être vous -fussiez-vous beaucoup plu chez les Voulasne?...» -Ah! bien, alors je ne regrette pas mon éducation et -ses conséquences.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="V" id="V">V</a></h2> - - -<p>Le dimanche, mon mari, pour m'être agréable, -m'accompagnait à la messe de la petite église Saint-François-de-Sales, -à quatre pas de chez nous: on -n'avait pour ainsi dire qu'à traverser le Parc Monceau. -J'avais gardé du couvent un goût particulier pour la -messe matinale: elle ne ressemble pas aux autres; -elle est plus intime et plus simple; beaucoup de -femmes y communient; enfin, j'ai toujours eu l'impression -qu'on s'y retrouve plus sûrement entre vrais -chrétiens. Mais mon mari avait eu, lui, de tout temps, -l'habitude de faire la grasse matinée le dimanche. -Je m'aperçus promptement qu'il lui en coûtait beaucoup -de ne pouvoir demeurer au lit, à sa guise, au -moins un jour par semaine, et je n'eus pas le courage -de lui imposer ce sacrifice plus longtemps. Ce n'était<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> -que prévenir un retour à ses vieilles coutumes, qui -se serait effectué sans que j'y misse la main, mais en -proposant moi-même à mon mari de nous contenter -de la messe de midi, je m'épargnai la disgrâce d'être -abandonnée, toute seule, un prochain dimanche, -à celle du matin. Nous prîmes donc l'habitude de -n'aller qu'à la messe de midi, c'est-à-dire à une réunion -de gens distraits, pressés de déjeuner, ou de -courir aux matinées, et qui semblent faire au bon -Dieu une suprême concession: on sent que de tous -leurs devoirs religieux, ce bout de messe-là est le -dernier. Je me moquais de ces catholiques négligents, -dans les débuts; peu à peu, comme les autres, je m'accommodai -très bien de cette formalité réduite pendant -laquelle ma pensée n'avait ni le loisir ni même le -désir de descendre jusqu'à cet arrière-fonds de nous-mêmes -où le sens religieux se retrouve. Ma piété, -naturellement, diminua. Quelquefois, pendant cette -messe de midi, mes souvenirs d'enfance, de pension, -de jeune fille affluaient, et liés tout à coup au présent, -me donnaient de la vie une image si incohérente -que j'en étais étourdie: une si grande part faite à -Dieu au commencement de la vie, une si misérable -portion dès que la vie semble avoir adopté son sens -définitif!...</p> - -<p>Il m'arriva, avec ce régime de la messe de midi, où -le prêtre ne nous dit pas un mot, d'oublier les Quatre-Temps, -les Vigiles; de grandes fêtes se présentaient,<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> -nous surprenaient, sans qu'on leur fît plus d'honneur -qu'à un dimanche. Un jour, en m'apercevant -d'un pareil oubli, je dis à mon mari:</p> - -<p>—Eh bien! vous qui vous félicitiez d'avoir épousé -une femme dévote!...</p> - -<p>Ah! mais, c'est qu'il ne trouva pas du tout cela -drôle! Oui, certes, il avait entendu épouser une femme -dévote! Sans doute, il ne fallait pas que cette dévotion -l'incommodât ni se fît remarquer; mais bien plus -encore il redoutait qu'elle diminuât jusqu'à menacer -de s'éteindre. Ce qu'il fallait, c'était que ma religion -me permît de figurer au dehors comme les femmes -qui n'ont point de religion, mais qu'au dedans elle -conservât toute sa chaleur avec ses avantages. Pour -Noël, il me fit cadeau de quatre jolis volumes admirablement -reliés en maroquin; c'étaient les <em>Sermons -choisis</em> de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, -et les petits traités de morale de Nicole.</p> - -<p>Il fut le premier à m'engager à revoir une ancienne -compagne de couvent que j'avais rencontrée dès mon -arrivée à Paris, chez une couturière de la rue Tronchet. -Elle s'appelait autrefois Charlotte Le Rouleau, -et elle avait épousé un M. de Clamarion. Elle habitait -rue Monsieur, sur la rive gauche, comme les -Du Toit.</p> - -<p>Lorsque, entre autres confidences de jeunes femmes, -je racontai à madame de Clamarion la vie que j'avais -menée depuis mon mariage, en compagnie de mes<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> -cousins Voulasne, elle en fut épouvantée; elle me -tint pour tombée vivante dans l'Enfer; elle ne connaissait, -quant à elle, rien de pareil. Moi qui avais -cru, naïvement, que l'on menait toutes les jeunes -mariées dans les cabarets montmartrois!... Son -mari, grâce à Dieu, disait-elle, lui avait épargné les -mauvaises connaissances; elle fréquentait un monde -«exquis», affirma-t-elle, confiné dans le vieux faubourg -et qui entretenait peu de communication avec -«la population interlope de l'autre rive». Je me -sentais toute honteuse d'habiter près du Parc Monceau. -La description que Charlotte me faisait de son -monde, si calme, si hostile à l'esbrouffe américaine -qui déjà nous envahissait, si conservateur des bonnes -manières françaises, m'attendrissait. Je lui demandai -ce que faisait son mari. Elle eut presque l'air froissé: -«Oh! mais, rien!» dit-elle. Il chassait une partie -de l'année; il tirait aux pigeons; il avait son cercle. -La fortune, selon toute apparence, devait être des plus -ordinaires, mais on espérait en l'héritage d'une certaine -tante; et les parents Le Rouleau, je le savais, -étaient riches.</p> - -<p>Charlotte était désolée de ne point me faire -embrasser son bébé, que l'on promenait aux Tuileries. -Elle me montra des quantités de photographies -d'un marmot joufflu, à six mois, à un an, à dix-huit -mois; puis celle du papa, un blondin frisé, de figure -<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>quelconque, en brigadier au 2<sup>e</sup> cuirassiers, puis -épaulant à Monte-Carlo, puis à cheval dans une allée -du Bois.</p> - -<p>—Je suis bien contente, ma petite Charlotte, de -vous trouver heureuse!</p> - -<p>Tout à coup, Charlotte me passe un bras autour -du cou, m'embrasse et se met à pleurer:</p> - -<p>—Ma pauvre Madeleine! me dit-elle, mon mari ne -m'aime pas!...</p> - -<p>—Comment! est-ce possible?... après trois ans -de mariage à peine!...</p> - -<p>—Oh! oh! dit-elle, les années n'y font rien, allez... -Il a une maîtresse... Oh!... il l'avait déjà avant la -naissance de mon petit... Vous voyez!...</p> - -<p>A mon tour d'être abasourdie et de m'indigner:</p> - -<p>—Il y a à Paris de ces créatures!...</p> - -<p>Je m'étais fait, depuis que je courais les petits -théâtres, une idée à moi des femmes qui me semblaient -destinées à détourner nos maris.</p> - -<p>—Oh! m'interrompit Charlotte, ce n'est pas ce que -vous croyez, c'est la comtesse de P..., une femme du -meilleur monde, âgée quarante-cinq ans, maigre et -laide, une amie intime de ma belle-mère, presque de -son temps, d'ailleurs, et que je suis obligée de recevoir -ici!...</p> - -<p>—Est-il possible?</p> - -<p>—Oui, dit-elle simplement, d'un certain ton d'aînée -qui signifiait, je crois: «Vous verrez que c'est possible!»...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span></p> - -<p>Mon instinct se révoltait; sans prononcer une -parole, j'eus un mouvement que Charlotte devina, -parce que nous avions longtemps vécu ensemble, et -qui voulait dire: «Mais il n'y a donc pas moyen de -se révolter contre cette situation?»</p> - -<p>Elle me dit:</p> - -<p>—Mes larmoiements, mes récriminations, si vous -saviez comme ces hommes-là ont une façon de vous -en faire comprendre le ridicule... et la vanité! Quand -cela m'a soulevé le cœur par trop fort d'être contrainte -à voir ici cette pimbêche, j'ai cru pouvoir -m'en ouvrir à ma belle-mère; mais ma belle-mère -m'a fait signe de ne pas continuer et elle m'a dit en -propres termes: «Dans notre famille, ma chère -enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et -d'élever nos enfants de notre mieux...» L'usage... -Ce mot-là vous rabat le caquet, je vous prie de le -croire, quand on n'est, comme moi, qu'une petite -bourgeoise...</p> - -<p>Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous -étions sur le même banc, au Sacré-Cœur, ignorantes -et prêtes à tout. Mais elle avait un demi-million de -dot, et moi rien; et voilà les destins différents qui -s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres! -Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement -tous ses vœux: joli garçon, beau nom, noble faubourg! -Et la voilà qui, pour les quinze ou vingt mille -francs de rentes qu'elle apporte à une famille appauvrie,<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> -a acquis tout juste le droit de servir chez une -madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me -trouvai pas, par comparaison, si à plaindre.</p> - -<p>Je fis à mon mari le récit de ma visite. Il montra -beaucoup d'intérêt pour le cas de mon amie, et il -dit:</p> - -<p>—Voilà des femmes admirables!</p> - -<p>J'espérais revoir Charlotte qui avait paru trouver -un soulagement à se confier à moi. Elle vint, longtemps -après ma visite, déposer une carte chez mon -concierge, et quand j'essayai par deux fois de la -revoir chez elle, il me fut répondu qu'elle était sortie. -Nous n'étions pas du même monde. Ceci était si vrai -que, de moi-même, sans songer à Charlotte, je quittai, -peu après, sa couturière. J'ai rencontré madame de -Clamarion, des années plus tard, à une vente de -charité. Elle me parla très gentiment. Je la complimentai -parce que je voyais souvent son nom, dans les -journaux, à la tête d'une quantité d'œuvres où elle -payait, c'était probable, plus de sa personne que de -sa bourse. Elle me parut, en effet, complètement -absorbée par cette besogne et par son fils unique; -elle était mise sans aucune recherche, comme une -femme qui a oublié son sexe. C'était une résignée et -elle semblait avoir trouvé la paix, même un bonheur.</p> - -<p>Je me doutais bien que mon mari souhaitait me -voir fréquenter quelques-unes de ces femmes jugées -par lui «admirables». Il le souhaitait parce qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> -comprenait que je trouverais peut-être près d'elles -l'agrément qui me manquait ailleurs, et il le souhaitait -parce qu'il tenait avant toute chose à ce que je -ne m'écarte point du type de femme qu'il avait voulu -en moi. C'étaient des femmes qui ne l'amusaient pas, -mais qu'il jugeait indispensables à la maison. Malheureusement, -il en connaissait peu. Madame de -Clamarion, c'en était une qui nous échappait. Je -pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient -fait les avances les plus caractérisées; mais il y avait -interdit sur les Du Toit, au moins aussi longtemps -que leur conflit avec les Voulasne n'aurait pas reçu -de solution.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2> - - -<p>—Mais, dis-je un jour, en souriant, à mon mari, -je m'aperçois que vous n'avez que de mauvaises fréquentations!...</p> - -<p>Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde -inavouable, mais que, étant célibataire, il n'avait pas -songé à se ménager les gens qu'on aime, une fois -marié, à réunir à sa table. Et c'est un choix qu'il -n'est pas si aisé d'improviser.</p> - -<p>Voyait-il l'entourage de sa mère et de sa sœur? Et -quel était, d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le -faire parler là-dessus; ce voile tendu sur son passé -ne me fut découvert que par lambeaux qui tombèrent -d'année en année. Les amis des Voulasne, voilà quels -étaient ses amis. Eh bien! les allait-il renier, ou -se disposait-il à me les faire adopter? Le loisir nous<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> -manquait déjà pour méditer ou discuter ensemble -cette question, car, sans plus tarder, les amis des -Voulasne nous priaient à dîner.</p> - -<p>La plupart de ces messieurs étaient des industriels, -des fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier, -quelques gens de bourse, un commissaire-priseur, -et parmi les intimes des Voulasne, des oisifs -tout simplement. Leur éducation, en général, avait -été rudimentaire; ils étaient à peu près illettrés, -informés tout au plus des livres qui faisaient scandale, -et n'ayant lu, d'un bout à l'autre, que les gauloiseries -d'Armand Silvestre. Mais, comme tout Paris, -ils connaissaient le théâtre. Ils me faisaient, à moi, -l'effet d'êtres mal équarris, mais ils étaient pleins -d'une grosse vie, d'un fort appétit, et leur audace -était sans bornes. Leurs femmes étaient ou élégantes, et -alors tout toilettes, ou franchement sacrifiées, réduites -à néant, telle la pauvre madame Grajat, pour qui -j'éprouvais une pitié profonde à cause de la vie -désordonnée de son mari et de la misérable mine -qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers, -les courses, les coulisses, et toutes les sortes -d'histoires amoureuses.</p> - -<p>Grajat avait été un des témoins de mon mari lors -du mariage; il était un de ses plus vieux amis, son -«grand confrère». Grajat était un homme d'une cinquantaine -d'années, mais d'aspect encore jeune, très -robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> -épais et drus comme un poil de brosse, des yeux -d'un bleu céleste, angéliques, inquiétants, l'encolure -d'un taureau, des mains de terrassier. Officier de la -Légion d'honneur, inspecteur des travaux de la Ville, -une fortune faite, il avait de l'argent dans cinq ou -six théâtres, et une liaison affichée avec une artiste du -Palais-Royal. Il était un adjudicataire important des -travaux de l'Exposition universelle qui se préparait, et -il avait procuré à mon mari quelques reconstitutions -historiques, qui devaient, affirmait Grajat, surtout -en ma présence, lui rapporter sinon de gros bénéfices,—car -je ne sais quelle combinaison lui barrait le -Pactole,—du moins beaucoup d'honneur, et la croix.</p> - -<p>Il venait dîner à la maison une fois par semaine. -Mon mari invitait avec Grajat quelques-uns de ses -anciens camarades. Nous ne pouvions guère être plus -de quatre ou cinq à table, car notre salle à manger -était celle d'un ménage de poupée, et je n'avais, -pour servir, qu'une petite femme de chambre, à la -grande humiliation du maître de maison qui, plus -que la croix, peut-être, ambitionnait les moyens -d'avoir un domestique en livrée.</p> - -<p>Entre ces messieurs, il n'était question, dans ce -temps-là, quand ce n'était pas du général Boulanger, -que de l'Exposition universelle. Il était question de -l'Exposition universelle, non pas à un point de vue -général, au point de vue du pays, par exemple, ou -des sciences, ou des arts, ni même de l'architecture,<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -mais au point de vue des affaires personnelles de tel -et tel d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec -tel ou tel autre, et cela tout le temps du moins que la -réunion était dominée par la personne considérable -de Grajat. Il est vrai que si la personne considérable -de Grajat n'était plus là, elle laissait une trace indélébile -sur laquelle tous marchaient à la queue-leu-leu, -suivant comme une piste la direction de l'aîné qui -avait, en toutes ses entreprises, réussi.</p> - -<p>Leur langage m'étonna longtemps par le contraste -qu'il offrait avec celui des hommes que j'avais -écoutés autour de ma famille. Ni mon grand-père ni -mon père n'agissaient en vue de gagner de l'argent; -ils avaient une profession dont ils s'acquittaient -presque religieusement, en sachant se contenter de ce -qu'elle rapportait; et leur esprit était tourné de telle -sorte que l'intérêt national, général, ou l'intérêt moral, -occupât en toutes circonstances le premier plan.</p> - -<p>Grajat était «un entrepreneur»; son souci se bornait -à exécuter des opérations fructueuses. Toute -considération d'un ordre plus élevé eût entravé son -élan. C'était un homme utile, indispensable peut-être, -et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient -autour de lui, à ma table, étaient aussi des -hommes utiles, indispensables peut-être, à sa suite, -et des hommes dont il serait un peu présomptueux -à moi de dédaigner le rôle; mais aucun de ces messieurs, -autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -pût me laisser seulement soupçonner qu'il pensait à -rien hormis à ses honoraires, à ses affaires, et, pour -moi, fille et petite-fille d'hommes voués à la vie -morale, étaient et devaient demeurer, en dépit de ces -amis de mon mari, entachés d'infériorité.</p> - -<p>Nous retrouvions le même état d'esprit chez les -Kulm, chez les Lestaffet, chez les Baillé-Calixte, -d'autres amis encore des Voulasne, mais avec cette -différence que les femmes, dans ces maisons, tenant -une grande place et prétendant à l'élégance, chacun -s'y efforçait aux belles manières, s'y parait de son -mieux, on pourrait dire: s'y endimanchait tous les -jours; avec cette différence aussi que, ces maisons -étant opulentes, attiraient une clientèle nombreuse -où les débris d'une société ancienne et plus polie se -mêlaient, quêtant des emplois lucratifs, chantant, -dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu'à aimer -pour obtenir une bouchée de pain.</p> - -<p>Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conservé, -de ce premier chapitre, incertain, de sa biographie, -un accent léger qui charmait dans sa bouche. Elle -avait une physionomie peu expressive, mais sa -grâce de bel animal était encore très puissante sur les -hommes. Madame Kulm appartenait à une honorable -famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une -aventure beaucoup trop retentissante. Elle montrait -une figure chiffonnée, un nez de trottin, des dents -de souris, des yeux de gavroche crevant de malice.<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> -Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses audaces. -Elle avait le goût vulgaire et s'en flattait. -«Avec elle, disaient ces messieurs, à la bonne heure, -on est à l'aise!»</p> - -<p>Quant à madame Baillé-Calixte, née Calixte, elle -était fille d'un restaurateur connu. C'était une femme -très instruite, la plus intelligente et de beaucoup, -dans ces réunions. Elle avait pour son mari, et pour -la situation de son mari, qu'elle confondait avec lui, -un dévouement sans limites. Toutes ses inclinations, -on le voyait,—on le voyait trop, dans ce monde-là,—étaient -pour la vie bourgeoise la plus traditionnelle -et conventionnelle, mais, une fois admis le principe -qu'une femme peut servir son mari et la situation -de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement, -aucun choix dans les moyens d'atteindre cette -fin. Elle adoptait cette société non par penchant -mais par vertu; elle l'adoptait de propos délibéré, et -elle en adoptait tous les rites, ayant la terreur d'y -être suspecte, d'y paraître déplacée. Son mari venait de -donner toute l'ampleur d'une industrie à la fabrication -des bicyclettes, il avait une foi d'apôtre dans le succès -prochain des moyens mécaniques de locomotion. Madame -Baillé-Calixte suivait son mari, et «travaillait» -avec son mari, dans les milieux où celui-ci trouvait -des hommes, des capitaux, et tout un public neuf, -pour seconder ses entreprises. Madame Baillé-Calixte, -excellente mère de famille, qui avait été la nourrice<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> -de ses quatre enfants, qui élevait ses filles avec -un soin et des scrupules inouïs, adoptait le ton de -madame Kulm et de madame de Lestaffet, se laissait -dire des choses «colossales», et parfaitement serrer -de près par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accusât -d'avoir des mœurs rétrogrades, enfin professait -avec une éloquence de brevet supérieur ces théories -anarchistes et cette philosophie de courtisanes, qui -commençaient à s'insinuer à cette époque parmi nous.</p> - -<p>Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient -franchement et s'amusaient en toute innocence. -Pour eux, point de soucis d'affaires, nulle ambition, -pas davantage de coquetterie, de flirts, ni de vice -non plus à satisfaire. Cousins entre eux, ils avaient -joué l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'étaient des -gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de -longue date, amassé une fortune par le vieux procédé -français du bas de laine, sans laisser soupçonner -autour d'eux qu'ils pussent être autres que de petits -rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans -le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel -qui ne dépassait pas dix mille francs. Et ils fussent -demeurés là, toute leur vie, c'est probable, sans relations -que quelques vieux amis de famille, dont étaient -les Du Toit, si M. Chauffin ne leur eût démontré un -beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient -être logés dans un hôtel, et dans le plus riche -quartier futur de Paris, tout en faisant une magnifique<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> -opération, le prix du terrain devant tripler en -dix ans, et l'hôtel, tout construit, à demi meublé, -étant laissé par-dessus compte. Aussitôt transplantés, -installés et guidés par Chauffin ami des plaisirs, ces -bonnes gens avaient ouvert les yeux à la vie comme -des enfants à leur premier voyage. Changé le quartier, -changée l'habitation, changés les témoins ordinaires -de leur petite existence, et, surtout, décédés les derniers -parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de -cinq ou six ans pour que le ménage adoptât le train -de vie qui aujourd'hui était le sien. Tous deux, d'un -naturel enjoué, heureux, un peu puéril, avaient lâché -leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met dans -une pension nouvelle, et ils appartenaient dorénavant -à qui saurait leur indiquer de nouvelles façons de se -divertir. Plus que personne, ils étaient disposés à se -laisser éblouir par tout ce qui prenait un air de fête; -et, sans profession, sans soucis, ils se croyaient, -eux, perpétuellement à la fête, rien qu'à la fête, tout -entiers à la fête. Ah! que leur façon d'y prendre part -et de n'en voir, en bon public, que la face agréable -et bonne, était touchante! Je commençais à leur -rendre justice. C'étaient vraiment d'excellentes gens.</p> - -<p>Lors d'un certain dîner chez les Kulm, on vit pour -la première fois, je m'en souviens, une ombre ternir -le front des excellents Voulasne. Et la chose était si -insolite qu'elle ne put passer inaperçue de personne. -Nous en savions la cause; d'autres la devinèrent.<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -Leur fille, Isabelle, contrariée dans son amour pour -Albéric Du Toit, menaçait de faire une maladie, sinon -pis. Elle refusait de boire et de manger; refusait réunions, -parties de plaisir; refusait de s'habiller; refusait -même de quitter le lit; elle faisait grève. Les -parents, dénués totalement d'autorité, n'ayant jamais -accompli un acte de répression, et gâtés par la facilité -des relations de parents à enfants tant qu'il ne s'agit -entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont -des jeux, se montraient plus décontenancés que si -leur fille se fût compromise. Les bons Voulasne, qui -ne croyaient certainement appliquer aucun principe à -la vie, étaient en proie à un courroux tout pareil à -celui de ma grand'mère Coëffeteau, lorsque je m'étais -avisée, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment: -ils obéissaient, comme tout le monde, à de -vieilles idées, et entre autres à celle qui veut que -l'autorité s'exerce de haut en bas. Cet ordre étant -détruit, si près d'eux, ils ne comprenaient plus rien -à rien, donnaient leur langue au chat. Henriette -hochait la tête, à tout propos, comme si, des jours à -venir, pas un ne fût plus fait pour elle; Gustave, -morne et boudeur, en voulait à tous de son désagrément -domestique, comme un grand gamin qu'il était; -et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'était que sa -femme avait décidé, pour éloigner Isabelle des Du -Toit, de partir pour le Midi, précipitamment, devançant -la saison et le groupe d'amis qui servaient à y<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> -tuer le temps en leur compagnie. Il y avait, en outre, -en perspective, un «dîner de têtes» chez les Baillé-Calixte, -pour le Mardi Gras. Gustave eût consenti à -tout mariage d'Isabelle qui lui eût permis, à lui, de -ne pas quitter Paris demain et de préparer sa «tête» -pour le prochain carnaval. Mais Henriette essayait -de lui faire entendre que ce n'était pas un gai dîner -qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais dix, -mais vingt dîners, car ils étaient gens à vous accommoder -subrepticement à l'eau bénite, témoin Isabelle, -en quelques mois rendue par eux, même à distance, -méconnaissable...</p> - -<p>J'étais, quant à moi, fort embarrassée, parce -qu'Henriette non seulement m'autorisait à lui parler -de son ennui, mais me comblait de ses confidences. -Ce mariage n'était pas, évidemment, de ceux qu'on -juge tout indiqués, étant donnée la dissemblance des -mœurs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin, -Isabelle était amoureuse... Je ne pouvais me défendre -d'en souhaiter la réalisation, personnellement, puisque -les Du Toit me plaisaient et puisque j'eusse donné -beaucoup pour que leur influence balançât celle des -Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et C<sup>ie</sup>. Mon mari, -lui, flattait sans vergogne les désirs de ses cousins. -Madame Baillé-Calixte trouva moyen d'être initiée -aux chuchoteries. On s'aperçut que les Kulm et les -Lestaffet savaient tout. Puisqu'il en était ainsi, pourquoi -ne pas tenir franchement conciliabule? Henriette<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> -Voulasne espérait précisément que l'opinion de ces -messieurs déciderait son mari à boucler ses malles au -plus vite.</p> - -<p>A notre grand étonnement, Grajat, le dernier -informé, au seul nom des Du Toit, entama, d'emblée, -avec la décision foudroyante qui lui était coutumière, -la louange du président, de sa femme, de son fils, de -toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui; -il se moquait de se jeter à la traverse des intentions -de monsieur ou de madame Voulasne; il avait, en -cela comme en toutes choses, son idée à lui; quelle -était-elle? Nous devions le savoir un jour. En tout -cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait, à parler -des Du Toit, le feu qu'il employait à traiter une -affaire. Mon mari le tira par la manche, le pinça, -l'attira à part, lui dit en propres termes qu'il contristait -gravement ses cousins. Tous les témoins étaient -incommodés de cette indécente ingérence dans une -discussion de caractère intime et provoquée par une -confidence.</p> - -<p>Il se produisit dans les esprits un phénomène que -j'ai observé maintes fois depuis, chez ce monde qui -faisait fi des délicatesses d'épiderme: c'est qu'une -opinion violente les pénétrait comme un caillou lancé -dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu qu'elle -fût un peu rude, et bien assénée, s'imposait à eux -comme à des êtres stupides. Tous ces gens avaient de -la santé, de la vigueur, un élan de vie merveilleux;<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> -ils semblaient très forts; eh bien! leur organisme -excellent était d'une insigne lâcheté. Ils capitulaient, -faute d'arguments moraux. La balourdise de Grajat, -qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se -maintenait, et sur le ton péremptoire, se gagna des -approbateurs. Ah! les grandes capacités de M. Du Toit, -son crédit, son influence au Palais, nous furent -révélés ce soir-là! Pour certains de ces messieurs, -sans cesse à l'affût des puissances, les ressources que -pouvait offrir la parenté du président Du Toit étaient -d'un effet sûr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement, -auraient pu se moquer, insouciants, sans -besoins, sans affaires, et qui, d'ailleurs, depuis toujours -avaient eu à eux les Du Toit. Eh bien! les Voulasne -subirent le mouvement que suscitait la volonté -brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en -était abasourdie tout d'abord; puis, en très peu de -temps, si pauvre était sa résistance, qu'on la vit rougissante, -humiliée, presque honteuse... Alors, vraiment! -tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie -aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari comme elle, -nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle -et son mari regardèrent de même leur ami Chauffin.</p> - -<p>Tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie -aux Du Toit.</p> - -<p>Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de -nos bons cousins. Je ne pus m'empêcher de le faire -remarquer à mon mari, aussitôt dans la voiture qui<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -nous ramenait à la maison. Il fut très étonné. Rire -des Voulasne, fût-ce sans malice, mon mari y était -d'autant moins disposé qu'il obéissait comme eux à -la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parlé, -en particulier, vers la fin de la soirée. Que lui avait-il -pu dire, pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et -d'Albéric Du Toit fût devenu chez nous comme un -commandement de Dieu?</p> - -<p>—Grajat?... dis-je à mon mari, Grajat a tout simplement -voulu m'être agréable, à moi personnellement, -car il savait ma sympathie pour les Du Toit...</p> - -<p>Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux -galanteries dont Grajat, en effet, me comblait depuis -le jour de mon mariage, mais me comblait avec une -liberté, une outrance, qui les rendait bénignes, insignifiantes.</p> - -<p>J'aurais voulu qu'on m'accordât que j'avais bien -jugé, du premier coup, les Du Toit, puisque, après -moi, un homme comme Grajat les déclarait si précieux -à posséder parmi ses proches. Ah! bien, ouiche! les -raisons qu'avait Grajat de prôner le président du tribunal -civil étaient d'une autre qualité!...</p> - -<p>En attendant, me voilà d'accord avec Grajat, obligée -à tenir Grajat pour un sauveteur, à lui manifester ma -reconnaissance, à me montrer son alliée dans une -entreprise conforme à mes vœux! Grajat, malgré ses -galanteries, se souciait assez peu, je crois, que je lui -fisse bonne ou mauvaise figure; on eût même dit que<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -mon hostilité secrète le piquait favorablement; il me -taquinait davantage ou me prodiguait plus de grâces, -à sa façon, quand je lui opposais cette froideur glaciale -qui me valut de lui le surnom de «Banquise». Lorsqu'il -nous emmenait au théâtre, ou nous en ramenait, -dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: «La -voiture de madame la Banquise est avancée», et c'était -un mot qui déridait mon mari. Toutefois, comme je -me défendais moins de ses loges ou de ses fauteuils -depuis que nous menions même campagne, nous -allions, grâce à lui, souvent avec lui, au moins deux -fois la semaine au théâtre. Je serais mal venue à le -regretter, car cela ne m'était ni désagréable, ni inutile, -et s'il est vrai que sans son intervention nous -serions allés tout de même au théâtre, je n'aurais -cependant pas vu le quart des pièces que je connus à -cette époque-là, car nous étions très économes.</p> - -<p>Il va sans dire qu'un Grajat, même galant, n'allait -pas me demander quels spectacles je préférais. Pour -mon mari, d'ailleurs, tout coupon était le bienvenu, -où qu'il vous donnât le droit d'aller, du moment qu'il -était de faveur.</p> - -<p>Va donc pour les théâtres auxquels Grajat s'intéresse! -Va pour les pitreries qui font le bonheur des -Voulasne!...</p> - -<p>Et avec cela, mon mari tenait à ne point me laisser -perdre le type qu'il aimait en moi, le type de la femme -irréprochable, le type de ce qu'on nommait encore,<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> -dans ce temps-là, «la femme comme il faut». Ce -n'était pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique -et qui se traduisît par des paroles précises, mais -c'était une exigence plus tenace que celles qui s'expriment; -je la sentais fondamentale, instinctive, -peut-être même inconsciente.</p> - -<p>Avec sa complaisance pour le goût de bouis-bouis -des Voulasne, pour les spectacles pimentés de son -ami Grajat, se douterait-on de la préférence de mon -mari? C'était de voir et de me faire voir, en quelque -pièce qu'elle jouât, mademoiselle Bartet, de la -Comédie-Française, qui incarnait à ses yeux l'idéale -figure de la femme distinguée. Pour aller voir mademoiselle -Bartet, il payait ses fauteuils; il l'allait voir -sans hésitation, si par hasard Grajat, les Voulasne ou -son monde ordinaire lui manquaient. «Que faisons-nous -ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...» -Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais -autant que lui mademoiselle Bartet; j'aimais à le -voir admirer cette femme exquise, et je me disais: -«Pour qu'il l'admire, il faut qu'il comprenne ou -sente et apprécie tout ce que cette artiste met de -profond, de délicat et même de subtil dans le ton de -sa voix, dans la réserve de ses attitudes et dans -tout ce qu'elle laisse à deviner de son âme pudique -et ardente. Celui qui est capable de s'enthousiasmer -pour une si totale absence de mauvais goût, quel -goût ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce goût-là,<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> -comment ne serait-il pas écœuré de ce que nous -voyons en fait de spectacles ou en fait de gens, tous -les jours? Pendant longtemps j'ai voulu croire que -mon mari avait, lui aussi, une pudeur de montrer -quelque chose de délicieux en lui-même. Pendant -longtemps j'ai imaginé que sous son enveloppe si -mate et si impénétrable, peut-être cachait-il une sensibilité -effarouchable et d'autant plus charmante.</p> - -<p>Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour:</p> - -<p>—Mais des femmes comme les héroïnes qu'incarne -mademoiselle Bartet, c'est une puissante vie intérieure -qui les fait, c'est une vie morale très élevée -qui leur donne tant d'attraits en leur permettant de -si bien parler de ce qui se passe en elles; des femmes -si intéressantes, ce sont des femmes chez qui il se -passe beaucoup de choses; il leur faut de la retenue, -mais aussi de la passion, des émotions, noblement -refrénées, mais qui résultent de conflits terribles, et -il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un monde où -l'esprit soit délié et cultivé, soit honoré par tous et -mis au premier plan!...</p> - -<p>Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait -trop de mal à analyser les caractères et jusqu'à ses -propres sentiments.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2> - - -<p>Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient, -il s'agissait avant toute chose, à ce moment-là, -de l'Exposition universelle qui allait s'ouvrir et sur -laquelle,—c'était vraiment curieux,—tous comptaient -comme sur un événement destiné à bouleverser -le monde, pour le moins à apporter à la situation de -chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient -de cette Exposition me semblait être un peu -l'issue d'un conte de fées; mais enfin, moi, j'arrivais -à Paris, je ne savais rien de ce qui y est possible ou -non, et surtout à des hommes d'affaires. On venait -d'élever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit -de si haut, et la réalisation de cette entreprise -échauffait les esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient -à l'aurore de temps nouveaux, favorables à<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> -toutes les variétés du grandiose. Grajat avait «mis -la main, disait-il, sur l'Alimentation». Il voyait, et -il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties -du monde assemblées à Paris, agglomérées au Champ-de-Mars, -assises à table, buvant et dévorant!... Pour -moi, née à Chinon, et familiarisée dès mon enfance -avec les mangeailles de Gargantua, cette vision -anticipée d'une réfection de toutes les nations n'était -pas pour me paraître insensée, et me frappait même, -je l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles -prophétiques. En outre, n'était-il pas question -d'un banquet des trente-six mille maires? Il fallait -entendre le grand, gros, puissant Grajat citer des -nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux -de vin ou de bière, et énumérer des noms de -communes de France qui affluaient à sa mémoire, -trois ou quatre minutes durant, sans qu'il reprît -haleine, ce qui produisait un effet énorme.</p> - -<p>Mon mari, grâce aux concessions obtenues par son -cher Grajat sur le terrain de l'Exposition, avait -assumé un travail de galérien. Depuis six mois, -quatre employés supplémentaires étaient à sa solde -dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en -fiacre, pour les «Pavillons Grajat»; il renvoyait ses -propres affaires à l'année suivante. Il fut si occupé -dans les deux mois qui précédèrent l'ouverture, que -nous dûmes renoncer à accompagner Grajat au -théâtre. Et je m'émerveillais: «Mais comment Grajat<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> -peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire?» -C'est que Grajat se reposait sur quelques-uns -de ces messieurs à lui dévoués, comme mon mari, et -qui accomplissaient sa besogne.</p> - -<p>N'en venions-nous pas à refuser des invitations -jusque chez les Voulasne! Ce fut Grajat qui, à ce -propos, vint nous rappeler nos devoirs. Nous ne -savions seulement plus où en était le mariage d'Isabelle!... -Grajat secoua mon mari, d'importance. Que -de tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de -l'algarade, je pus surprendre quelques mots qui -rappelaient nettement à mon mari que le mariage -d'Isabelle était plus important que ses travaux.</p> - -<p>Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant -une tasse de thé, je dis à notre tyran:</p> - -<p>—Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent -sur cette affaire, c'est bien sûr! Mais il faut que ce -soit avec le diable que vous ayez traité, puisque ni la -famille du jeune homme, ni celle de la jeune fille ne -tiennent au mariage?</p> - -<p>Il me regarda d'un air singulier où il y avait beaucoup -d'étonnement, et il dit:</p> - -<p>—Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte -avec tout son sang-froid, la coquine...</p> - -<p>—Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat.</p> - -<p>Je l'avais gêné. Il modifia brusquement sa tactique: -sans renoncer à son plaidoyer, il lui donna un tour -badin et ne quitta plus le ton de la blague. Mais il<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> -était touché, il se sentait pénétré par quelqu'un qui -échappait à sa domination, et que ce quelqu'un fût -moi, il en demeurait hébété.</p> - -<p>Mon mari nia, dès que nous fûmes en tête-à-tête, -tout dessein suspect de la part de Grajat. Nous eûmes -quelques petits différends à ce propos, mais ce qui -contribua le mieux à les apaiser, en donnant à Grajat -au moins une bonne raison d'être intervenu, c'est -qu'il était grand temps pour nous de retourner chez -nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient -absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de -les négliger. Toutes les nécessités du monde n'y faisaient -rien: nous avions manqué aux plaisirs ordinaires -des Voulasne; et ils nous le passaient beaucoup -moins que si nous les eussions abandonnés eux-mêmes -dans le plus grand malheur. Nous n'avions point été du -dîner de têtes! Comment? par quelles raisons humaines -expliquer pareille abstention? Des travaux des -travaux!... Ces mots-là sonnaient creux aux oreilles -des Voulasne. Qu'on ne les imagine pas, cependant, nos -cousins, fâchés, ni froissés même! ce n'étaient point -des gens susceptibles, et la rancune était chose bien -grave pour eux. Ils étaient seulement désolés, moins -peut-être pour eux que pour nous, et c'était gentil de -leur part. Ils étaient désolés pour nous que nous nous -fussions privés d'une fête à eux si agréable. Ils -étaient désolés comme de bons amis qui voient que -vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> -ne nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en -pitié; ils nous estimaient moins.</p> - -<p>De sorte que mon mari eut le droit de me dire:</p> - -<p>—Sans l'intervention de Grajat!...</p> - -<p>Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions -non seulement de nous déconsidérer aux yeux -de nos cousins, mais de ne point nous aviser que nos -cousins laissaient tout simplement dépérir Isabelle!... -Ils ne le faisaient pas par cruauté, par obstination, -mais par étourderie, mais faute de loisir, oui, vraiment, -faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce -fût hors de leurs incessants plaisirs.</p> - -<p>Du jour où notre cousin Gustave n'avait plus été -menacé de quitter Paris et de manquer son dîner de -têtes, le monde lui était réapparu sous des couleurs -si pures et si riantes, qu'il ne concevait pas que sa -fille pût le voir sombre ou troublé. L'optimisme, lorsqu'il -s'implante dans une âme, est si vigoureux, si -vivace, si envahissant! L'impétuosité pour les plaisirs, -c'est comme une horde de barbares, un torrent -débordé, une coulée de lave! Cette nature neuve et -presque primitive des Voulasne était pour moi un -sujet non seulement d'étonnement, mais d'effroi. Je -la sentais capable de tout dévaster plutôt que de faire -halte un instant sur son chemin de fleurs. Depuis -combien de générations ces gens-là et leurs ancêtres -n'avaient-ils pris aucun agrément dans leur vieille -maison du Marais? Depuis combien de temps plutôt,<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> -ce manque d'expansion heureuse, uniquement dû à la -timidité puérile, à la terreur du «qu'en-dira-t-on», -n'avait-il eu comme dérivatif aucune foi ardente, ou -tout au moins comme régulateur, aucune règle tombée -de haut?</p> - -<p>C'étaient de très vieux Parisiens, et sédentaires, -mais sans la moindre mémoire de leurs origines. Ils -avaient conservé des mœurs publiques la soumission -à certaines cérémonies extérieures du culte, comme -le baptême, le mariage, les obsèques; mais, et sans -qu'aucun principe adverse semblât introduit dans -leur famille, ils étaient totalement dépourvus d'idées -religieuses. Je remarquais fort ces particularités, -parce que, malgré moi, je comparais toutes choses à -ce que j'avais vu dans ma famille et dans ma province. -Nous étions, nous aussi, des gens ignorants -des plaisirs; mais nous les méprisions, sachant pourquoi; -et c'était devenu pour nous une seconde nature -de les tenir pour vils et pour vains; nous avions des -compensations! eux, non.</p> - -<p>A aborder le sujet du mariage nous étions autorisés -par les confidences reçues six semaines auparavant, -et par la discussion mémorable lors du dîner Lestaffet. -Eh bien! aborder un sujet sérieux, fût-ce un -sujet les intéressant de si près, avec Gustave et Henriette -Voulasne, était la chose du monde qui, dès -qu'on était en leur présence, dès qu'on les avait -reconnus, paraissait la plus absurde, la plus chimérique,<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> -la plus folle à entreprendre. C'était, au beau -milieu de sa récréation, aller empoigner un petit -garçon par le col et lui parler des vertus théologales.</p> - -<p>D'abord, il fallut les prendre à part, écarter Chauffin, -ne pas parler devant les jeunes filles. Déjà notre air -soucieux faisait très mal. Ils causaient de l'Exposition, -des premières ascensions à la Tour, de l'immense -kermesse qui allait durer dix mois. C'était comme -une gigantesque réjouissance organisée pour eux...</p> - -<p>Mon mari, osa dire:</p> - -<p>—Je trouve Isabelle bien pâlotte...</p> - -<p>Et moi, aussitôt après:</p> - -<p>—Eh bien! et ce mariage?...</p> - -<p>Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher -à fuir; de l'œil, l'un comme l'autre, ils appelaient -au secours: l'ami Chauffin, leurs deux filles -elles-mêmes avec qui, tout à l'heure, on était là si -tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes -filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon -mari m'étonnait par sa décision; il fallait qu'il obéît -aux injonctions de Grajat pour forcer ainsi ses chers -Voulasne.</p> - -<p>Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise -tête. Elle me dit:</p> - -<p>—Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande...</p> - -<p>—Eh bien?... eh bien?...</p> - -<p>—Eh bien! demandez à Gustave qui ne peut pas -prendre une décision!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p> - -<p>—Eh bien? eh bien? fîmes-nous, mon mari et -moi, tournés du côté de Gustave.</p> - -<p>Gustave se taisait, baissait l'oreille.</p> - -<p>—Allons! voyons, mes chers cousins, nous étions -tombés d'accord, l'autre soir, que ce mariage était -excellent sous tous les rapports... Et les jeunes gens -s'aiment. Isabelle en souffre, c'est évident...</p> - -<p>Ici les deux parents protestèrent. Ni l'un ni l'autre -ne consentaient à admettre que leur fille pût souffrir.</p> - -<p>Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopiné -avec sa femme et il formula la pensée qu'il ruminait, -depuis que nous lui parlions du mariage de sa fille:</p> - -<p>—Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiquât sur -le cadran les cinq minutes, oui, les cinq, où, depuis -trois semaines, j'aurais pu réfléchir à une affaire de -cette importance!</p> - -<p>Sa candeur et sa sincérité étaient pures. Comme -tous les gens qui n'ont absolument rien à faire, il -n'avait pas une minute à lui.</p> - -<p>—Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces -cinq minutes, nous les avons devant nous, j'espère, -car vous n'allez pas nous mettre à la porte!... Si nous -les employions à réfléchir ensemble... Ah! vous allez -nous trouver indiscrets?...</p> - -<p>Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets, -et ma proposition même lui rendait un réel -service. Nous reprîmes la conversation que nous -avions eue chez les Lestaffet. Nous aboutîmes aux<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> -mêmes conclusions: contre ce mariage, aucune objection -sérieuse. Mais Gustave disait:</p> - -<p>—Isabelle est folle, folle à lier! Chez les Du Toit, -mais c'est aller s'enterrer vive!</p> - -<p>—Elle a déjà adopté l'esprit de la famille!</p> - -<p>Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je -lui eusse parlé d'une chose de l'autre monde. Et il -conclut:</p> - -<p>—Il n'y a pas d'esprit qui consiste à s'embêter du -matin au soir!</p> - -<p>J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive défense -contre les Du Toit était chez les Voulasne simplement -égoïste, mais non! les Voulasne étaient convaincus -que c'était sacrifier leur fille que la confier à une -famille où l'on ne savait pas s'amuser. Il y avait une -certaine bonté dans leur négligence à s'occuper de ce -mariage, une bonté ingénue, puérile, leur genre de -bonté à eux.</p> - -<p>Impossible, lors de cette séance, de leur arracher -le «oui» qui eût fait tant de bien à Isabelle.</p> - -<p>Huit jours après, le mariage était décidé.</p> - -<p>Comment! Que s'était-il passé?</p> - -<p>Une simple entrevue entre le président et nos cousins, -une entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire -positivement non, sans dire positivement oui, opposaient -des raisons dilatoires tellement peu fondées, -que M. Du Toit, qui connaissait son monde, s'avisa -de dire aux Voulasne: «Mais enfin, ce mariage ne<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> -serait pas, bien entendu, pour demain!... Prenons -notre temps!... Qui nous empêcherait d'en fixer la -date... voyons... par exemple... à la clôture de l'Exposition?... -Je dis: <em>après</em> la clôture...» Ces quelques -mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des -Voulasne se rassérénait. Aussitôt, les Voulasne consentaient -à tout. M. Du Toit avait deviné que ce qu'ils -redoutaient, c'était, pour les pourparlers, pour les -préparatifs, pour les emplettes, pour les formalités -du mariage, d'être privés, ne fût-ce que vingt-quatre -heures, des plaisirs de l'Exposition!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2> - - -<p>Je me vois encore entrant avec mon mari et les -Voulasne, pour la première fois, à l'Exposition, -avant l'ouverture officielle. C'était par la porte du -quai d'Orsay; rien n'était terminé; il y avait des Aïssaouas, -des Sénégalais, et toutes sortes de créatures, -noirâtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient -dans la boue, empaquetées dans des châles -démodés et des couvertures, et dont les yeux d'exilés -faisaient peine à voir, comme ceux des pauvres -bœufs qu'on aperçoit dans les fourgons sur les -voies de garage. Et à partir du moment où nous -eûmes franchi cette porte, il me semble que toute -l'année ne fut plus qu'une foire, immense et partout -répandue, qu'un mouvement de tous les -objets posés sur le sol de Paris, qu'un bruit<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> -étourdissant, qu'un tintamarre où la tête se perdait...</p> - -<p>Au monde que nous fréquentions, rien ne pouvait -plus parfaitement convenir que cette cohue, que cette -trépidation, que ce bariolage de couleurs, destinés à -ne recevoir, durant une moitié d'année, aucun apaisement, -aucun répit. Une occasion extraordinaire de -se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns -les autres, et d'avoir à parler de choses nouvelles, -concrètes, faciles à juger sans se casser le front; un -moyen de voir l'Étranger sans voyage et de satisfaire, -en masse, ce goût de l'exotisme et cette curiosité de -«l'homme le plus près possible de la bête» qui -m'avait frappée et étonnée dès mon arrivée à Paris. -Je n'éprouve pas, moi, ce goût-là; mes parents, en -vieux chrétiens, conservaient pour l'animal un certain -dédain et suspectaient les peuplades primitives -à cause de leurs mœurs, ignorées d'eux, il est vrai, -mais qui ne sauraient être bonnes, n'étant pas policées. -Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout -à rebours; un même coup de vent les inclinait presque -sans exception vers ce qu'ils nomment les êtres -«conformes à la nature»; ils adoraient les bêtes et -tout ce qui leur ressemble, et leur disposition était de -voir en «l'homme sauvage» un modèle, parce que,—et -bien à tort, à ce qu'il me semble,—ils se le -figuraient vivant sans lois, et abandonné aux seules -impulsions de l'instinct. Et puis, chacun avait l'idée<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> -qu'il allait contempler quelque chose de merveilleux; -entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines, ces -colosses tout à fait inédits, les fontaines lumineuses -rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait -tout le jour en piétinant des kilomètres de -galeries, on regardait avec des yeux ahuris, dans -l'attente de je ne sais quelle trouvaille, un peu plus -fiévreux à mesure que venait la fatigue; et, parmi -tant de produits et de si divers, des désirs insensés -vous prenaient de posséder les objets les plus saugrenus, -les plus inutilisables, ou d'obéir à l'appel de -musiques inouïes, les plus barbares et même les plus -désagréables, jusqu'à ce qu'on en vînt à tomber d'inanition -dans quelque czarda à l'atmosphère poivrée, -dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux -pieds d'un groupe de Lautars, dont l'orchestre vous -tirait tous les nerfs du corps, un à un.</p> - -<p>C'est là que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes -et femmes sembler tout attendre du secours matériel -des choses, et en attendre principalement une certaine -volupté qui ne saurait en être l'effet normal, -mais que l'attraction multiple de la Grande Foire, -exaltée, exaspérée par la foule humaine, aboutit -presque à vous procurer, suivant la méthode qui vaut -l'extase aux derviches tourneurs ou l'insensibilité au -corps transpercé des sorciers d'Afrique.</p> - -<p>Il semblait, autour de nous, que personne n'eût plus -rien à faire qu'à passer ses jours à l'Exposition.<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> -Chacun avait fourni un grand effort; parmi nos connaissances, -presque aucune qui n'eût quelques gros -intérêts dans ce qu'on nommait «l'affaire», et l'on -n'avait plus désormais qu'à se rendre sur place, voir -«l'affaire» en effervescence. Mon mari ne me parlant -de ses travaux que dans la mesure exacte où il me -croyait apte à les comprendre, ne m'avait point du -tout éclairée sur la part qui pouvait être la sienne dans -les entreprises de Grajat. Nous déjeunions ou nous -dînions dans des établissements où notre privilège -était de ne pas faire queue avec le commun des mortels, -de pénétrer par une porte de derrière, de ne -payer que le juste prix, et de jouir, par-dessus le -marché, des plus accueillants sourires du gérant. Je -reconnaissais bien dans ces salles la décoration familière -aux ateliers Serpe, un goût prédominant pour la -Renaissance française, et de ces motifs de Blois, de -Chambord ou d'Azay qui illustraient si fréquemment -chez nous tous les bouts de papier et les marges des -journaux; mais les questions d'argent me hantaient -si peu l'esprit, que jamais l'idée ne me fût venue -d'un intérêt possible pour nous dans l'affluence -de ces dîneurs. Cependant, mon mari s'échauffait -beaucoup, et, à mesure que le «succès» de l'Exposition -devenait plus certain, il s'abandonnait davantage -à ses projets favoris d'avenir: il se voyait déjà -servi par un valet de chambre, ce qui le poussait à -molester ma malheureuse bonne, un peu rustaude;<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> -et il se livrait à une certaine facétie, la seule d'ailleurs -que je lui eusse jamais vu commettre, et à -laquelle je me laissais prendre chaque fois. Penché -au balcon de notre appartement, il me disait tout à -coup:</p> - -<p>—Je la vois venir... la voici!...</p> - -<p>—Qui ça?... quoi donc?</p> - -<p>—Votre voiture, Madeleine!</p> - -<p>La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre -mariage! Ma foi, je n'y pensais jamais. Lui, il vivait -dans l'attente du moment où un domestique mâle,—une -femme de chambre ne l'eût point du tout satisfait -dans cet office,—viendrait annoncer la voiture -de madame. Oh! que c'est curieux, ce goût du confortable -et des objets reconnus «de luxe»! Lorsqu'il -s'est emparé de vous, il vous a capté tout entier. Mon -mari ne doutait pas, ne douta jamais un instant que -mes déboires intimes, mes ravalements silencieux,—du -moins ceux qu'il pouvait soupçonner,—ne dussent -être compensés et au delà par cette voiture qu'il voulait -voir sortir du succès de l'Exposition.</p> - -<p>Je me souviens qu'écrivant à cette époque-là à ma -grand'mère et lui peignant les merveilles de l'Exposition, -vues à travers les esprits de mon entourage, je -ne pouvais m'empêcher de penser que, de Chinon, -elle allait trouver tout cela bien exagéré. Les termes -de ma lettre s'efforçaient d'atténuer, de mettre au -point. Mais, en amoindrissant ainsi les choses,<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -j'avais le sentiment de manquer de confiance, d'abandon -et d'élan, ainsi qu'on me le reprochait à mots -couverts dans nos environs. C'était mon provincialisme, -mon héritage d'esprit conservateur pessimiste, -«étroit», disait-on, qui me bridait, me mettait des -œillères, m'interdisait l'éblouissement. J'avais aussi -tant de fois entendu dire à mon grand-père que le -courrier de Paris est toujours de quelques degrés au-dessus -ou au-dessous de la vraisemblance, et de cela -quel exemple avions-nous eu pendant les deux années -que mon frère était étudiant au quartier Latin! Les -leçons de prudence ne me manquaient pas.</p> - -<p>Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien -qu'il fût accaparé par ses comités, par la visite de -quelque illustre étranger, par le Shah de Perse, par -le banquet des maires, par mille et une réunions ou -cérémonies dont il rapportait quelques rayons de plus -à son auréole, il ne se passait presque pas de jour -que nous ne le rencontrions pour nous laisser étourdir -davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je -me sentais plus à l'aise, abandonnée à la fascination -qu'exerçait cet homme, que recroquevillée dans mon -doute! Ne commençais-je pas à le juger moins antipathique, -à trouver des excuses à son matérialisme, -des compensations à ses manières de malappris? Il -participait du prestige de l'Exposition que nous confondions -un peu avec lui-même; il bénéficiait de -l'entraînement général vers tout ce qui s'agite, bruit,<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> -étonne ou simplement réussit. Nous le trouvions -généralement aux environs des Javanaises qu'il aimait -beaucoup, ou bien dans la rue du Caire où se rencontrait -aussi tous les jours ma belle-sœur Emma.</p> - -<p>Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les -débuts de mon mariage, était dans un état d'exaltation -touchant au délire. Son affairement avait de la -drôlerie; pour cette femme qui ne voulait admettre -aucune idée d'obligation, l'Exposition constituait une -tâche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci; -une implacable volonté la contraignait à épuiser les -sections pièce à pièce. En trois semaines, elle avait -complètement brisé sa bonne femme de mère qui désormais -se refusait à sortir, de sorte qu'Emma vagabondait -seule, s'instruisant, disait-elle, s'initiant à la -mécanique, aux arts industriels, à la marine, à la -guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures -qu'elle rassemblait et nous racontait lorsqu'elle -descendait enfin, fourbue, d'une course de trois -quarts d'heure sur les petits ânes égyptiens. Était-ce -la promenade à âne qu'elle aimait? Elle perdait complètement -la tête lorsqu'elle se mettait à parler des -âniers.</p> - -<p>C'étaient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents -à peau brune qui lançaient à toutes les femmes, -à peu près indifféremment, des regards de complicité -polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les admirait, -devant moi, pour taquiner ou son frère, correct, ou<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> -moi-même, de qui la «bonne tenue» était proverbiale. -Mais son enthousiasme devint bientôt de la -frénésie; elle écornait «ses devoirs» d'Exposition -pour arriver plus tôt rue du Caire; de ses âniers elle -nous rebattait les oreilles, jusqu'à devenir pour nous -franchement insupportable. Un jour, Grajat se fâcha -tout cru, lui disant son fait.</p> - -<p>Les Kulm, qui se trouvaient là, comme les Voulasne, -comme M. Chauffin, connaissaient les vivacités -coutumières de Grajat; mais, tout de même, celle-ci -dépassait les bornes. Mon mari fut mal à l'aise, et -d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre qu'on -la «traînât dans la boue». Apaiser Grajat parut à -tous évidemment chose impossible, le premier mouvement -commun ayant été, d'ailleurs, de lui donner -raison; mais atténuer la révoltante rudesse du traitement -qu'il infligeait à Emma, personne n'y parut -songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma -abusait du «leitmotiv» des âniers. Parti peu élégant, -peu généreux; Emma était assommante, mais enfin -c'était une femme et Grajat un étranger pour elle... -J'étais indignée, contre mon mari surtout; je ne me -contenais plus; j'allais prononcer le premier mot de -la défense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque -je lus, oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus -soudain et si profondément en détresse, je lus qu'il -me suppliait de me taire parce que je ne comprenais -rien à la vie qui m'environnait et que j'étais seule,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> -ici, à ignorer une situation qui donnait à Grajat le -droit de traiter Emma avec une certaine familiarité et -le droit d'être irrité plus que quiconque de son engouement -pour les âniers!</p> - -<p>Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva -sous le prétexte de parler à l'une des innombrables -personnes qui en passant le gratifiaient d'un coup de -chapeau, et il nous faussa compagnie.</p> - -<p>La plus effondrée ne fut pas Emma, mais moi, à -cause de la situation que je venais de découvrir.</p> - -<p>D'un coup, se décelèrent, rétrospectivement, tous -les efforts que l'on avait faits pour me la laisser -ignorer. Mon mari! que de stratagèmes n'employait-il -pas, afin de m'épargner une rencontre avec sa sœur! -Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant mon mariage, -de venir chez son frère, au moins à des époques régulières -et pour toucher une rente qu'il faisait à sa -vieille mère. Tous les mois, dans les débuts, j'avais vu -Emma se présenter ainsi après le déjeuner, échanger -avec nous quelques paroles, puis solliciter de son frère -cinq minutes d'entretien. Tout à coup, sans cause apparente, -ces visites avaient cessé. Ma belle-mère, même -par deux fois, contrairement à sa coutume, était venue, -après le déjeuner, seule, et avait pareillement sollicité -de son fils cinq minutes d'entretien... Mais plus -d'Emma. Pourquoi? Je me souvins de certains dîners, -d'un entre autres, chez les Voulasne, auquel mon mari, -à ma grande surprise, m'avait proposé de nous dérober;<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> -le lendemain, j'apprenais qu'Emma était du -dîner. Emma dînait très rarement chez les Voulasne. -Et j'apprenais que Grajat en était aussi. Même aventure, -exactement, chez les Kulm, au mois de janvier, -le soir du fameux vote boulangiste à Paris. Mon -mari avait dit: «Je veux être dans la rue dès huit -heures... Je veux voir afficher les résultats.» Nous -avions esquivé le dîner. Emma en était, Grajat aussi.</p> - -<p>J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'écarter -d'Emma n'étaient dus qu'à ce «mauvais genre» que -mon mari lui reconnaissait, qu'il lui passait moins à -elle qu'à toute autre, et dont il était froissé à un -degré chez lui rarement atteint.</p> - -<p>Mon Dieu, à la rigueur, soupçonnais-je Emma -de ne pas attendre un second mariage avec toute la -patience et la dignité d'une veuve austère; mais que -ce fût avec Grajat que se trompât cette impatience! -non, une telle idée ne me fût pas venue. Et cette idée -me déplaisait si fort que, de tous mes dégoûts, je -crus ressentir alors le plus grand. Moi auparavant -si indulgente pour cette pauvre Emma, à cause de ses -malheurs conjugaux, à cause même du dédain de son -frère pour elle, à cause, peut-être, de sa sympathique -beauté, voilà qu'Emma me produisait un effet de -répulsion, et, en même temps qu'elle, voilà que je -réprouvais tous les gens qui admettaient, abritaient, -encourageaient d'aussi singulières amours... Je ne -pus me contraindre; en rentrant à la maison je dis<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> -à mon mari tout mon écœurement. Il fit l'étonné; -il nia des lèvres ce qu'il m'avait involontairement -confessé du regard; il m'affirma que mon idée était -sans fondement aucun.</p> - -<p>—Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez défendre -votre sœur quand un homme la rudoyait!</p> - -<p>—Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre -Grajat, c'est déchaîner toutes ses foudres!...</p> - -<p>—Il ne s'agissait pas d'aboutir à interrompre -Grajat, mais de faire, vous, ce que vous deviez!</p> - -<p>Mon mari me regarda, hébété: faire quelque chose -qui ne doit pas aboutir, c'était pour lui un langage -absolument incompréhensible. Je continuais quand -même:</p> - -<p>—Votre sœur devait être défendue, publiquement -au moins... Vous avez tous assisté à cette scène, Dieu -me pardonne! comme à une querelle conjugale... -C'est une abomination.</p> - -<p>—En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations -aient un objet, lorsqu'on se trouve désarmé -devant des choses qu'on réprouve, mieux vaut faire le -silence autour d'elles, ne pas les signaler...</p> - -<p>—Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes -que vous en arrivez, dans votre monde, à innocenter -puis à implanter les turpitudes. On ferme les yeux, -on se bouche les oreilles, on est sourd, on est muet, -on ignore; mais c'est «donnant, donnant», à la -condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> -êtes bien assurés de l'impunité, comme vous n'écoutez -aucun commandement intérieur, il vous faudrait être -des anges pour ne point vous conduire comme des -brutes...</p> - -<p>Mon mari avait une aversion instinctive de toute -discussion morale, il me dit doucement:</p> - -<p>—Madeleine, votre façon de parler me rappelle -celle de votre grand'mère.</p> - -<p>—Grand'mère! grand'mère!... mais, vous l'approuviez -fort, il me semble, lorsque vous teniez tant -à épouser une jeune fille bien élevée!... Pauvre -grand'mère! si elle venait ici, et si elle voyait le -monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en -mourrait!...</p> - -<p>Il hocha la tête:</p> - -<p>—Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela très bien, chez -les personnes qui ne vous tiennent pas de près; n'empêche -que vous rougissez de votre sœur et que vous -m'avez tenue éloignée d'elle comme de la peste!</p> - -<p>Il fronça les sourcils, sembla écarter de la main -une vision désagréable et me dit:</p> - -<p>—Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez être -mieux qu'eux, j'imagine!</p> - -<p>Cette parole-là était assez pour me remettre.</p> - -<p>Je remarquai une chose, en songeant à l'incident -provoqué par Emma: un si violent soulèvement -moral, qui, à toute autre époque, eût déterminé chez -moi une longue crise, fut promptement apaisé. C'est<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> -que nous étions en pleine Exposition universelle, en -pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta -de nouveau, malgré moi, dès le lendemain, et je -fus presque aussitôt sans connaissance, sans mémoire...</p> - -<p>Nous ne fîmes jamais rien pour éviter Emma, rue -du Caire; mais nous n'y rencontrâmes plus Grajat. -Depuis le jour de l'algarade fameuse, il ne reparut -pas aux endroits où Emma se pouvait trouver. Son -absence était remarquable et trop significative. -Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait -son indécence. Mon ressentiment alla si fort contre -lui, que je ne pensais presque plus à maudire ma -belle-sœur. Elle était, elle, bien indifférente à -l'absence de son amant; elle continuait à raffoler de -ses âniers; elle continuait à nous ennuyer sans ménagement, -par sa toquade amoureuse et sa manie -obstinée de rechercher les «beaux garçons». Mais -cela lui était si naturel, et on la savait là-dessous si -incapable d'aucun souci qui ne fût pas celui d'aimer -les hommes, que l'on songeait plutôt à la plaindre.</p> - -<p>L'indulgence que j'avais pour elle était un peu -celle que l'on a pour une bonne bête de chien dont -certaines particularités vous répugnent, mais que -l'on reconnaît si gentil, à part ça.</p> - -<p>Et, depuis que Grajat l'évitait, nous avions une -occasion nouvelle de voir Emma: c'était elle qui, -comme par le passé, revenait chaque premier du<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> -mois trouver son frère, après le déjeuner, et lui -demander les quelques minutes d'entretien.</p> - -<p>Un jour,—c'était le premier juillet: je l'ai noté, -car ce fut pour moi un jour mémorable,—elle -tomba ainsi sur Grajat qui était resté à déjeuner -avec nous, à la suite de pourparlers sans fin avec -mon mari. Il n'y eut de gêne que pour moi, car je -m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais: -«Dieu de Dieu! si j'avais été la maîtresse d'un -homme, me retrouver ainsi face à face avec lui!...» -Mais que de choses représentait pour moi cette idée: -avoir été la maîtresse d'un homme! Une passion -éperdue, une fusion des esprits, des cœurs et des -corps; mille souvenirs subtils, troublants; de la -honte, de l'orgueil, des extases, ah! que sais-je!... -Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous la joue, -pas un clin d'œil supplémentaire, nulle émotion de -part ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oublié; -à moins qu'ils n'eussent rien qui fût digne de mémoire...</p> - -<p>En vérité, Emma ne parut préoccupée que de la -façon dont elle s'y prendrait pour arracher son frère -à Grajat, accapareur redoutable. Et, comme son -frère se souciait peu de l'aparté qu'elle sollicitait, -elle ne l'eût pas obtenu, je crois, si Grajat n'eût -prêté la main.</p> - -<p>Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant à dire à -mon mari, l'abandonna tout à coup à Emma, en<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> -venant à moi me raconter des balivernes. Emma -empoigna son frère par la manche et l'entraîna. -Nous entendîmes:</p> - -<p>—Je voudrais deux minutes d'entretien...</p> - -<p>Il y avait une petite pièce entre le salon et la -chambre à coucher, qui était réservée à notre enfant -futur, et, en attendant, servait de lingerie et se prêtait -à ces colloques mensuels de famille.</p> - -<p>C'était la première fois que je me trouvais seule à -seul avec Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il -m'était redevenu depuis quelque temps plus odieux? -Il me dit à brûle-pourpoint:</p> - -<p>—Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!... -Il s'imagine qu'il va avoir demain le moyen -de s'offrir une voiture au mois... Comme ça, sans -risquer un maravédis, sans coup férir, en traçant des -épures... Allez donc!... La caille rôtie qui vous choit -dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inouï! C'est -d'un jobardisme à faire pouffer!... Ah çà! vous y -tenez donc bien?</p> - -<p>—Moi?... A quoi?</p> - -<p>—A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout -à fait jolie qu'environnée de luxe. Qu'est-ce qui -vous manque à vous, pour...</p> - -<p>—Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je -ne demande rien; ce n'est jamais moi qui ai parlé de -voiture; je n'ai pas été accoutumée au luxe, je m'en -passe parfaitement!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span></p> - -<p>—Taratata!... A d'autres! «J'ai été accoutumée... -Je n'ai pas été accoutumée...» Il s'agit bien de ça! -Personne n'est accoutumé à la médiocrité; on s'accoutume -tout de suite au superflu. Moi, je vais plus -loin: je dis que le luxe est dû à une jolie femme; -moi, je ne m'accoutume pas à la voir s'en passer... -Le désir de votre mari, tiens! si je le comprends! -Quel est le bougre qui ne l'aurait pas à sa place?... -Mais c'est quant aux moyens de le réaliser; c'est -quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme... -de sa jolie femme...</p> - -<p>—Monsieur Grajat, je vous en prie!...</p> - -<p>—Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens -que je le trouve, votre mari,... comment dirais-je?... -un peu... jeune... Votre mari, il est bon que vous le -sachiez, ma petite, votre mari, en affaires, est un -timoré, un couard...</p> - -<p>—Vous pourriez ménager vos expressions en parlant -à sa femme, d'autant plus que je me doute que -«couard» appliqué à lui, dans votre bouche, veut -dire qu'il est encore honnête...</p> - -<p>—Ça y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de -rage vous va diablement bien! Pardieu, je le sais de -longtemps que vous êtes une femme de feu!... Quel -brasier sous ces dehors candides!... fichtre! Mais, -savez-vous que votre mari est un niais...—en affaires!... -en affaires!... entendons-nous...—Vous -êtes, vous, une femme adorable... Oui, quand vous<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> -devriez m'écorcher la figure de vos ongles roses, -a-do-rable!...</p> - -<p>Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, sérieusement, -que j'allais comme une chatte, l'éborgner de -mes griffes. Mais je n'étais pas si prime-sautière que -les femmes auxquelles il se frottait d'habitude. Je ne -sais ce qu'exprimait mon visage, et il est fort possible -que c'est son impassibilité complète qui était -précisément insolite et inquiétante. Bien souvent j'ai -bondi, mais dans des occasions qui n'en valaient pas -la peine. Ici, le choc était tellement violent, la surprise, -l'indignation, l'horreur telles, que ma dépense -intérieure ruinait toute la partie mécanique de nous -qui correspond avec le dehors. Je me sentais paralysée, -pétrifiée, et, ce qu'il y avait d'assez curieux, -étrangère à la scène présente, tant il me paraissait -inconcevable que j'y eusse part. Je voyais, en témoin, -avec une parfaite lucidité, le monstre qui me parlait, -son gilet blanc tendu sur sa corpulence, sa grosse -gourmette d'or barrant son gilet blanc, son teint d'aubergine, -sa moustache poivre et sel, en poils de blaireau, -et je sentais son souffle empesté par le cigare, -alcoolisé par deux petits verres de chartreuse. Et je -me voyais, aussi, très bien, moi, médusée. Il me parlait -en me regardant la poitrine.</p> - -<p>Je crois qu'il était un peu ému, lui aussi, car il -n'avait tout de même pas coutume de parler de la -sorte à des femmes comme moi. Je le voyais, je le<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> -sentais, je l'entendais, mais il y eut un moment où -le sens de ses paroles m'échappa, soit qu'elles fussent -réellement incohérentes, soit que tous mes efforts -fussent concentrés à ne pas perdre connaissance ou à -me demander ce que j'allais faire. Mais il se pencha -un moment vers moi, et, dans l'odeur de la chartreuse, -j'entendis nettement:</p> - -<p>—Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand -vous voudrez! Il ne tient qu'à vous...</p> - -<p>Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une -jambe contre le coin de la table. Il était temps; sa -grande main d'équarrisseur me toucha, par derrière... -Je filai. Mon mari et Emma durent le retrouver seul -dans la salle à manger. Moi, je tombai, dans ma -chambre, honteuse, mais honteuse!...</p> - -<p>Mon principal dépit venait de n'avoir pas su me -défendre autrement que par la fuite, et les mots -m'arrivaient maintenant en foule, avec lesquels -j'eusse pu tourner en dérision chacune de ses paroles, -réduire cette scène à la comédie, l'achever de la façon -la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi -toute importance, tandis qu'avec mon sérieux, mes -grands airs, et ma trop apparente blessure, ne laissais-je -pas par hasard à cet homme un peu l'impression -de m'avoir violentée?...</p> - -<p>J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un -an auparavant, j'étais une jeune fille de Chinon, tout -de frais sortie du Sacré-Cœur, la plus mal informée<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -des réalités de la vie, la plus profondément imprégnée -d'idéalisme, la plus passionnément vouée -aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté -ma petite ville pour Paris, ville incomparable, ville -unique, ville de toutes les lumières; et moins de dix -mois avaient suffi à m'y enliser assez avant, au milieu -des seuls intérêts matériels, pour que le principal ami -de mon mari me touchât de ses doigts obscènes et m'offrît -de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, -quoique manquant de finesse, était remarquablement -intelligent, adroit, prudent jusqu'en ses audaces; -mon mari lui rendait d'importants services, enfin cet -homme me connaissait!... Et il avait cru la chose possible!... -A un homme d'une telle expérience, doué -d'une telle connaissance des hommes, il n'avait pas -paru extraordinaire que je pusse devenir, après dix -mois de mariage, sa maîtresse, pour avoir une voiture!... -O souvenir immaculé de mon père! O vertu -antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de -mon cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!... -De si furieux contrastes me heurtaient, me frappaient -à me laisser endolorie et toute rompue de courbatures.</p> - -<p>Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un -goujat? dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et -que de prétention! Oui, mon émoi peut sembler ridicule, -peut sembler excessif à plus d'une femme d'aujourd'hui, -moins compliquée que nous n'étions. Mais<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> -nous étions compliquées. Notre esprit, notre cœur et -j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés -d'idées, et de cette idée entre autres, que nous étions -respectables; respectables, non tant à cause de notre -chétive personne et par une vanité sotte, mais à cause -de la famille dont nous détenions l'honneur, à cause -des mœurs dont nous représentions la fleur, et, par-dessus -tout, à cause de la grâce divine qui nous avait -touchées. En nous manquant, on offensait quelque -chose ou quelqu'un de bien plus grand, de bien plus -précieux que nous; et si notre sensibilité était tant -émue, c'était par le ricochet d'une sorte de sacrilège. -Que voulez-vous? Nous étions ainsi faites, ou l'on -nous avait faites ainsi.</p> - -<p>La blessure morale, comme toujours chez moi, fut -la première et la plus vive. Après, en ramassant mes -lambeaux, je me souvins que les quatre minutes -d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre que -les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être -pour mon mari aussi brillantes que le pauvre homme -l'attendait; et, ce qui était pire, que Grajat, homme -d'affaires par excellence, tenait mon mari pour peu -capable, contrairement à tout ce qu'il avait jusqu'ici -laissé croire. Dès que les affaires ne sont point aussi -bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on -pas qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela -m'inquiétait pour mon mari qu'une déconvenue de ce -genre devait certainement abîmer, plus que pour<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> -moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en dît -rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un -peu débonnairement de l'argent à sa sœur, gaspilleuse; -et son rêve à lui était la fortune!...</p> - -<p>En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma -chambre et essayais de me remettre la figure en état. -Mon mari entra, faisant la mine de quelqu'un qui -vient d'essuyer une visite importune. Il me dit seulement:</p> - -<p>—Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire -ses amitiés...</p> - -<p>—Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je -vous avoue...</p> - -<p>—Grajat? Il est parti.</p> - -<p>—Le tête-à-tête avec le personnage, ma foi, n'est -pas prudent, vous savez...</p> - -<p>L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire -à mon mari ce qui s'était passé entre Grajat et moi -dans la salle à manger, et ma première parole, -éclairée par l'expression de tout mon visage que je -voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui -s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le -visage de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... -Son visage s'immobilisa, un instant court, -mais appréciable; il réfléchit le temps voulu, pour -adopter une attitude, et il me dit:</p> - -<p>—C'est un mufle.</p> - -<p>Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume,<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> -lorsqu'il venait ainsi dans ma chambre avant de me -quitter pour l'après-midi, de me donner un baiser, -ordinairement dans le cou; il ne me le donna pas, ce -qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son -entrevue avec sa sœur, soit par ce que je venais de -lui révéler. Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais -ce fut tout. Il n'était pas surpris outre mesure; il -n'éprouvait pas d'indignation qui valût un mot de -plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité -désormais constatée: nous aurions désormais pour -intime ami un «mufle» avéré. J'entendis mon mari -choisir sa canne au milieu des cannes et des parapluies, -ouvrir et refermer la porte sur le palier.</p> - -<p>Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat.</p> - -<p>Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette -porte derrière laquelle il descendait, allant à ses -affaires, sans avoir ajouté un mot, elle me fit l'effet, -tout à coup, d'une cloison solide, bien établie, depuis -longtemps en construction, achevée à l'instant même, -et dont l'achèvement me consternait cependant. Oh! ce -bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis -de la chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment -la rouvrir, cette porte; j'ai eu la démangeaison de -rappeler mon mari, de lui crier: «Non, non! ne vous -en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas pour -vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse -de savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, -se soit conduit en «mufle» avec votre femme...<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> -avec votre femme, entendez-vous? avec votre -femme que vous tenez tant à conserver impeccable!... -Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en -vous un être moral... A la différence de votre ami, de -presque tous vos amis, hélas! il y a en vous un être -moral... Oh! j'en suis sûre; je veux en être assurée; -c'est parce que je vous crois un être moral, que je -suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas -supposer le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, -mon ami, afin de ne pas me laisser supposer le contraire!...» -Mais il était parti. J'allai au balcon, dans -l'espoir de le voir se retourner vers moi et me faire -un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété -favorablement le moindre petit signe. Mais il -était parti.</p> - -<p>Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où -j'avais, à mon arrivée, pour la première fois, humé -l'air de Paris, d'où j'avais interrogé,—avec quelles -transes! avec quels frissons!—ce monde inconnu, -fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une nouvelle -venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux -qu'à l'automne, ce monde, et ses allées et -venues, ses arrêts, ses remous, étaient plus mystérieux -que ceux d'une fourmilière. Mais, tel qu'il était, -à l'automne dernier, il m'impressionnait par un certain -air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce -que j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, -n'étais-je pas portée à tout interpréter dans un<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> -sens défavorable, parce que j'étais très ennuyée, très -accablée, sinon malade, car à mon balcon, positivement, -j'avais l'impression du vertige?... Et le cœur -me tourna...</p> - -<p>Je dus rentrer précipitamment, parce que le cœur -me tournait. Non, ce n'était pas pour moi le moment -de me mettre à juger le monde, et Paris! Je demeurai, -je m'en souviens, une grande heure, prostrée, presque -sans connaissance et rêvant que je faisais la traversée -de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient -souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double -secousse soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur -répugnante de la chartreuse et du cigare me poursuivait -sur le paquebot roulant bord sur bord...</p> - -<p>Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si -j'avais mis pied à terre, et, en même temps, je ne -sais quel vieux courage à moi, depuis longtemps -éteint, semblait-il, se ranima et prit possession de -moi. En me redressant sur ma chaise longue, je -décidai brusquement de secouer mes ennuis, de -mépriser mes misères et de tirer de moi, avec l'aide -de Dieu, de quoi dominer ma situation, quelle -qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute -il avait fallu une épreuve tout à fait vive pour me -remettre d'aplomb.</p> - -<p>Je me trouvais très suffisamment en train, quoique -bien fatiguée et la mine un peu meurtrie, pour aller -vers cinq heures et demie à notre rendez-vous accoutumé,<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> -rue du Caire. J'y retrouverais mon mari; il y -avait chance que sa sœur n'y fût pas aujourd'hui,—l'entretien -avec son frère n'ayant pas paru bien -tourner;—et Grajat n'y venait plus.</p> - -<p>Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du -concert des Lautars, de reconnaître, avant tout autre, -Grajat assis et causant, à une petite table, avec quelqu'un -qu'il cachait de son buste géant. J'allais -retourner sur mes pas quand j'aperçus qui? aux -tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et -leur parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent -souvenir. Mon mari était avec eux ainsi que les -Voulasne, Isabelle assise à côté de son fiancé, et -c'était M. le président Du Toit qui causait, à une -petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!...</p> - -<p>Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. -Ils ne l'ignoraient pas assurément, mais ce -n'étaient pas des gens à modifier en rien leur vie -réglée, sous prétexte qu'il y avait des baraques au -Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que -je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même -surprendre les uns et les autres; il y eut pour -moi tout de suite apparence que cette réunion était -concertée, et la présence de Grajat, qui n'avait pas -paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression. -Je pressentais depuis si longtemps que Grajat -voulait conquérir le président Du Toit!... Grajat parlait -à M. Du Toit sur un ton bien éloigné de sa façon<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> -ordinaire; le président écoutait Grajat avec une bien -sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les -sourcils!...</p> - -<p>D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame -Du Toit et de M. Juillet que j'étais franchement heureuse -de retrouver. Tous les deux me plaisaient. -Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès notre première -entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui, -auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari -m'avait contée. Madame Du Toit, dans sa jeunesse, -s'était éprise éperdument d'un homme qui, sur le -point de se fiancer à elle, avait obéi brusquement à -une irrésistible vocation religieuse; à trente ans, il -abandonnait une carrière brillamment commencée, -une grande fortune et l'amour, pour aller, pendant -trois années de noviciat à la Compagnie de Jésus, -laver la vaisselle, balayer les ordures et briguer, -comme d'autres les rubans et les places, la faveur -des missions les plus redoutables. Il avait atteint -assez promptement le comble de ses vœux et avait -été martyrisé au Thibet. La fiancée, trahie pour une -si grande cause, n'avait pas épousé M. Du Toit par -amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus -droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, -malgré la perte de trois enfants; et même elle dissimulait -à peine, sous un visage naturellement grave, -la flamme, discrète comme une veilleuse d'église, -mais aussi perpétuellement entretenue, d'un culte<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> -intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait certainement -des joies peu communes.</p> - -<p>Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à -me voir. Cinq minutes de causerie avec lui me firent -oublier la présence de Grajat. M. Juillet avait quelque -chose de charmant dans l'imagination; c'était le premier -homme spirituel que je voyais; mais son esprit, -il semblait n'en user que pour faire agréer les choses -sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment -à dire; son esprit était une excuse; il disait de -lui-même: «Dieu! que je dois être ennuyeux!»... -Et moi, naïve, je lui répondais: «Oh! non, oh! -non», avec un accent de conviction qui le faisait -sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais -pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, -ni argent, ni mécanique, ni moyen de transports, ni -goinfreries, ni buveries, ni bestialités, ou qui, à l'occasion -même de ces sujets traités autour de lui, -savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il y a -en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en -nous de fondamental et même d'éternel: non, non, il -n'était pas pour moi ennuyeux! Il répondait à mes -plus lointains, à mes plus secrets désirs: entendre -un homme parler bien, me ravir l'âme en l'embellissant. -Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste, -un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui -et jamais de ce qu'il faisait. Et, en effet, sa famille -se plaignait de ce qu'il ne fît rien. Il disait de lui:<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> -«Moi? je ne serai jamais qu'un ancien élève de -l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement, sous le -prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance -de caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait -énergiquement l'indépendance et il blâmait avec -sévérité sa recherche. Il y avait, en lui, comme on le -voit, des contradictions. Mais il disait lui-même que -ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer que -si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait -votre curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait -menés par deux ou trois chemins si curieux ou si -beaux, que l'on ne demandait qu'à prolonger le -voyage. Il y avait en lui quelque chose d'énigmatique -qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme -singulier.</p> - -<p>Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si -mal commencée et de ne même pas m'inquiéter de -ce colloque confidentiel, interminable, entre Grajat -et le président Du Toit, qui faisait, à distance, je le -voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En toute -autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel -en tête!</p> - -<p>M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»—«Quoi -donc?»—«Quels livres avez-vous sous la -main?» Je lui dis, en riant et croyant qu'il allait se -moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois -livres de Sermons et les petits traités de morale que -mon mari m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> -presque rien de mieux! Les avez-vous lus?»—«Non.»</p> - -<p>Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre -les mains des trésors, si quelqu'un en qui nous ayons -toute confiance ne nous avertit que ce sont des trésors, -nous les regarderons à peine. Mon mari m'avait -donné quelques petits livres, «comme ouvrages de -dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, -qui venait de causer une demi-heure avec moi, me -conseillait de les lire, et j'avais hâte d'être rentrée à -la maison pour en entreprendre la lecture, et je me -promettais de passer une bonne soirée...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2> - - -<p>Tout arrive en même temps, dit-on. Mon grand-père, -ma grand'mère et maman, venant à Paris visiter -l'Exposition, pénétrèrent dans notre appartement le -jour même et à l'heure précise où mon mari reçut une -«assignation à comparaître devant le tribunal, etc., -conjointement avec le sieur Grajat, etc.» Je revenais -de les prendre à la gare d'Orléans, et je les poussais -dans l'antichambre obscure, quand ma bonne, ahurie, -me dit à l'oreille que la concierge venait de monter une -«feuille de papier bleu», remise par un huissier. -Mon grand-père, ancien magistrat, eut l'oreille fine -pour entendre le mot «huissier» et me dit: «Ton -mari a un procès?»... Je ne savais pas de quoi il -s'agissait; je n'eus que le temps de courir cacher la -feuille bleue. Mon mari rentra avant que je n'eusse<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> -pu seulement la lire. Je la lui remis, à la dérobée, -en lui demandant: «Qu'est-ce qu'il y a?... encore -Grajat?...» Il me dit: «Rien du tout, absolument -rien!» Mais il ne quittait pas sa face blême depuis -le jour du colloque de Grajat avec le président Du -Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmené de travail. -Elle me trouva, moi, étourdie, préoccupée. Mon -mari se refusait obstinément à me dire en quoi consistait -ce procès. Je lui disais: «Oh! moi, j'ai vu -venir ça de longtemps: rappelez-vous la soirée où -votre Grajat a maçonné le mariage d'Isabelle avec le -jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort à ce mariage? -Allez-vous me dire qu'il agissait dans l'intérêt de la -jeune fille? Allons donc! il voulait s'allier, lui, Grajat, -votre ami, avec le président Du Toit, indissolublement, -en prévision d'affaires qui devaient bientôt -traîner devant les tribunaux...» Mon mari disait: -«Vous êtes folle, Madeleine!» Le «vous êtes folle, -Madeleine» fut désormais sa réponse à toutes mes -fiévreuses hypothèses, et Dieu sait si j'en fis, des -hypothèses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne voulait point -me parler tant que mes parents étaient là, de peur -que je les prisse pour confidents; et cela me gâtait le -plaisir que j'avais à les recevoir. D'autre part, mieux -valait peut-être qu'ils fussent à Paris durant cette -crise, parce que leur présence m'absorbait au moins -tout le jour. Je leur servais de guide à l'Exposition. -Je la connaissais, l'Exposition! Ils étaient flattés tous<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> -les trois, de me voir si documentée; mais rien, des -progrès que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce -que, pour eux, la science de mon mari devait être -sans bornes: c'était une opinion qui datait du jour -où il leur avait été présenté et où il avait parlé, une -heure durant, sur l'architecture. Ils s'étonnaient -qu'il n'eût point été décoré au 14 juillet; mais il -devait y avoir une «promotion de l'Exposition...» -Qui donc leur avait fait espérer cela, grand Dieu? Ce -ne pouvait être que moi-même, dans une de ces lettres -de toute jeune mariée, où l'on annonce comme -exécutés tous les rêves de son mari... Deux choses -seulement les chiffonnaient: la première était que -l'on n'eût point encore trouvé pour mon frère Paul la -situation promise; la seconde était qu'on ne m'entendît -jamais appeler mon mari par son petit nom -«Achille», et que nous n'eussions, lui et moi, pas -commencé à nous tutoyer. Ma grand'mère revint -là-dessus principalement, tous les jours.</p> - -<p>Maman couchait dans notre chambre de réserve; -les grands parents dans l'appartement de leurs amis, -les Vaufrenard, faubourg Saint-Honoré. Cela donnait -lieu à des complications de rendez-vous, à de folles -allées et venues. Ah! l'on s'en donnait de la peine! -Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux -fois j'avais failli me trouver mal à l'Exposition, et -j'avais de nouveau éprouvé ma traversée de Calais à -Douvres. Maman, loin de s'alarmer, souriait, et elle<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> -me dit: «C'est peut-être un excellent signe...» Moi, -j'attribuais cela à la fatigue et à mon tourment secret -touchant les damnées affaires de Grajat.</p> - -<p>Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins -Voulasne bien que j'eusse grande appréhension -d'une rencontre de gens si dissemblables. Cette appréhension, -je n'étais pas seule à la ressentir, évidemment, -car lorsque nous nous présentâmes à l'hôtel de -la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur -et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués -par un petit bleu de madame Du Toit. Je ne crus -guère au petit bleu, mais je reconnaissais bien là mes -cousins, incapables de s'astreindre à la moindre formalité. -A quoi bon, après tout, les confronter avec -mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes -les sortes de formalités, et si étrangers aux plaisirs -que le nom seul leur en était suspect? Grand-père et -grand'mère pincèrent le nez, à la porte de ces fameux -cousins Voulasne, dont ils avaient tant entendu parler, -mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent -été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna -beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la -fortune des Voulasne. Mes parents étaient d'un monde -extrêmement délicat sur la question argent, et qui se -fût fait scrupule de réaliser un gros bénéfice même -licite; mais ils étaient admiratifs et béats devant la -richesse acquise.</p> - -<p>Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> -excuses de «Gustave et d'Henriette» d'une façon, -ma foi, fort gentille. Je me souvins que la première -fois que j'avais gravi ces mêmes marches de -l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma -grand'mère au cas où jamais elle entendrait cette -jeune fille traiter ses parents comme des camarades. -Eh bien! ma grand'mère était là; Pipette s'adressant -à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma -grand'mère faisait bonne mine, faisait même des -frais pour cette petite! Pipette, devinant la curiosité -des gens de province, leur fit faire «le tour -du propriétaire», salons, galerie, billard, etc., et -les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses -accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et -grand'mère s'extasiait! Quand nous sortîmes de -l'hôtel, elle avait oublié la dérobade des cousins Voulasne; -elle déclarait leur habitation magnifique et leur -«cadette» une enfant gâtée, c'était évident, mais -«qui devait avoir un cœur d'or...»</p> - -<p>—Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle.</p> - -<p>La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère; -l'union toute proche de cette famille avec celle du -président Du Toit pour mon grand-père, inspirèrent -à ma famille un optimisme curieux et une tranquillité -parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient -amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans -leur province, par habitude d'économies outrancières, -à croire à la détresse générale, et à tendre le<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> -dos à la catastrophe sans cesse prédite par les journaux -d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence -réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre -de prospérité universelle qu'était l'Exposition, leur -causait une espèce d'ébriété innocente.</p> - -<p>Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage -une impression tout à fait heureuse, ce fut la certitude -que leur donna maman, à la suite d'une visite -que nous fîmes ensemble chez le médecin, qu'ils -auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit -enfant.</p> - -<p>A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour -moi une autre figure.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="X" id="X">X</a></h2> - - -<p>Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les -femmes, pourquoi le raconter? Les douleurs et les -joies maternelles, si nous nous mettons à parler de -cela, il faut négliger complètement le reste. Pendant -quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire pendant que -cela m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris -le pas sur tout, et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue -heureuse. Je pourrais dire: j'ai eu d'abord une -petite fille, puis j'ai eu un petit garçon, et, là-dessus, -en dire long, sans avoir à exprimer rien qui tienne à -mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous -savons ce que sont ces événements-là; et si dans -le cours de ma vie j'ai eu quelques émotions, -quelques épreuves dont le sens m'a paru valoir -que je les cite, j'affirme que, pendant le temps<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> -que les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été -la femme la plus ordinaire, la mieux disposée à -trouver que le monde est bien fait, la moins désireuse -de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement. J'ai -eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis, -clair, incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un -seul, que je touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, -quelle reposante impression que de se sentir -indubitablement dans sa voie, dans la seule voie, de -se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce que -j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle -grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons -maintenues, tout le temps voulu, dans cette disposition -favorable!</p> - -<p>Oh! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au -point de ne plus souffrir des misères de ce monde; -mais, franchement, il nous semble qu'elles aillent -leur chemin sur une autre ligne que la nôtre, qu'elles -puissent passer tout près de nous, sans doute, nous -frôler même, mais,—on a de ces illusions-là dans -les rêves,—qu'elles ne sachent point nous atteindre, -en vertu d'un privilège extraordinaire attaché à notre -fonction.</p> - -<p>Il y avait bien des choses contre moi, au moment -où j'eus la certitude de ma première grossesse. Il -fallut, comme de juste, que ces affaires suivissent -leur cours, atteignissent comme une maladie leur -période aigu, et enfin leur dénouement. Eh bien! je<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -contemplai ces péripéties, de ma chaise longue, avec -un quasi-désintéressement qui m'étonne aujourd'hui -encore, avec une sorte de recul, de confiance présomptueuse, -et comme un passager muni d'amulettes -pendant la tempête. «Tout peut arriver, me -disais-je, mais il faut que je vive pour mon enfant!»</p> - -<p>J'en étais venue à un détachement si grand, que -je ne saurais me souvenir aujourd'hui avec précision -de ce qu'il en fut du procès Grajat. Pourtant, mon -pauvre mari était aux abois, et il se crut, pendant un -certain temps, un homme perdu. «Un homme -perdu»! lui, si réservé, si fier de son état, et si confiant? -Ah! c'est que, justement, il avait été toute -confiance en ses rapports avec son ami Grajat, et rien -que cela; et le sentiment de la confiance étant -ébranlé soudain, tout lui manquait; il était «un -homme perdu». Ce que je sais, c'est que Grajat -l'avait iniquement trompé, l'avait entraîné dans des -entreprises hasardeuses et prétendait leurs sorts liés -jusque dans certaines spéculations que mon mari -avait répudiées. Or, il s'était produit, avant la fin de -l'Exposition, un grave échec des entreprises, un -effondrement des spéculations. L'entière bonne foi -de mon mari fut établie de la façon la plus nette, -mais il fallut l'établir. Quelles longueurs! quelles -attentes! et quelles impatiences! Il n'y avait pas -jusqu'au mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric -Du Toit, qui ne fût suspendu à la conclusion de ces<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> -événements, M. Du Toit faisant mine de temporiser -tant que le sort de mon mari n'était pas complètement -disjoint du sort de Grajat. Il y employa d'ailleurs -toute son influence, toute son autorité, et c'est -à lui, assurément, plus qu'à la loyauté incontestée de -mon mari, que nous dûmes de sortir indemnes de -cette crise, car la loyauté, toute seule et même éclatante, -m'a-t-on appris plus tard, n'eût peut-être pas -suffi. Grajat s'était accolé de longtemps mon mari en -escomptant la «puissance financière» de ses cousins -Voulasne, en escomptant ensuite le crédit du -président Du Toit.</p> - -<p>Gros balourd, connaisseur d'affaires mais non de -gens, faute de finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su -prévoir deux choses: c'est que les Voulasne fussent -partis en croisière autour du monde pour peu qu'on -eût fait mine de les vouloir ennuyer avec une aventure -de cette sorte, et c'est que le président Du Toit -était homme à ne se dévouer qu'aux bonnes causes. -Le président Du Toit ne fut pas pour Grajat, en l'occasion, -le grand secours sur lequel notre ancien ami -avait fait fond; mais mon mari me laissa entendre à -plusieurs reprises que, sans la mémorable intervention -de Grajat en faveur du mariage d'Isabelle, nous -n'eussions pas eu, très probablement, pour nous -servir, tout le zèle de M. Du Toit. C'est très possible.</p> - -<p>Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne -point sombrer sous le coup, mais il subit une forte<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> -saignée et jugea à propos d'entreprendre un voyage -d'études qui dura deux ans et demi. Nous fûmes -quittes, nous, pour faire notre deuil de tous les gains -que mon mari avait espéré tirer de l'Exposition, -joints à tous ceux qu'il avait sacrifiés, un an durant, -à préparer l'Exposition. Mais de quel prix n'eussé-je -pas payé l'avantage d'être débarrassée, deux ans et -demi, de Grajat! Ah! oui, adieu la voiture! adieu le -domestique en livrée!... adieu Grajat!... Mais mon -mari, lui, souffrit beaucoup de ces privations.</p> - -<p>Il était sans rancune contre Grajat. Grajat était -pour lui un homme qui lui avait autrefois rendu des -services. Il lui devait fidélité. Il me disait à moi: -«Si les choses avaient bien tourné, j'aurais eu ma -part dans les bénéfices...»—«Mais, non! puisqu'il -a été prouvé qu'il n'était nullement engagé envers -vous! Il vous aurait volé quand même...»—«On -est tout autre, affirmait-il, quand la fortune vous -sourit.» Il n'en voulait pas démordre. C'était à lui -d'avoir des scrupules! Si j'attaquais Grajat, il me -disait que ce n'était pas généreux, Grajat étant à -terre. Il avait une longue habitude de confiance et -d'amitié contre laquelle rien ne put prévaloir.</p> - -<p>Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amérique, et -personne ne se souvenait plus exactement des motifs -qui l'y avaient envoyé. Il était flambant, remis à neuf, -et il écrasait jusqu'à vos ressentiments sous les -images gigantesques qu'évoquaient ses propos. Il<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> -avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de Titans, -des mœurs invraisemblables, des fortunes dont le -chiffre fabuleux n'est presque plus perçu par nos sens. -Les Voulasne, sur sa prière, et peut-être par l'entremise -de mon mari, consentirent sans aucune difficulté -à le recevoir. Les Voulasne, qui n'avaient point été -atteints personnellement par les affaires de Grajat, -n'en conservaient aucune mémoire; ils étaient -enchantés de revoir un homme dont l'entrain et la -bonne humeur étaient connus, et un voyageur. S'il -est vrai que d'autres ne lui sautèrent pas immédiatement -au cou, chez les Voulasne, il est non moins -certain que, dès le potage, Grajat parlant de l'Amérique -avait accaparé l'attention de tout le monde, et -qu'il devint, de ce moment, un centre d'attraction -sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme qui -n'eût quelque chose à lui demander. Et il se trouva -relancé, comme cela, par l'intérêt qu'avait chacun à -être informé ou par l'étrange plaisir qu'ont la plupart -des gens à être ébahis par le «colossal». -Sans qu'il racontât rien de lui-même, rien de ce -qu'il avait fait là-bas, on le trouvait grand à cause -des choses géantes qu'il avait vues. Qu'il eût vu -grand ou petit, je ne pouvais, quant à moi, m'empêcher -de penser: «C'est un homme malhonnête.» Je -ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je -n'ai jamais souffert qu'il embrassât mes enfants. Je -le traitais comme il disait que les Américains traitent<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> -les hommes de couleur. Je lui disais: «Vous -avez l'âme noire, pour moi vous êtes nègre... -pouah!...» Mon mari était beaucoup plus affecté que -Grajat de ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon -mari, comme chez ceux qui accueillaient Grajat, ce -n'était pas de l'indulgence envers un homme coupable -d'une grande faute, c'était de l'indifférence pour -la faute, c'était de l'apathie morale absolue. Le sens -moral était atrophié à ce point chez la plupart, qu'il -n'y avait point d'explication possible entre nous en -cas de différend: qu'eussé-je pu dire à Grajat, par -exemple, qui demeurait convaincu que ma mauvaise -humeur à son endroit ne résultait que du dépit -d'avoir manqué par lui «ma voiture»?</p> - -<p>Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspirait -me faisait passer à ses yeux pour plus bassement intéressée! -J'en vins petit à petit à ravaler mon dégoût -et à lui faire presque bon visage, uniquement pour -lui prouver que je ne pensais pas à «ma voiture». -Mais si je désarmais, il voyait en mon armistice le -signe que je consentais, pour avoir «ma voiture», -à l'autre moyen, celui qu'il m'avait proposé un jour... -Et il redevenait galant. Si je dénonçais à mon mari -ses entreprises et le cynisme avec lequel elles étaient -tentées, mon mari, sans s'émouvoir, me répondait: -«Quelle importance cela a-t-il, puisque vous n'êtes -pas femme à lui céder jamais?»</p> - -<p>Je crois que les galanteries de Grajat flattaient<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> -plutôt mon mari, parce qu'il était sûr de ma résistance, -et parce que chaque siège victorieusement -repoussé augmentait ma valeur, ma valeur morale. Il -était fier de ma valeur morale; il savait ou sentait -que Grajat lui-même était impressionné par ma valeur -morale et devait dire de lui: «Cet animal de Serpe a -une petite femme qui tient comme un bastion!...» -Curieux phénomène: ils se gaussaient de la valeur -morale, et c'est d'elle qu'ils tiraient dans leur maison -le plus de vanité; ils la réduisaient à n'être qu'objet -de luxe, mais parmi les objets de luxe qu'ils prisaient, -elle était encore le plus rare et le plus apprécié.</p> - -<p>Ma belle-sœur Emma avait eu la chance de se remarier -avec un jeune homme charmant, de cinq ou -six ans moins âgé qu'elle, il est vrai, mais follement -épris, et qui possédait une grosse fortune. Emma le -conduisait par le bout du nez, roulait carrosse, se -faisait habiller chez les couturiers renommés, donnait -des dîners, rajeunissait elle-même, positivement, -était, ma foi, fort jolie, et jurait à tout venant qu'elle -se ferait couper en quatre plutôt que de manquer à -son «joli petit mari». Malgré mille excentricités, elle -lui était en effet fidèle. Elle s'était mariée à peu près -à l'époque de la naissance de ma petite Suzanne, à la -fin de mars 1890. C'est en juillet 93 que Grajat revint -d'Amérique. Aux environs du jour de l'An, Emma -trompait son «joli petit mari» avec cet homme -presque sexagénaire, de qui elle se moquait outrageusement<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> -au temps où elle était sa maîtresse. Le -petit mari se fâcha tout rouge; il gifla Grajat, dans -un cabaret à la mode, devant plus de cinquante personnes; -on se battit; ce fut une histoire; et on se -battit si sérieusement que Grajat promena sept à -huit semaines son gros bras en écharpe, fier, à son -âge, d'une aventure de cette sorte. Et l'on divorça bel -et bien, au grand désespoir d'Emma qui retomba du -haut de sa fortune d'un jour sur ses pieds nus, et -revint, le premier de chaque mois, faire la gentille -avec son frère, et lui demander cinq minutes -d'entretien. Grajat l'avait quittée aussitôt après -l'aventure. L'ex-jeune mari la reprit comme maîtresse, -mais la traita en fille. Et la pauvre Emma, avec -cela, allait sur la quarantaine! C'était une grande -pitié.</p> - -<p>Mon mari rompit net avec sa sœur; il lui interdit de -jamais repasser le seuil de sa porte. Ce fut la maman -Serpe qui revint, chaque mois, à la maison, après le -déjeuner, avec des cheveux d'un blond de plus en -plus flamboyant, son petit chien favori, Zuli, sous le -bras, seul vieillissant, lui, asthmatique, toussicotant -et râlant.</p> - -<p>Autour de nous, les Kulm avaient divorcé, après -vingt et un ans de mariage, lui pour épouser une -femme de sport, championne de je ne sais plus quels -matches; elle, abandonnée, à quarante-cinq ans, -sans autre ressource qu'une pension alimentaire,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> -après la vie la plus insoucieuse et la plus aisée, et -avec deux jeunes filles à marier!...</p> - -<p>Un autre exemple attristant, près de nous, était -celui du mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du -Toit. Isabelle, pendant près de deux ans, avait, par -amour pour Albéric, adopté tous les goûts et dégoûts -de la famille Du Toit. La conversion spontanée -d'Isabelle avait eu les allures d'une vocation tout à -coup révélée; elle avait frappé les Du Toit et n'avait -pas contribué pour peu à leur faire agréer le mariage; -gagner une âme, et par elle, qui sait? spiritualiser -ces pauvres Voulasne embourbés dans les joies -épaisses, c'était, n'est-il pas vrai, une œuvre? Or, dès -que la période de lutte avait cessé, fort peu de temps -après le mariage, on avait vu la noble ardeur d'Isabelle -s'affaiblir, une naturelle nonchalance remplacer -son beau zèle à s'instruire, un égoïsme paresseux -transpercer cet accoutrement de sœur charitable qui -avait fait l'émerveillement de la bonne madame Du -Toit. Une fois mariée, et malgré un réel amour pour -Albéric, Isabelle était redevenue elle-même en devenant -heureuse, et était redevenue Voulasne en redevenant -elle-même. Voulasne, elle ne songeait qu'à -se distraire, à se laisser porter et agiter par la vie -extérieure, et, faute d'un tel mouvement, tombait en -une torpeur insipide, état inadmissible absolument -chez les Du Toit. Chez les Du Toit, la vie était réglée -une fois pour toutes et composée exclusivement de<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> -devoirs qu'on ne discutait pas, et qu'il s'agissait de -trouver agréables si l'on tenait absolument à avoir -du plaisir. Albéric, rompu aux austères plaisirs de sa -famille, mais amoureux de sa jeune femme, se trouva -quelque temps perplexe. Il s'ingéniait à établir un -compromis entre ses habitudes disciplinées et la -mollesse propre à Isabelle. Installés dans un appartement -à eux, chez eux, indépendants en somme, ils -se partageaient également, à jours fixes, entre les -deux familles. Isabelle était d'un naturel fort doux. -Albéric aussi. Ce n'était pas qu'Isabelle récriminât, -ou exigeât, mais elle avait besoin d'agréments -qu'Albéric eût jugé inhumain de lui refuser. Il arriva -une chose que de plus avertis que moi eussent pu -prévoir, c'est qu'après quelques mois de concessions -faites à Isabelle, Albéric se laissait gagner par le goût -des distractions quelles qu'elles fussent, par cette -espèce de lourdeur qui vous entraîne à descendre -dans Paris chaque soir, par ce goût pour l'oubli de -soi, par cet étourdissement quasi niais, quasi spirituel, -quasi répugnant, quasi savoureux, que vous -procurent, comme une drogue de fumerie, les plaisirs -dits parisiens. A la compagnie de son père, de sa -mère, cent fois supérieure en ressources profondes, -il préféra bientôt celle de ses beaux-parents, stupides, -mais si faciles, si dépourvus de sens critique, -et à un tel point incapables de vous adresser -une observation, de vous donner même un avis!<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -de ses beaux-parents qui le jugeaient le gendre -le plus accompli, pourvu qu'il fût de leur bande et de -leur perpétuelle fête. Comme dans toute la nature, la -paresse et le moindre effort l'emportaient jusque sur -les habitudes d'activité les mieux contractées. Les -Du Toit, à cent lieues d'avoir prévu pareil détournement, -et qui s'étaient flattés au contraire de gagner -à eux leur belle-fille, étaient stupéfaits, désolés, -effondrés. Les Voulasne, eux et leur entourage, ne -jugeaient pas la chose, ne la remarquaient même -pas: Albéric était avec eux, tant mieux! car plus on -est de fous plus on rit.</p> - -<p>Nous avions, dans notre monde, bien d'autres -transfuges venus de familles analogues à celle des -Du Toit! Notre monde, et j'entends par là celui qui -était résolu à mener la vie joyeuse et sans entraves, -faisait la boule de neige, se grossissait chaque jour -en s'entraînant mutuellement au confort, au bien-être, -au luxe, à une élégance audacieuse et à une -bravade du lendemain qui n'allait pas parfois sans -un certain courage. Tout y était au rebours des anciennes -mœurs de la bourgeoisie française, essentiellement -composées de contrainte, d'abstention, de -prudence craintive, d'économie de toutes les forces -et de terreur de l'opinion. C'était une société qui -semblait s'être retournée bout pour bout, la réserve -ayant à sa place la dilapidation; le souci de l'avenir, -du sort des enfants, de la maison, du nom, obstrué<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> -par la frénésie de consommer pendant que notre -propre jour luit encore; l'argent jadis volontiers -secret: maintenant, la jactance d'une fortune souvent -fictive; les femmes, les familles entières ne craignaient -jadis rien tant que le bruit fait autour d'elles, -le seul nom, imprimé dans une feuille publique, -froissait une pudeur que j'ai bien connue: désormais -les efforts et le but des femmes, voire des familles, -était qu'il fût parlé d'elles, et il n'y aurait pas grand -paradoxe à ajouter: de quelque façon que ce fût. La -discrétion, le silence, le vase clos où tant de groupes -ont préparé des valeurs réelles, semblaient des geôles -ou des tombeaux; et qu'importait à présent la valeur -réelle, si la parade et le boniment en donnaient l'illusion -à un public jobard et dégradé?</p> - -<p>L'évolution du ménage d'Albéric eut pour moi des -conséquences fort inattendues et des plus graves. -Comme tout s'enchaîne dans la vie, mon Dieu! et par -les moyens les plus éloignés de tous ceux qu'on eût -pu se plaire à prévoir!... Dès que j'avais connu les -Du Toit, j'avais souhaité me réfugier quelquefois près -d'eux. Les Du Toit de leur côté semblaient aussi -m'avoir «reconnue»; et ils m'avaient fait des -avances. Cependant nous en étions demeurés là.</p> - -<p>Madame Du Toit me rencontra une après-midi aux -Champs-Élysées où j'allais dans ce temps-là, régulièrement, -promener ma petite fille, parce qu'il y avait -de la coqueluche au parc Monceau. Suzanne commençait<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> -à marcher seule; j'étais grosse de son futur petit -frère; nous parlâmes naturellement des enfants; -madame Du Toit me félicita d'en avoir, tout en me -contant, les larmes aux yeux, les peines que les siens -lui avaient causées.</p> - -<p>—Et quand vous allez être grand'mère, lui dis-je, -ce sera à recommencer!</p> - -<p>Elle ne demandait pas mieux que de recommencer. -Mais elle hocha la tête:</p> - -<p>—Ils ne se pressent pas, dit-elle, de me rendre -grand'mère: ce n'est plus la mode, aujourd'hui, dans -un certain monde, d'avoir des enfants!...</p> - -<p>Je m'écriai:</p> - -<p>—«Dans un certain monde!...» mais heureusement -que...</p> - -<p>—Oh! me dit-elle, vous comprenez parfaitement -ce que j'entends par là. Vous avez dû trop souffrir, -ma chère enfant, avec votre nature délicate et votre -parfaite éducation, des milieux auxquels je fais allusion, -pour ne pas deviner mon chagrin...</p> - -<p>Elle me prenait par l'amour-propre, par l'intuition -sympathique, par la maternité. Elle me fit ses confidences; -elle en provoqua de ma part, et sut, par là, -m'être agréable. Mais tout ceci avec du tact, sans -précipitation excessive, sans débordement. Elle ne -parlait d'elle-même qu'en s'en excusant pour ainsi -dire, et en essayant d'envelopper son propre cas, -qu'elle ornait d'idées, de citations très appropriées.<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> -Elle m'en imposait comme tous les esprits plus et -mieux nourris que le mien; mais sans me paralyser, -sans me gêner même. Nous bavardions bientôt comme -de vieilles amies.</p> - -<p>Je l'étonnai, moi, par mon indulgence. Elle crut -s'être trompée en m'énumérant mes maux, attendu -que je ne m'élevais pas contre un état de mœurs qui -en était responsable; elle était entière et exclusive, -elle était convaincue que le monde sans principes et -sans culture morale était «corrompu jusqu'à la -moelle». L'expression qu'elle employait me fit protester. -Moi qui vivais, depuis plusieurs années, au -milieu de ce monde, et qui avais été par lui blessée, -je ne le jugeais point cependant d'une façon si définitive. -L'animation de notre premier entretien vint -de ce différend. Je lui citai maintes femmes qui, sous -les dehors les plus évaporés, étaient, au demeurant, -excellentes et très pures; je lui disais: «Les apparences -de ce monde-là sont aussi trompeuses que -l'est, par exemple, le théâtre qui prétend représenter -la vie, et qui, en réalité, attire le public en l'épouvantant -par des mœurs aussi inédites qu'inexistantes; -ici, c'est une coquetterie de paraître sans conduite -comme c'en est une, ailleurs, de paraître vertueuse; -le bon naturel et le mauvais se retrouvent de -part et d'autre.» Elle me répliquait que j'étais trop -bonne et trop jeune, que le mal passait inaperçu à -mes yeux, mais qu'une complaisance comme la<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> -mienne était des plus pernicieuses, car c'est avec ce -libéralisme qu'on encourage ou facilite toutes les -décadences.</p> - -<p>Je me laissai entraîner par madame Du Toit à -mener ma petite fille, une ou deux fois par semaine, -jusqu'au Luxembourg, qui était d'ailleurs, affirmait-elle, -beaucoup plus sain que les Champs-Élysées saupoudrés -de poussière. Je rencontrais au Luxembourg -madame Du Toit qui, pour une ondée, pour un nuage -menaçant, voulait à toute force m'abriter chez elle, -rue de Vaugirard, dans le voisinage. La pauvre femme -semblait ne plus pouvoir vivre sans me voir, parce -qu'elle ne pouvait vivre sans parler de son fils et parce -qu'elle ne parlait de lui, tout à fait à l'aise, m'affirmait-elle, -qu'avec moi. Elle comptait aussi sur moi -pour «le ramener». Elle disait «le ramener», comme -si le cher Albéric eût embrassé quelque schisme.</p> - -<p>A voir le jeune ménage de plus près, je ne tardai -pas à m'apercevoir qu'Albéric, après avoir oscillé un -moment entre les parents de sa femme et les siens, -était allé vers ceux à qui il eût été le plus difficile de -faire comprendre pourquoi il ne leur fût pas venu! -Albéric, qui n'était pas un sot, mais qui avait le tort -de ne vouloir blesser personne, avait jugé que ne -point partager les divertissements de ses beaux-parents -c'eût été rompre avec eux, car aucune bonne -raison ne leur était accessible, tandis qu'il comptait -sur l'esprit supérieur de son père et sur la bonté de<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> -sa mère pour lui passer cette complaisance envers -les parents de sa femme.</p> - -<p>Ainsi, et par une malignité des choses qui souvent -dans la vie m'a frappée, de deux familles, l'une intelligente -et l'autre bornée, c'était la bornée qui l'emportait -en influence, à cause et en raison même de -son inaptitude à concevoir quoi que ce fût, hormis -son étroit et égoïste plaisir.</p> - -<p>Madame Du Toit me suppliait de ne pas manquer -son jour, surtout lorsqu'elle attendait sa belle-fille. -Mon Dieu, je sentais bien qu'elle m'employait à lui -«ramener» son fils en agissant sur Isabelle; elle me -plaisait par ailleurs, m'instruisait, me prêtait des -revues et des livres, et je croyais faire une bonne -action en contribuant à empêcher ce pauvre Albéric -de s'engager davantage dans une société de fêtards. -Je venais donc aux jours de madame Du Toit. Il y -avait là toutes les femmes de la magistrature et du -barreau, la plupart honnêtes mères de famille, sans -coquetterie; on parlait surtout collèges et pensions, -rougeole, scarlatine, projets ou souvenirs de vacances, -Suisse ou «petits trous pas chers». Les plus entendues -étaient préoccupées de l'avancement de leurs -maris; les infortunes conjugales étaient matière à -chuchoteries pudibondes. Il venait aussi des messieurs, -beaucoup encore à favoris, dans ce temps-là, -et en redingote de drap, boutonnée; quelques jeunes -aussi, portant la barbe, et jusqu'à des stagiaires, qui<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> -m'entouraient volontiers, bien que je fusse grosse de -cinq mois, mais parce que j'étais mieux mise que la -plupart des autres femmes.</p> - -<p>Mon Dieu! que l'on était loin, là, des Kulm ou des -Lestaffet! On m'y présentait beaucoup plutôt comme -petite fille de magistrat et comme fille d'avocat -renommé que comme femme d'architecte. Isabelle se -montrait assez ponctuelle aux jours de sa belle-mère, -amenée de force par son mari, car elle ne s'était -jamais soumise à des obligations, et la mine aussi -boudeuse qu'au temps où, chez ses parents, on ne -mettait pas d'empressement à lui donner son Albéric... -Elle venait à moi d'assez bonne grâce, parce que, -chez les Du Toit, c'était encore moi la moins «rive -gauche», disait-elle. Elle était jolie, très élégante, un -peu trop parfumée, même pour la rive qu'elle habitait.</p> - -<p>Moi, j'étais contente de rencontrer là M. Juillet -dont la causerie me plaisait toujours. Il n'y venait -pas régulièrement, mais lorsque j'avais la bonne -fortune de l'y voir, le temps me paraissait court. Il -causait assez souvent avec moi, ou plutôt se laissait -entendre par moi en particulier, car, crainte de lui -déplaire, je surveillais avec lui mes paroles. Il philosophait -devant moi, sur le contraste des milieux si -divers où il voyait que je passais tour à tour et qu'il -connaissait, l'un et l'autre, mieux que moi. Il lançait, -contre l'un et l'autre, des traits aigus, ce qui m'amusait -sans provoquer chez moi la réaction, comme les<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> -attaques de sa tante. Et il me prouvait que, dans -quelque société que l'on soit, on ne peut manquer -de trouver à redire. Ce qui l'étonnait en moi et me -rapprochait de lui, c'était qu'avec ma nature respectueuse, -je pusse rire de ses épigrammes sans me -froisser. Je lui affirmais que des caractères de l'espèce -du mien ne sont pas rares dans mon pays, et -que l'on peut être profondément sérieux et admettre -la raillerie, et aimer la raillerie, et la pratiquer sans -laisser entamer par elle le sentiment de gravité que -la vie nous inspire.</p> - -<p>—Aujourd'hui, me disait-il, les gens qui se moquent, -se moquent à fond, sans plus croire à rien, -même pas à leur moquerie qui n'est qu'un procédé, -et dont on sent tout l'artifice et l'effort; quand notre -race était plus pure ou la vie moins usée, si vous -aimez mieux, le rire, avec toute sa malice, «châtiait -les mœurs» et ne les détruisait pas... Ainsi, par -exemple, ce n'est pas parce que je plaisante le dessus -de cheminée, les tableaux et les meubles de ma -bonne tante Du Toit, que je manque le moins du -monde, en mon cœur, à vénérer cette très digne et -excellente femme... Ce n'est pas parce que je -n'aborde plus mon cousin Albéric sans lui glisser à -l'oreille, comme une nouvelle sensationnelle: «On -ne peut contenter tout le monde et son père!»—ce -qui le met en fureur,—que je manque à mon affection -très réelle pour ce brave garçon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p> - -<p>On aurait eu, en effet, bien du mal à garder son -sérieux devant l'attitude d'Albéric chez sa mère. On -eût juré qu'il rentrait d'escapade; il tendait le dos, -garait ses oreilles comme un petit garçon, comptait -à tout moment que madame Du Toit allait lui donner -la fessée, publiquement, pour avoir découché. Et -M. Juillet disait:</p> - -<p>—C'est qu'il a l'air, aussi, le coquin, d'avoir introduit -ici sa maîtresse!...</p> - -<p>Tel était un peu, ma foi, l'effet que produisait la -trop parfumée, la trop élégante Isabelle.</p> - -<p>Je demandai à M. Juillet sa franche opinion sur le -mariage d'Albéric:</p> - -<p>—Mais, ce n'est pas son mariage qui est bête, -disait-il, c'est lui! Et il rendra son mariage absurde -à cause de son urbanité trop exquise. La petite Voulasne, -mal élevée, ou pas élevée du tout, mais je -parie qu'elle vaut la plupart des pimbêches que lui -eût choisies ma tante Du Toit! et d'abord elle l'aime... -Mais, ce qu'il fallait, c'était avoir le courage,—si -courage il y a,—de tenir à distance les parents -Voulasne...</p> - -<p>—Vous en parlez à votre aise! répliquais-je à -M. Juillet. Mais Isabelle aime infiniment ses parents! -Elle a joué toute sa vie avec ses parents comme avec -des camarades. Ses parents ne l'ont jamais grondée, -jamais contrainte, jamais ennuyée: il y a un attachement -tout particulier des jeunes filles mal élevées<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> -à leurs parents, c'est une espèce de complicité... -Isabelle n'eût jamais consenti à s'éloigner de sa -famille...</p> - -<p>Je me souviens que nous fûmes interrompus par -madame Du Toit, qui, nous voyant causer très attentivement, -et à part, venait s'enquérir de ce qui nous -absorbait à ce point. M. Juillet lui dit:</p> - -<p>—Mais, ma tante, nous nous occupons de vos -intérêts!...</p> - -<p>Elle lui avait confié, à lui comme à moi, ses soucis. -Elle comprit aussitôt ce dont il s'agissait. Elle joignit -les mains et leva les yeux au ciel, appelant sa bénédiction -sur notre entreprise commune. Elle parut -fonder tout de suite un grand espoir sur cette entente -entre M. Juillet et moi, qu'elle n'avait pas prévue. Je -crus devoir lui confesser que notre premier échange -de vues était assez pessimiste.</p> - -<p>—Qu'il ne soit pas le dernier! dit-elle. C'est une -bonne œuvre à accomplir, ne l'oubliez pas: une -bonne œuvre!...</p> - -<p>Elle n'avait pas une confiance parfaite en son neveu -Juillet, à cause de ce qu'elle appelait «son esprit sarcastique», -et parce que, tout intelligent qu'il fût -reconnu, il n'avait pas de situation officielle et stable. -Son intelligence même paraissait trop vive, et inquiétante, -car elle faisait constamment le tour complet de -chaque chose, en la considérant avec une égale complaisance, -des points de vue les plus opposés. Cependant<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> -tous les articles et notamment un certain -ouvrage, qu'il avait publiés, jusqu'ici, étaient à conclusion -très propre à rassurer la famille. Ses articles -comme son ouvrage avaient été, je le voyais bien, -fort remarqués; néanmoins, j'entendais qu'on lui -reprochait je ne sais quelles contradictions. Il répondait: -«La vie est un champ d'expériences, les -paroles un moyen d'essayer les idées; la vie passe; -les paroles volent; les écrits restent. Eux seuls -comptent, ils sont le résultat.» Mais madame Du -Toit devait trouver la vie et les paroles de son -neveu aussi louables que ses écrits, du jour où son -neveu partait pour la croisade en ma compagnie.</p> - -<p>Le singulier départ! Prémédité? voulu? Aucunement. -Par personne. Il dépendait d'un mot jeté au -hasard. Que d'entreprises, que d'aventures n'ont pas -d'autre fondement!...</p> - -<p>En me parlant de son neveu, entre nous, madame -Du Toit disait à présent: «votre allié», pour me rappeler -la bonne œuvre à accomplir de concert. Point -d'allié qui pût être pour moi compromettant, vu la -situation où j'étais, situation qui dut même, bientôt, -interrompre mes promenades au Luxembourg, ma -croisade et mes visites chez madame Du Toit!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XI" id="XI">XI</a></h2> - - -<p>Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment -maternels au moment de la naissance de mon petit -garçon. Elle ne venait à peu près point chez moi -auparavant; elle ne laissa presque pas un jour sans -prendre de mes nouvelles, et elle me fut très utile. -C'est un avantage que d'avoir près de soi, en ces -moments-là, une femme d'autant d'ordre et d'expérience. -Elle me procura un médecin plus sérieux, -plus consciencieux et quatre fois moins coûteux que -celui qui m'avait soignée lors de mes premières -couches, et, comme il me fut interdit de nourrir, -cette fois, elle sut me dénicher dans un certain village -de Bretagne une nourrice magnifique. On -connaissait l'élevage des enfants dans le monde de -madame Du Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> -me peser jamais et même sans m'ennuyer de ses -chagrins personnels. Notre amitié se trouva consolidée -à la suite de ces quelques semaines, et après une -connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me -fit dans son entourage une réputation qui me flatta, -je l'avoue.</p> - -<p>Je m'étais accoutumée jusque-là, dans le monde -des Voulasne, Kulm, Lestaffet et C<sup>ie</sup>, à me contenter -de l'état d'étrangère à peu près tolérable; et, mon -Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à ce point -rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela -pouvait, à la rigueur, continuer. Mais j'éprouvai une -grande douceur à me sentir estimée, et estimée pour -ce qui, en moi, était vraiment moi-même, et non -pour les complaisances, concessions ou petits tours -de force destinés, ailleurs, à me faire seulement agréer. -Mon amour-propre fut très sensible aux hommages -dont je me vis entourée chez madame Du Toit.</p> - -<p>J'y retournai dès que ma santé me le permit, entre -mon énorme nounou et ma petite Suzanne, et y pris -une part plus franche et plus active qu'auparavant -aux questions de coupage de lait, de diarrhée infantile -et au choix d'une plage pour les marmots à la -prochaine saison. Pendant toute une année, mon -dernier né, que nous avions nommé Jean, étant assez -délicat, ces conversations m'intéressèrent même plus -que celles de M. Juillet. Je ne m'en étonnais pas; je -n'y prenais seulement pas garde; il y avait une chose<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> -qui m'absorbait tout entière, c'était la santé de mes -enfants; aucune préoccupation du même ordre, -autour de moi, ne me paraissait excessive ni importune, -et tout ce qui ne s'y rapportait pas directement -me semblait un peu oiseux. M. Juillet me taquinait à -ce propos, sans me piquer le moins du monde.</p> - -<p>Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au -jour de sa tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans -une «nursery», et il avait même confié à sa tante -elle-même, qui me le répéta, qu'elle réussissait à -faire de moi une «popote» comme toutes ses amies, -que les femmes intelligentes étaient rares et que ce -qu'elle pratiquait là était «un étouffement criminel». -Je revois toujours la bonne madame Du Toit redisant -l'expression: «un étouffement criminel»! Elle -en riait, car elle était faite aux paradoxes de son -inquiétant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en -riais, et elle était flattée que M. Juillet, sous cette -forme dépitée, reconnût lui-même en moi, outre les -qualités qu'il prisait, lui, pour son agrément personnel, -celles que sa tante plaçait au-dessus de tout. -M. Juillet ne mit pas à exécution ses projets de ne -plus reparaître au jour de madame Du Toit; et, bien -qu'il me jurât qu'il ne contribuerait certes pas à -rendre la femme d'Albéric aussi «bourgeoise» que -moi, il y travaillait tout de même un peu avec moi, -tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me -manifestait, malgré lui, une sorte de vénération.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span></p> - -<p>Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait -jouer avec elle pour retenir son attention, et encore -ne se prêtait-elle qu'au plaisir de la facétie, et puis, -aussitôt, son esprit s'évaporait sans retenir la moindre -conclusion. Elle ne jugeait rien, ni gens, ni choses, -si ce n'est par rapport à leur caractère «rasoir» ou -«rigolo». A la notion de la valeur morale son esprit -était impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante, -produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification -extrême de la vie. Elle était sans antipathie -et n'en inspirait aucune, car nul défaut ne -l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux qui s'indignent. -Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence, -trouvait près d'elle une paix, au moins provisoire, -qu'il n'avait jamais goûtée dans le milieu assez rigoriste, -un peu tatillon, de sa famille, et il s'abandonnait -à la tiédeur d'une vie assez saugrenue, mais si aisée! -Il n'était pas, il ne serait jamais, lui, un contempteur -des mœurs traditionnelles; il ne se ferait pas davantage -l'apologiste des mœurs opposées, mais il appréciait, -au fond de soi, la séduisante mollesse et le -laisser aller d'une vie dépourvue de tout commandement -et de toute sanction.</p> - -<p>M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son -cousin au sérieux, et, dans notre entreprise commune, -il ne voyait qu'une croisade un peu comique, -qui le divertissait, en faisant grand plaisir à sa tante.</p> - -<p>—Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> -a fait précisément le mariage qu'il mérite. -Albéric n'a jamais compris ce qu'il y avait d'auguste -dans l'éducation que ses parents se sont exténués à -lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes -éminents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer -que leurs rejetons non seulement sont dignes d'eux, -mais doivent s'élever plus encore: supposez qu'Albéric -eût entretenu cette illusion par un mariage et -une conduite conformes aux souhaits de son père, on -l'eût poussé à des emplois dont il n'est certainement -pas digne. Son amourette pour une petite Voulasne, -c'est la revanche de sa nature médiocre; c'est l'explosion -de ce qu'il y a d'essentiel en lui: elle détruit en -un clin d'œil l'échafaudage savant, mais arbitraire, -combiné par une famille hors ligne; elle le fait -dégringoler à son niveau véritable où il se trouve, lui, -comme vous voyez, tout à fait bien!...</p> - -<p>Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la -croisade entreprise en commun! Et l'on voyait si bien -que le sort d'Albéric et d'Isabelle l'intéressait peu! -Il en revenait toutefois de lui-même à cette question, -lors de nos rencontres, parce que c'était le pacte convenu -entre nous et devant l'autorité de madame Du -Toit; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec une -rouerie qui ne m'échappait pas et qui me faisait -l'avertir d'un sourire que nous quittions la grande -route sinon la bonne. Il aimait avant toutes choses -à agiter des idées, et il avait un insurmontable dédain<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> -pour tout ce qui ne fournissait pas matière à ce jeu -supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était un prétexte -excellent, il est vrai, à mille réflexions, à ma -portée, sur les mœurs, les caractères, la vie; mais -d'Albéric et d'Isabelle, mon Dieu! que son souci était -loin!</p> - -<p>Ce que j'apprenais en écoutant M. Juillet, et sans -y prendre garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un -ton enjoué, à réfléchir et à méditer, que je recevais -de lui, me causait une sorte de plaisir, naturel et -profitable, dont je ne saurais comparer l'effet qu'à -la belle coulée de lait qui passait du gros sein de -ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse -de mon enfant. Je ne songeais pas à m'écrier: -«Comme c'est bon! que cela me fait de bien!» -parce que, grâce à mes préoccupations maternelles, -j'étais garantie de toute exubérance et même garantie -de croire que je pusse éprouver quelque chose d'étranger -à mes deux petits; mais je me nourrissais avidement, -sans le savoir, avec un bonheur serein, et -je me nourrissais de ce qui était mon aliment. Cette -nourriture spirituelle m'était offerte au moment même -où, par la maternité, toute une portion de moi-même -et, me semblait-il, tout mon cœur venaient de recevoir -satisfaction et triomphaient. Je me croyais comblée; -je me sentais heureuse.</p> - -<p>Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que -tout ne me souriait pas à la fois? Il me semblait que<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> -mon ménage était beaucoup plus heureux. Pourquoi? -Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il y avait -donc de changé? Mon mari, incorrigible, avait toujours -Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en -pure perte. Il ne faisait pas de brillantes affaires, -cela était évident, si je considérais le budget qui -était le nôtre. Nous étions bien tassés dans notre -petit appartement depuis que notre seule pièce de -réserve était abandonnée à la nourrice et au petit -Jean, et ma fille couchait dans notre chambre. Mon -mari avait beaucoup d'ennuis par sa sœur qu'il ne -voyait plus et m'interdisait absolument de fréquenter, -et il avait été affecté, d'une façon qui m'étonna, par -la mort de son vieux père. Du vivant du bonhomme, -il le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de -lui et semblait réserver toute son indulgence pour sa -mère: il le pleura pendant des semaines avec un -véritable chagrin. Est-ce qu'il avait un cœur caché?... -Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais -beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ailleurs vraisemblable, -que l'appartement était encombré, il allait à -ses ateliers aussitôt après le repas; il voyait d'un -bon œil mon amitié avec madame Du Toit, mes relations -nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et -la renommée dont on m'y gratifiait et qui me suivait -et me faisait respecter jusque dans son monde à lui; -car c'était ainsi!... En tout ce qui dépendait de moi, -mon mari semblait être parvenu à ses fins; malgré<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> -mon origine provinciale, je m'étais assouplie aux -exigences de Paris; malgré l'éblouissement et les -périls de Paris, j'avais gardé de mon éducation première -ce sur quoi il avait fondé précisément le plus -d'espoir; j'étais assez exactement la femme qu'il -s'était proposé d'avoir; et maintenant que je lui -avais donné, en outre, une petite famille, loin d'être -pour lui un motif d'inquiétude, je lui représentais la -paix du ménage assurée; il se reposait entièrement -sur moi, et, à cause de cette sécurité même, je sentais -que toute son activité s'écartait de moi, de son -ménage ordonné, pour se reporter, selon les habitudes -que l'on n'a pas menées en vain jusqu'à trente-sept -ans, avant de se marier, vers ses amis, vers -ses affaires, vers le dehors. Je crois qu'il eût été -retenu davantage à l'intérieur s'il eût acquis le -moyen d'avoir un domestique mâle, en livrée, et -de me procurer une voiture!... Oui, il se reprochait -de n'avoir pas su ajouter ce colifichet à son ménage, -et il croyait aussi,—comme Grajat!...—que je lui -reprochais secrètement le défaut d'un tel luxe. D'ailleurs, -il voyageait assez fréquemment, à cause de -ses constructions ou restaurations de vieux manoirs. -Il restait deux ou trois jours absent, quelquefois -une et même deux semaines.</p> - -<p>Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais -conscience de ce qui manquait à mon bonheur: ce -qui me manquait, c'était d'avoir un grand chagrin<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> -lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du temps, -je ne pensais plus qu'il pût me manquer quelque -chose. Mais, devant cette valise que je faisais pour -lui, et dans cet air de départ, j'aurais dû pleurer, -n'est-ce pas? si j'avais été tout à fait heureuse chez -moi... Non, je ne pleurais pas. Même, depuis que -j'avais des enfants, je ne m'inquiétais pas après le -départ de mon mari. Je lui recommandais bien de -ne pas oublier de m'envoyer une dépêche, mais il -m'arrivait de ne pas attendre la dépêche, et un jour, -je le confesse, la dépêche me surprit... J'en devins -toute rouge devant ma femme de chambre qui -me dit: «Mais, madame, c'est la dépêche de -monsieur!» Ma petite fille aussi, à présent, pensait -tellement à son père et parlait de lui si souvent que, -c'était évident, je pensais à lui moins qu'elle... Je -l'appelais «papa» comme les enfants; j'étais heureuse -d'avoir enfin trouvé ce terme familier qui -m'épargnait de le nommer par son prénom.</p> - -<p>Cependant, quand je me reporte à l'époque dont -je parle, il me semble que j'étais heureuse. J'étais -contente de moi, je croyais fermement ne m'être -pas trop mal tirée d'une situation qui avait failli -être si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait -d'aise. Pour la première fois de ma vie, je -sentais une espèce de dilatation en tout moi-même. -Et cela était visible aux yeux de tous, il faut le -croire; je m'en apercevais bien dans la rue, à la<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> -façon dont on me regardait; chez les Voulasne, -chez leurs amis et ceux de mon mari, quand par -hasard j'y allais, les femmes me disaient que j'étais -jolie; les hommes, c'était plutôt chez madame Du -Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de -cette façon dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera -sans conséquence...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XII" id="XII">XII</a></h2> - - -<p>Dès les premiers temps de ma vie à Paris, j'avais -remarqué qu'une période de l'année soulevait un peu -partout, dans les familles, des difficultés. C'est la -période dite des vacances, pendant laquelle il faut -s'éloigner de chez soi. Nous autres, en province, il y -a vingt ou trente ans, nous voyions se succéder les -quatre saisons dans le clos ou sur les plates-bandes -du parterre, sans songer jamais à nous demander -quelle figure elles eussent pu faire ailleurs. Il en -devait être désormais tout autrement. L'année de -l'Exposition, nous eûmes un prétexte pour demeurer -chez nous; mais la suivante, déjà, la question des -vacances s'était posée. Comme il était à prévoir, mes -vieux parents avaient tout de suite offert de nous -accueillir à Chinon; c'était, d'ailleurs, le séjour qui<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -me paraissait, à moi, le plus agréable, et j'étais fière -de revenir dans mon pays avec une enfant gentille -et que je nourrissais encore. Mais il se trouva que -ces vacances ne nous donnèrent point les bons résultats -espérés. Je ne croyais cependant pas avoir été -gagnée par Paris, mais j'avais été touchée assez par -Paris ou par ma vie nouvelle, pour ne plus me sentir -à l'aise entre mes grands-parents et maman, à qui je -devais taire la plupart des sujets qui me préoccupaient, -mes malaises moraux, mes tristesses intimes, -les moindres détails sur la famille de mon mari, sur -ses amis et sur ses affaires; ils en auraient été bouleversés. -La réserve à tenir vis-à-vis d'eux m'était -à présent plus pénible que celle dont je souffrais -au milieu du monde le plus hostile. Et de celui-ci -même j'avais, peut-être, malgré tout, adopté -quelque chose: le préjugé qui fait que la vie de province -semble bien petite, bien étroite et systématiquement -ignorante de la fameuse découverte que -Paris croit faire chaque matin et chaque soir: fumée, -vapeur, vains bruits dès le lendemain, mais qui nous -enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion. -Outre cela, mon mari, si patient à Chinon durant -mes longues fiançailles, y était pris d'un mortel -ennui, inventait mille prétextes pour le fuir, y produisait -à mes parents et à nos connaissances le plus -déplorable effet et y laissait finalement l'impression -que notre ménage était défectueux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span></p> - -<p>Par-dessus le marché, nous fûmes favorisés, cette -année-là, d'un été torride; la Touraine est chaude, -on le sait, et Chinon exposé contre son rocher, en -espalier, en plein midi; ma petite fille en souffrit; -mon mari déclara que le climat de ce pays était -mortel. Qu'on juge de l'état de ma famille, l'année -suivante, lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs -les médecins, que leur vieille maison, que leur -jardin planté par leur arrière-grand-père, que leur -ville où j'étais née, moi, et où j'avais passé sans -maladie mon enfance, ma jeunesse, étaient dangereux, -au premier chef, pour la santé de ma fille! -D'autre part, nous n'étions guère en fonds pour nous -payer une saison à la mer; notre embarras était -grand. Moi, je disais à mon mari: «Mais nous allons -avoir le parc Monceau à nous tout seuls!...» Il -accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais -goût, et il avait l'air plus malheureux qu'au temps -critique de ses affaires. Ce que je redoutais, moi, -arriva: les Voulasne nous invitèrent à Dinard. Une -saison dans un des «petits trous» dont il était si -souvent question chez madame Du Toit nous eût -coûté moins cher que le séjour gracieux dans l'opulente -villa des Voulasne, avec les abonnements au -Casino, le jeu des petits chevaux, le poker, les voitures -et la valetaille. Mais mon mari, de la meilleure -foi du monde, donnait tête baissée dans ce faste. Il -chérissait tendrement sa petite fille: on l'avait vu,<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> -l'année précédente, tempêter à cause de la santé de -Suzanne compromise à Chinon; eh bien! à Dinard, -cette enfant eut à souffrir d'une indisposition qui lui -fut beaucoup plus néfaste que la chaleur de Touraine: -cela ne compta point. Le papa disait: «Au moins, ici, -est-elle entre les mains d'un excellent médecin!» Il -était parfaitement tranquillisé parce que sa fille, -même gravement malade, était entre les mains d'un -médecin excellent. Et je le sentais sincère. L'année -suivante, où il fallut à tout prix me montrer à Chinon, -sous peine de blesser irrémédiablement mes parents, -il se contenta de ne point m'accompagner, et il oublia -de m'objecter la chaleur. Un sort malin voulut qu'elle -fût, cette fois-ci, précisément, accablante. Nous en -fûmes incommodées, moi autant que mon enfant. -J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je -me jurai de n'y plus revenir avant la fin de septembre. -C'était rouvrir moi-même la question épineuse des -deux mois qu'on ne doit pas passer à Paris.</p> - -<p>Et voici que mon amitié nouvelle avec la famille -Du Toit, ou, si l'on veut, la politique de madame Du -Toit, faisait surgir à présent, sous un aspect nouveau, -le spectre des vacances.</p> - -<p>Madame Du Toit ne consentait pas à se séparer de -moi pendant une période aussi longue. Madame Du -Toit, à qui je n'avais pas caché les ennuis que me -valait cet exil annuel, croyait fermement résoudre -pour moi la question en m'invitant avec mes enfants<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> -à passer sept ou huit semaines dans sa propriété de -Fontaine-l'Abbé, en Normandie. Là, rien à redouter -de la canicule, sous des ombrages séculaires et si -abondamment arrosés par les pluies; là, en rase -campagne, point d'épidémies: de l'espace, de l'air, -et, ajoutait ma vieille amie, «presque rien de changé -dans nos habitudes, quant aux figures»...</p> - -<p>L'invitation de madame Du Toit fut l'objet d'une -discussion qui dura deux jours, car il ne s'agissait -pas de compter seulement avec nos convenances personnelles, -mais avec la façon dont ma famille prendrait -la chose. Qu'allait-elle dire, à Chinon, si je me -laissais héberger, à la campagne, chez des étrangers, -plutôt que chez eux?</p> - -<p>Nous en étions là, et nous discourions à perdre -haleine sur l'aimable proposition de madame Du Toit, -sans pouvoir adopter un parti, lorsque la décision -nous fut fournie par une visite inopinée du jeune -ménage Albéric. Albéric et Isabelle, nous n'y songions -pas, se trouvaient agités par la question des -vacances tout autant que nous-mêmes; ils avaient -deux familles à contenter: les Voulasne, jugeant que -leur saison de Dinard était gâchée sans la présence -d'Isabelle; les Du Toit brandissant la sentence de -leurs médecins d'après laquelle le bord de la mer -était néfaste à Albéric. Quant aux deux époux, ils -étaient d'accord; ils voulaient aller à Dinard et point -au manoir de Fontaine-l'Abbé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span></p> - -<p>—Mais, votre santé? dis-je à Albéric, l'opinion -des médecins?...</p> - -<p>Albéric se moquait des médecins. D'ailleurs, il -répliquait galamment:</p> - -<p>—Il y a aussi la santé de ma femme. Isabelle est -accoutumée aux bains de mer.</p> - -<p>—Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple -que de mettre tout le monde d'accord: passez trois -semaines à Dinard, le temps de la saison, et le mois -de septembre à la campagne; c'est logique.</p> - -<p>Isabelle me dit:</p> - -<p>—Que nous quittions Dinard au bout de trois -semaines, comme au bout de six, du moment que -nous le quittons avant eux, papa et maman sont -fâchés comme si nous n'y étions pas allés, ça c'est -réglé. Mais il faut vous dire qu'au mois de septembre, -ils ont l'intention de faire un voyage, peut-être en -Italie, et de nous emmener. Alors, vous comprenez, -pour le manoir, zut et zut!...</p> - -<p>Albéric sourit. Il dit qu'il s'était «rasé» au manoir -depuis sa tendre enfance.</p> - -<p>Je ne soupçonnais pas ce qu'ils semblaient attendre -de moi en cette affaire.</p> - -<p>Eh bien! voilà. Ils venaient me dire, tout uniment, -que si j'acceptais d'aller au manoir, pour être agréable -à madame Du Toit,—car ils ne concevaient même -pas que cela pût me plaire,—leurs projets de Dinard, -leur voyage d'Italie, tout en un mot, était «fricassé».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez -à Dinard avec nous, dit Albéric, maman se console -parce qu'elle s'imagine que ce n'est pas du temps -complètement perdu: vous allez nous y «travailler...» -Oui... enfin, vous allez travailler au salut -de notre âme... Ne vous défendez pas! c'est son -idée... Je la connais, maman, peut-être!... A Dinard, -avec vous, tout s'arrange, j'en réponds. A Dinard, -sans vous, ce n'est pas l'émeute, c'est la révolution. -Nous à Dinard, vous à Fontaine-l'Abbé... Oh! ça, -alors!...</p> - -<p>Albéric n'acheva pas sa phrase, il allait dire: -«C'est la gaffe!...» et me faire entendre par là qu'il -ne doutait pas que sa mère ne m'eût invitée que pour -l'édification de ses enfants.</p> - -<p>Pour achever de me convaincre, Albéric m'esquissa -un petit tableau du séjour au manoir qui était de -nature à m'en détourner, quand je m'en fusse déjà fait -ouvrir la grille.</p> - -<p>Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albéric! -Que leur démarche fût de la plus grave indiscrétion, -ils n'en avaient cure; qu'elle me mît dans le plus -grand embarras, voilà qui leur était bien égal! -J'étais «bon type», comme ils disaient eux-mêmes, -mais je n'aimais pas que l'on se jouât de moi. J'étais -en train de me creuser la cervelle, afin de trouver la -réponse qu'il fallait, lorsque mon mari, moins patient<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -que moi, et qui avait assisté à l'entretien sans y -prendre part, y intervint pour le clore d'un mot:</p> - -<p>—Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que la -question est jugée: n'avez-vous pas écrit ce matin -à madame Du Toit que vous acceptiez son invitation?</p> - -<p>La lettre n'était pas écrite, il est vrai, mais elle le -fut un quart d'heure après.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'était, ma foi, un fort joli château que le manoir -de Fontaine-l'Abbé, et je poussai une exclamation -lorsqu'il nous apparut, au débouché d'un bois épais -où madame Du Toit nous avait invités à faire une -petite prière près de la source, lieu de très ancien -pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après l'avoir -deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le -feuillage des châtaigniers, si bien égalisé par en bas, -je le vis tout à coup, entier, ses trois corps de logis -d'époques différentes juxtaposés simplement: un gros -pavillon carré, sur la droite, coiffé d'un immense toit -Louis XIII; le centre, moins élevé, allongé, simple, -noble, pareil à un bon vieil hôtel cossu du Marais; -une aile enfin ajoutée au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; tout cela sans -façon, s'harmonisant si heureusement que je regrettai -beaucoup que mon mari ne fût pas avec nous pour -apprécier une si raisonnable architecture. Comme -nous abordions le château par une pelouse spacieuse -et doucement inclinée jusqu'au petit pont flanqué de<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> -deux lions de pierre, qui traversait le fossé, nous discernions -très nettement la lanterne au-dessus du -pavillon central, et par delà, la campagne lointaine -et feuillue qui semblait s'évanouir dans la brume.</p> - -<p>Je dis à madame Du Toit:</p> - -<p>—Comme vous êtes discrète!... Je ne vous ai -jamais entendue parler de cette merveille que sur le -ton dont vous auriez décrit une maison de campagne -ordinaire.</p> - -<p>—J'y ai toujours vécu, l'été, me dit-elle, depuis -mon enfance, c'est un endroit qui n'a pour moi rien -d'extraordinaire. Et vous voyez que mon fils, lui, ne -le trouve guère séduisant...</p> - -<p>«Mon fils...» Ah! je vis que ce serait là le point -épineux de notre séjour, et que peut-être le château -ne m'avait tourné que sa plus jolie face. L'absence -d'Albéric nous promettait un sujet de conversation -monotone... Pourvu que M. Juillet fût là pour me -soutenir! Était-il là? Y devait-il seulement venir? On -ne m'en avait rien dit, mon «allié» étant absent de -Paris quand le sort de nos vacances s'était décidé.</p> - -<p>M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en -aperçus au dîner, et le lendemain seulement je sus -qu'il viendrait peut-être, quelques jours, entre deux -excursions; il était, comme beaucoup de ses contemporains, -en mal de voyage,—encore une disposition -chez lui que les Du Toit comprenaient peu.—Nous -nous trouvions à table, en très petit nombre et<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> -presque entre femmes, les vacances des cours et tribunaux -n'étant pas ouvertes, et il y avait une demi-douzaine -d'enfants que l'on ne devait mettre à part -que lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma -Suzanne était dans la joie, malgré l'absence de son -père. Dès que je fus tranquillisée pour elle au sujet -des fossés emplis d'une eau courante, mais que je -vis partout garnis de balustrades, je ne voulus plus -songer qu'au charme incontestable de cette belle -demeure ancienne et des magnifiques soirées d'été -que nous pourrions goûter là.</p> - -<p>L'intérieur était très simple, garni presque partout -de meubles de l'Empire et de la Restauration, dont -madame Du Toit s'excusait comme de vieilleries qui -eussent dû être au grenier; il y avait aux murs -quantité de gravures et d'estampes coloriées. Le seul -meuble moderne était un piano, un piano à queue -tout récemment accordé, à propos duquel on me dit: -«J'espère bien que vous allez vous y remettre!...»</p> - -<p>La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque -aussi, prenaient l'air par la façade opposée à -celle qui m'avait souri à mon arrivée. Les portes -ouvertes, on se trouvait de plain-pied sur une terrasse -dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui, par une -douzaine de marches enjambant le fossé, donnait -accès aux allées du parc.</p> - -<p>—Le parc, disait modestement madame Du Toit, -c'est de l'herbe. Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> -ici ce qu'on appelle un parc... Quand l'herbe -est trop haute et s'oppose à la promenade, on la -fauche, voilà pour le parc; mais je vous montrerai -mon potager...</p> - -<p>Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la -terrasse entre les caisses de grenadiers. Il avait fait -dans la journée un peu d'orage, de lourdes nuées -couraient encore dans le ciel et on recueillait la -fraîcheur comme une rareté précieuse.</p> - -<p>Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis -des années. Parfois un mouvement de l'air remuait -les branches des platanes penchées sur la douve, et le -contact des feuilles et de l'eau imitait le bruit infinitésimal -du poisson qui gobe une mouche à la surface; -et il y avait un parfum indéterminé qui venait -des feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de -la nuit même.</p> - -<p>A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette, -qui tenait à faire l'empressé et le boute-en-train, les -quelques hôtes de madame Du Toit étaient paisibles -et troublaient peu le beau silence. Moi, je n'ai jamais -pu être témoin de ces moments du soir, à la campagne, -sans que mon cœur se contracte; et il est -curieux que cet effet soit en moi à peu près le même -que celui d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis -comblée de bien-être, et j'en suis à me demander si -cela ne me procure pas la vision de toutes les choses -heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdument, et<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> -qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié -la déception douloureuse, et c'est si bien l'un et -l'autre parfois, que je n'y discerne plus rien, sinon -ce qu'on appelle le «trouble» plus déchirant -qu'une peine réelle, et plus attrayant que le bonheur -défini.</p> - -<p>Lorsque j'eus couché mes enfants, j'ouvris ma -fenêtre, une vieille et haute fenêtre à crémone avec -des volets intérieurs et donnant sur un balcon à -appui de fer. On voyait la lueur de la lune baigner au -loin la cime moutonneuse des bois, et elle rendait -plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des -platanes qui flanquaient le château, à droite comme -à gauche. De grandes prairies semblaient des lacs de -lait. Un aboiement, un vulgaire aboiement de chien, -qui avait l'air de venir d'une lieue, augmentait, je ne -sais pourquoi, le charme de la nuit tranquille, et se -balançait, d'une façon tantôt plaisante et tantôt -pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la -voix de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des -grenadiers, continuait à faire glousser les dames. Ici, -pensais-je, la nuit des hommes, qui rapetissent -tout avec leur manie de rire ou leur préoccupation -pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie; là-bas, -partout, la nuit de la majestueuse sérénité des -choses, qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire -le besoin de tomber à genoux... Mais je me souvins -que M. Juillet avait discuté devant moi ce genre<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> -d'impression, un jour, et m'avait beaucoup étonnée -en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un -tout autre ordre que la grandeur apparente des spectacles -de la nature, et que de la contemplation de la -terre, de la mer et des cieux il ne résulte pour nous -qu'un état d'exaltation assez vague, dont nous ne -saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement -humain, si ce n'est des images à rendre nos -pensées plus sensibles, et qui mène infailliblement à -l'ennui, à l'inaction, à la désespérance. «Oui, oui, -me disais-je, on soutient cela dans un salon, mais s'il -eût été là, ce soir, et s'il eût vu cette belle nuit!...»</p> - -<p>Je pris la résolution de faire de mon séjour à la -campagne une retraite, un peu analogue à celles -qu'on nous imposait au couvent, chaque année. Cela -consistait à éteindre pendant plusieurs jours tous les -bruits de la vie, et, sous l'œil de Dieu, à se retrouver -soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus -sans qu'on y ait pris garde, exercice excellent, mais -bien plus avantageux aux femmes qu'à de toutes -jeunes filles. Et je fis un effort pour commencer de -suite, en me couchant, ces opportunes méditations -sur moi-même. Mais les images de la belle nuit couvraient -mes tentatives de réflexion, avec cette impertinente -assurance que mettent toutes les choses qui -flattent les sens, à se substituer aux travaux de l'esprit.</p> - -<p>Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-l'Abbé, lorsque,<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> -par une de mes fenêtres, le soleil, entre les -volets mal clos, m'appelait, comme un grand cri de -joie! Malgré mon goût de sommeil prolongé, je sautais -à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse embaumée -et heureuse qui est dans l'air matinal pénétrait -en tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait -de caresses. Cet air incomparable et charmant -qui vient des prairies et des bois, m'arrivait avec le -soleil par une grande trouée entre les feuillages -déchiquetés des platanes; et, par la même ouverture, -un champ très éloigné, de seigle ou de blé, -apparaissait, où une faucheuse, tirée par un cheval, -avançait lentement, virant à angle droit, rognant -insensiblement le beau carré d'épis drus et pressés -qui, en tombant, perdaient le lustre de leur -couleur blonde. Au-dessous de moi, le murmure de -l'eau qui, de la douve, par un barrage, se déversait -dans un canal souterrain allant rejoindre la -rivière. Des abeilles entraient en bourdonnant et -s'affolaient longtemps, à l'intérieur, en faisant contre -les vitres de pénibles marches forcées, avec leurs -pattes lourdes, comme des jambes de zouaves. Pourquoi -ce détail me revient-il agréable, délicieux?... Mais -aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins -d'août, à la campagne, pour que jusqu'au fait de -marcher, pieds nus, sur les nattes de paille, me -parût, à moi si sérieuse, un jeu irrésistible, auquel -je m'abandonnais, quasi courant et dansant, à la<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> -grande hilarité de ma petite Suzanne et de la nounou -elle-même, qui disait, d'un si drôle d'air: «Oh! -Madame a de la vie!...»</p> - -<p>Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs -n'étant pas arrivés, le séjour de Fontaine-l'Abbé ne -fut pour moi qu'une récréation. Je m'étais promis de -faire retraite en moi-même: ah! bien ouiche!... Je -réfléchissais beaucoup moins qu'à Paris; j'avais beaucoup -moins de temps à moi qu'à Paris. Le soleil, les -ombrages, l'eau, les routes poussiéreuses, les champs -de pommiers clos de haies, les petits chemins entre -les clôtures, et l'au delà de chacune de ces haies -vives: la vue longue et toujours diverse sur une -vallée, son ruisseau, son clocher, m'attiraient, m'enchantaient; -j'étais une marcheuse infatigable. Une -ou deux dames m'accompagnaient, et le boute-en-train -M. Froulette qui, par coquetterie, ne se fût -jamais plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnées -nous échappions à l'antienne de la bonne madame -Du Toit, plus fatigante que la marche, et au -désespoir qui suivait toute arrivée du facteur sans -une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux -fois par jour, je donnais mon bras à la pauvre maman -désolée, et elle m'entraînait avec elle au potager.</p> - -<p>On parvenait au potager par une allée couverte, -où les enfants jouaient l'après-midi à l'abri du soleil -ardent; on y voyait une balançoire, entre deux -fourches de tilleuls, des bancs de bois, un peu vermoulus,<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> -et un rouleau de pierre destiné à égaliser le -sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit, -qu'à encombrer le passage depuis plus de soixante -ans. Un mur bas, noirci par la vieillesse et l'humidité, -longeait l'allée, sur la droite, derrière les troncs -d'arbres; sa crête écorchée en plusieurs endroits -était toute velue de lichens, et, en passant, on entendait, -de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux -de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une -douzaine de marches descendait au potager, assez -semblable à tous les potagers du monde, mais -dont madame Du Toit était fière parce que c'était la -partie la plus cultivée de son jardin. Là, du moins, -elle consentait parfois à cesser de parler d'Albéric, -pour me donner à goûter des petits pois dans leur -gousse, une grappe de groseilles ou de cassis, ou -bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle me -présentait entre ses deux doigts dégantés tout -exprès.</p> - -<p>Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de -ces marches, me tira-t-elle tout à coup de son corsage -une lettre arrivée par le courrier de midi ou -bien une carte datant de plusieurs jours et qu'elle -m'avait lue déjà, mais où elle venait de découvrir -quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d'interpréter -à nous deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant -de lui prouver l'inanité de ses imaginations, -je la comprenais et j'avais pitié d'elle. Les lettres<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -qu'elle recevait et qu'elle analysait avec une telle -application étaient d'une incurable aridité; c'était le -compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de -la semaine de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec -efforts pour couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance, -amphigouri quasi comique, destiné à -laisser entendre la possibilité d'un départ pour -Fontaine-l'Abbé sans nul engagement toutefois de -l'exécuter; misérable dissimulation, plaisanterie -lugubre. Le plus maladroit était Albéric; Isabelle -plus spontanée, inaccoutumée à feindre, racontait -les farces de sa sœur Pipette, qui n'étaient pas toujours -du meilleur goût, quoique innocentes, et -racontait d'autres farces aussi, celles de la plage, -celles du cercle et celles de la ville, qui valaient -beaucoup moins. Albéric ne racontait point tout cela, -mais on voyait trop qu'il le cachait et qu'il avait -négligé de lire telle lettre de sa femme où, naïvement, -s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en -telle ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux, -mon mari ne se trouvait pas alors à Dinard, -étant retenu par des travaux dans la Dordogne, sans -quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant ses -lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable -travail de chartiste, afin de découvrir la vérité, la -seule vérité importante: les Albéric avaient-ils ou -n'avaient-ils pas l'intention de venir?</p> - -<p>Et tout à coup, madame Du Toit posait le pied,<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> -repliait la lettre, pour me désigner un poirier planté -par elle, l'année où Albéric avait fait sa première -communion, un bassin d'arrosage, à fleur de terre, -où Albéric avait failli se noyer à l'âge de six ans et -demi: aussi le potager était-il absolument interdit -aux enfants.</p> - -<p>Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe -d'une lettre d'Isabelle se terminait ainsi: «Enfin, -chère mère, il se passe ici quelque chose d'assez -intéressant, de triste ou de gai, c'est comme on l'entend, -et dont nous vous parlerons sans doute à mots -couverts, quand nous aurons le plaisir de vous -voir...»</p> - -<p>Madame Du Toit me dit:</p> - -<p>—Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir -d'être enceinte...</p> - -<p>En effet, cela pouvait avoir cette signification.</p> - -<p>—Comment! cela peut avoir cette signification! -s'écriait madame Du Toit, mais il n'y a pas de doute -possible; tout y est: mystère, pudeur, attente d'une -certitude, et jusqu'à cette réserve qui est bien de nos -jours, «triste ou gai, c'est comme on l'entend»! -Cela, c'est toute la malheureuse qui n'ose pas se -réjouir franchement d'être bientôt mère!...</p> - -<p>Madame Du Toit écrivit une lettre débordante de -joie, gonflée de félicitations, mais très explicite, et -qui fit à Dinard l'effet le plus déplorable, parce qu'on -n'y découvrait point du tout ce qui l'avait pu motiver.<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> -Albéric y vit même une taquinerie, voire une satire -de la part de sa mère, et lui répondit sur un ton -fielleux, qui nous valut, à Fontaine-l'Abbé, de tristes -heures de lamentation, de discussion dans les allées -du potager, dans les corridors frais, sinon jusque -sur la terrasse, le soir, et nonobstant les vieilles -fusées de l'excellent M. Froulette.</p> - -<p>C'est en voyant madame Du Toit à ce point possédée -d'une seule idée et, pour parler franc, un peu -ennuyeuse, que je remarquai l'extrême habileté -qu'elle avait déployée, dans les premiers temps de -nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle -m'avait charmée par une conversation variée, aisée, -dont elle était, je le voyais bien encore, capable -devant le monde, mais le fond d'elle-même, aussitôt -qu'il se découvrait, n'était qu'une maternité passionnée.</p> - -<p>Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment -que j'avais d'être impuissante à la consoler, je -me remis un jour au piano. Lorsque je n'étais ni -dans ma chambre à regarder au loin les travaux des -champs ou à me laisser bercer par le murmure -rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les -routes, à user les jambes de M. Froulette, je demeurais -au salon et essayais de dégourdir mes doigts -de pianiste, inertes depuis mon mariage.</p> - -<p>J'ai dit combien la musique m'avait passionnée -lorsque j'étais jeune fille, et que j'avais failli avoir<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> -quelque talent d'exécution, mais mon mari, insensible -à la musique, s'était trouvé d'accord avec ma -grand'mère pour réprouver qu'une jeune femme se -donnât en spectacle et provoquât des applaudissements. -Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi -grandes joies m'eût été bien dur, s'il ne se fût trouvé -mêlé à tant d'autres dépits, à un si grand nombre de -sentiments refoulés; il avait passé dans la cohue! -D'autre part, lorsque j'avais entendu à Paris de vrais -artistes, j'avais compris combien mes succès de province -étaient dérisoires, et, quel que fût mon chagrin -de dire adieu à la musique, j'avais fini par -donner raison à mon mari de ne pas croire à cette -«vocation» que mes amis Vaufrenard et mon cher -vieux maître Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée -près d'eux, à l'époque des vacances, je n'avais -pas seulement ouvert un instrument, et il ne s'était -pas trouvé une personne pour ne point me féliciter, -aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon prétendu -talent, de n'avoir plus désormais qu'une vocation, -celle d'être une mère de famille et rien d'autre.</p> - -<p>Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé -d'anciennes partitions de Beethoven et de Bach que -je me mis à déchiffrer, une après-midi de grande -chaleur, dans l'ombre du salon aux volets clos, le -nez penché sur le papier vergé à tranches jaune -serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne sais -quel parfum d'amandes séchées. Le bourdonnement<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> -d'une mouche et toujours aussi de quelque abeille en -détresse, accompagnait le bavardage de mes doigts; -j'étais seule; il faisait bon dans cette pièce, et je m'y -plaisais à renouveler mon émotion d'autrefois, avant -même que j'eusse recouvré ma facilité. Le plaisir -aidant, j'eus la surprise de me voir en possession de -tous mes moyens, et me voilà de nouveau transportée, -comme au temps où la vie, pour moi, n'était qu'illusion -et qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien, -le seul agrément musical qui m'animait; c'était, en -même temps que lui et par lui, la nostalgie de l'époque -de ma vie où j'avais connu une immense allégresse... -Ah! mon Dieu! pourquoi avez-vous mis en nous tant -de dispositions au bonheur?... Plus que mes rêveries -à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la campagne, -voilà que ce piano maintenant m'enivrait!</p> - -<p>Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une -tranquillité bienheureuse que madame Du Toit tenait -à faire respecter, j'avais remarqué plusieurs fois que -la porte s'entr'ouvrait derrière moi, comme si le pène, -mal introduit, eût fait ressort tout à coup. Je m'étais -levée à plusieurs reprises pour refermer la porte. -Un jour le bouton tourna, et la porte demeura -entr'ouverte. Ah! à la fin, par exemple!... J'y courus -et ouvris brusquement la porte toute grande, pour -regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là! On -avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur -la cour du Nord, une dizaine de sièges, et presque<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> -tous les hôtes du château y étaient installés, immobiles, -et m'écoutant dans un religieux silence. Ce -furent des exclamations, des excuses, des compliments, -une confusion: on était pris, car on était là -en fraude, en dépit des traités, et moi, j'étais bien -attrapée, qui ne prétendais qu'à m'adonner, pour -moi seule, à d'ingrats exercices. Mais l'incident -tourna court parce qu'il y avait là, parmi les personnes -qui m'avaient entendue, M. Juillet, arrivé -depuis une demi-heure, inopinément, à bicyclette, et -qui devait promptement repartir.</p> - -<p>Je ne voulus pour rien au monde recommencer de -jouer. Je savais M. Juillet musicien, et je ne voulais -pas qu'il se moquât de moi; de plus, je me disais: -«Pour un peu de temps qu'il est là, profitons de la -causerie avec lui.»</p> - -<p>M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant -de M. Du Toit, était beaucoup plus agréable -en la seule présence de sa tante et d'un petit nombre -de personnes. Il parla presque de la même façon -qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la chance de -le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait -de libre et d'un peu effarouchant était compensé par -la sagesse de ses conclusions. Sa conversation, c'était -un voyage, avec son imprévu, ses péripéties, le -charme de son air vif et de ses grands espaces, mais -aussi avec ses dangers, ses minutes d'angoisse, ses -frissons, et enfin son retour calme et sûr au port<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> -d'attache. On lui reprochait dans la famille le vagabondage -de son esprit, ses audaces de pensée périlleuses. -Moi, c'était cela que j'aimais dans ses discours; -il retombait toujours sur ses deux pieds, et si -juste! Quelques-uns, je le savais, à propos de lui, -murmuraient: «Acrobate!» Enfin, comme nous -étions enfermées presque entre femmes, à Fontaine-l'Abbé, -depuis une quinzaine de jours, la présence de -M. Juillet nous fit sentir à toutes quelles ressources -commençaient à nous manquer, et on lui fit si bien -fête qu'il ne partit pas le soir même, et qu'après -le dîner je pus avoir avec lui une grande dispute à -propos de l'influence morale de la campagne et des -beautés de la nature. Mais là, ce fut moi qui, à la -grande surprise, me trouvai tenir le rôle dangereux! -Ce fut moi l'avocat de la nature! Mon éloquence ne -valait pas celle de M. Juillet, assurément, et mes -idées, jointes à ma conviction, ne purent lutter -contre sa dialectique savante et ses conclusions si -exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement -faire la figure d'une hérétique, moi, tout en -invoquant à hauts cris le grand saint François -d'Assise à mon secours!... M. Juillet prédisait qu'avec -notre penchant de plus en plus marqué pour la -nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions -rapidement à un «paganisme d'Opéra», -disait-il, séduisant au premier abord, accueilli avec -faveur par les érudits, les sensibles, les artistes et le<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> -troupeau qui suit, mais destiné à choir infailliblement -dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme -bestial, dans la plus basse animalité. Cette opinion -me paraissait un peu outrée, artificielle, «livresque», -elle me mécontentait et me blessait même. -Il me fâcha sérieusement, ce soir-là, M. Juillet! et -d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorité, -mon parti à moi étant réduit à la voix de deux -jeunes filles et à celle de M. Froulette: «le parti de -la jeunesse!» dit celui-ci, mais il n'y avait pas de -quoi être fière. Je lui déclarai tout net, à M. Juillet, -que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis -en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame -et qu'il parlait comme un prédicateur de carême!...</p> - -<p>Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit -que j'étais fâchée, bien que l'on s'étonnât de me -voir si animée. Mais, ne voilà-t-il pas qu'une fois -dans ma chambre, moi, je me mis à pleurer, mais à -pleurer comme si j'avais d'un coup perdu toute ma -famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais -si dilatée, si heureuse, il me semblait que tout craquait -sous mes pas, que le sol s'effondrait, que -quelque chose, je ne savais quoi,—je n'ai jamais -su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un bonheur possible,—que -quelque chose d'infiniment bon, appelé -de tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment -et perdu à jamais. Cette impression, atroce, -mais vague, se confondit graduellement avec le cauchemar<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> -et je me réveillai plusieurs fois en sursaut, -durant la nuit, le pied au bord d'une déchirure de -l'écorce terrestre, un gouffre dont la seule pensée -me tord encore aujourd'hui les entrailles.</p> - -<p>Et le lendemain, dès le matin, apprenant que -M. Juillet était parti sans que j'eusse pu lui exprimer -le regret de mon désaccord avec lui, je fus désolée -davantage, et je dus m'appliquer toute la journée à -dissimuler ma nervosité, mon véritable chagrin, afin -qu'on n'allât pas s'imaginer que je fusse attristée par -le départ de M. Juillet!</p> - -<p>L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ -de M. Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée -par aucun fait, par aucun mot prononcé, par aucune -réticence, aucune allusion, aucun signe de qui que -ce fût. Et cette crainte n'avait pas été précédée chez -moi par une idée qui s'en pût rapprocher. Je n'en -savais pas alors l'importance; mais cette crainte -m'envahit et me gêna. Elle me gêna d'autant plus -qu'elle me parut en complète disproportion avec le -mince événement d'où provenait ma tristesse: mon -regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse -réconciliée avec lui. En effet, je vis bien que l'on -conservait à peine souvenance de la discussion, que -le lourd sommeil d'une nuit à la campagne avait réduit -la soirée de la veille à l'importance d'une soirée -ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée et -cette discussion n'avaient eu de réalité qu'en moi-même...<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> -Étais-je une visionnaire, une folle, moi que, -de toutes parts, on tenait pour la plus raisonnable des -femmes? L'inquiétude de ne plus voir les choses au -point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle était de nature -à dissiper et à remplacer ma tristesse; en effet, si je -me lamentais c'était pour n'avoir pas fait la paix -avec M. Juillet, et tout concourait à me prouver que -lui-même n'avait pas dû s'apercevoir que j'étais -fâchée avec lui. Subtilités! écheveau embrouillé -d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d'une -période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi, -paraissait si tranquille...</p> - -<p>J'avais redouté la venue à Fontaine-l'Abbé d'une -compagnie plus nombreuse; je n'étais pas pressée de -voir M. Du Toit et ses amis, qui allaient évidemment -secouer notre torpeur champêtre; eh bien! je me -souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car, -sans m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-même. -Un ennui m'avait envahie, que j'attribuais à la mélancolie -du soir trop beau, trop silencieux, au murmure -incessant de l'eau filtrant à travers le barrage, -à cette effrayante immobilité des champs sous la -clarté de la lune... Il n'y avait qu'à fermer ma fenêtre -et à ne point contempler cela, me dira-t-on! Mais -j'étais attirée par cela comme on l'est si souvent par -ce qui peut vous faire le plus de mal; j'aimais mieux -ces belles nuits attristantes que les journées ensoleillées -et épanouies; l'immensité du ciel me causait<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> -une espèce de vertige; le nombre des étoiles, ces -millions de milliards de mondes m'inspiraient une -terreur sacrée et, quand je me mettais à genoux -au pied de mon lit, troublaient ma prière...</p> - -<p>Et je me sentais partagée entre un grand désir de -m'abandonner à ces rêveries sans fin que les beautés -naturelles nous inspirent, et un autre qui consistait -à reconnaître que M. Juillet avait raison de juger cet -attrait mauvais. «Il a raison, il a raison!» me -disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret à trouver -que M. Juillet avait raison...</p> - -<p>Comme je l'avais prévu, la vie fut changée par -l'arrivée de M. Du Toit et de ses amis. M. Du Toit -n'était pas un homme à bayer aux corneilles, à rêver -à la lune; son activité était extraordinaire, et il fallait -que tout s'agitât bon gré mal gré autour de lui. Emprisonné -dix mois de l'année au Palais, il tenait, -durant les vacances, à prendre sa revanche, et il secouait -ces pauvres messieurs, ses amis, conseillers, -avocats, maîtres des requêtes, dont plusieurs étaient -obèses ou apoplectiques, de la façon la plus désinvolte. -Avec cela, il voulait que les dames fussent de -la partie. Il professait sur les gens en vacances les -théories de mes anciennes maîtresses de pension: -empêcher à tout prix l'oisiveté, troubler par la distraction -forcée les colloques particuliers entre femmes, -généralement contraires à la charité, disait-il, et -néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que nos promenades<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> -ordinaires; il les doubla d'excursions en -voitures; deux grands breaks sortirent des remises, -un troisième fut réquisitionné dans le pays; on loua -deux chevaux supplémentaires et il n'y eut pas une -curiosité des environs qui échappât à notre visite. Il -faut rendre cette justice à M. Du Toit qu'il était un -archéologue remarquable et qu'il savait être intéressant -jusque dans les dissertations les plus savantes -et les plus arides, mais il n'était tout de même pas -compris par tout le monde, et il ennuyait maintes -gens, y compris sa femme.</p> - -<p>A peine de retour au château, il faisait l'impossible -pour organiser les jeux: grâces, croquet, boules, si -le temps ou l'heure le permettaient, et, si le ciel était -pluvieux, échecs, jacquet, jeu de dames, etc. Pour le -soir, il aimait beaucoup la lecture en commun; il -lisait d'ailleurs lui-même fort bien, et comme personne -ne sait plus lire, et je crois qu'il y mettait une -certaine coquetterie; ou bien il passait le volume à -maître Vaudois, un avocat très connu alors, qui avait -aussi des prétentions à l'art de lire, mais non justifiées, -et qui faisait valoir d'autant plus le talent du -maître de la maison. La plupart des romans contemporains -étant proscrits, on lisait des traductions de -Dickens que tout le monde connaissait déjà, ou du -Jules Verne, pour que les enfants apprissent à écouter; -on lut même <em>Robinson Crusoë</em>.</p> - -<p>Il va sans dire que l'on me réclama à cor et à cris<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> -de la musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique -classique; il avait ignoré jusqu'alors que je -fusse musicienne. Il commença de m'écouter avec un -sourire narquois qui me fit trembler. Je savais qu'il -fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger -avec goût les dieux de la musique; il avait seulement -horreur de tout ce qui était nouveau. Il me dit presque -aussitôt: «Tiens! tiens! mais c'est que vous avez de -la méthode!...» Et, du moment qu'il eut constaté -que j'avais de la méthode, il eut pour mon jeu beaucoup -d'indulgence et parut m'entendre avec satisfaction. -Il approuva la récréation que j'offrais à ses -hôtes, fit venir des partitions, et je me sentis -haussée dans son estime d'une façon tout à fait sensible. -Il me connaissait jusque-là assez peu, parce -que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, bien qu'il -eût foi complète en l'opinion de sa femme, il gardait -une méfiance contre toute femme jeune et pas -trop laide, en qui il voyait un élément possible de -«grabuge». Mais dès qu'il eut découvert en moi -une qualité éminente, et surtout éminemment utile -à la vie commune, il m'accorda sans plus ample information -toutes les autres. J'assistai avec surprise à -cette évolution rapide de son jugement sur moi, qu'il -manifesta avec la franchise et la décision qu'il apportait -en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut. -Et je me disais: «Est-ce curieux! un homme de cette -gravité et de cette importance, un homme accoutumé à<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> -juger, comme un seul point de vue a vite fait, pour -lui, de déterminer tous les autres!... Mais, c'est -presque de la légèreté!...» Et je m'épouvantais moi-même -de ma hardiesse à juger un homme si haut -placé.</p> - -<p>Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord -avec sa femme pour m'accorder toutes les vertus. Je -ne disais, je ne faisais plus rien sans que l'un comme -l'autre, à qui mieux mieux, s'entraînassent à m'applaudir, -et si je soutenais encore l'excellence des -charmes de la nature, tout en rappelant les objections -de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un sérieux -qui impressionnait la compagnie: «Allez, allez! ma -jeune amie, vous avez cent fois plus de bon sens que -tous ces savantasses!...» Cette opinion me flattait -personnellement, mais je l'estimais absurde: M. Du -Toit ne me semblait jamais être tout à fait juste -envers son neveu.</p> - -<p>La secousse que nous avait imposée l'activité du -maître de la maison dura peu de temps. Madame Du -Toit m'en avait doucement prévenue; son mari ne -mettait ainsi toute la maison en branle que lorsqu'il -était lui-même inoccupé, mais du jour de l'ouverture, -il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons -de chasse exceptés. Dès qu'il chassa, nous fûmes à -nous-mêmes, la lecture du soir et même la musique -étant toutefois abrégées par la somnolence plus rapidement -venue de ces messieurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p> - -<p>Un jour, en déjeunant, madame Du Toit annonça -que son neveu Juillet avait abandonné le voyage projeté -par lui, et qu'il venait passer une semaine ou -deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les dames, qu'il avait -charmées dernièrement, crièrent: «Bravo!» Moi, je -rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en -maudissant mon imbécillité; mais je rougis. Et pour -mettre ma rougeur à l'abri de l'animation générale, -je m'animai moi aussi, et je criai comme tout le -monde: «Bravo! bravo!» Mais j'étais furieuse -contre moi parce que je faisais l'hypocrite, ce qui -n'était pas du tout ma coutume. On dit des choses -flatteuses sur M. Juillet. Moi je dis: «Je ne suis -guère d'accord avec lui, mais c'est un homme très -charmant...» On ne pouvait être ni plus banal ni -plus faux. Comment cette phrase, que j'entends encore, -était-elle sortie de moi? Je ne prétends pas que -je fusse préservée de jamais dire des banalités, mais -du moins j'étais réfléchie, je me surveillais et j'étais -assez maîtresse de mes paroles; enfin, surtout, je -n'étais pas fausse. Pourquoi éprouvais-je le besoin -de dire que je ne m'entendais pas avec M. Juillet? -Avais-je peur d'être soupçonnée de m'entendre trop -bien avec lui, comme j'avais eu peur, une dizaine de -jours auparavant, que l'on me crût chagrinée de son -départ? Mais jamais pareille idée ne fût venue dans -mes environs, à personne! J'étais, dans l'entourage de -madame Du Toit, et par la réputation que son autorité<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> -m'avait faite, insoupçonnable. J'avais non seulement -tous les mérites, toutes les vertus, mais -j'étais «une sainte»! Elle le disait, je le savais, -et d'une façon qui n'admettait et ne laissait aucun -doute. Outre cela, M. Juillet, tout agréable qu'il fût, -dans la conversation, n'avait certes rien du beau -séducteur; il n'était pas du tout de ces hommes dont -toute femme se dit, dès le premier abord: «Ah! à -qui va-t-il faire la cour?» Il n'était ni bien ni mal, -on pouvait presque dire que son physique ne comptait -pas. Moi, je lui voyais dans les yeux des dessous -profonds où l'intelligence flambait, et je trouvais que -sa bouche, même sur des dents irrégulières, avait un -mouvement et je ne sais quelle grâce qui pouvaient -plaire: mais je ne voyais point que personne, hormis -moi, s'avisât de cela. Alors, pourquoi avais-je peur -qu'on me soupçonnât? Est-ce que j'avais peur de me -soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je ne -me soupçonnais pas. Oh! oh! j'étais joliment furieuse -contre moi. Il me semblait que, pour la première fois -de ma vie, je ne me gouvernais plus. C'était un peu -fort!</p> - -<p>Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt -que M. Juillet fut là. Quand il fut là, à demeure, -pour quelque temps, je me trouvai avec lui comme -j'avais été toujours, sauf à son brusque dernier passage, -très à l'aise, et infiniment contente d'avoir à qui -parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span></p> - -<p>C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui -du mystère, c'était visible, et une certaine nervosité -qui le rendait à la fois plus passionné dans ses discours -et plus détaché que de coutume. Et pourquoi -avait-il abandonné soudain un voyage dont le plan -était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il -donna furent embarrassés. Madame Du Toit le taquina -tendrement, moi de même, autant du moins qu'il était -possible de le taquiner, car sans en être offensé, il s'attristait, -ce qui est pire. Sa tante me dit: «Pourvu, -mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination sérieuse!... -Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin -d'être retenu, adouci, humanisé; il est trop cérébral. -Et si c'est autre chose, tout est à redouter d'un pareil -garçon!...»</p> - -<p>Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin -qu'on imagine volontiers capable de désordres, faute -de l'éducation familiale. Elle l'eût aimé davantage s'il -eût été moins compliqué, moins énigmatique, moins -tourmenté de contradictions et toujours garanti du -tendre abandon par une raillerie elle-même incertaine; -car maudissait-il ce sourire paralysant et fin, -ou bien le tenait-il au contraire comme l'expression -d'un dédain supérieur? On ne savait.</p> - -<p>Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, et -cela m'ennuya parce que j'en revins à l'imaginer -fâché de cette dispute d'un soir; mais, quand je lui -fis part de mon scrupule, il parut tomber des nues.<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -La dispute? il était bien loin de me l'avoir reprochée, -il ne se souvenait que «d'une soirée délicieuse».</p> - -<p>—Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus.</p> - -<p>Il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un -sujet qui nous fût tant soit peu personnel, à l'un ou à -l'autre. Il semblait même le fuir systématiquement, et -il ne se retrouvait lui-même qu'en abordant les idées -générales. Tantôt il avait l'air satisfait de me rencontrer, -au hasard des allées et venues dans le -château, dans le parc, dans le potager ou sous l'allée -couverte, tantôt j'aurais très bien pu croire que ma -vue lui était pénible. Mais tant de personnes remarquaient -en lui des lubies que je n'étais pas autorisée -à me croire, de sa part, l'objet d'un traitement particulier. -Tout cela était agaçant, irritant; je n'avais -jamais séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une -causerie attrayante pour moi au delà de toute espèce -d'agrément. Lorsqu'il n'était pas là, au moins, je -me remémorais avec un plaisir inépuisable ces moments -heureux; mais le savoir là, le voir, et sentir -à toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et -moi, plutôt que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il -poursuivît sa tournée à bicyclette! A bien des signes, -pourtant, je reconnus qu'il n'était pas mal avec moi, -quoiqu'il me parlât rarement en particulier; en -s'adressant à tous il s'oubliait ou bien il oubliait une -attitude qu'il s'était sans doute imposée, et il avait<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> -l'air de s'adresser à moi, de me dire: «Vous me -comprenez bien, vous...» Est-ce que quelqu'un par -hasard l'eût accusé de galanterie à mon endroit? Non, -non, cela, encore une fois, n'était pas dans l'esprit de -sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes présentes -à Fontaine-l'Abbé. Quelquefois aussi, en m'adressant -la parole, ses yeux se baignaient d'une façon très sensible -et nouvelle, et j'attribuais cela à la préoccupation -amoureuse dont le soupçonnait sa tante, mais au -lieu de me toucher le cœur de compassion, cela m'indisposait; -je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il ne -se maîtrisât pas, au moins en mon honneur! Que -diable, il avait bien le temps de songer à sa Dulcinée -quand il filait tout seul au fond du jardin ou dans la -campagne! Et je me souviens bien que je lui opposais -un visage dur, et d'une austérité outrée, qui, en effet, -le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire de moi sa -confidente? Je le crus un moment. Cela eût remis de -l'ordre entre lui et moi. Mais cela ne me parut pas -une chose tolérable, cela me rendait furieuse, tout -simplement...</p> - -<p>Et puis, cet homme dont le cerveau semblait si -admirablement organisé, si supérieur à celui de la -plupart, le voir ainsi diminué ou tout au moins déséquilibré, -et Dieu savait pour quelle cause! peut-être -par une passion avilissante, c'était triste... Pourquoi -lui supposais-je une «passion avilissante»?...</p> - -<p>Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> -expression; elle était de madame Du Toit, et je l'avais -adoptée de son expérience, mes connaissances en ces -matières étant fort réduites. Lui-même, d'ailleurs, -contribua à affermir cette supposition, en tenant un -langage tout à fait insolite chez lui, et qui me scandalisa.</p> - -<p>Nous nous promenions sous l'allée couverte, après -une ondée qui avait trempé la terrasse et les pelouses, -mais non pas traversé la voûte épaisse du feuillage; -nous marchions de front, lui, moi et M. Froulette à -l'âme légère, et nous nous entretenions d'un crime dit -«passionnel» qui avait fait assez de bruit durant la -dernière session du jury de la Seine. Je ne me rappelle -plus bien l'affaire qui ne m'intéressait que -médiocrement, étant donné mon peu de goût pour -ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec -son âme de moineau, me faisait la chose plus détestable -encore. Tout à coup, M. Juillet nous déclare que -les furieux déportements de l'amour, où les sens -seuls interviennent, sont moins désastreux pour un -homme que les transports sentimentaux.</p> - -<p>Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant -nous un petit trou dans le sol poussiéreux; je ne sais -pas pourquoi je fis attention à ce rien, ni pourquoi je -me dis: «Si quelqu'un de nous marche sur la trace -de cette goutte d'eau dans la poussière, quelque chose -en moi va mourir...» Nous eûmes un moment de -silence; on entendait derrière nous les cris pointus<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> -des enfants. M. Froulette marcha sur la trace de la -goutte d'eau, et, en homme du monde, crut devoir -combattre la déclaration de M. Juillet; mais ce qu'il -trouva à objecter était si bête que tout l'avantage appartenait -à son adversaire. J'avais cru que j'allais -bondir contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on -venait de lui adresser m'en ôta l'envie. Je restai silencieuse, -et blessée de ce qu'il avait dit.</p> - -<p>Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais -guère de finesse! D'abord, M. Juillet pratiquait couramment -le paradoxe; ensuite, celui qui lui avait -échappé ne pouvait-il provenir de la rage ou du -dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne fût pas précisément -affecté par ce qu'il devait juger «le plus -désastreux pour un homme»? Peut-être encore son -paradoxe n'était-il suscité que par un mouvement -de répulsion contre les écœurantes sucreries que -distillait M. Froulette? M. Juillet était nerveux, surtout -depuis quelque temps, et l'on sait à quels excès -contraires à nos sentiments les plus intimes peuvent -nous porter les aphorismes d'un homme médiocre -trop bien élevé! Mais pourquoi n'avoir pas corrigé, un -peu après, la rudesse de sa pensée? pourquoi ne -s'être pas excusé d'avoir tenu devant moi un propos -si contraire à ses habituelles conclusions? M. Du Toit -disait qu'en son neveu, le cerveau, seul, était chrétien... -sans préciser davantage ce que le reste pouvait -être. Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait pas sa<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> -confiance à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait -pour son intelligence. Était-ce un des bons jugements -du président? Il ne m'avait pas frappée quand je -l'avais entendu prononcer; il me revenait aujourd'hui -à la mémoire parce que je me creusais la tête. Avec -moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire et -son esprit naturels, avait le langage d'un grand moraliste. -Que de fois n'avait-il pas enflammé mon zèle -trop négligent! Ses conversations, bien plus que les -meilleurs sermons, m'avaient souvent ramenée jusque -même à la pensée religieuse que ma vie attiédissait -par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me disais-je, -c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des -pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!... -Et il vient me dire que l'instinct animal est -moins mauvais pour un homme que les plus beaux -sentiments!...</p> - -<p>Que je me tourmentais! Et encore à ce moment-là, -je ne me demandais pas pourquoi j'attachais une -importance si considérable à l'opinion de M. Juillet!</p> - -<p>Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le -point de l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant -où j'allais lui poser ma question, je sentis une émotion -extraordinaire m'envahir, et j'eus conscience, -pour la première fois, que je commettais une inconvenance, -une inconvenance inouïe...</p> - -<p>Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je -tâchai de dissimuler ma confusion dans le rire, dans<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span> -un rire stupide, soudain, sans cause plausible, un -rire de fillette, et M. Juillet crut que je me moquais -de lui, et en souffrit.</p> - -<p>Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la -peine, j'oubliai le motif même qui m'avait amenée -jusqu'au bord d'une interrogation si sotte, je lui pardonnai -de bon cœur les motifs, fussent-ils les plus -odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son paradoxe, -et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le consoler -en lui disant: «Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout -que je me sois moquée de vous!» Mais, comment -lui dire cela? Il me boudait un peu, il m'évitait -presque. Aux yeux du monde, nous n'avions pas l'air -du tout d'être bien ensemble; je fournissais à tous la -confirmation de ce que j'avais dit un jour si étourdiment: -«Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec -lui...»</p> - -<p>Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là, -entre lui et moi, une rupture. Quand je songe à la -raison qui fit que cette rupture ne se produisit pas, -c'est alors que je suis tentée de croire à la malignité -qui gouverne certaines destinées.</p> - -<p>Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé -ne lui réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait -été improvisé par lui, avait été le résultat d'un caprice -inexpliqué, et tournait mal. M. Juillet ne se sentait -pas en sympathie profonde avec son oncle, il ne recevait -de sa tante qu'une grande indulgence affectueuse;<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> -il avait une personnalité trop peu commune et trop -peu sociable pour s'accommoder de l'esprit systématique, -ou de l'absence totale d'esprit, ou même des -idées très saines, très fermes, mais pour lui trop béatement -assises, de la plupart des magistrats, avocats, -et momentanément surtout... chasseurs, qui étaient -là; les femmes présentes n'avaient ni jeunesse ni -grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et -moi, il y eût cette année une espèce de persécution -secrète. Je pressentais qu'il allait repartir.</p> - -<p>Là-dessus, madame Du Toit reçut une lettre de -Dinard auprès de laquelle toutes celles qui l'avaient -tant alarmée précédemment n'étaient que plaisanterie; -le voyage d'Italie était décidé; les Voulasne -emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas -demain, mais tout de suite: ils partaient, ils étaient -partis à l'heure où la nouvelle nous en parvenait. Ils -étaient partis sans avoir paru à Fontaine-l'Abbé; cela -dépassait les prévisions les plus sombres pour madame -Du Toit; la pauvre femme, au désespoir, en demeura -un jour entier alitée; le médecin fut appelé; on eut -une sérieuse inquiétude, et, quoique debout par -un effort de volonté, et rétablie grâce à beaucoup de -courage, elle nous émut tous et nous inspira la plus -sérieuse compassion.</p> - -<p>J'osai dire à M. Juillet:</p> - -<p>—Ne nous abandonnez pas!</p> - -<p>Il me répondit assez gentiment:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span></p> - -<p>—Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!...</p> - -<p>Et, peu après:</p> - -<p>—Mais, comment saviez-vous que j'allais partir?</p> - -<p>—Par vous-même!</p> - -<p>—Vous en ai-je parlé?</p> - -<p>—Il n'y a pas de danger!</p> - -<p>Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé -entre des sentiments divers. Mais j'étais contente -que, sur mon mot, il eût consenti à rester. Et d'autant -plus que le service que je lui demandais n'était -pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui dire, à -la tante Du Toit?</p> - -<p>Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je -n'eus guère de peine à le chercher: c'est que je me -trouvais, vis-à-vis de ma famille, dans la même -situation, à bien peu près, que ses enfants vis-à-vis -d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma grand'mère, -pleines de réticences, d'allusions, de paraboles, -et d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes -franches, me faisant souvenir que mon entêtement à -séjourner loin d'elles était inqualifiable. Et je dus -dire à madame Du Toit:</p> - -<p>—Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant -pas méchante, je ne suis pas une fille irrespectueuse, -j'aime mes parents de tout mon cœur, et -cependant je les mécontente en prenant mes vacances -chez vous et non chez eux!</p> - -<p>Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> -l'analogie. A son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé -pour la santé de mes enfants, ce qui -prime tout; si mes parents ne voulaient pas l'admettre, -c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre -était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le -mépris des convenances les plus élémentaires était -sans excuse, sans aucune circonstance atténuante. -M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse qui lui épargnait -de penser, était de l'avis de sa femme; et il -dissimulait, affirmait-elle, une colère froide beaucoup -plus dangereuse que son désespoir à elle, impossible -à contenir.</p> - -<p>Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet -ni moi, par nos arguments, pour la consoler, et il -l'était non moins, que l'alliance cimentée par elle -entre nous dans l'intention d'agir par la persuasion -et l'exemple sur le ménage Albéric était vaine; mais -l'habitude se trouvait prise chez elle, de s'appuyer -sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et, -si inutile que fût notre secours, il valait du moins à -entretenir en elle une illusion très chère. Elle se -reposa sur nous comme une convalescente; elle faisait -tête à sa douleur quand elle était devant son -monde, et réservait pour nous ses épanchements. -M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me -plaisais à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui -imposant la corvée d'écouter sa tante et de la réconforter -par des paroles mensongères comme celles<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> -qu'on adresse aux malades incurables. «Pour vos -péchés...» lui disais-je, à part, en pensant à la malhonnête -passion que nous soupçonnions en lui. Mais -il semblait embarrassé de mon mot, il ne savait comment -le prendre. Je lui trouvais aussi, depuis quelque -temps, un certain air gauche. N'était-ce que de la -nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'était de la gêne -allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis -qu'il était avec moi ce qu'il appelait «de service» -près de sa tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, -perdu son goût de sauvagerie, son humeur âpre, -sa mystérieuse irritation; il était redevenu beaucoup -plus simple et plus gentil; il était comme ces gens -insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont -à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont -une occupation. Madame Du Toit me rapporta qu'il -lui avait dit: «Je me faisais scrupule de rester à -Fontaine-l'Abbé...»</p> - -<p>—Quel étrange garçon! me disait-elle.</p> - -<p>Et je ne pouvais m'empêcher de me demander: -«Est-ce qu'il a si grand'peur d'être rendu à sa -liberté?... que craint-il donc d'en faire?... Ou bien -alors, est-ce qu'il se plairait ici?...»</p> - -<p>Il m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous -les moments du jour, car il ne chassait pas. Il nous -accompagnait dans nos promenades où je dois -reconnaître qu'il n'avait pas près des dames le succès -de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> -de cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles, -et avec moi, depuis qu'il m'avait entendue jouer, il -causait musique; et le soir, au piano, il me tournait -les pages.</p> - -<p>Il me tournait les pages...</p> - -<p>Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que -c'était sa main qui touchait la corne de la page et -s'appliquait, vivement, les doigts écartés, sur le verso, -pourquoi eus-je une surprise, une secousse qui me -fit manquer ma mesure? Ce n'était pas qu'il me troublât, -lui, personnellement: j'étais très calme en sa -présence; ce n'était pas la surprise de voir que c'était -lui qui me tournait la page: il n'y avait à cela rien -que de naturel; avant qu'il fût là, c'était un de ces -messieurs, plus âgé, ou une femme qui me rendait -ce service. Il s'était trouvé là, musicien, et le plus -jeune de la compagnie; il était venu tout simplement -se placer près de moi au piano; et j'étais si préoccupée, -si émue, moi, avant de commencer à jouer, -que je n'avais même pas remarqué sa présence. Mais -en reconnaissant sa main, je me souviens que je songeai -tout à coup, qu'étant jeune fille, j'étais devenue -bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait -les pages. Ce souvenir fut sans durée; mais il se -représenta à moi une heure plus tard, pendant que -je montais à ma chambre; et, à mon balcon, devant -la nuit toujours trop belle, je me plus à revivre, en -songerie, des heures d'été sur les terrasses de Chinon,<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> -pendant lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement -aussi d'un cœur de dix-huit ans, j'avais -aimé ce jeune homme presque inconnu et avec qui -je n'avais pas échangé trois paroles.</p> - -<p>En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis -mon mariage; cette aventure purement imaginaire, -malgré toute son intensité, m'avait paru bien pâle -aussitôt qu'avait commencé mon corps à corps -avec la réalité! Toute la grâce, toute la séduction -étaient du côté de mon rêve, mais le goût du réel -ne laisse guère subsister au palais le parfum des -douces sucreries. Et ce souvenir me revenait. Il -me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant, -sans grande importance en somme, tout juste -assez gracieux et assez méprisable pour qu'une honnête -femme l'accueillît sans scrupule et en usât -comme d'une intrigue falote et suave à situer dans -un décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce -pas? où l'on est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt, -on est tout près de rire... Ah! que cela est joli, -au clair de lune...</p> - -<p>J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure -d'eau que produisait le barrage; en face de moi -les beaux arbres touffus semblaient se refouler les -uns les autres jusque dans les profondeurs du parc, -arrêtés tout à coup par la chute de terrain du potager, -et laissant à découvert la vallée large de l'Ouzonne, -imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuillages,<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> -mon joli cadre rustique, la paix lourde des -champs, où un cri d'oiseau, aigu, solitaire, révélait -la vie endormie. Il faisait trop bon, j'aimais la fraîcheur -de la nuit, je m'y exposais en peignoir, les -pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune, -ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, -m'ennuyait, mais elle était cause que je demeurais -là plus longtemps, parce que, de peur qu'elle n'entrât, -j'éteignais ma bougie, et parce que la paresse de -rallumer me maintenait à la fenêtre. Et la chauve-souris, -je l'avais connue à Chinon, sur la pelouse du -clos Vaufrenard, par les soirées torrides du mois -d'août, petit bout de chiffon oscillant et tremblant -suspendu à un fil invisible que tient, je l'ai toujours -cru, quelque diable qui nous taquine.</p> - -<p>Le temps où j'avais aimé!... Comme c'était triste, -et comme c'était bon!... J'avais dix-sept ans environ; -j'aimais avec les espérances les plus chimériques, et, -tout à coup, avec des illuminations de raison qui me -montraient le néant de mes espoirs; c'étaient des -ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses; -quelle torture, mais quelle ivresse!... Il n'y avait pas -beaucoup d'années de cela... Mais cela était si -éloigné de moi, et d'un retour si impossible, que je -pouvais bien à présent me permettre de songer à ce -roman de ma vie de jeune fille...</p> - -<p>J'y songeais presque tous les jours, et tous les -soirs, invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> -en vacances me semblait un peu puéril, et -ce jeune homme aimé de moi autrefois ne m'apparaissait -plus sous des traits séduisants... Je souriais -de tout... sauf des battements de mon cœur.</p> - -<p>Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas -à l'heure de ma songerie nocturne propice aux illusions, -ce n'était pas en face de ce paysage d'ombres -feuillues, de champs lointains, d'eaux murmurantes -dont chaque détail est comme un personnage travesti -qui nous intrigue et nous leurre; c'était dans le plein -soleil de midi; nous revenions d'une promenade sous -l'allée couverte; un domestique se tenait à la porte -du vestibule donnant sur le parc; je revois son jabot -blanc et ses yeux qui clignaient à cause de la lumière -aveuglante; ce domestique signifiait: «Madame est -servie»; l'on était même en retard; nous nous dépêchions -de rentrer. Je posais le pied sur la première -marche du perron; M. Juillet, qui m'avait précédée -de deux pas, se retourna vers moi sans me parler; -je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pensée que -nous étions en retard, lui, moi et deux autres personnes. -J'eus tout à coup un sourire que M. Juillet, -sensible et susceptible, interpréta contre lui, parce -qu'il contenait une malice secrète. La malice n'était -pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas -de moi; elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi, -qui se moquait de moi-même: dans le temps d'un -éclair, je venais de m'apercevoir qu'en rêvant au<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> -jeune homme qui m'avait tourné les pages, à Chinon, -je ne faisais que commettre une hypocrisie envers -moi, je me mentais, je me jouais indignement: je -pensais au jeune homme de Chinon pour ne pas -m'avouer que je pensais à M. Juillet.</p> - -<p>Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que -nous voyions clair en nous-mêmes?</p> - -<p>Eh bien! à cette révélation,—j'en demeure encore -stupéfaite, après vingt ans écoulés,—je n'ai éprouvé -ni épouvante, ni indignation. Tout ce que je croyais -savoir de moi-même me donnait à penser que j'allais -bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'étais plus -moi-même, ou bien je devais repousser avec horreur -le sentiment que je venais de découvrir! C'est donc -que je n'étais plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur, -ni révolte. Comme on constate qu'un bassin -s'emplit d'eau, je m'aperçus simplement que j'étais -envahie. De toutes les choses qui m'ont frappée dans -le cours de ma vie, l'étrange douceur de la pénétration -en moi d'une puissance si redoutable demeure -la plus étonnante.</p> - -<p>Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas -sitôt sous son aspect «coupable». Je n'imaginais -en aucune façon qu'il pût jamais s'établir entre M. -Juillet et moi des relations dont pût être atteinte la -dignité de ma vie conjugale. La vérité est que je -n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité -de ma vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> -pas à mon esprit, mais que je venais de -découvrir qu'en songeant à mon ancien amour avec -délices, c'était à M. Juillet que je songeais.</p> - -<p>Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue -plus tôt que c'était à M. Juillet que je songeais? Sans -doute! et son image s'approchait bien de celle du -jeune homme d'autrefois, mais je me disais: «C'est -qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme faisait -l'autre»; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, ce qui -lui donnait le pas sur M. Juillet.</p> - -<p>O mon Dieu! après un long temps écoulé, après -une si grande révolution accomplie en tout moi-même, -et malgré toute la confusion que j'éprouve -aujourd'hui à revivre la période d'aveuglement que -je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir évoqué -cette saison de Fontaine-l'Abbé!...</p> - -<p>Lorsque je me la remémore, mon impression -dominante est qu'une espèce de sorcellerie m'environna -constamment. Je ne dis pas cela pour m'innocenter; -je ne suis pas du tout de celles qui n'acceptent -aucune responsabilité; je sais trop bien ce que -nous pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie -se cache sous l'opinion que nous sommes le simple -jouet des choses. Non, mille fois non! nous ne -sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous -sommes sollicités par elles d'une façon étrange et -sournoise; et que leurs appels sont puissants, pour -peu que nous ne soyons pas sur nos gardes! Ils sont<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien sotte présomption -de s'imaginer que nous puissions trouver -en nous-mêmes la force de seulement lutter contre -eux. Les charmes qui m'environnèrent à partir du -moment où j'eus mis le pied dans ce domaine, ils -dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une -ronde de génies aux formes attirantes, et qui ne me -cachaient que leurs visages...</p> - -<p>Si j'étais demeurée plus longtemps à Fontaine-l'Abbé, -après le moment où la lumière se fit en moi, -pendant que je mettais le pied sur la marche du -perron, je crois pourtant que je me serais ressaisie, -que la trop grande facilité de contact avec M. Juillet -m'eût effrayée et eût suscité la résistance de toute ma -volonté. Favorisée que j'étais par ma réputation de -femme inattaquable, ma liberté était trop grande. Je -crois que j'aurais eu honte d'en profiter outre mesure. -Les femmes qui, comme moi, ont de tout temps été -prévenues contre le bonheur, se réveillent devant -une perspective trop séduisante, et l'approche même -d'un plaisir un peu vif les fait cabrer. A présent que -je me regarde de loin, sans complaisance et sans -parti pris, je crois sincèrement que je me serais -abandonnée à un sentiment pourvu à mes yeux de -toutes les apparences les plus pures, et puis qu'à un -moment donné, l'extrême intensité de ce sentiment -ou son changement de nature m'aurait épouvantée et -rendue tout à coup très malheureuse; je serais partie<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -alors, mais partie de moi-même, volontairement, -avec la satisfaction, du moins, d'agir comme je le -devais, et sans dépit contre personne. Je n'affirme -pas que ma guérison était certaine, après, mais j'aurais -fait le premier acte parmi ceux qu'il faut exécuter -si l'on essaie de guérir de cela.</p> - -<p>Mais voici ce qui arriva.</p> - -<p>Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais -de Chinon des lettres de ma grand'mère et de -maman qui, en tout autre temps, m'eussent fait -quitter madame Du Toit sans hésiter une seconde. Je -reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me -disait que j'étais décidément tout à fait inhumaine, -pour laisser mes pauvres vieux dans l'état de mécontentement -où les mettaient mon absence obstinée -et mon séjour dans une maison étrangère. Mon -grand-père n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on me -laissait entendre que ma conduite ne contribuait pas -peu à l'aggravation de son état. Pour que maman se -décidât à m'écrire sur ce ton, il fallait que le cas fût -alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari -de ce qui se passait à Chinon; et mon mari, de son -côté, m'écrivait pour me supplier de contenter ma -famille; il revenait, lui, de la Dordogne, où il avait -tous les ans des travaux, et il arriverait en même -temps que moi à Chinon, «ce qui ferait très bon -effet», si je voulais bien quitter la Normandie aussitôt -réception de sa lettre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span></p> - -<p>Je ne pouvais plus retarder mon départ; je montrai -mes deux lettres à madame Du Toit qui, elle-même, -dut s'incliner devant la nécessité. Je fis en hâte -mes valises.</p> - -<p>Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais, -en faisant mes valises, et ce n'était pas à la pensée -de mon pauvre grand-père, vieux, et désolé de mon -absence; ce n'était pas à la pensée des tourments -que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu solitaires, -enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe, -et bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi, -mes enfants, mon mari. Non! non! je pleurais à -l'idée de quitter Fontaine-l'Abbé.</p> - -<p>Ces deux petites chambres, à demi mansardées, -que nous occupions, depuis six ou sept semaines, -l'une tendue de sombre andrinople, l'autre d'une -perse à dessins bleus, elles m'étaient devenues le -lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, rêvé, -désiré, appelé toujours, celui qui fait que le reste de -l'univers devient le lointain, l'étranger...</p> - -<p>En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma -petite Suzanne, aussi heureuse de s'en aller qu'elle -l'avait été de venir, il me semblait que j'accomplissais -un rite funèbre et que j'ensevelissais dans ces -boîtes, avec mes bibelots de toilette et mon linge, -ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de -mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon -balcon, de temps en temps, au-dessus du barrage au<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> -bruit entêté et charmant; je disais adieu à ma jolie -trouée sur les champs éloignés dont j'avais vu, en -arrivant, tomber les épis de blé; puis, penchée à la -grande lucarne de façade, adieu à la terrasse, à la -douve, au perron dominant la pelouse, à l'allée couverte, -et, là-bas, à l'amorce de l'escalier qui descend -au potager...</p> - -<p>Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes -qui, parfois, me faisaient peur comme des intuitions -mystérieuses, me disait:</p> - -<p>—Oh! on le voyait dès le premier jour, que -madame avait de l'affection ici!...</p> - -<p>Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de -son père:</p> - -<p>—As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres -pour l'année prochaine?</p> - -<p>Je pleurais.</p> - -<p>On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux -qui seraient encore ici ce soir, quand nous roulerions -dans le train. Les arbres avaient jauni un peu. -L'horizon ressemblait toujours à la mer. Sur la -pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait; les couleurs -de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses fines -perles retombantes, et son léger bruit frais, que -j'aimais tant, ne parvenait pas jusqu'à moi. A cause -de cela, peut-être, ce paysage me semblait déjà -séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à venir.</p> - -<p>On frappa doucement à la porte; c'était madame<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> -Du Toit. Elle me surprit m'épongeant les yeux, et fut -touchée des larmes que je versais en quittant sa -maison, à un point qui m'incommoda. Elle m'apportait -un petit panier garni des plus belles poires de -son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles, -dans les intervalles, et qui embauma l'atmosphère -autour de nous. Elle me lut une carte postale datée -de Florence, portant quatre mots seulement, dont les -deux signatures d'Albéric et d'Isabelle! Et elle se mit -à pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie, -c'était l'âme de la maison qui s'envolait; elle m'affirma -qu'elle m'avait voué une tendresse que son fils -aurait le droit de jalouser, s'il se souciait seulement -des sentiments de sa vieille mère; enfin, l'heure -s'avançant, elle m'annonça qu'elle avait fait servir -une petite collation où tout le monde était réuni pour -me dire adieu. «Comment! tout le monde?...» Oui, -oui, tout le monde, et ces messieurs eux-mêmes -étaient en bas, M. Du Toit ayant renoncé à la chasse, -cet après-midi, pour me rendre ses devoirs, jusqu'au -dernier moment. J'étais confuse! et de plus j'avais -les yeux rougis...</p> - -<p>C'était une véritable petite manifestation que l'on -organisait en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs -hôtes partir, et de plus gros personnages que moi, -par le train que j'allais prendre, sans que M. Du Toit -désorganisât sa journée et celle de ses amis; il se -contentait ordinairement de faire toutes ses politesses<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> -après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement -la très ancienne opinion de sa femme à mon -égard, et il me juchait sur un piédestal; il y avait de -l'affection, de l'admiration et jusqu'à de la vénération -dans toute son attitude envers moi; et il fallait que -j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant -pour que toute la compagnie ne me prît pas en -grippe.</p> - -<p>Pendant les vingt minutes que dura cette collation, -je fus ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous -ceux, ou qui avaient une sincère amitié pour moi, ou -qui voulaient faire la cour aux maîtres de la maison, -et il n'y eut guère que M. Juillet à qui je ne dis à -peu près rien; je le quittai, en lui serrant la main -comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à -croire que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à -n'importe qui.</p> - -<p>Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la -cour pavée, où personne ne put monter pour nous -accompagner jusqu'à la gare, tant nous l'emplissions, -la grosse nourrice, mes deux bébés et nos bagages. -Nous nous retrouvions sur la façade nord du château, -celle qui m'était apparue la première, du haut de -l'allée en lacets, le jour de mon arrivée. En remontant -cette allée sinueuse, je regardai du côté du château; -je revis le dessin des douves, des toitures, la -lanterne, la cloche où avaient sonné des heures que -je n'oublierais plus, et, par delà, ces beaux lointains<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> -vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par ma -lucarne; et, l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant -à celle de mon départ, je me sentis tout à -coup étranglée et me remis à pleurer, bien contente -que personne n'eût pu nous accompagner dans la -voiture.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h2> - - -<p>Ce que j'ai à dire de moi me confond. Mais j'écris -l'histoire de ma vie: quelle raison d'être pourrait-elle -avoir, si ce n'est la fidélité?</p> - -<p>Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfants, -j'allais revoir mon pauvre grand-père qu'on me -disait mourant, j'allais retrouver ma chère maman -et ma grand'mère, mon mari que je n'avais pas vu -depuis plus de six semaines; et une idée dominait -toutes celles qui se formaient le long de cette perspective: -c'était qu'en quittant Fontaine-l'Abbé je -n'avais rien dit à M. Juillet!</p> - -<p>A Tours où nous changions de train, mon mari -nous attendait sur le quai de la gare, afin d'arriver -en même temps que nous à Chinon. Je fus plus contente -de le retrouver que je ne l'avais imaginé. Il<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> -faut dire que j'avais été tourmentée pendant le -trajet à la pensée qu'il pouvait y avoir eu malentendu -dans nos échanges de télégrammes: quel embarras -s'il ne se fût pas trouvé là, à l'heure convenue! -Il était là, et j'avais une véritable joie de le revoir... -Et puis, ma joie était formée aussi du grand bonheur -qu'il éprouvait à embrasser ses enfants. En nous installant -tous ensemble dans le compartiment du train -de Chinon, je goûtai l'impression heureuse d'être au -complet, d'être en famille: papa, maman, les deux -petits, la nounou dont le plus jeune ne saurait se -passer, et les bagages comptés plutôt trois fois -qu'une! Impression bourgeoise entre toutes, humaine -aussi, je le crois volontiers, et bien plus profonde et -plus stable que mainte autre d'un ordre évidemment -plus relevé, mais qui ne demeure pas comme elle. Et -sur ce modeste bonheur sain, passa, comme le vol -d'un sombre oiseau, le souvenir de ma dernière -entrevue avec M. Juillet. «Je ne lui ai rien dit!...» -Mais qu'est-ce que j'aurais pu lui dire?</p> - -<p>Faillir à mes devoirs était une éventualité qui ne -m'effleurait pas; et cela, non par oubli, non par -négligence, indifférence, mais par suite d'une inaccoutumance -absolue à l'idée que commettre une -faute,—surtout de cet ordre,—m'était chose possible, -à moi.</p> - -<p>Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison -encore inqualifiable avec M. Juillet, j'étais fière, et<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> -tout en écoutant mon mari qui me parlait de la Dordogne -d'où il arrivait, du château dont il allait -chaque année surveiller une aile construite par lui, -et des pâtés de foie gras qu'il avait mangés, je songeais -que, depuis que j'avais fait ce même trajet de -Tours à Chinon, avec lui,—car, n'est-ce pas? on -compare toujours,—ce qu'il m'était arrivé d'essentiel, -eh bien! c'était d'avoir gagné un ami, un ami -infiniment cher, un ami avec qui il n'existait aucun -sujet de l'ordre le plus haut qui ne pût être abordé, -et un ami qui consentait à aborder ces sujets-là avec -moi: et toute la partie orgueilleuse de moi se gonflait -de cette acquisition et s'efforçait de la retenir, -de l'accaparer pour la conserver pure à mes yeux en -la faisant intellectuelle. Bien des fois, déjà, au couvent, -on m'avait fait reproche sur un ton singulier -qui semblait admettre une indulgence cachée: -«Vous êtes une orgueilleuse!» Tous et toutes, chez -nous, nous étions, au fond, des orgueilleux. Et mes -maîtresses, qui croyaient devoir me blâmer de ce -sentiment, savaient bien que le détruire en nous est -impossible, et que c'est à nous en servir qu'il nous -faut apprendre; et elles savaient probablement que, -ce sentiment-là nous manquant, c'était l'armature -même de nos vieilles mœurs qui s'ébranlait. En -attendant, ce sentiment-là était en train de me jouer -un singulier tour.</p> - -<p>Je trouvai, à Chinon, mon grand-père, en effet,<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> -très malade; il ne quittait plus son lit; la vie s'était -presque subitement retirée de lui; l'année précédente -il nous étonnait encore par sa verdeur, et -maintenant c'était un moribond épuisé. L'émotion -s'étalait à ce point dans toute la maison et jusque -dans le voisinage, que j'eus quelque honte de le -remarquer, ce qui prouvait que je n'étais peut-être -pas à l'unisson. Étais-je devenue une étrangère? Est-ce -que, par hasard, je n'aimais plus mon grand-père? -Je ne pouvais m'empêcher d'observer que la mort de -mon père, fauché en pleine maturité et à la suite de -circonstances tragiques, n'avait pas donné lieu à un -si grand appareil douloureux: on avait paru lui en -vouloir de quitter la vie au milieu de sa course, tandis -qu'on s'inclinait sans arrière-pensée devant le cycle -achevé du vieillard, mais alors, en s'adonnant à -tout le déploiement de deuil qui était de rite dans -nos familles. Et les rites sont faits pour les événements -normaux. Mon grand-père avait accompli -toutes choses à leur heure et régulièrement, et il -mourait au terme ordinaire de la vie. Mon père, lui, -c'était un héros; il était mort à cinquante ans, des -chagrins de sa cause perdue, et ayant déjà livré pour -elle sa fortune; c'était aussi un téméraire. Et je -m'imaginais que M. Juillet, s'il eût été là, m'eût dit: -«Il est juste que les symboles de l'ordre soient particulièrement -honorés et qu'un secret instinct leur -rende les hommages qui seraient dus aux astres, par<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span> -exemple, dont le parcours n'est jamais troublé; et il -est juste, en définitive, que l'insuccès ne soit pas -récompensé, si belle qu'ait été la tentative... etc.» -Et il était, lui, comme mon père et comme moi, en -ma nature première, partisan des tentatives, dussent-elles -être malheureuses!... Pourquoi est-ce que j'imaginais -des paroles de M. Juillet jusqu'en présence de -mon grand-père mourant? Est-ce que les circonstances -m'imposaient pour ainsi dire sa pensée, son -opinion? Ou bien était-ce la pensée de lui qui me -faisait ainsi interpréter les circonstances?</p> - -<p>Ma pauvre maman, dont on avait tant admiré le -ferme courage lors de la mort de son mari,—qu'elle -aimait et admirait pourtant au delà de tout,—perdait -la tête en prévision de la fin prochaine de son -vieux père. Quant à ma grand'mère, elle représentait, -à elle seule, toutes les terreurs que pourrait inspirer -la fin du monde. Il fut heureux que mon mari se -trouvât là, pour que quelqu'un dans la maison eût -son sang-froid, car au bout d'une seule journée, moi-même, -la belle raisonneuse, j'étais gagnée par la -contagion, mes nerfs étaient secoués par le frisson -commun, et mes larmes se mêlaient, sans répit, à -celles de ma grand'mère, de maman, des domestiques -et de la touchante procession de bonnes gens qui -pénétrait librement par la porte ouverte.</p> - -<p>C'était un homme d'une intégrité absolue, qui disparaissait. -Cette idée se présenta tout à coup à moi<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> -parce qu'elle fut émise, dans le corridor, par un monsieur -quelconque, qui venait prendre des nouvelles -et qui ne semblait pas attacher d'autre importance à -un jugement pour lui sans doute quasi habituel. Mais -un jugement de cette sorte, je ne l'entendais plus -jamais prononcer autour de moi, à Paris. Qu'il correspondît -ou non à la réalité, il correspondait, dans -la bouche du monsieur de Chinon, à un idéal communément -admis par les mœurs du temps, et le prononcer -était tenu par tous pour le suprême hommage. -Dans un certain monde, que je connaissais, on n'osait -plus, fût-ce par flatterie, balancer autour de la dépouille -d'un homme un encens de cette sorte-là.</p> - -<p>Est-ce que c'était un tel sujet, s'imposant à moi, qui -me faisait désirer de m'en entretenir avec M. Juillet? -ou bien était-ce parce que j'avais le trop vif désir de -m'entretenir avec M. Juillet, que j'imaginais et souhaitais -un sujet de causerie aussi peu féminin et qui -n'était possible qu'avec lui?...</p> - -<p>Pour épargner aux enfants la vue des sinistres -préparatifs auxquels toute la maison était vouée, je -les envoyais passer la journée chez mes vieux amis -d'autrefois, les Vaufrenard, dans le parterre en terrasse -et dans le clos du haut, où toute mon enfance -et une partie de ma vie de jeune fille s'étaient écoulées; -et lorsque j'avais un moment de répit, je -courais les rejoindre. La vue de ma petite fille en -train de jouer aux endroits mêmes où j'avais été, moi,<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> -petite fille, m'attirait d'une façon toute particulière, -Suzanne avait élu, d'instinct, comme moi autrefois, -sur la terrasse, le balcon de fer d'où l'on apercevait -entre les barreaux, à trois mètres en dessous, la -vigne et la citerne;... la vigne du vieux père Sablonneau, -maintenant courbé en deux, et la citerne au -grand œil glauque, en face duquel j'avais tant rêvé... -Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes -arrachées, surchauffées et pourrissantes, s'exhalait -alentour. Ah! mon cœur et ma tête!... C'était là que -j'avais conçu tant d'espérances!... Peut-être, devant -moi, ma fille commençait-elle déjà, les mains cramponnées -au balcon, à imaginer des chimères?... Elle -semblait captivée par les mouvements des araignées -d'eau, comme je l'avais été moi-même; elle avait, -comme j'en avais eu, des réflexions d'une puérilité -rassurante, et cependant, quel monde d'idées n'était-il -pas en formation dans cette petite tête?... N'était-ce -pas moi qui, sous mes yeux mêmes, reprenais mon -élan, et de mon point de départ?... Le spectacle de la -vie qui recommence est aussi tragique que celui de -la vie qui finit.</p> - -<p>Derrière moi, de l'autre côté des persiennes toujours -rabattues pour abriter le salon contre l'ardeur du -jour, quelques notes isolées au clavier du grand -piano, où M. Vaufrenard, encore aujourd'hui, essayait -sa belle voix de baryton, maintenant bien fatiguée... -Mon Dieu! quelle source d'émotions que la confrontation<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> -des divers moments de notre vie! C'est à ce -piano que j'avais éprouvé, après mes grandes joies -religieuses, plus fortes que tout, l'enivrement de la -musique, mêlé à celui de la dix-huitième année. Et -une seule note: <em>la... la... la...</em>, et le timbre, hélas! -un peu fêlé de mon vieil ami, me dilataient le cœur -jusqu'à provoquer les larmes, comme jadis, un soir, -à ce même endroit exactement, les grosses gouttes -d'une pluie orageuse commençant à percer les feuillages...</p> - -<p>C'est à ce piano qu'était né mon amour imaginaire -pour le jeune homme qui me tournait les pages... -celui dont le souvenir, à Fontaine-l'Abbé, s'était -superposé à celui de M. Juillet.</p> - -<p>Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en -bois de châtaignier, où il y avait toujours quelques -pointes de fer rouillé dont on redoutait à la fois la -tache et l'écorchure pour sa robe, je regardais le -grand paysage de mon enfance à travers les barreaux -de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne: la -vigne... la citerne... la cheminée de troglodytes -plantée comme une borne dans le champ d'asperges..., -puis les toits d'ardoise, la plupart à -pignons, des maisons du quai..., la Vienne..., les -grandes toues si paisibles..., l'île et ses peupliers..., -et puis au delà, la plaine bleue, qui, autrefois, me -semblait immense... Oh! si j'insiste, c'est que je ne -peux me retenir de rappeler toutes ces choses...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p> - -<p>Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce -n'est pas qu'elles soient en elles-mêmes si remarquables; -ce n'est pas seulement parce qu'elles sont mon -pays, car d'autres endroits, où je n'avais jamais -vécu, m'ont donné des émotions proches de celles-ci... -Ce que ces choses-là me rappelaient, c'était un -temps de ma vie où il y avait sans cesse devant moi -une espèce de lumière, intense et magnifique, vers -laquelle il me semblait que je courais en m'élevant -toujours!... Toute mon enfance, période religieuse, -période musicale, période amoureuse même, elle se -résumait en une seule idée: il y a quelque chose de -sublime vers quoi nous devons tendre. Il a pu se -faire que j'aie confondu parfois ce sublime avec mes -désirs et même avec mes appétits personnels, mais -j'agrandissais ceux-ci, et peut-être que je les ennoblissais -un peu en pensant à mon sublime. Ce qu'on -m'avait appris ici, c'était la dignité de la personne -humaine, c'était notre vocation commune à atteindre -un but plus élevé.</p> - -<p>Je me souvenais des paroles prononcées par -M. Juillet, en ces dernières vacances, et dont chacun -des termes m'était resté, à cause du dernier, qui -avait résonné dans le salon de Fontaine-l'Abbé, au -grand scandale de quelques-unes: «Notre temps a -découvert une mine bien facile à exploiter; il va -prendre, un à un, tous les actes réprouvés par la -morale évangélique, et s'employer à les réhabiliter,<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> -systématiquement. C'est un procédé puéril qui fera -passer des esprits médiocres pour d'audacieux génies. -Il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit -jeu. Après quoi, il y a chances pour que la société soit -transformée en une étable à porcs.» Et, comme on -s'exclamait à cette conclusion, M. Juillet renchérit: -«... En quelque chose de pire que cela! dit-il, car le -pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est vil, tandis -que nous serons immondes et en tirerons vanité!»</p> - -<p>Ah! jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet me possédait! -Je rappelle les petits événements de ma vie, -je rappelle mes heures de songerie et jusqu'à celles -où je me remémorais mes plus anciennes songeries, -et je trouve sa pensée partout. Elle est là, comme -une présence réelle, lorsque je suis témoin des derniers -moments de mon grand-père, pour m'inviter à -faire de ces réflexions qu'elle seule, me semble-t-il, -sait inspirer; elle est là lorsque j'évoque un passé -auquel elle fut cependant tout à fait étrangère, -comme si elle l'eût empli d'avance et à mon insu; et -toutes les fois que ma propre pensée tend à se hausser, -c'est la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont -les paroles prononcées par lui qui en fournissent la -plus satisfaisante expression!</p> - -<p>A mesure que les circonstances deviennent pour -moi plus solennelles, à mesure que je m'efforce -davantage à la vie morale, plus sûrement je me butte -au seul homme qui ait mis une touchante complaisance<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span> -à me parler sérieusement des choses sérieuses, -à ressusciter en moi l'idéalisme de mon enfance, -molesté et refoulé par les exemples de la vie matérielle. -A ce moment, ce n'est qu'en m'abaissant, que -j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer la -pensée de M. Juillet.</p> - -<p>Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier -ou, tout au moins, de m'inspirer quelque scrupule -d'une si constante assiduité imaginaire près d'un -homme, mon séjour à Chinon me rapprochait encore -de M. Juillet. Même au côté de mon mari, -même au milieu de tous mes vieux amis d'enfance, -même sous les yeux de ma grand'mère et de maman, -et jusqu'en face de la mort qui pénétrait dans notre -maison, je portais avec une audace ou une innocence -déconcertantes,—franchement, je ne sais pas encore -aujourd'hui si c'était l'une ou l'autre,—je portais -la pensée de M. Juillet.</p> - -<p>Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me -cacher à moi-même la nature d'une telle obsession. -Je savais que j'aimais. Oui. Mais le mot n'avait pas -été dit. Je n'en avais pas même, à part moi, prononcé -les syllabes, petit acte qui imprime à la chose -une sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait -à mes yeux, son beau caractère, le rangeaient pour -ainsi dire hors du champ de mon jugement.</p> - -<p>L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre -livrée, adopte nos couleurs. On ne sait pas jusqu'à<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> -quel point ni pendant combien de temps il peut être -inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se révèle en -dévoilant ses attributs véritables, il peut impunément -nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher -des lamentations: c'est trop tard, il est chez lui.</p> - -<p>Quelques jours après la mort de mon grand-père, -la maison ne pleurait pas plus qu'avant l'événement, -les larmes étant taries; mais grand'mère ne tolérait -que des pensées pieuses, entremêlées tout au -plus de souvenirs de famille relatifs au cher défunt. -Je l'étonnais et l'édifiais par le nombre des belles -réflexions sur la mort que j'étais capable de citer.</p> - -<p>—Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune -fille, dit ma grand'mère, qui donc t'a appris tout cela?</p> - -<p>Mon mari croyait que j'avais lu les livres de piété -dont il m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal -à l'aise. Mon premier mouvement fut de nier: «Non, -non, je n'ai seulement pas lu les petits livres...» En -effet, malgré l'envie de les lire que m'avait donnée -un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus, et d'autre -part, mes sentences j'étais plus fière de les tenir de -M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose -me gêna dans l'aveu que j'allais en faire. Et cette -gêne persista et grandit. J'éprouvais un vif besoin -de dire la vérité. Mon mari s'étant absenté peu après, -je confessai à ma grand'mère:</p> - -<p>—Tu sais, les belles choses en question: je n'en -aurais jamais eu connaissance sans monsieur Juillet...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span></p> - -<p>Et ma grand'mère me demanda de lui parler de -M. Juillet.</p> - -<p>Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement -que je pus... Ma grand'mère m'écoutait avec attention; -tout à coup elle me dit:</p> - -<p>—Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien là ta -nature... Il faut de la modération, ma fille, ne l'oublie -pas, même dans le goût du bien!</p> - -<p>J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots, -les observations de ma grand'mère, et j'aurais pu -être accablée par celle-ci. Mais pas du tout. J'avais -eu un si extraordinaire plaisir à confesser que j'étais -ornée par l'enseignement de M. Juillet, que cette joie -ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée m'était -venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance -à parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman; -mais soudain, une autre idée avait pris la place, à -savoir que je purifiais ce sujet, au contraire, en y touchant -en présence de ma grand'mère et de maman!... -Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur les -personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais -pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience -si elle s'alarmait: «Monsieur Juillet? mais je -parle de lui à cœur ouvert avec ma grand'mère, avec -maman!» Sophismes, petites lâchetés, subtilités d'un -esprit qui ne va plus droit son chemin.</p> - -<p>Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux -observations de ma grand'mère dont la grande perspicacité<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> -m'effrayait, je pensai éprouver du bien en -m'épanchant devant maman toute seule, parce que -son esprit était beaucoup plus simple et n'allait pas -chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre -maman toute seule, je m'offris le plaisir d'étaler ce -que j'avais retenu de plus magnifique de l'enseignement -de M. Juillet. Maman, l'indulgence et la bonté -mêmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperçus -qu'elle suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet.</p> - -<p>A la fin, elle me dit:</p> - -<p>—Ma chère enfant, au lieu de parler si bien, tu -ferais mieux de penser avec recueillement à l'âme de -ton pauvre grand-père.</p> - -<p>Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle -me la citait parce qu'elle ne trouvait rien à me dire -elle-même, et parce qu'elle jugeait qu'il fallait absolument -que quelque chose d'un peu sévère me fût -dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus toute glacée.</p> - -<p>Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais -diminuée dans l'esprit des deux femmes que je respectais -le plus; leur jugement me parut comme une -divination. Peut-être voyaient-elles en moi mieux -que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux -que moi les suites de mon état présent? Leur susceptibilité -de femmes honnêtes me stupéfia: «Pour -avoir à un tel degré le sens d'une déviation possible -de la ligne, m'eût dit M. Juillet lui-même,—car il -avait quelquefois abordé de pareils sujets devant<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> -moi,—quel long exercice, quel séculaire entraînement -de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles -eussent dans leurs chastes muscles!...» Oui, je me -souvenais parfaitement des expressions employées -par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parlé si bien.</p> - -<p>Et ce fut la première fois que ma fierté native se -sentit atteinte. C'était une mortification pour moi -excessivement douloureuse. Elle eût peut-être enrayé -la marche du démon qui me possédait, si, pendant -le reste de mon séjour à Chinon, on ne m'eût un peu -trop étroitement persécutée.</p> - -<p>Ma grand'mère avait cru remarquer que je ne faisais -pas montre d'une grande piété à l'église, que je -suivais mal les offices, regardais devant moi en -ayant l'air de rêver; que Suzanne n'avait pas du tout -l'attitude d'une enfant habituée à assister régulièrement -à la messe;—la nourrice n'avait-elle pas -commis l'imprudence de dire, à la cuisine, qu'il lui -arrivait quelquefois à Paris de manquer la messe?</p> - -<p>—Maman elle-même, qui n'avait, certes, aucun -esprit d'inquisition, s'avisa de me prendre en flagrant -délit de négligence, un jour de jeûne! Et pendant une -courte absence de mon mari, elle frappa à la porte de -ma chambre, un soir, et me trouva bien tôt couchée:</p> - -<p>—Déjà! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prière?</p> - -<p>Je croyais, franchement, être restée très fidèle à tous -mes devoirs religieux,—la prière du soir exceptée;—mais -je pratiquais, c'est certain, une religion de<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> -Paris, ou du moins de beaucoup de Parisiens, un -peu relâchée, une religion qui m'avait moi-même -scandalisée lors de mon arrivée à Paris, mais qui, -peu à peu, s'était rachetée, par contraste avec l'absence -complète de religion chez la plupart des gens -qui m'entouraient. Ah! je savais par cœur cent textes -moraux et édifiants, oui, constataient grand'mère et -maman, mais la pratique de ma religion, non, je ne -la connaissais plus.</p> - -<p>—Et alors, qui donc, je te le demande un peu, -l'enseignera à ta fille?...</p> - -<p>Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans -leurs remontrances une petite guerre engagée à un -autre propos, j'avais, dans ce temps-là, la conviction -de comprendre, moi, la religion mieux qu'elles, -parce que je la contemplais des hautes altitudes et -du point de vue savant où un homme comme -M. Juillet, ancien normalien, agrégé, docteur, etc., -imbu de toutes les connaissances modernes, se plaçait -pour proclamer hardiment et en plein Paris la -grandeur du catholicisme. La manière humble et -docile de mes bonnes femmes assurément était la -meilleure. Mais je vivais à Paris, où elles m'avaient -envoyée, et j'avais l'esprit disloqué par des mondes -où bien d'autres ont perdu complètement leur foi; et -je subissais, comme toute femme, des influences... -Eh bien! qu'est-ce qu'elles auraient dit, si j'avais -subi celle de mon mari et de sa famille?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span></p> - -<p>De telles escarmouches, dont j'apprécie très bien -aujourd'hui l'intention généreuse et la fin excellente, -mais qui n'étaient peut-être pas très adroites, m'irritèrent. -Les procédés indirects ont toujours produit -sur moi des résultats opposés à ceux qu'on en attend. -Mais les procédés de maman et de ma grand'mère n'auraient -rien été encore s'ils n'avaient paru se mêler -à un concert formé de toutes nos voisines et amies, -qui s'éleva tout à coup pour célébrer, au moyen de -cent soupirs, réticences et expressions ambiguës, -ce qu'on appelait «mon deuil élégant».</p> - -<p>La vérité était que mon deuil ayant été commandé -à Chinon, et bien que ce fût chez une couturière -pour qui maman et grand'mère ne tarissaient pas -d'éloges, je m'étais toutefois un peu méfiée de son -talent, et, afin de m'épargner l'achat d'une nouvelle -robe de deuil à Paris, j'avais manifesté par trois -visites chez la couturière mon souci d'avoir une robe -bien faite. Ces trois malheureux essayages, au lendemain -de la mort de mon grand-père, et, si je me -souviens bien, deux retouches postérieures à la cérémonie -des obsèques, avaient été très commentés -dans le quartier. Ma robe n'était ni plus ni moins -qu'une robe de deuil, sans la moindre fantaisie, sans -la plus mince atténuation à la rigueur classique. Je -ne pense pas nuire aujourd'hui à la réputation de la -couturière si estimée de ma famille, en disant que -sa robe, malgré essayages et retouches, n'allait pas<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> -très bien; mais c'est le deuil même qui, paraît-il, -m'allait bien, comme il va généralement aux blondes -et à celles dont les cheveux sont mal contenus sous -le crêpe du chapeau. Mon mari, sans arrière-pensée, -croyant plutôt être agréable à tous comme à moi-même, -avait eu l'étourderie de dire: «Le deuil lui -va à ravir...» On avait haussé les épaules, et il s'était -attiré par là des remarques désobligeantes. Commérages, -avis détournés, souci trop zélé de mon bien, -tout cela n'aboutissait qu'à me piquer et à me -détourner de la pensée de ma petite ville, des miens -et de tout ce que mes souvenirs de jeunesse ou d'enfance -eussent pu offrir pour moi de salutaire.</p> - -<p>Le comble me fut servi par madame Vaufrenard.</p> - -<p>Madame Vaufrenard, dont le mari avait jadis chanté -à l'Opéra, qui avait habité cinquante ans Paris avant -de venir à Chinon, et qui n'était pas exempte de -péché, me glissa dans l'oreille, peu avant mon départ:</p> - -<p>—Jolie comme vous êtes, ah! il faut profiter de la -vie, mon enfant!...</p> - -<p>C'était complet. Celle-ci, différente pourtant de -toutes les autres, croyait, comme les autres, que -j'étais appelée irrévocablement à manquer à mes devoirs, -et elle m'engageait ouvertement à le faire.</p> - -<p>Eh bien! si quelque avis eût dû contribuer à me -retenir dans le droit chemin, c'eût été celui de madame -Vaufrenard!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span></p> - -<p>Les autres m'avaient exaspérée, mais sèchement, en -me laissant un goût secret de réaction contre leur -puritanisme grincheux; celui-là me fit pleurer pendant -une demi-journée, pleurer de découragement, -de désespoir et de rage.</p> - -<p>Mes larmes furent à la fois bien et mal interprétées. -Maman y vit, au moment de mon départ, une -explosion un peu tardive, mais touchante, du regret -de son pauvre père; grand'mère y reconnut l'effet -des sages conseils à moi si fréquemment prodigués, -durant mon séjour, et qui opéraient enfin, en produisant -dans ma conscience une grande confusion. -L'une et l'autre, en somme, furent satisfaites, d'elles-mêmes, -tout au moins, plutôt que de moi, car, depuis -que j'étais «parisienne», comme elles disaient, il y -avait bon gré mal gré un voile entre nous; elles le -sentaient; je le sentais aussi; ni elles ni moi ne -voulions le voir, mais nos mains en se tendant s'empêtraient -dans son tissu impalpable et pourtant réel.</p> - -<p>Étais-je donc si changée? Mais, lors de mes précédentes -visites à Chinon, malgré mille nuances disparates, -aucune différence essentielle ne nous avait séparées... -Étais-je donc si changée?...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h2> - - -<p>Pendant le trajet du retour à Paris, mon mari me -confia un ennui dont il n'avait pas voulu m'entretenir -sous le toit de mes parents, «parce que les murs, -dit-il, surtout en province, ont des oreilles.» Et sa -confidence me fut une explication de la lettre alambiquée -qu'Albéric Du Toit avait écrite à sa mère et -que la bonne madame Du Toit m'avait lue et relue -dans le potager de Fontaine-l'Abbé: la lettre annonçant, -à mots couverts, qu'il se passait à Dinard -quelque chose «de triste ou de gai, c'est comme on -l'entend», et dont on reparlerait sans doute plus -tard, la lettre qui avait fait croire à madame Du Toit -qu'il s'agissait enfin d'une grossesse d'Isabelle. Ah! -non, il ne s'agissait pas d'une grossesse d'Isabelle; -il s'agissait hélas! de la malheureuse Emma, ma<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> -belle-sœur, qui avait traîné la maman Serpe, avec ses -chiens, jusqu'à Saint-Lunaire, tout proche de Dinard, -et qui «s'exhibait,» m'apprit mon mari, chaque -jour, sur la plage ou aux Petits Chevaux, en compagnie -«d'une bande de gamins». Les gamins, -c'étaient des petits jeunes gens de dix-sept à vingt -ans, la plupart «d'excellente famille», selon l'expression -consacrée, et de si bonne famille que le père de -l'un d'eux, un monsieur fort connu, était venu en -personne arracher son fils à la compagnie, lui tirer -les oreilles en public et non sans avoir laissé entendre -quelques paroles peu flatteuses pour la belle qui le -retenait, parmi lesquelles le mot «quadragénaire» -était le moindre. C'est cette aventure qui avait fait -tapage à Dinard où la famille du jeune homme était -en villégiature; et c'est ce potin de plage qu'Isabelle -qualifiait de «triste ou gai, c'est comme on l'entend.» -Les Voulasne, il est vrai,—mon mari l'avait exigé -d'eux,—depuis beau temps ne voyaient plus Emma. -Mais, incapables, à force de mollesse, de soutenir -une attitude adoptée, si Emma se fût présentée chez -eux, ils ne lui eussent opposé ni un mot, ni un geste -pour l'inviter à rebrousser chemin. Emma, qui les -connaissait bien, poussée d'ailleurs probablement par -quelque ami imberbe, mais ravie de faire une bonne -niche à son frère, aborda, sur la plage de Dinard, le -feu du scandale fumant encore, les Voulasne qui s'y -promenaient avec leurs deux filles et leur gendre. Et<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> -les Voulasne, une heure durant, leurs deux filles et -leur gendre se promenèrent avec Emma sous l'œil de -la galerie, s'assirent à côté d'Emma, prirent le thé avec -elle. Mon mari, qui trouvait bon tout ce qui venait des -Voulasne, était outré, cette fois. Il reniait ses cousins; -il traitait Albéric de tous les noms. Déshonoré -par sa sœur quant à lui, il se disait achevé par sa -famille et jusque par «cette poule mouillée de jeune -Du Toit». Le plus remarquable de l'affaire se trouvait -être que les amis des Voulasne à Dinard: Lestaffet, -Baillé-Calixte, et jusqu'à Kulm, le divorcé récent qui -venait de lâcher sa femme avec deux grandes jeunes -filles, après vingt ans de mariage, enfin tous ceux que -j'avais vus, chez les Voulasne et ailleurs, défendre la -liberté des mœurs et proclamer la sainte loi de -l'amour, se montraient les plus indignés de l'invraisemblable -indulgence des Voulasne. Rétrospectivement, -mon mari s'échauffait à la pensée qu'une -semaine plus tôt il se fût trouvé à Dinard, lui, au -milieu de ces événements.</p> - -<p>—Mais, disais-je, vous les auriez prévenus ou -atténués!...</p> - -<p>—J'aurais tué Emma! faisait-il tout bas, en étranglant -entre ses doigts ses deux genoux accolés.</p> - -<p>Il était consterné par ce triste épisode de la vie désordonnée -de sa sœur. Les Voulasne s'en trouvaient -atteints; ils avaient encore une fille à marier.</p> - -<p>—Ne l'oublions pas! disait-il.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p> - -<p>J'essayais d'apaiser les idées de mon mari qui se -soulevaient à ce propos, outre mesure, et je me rappelle -que, ne sachant quel sujet de conversation -opposer à celui-ci, je hasardai quelques réflexions -sur les dames de Chinon qui formaient, en effet, assez -violente antithèse avec celles que nous inspirait ma -belle-sœur.</p> - -<p>—Ces femmes-là ont leurs travers, leurs ridicules, -dit-il, il en faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout, -plutôt qu'une femme sans pudeur!...</p> - -<p>Quand nous sommes attristés, il vaut mieux -échanger notre sujet de tristesse contre un autre, -que prétendre nous égayer. Je lui parlai de mon frère. -Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant vu ce -pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion des -obsèques, pendant les quarante-huit heures de congé -qu'il obtint; et, de ces deux journées, j'avais gardé -un souvenir désolé. Faute de pouvoir se procurer -une situation sérieuse, Paul continuait à être un sujet -d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit qu'il -avait à Tours une liaison et deux petits enfants sur -les bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille -charge? Depuis l'échec de ses études de droit à Paris, -on l'avait placé, sur sa demande, dans une maison de -commerce où il ne recevait que des appointements -dérisoires, mais où du moins l'on n'exigeait de lui -rien qui dépassât ses capacités, c'est-à-dire peu de -chose. Ce qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> -revoyant mon frère, c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement -déclassé. Ah, Dieu! si mon père eût vécu -et vu cela! En sept ou huit années de ce régime, Paul -avait perdu tout le fruit de son éducation; il était épais, -ignorant, commun; c'était un grand gaillard, vigoureux, -fort, avec des mains de manœuvre, des vêtements -d'ouvrier endimanché; il était préoccupé uniquement -de faire de l'entraînement à bicyclette, nullement -malheureux d'ailleurs, en apparence, mais -pour moi plus pitoyable que s'il eût souffert de son -sort.</p> - -<p>—Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous -voyez, il est bien rare qu'il ne se trouve au moins un -membre à ne vous faire que peu d'honneur.</p> - -<p>—Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque -chose de relâché.</p> - -<p>Comme la plupart des hommes, il dénonçait le -«relâchement» toutes les fois qu'il en était directement -atteint. Hormis ces cas, il y voyait une -sorte de progrès dans la douceur et la facilité des -mœurs. Si Emma n'eût pas été sa sœur, ni les Voulasne -ses cousins, il eût trouvé très «farce» l'épisode -de Saint-Lunaire; si mon frère ne lui eût tenu -d'assez près, il m'eût débité à propos de mon frère -un petit discours que j'imaginais bien: Paul était -des premiers touchés par l'air nouveau; Paul appartenait -à une génération que ni ma famille ni moi ne -saurions comprendre, à une génération appelée à<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> -porter son activité non sur des idées creuses, mais -sur les innombrables applications de la science, sur -les grands mouvements modernes, enfin sur les -sports qui créeront des industries insoupçonnées, à -une génération pas du tout plus dépourvue d'intelligence -ou de mérite que les précédentes, mais différente, -tout simplement, et qui ferait preuve de valeur -et de courage, comme ses aînées, on le verrait avant -peu. Ne commençait-on pas à parler de voitures se -mouvant automatiquement? Quel bouleversement -prochain dans le monde! etc., etc... Mais Paul tenait -de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger -que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait -jamais rien fait au collège, rien fait comme étudiant, -qui n'était apte en définitive qu'à mouvoir les pédales -d'une bicyclette. Et, en conclusion, mon mari formulait -que ce qui avait manqué à Paul, c'était l'autorité -énergique d'un père trop tôt disparu, de même -qu'à l'éducation d'Emma, disait-il en soupirant avec -une tristesse et une conviction véritables, «il a manqué -la volonté d'un homme».</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit -mot à Fontaine-l'Abbé, pour avertir madame Du Toit -qu'elle eût à me donner désormais de ses nouvelles -à Paris. Nous n'étions pas rentrés depuis deux jours, -qu'à ma grande surprise on m'annonce, après -déjeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> -ordinairement la campagne qu'à la Toussaint; -nous n'étions qu'à la fin d'octobre. Madame Du Toit -m'embrassa, tout émue, en me parlant de mon -grand-père. Mais elle ne connaissait point personnellement -mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait -en songeant qu'elle venait me parler de l'aventure -de Saint-Lunaire, de ses suites sur les trop -faibles Voulasne, et sur Albéric, gagné par leur -extraordinaire apathie.</p> - -<p>Et en effet, aussitôt après les condoléances, cette -triste affaire déborda de toutes parts. Elle la tenait -d'un témoin, d'un ami sûr. M. Du Toit, par bonheur, -ignorait tout encore. On espérait que, dans son -entourage, le bruit serait étouffé.</p> - -<p>Nous ne nous privions point, habituellement, -madame Du Toit et moi, en échangeant nos tristesses -de famille, de parler des chagrins qu'Emma causait -à mon mari.</p> - -<p>—Je n'ai plus de fils, s'écria madame Du Toit: il -est digne de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne -pas venir à Fontaine-l'Abbé et de rester avec eux -cacher sa honte!... Et que pense de cela votre mari, -ma chère enfant?</p> - -<p>—Mon mari, il m'a dit que s'il avait été là, il -aurait tué sa sœur...</p> - -<p>—Où est-il? où est-il? s'écria madame Du Toit, en -se levant de son siège, je veux le voir, je veux le féliciter... -Il y a donc encore des hommes capables de<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> -faire respecter avec énergie les convenances!... Mais, -dites-moi, et ses cousins Voulasne pour qui il a tant -de complaisance?...</p> - -<p>—C'est la première fois que je le vois d'une juste -sévérité contre les Voulasne.</p> - -<p>Madame Du Toit fut très satisfaite de l'entretien -qu'elle eut avec mon mari. Ils échangèrent leurs vues -sur la famille en général et sur le cas présent. Elle -connaissait peu mon mari; elle ne lui croyait point -des opinions aussi saines. Ses cousins, sa sœur, et le -fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps, -avaient beaucoup nui à mon mari chez les Du Toit, -et dans la proportion même où ils m'avaient servie, -moi, en me faisant, par contraste, si intéressante et -un peu victime.</p> - -<p>—Il est très bien, tout à fait bien, votre mari! me -dit-elle, quand il nous eut quittées.</p> - -<p>Et elle ajouta:</p> - -<p>—Mon enfant, les oreilles ont dû vous tinter...</p> - -<p>—... Me tinter?... pourquoi?...</p> - -<p>—Parce qu'on a joliment parlé de vous, à Fontaine-l'Abbé, -après votre départ!... Oui. J'ai peut-être -tort de vous dire cela; je ne vous le dirais pas si je -ne vous savais la plus sérieuse et la plus honnête -femme du monde... et si je ne vous savais la femme -de monsieur Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant -innocemment, je crois que vous avez laissé à mon -mystérieux neveu une impression qui l'a, pour un<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> -temps, rehaussé dans mon estime... Admirer une -femme comme vous, ma petite amie, cela prouve, -chez un garçon, qu'il a encore quelque chose de sain -dans le cœur...</p> - -<p>Ma gorge se serra. Mon cœur semblait vouloir faire -éclater ma poitrine. Je me mis à rire pour faire -diversion.</p> - -<p>—Ah! bien, dis-je, ce serait la première fois, je -suppose, que je laisse une impression derrière -moi!...</p> - -<p>—Oh! oh! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la -coquetterie de vous retourner... Mais, abandonnons -cela. D'ailleurs, j'ai une idée, ajouta-t-elle en me -menaçant du doigt, comme une enfant: si vous -devenez dangereuse, je vous ferai désormais surveiller -par votre mari... Ah çà! dites-moi, monsieur -Serpe viendra bien dîner à la maison, j'espère?...</p> - -<p>—Il en sera très flatté, très heureux...</p> - -<p>—Vous comprenez, ma chère petite amie, ne pas -vous avoir à dîner cet hiver après l'enchantement -que nous a causé votre présence à Fontaine-l'Abbé, -non, c'est impossible.</p> - -<p>Et, confidentiellement, en s'abritant de la main un -coin de la bouche:</p> - -<p>—Un qui est amoureux de vous, savez-vous qui?... -C'est monsieur Du Toit!... Je vous en fais la confidence. -Je ne suis pas jalouse.</p> - -<p>Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> -fait pour donner quelque attrait pour moi à sa visite, -elle se remit à me parler de son fils, et me parla de -lui pendant une heure. Elle m'avoua qu'elle avait -quitté la campagne parce qu'elle ne pouvait y vivre -sans le voir.</p> - -<p>Cette visite me laissa étourdie, et comme enivrée.</p> - -<p>Je me souviens qu'il faisait une splendide journée -d'automne; les persiennes étaient à demi fermées, -l'air était doux; je me laissai tomber dans un petit -fauteuil bas; je couvris mes paupières avec mes -doigts, et je regrettai Fontaine-l'Abbé... J'entendis le -murmure de l'eau, je vis la trouée dans les arbres, -les pelouses inclinées, et l'allée couverte où il y avait -depuis soixante ans un rouleau de pierre... De tout -ce que m'avait dit madame Du Toit, que demeurait-il -en moi? La pauvre femme m'avait encore une fois -prise à témoin de ses tristesses. Ordinairement, j'y -compatissais... Allons! allons! il faut avoir le courage -de dire qu'aujourd'hui je plaignais ma chère vieille -amie, mais que de toutes ses paroles mêlées, une -seule m'intéressait, celle qui m'avait produit l'effet -d'une grande main vigoureuse pénétrant dans ma -poitrine et me pressant le cœur: «Je crois que -vous avez laissé à mon neveu une impression...»</p> - -<p>J'écartai mes mains de mes yeux; je regardai la -pièce où je me trouvais, les objets qu'elle contenait, -et le beau jour doré qui entrait entre les lames des -persiennes, et tout parut transformé pour moi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p> - -<p>Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une -chose pareille?</p> - -<p>Parce que, comme elle avait pris la précaution de -l'exprimer elle-même, parce que j'étais «la plus -sérieuse et la plus honnête des femmes», parce que -j'étais, moi, tellement insoupçonnable, que l'on pouvait -impunément, à moi, dire une chose pareille!...</p> - -<p>Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il -est vrai, que désormais elle me ferait surveiller par -mon mari. Cela m'avait, dans l'instant, un peu -remuée, parce que le nom de mon mari prononcé à -propos de M. Juillet, pour la première fois, communiquait -une sorte de consistance à une chose qui -pouvait n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même, -en moi seule... Et cette idée de «surveillance» -évoquait en moi celle de culpabilité, jusqu'alors -étrangère... Quant au fait lui-même: que -désormais mon mari m'accompagnât ou non chez -madame Du Toit, en quoi m'importait-il? Je n'avais -pas l'intention de mal agir.</p> - -<p>«Les oreilles ont dû vous tinter?—Pourquoi?—Parce -que... etc.» Oh! musique des mots qui font -naître en nous une pensée douce! Quelle rumeur en -moi à présent! Je n'avais rien éprouvé, rien, jamais, -jamais, de comparable à cela. J'avais eu un amour, -étant jeune fille, pour un homme qui ne s'en était -pas douté et qui, lui, ne songeait nullement à -m'aimer. Et puis c'était tout. Et il se pouvait qu'un<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> -homme eût reçu de moi une impression!... Oh!... Et -quel homme!... lui!...</p> - -<p>Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec -un cœur si enclin à aimer, pardonnez-moi!</p> - -<p>Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis -fidèlement par où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez-moi!</p> - -<p>C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. -Vous avez mis dans l'amour trop de douceur!... Douceur, -douceur! ce mot me revient sans cesse... Nous -en avons tant besoin!... Mon Dieu, pardonnez-moi!</p> - -<p>Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser -même, mais je me rappelle que jamais mon cœur -n'avait été ému à la caresse d'une idée comme celle-ci: -«Il y a un homme qui pense à toi tendrement.» -On ne peut rien imaginer de comparable à cette idée-là. -Quand elle pénètre en nous, c'est comme un fer -rouge qui nous brûle la poitrine, et qui cependant -nous fait crier de bonheur. Ou bien c'est un fluide -sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature -de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est -toute changée. Nous ne nous reconnaissons plus. -Mais notre âme s'échauffe et s'exalte pour les mêmes -causes qu'auparavant;... ce qui nous leurre. Il se fait -en nous un mélange de tout le connu avec l'inconnu... -C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon -Dieu!...</p> - -<p>Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude,<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> -qu'une lueur de raison me revint. C'était en souriant -que madame Du Toit m'avait parlé de son neveu! -elle n'attachait pas la moindre importance aux quelques -mots prononcés par elle; en les prononçant, il -est très probable qu'elle pensait à autre chose; elle -pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi, -encore et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement -parler d'Albéric... Si son neveu eût témoigné -un sentiment sérieux en ma faveur, madame Du Toit -était une femme d'un trop grand sens pour me le rapporter... -Cela n'eût pas été conforme à sa manière. Il -ne fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit -à ce propos. En me résignant à cette interprétation, -je sentis se dissiper mes dernières fumées; j'éprouvai -un soulagement, un allégement, la sensation de me -vêtir de linge propre et frais. Mais je gardais le souvenir -d'avoir passé par un état auquel je ne trouve -point de nom. Je sortis avec mes enfants, comme à -l'ordinaire.</p> - -<p>Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant -la visite de madame Du Toit. J'avais reçu une violente -secousse, oui, mais, me retrouvant après coup -sur mes deux pieds, je me sentais plus d'aplomb que -jamais.</p> - -<p>La première fois que je revis madame Du Toit, -elle ne me dit pas un mot concernant le sujet qui m'avait -bouleversée. Mais, pendant tout l'entretien que -j'eus avec elle, je ne cessai de remarquer qu'elle ne<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> -me parlait pas de ce sujet... Il est vrai qu'elle venait -de recevoir une longue lettre d'Albéric et une aussi -de sa belle-fille, «très gentille», me dit-elle. Ils -étaient à Rome, après avoir séjourné à Naples, visité -Ischia, Capri, Sorrente, Amalfi et les ruines des -temples de Pœstum; ils décrivaient le Vatican, le -Colisée, la campagne unique au monde. Enfin, ils -pensaient à lui écrire.</p> - -<p>Après trois semaines de silence, après qu'elle avait -pu croire son Albéric perdu pour elle à tout jamais, -cette lettre longue, où Albéric ne marquait même pas -qu'il avait négligé d'écrire, et où il était si apparent -qu'il n'avait songé ni à écrire ni à s'excuser, la comblait -de joie. Elle oubliait tout. Je crois qu'elle pardonnait -aux Voulasne et d'avoir serré la main d'Emma -et d'avoir enlevé Albéric, pour la seule raison qu'elle -recevait aujourd'hui une longue lettre. Les choses -sont ainsi faites; elles favorisent les vauriens, trop -souvent, constatons-le. Une grosse faute commise, -et puis réparée, de combien de petites ne couvre-t-elle -pas la trace?</p> - -<p>Les Voulasne n'étaient pas des gens à calculer les -suites de leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans -motifs de qualité bien choisie, et ils avaient une -chance que l'on prétend n'appartenir qu'aux ingénus. -Bousculés, rudoyés même par leurs amis, menacés -d'une rupture complète avec les Du Toit, ils entreprenaient -assez lâchement ce voyage, puis le prolongeaient<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> -au delà du terme habituel de leur rentrée, -laissant à leurs amis le temps de regretter la commodité -de leur maison; et il n'y avait pas jusqu'au -naïf cynisme de leur conduite qui ne leur valût -l'avantage d'être ménagés, et, par exemple, dans la -maison Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les désirait, -les uns pour eux, les autres pour le jeune ménage -qu'ils captaient; et puis, n'avaient-ils pas en somme -procuré un beau voyage à Albéric!</p> - -<p>M. Chauffin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit -donner dès les premiers jours de décembre une -soirée dans le genre de celle qui m'avait initiée à -leurs goûts, aux débuts de mon mariage. Mais, cette -fois-ci, mon mari ne monta pas sur le tréteau de ses -cousins. Il n'y monta pas parce qu'il était invité à un -prochain dîner chez les Du Toit. Non, je n'eusse jamais -cru que l'invitation chez les Du Toit pût être d'un -effet si prodigieux sur mon mari! Quelle que fût sa -soumission à ses cousins Voulasne,—un peu moins -aveugle toutefois depuis l'épisode de Dinard,—quelle -que fût sa vieille crédulité en un monde neuf -qui avait la prétention de se créer autour de lui, et -qui par cent côtés le retenait, rien, rien ne lui pouvait -procurer plus d'orgueil que le fait d'être introduit -dans un monde d'esprit traditionnel, rigoriste, -ennuyeux même et d'une insoupçonnable honorabilité. -Il n'avait pas, aux premiers mois de son mariage, -sacrifié à sa jeune femme la petite scène avec le<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span> -kanguroo boxeur, mais il en sacrifiait une analogue -aujourd'hui à l'honneur de bientôt dîner chez le président -Du Toit.</p> - -<p>Madame Du Toit, invitée à cette soirée, y vint avec -son mari. Cette soirée, composée de pantalonnades -qui n'égaieraient pas les enfants de nos jours, consacra -d'une manière officielle l'oubli de l'acte commis -sur la plage de Dinard; elle nettoya le passé. -M. Du Toit, demeuré ignorant de ces potins inscrits -sur le sable, contribua par sa présence à ce lavage. -Voulasne, gros, gras, pléthorique, doré comme un -oignon par le ciel méridional, crevant sa peau de -toutes parts, l'œil d'un bébé, la bouche ouverte et -bavant d'allégresse, allait de l'un à l'autre, interrogeait:</p> - -<p>—Avez-vous lu le programme?</p> - -<p>—Mais certainement! Très curieux... plein de -promesses...</p> - -<p>—Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes?</p> - -<p>Et les femmes d'ajuster leur face-à-main, les -hommes leur monocle. Le bon Gustave se tordait de -rire:</p> - -<p>—Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a -le clou... Le clou est entre les lignes!...</p> - -<p>Henriette, boubille, étourdie, toujours jeune, souriante -à tous, émerveillée que la vie fût si facile et -les gens si bons, croyait à deux choses: elle croyait -qu'il était impossible que l'on s'amusât nulle part<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> -aussi bien que chez elle, et elle croyait que -M. Chauffin possédait du génie.</p> - -<p>—Il y a un clou? lui demandait-on.</p> - -<p>—Chut! chut!... Mais ce que je puis vous dire, -c'est que monsieur Chauffin a eu une idée!...</p> - -<p>Le «clou» était planté dans le jardin d'hiver, cela -semblait probable, car les portes en étaient tenues -hermétiquement closes.</p> - -<p>—Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu -la tête!...</p> - -<p>—Et comment est-elle?</p> - -<p>—Ah! vous êtes prise! me dit-il, vous aussi, -comme moi. Dire qu'il suffit de fermer une porte et -de laisser soupçonner qu'elle s'ouvrira, pour intriguer -les plus rebelles!...</p> - -<p>—Mais, la tête, la tête?...</p> - -<p>—Oh! dit-il, c'est simplement que l'on attend le -départ de mon oncle et de ma tante Du Toit pour -ouvrir ces portes...</p> - -<p>—En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en -même temps qu'eux...</p> - -<p>—Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il, -d'un ton qui m'invitait à achever sa pensée en y ajoutant -le souvenir de Fontaine-l'Abbé, le souvenir de -la voiture dans la cour pavée, de la voiture s'éloignant -par la route en lacets...</p> - -<p>Et il me sembla à ce moment que tout en lui confirmait -ce que m'avait rapporté sa tante. Je ne parlai<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> -plus de partir, même quand monsieur et madame -Du Toit se retirèrent.</p> - -<p>Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une -exclamation d'enthousiasme s'échappa de toutes les -poitrines.</p> - -<p>Au milieu de cette pièce, on avait creusé pendant -les vacances une piscine, non pas très vaste, à la -vérité, mais profonde. Le gargouillement de l'eau la -signala à ceux qui, comme moi, ne virent tout -d'abord que le dos et les épaules des plus pressés. -Puis, tout à coup, un immense éclat de rire, suivi de -«Oh!» de «Ah!», de chuchotements, d'appréciations, -de commentaires à l'infini. Me faufilant, me -haussant sur les pieds, je reconnus d'abord M. -Chauffin, costumé en gardien du Jardin d'Acclimatation -et qui récitait un boniment; il désignait, d'une -sorte de harpon, deux gros paquets, noirs et gluants, -mobiles, apparus, disparus, barbotant dans la piscine -à grand bruit. Ces paquets simulaient évidemment -des otaries; ces otaries, c'étaient Gustave Voulasne -et sa fille Pipette!...</p> - -<p>Voulasne et sa fille Pipette, jambes accolées, -chacun, dans une gaine terminée en queue de poisson, -les bras pliés, fixés aux flancs sous un maillot de -caoutchouc, les mains gantées de même matière, -seules libres, en guise de nageoires, la tête en un -bonnet de bain, le visage étouffé sous un masque -d'arlequin noir et moustachu, plongeaient à qui<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> -mieux mieux, se redressaient d'un fougueux élan, -s'agrippaient le plus malaisément possible à la margelle, -où tous les deux venaient s'ébrouer à l'envi, -soufflant, crachant, inondant les spectateurs dont -on voyait les uns défendre avec rage leur plastron, -et les autres, par galanterie, s'exposer à recevoir -bénévolement l'haleine emperlée de l'intrépide et -irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait à tous -curieux, sous le tissu plastique à l'excès, d'une part -ses reins solides et souples, et de l'autre ses jeunes -seins gracieux. Chauffin, finalement, cela va de soi, -jouait à tomber par mégarde dans l'eau, tout vêtu -qu'il était, et, avec les deux amphibies, c'était un -tumultueux et inénarrable combat marin! Le succès -fut sans précédent rue Pergolèse.</p> - -<p>Albéric Du Toit regardait cela comme tout le monde. -Je lui dis:</p> - -<p>—Est-ce que vous devriez permettre que votre -petite belle-sœur se montre comme cela, voyons, -Albéric? Vous êtes le seul proche parent de Pipette, -qui ayez conscience de ce que vous faites et de ce qui -est permis ou non à une jeune fille qui doit trouver -un mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui être -désavantageux?</p> - -<p>Albéric me fit observer:</p> - -<p>—Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait là est -à la portée de tout le monde?</p> - -<p>Et le voilà à m'expliquer la difficulté de se mouvoir,<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> -en un si petit volume d'eau, sans le secours des -bras ni des jambes:</p> - -<p>—C'est une affaire de reins, me dit-il avec admiration, -uniquement de reins; il faut être une fière -nageuse!...</p> - -<p>—Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit -un peu durement M. Juillet, madame te prie de -remarquer que l'exercice qu'on fait accomplir à mademoiselle -Voulasne est indécent.</p> - -<p>Albéric se tourna vers M. Juillet et lui dit:</p> - -<p>—A d'autres qu'à toi, mon vieux, de faire le Père -la Pudeur!...</p> - -<p>Pourquoi disait-il cela à M. Juillet?...</p> - -<p>M. Juillet me parla aussitôt d'autre chose. Il sollicitait -une mission du gouvernement en Afrique, afin, -disait-il, de se faire prendre un peu au sérieux par sa -famille. Il comptait bientôt partir; il me l'annonça -ce soir-là.</p> - -<p>A la pensée qu'il allait disparaître de ma vue, il me -semblait que mon cœur cessait d'être suspendu dans -ma poitrine et tombait; à la pensée qu'il eût pu ne -plus être là dès aujourd'hui, il me semblait que j'allais -être submergée, asphyxiée dans cette mer de platitude -et d'imbécillité que ce monde représentait pour moi. -Lui parti, c'était un désert, un néant, le vertige, la mort. -Non que nous eussions ensemble des conversations de -nature à faire pâmer, mon Dieu! non; il n'abordait -avec moi aucun sujet qui pût me donner à entendre<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> -que les paroles de sa tante fussent fondées, non; -mais il avait avec moi un certain ton où il n'était pas -possible que manquât un peu de tendresse, et il avait -des mots, de ces mots que je n'ai entendu jamais -que de lui, qui s'enchâssaient dans la mémoire et -devenaient prétextes, comme un vers de poète, à des -songeries illimitées.</p> - -<p>Il allait bientôt partir...</p> - -<p>Et entre temps, la brutale réplique d'Albéric me -revenait à l'esprit.</p> - -<p>Je retrouvai M. Juillet, à la fin de cette même soirée; -il causait avec une femme assez jolie, madame Le -Gouvillon, qui se plaignait à grands cris des absences -trop fréquentes de son mari obligé de voyager en -province et à l'étranger. Lorsqu'il en revenait, déplorait-elle, -il était fourbu; et avec cela, deux maladies -en l'espace de six ans... «Eh bien! et ma vie de -femme, monsieur?... Non, je divorcerai ou je prendrai -un amant.» Ma présence, d'ailleurs, ne la gêna en -aucune manière; elle me dit: «Oh! vous, vous avez -un mari qui est un gaillard; vous avez de la veine!...» -M. Juillet prit un certain air, que je lui voyais quelquefois, -celui que j'aimais le moins en lui, où le -dédain se mêlait à je ne sais quel malicieux plaisir, -et qui n'était pas perceptible à tous. Et il abonda -dans le sens de cette femme, parut s'étonner qu'elle -eût pu supporter six années pareil sort et un homme -qui avait fait deux maladies, s'il vous plaît!.. Il<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> -lui cita le cas de George Sand à Venise, au chevet -du pauvre Musset fiévreux: «Elle le trompait, -madame, de l'autre côté de la cloison avec un médecin -râblé!...»</p> - -<p>—Vous m'avez dégoûtée, lui dis-je, quand je fus -un instant seule avec lui.</p> - -<p>Il sourit:</p> - -<p>—C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il.</p> - -<p>Cela me faisait mal de le trouver à l'aise avec des -femmes de ce genre. Je le voyais si beau! J'aurais -voulu qu'il trônât au-dessus de ces comédies.</p> - -<p>Mais il avait cette maudite curiosité que je ne comprenais -pas. Il fallait qu'il sût tout, qu'il comprît tout, -qu'il s'assimilât tout.</p> - -<p>—Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela, -tout! quelle saleté que tout! Tout, c'est le tas d'immondices... -Il faut choisir.</p> - -<p>—Mais, pour choisir en connaissance de cause, -répliquait-il, il faut avoir touché à tout!</p> - -<p>—Allons donc! le choix est toujours fait d'avance.</p> - -<p>—Ah! dit-il, vous avez peut-être raison.</p> - -<p>Mais peut-être ne donnait-il pas tort à madame Le -Gouvillon!</p> - -<p>La mobilité d'expression de sa physionomie me -déconcertait souvent. Je faisais des efforts pour discerner -parmi ces images successives celle que je nommais -«la vraie». Car je croyais fermement qu'il n'y -en avait qu'une qui fût vraie, et qu'il jouait quand il<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> -laissait se dessiner les autres. La vraie, c'était celle -qui m'avait plu toujours en lui; et quand je cherche -ce qui la caractérisait, je trouve que c'était avant tout -la joie qu'il manifestait en me voyant. Ç'avait été la -même depuis le premier jour, mais, à moins que je -ne m'abuse,—et je n'ai jamais été portée à m'abuser -en ce sens-là,—le plaisir qu'il prenait à me voir -augmentait depuis la saison à Fontaine-l'Abbé. Il ne -le trahissait nullement par ses paroles. Il paraissait -les mesurer plutôt. Cependant, à l'accent, une femme -mise en éveil, comme je l'étais, ne se trompait pas. -Dans une réunion où il pouvait être, je le cherchais, -moi, je ne m'en cache pas, je le cherchais; eh bien! -quand je l'avais trouvé, il me semblait qu'il venait -au-devant de moi, mais plus lentement que moi, -avec des hésitations, des arrêts, des retours sur ses -pas, que moi je n'avais certes point.</p> - -<p>Jamais il ne se permit avec moi le plus léger écart -de langage. Il était hardi jusqu'au cynisme avec un -grand nombre de femmes. Il s'offrait un régal malin -et cruel de scandaliser quelquefois celles, chez sa -tante, qu'il appelait des «mijaurées». Avec moi, son -respect était absolu, sa conversation, à part quelques -innocents badinages, toujours grave et remplie de -ces imprévus que le plaisir seul inspire, et surtout le -plaisir de posséder l'interlocuteur désiré entre tous. -Et je me disais: «Si je suis, pour lui, momentanément, -l'interlocuteur rêvé, ce n'est pas par ma qualité<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span> -d'interlocuteur, car je l'écoute plus que je ne lui tiens -tête, et il ne peut me croire assez intelligente pour -mériter de pareils frais de pensée; c'est qu'il se -leurre à mon sujet, c'est qu'il est un peu aveuglé -sur ma qualité réelle, c'est qu'il a le bandeau, c'est -qu'il...» Je n'osais conclure, mais je pensais malgré -tout: «c'est que, peut-être, il m'aime!...»</p> - -<p>Du mois de décembre à Pâques nous dînâmes trois -ou quatre fois chez madame Du Toit avec mon -mari. La présence de mon mari légitimait, à mes -yeux, les entretiens que je pouvais avoir seule à seul -avec M. Juillet. Ces entretiens recherchés par moi, -recherchés par M. Juillet, eussent, avec toute autre -femme, été qualifiés de <em>flirt</em>. Jamais personne ne prononça -ce mot à propos de mon amitié de prédilection. -A Chinon, tout le monde concevait sur moi des soupçons; -chez les Du Toit, ma réputation, établie une -fois pour toutes, par une autorité constituée, était -intangible. Ceux qui se permettaient quelque plaisanterie -disaient que j'étais attachée à convertir -M. Juillet, qui passait pour grand pécheur.</p> - -<p>Parfois je pensais: «Est-ce que je regrette qu'il -ne me parle pas d'amour?» Mais je chassais vite la -réponse. Je ne voulais rien examiner de trop près, -rien prévoir, presque rien savoir. Cette ignorance systématique -était tout à fait contraire à mes habitudes. -Et qu'une chose en moi se trouvât à ce point contraire -à mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant,<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> -parfois, la question se présentait à moi: «Mais -enfin, s'il me parlait d'amour, que ferais-je?» C'était -lorsque, silencieux, un peu préoccupé, il se tournait -soudainement vers moi et que son regard parlait -avant ses lèvres... Les lèvres parlaient ensuite et ne -continuaient pas le langage des yeux...</p> - -<p>Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le -regard. Le sens seul des paroles demeurait étranger. -Mais moi, dont le cœur, le corps et toute la volonté -fondaient à proximité de quelque chose de si doux, -voilà que je n'entendais plus alors le sens des paroles... -Et il vit bien, je crois, que ce n'était pas chez moi -inattention, mais au contraire attention trop vive -portée au seul point qui, dans sa causerie avec moi, -comptait, avait de la valeur. La vérité m'oblige à dire -qu'il en fut surpris désagréablement. Avait-il résolu -de ne point me laisser apercevoir le sentiment qu'il -pouvait avoir pour moi? Il me bouda un peu. Et je -ne savais comment interpréter sa bouderie. N'était-elle -qu'une méditation sur lui-même et sur son cas -vis-à-vis de moi, qui, bon gré mal gré,—allons! il -devait bien le remarquer!—devenait brûlant?</p> - -<p>Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et -j'aurais dû méditer, moi aussi, sur mon cas, qui en -valait la peine. Mais, je ne voulais pas méditer, je ne -voulais pas penser. Il n'y a pas une période de ma -vie ou je me sois fuie plus résolument. Je ne cherchais -qu'à m'étourdir, à me donner le change. J'ai compris,<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> -à cette époque-là, nombre de pauvres femmes que -j'avais auparavant accusées sans pitié. C'était le moment -pour moi de m'ouvrir à quelqu'un de confiance, -à mon confesseur, en tout cas... Oui! mais outre que -ma dévotion attiédie m'avait fait perdre l'habitude de -m'ouvrir à un confesseur, je me suggestionnais avec -acharnement afin de demeurer dans la quiétude la -plus parfaite et dans la conviction qu'il n'y avait rien, -qu'il ne saurait rien y avoir, enfin qu'<em>une femme -comme moi</em> ne saurait courir aucun danger de cet -ordre. Mon orgueil héréditaire, et tout le contentement -de moi qui me venait d'une conscience jusqu'ici -irréprochable, contribuaient à m'illusionner. Quand -nous sommes vis-à-vis de l'amour, nous devons nous -méfier jusque même de ce qu'il y a de meilleur en -nous. Tout lui sert.</p> - -<p>Est-ce que je n'allais pas jusqu'à me dire: «Il -doit partir... Ne part-il pas bientôt? Ce départ -arrangera tout...»</p> - -<p>Peut-être pensait-il, lui aussi, à ce départ, pour -tout arranger? peut-être même était-ce pour tout -arranger qu'il avait prémédité son départ, voulu et -organisé cette mission, conforme à ses goûts, je le -veux bien, répondant assez bien au prétexte qu'il lui -donnait, oui, encore! et qui pourtant m'étonnait... -Toujours est-il que lorsqu'il me parla pour la première -fois, après sa bouderie, en rompant sa bouderie, -et en m'expliquant sa bouderie, il annonçait son<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span> -départ prochain, moi étant visiblement à bout de -nerfs, et lui... lui, amené, par quels secrets détours? -à faire ce qu'il fit...</p> - -<p>J'étais dans un état de trop grande surexcitation -pour que je puisse me souvenir avec exactitude de ce -qui se passa, entre le moment où il m'annonça qu'il -partait «dans dix jours» et le moment où il fit la -chose. Il me faut essayer de rétablir aujourd'hui ce -qui dut se passer le plus probablement. Je crois qu'il -n'avait pas l'intention de faire plus que de m'annoncer -son prochain départ, en ajoutant quelques mots gracieux -de regret. Il avait résolu cela, du moins, à la -suite des réflexions faites durant la bouderie. Mais -je crois aussi que je maîtrisai mal, moi, l'émotion -que la date précise de son départ me causait. Il la vit. -Et soudain il crut s'apercevoir que notre marche -l'un vers l'autre, dans la pénombre et dans le secret, -depuis des mois, nous avait rapprochés à ce point -qu'un choc valait mieux qu'un recul avec toutes les -civilités, bref, que son départ sans une parole eût -été un peu tenu par moi comme une désertion. Alors, -un déclanchement inopiné se produisit dans ses plans: -il joua son va-tout! Il me fit une déclaration!</p> - -<p>Mais une déclaration en règles, ce qui s'appelle -une déclaration: la plus bourgeoise, la plus empesée, -la plus lourde, la plus commune, la plus cinglante -déclaration; une déclaration conforme à la formule, -soumise aux exigences du cliché, dépourvue du ton<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> -émouvant et jusque même du regard qui donnaient -tant de prix à la moindre de ses paroles ordinaires. -Pourquoi faisait-il cela? Était-ce parce que précisément -il était trop ému? était-ce parce qu'il n'avait -jamais parlé d'amour à une femme comme moi? -Était-ce parce qu'il s'imaginait qu'à une femme -comme moi, il fallait, jusque pour le dérèglement, -une proposition régulière?... Je ne me demandai rien -de tout cela sur le moment. Juger quoi que ce fût, et -fût-ce l'acte le plus extravagant, venant de lui, -m'était chose impossible. J'eus simplement la sensation, -presque physique, de recevoir une volée de -coups; et je frissonnai dans toute ma moelle. Et, -instantanément, simultanément, je me dis: «Voilà -l'amour... Il est nouveau pour moi, déconcertant, -terrible!» Et je ne fus pas du tout offensée du -caractère banal et maladroit qu'avait revêtu une -déclaration adressée à moi par M. Juillet. J'acceptais -la formule, comme une jeune fille accepte celle par -quoi un monsieur qui va la demander en mariage, -se déclare...</p> - -<p>Le regret qu'elle n'eût pas été autre ne me vint pas. -Je fus, je le confesse, toute heureuse et toute fière de -l'avoir reçue. C'était quelque chose d'extraordinaire -et d'inouï, qui, enfin, venait!... C'était cela... Que -béni fût cela!...</p> - -<p>Mais, en même temps, et d'une source étrangère à -ma conscience, mais non pas pourtant étrangère à moi,<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span> -monta tout le long de mon corps, m'environna, s'appliqua -sur tous mes membres et sur mon visage, -avec l'exactitude d'un linge mouillé, quelque chose -comme une réplique de moi, quelque chose d'aussi -moi que moi, et que, cependant, je repoussais comme -mon propre fantôme aperçu, hostile, armé contre -moi. Oh! cela n'avait rien de fantastique ni de -surnaturel; c'était une attitude qu'adoptait mon -corps tout entier, une attitude que je sentais saisie -avidement par chacun de mes membres, par -chacun de mes traits, et une attitude en contradiction -flagrante avec mes sentiments véritables, une -attitude de catastrophe, de malheur public, une attitude -d'appel désespéré à toutes les énergies sociales -et privées!... Je dus inspirer plus d'effroi que je -n'éprouvais moi-même de stupeur. Je me sentais -comparable à la chatte qui, de vivante caresse, se -mue par un coup d'échine en le plus horrifique des -monstres.</p> - -<p>M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la figure -d'un homme qui vient de commettre la plus irréparable -bévue. L'impression fut courte et définitive. Je -vis tous ses traits se déchirer, ses yeux, si expressifs -et si beaux pour moi, se ternir, et la chair de ses -joues, entre le nez et la lisière de la barbe, comme -un sable humide, miné par la main d'un enfant, s'affaisser.</p> - -<p>Mon attitude avait dû être pire que je ne me l'imagine,<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> -et, sans aucun doute, elle était à la déclaration -une réponse catégorique et sans appel.</p> - -<p>Il me dit,—oh! je me souviendrai toujours de ses -pauvres lèvres subitement desséchées, d'où tant de -paroles enchanteresses étaient auparavant tombées -pour moi!—il me dit:</p> - -<p>—Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute -immonde, pardonnez-moi! Ma vie est à vos pieds -pour implorer de vous l'oubli de ce que j'ai fait!...</p> - -<p>Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux -mètres ne nous séparaient pas de personnes qui, si -elles nous eussent entendus, fussent demeurées sur -place, et pétrifiées.</p> - -<p>Cette dernière idée,—l'étendue du scandale que -la moindre de nos paroles causerait si elle était surprise, -idée qui s'alliait si bien à l'entreprise de défense -de ma «seconde nature»,—m'empêcha -d'ajouter un mot à ceux que M. Juillet m'avait dits. -Je l'avoue devant Dieu et devant les hommes: le mot -que j'aurais ajouté eût crevé la digue à un torrent de -tendresses refoulé, qui eût inondé le salon de -madame Du Toit, et nous eût tous submergés, comme -un déluge. Mon cœur débordait; peut-être n'aurais-je -pas pu prononcer le mot; des larmes ou un geste -amoureux de mes bras, voilà le langage qui eût -répondu à M. Juillet. Peut-être fut-ce le caractère -excessif de la démonstration, que je sentais le seul -capable de traduire la vérité de mes sentiments, qui<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> -m'empêcha de répondre un seul mot!... Je hasarde -des hypothèses. Je ne sais pas. Je devrais constater -uniquement le fait. Le fait est que j'éprouvais cette -intensité d'émotion et de désir, et que quelque chose -me paralysa; le fait est que je ne répondis rien. -Nous fûmes mêlés, M. Juillet et moi, presque aussitôt, -à des groupes différents.</p> - -<p>Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu -le courage de demander à mon mari de m'emmener, -car, à la fois et presque avec égale force, je souhaitais -et je redoutais que quelque chose de nouveau -vînt s'ajouter à ma situation vis-à-vis de M. Juillet; -mais mon mari me vit si pâle et si défaite qu'il me -proposa lui-même de partir, et je n'opposai aucune -résistance. Dans le fiacre, je fus parcourue de frissons, -puis un grand tremblement m'agita tous les -membres; mes dents claquaient; mon mari en entendit -le bruit; il quitta sa pelisse pour me couvrir; -il me passait un bras dans le dos, qui me faisait -l'effet d'une armature de fer, glaciale; et il disait: -«Nous voilà bien! Vous allez nous faire une maladie!...» -Il me porta, en s'arrêtant pour souffler à -chaque palier, jusqu'à notre cinquième, car il n'y -avait pas d'ascenseur dans la maison que nous habitions; -et il me mit au lit. Je ne pouvais ni me tenir -debout, ni faire quoi que ce fût avec mes doigts. Il -réveilla la nourrice pour me garder, au cas où il -deviendrait nécessaire d'aller chercher un médecin.<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> -Mais au bout de vingt minutes, mon tremblement -s'apaisa. Je me sentais anéantie et je m'endormis. -Le lendemain, je n'étais pas malade; mais alors ce -furent des larmes, sans répit. En pleurant, je demandais -pardon à mon mari de tout le mal que je lui -avais donné; je le remerciais en pleurant d'avoir -quitté sa pelisse, de m'avoir montée dans ses bras; -il était touché de mes excuses et de mes remerciements, -et moi, de le voir touché, je pleurais de plus -belle.</p> - -<p>L'impression qui domina en moi, ce jour-là, fut -que j'avais eu de la chance d'avoir été empêchée de -répondre à la déclaration de M. Juillet; car, pensais-je, -quelle honte je souffrirais aujourd'hui en face de -mon mari! Antérieurement à tout cela, j'avais bien -essayé de m'imaginer ce qui se passerait, après, si -un jour M. Juillet me parlait; mais je n'avais pas -imaginé que mon mari me couvrirait, après, de sa -pelisse et me porterait dans ses bras jusqu'au cinquième -étage. Impression rudimentaire, un peu -puérile, d'ailleurs, et qui en amena toute une série -d'un meilleur ordre. C'était la première fois, depuis -qu'un grand trouble m'était venu de M. Juillet, que -je pensais aux qualités de mon mari, à ses réelles et -grandes bontés pour moi, à ce que je lui devais, -somme toute, à mes devoirs envers lui. Je n'y avais -jamais pensé parce que j'avais toujours assez lâchement -reculé la possibilité même de commettre<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> -quelque acte positif contre lui. Des rêveries, des -sentiments, des désirs, sous le prétexte que cela est -vague, cela nous semble sans valeur; mais qu'un acte -est donc vite accompli! Si j'avais répondu un mot, -un seul mot, à M. Juillet, au lieu de le méduser avec -ma figure de matrone offensée, ça y était! Oh! oui, -car ce mot, chez une femme comme moi, inaccoutumée -au langage galant, ignorante des demi-sentiments, -ce mot eût été franc, entier, et tout mon -cœur y eût passé.</p> - -<p>Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement -moral où je gisais paresseusement depuis des -mois, comme par l'effet d'un philtre. Ce n'était plus -l'heure de faire la petite fille, l'innocente. Je voyais -très bien désormais où cela pouvait me conduire. Il -y a un moment, où, là comme à l'autel, il faut prononcer -le «oui». Étais-je une femme, moi, à prononcer -deux «oui» contradictoires? Je passai une -matinée dans l'épouvante de ce que cette matinée -aurait pu être si un souffle était sorti de ma bouche, -la veille au soir...</p> - -<p>Je pris les plus sincères résolutions. J'avais une -telle peur de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un -prêtre, dans un confessionnal de l'église Saint-François-de-Sales, -le premier venu. Il m'exhorta, mais -d'une façon trop anonyme,—c'était de ma faute: -que ne recourais-je à lui plus souvent!—et surtout -trop indulgente: il avait l'air de trouver que je<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> -n'étais pas une grande pécheresse, puisque j'accourais -à lui aussitôt après la première alerte. Il devait -en entendre d'autres qui n'y mettaient pas tant de -façons! J'aurais voulu, moi, qu'il me terrorisât. Son -indulgence me laissa plus sévère pour moi-même. Je -me jurai, durant tout le jour, de déraciner de moi -l'idée de M. Juillet et d'arracher de la mémoire -de mon cœur le regret où j'étais de ne lui avoir -pas répondu lorsqu'il m'avait déclaré qu'il m'aimait.</p> - -<p>Le lendemain, je vis madame Du Toit qui, entre -autres choses, et sans attacher à celle-ci plus d'importance, -me dit que son neveu était parti pour Marseille -le matin même.</p> - -<p>—Ah! dis-je, mais il reviendra avant son départ -définitif?</p> - -<p>—Non, non, il est parti.</p> - -<p>Et elle me parla d'autre chose.</p> - -<p>Je sentis toutes mes forces m'abandonner comme -si mon sang se fût échappé sous mes pieds par deux -rigoles; ma tête se vida, tout mon buste, et mes -jambes. Comment ai-je pu continuer de parler à -madame Du Toit? Je me souviens de lui avoir dit -que je craignais continuellement des syncopes, que -je n'allais pas bien depuis quelque temps, et qu'elle -me demanda:</p> - -<p>—Seriez-vous enceinte?...</p> - -<p>—Je ne le crois pas, lui dis-je.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span></p> - -<p>Madame Du Toit n'avait pas le plus léger soupçon -de mon état.</p> - -<p>M. Juillet parti, le danger éloigné, je ne pensai -plus qu'à M. Juillet, à sa déclaration, à mon attitude -extraordinaire envers lui, qui en eût découragé -maint autre! Je ne pensai plus qu'à lui, je ne pensai -plus qu'à la cruauté que je lui avais témoignée. Ce -ne fut plus le remords de mon sentiment qui me -tortura, ce fut le dépit de mon attitude en face -de la déclaration; mon attitude m'apparut grotesque; -je la maudis jusque dans ses plus lointaines -origines. L'idée de la première chose que -j'avais à faire fut, naturellement, extrême: je résolus -d'écrire à M. Juillet. Et je commençai une -lettre. Mais la rédaction m'en fut d'une insurmontable -difficulté. Prononcer le «oui» en face de la -bouche qui vous dit: «Je vous aime»,—ce qui -me semblait, le matin même, comme la veille, infaisable,—je -l'aurais fait, à présent, peut-être; mais -l'écrire!... «Mais! me disais-je, si je me décide à ce -«oui», c'est parce que mon ami est parti; s'il était -resté là, je serais demeurée, moi, dans mes dispositions -de ce matin ou dans ma paralysie d'hier soir. -Ce «oui» n'est possible qu'écrit.» Je ne terminai -pas ma lettre; à la vérité, je n'en écrivis que deux -ou trois lignes; je l'enfermai à clef dans mon petit -bureau. Et ces trois lignes enfermées là, ce corps -que j'avais donné à mon secret et qui pouvait, à la<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> -rigueur, le révéler, le trahir, c'était comme la faute -accomplie, extériorisée, visible et tangible. Je sentais -le feu dans ce tiroir. Mais pour m'affirmer que je -n'étais pas tout à fait une sotte pusillanime, je le -gardai là tout le jour, je le laissai là quand je sortis -avec les enfants: si mon mari se méfiait de moi, par -hasard, il pouvait forcer ce meuble, il lirait les trois -lignes!... Une domestique indiscrète en pouvait faire -autant. Je jugeais cela un commencement d'audace.</p> - -<p>Quand je rentrai, personne, apparemment, n'avait -forcé le petit meuble; mon mari nous avait rejoints -dans l'escalier; je n'allais tout de même pas pousser -l'audace jusqu'à écrire ma lettre sous ses yeux! Elle -demeura réduite à ses trois lignes, dans mon tiroir.</p> - -<p>Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon -mari eut la fantaisie d'aller au Théâtre-Français. -Au vestiaire, nous nous trouvâmes côte à côte, dans -la mêlée, avec un couple que j'avais vu chez les Voulasne -et dont je ne me rappelais seulement pas le -nom. Saluts, aménités conventionnelles; comme je ne -savais que leur dire, c'est de la façon la plus désintéressée -que je hasardai cette phrase quelconque:</p> - -<p>—Mais où étiez-vous donc? nous ne vous avons -pas aperçus...</p> - -<p>—Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de -partir pour l'Algérie.</p> - -<p>Je ne savais ni si les Le Gouvillon avaient une -loge, ni où était la loge des Le Gouvillon; je fis:<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> -«Ah!... ah!...» à plusieurs reprises, en mettant -mon manteau.</p> - -<p>Alors, quelque chose comme une fléchette me -pénétra entre les deux yeux et s'y ficha. J'appelai -cela une coïncidence curieuse.</p> - -<p>Curieuse la coïncidence, et rien de plus.</p> - -<p>Peu après, un bon et un mauvais côté de la coïncidence -se présentèrent à moi. Le mauvais: <em>il</em> voyageait -peut-être avec les Le Gouvillon... Le bon: mais s'il -avait avancé son voyage de huit jours, qu'est-ce qui -l'avait poussé à cette résolution? La confusion de -la maladresse qu'il croyait avoir commise en me -faisant une déclaration. Partir si précipitamment, -c'était me montrer son chagrin, son repentir, son -émotion fébrile.</p> - -<p>Une entente entre lui et une madame Le Gouvillon?... -Chose impossible!... Lui! lui! et une femme -qui traitait la question de l'amour comme une courtisane!... -Du bon côté, je rangeais encore l'hypothèse -qu'il eût voulu, mais bien grossièrement, il faut -l'avouer, se venger de mon apparent dédain et me -piquer au vif,—mais par quelle étrange aberration!—en -ayant l'air de se consoler de ma perte par la -compagnie d'une madame Le Gouvillon...</p> - -<p>Dans l'instant même où j'admettais la pire hypothèse, -mon sentiment pour M. Juillet ne subissait -aucune atténuation. Le déchirement produit en moi -par la seule annonce de son départ précipité, avec ou<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> -sans compagnons, avait rouvert ma plaie dans toute -sa profondeur. En outre, il s'était passé, désormais, -entre lui et moi, quelque chose, quelque chose de -positif qui avait à présent sa sanction dans un départ -précipité, dans une autre intrigue même, si l'on veut! -mais quelque chose s'était passé entre lui et moi, qui -ne me permettait pas de ne plus penser à lui, qui -rendait pour ainsi dire légitime la songerie constante -à ce qui s'était passé, à ce qui eût pu se passer -entre lui et moi, à ce qui se passait ou ne se passait -pas, ailleurs, avec d'autres.</p> - -<p>Et j'avais tellement besoin d'une interprétation -favorable, que j'ai refoulé quelque temps le souvenir, -qui s'imposait pourtant, de la toute récente -réplique d'Albéric, si singulière, au bord de la vasque -où Voulasne et sa fille faisaient les otaries, et le souvenir -de certains mots de M. Juillet, qui m'avaient -tant ahurie à Fontaine-l'Abbé, sous l'allée couverte... -Je ne voulais pas, je ne voulais pas! Cela était en -opposition trop violente avec le caractère que M. Juillet -m'avait constamment découvert... Et puis, enfin, -enfin! la déclaration était là, adressée à moi, à moi, -à nulle autre!... Qui donc l'obligeait à me l'adresser?... -Et je refoulais la réponse: «Moi! mais moi-même, -et sans que je m'en fusse aperçue!... Moi! en ayant -l'air de l'attendre, cette déclaration, et presque de -l'implorer!...» Et je refoulais ce souvenir tendant à -une interprétation si défavorable: «Aussi, quelle<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span> -singulière déclaration! quel ton! quel bégaiement! -quel emploi d'expressions insolites en sa bouche! et -combien peu il semblait avoir envie de me la faire, -sa déclaration!...» Je refoulais cela. Mais cela -s'amassa et fit obstacle devant moi peu de temps -après... pour m'obliger à ne penser qu'à M. Juillet, -pour justifier ma tournure d'esprit obstinée et exclusive: -ah çà! voyons, ne fallait-il pas débrouiller tout -cela?</p> - -<p>Et à mesure que je débrouillais tout cela, à mesure -que mon interprétation se tournait du «mauvais -côté», mon sentiment pour M. Juillet, en se compliquant, -devenait plus intense. Il se pouvait faire -que le pauvre garçon eût des penchants opposés à sa -belle intelligence et aux nobles sentiments qu'il voulait -avoir!... A de tels contrastes chez un homme, -n'avait-il pas fait allusion maintes fois? et précisément, -sous l'allée couverte de Fontaine-l'Abbé, n'était-ce -pas cela qu'il entendait exprimer, avec ce soupir -rageur et désolé? Je le jugeais à plaindre d'être ainsi -fait; «il est malheureux», me disais-je, et là, -encore, je trouvais le moyen d'innocenter mon obsession -en lui fournissant un motif charitable!... Son -jugement était haut, serein et pur; il eût aimé sans -doute être l'homme qu'il se montrait avec moi; il -n'était pas tout entier cet homme-là; il l'était, et il -était aussi un autre; l'un s'élevait au-dessus de -l'autre; peut-être m'aimait-il réellement quand il<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span> -était l'homme d'en haut; lorsqu'il s'abaissait, d'autres -attraits s'emparaient de lui, c'était possible! Que -je le plaignais! Que j'eusse voulu lui dire: «Je -sais... mon malheureux ami!...» Une pensée, présomptueuse -peut-être, fondée sur le peu de connaissance -que j'avais des hommes, me venait aussi: -n'était-ce pas faute d'une femme comme moi qu'il -était attiré par des femmes comme madame Le Gouvillon?... -Est-ce qu'une tendresse délicate et sans -bornes, jointe à ce commerce spirituel qu'il aimait, -ne l'eût pas satisfait, comblé, retenu à jamais?... -Madame Du Toit, sa tante, ne m'avait-elle pas dit en -me parlant de lui, et en se frappant le front: «Il -aurait tant besoin d'une femme digne de sa «caboche»! -Elle pensait certainement, à ce moment-là,—sans -penser à mal,—qu'il aurait eu besoin d'une -femme comme moi. Et j'en venais à faire la chose -pour moi la plus insolite: des comparaisons... et -de physiques!... entre une madame Le Gouvillon -et moi!... Et ceci, s'il vous plaît, avec une grande -ignorance des choses de l'amour... L'amour, chez -l'homme, me paraissait bien exiger de la femme une -certaine beauté, qu'un tendre dévouement devait -achever de rendre agréable; et c'était tout... Malheureuse! -Il n'y avait qu'une idée, une seule, qui ne -me vînt pas, c'était que je portais sur mon visage le -masque de la femme honnête, de la femme dont on -fait une épouse, une mère, non pas une maîtresse!<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span> -Mais, dans mon ignorance, je ne songeais pas, non -plus, qu'au moment même de mes plus vives ardeurs -pour M. Juillet, ce n'était pas l'amant que j'appelais -en lui: je tressaillais seulement, jusqu'au fond de -moi, pour avoir trouvé en lui l'image du mari qui -m'eût convenu!</p> - -<p>Il est possible, il est probable même qu'il m'eût -volontiers acceptée comme femme; il est certain, je -le sais aujourd'hui, qu'il ne me souhaitait pas -comme maîtresse. Pour le comprendre et pour m'en -convaincre, il a fallu que j'en vinsse à l'humiliation -de me l'entendre dire.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XV" id="XV">XV</a></h2> - - -<p>J'avais conservé dans le tiroir de mon petit bureau -le commencement de lettre à M. Juillet, les trois -lignes, de ma main, qui eussent suffi à m'accuser et -à me confondre à tout jamais aux yeux de qui les -eût découvertes. L'ébauche de mon aveu, arrêtée en -son premier élan, incomplète, mais déchiffrable et -claire pour le premier venu, elle était là, sous une -mince lame de citronnier, défendue par une serrure -vulgaire que deux clefs étrangères au meuble, parmi -celles de mon trousseau, ouvraient; qui eût cédé, par -conséquent, à combien d'autres! J'éprouvais un amer -plaisir à cet enfantillage. C'était mon feu qui était là! -C'était aussi tout mon pauvre romanesque, à moi, -qui était là!... Lorsque j'ouvrais mon tiroir, je constatais -la présence de la feuille pliée en quatre et<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span> -maintenue, comme presse-papier, par l'argent du -ménage: billets de banque, petite pile d'or ou grosse -tour penchée de pièces de cinq francs par-dessus... -Elle pouvait venir avec le papier-monnaie sous ma -main, se déplier, se laisser lire... C'était insensé, -odieux même, peut-être.</p> - -<p>Cette ébauche de réponse, l'hésitation, la défaillance, -l'interruption qu'elle représentait pour moi, -c'était aussi tellement l'image de ma situation vis-à-vis -de M. Juillet!...</p> - -<p>Les mois passèrent. M. Juillet ne reparaissait pas.</p> - -<p>Les Le Gouvillon revinrent et point M. Juillet. Les -Le Gouvillon furent sur M. Juillet très sobres de -paroles: ils s'étaient rencontrés, oui, ils s'étaient -quittés aussi. Les intentions de M. Juillet? Ils les -ignoraient. Qui donc connaissait jamais les intentions -de M. Juillet!</p> - -<p>Et la mission?... Une femme ne pense pas à la -mission!</p> - -<p>L'été vint. Madame Du Toit s'y était prise de fort -bonne heure pour me faire jurer de retourner à Fontaine-l'Abbé; -mon mari fut invité; il y viendrait du -moins quelques jours, car il avait pendant les vacances -des travaux ici ou là, en province; mais nous étions -assurés d'avoir cette année Albéric et sa femme. -M. Du Toit informé, finalement,—c'était inévitable,—des -scandales de l'année précédente à Dinard, étant -monté sur ses grands chevaux et ayant menacé de<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> -cesser toute relation avec son fils si celui-ci ne demeurait, -les prochaines vacances, ou chez soi, dans -tel endroit où il lui plairait de louer, ou au Manoir. -Des motifs d'économie et un autre, dont je vais avoir -à parler, déterminèrent le jeune ménage à venir -«échouer» à Fontaine-l'Abbé.</p> - -<p>L'autre motif était que la jeune sœur, Pipette, -allait aussi se réfugier à Fontaine-l'Abbé. Comment!... -Pipette à Fontaine-l'Abbé! Oui. Rien de plus imprévu; -rien de moins vraisemblable! Assurément. C'était -ainsi. La vie des Voulasne créait sans cesse des circonstances -extravagantes. L'absence complète, chez -eux, de toute loi, le défaut de toute autorité, de tout -commandement, l'appréhension de tout obstacle à -leurs jeux de gamins, la mollesse vis-à-vis de toute entreprise -étrangère, avaient favorisé, sinon provoqué -la demande en mariage la plus burlesque. Celui que -l'entourage des Voulasne nommait l'intendant des -Plaisirs, M. Chauffin, vieil ami de la famille tant -qu'on voudra, mais pique-assiette, en somme, vieux -sot, oisif décavé et ridicule, et dont l'assiduité excessive -près du ménage Voulasne passait, à tort d'ailleurs, -mais enfin passait pour suspecte, avait demandé -la main de Pipette, et les parents n'avaient à -cela trouvé rien à redire. Ils avouaient, dans leur -bonhomie, qu'ils eussent préféré que Chauffin fût -plus jeune et plus fortuné, mais la chose, disaient-ils, -si elle agréait à leur fille, aurait du moins cet avantage<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> -de ne rien modifier aux habitudes de la maison -et de n'introduire dans leur milieu aucune famille -rabat-joie... C'était bien cela qu'avait escompté -Chauffin. Toutefois, à quelque chose malheur est -bon; les Voulasne n'étaient pas débonnaires à demi: -si leur fille résistait, ce n'était certes pas eux qui la -contraindraient à accepter Chauffin.</p> - -<p>Or, Pipette regimba. Elle n'avait rien de la jeune -fille docile que j'étais, moi, avant le mariage. Elle -était une «enfant gâtée», accoutumée à suivre ses -caprices; elle avait, comme ses parents, le goût des -plaisirs; elle tira à son papa et à sa maman une -langue longue comme la main, puis, l'ayant rentrée, -leur parla son langage expressif, où un seul mot suffisait; -elle leur dit: «Flûte!...»</p> - -<p>Mais Chauffin ne se tint pas pour battu; Chauffin -était amoureux, et résolu, disait-il, à se faire aimer, -avec la permission des parents. Les parents étaient -bien incapables de refuser à Chauffin la permission -de se faire aimer: que fussent-ils devenus sans lui? -Ce que voyant, Pipette ne fit ni une ni deux; elle se -laissa conduire chez sa sœur Isabelle par sa gouvernante -et dit à celle-ci: «Vous pouvez rentrer et dire -à papa et à maman que je ne rentre pas.» Une -affaire! croira-t-on. Point du tout. Chez les Voulasne, -aucun événement ne pouvait tourner à l'affaire; le -genre dramatique ne se jouait pas dans leur maison. -Pipette refusait obstinément de rentrer; mais Pipette<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> -était chez sa sœur, à l'abri, ne manquant de rien, -tout au plus incommodant Isabelle.</p> - -<p>Le bon Gustave, à l'annonce de la fugue, ne dit -mot, paraît-il, et parut sur l'heure assez déconfit. -Que pensait-il et qu'allait-il dire? Aussitôt qu'il -parla, il dit:</p> - -<p>—Eh bien! et la soirée chez Happy? Est-ce que -Pipette va laisser perdre sa place?</p> - -<p>Jamais les Voulasne et leurs enfants n'avaient fait -défaut à la soirée annuelle chez Happy, un homme -du monde, fort connu, chez qui des amateurs donnaient -une véritable séance de cirque.</p> - -<p>Les Voulasne aimaient beaucoup leur fille; elle -allait manquer à leurs agréments, mais non pas autant -que leur eût manqué Chauffin. Il n'y eut pas un -mot prononcé qui fût amer; pas un geste menaçant, -pas un symptôme de mauvaise humeur; Henriette -Voulasne vint voir sa fille cadette chez sa fille aînée -et parla devant elle de la soirée au cirque Happy où -ils avaient assisté la veille et où Chauffin, dans un -rôle de clown, avait eu du succès. Voulasne lui-même, -entrant sur ces entrefaites, et embrassant sa -fille comme si de rien n'était, lui demanda:</p> - -<p>—Tu n'as pas voulu venir avec nous chez Happy, -pourquoi?</p> - -<p>Et il parla du succès de Chauffin comme l'avait fait -Henriette, non par malice, non pas même par la sottise -qui eût consisté à faire valoir devant elle les<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span> -talents de son prétendant détesté, mais par ignorance -absolue des susceptibilités morales. Pipette d'ailleurs -n'en était pas autrement choquée. Elle ne voulait -plus être en butte aux assiduités de Chauffin, mais, -habituée qu'elle était à le tenir pour excessivement -drôle, elle prenait plaisir à entendre parler de ses -succès chez Happy.</p> - -<p>Albéric était enchanté d'avoir chez lui sa petite belle-sœur, -qui mettait de la gaîté dans le ménage. Mais, -qui fut heureux? qui crut voir en l'aventure une -bénédiction de la Providence? qui saisit l'occasion -aux cheveux pour parvenir à ses fins? Ce fut madame -Du Toit. Ayant appris les dispositions, inouïes -à la vérité, des parents Voulasne, mais conciliantes -à l'extrême, on peut le dire, elle s'en était aussitôt -emparée, afin de «sauver», disait-elle, la pauvre -petite Irène,—qu'elle se refusait à appeler Pipette,—et -pour ramener à soi, du même coup de filet, le -ménage Albéric. Puisque les Voulasne comptaient -sur le temps pour arranger les choses, que ce temps -s'écoulât pour leur jeune fille comme pour Isabelle, -ces prochaines vacances, à Fontaine-l'Abbé! Elle le -leur proposa. Les Voulasne ne s'alarmèrent, à cette -proposition, que d'une chose: madame Du Toit paraissait -donc supposer que d'ici une quinzaine de -jours, date de leur départ pour la mer, Pipette -n'aurait pas consenti à reprendre sa place au foyer -paternel?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span></p> - -<p>—Elle la reprendrait dès ce soir, leur dit madame -Du Toit, si vous consentiez à éloigner d'elle -l'homme qui l'a fait s'éloigner de vous...</p> - -<p>—Mais pourquoi? demandait naïvement Voulasne.</p> - -<p>—Il ne l'épousera pas malgré elle!... ajoutait -Henriette.</p> - -<p>En conscience, madame Du Toit, quoique tremblant -un peu qu'ils la comprissent, avait essayé de -leur faire comprendre la raison. Elle échappait certainement -à Voulasne; Henriette la soupçonnait -peut-être; mais éloigner Chauffin était au-dessus de -leurs forces.</p> - -<p>Et la quinzaine écoulée, Pipette n'ayant pas cédé, -les parents consentaient à ce qu'elle allât à Fontaine-l'Abbé: -«A la maison de correction», disait Albéric.</p> - -<p>Le départ pour la Normandie fut même un peu -avancé, à cause de la jeune Voulasne, tant madame -Du Toit avait peur qu'elle ne lui échappât. Et, à -cause de la jeune Voulasne encore, la composition -des hôtes de Fontaine-l'Abbé fut entièrement remaniée. -Madame Du Toit avait son plan: il consistait -à marier Pipette, à la marier vite, si cela se pouvait, -à la marier très bien, toutefois. Cela pouvait présenter -quelques difficultés à cause des parents -Voulasne; mais quoi! est-ce que les Du Toit eux-mêmes -n'avaient pas donné leur fils à une Voulasne? -Et puis, la fortune était belle. En conséquence, nous -eûmes de la jeunesse à Fontaine-l'Abbé, jeunes gens<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> -et même jeunes filles, inutiles celles-ci, il est vrai, -au projet de madame Du Toit; mais si l'on convoquait -les frères, le moyen de laisser les sœurs de -côté? Quiconque ne possédait pas un jeune homme à -marier fut exclu, du moins ce premier mois. Il était -à craindre que Pipette scandalisât ces familles, sinon -ces jeunes gens, et qu'il résultât de cet assemblage -beaucoup de mal pour la maîtresse de maison: tant -pis! madame Du Toit triomphait; elle remportait, -cette année, une grande victoire sur les Voulasne; -elle possédait leurs deux filles, elle possédait son fils, -et elle espérait fermement conserver le tout pour -elle.</p> - -<p>Quant à moi, que la compagnie fût jeune ou vieille, -turbulente ou morose, Fontaine-l'Abbé demeurait le -lieu de mes plus douces émotions; c'était le lieu de -mon ensorcellement; sur ses pelouses, sous ses -beaux arbres, au bord de ses fossés d'eau vive, -j'avais bu le philtre qui faisait aujourd'hui mon -tourment... Quand je repassai sous ses châtaigniers, -quand le château me réapparut, quand j'entendis, -en mettant le pied dans la cour pavée, le grand -frisson qui secoue le soir le feuillage des platanes, -je ne pus me priver de dire à madame Du Toit: -«Ah! que j'aime votre maison!...» Cri travesti de -mon cœur! duperie de moi-même par moi-même! -Était-ce donc tant la maison que j'aimais?</p> - -<p>Les deux mêmes chambres que l'année précédente<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span> -nous furent attribuées; je retrouvai ma vieille -perse bleue, les nattes sur lesquelles j'avais sauté de -joie, le balcon d'où la vue s'étendait par une trouée -dans la campagne et qui surplombait le barrage au -joli murmure d'eau. Mon mari devait venir passer -un jour ou deux dans le courant du mois; Suzanne -était au comble du bonheur; rien ne lui plaisait -autant que Fontaine-l'Abbé, parce qu'il y avait de -l'eau au pied des murs et parce que c'était un -château! Son petit frère Jean n'exprimait pas encore -très nettement ses impressions.</p> - -<p>Tout compte fait, les jeunes gens mariables, et -malgré l'activité déployée par madame Du Toit, se -trouvaient réduits à trois, deux avocats du barreau -de Paris, l'un blond, l'autre brun,—madame Du -Toit avait pensé à tout!—l'un sans famille, l'autre -accompagné de père, de mère et de sœurs qui, il est -vrai, pouvaient entrer en concurrence avec mademoiselle -Voulasne vis-à-vis des deux autres jeunes -gens, mais aussi fallait-il sauvegarder les apparences -et ne pas paraître vouloir à tout prix préparer le sort -de l'unique Pipette; le troisième était un garçon -ayant à peine passé la trentaine, déjà décoré, ayant -un poste dans je ne sais quelle colonie.</p> - -<p>Avant toute chose, il fut indispensable d'organiser -un tennis. Il n'y avait pas de terrain préparé pour le -tennis à Fontaine-l'Abbé; les jeunes gens et les jeunes -filles s'emparèrent de la pelouse, devant la façade<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> -principale, la seule dont l'inclinaison, très peu sensible, -se prêtât, tant mal que bien, aux exigences de -ce sport. Madame Du Toit fut très affectée de voir piétiner -sa pelouse, mais donna l'ordre de tondre de -près l'étendue nécessaire. Chacun de ces messieurs -et de ces jeunes filles était muni de sa raquette. -Manquaient le filet, les balles et les bandes de toile -blanche. Albéric,—que je soupçonne de n'avoir pas -averti sa mère qu'un tennis était nécessaire, afin de -lui prouver qu'elle n'entendait rien aux amusements -de la jeunesse et qu'on ne saurait que «se raser» -chez elle,—se dévoua pour aller à Trouville chercher -les accessoires. Il y resta deux jours, pendant lesquels -tout notre monde, dans le plus complet désarroi, -fut sauvé de l'ennui mortel par Pipette. Pipette avait -le caractère extrêmement facile et une vitalité si -heureuse, si libre, si jaillissante, qu'elle égayait les -plus récalcitrants. Beaucoup de ses mots, d'une -crudité de pomme verte, nous tiraient les dents, et -il était touchant d'être témoin des prodiges d'indulgence -et d'ingéniosité à l'excuser qu'inspirait à la -sévère madame Du Toit la volonté arrêtée de trouver -à la petite Voulasne un mari. En attendant, Pipette -se montrait pour tous d'un grand secours. Elle n'avait -ni la timidité, ni la retenue, ni la modeste conversation -des jeunes filles bien élevées qui se trouvaient -là; elle n'avait rien de cet air languide qu'adoptait -souvent sa sœur Isabelle. La femme d'Albéric, bien<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span> -que formée de la même façon que Pipette, donnait un -résultat absolument différent. Isabelle, prévenue de -bonne heure, par les Du Toit et par son goût très tôt -prononcé pour Albéric, que les manières de ses -parents n'étaient pas les bonnes, s'était aussitôt -entraînée à copier les manières des autres familles, -des Du Toit d'abord, comme on l'a vu pendant ses -fiançailles, puis, après son mariage, et depuis que -son mari avait fléchi lui-même en subissant les Voulasne, -de toutes les personnes successivement qui lui -semblaient plus brillantes. Elle empruntait sans cesse, -incertaine du modèle à suivre, fatiguée de son incertitude, -et surtout fatigante. Pipette était une nature -par hasard heureuse, sans un instinct fâcheux, et -que rien, jamais, n'avait bridée. Tout, chez elle, était -spontané, ce qui lui donnait un grand charme. C'était -un bon petit diable, certes. Toutefois, pour des personnes -soumises à la rigueur des convenances, c'était -tout de même un peu le diable.</p> - -<p>Elle eut du succès néanmoins, à Fontaine-l'Abbé, -parce qu'on ne pouvait faire autrement que de la -trouver bonne fille, et parce qu'on avait besoin d'elle. -De quelle façon plaisait-elle aux jeunes gens? Je ne -sais trop; en tout cas, elle semblait leur plaire beaucoup -à tous les trois. Point mal de sa personne, avec -cela, la chère Pipette. De figure moins régulière que -sa sœur, moins jolie, si l'on veut, mais bien plus -piquante, elle avait des cheveux blonds fort beaux,<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span> -une gorge, une taille savoureuses et des bras que -l'on remarquait et jugeait ravissants, d'un commun -accord. Que serions-nous devenus sans elle, et sans -tennis, pendant l'absence d'Albéric, Seigneur Dieu. -Tout ce monde-là n'aimait point la campagne pour -elle-même, point la promenade, point la musique; et -tous les bons vieux jeux qui nous avaient suffi, à -nous, le croquet, le volant, colin-maillard, cache-cache, -étaient surannés.</p> - -<p>Nous parcourûmes, madame Du Toit et moi, les -greniers du château fleurant la poussière et le rat; -nous ouvrîmes toutes les vieilles armoires afin d'y -découvrir quelque objet de divertissement oublié. -A notre retour sur la terrasse, avec un antique jeu -de loto, un cor de chasse et des romances de Loïsa -Puget à demi rongées, nous vîmes toute la jeunesse -employée à une besogne captivante: ces messieurs -avaient réussi à déplacer le rouleau de pierre qui encombrait -l'allée couverte, et ils le traînaient sur la -pelouse afin d'aplanir le sol destiné au tennis. -Pipette en avait eu, nous dit-on, l'idée la première, -bien éloignée, la pauvre petite, de penser qu'elle -remuait quelque chose qui, à Fontaine-l'Abbé, n'avait -pas bougé depuis plus de soixante ans!</p> - -<p>Je m'aperçus que madame Du Toit avait du chagrin à -voir changer de place le rouleau de pierre qui la gênait -depuis si longtemps. J'en eus bien, moi, qui ne le -connaissais que de l'année dernière; il m'avait obligée<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span> -souvent, lorsque nous marchions dans l'allée trois ou -quatre de front, à me détourner de mon chemin, -mais déjà cette petite incommodité était unie pour -moi au charme qui s'attache à presque tout souvenir.</p> - -<p>Le tennis organisé, nous eûmes la paix durant le -jour. Ils jouaient la matinée, l'après-midi jusqu'au -coucher du soleil, sans se lasser jamais, sans réclamer -jamais une autre occupation.</p> - -<p>—C'est vraiment bien commode! disait madame -Du Toit.</p> - -<p>Mais elle trouvait que toute cette jeunesse, captivée -par le sport, ne s'entretenait pas d'autre chose -et n'apprenait pas à se connaître; elle allait presque -lui reprocher de ne pas seulement engager quelque -amourette! Ah! ce n'était pas pour le tennis qu'elle -l'avait convoquée, mais pour marier la petite Voulasne. -Aussi, le soir après le dîner,—adieu Beethoven -et Chopin!—j'étais chargée de faire danser tout -ce petit monde.</p> - -<p>Et quelle était ma vie, à moi, au milieu de ces sauteries -et de ces jeux? J'espérais.</p> - -<p>J'espérais. J'aurais été bien en peine de dire quoi. -Mon optimisme, aujourd'hui, me paraît insensé. Mais -c'était ainsi. J'espérais. Je portais avec ivresse mon -culte intérieur et secret. J'aimais un être, à mon gré, -charmant, qui maintes fois m'avait ravie, qui, une -fois, un peu forcé, il est vrai, m'avait dit qu'il -m'aimait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span></p> - -<p>J'espérais. Je m'abandonnais avec une voluptueuse -terreur à je ne savais quoi, qui pouvait arriver. Croirait-on -que, pendant cinq mois, mon cœur a sauté, -chaque jour, à l'idée qu'en somme il eût pu m'écrire -d'une manière détournée, et même directe, à la -rigueur, en ne me disant rien que d'insignifiant; -mais quelle signification aurait eue pour moi un mot -de lui! Un jour que sa tante me parlait de lui, je lui -demandai:</p> - -<p>—Ah çà! est-ce qu'il ne vous dit seulement jamais -un mot pour moi?</p> - -<p>—Il ne manque pas de me charger de ses bons -souvenirs pour nos amis...</p> - -<p>Cela me glaça tout le corps.</p> - -<p>Le soir, après avoir exécuté tout ce que ma mémoire -pouvait contenir d'airs de valses, lorsque j'étais -remontée dans cette chambre de perse bleue où, -l'année précédente, le démon qui me possédait -m'avait si insidieusement imprégnée, je m'accoudais -encore à mon balcon de fer... Oh! mon Dieu! je -m'agenouille aujourd'hui à vos pieds pour vous supplier -de me pardonner les douceurs que j'ai rêvées... -Oh! que la femme qui a reçu de vous cette bénédiction -de connaître dans le mariage le bonheur de -l'amour ne me jette pas la pierre!... Oh! que tout -être qui s'est senti presser et briser entre des bras -vraiment aimés suspende son jugement avant de me -condamner!... Jamais, jamais, je n'ai connu, moi, la<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span> -saveur du baiser d'amour!... Mon cœur battait comme -celui des autres femmes; mon corps était jeune, -sain; ma bouche absolument pure... J'ai tendu mes -lèvres à l'air caressant de la nuit, en appelant le -baiser de l'homme que j'aimais. J'ai aussi dit son -nom, tout haut—insigne et damnable folie!—ce -prénom que je n'écris pas dans ces souvenirs et que -je n'écrirai jamais, soit par une sorte de honte, soit -par respect pour l'intimité sacrée qu'il représentait -à mes espérances, soit peut-être aussi par dépit de -n'avoir pas été admise à le lui dire à lui-même... -J'avais l'air d'être toute seule vivante au milieu de -cette magnifique campagne endormie; tous avaient -achevé leur journée; moi j'attendais...</p> - -<p>Le murmure de l'eau, toujours pareil, infatigablement -monotone, à la longue m'irritait. Je me disais: -«Ma vie sera comme ce bruit d'eau, toujours également -mesurée, immuablement modeste, quasi imperceptible, -agaçante pour qui par hasard la verrait, et -elle n'aura même pas, comme cette chute d'eau minuscule, -l'avantage d'être seulement appréciée par -quelqu'un...» Et je pleurais, et je sanglotais sur -mon balcon, n'osant rentrer dans cette chambre près -de laquelle dormaient mes enfants, et où il n'y avait -personne, au château, qui ne crût que dormait, paisiblement -aussi, la femme la plus irréprochable, la -plus immaculée, la plus sûre.</p> - -<p>J'avais apporté à Fontaine-l'Abbé les trois lignes<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span> -de ma lettre commencée... Je ne pouvais me résoudre -ni à la détruire, ni à m'en séparer. Je la tenais -enfermée dans un petit coffret de fer où étaient mes -bijoux et mon argent. Étonnant besoin d'aveu, étrange -nécessité de proclamer notre amour!... Si j'étais -morte dans la nuit, la pureté de ma mémoire, si précieuse -à mon mari et à mes enfants, en était stupidement -ternie!... Je le savais, j'y songeais souvent. Je -ne résistais pas au désir d'avoir là, près de mon -chevet, ce feu ardent qui, selon moi, devait projeter -des rayons comme un phare, comme un phare que -tous les initiés reconnaissent du large. Qu'ils reconnussent -donc tous, tous! ah! du plus loin qu'ils le -pouvaient apercevoir, qu'ils reconnussent à mon phare -celle qui dormait ici: ce n'était qu'une femme -amoureuse!</p> - -<p>Un jour, se promenant avec moi dans le potager, -son sécateur à la main, madame Du Toit me dit qu'elle -avait reçu une lettre de son neveu, qu'il lui demandait -s'il pouvait venir la saluer à Fontaine-l'Abbé...</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Il ne manque pas de me prier de lui nommer -mes invités; c'est un monsieur qui veut bien présenter -ses hommages à sa tante, mais qui ne veut -pas s'ennuyer. Faut-il, ajouta-t-elle en souriant, que -je vous nomme?...</p> - -<p>Trop vivement, mais j'avais tellement peur que ma -présence l'empêchât de venir, je m'écriai:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span></p> - -<p>—Non, non, ne me nommez pas!</p> - -<p>—Oh! dit madame Du Toit, comme vous dites -cela! Craindriez-vous de l'effaroucher?...</p> - -<p>Madame Du Toit continua, plus sérieuse:</p> - -<p>—Plût à Dieu que mon malheureux neveu s'enthousiasmât, -je ne dis pas de vous, ma chère enfant, bien -entendu, mais d'une femme comme vous,—s'il s'en -fait encore!...—Hélas! il ne me ménage pas cette -consolation: c'est un garçon très remarquable, chacun -en convient; mais il donne raison, il faut aussi le -reconnaître, à ceux qui, comme son oncle, le président, -affirment que c'est en même temps un écervelé...</p> - -<p>—Monsieur Juillet, un écervelé!...</p> - -<p>—C'est un homme incapable de faire son choix -dans la vie. Avec les plus beaux dons naturels, après -les études les plus brillantes, voilà un garçon qui -refuse toute espèce de situation, qui s'adonne à des -travaux personnels, très séduisants, paraît-il, moi je -le veux bien, mais bien incertains quant aux avantages -à venir... Est-ce un philosophe? un sociologue, -comme on dit aujourd'hui? un essayiste?... un moraliste?... -Tout cela implique encore un choix dans les -idées, et vous oblige à prendre parti entre les idées -qu'on a. Tout cela demande de la logique, de l'esprit -de suite et au moins une certaine conformité entre -les principes qu'on émet et la vie qu'on mène... Un -moraliste! je vous demande un peu...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span></p> - -<p>—Pourquoi monsieur Juillet ne serait-il pas un -moraliste?</p> - -<p>—Pourquoi monsieur Juillet ne serait pas un -moraliste?... Mais, ma chère enfant, parce que monsieur -Juillet est un... libertin!</p> - -<p>Elle fit, en lâchant ce mot, des yeux de grand'mère -courroucée, et rabattit d'un coup sec le petit -fermoir de son sécateur.</p> - -<p>J'étouffais; l'allusion encore une fois réitérée à ce -libertinage me suffoquait. Je dus avoir le sang à la -figure. Heureusement, l'attention de madame Du Toit -était à ce moment à son neveu, non à moi. J'étais -partagée entre le souci de m'informer et la peur d'apprendre.</p> - -<p>A tout hasard, je répétai:</p> - -<p>—Un libertin!...</p> - -<p>—N'en disons pas davantage, fit madame Du Toit, -pour ne point faire de médisances.</p> - -<p>Nous remontions les marches conduisant du potager -à l'allée couverte. Aussitôt en haut, la vue du tennis, -entre les troncs d'arbres, et les voix des joueurs: -«<em>play? out!</em>... trente à...» s'introduisirent entre nos -pensées; nous remontâmes toute l'allée sans parler. -Je souffrais d'une de ces douleurs sourdes et rageuses -qui font souhaiter de souffrir plus encore; je criai -à madame Du Toit qui me quittait pour aller écrire -à son neveu:</p> - -<p>—Tiens! mais, dites-lui donc que vous n'admettez<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> -ici cette année que les jeunes gens disposés au mariage!...</p> - -<p>—C'est une idée, fit-elle.</p> - -<p>Mais je ne sus pas si elle lui avait écrit cela, non -plus que si elle lui avait cité mon nom parmi ceux -des hôtes de Fontaine-l'Abbé. De sorte que son arrivée, -s'il venait, ne devait rien signifier pour moi.</p> - -<p>Allait-il venir? Il pouvait arriver demain!...</p> - -<p>Viendrait-il, me sachant là?... S'il ignorait que je -fusse là, quel effet ma vue lui produirait-elle?...</p> - -<p>Madame Du Toit ne se doutait certes pas qu'elle -me laissait sous son allée couverte avec une pareille -angoisse. A cette angoisse s'en ajouta une autre, vers -le soir, qui paraîtra tout à fait misérable, mais que -je dois confesser: celle d'être laide, le lendemain, si -je me laissais abîmer par le tourment!</p> - -<p>Il arriva, non pas le lendemain, mais, sans se -presser, quatre jours après. J'avais eu le temps de -m'accoutumer soit à l'idée qu'il allait venir, soit à -l'idée qu'il ne viendrait pas.</p> - -<p>Je fus avertie de son arrivée, grâce à l'attention -extrême que je portais à toutes les paroles, à tous -les gestes, à tous les ordres de madame Du Toit, -depuis quatre jours. Je l'entendis commander la -voiture. J'étais enfermée dans ma chambre quand la -voiture descendit les lacets; je ne pouvais la voir, -je l'entendis bien et je suivis son bruit jusqu'à -l'arrêt dans la cour pavée, sur la façade nord. Il<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span> -était environ six heures du soir; je ne voulais pas -me montrer avant le dîner, mais je pensais qu'il connaîtrait -ma présence, au cas où sa tante ne la lui eût -pas annoncée, par mes enfants qui jouaient en bas.</p> - -<p>Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais, en aucune -circonstance de ma vie, autant d'appréhensions et des -palpitations si violentes qu'au moment de descendre, -à l'heure du dîner, ce soir-là. Je ne me mettais pas -ordinairement de rouge; mais j'avais appris, depuis -un an, à en mettre, et je possédais tout ce qu'il faut -pour cela. Je mis un peu de rouge, car j'aurais eu -l'air d'une morte.</p> - -<p>En entrant dans la pièce où l'on était réuni, mes -yeux allèrent immédiatement à lui; je remarquai -même: «Comment se peut-il faire que j'aie deviné -l'endroit exact où il se trouve?» C'était moi qui, en -entrant, recevais tout le reste de lumière des fenêtres -ouvertes sur le couchant; c'était lui qui m'apparaissait -en une sorte de silhouette auréolée. Mais je ne -pus pas discerner son premier mouvement. Il s'avança -pour me saluer; sa main était tout à fait inexpressive; -il me dit aussitôt:</p> - -<p>—Madame je n'espérais pas vous trouver ici.</p> - -<p>—Vous n'avez donc pas rencontré mes enfants?...</p> - -<p>—Vos enfants?... Comment!...</p> - -<p>Et il se mit à chercher parmi les enfants qui étaient -sur la terrasse. Il avait certainement rencontré mes -enfants, mais il ne les avait pas reconnus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p> - -<p>Et j'aperçus, après ce premier contact, qu'en effet il -avait eu la surprise de me voir entrer; il y avait en -lui quelque chose de gauche et de gêné que je connaissais -bien pour l'avoir observé autrefois dans les -circonstances où il n'était pas à son affaire. Il était -si peu habile à dissimuler! Cela venait-il de la petite -vexation qu'il éprouvait de n'avoir pas reconnu mes -enfants? Cela voulait-il dire qu'il retrouvait, en me -voyant, la confusion ou la honte de notre dernière -entrevue?... Il avait la peau hâlée, bronzée; je le trouvais -beau.</p> - -<p>Il ne fut placé, à table, ni à côté de moi, ni en -face de moi. En me penchant sur mon assiette, -j'apercevais son nez bruni, sa barbe allongée, ses -mains fines, nerveuses et velues, sans bague aucune.</p> - -<p>On ne l'entendit presque pas; c'était bien toujours -le même homme; il ne parlait guère pour peu que le -milieu ne lui fût pas tout à fait favorable; les jeunes -gens qui étaient là ne le connaissaient pas, pour la -plupart, ignoraient sa valeur, et l'ennuyèrent, à ce -qu'il me sembla, en discutant leurs coups, critiquant -leur jeu, et criant d'un bout de la table à -l'autre, comme s'ils foulaient encore la pelouse. On s'en -donnait! et la maîtresse de maison était toute indulgence, -tant que le président n'était pas arrivé. Après le -dîner, échange de mots banals; puis ma fonction de -tapoteuse me retint au piano. Il n'avait pas besoin de<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span> -me tourner les pages, pour la musique que j'avais à -jouer cette année! Et j'allai me coucher sans avoir, -en somme, rien appris.</p> - -<p>Eh bien! il était revenu... Eh bien! nous nous -étions retrouvés! Et ce n'était que cela! Pas de -vitres brisées, point d'éclat; mon cœur tout seul, -dans ma poitrine, que mes proches voisins auraient -pu entendre. «Mais, demain, pensais-je, il faudra -bien que nous causions, un peu comme autrefois, -quand ce ne serait que pour ne point nous faire -remarquer...»</p> - -<p>Il n'était pas pressé de me parler, c'était évident. -Il eût pu me parler dans la matinée. Je ne le provoquais -pas, mais j'étais loin de le fuir. Un aparté -tranquille s'offrit à lui et à moi dans le jardin; il ne -fit rien pour en profiter et se laissa entraîner par la -petite Voulasne qui tenait à l'initier au tennis. Toute -l'après-midi, je boudai dans ma chambre. Le soir se -passa comme la veille, sauf qu'à table, il se mêla à -la conversation des joueurs de tennis: il s'amusait à -s'initier au jeu. Les saillies de Pipette, qui parfois -étaient inouïes, le faisaient rire. A table, de côté, -j'apercevais ses dents, quand il riait, et je voyais à -sa physionomie une expression inconnue de moi. -Cette expression n'était pas celle qui me plaisait -mais, par contraste, elle avivait le souvenir de celle -que j'aimais; je me torturais du regret de ce que je -ne trouvais plus en lui, et j'étais jalouse de l'agrément<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span> -qu'il semblait prendre en disant des bêtises -avec des jeunes filles, des enfants!...</p> - -<p>Tout à coup, le lendemain, dans l'escalier, en descendant, -c'est-à-dire dans l'endroit le moins propre -à prolonger un entretien, où nous pouvions et devions -être interrompus à chaque seconde, il me rencontra -et me dit:</p> - -<p>—J'aurais voulu vous épargner la vue d'un -homme qui vous a offensée...</p> - -<p>—Offensée?...</p> - -<p>—Oh! dit-il, vous voulez avoir oublié...</p> - -<p>Et il ajouta, sur un ton de résignation douloureuse, -mais qui me parut singulier:</p> - -<p>—On n'oublie pas!...</p> - -<p>Ce qui voulait dire probablement: «Vous ne -pouvez avoir oublié que je vous ai offensée, et moi, -je ne puis vous oublier...»</p> - -<p>C'était correct. Pourquoi cela me parut-il plus -correct que convaincu?</p> - -<p>Je lui dis:</p> - -<p>—Il faudrait...</p> - -<p>Je voulais dire: «Il faudrait que nous ayons un -moment de causerie.» Il me coupa, pressé sans doute -par un bruit de pas dans l'escalier, et il dit:</p> - -<p>—Oui, il faudrait pouvoir oublier!... Oh! un accès -de démence!... Je ne me pardonnerai...</p> - -<p>Quelqu'un, qui s'engageait dans l'escalier, l'empêcha -de poursuivre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span></p> - -<p>Il tenait donc tant à oublier? Ce n'était pas, à moi, -mon souci. Il pensait à se disculper. Moi, je ne -songeais qu'à me charger davantage.</p> - -<p>Nous arrivâmes au bas de l'escalier en disant des -choses banales.</p> - -<p>Il pouvait être sincère en croyant m'avoir offensée. -C'était mon attitude et ma figure involontaires, au -moment de sa déclaration, qui le lui avaient fait -croire.</p> - -<p>Fallait-il que j'en vinsse à lui dire: «On n'est pas -offensé quand on aime?...»</p> - -<p>Ce fut à ce moment-là que l'idée me vint de lui -donner à lire le cher papier qui me suivait partout -et que je tenais enfermé dans mon petit coffret de -fer. Je le tirai du coffret, je le pliai une fois de plus -pour en diminuer le volume, et je le portai dans -mon corsage, sur la peau même, afin de le sentir. -C'était mettre le comble à ma folie. Lui, s'accusait -d'un accès de démence; mon accès, à moi, n'était -pas isolé, il durait. Je portai ce papier deux jours -sans trouver l'occasion de le remettre. Il me brûlait -la poitrine; j'avais peur de le perdre, une envie -grandissante de le donner et en même temps une -lâche terreur de ce que je désirais faire. Je ne -parle pas de pudeur ni de remords anticipé d'une -faute possible: on sent trop, hélas! qu'au point où -j'en étais venue, cela ne comptait pas pour moi.</p> - -<p>La pudeur, la honte, par un singulier renversement<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span> -des rôles, elles se trouvaient, elles étaient visibles -chez celui pour qui je les avais abdiquées! Positivement, -son front rougissait et ses épaules tombaient -en face de moi! Il n'allait pas jusqu'à m'éviter, mais -ma présence lui rappelait, comme il me l'avait dit, -une chose qu'il voulait oublier. Ce qu'il voulait oublier, -c'était surtout le souvenir d'avoir commis une action -qu'il croyait une erreur, une maladresse irréparable... -L'offense? mais elle était, à mon avis, dans la recherche -de l'oubli plutôt que dans l'acte qu'il voulait oublier!... -S'en doutait-il un peu, et sentait-il qu'à chaque heure -il aggravait son cas à mes yeux? Il ne me fuyait pas, -mais il ne me recherchait pas du tout. Il me parlait, -et des mêmes sujets qu'autrefois, mais plus volontiers -en compagnie et sans s'appliquer à terminer par -un de ces tête-à-tête si faciles, ici, qui s'offraient pour -ainsi dire, et qu'il me devait, à ce que je croyais... -Traitait-il ces sujets comme autrefois? Il me semblait -que non; mais c'était peut-être que les sujets, je les -écoutais moins, que mon âme n'y était plus, que je -pensais à autre chose?... J'enrageais, je trépignais. -Je crois aussi que j'avais un peu l'air de l'attendre, -de le poursuivre, et enfin de le provoquer. S'il ne -m'aimait réellement pas, combien devait-il me trouver -détestable! La seule pensée m'en fait frissonner aujourd'hui, -et l'humiliation rétrospective m'en donne -la nausée.</p> - -<p>Une après-midi, comme je descendais au jardin, je<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span> -l'aperçus sur la pelouse, assis sur le rouleau de pierre -que l'on avait laissé à quelque distance du tennis. Il -regardait les joueurs. Je descendis l'allée couverte où, -par hasard, il n'y avait personne. Entre les troncs -des tilleuls il me vit; il pouvait venir me rejoindre; -je parcourus deux fois l'allée. Il ne vint pas. Moi, -j'allai à lui.</p> - -<p>Je m'assis à côté de lui sur le vieux rouleau de -pierre. Son premier mot fut:</p> - -<p>—Oh! madame, vous ne craignez pas le soleil?</p> - -<p>Je lui dis que non. Alors il me dit:</p> - -<p>—Mais votre petite cousine Voulasne est charmante! -regardez-la donc jouer...</p> - -<p>Je dis:</p> - -<p>—Elle a le diable au corps.</p> - -<p>—Joli diable, dit-il, et quel corps!</p> - -<p>Je fus choquée, peut-être à cause d'une certaine -piqûre de jalousie, mais certainement aussi par l'impossibilité -absolue où j'étais de m'accoutumer à entendre -un homme parler sans périphrase du corps -d'une femme et surtout d'une jeune fille. Dans vingt -ans, peut-être aujourd'hui même, pareille susceptibilité -paraîtra ou déjà paraît bien extraordinaire. -Nous étions ainsi. Je fus choquée. Il le vit, d'un bref -coup d'œil suivi d'un certain froncement des sourcils -que j'avais surpris chez lui, je m'en souviens bien, le -soir même de la déclaration. Avais-je donc fait, mon -Dieu! encore le même visage?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span></p> - -<p>Et, parce qu'il s'aperçut qu'il m'avait choquée, il fit -tout de suite l'aimable; il me dit des phrases où s'enchâssait -au moins par deux fois l'expression «une -femme comme vous». C'était une expression qu'il -avait employée autrefois en me parlant de moi, sans -que j'en eusse fait la remarque. Autrefois, il me semblait -que je savais ce que cela voulait dire et je n'étais -pas fâchée que l'on voulût dire cela de moi. -Aujourd'hui, cette expression me paraissait manquer -de sens. Je lui demandai, avec un peu d'irritation -dans le ton:</p> - -<p>—«Une femme comme moi!... une femme comme -moi!...»</p> - -<p>Il me dit sans hésiter:</p> - -<p>—Une femme née pour être un exemple à toutes...</p> - -<p>—Merci.</p> - -<p>Et il me tint, comme inédit, un discours que je lui -avais déjà entendu prononcer sur les deux catégories -de femmes, aussi tranchées que des espèces différentes. -l'une honnête et qui, si elle manque à le demeurer, -commet une erreur, l'autre qui se trompe -aussi lourdement si elle prétend l'être sans en avoir -la vocation.</p> - -<p>Je n'accordais pas grande attention au discours, -d'abord parce que je le connaissais et ensuite parce -que je faisais cette remarque: «Jamais, autrefois, il -ne se fût répété devant moi... parce que ma présence, -en lui étant agréable, provoquait chez lui une attention<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span> -active et minutieuse qui l'eût fait se souvenir de -paroles déjà dites, et qui suscitait sa pensée, l'inspirait.» -Entre temps, je remarquais aussi que son -discours était le développement rigoureux de la -croyance qu'il avait de m'avoir offensée... Mais l'impression -qu'il me donnait d'un si grand refroidissement -à mon égard m'obligeait à me demander: -«Croit-il vraiment m'avoir offensée? Ou tient-il à me -le faire croire afin que je ne l'invite pas à m'offenser -davantage!» Peut-être s'aperçut-il que je l'écoutais -peu; il me dit tout à coup:</p> - -<p>—Prenez garde! vous allez tacher votre petit soulier -blanc...</p> - -<p>J'appuyais, sans y prendre garde, un de mes -souliers de drap blanc sur le timon en fer rouillé -qui servait à tirer ou à pousser le vieux rouleau de -pierre.</p> - -<p>Et, en me disant cela, il avait, prestement, pour -sauver mon soulier, touché du doigt ma cheville.</p> - -<p>Étrange chose! contradictions, complexités insondables -de notre nature: de cet homme à qui, s'il -m'eût emportée dans ses bras, je me fusse abandonnée -corps et âme,—du moins, à ce qu'il me semblait—je -ne pus supporter ce contact léger. Je retirai ma -jambe d'un mouvement brusque, inconscient, exagéré, -d'un mouvement de patte de grenouille galvanisée; -et, sans que ma volonté y fût le moins du -monde intervenue, je m'écartai un peu de mon voisin<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span> -sur le siège de pierre. Et je dus, encore une fois, -c'est probable, faire la figure de mes arrière-grand'mères!...</p> - -<p>Il eut, lui, un œil lassé qui se reporta d'instinct sur -un objet agréable et suivit les mouvements du -«corps» de Pipette. Et ce qu'il eût aimé alors à dire, -il ne me le dit pas.</p> - -<p>Je suivais, à la dérobée, son regard. J'en souffrais -si cruellement que je dis:</p> - -<p>—«Elle» est destinée à faire une très honnête -femme, savez-vous?</p> - -<p>—Qui? me dit-il, en se retournant vers moi.</p> - -<p>—La petite Voulasne.</p> - -<p>Il éluda ma question:</p> - -<p>—Avouez, dit-il, que les deux autres jeunes filles -sont bien insignifiantes.</p> - -<p>—Mon Dieu! ce sont tout simplement des jeunes -filles bien élevées. Tout le monde dira d'elles ce que -vous dites...</p> - -<p>—Mais on les épousera...</p> - -<p>—Et elles serviront d'exemple...</p> - -<p>Ma riposte était un peu vive. Il dut la trouver -hardie; il se tourna de mon côté, et ses deux sourcils -demeurèrent suspendus; il était embarrassé pour répondre; -il me dit:</p> - -<p>—Je leur souhaite de n'être pas aimées par d'autres -hommes que leurs maris: ceux qui les aimeraient -souffriraient inutilement; elles aussi, peut-être.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span></p> - -<p>—Ces femmes-là, quand elles aiment, aiment souvent -plus que les autres!</p> - -<p>—Des amoureuses repenties!... dit-il.</p> - -<p>Il parut ennuyé. Ses yeux cherchaient à se dérober -en fuyant vers les mouvements heureux du tennis. En -quelques minutes, en quelques paroles, à propos d'un -banal sujet, et sans toucher directement la grande -question qui gisait entre lui et moi, le fond de son -cœur s'était révélé. Nous avions l'air de causer bien -amicalement, assis sur notre vieux rouleau de pierre -et dans une atmosphère de jeunesse alerte et joyeuse, -et moi je recevais le plus effroyable choc de ma vie; -je m'entendais annoncer, par douces paraboles, la -ruine totale, irrémédiable de mes espérances; sous -ce clair soleil, devant ce beau château, lieu d'enchantement, -abri de tant de rêves, je voyais se fermer à -jamais, à tout jamais, pour moi, les portes infranchissables -du domaine de l'amour.</p> - -<p>Je tirai de mon corsage le papier quatre fois replié. -Je n'avais plus, cela va sans dire, à le donner à lire.—Il -est si clair, d'ailleurs, que je ne l'aurais jamais -donné!...—Je le dépliai. C'était une feuille presque -toute blanche. Deux lignes et demie, cela semblait être -peu de chose. En déchirant le papier, je réservai la -petite langue qui contenait les deux lignes et demie. -Je chiffonnai le papier blanc en une boule que je jetai -sur la pelouse; et de la petite langue je fis une boulette -que j'avalai sous les yeux de M. Juillet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span></p> - -<p>Il me dit:</p> - -<p>—Que diable faites-vous là?</p> - -<p>—Vous le voyez: je mâche un morceau de papier...</p> - -<p>Il eut un assez gentil sourire; il n'était pas du tout -obligé de comprendre ce que j'avais fait.</p> - -<p>Et il me dit, un peu taquin, comme en ses bons -moments:</p> - -<p>—Que vous êtes jeune! Il y aura toujours en vous -de la pensionnaire!...</p> - -<p>En effet, c'était un geste de pensionnaire que je -venais d'accomplir.</p> - -<p>Mais il restait en moi, comme en beaucoup de -femmes, bien plus de ce que fut la pensionnaire -qu'il ne le pouvait croire et que je ne le croyais moi-même.</p> - -<p>Le soir de ce même jour, après le dîner, à l'extrémité -de la terrasse aux grenadiers, j'allai m'accouder, -un peu à l'écart, à la balustrade, et je regardai, au-dessous -de moi, l'eau de la douve sombre et silencieuse, -qui avançait comme un enterrement. C'était -le soir d'un de mes plus tristes jours; j'étais tellement -contusionnée que je ne pensais à rien. Une -lueur, provenant des fenêtres éclairées, se diffusait à -la surface de l'eau, tout juste pour permettre de discerner -de menus objets qu'entraînait le courant lent -et lourd: une feuille de platane, étalée comme une -grande patte de canard, un brin d'herbe, une tige -de roseau brisée. Soudain, je poussai un cri parce<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span> -que je croyais apercevoir un animal; tout le monde -vint autour de moi s'accouder; c'était un pauvre petit -chat de quelques jours, le ventre gonflé, les membres -étendus comme la peau d'une descente de lit. On le -regarda s'en aller, doucement, dans l'ombre de ce -triste fossé. Madame Du Toit admonesta un domestique -en lui rappelant qu'elle avait défendu qu'on -jetât aucun objet dans la douve; et puis tous s'éloignèrent -de moi, sauf M. Juillet, accoudé tout près. Il -eût pu très bien donner une suite à la conversation -de l'après-midi, à supposer qu'il n'eût ni compris ni -voulu le sens définitif qu'elle avait pris pour moi. Il -me parla simplement de son voyage.</p> - -<p>Et désormais il ne craignit plus de s'approcher de -moi, de causer avec moi, mais sans plus jamais faire -allusion à «l'instant de démence». Notre affaire -avait été réglée, une fois pour toutes, par notre -échange de propos indirects, sur le rouleau de -pierre.</p> - -<p>Ma boule de papier roula pendant trois jours sur -la pelouse. Du haut de la terrasse, je la voyais; -quand je passais sous l'allée couverte, je la regardais, -déplacée par le vent, déformée par la -rosée de la nuit qui peu à peu en élargissait la tache -blanche.</p> - -<p>Lorsque M. Du Toit arriva, son premier coup d'œil, -du haut du perron, fut pour cette tache blanche sur -la pelouse et il s'écria:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span></p> - -<p>—Ha! qui est-ce qui laisse traîner de la paperasse -sur la pelouse?</p> - -<p>Je dis:</p> - -<p>—C'est moi!</p> - -<p>—Cela m'étonne de votre part! dit-il.</p> - -<p>Mais sa figure se radoucit aussitôt à cause de -l'indulgence qu'il avait pour moi, femme irréprochable -entre toutes!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h2> - - -<p>Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout -instant M. Du Toit m'accordait ne me gênèrent pas, -tant que l'amour en moi eut toute sa virulence. Un -nuage épais, qui m'environnait, me cachait le monde -et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses. -Tout à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent.</p> - -<p>A la suite de la conversation sur le rouleau de -pierre, j'avais été plongée dans une hébétude telle -que l'on ne saurait dire si l'on y souffre ou bien si -l'on n'y éprouve pas une espèce de plaisir barbare -qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir davantage. -C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et -peut leur donner à croire que nous sommes insensibles. -Le soir où je regardais le petit chat noyé dans<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> -la douve, et où M. Juillet me parlait de son voyage, -M. Juillet se disait probablement: «Comme elle est -tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer -que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque -tous les soirs, à mon balcon, avant ce soir-là, -mais ce soir-là je n'ai pas pleuré. Et, depuis ce soir-là, -les jeunes gens, les jeunes filles étant partis pour -faire place aux amis du président, et Pipette demeurant -seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je -jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour -faire danser Pipette, soit avec son beau-frère Albéric, -soit aussi avec M. Juillet!... Et lorsque Pipette valsait -avec M. Juillet, mes mains ne tremblaient pas, -sous mes doigts si calmes naissaient et se répandaient -ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui -font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner -la taille sous le bras qui la presse, et dont les -effets semblent à tous salutaires du moment qu'ils -sont produits sur des jeunes filles à marier.</p> - -<p>Mais M. Du Toit commença à me proposer trop -souvent comme exemple à la jeune Voulasne pour -qui il n'avait pas toute l'indulgence de sa femme. -Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait -à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à -cause de la présence du président et de ses nouveaux -hôtes, soit qu'elle se fatiguât des incartades de la -jeune fille, parfois vives, soit qu'une apparence de -flirt avec M. Juillet lui parût inopportune, soit enfin<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span> -qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec, -hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale: -les trois jeunes gens s'étaient montrés -pourtant au mieux avec mademoiselle Voulasne; -aucun n'avait fait mine, en partant, de la vouloir -épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant pas -enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche -Pipette. Et de même que j'avais été le modèle proposé -à sa sœur Isabelle, j'allais servir désormais -d'«exemple» à Pipette!</p> - -<p>Tout le temps qu'une image nette et de relief un -peu vigoureux ne s'était pas présentée à mon esprit -pour figurer ma conduite d'amoureuse, celle-ci bénéficiait -de toute ma complaisance; soudain, un beau -jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs très -discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant, -à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus», -l'idée me vint que quelqu'un pouvait se lever, -là, devant tous ces juges assemblés, et déclarer que -si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je serais -aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles, -leur sens, cela fut devant moi comme une hallucination. -Ce n'était pas une épouvante si chimérique; -quelqu'un était là qui eût pu, en somme, à la rigueur, -se lever et parler ainsi, et moi, à supposer un -«instant de démence»,—j'en avais bien eu d'autres,—je -pouvais moi-même me lever, m'accuser publiquement, -dire cela!... Et cela, ç'aurait été la vérité,<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span> -la vérité vraie, celle dont le visage vous éblouit!... -J'eus peur.</p> - -<p>Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là, je -n'avais éprouvé le sentiment de la honte. L'année -précédente, quand sur les marches du perron, là, -tout à côté, j'avais senti que l'amour me possédait, -j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans les toutes -dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon -exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même -osait se présenter à mon imagination, je ne me sentais -pas amoindrie; aujourd'hui, l'image de ce qui -eût pu se faire et ne s'était pas fait s'offrant à mon -esprit, je me sentais foulée aux pieds, réduite à l'état -de boue.</p> - -<p>De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le -chagrin me releva à mes propres yeux. C'était un -chagrin immense, profond comme mon amour même; -intermittent comme un sanglot. Quand mon chagrin -éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et malheureuse; -j'avais pitié de moi-même; je pleurais si -fort, et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, -ni m'en vouloir ni m'en mépriser. Quand il faisait -trêve, c'était pour céder à mon écœurement et à mes -nausées. Alternatives de clarté et de nuit, comme -dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond, -j'étais d'une grande ignorance des procédés de la -passion et des phénomènes que j'avais subis; ma -solitude était complète; je ne pouvais m'ouvrir de<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span> -mon tourment à personne; et ce que j'avais fait, -l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie -de ma conscience, ne se révélait à moi que par -bribes, à mesure que se multipliaient en moi les -intervalles lumineux.</p> - -<p>Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux, -que moi, la scrupuleuse et la timorée, moi la correcte -et la délicate, j'avais eu tout simplement plus d'audace -que la plupart des femmes dont les mœurs me -scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement -jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet -homme m'eût jamais dit un mot d'amour, sans que -cet homme m'eût déclaré qu'il me désirait, moi? par -mes assiduités, par ma tendresse non retenue, par -tout le feu qui rayonnait de moi, par cette imploration -que tous mes gestes probablement traduisaient, -j'avais dû contraindre un homme à prononcer cette -formule dont la banalité et le caractère artificiel -m'avaient tant stupéfaite, et tout de même satisfaite!... -Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure -de me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il -tînt beaucoup aux minces avantages qu'il en pouvait -retirer, oui, moi, j'avais acculé cet homme à endosser -la responsabilité de détourner de ses devoirs «une -femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il -s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à -bavarder avec moi, oui,—surtout chez sa tante où -toutes les autres femmes l'ennuyaient;—il avait<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span> -même une complaisance particulière pour moi; il -regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir -point connue en un temps où il eût pu m'épouser; -oui, oui, oui! mais avec tout cela, il ne me parlait -point d'amour!... Une femme plus expérimentée que -moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à temps brisé -son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel -je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien, -mais pressentant en moi ce qui, en effet, allait se -produire, ce qui se produisit aussitôt dit le mot fatal, -un homme pressentant qu'il y avait en moi, sous la -femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un mystérieux -et insurmontable obstacle à ce que je fusse -jamais la maîtresse de quelqu'un.</p> - -<p>Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et -contre moi-même; il m'avait environnée, encerclée -comme la ceinture d'une forteresse; et de quel -revêche système de défense avais-je dû être hérissée -tout à coup pour qu'un homme qui venait de se -déclarer comprît, dans l'instant, à mon seul aspect, -que je n'étais pas de l'espèce des femmes dont on -tire le plaisir!—Mais il le savait depuis longtemps! -et c'était pour cela, probablement, qu'il ne me parlait -pas d'amour!...—Oui, oui, il le savait; il s'en doutait -du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer -le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la -soudaine décision d'agir, un visage que je ne gouverne -pas, un visage, il faut le croire, aussi mien que<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span> -le mien, l'avait fait reculer d'effroi... Ce visage, quand -j'y songe, je crois que c'était ce qu'on appelle «l'air -de famille», qui rapproche les plus fraîches fillettes -du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant -d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et -moustachu; c'était l'air de famille qui me liait sans -doute à une longue lignée d'honnêtes grand'mères, -autant et plus peut-être que mon éducation si idéaliste -et si pure; c'était un ensemble, une accumulation -de mœurs réservées et contraintes, force puissante, -bien supérieure à nous-mêmes et à notre -meilleure volonté.</p> - -<p>Dans les instants de lucidité qui me cinglaient -comme des éclairs durant ma grande perturbation, je -commençais à entrevoir l'homme que l'amour avait -transfiguré à mes yeux et que ma chasteté héréditaire -avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre, -et il s'était plu à comprendre mes aspirations -vers une vie moins matérielle et moins rudimentaire. -Mais il se plaisait autant à comprendre -celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer, -sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une -activité physique surabondante, et dont surtout la -jeune chair exerçait un attrait sur les hommes. Il -savait lui parler comme il avait su me parler à moi; -comme il avait su parler, peut-être, à une madame -Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé, -qui sût amuser Pipette. Il aimait dans la<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> -femme autant la légèreté que la gravité; il avait de -l'admiration sincère pour les pures, et des arguments -pour les encourager dans la bonne voie; mais il -appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et -s'il les accompagnait dans leur chemin non classé, je -ne pense pas que ce fût pour les remettre sur la -grande route... Ses opinions demeuraient, en tous -les sujets, cohérentes et conformes à celles qui -régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait -pas sa vie strictement à ses opinions. Il avait -un démon intérieur, avouait-il lui-même, avec lequel -tantôt il se colletait, tantôt, bras dessus bras dessous, -il «tirait des bordées». Son oncle disait de -lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les -propres à rien.»</p> - -<p>Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, -seul, le souvenir me restait des choses si belles -qu'il m'avait dites parfois et qu'il avait si bien l'air -de ne dire que pour moi. N'était-il pas sincère, à ces -moments-là comme aux autres? Les moments les -plus doux de ma vie!...</p> - -<p>Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré -de ma misère.</p> - -<p>Il partit parce que madame Du Toit lui avait -demandé pourquoi il n'épouserait pas la petite Voulasne.</p> - -<p>Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le -voyant partir, dit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span></p> - -<p>—Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous!</p> - -<p>Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si -je n'avais pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être -été jalouse. Pauvre Pipette! elle ne savait pas, -elle, la cause de ce départ; et je m'apprêtais à partager -un peu avec elle ma tristesse, sans parler de lui -trop directement, moi du moins, mais en échangeant -entre nous de petites plaintes.</p> - -<p>Il partit par le même train qui m'avait emportée -l'année précédente; un train de fin d'après-midi qui -permettait de se dire adieu au goûter. La voiture -attendait dans la cour pavée; tout le monde vous -reconduisait jusque-là; on se serrait la main, on -disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait -en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître -sous les châtaigniers.</p> - -<p>Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il -était demeuré un des derniers dans la cour, à regarder -s'éloigner la voiture. M. Du Toit ne faisait point à -son neveu l'honneur d'interrompre sa chasse pour lui -dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là qu'entre -femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant -par la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des -têtes de cerfs et des gravures représentant des prises -de villes par le roi Louis XIV, et qui s'éclairait tout -au long sur la façade Nord, par de nombreuses fenêtres, -je me retournai du côté de l'allée sinueuse, et je -vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span> -formes, à travers les vieilles vitres, les unes -bleuâtres, les autres vert bouteille, certaines incolores, -toutes inégalement aplanies. Cela faisait un peu -mal au cœur...</p> - -<p>Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne -corde à sauter suspendue au portemanteau, -et, étant repassée dans la cour pavée, sautait à la -corde. J'étais convaincue qu'elle avait pourtant du -chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à rien, -ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans -les moments où cela convenait le moins:</p> - -<p>—Comme vous êtes jeune!</p> - -<p>Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois -quarts les paupières; la corde claquait à intervalles -réguliers en touchant le sol et semblait couper autour -du corps entier de la jeune fille tous les fils qui la -pouvaient relier au monde extérieur.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h2> - - -<p>On sait comment les jours mauvais se groupent -d'ordinaire et se mettent volontiers bout à bout, de -manière à former ce qu'on appelle une série noire. -Ce ne fut pas le lendemain du départ de M. Juillet, ce -ne fut pas le soir de ce départ, ce ne fut même pas -trois heures après la disparition de la voiture sous les -châtaigniers de Fontaine-l'Abbé, que mon petit Jean -tomba malade. Rien ne le faisait redouter dans la -première partie de la journée; il avait très peu mangé -au déjeuner, il n'avait rien pris au goûter, mais c'était -un enfant à l'estomac capricieux à qui cela arrivait -maintes fois; il jouait sans turbulence, de coutume; -personne n'avait remarqué qu'il était sans entrain. -Tout à coup la fièvre le prit, une fièvre violente. Je -me souvins qu'on avait parlé dernièrement, à mots<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span> -couverts, de peur que j'en fusse inquiète, d'un cas de -croup dans le pays. Je fus épouvantée. J'ouvrais la -bouche du pauvre petit qui criait comme si je l'étranglais; -je lui trouvais la gorge rouge.</p> - -<p>—Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour -le moindre bobo à la gorge ils ne l'ont pas moins -rouge!... Il aura pris froid;... une petite angine, peut-être!... -Le croup! ma bonne amie, mais un enfant -qui a le croup, on ne l'entend plus!...</p> - -<p>—Mais! disais-je, ce n'est peut-être que le commencement; -il l'aura demain!... Et la scarlatine!... -Me voyez-vous ici avec une scarlatine, à huit kilomètres -du médecin!...</p> - -<p>Mon idée première, immédiate, avait été d'emmener -mon enfant à Paris. On me trouvait folle. Pourquoi -tant d'alarme sous le prétexte qu'un enfant a la fièvre?</p> - -<p>—Attendez le médecin, tout au moins! Le fils du -jardinier est monté sur sa bicyclette; il va prévenir le -docteur Houdart...</p> - -<p>—Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tôt! la -voiture qui conduisait justement au train de Paris!...</p> - -<p>J'étais affolée; je pensais à ce qui aurait pu être, à -ce que j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet -enfant de vue, si je n'étais pas restée au goûter, si je -ne m'étais pas attardée dans la cour pavée, dans le -corridor, on eût pu encore faire signe à la voiture, et -j'emmenais mon enfant à Paris!...</p> - -<p>Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette, à peu<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span> -près en même temps que la voiture: il avait laissé un -mot chez le docteur Houdart, mais le docteur Houdart -était en visites, et dans une direction opposée à -Fontaine-l'Abbé! Point d'autre médecin dans la petite -ville... A quelle heure ce satané médecin viendrait-il? -Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'était-ce que ce médecin? -Un jeune homme, nouvellement établi. Et -si c'était le croup!... Dans ce temps-là on ne connaissait -pas le sérum; il fallait pratiquer d'urgence une -opération difficile... Envelopper mon enfant, le porter -dans mes bras à Paris, voilà ce que je voulus à toutes -forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du -soir. Si le médecin n'était pas venu à dix heures, je -partirais. Mais j'étais d'avance décidée à partir: -quelque chose en moi voulait, voulait absolument -que le salut de mon enfant ne fût qu'à Paris. Mais je -risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver -l'état du pauvre petit? On me le disait. Je -n'en voulais rien croire. C'était un entêtement -étrange, farouchement obstiné. Nous avons des raisons -d'agir que, vraiment, nous ne connaissons pas. -Le docteur Houdart vint à neuf heures; il avait l'air -d'un homme méticuleux, très prudent; il ne me parut -pas avoir le coup d'œil assuré du médecin qui devine; -il ne pouvait rien affirmer; il fallait attendre; il -reviendrait le lendemain. Il connut ma décision d'emmener -l'enfant, il ne la combattit pas assez pour -m'obliger à rester.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span></p> - -<p>Grave affaire au château: supplications, partis -divers, la plupart comprenant mon inquiétude, mais -n'approuvant pas ma détermination; désespoir de -Pipette qui se lamentait déjà parce que la voiture -avait rapporté le courrier pris à la poste, et une -lettre de ses parents partis pour l'Espagne!... Sans -elle, sans sa sœur, sans avoir averti ni l'une ni -l'autre!... «Un tour de Chauffin, disait-elle; il se -venge!...» Albéric et Isabelle pestaient comme la -jeune sœur; ils se rappelaient le voyage d'Italie, -l'année précédente, à pareille époque. A n'être pas -chez les Voulasne, cette année, ils perdaient l'Espagne!...</p> - -<p>Je fis, moi, un voyage de nuit pénible; mais, aussitôt -dans le train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi, -la confiance renaquit en moi. Fontaine-l'Abbé -me semblait le tombeau; Paris, que j'atteindrais -dans la matinée, me parut le port, le salut assuré. -J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un -autre compartiment, afin d'éviter les contacts avec le -petit malade; aussitôt à Paris, j'expédierais Suzanne -en Touraine...</p> - -<p>Personne ne peut douter de la sincérité de mon -tourment. Quand on va oser ce que je m'apprête à -dire, on ne mesure pas l'étendue de la franchise... Ma -conscience, je le jure, n'éclairait pas en moi une autre -pensée que celle de mon enfant malade, de mon autre -enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!—et je le<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span> -dis pour peindre l'amour tout entier, avec ses conséquences,—je -me demande aujourd'hui si j'eusse -éprouvé pareille démangeaison de conduire mon -enfant malade, à Paris, dans le cas où cette maladie -se fût déclarée la veille, par exemple, ou trois jours -auparavant, M. Juillet étant encore à Fontaine-l'Abbé!...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions -à la maison sans que le petit eût souffert du froid; -c'était plutôt miracle qu'il n'eût pas été étouffé sous -l'amoncellement de châles, de couvertures, de foulards, -dont on nous avait surchargés au départ; -d'ailleurs, à peu près tout ce que, dans notre fuite -précipitée, nous avions pris comme bagages. Le -fiacre aussitôt arrêté, je sors avec mon précieux fardeau -entre les bras. A ma grande surprise, le concierge, -qui balayait l'entrée, ne donne pas signe d'étonnement -de nous voir ainsi revenir à l'improviste; il -touche à peine de la main sa calotte.</p> - -<p>—Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi -le service de sauter dans la voiture qui nous a -amenés et de courir chez le docteur Clair, et dites-lui -qu'il vienne en commençant sa tournée, que mon -petit garçon est mourant... entendez-vous?... mourant!...</p> - -<p>Je me précipite dans le corridor d'entrée au fond -duquel est la loge.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span></p> - -<p>La concierge, occupée à se coiffer, entr'ouvre le -carreau, fait un petit signe de tête un peu familier, -elle d'ordinaire si prévenante. Je dis en passant, avec -mon lourd paquet vivant sur les bras: «Ah! ma -pauvre madame Bailloche!» ce qui signifiait pour -moi: «J'ai bien du malheur avec mon pauvre -petit...» Entre femmes, on attend sur ces sujets un -signe de commisération, un mot interrogatif. Madame -Bailloche ne me dit rien. Des premières marches de -l'escalier, je lui crie:</p> - -<p>—Ah çà! est-ce que vous auriez été informée de -mon retour?</p> - -<p>L'idée m'était venue que madame Du Toit avait pu -avertir le concierge par télégramme.</p> - -<p>Madame Bailloche me répond:</p> - -<p>—Monsieur ne nous a rien dit.</p> - -<p>—Comment! Monsieur?...</p> - -<p>Je savais mon mari dans la Dordogne. Madame -Bailloche en quelques mots rapides, débités sur un -ton étrange, m'apprend que monsieur est de retour -depuis le commencement de la semaine. Je ne veux -pas m'arrêter, pourtant; je monte, je monte l'escalier, -tout en regardant au-dessous de moi la tête de -la concierge aux cheveux épars et aux petits yeux -vairons où semble contenue je ne sais quelle humeur -perfide.... Mon mari est revenu depuis le commencement -de la semaine; et il ne m'en a pas avertie! Il -n'était pas convenu qu'il dût revenir à Paris; nous<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span> -devions, comme l'année précédente, nous retrouver -à Chinon... Et cet air des concierges!... Que se passe-t-il?... -Mon cœur bat si violemment que je suis obligée -de faire une station à chaque palier... Ma femme de -chambre m'a rejointe ainsi que Suzanne, et elles -montent devant moi:</p> - -<p>—Monsieur est là, à ce qu'il paraît!... Ton père -est là, Suzanne!...</p> - -<p>Suzanne qui faisait la sérieuse, à cause de son -petit frère malade, ne contient plus sa joie à l'idée -que son père est là. Au cinquième, elle carillonne et -crie: «Papa!... papa!...»</p> - -<p>Jusque de l'étage inférieur, j'entends le bruit bien -connu de la chaîne de sûreté, du verrou, puis la voix -du papa étouffée par les embrassements et les rires -de Suzanne, qui s'est barbouillée de savon, son père -ayant été surpris le blaireau à la main. J'arrive enfin:</p> - -<p>—C'est Jean qui est malade... J'ai voulu le ramener -dare-dare... Le concierge est chez le docteur Clair...</p> - -<p>Une fois chez moi et ayant vu mon mari vivant, et -debout, je ne songe même plus à m'informer du -motif qui peut faire qu'il soit là, et non dans la Dordogne; -je ne songe plus qu'à coucher mon petit dans -son lit, à épier la sonnerie de l'entrée, la visite du -docteur.</p> - -<p>Après s'être informé de ce qui concerne le petit -malade, la première question que mon mari me pose -est celle-ci:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span></p> - -<p>—Avez-vous eu là-bas des nouvelles des Voulasne?</p> - -<p>—Des Voulasne? mais oui: ils sont partis pour -l'Espagne.</p> - -<p>Il sursaute:</p> - -<p>—Quand ça?... Mais depuis quand?...</p> - -<p>—La nouvelle en est parvenue hier; ils ont écrit à -leurs filles, de Burgos...</p> - -<p>—Leurs filles ne les savaient donc pas partis?</p> - -<p>—Mais non! elles sont furieuses...</p> - -<p>Je le voyais s'effondrer comme j'avais vu le faire -Isabelle, Pipette, Albéric lui-même, à l'annonce de ce -voyage impromptu:</p> - -<p>—Eh bien! dis-je, qu'est-ce que cela peut vous -faire? Comptiez-vous être du voyage?</p> - -<p>Il m'écoutait à peine; il se livrait à un calcul de -dates. Il aboutissait à une conclusion qui lui paraissait -désastreuse:</p> - -<p>—Ils ont pu ne quitter Dinard que dimanche!...</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Je cherche, dit-il, à me rendre compte, parce -que je leur ai écrit. Je n'ai pas reçu de réponse...</p> - -<p>—Comment! vous attendiez une réponse des Voulasne?...</p> - -<p>La négligence des Voulasne était, entre nous, -matière ordinaire à plaisanterie. Il ne dit rien, mais -souleva tous les muscles de son visage, ce qui semblait -signifier que le cas était de nature à modifier les -us et coutumes des Voulasne eux-mêmes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span></p> - -<p>Et son attitude à lui, en effet, était telle que, penchée -sur mon pauvre petit dont le front avait la -chaleur d'un linge ébouillanté, je commençais à doubler -mon inquiétude de celle qui bouleversait mon -mari.</p> - -<p>A ce moment, on sonna. Je bondis, je fus à la porte -d'entrée sans attendre l'intervention de la bonne, et -j'ouvris au docteur comme à un sauveur. Le bon docteur -Clair, qui connaissait mes enfants, qui les avait -un peu mis au monde, accourait, avant l'heure de la -première visite, et dans la voiture même que j'avais -envoyée le chercher. Bailloche était monté avec le -docteur et me réclama à la porte le prix du fiacre.</p> - -<p>—C'est bon! c'est bon! voulez-vous avoir la complaisance -de payer le cocher, nous réglerons ça...</p> - -<p>Bailloche tournait entre ses doigts sa calotte; il -avait une mine singulière et me manifesta qu'il -préférait être réglé sur l'heure. Je ne comprenais -rien à une exigence aussi insolite; je dus regagner -ma chambre où j'avais laissé mon porte-monnaie; -mais, une fois-là, j'oubliai le concierge pour -n'être plus qu'à la consultation. Il fallait une bougie, -une cuiller à potage pour servir de réflecteur, -une autre pour peser sur la langue. Et pendant que le -docteur, armé de cet appareil, examinait la gorge, -moi, haletante, je regardais la figure du docteur, -comme si le destin allait s'y inscrire en caractères -déchiffrables.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span></p> - -<p>Je n'y lus rien du tout; et, comme le docteur Clair -ne se pressait jamais ou voulait avoir l'air de ne -jamais porter un diagnostic hâtif, il prit le temps de -souffler la bougie et de reposer sur la table de nuit -ses deux cuillers, avant de me dire:</p> - -<p>—C'est une affaire de quarante-huit heures... une -angine herpétique... trois boutons en pleine floraison... -Il a dû faire cette nuit une fièvre de cheval?... -Et vous êtes partie, comme ça, avec un enfant dans -cet état?...</p> - -<p>Je lui énumérai mes raisons: huit kilomètres de la -ville, médecin inconnu, hésitant; ma crainte d'une -maladie grave dans ce désert qu'est la campagne... Il -ne m'approuvait ni ne me blâmait. Je crois que, si la -maladie eût été grave, il eût été content de tenir -l'enfant sous sa main; mais il se trouvait que la maladie -n'était pas grave, et il me dit:</p> - -<p>—Que vous êtes nerveuse!</p> - -<p>Il eût pu m'attraper, à présent! cela m'eût été bien -égal; j'étais soulagée, tranquillisée. Et je pensais que -le médecin de campagne, là-bas, tel que je l'avais vu, -n'eût pas été homme à se prononcer si catégoriquement, -et nous eût fait languir d'inquiétude. Nous -voulons tout de suite savoir. Au fond, nous pensons -beaucoup à nous-mêmes jusque dans les tourments -que nous causent les malades les plus chers.</p> - -<p>En reconduisant le docteur, je trouvai la porte -ouverte et le concierge qui était resté là.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span></p> - -<p>—Comment! vous voilà encore! Vous n'avez pas -payé le fiacre?...</p> - -<p>—J'attends l'argent..., dit-il, d'un ton finaud qui -me parut désobligeant en présence du docteur.</p> - -<p>Je lui remis dix francs pour payer le fiacre. Il me -demanda:</p> - -<p>—Faudra-t-il prendre là-dessus les deux petites -courses que ma femme a déjà avancées à monsieur?...</p> - -<p>—Prenez donc! lui dis-je en refermant la porte et -retournant à mon malade.</p> - -<p>Le papa devait se charger de porter lui-même -l'ordonnance chez le pharmacien. Je poussais des -soupirs: «Ça ne sera rien! ça ne sera rien!... une -angine...» Mais lui, qui n'avait pas traversé mes -inquiétudes, ne participait pas à ma détente heureuse. -Et il me fallut revoir son teint bilieux pour me -rappeler où nous en étions lorsque le docteur avait -sonné. L'affaire du voyage Voulasne!... Mon mari -poursuivant ses calculs,—que je ne me charge pas -de reconstituer,—aboutissait à conclure que les -Voulasne avaient très bien pu ne quitter Dinard que -deux jours après réception de sa lettre; et il voulait -me faire juge du cas. Moi, à qui l'on eût fait adopter -tous les calculs du monde, je lui disais: «Mais, -qu'importe? quelle importance cela peut-il avoir?» -Je voyais bien qu'il avait un très gros souci et qu'il -hésitait à me le confier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span></p> - -<p>—Ce sont bien eux, s'écriait-il; ah! je les reconnais -bien là... Ils sont capables de s'être dérobés!...</p> - -<p>—Pourquoi?...</p> - -<p>Il ne me le disait pas encore. Je lui rapportai les -suppositions, les soupçons, si l'on voulait, que ce -voyage inopiné nous avait inspirés, à Fontaine-l'Abbé: -un coup de M. Chauffin pour se venger de -Pipette et obliger en même temps le couple Albéric -à se morfondre à la campagne tout l'automne...</p> - -<p>—C'est plausible, me dit mon mari: mais voilà ce -qui s'appelle une coïncidence!...</p> - -<p>—Une coïncidence?...</p> - -<p>—La réception de ma lettre qui, j'en suis certain, -leur est arrivée tel jour; leur départ, très probablement -le surlendemain, pour un voyage dont il ne fut -auparavant jamais question...</p> - -<p>—Eh! mon Dieu! que pouvait donc bien contenir -cette lettre?</p> - -<p>Il parut fauché tout à coup comme une gerbe d'épis, -s'affala sur un fauteuil bas où j'avais jeté toutes les -couvertures prêtées par madame Du Toit:</p> - -<p>—L'aveu, dit-il, d'une grande, d'une très grande -détresse.</p> - -<p>Et je me souviens qu'avant d'être touchée par -l'annonce de la catastrophe, je ne pus m'empêcher de -manifester mon étonnement que l'aveu en eût dû -être fait aux Voulasne. Pourquoi aux Voulasne?</p> - -<p>Mon mari n'avait jamais cessé de croire que son<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span> -salut reposât dans la maison de ses cousins; il les -tenait pour sa Providence; on eût dit qu'il se les fût -de tout temps réservés pour le jour du malheur... Si -je ne partageais point son sentiment, ce n'était pas -que je les tinsse pour incapables de rendre quelque -service; mais je savais, par mainte épreuve, que -c'étaient des gens qui ne voulaient pas, qui ne voulaient -absolument pas être ennuyés, et que les joindre -pour leur demander quoi que ce fût qui n'eût point -de rapport avec un divertissement, était l'entreprise -la plus insensée.</p> - -<p>Et donc, voilà qu'ils étaient encore une fois en -voyage! Je me remémorais leur départ opportun au -moment de la cérémonie du mariage à Chinon...</p> - -<p>Enfin, mon mari me raconta, lui qui ne disait -jamais mot de ses affaires, la triste affaire qui l'accablait. -Une affaire que lui avait passée Grajat, il y -avait plus de quinze ans: l'adjonction d'une aile à un -corps de logis ancien, en Dordogne, sur un terrain -sableux. Il y avait eu difficulté à construire, risques -à courir; Grajat d'ailleurs avait averti, en se déchargeant -d'un travail qui l'ennuyait sur un jeune architecte -encore inconnu et dont il piquait l'amour-propre. -Le jeune architecte s'en était tiré; sa réussite -même avait fait un certain bruit, l'avait servi dans sa -carrière, et il ne pouvait de ce chef adresser aucun -reproche à Grajat.</p> - -<p>Mais, au bout de dix-sept ans, l'aile tout entière se<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span> -lézardait, nécessitait de coûteux travaux d'étayage, -de reprise des sous-sols, causait d'importants dommages, -les locaux étant devenus inutilisables. C'était -pour cette construction que mon mari avait été si -fréquemment obligé d'aller en Dordogne; il ne s'en -était pas vanté... Enfin, et malgré tous les travaux -supplémentaires, un dernier glissement du sol emportait -tout ce que l'ingéniosité, la hardiesse ou la ténacité -des architectes modernes avaient ajouté à un -vieux bâtiment demeuré depuis trois siècles manchot, -laissé tel, probablement, par la prudence des bonnes -gens du temps, que préoccupaient moins les prouesses -ou le bénéfice pécuniaire que les œuvres durablement -établies. Enfin, la responsabilité incombait à -l'architecte constructeur. On plaiderait, oui, sans -doute, me disait mon mari, mais pour que le tribunal -fixât l'indemnité, non pour en esquiver le -paiement. Le propriétaire du château était un vigneron -du Bordelais, assez âpre, et à court d'argent dans le -moment; il proposait une transaction. Le chiffre de -la transaction, débattu, finalement accepté en principe, -était de cent mille francs. Mon mari affirmait -qu'éviter, à ce compte, le bruit du procès et l'indemnité -prévue était avantageux. Ces cent mille francs, -il me confessa qu'il ne les avait pas, qu'il n'avait rien. -C'étaient ces cent mille francs qu'il demandait à ses -cousins Voulasne.</p> - -<p>—Pourquoi pas à d'autres?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span></p> - -<p>—Ce n'est pas si facile que cela!...</p> - -<p>—Comment!... un architecte... Vous... cent mille -francs!...</p> - -<p>Il leva sur moi des yeux misérables, des yeux que -je ne lui connaissais pas, des yeux de ces bons animaux -de chiens qu'on a tapés et qui vous regardent -en levant vers vous une patte si tendre... Je sentis ma -gorge se contracter. Je m'approchai de lui; je lui -touchai la main. Alors je vis de chacun de ses yeux -sourdre une grosse larme qui lui coula sur la joue et -dans la moustache avec une rapidité étonnante, comme -si c'eût été une petite bille de cristal.</p> - -<p>Il n'avait pas de crédit! Il n'avait jamais dû exécuter -de travaux considérables, ou bien il était, -comme me l'avait dit Grajat, maladroit en affaires... -Peut-être aussi, pensais-je, était-il simplement très -honnête?... Il n'avait non plus jamais cessé d'être -rongé par sa sœur à qui je le soupçonnais de fournir -de l'argent, soit directement, soit par l'intermédiaire -de la vieille mère, afin d'éviter qu'elle ne fût tentée -de s'en procurer d'une manière indécente... De ses -affaires, dont il ne m'informait point, par principe, -je ne connaissais qu'une conséquence: la maigreur -de notre budget; mais en me remettant, d'ailleurs -très ponctuellement, l'argent du ménage, ne me -disait-il pas souvent: «Je ne suis plus jeune, il faut -faire des économies pour vous et vos enfants...» Eh -bien! il n'avait pas fait d'économies.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span></p> - -<p>J'étais surprise qu'il n'eût pas recouru, dans sa -détresse, à Grajat qui en était la cause initiale, et -avec qui il demeurait en relations; mais, à l'interroger -là-dessus, j'aurais préféré la misère. Et d'ailleurs, s'il -ne recourait pas à Grajat, n'était-ce pas qu'il l'avait -déjà fait en vain? Il recourait à ses cousins Voulasne.</p> - -<p>Il reçut de ses cousins Voulasne, huit jours plus -tard, une carte postale expédiée de Séville, toute -remplie par les exclamations ordinaires aux voyageurs: -joie, admiration, ciel idéal, affolement produit -par le légitime désir de s'instruire, oubli de tout -dans une enivrante activité, courses de taureaux par-dessus -le marché! Un coin de la carte, un petit -triangle, séparé même du reste par un trait de -plume, au-dessous des initiales de Gustave et d'Henriette, -contenait cette simple allusion à la lettre qui -rendait mon mari si anxieux: «Bien attristés par -votre mot, mais, hélas! que nous sommes loin de -tout!»</p> - -<p>Rien de plus ne nous parvint d'eux. Quand la carte -postale nous arriva, d'ailleurs, l'infortuné cousin des -Voulasne ne comptait plus sur leur secours. Il ne -fut presque pas plus abîmé par l'énumération des -attractions sévillanes et par le tour d'escamotage -exécuté dans le petit triangle. Une incertitude planait -sur l'acte de nos cousins. Agissaient-ils par -eux-mêmes? Agissaient-ils par leur ami Chauffin?<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span> -Avaient-ils reçu la lettre avant leur départ, ou, réellement, -cette lettre aurait-elle été décachetée par eux -dans le courant d'air d'un hall d'hôtel ou d'une gare -de chemin de fer, ou bien en prenant des billets pour -la course de taureaux? «A quoi bon approfondir? -disait mon mari, le résultat n'en est pas moins négatif.» -Là se trahissait encore la différence de nos -caractères: pour moi, le résultat importait moins -que le procédé; mon mari pensait à son besoin d'argent -et moi à mon indignation.</p> - -<p>Il avait, aussitôt son malheur constaté, donné -congé de l'appartement que nous occupions rue de -Courcelles et aussi de ses ateliers situés dans le voisinage. -Qu'il eût pu se procurer les cent mille francs -nécessaires à la transaction, les intérêts à payer, fût-ce -à ses cousins, ne lui eussent pas permis d'habiter -un quartier où les loyers augmentaient chaque année. -Ç'avait déjà été très peu prudent de nous installer là -au moment du mariage, mais que de sacrifices n'eût -pas faits mon mari pour donner à un cocher une -adresse qui sonne bien! Je vis que le désastre pour -lui était dans la nécessité de s'amoindrir aux yeux -des gens, de s'amoindrir quant à la façade. Ayant -commis l'imprudence de lui rapporter l'insistance du -concierge à se faire payer le prix du fiacre, j'appris -à respecter en lui ce qui pouvait lui causer une telle -douleur:</p> - -<p>—Moi, me dit-il, qui avais fait exprès de demander<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span> -par deux fois à Bailloche de payer ma voiture, afin de -voir sur sa figure s'il était informé ou non!...</p> - -<p>C'était une torture pour lui de penser que son concierge -était informé ou se doutait de son désastre. -Le concierge était informé du congé des ateliers par -les employés qui venaient quelquefois à l'appartement; -les employés devaient être informés de l'affaire -de Dordogne. Je croyais, moi, que ces concierges, -qui avaient toujours été pour moi pleins de prévenances -et à qui, en outre, mon mari avait rendu -quelques services, seraient compatissants, qu'ils -nous plaindraient en leur âme. On n'aime pas à être -plaint, assurément; mais avoir perdu de l'argent -n'était pas du tout pour moi une honte... Jamais -personne ne me fera admettre qu'un homme soit -diminué parce qu'il a moins d'argent aujourd'hui -qu'hier. Oui, je savais bien qu'au temps de ma jeunesse, -à Chinon, mes parents avaient beaucoup souffert -de pareil accident; mais je pensais qu'à Paris on -était plus avancé, et je m'efforçais, quant à moi, de -prendre ce malheur-là à la légère.</p> - -<p>—Mon cher ami, disais-je à mon mari, je vous -jure bien que cela ne me fait ni chaud ni froid; si -c'est à cause de moi que vous vous mettez martel en -tête, mon Dieu! que vous avez donc tort!...</p> - -<p>Il croyait que je faisais un effort surhumain pour -ne point paraître lui reprocher notre disgrâce. Je -n'en faisais aucun. Tout cela me semblait si peu de<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span> -chose au prix des transes que j'avais souffertes dernièrement: -l'alarme à propos de la santé du petit, et, -hélas! aussi, des douleurs d'autre sorte!... Pensant -à ces dernières, l'idée d'une punition de Dieu me -traversa l'esprit, et alors je me dis: «Dieu lui-même -se trompe!...» Ce n'étaient pas là des châtiments -pour moi. Déchoir aux yeux des concierges, rompre -avec nos connaissances opulentes, renvoyer les domestiques, -habiter un quartier sans lustre et faire mes -courses en omnibus, quelle plaisanterie pour une -femme élevée dans nos maisons économes de province!... -Je conseillais à mon mari d'aller nous installer -au fond d'Auteuil. Il s'indigna. Il ne voulait -entendre parler d'Auteuil sous aucun prétexte. Passy, -alors? Point davantage. C'était pour lui l'exil.</p> - -<p>Il s'agissait avant tout de sous-louer notre présent -appartement, car, par malchance, nous commencions -un nouveau bail. Et c'était cette particularité encore -qui sentait la catastrophe aux narines des Bailloche: -si ce n'est pour cause d'«inconvénients locatifs» -ou bien d'«agrandissements», on ne demande au -propriétaire cette faveur que sous le coup d'une -infortune.</p> - -<p>Pendant les quatre ou cinq premières semaines, il -ne se passa presque pas de jour que madame Bailloche -ne sonnât à la porte, à partir d'une heure de -l'après-midi, pour faire visiter. Et aussitôt la porte -ouverte, elle entrait comme l'envahisseur en pays<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span> -conquis. Alors commençait pour nous la retraite précipitée, -de pièce en pièce, qui amusait beaucoup les -enfants, ne me plaisait guère, je l'avoue, et faisait -verdir de rage mon pauvre mari, quand il était encore -là. Dans notre inexpérience, au début, nous étions -pris souvent par madame Bailloche, tassés au fond -d'une chambre obscure, que la concierge se hâtait -d'inonder de clarté en ouvrant les persiennes; et sa -suite pénétrait derrière elle: des messieurs, des -dames, gênés comme nous-mêmes, saluant, s'excusant, -faisant mine de n'apercevoir que murs, cloisons -et ouvertures, et non les traces de notre vie privée, -tant que madame Bailloche, d'autorité, ne leur avait -fait entendre qu'ils étaient «dans leur droit» et que -selon son expression, «c'était bien la moindre des -choses». Petit à petit, nous apprîmes la tactique de -la fuite efficace, et madame Bailloche, à moins de -capricieux retours des visiteurs, ne nous atteignait -plus.</p> - -<p>Quelquefois, en rentrant à la maison, l'après-midi, -si, par exemple, la pluie nous avait chassés du dehors, -nous trouvions une famille chez nous ou bien s'étant -attardée à regarder, du balcon, la vue sur la grille -dorée du parc Monceau. J'étais tellement interloquée -qu'il m'est arrivé de demander pardon à madame -Bailloche, comme si c'était moi qui pénétrais chez -elle.</p> - -<p>Mon mari s'exténuait; il quittait la maison, le<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span> -matin, beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire, parce -qu'il exécutait à lui seul la besogne de plusieurs -employés congédiés; et il travaillait encore dans la -soirée, sur la table de la salle à manger. Il passait -l'après-midi en courses. Il était d'une complaisance -chaque jour grandissante pour moi parce qu'il -s'émerveillait de me voir supporter si patiemment -les revers. Moi, j'éclatais de rire toutes les fois que -j'étais témoin de son étonnement; je lui affirmais -que je n'avais aucun mérite:</p> - -<p>—Mais, mon pauvre ami, moi, je ne suis bonne -qu'à cela!</p> - -<p>—Qu'à être malheureuse?...</p> - -<p>—Qu'à m'accommoder au mieux des malheurs de -ce genre-là. Je vous jure que ce n'est pas cela qui -m'atteint.</p> - -<p>Il ne pouvait pas comprendre. Cependant, pourquoi -donc avait-il été me choisir dans une famille trempée -par les épreuves? Oui, je sais bien, c'était surtout -pour que je fusse «correcte» en toutes les circonstances; -mais aussi pour que, ignorante que j'étais -du bonheur matériel, j'y fusse initiée par lui et le lui -dusse tout entier. Il ne croyait qu'à celui-là; et -c'était sa bonté, à lui, de vouloir me le procurer.</p> - -<p>J'étais tentée de lui faire remarquer que l'infortune -présente était ce qui nous rapprochait le plus -depuis notre entrée en ménage. C'était la première -fois que nous avions, sincèrement, quelque chose à<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span> -nous dire. Lorsque, autrefois, pour me séduire, il me -parlait de la «voiture» ou «du valet de chambre en -livrée», je le trouvais un peu puéril, et lorsqu'il me -contait aujourd'hui ses déboires, il m'inspirait une -grande sympathie, je me sentais de cœur avec lui et -j'éprouvais une réelle et toute nouvelle satisfaction de -sentir cela. Mais non, je n'avais aucun mérite à faire -bonne figure: j'étais véritablement plus heureuse.</p> - -<p>Mes plaisirs à moi, je commençais à m'en rendre -compte, sont d'ordre tout intime et secret, sans communication -avec les amusements du monde; et je ne -déteste pas qu'ils aient un certain goût amer.</p> - -<p>Un soir, en rentrant, mon mari poussa un profond -soupir et me dit:</p> - -<p>—Enfin, ça y est! La transaction se fera.</p> - -<p>Il était parvenu, à force de démarches, à se procurer -la somme nécessaire, «par lambeaux», me -dit-il, et dont le moindre lui coûterait fort cher. Mais -le procès n'aurait pas lieu. D'ailleurs, il ne désespérait -pas de pouvoir contracter, un jour ou l'autre, un -«emprunt sérieux» et se débarrasser de ses petits -prêteurs. Aussitôt libéré du plus gros danger, il eut -même une crise d'optimisme; il entrevoyait déjà la -possibilité, si quelque belle affaire survenait, de pouvoir -conserver son appartement!...</p> - -<p>N'empêche qu'il allait avoir à payer désormais en -intérêts plus que le prix de son loyer. Mais il comptait -toujours sur les Voulasne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p> - -<p>Nous étions tenus au courant des déplacements -des Voulasne par Pipette, réfugiée chez sa sœur -Isabelle, comme avant les vacances à Fontaine-l'Abbé, -puisque les vacances à Fontaine-l'Abbé -n'avaient point abouti à la marier. Les cartes postales -des heureux voyageurs pleuvaient chez les -Albéric: gentillesse paternelle? peut-être; ou taquinerie -un peu cruelle, destinée à faire subir le supplice -de Tantale aux trois «lâcheurs» qui, en effet, -rongeaient leur frein non sans pester avec turbulence? -Isabelle rejetait la responsabilité du voyage manqué -sur Pipette. Si Pipette n'avait pas quitté le domicile -de ses parents, ceux-ci n'auraient pas fait une -pareille fugue sans les prévenir et sans les inviter!</p> - -<p>—Non! répliquait Pipette, ils ne me reprochent -point d'avoir quitté la maison, car depuis mon départ -ils s'amusent davantage; c'est à vous qu'ils en veulent -d'avoir été assez lâches pour aller à Fontaine-l'Abbé!...</p> - -<p>—Nous, lâches d'avoir été à Fontaine-l'Abbé, -s'écriait Isabelle, en fureur, quand on a consenti à -s'y enterrer deux mois et demi pour essayer de -marier mademoiselle!...</p> - -<p>—Oh! pour ça, faisait Pipette, il aurait fallu d'abord -m'avertir et me consulter. Je n'avais et je n'ai -aucune envie de me marier.</p> - -<p>—Eh bien! c'est gai.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span></p> - -<p>—Ça ne serait pas gai pour moi d'épouser des -cornichons!</p> - -<p>—«Cornichons» depuis que tu sais qu'ils ne -t'ont pas demandée! Auparavant, ils n'étaient pas si -bêtes!... «Cornichons», même monsieur Juillet?...</p> - -<p>—Oh! celui-là, dit Pipette, ce n'est pas un jeune -homme, c'est un célibataire!</p> - -<p>Heureusement qu'avec Pipette, on finissait toujours -par rire, car la vie fût devenue intolérable chez les -Albéric. La vérité sur la tentative de mariage était -d'une particulière tristesse: sur les trois jeunes gens -mariables invités à Fontaine-l'Abbé, deux avaient -demandé la main d'une des jeunes filles si comme il -faut qui étaient les sœurs du troisième; aucun celle -de Pipette avec qui pourtant ils avaient tant paru se -plaire. Madame Du Toit, de l'événement, était abasourdie: -«Oui, certes! disait-elle, mademoiselle -Voulasne a été élevée d'une façon déplorable, mais -qu'il n'y ait pas un de ces messieurs pour deviner -l'excellente nature qui se cache sous cette exubérance, -c'est à désespérer du jugement des hommes!...»</p> - -<p>C'était une personnelle défaite qu'elle venait de -subir là et que rendait plus cuisante le succès non -escompté de l'autre jeune fille «si quelconque», -disait-elle; et, en outre, c'était un désastre pour la -pauvre petite de qui le sort allait être inquiétant, la -période des vacances écoulée. Qu'allait-elle en effet -devenir, la gracieuse et endiablée Pipette? Demeurer<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span> -chez sa sœur était une solution qui semblait de plus -en plus impossible. Retourner chez ses parents? -Hélas! il était bien peu probable que les parents, tels -qu'on les connaissait, eussent modifié la situation -qui avait mis leur fille en fuite. Ils voyageaient avec -M. Chauffin, comme ils l'avaient toujours fait, et ils -ne s'étaient pas du tout cachés pour nommer à leurs -filles, dans leur correspondance, les personnes qui, -durant la saison dernière, égayaient la villa de Dinard: -pour la plupart des connaissances particulières de -M. Chauffin, et qu'ils n'osaient auparavant pas inviter -lorsqu'une jeune fille se trouvait sous leur toit, ce qui -était beaucoup dire! Le règne de M. Chauffin, loin -qu'il eût été entamé par les événements, s'annonçait -bien plutôt comme engagé dans une ère audacieuse -et redoutable. Ah! oui, pauvre Pipette!...</p> - -<p>«La pauvre Pipette» était le thème ordinaire, désormais, -des nouvelles lamentations de madame Du -Toit, qui croyait avoir reconquis son fils, pour l'avoir -eu,—fût-ce grincheux et dépité,—toute la saison à -la campagne.</p> - -<p>Madame Du Toit venait chez moi plus souvent que -je n'allais chez elle, car elle ne recevait pas encore. -Ensemble, nous causions du sort des jeunes filles. -Elle m'effarait parfois avec des idées que je jugeais, -moi, délibérément «d'un autre âge». «D'un autre -âge», pourquoi? Parce que, comme je le voyais, -elles n'étaient plus conformes aux idées qui gouvernaient<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span> -le monde le plus actif ou le plus remuant, -parce qu'elles se trouvaient même en opposition -tout à fait nette avec le courant qui emportait une -société nouvelle, ou, si l'on veut, avec ce qui, pour le -moment, «était dans l'air». Il faut accorder une -grande attention à ce qui «est dans l'air», non pour -le happer et s'en nourrir stupidement, bien entendu, -mais parce que, quoi que l'on fasse ou que l'on veuille, -ce qui «est dans l'air» tend à nous pénétrer. N'était-ce -pas pour avoir absorbé, moi, par exemple, ce qui -était dans l'air à l'époque de ma jeunesse, c'est-à-dire -la rébellion contre toute contrainte, que j'avais -été si encline à critiquer mon éducation? Un peu -moins de soumission héréditaire, quelques exemples -concrets d'indépendance sous les yeux, et je pouvais -déjà, moi, de mon temps, à Chinon, faire figure d'une -jeune «affranchie»! Combien subtils ou combien -rares encore étaient cependant les miasmes en -ce temps-là à ma portée! Et aujourd'hui, ce n'était -pas que j'eusse adopté les idées nouvelles, puisqu'on -a vu combien le monde qu'elles formaient m'était -instinctivement antipathique: la femme tendant à -n'être plus qu'une courtisane, la société à ne plus -obéir qu'aux caprices des sens, rien ne me paraissait -plus répugnant et plus bête; cependant, lorsque -madame Du Toit me disait: «Mon enfant, la meilleure -recette pour obtenir un bon mariage, c'est -de le fonder sur ce qui peut durer le plus longtemps,<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span> -et par conséquent sur des intérêts...» je bondissais. -Elle ne se troublait pas: «... Sur des intérêts matériels, -reprenait-elle, qui sont quelque chose de bien -fort dans la vie, et qui obligent plus de couples aux -mutuelles concessions, à la patience et finalement à -contracter cette <em>habitude</em> sans laquelle aucune union -n'est possible, que ne le ferait même aucun commandement -moral... Et, en second lieu, sur des considérations -de convenances, de situation publique, etc., -qui agissent plus sûrement et plus longuement sur -l'esprit de la femme, en particulier, que la considération -même de l'amour!...» Je bondissais de nouveau; -le sang me montait à la figure. Comment -pouvait-elle me dire cela, elle qui m'avait confié avoir -tant souffert en manquant un mariage d'amour!... -Elle m'apaisait en me faisant «Tout beau! tout beau!» -de la main: «Ma chère enfant, affirmait-elle, il y a -beaucoup moins de femmes amoureuses, ou du moins -destinées irrévocablement à l'amour, qu'on le croit -ou que l'on se plaît à le dire... Les femmes ont l'instinct -de la maternité, avant tout, et après cela ou à -défaut de cela, le goût de la vanité et de la coquetterie -qui souvent se confondent... Mais, celles qui ont -l'instinct de l'amour? car il y en a, certes, je vous -concède qu'il y en a, eh bien! il n'y en a pas probablement -beaucoup plus qu'il n'y en a qui ont l'instinct -de l'art, du commandement ou de la véritable charité; -ce sont des exceptionnelles, et comme leur disposition,<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span> -pour mériter qu'on en tienne compte, a besoin -d'être ardente, elle trouve, en toutes les situations, -le moyen de se réaliser. Quand nous parlons du -mariage, il ne peut s'agir que de la bonne moyenne -des jeunes filles; or, la bonne moyenne, croyez-en -mon expérience, ma chère enfant, la bonne -moyenne est peut-être capable d'un amour, que l'on -ne manque pas de prendre pour la grande passion, -naturellement, mais qui n'existe que dans l'imagination, -entendez-moi bien, qui n'a d'intensité que parce -qu'il est un rêve, un rêve conduit à notre guise, et -j'ajoute: parce qu'il est généralement malheureux, -car il vit surtout de compassion pour soi-même; mais -qui ne résisterait pas au prétendu bonheur réclamé -par lui à grands cris, qui s'écorcherait et s'évanouirait -comme une bulle de savon au contact de la première -réalité... Pour aimer l'amour, et j'entends par amour -ce qui s'appelle l'amour, oh! oh! il faut être d'une -autre trempe que la plupart de nos femmelettes! Ce -sont des gaillardes, ma petite, celles de nous qui sont -réellement et par vocation spéciale appelées à -l'amour; on les reconnaîtrait entre mille, parce qu'il -n'y en a pas une sur mille qui ait les reins taillés -pour cela!</p> - -<p>—Mais, osais-je objecter, c'est peut-être faute de -plus nombreux mariages d'amour!...</p> - -<p>—Le mariage d'amour! s'écria-t-elle, qu'est-ce -que ça dure?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span></p> - -<p>—Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!...</p> - -<p>—La fleur bleue? la suavité? l'idéal attendrissement? -notre poésie à nous qui ne sommes que l'innombrable -«bonne moyenne» des femmes? Oui!... -Eh bien! je vous le répète, c'est plus beau, c'est -meilleur quand ça demeure une aspiration, un désir, -un songe... Et de ce songe-là, mon enfant, l'histoire -de la vie des jeunes filles et des femmes est abondamment -illustrée!</p> - -<p>Elle me choquait, comme on se choque presque -toujours d'une génération à une autre. Elle exprimait, -je le crois, des vérités comme l'historien -qui se prononce sur une période passée, toutes pièces -en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la -vie; je sens bien que je m'approche de son opinion -aujourd'hui; mais alors que je n'en étais qu'à la -moitié de son âge, ce qu'elle disait me faisait de la -peine.</p> - -<p>J'avais toujours gardé vis-à-vis d'elle, comme de -tout le monde, une extrême discrétion touchant -mon propre mariage; j'ai en horreur les confidences -dites personnelles, où une autre personne est intéressée -autant que nous et plus que nous parce -qu'elle y est généralement maltraitée. Madame Du -Toit croyait-elle ou ne croyait-elle pas que j'eusse -fait un mariage heureux? Un jour, à propos toujours -de la petite Voulasne, j'improvisai, tout à fait -malgré moi et poussée par la force des choses, un<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span> -rapprochement entre le cas de Pipette et celui des -jeunes provinciales de mon temps:</p> - -<p>—Que c'est curieux! dis-je à madame Du Toit, -nous reprochions, nous autres, à nos familles, cet -usage abusif de l'autorité, qui présidait chez nous à -toutes choses et nous contraignait à des mariages -contraires à nos goûts; et voilà les Voulasne, aussi -différents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne -où nulle volonté n'existe, nulle autorité ne -règne, où le régime du bon plaisir de chacun est le -seul principe qui semble établi, eh bien! de leur -défaut complet de volonté, leur fille va souffrir plus -que nous n'avons jamais souffert peut-être de la -volonté excessive de nos parents...</p> - -<p>—Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous -voyez bien!... Mais, ajoutait-elle, où vous faites -erreur, ma chère enfant, c'est en croyant qu'il existe -une famille, fût-ce celle des Voulasne, où une autorité -ne soit pas établie, légitimement ou non. Il -y a toujours une autorité! Si la légitime vient à -s'oublier elle-même, une autre, venue du dehors, de -n'importe où, se substitue à elle et s'impose plus -tyranniquement. Voilà le danger du relâchement des -mœurs.</p> - -<p>Malgré ce danger madame Du Toit voulait que -Pipette rentrât sous le toit paternel aussitôt que ses -parents seraient de retour.</p> - -<p>—Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span> -jeune fille livrée sans défense aux entreprises d'un -monsieur à qui les parents donnent carte blanche!</p> - -<p>—La place d'une jeune fille est sous le toit de ses -parents.</p> - -<p>—Mais il y a parents et parents...</p> - -<p>—Non! il y a les parents! Aux yeux du monde, -la jeune Voulasne se fera plus de tort en n'habitant -pas entre son père et sa mère qu'en y demeurant -malgré une situation anormale.</p> - -<p>—Aux yeux du monde!... mais quant à elle, -personnellement?...</p> - -<p>—Ma petite amie, «aux yeux du monde», c'est -tout, principalement quand il s'agit d'une jeune -fille à marier.</p> - -<p>Voilà où se manifestaient nos divergences: madame -Du Toit appartenait à une école où la figure -que l'on fait est plus importante que la conscience -que l'on a, avec ce correctif, bien entendu, que la -conscience que l'on a contribue pour beaucoup à la -figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout -compte établi, et étant donné l'incurable imperfection -des hommes et les antinomies de la vie sociale, c'est -madame Du Toit qui, en définitive, avait raison; -mais, parmi les miasmes qui «étaient dans l'air» -de mon temps, j'avais absorbé, c'est certain, moi, le -mépris de l'opinion, qui peut mener à ce qu'il y a de -plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus -néfastes extravagances qui a fait les saints, mais qui<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span> -fait le premier excentrique venu, car le mépris de -l'opinion ne vaut que ce que vaut celui qui le professe. -C'est une outrecuidante présomption, de s'imaginer -que l'on peut mieux que ce que l'opinion -commune exige; c'est peut-être mon «romantisme» -à moi, ce désir ardent du bien extrême en toutes -choses; mais on n'arrache pas aisément ce panache -lorsqu'on en est né coiffé. On m'a versé dans ma -jeunesse un trop grand enivrement moral pour que -je puisse me contenter jamais, quant à moi, de faire -la fade figure de la femme comme il faut. «Orgueil! -orgueil!...» m'eût dit, et m'avait dit dans d'inoubliables -entretiens celui dont le souvenir me faisait -tant souffrir en secret. «<em>L'orgueil</em> est mon péché!» -j'en convenais avec lui.</p> - -<p>J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la -tirant d'un si misérable milieu. Bien que madame Du -Toit jugeât que, les vacances terminées, il était de la -dernière inconvenance qu'elle habitât chez des étrangers, -je m'écriai, devant madame Du Toit, que je -cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un -placard. La voyant tout à coup scandalisée et peinée, -je lui dis:</p> - -<p>—Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard à -offrir... Je n'en aurai peut-être pas pour moi!...</p> - -<p>Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu -des changements survenus dans ma vie. Je lui dis -que nous allions quitter notre appartement. Elle<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span> -n'aimait déjà point que l'on changeât, de quoi que -ce fût; mais elle pensa que c'était pour m'agrandir, -et elle admettait cela avec un sourire. Je la détrompai:</p> - -<p>—Non! pour me diminuer...</p> - -<p>Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas. -C'était une femme avertie, pleine d'expérience, et qui -savait ce que parler veut dire. Le chagrin domina -d'abord toute sa physionomie; elle tendit sa main en -avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation -souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitôt, -avant que je n'eusse rien dit de plus, un soupçon -brouilla tout; après quoi je lui vis une lèvre hautaine, -étrangère.</p> - -<p>Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels -«je me diminuais», j'avais saisi sur son visage la -pensée déjà en bien d'autres occasions menaçante, la -pensée que mon mari était «dans les affaires», était -d'une gent qu'elle méprisait à cause des fluctuations -de situation auxquelles elle est soumise et des abus -que toute instabilité engendre, et que le malheureux, -étant dans les affaires, en avait «fait de mauvaises», -ce qui s'entend de façon ambiguë. Je reconnus, plutôt -que je ne découvris, sur son visage, les préjugés de -ma propre famille, et ce dédain, dont je n'étais pas -moi-même exempte, pour les professions où l'on -court le risque d'exposer sa probité à des épreuves. -Avant qu'elle eût, d'un mot, exprimé sa pensée, j'eus<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span> -l'impression de ce que la «situation» d'un homme -était pour elle, et des ruines que pourrait amonceler -autour de nous le petit changement dans notre façade.</p> - -<p>L'effet premier de la nouvelle était produit; la -pensée dominante avait traversé son cerveau, s'était -trahie à mon attention exaspérée. Ceci fait, la femme, -en elle, parfaitement excellente et compatissante, put -s'adonner à un réel chagrin, à mille protestations -d'amitié sincères et qui surent même me toucher. Je -discernais si nettement en elle la femme, et puis la -femme occupant un certain rang dans un certain -monde!... Son chagrin, hélas! était plus grand que -n'eût été celui d'une amie toute simple, car il était -d'abord le chagrin d'une amie émue de ma déchéance, -et il se doublait du chagrin d'une amie obligée de me -perdre!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h2> - - -<p>Madame Du Toit fut cependant charmante après la -triste révélation de notre catastrophe. Oh! je voyais -bien que la pauvre femme était loyale! Elle pensait -comme mon mari que le malheur était pour nous de -devoir modifier notre train de vie d'une manière -apparente. Elle voulait que mon mari recourût à tous -les expédients afin de «sauver la face»; obtenir une -centaine de mille francs des Voulasne, elle s'en chargeait, -personnellement, disait-elle, et «qu'est-ce que -c'est, pour ces gens-là, de faire remise de l'intérêt à -votre mari pendant une dizaine d'années, voyons?...» -En dix ans, un homme encore jeune, se relèverait, -que diable!... Et elle me disait:</p> - -<p>—Mais il ne sait donc pas s'arranger?</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span></p> - -<p>Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait -qu'un demi-jour à sa pensée:</p> - -<p>—Dans la multitude des entreprises d'aujourd'hui, -ces messieurs ont pourtant, dit-on, mille moyens de -servir leur fortune!</p> - -<p>Je répliquai, en souriant, pour ne point m'en fâcher:</p> - -<p>—Mille moyens! sans doute, mais pas un seul -peut-être qui soit... irréprochable...</p> - -<p>—Oh! je tous entends, vous, ma belle! Je vous -reconnais bien là!... Je parie que vous introduisez le -nez dans les affaires de votre mari pour l'empêcher -de réaliser les bénéfices consacrés par l'usage!...</p> - -<p>—Jamais je n'ai connu une seule des affaires de -mon mari. S'il se conduit en honnête homme, à lui -en revient tout le mérite... Il va sans dire que, si je -l'avais soupçonné de se conduire autrement, je ne -l'aurais jamais mené chez vous...</p> - -<p>—Allons! allons! ma chère amie,—ah! que vous -êtes vive! et quel feu pétille au dedans de cette petite -femme si placide!—il ne vient à personne de supposer -que vous ayez jamais pu être l'épouse d'un -homme autre que celui qui est le plus probe en son -métier; mais encore, mon enfant, s'agit-il ici d'un -métier; chacun d'eux, sachez-le, comporte des accommodements -qui, avec le temps, deviennent des obligations... -des usages si vous voulez, usages dont une -conscience par trop scrupuleuse ne s'arrange pas -toujours sans regimber...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span></p> - -<p>—Je ne connais pas les affaires, je ne connais pas -les «usages» auxquels vous faites allusion, et vous -voyez, le mérite que mon mari aurait pu acquérir à -mes yeux, reste vague... Mais je me souviens de lui -avoir tant rabâché l'horreur que m'inspiraient les -compromissions du monde où l'on s'enrichit!... Cela, -surtout au moment de l'affaire Grajat, qu'il n'est pas -d'usage de rappeler, je sais, mais dont le président -Du Toit doit se souvenir... De voir mon mari à la -suite de cet homme, madame, je serais morte de -honte!</p> - -<p>—Allons! Je suis sûre encore que vous vous exagérez -les choses! Monsieur Grajat, de qui vous -parlez, a aujourd'hui une situation considérable. En -s'aliénant son influence, votre mari a dû subir une -grande perte...</p> - -<p>Madame Du Toit, comme tout le monde, avait -oublié la phase mauvaise des affaires de Grajat, -parce que Grajat, en somme, s'en était tiré, et parce -qu'il avait su s'en tirer audacieusement, en élargissant -plutôt qu'en restreignant son étalage.</p> - -<p>Qu'objecter à cela? et qu'objecter à une femme -comme madame Du Toit, âgée, expérimentée, et de -la plus parfaite dignité, qui, tel un médecin au chevet -du malade, devait savoir mieux que moi la nature de -mon mal et avait pris à tâche de me sauver?</p> - -<p>Elle n'avait pas moins de deux sauvetages, en ce -moment, à mener à bien: celui de la petite Voulasne<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span> -et le mien. Tous les deux se réduisaient en définitive -à empêcher ou à favoriser un changement de lieu, à -obliger Pipette à réintégrer le domicile de son père, -et moi à ne pas quitter le mien.</p> - -<p>Comment madame Du Toit s'y prit-elle pour rencontrer -les Voulasne au débotté et pour leur parler? -ce fut son affaire et son secret. Elle arriva un jour -chez moi, après le déjeuner, radieuse; elle m'annonça:</p> - -<p>—Tout est arrangé! D'abord en ce qui vous concerne, -ils n'ont eu qu'une voix l'un et l'autre: «Mais -cela va de soi!...</p> - -<p>—Et en ce qui concerne leur fille?</p> - -<p>—Mais ils sont prêts à l'accueillir à bras ouverts!</p> - -<p>—Et monsieur Chauffin aussi, sans doute?</p> - -<p>—Ma petite amie, ne soyez pas sarcastique! J'ai -abordé de front la question de monsieur Chauffin...</p> - -<p>—Ah! Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien! mais, on se fait des monstres de ces -chers Voulasne; et ce n'est pas exact du tout. Il n'y -a pas d'êtres plus éloignés de vouloir contraindre -qui que ce soit à quoi que ce soit. Un mariage avec -monsieur Chauffin, d'eux à moi, ne m'a point paru -leur plaire...</p> - -<p>—Évidemment! Mais ils le laisseront accomplir!</p> - -<p>—J'en reviens à mes moutons: sur les deux questions, -difficiles, vous le reconnaissez, que j'avais à -poser aux Voulasne, les Voulasne m'ont répondu<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span> -gentiment, spontanément, sans hésitation, sans condition: -«oui» et «oui!»</p> - -<p>—Mais parce qu'ils ne savent pas dire non! Ils -vous ont dit «oui»; ils diront «oui» à leur fille; et -ils diront «oui» à Chauffin...</p> - -<p>—Et à votre mari aussi! ne vous en plaignez pas, -pour le moment.</p> - -<p>—Ils diront «oui» à mon mari, parce que «non» -est bien plus difficile à dire; mais s'exécuter sera -pour eux plus difficile que de dire «non».</p> - -<p>—On n'a qu'une parole!</p> - -<p>—Mais, si l'on n'a point d'action?...</p> - -<p>Pauvre madame Du Toit! je la taquinais. Elle était -si heureuse d'avoir accompli une mission, qu'elle -seule d'ailleurs avait prise à tâche, mais qui était -généreuse et qu'elle avait tenue pour ingrate parce -qu'elle croyait les Voulasne pareils à elle! Les premières -objections épuisées, en la poussant un peu -dans le récit de sa visite, je vis qu'elle était tombée -sur les Voulasne en un moment où ils brûlaient, -comme de grands enfants qu'ils étaient, de raconter -à tout venant leur voyage, et qu'ils lui avaient raconté -leur voyage, et que madame Du Toit se présentant à -eux comme négociatrice de la rentrée de Pipette, la -rentrée de Pipette leur était apparue comme un -surcroît de plaisir et avait exalté leur excellente -humeur, et qu'ils eussent accordé à ce moment-là à -madame Du Toit tout et n'importe quoi, fût-ce l'exil<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span> -de Chauffin, quittes à se trouver plus tard à bout -d'arguments si Chauffin leur eût demandé: «Pourquoi -me chassez-vous?» et qu'enfin, s'ils avaient -tranquillisé madame Du Toit quant au danger émanant -de Chauffin, c'était en traitant leur cher ami -comme ils le faisaient toujours, en personnage inoffensif -et propre uniquement à distraire, à amuser -sans méchanceté, sans malice même, en un mot, tel -qu'ils se voyaient eux-mêmes. Que Pipette eût pris -au dramatique les intentions de leur ami, voilà qui -les dépassait! Ils ne connaissaient pas le dramatique; -se mettre martel en tête? ah! quelle folie! Si Pipette -voulait rentrer le soir même, avaient-ils proposé, on -irait tous ensemble au théâtre!... «Tous ensemble?... -avait demandé madame Du Toit, serait-ce avec monsieur -Chauffin?...»—«Pourquoi pas?...» avaient -dit les Voulasne. Et ils avaient soudain paru chagrinés, -mais franchement chagrinés, que leur fille -ne consentît pas à aller ce soir même au théâtre en -compagnie de M. Chauffin!...</p> - -<p>—Vous voyez bien! dis-je à madame Du Toit, -vous voyez bien qu'ils n'ont rien compris à ce qui est -arrivé, rien!...</p> - -<p>—Si, si, fit madame Du Toit, ils ont été extrêmement -sensibles au fait que leur fille n'irait même pas -dîner avec eux ce soir en de telles conditions; et cela -leur servira de leçon.</p> - -<p>«Cela leur servira de leçon», disait madame Du<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span> -Toit! Et à elle-même, douée de conscience et d'intelligence, -quarante années de fréquentation des Voulasne -ne servaient pas de leçon, puisqu'elle les croyait -capables d'être demain autres que ce qu'ils avaient -été toujours!</p> - -<p>Mon mari écrivit à ses cousins, leur exposa de -nouveau son bilan, comme s'ils n'avaient point lu la -première lettre, et les remercia des bonnes promesses -transmises par madame Du Toit; il sollicitait un -rendez-vous pour causer. Les cousins répondirent -par une invitation à dîner.</p> - -<p>On ne saurait imaginer la bonhomie et la joie de -nos cousins en nous recevant. Cela était franc, cela -était dépourvu d'arrière-pensées. Ils ne songeaient -même pas que nous venions leur demander cent -mille francs; ils songeaient que, depuis longtemps, -ils étaient privés du plaisir de nous avoir autour -d'eux, et qu'ils avaient aujourd'hui ce plaisir. Toute -pensée désagréable, ils étaient munis du pouvoir de -l'écarter d'eux, de la dissoudre par enchantement.</p> - -<p>C'était la rentrée de Pipette sous le toit paternel. -Oh! cela ne rappelait en rien le retour de l'Enfant -prodigue! Cela ne se faisait point avec cette solennité -que comportait l'expression «rentrer sous le toit -paternel» dans la bouche de madame Du Toit, par -exemple, car un reste de solennité n'est possible -que là où subsiste un reste de principes. Cela se faisait -ce soir chez les Voulasne comme si cela n'était<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span> -rien, c'est-à-dire comme s'il n'y avait jamais eu ni -départ ni retour.</p> - -<p>Avec les Albéric, avec Pipette, il y avait là les -Baillé-Calixte, et un autre couple que nous ignorions, -les Blonda, amis nouveaux, connaissances de plage; -et il y avait là, comme de juste, M. Chauffin; car si -M. Chauffin n'eût pas été là, cela eût fait précisément -du retour de Pipette un événement, événement qu'il -fallait à tout prix éviter; telle était du moins l'explication -que je me donnais de sa présence afin de la -trouver supportable, mais la vérité, beaucoup plus -simple, était que M. Chauffin était là parce qu'il lui -plaisait d'y être.</p> - -<p>Le sort de la jeune fille qui venait ici ce soir -reprendre sa place m'empêchait de trop penser à la -disgrâce du nôtre. Mais, d'ailleurs, qui eût pensé, -dans cette maison, à quelque disgrâce?</p> - -<p>Les Baillé-Calixte étaient triomphants; le mari -venait d'adjoindre à sa fabrique de bicyclettes l'industrie -de l'automobile à ses débuts, et qui fournissait -les plus grandes espérances; la femme, toujours la -même, identifiée par dévouement inné, non seulement -à son mari mais à l'industrie, aux industries -de son mari, avait, une des premières, exécuté des -randonnées merveilleuses, sur le «véhicule de -l'avenir».</p> - -<p>Les Blonda possédaient une de ces voitures. Gustave -Voulasne en avait depuis six mois commandé<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span> -une. Il ne fut pas question d'autre chose. Mon mari -s'était de tout temps passionné pour la locomotion. -Un tel sujet lui voilait momentanément ses malheurs.</p> - -<p>De loin, et essayant de m'enflammer moi-même au -contact de l'excellente madame Baillé-Calixte, je sentais, -comme aux premiers jours de mon entrée dans -cette maison, mon cœur se glacer et ma bouche se -tordre en voyant la déférence servile où tous, devant -Chauffin, s'abaissaient.</p> - -<p>C'était Chauffin, non les Blonda, non les Voulasne, -qui s'était épris de l'automobile, et il me fut très -apparent, tant à certaines paroles prononcées qu'à -l'attitude nouvelle de madame Baillé-Calixte envers -lui, que Chauffin avait «fait», comme on dit, «l'affaire» -de la vente aux Voulasne et de la vente aux -Blonda.</p> - -<p>Vers la fin de la soirée, qui me sembla longue, je -demandai à mon mari s'il avait causé avec son cousin. -Il n'en avait pas trouvé l'occasion. Je lui dis: «Il le -faut, pourtant!...» Il alla tout droit saisir Gustave -par le coude et l'entraîna. Mais ils reparurent presque -instantanément l'un et l'autre et reparlant déjà d'automobile. -Gustave lui avait dit: «Allons donc! c'est -entendu... Mais comment causer de cela ce soir? Si -vous étiez gentils, votre femme et vous, vous viendriez -dîner en famille, après-demain?» Mon mari -vint me rapporter la proposition. Gustave en avisait -d'autre part Henriette. La cousine vint me prendre<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span> -les mains, me faire jurer de revenir dîner «entre -nous».</p> - -<p>Et nous retournâmes le surlendemain.</p> - -<p>Chauffin n'était pas là!</p> - -<p>Pendant tout le repas, les Voulasne furent pour -nous comme des parents de bonne humeur, qui -tiennent une surprise en réserve. La conversation ne -manquait pas d'être un peu pauvre, chez eux; quand -M. Chauffin ne la dirigeait point, nos cousins ressemblaient -trop au malheureux acteur qui regarde -avec angoisse le trou du souffleur resté vide; ils -étaient paresseusement accoutumés non seulement à -ce qu'on agît, mais à ce qu'on parlât pour eux. Ils -n'en gardaient pas moins une sécurité manifestée -par un échange de regards malins et joyeux, et qui -me faisait à la fois espérer et craindre qu'ils ne nous -donnassent au dessert le chèque de cent mille francs -dans quelque pièce de pâtisserie. J'aurais préféré -plus de discrétion, mais que ne transformaient-ils -pas en farces et en joujoux!</p> - -<p>Ce n'était pas ce genre de surprise qui nous était -réservé. Pour nous être agréables, ils avaient imaginé -deux choses. La première était d'emmener mon -mari dans la voiture nouvelle que les ateliers Baillé-Calixte -devaient livrer incessamment; et la seconde, -destinée à me flatter personnellement, consistait à -m'offrir une mantille espagnole, en dentelle d'ailleurs -magnifique, et qui me permît de figurer dans la<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span> -<em>corrida</em> burlesque qu'ils comptaient donner chez eux -pour la Noël: Chauffin en <em>prima spada</em>, Gustave avec -Blonda, accolés sous une peau, devant à eux deux -faire la bête...</p> - -<p>Le plaisir, ineffable, de Gustave et d'Henriette Voulasne -annonçant cette fête et me tendant la mantille -avait je ne sais quoi de primitif, d'innocent, de -céleste, oui, de cette pure puérilité des bons imagiers -naïfs de jadis. Henriette me confessa tout de suite -qu'elle se réservait le rôle de la reine-régente; on -cherchait un Alphonse XIII enfant.</p> - -<p>Nous ne pensions, mon mari et moi, qu'aux cent -mille francs, dont le besoin était impérieux; mais nos -cousins n'y pensaient pas, parce qu'ils ne parvenaient -pas à se mettre à la place de quelqu'un qui a des -besoins. Je vis et j'entendis mon mari rappeler cette -question à Gustave. Je vis la plus entière bonne foi -sur les traits de Gustave: «Ah! oui, oui, les cent -mille francs!...» Et il semblait dire: «Quelle singulière -préoccupation!...»</p> - -<p>—Mais il avait été convenu que ce soir?... disait -mon mari.</p> - -<p>—C'est pardieu vrai! disait Gustave Voulasne. -Mais, d'ailleurs, ajouta-t-il, une idée!...</p> - -<p>Et il prit son cousin par le bras pour lui exposer -une idée qu'il avait, prétendait-il, ou que, peut-être, -avait-on eue pour lui.</p> - -<p>Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span> -«l'idée», la figure que je lui avais connue trop -souvent, lorsque le fatal Grajat venait de lui proposer -une affaire «monstre». Il me souffla que tout allait -bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller voir -la voiture, dès le lendemain, aux ateliers, et pour le -petit voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout -jours prêts à partir, et de M. Chauffin, cela allait de -soi.</p> - -<p>Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la -<em>corrida</em>, promettre d'y assister dans la loge de la -«Reine régente» et remercier avec effusion du cadeau -de la magnifique mantille! Ce ne furent qu'exclamations, -que cris et qu'embrassements; Pipette revêtit -devant nous un costume de gitane; elle se réjouissait -de prendre incessamment des leçons de castagnettes; -elle dansait déjà sans principes et sans connaissances -précises, mais en se déhanchant à outrance, -comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles de l'Exposition.</p> - -<p>Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari -me confia «l'idée». Construire pour Baillé-Calixte -des ateliers nouveaux, bâtiments importants, sur un -terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter à -Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y était -jointe la construction d'immeubles de rapport environnants; -et les bénéfices qu'en tirerait l'architecte -équivaudraient amplement à la somme que mon mari -se proposait d'emprunter. «A bon entendeur salut!»<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span> -avait dit Gustave à son cousin: il ne tenait qu'à lui -d'enlever l'affaire.</p> - -<p>—La forte somme, à moi, bien à moi, gagnée par -mes travaux, disait mon mari, serait évidemment une -solution préférable à celle d'un secours dû aux Voulasne.</p> - -<p>—Mais à qui serait dû l'avantage d'avoir «enlevé -l'affaire»?</p> - -<p>—En partie à Baillé-Calixte qui construit, évidemment; -en partie à Gustave lui-même, sans doute, -propriétaire du terrain et fortement engagé dans -l'entreprise, à ce qu'il me semble...</p> - -<p>—Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui, -peut-être, gouverne Baillé-Calixte!...</p> - -<p>Mon mari souleva l'épaule. Il revint de cette soirée -chez ses cousins, regagné par eux comme aux premiers -temps de notre mariage; il avait recouvré cet appui, -cette providence positive qui était un besoin pour -lui, qui lui manquait tant depuis la perte de Grajat, -et depuis notre quasi-éloignement des Voulasne.</p> - -<p>Moi, je revins abîmée, ayant l'intuition de l'imminence, -pour nous, du plus grand des maux.</p> - -<p>Dès le lendemain, mon mari, ayant écourté son -déjeuner, sauta dans un fiacre pour aller prendre son -cousin et se transporter avec lui sur les terrains de -Levallois; en même temps il verrait la voiture! Cette -perspective d'une grosse affaire et ce goût de véhicule -mécanique le ressuscitaient, le rajeunissaient.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span></p> - -<p>Il revint le soir, à l'heure habituelle. Il ne s'était -pas transporté sur les terrains; il n'avait pas vu la -voiture.</p> - -<p>—Mais, en revanche, lui dis-je, vous avez vu -Chauffin?...</p> - -<p>—Oui, dit-il, j'ai vu Chauffin.</p> - -<p>—Et le cousin vous a-t-il reparlé de l'affaire?</p> - -<p>—Le cousin, vous le connaissez! il n'a guère été -question que de la <em>corrida</em>. Pour l'affaire, je dois -voir Baillé lui-même; et je le préfère.</p> - -<p>Une dame, venue déjà plusieurs fois visiter l'appartement, -était décidée à le sous-louer aux conditions -imposées par nous. Je pressais mon mari de conclure -avec elle. Il me dit:</p> - -<p>—Pas avant que je n'aie revu ces messieurs!...</p> - -<p>Il escomptait à présent une affaire si belle, que -peut-être pourrions-nous conserver l'appartement!...</p> - -<p>Mon mari retourna chez son cousin qui ne lui dit -rien de sérieux, mais, pendant que Chauffin avait le -dos tourné, l'autorisa à aller chez Baillé-Calixte. Il -alla chez Baillé-Calixte qui l'intéressa beaucoup en -lui faisant visiter ses voitures en construction, et -celle, particulièrement, qui était destinée à Gustave -Voulasne, et en lui faisant jeter un coup d'œil sur -les dix mille mètres de terrain à bâtir, mais ne lui -parla point de l'architecte constructeur. Désespéré, -mon mari s'enhardit à lui déclarer en confidence que -son cousin Voulasne avait l'intention de lui confier<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span> -les travaux. «Mais! cela ne dépend que de lui, -répondit Baillé-Calixte: les dix mille mètres sont sa -propriété, et c'est lui qui fait construire; je ne suis, -moi, que locataire désigné.»—«Ah!»</p> - -<p>—Eh bien! dis-je à mon mari, mi-décontenancé, -mi-satisfait pourtant d'avoir appris que l'affaire était -toute aux mains de Gustave, est-ce assez clair? Discernez-vous -qui, pour l'instant, vous met des bâtons -dans les roues? Et ne savez-vous pas ce qu'il vous -reste à faire?</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—J'aurai une conversation définitive avec Voulasne, -et pas plus tard que ce soir...</p> - -<p>—Non! dis-je, avec Chauffin!...</p> - -<p>Il savait, certes, que ce n'était pas à Voulasne qu'il -fallait s'adresser; mais il était piqué au vif que -j'eusse discerné, et à qui il fallait s'adresser, et ce -qu'il y avait à faire.</p> - -<p>Un mot des Voulasne nous priait d'aller le soir -même les retrouver au Folies-Bergère.</p> - -<p>J'avais réduit les dépenses de la maison à l'économie -la plus étroite. Je ne prenais plus de voitures -et je ne m'étais pas commandé une robe depuis la -rentrée. Il s'agissait de la «première» d'une revue -de fin d'année. Et mon humeur, comme ma toilette, -était singulièrement défraîchie. Je ne voulus pourtant -faire encore aucune objection à l'invitation des -cousins. Nous allâmes au Folies-Bergère par l'omnibus<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span> -des Filles-du-Calvaire avec correspondance à -la Madeleine. Mon pauvre mari était vert d'humiliation -en payant au conducteur ses douze sous. Seul, -il eût pris, je le crois, une voiture! Nous arrivâmes -en retard et les pieds un peu crottés, dans une salle -éblouissante.</p> - -<p>Gustave et Henriette étaient seuls avec Chauffin -dans la loge. Je me refusai obstinément à me placer -en avant, à cause de mon chapeau de l'an passé, de -sorte que je me trouvai côte à côte avec l'inévitable -ami. Il fut d'une prévenance excessive; il se mit en -frais absolument inusités à mon égard. Il m'avait de -tout temps inspiré une instinctive répulsion; il s'en -était aperçu; nous ne nous parlions ordinairement -quasi point. Il me fit remarquer les Blonda aux fauteuils, -les Baillé-Calixte dans une autre loge avec les -Albéric. La plupart des amis étaient là. Attendait-il -que je lui disse qu'il était regrettable que Pipette -fût jeune fille encore et ne pût être là aussi?... Je -reconnus le gros Grajat, gonflé et rubicond, en compagnie -d'une actrice de la Comédie-Française, s'il -vous plaît: il progressait en ses liaisons, notre -ex-ami, mais non pas la Comédie-Française. Un air -de luxe vibrait autour de cet hémicycle de loges -élégantes; les femmes ne demandaient rien que -d'exhiber les modes nouvelles; les hommes semblaient -avoir accompli leur destinée en ayant paré -ces femmes, chacun un peu au delà de ses moyens;<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span> -et l'on sentait que tous les travaux du jour avaient -été accomplis pour aboutir là, le soir, rien que là, -non au delà.</p> - -<p>L'odeur grisante de ces chambrées de Paris où -l'on vous demande d'avoir de l'argent à dépenser et -pas du tout d'où il peut provenir, comme ils la respiraient -tous! et comme je sentais bien que mon -mari, venu en omnibus et à pied, s'en laissait étourdir! -Il se voyait choyé par ses opulents cousins; il observait -du coin de l'œil,—parce qu'il était surtout -venu pour se rapprocher de Chauffin,—les obséquiosités -dont Chauffin par extraordinaire me couvrait. -Je tremblais. Ah! que j'avais été moins mal -à l'aise le jour où j'appris crûment qu'il nous fallait -renoncer à tout!... Je regardais de loin madame -Baillé-Calixte, la femme-modèle de l'homme -lancé dans les affaires: quels sourires! quels petits -yeux complices et reconnaissants adressés à Chauffin, -à combien d'autres! Je me la rappelais, aux premiers -temps de mon mariage, brave et bonne femme -de ménage, qui me confessait n'aimer que son mari, -ses enfants, la table où fume le potage et puis la -campagne avec une basse-cour; je me la rappelais -écoutant des messieurs lui dire des horreurs, leur en -disant, et se laissant baiser le creux des bras... -Comme elle avait aidé à la prospérité de son mari! -Comme ils étaient tous les deux larges, gras, débordants!... -Je tremblais... J'écoutais bien mal la Revue,<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span> -dont les passages les plus désopilants ne me faisaient -seulement pas rire, et quand le rideau baissait, -mon Dieu! que je me sentais bête, à court de -paroles, vide à donner tout autour de moi le vertige!... -J'aurais trouvé sans difficulté des choses à dire à des -pauvres dans la rue, à des malades inconnus de moi, -dans un hôpital, mais à des gens hilarants et pleinement -satisfaits de ce qu'ils faisaient là, pas un mot -qui consentît à sortir de ma gorge sans me brûler, -comme un mensonge ou un blasphème. Recevant, -entre les Voulasne et Chauffin, les salamalecs des -Baillé-Calixte, des Blonda et de ce grand dadais d'Albéric, -environnée de leur fade haleine, et leur parlant -comme un «sujet» en état d'hypnose, serrée, -pressée, comprimée avec eux en un groupe, entre le -grouillement du public de l'orchestre et le va-et-vient -des filles, de l'arrière-fond le plus obscur de moi -monta une nostalgie plus troublante que celle qu'inspirent -les plus pures nuits de l'été; c'était quelque -chose comme le souvenir d'une suavité sans -mélange et d'un contentement sans regret... Ce fut -une fumée qui passa, une vision qu'aucun objet -précis n'altéra... Mais c'était le rappel qu'une région -existait, au dedans de moi, où des ressources inouïes -étaient accumulées, et d'où s'exerçait sur moi le plus -puissant attrait: un exilé un peu oublieux ou ahuri -par les mœurs étrangères, et qui voit passer le drapeau -de sa patrie...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[Pg 393]</a></span></p> - -<p>Lorsque nous quittâmes cet endroit, après avoir -remercié nos cousins de l'excellente soirée due à -leur gentillesse, mon mari héla un fiacre.</p> - -<p>—A quoi pensez-vous donc!...</p> - -<p>—Bast!... fit-il, en me prenant le bras pour me -pousser dans la voiture.</p> - -<p>Et il me confia, à peine assis, que sa cousine lui -avait glissé à l'oreille: «Vos affaires semblent en -bonne voie...»</p> - -<p>—Sur quoi se fonde-t-elle? lui dis-je, sur les aménités -de Chauffin?...</p> - -<p>—Le fait est, dit-il, qu'il s'est prodigué ce soir... -Vous voyez bien que vous exagériez en prétendant -que nous aurions à le gagner; c'est lui, tout au contraire, -qui...</p> - -<p>—Qui va nous demander quelque chose, mon -pauvre ami... et quelque chose de beaucoup plus -cher!...</p> - -<p>—Je ne comprends pas.</p> - -<p>—Il vous fera comprendre!...</p> - -<p>Les aménités de Chauffin retardèrent la solution.</p> - -<p>Mon mari, à qui elles s'adressaient presque autant -qu'à moi, se fondait sur elles pour estimer superflue -la redoutable extrémité d'entamer avec lui des négociations.</p> - -<p>—Je le vois venir, me disait-il. Il nous ménage; -il tient à nous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[Pg 394]</a></span></p> - -<p>—Mais pourquoi?... C'est ce que je me demande -et c'est ce qui me terrifie...</p> - -<p>—Oh! vous, avec votre pessimisme!... disait mon -mari, vous n'aurez de plaisir que lorsque tout sera -perdu!...</p> - -<p>Il m'accusait de me complaire à faire l'oiseau de -mauvais augure; et il écartait mes noires prévisions.</p> - -<p>En attendant, rue Pergolèse et dans tout Paris, -nous roulions à la remorque des Voulasne. Nous -dînions chez eux à tout propos, et ils nous convoquaient -une ou deux fois par semaine dans quelque -«théâtre à côté». Au plus bas de nos malheurs, -nous vivions à l'instar des plus insouciants viveurs. -Tout juste obtenions-nous la grâce, en quittant nos -cousins, de ne pas achever la fête par le restaurant -de nuit! Qu'ils nous eussent donc tenus pour de -meilleurs amis s'il nous eût été agréable de les y -accompagner! Enfin, à ce prix, nous achetions leur -alliance, et mon mari affirmait qu'il sentait l'affaire -se préciser à petits mots tombés ici ou là de la -bouche des Voulasne ou de Chauffin, généralement -aux moments mêmes où nous paraissions partager -le plus volontiers leurs plaisirs. Tel était l'unique -moyen de s'emparer de Gustave; Baillé-Calixte confessait -n'avoir pas procédé autrement. Chauffin était -avec nous, cela semblait évident. Mais pourquoi?... -Il était si gratuitement avec nous, et d'une façon à ce -point apparente, qu'il devenait superflu de lui parler<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[Pg 395]</a></span> -de l'affaire: elle s'engageait, elle était engagée. Mon -mari alla cette fois sur les terrains de Levallois avec -Gustave Voulasne, avec Baillé-Calixte, avec Chauffin, -avec un employé autorisé à prendre des notes. Et il -fit une excursion en automobile. Il revint enchanté, -enivré quelque peu, ayant accompli un des rêves de -sa vie, mais qui excitait en lui d'autres convoitises.</p> - -<p>Chez les Voulasne, du moins voyais-je Pipette. -Malgré tous mes sermons, elle aimait à rappeler cet -été à la campagne, le tennis, le rouleau de pierre où -elle m'avait vue assise un jour, et les valses du soir... -Nous trouvions toujours à bavarder ensemble. Sa -mère me confiait: «Elle vous en dit plus qu'à -moi!...» Elle ne m'en disait pas long, parce qu'elle -n'avait jamais appris à parler que de jeux ou à prononcer -que des mots excessifs et destinés à faire rire. -Mais elle avait une complaisance à me laisser entendre -son langage, tel qu'il était, et moi j'avais à l'entendre -une complaisance qui m'étonnait presque... Peut-être -prêtais-je à ces mots légers ou cocasses, à cette jonglerie -et jusqu'à ce cynisme d'expression je ne sais -quel sens caché, car enfin, pourquoi voulais-je m'imaginer -qu'il y avait chez la petite Voulasne autre chose -que ce qu'elle manifestait, autre chose que ce que -contenaient son père, sa mère, sa sœur aînée elle-même, -attachée à son mari, fidèle amoureuse, mais -si vide? Pipette, il est vrai, s'était montrée un jour -capable d'un acte énergique en fuyant Chauffin avec<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[Pg 396]</a></span> -un éclat bien grand pour une jeune fille; était-ce à -cause de cela que je lui prêtais de sérieux dessous? -A la vérité, elle ne manifestait absolument rien qui -contrastât avec les mœurs de sa famille, nulle modification -à sa gaminerie bien connue, nulle tristesse à -se retrouver chaque jour vis-à-vis d'un adorateur -haïssable, nulle trace d'un autre sentiment.</p> - -<p>Je lui disais:</p> - -<p>—Mais voyons, Pipette, vous connaissez beaucoup -de jeunes gens qui viennent aux fêtes de vos parents, -est-ce qu'aucun ne vous plaît?</p> - -<p>—A quoi ça servirait-il? et quand ils me plairaient? -puisqu'ils ne tiennent pas à moi?...</p> - -<p>—Comment! aucun, jamais, n'a demandé votre -main?</p> - -<p>—Rien que des vieux... dans ce genre-là... dit-elle -en tirant la langue du côté de Chauffin qui jouait -au billard.</p> - -<p>—Oh!... cependant, j'ai entendu dire...</p> - -<p>—Oui, oui; des gosses alors... Il y en a eu trois, -toqués... Ils n'avaient seulement pas fait leur service -militaire!...</p> - -<p>—Mais ils pouvaient le faire et vous revenir -après?...</p> - -<p>Elle se tordit de rire:</p> - -<p>—Ah! bien, ouiche!... la grande passion? le genre -sérieux?... Nous ne tenons pas ça, madame!...</p> - -<p>—En êtes-vous si sûre, Pipette?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[Pg 397]</a></span></p> - -<p>Elle se secoua, s'agita, fit la folle. Je ne pus rien -tirer d'elle.</p> - -<p>Un soir, la partie de billard finie, Chauffin vint -s'asseoir près de moi et me dit, lui, qu'il avait à me -parler de la façon la plus sérieuse.</p> - -<p>Tout mon corps fut saisi d'un tremblement, mes -mains se glacèrent, ma bouche se sécha, mes dents -claquaient quand, ayant pris haleine, il commença -son discours.</p> - -<p>Il fit allusion à la sympathie qu'il avait eue de tout -temps pour mon mari, puis à «l'admiration respectueuse» -que je lui avais inspirée dès le premier jour -et que les années n'avaient fait qu'accroître...</p> - -<p>Je me ressaisis, d'un effort violent, pour n'avoir -point tout de même l'air d'une proie rendue:</p> - -<p>—Même les années, dis-je en souriant, où vous ne -m'avez pas vu le bout du nez?...</p> - -<p>Il n'entendait pas plaisanter et il avait préparé son -discours. Il me dit que, précisément, il avait beaucoup -regretté ces temps de quasi-froideur avec les -Voulasne, parce que l'avenir de mon mari était avec -ses cousins. Sans vergogne aucune, il me dit qu'il -prenait sur lui que tout allât au mieux si de francs -rapports amicaux s'établissaient entre nous...</p> - -<p>Il disait: «Nous.»</p> - -<p>—«Nous», lui dis-je, est-ce vous ou les Voulasne!</p> - -<p>Il bondit, comme un grand félin, à ma question qui<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[Pg 398]</a></span> -était impertinente; il se tourna vers moi et fut tout -près de me poser les mains sur les genoux:</p> - -<p>—Il ne tiendrait qu'à vous, dit-il, que les Voulasne -et moi puissions être confondus!...</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>Il me confessa cyniquement l'attrait qu'il éprouvait -pour la petite Voulasne, ce qu'il appelait «sa dernière -flambée!» Il me dit qu'il comprenait, certes, -qu'étant donné la différence d'âge, il ne pouvait -espérer, «du moins avant la vie commune», être -payé de retour; qu'il ne se dissimulait point l'obstacle -à vaincre; mais, que, néanmoins, «les parents -aidant», et s'il avait la chance d'être secondé en -outre par une personne de grand sens et d'influence -certaine, il triompherait et serait le meilleur des -maris...</p> - -<p>Je le vois encore tournant vers moi sa moustache -grise, relevée au fer, deux dents de porcelaine à crochets -d'or, et ses yeux vils et flétris.</p> - -<p>Une vague de dégoût, qui venait de loin, qui grondait -en moi depuis des années, qu'avait grossie la -honte de me montrer à côté de cet homme, ces dernières -semaines, dans tous les lieux de Paris où l'on -peut être le plus sot, s'enfla tout à coup au fond de -moi, comme un mascaret, m'étourdit de son bruit, -jeta bas les idées de patience, de prudence, de résignation, -de raison dont je me faisais une forteresse, -m'obstrua l'entendement et me causa soudain un<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[Pg 399]</a></span> -soulagement indicible, une volupté profonde et jamais -savourée jusqu'ici, en faisant irruption hors de moi -comme un vomissement: oui, j'eus l'impression de -couvrir d'une salissure vengeresse cette face de papier -mâché, cette image blême et fripée de l'oisiveté, de -l'imbécillité, de la sordide médiocrité en toutes -choses; en lui se ramassa pour moi toute la hideur -d'un monde qu'aucune idée morale ne gouverne; la -vilenie qu'il s'apprêtait à commettre m'inspirait -moins d'aversion encore que la bassesse organisée de -sa vie;—mais l'audace de prétendre m'y associer, -moi, souleva encore une fois ce qui, dans ma nature, -est plus fort que la conscience même et que la -volonté.</p> - -<p>Oh! je n'ai nul esprit, nul pouvoir de faire justice -par le moyen d'un mot mémorable! De quels termes -ai-je usé pour lui demander s'il me prenait pour une -procureuse? mon cerveau trop troublé alors en garde -incomplètement la mémoire, mais tout ce que le -fond et l'arrière-fond de nous dirige et fait mouvoir: -les muscles du visage, le souffle qui passe par les -narines ou ce spectacle miraculeux, objet d'étonnement -pour les plus grands des hommes et accessible -même aux plus sots, que jouent dans nos yeux nos -prunelles, toute ma personne, en mainte autre occasion -plus éloquente que moi-même, se prononça, -parla, injuria, commit la chose définitive.</p> - -<p>Je me levai. J'allai prendre le bras de mon mari. Je<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[Pg 400]</a></span> -prétextai que je ne me sentais pas bien et qu'il fallait -rentrer à la maison au plus vite...</p> - -<p>—A l'anglaise! dis-je à mon mari, filons!...</p> - -<p>Je ne voulais pas embrasser Pipette parce que je -pressentais que sa seule approche romprait mon élan -de somnambule... Mais mon idée fixe était de donner -quelque chose aux domestiques...</p> - -<p>—Vous êtes folle! disait mon mari.</p> - -<p>Je ne lui dis pas ce qui était arrivé, ni ce que j'avais -fait. Il continuait à être joyeux et confiant. Et en moi -naissait parallèlement une joie nouvelle, une confiance -éperdue en un sort nouveau, en un avenir providentiel... -Nos deux états, presque semblables, mais contradictoires, -se côtoyèrent pendant plusieurs jours, -comme deux bêtes, que l'on voit s'éloigner bondissant, -folâtrant, de qui l'on saurait que l'une sera par -l'autre fatalement étranglée;... et je n'en pus supporter -le spectacle,—moi qui savais!...—qu'à cause -de l'exaltation même qui m'animait. J'étais possédée -d'une joie impérieuse, égoïste, même cruelle en son -irrésistible élan. Sérénité, paix, enfin! Renaissance, -résurrection!... Fête en tout moi-même!... Ah! moi -aussi je savais donc ce que c'était que la fête!... La -joie, moi aussi je la célébrais, sans oripeaux, sans -castagnettes!... C'était ma conscience qui me valait -toute cette joie. Ma joie n'était ni de chanter, ni de -danser, ni de crier, mais d'aller droit. Rien, rien, non, -plus jamais rien, j'en avais la certitude, ne m'empêcherait<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[Pg 401]</a></span> -désormais d'aller droit mon chemin en suivant -mon commandement. Suivre son commandement -sans se soucier de la route, des traverses, de la boue -et des ornières, ah! celui qui n'a pas éprouvé le bonheur -de faire cela, qu'il ne vienne pas me parler de -ses plaisirs et de ses chétives voluptés!... Malheureux! -je vous plains tous, et je ne plains au monde -que vous, malheureux qui n'avez jamais entendu la -voix qui commande, ou qui n'avez jamais eu l'incomparable -fortune de lui obéir!...</p> - -<p>Oh! la mystérieuse et toute-puissante voix!... -L'étrange voix aussi qui, par exemple, s'était tue -lorsque l'amour s'offrit sur mon chemin... et qui, -aujourd'hui, me félicitait de n'être pas encombrée de -l'amour pour m'élancer sur la seule route, celle qui -est toute droite et absolument pure!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[Pg 402]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h2> - - -<p>Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me -venait de renoncer à de grands avantages matériels; -mon mari me suppliait de ne rien «solutionner», -disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait -à mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses -cousins, quitte à dire non à Chauffin, mais du moins -afin de ne point rompre d'une façon désobligeante -pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à -reprocher...»</p> - -<p>—Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je; -ils sacrifient leur fille de la façon la plus -indigne!</p> - -<p>—Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront -les choses?</p> - -<p>Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[Pg 403]</a></span> -fréquemment ce mot: on attendait toujours le -secours des choses, non de soi-même.</p> - -<p>—Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que -leur dois-je, en somme? ils se sont constamment -moqués de vous; ils vous bernent sans cesse; ils ne -sont pour vous qu'un incessant mirage, un espoir -pernicieux; ils vous démoralisent...</p> - -<p>Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna; -il y fut de service un peu plus qu'auparavant; on -m'oubliait. Mais mon mari trop soumis, ils ne le -craignaient pas; il ne pouvait pas non plus à lui seul -être utile à Chauffin qui, d'ailleurs, pénétra le motif -de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea -d'apprendre lui-même à mon mari, en le chargeant -de m'exprimer tous les regrets des bons cousins, -qu'un architecte s'était présenté, amenant avec lui -un puissant bailleur de fonds qui permettrait de -donner plus d'ampleur à l'affaire, et soulagerait d'autant -Voulasne pour qui l'entreprise était un peu -lourde.</p> - -<p>Mon mari avait voulu d'emblée en appeler à ses -cousins en personne, mais on avait expédié pour trois -jours les cousins en automobile, le temps qu'on estimait -nécessaire pour que la grande colère de la victime -fût tombée. Mon mari me confessa qu'il avait vu -rouge, qu'il avait cru un moment étrangler Chauffin. -Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que -Chauffin, à lui-même, lui avait, paraît-il, mis le<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[Pg 404]</a></span> -marché en main depuis plusieurs semaines, en le -priant de me faire agir sur Pipette. Mon mari avait -eu la faiblesse de paraître acquiescer, mais il n'avait -pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de -sorte qu'il assumait une part de responsabilité qui -atténuait la mienne. Il ne m'accusa pas d'être cause -de son malheur. Son malheur l'accablait sans recours.</p> - -<p>Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitôt -qu'il les sut revenus; il leur rappela leur promesse. -Voulasne semblait plus malheureux que lui, non de -le savoir malheureux, car il ne croyait pas qu'on pût -l'être, mais d'être obligé, lui, de subir des récriminations. -Il dit, avec son ordinaire rondeur, que c'était -bien malgré lui que l'affaire de Levallois avait pris -des proportions imprévues, absorbait tous ses fonds -et en nécessitait d'étrangers. Et il eut cette idée singulière: -«Pourquoi, dit-il à mon mari, ne participeriez-vous -pas à l'émission qui va se faire? La valeur -des obligations va décupler en trois ans?..» «Mais, -dit mon mari, parce que je n'ai pas d'argent!» -Depuis le temps qu'on lui en demandait, Voulasne -ne s'était pas encore représenté la situation de son -cousin dénué d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne devait -jamais atteindre la notion de ce que c'est que de -manquer d'argent. Son innocence avait encore une -fois désarmé mon mari qui était sorti de chez lui -après avoir, une heure durant, consenti à parler de<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[Pg 405]</a></span> -voyages en automobile. Ils n'étaient point fâchés; ils -devaient se revoir; et mon mari, malgré son accablement, -n'était pas guéri d'espérer!...</p> - -<p>Mais j'obligeai, séance tenante, mon mari a sous-louer -l'appartement. J'avais pris mes précautions et -avisé, tout au fond de Neuilly, une petite maison -d'un loyer trois fois moins élevé que le nôtre, où -nous aurions plus de logement et même un bout de -jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La -plupart des affaires de mon mari étant en province, -qu'importait, après tout, qu'il logeât au cœur de -Paris ou dans cette petite banlieue! Il s'y transporta, -lui, comme au cimetière; mais hésiter n'était plus -possible. Nous nous trouvions dans une situation -très critique. Que quelques travaux vinssent nous -relever, c'était le moins que nous pussions espérer -afin seulement de vivre.</p> - -<p>Comment n'étais-je pas atteinte par le désespoir -trop apparent de mon mari? Je ne l'étais à aucun -degré. Auparavant, dès qu'il avait le teint bilieux ou -le front préoccupé, je tremblais; à présent que j'avais -la certitude d'une diminution irrémédiable, j'étais -insensible à ces nuages que la violence même de la -tempête devait poursuivre et dissiper, et j'avais la -certitude d'avoir atteint mon port à moi, d'avoir -abordé à ma terre et atteint mon but. Nous fîmes -notre déménagement parmi les cris de joie de ma -petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[Pg 406]</a></span> -où, et mes chantonnements à moi, qui finirent -par communiquer un peu de confiance à mon malheureux -mari.</p> - -<p>Il me disait:</p> - -<p>—Mais on croirait, en vérité, que vous êtes contente!...</p> - -<p>Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de -femme heureuse, pour qu'on me trouvât du courage -ou quelque mérite spécial; j'avais la notion que ce -qui faisait mon allégresse intérieure n'était et ne -serait jamais compris. Je ne me reconnaissais en réalité -aucun courage ni aucun mérite. Je ne luttais pas; -je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui consiste -à être d'accord, complètement d'accord avec -moi-même, à ne plus faire un geste de comédie, et -aussi, peut-être, qui sait? à tourner en un certain -plaisir ce que l'on nomme généralement la douleur...</p> - -<p>Je répondais à mon mari:</p> - -<p>—Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais -encore été aussi bien.</p> - -<p>Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif était, -d'une part, assuré qu'aucun reproche de moi ne viendrait -accroître ses maux, mais dans son cœur -d'homme il était attendri douloureusement par ce -qu'il appelait ma résignation. Il eût peut-être mieux -aimé avoir à me donner quelque bon conseil, à se -sentir plus fort que moi. J'avais beau l'assurer que<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[Pg 407]</a></span> -je n'étais point forte, mais que je satisfaisais en -ce moment un goût à moi; une larme était logée -au coin de son œil. Et le pauvre homme songeait, -je l'aurais juré, à cet instant même, qu'il m'avait -promis une «voiture» et un domestique en -livrée!...</p> - -<p>Il a pensé à cela constamment en s'installant dans -la petite maison, au fond de Neuilly, là-bas, non loin -des berges de la Seine, où une livrée eût été bien -comique! où une voiture eût ameuté le voisinage!</p> - -<p>Je n'avais gardé que ma petite bonne, complaisante, -active, aimant mes enfants; elle, et moi, nous -devions tout faire. Ah! si mon sort m'avait paru -malheureux, je n'aurais eu guère de loisir pour me -plaindre!</p> - -<p>—La vie ne nous coûtera presque rien, disais-je à -mon mari; et madame Du Toit s'est engagée à vous -dénicher au fond des provinces une clientèle qui ne -viendra pas voir si vous habitez un somptueux -hôtel...</p> - -<p>—Peut-être, soupira-t-il, pourrai-je bientôt avoir -en ville un cabinet d'affaires...</p> - -<p>Dès qu'il se reprenait à espérer, il espérait -quelque chose de conforme à ses rêves de toujours. -Son imagination n'avait revêtu jamais qu'une seule -figure; il la revoyait dès qu'il imaginait: dans ses -projets, un petit domestique, en livrée, ouvrait la -porte du cabinet d'affaires!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[Pg 408]</a></span></p> - -<p>Nous le conduisîmes par la main, Suzanne et moi, -au bout du jardinet, dans le pavillon où ronflait un -petit poêle d'école primaire et où j'avais fait disposer -ses grandes tables. La seule vue de ce pauvre toit de -zinc, isolé, derrière un if noir, et au bout de trois ou -quatre plates-bandes incultes où pourrissaient sous -la pluie, après les gelées de l'hiver, quelques choux -de l'année passée, lui causait une mortelle tristesse. -Tout cet espace autour de nous, ce silence, çà et là -ces squelettes de peupliers, lui imposaient un effroi -que je n'aurais pas redouté chez un homme aussi -insensible aux choses de la nature. Il était accoutumé -au coup de fouet que donnent le bruit de la rue, -le coudoiement continuel des hommes, l'illusion -ininterrompue d'un vaste affairement qui doit, -semble-t-il, aboutir à un résultat proportionné. Le -voisinage de l'homme nous fait attendre de son -industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne -touchons plus que le sol terrestre, et que le contact -direct avec le grand ciel indifférent nous est rappelé -par le bavardage monotone de l'eau dans la gouttière, -ou par le geste infatigable du bras endeuillé -de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le cœur, -pour ne pas faiblir, autre chose que la duperie de -la ville trépidante, autre chose que la farce bouffonne -que l'homme joue à l'homme pour l'étourdir -et le leurrer jusqu'à la fin. Illusion pour -illusion, je n'admire que celle qui nous permet de<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[Pg 409]</a></span> -vivre en la seule compagnie de la terre et du ciel -nus.</p> - -<p>Suzanne, elle, était ravie parce qu'elle n'avait -jamais vu d'aussi grandes tables; elle se fit hisser par -son père sur chacune d'elles, et, une fois là-dessus, -cette enfant n'eut-elle pas, spontanément, l'unique -idée de jouer la comédie? Elle n'avait jamais été à -la comédie; nous ne parlions guère entre nous des -représentations chez les Voulasne: et, aussitôt -montée sur une planche un peu plus haute que le -sol, l'envie lui venait de jouer la comédie!...</p> - -<p>Nous revînmes, sous la pluie, par la petite allée -entre les choux pourrissants, à notre pauvre maison -si exiguë, si bourgeoise, «si laide», disait mon mari -qui ne l'avait pas construite; et aussitôt il fallut -se mettre, avant toute besogne plus pressée, à dessiner -les plans d'un théâtre d'ombres que l'on placerait -au fond du pavillon, sur la grande table. -En une demi-journée, avec des bristols, quelques -lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scène fut -debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put -imaginer, quand il s'ouvrait, tous les décors souhaitables.</p> - -<p>Et moi je me demandais, en voyant mon mari -ranimé par ce même jouet qui enchantait sa fille, -si le problème de la destinée humaine n'était pas -d'une simplicité puérile, si la formule romaine -«du pain et des jeux» ne rassasiait pas la plupart<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[Pg 410]</a></span> -des hommes, si,—déception, ô chute lamentable de -tout moi-même!—les Voulasne, ignorants, insouciants, -pareils à des enfants joviaux et rêvant -de travestissements, n'incarnaient pas le seul idéal -de nos contemporains: avoir de la fortune et jouer -la comédie..</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[Pg 411]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XX" id="XX">XX</a></h2> - - -<p>Mon penchant à rêvasser sur ces sujets fut promptement -interrompu. Ma jeune et unique bonne -ayant pris la grippe, aussitôt entrée dans la maison -nouvelle, je dus mettre la main à tout le ménage et -aller moi-même aux provisions. Dans la rue, un -matin, discutant le prix des légumes avec une marchande -ambulante, je me trouvai côte à côte avec mon -ancienne compagne de couvent, Charlotte Le Rouleau, -devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas -vue depuis la première année de mon mariage. Sans -nous être regardées, nous nous reconnûmes à nos -voix qui répétaient avec une âpreté identique les -prix qu'on nous faisait. Et nous rougîmes, toutes les -deux, non pas peut-être d'en être réduites à l'état de -pauvres ménagères, mais de nous surprendre l'une<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[Pg 412]</a></span> -l'autre en cet état. Et ce furent aussitôt des exclamations, -et un certain ton entre nous, où nous nous -efforcions, à l'envi, de faire reconnaître notre qualité -de «femmes du monde». La marchande que -nous impatientions sans doute, avec nos manières, -poussa sa charrette, et je discernai que, dans son -grommellement éraillé, elle nous traitait de «détresses». -Charlotte et moi demeurâmes là, au bord -du trottoir, échangeant des phrases banales, l'indication -de notre domicile, et reculant l'une comme -l'autre l'aveu des événements qui nous avaient conduites -de la rue Monsieur et de la porte du Parc -Monceau, à ce carrefour boueux de Neuilly, où simultanément, -à dix heures du matin, nous nous -indignions de la cherté des vivres. Il se trouva que -nous étions presque voisines. Elle avait perdu sa -belle-mère, et son mari avait fui avec la comtesse de -P..., toujours la même maîtresse, âgée maintenant -de cinquante ans, la dot dissipée, la fortune même -des parents Le Rouleau entamée aux trois quarts. -Mais Charlotte me racontait ces détails lamentables -de sa vie comme un enfant récite la biographie des -grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de -notre entrevue rue Monsieur; elle avait contracté -l'habitude de la vie cruelle. Malheureuse en ménage, -tout de suite, elle avait donné tout de suite sa fortune -à manger; elle avait pris tout de suite le parti -de se hausser hors de ces contingences, et elle les<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[Pg 413]</a></span> -tenait, à présent, pour des particularités ordinaires à -cette obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne -jeune fille bien élevée, dressée à nouveau par sa -belle-mère, elle n'avait pas cessé un instant de se -conformer à la discipline des maisons où le sort -l'appelait. Elle élevait son petit garçon; elle apprenait -le latin et des éléments de grec et d'algèbre, me -dit-elle, pour lui servir de répétiteur, et le nombre -d'œuvres auxquelles cette femme sans fortune était -employée de ses mains m'émut et m'humilia. Elle -courait, en tramways, à pied, aux dispensaires, -bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par -douzaine de pauvres enfants sordides, mendiait pour -les indigents honteux, grimpait dans les galetas, y -avait reçu un jour le coup de couteau d'un homme -ivre; son chagrin, disait-elle, était de ne laisser -jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne -parlait pas du souvenir vivace et embaumé qui doit -demeurer après le passage d'un être angélique. Elle -me narrait, sur un ton simple, uni, sans un mot à -effet et sans bouger le petit doigt, des drames à faire -reculer jusqu'à l'effacement toutes les fictions littéraires, -et des drames, à ses yeux, si communs, -qu'elle en semblait à peine comprendre la grandeur -et même l'intérêt. Je frissonnais, l'émotion me prenait -à la gorge; elle me voyait tout à coup en -larmes et me demandait: «Mais qu'est-ce que vous -avez?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[Pg 414]</a></span></p> - -<p>—Je vous admire, Charlotte!</p> - -<p>Ou bien je lui disais:</p> - -<p>—«Je songe, en vous écoutant, Charlotte, à toutes -les femmes que j'ai connues et dont la vie se consume -à colporter des calomnies et des potins idiots.»</p> - -<p>Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait -plus Charlotte. Elle ne pensait pas à être -admirable; elle était possédée d'un zèle sublime; -une passion magnifique et heureuse l'animait, mais -elle la sentait encore bien éloignée de ce qu'elle -eût dû être pour contenter le cœur de Jésus qu'elle -adorait.</p> - -<p>Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire -en parlant d'elle, elle semblait n'avoir conservé que -le préjugé du rang et celui du nom. C'était assez -étonnant, même, chez une femme arrivée au point -culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle -était pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais -toutes les catégories intermédiaires entre ce que -l'Évangile nomme «les pauvres» et le monde auquel -elle appartenait par le nom de son mari l'intéressaient -très peu.</p> - -<p>Elle faisait encore des visites dans son monde, -et elle trouvait moyen de recevoir en son réduit -une fois par mois. La vraie sympathie qu'elle me -témoignait, c'était à l'ancienne élève du Sacré-Cœur -qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne -tenait pas à «voir» la femme du petit architecte.<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[Pg 415]</a></span> -Que m'importait cela? elle m'enthousiasmait et elle -était le seul être, depuis mon mariage, qui me redonnât -le goût franc et pur de cette joie ineffable -qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait -point chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le -temps, moi, j'allais la voir au moindre signe.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[Pg 416]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h2> - - -<p>Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi -tout à fait la même. Ce n'était pas qu'elle me donnât -tort en ce que j'avais fait, mais, oubliant les causes, -elle me donnait tort en ce que les résultats de ce que -j'avais fait étaient désastreux pour notre situation, -pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir -comme autrefois, et certes elle m'accueillait fort -bien, mais elle fut longtemps sans venir jusque -chez moi: la distance, la «barrière» à franchir!... -en réalité l'amicale appréhension de voir de ses yeux -mon appauvrissement. Elle ne se décida, la chère -vieille amie, à accomplir le voyage de Neuilly, que -le jour où elle put m'apporter la nouvelle d'une -assez grosse affaire qu'elle avait, dit-elle, «enlevée» -pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle osa<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[Pg 417]</a></span> -sonner à la porte de notre petite maison. Je fus -témoin de son étonnement à trouver mes deux -enfants poussant des cris joyeux dans le jardinet -embelli et égayé par l'été. Je lui dis: «Vous voyez, -les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup -mieux, je vous assure!...» Il ne fallait pas lui dire -cela; ce n'était pas du tout conforme à l'idée implantée -en son cerveau: elle tenait notre installation -modeste pour provisoire; nous n'étions là, selon elle, -qu'au «garde-meuble».</p> - -<p>La vérité est qu'elle nous rendit un immense -service en procurant à mon mari la construction -d'un immeuble à Passy qui commençait à se bâtir. -Et cette construction en entraîna plusieurs autres. -Mais madame Du Toit ne nous invita plus guère chez -elle à dîner. Nous tombions. Vivoter nous était encore -possible; mais nous n'étions pas de ces gens ou qui -sont solidement assis, ou qui s'augmentent. Elle avait -aussi de graves ennuis, je le savais, la pauvre femme: -pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente? -Peut-être par une délicatesse excessive, après tout, -et pour ne point me manifester que je ne lui avais -servi à rien, moi, dans mon ancienne croisade destinée -à «ramener» son fils?... Le ménage d'Albéric -n'allait plus; Isabelle, ayant cessé d'aimer son mari, -devenait insupportable. Albéric se réfugiait volontiers -à la maison paternelle, oui; Albéric revenait à sa -mère, il est vrai; mais il revenait sans sa femme; ce<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[Pg 418]</a></span> -n'était pas cela qu'on avait attendu de lui. Et sa -femme, où allait-elle? Qu'allait-elle faire, l'impulsive -Isabelle, du nom honoré des Du Toit?... Mon mari -pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir, -en revenant de chez ses cousins: «Isabelle prend -des libertés!...» Je ne l'avais pas poussé à m'en dire -davantage, mais pour qu'il m'eût dit cela, quelles -libertés Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je -voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur -d'apprendre au sujet de la chère petite Pipette et de -son mariage possible des choses qui m'indignaient -outre mesure. Madame Du Toit ne parlait plus de -Pipette, plus des Voulasne, plus du ménage d'Albéric...</p> - -<p>Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien -qu'elle parlât de lui, parce que le nom de M. Juillet -était sur toutes les bouches, à la suite du retentissement -«injustifié,» disait sa tante, d'un ouvrage -récemment publié par lui. C'était une sorte d'essai -psychologique et moral, de fond très savant, mais de -forme excessivement libre, et contenant des idées que -la famille Du Toit tenait pour beaucoup plus mauvaises -que les mauvaises. Toujours est-il que le succès -du livre se trouvait organisé, à la grande surprise de -l'auteur, par les milieux dont il prétendait combattre -les tendances; et l'auteur se voyait renié, honni, par -l'opinion à laquelle il s'était piqué d'apporter des -renforts nouveaux. «Il est perdu! s'écriait madame -Du Toit; il va passer à l'ennemi!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[Pg 419]</a></span></p> - -<p>—Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions -sont louables; toutes ses conclusions saines: c'est -un soldat précieux!...</p> - -<p>—Un soldat qui combat à sa guise!... et, vous le -voyez bien, qui se fait applaudir par l'autre camp!</p> - -<p>—Mais ce que l'autre camp applaudit, ce sont les -points sur lesquels vos adversaires peuvent s'entendre -avec vous?...</p> - -<p>—On s'entend sur tout, ou l'on ne s'entend pas.</p> - -<p>M. Du Toit avait flétri d'une façon tranchante et -impitoyable l'œuvre de son neveu en qualifiant l'auteur -de «catholique-dilettante».</p> - -<p>Je n'avais point lu le livre de M. Juillet; je m'interdisais -de le lire. Mais, si sévère que me parût le -jugement de M. Du Toit, je le devinais assez fondé, -parce que, à bien réfléchir, c'était sous cet aspect que -m'apparaissait à présent M. Juillet. Il louait tout du -catholicisme; il en aimait la beauté sensible et il en -pénétrait l'âme, admirablement, je le crois; il prêchait, -il eût fait, comme je l'avais dit, des conversions; -mais il n'était pas catholique. Il se montrait le même -homme vis-à-vis de la morale dont il reconnaissait et -grandeur et nécessité, mais il ne vivait pas conformément -à la morale. Et l'amour, le beau, le suave, le -délicat et grave amour, l'amour que le christianisme -inventa, celui dont tant de conversations de M. Juillet -en ma présence ou avec moi s'étaient plu à évoquer -la fascinante image, une image à ce point radieuse<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[Pg 420]</a></span> -que lui-même avait failli s'y brûler, de cet amour-là, -en définitive, il avait craint les extases, l'intensité, -la gravité, la naïveté, la durée peut-être, en termes -plus bruts: la responsabilité, les obligations; ç'avait -été chez lui romanesque de causerie, ornement de -salon, objet d'art si l'on veut ou littérature! Mais le -fond de lui-même?... C'était un grand égoïste, aimant -les plus beaux des plaisirs, et aussi les autres, au -vrai, n'aimant que son plaisir. Il donnait à son esprit, -qui en était avide, des fêtes magnifiques et des divertissements -du plus haut goût; à part cela, il vivait et -se vautrait comme un homme ordinaire.</p> - -<p>Ah! ah! je commençais à le juger!... avec une -impartialité un peu fière d'elle-même.</p> - -<p>Mais madame Du Toit, chaque fois que j'allais la -voir, revenait avec une insistance curieuse à son -neveu; ne fût-ce que pour l'anathématiser ou m'annoncer -que M. Du Toit ne le voyait plus, elle trouvait -un moyen de me parler du «succès de son neveu». -Je crois que, dans quelque arrière-retraite quasi -ignorée d'elle-même, le succès de son neveu, qu'elle -qu'en fût la nature, la flattait.</p> - -<p>Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse -un peu flattée, à mon tour, à cause de l'amitié que -M. Juillet m'avait fait l'honneur de me manifester et -à cause peut-être d'une plus particulière complaisance -à mon égard, dont un jour, en souriant, elle -s'était elle-même faite l'interprète. Elle croyait sincèrement<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[Pg 421]</a></span> -m'être agréable en suscitant ces retours -d'échos évanouis. Madame Du Toit était une femme -qui avait de l'indulgence pour les affections sentimentales, -comme toutes les femmes que l'amour, -«ce qui s'appelle l'amour», ainsi qu'elle disait elle-même, -n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait -le souvenir qu'agréable. Elle ne comprenait -pas plus mon état d'esprit qu'elle n'avait compris le -mouvement qui me tenait farouchement heureuse, -terrée au fond de Neuilly.</p> - -<p>Bonne et serviable amie, elle ne soupçonnait pas -que c'était une certaine fièvre qui me soutenait, non -le cours normal de mon sang! que ma résignation -était une passion, et que ce n'était pas quelque chose -d'agréable qui me pouvait plaire!</p> - -<p>En m'entendant juger du haut d'une impartialité -de glace son neveu tout couvert d'une jeune renommée, -elle eut un regard surpris, elle se tut un -instant, parut réfléchir, et me dit:</p> - -<p>—Il ne faut pas vous dessécher le cœur, mon -enfant!...</p> - -<p>Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait -tout le sens. Inconsciemment prononcé ou bien -résultat de l'expérience d'une femme comme madame -Du Toit, il fit frémir toutes mes moelles. Intransigeante, -à n'en pas douter, sur tous les grands principes -directeurs de la vie, je suppose que madame -Du Toit, comme elle me l'avait laissé entrevoir dans<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[Pg 422]</a></span> -un autre entretien, admettait avec le ciel des accommodements -que le grand zèle de Pascal eût raillés: -pour elle, le souvenir attendri d'une passionnette -innocente était un dérivatif possible à la rigueur -d'une vie honnête. Moi, qui eusse commis la faute au -milieu de l'ouragan déchaîné, c'était la détestation -furieuse de la moindre peccadille, qui, aujourd'hui, -me donnait des forces!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[Pg 423]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></h2> - - -<p>L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait -mieux à mon besoin. La voir, la voir agir, cette martyre -à l'extatique supplice, me reversait dans les -veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop à la voir, -sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais -vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions, -fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à -causer des plaisirs permis... Dans sa pauvre chambre, -je m'imaginais au couvent, écoutant encore la voix -séraphique de madame Du Cange; et, en effet, sur -les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de -Charlotte, par un étrange effet de la transparence -d'une même âme, une beauté analogue à celle de -mon ancienne maîtresse générale se répandait et me -subjuguait. La supériorité de Charlotte sur moi, sa<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[Pg 424]</a></span> -constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable -bonheur qui rayonnait de toute sa personne, -contribuaient à augmenter l'illusion de mes jeunes -années aux pieds d'un être qui représentait plus que -la sagesse humaine: l'inspiration directe d'en haut. -Charlotte n'avait que du dédain pour la seule expression -de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre de -l'<em>Imitation</em>, et me lut cette imploration surhumaine -mais dont le timbre est cependant à l'unisson de je -ne sais quel cri profond de mon cœur: «<em>Faites que -toutes les choses de la terre me soient amères...</em>» Elle -m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes, soulignées -de sa main, tous les jours relues dans un petit volume -aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu -qui m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset -que je croyais connaître, comme tous les autres, -mais que je n'avais lu que des yeux, non du dedans: -«... <em>Que je retire mon cœur de toutes les choses créées</em>...» -Et, comme elle me répétait cela, je me mis à pleurer, -moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, -elle, autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, -elle m'avait avoué tout à coup que son mari ne l'aimait -pas.</p> - -<p>«Que je retire mon cœur de toutes les choses -créées...» Sublimité!... épouvante!... Terre!... -ciel!... arbres chéris!... lumière du jour! Pelouses -arrosées, ombres de l'été, petite allée qui tourne, -banc dans le jardin, souvenir d'une fleur, parfum de<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[Pg 425]</a></span> -la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits -mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô -nuits d'été divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude -de l'appel informulé de nos lèvres!... Petits enfants!... -êtres humains!... figures aimées!... «toutes les -choses créées!...»</p> - -<p>Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?» -Elle avait franchi, elle, le cercle où l'on s'attendrit et -où l'on pleure! Un paradis prématuré l'avait reçue, -où je voulais m'élancer et la joindre; mais moi, je -pleurais encore toutes mes larmes à la seule évocation -des choses créées!...</p> - -<p>Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle -était vraiment très grande et très pure; elle n'essayait -pas de me capter en me parlant du bonheur -qui m'attendait si j'accomplissais tout le sacrifice; -elle ne faisait pas miroiter une récompense, une -compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires; -elle me parlait seulement de la nécessité -de «vivre bien» et de l'abnégation qui en est le -moyen unique.</p> - -<p>Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état -particulier où nous mettent les larmes et qu'on peut -comparer à une mer agitée dont le fond obscur lui-même -se soulève, voilà que je pousse un cri -imprévu:</p> - -<p>—Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez -pas!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[Pg 426]</a></span></p> - -<p>Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours -entre deux doigts le petit livre aux accents surhumains. -Je croyais que par un seul mot j'allais la -rendre pitoyable à mon cas; ce que j'allais dire, je -croyais que cela formait le faisceau de tous les liens -qui ont noué mes membres avec la trop charmante -création de Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de -quelle façon et jusqu'à quel point j'avais aimé!...</p> - -<p>Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi -terrorisée que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure -de la pauvre chambre, de Satan avec ses braises -et son odeur soufrée. Elle recula, elle fit une figure -horrible, et puis, tout aussitôt, et sans prononcer un -mot, elle commanda, oui, toute son attitude donna -un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;—et là, -elle recouvra sa beauté d'ange,—tout, en elle, -ordonna: «Va-t'en!»</p> - -<p>Je pensai instantanément à la figure que j'avais -faite lorsque l'homme que j'aimais m'avait parlé -d'amour: j'avais dû être pareille, exactement, à ce -qu'était Charlotte recevant la confidence de ce qu'il y -avait de profane dans mon cœur. Ah! je comprenais -qu'il eût fui!</p> - -<p>—Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous -le jure!... puisque je vous confesse un péché d'intention -presque ancien et expié, depuis, tous les jours!... -puisque je vous dis la grande aile protectrice qui m'a -sauvée de la faute et qui est quelque chose de bien<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[Pg 427]</a></span> -plus auguste que moi, que ma volonté, que notre -vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté -dans nos familles, quelque chose fait de la -parole de nos communes maîtresses, dix ans écoutée -et poussée plus loin même que notre esprit: jusqu'à -notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;... -quelque chose d'un bien plus large et plus fécond -enseignement que n'eut été ma résistance volontaire, -isolée, chétive... ne vous scandalisez pas, Charlotte! -ne me méprisez pas! j'ai peut-être été un instrument -utile entre les mains de Dieu...</p> - -<p>Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique. -Dure à elle-même et dure à tous,—par une -étrange contradiction, vouant sa vie au soulagement -des maux,—elle était haussée à l'héroïsme constant; -et ma faiblesse de femme, qui conservait encore, -malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines, -devait aux siennes exhaler l'odeur putride que je -sentais, moi, à toutes les veuleries, à toutes les compromissions...</p> - -<p>Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne -discuta même pas avec moi. Je devinai en elle un -sentiment pire pour moi que les plus infamantes -invectives: la désespérance de me sauver jamais; -comme si un manquement du genre de celui que -j'avais failli commettre était la marque d'une incurable -dégénérescence.</p> - -<p>Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[Pg 428]</a></span> -à droite et à gauche: à madame Du Toit qui me -trouvait le cœur trop aride; à Charlotte de Clamarion -qui me jugeait perdue par la trop grande tendresse -de ce même cœur; à ma vieille amie dont la conception -de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas -mon idéalisme; à mon ancienne compagne de couvent -de qui m'attirait la sainteté, mais que sa superbe -attitude morale même rendait cruellement dédaigneuse -de mon infime et trop imparfaite nature!...</p> - -<p>Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude -des basses terres m'obligeait à tenter l'ascension des -sommets; et la blancheur de leur neige, à peine -entrevue, trop pure, pour mes yeux, me rejetait -meurtrie, en me laissant accrochée par mes vêtements -de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart -d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est -possible...</p> - -<p>Je descendis l'escalier de madame de Clamarion -comme un automate, les yeux hagards, effrayée de -la perte de ma dernière amie, effrayée de ce qui me -manquait pour me trouver de niveau avec ceux qui -vivent et avec ceux qui dominent complètement la -vie. Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un -soleil de juillet féroce qui cuisait l'interminable -avenue aux arbres trop jeunes pour fournir de l'ombre. -Il y avait un cantonnier assis sur sa brouette, qui se -versait dans la gorge le contenu d'une bouteille; plus -loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[Pg 429]</a></span> -une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient -peut-être pas de quoi manger, s'embrassaient avec -transport. Je pressai le pas. Des cloches sonnaient -l'<em>Angélus</em> de midi. A la porte de notre jardinet, ouverte, -Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds plus -lumineux que le soleil, épiaient mon retour.</p> - -<p>O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à -vous, ne plus vivre que pour vous voir vivre mieux -que moi! n'était-ce pas assez? Qu'est-ce que je demandais -et qu'est-ce que je cherchais?... Suzanne et Jean -m'entraînèrent au pavillon. Ce n'était pas à cause de -mon retard à déjeuner qu'ils me guettaient, c'était -parce que Suzanne avait réussi à démolir la toiture -du petit théâtre édifié si soigneusement par son père, -et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout -entière,» disait-elle,—ses deux pieds tout au moins -et les jambes jusqu'aux genoux,—dans la boite -ouverte que devenaient par son vandalisme le minuscule -édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à -donner des représentations à son frère. On l'asseyait, -lui, dans un panier haussé à la dignité de fauteuil -d'orchestre, et sa sœur, tour à tour mime, danseuse, -artiste tragique et comique, était indifféremment -Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah -Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation -entre les quatre montants du cartonnage, elle était -réduite à exécuter tous ses mouvements en piétinant -sur place.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[Pg 430]</a></span></p> - -<p>Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle -se crût sur la scène d'un «théâtre?»</p> - -<p>—Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra -sa toiture enlevée?</p> - -<p>—Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce -théâtre ne pouvait pas toujours durer, et je lui confierai -le soin de faire quelques agrandissements... -Des dégagements, regarde un peu, nous n'en avons -pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande -ce qui se passerait...</p> - -<p>Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait -«agrandissements!» comme son père...</p> - -<p>L'avant-veille de ce jour même, le papa étant -absent pour ses travaux en province, un monsieur ne -s'était-il pas présenté à la maison, pour tout peser -et examiner, en me laissant entendre que mon -mari cherchait à contracter un emprunt?... Or, -d'après mes plus minutieux calculs, nos dépenses -étant réduites à l'extrême et les travaux en cours -d'exécution étant importants, nous pouvions vivre... -Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit: -notre petite maison ne représentait pour lui qu'un -garde-meuble. Pauvre petite maison de Neuilly, à -laquelle je m'étais, quant à moi, si vite accoutumée, -et qui plaisait aux enfants! Dans la modestie, et dans -l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie de notre -âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à -quoi bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui.<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[Pg 431]</a></span> -Monter tout seul, s'élever loin des yeux du monde? -Admissible, ceci, jadis, pour escalader un ciel d'où -Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'œil de Dieu ne -me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle -une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce -que je sens cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas?</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[Pg 432]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></h2> - - -<p>Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de juillet, -je reçus à midi, au moment de nous mettre à table, -une dépêche de mon mari, datée de Dinard. Que -faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le Midi... Il me -demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements -de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe -«de hauteur moyenne». «Lettre suit», portait le -maudit papier qui si souvent fait l'économie de quatre -sous pour nous consumer par vingt-quatre heures -d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon -mari se trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis -pour Dinard la semaine précédente?</p> - -<p>Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à -Neuilly, que je n'avais pas vue depuis un certain -temps, qui ne m'avait pas invitée cette année à<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[Pg 433]</a></span> -Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à ma porte, -avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en -possession d'une dépêche plus explicite; elle venait -s'informer si j'en avais une plus explicite que la -sienne. On lui annonçait, à elle, qu'un grave accident -était arrivé à Pipette. Je lui appris qu'à moi mon mari -réclamait des vêtements de deuil.</p> - -<p>A elle comme à moi on avait voulu épargner la -vérité tout entière. Nos deux tronçons d'information -réunis formaient quelque chose de pire. Pipette!... -notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu! Quoi? -qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite -santé, disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette! -pauvre petite Pipette!... Nous demeurâmes là à nous -morfondre, à nous épuiser en conjectures, madame -Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il fallait -conclure de nos deux télégrammes réunis.</p> - -<p>La lettre annoncée par mon mari me parvint le -lendemain matin seulement. Elle ne contenait que -quelques mots griffonnés à la hâte: «C'est moi qui -suis chargé d'accompagner le corps. J'arriverai à la -gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre petite, -étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé, -paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des -parents dépasse toute imagination.» A la gare, à -l'heure dite, bien avant l'arrivée du train qui eut du -retard, je trouvai monsieur et madame Du Toit. Les -Albéric étaient à Dinard; c'était par eux que ma vieille<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[Pg 434]</a></span> -amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière heure, -disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme -et à ses beaux-parents littéralement fous de douleur. -«Par un hasard heureux, ajoutait-il, Serpe s'est -trouvé là pour accompagner la pauvre enfant dans -son dernier voyage.» Et nous nous regardions tous -les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos -lèvres l'expression cuisante de notre crainte commune -et inavouable, de notre crainte plus grande que la -stupéfaction et la douleur même de cette mort: la -crainte que cette mort ne fût pas le résultat d'une -étourderie, d'un accident fortuit...</p> - -<p>Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le -jour où je l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses -grands patins, j'avais connu en elle une décision -rapide et téméraire, et il y avait en son esprit quelque -chose de sérieux qui s'ignorait parce que le sérieux -n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte à côte -avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je -pensais: «Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer -à faire rentrer cette enfant sous le toit -paternel!...» Et madame Du Toit, j'en suis sûre, se -disait que l'événement eût peut-être été évité, si, pour -obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné -Pipette à elle-même. Hélas! hélas! que de choses -inconciliables en ce monde! En effet, une amie eût -été bonne à ce cher petit être, forcé comme la pauvre -et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!...<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[Pg 435]</a></span> -On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté, -mais par indolence criminelle, et pour ne -point interrompre une partie de plaisir!...</p> - -<p>Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant -à lire dans tous les journaux le fait divers -rapporté d'une façon identique, madame Du Toit qui -rongeait son frein s'approcha de moi, me mit son -doigt ganté sur le bras et me dit:</p> - -<p>—Cette petite avait un amour au cœur!...</p> - -<p>Je m'en doutais, mais je blêmis:</p> - -<p>—En êtes-vous sûre... et comment?...</p> - -<p>—Dans son embarras, me dit-elle, <em>il</em> s'en était -ouvert à moi... Vous savez comme elle était mal -élevée et ignorante des usages: n'avait-elle pas osé -lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle s'est perdue, -la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à -une jeune fille aussi déterminée!</p> - -<p>Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, -et à cause des faits qu'elle m'apprenait et à cause de -l'opinion qu'elle en avait, qu'elle ne pouvait manquer -d'en avoir, que tout le monde en eût eu comme -elle!</p> - -<p>Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles -et trop sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui -ni demain, dupes d'une prétendue libération -des mœurs! Monsieur Juillet, si libre, lui, averti si à -fond de toutes choses, recevant une lettre amoureuse -d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[Pg 436]</a></span> -d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique -pour elle, il n'était qu'embarrassé!</p> - -<p>Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil -et son demi-crêpe, descendre du fourgon. Il était -très ému; il nous parla immédiatement de l'état -indescriptible des parents. Il doutait si Albéric réussirait -à les faire monter dans une voiture pour prendre -le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des -gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se -trouvaient tout à coup en présence de la pire chose -qui leur pût advenir. Isabelle ne valait pas mieux que -ses parents.</p> - -<p>Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... -Elle avait mangé peu de temps avant d'aller au bain... -On répétait cela; on n'avait que cela à dire. Elle était -excellente nageuse; elle avait fait ses preuves...</p> - -<p>—Mais précisément à cause de sa grande expérience -de l'eau, de la mer, de la natation, elle n'ignorait -pas le danger?...</p> - -<p>—Elle était retournée à l'office manger le quart -d'un plum-pudding!... les domestiques ne savaient -pas qu'elle allait au bain; ils se sont souvenus de ce -détail après...</p> - -<p>—C'est affreux! C'est affreux!...</p> - -<p>A cause, précisément, de sa grande expérience de -la natation, elle allait prendre son bain à marée basse -et sans que personne l'accompagnât. On l'avait vue, -de la villa, partir en courant sur le sable, son peignoir<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[Pg 437]</a></span> -gonflé par la brise et le petit nœud bleu de -son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un papillon. -Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille -et qui semblait si mince, trois ou quatre boules -noires flottantes: des têtes de nageurs, et puis le -canot, pareil à une coque de noix où le maître-baigneur -entre ses deux avirons flottants, cuisait au -soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer -son peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer -avec cet air résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en -allant vers la mer... Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, -à ce récit, ces deux jambes fines, ces chevilles et ces -petits pieds blancs marquant leur dernière empreinte -sur le sol humide qui la conserve comme une cire!... -Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce -chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux -mise par une enfant mourant d'amour, au dernier -feuillet de son histoire... Et là-bas, entre les trois ou -quatre boules noires, sa petite tête lourde d'une si -grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur ne -savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait -comme un poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes -pour que la coquille de noix s'agitât, pour que des -cris s'échangeassent entre les nageurs lointains... On -avait vu plusieurs d'entre eux plonger à diverses -reprises, autour du canot aux rames battantes, puis -l'un d'eux regagner la plage en poussant le lugubre -appel: «Au secours! au secours!» Alors, tout Dinard,<span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[Pg 438]</a></span> -comme une fourmilière dérangée, descendait sur la -plage, un commissaire méticuleux ayant la précaution -d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un -but d'identification, la trace des petits pieds nus...</p> - -<p>Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui -contenait le corps de cette enfant chérie. Le fourgon, -le coffre de bois, le transfert dans une salle spéciale -de la gare, les voyageurs qui se découvraient, se -signaient, le prêtre qui priait au-dessus des restes -d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu -n'avait jamais rien dit!... Pour quelles misérables -joies avait-elle vécu vingt ans, la fille des Voulasne, -morte sans espérance? On l'avait élevée pour le rire, -les jeux, la vie amusante, et elle venait de sacrifier -dans sa fleur son jeune corps, seul instrument de -plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... -Pipette! Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, -image accomplie du bonheur de vivre! vous étiez là, -percée par le trait le plus noir que les plus sombres -mœurs puissent décocher contre la créature humaine! -Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, -puisque au cœur même de son ébriété vous atteint la -même blessure que dans la vie spiritualisée qui veut -connaître la douleur et qui, elle, du moins, en aperçoit -l'au delà radieux!</p> - -<p>Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander -à mon mari: «Mais, enfin, comment vous trouviez-vous -à Dinard?» il me dit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[Pg 439]</a></span></p> - -<p>—Les cousins avaient tant insisté!</p> - -<p>Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins; -il en avait un peu honte; il avait préféré s'en cacher.</p> - -<p>Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables. -Albéric avait assez à faire de s'occuper d'Isabelle que -la fin de sa petite sœur anéantissait comme la première -révélation de notre sort mortel. Isabelle avait -eu des crises de nerfs pendant le voyage; on l'emporta -pareille à une malade; l'appréhension de voir -le cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis, -la faisait hurler d'horreur. Les parents, c'étaient -deux paquets inertes, des colis encombrants, dont -Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques, ils demeurèrent -en cet état, et même Gustave n'y put paraître, -le médecin le maintenant au lit comme un enfant -sensible à qui l'on cache les préparatifs mortuaires. -Il échappa, ainsi, à la vue des tentures, des cires -brûlantes, des candélabres d'argent et aussi du -clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il -esquiva, par une défaillance non feinte, l'église, les -chants divins, trop grands pour lui, le piétinement -derrière le char lugubre, et le spectacle,—auguste, -celui-là,—de la restitution d'une partie de lui, -pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui -ne rit pas.</p> - -<p>Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante. -Pareil accablement fut d'un effet considérable. C'est -la faiblesse des parents qui avait poussé leur enfant à<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[Pg 440]</a></span> -la mort; chacun le savait, le disait; personne qui se -privât d'incriminer une inertie connue de tous et à ce -point monstrueuse. C'est leur faiblesse qui les sauva. -Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on se tut, -presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin -qu'on parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé -la mesure commune. Leur responsabilité dans l'événement? -mais ils l'ignoreraient toujours! Que leur -fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût fait comprendre! -Inconscients ils avaient vécu, inconscients -ils avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients, -l'image physique de leur douleur écartée, ils -renaquirent peu à peu à leur vie facile de corps simples.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Pendant le temps que les restes de Pipette demeurèrent -rue Pergolèse, j'étais retournée, naturellement, -chez nos cousins. Mon mari leur fut utile, et il est -juste d'ajouter que Chauffin se multiplia: c'était lui -qui, dans la maison, était au fait de tout; il faisait -tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne, -une tristesse partagée, et l'impression identique -du désastre irréparable nous unissait. Nous oubliions -momentanément tout ce qui nous avait si totalement -disjoints. Le sacrifice de la victime immaculée avait, -comme aux temps anciens, sa vertu apaisante.</p> - -<p>Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore, -après les obsèques, chez les Voulasne!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[Pg 441]</a></span></p> - -<p>Ils ne disaient rien, ni le père, ni la mère; ils ne -savaient absolument que faire, ayant l'impression -qu'aucune de leurs occupations habituelles ne convenait -à leur situation; ils pleuraient. Isabelle, -Albéric pleuraient. Je pleurais avec eux. Chauffin, -faisant comme nous, se purifiait à nos yeux!</p> - -<p>Rentrée chez moi, je pleurais encore. Je pleurai -ainsi jusqu'au jour où je m'aperçus que, dans un -chagrin si grand, se mêlait l'idée de la douleur -qu'avait dû subir la malheureuse enfant en songeant -à celui qu'elle aimait, à qui elle avait écrit, elle, et -envoyé l'expression de son amour...</p> - -<p>Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner à -Dinard. Un jour, Chauffin leur proposa de partir à la -recherche d'un autre endroit où passer l'été. Ils partaient -en automobile. Ils n'emmenaient point les -Albéric qui déjà recommençaient leurs chamailleries -intolérables; moi, j'étais retenue par mes enfants; -mais ils offrirent une place dans leur voiture à mon -mari, à côté de Chauffin.</p> - -<p>Nous causâmes, le soir, de la proposition, mon -mari et moi. Il me dit:</p> - -<p>—La pauvre Pipette disparue, la question -Chauffin se trouve avoir bien changé de figure: elle -ne vous épouvantera plus, j'imagine?...</p> - -<p>Je fus cependant épouvantée. Je n'avais pas songé -à cette conséquence en effet trop logique de la mort -que nous pleurions: mon mari, qui, déjà, avant<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[Pg 442]</a></span> -l'événement, retournait chez ses cousins, allait m'y -retenir et recommencer à se leurrer d'espoirs, à y -prendre cette fièvre troublante que donne le contact -de la fortune et de la fête. Et tout était à recommencer.</p> - -<p>J'avais bien senti, hélas! que je ne convertirais pas -mon mari à la vie modeste où toutes les joies ne -peuvent provenir que de l'intérieur. Sinon pour moi, -du moins pour lui et pour l'avenir de nos enfants, -mieux valait peut-être prolonger la duperie à la lisière -de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse reculé -de puiser chez eux le moyen de relever sa situation -ne vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives -d'emprunt dont l'une, tout dernièrement, m'avait -tant alarmée?... Hélas! qu'était mon influence et -qu'eût été ma volonté la plus acharnée, mais solitaire, -contre l'universel mouvement qui entraînait les -hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres -à divertir un monde rajeuni? Par moments, le doute -me prenait de la valeur de mon rôle en une pièce où -j'apparaissais, me semblait-il, comme un fantôme du -passé. «Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je à faire -ici?...» Et le doute que j'avais sur ma propre valeur -était plus effroyable que le sentiment de mon caractère -étranger... «Je viens du fond des temps; je suis une -image affaiblie des femmes d'autrefois; je porte en -moi le spectre de mes aïeules au point de faire reculer -l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[Pg 443]</a></span> -je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et -de la mère de ma mère qui leur ont épargné, à elles, -de se demander jamais ce qu'elles étaient... Je tiens -trop encore de leur intégrité pour faire aux yeux du -meilleur monde de mon temps la figure tout à fait -convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hérité -une assez haute vertu pour boire au calice enivrant -de Charlotte de Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu! -je crois en vous... Je ne me sens pas assez forte pour -douter de tout ce qu'on m'a enseigné en votre nom: -mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter, -que mes propres lumières sont insuffisantes!... Quel -abîme entre le pâle fantôme que je fais et la figure de -celles à qui je ressemble encore!... Je ne doute point; -mais déjà je n'ai plus la foi qui agit. Et quand un -instinct secret, une voix du plus profond de moi, -m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient -des restes de cette foi candide et parfaite, je -pâlis et je tremble à la pensée de ce que vaudra ma -fille, élevée par l'ombre que je suis et dans une -atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion de nos -vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air -que j'ai respiré!...»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[Pg 444]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></h2> - - -<p>Mon mari ayant accompagné ses cousins, je restai -avec les enfants à Neuilly, où nous devions attendre -le commencement de septembre pour aller à -Chinon.</p> - -<p>Une après-midi, alors que nous nous tenions dans -le pavillon, au fond du jardin, on sonna à la grille. Ma -petite bonne, peu faite aux usages, inaccoutumée -surtout aux visites, vint, sans se presser, me dire -qu'une dame me demandait, une dame qui n'avait -pas voulu donner son nom et qu'elle avait laissée à la -porte.</p> - -<p>—Mais comment est cette dame?</p> - -<p>—Une fausse jeunesse, me dit la bonne, mais qui -doit se faire reluquer encore... Il y a deux messieurs -qui sont arrêtés plus loin...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[Pg 445]</a></span></p> - -<p>A quelques détails complémentaires, je reconnus -Emma. Mon premier mouvement fut de ne pas la -recevoir, mon mari me l'ayant formellement interdit. -Puis la pensée qu'elle n'insistait pour me voir pendant -l'absence de son frère que parce qu'elle était -malheureuse, m'apitoya. Elle venait jusqu'au fond -de Neuilly, par la grande chaleur et sans voiture; -je n'eus pas la dureté de la laisser repartir; je dis -à la bonne de la faire entrer à la maison, et j'allai la -rejoindre. Il me semblait que je faisais quelque chose -d'à moitié mal, d'à moitié bien. Emma s'était conduite -d'une façon qui méritait peu d'indulgence; -mais, depuis que j'avais souffert par l'amour, j'éprouvais -moins de répulsion que de pitié pour les infortunées -qui furent par lui roulées comme les galets -par la lame de la mer.</p> - -<p>Elle était bien changée, la pauvre Emma. Le jugement -sommaire de la bonne n'était pas sans justesse. -Emma, frappée par le mal des années, concentrait -toute sa farouche ardeur à en combattre le ravage; si -ses yeux s'amollissaient, elle conservait sa taille, -onduleuse, opulente sans excès, et cette bouche en -grenade éclatée qui vous donnait frais, au cœur de -l'été.</p> - -<p>Elle s'excusa beaucoup. Je croyais sa visite vulgairement -intéressée; je m'attendais à ce qu'elle me tendît -une main de quêteuse. Mais non! Elle avait avec -moi, comme dès notre première entrevue, une certaine<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[Pg 446]</a></span> -gentillesse perceptible malgré toute la distance qui -nous séparait; je ne lui étais pas antipathique; elle -me croyait seulement soumise à des mœurs antédiluviennes -et hypocrites, et elle avait cru de la meilleure -foi du monde que, de ce qu'elle tenait pour ma vieille -défroque, il ne me resterait bientôt rien. Elle me -plaignit surtout, à la suite d'un préambule embarrassé -et difficile, destiné à aborder notre situation diminuée. -Comme je lui disais que, loin de me trouver à -plaindre de cette situation nouvelle, je m'en trouvais -au contraire beaucoup plus à l'aise et menais une vie -plus conforme à mes goûts, elle me dit: «Allons -donc!...» en haussant les épaules, et je lus dans ses -yeux qu'elle croyait encore à mon «jésuitisme» invétéré. -Elle n'était pas accessible à une autre conception -du bonheur qu'à celle du plaisir uni à la fortune. -Elle soupira longuement. Il était évident qu'elle avait -des motifs personnels de regretter que son frère n'eût -pas réalisé ses brillantes espérances; mais elle semblait -me porter un intérêt tout personnel et compatir à -mon sort. A cela, elle avait une raison que je n'allais -pas tarder à apprendre, malheureusement. Il existait -aussi entre elle et moi cette cloison qui sépare les -êtres soumis à des mœurs totalement différentes. -Elle me jugeait avec autant de compassion que -j'avais de compassion, moi, pour les Voulasne, pour -leurs amis ou pour Emma elle-même. Emma me représentait -l'image, poussée à l'extrême, de ces mœurs<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[Pg 447]</a></span> -dont l'amour est le pivot et la loi unique et que je -voyais opposées sans cesse comme un progrès, comme -une conquête, aux mœurs disciplinées et soumises à la -contrainte morale. Je voyais en moi la génération -arrachée à ce vieux sol, inacclimatée au nouveau, -cherchant entre les deux un introuvable compromis. -Notre rencontre improvisée, dans cette pièce de la -petite maison de Neuilly, prenait pour mon esprit -confus, solitaire et trop disposé à réfléchir, une importance -insoupçonnée. Cette jolie femme un peu fripée -et cette bouche, restes de désordre et de beauté, cela -grandit tout à coup devant moi. Les volets étaient clos -afin d'éviter la chaleur; nous causions dans l'ombre; -je voulus voir et j'entr'ouvris l'un d'eux. Emma se -leva, se déplaça, pour se poser à contre-jour. Dans -ces mouvements, et comme mes allusions à quelques -détails matériels de la maison introduisaient un peu -de familiarité dans l'entretien, Emma qui brûlait d'arriver -à ses fins, me dit qu'il fallait voir les choses -comme elles sont, prendre les gens pour ce qu'ils -valent, que vivre dans les nuages était «idiot», -et qu'enfin c'était «être une gourde» que de prétendre -faire d'un homme autre chose que ce qu'il -est.</p> - -<p>J'allais prendre la balle au bond et m'apprêter à -mettre Emma hors de chez moi, pour me traiter avec -son sans-façon et son langage de cabaret; mais -c'était elle qui, par ses mots un peu vifs, venait d'ouvrir<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[Pg 448]</a></span> -une porte par où elle expulsait enfin toute la rancune -amassée depuis des années contre son frère dédaigneux, -et ce qu'elle me dit me cloua sur place. Je -ne suis pas assez initiée au libre parler d'Emma -pour reproduire ses termes; ils jaillirent soudain -comme les scories d'un cratère en éruption; la -lave bouillante se déversait à mes pieds; j'étais surprise, -ahurie, captivée aussi par ce que m'apprenait -ou m'invitait à connaître une telle effervescence -d'expressions. Je faisais, à mesure qu'elle vociférait, -la part de l'exagération, trop aisée à discerner; mais -Emma me citait des faits précis et contrôlables qui, -au-dessus du torrent fielleux, surnageaient comme -les douloureuses épaves reconnues d'une maison -écroulée. Mon mari, au dire d'Emma, n'avait jamais -cessé de me tromper. La liaison qu'il avait, avant -son mariage, il ne s'était pas donné la peine de la -rompre; elle n'était ni sérieuse, ni unique; il était -comme tous ces messieurs; ils s'entraînaient les uns -les autres; les plus riches avaient des maîtresses, les -moins fortunés se fussent crus déshonorés de ne -point faire comme s'ils en entretenaient une, deux, -parfois davantage. Depuis deux ans, mon mari s'était -acoquiné, disait-elle, avec une femme dangereuse -non par son esbrouffe, mais au contraire son attitude -rangée et son goût de thésauriser. Emma me la -nommait, me donnait son adresse, me citait le nom -de l'enfant qu'elle avait eu récemment. «Achille a<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[Pg 449]</a></span> -des goûts bourgeois, me dit-elle, vous le savez; ce -n'est pas tant un noceur, mais il lui faut pour le -moins un faux ménage afin qu'on ne se f... pas de -lui dans le métier.»</p> - -<p>Les sentiments les plus divers bataillaient en -moi pendant ce discours plein de fiel dont quelques -gouttes évidemment étaient destinées à me faire souffrir. -Ne vouloir pas en entendre davantage! mais la -curiosité, l'utilité d'apprendre me retenaient attentive. -Mépriser les médisances, jouer l'indifférence! mais la -révélation me faisait un mal que je n'eusse pas soupçonné. -Certes, je n'avais jamais pu aimer mon mari, -d'amour; mais j'avais pour beaucoup de ses qualités -une estime définitive; et j'aimais en lui le goût qu'il -avait eu de me choisir d'abord, de me vouloir -conserver ensuite conforme à un type de femme -que je juge le meilleur, indispensable à la vie, à -sa continuation, à sa prospérité, et le plus beau au -jugement secret de notre conscience; aussi, à cause -de l'amour qu'il avait pour ses enfants... Et il possédait -un autre ménage! Il pouvait aimer un autre -enfant!...</p> - -<p>—Vous voyez bien, disait Emma, que ce n'est pas -la peine de se fouler!...</p> - -<p>Elle avait tout l'air de vouloir ajouter des conseils -amicaux aux révélations dont elle venait de me -frapper. Peut-être, après tout, était-elle sincère et ne -pensait-elle qu'à me rendre service, une fois sa vindicte<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[Pg 450]</a></span> -exercée contre son frère. Son exemple m'obligeait -tout à coup à faire un retour sur moi-même qui, -depuis que j'avais aimé, concevais de l'indulgence -pour les femmes amoureuses, et, à cause de cela, -uniquement, sans doute, m'étais exposée, aujourd'hui, -à recevoir la visite, les révélations et les avis -de ma belle-sœur Emma. Et, pensant à la faute de -ma vie, à la femme que j'aurais pu être, en ce moment -précis, moi, si des circonstances supérieures à moi-même -ne m'avaient sauvée, je n'eus pas plus de ressentiment -contre mon mari que je n'en avais, première -réflexion faite, contre Emma qui s'acquittait -là, tout simplement, de son rôle de femme naturelle. -Jugeant toutes gens et toutes choses du point de vue -assez bas où notre propre faiblesse nous pose, nous -ne pouvons qu'être indulgents et débonnaires; et je -vois bien que c'est cette tiédeur débile que l'on nommera -de plus en plus la bonté.</p> - -<p>Emma, me jugeant édifiée comme elle l'avait voulu, -se leva. Je vis qu'avant de se rejeter dans la rue, elle -cherchait un miroir. Nous étions presque dans -l'ombre; une glace, derrière la pendule, ne se prêtait -que maladroitement aux soins de la coquetterie. Je -déplaçai la pendule dont le balancier eut des palpitations -désordonnées et je retournai au volet entrebâillé -pour rouvrir tout grand. Puis je revins derrière -l'épaule d'Emma afin de m'assurer qu'elle se voyait -suffisamment pour donner le petit coup nécessaire<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[Pg 451]</a></span> -à ses cheveux et rajuster son chapeau. Je n'avais pas -coutume de me mirer dans cette glace. Le jour se trouvait -par hasard très bon. Nos deux visages paraissaient -accolés comme en un portrait de deux sœurs. Les -marques définitives de l'âge me frappèrent aux alentours -des yeux d'Emma, trop tendres, plissés et poudreux -comme l'aile de certains papillons gris du soir. -Un bref regard d'elle me jugea, moi, pareillement: -j'avais dix ans de moins qu'elle, mais mes cheveux -blanchissaient, ce dont je m'efforçais depuis quelque -temps de rire; à côté de cette femme cramponnée -désespérément à sa jeunesse et à sa beauté fuyantes, -pour la première fois ma figure me parut creusée en -dessous par un travail de termite. Moi comme Emma, -bon gré mal gré, nous avions reçu le coup d'aile -insonore de l'oiseau qui passe au-dessus des têtes -blondes et des brunes, tantôt avec trop de hâte et -tantôt avec un retard bénévole, et en déplaçant un -air funeste qui tue la fleur humaine.</p> - -<p>Je me retirai presque aussitôt, mais j'avais vu. Et -la double image offerte à moi par un hasard ne devait -plus s'effacer de mon souvenir, et elle devait contribuer, -plus que mes méditations, à m'éclairer sur moi-même. -Mon visage, pour ainsi dire surpris, et joue à -joue, avec le tragique masque d'Emma amplifiant un -gémissement sourd et désespéré, me parut, dans sa -flétrissure commencée, porter la trace d'un sourire -peut-être ancien chez moi, mais dont je n'avais pas<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[Pg 452]</a></span> -saisi l'expression: le sourire d'un être attristé, mais -le sourire de quelqu'un <em>qui sait l'existence d'un trésor -caché</em>... Emma contemplait les restes de sa richesse -dissipée; moi, créature aussi, femme comme elle, je -souffrais de mes ruines prématurées; quelque chose -en moi,—oh! j'en conviens!—pleurait la douce vie -non savourée et trop éphémère; mais quelque chose -en moi se riait des bonheurs communs et des choses -éphémères... Emma avait goûté de folles années et -ne concevait plus rien au delà, sinon un prolongement -artificiel par le moyen de cabotinages sans -relâche exercés sur sa peau. En vertu de quel merveilleux -privilège est-ce que mes premiers cheveux -blancs me causaient, par-dessous ma mélancolie, -une impression d'allégement et suscitaient en moi -un élan de vie renouvelée? A la minute, pour ainsi -dire, où je venais de recevoir le choc de deux des -plus puissantes désillusions, celle de la durée de ma -jeunesse et celle de la loyauté conjugale de mon -mari, loin de sentir un abattement, le voisinage -d'une femme abattue mobilisait mes réserves secrètes, -mettait en branle, au fond de moi, toute une armée -d'énergies insoupçonnées, et je reconquérais en moi -un royaume qui ne doit pas périr.</p> - -<p>En regardant encore Emma au grand jour, alors -qu'elle allait me quitter, je me souvins de l'étonnement -que m'avait causé son genre de beauté, lors de -notre première entrevue, et quand je ne songeais à le<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[Pg 453]</a></span> -comparer qu'à celui de madame Du Cange. Ce que -nous étions convenues, jadis, au couvent, d'appeler -la beauté de madame Du Cange, c'était une transfiguration -de la chair par le miracle de la force morale. -Oh! que cela n'avait donc aucun rapport avec le troublant -assouvissement qui avivait et ombrait les yeux -de ma belle-sœur! De même Charlotte de Clamarion, -sans avoir été jamais jolie, embellissait en vieillissant, -parce que sa vie s'enrichissait de jour en jour, -tandis que chez Emma toutes les sources desséchées -lui laissaient la face morne et dépitée à jamais d'un -astre mort.</p> - -<p>Emma ne comprit rien à la sérénité que son -exemple même, par contre-coup, m'inspirait. Elle me -regarda à plusieurs reprises, à travers sa voilette, -pendant que je la reconduisais à la porte de l'avenue. -Je crois qu'elle emportait de sa visite une grande -déception: l'état dans lequel elle m'avait trouvée -l'étonnait; celui où elle me laissait l'étonnait davantage. -Elle n'était pas de sens très fin; et surtout elle -ignorait absolument cette «seconde nature» qu'ajoutaient -nos vieilles mœurs à la nature que nous partageons -avec toutes les bêtes humaines.</p> - -<p>Je la vis s'éloigner à pied, relevant sa robe sur ses -petits souliers défraîchis. Une portion de moi lui en -voulait de ce qu'elle était venue faire ici; une autre, -meilleure, éprouvait pour elle une grande et sincère -pitié.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[Pg 454]</a></span></p> - -<p>Elle avait quarante ans, la malheureuse Emma, -elle pouvait vivre encore un nombre égal d'années, -et elle ne leur concevait pas d'autre emploi que le -regret impuissant et l'appel désolé, désormais ridicule, -de l'amour!...</p> - -<p>Je vins rabattre le volet, remettre de l'ordre dans -la pièce où j'avais reçu Emma, épousseter la poudre -de riz semée sur le marbre de la cheminée, sur le -bras d'un fauteuil et jusque sur le tapis de la table, -replacer la pendule en son beau milieu. Un parfum -demeurait dans l'atmosphère. Suzanne en entrant le -happa de ses petites narines si jeunes encore, s'arrêta, -et poussa une exclamation qui prouvait que, -déjà, elle n'y était pas insensible.</p> - -<p>—C'est de très mauvais goût, lui dis-je. Nous -devons sentir bon par nos qualités, et cela suffit.</p> - -<p>A sa mine indifférente et aussitôt distraite, je vis -bien que Suzanne tenait mes paroles pour le langage -convenu que les parents adressent aux enfants, -auquel les enfants ne croient pas parce que les -parents n'y croient pas eux-mêmes.</p> - -<p>J'y croyais! J'eus même l'impression soudaine d'y -croire plus ardemment que je n'avais jamais fait à -aucun précepte adressé à mes enfants! Et, simultanément, -s'imposa à moi de nouveau l'impérieuse -nécessité de cette adhésion passionnée aux vérités -morales, dont il faut que l'ardeur soit bien grande si -nous voulons en communiquer la centième partie!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[Pg 455]</a></span></p> - -<p>Un élan irrésistible me poussa à ma chambre où je -tombai à genoux au pied de mon lit, comme autrefois: -«Mon Dieu! mon Dieu!...» Mais les mots qui -s'adressent à Dieu, pour ne les avoir pas prononcés -tous les jours, mes lèvres ne les retrouvaient plus. -J'entendis dans l'escalier le pas de Suzanne; il se tut -aux environs de ma porte; on essaya de tourner le -bouton; mais j'avais fermé au verrou. Suzanne -cria:</p> - -<p>—Maman, qu'est-ce que tu fais?</p> - -<p>—Je prie le bon Dieu, mon enfant.</p> - -<p>—Ce n'est pas vrai... tu pleures...</p> - -<p>O terribles enfants, en qui nous sentons quelque -chose de plus fort que nous!... Dans le moment où -nous essayons de nous gonfler pour nous envoler -dans les airs, ils nous lancent des traits qui nous -percent; ils me rappellent la voix implacablement -humaine de Montaigne, si cinglante pour ceux qu'a -touchés l'accent de l'auteur des <em>Pensées</em>, son fils -sublime: «Nous aurons beau faire... nous n'en -sommes pas moins assis sur notre derrière...» Et -pourtant lui-même avait dit, inspiré par l'amoureuse -amitié un jour: «O la vile chose et abjecte que -l'Homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité!...» -Choix angoissant! entre le ciel et la terre prendre -parti! renoncer à l'enivrement du plus beau en faveur -de la sagesse au visage de marbre! Vivre à mi-côte, -la plus dure des résignations!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[Pg 456]</a></span></p> - -<p>Tout à coup, un beau jour, je reconnus que, précisément, -cette résignation étant pour moi la plus dure, -c'était à celle-là qu'il fallait me soumettre. Accepter -la médiocrité du monde, oui, cela était pour moi une -tâche plus ardue que de laver les pieds des pauvres -ou de bander les ulcères, comme faisait Charlotte de -Clamarion. Et quand j'eus résolu d'accomplir cette -tâche qui s'impose aux femmes «de la bonne -moyenne» dont j'étais, il me sembla que mon -appétit de passion était comblé... Ma voie à mi-côte -s'allongeait devant moi, droite et unie; tout orgueil -abattu, j'y roulais, emboîtée en des rails d'acier que -ma volonté avait étendus sur un plan; et je goûtais -à cet effort plus de bonheur secret que je n'en avais -éprouvé lorsque, dans mon emportement, j'avais fui -avec indignation le milieu Voulasne. Par la plus âpre -lutte que je pusse soutenir contre moi-même, je touchais -le plus parfait contentement intime: je refaisais, -de mon propre mouvement, et par la force des -choses, ce que la plus vieille foi de ma famille enseignait -comme le devoir élémentaire; l'expérience me -ramenait à mon point de départ un peu dédaigneusement -abandonné dans la bourrasque que déchaînent -les courants d'air de mon temps; sur le -chemin de retour où je marchais, ne discernais-je pas -déjà ces grandes voix, organes mystérieux, échos -d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas -d'équivalent parmi ceux de ce monde, dont la<span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[Pg 457]</a></span> -musique célébrait la dignité de mon origine, la sainteté -de ma destinée, et entre ces deux relais, l'humble -beauté de la vie que nous ne pouvons pas changer. -«Faire les petites choses comme grandes à cause de -la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous...», -m'avait dit un jour celui qui se plaisait à m'instruire -si dangereusement!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[Pg 458]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></h2> - - -<p>Lorsque je retournai à Chinon, résolue à ne plus -faire de moi qu'un instrument utile au bien des miens -et savourant dans cet oubli de moi-même, dans cet -adieu définitif à tous mes désirs personnels, dans ce -renoncement même à la joie de mieux faire, une -autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et -qui ne devait plus jamais me manquer, je fis l'émerveillement -de tous par la figure heureuse que l'on me -voyait et que, au dire de chacun, personne ne m'avait -encore vue. J'étais inquiète autrefois, disait-on, -j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de -désirer un objet chimérique, de rêver à la lune! A la -bonne heure! On me trouvait, pour la première fois, -satisfaite.</p> - -<p>Et la vérité m'oblige à dire qu'en face de ce bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[Pg 459]</a></span> -rayonnant de moi, il ne se trouva personne, -dans la maison et hors de là, personne parmi ceux -qui pourtant m'avaient enseigné la source secrète de -ma présente félicité, qui ne chuchotât:—les échos -m'en vinrent de toutes parts:—«Elle aime!... elle -est aimée!...»</p> - -<p>1910, 1911, 1912.</p> - - -<h2>FIN</h2> - - -<p>E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—2011-0-12.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME *** - -***** This file should be named 51225-h.htm or 51225-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/2/2/51225/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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