summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-02-05 08:48:32 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-02-05 08:48:32 -0800
commit1ccf8f723ab8603062698e265a3bc89b19a433bd (patch)
treee69142a6efb137f8257d042d86f3d69d13f35dca
parentf5ff1dd8b9ca11c944eb18dbae54141a0ea71746 (diff)
NormalizeHEADmain
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/51225-0.txt11733
-rw-r--r--old/51225-0.zipbin243307 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/51225-8.txt11733
-rw-r--r--old/51225-8.zipbin240575 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/51225-h.zipbin263059 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/51225-h/51225-h.htm14212
-rw-r--r--old/51225-h/images/cover.pngbin10631 -> 0 bytes
10 files changed, 17 insertions, 37678 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..da02569
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #51225 (https://www.gutenberg.org/ebooks/51225)
diff --git a/old/51225-0.txt b/old/51225-0.txt
deleted file mode 100644
index 99517b5..0000000
--- a/old/51225-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,11733 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Madeleine jeune femme
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: February 15, 2016 [EBook #51225]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
- MADELEINE
- JEUNE FEMME
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- CONTES
- LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol.
- LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 --
-
- ROMANS
-
- LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol.
- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 --
- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 --
- MADEMOISELLE CLOQUE 1 --
- LA BECQUÉE 1 --
- L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 --
- LE BEL AVENIR 1 --
- MON AMOUR 1 --
- LE MEILLEUR AMI 1 --
- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 --
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Russie.
-
-
-Copyright, 1912, by CALMANN-LÉVY.
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- RENÉ BOYLESVE
-
- MADELEINE
-
- JEUNE FEMME
-
- PARIS
-
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage_
- CINQUANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
- _et_
- DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
- _tous numérotés_.
-
-
-_VXORI DILECTISSIMÆ_
-
-
-
-
-AU LECTEUR
-
-
-Dans mon précédent roman, _La Jeune fille bien élevée_, j'avais
-composé sans arrière-pensée le récit de la vie d'une jeune fille
-élevée comme on l'était assez communément en province au siècle
-dernier. Et c'est le problème de l'éducation de la jeune fille
-que l'on a voulu voir traité dans mon sujet. Ma prétention
-n'avait jamais été si grande! Les uns ont cru que j'attaquais
-les méthodes anciennes; les autres ont découvert chez moi
-d'incontestables complaisances pour les usages d'autrefois. C'est
-que je décrivais tout bonnement l'état d'esprit d'une jeune fille
-à une époque donnée, et rien de plus. Mon héroïne était née en
-un temps où l'esprit d'examen, le goût critique et l'appétit
-d'«affranchissement» étaient de mode: ce n'était pas moi, peintre,
-qui gémissais sous le poids des coutumes provinciales, c'était
-mon modèle que je voyais ainsi endolori. Et si je manifestais
-d'autre part une considération pour les «préjugés» ou les
-gens du vieux temps, ce n'était pas moi qui conseillais à mes
-contemporains le retour à l'antique, c'était mon modèle qui,
-décelant malgré soi sa vérité profonde, affirmait, malgré soi, un
-attachement plus ferme et plus résistant que les entraînements du
-jour, à ses soutiens, à ses abris séculaires.
-
-Si j'eusse été un moraliste ou un sociologue, j'eusse pris parti,
-j'eusse incliné le sens de mon livre vers le passé ou vers ce
-que l'on croit l'avenir; romancier, je ne suis que du parti de
-la vérité humaine, qui est complexe, obscure quelquefois, mais
-qui est légitime, et plus forte, plus riche en substance que nos
-clartés artificielles destinées à favoriser une manie de rangement
-étiqueté, de classement provisoire, ou bien à ménager notre
-paresse.
-
-Ce n'est pas nous qui décidons dans notre cabinet: «Je veux que
-telle figure soit ainsi»; mais c'est la figure qui répond à notre
-évocation, à notre curiosité, à nos soins, et nous récompense
-finalement par son aveu: «Voilà toutes les diverses faces que
-j'ai.» Nous ne sommes tout à fait maîtres ni de nos personnages
-ni de notre roman. S'il est vrai que notre cœur, nos sens et
-notre esprit les pénètrent, s'il est vrai qu'il n'y a point, à
-proprement parler, de littérature impersonnelle, il ne l'est pas
-moins que ce rudiment de notre personnalité échappé de nous et
-gagnant nos fictions n'est en somme que la qualité particulière de
-notre intuition d'une réalité étrangère à nous. Là, peut-être, se
-concilient et le caractère «objectif», comme on dit aujourd'hui,
-des œuvres qui ne sont pas pur lyrisme, et cette _direction_,
-sensible en toutes les belles œuvres, intérieure et voilée
-souvent plutôt qu'ostensible, et qui est moins le résultat d'une
-délibération que l'ordre secret du génie.
-
-Ma conviction est que le romancier, en donnant son avis personnel
-sur le sens des tableaux de mœurs qu'il peint, rétrécit son art,
-et j'oserai même dire qu'il en peut fausser l'élan et diminuer la
-portée qui parfois dépasse l'intention et vaut mieux qu'elle.
-
-Un roman est un miroir magique où la vie, trop vaste pour la
-plupart des yeux, vient se refléter en un raccourci saisissant.
-Que le romancier ait le pouvoir de faire apparaître cette image,
-c'est assez. A elle de parler. Je pense que, si l'on y tient, une
-morale plus forte que celle qui serait voulue par l'auteur se
-dégage du tableau condensé de la vie qu'un écrivain doué nous
-présente; et les conclusions laissées libres et pour ainsi dire
-en suspens au bord de l'abîme sont d'un retentissement autrement
-prolongé dans toutes les régions de l'homme, que celles mêmes dont
-un penseur sait trouver la formule lapidaire.
-
-Une invitation à réfléchir sur la vie, longuement, profondément
-s'il se peut, et fût-ce avec amertume et difficulté, voilà
-l'action morale propre au romancier, et la limite extrême qu'elle
-peut atteindre pour ne point entamer la force du genre. Un moyen,
-emprunté aux ressources mystérieuses de l'art, de mieux connaître
-l'Homme, c'est la part contributive du romancier à l'action
-sociale. Pour différer de l'action directe, elle n'en est pas
-moins importante, si l'on songe que c'est par ignorance de l'homme
-réel et au contraire par flatterie pour quelques séduisantes
-idées, que les plus graves erreurs publiques sont commises, et si
-l'on songe que c'est par défaut de psychologie que se produisent,
-chaque jour, la plupart des désordres privés.
-
- R. B.
-
-
-
-
-
-MADELEINE JEUNE FEMME
-
-
- «Tout notre contentement ne consiste qu'au témoignage intérieur que
- nous avons d'avoir quelque perfection.»
-
- (Descartes, _à la princesse Élisabeth_.)
-
-
-I
-
-
-L'heure la plus douloureuse de ma vie, le 9 septembre 1888, jour
-de mon mariage, les adieux à ma famille étant faits: le trajet de
-Chinon à Tours, par une chaleur torride, dans le train qui nous
-emmenait à Paris... Ah! que j'envie le sort de celles pour qui
-cette heure est l'aboutissement des rêves de la jeunesse! Moi, je
-partais, à la suite d'un mariage de convenance, comme on disait
-dans ce temps-là, avec un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime
-et de gratitude, presque de l'amitié, mais point d'amour. Ce cas
-paraît peut-être aujourd'hui étrange, mais à cette époque nos
-familles s'inquiétaient peu de nos volontés, et elles avaient
-dressé une jeune fille de telle sorte qu'elle acceptât ce suprême
-sacrifice de soi-même, après beaucoup d'autres, combinés, gradués,
-dès longtemps accomplis, et pour ainsi dire destinés à rendre
-possible celui-ci. Tant de choses importantes pour la famille plus
-que pour notre chétive personne dépendent d'un mariage! Qu'on y
-songe...
-
-Moi, j'appartenais à une famille à peu près ruinée, depuis 1873,
-par le dévouement de mon père à la cause monarchique, et, depuis
-ces dernières années, par les folies de mon frère Paul. Ma
-pauvre maman, toute bonne, et même ma grand'mère Coëffeteau, si
-autoritaire, étaient d'une égale faiblesse lorsqu'il s'agissait
-de Paul; une partie de ce qui devait constituer ma dot,--bien
-modeste!--avait dû être employée à payer des dettes où l'honneur
-de notre nom était engagé. Plusieurs mariages avaient manqué
-pour moi à cause de la dot insuffisante; peu à peu les partis
-tenus pour «beaux» s'écartaient et, ce qui était pire, d'autres
-partis affluaient au contraire, de condition moyenne, trop
-peu flatteuse pour l'amour-propre d'une très ancienne famille
-bourgeoise. Ce n'était pas moi, certes, qui avais la fringale
-du mariage! Mon goût, très vif, avait été de me consacrer à la
-musique. Des amis de Paris, musiciens, les Vaufrenard, et un vieil
-artiste d'Angers, M. Topfer, m'avaient affirmé que j'entrerais
-haut la main au Conservatoire, que je ferais une pianiste peu
-commune et que je pourrais gagner ma vie; mais les Vaufrenard
-étaient des Parisiens et M. Topfer un artiste, tandis que ma
-grand'mère était une bourgeoise de Chinon,--je parle du Chinon
-de ce temps-là;--et, à ses yeux, il n'y avait point de situation
-à quoi l'on pût songer, pour une jeune fille élevée comme moi,
-hormis le mariage, et ce qu'on appelait alors «le beau mariage».
-Or, comme j'allais atteindre mes vingt et un ans, ce qui est un
-âge, un architecte vint de Paris, réparer un petit château des
-environs; il me vit à l'église; il s'informa de moi et demanda
-ma main. Il avait trente-sept ans; il n'était ni bien ni mal; il
-prétendait posséder une belle situation; il jouissait du prestige
-d'avoir été choisi entre tous autres architectes par M. Segoing,
-un conseiller général de la bonne nuance; il citait les noms de
-ses principaux clients, des noms splendides, car il restaurait
-surtout les manoirs historiques; il parlait volontiers de cousins
-à lui, les Voulasne, qui étaient «une puissance financière»,
-habitaient un magnifique hôtel rue Pergolèse, une villa à Dinard,
-et menaient ce qu'on est convenu d'appeler «la vie de Paris»; il
-parlait aussi d'un M. Grajat, son confrère, son «maître», un des
-grands concessionnaires de la future Exposition universelle; il
-aimait à répéter, à tout propos: «Avant cinq ans, ma femme aura sa
-voiture.» Tout cela ne valait pas pour moi l'accent d'un homme
-qui m'eût plu; mais tout cela fascinait ma famille qui venait
-d'éconduire un prétendant à ma main, petit pharmacien sur la place
-de la Gare! En outre, l'architecte de Paris n'exigeait aucune
-dot et ne semblait tenir qu'à une chose: épouser une jeune fille
-bien élevée. C'était toucher ma famille en ses points les plus
-sensibles. Enfin ne déclarait-il pas en outre qu'il garantissait
-l'avenir de mon frère?
-
-Malgré tout, je me souviens que je n'ai, à aucun moment, donné
-mon consentement d'une manière positive. J'ai pris le seul parti
-qui fût possible à une jeune fille façonnée, modelée comme je
-l'étais; j'ai temporisé, j'ai imploré des sursis, j'ai demandé à
-Dieu, de toute ma ferveur, la grâce de me faire aimer l'homme qui,
-en m'épousant, assurait le bien-être de toute ma famille; je suis
-tombée malade; et, pendant que j'étais à bas, cet homme me montra
-une telle patience, une telle bonté, une si extraordinaire volonté
-de me conquérir, que j'ai eu un beau jour plus de confusion de le
-faire souffrir que je n'en avais de désespérer ma famille, et je
-me suis trouvée liée à lui par un sentiment auquel je ne saurais
-donner de nom, un sentiment qui ne me permettait pas de lui dire
-«oui», mais qui m'interdisait de lui dire «non». Il n'y eut qu'une
-voix autour de moi pour me soutenir que ceci, précisément, c'était
-ce qui devient de l'amour, plus tard. Que de fois n'avais-je pas
-aussi entendu dire: «L'amour, l'amour! mais c'est après qu'il
-se déclare...» Cela, n'est-ce pas? pouvait être... Est-ce que
-nous savons, nous autres?... Je ne raconte point cela, on le
-voit, pour me faire valoir, car, à mon avis, j'aurais eu plus de
-mérite à épouser un homme sans l'aimer, par pure générosité envers
-les miens, qu'à l'épouser, comme je l'ai fait en réalité, dans
-l'espoir de l'aimer un jour.
-
-Je n'avais pas pour lui de répugnance; il était grand, bien
-bâti, vigoureux; il portait les cheveux plats très bruns et une
-moustache rejoignant des favoris taillés court; à Chinon, on le
-trouvait bel homme. Mais le timbre de sa voix, pour moi du moins,
-ne chantait pas; mais ses yeux, intelligents pourtant, étaient
-secs; mais il n'avait pas, je le sentais bien, ce fond d'éducation
-affinée qui avait fait le charme de mon père et que je discernais
-chez mon grand-père Coëffeteau; mais, quoiqu'il sût beaucoup de
-choses, son esprit sérieux n'avait pas une de ces libertés ou de
-ces fantaisies qu'ont souvent des esprits plus sérieux encore,
-plus cultivés surtout, et sans lesquelles un homme nous semble
-ennuyeux...
-
-Dans notre compartiment de première classe,--jamais ni moi, ni
-aucune personne de ma famille, je crois bien, n'étions montés
-dans un compartiment de première classe,--toute l'histoire de la
-longue préparation aux fiançailles, puis celle des fiançailles,
-démesurément allongées, se déroulaient avec la rapidité du
-cauchemar, et leurs images dansantes se mêlaient aux grains de
-poussière tumultueux d'un grand bâton de lumière qui tâtait en
-face de moi la banquette capitonnée, comme pour trouver le bon
-endroit où enfin mettre le feu. Et l'épisode le plus dur était
-encore le dernier, celui que j'avais eu à peine le temps de
-percevoir: dix minutes avant que nous ne quittions la maison,
-tandis que ma pauvre maman, émue à trembler, s'apprêtait à me
-donner ce qu'on nomme «les conseils d'usage,» des mots, d'une
-crudité à laquelle il ne nous avait point accoutumés, furent
-prononcés par mon mari, dans la pièce voisine, adressés à deux
-de ses amis de Paris, ses témoins,--desquels était l'illustre
-Grajat,--et entendus par ma grand'mère aussi bien que par maman
-et par moi; et le sens de ces mots, car je ne rapporte pas les
-termes, était que ce qui l'avait décidé, lui, tout vieux Parisien
-qu'il fût, à venir épouser en province une jeune fille de ma
-sorte, c'était la garantie d'être abrité de l'ordinaire infortune
-conjugale.
-
-Mon Dieu! à la bien prendre, l'idée était plutôt pour moi
-flatteuse. Ma famille ne s'était pas exténuée à faire de moi une
-jeune fille bien élevée, dans un dessein autre que celui de faire
-de moi un jour une honnête femme. Mais l'expression dont usa mon
-mari, outre qu'elle froissait nos oreilles, donnait à l'union
-bénie le matin même un sens utilitaire qui nous bouleversa.
-
-Une particularité du caractère de mes parents était leur croyance
-un peu débonnaire aux actes désintéressés. J'ai été imprégnée de
-cette croyance très noble, et d'ailleurs très efficace à produire
-des actes désintéressés, la seule, peut-être, qui soit capable
-d'en produire; mais cette croyance était chez eux si fondamentale
-qu'elle les aveuglait souvent sur la qualité de certains faits
-accomplis tant par d'autres que par eux-mêmes, et qui n'avaient
-pas ce beau caractère. De sorte que la découverte de la moindre
-intrigue les scandalisait, et l'expression qui confessait sans
-vergogne un tel calcul leur paraissait pire que le calcul.
-
-Il n'était pas vilain à un architecte de Paris, de venir épouser
-sans dot une jeune fille de Chinon, élevée selon les principes
-rigoureux des vieilles méthodes d'éducation, parce qu'il tenait
-avant toute chose à avoir un ménage non troublé! Quelques instants
-avant que ne fut prononcée la phrase malencontreuse, ma grand'mère
-elle-même ne me recommandait-elle pas: «Mon enfant, n'oublie
-jamais que, si ton mari t'a choisie entre tant d'autres, c'est
-parce que tu es une jeune fille bien élevée»? En termes plus
-civils, est-ce que ce n'était pas l'idée même formulée par mon
-mari devant ses témoins? Oui; mais la phrase de ma grand'mère,
-destinée à me frapper de l'excellence de sa méthode d'éducation,
-afin que je la transmisse un jour moi-même à ma fille future,
-me laissait entendre que c'était ma bonne éducation qui avait
-inspiré à mon mari ses sentiments désintéressés à mon égard.
-
-Les sentiments désintéressés de mon mari, c'était une convention
-acceptée, qui s'imposait, qu'on avait pour ainsi dire le droit
-d'exiger. Mais les sentiments en vertu desquels ma famille
-m'avait poussée et obligée à ce mariage, étaient-ils bien
-désintéressés?... Ah! si l'on eût soutenu à ma pauvre grand'mère
-qu'ils ne l'étaient pas tout à fait!... Elle croyait qu'ils
-l'étaient, tant le principe était bien établi qu'ils devaient
-l'être.
-
-Je discerne tout ceci aujourd'hui, mais, dans mon compartiment de
-première classe, surchauffé, durant ce trajet de Chinon à Tours,
-tant de fois parcouru, si plein pour moi de souvenirs, et en face
-de l'homme un peu gêné, silencieux, qui m'emportait à l'inconnu,
-je ne me faisais point de raisonnements rassurants. Si j'eusse
-été accoutumée, comme beaucoup de jeunes filles que j'ai vues
-depuis, à penser sans cesse à mon plaisir, je crois que c'est à
-ce moment-là, sur cette banquette de drap gris capitonné, que
-j'eusse perdu connaissance et me fusse affaissée de désolation.
-Mais je savais refouler mes sentiments les plus vifs, et, au
-moment où l'on croit qu'ils vont éclater, détourner ma pensée de
-moi-même, la fixer sur quelque chose de très grand ou d'infime,
-songer, comme on nous l'enseignait au couvent, aux souffrances de
-Notre-Seigneur, près desquelles les nôtres ne sont jamais rien,
-ou m'astreindre à revoir mentalement, et un à un, à leur place
-respective, les objets empilés dans mes malles. Je ne me rappelle
-plus comment je me tirai de ce mauvais pas; je crois avoir parlé
-tout à coup à mon mari du petit chien en écheveaux de soie pelure
-d'oignon que sa mère avait amené avec elle à Chinon... Et je
-me disais: «Est-ce bête, de parler de cela pendant la première
-heure du voyage de noces!» Mais cela m'empêcha de pleurer. Mon
-mari fut très complaisant pour moi. Après Tours, où nous dûmes
-changer notre train pour un autre où il y avait beaucoup de monde,
-il consentit à se lever, à se donner du mal pour apercevoir au
-loin les bâtiments de Marmoutier, mon cher couvent, où j'avais
-passé dix années, et il écouta tout ce que je voulus lui en dire!
-Dix ans de notre vie, sur vingt, c'est un compte, et c'est la
-période ineffaçable. Ce ne devait pas être très amusant pour lui
-de m'entendre lui raconter mes histoires, et d'autant moins qu'il
-avait l'air, pour les voyageurs qui nous écoutaient, d'enlever
-une jeune pensionnaire. Que je devais donc paraître sotte! Eh
-bien, il ne manifesta pas d'un signe qu'il pouvait avoir à s'en
-plaindre. Il était condescendant et sérieux, comme toujours,
-mais sans nul air chagrin. Ce ne doit pas être drôle non plus,
-je m'en rends compte à présent, d'épouser une jeune fille aussi
-innocente que je l'étais et qui ne vous a point caché qu'elle n'a
-aucun amour pour vous! Il voyait en moi une femme serviable à
-son foyer, à sa maison, à son avenir surtout; mais je crois qu'il
-n'espérait pas tirer de moi d'autre avantage. Et les débuts d'un
-tel mariage ne sont pas tout agrément pour un homme... Cependant
-j'avoue, à ma honte, que je n'ai pas pensé qu'il pût, lui, n'être
-pas complètement à la fête, tant nous sommes convaincues, jeunes
-filles, que c'est nous seules les victimes.
-
-Je parlais, je pérorais avec une prolixité de pie borgne, d'abord
-parce que j'avais conscience que la parole seule me réconfortait,
-que me taire c'était m'affaler comme une loque, ensuite parce que
-ma cervelle en branle ne pouvait plus admettre de relais. Jamais
-je n'avais parlé ainsi; j'éprouvais cette illusion d'être très
-intelligente et très docte, que donne parfois la fièvre; avec une
-pédanterie de lendemain d'examen, j'exposais les méthodes de mon
-éducation: celle de la maison, celle du couvent; je les examinais
-du haut d'un détachement souverain, puis j'en faisais la critique
-sur un ton dont le seul souvenir me fait hausser aujourd'hui les
-épaules.
-
-Je vois encore la figure ahurie d'une malheureuse dame de
-compagnie au service de quelque vieille comtesse somnolente, et à
-qui mes paroles parvenaient par bribes, plus ridicules encore, je
-suppose, par le défaut de lien entre les unes et les autres. Elle
-semblait surtout avoir peur que la «comtesse» s'indignât, et elle
-protégeait le sommeil et la sérénité de la vénérable douairière
-comme une maman couvre à sa fille le bruit des discours incongrus.
-Comment avais-je l'audace, moi si réservée, si timide, d'oser
-choquer quelqu'un?
-
-En tout cas, j'esquissais à mon mari un lugubre tableau de notre
-condition, à nous, jeunes filles; je lui révélais que je n'avais
-jamais eu de feu dans ma chambre depuis l'époque de ma rougeole,
-à neuf ans! que l'hiver, nous ne nous lavions qu'à l'eau glacée,
-que nos mains rougissaient, gonflaient, n'étaient que crevasses
-d'engelures; que s'approcher de la cheminée où vacillait une
-misérable flambée de bois, eût décelé de notre part une fâcheuse
-disposition à la sensualité; que nous n'avions pas le droit de
-nous asseoir dans un fauteuil, ni de nous tenir sur un siège
-autrement que le buste parfaitement perpendiculaire; que nous
-devions, en toute saison, être levées, coiffées, habillées à sept
-heures du matin, et avoir fait nous-mêmes notre lit; que jamais
-avant mon mariage, personne au monde ne m'avait accordé la moindre
-attention lorsqu'il m'était arrivé de me lamenter pour un bobo,
-pour un mal de tête, pour un rhume; et qu'il fallait pour le moins
-une bronchite déclarée, une toux de vieux râleux, pour qu'on allât
-chercher le médecin, etc., etc. A m'entendre, mon mari, la dame de
-compagnie et peut-être la comtesse, devaient tenir pour un miracle
-authentique qu'après de telles épreuves je fusse là, vivante,
-ayant passé vingt ans, et étant, à tout prendre, encore une assez
-belle fille! Mon mari certainement continuait, dans sa barbe, à
-rendre grâces au Sacré-Cœur et à ma grand'mère Coëffeteau, et il
-se disait: «Parbleu! je le sais bien, qu'elle n'a pas été gâtée!
-Mais voilà une petite femme qui ne s'en porte pas plus mal, et qui
-va, par contraste, trouver chez moi tout admirable...» La dame de
-compagnie ou la comtesse allaient raconter demain à tout venant
-que le type de la jeune fille émancipée leur était apparu sur la
-ligne de Paris-Bordeaux.
-
-J'étais, certes, la moins émancipée des jeunes filles de ce
-temps-là, qui l'étaient infiniment moins que celles d'aujourd'hui;
-mais dans le milieu le plus sévère et le plus pur, j'étais née à
-une époque où il y avait de l'émancipation dans l'air. A mesure
-que j'ai vécu, je me suis persuadée de l'importance qu'il y a à
-constater «ce qui est dans l'air». Ceux qui l'absorbent et s'en
-nourrissent ne s'en aperçoivent pas, généralement. Moi, je n'avais
-jamais vu d'exemples remarquables d'insubordination ou de révolte;
-je m'étais assouplie à des exigences beaucoup plus dures que les
-contraintes énumérées dans ma brillante improvisation, et sans que
-j'eusse jamais songé à tourner la loi établie. Eh bien! des germes
-subtils avaient approché jusqu'à moi et m'avaient pénétrée. C'est
-qu'il y avait, de mon temps, de ces germes épars. Il n'y en avait
-point par exemple du temps de la jeunesse de maman, ou bien ils
-demeuraient alors sans virulence, tandis que moi, ils m'avaient
-atteinte, à mon insu, et ces diablotins se manifestaient par ma
-bouche, comme chez les possédés du temps jadis, dès que cessait
-de planer sur moi l'aile puissante de ma grand'mère Coëffeteau,
-dès qu'avaient disparu comme pour toujours, de mon horizon, les
-bâtiments du Sacré-Cœur.
-
-Ce dont je me plaignais dans mon délire du Paris-Bordeaux, ce
-n'était, en somme, que les obstacles opposés par mon éducation
-à ma tendance au bien-être; mais cette tendance contrariée par
-mon éducation et inclinée vers un autre sens, vers celui de
-l'idéalisme, m'avait révélé des joies d'une très haute saveur.
-Ma piété, jugée même excessive, avait été pour moi une cause de
-délectation sans égale et m'avait inspiré un grand dégoût de tous
-les sentiments qui n'étaient ni très hauts ni très purs. C'est
-ainsi que, lorsque je m'avisai d'éprouver une passion imaginaire
-pour un jeune homme à peine entrevu, je me fis aussitôt de cet
-amour une idée séraphique. C'est ainsi que, lorsque je me jetai
-à cœur perdu dans la musique, et crus comprendre et goûter les
-grands maîtres, mon ravissement fut tel que je ne voulais plus
-connaître d'autre plaisir et que pour la musique seulement
-j'admettais que l'on pût vivre. Mais quel orage, quel cyclone en
-tout moi-même, et quelles ruines! lorsqu'on m'avait démontré que
-tant de transports ne me conduisaient qu'à ma perte, que ma piété
-de couvent devait être ramenée au niveau commun, que mes extases
-romanesques étaient ridicules, et que l'essentiel était pour moi
-de plaire à un monsieur ni bien ni mal, qui se proposait de fonder
-avec moi une famille!...
-
-Je dus m'endormir, dans le train, je ne sais où, terrassée par la
-fatigue. Quand j'entr'ouvris les yeux, près de Paris, mon mari
-veillait sur mon sommeil, comme la dame de compagnie sur celui
-de la comtesse; et l'un comme l'autre devaient penser peut-être
-qu'ils étaient préposés à la garde d'un enfant.
-
-
-
-
-II
-
-
-Nous ne devions même pas passer la nuit à Paris, car il était de
-toute nécessité, pour se conformer à l'usage, d'accomplir «le
-voyage de noces». Moi, j'aurais autant aimé faire tout de suite
-connaissance avec l'appartement où je devais vivre; de son côté,
-mon mari était fort pressé par ses affaires; mais ma famille et
-tout Chinon eussent été déçus si un mariage comme le mien, qui
-passait pour «brillant», n'eut débuté par une semaine au moins en
-Italie. Et nos places étaient retenues dans un train de nuit qui
-devait nous emmener d'une traite à Venise.
-
-Si l'on croit que j'ai vu Venise!... J'ouvrais les yeux, je
-regardais et je me disais: «Tâche d'emmagasiner tout cela, tu
-le retrouveras dans ta mémoire et tu le savoureras comme il le
-faut, quand tu seras heureuse...» Mais je ne pouvais prendre
-aucun plaisir, à rien. Tout ce que je voyais me donnait envie de
-pleurer. Et je m'épuisais en efforts pour ne pas pleurer. Et le
-pire était que je voulais épargner à mon mari le désagrément de
-constater mon chagrin, parce que je n'avais à lui reprocher ni
-brutalité, ni indélicatesse, ni pour ainsi dire le plus léger
-défaut: je ne lui reprochais que de n'être pas aimé de moi. Ah!
-si je l'avais aimé, qu'il aurait donc pu, tout à son aise, être
-brutal, indélicat, et avoir tous les défauts!...
-
-Il ne semblait pas s'apercevoir de mon chagrin; il était doué
-d'une patience angélique que j'aurais admirée, si je l'avais
-aimé, et qui m'irritait presque. Aujourd'hui, je sais qu'il
-avait confiance dans le temps, qui calme tout; il savait que je
-m'accoutumerais à lui comme je m'étais accoutumée par exemple à la
-vie de couvent, si différente de la vie de famille. Il ne doutait
-pas que chez lui, même avec lui, même sans amour, je ne dusse me
-trouver beaucoup mieux que partout où j'avais été précédemment.
-Il conservait à Venise, et durant ces premières semaines de
-vie conjugale, la parfaite égalité d'humeur qui m'avait tant
-déconcertée avant et même après nos fiançailles, alors que je me
-montrais si peu encourageante pour ses projets ou si peu obligée
-par sa constance. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour m'être
-agréable, et même, ce qui est mieux, je trouve, pour ne m'être
-pas désagréable. Aussi, sans parvenir à aucune satisfaction en sa
-compagnie, j'avais conscience d'augmenter ma dette envers lui.
-
-Nous étions à Venise pendant la deuxième quinzaine de septembre.
-Il s'élevait parfois des brumes pareilles à celles que je me
-souvenais d'avoir vues, à l'arrière-saison, sur la Vienne et
-sur la Loire; mais, au-dessus de la lagune, et enveloppant les
-monuments des îles ou de la ville, elles étaient plus colorées,
-plus chaudes et plus variées, et je les comparais à une perle que
-mon mari m'avait donnée et que je portais au doigt. Quand, au
-retour du Lido, et tournée vers Venise, je voyais ces belles nuées
-animées à l'intérieur par une sorte de foyer lumineux, rayonnant,
-superbe, j'étais reprise par ce sourd et lancinant appétit de
-bonheur qui m'avait tant fait rêver et tendre les bras à je ne
-sais quoi d'inconnu, certains soirs d'été, sur les terrasses de
-Chinon, et, encore aussi puérile que dans ce temps-là, je me
-disais: «Dans ce brouillard d'argent et de roses est enfermé le
-bonheur!...»
-
-Ah! que j'aurais aimé confier à quelqu'un, en me moquant un peu de
-moi-même, ma vision! Mais mon mari était trop sérieux; il ne se
-fût même pas moqué d'une fantaisie de ce genre; il ne l'eût pas du
-tout comprise; cela m'eût fait de la peine; et j'aimais mieux la
-garder pour moi.
-
-Le bonheur... le bonheur... Ce mot qu'il vaudrait mieux
-ignorer!... On l'avait pourtant peu prononcé autour de moi; ce
-n'était pas pour le bonheur, du moins terrestre, que nous nous
-croyions créées, nous autres: comment se faisait-il que ce mot
-figurât pour moi un si attrayant mirage? et qu'il n'y eût pas une
-parcelle de moi qui ne se sentît flattée par cette chimère?...
-Et, en gondole, je faisais, de la main, le geste d'écarter à
-droite et à gauche ces belles vapeurs où baignaient le campanile
-de Saint-Georges Majeur, la _Salute_ et le Palais des Doges...
-Je fendais leur joli corps impalpable en voulant de toutes mes
-forces que le bonheur se montrât... Mon mari me demanda ce que
-je chassais avec les mains: «Des moustiques?...» J'éclatai de
-rire, bêtement, non de la question, mais de moi-même. Il me dit,
-ce qu'il avait tant de fois entendu dire de moi dans ma famille:
-«Comme vous êtes jeune!»
-
-Et nous pénétrions jusqu'au cœur de la région vaporeuse. Mais, le
-bonheur?...
-
-Nous croisions, sur la lagune, des couples de nouveaux mariés,
-comme nous; ils avaient la main dans la main, avec l'air d'une
-béatitude un peu convenue, et qui semble si niaise, mais qui
-trouble même ceux qui ne l'éprouvent pas... D'autres, à la nuit
-tombante, étaient enlacés. Mais le soir, surtout, après le dîner
-dans les hôtels, cette musique et ces chansons sur le Grand Canal,
-qui n'étaient pas pour moi des rengaines, ces gondoles glissant
-en silence ou se pressant autour d'une belle voix d'homme qui
-répandait la féerie nocturne dans les âmes... c'était plus que
-je n'en pouvais supporter. Je refusais d'aller me mêler à ces
-promeneurs enchantés. Je disais à mon mari: «Non, non, j'aime
-mieux rester là.» Il allait fumer avec des messieurs. Je restais,
-sur une petite terrasse de l'hôtel, donnant sur le Canal, les
-coudes appuyés sur une balustrade, les mains cachant mon mouchoir
-bien tamponné sur mes yeux...
-
-C'est une grande erreur, c'est une inconsciente ou stupide cruauté
-que de conduire en de pareils endroits les femmes comme nous,
-qui ne sommes pas destinées à la vie voluptueuse, paresseuse ou
-facile...
-
-Ah! mon Dieu! quelles contusions et quelles fatigues j'ai
-promenées dans cette ville qui fabrique le rêve comme d'autres
-les pâtes alimentaires!... L'énigme de la chair,--le mystère,
-pour moi, le plus insoupçonné de ma jeunesse,--expliqué, résolu
-tout à coup! l'objet d'effroi devenu familier; le péché le plus
-honteux transformé en le plus impérieux devoir!... Quel éclair!
-quelle aveuglante lumière sur le monde! et quel cataclysme pour
-qui reçoit l'ébranlement du phénomène sans avoir pu auparavant
-s'enivrer!...
-
-Je retrouvais sur ma commode les divers accessoires de ma trousse
-de voyage: le joujou qui avait endormi ma pensée inquiète ou
-révoltée pendant les deux dernières semaines avant mon mariage.
-Il faut bien croire que j'étais encore jeune autant que tout
-le monde le prétendait, puisqu'une pareille babiole entrait
-presque en balance avec les rebutants débuts d'un mariage sans
-amour. Qu'on me traite de gamine ou de folle; mais pourquoi
-n'ajouterait-on pas foi à la puissance des infiniment petits dans
-la vie morale, comme on le fait ailleurs?
-
-«Avec ces fins ciseaux courbés, pensais-je, je vais pouvoir
-tailler mes ongles convenablement,--car jusque-là, je n'avais
-eu qu'une mauvaise paire de ciseaux qui datait de mon entrée au
-couvent,--je vais les tailler, comme dit mon mari, selon les
-lignes élégantes de l'ogive. Avec ceux-là, droits et pointus, je
-piquerai comme le bec de l'oiseau un petit ver, la languette de
-peau qui m'agace si souvent...» Et, déjà, dans mes moments de
-loisir,--inaction si étrange, si nouvelle pour moi,--je commençais
-à prendre plaisir à user du polissoir, à caresser du bout d'un
-doigt la crème des petits pots, à me poudrer le visage pour
-descendre à la table d'hôte. Presque pas de coquetterie dans mon
-cas, et même, si cela pouvait être croyable, je dirais: point du
-tout de coquetterie. Non, vraiment, je ne désirais pas plaire,
-même à mon mari; j'avais simplement envie de jouer avec les
-bibelots de femme que l'on mettait à ma disposition... et aussi
-d'exercer cette gourmandise nouvelle que j'avais toutes les peines
-du monde à ne pas croire coupable, et qui consiste à s'occuper de
-soi, à flatter sa personne, à lui témoigner des attentions, à la
-favoriser d'un peu d'aise.
-
-Et, par delà ma trousse et mon beau sac de voyage, m'apparaissait
-l'appartement que nous allions occuper à Paris, rue de Courcelles,
-dans une maison récemment construite par mon mari et dont il me
-parlait depuis longtemps. Il m'avait d'abord dessiné le plan de
-cet appartement sur des bouts de papier, puis il m'avait apporté
-de Paris ce que ces messieurs appellent «les bleus». Ce sont des
-épreuves photographiques du plan dressé par l'architecte, et où
-les traits viennent en blanc sur un fond d'un aveuglant outremer.
-Et tous ces petits carrés, ces rectangles, ces doubles lignes
-parallèles coupées çà et là pour donner jour à une fenêtre,
-ailleurs pour désigner une cheminée, ces spirales, ces petites
-lames d'éventail qui signifient l'escalier, ce fin quadrillé
-qui désigne la cuisine, l'office, et ce plan de la baignoire
-qui semble emplir le cabinet de toilette, tout cela dansait une
-espèce de ballet profane devant mon imagination, entièrement
-accaparée jusque-là par les idées morales. Je voyais dans cet
-appartement une jeune femme aller, venir, passer, repasser par
-les étroits corridors, s'adosser à la cheminée, s'accouder au
-balcon, s'asseoir dans telle encoignure pour juger de l'effet
-d'un panneau... Cette jeune femme, affirmait mon mari, était là
-dedans «chez elle», libre de ses mouvements et de l'emploi de son
-temps, vêtue à sa guise... Et ma guise n'était-elle pas de passer
-une bonne partie de la journée en peignoir? en peignoir, oui,
-telle était ma guise, à moi qui avais toujours dû être corsetée
-et habillée dès sept heures du matin comme si j'allais sortir en
-ville ou recevoir une visite! L'idée de ce peignoir, d'ailleurs,
-ne déplaisait pas à mon mari, «pourvu, disait-il, que le peignoir
-fût élégant et décent». Oh! oh! je n'avais aucune velléité de
-porter un costume inconvenant! mais, passer des heures dans un
-vêtement souple qui n'eût pas l'air de m'attaquer avec hostilité
-de toutes parts, et prendre mon temps, enfin, pour me peigner!...
-sur la jeune femme toute nouvelle que j'étais encore, cela
-exerçait une influence occulte...
-
-Mais il me semblait, je m'en souviens bien, que, tout de même,
-j'étais un peu déchue. Aux rares moments où je pouvais me
-recueillir, dans les églises, par exemple, où, sous prétexte de
-fatigue, je laissais mon mari visiter les curiosités, et demeurais
-agenouillée vingt bonnes minutes, le souvenir de ma grande
-exaltation religieuse au couvent, puis de ma grande exaltation
-musicale, me revenait tout à coup et m'humiliait profondément;
-je pensais que dans ce temps-là, ce n'eût été ni un sac, ni une
-trousse, ni la perspective d'un voyage ou de la vie à Paris qui
-eussent pesé le moins du monde sur mon esprit. Mais depuis que
-j'étais descendue des sommets, il ne fallait pas d'objets de
-haute valeur pour me secourir. A une certaine altitude morale,
-de grands et puissants motifs sont nécessaires à nous tirer de
-nos alarmes, tandis que de très modestes raisons suffisent à ceux
-qui sont dans le terre à terre. Chacun de nous, en définitive,
-a peut-être le sauveur qu'il mérite... Mais, par une sorte de
-déférence envers ma situation nouvelle,--c'est-à-dire ma situation
-de femme mariée, et que l'on m'avait enseigné à respecter,--je
-m'interdisais de penser à ce qui n'était plus et ne pouvait plus
-être. Alors, je priais Dieu de venir à mon secours.
-
-Dans une petite église de Venise, dont je ne me rappelle seulement
-pas le nom, car je ne faisais guère attention à l'archéologie,
-je commençai à retrouver un peu l'ordre de mes idées et à savoir
-ce que je voulais demander à Dieu, ou plus exactement, cet ordre
-s'établit presque à mon insu, au cours de mes prières, car c'est
-en demandant toutes sortes de grâces assez vagues, en balbutiant
-des oraisons, que finit par se préciser sur mes lèvres la formule
-qui parut soudain conforme à mes plus secrets désirs. Je dis:
-«Mon Dieu! faites-moi la grâce de voir autant de beauté dans ma
-situation nouvelle, que j'en ai vu lorsque je vous ai tant aimé au
-couvent!» Mon vœu était un peu naïf, mais il était selon mon cœur:
-j'avais besoin de sentir quelque chose d'exaltant en tout ce que
-j'entreprenais. C'était cela qu'il me fallait.
-
-Il y a dans la vie bien des choses que l'on sent, mais qui
-demeurent longtemps, parfois toujours, inexprimées. A l'époque
-où je subissais ces incertitudes, je ne suis jamais parvenue
-à trouver le mot, le mot essentiel en toute chose, le mot qui
-éclaire et illumine. Je n'avais pas été capable, moi, de dire à
-ma famille: «Grand'mère, grand-père et vous, ma chère maman, je
-suffoque parce que vous m'obligez à passer d'une conception de la
-vie tout idéale, à la vie elle-même dépouillée de toute espèce
-d'ornement... C'est une transition atroce, prenez-moi en pitié,
-comprenez!...» Et, quand j'eusse été capable de leur dire cela,
-ni maman, ni grand'mère ne m'eussent parfaitement saisie; mon
-grand-père peut-être, parce qu'il était un ancien magistrat, à
-l'esprit et au langage assez déliés, mais tous les trois fussent
-demeurés d'accord pour me répondre simplement, ce qui contient
-réponse à tout: «Mon enfant, c'est la vie...» Aujourd'hui,
-seulement, je commence à comprendre, moi, leurs raisons profondes
-de disposer de moi comme ils le faisaient; peut-être ne le
-faisaient-ils, eux, que parce que c'était l'usage, et dans ce cas,
-que toute parole entre nous eût donc été vaine!
-
-Eh bien! cette exaltante beauté que quelque chose en moi, mon
-éducation, peut-être, ou une longue hérédité exigeaient, ce
-n'était pas la vue du plus beau lieu du monde qui me la devait
-fournir, car le plus magnifique assemblage de marbres, d'eaux
-et de couleurs ne réveille ou n'anime que les poètes et les
-peintres; nous autres, il faut que notre cœur soit déjà bien chaud
-par ailleurs, pour que tout cela nous fasse flamber. Et ma défaite
-entraînait pour moi la chute définitive de ce songe féerique des
-jeunes filles de mon temps: le voyage de noces. Mon voyage de
-noces, à moi, il était donc accompli! Le voyage, mot magique,
-voilà comment sa réalisation se présenterait désormais pour moi!
-Et Venise, Venise, lieu de musique, de splendeur, d'amour, paradis
-terrestre!... j'en avais fait désormais tout le tour. Et je
-n'avais plus que le désir de prendre un train qui m'emmenât vers
-ma vie véritable, ma vie de femme mariée à l'architecte Achille
-Serpe.
-
-
-
-
-III
-
-
-Notre appartement était situé rue de Courcelles, presque au coin
-de l'avenue Hoche, et on l'eût pu croire riche comme la maison
-elle-même, comme le quartier; mais en réalité, il était fort
-exigu, très bas de plafond, et même mansardé, sauf le salon et la
-salle à manger. En fait, et de l'aveu de mon mari, ce logement
-extrêmement modeste avait été escamoté par l'architecte, sous les
-combles d'un immeuble opulent, un peu au détriment de la quantité
-d'air respirable dans les chambres de domestiques.
-
-D'une fenêtre de mon salon «en rotonde», on surprenait, comme par
-une porte entre-bâillée, une mince parcelle du parc Monceau, entre
-deux hôtels. Cela rappelait une de ces images, aux proportions
-excentriques, qui montent le long du texte d'un roman illustré,
-et où tous les objets représentés sont taillés, impitoyablement, à
-la façon des charmilles, mais s'épanouissent, en haut, sur toute
-la largeur de la page. Dans le haut de la page, je voyais la cime,
-à cette époque encore feuillue et dorée, des platanes et des ormes.
-
-En m'installant dans mon appartement, je venais souvent à cette
-fenêtre, et, lorsque je refeuillette aujourd'hui ma vie de femme,
-qui commence là, cette vue m'apparaît bien en effet comme la
-vignette-frontispice d'un livre devenu très familier, mais dont on
-a longtemps regardé les images avant de se décider à le lire...
-
-Dans ma fluette bande de parc Monceau, on voyait passer des
-coupés, des victorias, des fiacres: jamais tout entiers; du moins,
-on voyait une fraction de cheval, puis le cheval, et quand la
-voiture apparaissait, le cheval déjà était éclipsé. On voyait
-des passants, d'assez beau monde qu'il fallait regarder vite,
-vite, des nourrices, le marmot au poing, des petits jeunes gens
-en uniforme des Pères, qui me rappelaient mon frère Paul quand il
-était au collège, et des fillettes en quantité, fouettant à tour
-de bras leur «sabot», mais tout cela mouvant et éphémère, emporté
-et remplacé aussitôt que posé. C'était un peu agaçant, et pourtant
-attrayant pour moi, car, si étranglé que fût ce spectacle, c'était
-une réduction infinitésimale de la vie de Paris qui s'offrait là,
-de cette vie de Paris si prestigieuse pour tous ceux qui lui sont
-étrangers.
-
-Elle était pour moi si prestigieuse, cette vie de Paris, que
-j'en avais peur. Loin d'être attirée vers elle par la curiosité,
-j'éprouvais une appréhension à mettre le pied dans la rue.
-Pendant des jours, mon mari ne réussit pas à m'entraîner avec
-lui seulement jusqu'à l'Étoile. Mais il tenait ma claustration
-volontaire pour une des premières manifestations de mon goût pour
-la vie d'intérieur, et j'ai su qu'il s'en félicitait. Le dimanche,
-il fallut bien aller à la messe; mon mari m'y accompagna, et je
-traversai ainsi pour la première fois le parc Monceau.
-
-Nos concierges, monsieur et madame Bailloche, l'un sur le pas de
-la porte et fumant sa pipe, l'autre ayant ouvert pour me mieux
-voir le carreau de sa loge, me firent à mon insu passer un examen
-détaillé et qui fut, paraît-il, favorable; tous les deux depuis
-lors se montrèrent pleins de prévenances.
-
-Il s'agissait de ne plus hésiter à présenter nos civilités à la
-famille de mon mari. Nous avions un peu tardé. Pour un homme
-formaliste comme l'était mon mari, cela prenait des airs de
-négligence. Mais, quant à ses devoirs familiaux, précisément,
-l'homme correct était combattu en lui par l'homme correct
-lui-même: le père et la mère de mon mari vivaient séparés de corps
-et de biens depuis plus de vingt ans, ce qui plaçait leur fils,
-surtout vis-à-vis de moi, jeune provinciale, dans une situation
-très incommodante; de plus, la sœur de mon mari, qui habitait
-avec la maman Serpe, était divorcée, et je sentais bien qu'il ne
-souhaitait pas que j'eusse des relations très assidues avec elle.
-Cependant, telle qu'elle était, la famille était la famille, et
-mon mari professait sur les devoirs de famille des principes
-intransigeants, fondés surtout, par réaction, je le crois, sur
-l'exemple de sa famille.
-
-Le plus facile à voir, pour moi, était le vieux papa Serpe avec
-lequel je m'étais assez bien entendue lorsqu'il était venu à
-Chinon demander ma main pour son fils. Ne me plaisait-il pas même
-mieux que son fils, ce pauvre bonhomme que nous avions d'abord
-chargé de tous les torts en son ménage malheureux? Et ce n'était
-qu'après avoir passé trois jours entiers avec sa femme, au
-moment de mon mariage, que nos présomptions s'étaient retournées
-en sa faveur. Au fond, je ne savais rien de mes beaux-parents,
-tant la correction de mon mari le rendait discret. Mais ce que
-je redoutais, c'était la visite à ma nouvelle belle-sœur, la
-divorcée, qui n'avait point assisté à mon mariage. Je ne lui en
-voulais point, mais la discrétion, alors vraiment excessive de mon
-mari à l'égard de tout ce qui concernait cette sœur, plus jeune
-que lui, qu'il avouait «fort jolie», qui vivait avec sa mère et
-de qui il ne voulait point, c'était évident, que je me fisse une
-amie, me rendait un peu timorée à l'idée de l'approcher.
-
-Les deux dames Serpe habitaient boulevard Pereire, presque dans
-notre voisinage, un petit rez-de-chaussée qui me rappela tout
-d'abord la province, parce qu'en passant devant ses fenêtres,
-nous vîmes, derrière le rideau de vitrage à demi relevé, la
-maman Serpe qui observait le va-et-vient du trottoir, de la
-chaussée, et peut-être aussi les panaches de vapeur produits par
-le chemin de fer de ceinture. Mais, aussitôt la porte ouverte,
-le fouillis d'objets hétéroclites, entassés ou pendants aux murs
-de l'antichambre, l'amas de tentures orientales, de tessons, de
-ferrailles, d'ombrelles japonaises, de masques grimaçants, de
-heaumes, de rondaches, de hallebardes, de fez, de gandourahs, et
-un parfum de vétiver, me transportèrent bien loin de nos maisons
-économes de Chinon. Et, une fois dans la pièce où se tenaient
-madame Serpe et sa fille, nous en fûmes à mille lieues de plus.
-Mais là, je n'eus d'yeux que pour ma nouvelle belle-sœur, bien
-qu'il fallût à tout instant prendre garde à mes chevilles que
-mordillait en aboyant à tue-tête une meute de petits chiens,--ces
-petits chiens dont l'un avait accompagné madame Serpe lors de
-mon mariage, ce qui avait produit un effet si désastreux sur ma
-famille...
-
-Ces dames nous attendaient; mais elles ne se séparaient jamais
-de leurs petits chiens, et pendant un quart d'heure il n'y eut
-aucun moyen d'échanger deux paroles; nous poussions tous des
-hurlements pour dominer le vacarme des chiens, et les mots que
-nous tâchions de faire entendre n'avaient trait, naturellement,
-qu'à ces intéressantes bêtes. Mon mari, non pas surpris, mais
-froissé dans son goût de la correction, fronçait les sourcils; sa
-sœur, au contraire, riait de voir la grimace qu'il faisait. Cette
-mystérieuse belle-sœur me parut moins jolie que je ne me l'étais
-imaginée, mais c'est que je n'étais point faite à ce genre de
-beauté-là. Le type de la beauté, pour moi, n'était-il pas encore
-celui de madame du Cange, mon ancienne maîtresse générale au
-couvent du Sacré-Cœur? Une régularité parfaite de tous les traits,
-la paix de l'âme sur le visage, et une sorte de transfiguration
-des yeux par le bonheur le plus élevé et le plus pur?... Non,
-non, ce n'était pas cela le genre de beauté propre à ma nouvelle
-belle-sœur!... Sa beauté, à elle, me parut indécente. J'avoue
-cette impression qui paraîtra ridicule, mais qui montre à la fois
-ce que j'étais, d'où je venais, et ce contre quoi je me trouvais
-heurtée tout à coup.
-
-Elle était de taille un peu supérieure à la moyenne, et
-parfaitement proportionnée; elle portait une robe d'intérieur
-qui moulait la poitrine et découvrait largement le cou rond et
-frais, quoiqu'elle ne fût plus toute jeune; ses dents magnifiques,
-ses yeux sombres, cernés, avec une expression à la fois piquante
-et chagrine, inconnue de moi, et son lourd casque de cheveux
-formaient un type de femme pour moi étranger et surprenant.
-Au cours de notre voyage en Italie, mon mari m'avait signalé,
-à table d'hôte, une femme de ce genre en me disant qu'elle lui
-rappelait sa sœur d'une façon tout à fait frappante, et il avait
-été bien ennuyé, ensuite, de m'avoir dit cela, parce que dans
-le hall de l'hôtel, aux sons d'une valse langoureuse, cette
-femme s'abandonna, au cou de son compagnon, à des transports qui
-choquèrent beaucoup les personnes présentes.
-
-Elle me parla de Venise, bien entendu; c'était le sujet de
-conversation inévitable; elle connaissait Venise, et pour y avoir
-fait, elle aussi, son voyage de noces, de sorte qu'à tout propos
-elle disait: «Oui, je sais ce que c'est...» d'un air de deviner
-ce qui m'y avait frappée le plus; et toutes les fois qu'il y
-avait une défaillance dans mes souvenirs, elle ajoutait: «Je
-connais ça, vous étiez distraite!...» et elle avait un sourire
-malicieux et ambigu qui me gênait et dont je ne compris pas tout
-de suite le sens. Puis elle m'entraîna à part, sous prétexte de
-voir ma robe au jour. Elle m'inspectait de la tête aux pieds, me
-faisait force compliments que je ne sentais pas sincères, car la
-robe que je portais avait été faite en province et ne devait pas
-satisfaire une femme de Paris et coquette. Elle me dit: «Vous
-êtes belle fille! allons, allons, je ne plains pas mon gredin
-de frère...» Et elle riait, et elle semblait étonnée que je ne
-rie pas comme elle. Elle sauta tout à coup à une certaine eau
-qui faisait merveille pour les soins de la peau, à l'hygiène
-qu'elle employait pour se faire maigrir, à un ténor qu'elle avait
-vu la veille à l'Opéra et qui était «si beau garçon, si beau
-garçon!...» au rouge qu'elle employait pour les lèvres, et elle
-me dit: «Oh! vous, vous n'en avez pas besoin, et, d'ailleurs, il
-ne tiendrait pas longtemps!...» et de rire, encore, à sa façon
-un peu vulgaire. J'étais assez incommodée, non pas tant de son
-genre de conversation, bien nouveau à mes oreilles, que de ne
-trouver rien du tout à lui dire; et mon amour-propre était molesté
-parce que j'avais sûrement l'air d'une petite sotte. Elle m'avait
-appelée d'emblée: «Madeleine... chère Madeleine»; moi, comme il
-m'échappait encore des «Madame», elle m'obligea à la nommer sans
-plus tarder «Emma». Puis elle me glissa à l'oreille:
-
---Comment appelez-vous votre mari dans l'intimité?
-
-Je devins écarlate, parce qu'elle touchait brusquement un de mes
-soucis: je n'avais jamais pu encore appeler mon mari par son petit
-nom: «Achille», qui me déplaisait trop, et je n'avais point trouvé
-d'autre nom intime à lui donner parce que cela ne se trouve que
-quand on aime. J'eus peut-être l'air très malheureux, peut-être
-eut-elle pitié de moi, car elle n'était pas méchante; elle
-m'embrassa tendrement dans le cou en me disant:
-
---Dieu! que vous sentez bon!
-
-La maman Serpe qui s'entretenait, à l'autre bout de la pièce avec
-son fils, nous lança:
-
---Ah! bien, je vois que la connaissance est faite!
-
-Pour la maman, j'avais pu me convaincre, durant son court séjour
-à Chinon, que je n'aurais jamais à lui parler que de ses chiens,
-et spécialement de celui qui avait fait le voyage avec elle. J'eus
-la chance de le reconnaître parmi la «meute» et de l'appeler sans
-hésitation «Zuli». Ma belle-mère me trouva «décidément charmante».
-Elle le dit et le répéta, du moins, mais je sentais que pour elle
-comme pour sa fille, je n'étais qu'une jeune niaise, et qu'en
-dessous l'une et l'autre blâmaient mon mari d'avoir été chercher
-au fond de la province une jeune fille assez quelconque et sans
-fortune.
-
-Ma belle-mère me parla de mon frère qu'elle avait trouvé, lors du
-mariage, «si joli garçon!» Elle répéta cette expression, voisine
-de celle que sa fille venait d'employer pour désigner le ténor,
-ce qui me donna à penser qu'elle était d'usage fréquent chez
-ces dames. Mon frère était-il encore à Tours, employé chez son
-carrossier? Avait-il commis quelque nouvelle fredaine? Et la mère
-et la fille d'éclater de rire à l'idée des premières folies de
-Paul, qui nous avaient fait tant pleurer nous autres, à la maison,
-qui avaient achevé de ruiner ma pauvre maman, et contribué pour
-beaucoup à mon mariage...
-
-Pour terminer cette première visite, je commis, moi, une de
-ces sottises mémorables qui s'appellent «gaffes», si je ne me
-trompe, et qui acheva de poser la cloison entre la famille de
-mon mari et moi. En racontant l'emploi de ma matinée, je dis que
-mon mari avait eu la gentillesse de m'accompagner à la messe à
-Saint-François-de-Sales,--ce qui lui suscita des compliments
-hyperboliques,--je dis que c'était bien commode d'avoir une église
-aussi proche; et cette constatation ne trouvant pas d'écho, voilà
-que, prise de timidité, je lance la première question qui se
-présente à mon esprit:
-
---Et vous, de quelle paroisse êtes-vous?
-
-La maman eut l'air aussi embarrassé que si on lui eût demandé la
-nature du terrain sur lequel reposait l'immeuble qu'elle habitait;
-Emma cita un nom de paroisse que sa mère s'empressa de nier
-énergiquement; elles se disputèrent, remontèrent à des souvenirs
-de mariage qui ne signifiaient rien parce qu'on avait, depuis
-lors, changé plusieurs fois d'appartement, de rue, de quartier.
-Par là, toutes deux prouvaient qu'elles n'allaient point à la
-messe; pourquoi ni l'une ni l'autre n'osa-t-elle dire: «Nous
-n'allons pas à la messe»? Je ne leur en eusse pas fait un crime:
-j'avais hérité, je crois, le vieux libéralisme de mon grand-père
-maternel et même de mon père, pourtant si ferme en ses idées;
-mais le curieux était que ces dames semblaient avoir honte de
-ne pas aller à la messe, en même temps qu'elles se moquaient
-certainement de moi, parce que je n'avais pas pensé qu'elles
-pussent ne point avoir de religion.
-
-Je les quittai après des embrassements nombreux, mais qui ne
-remédiaient à rien. Bien que je n'eusse pas fait grand fond sur
-nos futures relations, bien que mon mari semblât plutôt les
-redouter, j'étais au désespoir comme je le suis toujours lorsque
-je me trouve en présence de quelqu'un avec qui il est clair que je
-ne pourrai jamais m'entendre.
-
-Je demeurais muette dans le fiacre qui nous emportait chez mon
-beau-père, loin de sa famille, au quartier Latin.
-
-Mon mari était d'une circonspection extrême; non seulement il
-ne se lançait jamais qu'à contre-cœur dans une conversation sur
-des sujets d'ordre moral, où il était malhabile et craignait
-sans cesse de se compromettre, mais il avait décidé, dans son
-for intérieur, de me laisser moi-même me débrouiller dans le
-chaos d'exemples que la vie de Paris devait me fournir, se fiant
-beaucoup au bon sens naturel qu'il se plaisait à reconnaître en
-moi, un peu aussi à mon ingénuité. De cette façon, il évitait,
-selon son expression, de me «raser» avec des sermons.
-
-Le papa Serpe, lui, habitait, rue Monge, un tout petit appartement
-composé de deux pièces et d'une cuisine, au quatrième. Une femme
-de journée montait faire son lit, ses repas; il vivait seul, sur
-sa maigre retraite d'ancien chef de bureau; «ces messieurs de la
-Marine», comme il disait, venaient parfois lui faire une petite
-visite; quand il était ingambe, il descendait jusqu'au square,
-jusqu'aux quais, ou bien il allait, par la rue Clovis et le
-Panthéon, au jardin du Luxembourg. Ce pauvre bonhomme solitaire,
-et pas du tout déplaisant, m'émut d'une sincère pitié, et je
-témoignai à mon mari l'intention de venir souvent voir son père.
-Mais mon mari, à mon grand étonnement, et quoiqu'il fût fort
-respectueux de son père, ne le plaignait point, et il tenait le
-papa Serpe pour le plus heureux de la famille.
-
---Il vit en sage, me dit-il, et sans soucis d'aucune sorte.
-
-A quelques paroles qui lui échappèrent par la suite, je devinai
-que le pauvre papa avait surtout été très malheureux en ménage,
-et que son état, par comparaison, lui semblait parfait depuis
-qu'il possédait la paix. Ce fut aussi à propos du papa Serpe
-qu'une particularité du caractère de mon mari se démêla: il était
-impitoyable pour les gens maladroits; il se moquait constamment
-de ceux qui n'avaient pas su arranger leur vie. A son avis,
-évidemment, son père, ou bien avait fait un mariage mal assorti,
-ou bien s'était montré incapable de gouverner son ménage.
-
-Outre son père, sa mère et sa sœur, mon mari possédait à Paris
-ses cousins Voulasne. Cela avait été un vif dépit pour lui de ne
-point voir à Chinon, lors du mariage, ses cousins Voulasne. Il
-nous avait tant parlé d'eux! Depuis longtemps il décrivait à ma
-grand'mère éblouie leur hôtel de la rue Pergolèse, leur villa à
-Dinard; il nous affolait tous en nous racontant leur existence
-agitée à Paris, énumérant leurs voyages aux quatre coins du monde,
-entrepris pour un oui, pour un non; c'étaient de très riches
-cousins. Madame Voulasne, qu'il appelait «ma cousine Henriette»,
-était une excellente femme, presque jeune encore, quoique mère
-de deux grandes filles de quinze et dix-sept ans, Isabelle et
-Irène,--cette dernière surnommée Pipette, sans que personne sût
-pourquoi,--«assurément, deux futures amies pour moi.» Quant au
-cousin Gustave, c'était «un tout à fait bon homme, ah! qui, par
-exemple, n'engendrait pas la mélancolie». Et, à propos de voyages
-«entrepris pour un oui, pour un non,» au moment où nous allions
-annoncer aux Voulasne la date assez prochaine de la cérémonie,
-les Voulasne informaient mon fiancé qu'ils partaient, mieux:
-qu'ils étaient partis pour une croisière en Norvège! Il est vrai
-qu'ils nous avaient envoyé de là-bas, avec des vues de fjords,
-des lettres si gaies! et fait envoyer chez nous à Paris le plus
-cossu de mes cadeaux: tout mon service d'argenterie. Nous avions
-bien échangé, mes nouvelles cousines et moi, de ces lettres
-aussi insignifiantes qu'il est possible entre femmes qui ne se
-sont jamais vues, mais rien n'avait consolé mon mari de cette
-croisière inopportune, soudainement entreprise quatre semaines
-avant son mariage.
-
-La première fois que nous rencontrâmes les cousins Voulasne,
-rue Pergolèse, un bruit d'une nature extraordinaire et qui ne
-pouvait me rappeler que celui des fléaux battant le blé, nous
-frappa les oreilles dès l'entrée. Dans un large escalier où un
-domestique nous précédait, le vacarme s'accrut; nous levions des
-yeux effarés; le domestique faisait effort pour ne point sourire.
-Tout à coup mon mari s'écria: «Ah!... c'est Pipette!...» Et nous
-vîmes au-dessus de nous, sur le premier palier, la plus jeune des
-demoiselles Voulasne.
-
-Elle était chaussée d'immenses patins de bois, dont j'ignorais le
-nom, rapportés de Norvège; en essayant de glisser, elle avait dû
-bousculer tous les meubles, ou bien elle marchait comme avec des
-bottes de sept lieues. Et elle allait bel et bien s'élancer sur
-les marches. Mon mari se précipita pour l'en empêcher; mais elle,
-assurée du sauvetage, raidit les jambes, étendit les bras, et
-s'abandonna... Mon mari reçut la jeune Pipette contre sa poitrine,
-tandis qu'un des patins démesurés s'implantait entre les rinceaux
-de la rampe, si malencontreusement, qu'il fallut s'employer à
-délier les courroies qui l'attachaient à la cheville.
-
-Pendant cette opération, mon mari, soutenant Pipette comme une
-gamine, me présentait à elle. Ah! bien, c'était une présentation
-dénuée de cérémonie!
-
-Elle était d'ailleurs charmante, cette jeune Irène ou Pipette. La
-figure animée par le singulier exercice dont nous n'avions connu
-que le finale, ses yeux bleus, allongés, retroussés aux tempes,
-étincelaient comme ses cheveux de mousse blonde; elle avait le
-teint d'une fleur de pêcher. Elle m'apprit sans plus tarder que
-les instruments qu'elle venait de quitter se nommaient des «skis»
-et elle m'en dit l'usage dans les pays de neige.
-
---Isabelle, ajouta-t-elle, n'est pas fichue de se tenir debout
-là-dessus... Quant à Gustave et à Henriette, n'en parlons pas!...
-
---Qui ça, Gustave?... Qui ça, Henriette?...
-
-Mon mari me souffla que c'étaient le père et la mère de Pipette.
-
-Je souris et songeai à la figure que ferait ma grand'mère si je
-lui apprenais que j'avais des cousines qui appelaient leur père
-Gustave et leur mère Henriette!
-
-Enfin, on nous introduit dans un salon qui me paraît vaste et
-splendide, où j'avise tout de suite un très beau piano à queue,
-une partition ouverte sur le pupitre: quelle chance!... une
-maison où l'on fait de la musique!... Et mon mari qui ne m'avait
-pas dit cela!... Quelle musique joue-t-on ici?... Ah! voyons!...
-Chansonnette chantée au _Concert-Parisien_ par mademoiselle Dédé:
-
- Moi, j'cass' des noisettes} _bis_
- En m'asseyant d'sus. }
-
-Et il y a sur ce magnifique Érard des piles de cahiers; pas un ne
-porte le nom des maîtres avec qui j'ai passé de si belles années
-d'enthousiasme... Mon mari me vantait les grandes dimensions de la
-pièce, la hauteur des fenêtres; c'était lui qui avait édifié la
-belle cheminée à hotte d'après un modèle du château de Blois. On
-entendait des pas à l'étage supérieur, et un lustre énorme faisait
-tintinnabuler ses pendeloques de cristal. Nous marchions sur des
-tapis épais; des portes à double battant étaient ouvertes sur
-d'autres pièces; on apercevait au loin un billard. Tout à coup un
-monsieur se trouva près de moi, sans que je l'eusse entendu venir,
-un homme grisonnant, de mine un peu chafouine, des moustaches de
-chat, relevées au fer, et qui dit:
-
---Bonjour, mon cher Serpe; présentez-moi donc, je vous prie, à
-votre charmante femme...
-
-Mon mari me présenta, sans commentaire aucun:
-
---Monsieur Chauffin.
-
-M. Chauffin, dont je n'avais jamais entendu parler, m'adressa un
-compliment.
-
-Là-dessus Henriette et Gustave entrèrent, épanouis, joyeux, me
-donnant tout de suite l'idée d'enfants qui viennent de jouer.
-Pipette leur ressemblait à l'un et à l'autre.
-
-Henriette vint à moi les bras tendus et m'embrassa ferme sur les
-deux joues; son mari, le visage souriant et rose, le crâne rond
-et brillant, me prit les deux mains et me dit sans façon que
-j'avais bien raison de venir habiter Paris. Ils étaient si francs,
-si jeunes et si gentils que ce n'étaient pas des gens à qui
-l'on pût songer à reprocher quelque chose: il ne fut aucunement
-question de leur absence au mariage. La fille aînée Isabelle était
-jolie, mais me parut, de toute la famille, la moins aimable. Elle
-s'avança, la lèvre un peu boudeuse, derrière son père, et me
-souhaita la bienvenue comme tout le monde, mais d'un air détaché
-et lointain. Pipette, qui avait décidément le diable au corps,
-souffla à l'oreille de mon mari:
-
---Les amours de mademoiselle ne vont pas!
-
-Je l'entendis et ne pus m'empêcher de rire.
-
-Sa mère, sans savoir de quoi il s'agissait, me dit:
-
---Elle vous scandalisera plus d'une fois, je vous en avertis...
-
---Mais, ma cousine, je vous prie de croire...
-
---Oh! oh! je sais, je sais! dit-elle, mon cousin a de la chance
-d'avoir su dénicher l'oiseau bleu dans le Jardin de la France... A
-Paris, vous verrez ce que c'est...
-
-Moi, qui étais plutôt disposée à croire que tout était mieux à
-Paris qu'à Chinon, et qu'en particulier mon éducation offrait
-beaucoup de points critiquables, je commençai de protester en
-faveur des usages de Paris. Mais je m'aperçus vite que ces sortes
-de questions étaient totalement étrangères à la famille Voulasne:
-ni Gustave ni Henriette ne s'étaient jamais préoccupés de savoir
-si la méthode des religieuses ou des grand'mères provinciales
-était ou non supérieure à leur méthode à eux qui consistait à
-laisser pousser leurs filles au petit bonheur. Madame Voulasne
-me demanda si j'avais déjà été au théâtre depuis notre arrivée
-à Paris, si j'avais joué la comédie dans mon pays, et si je
-chantais. Alors, et aussitôt, M. Chauffin, qui était demeuré
-là, prit part à la conversation. On préparait chez les Voulasne
-une soirée pour le mois de décembre, où il s'agissait de jouer
-une «Revue de fin d'année». La maman y devait tenir le rôle de
-commère; chacune des filles y figurerait; on me montra les dessins
-des costumes qu'elles devaient revêtir; on me fit juge dans la
-question de savoir si Pipette ne pouvait pas s'y montrer en
-travesti: «Elle est si enfant, disait Henriette, je vous demande
-un peu si cela tire à conséquence!... Il y a des gens, dit-elle,
-en se tournant vers Isabelle, l'aînée, la boudeuse, qui sont
-décidés à voir le mal partout...» Gustave, entre autres rôles
-qui lui étaient échus, se promettait grand plaisir de jouer le
-«kanguroo boxeur». Madame Voulasne m'entraîna à part pour me dire:
-
---Est-ce que vous ne seriez pas heureuse, ma chère cousine,
-d'entendre applaudir votre mari?... Tâchez donc de le décider à
-faire assaut avec le kanguroo!...
-
-Je dus promettre mon intervention, moyennant quoi je remarquai que
-je pénétrais dans les bonnes grâces des cousins Voulasne. Gustave
-lui-même, qui, au début, et malgré ses gentillesses, semblait
-un peu méfiant vis-à-vis d'une ex-jeune fille aussi bien élevée
-que moi, me fit mille grâces, me promit maints agréments dans sa
-maison, et, enfin, croyant m'être tout à fait agréable, me dit:
-
---Et puis, vous savez, ce n'est pas ici qu'on vous demandera
-jamais de jouer du Wagner!...
-
-Et il riait, mon bon cousin Voulasne, et il était si satisfait de
-m'avoir dit cela, que c'en était touchant!
-
-Les choses allaient si bien que l'on nous fit, séance tenante, les
-honneurs d'une répétition partielle.
-
-D'un portefeuille de ministre, M. Chauffin, sans se départir de
-son flegme, tira des partitions corrigées à la main et des pages
-manuscrites, s'assit au beau piano et chantonna d'une voix grise
-et sale, où il mettait, disait-il, «toute la canaillerie voulue».
-Dans la revue, c'était lui qui composait les couplets.
-
-Mon mari était radieux en quittant la rue Pergolèse; il me dit:
-
---Vous avez gagné les cousins, j'en suis bien aise!
-
---Qui est-ce donc, demandai-je, que ce monsieur Chauffin?
-
---Un ami qui leur a fait acheter l'hôtel où vous les avez vus, et
-qui les distrait.
-
---Mais à qui votre cousine faisait-elle allusion en disant: «Il y
-a des gens qui sont décidés à voir le mal partout?»
-
---C'est aux Du Toit. Les Du Toit ont un fils, nommé Albéric, qui
-aime Isabelle et qu'Isabelle aime davantage. Monsieur Du Toit est
-président du tribunal civil. Ce sont des gens d'une correction un
-peu rococo, qui ne se plaisent pas beaucoup chez les Voulasne,
-surtout depuis que les cousins sont lancés, mais qui y viennent
-cependant, parce que leur fidélité envers leurs anciennes
-relations est à toute épreuve. Ils blâment le travesti pour une
-jeune fille. Ma cousine ne peut pas les souffrir.
-
---Alors, la pauvre Isabelle qui aime son Albéric?
-
---Oh! le mariage se fera quand même, tôt ou tard; parce que les
-parents d'aujourd'hui ne s'opposent plus guère à un mariage qui
-plaît à leurs enfants...
-
-Mais je dus exposer à mon mari la raison qui m'avait valu de
-«gagner» ses cousins. Lorsque je lui eus confessé la mission
-acceptée par moi, il fut tout chagrin. Il n'aimait pas à se
-costumer, à moins que ce ne fût, disait-il, «en personnage noble»,
-à cause de sa situation. Déjà, à plusieurs reprises, il avait dû
-recourir à des stratagèmes pour échapper aux instances de ses
-cousins Voulasne qui refusaient obstinément d'admettre qu'on ne
-s'amusât pas là où ils prenaient, eux, leur plaisir.
-
---Ils m'en gardent une dent, disait-il; je suis sûr que c'est à
-cause de cela qu'ils ne sont pas venus au mariage...
-
-Pendant des jours, il ne sut à quel parti se résoudre. Il me
-demandait mon avis, et j'étais bien embarrassée de le lui donner.
-Pour moi, l'idée de se déguiser en kanguroo me paraissait puérile
-ou ridicule, mais je ne jugeais pas selon l'opinion de Paris; je
-jugeais avec le dédain que mes parents, qui, sur les spectacles,
-n'étaient pas loin de penser comme Bossuet, professaient pour tout
-ce qui était susceptible de ravaler «la dignité de l'homme». Mais
-je sentais que de si grands motifs ne seraient pas de mise. Depuis
-mon mariage, je remarquais que les raisons de juger les choses et
-les gens diminuaient progressivement de gravité, et, accoutumée
-que j'étais à mesurer tous les actes par rapport à une certaine
-altitude, j'avais de plus en plus de peine à savoir que penser et
-que dire. Dès que ce n'est plus Dieu qui est le point de départ et
-l'aboutissement de tout, comme tout change!...
-
-Jusqu'à présent, aux heures où je me trouvais seule avec mon mari,
-surtout aux repas et dans la soirée, le sujet de la conversation
-entre nous avait été presque uniquement notre installation,
-ce qu'elle avait d'incomplet, ce par quoi nous pourrions
-l'améliorer; le transport d'un meuble d'une place à une autre,
-le tamponnement d'une patère, le vide de telle encoignure où une
-console était indispensable, faisaient le principal objet des
-pensées d'un architecte ami du confortable; et j'avoue humblement
-que j'y prenais intérêt, en attendant mieux. L'affaire du kanguroo
-vint donner un peu d'ampleur à nos propos. Jamais les bons cousins
-Voulasne ne se doutèrent de l'angoisse où leur proposition nous
-plongea. Et cette angoisse était accrue chez mon mari par la
-crainte qu'il ne m'en demeurât une impression défavorable aux
-Voulasne. A tout prix, je le sentais bien, il tenait à ce que les
-Voulasne m'eussent conquise, comme j'avais conquis, affirmait-il,
-les Voulasne; aussi n'agitait-il la question du kanguroo qu'en y
-mêlant d'hyperboliques louanges de ses cousins, mais il ne pouvait
-se retenir d'agiter la question du kanguroo. J'en souriais, bien
-qu'elle m'ennuyât autant que lui, et par la difficulté présente
-et par ce qu'elle me faisait augurer de difficultés à venir. Nous
-devions revoir les Voulasne avant la fin de la semaine, et il
-fallait qu'à cette date une détermination fût prise.
-
-J'osai pencher pour un refus bien net et fondé non sur une
-répugnance de mon mari ni de moi, mais sur l'esprit assez fâcheux
-des ateliers, que me dépeignait mon mari, où certaines mauvaises
-têtes se feraient un plaisir de tourner le «patron» en dérision
-pour peu qu'on le sût affublé d'une peau de bête. C'était mon
-mari lui-même qui m'avait, entre autres, fourni ce prétexte de
-s'abstenir. Mais quand j'eus l'air de l'adopter, il me fit:
-
---Non, non, ce n'est pas possible!
-
---Pas possible? Mais enfin, quoi? Vos cousins ne veulent pas votre
-perte?
-
---Ils ne pensent guère à cela!...
-
---Eh bien, alors?
-
---Mais ils ne pensent et ne penseront jamais qu'à une chose: c'est
-qu'ils désirent m'avoir en kanguroo!...
-
-Une idée lui vint:
-
---Peut-être, pourrais-je éviter ce que la chose a de plus
-désobligeant, en figurant seulement en habit, en tenue de
-soirée, en gentleman, enfin?... Quelques coups de poing échangés
-avec Voulasne, lui, costumé comme il lui plaira... cela serait
-inoffensif?...
-
-Il avait eu d'abord plus peur de me déplaire à moi que de
-s'exposer à la risée de ses ateliers, mais plus encore qu'à ne pas
-me déplaire il tenait à ne pas manquer aux Voulasne.
-
-Et dès la première entrevue, il leur proposa l'habit, la «tenue de
-gentleman». Henriette m'embrassa quatre fois; le cousin Gustave
-me pressa les mains comme des citrons. Il fut admis que c'était
-à mon intervention qu'on devait ce succès. L'habit? Mais c'était
-au contraire la solution la plus élégante. M. Chauffin, qui était
-là encore, le déclara; et voici comment il voyait la scène: «le
-kanguroo appuie par mégarde sa queue, qui, comme on sait, lui
-sert de pivot pour s'asseoir, sur le pied d'un monsieur. Bon.
-Celui-ci se retourne vivement et se dispose à lui jeter son gant
-à la figure... hein?... lorsqu'il s'aperçoit qu'il a affaire à
-un animal ignorant les lois du duel et qui lui propose de boxer
-sur-le-champ... Quoi?... Qu'en dites-vous?...»
-
-La joie des Voulasne était si bonne à contempler que j'en oubliai
-un instant l'inquiétante faiblesse de mon mari à leur égard et le
-servage qu'elle nous promettait. Ce n'étaient, en tout cas, pas de
-méchantes gens; c'étaient des gens pour qui la vie se réduisait
-à des jeux, à de continuelles parties de plaisir; et ils avaient
-peut-être toute l'inconscience et toute la bonhomie égoïste et
-cruelle des enfants dont ils pratiquaient les passe-temps.
-
-Les Voulasne ne savaient plus, cette fois, comment me manifester
-leur gratitude. Ce n'était pas assez, aujourd'hui, de me
-promettre, comme la dernière fois, qu'on ne me demanderait jamais
-chez eux de jouer du Wagner; ils se concertèrent un moment avec
-leur ami Chauffin, puis ils parlèrent à mon mari avec des mines
-de confidence. Je vis mon mari froncer les sourcils, esquisser
-une grimace curieuse qui voulait ne pas être une grimace et qui,
-assurément, en était une; il dit à mi-voix:
-
---... C'est peut-être un peu tôt encore...
-
-Mais Henriette, n'attendant pas la réponse, s'était déjà
-précipitée vers moi, disant:
-
---Cette chère petite, il faut bien lui faire connaître les
-agréments de Paris! N'est-ce pas, Madeleine, que vous voulez bien
-nous accompagner ce soir au Concert-Parisien... Ah! écoutez, mon
-cher cousin, dit-elle, comment voulez-vous que votre femme goûte
-notre revue, si elle n'a pas vu la grosse Dédé que j'imite dans
-«Moi, j'casse des noisettes?...»
-
-L'argument n'admettait pas de réplique. Moi d'ailleurs, j'ignorais
-totalement ce que c'était que le Concert-Parisien. Pourquoi mon
-mari avait-il fait la grimace?... En tout cas, et à cause même de
-la réputation que j'avais, je voulais ne pas passer pour bégueule.
-Je me contentai de répondre:
-
---Mais cela dépend de mon mari; s'il y consent, moi je suis toute
-disposée...
-
---Cette petite femme est un ange! s'écria Henriette, tenant la
-chose pour convenue sans consulter de nouveau mon mari.
-
-Mon mari n'était pas plus content de me mener au Concert-Parisien
-que de figurer au programme de la revue des Voulasne, fût-ce sous
-le nom de Trois Astérisques; il n'était pas content de lui-même;
-il avait ce genre de tristesse morne, que j'ai tant connu depuis
-lors, pour mon propre compte, et qui provient d'avoir cédé à
-des gens qui n'eussent jamais compris pourquoi on ne leur a pas
-cédé. Tous les quatre, et M. Chauffin, les jeunes filles étant
-abandonnées, au grand désespoir de Pipette, nous occupâmes ce
-soir-là une loge au Concert-Parisien.
-
-Je n'avais de ma vie pénétré dans une salle de spectacle.
-Malgré le préjugé de ma famille, et peut-être même à cause de
-leurs préventions austères, j'imaginais tout spectacle, et
-particulièrement de Paris, comme un miraculeux enchantement propre
-à ravir l'esprit, l'imagination et les sens. Le Concert-Parisien
-ne me donna absolument rien qui pût correspondre à mes illusions.
-Mon mari, d'une façon trop apparente, s'inquiétait de ce que
-je pusse être choquée outre mesure par les termes orduriers ou
-obscènes dont les chansons étaient, comme on dit, «émaillées».
-Ce n'était pas cela qui me faisait mal, mais c'était un mélange
-de doucereux et d'ignoble, de chuchotements sournois, d'airs
-de valses suaves, de dégoûtants hoquets; la lune, l'amour, la
-douleur, la mort,.... la crapule brochant sur le tout... Toutes
-les choses reconnues belles étaient, pour le ragoût du contraste,
-traînées dans le bourbier. Je crois sincèrement n'avoir jamais eu
-en moi rien de prude, malgré mon éducation qui le fut beaucoup;
-j'étais pleine de complaisance pour toutes les nouveautés,
-préparée aux plus déconcertantes; mais l'avilissement soutenu et
-de parti pris me paraissait la plus pénible entreprise qui se
-pût voir. L'abject était ce qui faisait infailliblement sourire;
-ce qui me semblait être le plus platement niais était ce qui
-déchaînait les applaudissements.
-
-Je ne disais rien; je me tenais très bien; je sentais malgré moi
-les coins de ma bouche descendre, mais personne ne s'apercevait
-de cela; mon mari était derrière moi; Henriette, Gustave et M.
-Chauffin n'étaient là que pour s'imprégner des gestes, du ton, de
-l'attitude, enfin de toutes les finesses de leurs modèles, car si
-madame Voulasne devait chanter comme la grosse Dédé, Voulasne qui
-affectionnait décidément les travestissements, devait paraître non
-seulement en kanguroo, mais en femme, et sous les apparences d'une
-grande bringue véritablement endiablée, alors en vogue et dont le
-nom est à présent perdu. M. Chauffin ne trouvait pas ici son type,
-lui, et l'on nous promettait une autre soirée destinée à l'étudier
-dans un établissement de Montmartre. M. Chauffin traitait de l'art
-de ces infortunés diseurs d'ordures avec un sérieux doctoral. Je
-n'ai, depuis cette soirée, entendu personne, chez les Voulasne,
-prendre une question à cœur comme le faisait M. Chauffin pour
-les couplets de music-hall. Et les Voulasne, l'un comme l'autre,
-buvaient ses paroles; et mon mari ne sourcillait pas. Enfin il
-n'y avait pas jusqu'à cette atmosphère luxueuse des fauteuils
-et des loges, jusqu'à certaines chansons à allure justicière
-ou vengeresse, et jusqu'à des sortes d'hymnes patriotiques
-vociférés sur un mode auguste, singeant la cantate officielle et
-touchant les plus hauts gradins des sentiments sacrés, qui ne
-contribuassent à donner une apparence de cérémonial à tout ce qui
-s'accomplissait dans cette réunion, qui ne confirmât l'attitude de
-M. Chauffin, la foi des deux Voulasne, et qui ne signalât à mes
-yeux naïfs le caractère de divertissement national qu'accordait
-tout ce monde-là aux moindres pitreries exécutées dans un cadre à
-la mode.
-
-C'était peut-être très bien, ce qu'on nous donnait à ce concert!
-C'était très probablement dit et chanté par des artistes
-excellents et dont le mérite n'échappait qu'à moi, nouvelle venue,
-imbue de préjugés; je ne voudrais pas insinuer le contraire; mais
-je déclare ce qui m'a frappée, moi qui tombais de la lune, et ce
-dont je ne pouvais absolument pas m'empêcher d'être incommodée,
-ou tout au moins étrangement stupéfaite, à savoir l'état d'esprit
-où devaient s'enliser tant de gens et de si divers, pour prendre
-plaisir à mêler, fût-ce avec tout l'art possible, quelques-uns
-des sentiments les plus élevés à une sélection de motifs pris
-exclusivement parmi ceux qui nous ravalent au plus bas degré de
-l'échelle des êtres. Tant pis si j'emploie de grands mots! mais
-vingt ans après cette singulière expérience, je me soulage de mon
-dégoût inexprimé sur l'heure.
-
-Dans la bousculade de la sortie, j'entendis qu'Henriette disait à
-mon mari:
-
---Mes compliments! elle n'a pas bronché.
-
-Et, en effet, je ne bronchai jamais. Et l'on me tint pour
-quelqu'un le jour où j'eus accompli, sans broncher, la «tournée»
-des cafés-concerts, cabarets, tavernes et «bouis-bouis», etc.,
-dont la connaissance me mettait en état, selon l'expression de
-ma cousine Voulasne, «de pouvoir causer avec n'importe qui».
-J'acceptai cette épreuve un peu comme une brimade, mais autour de
-moi on la traitait comme une initiation, faute de quoi il semblait
-que je n'eusse pas été tout à fait femme.
-
-
-
-
-IV
-
-
-J'appris ainsi à connaître le milieu ou j'étais appelée à vivre,
-et à ne pas trouver trop mauvais que mon mari boxât sur la petite
-scène des Voulasne avec un kanguroo. Comparée à ce que j'avais
-vu durant six semaines, cette séance chez les Voulasne me parut
-innocente. Ma cousine Henriette s'y montra bien en élève docile
-et béatement admirative de la grosse Dédé; mon cousin Gustave et
-M. Chauffin y incarnèrent bien les types de quelques-uns des plus
-«pâles voyous» que nous eussions applaudis dans les «boîtes» les
-plus hardies de la Butte; mais M. Chauffin avait rimé des couplets
-totalement dépouillés de ce qui faisait ailleurs leur piquant,
-et édulcorés au goût d'un salon où il se trouvait des jeunes
-filles. C'était la transcription de l'ineptie énorme et de la
-révoltante trivialité en petits bouts-rimés inoffensifs et de bon
-ton: sinistre farce dont il fallait être, comme moi, une étrangère
-encore, pour saisir le burlesque et la misère, car, à mon tour, je
-ne vis personne «broncher».
-
-On surélevait, en ces occasions, chez les Voulasne, le sol
-du petit salon qui formait ainsi la scène. C'était une scène
-minuscule et d'accès peu commode, mais qui rappelait d'autant
-mieux la plupart des théâtres à côté qu'il s'agissait précisément
-de singer. On se pressait, se tassait dans le salon, dans la salle
-à manger, et jusque dans la salle de billard, d'où l'on ne voyait
-rien.
-
-Je me trouvai assise à côté d'un monsieur d'un certain âge,
-fort distingué, à qui un voisin d'arrière souffla mon nom; le
-monsieur se présenta alors à moi, puis me présenta sa famille
-groupée devant nous. C'étaient tous les Du Toit. Trois visages se
-retournèrent en même temps, celui de madame Du Toit, celui de son
-fils, Albéric, récemment inscrit au barreau, aimé d'Isabelle, et
-celui d'un autre jeune homme, nommé M. Juillet, un neveu. Ces deux
-jeunes gens se levèrent, comme mus par un ressort, et me firent
-un salut, en laissant tomber leur tête en avant, avec un parfait
-ensemble. Madame Du Toit fut d'une amabilité très marquée. C'était
-une femme de cinquante-cinq ans environ, à cheveux blancs. Je
-fus charmée de voir une femme à cheveux blancs: ne m'étais-je
-pas figuré qu'à Paris toutes les vieilles dames avaient, comme
-ma belle-mère, la prétention d'être éternellement jeunes! A ses
-façons, à ses paroles, à son empressement, je devinai que ce qu'on
-appelait «ma réputation» lui était connu et que son intime vœu
-eût été de voir son fils épouser quelqu'une de mes pareilles. Ses
-aménités ne laissaient pas d'être même un peu gênantes pour moi,
-car en faisant allusion à différents épisodes de ma biographie
-qu'elle connaissait par cœur, n'avait-elle pas l'air de reprocher
-au jeune Albéric de n'avoir pas su s'éprendre d'une jeune fille
-née dans le Jardin de la France, à Chinon, exactement, élevée au
-Sacré-Cœur de Marmoutier, nulle part ailleurs? Je pensais que ce
-garçon qui aimait Isabelle Voulasne, allait devenir pour moi un
-mortel ennemi. Mais non! Albéric était bien élevé lui aussi, il
-semblait acquiescer en tous points aux idées de sa maman; il me
-regardait, de confiance, avec une considération excessive.
-
-Isabelle distribuait des programmes; et, chaque fois qu'elle
-passait devant notre rangée de chaises, ses beaux yeux ennuyés
-rencontraient ceux d'Albéric. Il était clair qu'elle s'acquittait
-de son rôle avec une nonchalance calculée, et que si tant de fois
-on lui signalait des personnes oubliées par elle, elle les avait
-oubliées pour se ménager l'occasion de repasser près d'Albéric.
-Il était non moins évident que, ni d'une part ni de l'autre, les
-parents n'étaient favorables au mariage des deux amoureux. Moi,
-qui me souvenais d'amours contrariées, je suivais avec sympathie
-le manège compliqué, dissimulé, passionné des tendres regards, et
-je ne pouvais m'empêcher de faire des vœux pour que ce mariage se
-conclût en dépit des obstacles.
-
-Isabelle avait obtenu que sa sœur ne s'exhibât pas, ce soir, sur
-le tréteau de music-hall, en travesti. Pipette ne cachait ni son
-dépit, ni sa fureur au jeune avocat et à sa famille, le zèle
-austère de son aînée n'étant pour tous qu'un hommage aux mœurs
-«antiques», disait-on, des Du Toit. Antiques ou non, ma conviction
-était que les mœurs des Du Toit épargnaient, cette fois du moins,
-à la jeune Voulasne un divertissement qui lui eût été très
-défavorable.
-
-Je fus humiliée d'être au milieu des Du Toit lorsqu'on applaudit
-l'assaut entre le kanguroo et M. Trois Astérisques. Il me semblait
-que ces Du Toit participaient à ma répugnance pour de telles
-plaisanteries, et tout mon orgueil de famille se hérissait... Je
-me souvenais d'avoir entendu, quand j'étais petite, une grande
-salle comble applaudir mon père; c'était lorsqu'il venait de
-faire un discours sur les sombres devoirs qui incombaient à la
-jeunesse, après la guerre, et deux hommes le soulevaient pour le
-mettre debout, parce que sa jambe fracassée par une balle était
-encore dans un appareil... Mon Dieu! on ne peut pas exiger que
-l'on n'applaudisse que les invalides glorieux ou les orateurs;
-mais ce rapprochement, entre les deux hommes qui me tenaient de
-plus près, mon mari et mon père, s'imposait par hasard à moi,
-malencontreusement...
-
-On m'accabla de compliments sous le prétexte que mon mari avait
-eu «le plus joli succès». Personne n'était moins fier que moi
-du succès remporté par mon mari, et rien ne pouvait m'être plus
-désagréable, pour une première fois que je me trouvais à Paris
-dans une réunion assez nombreuse, que d'être remarquée à un pareil
-titre. J'aurais voulu me cacher sous terre, je me sentais pâlir
-et verdir de dépit. Pour comble de disgrâce, d'autres personnes
-m'entendant complimenter s'écrièrent alentour: «Comment! cette
-charmante jeune femme est madame Achille Serpe!...» et demandèrent
-à m'être présentées et me félicitèrent de plus belle. J'étais
-cousine des Voulasne, on ne me le laissait point oublier; de plus,
-mon mari avait un pied sur leur scène, et l'on me faisait sentir
-toute la responsabilité que j'endossais du présent spectacle.
-
---Et vous, madame, comment se fait-il que vous n'ayez pas
-accepté un rôle?... Ah! je parie que c'est la timidité qui vous
-retient!... Cela vous passera au bout de quelques mois de Paris...
-D'ailleurs, vous êtes excellente musicienne, m'a-t-on dit: par là,
-on peut toujours se rendre utile...
-
---Mais, objecta M. Juillet, le neveu des Du Toit, qui n'avait
-point parlé jusqu'ici, on peut avoir le talent de Rubinstein
-et manquer de ce qu'il faut pour accompagner: «Moi j'cass' des
-noisettes!...»
-
-Ah! ah! il avait la dent un peu dure, ce M. Juillet; mais si son
-observation était d'une malignité sournoise envers la maison,
-elle témoignait une fine intuition de mes sentiments, et j'en fus
-frappée.
-
-J'aurais bien voulu répondre quelque chose qui montrât à ce jeune
-homme que j'avais compris, que je lui savais gré de me deviner
-un peu; mais ce que je cherchais, je le trouvai un quart d'heure
-après. En attendant, je me contentai de rougir comme une sotte.
-
-Aussitôt, mécontente de moi, voilà que je me retourne tout entière
-contre moi-même, et que je me reproche de manquer de complaisance
-pour les plaisirs de la maison Voulasne, et de n'être, moi,
-qu'une orgueilleuse gonflée de prétention. Que je me sentais mal
-à l'aise! Le spectacle auquel je venais d'assister m'attristait
-malgré moi, et parce que toute l'âme que l'on m'avait faite se
-révoltait contre de si piètres distractions; mais dédaigner ces
-puérilités, mépriser ce qui faisait l'agrément de bonnes gens
-sans malice, n'était-ce pas manquer de charité, de goût même, et
-peut-être d'intelligence?
-
-Mon mari, ayant ôté son faux nez et quitté les coulisses, vint me
-rejoindre au moment où je subissais cette crise au milieu d'un
-cercle d'adulateurs. Les exclamations éclatèrent de nouveau et
-les félicitations recommencèrent.
-
-Je croyais qu'il allait en rire et se moquer tout le premier du
-rôle qu'il avait joué, mais il recevait les compliments avec
-son sérieux ordinaire, et il se rengorgeait! Il ne douta pas
-un instant que, si j'avais eu,--et de concert avec lui,--des
-appréhensions touchant cette soirée, elles ne fussent évanouies,
-dissipées comme les siennes, par la magie d'un seul mot prononcé,
-mais du mot fatidique à Paris: le succès.
-
-Je dus faire porter mes compliments, moi aussi, aux cousins
-Voulasne qui étouffaient sous une masse humaine claquant des
-mains, hurlant comme un peuple en délire. Ils partageaient le
-succès, mais le gros succès, eux, avec deux jeunes femmes, madame
-Kulm et madame de Lestaffet, que le coiffeur de l'Opéra,--s'il
-vous plaît!--avait grimées, mais à les égaler aux originaux, l'une
-en Grille-d'Égout et l'autre en La Goulue,--deux «chahuteuses»
-alors célèbres sur la Butte,--et qui avaient pris part, en face
-de M. Chauffin en «Valentin-le-Désossé», à un quadrille dit
-excentrique, digne, en vérité, de ceux que nous n'avions pas
-manqué d'aller voir, le mois précédent, à l'Élysée-Montmartre et
-même au Moulin de la Galette.
-
-Il y avait peut-être une certaine rivalité entre madame de
-Lestaffet et madame Kulm, parce qu'on prétendait que La Goulue
-était plus jolie que Grille-d'Égout, mais cette vétille mise
-à part, je n'ai jamais vu, non, de ma vie je n'ai vu des êtres
-humains aussi parfaitement heureux, des gens donnant mieux
-l'apparence d'avoir accompli ce pourquoi ils étaient créés et mis
-au monde, et plus satisfaits et plus fiers de leur acte, plus
-dépourvus d'arrière-pensées, plus incapables de soupçonner qu'il
-pût y avoir action supérieure à la leur, que mesdames Kulm et
-de Lestaffet pour avoir dansé le quadrille propre aux filles de
-Montmartre, et que mes cousins Voulasne et leur ami Chauffin, pour
-s'être crus un instant confondus avec la grosse Dédé, le kanguroo
-boxeur ou Valentin-le-Désossé...
-
-Le monde, évidemment, était nouveau pour moi, et l'on jugera ma
-stupeur bien naïve, mais rien, jusqu'à présent, ne m'avait paru
-extraordinaire; or, cela me parut extraordinaire. Je n'avais
-jamais assisté, en province, qu'à des réunions ayant pour but,
-soit de faire entendre de la musique, soit de favoriser des
-mariages: je n'avais jamais vu de grandes personnes s'amuser.
-
-Tout l'épanouissement de ma cousine Henriette, on le put
-mesurer en le voyant s'affaisser comme un ballon crevé, une
-fleur ébouillantée, lorsque la famille Du Toit vint faire
-ses politesses. Henriette n'aimait pas les Du Toit qui lui
-représentaient des empêcheurs de danser en rond, mais aujourd'hui
-elle ne leur pardonnait pas d'avoir empêché Pipette de figurer sur
-le tréteau. Comment les Voulasne avaient-ils laissé se développer
-chez leur fille un amour qui menaçait de les river à jamais aux Du
-Toit? Mais, parce que les Voulasne, innocents comme des enfants,
-dans leurs plaisirs, «ne voyaient jamais de mal nulle part». Que
-de fois, depuis lors, ai-je entendu à propos des Voulasne répéter
-cette expression: «Ils ne voient jamais de mal nulle part!» Ils
-prenaient leurs ébats, toléraient que chacun prît les siens,
-sans en venir à croire que prendre ses ébats pût entraîner des
-conséquences sérieuses. Mais le sérieux naît sous les pas les plus
-légers, et la fille aînée des Voulasne était touchée par un amour
-avec lequel on ne badine point.
-
-Isabelle aimait Albéric Du Toit; et depuis qu'elle avait pris
-en dédain les divertissements de la maison, elle manifestait
-une antipathie toute neuve pour M. Chauffin, l'organisateur des
-plaisirs, qui l'avait amusée jusqu'alors; elle affectait une tenue
-réservée, de graves pensers, un penchant pour «la grande musique»,
-un vif mépris pour toute scène qui n'était point celle de la
-Comédie-Française. Elle s'assimilait par amour tout ce qu'elle
-connaissait des Du Toit, moins leur savoir-vivre, leur discrétion:
-et elle les compromettait et les rendait haïssables en agitant le
-drapeau de leurs opinions, qu'ils ne déployaient point eux-mêmes,
-et en dessinant la caricature de ce qu'ils auraient pu être s'ils
-n'avaient été, en réalité, de charmantes gens sans prétention,
-sans exigences, mais d'une vie opposée bout pour bout à celle que
-menaient les Voulasne.
-
-Vu mon mariage tout récent, je ne devais point être séparée de mon
-mari au souper; mais, comme on se plaçait librement, nous fûmes
-environnés par les Du Toit, qui décidément s'intéressaient à moi.
-Ah!... ma réputation!
-
-M. Juillet avait offert le bras à Isabelle, mais le cher Albéric
-n'était pas loin. La jolie amoureuse, de qui je n'avais vu
-jusqu'ici que la moue, se montra pour moi pleine de prévenances.
-Je goûtai beaucoup la conversation de M. Du Toit, où il y avait de
-la solidité, de l'expérience, une disposition à s'élever au-dessus
-des menus faits qu'on raconte. De toutes les personnes que j'avais
-vues jusqu'ici à Paris, c'était lui qui me rappelait le plus
-mon grand-père, quand il avait à qui parler. M. Juillet, plus
-concentré, était un jeune agrégé qui sortait de l'École normale;
-il y avait de l'amertume en lui et je ne sais quel sombre feu;
-était-il rongé d'une inquiétude mortelle? relevait-il de quelque
-blessure? on se le fût demandé; avec cela une certaine finesse
-rieuse allant jusqu'à la folâtrerie tout à coup, pour s'enfoncer,
-l'instant d'après, et plus volontiers, dans les profondeurs. On
-lui prêtait de l'ironie, ce qui lui faisait beaucoup de tort. Il
-avait parfois des mots cinglants, c'est certain; mais il en avait
-aussi d'autres qui le rendaient agréable.
-
-Le souper fut pour moi la meilleure partie de la soirée, et il eut
-été presque un plaisir, si je n'eusse senti que mon mari était
-sur les épines parce que nous étions là groupés avec les Du Toit
-qui, dans la maison, se trouvaient momentanément en disgrâce.
-Aussi s'efforçait-il, autant que possible, de lancer quelques
-mots par-dessus la tête des Du Toit, afin de prouver qu'il ne
-s'enfermait point dans leur compagnie, des mots que l'on pût même
-interpréter comme une demande de secours; et on lui en envoyait
-en retour qui produisaient un effet baroque par leur réalisme
-concret au milieu des propos déliés, érudits, moraux ou spirituels
-de M. Du Toit ou de M. Juillet. Je me souviens par exemple que la
-conversation, autour de nous, roulant sur ce sujet: «Quel est le
-plus précieux des biens?» et quelqu'un ayant dit: «L'espérance»,
-M. Juillet nous citait le texte d'une bien belle inscription
-latine, recueillie par lui sur une dalle d'église: «_Hic, in
-diem resurrectionis reservantur animae_...» c'est-à-dire: «Ici
-sont _réservées_, pour le jour de la résurrection, les âmes d'un
-tel... etc.» et il nous faisait frissonner en nous soulignant
-la grandeur de cette expression qui tue l'horreur de la mort en
-nous imprégnant de la certitude d'un jour à venir, lorsqu'un mot,
-qui mettait en liesse la table voisine, dévasta comme une trombe
-la sereine image qui nous charmait. Il s'agissait d'un trou au
-maillot de madame de Lestaffet; il y avait eu, paraît-il, un trou
-au maillot de madame de Lestaffet; quelques témoins le décelaient;
-madame de Lestaffet l'avouait; et M. Chauffin improvisait déjà un
-couplet pour la revue prochaine, sur le trou au maillot de madame
-de Lestaffet. Cela ne prouve ni qu'il fût mauvais de s'égayer du
-trou au maillot de madame de Lestaffet, ni qu'il n'y ait place
-légitime pour des plaisirs différents de celui qu'on éprouve à
-déchiffrer de belles épitaphes! Mais ce choc demeura pour moi
-inoubliable parce que, m'étant tournée vers mon mari pour lui
-dire: «Est-ce beau, ces âmes qui ne sont point considérées comme
-mortes, mais comme mises de côté, provisoirement, dans l'attente
-d'un grand jour!... Et quel langage!...» Je vis que si mon mari
-jugeait le «trou au maillot» d'un goût médiocre, il n'avait
-pourtant aucunement compris la sublimité du langage chrétien...
-
-Toute troublée encore de ce petit incident, je me tenais tapie,
-silencieuse, un peu fatiguée, dans le coin du fiacre qui nous
-ramenait rue de Courcelles. Mon mari me dit:
-
---Eh bien! c'était, ma foi, très réussi...
-
---Certainement.
-
---Vous êtes-vous amusée, au moins?
-
---Les Du Toit ne m'ont pas déplu...
-
---Ah!... les Du Toit, dit-il.
-
-Puis il réfléchit un moment pour ajouter:
-
---Ils sont un peu ternes...
-
---Je ne trouve pas. Ce sont des gens qui savent beaucoup de
-choses, qui pensent à quelque chose; ils ont des idées, des
-sentiments...
-
---Ce sont de belles âmes! dit mon mari.
-
-Je fus bien choquée; mon cœur palpitait; une force vive en moi se
-révoltait. Je demandai avec un certain effarement:
-
---Il est donc ridicule d'avoir une belle âme?
-
-Il me dit, avec hésitation, parce qu'il était toujours très
-embarrassé pour exprimer des sujets d'ordre moral:
-
---C'est une question de milieu... Chez les Voulasne...
-
---Eh bien! fis-je un peu vivement, chez les Voulasne, est-ce que
-vous croyez que moi-même j'aie l'âme de madame de Lestaffet,
-ou de madame Kulm, ou de monsieur Chauffin?... est-ce que vous
-seriez satisfait que l'on fît des couplets sur le maillot de votre
-femme?... sur son maillot crevé?...
-
---J'en mourrais de honte! dit-il, ah! pour cela non, cela n'est
-pas dans mon caractère!...
-
-Je voyais qu'il était sincère et que cette idée le faisait bondir.
-C'était une de celles auxquelles il devait toujours être le plus
-sensible: il n'eût jamais supporté que la tenue de sa femme fût
-prise en défaut.
-
---Madame Kulm, repris-je, madame de Lestaffet, voilà donc le genre
-de femmes qui s'harmonise au milieu Voulasne?...
-
-Il était très ennuyé de l'effort que je lui demandais pour
-raisonner là-dessus. Il n'était pas accoutumé à cela; il n'y avait
-jamais songé. Il me dit simplement:
-
---La plupart des hommes que vous avez vus là, ce sont des hommes
-qui ont travaillé tout le jour: ils demandent à se distraire...
-
-A mon tour de ne savoir que dire. Mais je pensais à mon père,
-autrefois, qui avait aussi travaillé tout le jour, préparé
-ou prononcé de grandes plaidoiries, présidé des conseils
-d'administration, ou composé tout un journal, et qui, le soir, ne
-songeait à se distraire que par de si belles causeries avec son
-beau-père, grand travailleur lui-même, ou avec ces messieurs de
-la ville, dont la distraction, à eux, était de l'entendre parler
-ou lire, et lire uniquement les plus beaux livres. Ah! il ne
-s'agissait pas de gaudrioles avec lui, et pourtant il savait rire
-et savait faire rire!... Enfin, je pensais à ce M. Du Toit qui
-devait avoir de même beaucoup à travailler, et à ce M. Juillet,
-agrégé, et qui venait de passer sa thèse de doctorat... Je les
-citai à mon mari comme exemples de gens très occupés, et qui
-devaient certainement exiger un choix dans leurs distractions.
-
---Monsieur Du Toit, passe encore!... Quant au neveu, pédanterie à
-part, il est pareil à beaucoup, je suppose...
-
-Cela me fit mal, d'entendre parler ainsi d'un homme dont la
-qualité d'esprit m'avait tenue durant une heure en haleine. Je
-l'avais vu cultivé et grave, ce M. Juillet, sans le trouver
-pédant; et je l'avais entendu rire et presque gaminer avec
-Pipette, par exemple. J'eus le très grand tort de dire:
-
---Enfin, vos Voulasne, ils sont très gentils, oui, mais voilà
-presque deux mois que nous les fréquentons, et deux ou trois fois
-par semaine, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai pas entendu encore, ni
-d'eux ni de leur entourage, un seul mot qui les place au-dessus...
-mettons: de votre homme de peine, qui fréquente lui aussi, le
-dimanche, les cafés-concerts, les mêmes ou peu s'en faut, et
-chantonne pour ma femme de chambre, en frottant le parquet, les
-mêmes insanités dont vos cousins et leurs amis se délectent!...
-
-Nous atteignions la maison; mon mari descendit de voiture,
-m'aida à mettre pied à terre et ne m'adressa pas la parole dans
-l'escalier. Une fois dans l'appartement, et le verrou tiré, il me
-dit:
-
---Madeleine, je serais désolé que vous vous abandonniez à un
-sentiment d'aigreur contre un genre de vie qui vous déconcerte, je
-n'en suis pas trop étonné; mais tout doit vous déconcerter un peu,
-parce que vous arrivez de Chinon, ne l'oublions pas. Patientez,
-que diable!...
-
-Ma grand'mère m'avait fait jurer solennellement de ne jamais
-laisser la moindre difficulté entre mon futur mari et moi se
-traduire par des paroles. Elle m'avait dit: «Des sujets de
-mécontentement, mon enfant, il en naît, c'est inévitable, et dans
-les ménages les plus unis; mais évite à tout prix qu'ils soient
-confirmés par des paroles: tant que rien n'a été dit, tout peut
-être oublié; mais les mots prononcés, ce sont des marques au fer
-rouge.»
-
-Peut-être en avais-je trop dit déjà! car les paroles que mon
-mari répondait à ma plainte faisaient l'effet, sur mon épiderme,
-d'un fer déjà bien chaud!... C'était une leçon adressée à mon
-inexpérience, un avertissement pour l'avenir, et, sur un ton
-volontairement modéré, une sommation de ne franchir sous aucun
-prétexte certaine borne. La maison des Voulasne, c'était notre
-fonds.
-
-Ah! si je n'avais pas été dressée, comme je l'ai été, par ma
-famille et mon couvent, ma vie conjugale était de ce jour-là
-flambée! On me dira, et il n'a pas manqué de gens pour me dire:
-«Mais si vous n'aviez pas subi l'éducation qui fut la vôtre,
-peut-être vous fussiez-vous beaucoup plu chez les Voulasne?...»
-Ah! bien, alors je ne regrette pas mon éducation et ses
-conséquences.
-
-
-
-
-V
-
-
-Le dimanche, mon mari, pour m'être agréable, m'accompagnait à la
-messe de la petite église Saint-François-de-Sales, à quatre pas
-de chez nous: on n'avait pour ainsi dire qu'à traverser le Parc
-Monceau. J'avais gardé du couvent un goût particulier pour la
-messe matinale: elle ne ressemble pas aux autres; elle est plus
-intime et plus simple; beaucoup de femmes y communient; enfin,
-j'ai toujours eu l'impression qu'on s'y retrouve plus sûrement
-entre vrais chrétiens. Mais mon mari avait eu, lui, de tout temps,
-l'habitude de faire la grasse matinée le dimanche. Je m'aperçus
-promptement qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pouvoir demeurer
-au lit, à sa guise, au moins un jour par semaine, et je n'eus pas
-le courage de lui imposer ce sacrifice plus longtemps. Ce n'était
-que prévenir un retour à ses vieilles coutumes, qui se serait
-effectué sans que j'y misse la main, mais en proposant moi-même
-à mon mari de nous contenter de la messe de midi, je m'épargnai
-la disgrâce d'être abandonnée, toute seule, un prochain dimanche,
-à celle du matin. Nous prîmes donc l'habitude de n'aller qu'à
-la messe de midi, c'est-à-dire à une réunion de gens distraits,
-pressés de déjeuner, ou de courir aux matinées, et qui semblent
-faire au bon Dieu une suprême concession: on sent que de tous
-leurs devoirs religieux, ce bout de messe-là est le dernier. Je me
-moquais de ces catholiques négligents, dans les débuts; peu à peu,
-comme les autres, je m'accommodai très bien de cette formalité
-réduite pendant laquelle ma pensée n'avait ni le loisir ni même
-le désir de descendre jusqu'à cet arrière-fonds de nous-mêmes où
-le sens religieux se retrouve. Ma piété, naturellement, diminua.
-Quelquefois, pendant cette messe de midi, mes souvenirs d'enfance,
-de pension, de jeune fille affluaient, et liés tout à coup au
-présent, me donnaient de la vie une image si incohérente que j'en
-étais étourdie: une si grande part faite à Dieu au commencement
-de la vie, une si misérable portion dès que la vie semble avoir
-adopté son sens définitif!...
-
-Il m'arriva, avec ce régime de la messe de midi, où le prêtre ne
-nous dit pas un mot, d'oublier les Quatre-Temps, les Vigiles; de
-grandes fêtes se présentaient, nous surprenaient, sans qu'on leur
-fît plus d'honneur qu'à un dimanche. Un jour, en m'apercevant d'un
-pareil oubli, je dis à mon mari:
-
---Eh bien! vous qui vous félicitiez d'avoir épousé une femme
-dévote!...
-
-Ah! mais, c'est qu'il ne trouva pas du tout cela drôle! Oui,
-certes, il avait entendu épouser une femme dévote! Sans doute,
-il ne fallait pas que cette dévotion l'incommodât ni se fît
-remarquer; mais bien plus encore il redoutait qu'elle diminuât
-jusqu'à menacer de s'éteindre. Ce qu'il fallait, c'était que ma
-religion me permît de figurer au dehors comme les femmes qui n'ont
-point de religion, mais qu'au dedans elle conservât toute sa
-chaleur avec ses avantages. Pour Noël, il me fit cadeau de quatre
-jolis volumes admirablement reliés en maroquin; c'étaient les
-_Sermons choisis_ de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, et
-les petits traités de morale de Nicole.
-
-Il fut le premier à m'engager à revoir une ancienne compagne de
-couvent que j'avais rencontrée dès mon arrivée à Paris, chez une
-couturière de la rue Tronchet. Elle s'appelait autrefois Charlotte
-Le Rouleau, et elle avait épousé un M. de Clamarion. Elle habitait
-rue Monsieur, sur la rive gauche, comme les Du Toit.
-
-Lorsque, entre autres confidences de jeunes femmes, je racontai
-à madame de Clamarion la vie que j'avais menée depuis mon
-mariage, en compagnie de mes cousins Voulasne, elle en fut
-épouvantée; elle me tint pour tombée vivante dans l'Enfer; elle
-ne connaissait, quant à elle, rien de pareil. Moi qui avais cru,
-naïvement, que l'on menait toutes les jeunes mariées dans les
-cabarets montmartrois!... Son mari, grâce à Dieu, disait-elle, lui
-avait épargné les mauvaises connaissances; elle fréquentait un
-monde «exquis», affirma-t-elle, confiné dans le vieux faubourg et
-qui entretenait peu de communication avec «la population interlope
-de l'autre rive». Je me sentais toute honteuse d'habiter près
-du Parc Monceau. La description que Charlotte me faisait de son
-monde, si calme, si hostile à l'esbrouffe américaine qui déjà
-nous envahissait, si conservateur des bonnes manières françaises,
-m'attendrissait. Je lui demandai ce que faisait son mari. Elle eut
-presque l'air froissé: «Oh! mais, rien!» dit-elle. Il chassait une
-partie de l'année; il tirait aux pigeons; il avait son cercle. La
-fortune, selon toute apparence, devait être des plus ordinaires,
-mais on espérait en l'héritage d'une certaine tante; et les
-parents Le Rouleau, je le savais, étaient riches.
-
-Charlotte était désolée de ne point me faire embrasser son bébé,
-que l'on promenait aux Tuileries. Elle me montra des quantités de
-photographies d'un marmot joufflu, à six mois, à un an, à dix-huit
-mois; puis celle du papa, un blondin frisé, de figure quelconque,
-en brigadier au 2e cuirassiers, puis épaulant à Monte-Carlo, puis
-à cheval dans une allée du Bois.
-
---Je suis bien contente, ma petite Charlotte, de vous trouver
-heureuse!
-
-Tout à coup, Charlotte me passe un bras autour du cou, m'embrasse
-et se met à pleurer:
-
---Ma pauvre Madeleine! me dit-elle, mon mari ne m'aime pas!...
-
---Comment! est-ce possible?... après trois ans de mariage à
-peine!...
-
---Oh! oh! dit-elle, les années n'y font rien, allez... Il a une
-maîtresse... Oh!... il l'avait déjà avant la naissance de mon
-petit... Vous voyez!...
-
-A mon tour d'être abasourdie et de m'indigner:
-
---Il y a à Paris de ces créatures!...
-
-Je m'étais fait, depuis que je courais les petits théâtres, une
-idée à moi des femmes qui me semblaient destinées à détourner nos
-maris.
-
---Oh! m'interrompit Charlotte, ce n'est pas ce que vous croyez,
-c'est la comtesse de P..., une femme du meilleur monde, âgée
-quarante-cinq ans, maigre et laide, une amie intime de ma
-belle-mère, presque de son temps, d'ailleurs, et que je suis
-obligée de recevoir ici!...
-
---Est-il possible?
-
---Oui, dit-elle simplement, d'un certain ton d'aînée qui
-signifiait, je crois: «Vous verrez que c'est possible!»...
-
-Mon instinct se révoltait; sans prononcer une parole, j'eus un
-mouvement que Charlotte devina, parce que nous avions longtemps
-vécu ensemble, et qui voulait dire: «Mais il n'y a donc pas moyen
-de se révolter contre cette situation?»
-
-Elle me dit:
-
---Mes larmoiements, mes récriminations, si vous saviez comme ces
-hommes-là ont une façon de vous en faire comprendre le ridicule...
-et la vanité! Quand cela m'a soulevé le cœur par trop fort d'être
-contrainte à voir ici cette pimbêche, j'ai cru pouvoir m'en ouvrir
-à ma belle-mère; mais ma belle-mère m'a fait signe de ne pas
-continuer et elle m'a dit en propres termes: «Dans notre famille,
-ma chère enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et
-d'élever nos enfants de notre mieux...» L'usage... Ce mot-là vous
-rabat le caquet, je vous prie de le croire, quand on n'est, comme
-moi, qu'une petite bourgeoise...
-
-Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous étions sur le
-même banc, au Sacré-Cœur, ignorantes et prêtes à tout. Mais elle
-avait un demi-million de dot, et moi rien; et voilà les destins
-différents qui s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres!
-Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement tous ses
-vœux: joli garçon, beau nom, noble faubourg! Et la voilà qui, pour
-les quinze ou vingt mille francs de rentes qu'elle apporte à une
-famille appauvrie, a acquis tout juste le droit de servir chez
-une madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me trouvai pas, par
-comparaison, si à plaindre.
-
-Je fis à mon mari le récit de ma visite. Il montra beaucoup
-d'intérêt pour le cas de mon amie, et il dit:
-
---Voilà des femmes admirables!
-
-J'espérais revoir Charlotte qui avait paru trouver un soulagement
-à se confier à moi. Elle vint, longtemps après ma visite, déposer
-une carte chez mon concierge, et quand j'essayai par deux fois de
-la revoir chez elle, il me fut répondu qu'elle était sortie. Nous
-n'étions pas du même monde. Ceci était si vrai que, de moi-même,
-sans songer à Charlotte, je quittai, peu après, sa couturière.
-J'ai rencontré madame de Clamarion, des années plus tard, à une
-vente de charité. Elle me parla très gentiment. Je la complimentai
-parce que je voyais souvent son nom, dans les journaux, à la
-tête d'une quantité d'œuvres où elle payait, c'était probable,
-plus de sa personne que de sa bourse. Elle me parut, en effet,
-complètement absorbée par cette besogne et par son fils unique;
-elle était mise sans aucune recherche, comme une femme qui a
-oublié son sexe. C'était une résignée et elle semblait avoir
-trouvé la paix, même un bonheur.
-
-Je me doutais bien que mon mari souhaitait me voir fréquenter
-quelques-unes de ces femmes jugées par lui «admirables». Il le
-souhaitait parce qu'il comprenait que je trouverais peut-être
-près d'elles l'agrément qui me manquait ailleurs, et il le
-souhaitait parce qu'il tenait avant toute chose à ce que je
-ne m'écarte point du type de femme qu'il avait voulu en moi.
-C'étaient des femmes qui ne l'amusaient pas, mais qu'il jugeait
-indispensables à la maison. Malheureusement, il en connaissait
-peu. Madame de Clamarion, c'en était une qui nous échappait. Je
-pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient fait les avances
-les plus caractérisées; mais il y avait interdit sur les Du Toit,
-au moins aussi longtemps que leur conflit avec les Voulasne
-n'aurait pas reçu de solution.
-
-
-
-
-VI
-
-
---Mais, dis-je un jour, en souriant, à mon mari, je m'aperçois que
-vous n'avez que de mauvaises fréquentations!...
-
-Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde inavouable,
-mais que, étant célibataire, il n'avait pas songé à se ménager les
-gens qu'on aime, une fois marié, à réunir à sa table. Et c'est un
-choix qu'il n'est pas si aisé d'improviser.
-
-Voyait-il l'entourage de sa mère et de sa sœur? Et quel était,
-d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le faire parler
-là-dessus; ce voile tendu sur son passé ne me fut découvert
-que par lambeaux qui tombèrent d'année en année. Les amis des
-Voulasne, voilà quels étaient ses amis. Eh bien! les allait-il
-renier, ou se disposait-il à me les faire adopter? Le loisir nous
-manquait déjà pour méditer ou discuter ensemble cette question,
-car, sans plus tarder, les amis des Voulasne nous priaient à dîner.
-
-La plupart de ces messieurs étaient des industriels, des
-fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier, quelques gens
-de bourse, un commissaire-priseur, et parmi les intimes des
-Voulasne, des oisifs tout simplement. Leur éducation, en général,
-avait été rudimentaire; ils étaient à peu près illettrés, informés
-tout au plus des livres qui faisaient scandale, et n'ayant lu,
-d'un bout à l'autre, que les gauloiseries d'Armand Silvestre.
-Mais, comme tout Paris, ils connaissaient le théâtre. Ils me
-faisaient, à moi, l'effet d'êtres mal équarris, mais ils étaient
-pleins d'une grosse vie, d'un fort appétit, et leur audace était
-sans bornes. Leurs femmes étaient ou élégantes, et alors tout
-toilettes, ou franchement sacrifiées, réduites à néant, telle la
-pauvre madame Grajat, pour qui j'éprouvais une pitié profonde
-à cause de la vie désordonnée de son mari et de la misérable
-mine qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers,
-les courses, les coulisses, et toutes les sortes d'histoires
-amoureuses.
-
-Grajat avait été un des témoins de mon mari lors du mariage; il
-était un de ses plus vieux amis, son «grand confrère». Grajat
-était un homme d'une cinquantaine d'années, mais d'aspect encore
-jeune, très robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris
-épais et drus comme un poil de brosse, des yeux d'un bleu céleste,
-angéliques, inquiétants, l'encolure d'un taureau, des mains de
-terrassier. Officier de la Légion d'honneur, inspecteur des
-travaux de la Ville, une fortune faite, il avait de l'argent dans
-cinq ou six théâtres, et une liaison affichée avec une artiste du
-Palais-Royal. Il était un adjudicataire important des travaux de
-l'Exposition universelle qui se préparait, et il avait procuré
-à mon mari quelques reconstitutions historiques, qui devaient,
-affirmait Grajat, surtout en ma présence, lui rapporter sinon de
-gros bénéfices,--car je ne sais quelle combinaison lui barrait le
-Pactole,--du moins beaucoup d'honneur, et la croix.
-
-Il venait dîner à la maison une fois par semaine. Mon mari
-invitait avec Grajat quelques-uns de ses anciens camarades.
-Nous ne pouvions guère être plus de quatre ou cinq à table, car
-notre salle à manger était celle d'un ménage de poupée, et je
-n'avais, pour servir, qu'une petite femme de chambre, à la grande
-humiliation du maître de maison qui, plus que la croix, peut-être,
-ambitionnait les moyens d'avoir un domestique en livrée.
-
-Entre ces messieurs, il n'était question, dans ce temps-là,
-quand ce n'était pas du général Boulanger, que de l'Exposition
-universelle. Il était question de l'Exposition universelle, non
-pas à un point de vue général, au point de vue du pays, par
-exemple, ou des sciences, ou des arts, ni même de l'architecture,
-mais au point de vue des affaires personnelles de tel et tel
-d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec tel ou tel autre,
-et cela tout le temps du moins que la réunion était dominée par la
-personne considérable de Grajat. Il est vrai que si la personne
-considérable de Grajat n'était plus là, elle laissait une trace
-indélébile sur laquelle tous marchaient à la queue-leu-leu,
-suivant comme une piste la direction de l'aîné qui avait, en
-toutes ses entreprises, réussi.
-
-Leur langage m'étonna longtemps par le contraste qu'il offrait
-avec celui des hommes que j'avais écoutés autour de ma famille.
-Ni mon grand-père ni mon père n'agissaient en vue de gagner de
-l'argent; ils avaient une profession dont ils s'acquittaient
-presque religieusement, en sachant se contenter de ce qu'elle
-rapportait; et leur esprit était tourné de telle sorte que
-l'intérêt national, général, ou l'intérêt moral, occupât en toutes
-circonstances le premier plan.
-
-Grajat était «un entrepreneur»; son souci se bornait à exécuter
-des opérations fructueuses. Toute considération d'un ordre plus
-élevé eût entravé son élan. C'était un homme utile, indispensable
-peut-être, et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient
-autour de lui, à ma table, étaient aussi des hommes utiles,
-indispensables peut-être, à sa suite, et des hommes dont il serait
-un peu présomptueux à moi de dédaigner le rôle; mais aucun de ces
-messieurs, autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui pût me
-laisser seulement soupçonner qu'il pensait à rien hormis à ses
-honoraires, à ses affaires, et, pour moi, fille et petite-fille
-d'hommes voués à la vie morale, étaient et devaient demeurer, en
-dépit de ces amis de mon mari, entachés d'infériorité.
-
-Nous retrouvions le même état d'esprit chez les Kulm, chez les
-Lestaffet, chez les Baillé-Calixte, d'autres amis encore des
-Voulasne, mais avec cette différence que les femmes, dans ces
-maisons, tenant une grande place et prétendant à l'élégance,
-chacun s'y efforçait aux belles manières, s'y parait de son mieux,
-on pourrait dire: s'y endimanchait tous les jours; avec cette
-différence aussi que, ces maisons étant opulentes, attiraient
-une clientèle nombreuse où les débris d'une société ancienne et
-plus polie se mêlaient, quêtant des emplois lucratifs, chantant,
-dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu'à aimer pour
-obtenir une bouchée de pain.
-
-Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conservé, de ce
-premier chapitre, incertain, de sa biographie, un accent léger
-qui charmait dans sa bouche. Elle avait une physionomie peu
-expressive, mais sa grâce de bel animal était encore très
-puissante sur les hommes. Madame Kulm appartenait à une honorable
-famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une aventure
-beaucoup trop retentissante. Elle montrait une figure chiffonnée,
-un nez de trottin, des dents de souris, des yeux de gavroche
-crevant de malice. Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses
-audaces. Elle avait le goût vulgaire et s'en flattait. «Avec elle,
-disaient ces messieurs, à la bonne heure, on est à l'aise!»
-
-Quant à madame Baillé-Calixte, née Calixte, elle était fille d'un
-restaurateur connu. C'était une femme très instruite, la plus
-intelligente et de beaucoup, dans ces réunions. Elle avait pour
-son mari, et pour la situation de son mari, qu'elle confondait
-avec lui, un dévouement sans limites. Toutes ses inclinations, on
-le voyait,--on le voyait trop, dans ce monde-là,--étaient pour la
-vie bourgeoise la plus traditionnelle et conventionnelle, mais,
-une fois admis le principe qu'une femme peut servir son mari et la
-situation de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement,
-aucun choix dans les moyens d'atteindre cette fin. Elle adoptait
-cette société non par penchant mais par vertu; elle l'adoptait
-de propos délibéré, et elle en adoptait tous les rites, ayant la
-terreur d'y être suspecte, d'y paraître déplacée. Son mari venait
-de donner toute l'ampleur d'une industrie à la fabrication des
-bicyclettes, il avait une foi d'apôtre dans le succès prochain des
-moyens mécaniques de locomotion. Madame Baillé-Calixte suivait son
-mari, et «travaillait» avec son mari, dans les milieux où celui-ci
-trouvait des hommes, des capitaux, et tout un public neuf, pour
-seconder ses entreprises. Madame Baillé-Calixte, excellente mère
-de famille, qui avait été la nourrice de ses quatre enfants,
-qui élevait ses filles avec un soin et des scrupules inouïs,
-adoptait le ton de madame Kulm et de madame de Lestaffet, se
-laissait dire des choses «colossales», et parfaitement serrer de
-près par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accusât d'avoir
-des mœurs rétrogrades, enfin professait avec une éloquence de
-brevet supérieur ces théories anarchistes et cette philosophie de
-courtisanes, qui commençaient à s'insinuer à cette époque parmi
-nous.
-
-Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient
-franchement et s'amusaient en toute innocence. Pour eux, point de
-soucis d'affaires, nulle ambition, pas davantage de coquetterie,
-de flirts, ni de vice non plus à satisfaire. Cousins entre eux,
-ils avaient joué l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'étaient des
-gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de longue date,
-amassé une fortune par le vieux procédé français du bas de laine,
-sans laisser soupçonner autour d'eux qu'ils pussent être autres
-que de petits rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans
-le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel qui ne dépassait
-pas dix mille francs. Et ils fussent demeurés là, toute leur vie,
-c'est probable, sans relations que quelques vieux amis de famille,
-dont étaient les Du Toit, si M. Chauffin ne leur eût démontré un
-beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient être logés
-dans un hôtel, et dans le plus riche quartier futur de Paris, tout
-en faisant une magnifique opération, le prix du terrain devant
-tripler en dix ans, et l'hôtel, tout construit, à demi meublé,
-étant laissé par-dessus compte. Aussitôt transplantés, installés
-et guidés par Chauffin ami des plaisirs, ces bonnes gens avaient
-ouvert les yeux à la vie comme des enfants à leur premier voyage.
-Changé le quartier, changée l'habitation, changés les témoins
-ordinaires de leur petite existence, et, surtout, décédés les
-derniers parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de cinq ou
-six ans pour que le ménage adoptât le train de vie qui aujourd'hui
-était le sien. Tous deux, d'un naturel enjoué, heureux, un peu
-puéril, avaient lâché leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met
-dans une pension nouvelle, et ils appartenaient dorénavant à qui
-saurait leur indiquer de nouvelles façons de se divertir. Plus que
-personne, ils étaient disposés à se laisser éblouir par tout ce
-qui prenait un air de fête; et, sans profession, sans soucis, ils
-se croyaient, eux, perpétuellement à la fête, rien qu'à la fête,
-tout entiers à la fête. Ah! que leur façon d'y prendre part et de
-n'en voir, en bon public, que la face agréable et bonne, était
-touchante! Je commençais à leur rendre justice. C'étaient vraiment
-d'excellentes gens.
-
-Lors d'un certain dîner chez les Kulm, on vit pour la première
-fois, je m'en souviens, une ombre ternir le front des excellents
-Voulasne. Et la chose était si insolite qu'elle ne put passer
-inaperçue de personne. Nous en savions la cause; d'autres la
-devinèrent. Leur fille, Isabelle, contrariée dans son amour pour
-Albéric Du Toit, menaçait de faire une maladie, sinon pis. Elle
-refusait de boire et de manger; refusait réunions, parties de
-plaisir; refusait de s'habiller; refusait même de quitter le lit;
-elle faisait grève. Les parents, dénués totalement d'autorité,
-n'ayant jamais accompli un acte de répression, et gâtés par la
-facilité des relations de parents à enfants tant qu'il ne s'agit
-entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont des
-jeux, se montraient plus décontenancés que si leur fille se fût
-compromise. Les bons Voulasne, qui ne croyaient certainement
-appliquer aucun principe à la vie, étaient en proie à un courroux
-tout pareil à celui de ma grand'mère Coëffeteau, lorsque je
-m'étais avisée, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment:
-ils obéissaient, comme tout le monde, à de vieilles idées, et
-entre autres à celle qui veut que l'autorité s'exerce de haut en
-bas. Cet ordre étant détruit, si près d'eux, ils ne comprenaient
-plus rien à rien, donnaient leur langue au chat. Henriette hochait
-la tête, à tout propos, comme si, des jours à venir, pas un ne
-fût plus fait pour elle; Gustave, morne et boudeur, en voulait à
-tous de son désagrément domestique, comme un grand gamin qu'il
-était; et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'était que sa
-femme avait décidé, pour éloigner Isabelle des Du Toit, de partir
-pour le Midi, précipitamment, devançant la saison et le groupe
-d'amis qui servaient à y tuer le temps en leur compagnie. Il y
-avait, en outre, en perspective, un «dîner de têtes» chez les
-Baillé-Calixte, pour le Mardi Gras. Gustave eût consenti à tout
-mariage d'Isabelle qui lui eût permis, à lui, de ne pas quitter
-Paris demain et de préparer sa «tête» pour le prochain carnaval.
-Mais Henriette essayait de lui faire entendre que ce n'était pas
-un gai dîner qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais
-dix, mais vingt dîners, car ils étaient gens à vous accommoder
-subrepticement à l'eau bénite, témoin Isabelle, en quelques mois
-rendue par eux, même à distance, méconnaissable...
-
-J'étais, quant à moi, fort embarrassée, parce qu'Henriette non
-seulement m'autorisait à lui parler de son ennui, mais me comblait
-de ses confidences. Ce mariage n'était pas, évidemment, de ceux
-qu'on juge tout indiqués, étant donnée la dissemblance des
-mœurs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin, Isabelle
-était amoureuse... Je ne pouvais me défendre d'en souhaiter la
-réalisation, personnellement, puisque les Du Toit me plaisaient et
-puisque j'eusse donné beaucoup pour que leur influence balançât
-celle des Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et Cie. Mon mari,
-lui, flattait sans vergogne les désirs de ses cousins. Madame
-Baillé-Calixte trouva moyen d'être initiée aux chuchoteries. On
-s'aperçut que les Kulm et les Lestaffet savaient tout. Puisqu'il
-en était ainsi, pourquoi ne pas tenir franchement conciliabule?
-Henriette Voulasne espérait précisément que l'opinion de ces
-messieurs déciderait son mari à boucler ses malles au plus vite.
-
-A notre grand étonnement, Grajat, le dernier informé, au seul nom
-des Du Toit, entama, d'emblée, avec la décision foudroyante qui
-lui était coutumière, la louange du président, de sa femme, de son
-fils, de toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui;
-il se moquait de se jeter à la traverse des intentions de monsieur
-ou de madame Voulasne; il avait, en cela comme en toutes choses,
-son idée à lui; quelle était-elle? Nous devions le savoir un jour.
-En tout cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait, à parler
-des Du Toit, le feu qu'il employait à traiter une affaire. Mon
-mari le tira par la manche, le pinça, l'attira à part, lui dit en
-propres termes qu'il contristait gravement ses cousins. Tous les
-témoins étaient incommodés de cette indécente ingérence dans une
-discussion de caractère intime et provoquée par une confidence.
-
-Il se produisit dans les esprits un phénomène que j'ai observé
-maintes fois depuis, chez ce monde qui faisait fi des délicatesses
-d'épiderme: c'est qu'une opinion violente les pénétrait comme un
-caillou lancé dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu
-qu'elle fût un peu rude, et bien assénée, s'imposait à eux comme
-à des êtres stupides. Tous ces gens avaient de la santé, de la
-vigueur, un élan de vie merveilleux; ils semblaient très forts;
-eh bien! leur organisme excellent était d'une insigne lâcheté.
-Ils capitulaient, faute d'arguments moraux. La balourdise de
-Grajat, qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se
-maintenait, et sur le ton péremptoire, se gagna des approbateurs.
-Ah! les grandes capacités de M. Du Toit, son crédit, son influence
-au Palais, nous furent révélés ce soir-là! Pour certains de ces
-messieurs, sans cesse à l'affût des puissances, les ressources
-que pouvait offrir la parenté du président Du Toit étaient d'un
-effet sûr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement, auraient
-pu se moquer, insouciants, sans besoins, sans affaires, et
-qui, d'ailleurs, depuis toujours avaient eu à eux les Du Toit.
-Eh bien! les Voulasne subirent le mouvement que suscitait la
-volonté brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en
-était abasourdie tout d'abord; puis, en très peu de temps, si
-pauvre était sa résistance, qu'on la vit rougissante, humiliée,
-presque honteuse... Alors, vraiment! tout le monde était d'avis
-qu'Isabelle fût unie aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari
-comme elle, nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle
-et son mari regardèrent de même leur ami Chauffin.
-
-Tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie aux Du Toit.
-
-Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de nos bons
-cousins. Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer à mon mari,
-aussitôt dans la voiture qui nous ramenait à la maison. Il
-fut très étonné. Rire des Voulasne, fût-ce sans malice, mon
-mari y était d'autant moins disposé qu'il obéissait comme eux
-à la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parlé, en
-particulier, vers la fin de la soirée. Que lui avait-il pu dire,
-pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit fût
-devenu chez nous comme un commandement de Dieu?
-
---Grajat?... dis-je à mon mari, Grajat a tout simplement voulu
-m'être agréable, à moi personnellement, car il savait ma sympathie
-pour les Du Toit...
-
-Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux galanteries
-dont Grajat, en effet, me comblait depuis le jour de mon mariage,
-mais me comblait avec une liberté, une outrance, qui les rendait
-bénignes, insignifiantes.
-
-J'aurais voulu qu'on m'accordât que j'avais bien jugé, du premier
-coup, les Du Toit, puisque, après moi, un homme comme Grajat les
-déclarait si précieux à posséder parmi ses proches. Ah! bien,
-ouiche! les raisons qu'avait Grajat de prôner le président du
-tribunal civil étaient d'une autre qualité!...
-
-En attendant, me voilà d'accord avec Grajat, obligée à tenir
-Grajat pour un sauveteur, à lui manifester ma reconnaissance, à
-me montrer son alliée dans une entreprise conforme à mes vœux!
-Grajat, malgré ses galanteries, se souciait assez peu, je crois,
-que je lui fisse bonne ou mauvaise figure; on eût même dit que
-mon hostilité secrète le piquait favorablement; il me taquinait
-davantage ou me prodiguait plus de grâces, à sa façon, quand
-je lui opposais cette froideur glaciale qui me valut de lui le
-surnom de «Banquise». Lorsqu'il nous emmenait au théâtre, ou nous
-en ramenait, dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: «La
-voiture de madame la Banquise est avancée», et c'était un mot qui
-déridait mon mari. Toutefois, comme je me défendais moins de ses
-loges ou de ses fauteuils depuis que nous menions même campagne,
-nous allions, grâce à lui, souvent avec lui, au moins deux fois
-la semaine au théâtre. Je serais mal venue à le regretter, car
-cela ne m'était ni désagréable, ni inutile, et s'il est vrai que
-sans son intervention nous serions allés tout de même au théâtre,
-je n'aurais cependant pas vu le quart des pièces que je connus à
-cette époque-là, car nous étions très économes.
-
-Il va sans dire qu'un Grajat, même galant, n'allait pas me
-demander quels spectacles je préférais. Pour mon mari, d'ailleurs,
-tout coupon était le bienvenu, où qu'il vous donnât le droit
-d'aller, du moment qu'il était de faveur.
-
-Va donc pour les théâtres auxquels Grajat s'intéresse! Va pour les
-pitreries qui font le bonheur des Voulasne!...
-
-Et avec cela, mon mari tenait à ne point me laisser perdre le type
-qu'il aimait en moi, le type de la femme irréprochable, le type
-de ce qu'on nommait encore, dans ce temps-là, «la femme comme il
-faut». Ce n'était pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique
-et qui se traduisît par des paroles précises, mais c'était une
-exigence plus tenace que celles qui s'expriment; je la sentais
-fondamentale, instinctive, peut-être même inconsciente.
-
-Avec sa complaisance pour le goût de bouis-bouis des Voulasne,
-pour les spectacles pimentés de son ami Grajat, se douterait-on
-de la préférence de mon mari? C'était de voir et de me faire
-voir, en quelque pièce qu'elle jouât, mademoiselle Bartet, de la
-Comédie-Française, qui incarnait à ses yeux l'idéale figure de la
-femme distinguée. Pour aller voir mademoiselle Bartet, il payait
-ses fauteuils; il l'allait voir sans hésitation, si par hasard
-Grajat, les Voulasne ou son monde ordinaire lui manquaient. «Que
-faisons-nous ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...»
-Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais autant
-que lui mademoiselle Bartet; j'aimais à le voir admirer cette
-femme exquise, et je me disais: «Pour qu'il l'admire, il faut
-qu'il comprenne ou sente et apprécie tout ce que cette artiste
-met de profond, de délicat et même de subtil dans le ton de sa
-voix, dans la réserve de ses attitudes et dans tout ce qu'elle
-laisse à deviner de son âme pudique et ardente. Celui qui est
-capable de s'enthousiasmer pour une si totale absence de mauvais
-goût, quel goût ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce goût-là,
-comment ne serait-il pas écœuré de ce que nous voyons en fait de
-spectacles ou en fait de gens, tous les jours? Pendant longtemps
-j'ai voulu croire que mon mari avait, lui aussi, une pudeur de
-montrer quelque chose de délicieux en lui-même. Pendant longtemps
-j'ai imaginé que sous son enveloppe si mate et si impénétrable,
-peut-être cachait-il une sensibilité effarouchable et d'autant
-plus charmante.
-
-Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour:
-
---Mais des femmes comme les héroïnes qu'incarne mademoiselle
-Bartet, c'est une puissante vie intérieure qui les fait, c'est
-une vie morale très élevée qui leur donne tant d'attraits en leur
-permettant de si bien parler de ce qui se passe en elles; des
-femmes si intéressantes, ce sont des femmes chez qui il se passe
-beaucoup de choses; il leur faut de la retenue, mais aussi de la
-passion, des émotions, noblement refrénées, mais qui résultent de
-conflits terribles, et il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un
-monde où l'esprit soit délié et cultivé, soit honoré par tous et
-mis au premier plan!...
-
-Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait trop de mal à
-analyser les caractères et jusqu'à ses propres sentiments.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient, il
-s'agissait avant toute chose, à ce moment-là, de l'Exposition
-universelle qui allait s'ouvrir et sur laquelle,--c'était vraiment
-curieux,--tous comptaient comme sur un événement destiné à
-bouleverser le monde, pour le moins à apporter à la situation de
-chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient de
-cette Exposition me semblait être un peu l'issue d'un conte de
-fées; mais enfin, moi, j'arrivais à Paris, je ne savais rien de ce
-qui y est possible ou non, et surtout à des hommes d'affaires. On
-venait d'élever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit
-de si haut, et la réalisation de cette entreprise échauffait les
-esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient à l'aurore de
-temps nouveaux, favorables à toutes les variétés du grandiose.
-Grajat avait «mis la main, disait-il, sur l'Alimentation». Il
-voyait, et il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties
-du monde assemblées à Paris, agglomérées au Champ-de-Mars, assises
-à table, buvant et dévorant!... Pour moi, née à Chinon, et
-familiarisée dès mon enfance avec les mangeailles de Gargantua,
-cette vision anticipée d'une réfection de toutes les nations
-n'était pas pour me paraître insensée, et me frappait même, je
-l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles prophétiques. En
-outre, n'était-il pas question d'un banquet des trente-six mille
-maires? Il fallait entendre le grand, gros, puissant Grajat citer
-des nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux de
-vin ou de bière, et énumérer des noms de communes de France qui
-affluaient à sa mémoire, trois ou quatre minutes durant, sans
-qu'il reprît haleine, ce qui produisait un effet énorme.
-
-Mon mari, grâce aux concessions obtenues par son cher Grajat sur
-le terrain de l'Exposition, avait assumé un travail de galérien.
-Depuis six mois, quatre employés supplémentaires étaient à sa
-solde dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en fiacre,
-pour les «Pavillons Grajat»; il renvoyait ses propres affaires
-à l'année suivante. Il fut si occupé dans les deux mois qui
-précédèrent l'ouverture, que nous dûmes renoncer à accompagner
-Grajat au théâtre. Et je m'émerveillais: «Mais comment Grajat
-peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire?» C'est
-que Grajat se reposait sur quelques-uns de ces messieurs à lui
-dévoués, comme mon mari, et qui accomplissaient sa besogne.
-
-N'en venions-nous pas à refuser des invitations jusque chez les
-Voulasne! Ce fut Grajat qui, à ce propos, vint nous rappeler nos
-devoirs. Nous ne savions seulement plus où en était le mariage
-d'Isabelle!... Grajat secoua mon mari, d'importance. Que de
-tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de l'algarade, je pus
-surprendre quelques mots qui rappelaient nettement à mon mari que
-le mariage d'Isabelle était plus important que ses travaux.
-
-Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant une tasse de
-thé, je dis à notre tyran:
-
---Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent sur cette affaire,
-c'est bien sûr! Mais il faut que ce soit avec le diable que vous
-ayez traité, puisque ni la famille du jeune homme, ni celle de la
-jeune fille ne tiennent au mariage?
-
-Il me regarda d'un air singulier où il y avait beaucoup
-d'étonnement, et il dit:
-
---Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte avec tout son
-sang-froid, la coquine...
-
---Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat.
-
-Je l'avais gêné. Il modifia brusquement sa tactique: sans renoncer
-à son plaidoyer, il lui donna un tour badin et ne quitta plus le
-ton de la blague. Mais il était touché, il se sentait pénétré par
-quelqu'un qui échappait à sa domination, et que ce quelqu'un fût
-moi, il en demeurait hébété.
-
-Mon mari nia, dès que nous fûmes en tête-à-tête, tout dessein
-suspect de la part de Grajat. Nous eûmes quelques petits
-différends à ce propos, mais ce qui contribua le mieux à les
-apaiser, en donnant à Grajat au moins une bonne raison d'être
-intervenu, c'est qu'il était grand temps pour nous de retourner
-chez nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient
-absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de les négliger.
-Toutes les nécessités du monde n'y faisaient rien: nous avions
-manqué aux plaisirs ordinaires des Voulasne; et ils nous le
-passaient beaucoup moins que si nous les eussions abandonnés
-eux-mêmes dans le plus grand malheur. Nous n'avions point
-été du dîner de têtes! Comment? par quelles raisons humaines
-expliquer pareille abstention? Des travaux des travaux!... Ces
-mots-là sonnaient creux aux oreilles des Voulasne. Qu'on ne les
-imagine pas, cependant, nos cousins, fâchés, ni froissés même!
-ce n'étaient point des gens susceptibles, et la rancune était
-chose bien grave pour eux. Ils étaient seulement désolés, moins
-peut-être pour eux que pour nous, et c'était gentil de leur part.
-Ils étaient désolés pour nous que nous nous fussions privés d'une
-fête à eux si agréable. Ils étaient désolés comme de bons amis qui
-voient que vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils ne
-nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en pitié; ils nous
-estimaient moins.
-
-De sorte que mon mari eut le droit de me dire:
-
---Sans l'intervention de Grajat!...
-
-Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions non
-seulement de nous déconsidérer aux yeux de nos cousins, mais de
-ne point nous aviser que nos cousins laissaient tout simplement
-dépérir Isabelle!... Ils ne le faisaient pas par cruauté, par
-obstination, mais par étourderie, mais faute de loisir, oui,
-vraiment, faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce fût hors
-de leurs incessants plaisirs.
-
-Du jour où notre cousin Gustave n'avait plus été menacé de
-quitter Paris et de manquer son dîner de têtes, le monde lui
-était réapparu sous des couleurs si pures et si riantes, qu'il
-ne concevait pas que sa fille pût le voir sombre ou troublé.
-L'optimisme, lorsqu'il s'implante dans une âme, est si vigoureux,
-si vivace, si envahissant! L'impétuosité pour les plaisirs, c'est
-comme une horde de barbares, un torrent débordé, une coulée de
-lave! Cette nature neuve et presque primitive des Voulasne était
-pour moi un sujet non seulement d'étonnement, mais d'effroi. Je
-la sentais capable de tout dévaster plutôt que de faire halte un
-instant sur son chemin de fleurs. Depuis combien de générations
-ces gens-là et leurs ancêtres n'avaient-ils pris aucun agrément
-dans leur vieille maison du Marais? Depuis combien de temps
-plutôt, ce manque d'expansion heureuse, uniquement dû à la
-timidité puérile, à la terreur du «qu'en-dira-t-on», n'avait-il
-eu comme dérivatif aucune foi ardente, ou tout au moins comme
-régulateur, aucune règle tombée de haut?
-
-C'étaient de très vieux Parisiens, et sédentaires, mais sans
-la moindre mémoire de leurs origines. Ils avaient conservé des
-mœurs publiques la soumission à certaines cérémonies extérieures
-du culte, comme le baptême, le mariage, les obsèques; mais,
-et sans qu'aucun principe adverse semblât introduit dans leur
-famille, ils étaient totalement dépourvus d'idées religieuses.
-Je remarquais fort ces particularités, parce que, malgré moi, je
-comparais toutes choses à ce que j'avais vu dans ma famille et
-dans ma province. Nous étions, nous aussi, des gens ignorants des
-plaisirs; mais nous les méprisions, sachant pourquoi; et c'était
-devenu pour nous une seconde nature de les tenir pour vils et pour
-vains; nous avions des compensations! eux, non.
-
-A aborder le sujet du mariage nous étions autorisés par les
-confidences reçues six semaines auparavant, et par la discussion
-mémorable lors du dîner Lestaffet. Eh bien! aborder un sujet
-sérieux, fût-ce un sujet les intéressant de si près, avec
-Gustave et Henriette Voulasne, était la chose du monde qui, dès
-qu'on était en leur présence, dès qu'on les avait reconnus,
-paraissait la plus absurde, la plus chimérique, la plus folle
-à entreprendre. C'était, au beau milieu de sa récréation, aller
-empoigner un petit garçon par le col et lui parler des vertus
-théologales.
-
-D'abord, il fallut les prendre à part, écarter Chauffin, ne pas
-parler devant les jeunes filles. Déjà notre air soucieux faisait
-très mal. Ils causaient de l'Exposition, des premières ascensions
-à la Tour, de l'immense kermesse qui allait durer dix mois.
-C'était comme une gigantesque réjouissance organisée pour eux...
-
-Mon mari, osa dire:
-
---Je trouve Isabelle bien pâlotte...
-
-Et moi, aussitôt après:
-
---Eh bien! et ce mariage?...
-
-Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher à fuir; de
-l'œil, l'un comme l'autre, ils appelaient au secours: l'ami
-Chauffin, leurs deux filles elles-mêmes avec qui, tout à l'heure,
-on était là si tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes
-filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon mari m'étonnait
-par sa décision; il fallait qu'il obéît aux injonctions de Grajat
-pour forcer ainsi ses chers Voulasne.
-
-Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise tête.
-Elle me dit:
-
---Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande...
-
---Eh bien?... eh bien?...
-
---Eh bien! demandez à Gustave qui ne peut pas prendre une
-décision!
-
---Eh bien? eh bien? fîmes-nous, mon mari et moi, tournés du côté
-de Gustave.
-
-Gustave se taisait, baissait l'oreille.
-
---Allons! voyons, mes chers cousins, nous étions tombés d'accord,
-l'autre soir, que ce mariage était excellent sous tous les
-rapports... Et les jeunes gens s'aiment. Isabelle en souffre,
-c'est évident...
-
-Ici les deux parents protestèrent. Ni l'un ni l'autre ne
-consentaient à admettre que leur fille pût souffrir.
-
-Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopiné avec sa
-femme et il formula la pensée qu'il ruminait, depuis que nous lui
-parlions du mariage de sa fille:
-
---Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiquât sur le cadran les
-cinq minutes, oui, les cinq, où, depuis trois semaines, j'aurais
-pu réfléchir à une affaire de cette importance!
-
-Sa candeur et sa sincérité étaient pures. Comme tous les gens qui
-n'ont absolument rien à faire, il n'avait pas une minute à lui.
-
---Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces cinq minutes, nous
-les avons devant nous, j'espère, car vous n'allez pas nous mettre
-à la porte!... Si nous les employions à réfléchir ensemble... Ah!
-vous allez nous trouver indiscrets?...
-
-Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets, et ma
-proposition même lui rendait un réel service. Nous reprîmes
-la conversation que nous avions eue chez les Lestaffet. Nous
-aboutîmes aux mêmes conclusions: contre ce mariage, aucune
-objection sérieuse. Mais Gustave disait:
-
---Isabelle est folle, folle à lier! Chez les Du Toit, mais c'est
-aller s'enterrer vive!
-
---Elle a déjà adopté l'esprit de la famille!
-
-Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je lui eusse parlé
-d'une chose de l'autre monde. Et il conclut:
-
---Il n'y a pas d'esprit qui consiste à s'embêter du matin au soir!
-
-J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive défense contre les
-Du Toit était chez les Voulasne simplement égoïste, mais non! les
-Voulasne étaient convaincus que c'était sacrifier leur fille que
-la confier à une famille où l'on ne savait pas s'amuser. Il y
-avait une certaine bonté dans leur négligence à s'occuper de ce
-mariage, une bonté ingénue, puérile, leur genre de bonté à eux.
-
-Impossible, lors de cette séance, de leur arracher le «oui» qui
-eût fait tant de bien à Isabelle.
-
-Huit jours après, le mariage était décidé.
-
-Comment! Que s'était-il passé?
-
-Une simple entrevue entre le président et nos cousins, une
-entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire positivement non,
-sans dire positivement oui, opposaient des raisons dilatoires
-tellement peu fondées, que M. Du Toit, qui connaissait son monde,
-s'avisa de dire aux Voulasne: «Mais enfin, ce mariage ne serait
-pas, bien entendu, pour demain!... Prenons notre temps!... Qui
-nous empêcherait d'en fixer la date... voyons... par exemple... à
-la clôture de l'Exposition?... Je dis: _après_ la clôture...» Ces
-quelques mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des
-Voulasne se rassérénait. Aussitôt, les Voulasne consentaient à
-tout. M. Du Toit avait deviné que ce qu'ils redoutaient, c'était,
-pour les pourparlers, pour les préparatifs, pour les emplettes,
-pour les formalités du mariage, d'être privés, ne fût-ce que
-vingt-quatre heures, des plaisirs de l'Exposition!
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Je me vois encore entrant avec mon mari et les Voulasne, pour
-la première fois, à l'Exposition, avant l'ouverture officielle.
-C'était par la porte du quai d'Orsay; rien n'était terminé;
-il y avait des Aïssaouas, des Sénégalais, et toutes sortes de
-créatures, noirâtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient
-dans la boue, empaquetées dans des châles démodés et des
-couvertures, et dont les yeux d'exilés faisaient peine à voir,
-comme ceux des pauvres bœufs qu'on aperçoit dans les fourgons sur
-les voies de garage. Et à partir du moment où nous eûmes franchi
-cette porte, il me semble que toute l'année ne fut plus qu'une
-foire, immense et partout répandue, qu'un mouvement de tous les
-objets posés sur le sol de Paris, qu'un bruit étourdissant, qu'un
-tintamarre où la tête se perdait...
-
-Au monde que nous fréquentions, rien ne pouvait plus parfaitement
-convenir que cette cohue, que cette trépidation, que ce bariolage
-de couleurs, destinés à ne recevoir, durant une moitié d'année,
-aucun apaisement, aucun répit. Une occasion extraordinaire de
-se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns les autres,
-et d'avoir à parler de choses nouvelles, concrètes, faciles à
-juger sans se casser le front; un moyen de voir l'Étranger sans
-voyage et de satisfaire, en masse, ce goût de l'exotisme et
-cette curiosité de «l'homme le plus près possible de la bête»
-qui m'avait frappée et étonnée dès mon arrivée à Paris. Je
-n'éprouve pas, moi, ce goût-là; mes parents, en vieux chrétiens,
-conservaient pour l'animal un certain dédain et suspectaient les
-peuplades primitives à cause de leurs mœurs, ignorées d'eux, il
-est vrai, mais qui ne sauraient être bonnes, n'étant pas policées.
-Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout à rebours; un
-même coup de vent les inclinait presque sans exception vers ce
-qu'ils nomment les êtres «conformes à la nature»; ils adoraient
-les bêtes et tout ce qui leur ressemble, et leur disposition
-était de voir en «l'homme sauvage» un modèle, parce que,--et
-bien à tort, à ce qu'il me semble,--ils se le figuraient vivant
-sans lois, et abandonné aux seules impulsions de l'instinct. Et
-puis, chacun avait l'idée qu'il allait contempler quelque chose
-de merveilleux; entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines,
-ces colosses tout à fait inédits, les fontaines lumineuses
-rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait tout
-le jour en piétinant des kilomètres de galeries, on regardait avec
-des yeux ahuris, dans l'attente de je ne sais quelle trouvaille,
-un peu plus fiévreux à mesure que venait la fatigue; et, parmi
-tant de produits et de si divers, des désirs insensés vous
-prenaient de posséder les objets les plus saugrenus, les plus
-inutilisables, ou d'obéir à l'appel de musiques inouïes, les plus
-barbares et même les plus désagréables, jusqu'à ce qu'on en vînt
-à tomber d'inanition dans quelque czarda à l'atmosphère poivrée,
-dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux pieds d'un groupe
-de Lautars, dont l'orchestre vous tirait tous les nerfs du corps,
-un à un.
-
-C'est là que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes et femmes
-sembler tout attendre du secours matériel des choses, et en
-attendre principalement une certaine volupté qui ne saurait en
-être l'effet normal, mais que l'attraction multiple de la Grande
-Foire, exaltée, exaspérée par la foule humaine, aboutit presque à
-vous procurer, suivant la méthode qui vaut l'extase aux derviches
-tourneurs ou l'insensibilité au corps transpercé des sorciers
-d'Afrique.
-
-Il semblait, autour de nous, que personne n'eût plus rien à faire
-qu'à passer ses jours à l'Exposition. Chacun avait fourni un
-grand effort; parmi nos connaissances, presque aucune qui n'eût
-quelques gros intérêts dans ce qu'on nommait «l'affaire», et l'on
-n'avait plus désormais qu'à se rendre sur place, voir «l'affaire»
-en effervescence. Mon mari ne me parlant de ses travaux que dans
-la mesure exacte où il me croyait apte à les comprendre, ne
-m'avait point du tout éclairée sur la part qui pouvait être la
-sienne dans les entreprises de Grajat. Nous déjeunions ou nous
-dînions dans des établissements où notre privilège était de ne
-pas faire queue avec le commun des mortels, de pénétrer par une
-porte de derrière, de ne payer que le juste prix, et de jouir,
-par-dessus le marché, des plus accueillants sourires du gérant.
-Je reconnaissais bien dans ces salles la décoration familière
-aux ateliers Serpe, un goût prédominant pour la Renaissance
-française, et de ces motifs de Blois, de Chambord ou d'Azay qui
-illustraient si fréquemment chez nous tous les bouts de papier et
-les marges des journaux; mais les questions d'argent me hantaient
-si peu l'esprit, que jamais l'idée ne me fût venue d'un intérêt
-possible pour nous dans l'affluence de ces dîneurs. Cependant,
-mon mari s'échauffait beaucoup, et, à mesure que le «succès» de
-l'Exposition devenait plus certain, il s'abandonnait davantage à
-ses projets favoris d'avenir: il se voyait déjà servi par un valet
-de chambre, ce qui le poussait à molester ma malheureuse bonne, un
-peu rustaude; et il se livrait à une certaine facétie, la seule
-d'ailleurs que je lui eusse jamais vu commettre, et à laquelle
-je me laissais prendre chaque fois. Penché au balcon de notre
-appartement, il me disait tout à coup:
-
---Je la vois venir... la voici!...
-
---Qui ça?... quoi donc?
-
---Votre voiture, Madeleine!
-
-La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre mariage! Ma foi,
-je n'y pensais jamais. Lui, il vivait dans l'attente du moment
-où un domestique mâle,--une femme de chambre ne l'eût point du
-tout satisfait dans cet office,--viendrait annoncer la voiture
-de madame. Oh! que c'est curieux, ce goût du confortable et des
-objets reconnus «de luxe»! Lorsqu'il s'est emparé de vous, il vous
-a capté tout entier. Mon mari ne doutait pas, ne douta jamais un
-instant que mes déboires intimes, mes ravalements silencieux,--du
-moins ceux qu'il pouvait soupçonner,--ne dussent être compensés et
-au delà par cette voiture qu'il voulait voir sortir du succès de
-l'Exposition.
-
-Je me souviens qu'écrivant à cette époque-là à ma grand'mère et
-lui peignant les merveilles de l'Exposition, vues à travers les
-esprits de mon entourage, je ne pouvais m'empêcher de penser
-que, de Chinon, elle allait trouver tout cela bien exagéré. Les
-termes de ma lettre s'efforçaient d'atténuer, de mettre au point.
-Mais, en amoindrissant ainsi les choses, j'avais le sentiment
-de manquer de confiance, d'abandon et d'élan, ainsi qu'on me
-le reprochait à mots couverts dans nos environs. C'était mon
-provincialisme, mon héritage d'esprit conservateur pessimiste,
-«étroit», disait-on, qui me bridait, me mettait des œillères,
-m'interdisait l'éblouissement. J'avais aussi tant de fois entendu
-dire à mon grand-père que le courrier de Paris est toujours de
-quelques degrés au-dessus ou au-dessous de la vraisemblance, et de
-cela quel exemple avions-nous eu pendant les deux années que mon
-frère était étudiant au quartier Latin! Les leçons de prudence ne
-me manquaient pas.
-
-Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien qu'il fût
-accaparé par ses comités, par la visite de quelque illustre
-étranger, par le Shah de Perse, par le banquet des maires, par
-mille et une réunions ou cérémonies dont il rapportait quelques
-rayons de plus à son auréole, il ne se passait presque pas de
-jour que nous ne le rencontrions pour nous laisser étourdir
-davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je me sentais plus
-à l'aise, abandonnée à la fascination qu'exerçait cet homme, que
-recroquevillée dans mon doute! Ne commençais-je pas à le juger
-moins antipathique, à trouver des excuses à son matérialisme,
-des compensations à ses manières de malappris? Il participait
-du prestige de l'Exposition que nous confondions un peu avec
-lui-même; il bénéficiait de l'entraînement général vers tout
-ce qui s'agite, bruit, étonne ou simplement réussit. Nous le
-trouvions généralement aux environs des Javanaises qu'il aimait
-beaucoup, ou bien dans la rue du Caire où se rencontrait aussi
-tous les jours ma belle-sœur Emma.
-
-Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les débuts de mon
-mariage, était dans un état d'exaltation touchant au délire. Son
-affairement avait de la drôlerie; pour cette femme qui ne voulait
-admettre aucune idée d'obligation, l'Exposition constituait
-une tâche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci; une
-implacable volonté la contraignait à épuiser les sections pièce
-à pièce. En trois semaines, elle avait complètement brisé sa
-bonne femme de mère qui désormais se refusait à sortir, de
-sorte qu'Emma vagabondait seule, s'instruisant, disait-elle,
-s'initiant à la mécanique, aux arts industriels, à la marine, à la
-guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures qu'elle
-rassemblait et nous racontait lorsqu'elle descendait enfin,
-fourbue, d'une course de trois quarts d'heure sur les petits
-ânes égyptiens. Était-ce la promenade à âne qu'elle aimait? Elle
-perdait complètement la tête lorsqu'elle se mettait à parler des
-âniers.
-
-C'étaient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents à peau brune
-qui lançaient à toutes les femmes, à peu près indifféremment, des
-regards de complicité polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les
-admirait, devant moi, pour taquiner ou son frère, correct, ou
-moi-même, de qui la «bonne tenue» était proverbiale. Mais son
-enthousiasme devint bientôt de la frénésie; elle écornait «ses
-devoirs» d'Exposition pour arriver plus tôt rue du Caire; de ses
-âniers elle nous rebattait les oreilles, jusqu'à devenir pour nous
-franchement insupportable. Un jour, Grajat se fâcha tout cru, lui
-disant son fait.
-
-Les Kulm, qui se trouvaient là, comme les Voulasne, comme M.
-Chauffin, connaissaient les vivacités coutumières de Grajat;
-mais, tout de même, celle-ci dépassait les bornes. Mon mari fut
-mal à l'aise, et d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre
-qu'on la «traînât dans la boue». Apaiser Grajat parut à tous
-évidemment chose impossible, le premier mouvement commun ayant
-été, d'ailleurs, de lui donner raison; mais atténuer la révoltante
-rudesse du traitement qu'il infligeait à Emma, personne n'y parut
-songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma abusait du
-«leitmotiv» des âniers. Parti peu élégant, peu généreux; Emma
-était assommante, mais enfin c'était une femme et Grajat un
-étranger pour elle... J'étais indignée, contre mon mari surtout;
-je ne me contenais plus; j'allais prononcer le premier mot
-de la défense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque je lus,
-oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus soudain et si
-profondément en détresse, je lus qu'il me suppliait de me taire
-parce que je ne comprenais rien à la vie qui m'environnait et que
-j'étais seule, ici, à ignorer une situation qui donnait à Grajat
-le droit de traiter Emma avec une certaine familiarité et le droit
-d'être irrité plus que quiconque de son engouement pour les âniers!
-
-Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva sous le
-prétexte de parler à l'une des innombrables personnes qui en
-passant le gratifiaient d'un coup de chapeau, et il nous faussa
-compagnie.
-
-La plus effondrée ne fut pas Emma, mais moi, à cause de la
-situation que je venais de découvrir.
-
-D'un coup, se décelèrent, rétrospectivement, tous les efforts
-que l'on avait faits pour me la laisser ignorer. Mon mari!
-que de stratagèmes n'employait-il pas, afin de m'épargner une
-rencontre avec sa sœur! Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant
-mon mariage, de venir chez son frère, au moins à des époques
-régulières et pour toucher une rente qu'il faisait à sa vieille
-mère. Tous les mois, dans les débuts, j'avais vu Emma se présenter
-ainsi après le déjeuner, échanger avec nous quelques paroles, puis
-solliciter de son frère cinq minutes d'entretien. Tout à coup,
-sans cause apparente, ces visites avaient cessé. Ma belle-mère,
-même par deux fois, contrairement à sa coutume, était venue, après
-le déjeuner, seule, et avait pareillement sollicité de son fils
-cinq minutes d'entretien... Mais plus d'Emma. Pourquoi? Je me
-souvins de certains dîners, d'un entre autres, chez les Voulasne,
-auquel mon mari, à ma grande surprise, m'avait proposé de nous
-dérober; le lendemain, j'apprenais qu'Emma était du dîner. Emma
-dînait très rarement chez les Voulasne. Et j'apprenais que Grajat
-en était aussi. Même aventure, exactement, chez les Kulm, au mois
-de janvier, le soir du fameux vote boulangiste à Paris. Mon mari
-avait dit: «Je veux être dans la rue dès huit heures... Je veux
-voir afficher les résultats.» Nous avions esquivé le dîner. Emma
-en était, Grajat aussi.
-
-J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'écarter d'Emma
-n'étaient dus qu'à ce «mauvais genre» que mon mari lui
-reconnaissait, qu'il lui passait moins à elle qu'à toute autre, et
-dont il était froissé à un degré chez lui rarement atteint.
-
-Mon Dieu, à la rigueur, soupçonnais-je Emma de ne pas attendre
-un second mariage avec toute la patience et la dignité d'une
-veuve austère; mais que ce fût avec Grajat que se trompât cette
-impatience! non, une telle idée ne me fût pas venue. Et cette
-idée me déplaisait si fort que, de tous mes dégoûts, je crus
-ressentir alors le plus grand. Moi auparavant si indulgente pour
-cette pauvre Emma, à cause de ses malheurs conjugaux, à cause
-même du dédain de son frère pour elle, à cause, peut-être, de
-sa sympathique beauté, voilà qu'Emma me produisait un effet de
-répulsion, et, en même temps qu'elle, voilà que je réprouvais
-tous les gens qui admettaient, abritaient, encourageaient d'aussi
-singulières amours... Je ne pus me contraindre; en rentrant à la
-maison je dis à mon mari tout mon écœurement. Il fit l'étonné;
-il nia des lèvres ce qu'il m'avait involontairement confessé du
-regard; il m'affirma que mon idée était sans fondement aucun.
-
---Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez défendre votre sœur
-quand un homme la rudoyait!
-
---Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre Grajat, c'est
-déchaîner toutes ses foudres!...
-
---Il ne s'agissait pas d'aboutir à interrompre Grajat, mais de
-faire, vous, ce que vous deviez!
-
-Mon mari me regarda, hébété: faire quelque chose qui ne doit pas
-aboutir, c'était pour lui un langage absolument incompréhensible.
-Je continuais quand même:
-
---Votre sœur devait être défendue, publiquement au moins... Vous
-avez tous assisté à cette scène, Dieu me pardonne! comme à une
-querelle conjugale... C'est une abomination.
-
---En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations aient
-un objet, lorsqu'on se trouve désarmé devant des choses qu'on
-réprouve, mieux vaut faire le silence autour d'elles, ne pas les
-signaler...
-
---Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes que vous en
-arrivez, dans votre monde, à innocenter puis à implanter les
-turpitudes. On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on est
-sourd, on est muet, on ignore; mais c'est «donnant, donnant», à la
-condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous êtes bien
-assurés de l'impunité, comme vous n'écoutez aucun commandement
-intérieur, il vous faudrait être des anges pour ne point vous
-conduire comme des brutes...
-
-Mon mari avait une aversion instinctive de toute discussion
-morale, il me dit doucement:
-
---Madeleine, votre façon de parler me rappelle celle de votre
-grand'mère.
-
---Grand'mère! grand'mère!... mais, vous l'approuviez fort, il me
-semble, lorsque vous teniez tant à épouser une jeune fille bien
-élevée!... Pauvre grand'mère! si elle venait ici, et si elle
-voyait le monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en
-mourrait!...
-
-Il hocha la tête:
-
---Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela très bien, chez les
-personnes qui ne vous tiennent pas de près; n'empêche que vous
-rougissez de votre sœur et que vous m'avez tenue éloignée d'elle
-comme de la peste!
-
-Il fronça les sourcils, sembla écarter de la main une vision
-désagréable et me dit:
-
---Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez être mieux qu'eux,
-j'imagine!
-
-Cette parole-là était assez pour me remettre.
-
-Je remarquai une chose, en songeant à l'incident provoqué par
-Emma: un si violent soulèvement moral, qui, à toute autre époque,
-eût déterminé chez moi une longue crise, fut promptement apaisé.
-C'est que nous étions en pleine Exposition universelle, en
-pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta de nouveau,
-malgré moi, dès le lendemain, et je fus presque aussitôt sans
-connaissance, sans mémoire...
-
-Nous ne fîmes jamais rien pour éviter Emma, rue du Caire; mais
-nous n'y rencontrâmes plus Grajat. Depuis le jour de l'algarade
-fameuse, il ne reparut pas aux endroits où Emma se pouvait
-trouver. Son absence était remarquable et trop significative.
-Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait son indécence.
-Mon ressentiment alla si fort contre lui, que je ne pensais
-presque plus à maudire ma belle-sœur. Elle était, elle, bien
-indifférente à l'absence de son amant; elle continuait à raffoler
-de ses âniers; elle continuait à nous ennuyer sans ménagement,
-par sa toquade amoureuse et sa manie obstinée de rechercher les
-«beaux garçons». Mais cela lui était si naturel, et on la savait
-là-dessous si incapable d'aucun souci qui ne fût pas celui d'aimer
-les hommes, que l'on songeait plutôt à la plaindre.
-
-L'indulgence que j'avais pour elle était un peu celle que l'on a
-pour une bonne bête de chien dont certaines particularités vous
-répugnent, mais que l'on reconnaît si gentil, à part ça.
-
-Et, depuis que Grajat l'évitait, nous avions une occasion nouvelle
-de voir Emma: c'était elle qui, comme par le passé, revenait
-chaque premier du mois trouver son frère, après le déjeuner, et
-lui demander les quelques minutes d'entretien.
-
-Un jour,--c'était le premier juillet: je l'ai noté, car ce fut
-pour moi un jour mémorable,--elle tomba ainsi sur Grajat qui
-était resté à déjeuner avec nous, à la suite de pourparlers
-sans fin avec mon mari. Il n'y eut de gêne que pour moi, car je
-m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais: «Dieu de Dieu!
-si j'avais été la maîtresse d'un homme, me retrouver ainsi face à
-face avec lui!...» Mais que de choses représentait pour moi cette
-idée: avoir été la maîtresse d'un homme! Une passion éperdue,
-une fusion des esprits, des cœurs et des corps; mille souvenirs
-subtils, troublants; de la honte, de l'orgueil, des extases, ah!
-que sais-je!... Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous
-la joue, pas un clin d'œil supplémentaire, nulle émotion de part
-ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oublié; à moins qu'ils
-n'eussent rien qui fût digne de mémoire...
-
-En vérité, Emma ne parut préoccupée que de la façon dont elle s'y
-prendrait pour arracher son frère à Grajat, accapareur redoutable.
-Et, comme son frère se souciait peu de l'aparté qu'elle
-sollicitait, elle ne l'eût pas obtenu, je crois, si Grajat n'eût
-prêté la main.
-
-Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant à dire à mon mari,
-l'abandonna tout à coup à Emma, en venant à moi me raconter des
-balivernes. Emma empoigna son frère par la manche et l'entraîna.
-Nous entendîmes:
-
---Je voudrais deux minutes d'entretien...
-
-Il y avait une petite pièce entre le salon et la chambre à
-coucher, qui était réservée à notre enfant futur, et, en
-attendant, servait de lingerie et se prêtait à ces colloques
-mensuels de famille.
-
-C'était la première fois que je me trouvais seule à seul avec
-Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il m'était redevenu
-depuis quelque temps plus odieux? Il me dit à brûle-pourpoint:
-
---Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!... Il
-s'imagine qu'il va avoir demain le moyen de s'offrir une voiture
-au mois... Comme ça, sans risquer un maravédis, sans coup férir,
-en traçant des épures... Allez donc!... La caille rôtie qui vous
-choit dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inouï! C'est d'un
-jobardisme à faire pouffer!... Ah çà! vous y tenez donc bien?
-
---Moi?... A quoi?
-
---A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout à fait jolie
-qu'environnée de luxe. Qu'est-ce qui vous manque à vous, pour...
-
---Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je ne demande rien;
-ce n'est jamais moi qui ai parlé de voiture; je n'ai pas été
-accoutumée au luxe, je m'en passe parfaitement!
-
---Taratata!... A d'autres! «J'ai été accoutumée... Je n'ai pas été
-accoutumée...» Il s'agit bien de ça! Personne n'est accoutumé à la
-médiocrité; on s'accoutume tout de suite au superflu. Moi, je vais
-plus loin: je dis que le luxe est dû à une jolie femme; moi, je ne
-m'accoutume pas à la voir s'en passer... Le désir de votre mari,
-tiens! si je le comprends! Quel est le bougre qui ne l'aurait pas
-à sa place?... Mais c'est quant aux moyens de le réaliser; c'est
-quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme... de sa jolie
-femme...
-
---Monsieur Grajat, je vous en prie!...
-
---Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens que je le
-trouve, votre mari,... comment dirais-je?... un peu... jeune...
-Votre mari, il est bon que vous le sachiez, ma petite, votre mari,
-en affaires, est un timoré, un couard...
-
---Vous pourriez ménager vos expressions en parlant à sa femme,
-d'autant plus que je me doute que «couard» appliqué à lui, dans
-votre bouche, veut dire qu'il est encore honnête...
-
---Ça y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de rage vous va
-diablement bien! Pardieu, je le sais de longtemps que vous êtes
-une femme de feu!... Quel brasier sous ces dehors candides!...
-fichtre! Mais, savez-vous que votre mari est un niais...--en
-affaires!... en affaires!... entendons-nous...--Vous êtes, vous,
-une femme adorable... Oui, quand vous devriez m'écorcher la
-figure de vos ongles roses, a-do-rable!...
-
-Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, sérieusement, que
-j'allais comme une chatte, l'éborgner de mes griffes. Mais je
-n'étais pas si prime-sautière que les femmes auxquelles il se
-frottait d'habitude. Je ne sais ce qu'exprimait mon visage, et il
-est fort possible que c'est son impassibilité complète qui était
-précisément insolite et inquiétante. Bien souvent j'ai bondi, mais
-dans des occasions qui n'en valaient pas la peine. Ici, le choc
-était tellement violent, la surprise, l'indignation, l'horreur
-telles, que ma dépense intérieure ruinait toute la partie
-mécanique de nous qui correspond avec le dehors. Je me sentais
-paralysée, pétrifiée, et, ce qu'il y avait d'assez curieux,
-étrangère à la scène présente, tant il me paraissait inconcevable
-que j'y eusse part. Je voyais, en témoin, avec une parfaite
-lucidité, le monstre qui me parlait, son gilet blanc tendu sur
-sa corpulence, sa grosse gourmette d'or barrant son gilet blanc,
-son teint d'aubergine, sa moustache poivre et sel, en poils
-de blaireau, et je sentais son souffle empesté par le cigare,
-alcoolisé par deux petits verres de chartreuse. Et je me voyais,
-aussi, très bien, moi, médusée. Il me parlait en me regardant la
-poitrine.
-
-Je crois qu'il était un peu ému, lui aussi, car il n'avait tout
-de même pas coutume de parler de la sorte à des femmes comme
-moi. Je le voyais, je le sentais, je l'entendais, mais il y eut
-un moment où le sens de ses paroles m'échappa, soit qu'elles
-fussent réellement incohérentes, soit que tous mes efforts fussent
-concentrés à ne pas perdre connaissance ou à me demander ce que
-j'allais faire. Mais il se pencha un moment vers moi, et, dans
-l'odeur de la chartreuse, j'entendis nettement:
-
---Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand vous voudrez!
-Il ne tient qu'à vous...
-
-Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une jambe contre le
-coin de la table. Il était temps; sa grande main d'équarrisseur
-me toucha, par derrière... Je filai. Mon mari et Emma durent le
-retrouver seul dans la salle à manger. Moi, je tombai, dans ma
-chambre, honteuse, mais honteuse!...
-
-Mon principal dépit venait de n'avoir pas su me défendre autrement
-que par la fuite, et les mots m'arrivaient maintenant en foule,
-avec lesquels j'eusse pu tourner en dérision chacune de ses
-paroles, réduire cette scène à la comédie, l'achever de la façon
-la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi toute
-importance, tandis qu'avec mon sérieux, mes grands airs, et ma
-trop apparente blessure, ne laissais-je pas par hasard à cet homme
-un peu l'impression de m'avoir violentée?...
-
-J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un an auparavant,
-j'étais une jeune fille de Chinon, tout de frais sortie du
-Sacré-Cœur, la plus mal informée des réalités de la vie, la
-plus profondément imprégnée d'idéalisme, la plus passionnément
-vouée aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté ma
-petite ville pour Paris, ville incomparable, ville unique, ville
-de toutes les lumières; et moins de dix mois avaient suffi à m'y
-enliser assez avant, au milieu des seuls intérêts matériels, pour
-que le principal ami de mon mari me touchât de ses doigts obscènes
-et m'offrît de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, quoique
-manquant de finesse, était remarquablement intelligent, adroit,
-prudent jusqu'en ses audaces; mon mari lui rendait d'importants
-services, enfin cet homme me connaissait!... Et il avait cru la
-chose possible!... A un homme d'une telle expérience, doué d'une
-telle connaissance des hommes, il n'avait pas paru extraordinaire
-que je pusse devenir, après dix mois de mariage, sa maîtresse,
-pour avoir une voiture!... O souvenir immaculé de mon père! O
-vertu antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de mon
-cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!... De si furieux
-contrastes me heurtaient, me frappaient à me laisser endolorie et
-toute rompue de courbatures.
-
-Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un goujat?
-dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et que de prétention!
-Oui, mon émoi peut sembler ridicule, peut sembler excessif
-à plus d'une femme d'aujourd'hui, moins compliquée que nous
-n'étions. Mais nous étions compliquées. Notre esprit, notre cœur
-et j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés d'idées,
-et de cette idée entre autres, que nous étions respectables;
-respectables, non tant à cause de notre chétive personne et par
-une vanité sotte, mais à cause de la famille dont nous détenions
-l'honneur, à cause des mœurs dont nous représentions la fleur,
-et, par-dessus tout, à cause de la grâce divine qui nous avait
-touchées. En nous manquant, on offensait quelque chose ou
-quelqu'un de bien plus grand, de bien plus précieux que nous; et
-si notre sensibilité était tant émue, c'était par le ricochet
-d'une sorte de sacrilège. Que voulez-vous? Nous étions ainsi
-faites, ou l'on nous avait faites ainsi.
-
-La blessure morale, comme toujours chez moi, fut la première et la
-plus vive. Après, en ramassant mes lambeaux, je me souvins que les
-quatre minutes d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre
-que les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être pour
-mon mari aussi brillantes que le pauvre homme l'attendait; et,
-ce qui était pire, que Grajat, homme d'affaires par excellence,
-tenait mon mari pour peu capable, contrairement à tout ce qu'il
-avait jusqu'ici laissé croire. Dès que les affaires ne sont point
-aussi bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on pas
-qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela m'inquiétait pour
-mon mari qu'une déconvenue de ce genre devait certainement abîmer,
-plus que pour moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en
-dît rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un peu
-débonnairement de l'argent à sa sœur, gaspilleuse; et son rêve à
-lui était la fortune!...
-
-En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma chambre et
-essayais de me remettre la figure en état. Mon mari entra, faisant
-la mine de quelqu'un qui vient d'essuyer une visite importune. Il
-me dit seulement:
-
---Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire ses amitiés...
-
---Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je vous avoue...
-
---Grajat? Il est parti.
-
---Le tête-à-tête avec le personnage, ma foi, n'est pas prudent,
-vous savez...
-
-L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire à mon mari
-ce qui s'était passé entre Grajat et moi dans la salle à manger,
-et ma première parole, éclairée par l'expression de tout mon
-visage que je voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui
-s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le visage
-de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... Son visage
-s'immobilisa, un instant court, mais appréciable; il réfléchit le
-temps voulu, pour adopter une attitude, et il me dit:
-
---C'est un mufle.
-
-Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait
-ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'après-midi, de
-me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna
-pas, ce qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son
-entrevue avec sa sœur, soit par ce que je venais de lui révéler.
-Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais ce fut tout. Il n'était
-pas surpris outre mesure; il n'éprouvait pas d'indignation qui
-valût un mot de plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité
-désormais constatée: nous aurions désormais pour intime ami un
-«mufle» avéré. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu
-des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le
-palier.
-
-Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat.
-
-Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette porte derrière
-laquelle il descendait, allant à ses affaires, sans avoir ajouté
-un mot, elle me fit l'effet, tout à coup, d'une cloison solide,
-bien établie, depuis longtemps en construction, achevée à
-l'instant même, et dont l'achèvement me consternait cependant.
-Oh! ce bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis de la
-chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette
-porte; j'ai eu la démangeaison de rappeler mon mari, de lui crier:
-«Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas
-pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de
-savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, se soit conduit
-en «mufle» avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous?
-avec votre femme que vous tenez tant à conserver impeccable!...
-Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en vous un être
-moral... A la différence de votre ami, de presque tous vos amis,
-hélas! il y a en vous un être moral... Oh! j'en suis sûre; je veux
-en être assurée; c'est parce que je vous crois un être moral, que
-je suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas supposer
-le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne
-pas me laisser supposer le contraire!...» Mais il était parti.
-J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi
-et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété
-favorablement le moindre petit signe. Mais il était parti.
-
-Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où j'avais, à mon
-arrivée, pour la première fois, humé l'air de Paris, d'où j'avais
-interrogé,--avec quelles transes! avec quels frissons!--ce
-monde inconnu, fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une
-nouvelle venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux qu'à
-l'automne, ce monde, et ses allées et venues, ses arrêts, ses
-remous, étaient plus mystérieux que ceux d'une fourmilière. Mais,
-tel qu'il était, à l'automne dernier, il m'impressionnait par un
-certain air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce que
-j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'étais-je
-pas portée à tout interpréter dans un sens défavorable, parce
-que j'étais très ennuyée, très accablée, sinon malade, car à mon
-balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le
-cœur me tourna...
-
-Je dus rentrer précipitamment, parce que le cœur me tournait.
-Non, ce n'était pas pour moi le moment de me mettre à juger le
-monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure,
-prostrée, presque sans connaissance et rêvant que je faisais
-la traversée de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient
-souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double secousse
-soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur répugnante de la
-chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant
-bord sur bord...
-
-Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si j'avais mis pied à
-terre, et, en même temps, je ne sais quel vieux courage à moi,
-depuis longtemps éteint, semblait-il, se ranima et prit possession
-de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je décidai
-brusquement de secouer mes ennuis, de mépriser mes misères et de
-tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation,
-quelle qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute il avait
-fallu une épreuve tout à fait vive pour me remettre d'aplomb.
-
-Je me trouvais très suffisamment en train, quoique bien fatiguée
-et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et
-demie à notre rendez-vous accoutumé, rue du Caire. J'y
-retrouverais mon mari; il y avait chance que sa sœur n'y fût pas
-aujourd'hui,--l'entretien avec son frère n'ayant pas paru bien
-tourner;--et Grajat n'y venait plus.
-
-Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des
-Lautars, de reconnaître, avant tout autre, Grajat assis et
-causant, à une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son
-buste géant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperçus qui?
-aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et leur
-parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent souvenir.
-Mon mari était avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise
-à côté de son fiancé, et c'était M. le président Du Toit qui
-causait, à une petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!...
-
-Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. Ils
-ne l'ignoraient pas assurément, mais ce n'étaient pas des gens
-à modifier en rien leur vie réglée, sous prétexte qu'il y avait
-des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que
-je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même surprendre
-les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence
-que cette réunion était concertée, et la présence de Grajat, qui
-n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression.
-Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conquérir
-le président Du Toit!... Grajat parlait à M. Du Toit sur un ton
-bien éloigné de sa façon ordinaire; le président écoutait Grajat
-avec une bien sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les
-sourcils!...
-
-D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame Du Toit et de
-M. Juillet que j'étais franchement heureuse de retrouver. Tous
-les deux me plaisaient. Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès
-notre première entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui,
-auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari m'avait contée.
-Madame Du Toit, dans sa jeunesse, s'était éprise éperdument
-d'un homme qui, sur le point de se fiancer à elle, avait obéi
-brusquement à une irrésistible vocation religieuse; à trente ans,
-il abandonnait une carrière brillamment commencée, une grande
-fortune et l'amour, pour aller, pendant trois années de noviciat
-à la Compagnie de Jésus, laver la vaisselle, balayer les ordures
-et briguer, comme d'autres les rubans et les places, la faveur des
-missions les plus redoutables. Il avait atteint assez promptement
-le comble de ses vœux et avait été martyrisé au Thibet. La
-fiancée, trahie pour une si grande cause, n'avait pas épousé M.
-Du Toit par amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus
-droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, malgré
-la perte de trois enfants; et même elle dissimulait à peine,
-sous un visage naturellement grave, la flamme, discrète comme
-une veilleuse d'église, mais aussi perpétuellement entretenue,
-d'un culte intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait
-certainement des joies peu communes.
-
-Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à me voir.
-Cinq minutes de causerie avec lui me firent oublier la présence
-de Grajat. M. Juillet avait quelque chose de charmant dans
-l'imagination; c'était le premier homme spirituel que je voyais;
-mais son esprit, il semblait n'en user que pour faire agréer les
-choses sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment
-à dire; son esprit était une excuse; il disait de lui-même:
-«Dieu! que je dois être ennuyeux!»... Et moi, naïve, je lui
-répondais: «Oh! non, oh! non», avec un accent de conviction qui
-le faisait sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais
-pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, ni argent, ni
-mécanique, ni moyen de transports, ni goinfreries, ni buveries,
-ni bestialités, ou qui, à l'occasion même de ces sujets traités
-autour de lui, savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il
-y a en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en nous de
-fondamental et même d'éternel: non, non, il n'était pas pour
-moi ennuyeux! Il répondait à mes plus lointains, à mes plus
-secrets désirs: entendre un homme parler bien, me ravir l'âme en
-l'embellissant. Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste,
-un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui et jamais de ce
-qu'il faisait. Et, en effet, sa famille se plaignait de ce qu'il
-ne fît rien. Il disait de lui: «Moi? je ne serai jamais qu'un
-ancien élève de l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement,
-sous le prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance de
-caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait énergiquement
-l'indépendance et il blâmait avec sévérité sa recherche. Il y
-avait, en lui, comme on le voit, des contradictions. Mais il
-disait lui-même que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer
-que si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait votre
-curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait menés par deux
-ou trois chemins si curieux ou si beaux, que l'on ne demandait
-qu'à prolonger le voyage. Il y avait en lui quelque chose
-d'énigmatique qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme
-singulier.
-
-Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si mal commencée
-et de ne même pas m'inquiéter de ce colloque confidentiel,
-interminable, entre Grajat et le président Du Toit, qui faisait,
-à distance, je le voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En
-toute autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel en tête!
-
-M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»--«Quoi donc?»--«Quels
-livres avez-vous sous la main?» Je lui dis, en riant et croyant
-qu'il allait se moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois
-livres de Sermons et les petits traités de morale que mon mari
-m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a presque rien de mieux!
-Les avez-vous lus?»--«Non.»
-
-Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre les mains des
-trésors, si quelqu'un en qui nous ayons toute confiance ne nous
-avertit que ce sont des trésors, nous les regarderons à peine.
-Mon mari m'avait donné quelques petits livres, «comme ouvrages de
-dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, qui venait de
-causer une demi-heure avec moi, me conseillait de les lire, et
-j'avais hâte d'être rentrée à la maison pour en entreprendre la
-lecture, et je me promettais de passer une bonne soirée...
-
-
-
-
-IX
-
-
-Tout arrive en même temps, dit-on. Mon grand-père, ma grand'mère
-et maman, venant à Paris visiter l'Exposition, pénétrèrent dans
-notre appartement le jour même et à l'heure précise où mon mari
-reçut une «assignation à comparaître devant le tribunal, etc.,
-conjointement avec le sieur Grajat, etc.» Je revenais de les
-prendre à la gare d'Orléans, et je les poussais dans l'antichambre
-obscure, quand ma bonne, ahurie, me dit à l'oreille que la
-concierge venait de monter une «feuille de papier bleu», remise
-par un huissier. Mon grand-père, ancien magistrat, eut l'oreille
-fine pour entendre le mot «huissier» et me dit: «Ton mari a un
-procès?»... Je ne savais pas de quoi il s'agissait; je n'eus
-que le temps de courir cacher la feuille bleue. Mon mari rentra
-avant que je n'eusse pu seulement la lire. Je la lui remis, à
-la dérobée, en lui demandant: «Qu'est-ce qu'il y a?... encore
-Grajat?...» Il me dit: «Rien du tout, absolument rien!» Mais il ne
-quittait pas sa face blême depuis le jour du colloque de Grajat
-avec le président Du Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmené
-de travail. Elle me trouva, moi, étourdie, préoccupée. Mon mari se
-refusait obstinément à me dire en quoi consistait ce procès. Je
-lui disais: «Oh! moi, j'ai vu venir ça de longtemps: rappelez-vous
-la soirée où votre Grajat a maçonné le mariage d'Isabelle avec le
-jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort à ce mariage? Allez-vous
-me dire qu'il agissait dans l'intérêt de la jeune fille? Allons
-donc! il voulait s'allier, lui, Grajat, votre ami, avec le
-président Du Toit, indissolublement, en prévision d'affaires qui
-devaient bientôt traîner devant les tribunaux...» Mon mari disait:
-«Vous êtes folle, Madeleine!» Le «vous êtes folle, Madeleine» fut
-désormais sa réponse à toutes mes fiévreuses hypothèses, et Dieu
-sait si j'en fis, des hypothèses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne
-voulait point me parler tant que mes parents étaient là, de peur
-que je les prisse pour confidents; et cela me gâtait le plaisir
-que j'avais à les recevoir. D'autre part, mieux valait peut-être
-qu'ils fussent à Paris durant cette crise, parce que leur présence
-m'absorbait au moins tout le jour. Je leur servais de guide à
-l'Exposition. Je la connaissais, l'Exposition! Ils étaient flattés
-tous les trois, de me voir si documentée; mais rien, des progrès
-que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce que, pour eux, la
-science de mon mari devait être sans bornes: c'était une opinion
-qui datait du jour où il leur avait été présenté et où il avait
-parlé, une heure durant, sur l'architecture. Ils s'étonnaient
-qu'il n'eût point été décoré au 14 juillet; mais il devait y
-avoir une «promotion de l'Exposition...» Qui donc leur avait fait
-espérer cela, grand Dieu? Ce ne pouvait être que moi-même, dans
-une de ces lettres de toute jeune mariée, où l'on annonce comme
-exécutés tous les rêves de son mari... Deux choses seulement les
-chiffonnaient: la première était que l'on n'eût point encore
-trouvé pour mon frère Paul la situation promise; la seconde était
-qu'on ne m'entendît jamais appeler mon mari par son petit nom
-«Achille», et que nous n'eussions, lui et moi, pas commencé à nous
-tutoyer. Ma grand'mère revint là-dessus principalement, tous les
-jours.
-
-Maman couchait dans notre chambre de réserve; les grands
-parents dans l'appartement de leurs amis, les Vaufrenard,
-faubourg Saint-Honoré. Cela donnait lieu à des complications de
-rendez-vous, à de folles allées et venues. Ah! l'on s'en donnait
-de la peine! Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux
-fois j'avais failli me trouver mal à l'Exposition, et j'avais de
-nouveau éprouvé ma traversée de Calais à Douvres. Maman, loin
-de s'alarmer, souriait, et elle me dit: «C'est peut-être un
-excellent signe...» Moi, j'attribuais cela à la fatigue et à mon
-tourment secret touchant les damnées affaires de Grajat.
-
-Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins Voulasne
-bien que j'eusse grande appréhension d'une rencontre de gens
-si dissemblables. Cette appréhension, je n'étais pas seule à
-la ressentir, évidemment, car lorsque nous nous présentâmes à
-l'hôtel de la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur
-et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués par un petit
-bleu de madame Du Toit. Je ne crus guère au petit bleu, mais je
-reconnaissais bien là mes cousins, incapables de s'astreindre à
-la moindre formalité. A quoi bon, après tout, les confronter avec
-mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes les sortes
-de formalités, et si étrangers aux plaisirs que le nom seul leur
-en était suspect? Grand-père et grand'mère pincèrent le nez, à
-la porte de ces fameux cousins Voulasne, dont ils avaient tant
-entendu parler, mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent
-été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna
-beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la fortune des
-Voulasne. Mes parents étaient d'un monde extrêmement délicat sur
-la question argent, et qui se fût fait scrupule de réaliser un
-gros bénéfice même licite; mais ils étaient admiratifs et béats
-devant la richesse acquise.
-
-Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les excuses de
-«Gustave et d'Henriette» d'une façon, ma foi, fort gentille. Je me
-souvins que la première fois que j'avais gravi ces mêmes marches
-de l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma grand'mère
-au cas où jamais elle entendrait cette jeune fille traiter ses
-parents comme des camarades. Eh bien! ma grand'mère était là;
-Pipette s'adressant à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma
-grand'mère faisait bonne mine, faisait même des frais pour cette
-petite! Pipette, devinant la curiosité des gens de province, leur
-fit faire «le tour du propriétaire», salons, galerie, billard,
-etc., et les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses
-accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et grand'mère
-s'extasiait! Quand nous sortîmes de l'hôtel, elle avait oublié
-la dérobade des cousins Voulasne; elle déclarait leur habitation
-magnifique et leur «cadette» une enfant gâtée, c'était évident,
-mais «qui devait avoir un cœur d'or...»
-
---Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle.
-
-La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère; l'union toute
-proche de cette famille avec celle du président Du Toit pour mon
-grand-père, inspirèrent à ma famille un optimisme curieux et une
-tranquillité parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient
-amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans leur province,
-par habitude d'économies outrancières, à croire à la détresse
-générale, et à tendre le dos à la catastrophe sans cesse prédite
-par les journaux d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence
-réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre de prospérité
-universelle qu'était l'Exposition, leur causait une espèce
-d'ébriété innocente.
-
-Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage une impression
-tout à fait heureuse, ce fut la certitude que leur donna maman,
-à la suite d'une visite que nous fîmes ensemble chez le médecin,
-qu'ils auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit enfant.
-
-A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour moi une autre
-figure.
-
-
-
-
-X
-
-
-Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les femmes, pourquoi
-le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si nous nous
-mettons à parler de cela, il faut négliger complètement le reste.
-Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire pendant que cela
-m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris le pas sur tout,
-et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue heureuse. Je pourrais
-dire: j'ai eu d'abord une petite fille, puis j'ai eu un petit
-garçon, et, là-dessus, en dire long, sans avoir à exprimer rien
-qui tienne à mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous
-savons ce que sont ces événements-là; et si dans le cours de ma
-vie j'ai eu quelques émotions, quelques épreuves dont le sens m'a
-paru valoir que je les cite, j'affirme que, pendant le temps que
-les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été la femme la plus
-ordinaire, la mieux disposée à trouver que le monde est bien fait,
-la moins désireuse de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement.
-J'ai eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis, clair,
-incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un seul, que je
-touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle reposante
-impression que de se sentir indubitablement dans sa voie, dans la
-seule voie, de se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce
-que j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle
-grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons maintenues,
-tout le temps voulu, dans cette disposition favorable!
-
-Oh! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au point de ne
-plus souffrir des misères de ce monde; mais, franchement, il
-nous semble qu'elles aillent leur chemin sur une autre ligne
-que la nôtre, qu'elles puissent passer tout près de nous, sans
-doute, nous frôler même, mais,--on a de ces illusions-là dans les
-rêves,--qu'elles ne sachent point nous atteindre, en vertu d'un
-privilège extraordinaire attaché à notre fonction.
-
-Il y avait bien des choses contre moi, au moment où j'eus la
-certitude de ma première grossesse. Il fallut, comme de juste,
-que ces affaires suivissent leur cours, atteignissent comme une
-maladie leur période aigu, et enfin leur dénouement. Eh bien!
-je contemplai ces péripéties, de ma chaise longue, avec un
-quasi-désintéressement qui m'étonne aujourd'hui encore, avec une
-sorte de recul, de confiance présomptueuse, et comme un passager
-muni d'amulettes pendant la tempête. «Tout peut arriver, me
-disais-je, mais il faut que je vive pour mon enfant!»
-
-J'en étais venue à un détachement si grand, que je ne saurais me
-souvenir aujourd'hui avec précision de ce qu'il en fut du procès
-Grajat. Pourtant, mon pauvre mari était aux abois, et il se crut,
-pendant un certain temps, un homme perdu. «Un homme perdu»! lui,
-si réservé, si fier de son état, et si confiant? Ah! c'est que,
-justement, il avait été toute confiance en ses rapports avec son
-ami Grajat, et rien que cela; et le sentiment de la confiance
-étant ébranlé soudain, tout lui manquait; il était «un homme
-perdu». Ce que je sais, c'est que Grajat l'avait iniquement
-trompé, l'avait entraîné dans des entreprises hasardeuses et
-prétendait leurs sorts liés jusque dans certaines spéculations que
-mon mari avait répudiées. Or, il s'était produit, avant la fin
-de l'Exposition, un grave échec des entreprises, un effondrement
-des spéculations. L'entière bonne foi de mon mari fut établie
-de la façon la plus nette, mais il fallut l'établir. Quelles
-longueurs! quelles attentes! et quelles impatiences! Il n'y avait
-pas jusqu'au mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit,
-qui ne fût suspendu à la conclusion de ces événements, M. Du
-Toit faisant mine de temporiser tant que le sort de mon mari
-n'était pas complètement disjoint du sort de Grajat. Il y employa
-d'ailleurs toute son influence, toute son autorité, et c'est à
-lui, assurément, plus qu'à la loyauté incontestée de mon mari,
-que nous dûmes de sortir indemnes de cette crise, car la loyauté,
-toute seule et même éclatante, m'a-t-on appris plus tard, n'eût
-peut-être pas suffi. Grajat s'était accolé de longtemps mon mari
-en escomptant la «puissance financière» de ses cousins Voulasne,
-en escomptant ensuite le crédit du président Du Toit.
-
-Gros balourd, connaisseur d'affaires mais non de gens, faute de
-finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su prévoir deux choses:
-c'est que les Voulasne fussent partis en croisière autour du monde
-pour peu qu'on eût fait mine de les vouloir ennuyer avec une
-aventure de cette sorte, et c'est que le président Du Toit était
-homme à ne se dévouer qu'aux bonnes causes. Le président Du Toit
-ne fut pas pour Grajat, en l'occasion, le grand secours sur lequel
-notre ancien ami avait fait fond; mais mon mari me laissa entendre
-à plusieurs reprises que, sans la mémorable intervention de Grajat
-en faveur du mariage d'Isabelle, nous n'eussions pas eu, très
-probablement, pour nous servir, tout le zèle de M. Du Toit. C'est
-très possible.
-
-Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne point sombrer
-sous le coup, mais il subit une forte saignée et jugea à propos
-d'entreprendre un voyage d'études qui dura deux ans et demi. Nous
-fûmes quittes, nous, pour faire notre deuil de tous les gains que
-mon mari avait espéré tirer de l'Exposition, joints à tous ceux
-qu'il avait sacrifiés, un an durant, à préparer l'Exposition. Mais
-de quel prix n'eussé-je pas payé l'avantage d'être débarrassée,
-deux ans et demi, de Grajat! Ah! oui, adieu la voiture! adieu le
-domestique en livrée!... adieu Grajat!... Mais mon mari, lui,
-souffrit beaucoup de ces privations.
-
-Il était sans rancune contre Grajat. Grajat était pour lui un
-homme qui lui avait autrefois rendu des services. Il lui devait
-fidélité. Il me disait à moi: «Si les choses avaient bien tourné,
-j'aurais eu ma part dans les bénéfices...»--«Mais, non! puisqu'il
-a été prouvé qu'il n'était nullement engagé envers vous! Il vous
-aurait volé quand même...»--«On est tout autre, affirmait-il,
-quand la fortune vous sourit.» Il n'en voulait pas démordre.
-C'était à lui d'avoir des scrupules! Si j'attaquais Grajat, il me
-disait que ce n'était pas généreux, Grajat étant à terre. Il avait
-une longue habitude de confiance et d'amitié contre laquelle rien
-ne put prévaloir.
-
-Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amérique, et personne ne
-se souvenait plus exactement des motifs qui l'y avaient envoyé.
-Il était flambant, remis à neuf, et il écrasait jusqu'à vos
-ressentiments sous les images gigantesques qu'évoquaient ses
-propos. Il avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de Titans,
-des mœurs invraisemblables, des fortunes dont le chiffre fabuleux
-n'est presque plus perçu par nos sens. Les Voulasne, sur sa
-prière, et peut-être par l'entremise de mon mari, consentirent
-sans aucune difficulté à le recevoir. Les Voulasne, qui n'avaient
-point été atteints personnellement par les affaires de Grajat,
-n'en conservaient aucune mémoire; ils étaient enchantés de revoir
-un homme dont l'entrain et la bonne humeur étaient connus, et
-un voyageur. S'il est vrai que d'autres ne lui sautèrent pas
-immédiatement au cou, chez les Voulasne, il est non moins certain
-que, dès le potage, Grajat parlant de l'Amérique avait accaparé
-l'attention de tout le monde, et qu'il devint, de ce moment, un
-centre d'attraction sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme
-qui n'eût quelque chose à lui demander. Et il se trouva relancé,
-comme cela, par l'intérêt qu'avait chacun à être informé ou par
-l'étrange plaisir qu'ont la plupart des gens à être ébahis par le
-«colossal». Sans qu'il racontât rien de lui-même, rien de ce qu'il
-avait fait là-bas, on le trouvait grand à cause des choses géantes
-qu'il avait vues. Qu'il eût vu grand ou petit, je ne pouvais,
-quant à moi, m'empêcher de penser: «C'est un homme malhonnête.»
-Je ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je n'ai
-jamais souffert qu'il embrassât mes enfants. Je le traitais comme
-il disait que les Américains traitent les hommes de couleur. Je
-lui disais: «Vous avez l'âme noire, pour moi vous êtes nègre...
-pouah!...» Mon mari était beaucoup plus affecté que Grajat de
-ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon mari, comme chez ceux qui
-accueillaient Grajat, ce n'était pas de l'indulgence envers un
-homme coupable d'une grande faute, c'était de l'indifférence pour
-la faute, c'était de l'apathie morale absolue. Le sens moral
-était atrophié à ce point chez la plupart, qu'il n'y avait point
-d'explication possible entre nous en cas de différend: qu'eussé-je
-pu dire à Grajat, par exemple, qui demeurait convaincu que ma
-mauvaise humeur à son endroit ne résultait que du dépit d'avoir
-manqué par lui «ma voiture»?
-
-Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspirait me faisait
-passer à ses yeux pour plus bassement intéressée! J'en vins petit
-à petit à ravaler mon dégoût et à lui faire presque bon visage,
-uniquement pour lui prouver que je ne pensais pas à «ma voiture».
-Mais si je désarmais, il voyait en mon armistice le signe que
-je consentais, pour avoir «ma voiture», à l'autre moyen, celui
-qu'il m'avait proposé un jour... Et il redevenait galant. Si je
-dénonçais à mon mari ses entreprises et le cynisme avec lequel
-elles étaient tentées, mon mari, sans s'émouvoir, me répondait:
-«Quelle importance cela a-t-il, puisque vous n'êtes pas femme à
-lui céder jamais?»
-
-Je crois que les galanteries de Grajat flattaient plutôt mon
-mari, parce qu'il était sûr de ma résistance, et parce que chaque
-siège victorieusement repoussé augmentait ma valeur, ma valeur
-morale. Il était fier de ma valeur morale; il savait ou sentait
-que Grajat lui-même était impressionné par ma valeur morale et
-devait dire de lui: «Cet animal de Serpe a une petite femme qui
-tient comme un bastion!...» Curieux phénomène: ils se gaussaient
-de la valeur morale, et c'est d'elle qu'ils tiraient dans leur
-maison le plus de vanité; ils la réduisaient à n'être qu'objet de
-luxe, mais parmi les objets de luxe qu'ils prisaient, elle était
-encore le plus rare et le plus apprécié.
-
-Ma belle-sœur Emma avait eu la chance de se remarier avec un
-jeune homme charmant, de cinq ou six ans moins âgé qu'elle, il
-est vrai, mais follement épris, et qui possédait une grosse
-fortune. Emma le conduisait par le bout du nez, roulait carrosse,
-se faisait habiller chez les couturiers renommés, donnait des
-dîners, rajeunissait elle-même, positivement, était, ma foi,
-fort jolie, et jurait à tout venant qu'elle se ferait couper en
-quatre plutôt que de manquer à son «joli petit mari». Malgré
-mille excentricités, elle lui était en effet fidèle. Elle s'était
-mariée à peu près à l'époque de la naissance de ma petite Suzanne,
-à la fin de mars 1890. C'est en juillet 93 que Grajat revint
-d'Amérique. Aux environs du jour de l'An, Emma trompait son «joli
-petit mari» avec cet homme presque sexagénaire, de qui elle se
-moquait outrageusement au temps où elle était sa maîtresse. Le
-petit mari se fâcha tout rouge; il gifla Grajat, dans un cabaret à
-la mode, devant plus de cinquante personnes; on se battit; ce fut
-une histoire; et on se battit si sérieusement que Grajat promena
-sept à huit semaines son gros bras en écharpe, fier, à son âge,
-d'une aventure de cette sorte. Et l'on divorça bel et bien, au
-grand désespoir d'Emma qui retomba du haut de sa fortune d'un jour
-sur ses pieds nus, et revint, le premier de chaque mois, faire la
-gentille avec son frère, et lui demander cinq minutes d'entretien.
-Grajat l'avait quittée aussitôt après l'aventure. L'ex-jeune mari
-la reprit comme maîtresse, mais la traita en fille. Et la pauvre
-Emma, avec cela, allait sur la quarantaine! C'était une grande
-pitié.
-
-Mon mari rompit net avec sa sœur; il lui interdit de jamais
-repasser le seuil de sa porte. Ce fut la maman Serpe qui revint,
-chaque mois, à la maison, après le déjeuner, avec des cheveux d'un
-blond de plus en plus flamboyant, son petit chien favori, Zuli,
-sous le bras, seul vieillissant, lui, asthmatique, toussicotant et
-râlant.
-
-Autour de nous, les Kulm avaient divorcé, après vingt et un ans de
-mariage, lui pour épouser une femme de sport, championne de je ne
-sais plus quels matches; elle, abandonnée, à quarante-cinq ans,
-sans autre ressource qu'une pension alimentaire, après la vie la
-plus insoucieuse et la plus aisée, et avec deux jeunes filles à
-marier!...
-
-Un autre exemple attristant, près de nous, était celui du mariage
-d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit. Isabelle, pendant près
-de deux ans, avait, par amour pour Albéric, adopté tous les
-goûts et dégoûts de la famille Du Toit. La conversion spontanée
-d'Isabelle avait eu les allures d'une vocation tout à coup
-révélée; elle avait frappé les Du Toit et n'avait pas contribué
-pour peu à leur faire agréer le mariage; gagner une âme, et par
-elle, qui sait? spiritualiser ces pauvres Voulasne embourbés dans
-les joies épaisses, c'était, n'est-il pas vrai, une œuvre? Or, dès
-que la période de lutte avait cessé, fort peu de temps après le
-mariage, on avait vu la noble ardeur d'Isabelle s'affaiblir, une
-naturelle nonchalance remplacer son beau zèle à s'instruire, un
-égoïsme paresseux transpercer cet accoutrement de sœur charitable
-qui avait fait l'émerveillement de la bonne madame Du Toit. Une
-fois mariée, et malgré un réel amour pour Albéric, Isabelle était
-redevenue elle-même en devenant heureuse, et était redevenue
-Voulasne en redevenant elle-même. Voulasne, elle ne songeait qu'à
-se distraire, à se laisser porter et agiter par la vie extérieure,
-et, faute d'un tel mouvement, tombait en une torpeur insipide,
-état inadmissible absolument chez les Du Toit. Chez les Du Toit,
-la vie était réglée une fois pour toutes et composée exclusivement
-de devoirs qu'on ne discutait pas, et qu'il s'agissait de trouver
-agréables si l'on tenait absolument à avoir du plaisir. Albéric,
-rompu aux austères plaisirs de sa famille, mais amoureux de sa
-jeune femme, se trouva quelque temps perplexe. Il s'ingéniait
-à établir un compromis entre ses habitudes disciplinées et la
-mollesse propre à Isabelle. Installés dans un appartement à eux,
-chez eux, indépendants en somme, ils se partageaient également, à
-jours fixes, entre les deux familles. Isabelle était d'un naturel
-fort doux. Albéric aussi. Ce n'était pas qu'Isabelle récriminât,
-ou exigeât, mais elle avait besoin d'agréments qu'Albéric eût
-jugé inhumain de lui refuser. Il arriva une chose que de plus
-avertis que moi eussent pu prévoir, c'est qu'après quelques mois
-de concessions faites à Isabelle, Albéric se laissait gagner par
-le goût des distractions quelles qu'elles fussent, par cette
-espèce de lourdeur qui vous entraîne à descendre dans Paris chaque
-soir, par ce goût pour l'oubli de soi, par cet étourdissement
-quasi niais, quasi spirituel, quasi répugnant, quasi savoureux,
-que vous procurent, comme une drogue de fumerie, les plaisirs
-dits parisiens. A la compagnie de son père, de sa mère, cent fois
-supérieure en ressources profondes, il préféra bientôt celle de
-ses beaux-parents, stupides, mais si faciles, si dépourvus de
-sens critique, et à un tel point incapables de vous adresser une
-observation, de vous donner même un avis! de ses beaux-parents
-qui le jugeaient le gendre le plus accompli, pourvu qu'il fût
-de leur bande et de leur perpétuelle fête. Comme dans toute la
-nature, la paresse et le moindre effort l'emportaient jusque sur
-les habitudes d'activité les mieux contractées. Les Du Toit, à
-cent lieues d'avoir prévu pareil détournement, et qui s'étaient
-flattés au contraire de gagner à eux leur belle-fille, étaient
-stupéfaits, désolés, effondrés. Les Voulasne, eux et leur
-entourage, ne jugeaient pas la chose, ne la remarquaient même pas:
-Albéric était avec eux, tant mieux! car plus on est de fous plus
-on rit.
-
-Nous avions, dans notre monde, bien d'autres transfuges venus de
-familles analogues à celle des Du Toit! Notre monde, et j'entends
-par là celui qui était résolu à mener la vie joyeuse et sans
-entraves, faisait la boule de neige, se grossissait chaque jour
-en s'entraînant mutuellement au confort, au bien-être, au luxe, à
-une élégance audacieuse et à une bravade du lendemain qui n'allait
-pas parfois sans un certain courage. Tout y était au rebours des
-anciennes mœurs de la bourgeoisie française, essentiellement
-composées de contrainte, d'abstention, de prudence craintive,
-d'économie de toutes les forces et de terreur de l'opinion.
-C'était une société qui semblait s'être retournée bout pour
-bout, la réserve ayant à sa place la dilapidation; le souci de
-l'avenir, du sort des enfants, de la maison, du nom, obstrué
-par la frénésie de consommer pendant que notre propre jour luit
-encore; l'argent jadis volontiers secret: maintenant, la jactance
-d'une fortune souvent fictive; les femmes, les familles entières
-ne craignaient jadis rien tant que le bruit fait autour d'elles,
-le seul nom, imprimé dans une feuille publique, froissait une
-pudeur que j'ai bien connue: désormais les efforts et le but des
-femmes, voire des familles, était qu'il fût parlé d'elles, et il
-n'y aurait pas grand paradoxe à ajouter: de quelque façon que ce
-fût. La discrétion, le silence, le vase clos où tant de groupes
-ont préparé des valeurs réelles, semblaient des geôles ou des
-tombeaux; et qu'importait à présent la valeur réelle, si la parade
-et le boniment en donnaient l'illusion à un public jobard et
-dégradé?
-
-L'évolution du ménage d'Albéric eut pour moi des conséquences fort
-inattendues et des plus graves. Comme tout s'enchaîne dans la vie,
-mon Dieu! et par les moyens les plus éloignés de tous ceux qu'on
-eût pu se plaire à prévoir!... Dès que j'avais connu les Du Toit,
-j'avais souhaité me réfugier quelquefois près d'eux. Les Du Toit
-de leur côté semblaient aussi m'avoir «reconnue»; et ils m'avaient
-fait des avances. Cependant nous en étions demeurés là.
-
-Madame Du Toit me rencontra une après-midi aux Champs-Élysées
-où j'allais dans ce temps-là, régulièrement, promener ma petite
-fille, parce qu'il y avait de la coqueluche au parc Monceau.
-Suzanne commençait à marcher seule; j'étais grosse de son futur
-petit frère; nous parlâmes naturellement des enfants; madame Du
-Toit me félicita d'en avoir, tout en me contant, les larmes aux
-yeux, les peines que les siens lui avaient causées.
-
---Et quand vous allez être grand'mère, lui dis-je, ce sera à
-recommencer!
-
-Elle ne demandait pas mieux que de recommencer. Mais elle hocha la
-tête:
-
---Ils ne se pressent pas, dit-elle, de me rendre grand'mère: ce
-n'est plus la mode, aujourd'hui, dans un certain monde, d'avoir
-des enfants!...
-
-Je m'écriai:
-
---«Dans un certain monde!...» mais heureusement que...
-
---Oh! me dit-elle, vous comprenez parfaitement ce que j'entends
-par là. Vous avez dû trop souffrir, ma chère enfant, avec votre
-nature délicate et votre parfaite éducation, des milieux auxquels
-je fais allusion, pour ne pas deviner mon chagrin...
-
-Elle me prenait par l'amour-propre, par l'intuition sympathique,
-par la maternité. Elle me fit ses confidences; elle en provoqua
-de ma part, et sut, par là, m'être agréable. Mais tout ceci avec
-du tact, sans précipitation excessive, sans débordement. Elle ne
-parlait d'elle-même qu'en s'en excusant pour ainsi dire, et en
-essayant d'envelopper son propre cas, qu'elle ornait d'idées, de
-citations très appropriées. Elle m'en imposait comme tous les
-esprits plus et mieux nourris que le mien; mais sans me paralyser,
-sans me gêner même. Nous bavardions bientôt comme de vieilles
-amies.
-
-Je l'étonnai, moi, par mon indulgence. Elle crut s'être trompée
-en m'énumérant mes maux, attendu que je ne m'élevais pas contre
-un état de mœurs qui en était responsable; elle était entière
-et exclusive, elle était convaincue que le monde sans principes
-et sans culture morale était «corrompu jusqu'à la moelle».
-L'expression qu'elle employait me fit protester. Moi qui vivais,
-depuis plusieurs années, au milieu de ce monde, et qui avais
-été par lui blessée, je ne le jugeais point cependant d'une
-façon si définitive. L'animation de notre premier entretien
-vint de ce différend. Je lui citai maintes femmes qui, sous les
-dehors les plus évaporés, étaient, au demeurant, excellentes
-et très pures; je lui disais: «Les apparences de ce monde-là
-sont aussi trompeuses que l'est, par exemple, le théâtre qui
-prétend représenter la vie, et qui, en réalité, attire le public
-en l'épouvantant par des mœurs aussi inédites qu'inexistantes;
-ici, c'est une coquetterie de paraître sans conduite comme c'en
-est une, ailleurs, de paraître vertueuse; le bon naturel et le
-mauvais se retrouvent de part et d'autre.» Elle me répliquait que
-j'étais trop bonne et trop jeune, que le mal passait inaperçu à
-mes yeux, mais qu'une complaisance comme la mienne était des plus
-pernicieuses, car c'est avec ce libéralisme qu'on encourage ou
-facilite toutes les décadences.
-
-Je me laissai entraîner par madame Du Toit à mener ma petite
-fille, une ou deux fois par semaine, jusqu'au Luxembourg, qui
-était d'ailleurs, affirmait-elle, beaucoup plus sain que les
-Champs-Élysées saupoudrés de poussière. Je rencontrais au
-Luxembourg madame Du Toit qui, pour une ondée, pour un nuage
-menaçant, voulait à toute force m'abriter chez elle, rue de
-Vaugirard, dans le voisinage. La pauvre femme semblait ne plus
-pouvoir vivre sans me voir, parce qu'elle ne pouvait vivre sans
-parler de son fils et parce qu'elle ne parlait de lui, tout à fait
-à l'aise, m'affirmait-elle, qu'avec moi. Elle comptait aussi sur
-moi pour «le ramener». Elle disait «le ramener», comme si le cher
-Albéric eût embrassé quelque schisme.
-
-A voir le jeune ménage de plus près, je ne tardai pas à
-m'apercevoir qu'Albéric, après avoir oscillé un moment entre les
-parents de sa femme et les siens, était allé vers ceux à qui il
-eût été le plus difficile de faire comprendre pourquoi il ne leur
-fût pas venu! Albéric, qui n'était pas un sot, mais qui avait
-le tort de ne vouloir blesser personne, avait jugé que ne point
-partager les divertissements de ses beaux-parents c'eût été rompre
-avec eux, car aucune bonne raison ne leur était accessible, tandis
-qu'il comptait sur l'esprit supérieur de son père et sur la bonté
-de sa mère pour lui passer cette complaisance envers les parents
-de sa femme.
-
-Ainsi, et par une malignité des choses qui souvent dans la vie m'a
-frappée, de deux familles, l'une intelligente et l'autre bornée,
-c'était la bornée qui l'emportait en influence, à cause et en
-raison même de son inaptitude à concevoir quoi que ce fût, hormis
-son étroit et égoïste plaisir.
-
-Madame Du Toit me suppliait de ne pas manquer son jour, surtout
-lorsqu'elle attendait sa belle-fille. Mon Dieu, je sentais bien
-qu'elle m'employait à lui «ramener» son fils en agissant sur
-Isabelle; elle me plaisait par ailleurs, m'instruisait, me prêtait
-des revues et des livres, et je croyais faire une bonne action en
-contribuant à empêcher ce pauvre Albéric de s'engager davantage
-dans une société de fêtards. Je venais donc aux jours de madame
-Du Toit. Il y avait là toutes les femmes de la magistrature et du
-barreau, la plupart honnêtes mères de famille, sans coquetterie;
-on parlait surtout collèges et pensions, rougeole, scarlatine,
-projets ou souvenirs de vacances, Suisse ou «petits trous pas
-chers». Les plus entendues étaient préoccupées de l'avancement
-de leurs maris; les infortunes conjugales étaient matière à
-chuchoteries pudibondes. Il venait aussi des messieurs, beaucoup
-encore à favoris, dans ce temps-là, et en redingote de drap,
-boutonnée; quelques jeunes aussi, portant la barbe, et jusqu'à
-des stagiaires, qui m'entouraient volontiers, bien que je fusse
-grosse de cinq mois, mais parce que j'étais mieux mise que la
-plupart des autres femmes.
-
-Mon Dieu! que l'on était loin, là, des Kulm ou des Lestaffet! On
-m'y présentait beaucoup plutôt comme petite fille de magistrat
-et comme fille d'avocat renommé que comme femme d'architecte.
-Isabelle se montrait assez ponctuelle aux jours de sa belle-mère,
-amenée de force par son mari, car elle ne s'était jamais soumise
-à des obligations, et la mine aussi boudeuse qu'au temps où,
-chez ses parents, on ne mettait pas d'empressement à lui donner
-son Albéric... Elle venait à moi d'assez bonne grâce, parce que,
-chez les Du Toit, c'était encore moi la moins «rive gauche»,
-disait-elle. Elle était jolie, très élégante, un peu trop
-parfumée, même pour la rive qu'elle habitait.
-
-Moi, j'étais contente de rencontrer là M. Juillet dont la
-causerie me plaisait toujours. Il n'y venait pas régulièrement,
-mais lorsque j'avais la bonne fortune de l'y voir, le temps me
-paraissait court. Il causait assez souvent avec moi, ou plutôt
-se laissait entendre par moi en particulier, car, crainte de lui
-déplaire, je surveillais avec lui mes paroles. Il philosophait
-devant moi, sur le contraste des milieux si divers où il voyait
-que je passais tour à tour et qu'il connaissait, l'un et l'autre,
-mieux que moi. Il lançait, contre l'un et l'autre, des traits
-aigus, ce qui m'amusait sans provoquer chez moi la réaction,
-comme les attaques de sa tante. Et il me prouvait que, dans
-quelque société que l'on soit, on ne peut manquer de trouver
-à redire. Ce qui l'étonnait en moi et me rapprochait de lui,
-c'était qu'avec ma nature respectueuse, je pusse rire de ses
-épigrammes sans me froisser. Je lui affirmais que des caractères
-de l'espèce du mien ne sont pas rares dans mon pays, et que l'on
-peut être profondément sérieux et admettre la raillerie, et aimer
-la raillerie, et la pratiquer sans laisser entamer par elle le
-sentiment de gravité que la vie nous inspire.
-
---Aujourd'hui, me disait-il, les gens qui se moquent, se moquent à
-fond, sans plus croire à rien, même pas à leur moquerie qui n'est
-qu'un procédé, et dont on sent tout l'artifice et l'effort; quand
-notre race était plus pure ou la vie moins usée, si vous aimez
-mieux, le rire, avec toute sa malice, «châtiait les mœurs» et ne
-les détruisait pas... Ainsi, par exemple, ce n'est pas parce que
-je plaisante le dessus de cheminée, les tableaux et les meubles
-de ma bonne tante Du Toit, que je manque le moins du monde, en
-mon cœur, à vénérer cette très digne et excellente femme... Ce
-n'est pas parce que je n'aborde plus mon cousin Albéric sans
-lui glisser à l'oreille, comme une nouvelle sensationnelle: «On
-ne peut contenter tout le monde et son père!»--ce qui le met en
-fureur,--que je manque à mon affection très réelle pour ce brave
-garçon.
-
-On aurait eu, en effet, bien du mal à garder son sérieux devant
-l'attitude d'Albéric chez sa mère. On eût juré qu'il rentrait
-d'escapade; il tendait le dos, garait ses oreilles comme un petit
-garçon, comptait à tout moment que madame Du Toit allait lui
-donner la fessée, publiquement, pour avoir découché. Et M. Juillet
-disait:
-
---C'est qu'il a l'air, aussi, le coquin, d'avoir introduit ici sa
-maîtresse!...
-
-Tel était un peu, ma foi, l'effet que produisait la trop parfumée,
-la trop élégante Isabelle.
-
-Je demandai à M. Juillet sa franche opinion sur le mariage
-d'Albéric:
-
---Mais, ce n'est pas son mariage qui est bête, disait-il, c'est
-lui! Et il rendra son mariage absurde à cause de son urbanité trop
-exquise. La petite Voulasne, mal élevée, ou pas élevée du tout,
-mais je parie qu'elle vaut la plupart des pimbêches que lui eût
-choisies ma tante Du Toit! et d'abord elle l'aime... Mais, ce
-qu'il fallait, c'était avoir le courage,--si courage il y a,--de
-tenir à distance les parents Voulasne...
-
---Vous en parlez à votre aise! répliquais-je à M. Juillet. Mais
-Isabelle aime infiniment ses parents! Elle a joué toute sa vie
-avec ses parents comme avec des camarades. Ses parents ne l'ont
-jamais grondée, jamais contrainte, jamais ennuyée: il y a un
-attachement tout particulier des jeunes filles mal élevées à
-leurs parents, c'est une espèce de complicité... Isabelle n'eût
-jamais consenti à s'éloigner de sa famille...
-
-Je me souviens que nous fûmes interrompus par madame Du Toit,
-qui, nous voyant causer très attentivement, et à part, venait
-s'enquérir de ce qui nous absorbait à ce point. M. Juillet lui dit:
-
---Mais, ma tante, nous nous occupons de vos intérêts!...
-
-Elle lui avait confié, à lui comme à moi, ses soucis. Elle comprit
-aussitôt ce dont il s'agissait. Elle joignit les mains et leva
-les yeux au ciel, appelant sa bénédiction sur notre entreprise
-commune. Elle parut fonder tout de suite un grand espoir sur cette
-entente entre M. Juillet et moi, qu'elle n'avait pas prévue. Je
-crus devoir lui confesser que notre premier échange de vues était
-assez pessimiste.
-
---Qu'il ne soit pas le dernier! dit-elle. C'est une bonne œuvre à
-accomplir, ne l'oubliez pas: une bonne œuvre!...
-
-Elle n'avait pas une confiance parfaite en son neveu Juillet,
-à cause de ce qu'elle appelait «son esprit sarcastique», et
-parce que, tout intelligent qu'il fût reconnu, il n'avait pas de
-situation officielle et stable. Son intelligence même paraissait
-trop vive, et inquiétante, car elle faisait constamment le
-tour complet de chaque chose, en la considérant avec une égale
-complaisance, des points de vue les plus opposés. Cependant tous
-les articles et notamment un certain ouvrage, qu'il avait publiés,
-jusqu'ici, étaient à conclusion très propre à rassurer la famille.
-Ses articles comme son ouvrage avaient été, je le voyais bien,
-fort remarqués; néanmoins, j'entendais qu'on lui reprochait je ne
-sais quelles contradictions. Il répondait: «La vie est un champ
-d'expériences, les paroles un moyen d'essayer les idées; la vie
-passe; les paroles volent; les écrits restent. Eux seuls comptent,
-ils sont le résultat.» Mais madame Du Toit devait trouver la vie
-et les paroles de son neveu aussi louables que ses écrits, du jour
-où son neveu partait pour la croisade en ma compagnie.
-
-Le singulier départ! Prémédité? voulu? Aucunement. Par personne.
-Il dépendait d'un mot jeté au hasard. Que d'entreprises, que
-d'aventures n'ont pas d'autre fondement!...
-
-En me parlant de son neveu, entre nous, madame Du Toit disait
-à présent: «votre allié», pour me rappeler la bonne œuvre à
-accomplir de concert. Point d'allié qui pût être pour moi
-compromettant, vu la situation où j'étais, situation qui dut même,
-bientôt, interrompre mes promenades au Luxembourg, ma croisade et
-mes visites chez madame Du Toit!...
-
-
-
-
-XI
-
-
-Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment maternels au moment
-de la naissance de mon petit garçon. Elle ne venait à peu près
-point chez moi auparavant; elle ne laissa presque pas un jour
-sans prendre de mes nouvelles, et elle me fut très utile. C'est
-un avantage que d'avoir près de soi, en ces moments-là, une femme
-d'autant d'ordre et d'expérience. Elle me procura un médecin plus
-sérieux, plus consciencieux et quatre fois moins coûteux que celui
-qui m'avait soignée lors de mes premières couches, et, comme il
-me fut interdit de nourrir, cette fois, elle sut me dénicher
-dans un certain village de Bretagne une nourrice magnifique. On
-connaissait l'élevage des enfants dans le monde de madame Du
-Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans me peser jamais et même
-sans m'ennuyer de ses chagrins personnels. Notre amitié se trouva
-consolidée à la suite de ces quelques semaines, et après une
-connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me fit dans son
-entourage une réputation qui me flatta, je l'avoue.
-
-Je m'étais accoutumée jusque-là, dans le monde des Voulasne, Kulm,
-Lestaffet et Cie, à me contenter de l'état d'étrangère à peu près
-tolérable; et, mon Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à ce
-point rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela pouvait,
-à la rigueur, continuer. Mais j'éprouvai une grande douceur à me
-sentir estimée, et estimée pour ce qui, en moi, était vraiment
-moi-même, et non pour les complaisances, concessions ou petits
-tours de force destinés, ailleurs, à me faire seulement agréer.
-Mon amour-propre fut très sensible aux hommages dont je me vis
-entourée chez madame Du Toit.
-
-J'y retournai dès que ma santé me le permit, entre mon énorme
-nounou et ma petite Suzanne, et y pris une part plus franche et
-plus active qu'auparavant aux questions de coupage de lait, de
-diarrhée infantile et au choix d'une plage pour les marmots à la
-prochaine saison. Pendant toute une année, mon dernier né, que
-nous avions nommé Jean, étant assez délicat, ces conversations
-m'intéressèrent même plus que celles de M. Juillet. Je ne m'en
-étonnais pas; je n'y prenais seulement pas garde; il y avait
-une chose qui m'absorbait tout entière, c'était la santé de
-mes enfants; aucune préoccupation du même ordre, autour de moi,
-ne me paraissait excessive ni importune, et tout ce qui ne s'y
-rapportait pas directement me semblait un peu oiseux. M. Juillet
-me taquinait à ce propos, sans me piquer le moins du monde.
-
-Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au jour de sa
-tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans une «nursery», et il
-avait même confié à sa tante elle-même, qui me le répéta, qu'elle
-réussissait à faire de moi une «popote» comme toutes ses amies,
-que les femmes intelligentes étaient rares et que ce qu'elle
-pratiquait là était «un étouffement criminel». Je revois toujours
-la bonne madame Du Toit redisant l'expression: «un étouffement
-criminel»! Elle en riait, car elle était faite aux paradoxes de
-son inquiétant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en riais,
-et elle était flattée que M. Juillet, sous cette forme dépitée,
-reconnût lui-même en moi, outre les qualités qu'il prisait, lui,
-pour son agrément personnel, celles que sa tante plaçait au-dessus
-de tout. M. Juillet ne mit pas à exécution ses projets de ne plus
-reparaître au jour de madame Du Toit; et, bien qu'il me jurât
-qu'il ne contribuerait certes pas à rendre la femme d'Albéric
-aussi «bourgeoise» que moi, il y travaillait tout de même un peu
-avec moi, tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me
-manifestait, malgré lui, une sorte de vénération.
-
-Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait jouer avec
-elle pour retenir son attention, et encore ne se prêtait-elle
-qu'au plaisir de la facétie, et puis, aussitôt, son esprit
-s'évaporait sans retenir la moindre conclusion. Elle ne jugeait
-rien, ni gens, ni choses, si ce n'est par rapport à leur caractère
-«rasoir» ou «rigolo». A la notion de la valeur morale son esprit
-était impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante,
-produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification extrême
-de la vie. Elle était sans antipathie et n'en inspirait aucune,
-car nul défaut ne l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux
-qui s'indignent. Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence,
-trouvait près d'elle une paix, au moins provisoire, qu'il n'avait
-jamais goûtée dans le milieu assez rigoriste, un peu tatillon,
-de sa famille, et il s'abandonnait à la tiédeur d'une vie assez
-saugrenue, mais si aisée! Il n'était pas, il ne serait jamais,
-lui, un contempteur des mœurs traditionnelles; il ne se ferait pas
-davantage l'apologiste des mœurs opposées, mais il appréciait, au
-fond de soi, la séduisante mollesse et le laisser aller d'une vie
-dépourvue de tout commandement et de toute sanction.
-
-M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son cousin au
-sérieux, et, dans notre entreprise commune, il ne voyait qu'une
-croisade un peu comique, qui le divertissait, en faisant grand
-plaisir à sa tante.
-
---Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric a fait
-précisément le mariage qu'il mérite. Albéric n'a jamais compris
-ce qu'il y avait d'auguste dans l'éducation que ses parents se
-sont exténués à lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes
-éminents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer que leurs
-rejetons non seulement sont dignes d'eux, mais doivent s'élever
-plus encore: supposez qu'Albéric eût entretenu cette illusion par
-un mariage et une conduite conformes aux souhaits de son père, on
-l'eût poussé à des emplois dont il n'est certainement pas digne.
-Son amourette pour une petite Voulasne, c'est la revanche de sa
-nature médiocre; c'est l'explosion de ce qu'il y a d'essentiel
-en lui: elle détruit en un clin d'œil l'échafaudage savant, mais
-arbitraire, combiné par une famille hors ligne; elle le fait
-dégringoler à son niveau véritable où il se trouve, lui, comme
-vous voyez, tout à fait bien!...
-
-Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la croisade
-entreprise en commun! Et l'on voyait si bien que le sort d'Albéric
-et d'Isabelle l'intéressait peu! Il en revenait toutefois de
-lui-même à cette question, lors de nos rencontres, parce que
-c'était le pacte convenu entre nous et devant l'autorité de madame
-Du Toit; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec une rouerie
-qui ne m'échappait pas et qui me faisait l'avertir d'un sourire
-que nous quittions la grande route sinon la bonne. Il aimait avant
-toutes choses à agiter des idées, et il avait un insurmontable
-dédain pour tout ce qui ne fournissait pas matière à ce jeu
-supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était un prétexte
-excellent, il est vrai, à mille réflexions, à ma portée, sur les
-mœurs, les caractères, la vie; mais d'Albéric et d'Isabelle, mon
-Dieu! que son souci était loin!
-
-Ce que j'apprenais en écoutant M. Juillet, et sans y prendre
-garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un ton enjoué, à
-réfléchir et à méditer, que je recevais de lui, me causait une
-sorte de plaisir, naturel et profitable, dont je ne saurais
-comparer l'effet qu'à la belle coulée de lait qui passait du
-gros sein de ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse
-de mon enfant. Je ne songeais pas à m'écrier: «Comme c'est bon!
-que cela me fait de bien!» parce que, grâce à mes préoccupations
-maternelles, j'étais garantie de toute exubérance et même garantie
-de croire que je pusse éprouver quelque chose d'étranger à mes
-deux petits; mais je me nourrissais avidement, sans le savoir,
-avec un bonheur serein, et je me nourrissais de ce qui était mon
-aliment. Cette nourriture spirituelle m'était offerte au moment
-même où, par la maternité, toute une portion de moi-même et, me
-semblait-il, tout mon cœur venaient de recevoir satisfaction et
-triomphaient. Je me croyais comblée; je me sentais heureuse.
-
-Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que tout ne me souriait
-pas à la fois? Il me semblait que mon ménage était beaucoup plus
-heureux. Pourquoi? Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il
-y avait donc de changé? Mon mari, incorrigible, avait toujours
-Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en pure perte. Il
-ne faisait pas de brillantes affaires, cela était évident, si
-je considérais le budget qui était le nôtre. Nous étions bien
-tassés dans notre petit appartement depuis que notre seule pièce
-de réserve était abandonnée à la nourrice et au petit Jean, et
-ma fille couchait dans notre chambre. Mon mari avait beaucoup
-d'ennuis par sa sœur qu'il ne voyait plus et m'interdisait
-absolument de fréquenter, et il avait été affecté, d'une façon qui
-m'étonna, par la mort de son vieux père. Du vivant du bonhomme, il
-le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de lui et semblait
-réserver toute son indulgence pour sa mère: il le pleura pendant
-des semaines avec un véritable chagrin. Est-ce qu'il avait un
-cœur caché?... Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais
-beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ailleurs vraisemblable, que
-l'appartement était encombré, il allait à ses ateliers aussitôt
-après le repas; il voyait d'un bon œil mon amitié avec madame Du
-Toit, mes relations nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et
-la renommée dont on m'y gratifiait et qui me suivait et me faisait
-respecter jusque dans son monde à lui; car c'était ainsi!... En
-tout ce qui dépendait de moi, mon mari semblait être parvenu à
-ses fins; malgré mon origine provinciale, je m'étais assouplie
-aux exigences de Paris; malgré l'éblouissement et les périls de
-Paris, j'avais gardé de mon éducation première ce sur quoi il
-avait fondé précisément le plus d'espoir; j'étais assez exactement
-la femme qu'il s'était proposé d'avoir; et maintenant que je lui
-avais donné, en outre, une petite famille, loin d'être pour lui
-un motif d'inquiétude, je lui représentais la paix du ménage
-assurée; il se reposait entièrement sur moi, et, à cause de cette
-sécurité même, je sentais que toute son activité s'écartait de
-moi, de son ménage ordonné, pour se reporter, selon les habitudes
-que l'on n'a pas menées en vain jusqu'à trente-sept ans, avant
-de se marier, vers ses amis, vers ses affaires, vers le dehors.
-Je crois qu'il eût été retenu davantage à l'intérieur s'il eût
-acquis le moyen d'avoir un domestique mâle, en livrée, et de me
-procurer une voiture!... Oui, il se reprochait de n'avoir pas su
-ajouter ce colifichet à son ménage, et il croyait aussi,--comme
-Grajat!...--que je lui reprochais secrètement le défaut d'un tel
-luxe. D'ailleurs, il voyageait assez fréquemment, à cause de ses
-constructions ou restaurations de vieux manoirs. Il restait deux
-ou trois jours absent, quelquefois une et même deux semaines.
-
-Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais conscience de
-ce qui manquait à mon bonheur: ce qui me manquait, c'était d'avoir
-un grand chagrin lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du
-temps, je ne pensais plus qu'il pût me manquer quelque chose.
-Mais, devant cette valise que je faisais pour lui, et dans cet air
-de départ, j'aurais dû pleurer, n'est-ce pas? si j'avais été tout
-à fait heureuse chez moi... Non, je ne pleurais pas. Même, depuis
-que j'avais des enfants, je ne m'inquiétais pas après le départ de
-mon mari. Je lui recommandais bien de ne pas oublier de m'envoyer
-une dépêche, mais il m'arrivait de ne pas attendre la dépêche,
-et un jour, je le confesse, la dépêche me surprit... J'en devins
-toute rouge devant ma femme de chambre qui me dit: «Mais, madame,
-c'est la dépêche de monsieur!» Ma petite fille aussi, à présent,
-pensait tellement à son père et parlait de lui si souvent que,
-c'était évident, je pensais à lui moins qu'elle... Je l'appelais
-«papa» comme les enfants; j'étais heureuse d'avoir enfin trouvé ce
-terme familier qui m'épargnait de le nommer par son prénom.
-
-Cependant, quand je me reporte à l'époque dont je parle, il me
-semble que j'étais heureuse. J'étais contente de moi, je croyais
-fermement ne m'être pas trop mal tirée d'une situation qui avait
-failli être si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait
-d'aise. Pour la première fois de ma vie, je sentais une espèce de
-dilatation en tout moi-même. Et cela était visible aux yeux de
-tous, il faut le croire; je m'en apercevais bien dans la rue, à
-la façon dont on me regardait; chez les Voulasne, chez leurs amis
-et ceux de mon mari, quand par hasard j'y allais, les femmes me
-disaient que j'étais jolie; les hommes, c'était plutôt chez madame
-Du Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de cette façon
-dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera sans conséquence...
-
-
-
-
-XII
-
-
-Dès les premiers temps de ma vie à Paris, j'avais remarqué qu'une
-période de l'année soulevait un peu partout, dans les familles,
-des difficultés. C'est la période dite des vacances, pendant
-laquelle il faut s'éloigner de chez soi. Nous autres, en province,
-il y a vingt ou trente ans, nous voyions se succéder les quatre
-saisons dans le clos ou sur les plates-bandes du parterre, sans
-songer jamais à nous demander quelle figure elles eussent pu faire
-ailleurs. Il en devait être désormais tout autrement. L'année de
-l'Exposition, nous eûmes un prétexte pour demeurer chez nous;
-mais la suivante, déjà, la question des vacances s'était posée.
-Comme il était à prévoir, mes vieux parents avaient tout de suite
-offert de nous accueillir à Chinon; c'était, d'ailleurs, le
-séjour qui me paraissait, à moi, le plus agréable, et j'étais
-fière de revenir dans mon pays avec une enfant gentille et que
-je nourrissais encore. Mais il se trouva que ces vacances ne
-nous donnèrent point les bons résultats espérés. Je ne croyais
-cependant pas avoir été gagnée par Paris, mais j'avais été touchée
-assez par Paris ou par ma vie nouvelle, pour ne plus me sentir à
-l'aise entre mes grands-parents et maman, à qui je devais taire
-la plupart des sujets qui me préoccupaient, mes malaises moraux,
-mes tristesses intimes, les moindres détails sur la famille de
-mon mari, sur ses amis et sur ses affaires; ils en auraient été
-bouleversés. La réserve à tenir vis-à-vis d'eux m'était à présent
-plus pénible que celle dont je souffrais au milieu du monde le
-plus hostile. Et de celui-ci même j'avais, peut-être, malgré tout,
-adopté quelque chose: le préjugé qui fait que la vie de province
-semble bien petite, bien étroite et systématiquement ignorante de
-la fameuse découverte que Paris croit faire chaque matin et chaque
-soir: fumée, vapeur, vains bruits dès le lendemain, mais qui nous
-enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion. Outre cela,
-mon mari, si patient à Chinon durant mes longues fiançailles, y
-était pris d'un mortel ennui, inventait mille prétextes pour le
-fuir, y produisait à mes parents et à nos connaissances le plus
-déplorable effet et y laissait finalement l'impression que notre
-ménage était défectueux.
-
-Par-dessus le marché, nous fûmes favorisés, cette année-là,
-d'un été torride; la Touraine est chaude, on le sait, et Chinon
-exposé contre son rocher, en espalier, en plein midi; ma petite
-fille en souffrit; mon mari déclara que le climat de ce pays
-était mortel. Qu'on juge de l'état de ma famille, l'année
-suivante, lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs les
-médecins, que leur vieille maison, que leur jardin planté par
-leur arrière-grand-père, que leur ville où j'étais née, moi, et
-où j'avais passé sans maladie mon enfance, ma jeunesse, étaient
-dangereux, au premier chef, pour la santé de ma fille! D'autre
-part, nous n'étions guère en fonds pour nous payer une saison à
-la mer; notre embarras était grand. Moi, je disais à mon mari:
-«Mais nous allons avoir le parc Monceau à nous tout seuls!...» Il
-accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais goût, et il
-avait l'air plus malheureux qu'au temps critique de ses affaires.
-Ce que je redoutais, moi, arriva: les Voulasne nous invitèrent à
-Dinard. Une saison dans un des «petits trous» dont il était si
-souvent question chez madame Du Toit nous eût coûté moins cher
-que le séjour gracieux dans l'opulente villa des Voulasne, avec
-les abonnements au Casino, le jeu des petits chevaux, le poker,
-les voitures et la valetaille. Mais mon mari, de la meilleure
-foi du monde, donnait tête baissée dans ce faste. Il chérissait
-tendrement sa petite fille: on l'avait vu, l'année précédente,
-tempêter à cause de la santé de Suzanne compromise à Chinon; eh
-bien! à Dinard, cette enfant eut à souffrir d'une indisposition
-qui lui fut beaucoup plus néfaste que la chaleur de Touraine:
-cela ne compta point. Le papa disait: «Au moins, ici, est-elle
-entre les mains d'un excellent médecin!» Il était parfaitement
-tranquillisé parce que sa fille, même gravement malade, était
-entre les mains d'un médecin excellent. Et je le sentais sincère.
-L'année suivante, où il fallut à tout prix me montrer à Chinon,
-sous peine de blesser irrémédiablement mes parents, il se contenta
-de ne point m'accompagner, et il oublia de m'objecter la chaleur.
-Un sort malin voulut qu'elle fût, cette fois-ci, précisément,
-accablante. Nous en fûmes incommodées, moi autant que mon enfant.
-J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je me jurai de n'y
-plus revenir avant la fin de septembre. C'était rouvrir moi-même
-la question épineuse des deux mois qu'on ne doit pas passer à
-Paris.
-
-Et voici que mon amitié nouvelle avec la famille Du Toit, ou,
-si l'on veut, la politique de madame Du Toit, faisait surgir à
-présent, sous un aspect nouveau, le spectre des vacances.
-
-Madame Du Toit ne consentait pas à se séparer de moi pendant
-une période aussi longue. Madame Du Toit, à qui je n'avais pas
-caché les ennuis que me valait cet exil annuel, croyait fermement
-résoudre pour moi la question en m'invitant avec mes enfants à
-passer sept ou huit semaines dans sa propriété de Fontaine-l'Abbé,
-en Normandie. Là, rien à redouter de la canicule, sous des
-ombrages séculaires et si abondamment arrosés par les pluies;
-là, en rase campagne, point d'épidémies: de l'espace, de l'air,
-et, ajoutait ma vieille amie, «presque rien de changé dans nos
-habitudes, quant aux figures»...
-
-L'invitation de madame Du Toit fut l'objet d'une discussion qui
-dura deux jours, car il ne s'agissait pas de compter seulement
-avec nos convenances personnelles, mais avec la façon dont ma
-famille prendrait la chose. Qu'allait-elle dire, à Chinon, si je
-me laissais héberger, à la campagne, chez des étrangers, plutôt
-que chez eux?
-
-Nous en étions là, et nous discourions à perdre haleine sur
-l'aimable proposition de madame Du Toit, sans pouvoir adopter
-un parti, lorsque la décision nous fut fournie par une visite
-inopinée du jeune ménage Albéric. Albéric et Isabelle, nous n'y
-songions pas, se trouvaient agités par la question des vacances
-tout autant que nous-mêmes; ils avaient deux familles à contenter:
-les Voulasne, jugeant que leur saison de Dinard était gâchée sans
-la présence d'Isabelle; les Du Toit brandissant la sentence de
-leurs médecins d'après laquelle le bord de la mer était néfaste à
-Albéric. Quant aux deux époux, ils étaient d'accord; ils voulaient
-aller à Dinard et point au manoir de Fontaine-l'Abbé.
-
---Mais, votre santé? dis-je à Albéric, l'opinion des médecins?...
-
-Albéric se moquait des médecins. D'ailleurs, il répliquait
-galamment:
-
---Il y a aussi la santé de ma femme. Isabelle est accoutumée aux
-bains de mer.
-
---Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple que de mettre
-tout le monde d'accord: passez trois semaines à Dinard, le temps
-de la saison, et le mois de septembre à la campagne; c'est logique.
-
-Isabelle me dit:
-
---Que nous quittions Dinard au bout de trois semaines, comme au
-bout de six, du moment que nous le quittons avant eux, papa et
-maman sont fâchés comme si nous n'y étions pas allés, ça c'est
-réglé. Mais il faut vous dire qu'au mois de septembre, ils ont
-l'intention de faire un voyage, peut-être en Italie, et de nous
-emmener. Alors, vous comprenez, pour le manoir, zut et zut!...
-
-Albéric sourit. Il dit qu'il s'était «rasé» au manoir depuis sa
-tendre enfance.
-
-Je ne soupçonnais pas ce qu'ils semblaient attendre de moi en
-cette affaire.
-
-Eh bien! voilà. Ils venaient me dire, tout uniment, que si
-j'acceptais d'aller au manoir, pour être agréable à madame
-Du Toit,--car ils ne concevaient même pas que cela pût me
-plaire,--leurs projets de Dinard, leur voyage d'Italie, tout en un
-mot, était «fricassé».
-
---Comment cela?
-
---Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez à Dinard avec
-nous, dit Albéric, maman se console parce qu'elle s'imagine
-que ce n'est pas du temps complètement perdu: vous allez nous
-y «travailler...» Oui... enfin, vous allez travailler au salut
-de notre âme... Ne vous défendez pas! c'est son idée... Je la
-connais, maman, peut-être!... A Dinard, avec vous, tout s'arrange,
-j'en réponds. A Dinard, sans vous, ce n'est pas l'émeute, c'est
-la révolution. Nous à Dinard, vous à Fontaine-l'Abbé... Oh! ça,
-alors!...
-
-Albéric n'acheva pas sa phrase, il allait dire: «C'est la
-gaffe!...» et me faire entendre par là qu'il ne doutait pas que sa
-mère ne m'eût invitée que pour l'édification de ses enfants.
-
-Pour achever de me convaincre, Albéric m'esquissa un petit tableau
-du séjour au manoir qui était de nature à m'en détourner, quand je
-m'en fusse déjà fait ouvrir la grille.
-
-Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albéric! Que leur
-démarche fût de la plus grave indiscrétion, ils n'en avaient cure;
-qu'elle me mît dans le plus grand embarras, voilà qui leur était
-bien égal! J'étais «bon type», comme ils disaient eux-mêmes, mais
-je n'aimais pas que l'on se jouât de moi. J'étais en train de me
-creuser la cervelle, afin de trouver la réponse qu'il fallait,
-lorsque mon mari, moins patient que moi, et qui avait assisté à
-l'entretien sans y prendre part, y intervint pour le clore d'un
-mot:
-
---Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que la question est jugée:
-n'avez-vous pas écrit ce matin à madame Du Toit que vous acceptiez
-son invitation?
-
-La lettre n'était pas écrite, il est vrai, mais elle le fut un
-quart d'heure après.
-
- * * * * *
-
-C'était, ma foi, un fort joli château que le manoir de
-Fontaine-l'Abbé, et je poussai une exclamation lorsqu'il nous
-apparut, au débouché d'un bois épais où madame Du Toit nous avait
-invités à faire une petite prière près de la source, lieu de
-très ancien pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après l'avoir
-deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le feuillage des
-châtaigniers, si bien égalisé par en bas, je le vis tout à coup,
-entier, ses trois corps de logis d'époques différentes juxtaposés
-simplement: un gros pavillon carré, sur la droite, coiffé d'un
-immense toit Louis XIII; le centre, moins élevé, allongé, simple,
-noble, pareil à un bon vieil hôtel cossu du Marais; une aile enfin
-ajoutée au XVIIIe siècle; tout cela sans façon, s'harmonisant si
-heureusement que je regrettai beaucoup que mon mari ne fût pas
-avec nous pour apprécier une si raisonnable architecture. Comme
-nous abordions le château par une pelouse spacieuse et doucement
-inclinée jusqu'au petit pont flanqué de deux lions de pierre, qui
-traversait le fossé, nous discernions très nettement la lanterne
-au-dessus du pavillon central, et par delà, la campagne lointaine
-et feuillue qui semblait s'évanouir dans la brume.
-
-Je dis à madame Du Toit:
-
---Comme vous êtes discrète!... Je ne vous ai jamais entendue
-parler de cette merveille que sur le ton dont vous auriez décrit
-une maison de campagne ordinaire.
-
---J'y ai toujours vécu, l'été, me dit-elle, depuis mon enfance,
-c'est un endroit qui n'a pour moi rien d'extraordinaire. Et vous
-voyez que mon fils, lui, ne le trouve guère séduisant...
-
-«Mon fils...» Ah! je vis que ce serait là le point épineux de
-notre séjour, et que peut-être le château ne m'avait tourné que
-sa plus jolie face. L'absence d'Albéric nous promettait un sujet
-de conversation monotone... Pourvu que M. Juillet fût là pour me
-soutenir! Était-il là? Y devait-il seulement venir? On ne m'en
-avait rien dit, mon «allié» étant absent de Paris quand le sort de
-nos vacances s'était décidé.
-
-M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en aperçus au
-dîner, et le lendemain seulement je sus qu'il viendrait peut-être,
-quelques jours, entre deux excursions; il était, comme beaucoup
-de ses contemporains, en mal de voyage,--encore une disposition
-chez lui que les Du Toit comprenaient peu.--Nous nous trouvions à
-table, en très petit nombre et presque entre femmes, les vacances
-des cours et tribunaux n'étant pas ouvertes, et il y avait une
-demi-douzaine d'enfants que l'on ne devait mettre à part que
-lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma Suzanne était dans la
-joie, malgré l'absence de son père. Dès que je fus tranquillisée
-pour elle au sujet des fossés emplis d'une eau courante, mais que
-je vis partout garnis de balustrades, je ne voulus plus songer
-qu'au charme incontestable de cette belle demeure ancienne et des
-magnifiques soirées d'été que nous pourrions goûter là.
-
-L'intérieur était très simple, garni presque partout de meubles
-de l'Empire et de la Restauration, dont madame Du Toit s'excusait
-comme de vieilleries qui eussent dû être au grenier; il y avait
-aux murs quantité de gravures et d'estampes coloriées. Le seul
-meuble moderne était un piano, un piano à queue tout récemment
-accordé, à propos duquel on me dit: «J'espère bien que vous allez
-vous y remettre!...»
-
-La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque aussi,
-prenaient l'air par la façade opposée à celle qui m'avait souri
-à mon arrivée. Les portes ouvertes, on se trouvait de plain-pied
-sur une terrasse dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui,
-par une douzaine de marches enjambant le fossé, donnait accès aux
-allées du parc.
-
---Le parc, disait modestement madame Du Toit, c'est de l'herbe.
-Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir ici ce qu'on
-appelle un parc... Quand l'herbe est trop haute et s'oppose à
-la promenade, on la fauche, voilà pour le parc; mais je vous
-montrerai mon potager...
-
-Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la terrasse entre
-les caisses de grenadiers. Il avait fait dans la journée un peu
-d'orage, de lourdes nuées couraient encore dans le ciel et on
-recueillait la fraîcheur comme une rareté précieuse.
-
-Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis des années.
-Parfois un mouvement de l'air remuait les branches des platanes
-penchées sur la douve, et le contact des feuilles et de l'eau
-imitait le bruit infinitésimal du poisson qui gobe une mouche à
-la surface; et il y avait un parfum indéterminé qui venait des
-feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de la nuit même.
-
-A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette, qui tenait à
-faire l'empressé et le boute-en-train, les quelques hôtes de
-madame Du Toit étaient paisibles et troublaient peu le beau
-silence. Moi, je n'ai jamais pu être témoin de ces moments du
-soir, à la campagne, sans que mon cœur se contracte; et il est
-curieux que cet effet soit en moi à peu près le même que celui
-d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis comblée de bien-être,
-et j'en suis à me demander si cela ne me procure pas la vision de
-toutes les choses heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdument,
-et qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié la
-déception douloureuse, et c'est si bien l'un et l'autre parfois,
-que je n'y discerne plus rien, sinon ce qu'on appelle le «trouble»
-plus déchirant qu'une peine réelle, et plus attrayant que le
-bonheur défini.
-
-Lorsque j'eus couché mes enfants, j'ouvris ma fenêtre, une
-vieille et haute fenêtre à crémone avec des volets intérieurs
-et donnant sur un balcon à appui de fer. On voyait la lueur de
-la lune baigner au loin la cime moutonneuse des bois, et elle
-rendait plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des
-platanes qui flanquaient le château, à droite comme à gauche.
-De grandes prairies semblaient des lacs de lait. Un aboiement,
-un vulgaire aboiement de chien, qui avait l'air de venir d'une
-lieue, augmentait, je ne sais pourquoi, le charme de la nuit
-tranquille, et se balançait, d'une façon tantôt plaisante et
-tantôt pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la voix
-de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des grenadiers,
-continuait à faire glousser les dames. Ici, pensais-je, la nuit
-des hommes, qui rapetissent tout avec leur manie de rire ou leur
-préoccupation pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie;
-là-bas, partout, la nuit de la majestueuse sérénité des choses,
-qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire le besoin de tomber
-à genoux... Mais je me souvins que M. Juillet avait discuté devant
-moi ce genre d'impression, un jour, et m'avait beaucoup étonnée
-en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un tout autre ordre
-que la grandeur apparente des spectacles de la nature, et que
-de la contemplation de la terre, de la mer et des cieux il ne
-résulte pour nous qu'un état d'exaltation assez vague, dont nous
-ne saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement humain,
-si ce n'est des images à rendre nos pensées plus sensibles, et qui
-mène infailliblement à l'ennui, à l'inaction, à la désespérance.
-«Oui, oui, me disais-je, on soutient cela dans un salon, mais s'il
-eût été là, ce soir, et s'il eût vu cette belle nuit!...»
-
-Je pris la résolution de faire de mon séjour à la campagne une
-retraite, un peu analogue à celles qu'on nous imposait au couvent,
-chaque année. Cela consistait à éteindre pendant plusieurs jours
-tous les bruits de la vie, et, sous l'œil de Dieu, à se retrouver
-soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus sans qu'on y
-ait pris garde, exercice excellent, mais bien plus avantageux aux
-femmes qu'à de toutes jeunes filles. Et je fis un effort pour
-commencer de suite, en me couchant, ces opportunes méditations
-sur moi-même. Mais les images de la belle nuit couvraient mes
-tentatives de réflexion, avec cette impertinente assurance que
-mettent toutes les choses qui flattent les sens, à se substituer
-aux travaux de l'esprit.
-
-Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-l'Abbé, lorsque, par une de
-mes fenêtres, le soleil, entre les volets mal clos, m'appelait,
-comme un grand cri de joie! Malgré mon goût de sommeil prolongé,
-je sautais à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse
-embaumée et heureuse qui est dans l'air matinal pénétrait en
-tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait de caresses.
-Cet air incomparable et charmant qui vient des prairies et des
-bois, m'arrivait avec le soleil par une grande trouée entre les
-feuillages déchiquetés des platanes; et, par la même ouverture,
-un champ très éloigné, de seigle ou de blé, apparaissait, où une
-faucheuse, tirée par un cheval, avançait lentement, virant à angle
-droit, rognant insensiblement le beau carré d'épis drus et pressés
-qui, en tombant, perdaient le lustre de leur couleur blonde.
-Au-dessous de moi, le murmure de l'eau qui, de la douve, par un
-barrage, se déversait dans un canal souterrain allant rejoindre
-la rivière. Des abeilles entraient en bourdonnant et s'affolaient
-longtemps, à l'intérieur, en faisant contre les vitres de pénibles
-marches forcées, avec leurs pattes lourdes, comme des jambes de
-zouaves. Pourquoi ce détail me revient-il agréable, délicieux?...
-Mais aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins
-d'août, à la campagne, pour que jusqu'au fait de marcher, pieds
-nus, sur les nattes de paille, me parût, à moi si sérieuse, un jeu
-irrésistible, auquel je m'abandonnais, quasi courant et dansant,
-à la grande hilarité de ma petite Suzanne et de la nounou
-elle-même, qui disait, d'un si drôle d'air: «Oh! Madame a de la
-vie!...»
-
-Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs n'étant pas arrivés,
-le séjour de Fontaine-l'Abbé ne fut pour moi qu'une récréation. Je
-m'étais promis de faire retraite en moi-même: ah! bien ouiche!...
-Je réfléchissais beaucoup moins qu'à Paris; j'avais beaucoup moins
-de temps à moi qu'à Paris. Le soleil, les ombrages, l'eau, les
-routes poussiéreuses, les champs de pommiers clos de haies, les
-petits chemins entre les clôtures, et l'au delà de chacune de ces
-haies vives: la vue longue et toujours diverse sur une vallée, son
-ruisseau, son clocher, m'attiraient, m'enchantaient; j'étais une
-marcheuse infatigable. Une ou deux dames m'accompagnaient, et le
-boute-en-train M. Froulette qui, par coquetterie, ne se fût jamais
-plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnées nous échappions
-à l'antienne de la bonne madame Du Toit, plus fatigante que la
-marche, et au désespoir qui suivait toute arrivée du facteur
-sans une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux fois par
-jour, je donnais mon bras à la pauvre maman désolée, et elle
-m'entraînait avec elle au potager.
-
-On parvenait au potager par une allée couverte, où les enfants
-jouaient l'après-midi à l'abri du soleil ardent; on y voyait une
-balançoire, entre deux fourches de tilleuls, des bancs de bois,
-un peu vermoulus, et un rouleau de pierre destiné à égaliser
-le sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit, qu'à
-encombrer le passage depuis plus de soixante ans. Un mur bas,
-noirci par la vieillesse et l'humidité, longeait l'allée, sur
-la droite, derrière les troncs d'arbres; sa crête écorchée en
-plusieurs endroits était toute velue de lichens, et, en passant,
-on entendait, de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux
-de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une douzaine de
-marches descendait au potager, assez semblable à tous les potagers
-du monde, mais dont madame Du Toit était fière parce que c'était
-la partie la plus cultivée de son jardin. Là, du moins, elle
-consentait parfois à cesser de parler d'Albéric, pour me donner à
-goûter des petits pois dans leur gousse, une grappe de groseilles
-ou de cassis, ou bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle
-me présentait entre ses deux doigts dégantés tout exprès.
-
-Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de ces marches, me
-tira-t-elle tout à coup de son corsage une lettre arrivée par
-le courrier de midi ou bien une carte datant de plusieurs jours
-et qu'elle m'avait lue déjà, mais où elle venait de découvrir
-quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d'interpréter à nous
-deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant de lui prouver
-l'inanité de ses imaginations, je la comprenais et j'avais pitié
-d'elle. Les lettres qu'elle recevait et qu'elle analysait avec
-une telle application étaient d'une incurable aridité; c'était
-le compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de la
-semaine de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec efforts pour
-couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance, amphigouri
-quasi comique, destiné à laisser entendre la possibilité d'un
-départ pour Fontaine-l'Abbé sans nul engagement toutefois de
-l'exécuter; misérable dissimulation, plaisanterie lugubre. Le plus
-maladroit était Albéric; Isabelle plus spontanée, inaccoutumée à
-feindre, racontait les farces de sa sœur Pipette, qui n'étaient
-pas toujours du meilleur goût, quoique innocentes, et racontait
-d'autres farces aussi, celles de la plage, celles du cercle et
-celles de la ville, qui valaient beaucoup moins. Albéric ne
-racontait point tout cela, mais on voyait trop qu'il le cachait
-et qu'il avait négligé de lire telle lettre de sa femme où,
-naïvement, s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en telle
-ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux, mon mari ne se
-trouvait pas alors à Dinard, étant retenu par des travaux dans
-la Dordogne, sans quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant
-ses lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable travail
-de chartiste, afin de découvrir la vérité, la seule vérité
-importante: les Albéric avaient-ils ou n'avaient-ils pas
-l'intention de venir?
-
-Et tout à coup, madame Du Toit posait le pied, repliait la
-lettre, pour me désigner un poirier planté par elle, l'année où
-Albéric avait fait sa première communion, un bassin d'arrosage, à
-fleur de terre, où Albéric avait failli se noyer à l'âge de six
-ans et demi: aussi le potager était-il absolument interdit aux
-enfants.
-
-Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe d'une lettre
-d'Isabelle se terminait ainsi: «Enfin, chère mère, il se passe
-ici quelque chose d'assez intéressant, de triste ou de gai, c'est
-comme on l'entend, et dont nous vous parlerons sans doute à mots
-couverts, quand nous aurons le plaisir de vous voir...»
-
-Madame Du Toit me dit:
-
---Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir d'être
-enceinte...
-
-En effet, cela pouvait avoir cette signification.
-
---Comment! cela peut avoir cette signification! s'écriait madame
-Du Toit, mais il n'y a pas de doute possible; tout y est: mystère,
-pudeur, attente d'une certitude, et jusqu'à cette réserve qui est
-bien de nos jours, «triste ou gai, c'est comme on l'entend»! Cela,
-c'est toute la malheureuse qui n'ose pas se réjouir franchement
-d'être bientôt mère!...
-
-Madame Du Toit écrivit une lettre débordante de joie, gonflée de
-félicitations, mais très explicite, et qui fit à Dinard l'effet
-le plus déplorable, parce qu'on n'y découvrait point du tout ce
-qui l'avait pu motiver. Albéric y vit même une taquinerie, voire
-une satire de la part de sa mère, et lui répondit sur un ton
-fielleux, qui nous valut, à Fontaine-l'Abbé, de tristes heures
-de lamentation, de discussion dans les allées du potager, dans
-les corridors frais, sinon jusque sur la terrasse, le soir, et
-nonobstant les vieilles fusées de l'excellent M. Froulette.
-
-C'est en voyant madame Du Toit à ce point possédée d'une seule
-idée et, pour parler franc, un peu ennuyeuse, que je remarquai
-l'extrême habileté qu'elle avait déployée, dans les premiers
-temps de nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle
-m'avait charmée par une conversation variée, aisée, dont elle
-était, je le voyais bien encore, capable devant le monde, mais le
-fond d'elle-même, aussitôt qu'il se découvrait, n'était qu'une
-maternité passionnée.
-
-Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment que j'avais
-d'être impuissante à la consoler, je me remis un jour au piano.
-Lorsque je n'étais ni dans ma chambre à regarder au loin les
-travaux des champs ou à me laisser bercer par le murmure
-rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les routes, à
-user les jambes de M. Froulette, je demeurais au salon et essayais
-de dégourdir mes doigts de pianiste, inertes depuis mon mariage.
-
-J'ai dit combien la musique m'avait passionnée lorsque j'étais
-jeune fille, et que j'avais failli avoir quelque talent
-d'exécution, mais mon mari, insensible à la musique, s'était
-trouvé d'accord avec ma grand'mère pour réprouver qu'une jeune
-femme se donnât en spectacle et provoquât des applaudissements.
-Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi grandes joies m'eût
-été bien dur, s'il ne se fût trouvé mêlé à tant d'autres dépits,
-à un si grand nombre de sentiments refoulés; il avait passé
-dans la cohue! D'autre part, lorsque j'avais entendu à Paris de
-vrais artistes, j'avais compris combien mes succès de province
-étaient dérisoires, et, quel que fût mon chagrin de dire adieu
-à la musique, j'avais fini par donner raison à mon mari de ne
-pas croire à cette «vocation» que mes amis Vaufrenard et mon
-cher vieux maître Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée près
-d'eux, à l'époque des vacances, je n'avais pas seulement ouvert
-un instrument, et il ne s'était pas trouvé une personne pour ne
-point me féliciter, aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon
-prétendu talent, de n'avoir plus désormais qu'une vocation, celle
-d'être une mère de famille et rien d'autre.
-
-Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé d'anciennes
-partitions de Beethoven et de Bach que je me mis à déchiffrer,
-une après-midi de grande chaleur, dans l'ombre du salon aux
-volets clos, le nez penché sur le papier vergé à tranches jaune
-serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne sais quel parfum
-d'amandes séchées. Le bourdonnement d'une mouche et toujours
-aussi de quelque abeille en détresse, accompagnait le bavardage de
-mes doigts; j'étais seule; il faisait bon dans cette pièce, et je
-m'y plaisais à renouveler mon émotion d'autrefois, avant même que
-j'eusse recouvré ma facilité. Le plaisir aidant, j'eus la surprise
-de me voir en possession de tous mes moyens, et me voilà de
-nouveau transportée, comme au temps où la vie, pour moi, n'était
-qu'illusion et qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien,
-le seul agrément musical qui m'animait; c'était, en même temps
-que lui et par lui, la nostalgie de l'époque de ma vie où j'avais
-connu une immense allégresse... Ah! mon Dieu! pourquoi avez-vous
-mis en nous tant de dispositions au bonheur?... Plus que mes
-rêveries à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la campagne,
-voilà que ce piano maintenant m'enivrait!
-
-Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une tranquillité
-bienheureuse que madame Du Toit tenait à faire respecter, j'avais
-remarqué plusieurs fois que la porte s'entr'ouvrait derrière moi,
-comme si le pène, mal introduit, eût fait ressort tout à coup. Je
-m'étais levée à plusieurs reprises pour refermer la porte. Un jour
-le bouton tourna, et la porte demeura entr'ouverte. Ah! à la fin,
-par exemple!... J'y courus et ouvris brusquement la porte toute
-grande, pour regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là! On
-avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur la cour du
-Nord, une dizaine de sièges, et presque tous les hôtes du château
-y étaient installés, immobiles, et m'écoutant dans un religieux
-silence. Ce furent des exclamations, des excuses, des compliments,
-une confusion: on était pris, car on était là en fraude, en dépit
-des traités, et moi, j'étais bien attrapée, qui ne prétendais qu'à
-m'adonner, pour moi seule, à d'ingrats exercices. Mais l'incident
-tourna court parce qu'il y avait là, parmi les personnes qui
-m'avaient entendue, M. Juillet, arrivé depuis une demi-heure,
-inopinément, à bicyclette, et qui devait promptement repartir.
-
-Je ne voulus pour rien au monde recommencer de jouer. Je savais M.
-Juillet musicien, et je ne voulais pas qu'il se moquât de moi; de
-plus, je me disais: «Pour un peu de temps qu'il est là, profitons
-de la causerie avec lui.»
-
-M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant de
-M. Du Toit, était beaucoup plus agréable en la seule présence
-de sa tante et d'un petit nombre de personnes. Il parla presque
-de la même façon qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la
-chance de le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait de
-libre et d'un peu effarouchant était compensé par la sagesse de
-ses conclusions. Sa conversation, c'était un voyage, avec son
-imprévu, ses péripéties, le charme de son air vif et de ses grands
-espaces, mais aussi avec ses dangers, ses minutes d'angoisse, ses
-frissons, et enfin son retour calme et sûr au port d'attache.
-On lui reprochait dans la famille le vagabondage de son esprit,
-ses audaces de pensée périlleuses. Moi, c'était cela que j'aimais
-dans ses discours; il retombait toujours sur ses deux pieds, et si
-juste! Quelques-uns, je le savais, à propos de lui, murmuraient:
-«Acrobate!» Enfin, comme nous étions enfermées presque entre
-femmes, à Fontaine-l'Abbé, depuis une quinzaine de jours, la
-présence de M. Juillet nous fit sentir à toutes quelles ressources
-commençaient à nous manquer, et on lui fit si bien fête qu'il
-ne partit pas le soir même, et qu'après le dîner je pus avoir
-avec lui une grande dispute à propos de l'influence morale de la
-campagne et des beautés de la nature. Mais là, ce fut moi qui, à
-la grande surprise, me trouvai tenir le rôle dangereux! Ce fut
-moi l'avocat de la nature! Mon éloquence ne valait pas celle de
-M. Juillet, assurément, et mes idées, jointes à ma conviction, ne
-purent lutter contre sa dialectique savante et ses conclusions
-si exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement
-faire la figure d'une hérétique, moi, tout en invoquant à hauts
-cris le grand saint François d'Assise à mon secours!... M. Juillet
-prédisait qu'avec notre penchant de plus en plus marqué pour la
-nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions rapidement
-à un «paganisme d'Opéra», disait-il, séduisant au premier abord,
-accueilli avec faveur par les érudits, les sensibles, les artistes
-et le troupeau qui suit, mais destiné à choir infailliblement
-dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme bestial, dans la
-plus basse animalité. Cette opinion me paraissait un peu outrée,
-artificielle, «livresque», elle me mécontentait et me blessait
-même. Il me fâcha sérieusement, ce soir-là, M. Juillet! et
-d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorité, mon parti
-à moi étant réduit à la voix de deux jeunes filles et à celle de
-M. Froulette: «le parti de la jeunesse!» dit celui-ci, mais il
-n'y avait pas de quoi être fière. Je lui déclarai tout net, à M.
-Juillet, que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis
-en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame et qu'il
-parlait comme un prédicateur de carême!...
-
-Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit que j'étais
-fâchée, bien que l'on s'étonnât de me voir si animée. Mais, ne
-voilà-t-il pas qu'une fois dans ma chambre, moi, je me mis à
-pleurer, mais à pleurer comme si j'avais d'un coup perdu toute
-ma famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais si
-dilatée, si heureuse, il me semblait que tout craquait sous mes
-pas, que le sol s'effondrait, que quelque chose, je ne savais
-quoi,--je n'ai jamais su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un
-bonheur possible,--que quelque chose d'infiniment bon, appelé de
-tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment et perdu
-à jamais. Cette impression, atroce, mais vague, se confondit
-graduellement avec le cauchemar et je me réveillai plusieurs fois
-en sursaut, durant la nuit, le pied au bord d'une déchirure de
-l'écorce terrestre, un gouffre dont la seule pensée me tord encore
-aujourd'hui les entrailles.
-
-Et le lendemain, dès le matin, apprenant que M. Juillet était
-parti sans que j'eusse pu lui exprimer le regret de mon désaccord
-avec lui, je fus désolée davantage, et je dus m'appliquer toute
-la journée à dissimuler ma nervosité, mon véritable chagrin, afin
-qu'on n'allât pas s'imaginer que je fusse attristée par le départ
-de M. Juillet!
-
-L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ de M.
-Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée par aucun fait,
-par aucun mot prononcé, par aucune réticence, aucune allusion,
-aucun signe de qui que ce fût. Et cette crainte n'avait pas été
-précédée chez moi par une idée qui s'en pût rapprocher. Je n'en
-savais pas alors l'importance; mais cette crainte m'envahit et
-me gêna. Elle me gêna d'autant plus qu'elle me parut en complète
-disproportion avec le mince événement d'où provenait ma tristesse:
-mon regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse
-réconciliée avec lui. En effet, je vis bien que l'on conservait à
-peine souvenance de la discussion, que le lourd sommeil d'une nuit
-à la campagne avait réduit la soirée de la veille à l'importance
-d'une soirée ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée
-et cette discussion n'avaient eu de réalité qu'en moi-même...
-Étais-je une visionnaire, une folle, moi que, de toutes parts, on
-tenait pour la plus raisonnable des femmes? L'inquiétude de ne
-plus voir les choses au point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle
-était de nature à dissiper et à remplacer ma tristesse; en effet,
-si je me lamentais c'était pour n'avoir pas fait la paix avec M.
-Juillet, et tout concourait à me prouver que lui-même n'avait pas
-dû s'apercevoir que j'étais fâchée avec lui. Subtilités! écheveau
-embrouillé d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d'une
-période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi, paraissait si
-tranquille...
-
-J'avais redouté la venue à Fontaine-l'Abbé d'une compagnie plus
-nombreuse; je n'étais pas pressée de voir M. Du Toit et ses amis,
-qui allaient évidemment secouer notre torpeur champêtre; eh bien!
-je me souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car, sans
-m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-même. Un ennui m'avait
-envahie, que j'attribuais à la mélancolie du soir trop beau, trop
-silencieux, au murmure incessant de l'eau filtrant à travers le
-barrage, à cette effrayante immobilité des champs sous la clarté
-de la lune... Il n'y avait qu'à fermer ma fenêtre et à ne point
-contempler cela, me dira-t-on! Mais j'étais attirée par cela comme
-on l'est si souvent par ce qui peut vous faire le plus de mal;
-j'aimais mieux ces belles nuits attristantes que les journées
-ensoleillées et épanouies; l'immensité du ciel me causait
-une espèce de vertige; le nombre des étoiles, ces millions de
-milliards de mondes m'inspiraient une terreur sacrée et, quand je
-me mettais à genoux au pied de mon lit, troublaient ma prière...
-
-Et je me sentais partagée entre un grand désir de m'abandonner à
-ces rêveries sans fin que les beautés naturelles nous inspirent,
-et un autre qui consistait à reconnaître que M. Juillet avait
-raison de juger cet attrait mauvais. «Il a raison, il a raison!»
-me disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret à trouver que M.
-Juillet avait raison...
-
-Comme je l'avais prévu, la vie fut changée par l'arrivée de M. Du
-Toit et de ses amis. M. Du Toit n'était pas un homme à bayer aux
-corneilles, à rêver à la lune; son activité était extraordinaire,
-et il fallait que tout s'agitât bon gré mal gré autour de lui.
-Emprisonné dix mois de l'année au Palais, il tenait, durant les
-vacances, à prendre sa revanche, et il secouait ces pauvres
-messieurs, ses amis, conseillers, avocats, maîtres des requêtes,
-dont plusieurs étaient obèses ou apoplectiques, de la façon la
-plus désinvolte. Avec cela, il voulait que les dames fussent de la
-partie. Il professait sur les gens en vacances les théories de mes
-anciennes maîtresses de pension: empêcher à tout prix l'oisiveté,
-troubler par la distraction forcée les colloques particuliers
-entre femmes, généralement contraires à la charité, disait-il,
-et néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que nos promenades
-ordinaires; il les doubla d'excursions en voitures; deux grands
-breaks sortirent des remises, un troisième fut réquisitionné dans
-le pays; on loua deux chevaux supplémentaires et il n'y eut pas
-une curiosité des environs qui échappât à notre visite. Il faut
-rendre cette justice à M. Du Toit qu'il était un archéologue
-remarquable et qu'il savait être intéressant jusque dans les
-dissertations les plus savantes et les plus arides, mais il
-n'était tout de même pas compris par tout le monde, et il ennuyait
-maintes gens, y compris sa femme.
-
-A peine de retour au château, il faisait l'impossible pour
-organiser les jeux: grâces, croquet, boules, si le temps ou
-l'heure le permettaient, et, si le ciel était pluvieux, échecs,
-jacquet, jeu de dames, etc. Pour le soir, il aimait beaucoup
-la lecture en commun; il lisait d'ailleurs lui-même fort bien,
-et comme personne ne sait plus lire, et je crois qu'il y
-mettait une certaine coquetterie; ou bien il passait le volume
-à maître Vaudois, un avocat très connu alors, qui avait aussi
-des prétentions à l'art de lire, mais non justifiées, et qui
-faisait valoir d'autant plus le talent du maître de la maison. La
-plupart des romans contemporains étant proscrits, on lisait des
-traductions de Dickens que tout le monde connaissait déjà, ou du
-Jules Verne, pour que les enfants apprissent à écouter; on lut
-même _Robinson Crusoë_.
-
-Il va sans dire que l'on me réclama à cor et à cris de la
-musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique classique;
-il avait ignoré jusqu'alors que je fusse musicienne. Il commença
-de m'écouter avec un sourire narquois qui me fit trembler. Je
-savais qu'il fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger
-avec goût les dieux de la musique; il avait seulement horreur de
-tout ce qui était nouveau. Il me dit presque aussitôt: «Tiens!
-tiens! mais c'est que vous avez de la méthode!...» Et, du moment
-qu'il eut constaté que j'avais de la méthode, il eut pour mon jeu
-beaucoup d'indulgence et parut m'entendre avec satisfaction. Il
-approuva la récréation que j'offrais à ses hôtes, fit venir des
-partitions, et je me sentis haussée dans son estime d'une façon
-tout à fait sensible. Il me connaissait jusque-là assez peu, parce
-que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, bien qu'il eût foi
-complète en l'opinion de sa femme, il gardait une méfiance contre
-toute femme jeune et pas trop laide, en qui il voyait un élément
-possible de «grabuge». Mais dès qu'il eut découvert en moi une
-qualité éminente, et surtout éminemment utile à la vie commune,
-il m'accorda sans plus ample information toutes les autres.
-J'assistai avec surprise à cette évolution rapide de son jugement
-sur moi, qu'il manifesta avec la franchise et la décision qu'il
-apportait en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut.
-Et je me disais: «Est-ce curieux! un homme de cette gravité et de
-cette importance, un homme accoutumé à juger, comme un seul point
-de vue a vite fait, pour lui, de déterminer tous les autres!...
-Mais, c'est presque de la légèreté!...» Et je m'épouvantais
-moi-même de ma hardiesse à juger un homme si haut placé.
-
-Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord avec sa
-femme pour m'accorder toutes les vertus. Je ne disais, je ne
-faisais plus rien sans que l'un comme l'autre, à qui mieux
-mieux, s'entraînassent à m'applaudir, et si je soutenais encore
-l'excellence des charmes de la nature, tout en rappelant les
-objections de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un sérieux
-qui impressionnait la compagnie: «Allez, allez! ma jeune amie,
-vous avez cent fois plus de bon sens que tous ces savantasses!...»
-Cette opinion me flattait personnellement, mais je l'estimais
-absurde: M. Du Toit ne me semblait jamais être tout à fait juste
-envers son neveu.
-
-La secousse que nous avait imposée l'activité du maître de la
-maison dura peu de temps. Madame Du Toit m'en avait doucement
-prévenue; son mari ne mettait ainsi toute la maison en branle que
-lorsqu'il était lui-même inoccupé, mais du jour de l'ouverture,
-il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons de chasse
-exceptés. Dès qu'il chassa, nous fûmes à nous-mêmes, la lecture du
-soir et même la musique étant toutefois abrégées par la somnolence
-plus rapidement venue de ces messieurs.
-
-Un jour, en déjeunant, madame Du Toit annonça que son neveu
-Juillet avait abandonné le voyage projeté par lui, et qu'il venait
-passer une semaine ou deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les dames,
-qu'il avait charmées dernièrement, crièrent: «Bravo!» Moi, je
-rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en maudissant mon
-imbécillité; mais je rougis. Et pour mettre ma rougeur à l'abri
-de l'animation générale, je m'animai moi aussi, et je criai comme
-tout le monde: «Bravo! bravo!» Mais j'étais furieuse contre moi
-parce que je faisais l'hypocrite, ce qui n'était pas du tout ma
-coutume. On dit des choses flatteuses sur M. Juillet. Moi je
-dis: «Je ne suis guère d'accord avec lui, mais c'est un homme
-très charmant...» On ne pouvait être ni plus banal ni plus faux.
-Comment cette phrase, que j'entends encore, était-elle sortie de
-moi? Je ne prétends pas que je fusse préservée de jamais dire des
-banalités, mais du moins j'étais réfléchie, je me surveillais et
-j'étais assez maîtresse de mes paroles; enfin, surtout, je n'étais
-pas fausse. Pourquoi éprouvais-je le besoin de dire que je ne
-m'entendais pas avec M. Juillet? Avais-je peur d'être soupçonnée
-de m'entendre trop bien avec lui, comme j'avais eu peur, une
-dizaine de jours auparavant, que l'on me crût chagrinée de son
-départ? Mais jamais pareille idée ne fût venue dans mes environs,
-à personne! J'étais, dans l'entourage de madame Du Toit, et par
-la réputation que son autorité m'avait faite, insoupçonnable.
-J'avais non seulement tous les mérites, toutes les vertus, mais
-j'étais «une sainte»! Elle le disait, je le savais, et d'une
-façon qui n'admettait et ne laissait aucun doute. Outre cela, M.
-Juillet, tout agréable qu'il fût, dans la conversation, n'avait
-certes rien du beau séducteur; il n'était pas du tout de ces
-hommes dont toute femme se dit, dès le premier abord: «Ah! à qui
-va-t-il faire la cour?» Il n'était ni bien ni mal, on pouvait
-presque dire que son physique ne comptait pas. Moi, je lui voyais
-dans les yeux des dessous profonds où l'intelligence flambait, et
-je trouvais que sa bouche, même sur des dents irrégulières, avait
-un mouvement et je ne sais quelle grâce qui pouvaient plaire: mais
-je ne voyais point que personne, hormis moi, s'avisât de cela.
-Alors, pourquoi avais-je peur qu'on me soupçonnât? Est-ce que
-j'avais peur de me soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je
-ne me soupçonnais pas. Oh! oh! j'étais joliment furieuse contre
-moi. Il me semblait que, pour la première fois de ma vie, je ne me
-gouvernais plus. C'était un peu fort!
-
-Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt que M. Juillet
-fut là. Quand il fut là, à demeure, pour quelque temps, je me
-trouvai avec lui comme j'avais été toujours, sauf à son brusque
-dernier passage, très à l'aise, et infiniment contente d'avoir à
-qui parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler.
-
-C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui du mystère,
-c'était visible, et une certaine nervosité qui le rendait à la
-fois plus passionné dans ses discours et plus détaché que de
-coutume. Et pourquoi avait-il abandonné soudain un voyage dont
-le plan était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il donna
-furent embarrassés. Madame Du Toit le taquina tendrement, moi
-de même, autant du moins qu'il était possible de le taquiner,
-car sans en être offensé, il s'attristait, ce qui est pire. Sa
-tante me dit: «Pourvu, mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination
-sérieuse!... Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin
-d'être retenu, adouci, humanisé; il est trop cérébral. Et si c'est
-autre chose, tout est à redouter d'un pareil garçon!...»
-
-Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin qu'on imagine
-volontiers capable de désordres, faute de l'éducation familiale.
-Elle l'eût aimé davantage s'il eût été moins compliqué, moins
-énigmatique, moins tourmenté de contradictions et toujours garanti
-du tendre abandon par une raillerie elle-même incertaine; car
-maudissait-il ce sourire paralysant et fin, ou bien le tenait-il
-au contraire comme l'expression d'un dédain supérieur? On ne
-savait.
-
-Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, et cela m'ennuya
-parce que j'en revins à l'imaginer fâché de cette dispute d'un
-soir; mais, quand je lui fis part de mon scrupule, il parut tomber
-des nues. La dispute? il était bien loin de me l'avoir reprochée,
-il ne se souvenait que «d'une soirée délicieuse».
-
---Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus.
-
-Il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un sujet qui nous fût
-tant soit peu personnel, à l'un ou à l'autre. Il semblait même
-le fuir systématiquement, et il ne se retrouvait lui-même qu'en
-abordant les idées générales. Tantôt il avait l'air satisfait de
-me rencontrer, au hasard des allées et venues dans le château,
-dans le parc, dans le potager ou sous l'allée couverte, tantôt
-j'aurais très bien pu croire que ma vue lui était pénible. Mais
-tant de personnes remarquaient en lui des lubies que je n'étais
-pas autorisée à me croire, de sa part, l'objet d'un traitement
-particulier. Tout cela était agaçant, irritant; je n'avais jamais
-séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une causerie attrayante
-pour moi au delà de toute espèce d'agrément. Lorsqu'il n'était
-pas là, au moins, je me remémorais avec un plaisir inépuisable
-ces moments heureux; mais le savoir là, le voir, et sentir à
-toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et moi, plutôt
-que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il poursuivît sa tournée à
-bicyclette! A bien des signes, pourtant, je reconnus qu'il n'était
-pas mal avec moi, quoiqu'il me parlât rarement en particulier;
-en s'adressant à tous il s'oubliait ou bien il oubliait une
-attitude qu'il s'était sans doute imposée, et il avait l'air de
-s'adresser à moi, de me dire: «Vous me comprenez bien, vous...»
-Est-ce que quelqu'un par hasard l'eût accusé de galanterie à
-mon endroit? Non, non, cela, encore une fois, n'était pas dans
-l'esprit de sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes présentes
-à Fontaine-l'Abbé. Quelquefois aussi, en m'adressant la parole,
-ses yeux se baignaient d'une façon très sensible et nouvelle, et
-j'attribuais cela à la préoccupation amoureuse dont le soupçonnait
-sa tante, mais au lieu de me toucher le cœur de compassion, cela
-m'indisposait; je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il ne se
-maîtrisât pas, au moins en mon honneur! Que diable, il avait bien
-le temps de songer à sa Dulcinée quand il filait tout seul au fond
-du jardin ou dans la campagne! Et je me souviens bien que je lui
-opposais un visage dur, et d'une austérité outrée, qui, en effet,
-le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire de moi sa confidente?
-Je le crus un moment. Cela eût remis de l'ordre entre lui et moi.
-Mais cela ne me parut pas une chose tolérable, cela me rendait
-furieuse, tout simplement...
-
-Et puis, cet homme dont le cerveau semblait si admirablement
-organisé, si supérieur à celui de la plupart, le voir ainsi
-diminué ou tout au moins déséquilibré, et Dieu savait pour quelle
-cause! peut-être par une passion avilissante, c'était triste...
-Pourquoi lui supposais-je une «passion avilissante»?...
-
-Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette expression;
-elle était de madame Du Toit, et je l'avais adoptée de son
-expérience, mes connaissances en ces matières étant fort réduites.
-Lui-même, d'ailleurs, contribua à affermir cette supposition,
-en tenant un langage tout à fait insolite chez lui, et qui me
-scandalisa.
-
-Nous nous promenions sous l'allée couverte, après une ondée qui
-avait trempé la terrasse et les pelouses, mais non pas traversé la
-voûte épaisse du feuillage; nous marchions de front, lui, moi et
-M. Froulette à l'âme légère, et nous nous entretenions d'un crime
-dit «passionnel» qui avait fait assez de bruit durant la dernière
-session du jury de la Seine. Je ne me rappelle plus bien l'affaire
-qui ne m'intéressait que médiocrement, étant donné mon peu de goût
-pour ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec son
-âme de moineau, me faisait la chose plus détestable encore. Tout
-à coup, M. Juillet nous déclare que les furieux déportements de
-l'amour, où les sens seuls interviennent, sont moins désastreux
-pour un homme que les transports sentimentaux.
-
-Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant nous un petit
-trou dans le sol poussiéreux; je ne sais pas pourquoi je fis
-attention à ce rien, ni pourquoi je me dis: «Si quelqu'un de nous
-marche sur la trace de cette goutte d'eau dans la poussière,
-quelque chose en moi va mourir...» Nous eûmes un moment de
-silence; on entendait derrière nous les cris pointus des enfants.
-M. Froulette marcha sur la trace de la goutte d'eau, et, en homme
-du monde, crut devoir combattre la déclaration de M. Juillet;
-mais ce qu'il trouva à objecter était si bête que tout l'avantage
-appartenait à son adversaire. J'avais cru que j'allais bondir
-contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on venait de lui
-adresser m'en ôta l'envie. Je restai silencieuse, et blessée de ce
-qu'il avait dit.
-
-Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais guère de finesse!
-D'abord, M. Juillet pratiquait couramment le paradoxe; ensuite,
-celui qui lui avait échappé ne pouvait-il provenir de la rage ou
-du dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne fût pas précisément
-affecté par ce qu'il devait juger «le plus désastreux pour un
-homme»? Peut-être encore son paradoxe n'était-il suscité que
-par un mouvement de répulsion contre les écœurantes sucreries
-que distillait M. Froulette? M. Juillet était nerveux, surtout
-depuis quelque temps, et l'on sait à quels excès contraires à nos
-sentiments les plus intimes peuvent nous porter les aphorismes
-d'un homme médiocre trop bien élevé! Mais pourquoi n'avoir pas
-corrigé, un peu après, la rudesse de sa pensée? pourquoi ne s'être
-pas excusé d'avoir tenu devant moi un propos si contraire à ses
-habituelles conclusions? M. Du Toit disait qu'en son neveu, le
-cerveau, seul, était chrétien... sans préciser davantage ce que le
-reste pouvait être. Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait
-pas sa confiance à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait pour
-son intelligence. Était-ce un des bons jugements du président?
-Il ne m'avait pas frappée quand je l'avais entendu prononcer; il
-me revenait aujourd'hui à la mémoire parce que je me creusais
-la tête. Avec moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire
-et son esprit naturels, avait le langage d'un grand moraliste.
-Que de fois n'avait-il pas enflammé mon zèle trop négligent! Ses
-conversations, bien plus que les meilleurs sermons, m'avaient
-souvent ramenée jusque même à la pensée religieuse que ma vie
-attiédissait par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me
-disais-je, c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des
-pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!... Et il
-vient me dire que l'instinct animal est moins mauvais pour un
-homme que les plus beaux sentiments!...
-
-Que je me tourmentais! Et encore à ce moment-là, je ne me
-demandais pas pourquoi j'attachais une importance si considérable
-à l'opinion de M. Juillet!
-
-Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le point de
-l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant où j'allais lui poser
-ma question, je sentis une émotion extraordinaire m'envahir, et
-j'eus conscience, pour la première fois, que je commettais une
-inconvenance, une inconvenance inouïe...
-
-Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je tâchai de
-dissimuler ma confusion dans le rire, dans un rire stupide,
-soudain, sans cause plausible, un rire de fillette, et M. Juillet
-crut que je me moquais de lui, et en souffrit.
-
-Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la peine,
-j'oubliai le motif même qui m'avait amenée jusqu'au bord d'une
-interrogation si sotte, je lui pardonnai de bon cœur les motifs,
-fussent-ils les plus odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son
-paradoxe, et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le consoler
-en lui disant: «Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout que je me
-sois moquée de vous!» Mais, comment lui dire cela? Il me boudait
-un peu, il m'évitait presque. Aux yeux du monde, nous n'avions
-pas l'air du tout d'être bien ensemble; je fournissais à tous
-la confirmation de ce que j'avais dit un jour si étourdiment:
-«Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec lui...»
-
-Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là, entre lui et moi,
-une rupture. Quand je songe à la raison qui fit que cette rupture
-ne se produisit pas, c'est alors que je suis tentée de croire à la
-malignité qui gouverne certaines destinées.
-
-Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé ne lui
-réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait été improvisé
-par lui, avait été le résultat d'un caprice inexpliqué, et
-tournait mal. M. Juillet ne se sentait pas en sympathie profonde
-avec son oncle, il ne recevait de sa tante qu'une grande
-indulgence affectueuse; il avait une personnalité trop peu
-commune et trop peu sociable pour s'accommoder de l'esprit
-systématique, ou de l'absence totale d'esprit, ou même des idées
-très saines, très fermes, mais pour lui trop béatement assises, de
-la plupart des magistrats, avocats, et momentanément surtout...
-chasseurs, qui étaient là; les femmes présentes n'avaient ni
-jeunesse ni grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et
-moi, il y eût cette année une espèce de persécution secrète. Je
-pressentais qu'il allait repartir.
-
-Là-dessus, madame Du Toit reçut une lettre de Dinard auprès de
-laquelle toutes celles qui l'avaient tant alarmée précédemment
-n'étaient que plaisanterie; le voyage d'Italie était décidé; les
-Voulasne emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas demain,
-mais tout de suite: ils partaient, ils étaient partis à l'heure
-où la nouvelle nous en parvenait. Ils étaient partis sans avoir
-paru à Fontaine-l'Abbé; cela dépassait les prévisions les plus
-sombres pour madame Du Toit; la pauvre femme, au désespoir, en
-demeura un jour entier alitée; le médecin fut appelé; on eut une
-sérieuse inquiétude, et, quoique debout par un effort de volonté,
-et rétablie grâce à beaucoup de courage, elle nous émut tous et
-nous inspira la plus sérieuse compassion.
-
-J'osai dire à M. Juillet:
-
---Ne nous abandonnez pas!
-
-Il me répondit assez gentiment:
-
---Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!...
-
-Et, peu après:
-
---Mais, comment saviez-vous que j'allais partir?
-
---Par vous-même!
-
---Vous en ai-je parlé?
-
---Il n'y a pas de danger!
-
-Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé entre des
-sentiments divers. Mais j'étais contente que, sur mon mot, il eût
-consenti à rester. Et d'autant plus que le service que je lui
-demandais n'était pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui
-dire, à la tante Du Toit?
-
-Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je n'eus guère
-de peine à le chercher: c'est que je me trouvais, vis-à-vis de
-ma famille, dans la même situation, à bien peu près, que ses
-enfants vis-à-vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma
-grand'mère, pleines de réticences, d'allusions, de paraboles, et
-d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me
-faisant souvenir que mon entêtement à séjourner loin d'elles était
-inqualifiable. Et je dus dire à madame Du Toit:
-
---Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas méchante,
-je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes parents de
-tout mon cœur, et cependant je les mécontente en prenant mes
-vacances chez vous et non chez eux!
-
-Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre l'analogie. A
-son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé pour la santé
-de mes enfants, ce qui prime tout; si mes parents ne voulaient pas
-l'admettre, c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre
-était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le mépris des
-convenances les plus élémentaires était sans excuse, sans aucune
-circonstance atténuante. M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse
-qui lui épargnait de penser, était de l'avis de sa femme; et il
-dissimulait, affirmait-elle, une colère froide beaucoup plus
-dangereuse que son désespoir à elle, impossible à contenir.
-
-Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet ni moi,
-par nos arguments, pour la consoler, et il l'était non moins,
-que l'alliance cimentée par elle entre nous dans l'intention
-d'agir par la persuasion et l'exemple sur le ménage Albéric
-était vaine; mais l'habitude se trouvait prise chez elle, de
-s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et, si
-inutile que fût notre secours, il valait du moins à entretenir
-en elle une illusion très chère. Elle se reposa sur nous comme
-une convalescente; elle faisait tête à sa douleur quand elle
-était devant son monde, et réservait pour nous ses épanchements.
-M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me plaisais
-à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui imposant la
-corvée d'écouter sa tante et de la réconforter par des paroles
-mensongères comme celles qu'on adresse aux malades incurables.
-«Pour vos péchés...» lui disais-je, à part, en pensant à la
-malhonnête passion que nous soupçonnions en lui. Mais il semblait
-embarrassé de mon mot, il ne savait comment le prendre. Je lui
-trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air gauche.
-N'était-ce que de la nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'était
-de la gêne allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis
-qu'il était avec moi ce qu'il appelait «de service» près de sa
-tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, perdu son goût
-de sauvagerie, son humeur âpre, sa mystérieuse irritation; il
-était redevenu beaucoup plus simple et plus gentil; il était comme
-ces gens insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont
-à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont une occupation.
-Madame Du Toit me rapporta qu'il lui avait dit: «Je me faisais
-scrupule de rester à Fontaine-l'Abbé...»
-
---Quel étrange garçon! me disait-elle.
-
-Et je ne pouvais m'empêcher de me demander: «Est-ce qu'il a si
-grand'peur d'être rendu à sa liberté?... que craint-il donc d'en
-faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?...»
-
-Il m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous les moments
-du jour, car il ne chassait pas. Il nous accompagnait dans nos
-promenades où je dois reconnaître qu'il n'avait pas près des dames
-le succès de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur de
-cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles, et avec moi,
-depuis qu'il m'avait entendue jouer, il causait musique; et le
-soir, au piano, il me tournait les pages.
-
-Il me tournait les pages...
-
-Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que c'était sa main
-qui touchait la corne de la page et s'appliquait, vivement, les
-doigts écartés, sur le verso, pourquoi eus-je une surprise, une
-secousse qui me fit manquer ma mesure? Ce n'était pas qu'il me
-troublât, lui, personnellement: j'étais très calme en sa présence;
-ce n'était pas la surprise de voir que c'était lui qui me tournait
-la page: il n'y avait à cela rien que de naturel; avant qu'il fût
-là, c'était un de ces messieurs, plus âgé, ou une femme qui me
-rendait ce service. Il s'était trouvé là, musicien, et le plus
-jeune de la compagnie; il était venu tout simplement se placer
-près de moi au piano; et j'étais si préoccupée, si émue, moi,
-avant de commencer à jouer, que je n'avais même pas remarqué
-sa présence. Mais en reconnaissant sa main, je me souviens que
-je songeai tout à coup, qu'étant jeune fille, j'étais devenue
-bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait les pages. Ce
-souvenir fut sans durée; mais il se représenta à moi une heure
-plus tard, pendant que je montais à ma chambre; et, à mon balcon,
-devant la nuit toujours trop belle, je me plus à revivre, en
-songerie, des heures d'été sur les terrasses de Chinon, pendant
-lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement aussi d'un
-cœur de dix-huit ans, j'avais aimé ce jeune homme presque inconnu
-et avec qui je n'avais pas échangé trois paroles.
-
-En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis mon mariage;
-cette aventure purement imaginaire, malgré toute son intensité,
-m'avait paru bien pâle aussitôt qu'avait commencé mon corps
-à corps avec la réalité! Toute la grâce, toute la séduction
-étaient du côté de mon rêve, mais le goût du réel ne laisse guère
-subsister au palais le parfum des douces sucreries. Et ce souvenir
-me revenait. Il me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant,
-sans grande importance en somme, tout juste assez gracieux et
-assez méprisable pour qu'une honnête femme l'accueillît sans
-scrupule et en usât comme d'une intrigue falote et suave à situer
-dans un décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce pas? où
-l'on est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt, on est tout
-près de rire... Ah! que cela est joli, au clair de lune...
-
-J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure d'eau que
-produisait le barrage; en face de moi les beaux arbres touffus
-semblaient se refouler les uns les autres jusque dans les
-profondeurs du parc, arrêtés tout à coup par la chute de terrain
-du potager, et laissant à découvert la vallée large de l'Ouzonne,
-imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuillages,
-mon joli cadre rustique, la paix lourde des champs, où un cri
-d'oiseau, aigu, solitaire, révélait la vie endormie. Il faisait
-trop bon, j'aimais la fraîcheur de la nuit, je m'y exposais en
-peignoir, les pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune,
-ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, m'ennuyait,
-mais elle était cause que je demeurais là plus longtemps, parce
-que, de peur qu'elle n'entrât, j'éteignais ma bougie, et parce
-que la paresse de rallumer me maintenait à la fenêtre. Et la
-chauve-souris, je l'avais connue à Chinon, sur la pelouse du clos
-Vaufrenard, par les soirées torrides du mois d'août, petit bout
-de chiffon oscillant et tremblant suspendu à un fil invisible que
-tient, je l'ai toujours cru, quelque diable qui nous taquine.
-
-Le temps où j'avais aimé!... Comme c'était triste, et comme
-c'était bon!... J'avais dix-sept ans environ; j'aimais avec
-les espérances les plus chimériques, et, tout à coup, avec des
-illuminations de raison qui me montraient le néant de mes espoirs;
-c'étaient des ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses;
-quelle torture, mais quelle ivresse!... Il n'y avait pas beaucoup
-d'années de cela... Mais cela était si éloigné de moi, et d'un
-retour si impossible, que je pouvais bien à présent me permettre
-de songer à ce roman de ma vie de jeune fille...
-
-J'y songeais presque tous les jours, et tous les soirs,
-invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire en vacances
-me semblait un peu puéril, et ce jeune homme aimé de moi autrefois
-ne m'apparaissait plus sous des traits séduisants... Je souriais
-de tout... sauf des battements de mon cœur.
-
-Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas à l'heure de
-ma songerie nocturne propice aux illusions, ce n'était pas en face
-de ce paysage d'ombres feuillues, de champs lointains, d'eaux
-murmurantes dont chaque détail est comme un personnage travesti
-qui nous intrigue et nous leurre; c'était dans le plein soleil de
-midi; nous revenions d'une promenade sous l'allée couverte; un
-domestique se tenait à la porte du vestibule donnant sur le parc;
-je revois son jabot blanc et ses yeux qui clignaient à cause de la
-lumière aveuglante; ce domestique signifiait: «Madame est servie»;
-l'on était même en retard; nous nous dépêchions de rentrer. Je
-posais le pied sur la première marche du perron; M. Juillet, qui
-m'avait précédée de deux pas, se retourna vers moi sans me parler;
-je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pensée que nous étions en
-retard, lui, moi et deux autres personnes. J'eus tout à coup un
-sourire que M. Juillet, sensible et susceptible, interpréta contre
-lui, parce qu'il contenait une malice secrète. La malice n'était
-pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas de moi;
-elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi, qui se moquait de
-moi-même: dans le temps d'un éclair, je venais de m'apercevoir
-qu'en rêvant au jeune homme qui m'avait tourné les pages, à
-Chinon, je ne faisais que commettre une hypocrisie envers moi, je
-me mentais, je me jouais indignement: je pensais au jeune homme de
-Chinon pour ne pas m'avouer que je pensais à M. Juillet.
-
-Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que nous voyions
-clair en nous-mêmes?
-
-Eh bien! à cette révélation,--j'en demeure encore stupéfaite,
-après vingt ans écoulés,--je n'ai éprouvé ni épouvante, ni
-indignation. Tout ce que je croyais savoir de moi-même me donnait
-à penser que j'allais bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'étais
-plus moi-même, ou bien je devais repousser avec horreur le
-sentiment que je venais de découvrir! C'est donc que je n'étais
-plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur, ni révolte. Comme on
-constate qu'un bassin s'emplit d'eau, je m'aperçus simplement que
-j'étais envahie. De toutes les choses qui m'ont frappée dans le
-cours de ma vie, l'étrange douceur de la pénétration en moi d'une
-puissance si redoutable demeure la plus étonnante.
-
-Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas sitôt sous
-son aspect «coupable». Je n'imaginais en aucune façon qu'il pût
-jamais s'établir entre M. Juillet et moi des relations dont pût
-être atteinte la dignité de ma vie conjugale. La vérité est que
-je n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité de ma
-vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait pas à
-mon esprit, mais que je venais de découvrir qu'en songeant à mon
-ancien amour avec délices, c'était à M. Juillet que je songeais.
-
-Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue plus tôt que
-c'était à M. Juillet que je songeais? Sans doute! et son image
-s'approchait bien de celle du jeune homme d'autrefois, mais je
-me disais: «C'est qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme
-faisait l'autre»; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, ce qui lui
-donnait le pas sur M. Juillet.
-
-O mon Dieu! après un long temps écoulé, après une si grande
-révolution accomplie en tout moi-même, et malgré toute la
-confusion que j'éprouve aujourd'hui à revivre la période
-d'aveuglement que je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir
-évoqué cette saison de Fontaine-l'Abbé!...
-
-Lorsque je me la remémore, mon impression dominante est qu'une
-espèce de sorcellerie m'environna constamment. Je ne dis pas
-cela pour m'innocenter; je ne suis pas du tout de celles qui
-n'acceptent aucune responsabilité; je sais trop bien ce que nous
-pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie se cache sous l'opinion
-que nous sommes le simple jouet des choses. Non, mille fois non!
-nous ne sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous sommes
-sollicités par elles d'une façon étrange et sournoise; et que
-leurs appels sont puissants, pour peu que nous ne soyons pas sur
-nos gardes! Ils sont si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien
-sotte présomption de s'imaginer que nous puissions trouver en
-nous-mêmes la force de seulement lutter contre eux. Les charmes
-qui m'environnèrent à partir du moment où j'eus mis le pied dans
-ce domaine, ils dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une
-ronde de génies aux formes attirantes, et qui ne me cachaient que
-leurs visages...
-
-Si j'étais demeurée plus longtemps à Fontaine-l'Abbé, après le
-moment où la lumière se fit en moi, pendant que je mettais le
-pied sur la marche du perron, je crois pourtant que je me serais
-ressaisie, que la trop grande facilité de contact avec M. Juillet
-m'eût effrayée et eût suscité la résistance de toute ma volonté.
-Favorisée que j'étais par ma réputation de femme inattaquable, ma
-liberté était trop grande. Je crois que j'aurais eu honte d'en
-profiter outre mesure. Les femmes qui, comme moi, ont de tout
-temps été prévenues contre le bonheur, se réveillent devant une
-perspective trop séduisante, et l'approche même d'un plaisir un
-peu vif les fait cabrer. A présent que je me regarde de loin, sans
-complaisance et sans parti pris, je crois sincèrement que je me
-serais abandonnée à un sentiment pourvu à mes yeux de toutes les
-apparences les plus pures, et puis qu'à un moment donné, l'extrême
-intensité de ce sentiment ou son changement de nature m'aurait
-épouvantée et rendue tout à coup très malheureuse; je serais
-partie alors, mais partie de moi-même, volontairement, avec la
-satisfaction, du moins, d'agir comme je le devais, et sans dépit
-contre personne. Je n'affirme pas que ma guérison était certaine,
-après, mais j'aurais fait le premier acte parmi ceux qu'il faut
-exécuter si l'on essaie de guérir de cela.
-
-Mais voici ce qui arriva.
-
-Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais de Chinon des
-lettres de ma grand'mère et de maman qui, en tout autre temps,
-m'eussent fait quitter madame Du Toit sans hésiter une seconde.
-Je reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me disait que
-j'étais décidément tout à fait inhumaine, pour laisser mes pauvres
-vieux dans l'état de mécontentement où les mettaient mon absence
-obstinée et mon séjour dans une maison étrangère. Mon grand-père
-n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on me laissait entendre que
-ma conduite ne contribuait pas peu à l'aggravation de son état.
-Pour que maman se décidât à m'écrire sur ce ton, il fallait que le
-cas fût alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari de
-ce qui se passait à Chinon; et mon mari, de son côté, m'écrivait
-pour me supplier de contenter ma famille; il revenait, lui, de la
-Dordogne, où il avait tous les ans des travaux, et il arriverait
-en même temps que moi à Chinon, «ce qui ferait très bon effet»,
-si je voulais bien quitter la Normandie aussitôt réception de sa
-lettre.
-
-Je ne pouvais plus retarder mon départ; je montrai mes deux
-lettres à madame Du Toit qui, elle-même, dut s'incliner devant la
-nécessité. Je fis en hâte mes valises.
-
-Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais, en faisant mes
-valises, et ce n'était pas à la pensée de mon pauvre grand-père,
-vieux, et désolé de mon absence; ce n'était pas à la pensée
-des tourments que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu
-solitaires, enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe, et
-bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi, mes enfants, mon
-mari. Non! non! je pleurais à l'idée de quitter Fontaine-l'Abbé.
-
-Ces deux petites chambres, à demi mansardées, que nous occupions,
-depuis six ou sept semaines, l'une tendue de sombre andrinople,
-l'autre d'une perse à dessins bleus, elles m'étaient devenues le
-lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, rêvé, désiré,
-appelé toujours, celui qui fait que le reste de l'univers devient
-le lointain, l'étranger...
-
-En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma petite Suzanne,
-aussi heureuse de s'en aller qu'elle l'avait été de venir,
-il me semblait que j'accomplissais un rite funèbre et que
-j'ensevelissais dans ces boîtes, avec mes bibelots de toilette
-et mon linge, ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de
-mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon balcon, de
-temps en temps, au-dessus du barrage au bruit entêté et charmant;
-je disais adieu à ma jolie trouée sur les champs éloignés dont
-j'avais vu, en arrivant, tomber les épis de blé; puis, penchée
-à la grande lucarne de façade, adieu à la terrasse, à la douve,
-au perron dominant la pelouse, à l'allée couverte, et, là-bas, à
-l'amorce de l'escalier qui descend au potager...
-
-Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes qui, parfois,
-me faisaient peur comme des intuitions mystérieuses, me disait:
-
---Oh! on le voyait dès le premier jour, que madame avait de
-l'affection ici!...
-
-Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de son père:
-
---As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres pour l'année
-prochaine?
-
-Je pleurais.
-
-On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux qui seraient
-encore ici ce soir, quand nous roulerions dans le train. Les
-arbres avaient jauni un peu. L'horizon ressemblait toujours à la
-mer. Sur la pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait; les
-couleurs de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses fines perles
-retombantes, et son léger bruit frais, que j'aimais tant, ne
-parvenait pas jusqu'à moi. A cause de cela, peut-être, ce paysage
-me semblait déjà séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à
-venir.
-
-On frappa doucement à la porte; c'était madame Du Toit. Elle
-me surprit m'épongeant les yeux, et fut touchée des larmes que
-je versais en quittant sa maison, à un point qui m'incommoda.
-Elle m'apportait un petit panier garni des plus belles poires de
-son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles, dans les
-intervalles, et qui embauma l'atmosphère autour de nous. Elle
-me lut une carte postale datée de Florence, portant quatre mots
-seulement, dont les deux signatures d'Albéric et d'Isabelle! Et
-elle se mit à pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie,
-c'était l'âme de la maison qui s'envolait; elle m'affirma qu'elle
-m'avait voué une tendresse que son fils aurait le droit de
-jalouser, s'il se souciait seulement des sentiments de sa vieille
-mère; enfin, l'heure s'avançant, elle m'annonça qu'elle avait fait
-servir une petite collation où tout le monde était réuni pour
-me dire adieu. «Comment! tout le monde?...» Oui, oui, tout le
-monde, et ces messieurs eux-mêmes étaient en bas, M. Du Toit ayant
-renoncé à la chasse, cet après-midi, pour me rendre ses devoirs,
-jusqu'au dernier moment. J'étais confuse! et de plus j'avais les
-yeux rougis...
-
-C'était une véritable petite manifestation que l'on organisait
-en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs hôtes partir, et de
-plus gros personnages que moi, par le train que j'allais prendre,
-sans que M. Du Toit désorganisât sa journée et celle de ses amis;
-il se contentait ordinairement de faire toutes ses politesses
-après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement la très
-ancienne opinion de sa femme à mon égard, et il me juchait sur un
-piédestal; il y avait de l'affection, de l'admiration et jusqu'à
-de la vénération dans toute son attitude envers moi; et il fallait
-que j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant pour que
-toute la compagnie ne me prît pas en grippe.
-
-Pendant les vingt minutes que dura cette collation, je fus
-ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous ceux, ou qui
-avaient une sincère amitié pour moi, ou qui voulaient faire la
-cour aux maîtres de la maison, et il n'y eut guère que M. Juillet
-à qui je ne dis à peu près rien; je le quittai, en lui serrant la
-main comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à croire
-que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à n'importe qui.
-
-Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la cour pavée, où
-personne ne put monter pour nous accompagner jusqu'à la gare,
-tant nous l'emplissions, la grosse nourrice, mes deux bébés et
-nos bagages. Nous nous retrouvions sur la façade nord du château,
-celle qui m'était apparue la première, du haut de l'allée en
-lacets, le jour de mon arrivée. En remontant cette allée sinueuse,
-je regardai du côté du château; je revis le dessin des douves,
-des toitures, la lanterne, la cloche où avaient sonné des heures
-que je n'oublierais plus, et, par delà, ces beaux lointains
-vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par ma lucarne; et,
-l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant à celle de mon
-départ, je me sentis tout à coup étranglée et me remis à pleurer,
-bien contente que personne n'eût pu nous accompagner dans la
-voiture.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Ce que j'ai à dire de moi me confond. Mais j'écris l'histoire de
-ma vie: quelle raison d'être pourrait-elle avoir, si ce n'est la
-fidélité?
-
-Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfants, j'allais revoir
-mon pauvre grand-père qu'on me disait mourant, j'allais retrouver
-ma chère maman et ma grand'mère, mon mari que je n'avais pas vu
-depuis plus de six semaines; et une idée dominait toutes celles
-qui se formaient le long de cette perspective: c'était qu'en
-quittant Fontaine-l'Abbé je n'avais rien dit à M. Juillet!
-
-A Tours où nous changions de train, mon mari nous attendait sur le
-quai de la gare, afin d'arriver en même temps que nous à Chinon.
-Je fus plus contente de le retrouver que je ne l'avais imaginé.
-Il faut dire que j'avais été tourmentée pendant le trajet à la
-pensée qu'il pouvait y avoir eu malentendu dans nos échanges
-de télégrammes: quel embarras s'il ne se fût pas trouvé là, à
-l'heure convenue! Il était là, et j'avais une véritable joie de
-le revoir... Et puis, ma joie était formée aussi du grand bonheur
-qu'il éprouvait à embrasser ses enfants. En nous installant tous
-ensemble dans le compartiment du train de Chinon, je goûtai
-l'impression heureuse d'être au complet, d'être en famille: papa,
-maman, les deux petits, la nounou dont le plus jeune ne saurait
-se passer, et les bagages comptés plutôt trois fois qu'une!
-Impression bourgeoise entre toutes, humaine aussi, je le crois
-volontiers, et bien plus profonde et plus stable que mainte
-autre d'un ordre évidemment plus relevé, mais qui ne demeure pas
-comme elle. Et sur ce modeste bonheur sain, passa, comme le vol
-d'un sombre oiseau, le souvenir de ma dernière entrevue avec M.
-Juillet. «Je ne lui ai rien dit!...» Mais qu'est-ce que j'aurais
-pu lui dire?
-
-Faillir à mes devoirs était une éventualité qui ne m'effleurait
-pas; et cela, non par oubli, non par négligence, indifférence,
-mais par suite d'une inaccoutumance absolue à l'idée que commettre
-une faute,--surtout de cet ordre,--m'était chose possible, à moi.
-
-Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison encore
-inqualifiable avec M. Juillet, j'étais fière, et tout en écoutant
-mon mari qui me parlait de la Dordogne d'où il arrivait, du
-château dont il allait chaque année surveiller une aile construite
-par lui, et des pâtés de foie gras qu'il avait mangés, je songeais
-que, depuis que j'avais fait ce même trajet de Tours à Chinon,
-avec lui,--car, n'est-ce pas? on compare toujours,--ce qu'il
-m'était arrivé d'essentiel, eh bien! c'était d'avoir gagné un
-ami, un ami infiniment cher, un ami avec qui il n'existait aucun
-sujet de l'ordre le plus haut qui ne pût être abordé, et un
-ami qui consentait à aborder ces sujets-là avec moi: et toute
-la partie orgueilleuse de moi se gonflait de cette acquisition
-et s'efforçait de la retenir, de l'accaparer pour la conserver
-pure à mes yeux en la faisant intellectuelle. Bien des fois,
-déjà, au couvent, on m'avait fait reproche sur un ton singulier
-qui semblait admettre une indulgence cachée: «Vous êtes une
-orgueilleuse!» Tous et toutes, chez nous, nous étions, au fond,
-des orgueilleux. Et mes maîtresses, qui croyaient devoir me
-blâmer de ce sentiment, savaient bien que le détruire en nous
-est impossible, et que c'est à nous en servir qu'il nous faut
-apprendre; et elles savaient probablement que, ce sentiment-là
-nous manquant, c'était l'armature même de nos vieilles mœurs qui
-s'ébranlait. En attendant, ce sentiment-là était en train de me
-jouer un singulier tour.
-
-Je trouvai, à Chinon, mon grand-père, en effet, très malade;
-il ne quittait plus son lit; la vie s'était presque subitement
-retirée de lui; l'année précédente il nous étonnait encore par
-sa verdeur, et maintenant c'était un moribond épuisé. L'émotion
-s'étalait à ce point dans toute la maison et jusque dans le
-voisinage, que j'eus quelque honte de le remarquer, ce qui
-prouvait que je n'étais peut-être pas à l'unisson. Étais-je
-devenue une étrangère? Est-ce que, par hasard, je n'aimais plus
-mon grand-père? Je ne pouvais m'empêcher d'observer que la
-mort de mon père, fauché en pleine maturité et à la suite de
-circonstances tragiques, n'avait pas donné lieu à un si grand
-appareil douloureux: on avait paru lui en vouloir de quitter
-la vie au milieu de sa course, tandis qu'on s'inclinait sans
-arrière-pensée devant le cycle achevé du vieillard, mais alors,
-en s'adonnant à tout le déploiement de deuil qui était de rite
-dans nos familles. Et les rites sont faits pour les événements
-normaux. Mon grand-père avait accompli toutes choses à leur
-heure et régulièrement, et il mourait au terme ordinaire de la
-vie. Mon père, lui, c'était un héros; il était mort à cinquante
-ans, des chagrins de sa cause perdue, et ayant déjà livré pour
-elle sa fortune; c'était aussi un téméraire. Et je m'imaginais
-que M. Juillet, s'il eût été là, m'eût dit: «Il est juste que
-les symboles de l'ordre soient particulièrement honorés et qu'un
-secret instinct leur rende les hommages qui seraient dus aux
-astres, par exemple, dont le parcours n'est jamais troublé; et il
-est juste, en définitive, que l'insuccès ne soit pas récompensé,
-si belle qu'ait été la tentative... etc.» Et il était, lui,
-comme mon père et comme moi, en ma nature première, partisan des
-tentatives, dussent-elles être malheureuses!... Pourquoi est-ce
-que j'imaginais des paroles de M. Juillet jusqu'en présence de mon
-grand-père mourant? Est-ce que les circonstances m'imposaient pour
-ainsi dire sa pensée, son opinion? Ou bien était-ce la pensée de
-lui qui me faisait ainsi interpréter les circonstances?
-
-Ma pauvre maman, dont on avait tant admiré le ferme courage lors
-de la mort de son mari,--qu'elle aimait et admirait pourtant au
-delà de tout,--perdait la tête en prévision de la fin prochaine de
-son vieux père. Quant à ma grand'mère, elle représentait, à elle
-seule, toutes les terreurs que pourrait inspirer la fin du monde.
-Il fut heureux que mon mari se trouvât là, pour que quelqu'un dans
-la maison eût son sang-froid, car au bout d'une seule journée,
-moi-même, la belle raisonneuse, j'étais gagnée par la contagion,
-mes nerfs étaient secoués par le frisson commun, et mes larmes
-se mêlaient, sans répit, à celles de ma grand'mère, de maman,
-des domestiques et de la touchante procession de bonnes gens qui
-pénétrait librement par la porte ouverte.
-
-C'était un homme d'une intégrité absolue, qui disparaissait. Cette
-idée se présenta tout à coup à moi parce qu'elle fut émise, dans
-le corridor, par un monsieur quelconque, qui venait prendre des
-nouvelles et qui ne semblait pas attacher d'autre importance à
-un jugement pour lui sans doute quasi habituel. Mais un jugement
-de cette sorte, je ne l'entendais plus jamais prononcer autour
-de moi, à Paris. Qu'il correspondît ou non à la réalité, il
-correspondait, dans la bouche du monsieur de Chinon, à un idéal
-communément admis par les mœurs du temps, et le prononcer était
-tenu par tous pour le suprême hommage. Dans un certain monde, que
-je connaissais, on n'osait plus, fût-ce par flatterie, balancer
-autour de la dépouille d'un homme un encens de cette sorte-là.
-
-Est-ce que c'était un tel sujet, s'imposant à moi, qui me faisait
-désirer de m'en entretenir avec M. Juillet? ou bien était-ce parce
-que j'avais le trop vif désir de m'entretenir avec M. Juillet, que
-j'imaginais et souhaitais un sujet de causerie aussi peu féminin
-et qui n'était possible qu'avec lui?...
-
-Pour épargner aux enfants la vue des sinistres préparatifs
-auxquels toute la maison était vouée, je les envoyais passer la
-journée chez mes vieux amis d'autrefois, les Vaufrenard, dans le
-parterre en terrasse et dans le clos du haut, où toute mon enfance
-et une partie de ma vie de jeune fille s'étaient écoulées; et
-lorsque j'avais un moment de répit, je courais les rejoindre. La
-vue de ma petite fille en train de jouer aux endroits mêmes où
-j'avais été, moi, petite fille, m'attirait d'une façon toute
-particulière, Suzanne avait élu, d'instinct, comme moi autrefois,
-sur la terrasse, le balcon de fer d'où l'on apercevait entre les
-barreaux, à trois mètres en dessous, la vigne et la citerne;...
-la vigne du vieux père Sablonneau, maintenant courbé en deux,
-et la citerne au grand œil glauque, en face duquel j'avais tant
-rêvé... Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes
-arrachées, surchauffées et pourrissantes, s'exhalait alentour.
-Ah! mon cœur et ma tête!... C'était là que j'avais conçu tant
-d'espérances!... Peut-être, devant moi, ma fille commençait-elle
-déjà, les mains cramponnées au balcon, à imaginer des chimères?...
-Elle semblait captivée par les mouvements des araignées d'eau,
-comme je l'avais été moi-même; elle avait, comme j'en avais eu,
-des réflexions d'une puérilité rassurante, et cependant, quel
-monde d'idées n'était-il pas en formation dans cette petite
-tête?... N'était-ce pas moi qui, sous mes yeux mêmes, reprenais
-mon élan, et de mon point de départ?... Le spectacle de la vie qui
-recommence est aussi tragique que celui de la vie qui finit.
-
-Derrière moi, de l'autre côté des persiennes toujours rabattues
-pour abriter le salon contre l'ardeur du jour, quelques notes
-isolées au clavier du grand piano, où M. Vaufrenard, encore
-aujourd'hui, essayait sa belle voix de baryton, maintenant
-bien fatiguée... Mon Dieu! quelle source d'émotions que la
-confrontation des divers moments de notre vie! C'est à ce piano
-que j'avais éprouvé, après mes grandes joies religieuses, plus
-fortes que tout, l'enivrement de la musique, mêlé à celui de la
-dix-huitième année. Et une seule note: _la... la... la..._, et
-le timbre, hélas! un peu fêlé de mon vieil ami, me dilataient le
-cœur jusqu'à provoquer les larmes, comme jadis, un soir, à ce
-même endroit exactement, les grosses gouttes d'une pluie orageuse
-commençant à percer les feuillages...
-
-C'est à ce piano qu'était né mon amour imaginaire pour le jeune
-homme qui me tournait les pages... celui dont le souvenir, à
-Fontaine-l'Abbé, s'était superposé à celui de M. Juillet.
-
-Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en bois de
-châtaignier, où il y avait toujours quelques pointes de fer
-rouillé dont on redoutait à la fois la tache et l'écorchure pour
-sa robe, je regardais le grand paysage de mon enfance à travers
-les barreaux de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne: la
-vigne... la citerne... la cheminée de troglodytes plantée comme
-une borne dans le champ d'asperges..., puis les toits d'ardoise,
-la plupart à pignons, des maisons du quai..., la Vienne..., les
-grandes toues si paisibles..., l'île et ses peupliers..., et puis
-au delà, la plaine bleue, qui, autrefois, me semblait immense...
-Oh! si j'insiste, c'est que je ne peux me retenir de rappeler
-toutes ces choses...
-
-Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce n'est pas
-qu'elles soient en elles-mêmes si remarquables; ce n'est pas
-seulement parce qu'elles sont mon pays, car d'autres endroits,
-où je n'avais jamais vécu, m'ont donné des émotions proches de
-celles-ci... Ce que ces choses-là me rappelaient, c'était un
-temps de ma vie où il y avait sans cesse devant moi une espèce de
-lumière, intense et magnifique, vers laquelle il me semblait que
-je courais en m'élevant toujours!... Toute mon enfance, période
-religieuse, période musicale, période amoureuse même, elle se
-résumait en une seule idée: il y a quelque chose de sublime vers
-quoi nous devons tendre. Il a pu se faire que j'aie confondu
-parfois ce sublime avec mes désirs et même avec mes appétits
-personnels, mais j'agrandissais ceux-ci, et peut-être que je les
-ennoblissais un peu en pensant à mon sublime. Ce qu'on m'avait
-appris ici, c'était la dignité de la personne humaine, c'était
-notre vocation commune à atteindre un but plus élevé.
-
-Je me souvenais des paroles prononcées par M. Juillet, en
-ces dernières vacances, et dont chacun des termes m'était
-resté, à cause du dernier, qui avait résonné dans le salon de
-Fontaine-l'Abbé, au grand scandale de quelques-unes: «Notre temps
-a découvert une mine bien facile à exploiter; il va prendre, un
-à un, tous les actes réprouvés par la morale évangélique, et
-s'employer à les réhabiliter, systématiquement. C'est un procédé
-puéril qui fera passer des esprits médiocres pour d'audacieux
-génies. Il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit jeu.
-Après quoi, il y a chances pour que la société soit transformée en
-une étable à porcs.» Et, comme on s'exclamait à cette conclusion,
-M. Juillet renchérit: «... En quelque chose de pire que cela!
-dit-il, car le pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est
-vil, tandis que nous serons immondes et en tirerons vanité!»
-
-Ah! jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet me possédait! Je
-rappelle les petits événements de ma vie, je rappelle mes
-heures de songerie et jusqu'à celles où je me remémorais mes
-plus anciennes songeries, et je trouve sa pensée partout. Elle
-est là, comme une présence réelle, lorsque je suis témoin des
-derniers moments de mon grand-père, pour m'inviter à faire de ces
-réflexions qu'elle seule, me semble-t-il, sait inspirer; elle est
-là lorsque j'évoque un passé auquel elle fut cependant tout à
-fait étrangère, comme si elle l'eût empli d'avance et à mon insu;
-et toutes les fois que ma propre pensée tend à se hausser, c'est
-la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont les paroles
-prononcées par lui qui en fournissent la plus satisfaisante
-expression!
-
-A mesure que les circonstances deviennent pour moi plus
-solennelles, à mesure que je m'efforce davantage à la vie morale,
-plus sûrement je me butte au seul homme qui ait mis une touchante
-complaisance à me parler sérieusement des choses sérieuses, à
-ressusciter en moi l'idéalisme de mon enfance, molesté et refoulé
-par les exemples de la vie matérielle. A ce moment, ce n'est qu'en
-m'abaissant, que j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer
-la pensée de M. Juillet.
-
-Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier ou, tout au
-moins, de m'inspirer quelque scrupule d'une si constante assiduité
-imaginaire près d'un homme, mon séjour à Chinon me rapprochait
-encore de M. Juillet. Même au côté de mon mari, même au milieu
-de tous mes vieux amis d'enfance, même sous les yeux de ma
-grand'mère et de maman, et jusqu'en face de la mort qui pénétrait
-dans notre maison, je portais avec une audace ou une innocence
-déconcertantes,--franchement, je ne sais pas encore aujourd'hui si
-c'était l'une ou l'autre,--je portais la pensée de M. Juillet.
-
-Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me cacher à moi-même
-la nature d'une telle obsession. Je savais que j'aimais. Oui.
-Mais le mot n'avait pas été dit. Je n'en avais pas même, à part
-moi, prononcé les syllabes, petit acte qui imprime à la chose une
-sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait à mes yeux, son
-beau caractère, le rangeaient pour ainsi dire hors du champ de mon
-jugement.
-
-L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre livrée, adopte nos
-couleurs. On ne sait pas jusqu'à quel point ni pendant combien
-de temps il peut être inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se
-révèle en dévoilant ses attributs véritables, il peut impunément
-nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher des
-lamentations: c'est trop tard, il est chez lui.
-
-Quelques jours après la mort de mon grand-père, la maison ne
-pleurait pas plus qu'avant l'événement, les larmes étant taries;
-mais grand'mère ne tolérait que des pensées pieuses, entremêlées
-tout au plus de souvenirs de famille relatifs au cher défunt. Je
-l'étonnais et l'édifiais par le nombre des belles réflexions sur
-la mort que j'étais capable de citer.
-
---Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune fille, dit ma
-grand'mère, qui donc t'a appris tout cela?
-
-Mon mari croyait que j'avais lu les livres de piété dont il
-m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal à l'aise. Mon
-premier mouvement fut de nier: «Non, non, je n'ai seulement pas
-lu les petits livres...» En effet, malgré l'envie de les lire
-que m'avait donnée un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus,
-et d'autre part, mes sentences j'étais plus fière de les tenir
-de M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose me gêna dans
-l'aveu que j'allais en faire. Et cette gêne persista et grandit.
-J'éprouvais un vif besoin de dire la vérité. Mon mari s'étant
-absenté peu après, je confessai à ma grand'mère:
-
---Tu sais, les belles choses en question: je n'en aurais jamais eu
-connaissance sans monsieur Juillet...
-
-Et ma grand'mère me demanda de lui parler de M. Juillet.
-
-Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement que je pus...
-Ma grand'mère m'écoutait avec attention; tout à coup elle me dit:
-
---Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien là ta nature... Il
-faut de la modération, ma fille, ne l'oublie pas, même dans le
-goût du bien!
-
-J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots, les observations
-de ma grand'mère, et j'aurais pu être accablée par celle-ci.
-Mais pas du tout. J'avais eu un si extraordinaire plaisir à
-confesser que j'étais ornée par l'enseignement de M. Juillet,
-que cette joie ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée
-m'était venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance à
-parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman; mais soudain,
-une autre idée avait pris la place, à savoir que je purifiais ce
-sujet, au contraire, en y touchant en présence de ma grand'mère
-et de maman!... Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur
-les personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais
-pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience si elle
-s'alarmait: «Monsieur Juillet? mais je parle de lui à cœur ouvert
-avec ma grand'mère, avec maman!» Sophismes, petites lâchetés,
-subtilités d'un esprit qui ne va plus droit son chemin.
-
-Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux observations
-de ma grand'mère dont la grande perspicacité m'effrayait, je
-pensai éprouver du bien en m'épanchant devant maman toute seule,
-parce que son esprit était beaucoup plus simple et n'allait pas
-chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre maman toute seule,
-je m'offris le plaisir d'étaler ce que j'avais retenu de plus
-magnifique de l'enseignement de M. Juillet. Maman, l'indulgence et
-la bonté mêmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperçus qu'elle
-suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet.
-
-A la fin, elle me dit:
-
---Ma chère enfant, au lieu de parler si bien, tu ferais mieux de
-penser avec recueillement à l'âme de ton pauvre grand-père.
-
-Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle me la citait
-parce qu'elle ne trouvait rien à me dire elle-même, et parce
-qu'elle jugeait qu'il fallait absolument que quelque chose d'un
-peu sévère me fût dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus toute
-glacée.
-
-Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais diminuée dans
-l'esprit des deux femmes que je respectais le plus; leur jugement
-me parut comme une divination. Peut-être voyaient-elles en
-moi mieux que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux
-que moi les suites de mon état présent? Leur susceptibilité
-de femmes honnêtes me stupéfia: «Pour avoir à un tel degré le
-sens d'une déviation possible de la ligne, m'eût dit M. Juillet
-lui-même,--car il avait quelquefois abordé de pareils sujets
-devant moi,--quel long exercice, quel séculaire entraînement
-de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles eussent dans
-leurs chastes muscles!...» Oui, je me souvenais parfaitement des
-expressions employées par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parlé
-si bien.
-
-Et ce fut la première fois que ma fierté native se sentit
-atteinte. C'était une mortification pour moi excessivement
-douloureuse. Elle eût peut-être enrayé la marche du démon qui me
-possédait, si, pendant le reste de mon séjour à Chinon, on ne
-m'eût un peu trop étroitement persécutée.
-
-Ma grand'mère avait cru remarquer que je ne faisais pas montre
-d'une grande piété à l'église, que je suivais mal les offices,
-regardais devant moi en ayant l'air de rêver; que Suzanne
-n'avait pas du tout l'attitude d'une enfant habituée à assister
-régulièrement à la messe;--la nourrice n'avait-elle pas commis
-l'imprudence de dire, à la cuisine, qu'il lui arrivait quelquefois
-à Paris de manquer la messe?
-
---Maman elle-même, qui n'avait, certes, aucun esprit
-d'inquisition, s'avisa de me prendre en flagrant délit de
-négligence, un jour de jeûne! Et pendant une courte absence de mon
-mari, elle frappa à la porte de ma chambre, un soir, et me trouva
-bien tôt couchée:
-
---Déjà! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prière?
-
-Je croyais, franchement, être restée très fidèle à tous mes
-devoirs religieux,--la prière du soir exceptée;--mais je
-pratiquais, c'est certain, une religion de Paris, ou du moins de
-beaucoup de Parisiens, un peu relâchée, une religion qui m'avait
-moi-même scandalisée lors de mon arrivée à Paris, mais qui, peu
-à peu, s'était rachetée, par contraste avec l'absence complète
-de religion chez la plupart des gens qui m'entouraient. Ah! je
-savais par cœur cent textes moraux et édifiants, oui, constataient
-grand'mère et maman, mais la pratique de ma religion, non, je ne
-la connaissais plus.
-
---Et alors, qui donc, je te le demande un peu, l'enseignera à ta
-fille?...
-
-Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans leurs
-remontrances une petite guerre engagée à un autre propos, j'avais,
-dans ce temps-là, la conviction de comprendre, moi, la religion
-mieux qu'elles, parce que je la contemplais des hautes altitudes
-et du point de vue savant où un homme comme M. Juillet, ancien
-normalien, agrégé, docteur, etc., imbu de toutes les connaissances
-modernes, se plaçait pour proclamer hardiment et en plein Paris
-la grandeur du catholicisme. La manière humble et docile de mes
-bonnes femmes assurément était la meilleure. Mais je vivais à
-Paris, où elles m'avaient envoyée, et j'avais l'esprit disloqué
-par des mondes où bien d'autres ont perdu complètement leur foi;
-et je subissais, comme toute femme, des influences... Eh bien!
-qu'est-ce qu'elles auraient dit, si j'avais subi celle de mon mari
-et de sa famille?...
-
-De telles escarmouches, dont j'apprécie très bien aujourd'hui
-l'intention généreuse et la fin excellente, mais qui n'étaient
-peut-être pas très adroites, m'irritèrent. Les procédés indirects
-ont toujours produit sur moi des résultats opposés à ceux qu'on en
-attend. Mais les procédés de maman et de ma grand'mère n'auraient
-rien été encore s'ils n'avaient paru se mêler à un concert formé
-de toutes nos voisines et amies, qui s'éleva tout à coup pour
-célébrer, au moyen de cent soupirs, réticences et expressions
-ambiguës, ce qu'on appelait «mon deuil élégant».
-
-La vérité était que mon deuil ayant été commandé à Chinon, et
-bien que ce fût chez une couturière pour qui maman et grand'mère
-ne tarissaient pas d'éloges, je m'étais toutefois un peu méfiée
-de son talent, et, afin de m'épargner l'achat d'une nouvelle
-robe de deuil à Paris, j'avais manifesté par trois visites chez
-la couturière mon souci d'avoir une robe bien faite. Ces trois
-malheureux essayages, au lendemain de la mort de mon grand-père,
-et, si je me souviens bien, deux retouches postérieures à la
-cérémonie des obsèques, avaient été très commentés dans le
-quartier. Ma robe n'était ni plus ni moins qu'une robe de deuil,
-sans la moindre fantaisie, sans la plus mince atténuation à
-la rigueur classique. Je ne pense pas nuire aujourd'hui à la
-réputation de la couturière si estimée de ma famille, en disant
-que sa robe, malgré essayages et retouches, n'allait pas très
-bien; mais c'est le deuil même qui, paraît-il, m'allait bien,
-comme il va généralement aux blondes et à celles dont les
-cheveux sont mal contenus sous le crêpe du chapeau. Mon mari,
-sans arrière-pensée, croyant plutôt être agréable à tous comme
-à moi-même, avait eu l'étourderie de dire: «Le deuil lui va à
-ravir...» On avait haussé les épaules, et il s'était attiré par là
-des remarques désobligeantes. Commérages, avis détournés, souci
-trop zélé de mon bien, tout cela n'aboutissait qu'à me piquer et à
-me détourner de la pensée de ma petite ville, des miens et de tout
-ce que mes souvenirs de jeunesse ou d'enfance eussent pu offrir
-pour moi de salutaire.
-
-Le comble me fut servi par madame Vaufrenard.
-
-Madame Vaufrenard, dont le mari avait jadis chanté à l'Opéra, qui
-avait habité cinquante ans Paris avant de venir à Chinon, et qui
-n'était pas exempte de péché, me glissa dans l'oreille, peu avant
-mon départ:
-
---Jolie comme vous êtes, ah! il faut profiter de la vie, mon
-enfant!...
-
-C'était complet. Celle-ci, différente pourtant de toutes
-les autres, croyait, comme les autres, que j'étais appelée
-irrévocablement à manquer à mes devoirs, et elle m'engageait
-ouvertement à le faire.
-
-Eh bien! si quelque avis eût dû contribuer à me retenir dans le
-droit chemin, c'eût été celui de madame Vaufrenard!
-
-Les autres m'avaient exaspérée, mais sèchement, en me laissant
-un goût secret de réaction contre leur puritanisme grincheux;
-celui-là me fit pleurer pendant une demi-journée, pleurer de
-découragement, de désespoir et de rage.
-
-Mes larmes furent à la fois bien et mal interprétées. Maman y
-vit, au moment de mon départ, une explosion un peu tardive, mais
-touchante, du regret de son pauvre père; grand'mère y reconnut
-l'effet des sages conseils à moi si fréquemment prodigués,
-durant mon séjour, et qui opéraient enfin, en produisant dans
-ma conscience une grande confusion. L'une et l'autre, en somme,
-furent satisfaites, d'elles-mêmes, tout au moins, plutôt que
-de moi, car, depuis que j'étais «parisienne», comme elles
-disaient, il y avait bon gré mal gré un voile entre nous; elles
-le sentaient; je le sentais aussi; ni elles ni moi ne voulions le
-voir, mais nos mains en se tendant s'empêtraient dans son tissu
-impalpable et pourtant réel.
-
-Étais-je donc si changée? Mais, lors de mes précédentes visites
-à Chinon, malgré mille nuances disparates, aucune différence
-essentielle ne nous avait séparées... Étais-je donc si changée?...
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Pendant le trajet du retour à Paris, mon mari me confia un ennui
-dont il n'avait pas voulu m'entretenir sous le toit de mes
-parents, «parce que les murs, dit-il, surtout en province, ont
-des oreilles.» Et sa confidence me fut une explication de la
-lettre alambiquée qu'Albéric Du Toit avait écrite à sa mère et
-que la bonne madame Du Toit m'avait lue et relue dans le potager
-de Fontaine-l'Abbé: la lettre annonçant, à mots couverts, qu'il
-se passait à Dinard quelque chose «de triste ou de gai, c'est
-comme on l'entend», et dont on reparlerait sans doute plus tard,
-la lettre qui avait fait croire à madame Du Toit qu'il s'agissait
-enfin d'une grossesse d'Isabelle. Ah! non, il ne s'agissait pas
-d'une grossesse d'Isabelle; il s'agissait hélas! de la malheureuse
-Emma, ma belle-sœur, qui avait traîné la maman Serpe, avec ses
-chiens, jusqu'à Saint-Lunaire, tout proche de Dinard, et qui
-«s'exhibait,» m'apprit mon mari, chaque jour, sur la plage ou
-aux Petits Chevaux, en compagnie «d'une bande de gamins». Les
-gamins, c'étaient des petits jeunes gens de dix-sept à vingt
-ans, la plupart «d'excellente famille», selon l'expression
-consacrée, et de si bonne famille que le père de l'un d'eux, un
-monsieur fort connu, était venu en personne arracher son fils à
-la compagnie, lui tirer les oreilles en public et non sans avoir
-laissé entendre quelques paroles peu flatteuses pour la belle
-qui le retenait, parmi lesquelles le mot «quadragénaire» était
-le moindre. C'est cette aventure qui avait fait tapage à Dinard
-où la famille du jeune homme était en villégiature; et c'est ce
-potin de plage qu'Isabelle qualifiait de «triste ou gai, c'est
-comme on l'entend.» Les Voulasne, il est vrai,--mon mari l'avait
-exigé d'eux,--depuis beau temps ne voyaient plus Emma. Mais,
-incapables, à force de mollesse, de soutenir une attitude adoptée,
-si Emma se fût présentée chez eux, ils ne lui eussent opposé ni
-un mot, ni un geste pour l'inviter à rebrousser chemin. Emma, qui
-les connaissait bien, poussée d'ailleurs probablement par quelque
-ami imberbe, mais ravie de faire une bonne niche à son frère,
-aborda, sur la plage de Dinard, le feu du scandale fumant encore,
-les Voulasne qui s'y promenaient avec leurs deux filles et leur
-gendre. Et les Voulasne, une heure durant, leurs deux filles et
-leur gendre se promenèrent avec Emma sous l'œil de la galerie,
-s'assirent à côté d'Emma, prirent le thé avec elle. Mon mari, qui
-trouvait bon tout ce qui venait des Voulasne, était outré, cette
-fois. Il reniait ses cousins; il traitait Albéric de tous les
-noms. Déshonoré par sa sœur quant à lui, il se disait achevé par
-sa famille et jusque par «cette poule mouillée de jeune Du Toit».
-Le plus remarquable de l'affaire se trouvait être que les amis des
-Voulasne à Dinard: Lestaffet, Baillé-Calixte, et jusqu'à Kulm, le
-divorcé récent qui venait de lâcher sa femme avec deux grandes
-jeunes filles, après vingt ans de mariage, enfin tous ceux que
-j'avais vus, chez les Voulasne et ailleurs, défendre la liberté
-des mœurs et proclamer la sainte loi de l'amour, se montraient
-les plus indignés de l'invraisemblable indulgence des Voulasne.
-Rétrospectivement, mon mari s'échauffait à la pensée qu'une
-semaine plus tôt il se fût trouvé à Dinard, lui, au milieu de ces
-événements.
-
---Mais, disais-je, vous les auriez prévenus ou atténués!...
-
---J'aurais tué Emma! faisait-il tout bas, en étranglant entre ses
-doigts ses deux genoux accolés.
-
-Il était consterné par ce triste épisode de la vie désordonnée de
-sa sœur. Les Voulasne s'en trouvaient atteints; ils avaient encore
-une fille à marier.
-
---Ne l'oublions pas! disait-il.
-
-J'essayais d'apaiser les idées de mon mari qui se soulevaient à
-ce propos, outre mesure, et je me rappelle que, ne sachant quel
-sujet de conversation opposer à celui-ci, je hasardai quelques
-réflexions sur les dames de Chinon qui formaient, en effet, assez
-violente antithèse avec celles que nous inspirait ma belle-sœur.
-
---Ces femmes-là ont leurs travers, leurs ridicules, dit-il, il en
-faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout, plutôt qu'une femme
-sans pudeur!...
-
-Quand nous sommes attristés, il vaut mieux échanger notre sujet
-de tristesse contre un autre, que prétendre nous égayer. Je lui
-parlai de mon frère. Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant
-vu ce pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion des obsèques,
-pendant les quarante-huit heures de congé qu'il obtint; et, de
-ces deux journées, j'avais gardé un souvenir désolé. Faute de
-pouvoir se procurer une situation sérieuse, Paul continuait à
-être un sujet d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit
-qu'il avait à Tours une liaison et deux petits enfants sur les
-bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille charge? Depuis
-l'échec de ses études de droit à Paris, on l'avait placé, sur sa
-demande, dans une maison de commerce où il ne recevait que des
-appointements dérisoires, mais où du moins l'on n'exigeait de lui
-rien qui dépassât ses capacités, c'est-à-dire peu de chose. Ce
-qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en revoyant mon frère,
-c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement déclassé. Ah, Dieu! si
-mon père eût vécu et vu cela! En sept ou huit années de ce régime,
-Paul avait perdu tout le fruit de son éducation; il était épais,
-ignorant, commun; c'était un grand gaillard, vigoureux, fort,
-avec des mains de manœuvre, des vêtements d'ouvrier endimanché;
-il était préoccupé uniquement de faire de l'entraînement à
-bicyclette, nullement malheureux d'ailleurs, en apparence, mais
-pour moi plus pitoyable que s'il eût souffert de son sort.
-
---Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous voyez, il est
-bien rare qu'il ne se trouve au moins un membre à ne vous faire
-que peu d'honneur.
-
---Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque chose de
-relâché.
-
-Comme la plupart des hommes, il dénonçait le «relâchement» toutes
-les fois qu'il en était directement atteint. Hormis ces cas, il
-y voyait une sorte de progrès dans la douceur et la facilité des
-mœurs. Si Emma n'eût pas été sa sœur, ni les Voulasne ses cousins,
-il eût trouvé très «farce» l'épisode de Saint-Lunaire; si mon
-frère ne lui eût tenu d'assez près, il m'eût débité à propos de
-mon frère un petit discours que j'imaginais bien: Paul était
-des premiers touchés par l'air nouveau; Paul appartenait à une
-génération que ni ma famille ni moi ne saurions comprendre, à
-une génération appelée à porter son activité non sur des idées
-creuses, mais sur les innombrables applications de la science, sur
-les grands mouvements modernes, enfin sur les sports qui créeront
-des industries insoupçonnées, à une génération pas du tout plus
-dépourvue d'intelligence ou de mérite que les précédentes, mais
-différente, tout simplement, et qui ferait preuve de valeur
-et de courage, comme ses aînées, on le verrait avant peu. Ne
-commençait-on pas à parler de voitures se mouvant automatiquement?
-Quel bouleversement prochain dans le monde! etc., etc... Mais
-Paul tenait de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger
-que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait jamais rien
-fait au collège, rien fait comme étudiant, qui n'était apte en
-définitive qu'à mouvoir les pédales d'une bicyclette. Et, en
-conclusion, mon mari formulait que ce qui avait manqué à Paul,
-c'était l'autorité énergique d'un père trop tôt disparu, de même
-qu'à l'éducation d'Emma, disait-il en soupirant avec une tristesse
-et une conviction véritables, «il a manqué la volonté d'un homme».
-
- * * * * *
-
-J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit mot à
-Fontaine-l'Abbé, pour avertir madame Du Toit qu'elle eût à me
-donner désormais de ses nouvelles à Paris. Nous n'étions pas
-rentrés depuis deux jours, qu'à ma grande surprise on m'annonce,
-après déjeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait
-ordinairement la campagne qu'à la Toussaint; nous n'étions qu'à la
-fin d'octobre. Madame Du Toit m'embrassa, tout émue, en me parlant
-de mon grand-père. Mais elle ne connaissait point personnellement
-mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait en songeant qu'elle
-venait me parler de l'aventure de Saint-Lunaire, de ses suites
-sur les trop faibles Voulasne, et sur Albéric, gagné par leur
-extraordinaire apathie.
-
-Et en effet, aussitôt après les condoléances, cette triste affaire
-déborda de toutes parts. Elle la tenait d'un témoin, d'un ami sûr.
-M. Du Toit, par bonheur, ignorait tout encore. On espérait que,
-dans son entourage, le bruit serait étouffé.
-
-Nous ne nous privions point, habituellement, madame Du Toit et
-moi, en échangeant nos tristesses de famille, de parler des
-chagrins qu'Emma causait à mon mari.
-
---Je n'ai plus de fils, s'écria madame Du Toit: il est digne
-de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne pas venir à
-Fontaine-l'Abbé et de rester avec eux cacher sa honte!... Et que
-pense de cela votre mari, ma chère enfant?
-
---Mon mari, il m'a dit que s'il avait été là, il aurait tué sa
-sœur...
-
---Où est-il? où est-il? s'écria madame Du Toit, en se levant de
-son siège, je veux le voir, je veux le féliciter... Il y a donc
-encore des hommes capables de faire respecter avec énergie les
-convenances!... Mais, dites-moi, et ses cousins Voulasne pour qui
-il a tant de complaisance?...
-
---C'est la première fois que je le vois d'une juste sévérité
-contre les Voulasne.
-
-Madame Du Toit fut très satisfaite de l'entretien qu'elle eut avec
-mon mari. Ils échangèrent leurs vues sur la famille en général et
-sur le cas présent. Elle connaissait peu mon mari; elle ne lui
-croyait point des opinions aussi saines. Ses cousins, sa sœur,
-et le fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps, avaient
-beaucoup nui à mon mari chez les Du Toit, et dans la proportion
-même où ils m'avaient servie, moi, en me faisant, par contraste,
-si intéressante et un peu victime.
-
---Il est très bien, tout à fait bien, votre mari! me dit-elle,
-quand il nous eut quittées.
-
-Et elle ajouta:
-
---Mon enfant, les oreilles ont dû vous tinter...
-
---... Me tinter?... pourquoi?...
-
---Parce qu'on a joliment parlé de vous, à Fontaine-l'Abbé, après
-votre départ!... Oui. J'ai peut-être tort de vous dire cela; je
-ne vous le dirais pas si je ne vous savais la plus sérieuse et la
-plus honnête femme du monde... et si je ne vous savais la femme de
-monsieur Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant innocemment, je
-crois que vous avez laissé à mon mystérieux neveu une impression
-qui l'a, pour un temps, rehaussé dans mon estime... Admirer une
-femme comme vous, ma petite amie, cela prouve, chez un garçon,
-qu'il a encore quelque chose de sain dans le cœur...
-
-Ma gorge se serra. Mon cœur semblait vouloir faire éclater ma
-poitrine. Je me mis à rire pour faire diversion.
-
---Ah! bien, dis-je, ce serait la première fois, je suppose, que je
-laisse une impression derrière moi!...
-
---Oh! oh! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la coquetterie de
-vous retourner... Mais, abandonnons cela. D'ailleurs, j'ai une
-idée, ajouta-t-elle en me menaçant du doigt, comme une enfant: si
-vous devenez dangereuse, je vous ferai désormais surveiller par
-votre mari... Ah çà! dites-moi, monsieur Serpe viendra bien dîner
-à la maison, j'espère?...
-
---Il en sera très flatté, très heureux...
-
---Vous comprenez, ma chère petite amie, ne pas vous avoir à dîner
-cet hiver après l'enchantement que nous a causé votre présence à
-Fontaine-l'Abbé, non, c'est impossible.
-
-Et, confidentiellement, en s'abritant de la main un coin de la
-bouche:
-
---Un qui est amoureux de vous, savez-vous qui?... C'est monsieur
-Du Toit!... Je vous en fais la confidence. Je ne suis pas jalouse.
-
-Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez fait pour
-donner quelque attrait pour moi à sa visite, elle se remit à me
-parler de son fils, et me parla de lui pendant une heure. Elle
-m'avoua qu'elle avait quitté la campagne parce qu'elle ne pouvait
-y vivre sans le voir.
-
-Cette visite me laissa étourdie, et comme enivrée.
-
-Je me souviens qu'il faisait une splendide journée d'automne;
-les persiennes étaient à demi fermées, l'air était doux; je
-me laissai tomber dans un petit fauteuil bas; je couvris mes
-paupières avec mes doigts, et je regrettai Fontaine-l'Abbé...
-J'entendis le murmure de l'eau, je vis la trouée dans les arbres,
-les pelouses inclinées, et l'allée couverte où il y avait depuis
-soixante ans un rouleau de pierre... De tout ce que m'avait dit
-madame Du Toit, que demeurait-il en moi? La pauvre femme m'avait
-encore une fois prise à témoin de ses tristesses. Ordinairement,
-j'y compatissais... Allons! allons! il faut avoir le courage de
-dire qu'aujourd'hui je plaignais ma chère vieille amie, mais que
-de toutes ses paroles mêlées, une seule m'intéressait, celle qui
-m'avait produit l'effet d'une grande main vigoureuse pénétrant
-dans ma poitrine et me pressant le cœur: «Je crois que vous avez
-laissé à mon neveu une impression...»
-
-J'écartai mes mains de mes yeux; je regardai la pièce où je me
-trouvais, les objets qu'elle contenait, et le beau jour doré qui
-entrait entre les lames des persiennes, et tout parut transformé
-pour moi.
-
-Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une chose pareille?
-
-Parce que, comme elle avait pris la précaution de l'exprimer
-elle-même, parce que j'étais «la plus sérieuse et la plus honnête
-des femmes», parce que j'étais, moi, tellement insoupçonnable, que
-l'on pouvait impunément, à moi, dire une chose pareille!...
-
-Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il est vrai,
-que désormais elle me ferait surveiller par mon mari. Cela
-m'avait, dans l'instant, un peu remuée, parce que le nom de mon
-mari prononcé à propos de M. Juillet, pour la première fois,
-communiquait une sorte de consistance à une chose qui pouvait
-n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même, en moi seule... Et
-cette idée de «surveillance» évoquait en moi celle de culpabilité,
-jusqu'alors étrangère... Quant au fait lui-même: que désormais
-mon mari m'accompagnât ou non chez madame Du Toit, en quoi
-m'importait-il? Je n'avais pas l'intention de mal agir.
-
-«Les oreilles ont dû vous tinter?--Pourquoi?--Parce que... etc.»
-Oh! musique des mots qui font naître en nous une pensée douce!
-Quelle rumeur en moi à présent! Je n'avais rien éprouvé, rien,
-jamais, jamais, de comparable à cela. J'avais eu un amour, étant
-jeune fille, pour un homme qui ne s'en était pas douté et qui,
-lui, ne songeait nullement à m'aimer. Et puis c'était tout. Et il
-se pouvait qu'un homme eût reçu de moi une impression!... Oh!...
-Et quel homme!... lui!...
-
-Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec un cœur si enclin
-à aimer, pardonnez-moi!
-
-Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis fidèlement par
-où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez-moi!
-
-C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. Vous avez mis
-dans l'amour trop de douceur!... Douceur, douceur! ce mot me
-revient sans cesse... Nous en avons tant besoin!... Mon Dieu,
-pardonnez-moi!
-
-Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser même, mais je me
-rappelle que jamais mon cœur n'avait été ému à la caresse d'une
-idée comme celle-ci: «Il y a un homme qui pense à toi tendrement.»
-On ne peut rien imaginer de comparable à cette idée-là. Quand
-elle pénètre en nous, c'est comme un fer rouge qui nous brûle la
-poitrine, et qui cependant nous fait crier de bonheur. Ou bien
-c'est un fluide sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature
-de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est toute changée.
-Nous ne nous reconnaissons plus. Mais notre âme s'échauffe et
-s'exalte pour les mêmes causes qu'auparavant;... ce qui nous
-leurre. Il se fait en nous un mélange de tout le connu avec
-l'inconnu... C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon
-Dieu!...
-
-Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude, qu'une
-lueur de raison me revint. C'était en souriant que madame
-Du Toit m'avait parlé de son neveu! elle n'attachait pas la
-moindre importance aux quelques mots prononcés par elle; en les
-prononçant, il est très probable qu'elle pensait à autre chose;
-elle pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi,
-encore et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement parler
-d'Albéric... Si son neveu eût témoigné un sentiment sérieux en ma
-faveur, madame Du Toit était une femme d'un trop grand sens pour
-me le rapporter... Cela n'eût pas été conforme à sa manière. Il ne
-fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit à ce propos.
-En me résignant à cette interprétation, je sentis se dissiper mes
-dernières fumées; j'éprouvai un soulagement, un allégement, la
-sensation de me vêtir de linge propre et frais. Mais je gardais le
-souvenir d'avoir passé par un état auquel je ne trouve point de
-nom. Je sortis avec mes enfants, comme à l'ordinaire.
-
-Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant la visite de
-madame Du Toit. J'avais reçu une violente secousse, oui, mais,
-me retrouvant après coup sur mes deux pieds, je me sentais plus
-d'aplomb que jamais.
-
-La première fois que je revis madame Du Toit, elle ne me dit pas
-un mot concernant le sujet qui m'avait bouleversée. Mais, pendant
-tout l'entretien que j'eus avec elle, je ne cessai de remarquer
-qu'elle ne me parlait pas de ce sujet... Il est vrai qu'elle
-venait de recevoir une longue lettre d'Albéric et une aussi de sa
-belle-fille, «très gentille», me dit-elle. Ils étaient à Rome,
-après avoir séjourné à Naples, visité Ischia, Capri, Sorrente,
-Amalfi et les ruines des temples de Pœstum; ils décrivaient le
-Vatican, le Colisée, la campagne unique au monde. Enfin, ils
-pensaient à lui écrire.
-
-Après trois semaines de silence, après qu'elle avait pu croire
-son Albéric perdu pour elle à tout jamais, cette lettre longue,
-où Albéric ne marquait même pas qu'il avait négligé d'écrire,
-et où il était si apparent qu'il n'avait songé ni à écrire ni
-à s'excuser, la comblait de joie. Elle oubliait tout. Je crois
-qu'elle pardonnait aux Voulasne et d'avoir serré la main d'Emma
-et d'avoir enlevé Albéric, pour la seule raison qu'elle recevait
-aujourd'hui une longue lettre. Les choses sont ainsi faites;
-elles favorisent les vauriens, trop souvent, constatons-le. Une
-grosse faute commise, et puis réparée, de combien de petites ne
-couvre-t-elle pas la trace?
-
-Les Voulasne n'étaient pas des gens à calculer les suites
-de leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans motifs de
-qualité bien choisie, et ils avaient une chance que l'on prétend
-n'appartenir qu'aux ingénus. Bousculés, rudoyés même par leurs
-amis, menacés d'une rupture complète avec les Du Toit, ils
-entreprenaient assez lâchement ce voyage, puis le prolongeaient
-au delà du terme habituel de leur rentrée, laissant à leurs amis
-le temps de regretter la commodité de leur maison; et il n'y
-avait pas jusqu'au naïf cynisme de leur conduite qui ne leur
-valût l'avantage d'être ménagés, et, par exemple, dans la maison
-Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les désirait, les uns pour
-eux, les autres pour le jeune ménage qu'ils captaient; et puis,
-n'avaient-ils pas en somme procuré un beau voyage à Albéric!
-
-M. Chauffin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit donner dès
-les premiers jours de décembre une soirée dans le genre de celle
-qui m'avait initiée à leurs goûts, aux débuts de mon mariage.
-Mais, cette fois-ci, mon mari ne monta pas sur le tréteau de
-ses cousins. Il n'y monta pas parce qu'il était invité à un
-prochain dîner chez les Du Toit. Non, je n'eusse jamais cru que
-l'invitation chez les Du Toit pût être d'un effet si prodigieux
-sur mon mari! Quelle que fût sa soumission à ses cousins
-Voulasne,--un peu moins aveugle toutefois depuis l'épisode de
-Dinard,--quelle que fût sa vieille crédulité en un monde neuf
-qui avait la prétention de se créer autour de lui, et qui par
-cent côtés le retenait, rien, rien ne lui pouvait procurer plus
-d'orgueil que le fait d'être introduit dans un monde d'esprit
-traditionnel, rigoriste, ennuyeux même et d'une insoupçonnable
-honorabilité. Il n'avait pas, aux premiers mois de son mariage,
-sacrifié à sa jeune femme la petite scène avec le kanguroo
-boxeur, mais il en sacrifiait une analogue aujourd'hui à l'honneur
-de bientôt dîner chez le président Du Toit.
-
-Madame Du Toit, invitée à cette soirée, y vint avec son mari.
-Cette soirée, composée de pantalonnades qui n'égaieraient pas les
-enfants de nos jours, consacra d'une manière officielle l'oubli
-de l'acte commis sur la plage de Dinard; elle nettoya le passé.
-M. Du Toit, demeuré ignorant de ces potins inscrits sur le sable,
-contribua par sa présence à ce lavage. Voulasne, gros, gras,
-pléthorique, doré comme un oignon par le ciel méridional, crevant
-sa peau de toutes parts, l'œil d'un bébé, la bouche ouverte et
-bavant d'allégresse, allait de l'un à l'autre, interrogeait:
-
---Avez-vous lu le programme?
-
---Mais certainement! Très curieux... plein de promesses...
-
---Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes?
-
-Et les femmes d'ajuster leur face-à-main, les hommes leur monocle.
-Le bon Gustave se tordait de rire:
-
---Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a le clou... Le
-clou est entre les lignes!...
-
-Henriette, boubille, étourdie, toujours jeune, souriante à tous,
-émerveillée que la vie fût si facile et les gens si bons, croyait
-à deux choses: elle croyait qu'il était impossible que l'on
-s'amusât nulle part aussi bien que chez elle, et elle croyait que
-M. Chauffin possédait du génie.
-
---Il y a un clou? lui demandait-on.
-
---Chut! chut!... Mais ce que je puis vous dire, c'est que monsieur
-Chauffin a eu une idée!...
-
-Le «clou» était planté dans le jardin d'hiver, cela semblait
-probable, car les portes en étaient tenues hermétiquement closes.
-
---Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu la tête!...
-
---Et comment est-elle?
-
---Ah! vous êtes prise! me dit-il, vous aussi, comme moi. Dire
-qu'il suffit de fermer une porte et de laisser soupçonner qu'elle
-s'ouvrira, pour intriguer les plus rebelles!...
-
---Mais, la tête, la tête?...
-
---Oh! dit-il, c'est simplement que l'on attend le départ de mon
-oncle et de ma tante Du Toit pour ouvrir ces portes...
-
---En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en même temps qu'eux...
-
---Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il, d'un ton
-qui m'invitait à achever sa pensée en y ajoutant le souvenir de
-Fontaine-l'Abbé, le souvenir de la voiture dans la cour pavée, de
-la voiture s'éloignant par la route en lacets...
-
-Et il me sembla à ce moment que tout en lui confirmait ce que
-m'avait rapporté sa tante. Je ne parlai plus de partir, même
-quand monsieur et madame Du Toit se retirèrent.
-
-Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une exclamation
-d'enthousiasme s'échappa de toutes les poitrines.
-
-Au milieu de cette pièce, on avait creusé pendant les vacances
-une piscine, non pas très vaste, à la vérité, mais profonde. Le
-gargouillement de l'eau la signala à ceux qui, comme moi, ne
-virent tout d'abord que le dos et les épaules des plus pressés.
-Puis, tout à coup, un immense éclat de rire, suivi de «Oh!» de
-«Ah!», de chuchotements, d'appréciations, de commentaires à
-l'infini. Me faufilant, me haussant sur les pieds, je reconnus
-d'abord M. Chauffin, costumé en gardien du Jardin d'Acclimatation
-et qui récitait un boniment; il désignait, d'une sorte de harpon,
-deux gros paquets, noirs et gluants, mobiles, apparus, disparus,
-barbotant dans la piscine à grand bruit. Ces paquets simulaient
-évidemment des otaries; ces otaries, c'étaient Gustave Voulasne et
-sa fille Pipette!...
-
-Voulasne et sa fille Pipette, jambes accolées, chacun, dans une
-gaine terminée en queue de poisson, les bras pliés, fixés aux
-flancs sous un maillot de caoutchouc, les mains gantées de même
-matière, seules libres, en guise de nageoires, la tête en un
-bonnet de bain, le visage étouffé sous un masque d'arlequin noir
-et moustachu, plongeaient à qui mieux mieux, se redressaient d'un
-fougueux élan, s'agrippaient le plus malaisément possible à la
-margelle, où tous les deux venaient s'ébrouer à l'envi, soufflant,
-crachant, inondant les spectateurs dont on voyait les uns défendre
-avec rage leur plastron, et les autres, par galanterie, s'exposer
-à recevoir bénévolement l'haleine emperlée de l'intrépide et
-irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait à tous curieux,
-sous le tissu plastique à l'excès, d'une part ses reins solides
-et souples, et de l'autre ses jeunes seins gracieux. Chauffin,
-finalement, cela va de soi, jouait à tomber par mégarde dans
-l'eau, tout vêtu qu'il était, et, avec les deux amphibies, c'était
-un tumultueux et inénarrable combat marin! Le succès fut sans
-précédent rue Pergolèse.
-
-Albéric Du Toit regardait cela comme tout le monde. Je lui dis:
-
---Est-ce que vous devriez permettre que votre petite belle-sœur
-se montre comme cela, voyons, Albéric? Vous êtes le seul proche
-parent de Pipette, qui ayez conscience de ce que vous faites et
-de ce qui est permis ou non à une jeune fille qui doit trouver un
-mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui être désavantageux?
-
-Albéric me fit observer:
-
---Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait là est à la portée de
-tout le monde?
-
-Et le voilà à m'expliquer la difficulté de se mouvoir, en un si
-petit volume d'eau, sans le secours des bras ni des jambes:
-
---C'est une affaire de reins, me dit-il avec admiration,
-uniquement de reins; il faut être une fière nageuse!...
-
---Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit un peu
-durement M. Juillet, madame te prie de remarquer que l'exercice
-qu'on fait accomplir à mademoiselle Voulasne est indécent.
-
-Albéric se tourna vers M. Juillet et lui dit:
-
---A d'autres qu'à toi, mon vieux, de faire le Père la Pudeur!...
-
-Pourquoi disait-il cela à M. Juillet?...
-
-M. Juillet me parla aussitôt d'autre chose. Il sollicitait une
-mission du gouvernement en Afrique, afin, disait-il, de se faire
-prendre un peu au sérieux par sa famille. Il comptait bientôt
-partir; il me l'annonça ce soir-là.
-
-A la pensée qu'il allait disparaître de ma vue, il me semblait
-que mon cœur cessait d'être suspendu dans ma poitrine et tombait;
-à la pensée qu'il eût pu ne plus être là dès aujourd'hui, il me
-semblait que j'allais être submergée, asphyxiée dans cette mer de
-platitude et d'imbécillité que ce monde représentait pour moi.
-Lui parti, c'était un désert, un néant, le vertige, la mort. Non
-que nous eussions ensemble des conversations de nature à faire
-pâmer, mon Dieu! non; il n'abordait avec moi aucun sujet qui pût
-me donner à entendre que les paroles de sa tante fussent fondées,
-non; mais il avait avec moi un certain ton où il n'était pas
-possible que manquât un peu de tendresse, et il avait des mots, de
-ces mots que je n'ai entendu jamais que de lui, qui s'enchâssaient
-dans la mémoire et devenaient prétextes, comme un vers de poète, à
-des songeries illimitées.
-
-Il allait bientôt partir...
-
-Et entre temps, la brutale réplique d'Albéric me revenait à
-l'esprit.
-
-Je retrouvai M. Juillet, à la fin de cette même soirée; il causait
-avec une femme assez jolie, madame Le Gouvillon, qui se plaignait
-à grands cris des absences trop fréquentes de son mari obligé
-de voyager en province et à l'étranger. Lorsqu'il en revenait,
-déplorait-elle, il était fourbu; et avec cela, deux maladies en
-l'espace de six ans... «Eh bien! et ma vie de femme, monsieur?...
-Non, je divorcerai ou je prendrai un amant.» Ma présence,
-d'ailleurs, ne la gêna en aucune manière; elle me dit: «Oh! vous,
-vous avez un mari qui est un gaillard; vous avez de la veine!...»
-M. Juillet prit un certain air, que je lui voyais quelquefois,
-celui que j'aimais le moins en lui, où le dédain se mêlait à je
-ne sais quel malicieux plaisir, et qui n'était pas perceptible à
-tous. Et il abonda dans le sens de cette femme, parut s'étonner
-qu'elle eût pu supporter six années pareil sort et un homme qui
-avait fait deux maladies, s'il vous plaît!.. Il lui cita le cas
-de George Sand à Venise, au chevet du pauvre Musset fiévreux:
-«Elle le trompait, madame, de l'autre côté de la cloison avec un
-médecin râblé!...»
-
---Vous m'avez dégoûtée, lui dis-je, quand je fus un instant seule
-avec lui.
-
-Il sourit:
-
---C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il.
-
-Cela me faisait mal de le trouver à l'aise avec des femmes de ce
-genre. Je le voyais si beau! J'aurais voulu qu'il trônât au-dessus
-de ces comédies.
-
-Mais il avait cette maudite curiosité que je ne comprenais pas. Il
-fallait qu'il sût tout, qu'il comprît tout, qu'il s'assimilât tout.
-
---Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela, tout! quelle
-saleté que tout! Tout, c'est le tas d'immondices... Il faut
-choisir.
-
---Mais, pour choisir en connaissance de cause, répliquait-il, il
-faut avoir touché à tout!
-
---Allons donc! le choix est toujours fait d'avance.
-
---Ah! dit-il, vous avez peut-être raison.
-
-Mais peut-être ne donnait-il pas tort à madame Le Gouvillon!
-
-La mobilité d'expression de sa physionomie me déconcertait
-souvent. Je faisais des efforts pour discerner parmi ces images
-successives celle que je nommais «la vraie». Car je croyais
-fermement qu'il n'y en avait qu'une qui fût vraie, et qu'il jouait
-quand il laissait se dessiner les autres. La vraie, c'était
-celle qui m'avait plu toujours en lui; et quand je cherche ce
-qui la caractérisait, je trouve que c'était avant tout la joie
-qu'il manifestait en me voyant. Ç'avait été la même depuis le
-premier jour, mais, à moins que je ne m'abuse,--et je n'ai jamais
-été portée à m'abuser en ce sens-là,--le plaisir qu'il prenait
-à me voir augmentait depuis la saison à Fontaine-l'Abbé. Il
-ne le trahissait nullement par ses paroles. Il paraissait les
-mesurer plutôt. Cependant, à l'accent, une femme mise en éveil,
-comme je l'étais, ne se trompait pas. Dans une réunion où il
-pouvait être, je le cherchais, moi, je ne m'en cache pas, je
-le cherchais; eh bien! quand je l'avais trouvé, il me semblait
-qu'il venait au-devant de moi, mais plus lentement que moi, avec
-des hésitations, des arrêts, des retours sur ses pas, que moi je
-n'avais certes point.
-
-Jamais il ne se permit avec moi le plus léger écart de langage.
-Il était hardi jusqu'au cynisme avec un grand nombre de femmes.
-Il s'offrait un régal malin et cruel de scandaliser quelquefois
-celles, chez sa tante, qu'il appelait des «mijaurées». Avec
-moi, son respect était absolu, sa conversation, à part quelques
-innocents badinages, toujours grave et remplie de ces imprévus
-que le plaisir seul inspire, et surtout le plaisir de posséder
-l'interlocuteur désiré entre tous. Et je me disais: «Si je suis,
-pour lui, momentanément, l'interlocuteur rêvé, ce n'est pas par ma
-qualité d'interlocuteur, car je l'écoute plus que je ne lui tiens
-tête, et il ne peut me croire assez intelligente pour mériter de
-pareils frais de pensée; c'est qu'il se leurre à mon sujet, c'est
-qu'il est un peu aveuglé sur ma qualité réelle, c'est qu'il a le
-bandeau, c'est qu'il...» Je n'osais conclure, mais je pensais
-malgré tout: «c'est que, peut-être, il m'aime!...»
-
-Du mois de décembre à Pâques nous dînâmes trois ou quatre fois
-chez madame Du Toit avec mon mari. La présence de mon mari
-légitimait, à mes yeux, les entretiens que je pouvais avoir
-seule à seul avec M. Juillet. Ces entretiens recherchés par moi,
-recherchés par M. Juillet, eussent, avec toute autre femme, été
-qualifiés de _flirt_. Jamais personne ne prononça ce mot à propos
-de mon amitié de prédilection. A Chinon, tout le monde concevait
-sur moi des soupçons; chez les Du Toit, ma réputation, établie une
-fois pour toutes, par une autorité constituée, était intangible.
-Ceux qui se permettaient quelque plaisanterie disaient que j'étais
-attachée à convertir M. Juillet, qui passait pour grand pécheur.
-
-Parfois je pensais: «Est-ce que je regrette qu'il ne me parle
-pas d'amour?» Mais je chassais vite la réponse. Je ne voulais
-rien examiner de trop près, rien prévoir, presque rien savoir.
-Cette ignorance systématique était tout à fait contraire à mes
-habitudes. Et qu'une chose en moi se trouvât à ce point contraire
-à mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant, parfois,
-la question se présentait à moi: «Mais enfin, s'il me parlait
-d'amour, que ferais-je?» C'était lorsque, silencieux, un peu
-préoccupé, il se tournait soudainement vers moi et que son regard
-parlait avant ses lèvres... Les lèvres parlaient ensuite et ne
-continuaient pas le langage des yeux...
-
-Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le regard. Le sens
-seul des paroles demeurait étranger. Mais moi, dont le cœur,
-le corps et toute la volonté fondaient à proximité de quelque
-chose de si doux, voilà que je n'entendais plus alors le sens
-des paroles... Et il vit bien, je crois, que ce n'était pas chez
-moi inattention, mais au contraire attention trop vive portée
-au seul point qui, dans sa causerie avec moi, comptait, avait
-de la valeur. La vérité m'oblige à dire qu'il en fut surpris
-désagréablement. Avait-il résolu de ne point me laisser apercevoir
-le sentiment qu'il pouvait avoir pour moi? Il me bouda un peu. Et
-je ne savais comment interpréter sa bouderie. N'était-elle qu'une
-méditation sur lui-même et sur son cas vis-à-vis de moi, qui,
-bon gré mal gré,--allons! il devait bien le remarquer!--devenait
-brûlant?
-
-Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et j'aurais dû
-méditer, moi aussi, sur mon cas, qui en valait la peine. Mais, je
-ne voulais pas méditer, je ne voulais pas penser. Il n'y a pas
-une période de ma vie ou je me sois fuie plus résolument. Je ne
-cherchais qu'à m'étourdir, à me donner le change. J'ai compris, à
-cette époque-là, nombre de pauvres femmes que j'avais auparavant
-accusées sans pitié. C'était le moment pour moi de m'ouvrir à
-quelqu'un de confiance, à mon confesseur, en tout cas... Oui! mais
-outre que ma dévotion attiédie m'avait fait perdre l'habitude de
-m'ouvrir à un confesseur, je me suggestionnais avec acharnement
-afin de demeurer dans la quiétude la plus parfaite et dans la
-conviction qu'il n'y avait rien, qu'il ne saurait rien y avoir,
-enfin qu'_une femme comme moi_ ne saurait courir aucun danger
-de cet ordre. Mon orgueil héréditaire, et tout le contentement
-de moi qui me venait d'une conscience jusqu'ici irréprochable,
-contribuaient à m'illusionner. Quand nous sommes vis-à-vis de
-l'amour, nous devons nous méfier jusque même de ce qu'il y a de
-meilleur en nous. Tout lui sert.
-
-Est-ce que je n'allais pas jusqu'à me dire: «Il doit partir... Ne
-part-il pas bientôt? Ce départ arrangera tout...»
-
-Peut-être pensait-il, lui aussi, à ce départ, pour tout arranger?
-peut-être même était-ce pour tout arranger qu'il avait prémédité
-son départ, voulu et organisé cette mission, conforme à ses
-goûts, je le veux bien, répondant assez bien au prétexte qu'il
-lui donnait, oui, encore! et qui pourtant m'étonnait... Toujours
-est-il que lorsqu'il me parla pour la première fois, après sa
-bouderie, en rompant sa bouderie, et en m'expliquant sa bouderie,
-il annonçait son départ prochain, moi étant visiblement à bout de
-nerfs, et lui... lui, amené, par quels secrets détours? à faire ce
-qu'il fit...
-
-J'étais dans un état de trop grande surexcitation pour que je
-puisse me souvenir avec exactitude de ce qui se passa, entre le
-moment où il m'annonça qu'il partait «dans dix jours» et le moment
-où il fit la chose. Il me faut essayer de rétablir aujourd'hui ce
-qui dut se passer le plus probablement. Je crois qu'il n'avait
-pas l'intention de faire plus que de m'annoncer son prochain
-départ, en ajoutant quelques mots gracieux de regret. Il avait
-résolu cela, du moins, à la suite des réflexions faites durant la
-bouderie. Mais je crois aussi que je maîtrisai mal, moi, l'émotion
-que la date précise de son départ me causait. Il la vit. Et
-soudain il crut s'apercevoir que notre marche l'un vers l'autre,
-dans la pénombre et dans le secret, depuis des mois, nous avait
-rapprochés à ce point qu'un choc valait mieux qu'un recul avec
-toutes les civilités, bref, que son départ sans une parole eût été
-un peu tenu par moi comme une désertion. Alors, un déclanchement
-inopiné se produisit dans ses plans: il joua son va-tout! Il me
-fit une déclaration!
-
-Mais une déclaration en règles, ce qui s'appelle une déclaration:
-la plus bourgeoise, la plus empesée, la plus lourde, la plus
-commune, la plus cinglante déclaration; une déclaration conforme
-à la formule, soumise aux exigences du cliché, dépourvue du ton
-émouvant et jusque même du regard qui donnaient tant de prix à
-la moindre de ses paroles ordinaires. Pourquoi faisait-il cela?
-Était-ce parce que précisément il était trop ému? était-ce parce
-qu'il n'avait jamais parlé d'amour à une femme comme moi? Était-ce
-parce qu'il s'imaginait qu'à une femme comme moi, il fallait,
-jusque pour le dérèglement, une proposition régulière?... Je ne
-me demandai rien de tout cela sur le moment. Juger quoi que ce
-fût, et fût-ce l'acte le plus extravagant, venant de lui, m'était
-chose impossible. J'eus simplement la sensation, presque physique,
-de recevoir une volée de coups; et je frissonnai dans toute ma
-moelle. Et, instantanément, simultanément, je me dis: «Voilà
-l'amour... Il est nouveau pour moi, déconcertant, terrible!» Et
-je ne fus pas du tout offensée du caractère banal et maladroit
-qu'avait revêtu une déclaration adressée à moi par M. Juillet.
-J'acceptais la formule, comme une jeune fille accepte celle par
-quoi un monsieur qui va la demander en mariage, se déclare...
-
-Le regret qu'elle n'eût pas été autre ne me vint pas. Je fus,
-je le confesse, toute heureuse et toute fière de l'avoir reçue.
-C'était quelque chose d'extraordinaire et d'inouï, qui, enfin,
-venait!... C'était cela... Que béni fût cela!...
-
-Mais, en même temps, et d'une source étrangère à ma conscience,
-mais non pas pourtant étrangère à moi, monta tout le long de
-mon corps, m'environna, s'appliqua sur tous mes membres et sur
-mon visage, avec l'exactitude d'un linge mouillé, quelque chose
-comme une réplique de moi, quelque chose d'aussi moi que moi, et
-que, cependant, je repoussais comme mon propre fantôme aperçu,
-hostile, armé contre moi. Oh! cela n'avait rien de fantastique
-ni de surnaturel; c'était une attitude qu'adoptait mon corps
-tout entier, une attitude que je sentais saisie avidement par
-chacun de mes membres, par chacun de mes traits, et une attitude
-en contradiction flagrante avec mes sentiments véritables, une
-attitude de catastrophe, de malheur public, une attitude d'appel
-désespéré à toutes les énergies sociales et privées!... Je dus
-inspirer plus d'effroi que je n'éprouvais moi-même de stupeur. Je
-me sentais comparable à la chatte qui, de vivante caresse, se mue
-par un coup d'échine en le plus horrifique des monstres.
-
-M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la figure d'un homme qui
-vient de commettre la plus irréparable bévue. L'impression fut
-courte et définitive. Je vis tous ses traits se déchirer, ses
-yeux, si expressifs et si beaux pour moi, se ternir, et la chair
-de ses joues, entre le nez et la lisière de la barbe, comme un
-sable humide, miné par la main d'un enfant, s'affaisser.
-
-Mon attitude avait dû être pire que je ne me l'imagine, et, sans
-aucun doute, elle était à la déclaration une réponse catégorique
-et sans appel.
-
-Il me dit,--oh! je me souviendrai toujours de ses pauvres lèvres
-subitement desséchées, d'où tant de paroles enchanteresses étaient
-auparavant tombées pour moi!--il me dit:
-
---Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute immonde,
-pardonnez-moi! Ma vie est à vos pieds pour implorer de vous
-l'oubli de ce que j'ai fait!...
-
-Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux mètres ne nous
-séparaient pas de personnes qui, si elles nous eussent entendus,
-fussent demeurées sur place, et pétrifiées.
-
-Cette dernière idée,--l'étendue du scandale que la moindre de nos
-paroles causerait si elle était surprise, idée qui s'alliait si
-bien à l'entreprise de défense de ma «seconde nature»,--m'empêcha
-d'ajouter un mot à ceux que M. Juillet m'avait dits. Je l'avoue
-devant Dieu et devant les hommes: le mot que j'aurais ajouté
-eût crevé la digue à un torrent de tendresses refoulé, qui eût
-inondé le salon de madame Du Toit, et nous eût tous submergés,
-comme un déluge. Mon cœur débordait; peut-être n'aurais-je pas pu
-prononcer le mot; des larmes ou un geste amoureux de mes bras,
-voilà le langage qui eût répondu à M. Juillet. Peut-être fut-ce
-le caractère excessif de la démonstration, que je sentais le seul
-capable de traduire la vérité de mes sentiments, qui m'empêcha
-de répondre un seul mot!... Je hasarde des hypothèses. Je ne sais
-pas. Je devrais constater uniquement le fait. Le fait est que
-j'éprouvais cette intensité d'émotion et de désir, et que quelque
-chose me paralysa; le fait est que je ne répondis rien. Nous
-fûmes mêlés, M. Juillet et moi, presque aussitôt, à des groupes
-différents.
-
-Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu le courage de
-demander à mon mari de m'emmener, car, à la fois et presque avec
-égale force, je souhaitais et je redoutais que quelque chose de
-nouveau vînt s'ajouter à ma situation vis-à-vis de M. Juillet;
-mais mon mari me vit si pâle et si défaite qu'il me proposa
-lui-même de partir, et je n'opposai aucune résistance. Dans le
-fiacre, je fus parcourue de frissons, puis un grand tremblement
-m'agita tous les membres; mes dents claquaient; mon mari en
-entendit le bruit; il quitta sa pelisse pour me couvrir; il me
-passait un bras dans le dos, qui me faisait l'effet d'une armature
-de fer, glaciale; et il disait: «Nous voilà bien! Vous allez nous
-faire une maladie!...» Il me porta, en s'arrêtant pour souffler
-à chaque palier, jusqu'à notre cinquième, car il n'y avait pas
-d'ascenseur dans la maison que nous habitions; et il me mit au
-lit. Je ne pouvais ni me tenir debout, ni faire quoi que ce fût
-avec mes doigts. Il réveilla la nourrice pour me garder, au cas
-où il deviendrait nécessaire d'aller chercher un médecin. Mais
-au bout de vingt minutes, mon tremblement s'apaisa. Je me sentais
-anéantie et je m'endormis. Le lendemain, je n'étais pas malade;
-mais alors ce furent des larmes, sans répit. En pleurant, je
-demandais pardon à mon mari de tout le mal que je lui avais donné;
-je le remerciais en pleurant d'avoir quitté sa pelisse, de m'avoir
-montée dans ses bras; il était touché de mes excuses et de mes
-remerciements, et moi, de le voir touché, je pleurais de plus
-belle.
-
-L'impression qui domina en moi, ce jour-là, fut que j'avais eu de
-la chance d'avoir été empêchée de répondre à la déclaration de M.
-Juillet; car, pensais-je, quelle honte je souffrirais aujourd'hui
-en face de mon mari! Antérieurement à tout cela, j'avais bien
-essayé de m'imaginer ce qui se passerait, après, si un jour M.
-Juillet me parlait; mais je n'avais pas imaginé que mon mari me
-couvrirait, après, de sa pelisse et me porterait dans ses bras
-jusqu'au cinquième étage. Impression rudimentaire, un peu puérile,
-d'ailleurs, et qui en amena toute une série d'un meilleur ordre.
-C'était la première fois, depuis qu'un grand trouble m'était venu
-de M. Juillet, que je pensais aux qualités de mon mari, à ses
-réelles et grandes bontés pour moi, à ce que je lui devais, somme
-toute, à mes devoirs envers lui. Je n'y avais jamais pensé parce
-que j'avais toujours assez lâchement reculé la possibilité même
-de commettre quelque acte positif contre lui. Des rêveries, des
-sentiments, des désirs, sous le prétexte que cela est vague, cela
-nous semble sans valeur; mais qu'un acte est donc vite accompli!
-Si j'avais répondu un mot, un seul mot, à M. Juillet, au lieu de
-le méduser avec ma figure de matrone offensée, ça y était! Oh!
-oui, car ce mot, chez une femme comme moi, inaccoutumée au langage
-galant, ignorante des demi-sentiments, ce mot eût été franc,
-entier, et tout mon cœur y eût passé.
-
-Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement moral
-où je gisais paresseusement depuis des mois, comme par l'effet
-d'un philtre. Ce n'était plus l'heure de faire la petite fille,
-l'innocente. Je voyais très bien désormais où cela pouvait me
-conduire. Il y a un moment, où, là comme à l'autel, il faut
-prononcer le «oui». Étais-je une femme, moi, à prononcer deux
-«oui» contradictoires? Je passai une matinée dans l'épouvante de
-ce que cette matinée aurait pu être si un souffle était sorti de
-ma bouche, la veille au soir...
-
-Je pris les plus sincères résolutions. J'avais une telle peur
-de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un prêtre, dans un
-confessionnal de l'église Saint-François-de-Sales, le premier
-venu. Il m'exhorta, mais d'une façon trop anonyme,--c'était de ma
-faute: que ne recourais-je à lui plus souvent!--et surtout trop
-indulgente: il avait l'air de trouver que je n'étais pas une
-grande pécheresse, puisque j'accourais à lui aussitôt après la
-première alerte. Il devait en entendre d'autres qui n'y mettaient
-pas tant de façons! J'aurais voulu, moi, qu'il me terrorisât.
-Son indulgence me laissa plus sévère pour moi-même. Je me jurai,
-durant tout le jour, de déraciner de moi l'idée de M. Juillet et
-d'arracher de la mémoire de mon cœur le regret où j'étais de ne
-lui avoir pas répondu lorsqu'il m'avait déclaré qu'il m'aimait.
-
-Le lendemain, je vis madame Du Toit qui, entre autres choses, et
-sans attacher à celle-ci plus d'importance, me dit que son neveu
-était parti pour Marseille le matin même.
-
---Ah! dis-je, mais il reviendra avant son départ définitif?
-
---Non, non, il est parti.
-
-Et elle me parla d'autre chose.
-
-Je sentis toutes mes forces m'abandonner comme si mon sang se fût
-échappé sous mes pieds par deux rigoles; ma tête se vida, tout
-mon buste, et mes jambes. Comment ai-je pu continuer de parler à
-madame Du Toit? Je me souviens de lui avoir dit que je craignais
-continuellement des syncopes, que je n'allais pas bien depuis
-quelque temps, et qu'elle me demanda:
-
---Seriez-vous enceinte?...
-
---Je ne le crois pas, lui dis-je.
-
-Madame Du Toit n'avait pas le plus léger soupçon de mon état.
-
-M. Juillet parti, le danger éloigné, je ne pensai plus qu'à M.
-Juillet, à sa déclaration, à mon attitude extraordinaire envers
-lui, qui en eût découragé maint autre! Je ne pensai plus qu'à lui,
-je ne pensai plus qu'à la cruauté que je lui avais témoignée.
-Ce ne fut plus le remords de mon sentiment qui me tortura, ce
-fut le dépit de mon attitude en face de la déclaration; mon
-attitude m'apparut grotesque; je la maudis jusque dans ses plus
-lointaines origines. L'idée de la première chose que j'avais
-à faire fut, naturellement, extrême: je résolus d'écrire à M.
-Juillet. Et je commençai une lettre. Mais la rédaction m'en fut
-d'une insurmontable difficulté. Prononcer le «oui» en face de la
-bouche qui vous dit: «Je vous aime»,--ce qui me semblait, le matin
-même, comme la veille, infaisable,--je l'aurais fait, à présent,
-peut-être; mais l'écrire!... «Mais! me disais-je, si je me décide
-à ce «oui», c'est parce que mon ami est parti; s'il était resté
-là, je serais demeurée, moi, dans mes dispositions de ce matin ou
-dans ma paralysie d'hier soir. Ce «oui» n'est possible qu'écrit.»
-Je ne terminai pas ma lettre; à la vérité, je n'en écrivis
-que deux ou trois lignes; je l'enfermai à clef dans mon petit
-bureau. Et ces trois lignes enfermées là, ce corps que j'avais
-donné à mon secret et qui pouvait, à la rigueur, le révéler,
-le trahir, c'était comme la faute accomplie, extériorisée,
-visible et tangible. Je sentais le feu dans ce tiroir. Mais pour
-m'affirmer que je n'étais pas tout à fait une sotte pusillanime,
-je le gardai là tout le jour, je le laissai là quand je sortis
-avec les enfants: si mon mari se méfiait de moi, par hasard, il
-pouvait forcer ce meuble, il lirait les trois lignes!... Une
-domestique indiscrète en pouvait faire autant. Je jugeais cela un
-commencement d'audace.
-
-Quand je rentrai, personne, apparemment, n'avait forcé le petit
-meuble; mon mari nous avait rejoints dans l'escalier; je n'allais
-tout de même pas pousser l'audace jusqu'à écrire ma lettre sous
-ses yeux! Elle demeura réduite à ses trois lignes, dans mon tiroir.
-
-Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon mari eut la
-fantaisie d'aller au Théâtre-Français. Au vestiaire, nous nous
-trouvâmes côte à côte, dans la mêlée, avec un couple que j'avais
-vu chez les Voulasne et dont je ne me rappelais seulement pas le
-nom. Saluts, aménités conventionnelles; comme je ne savais que
-leur dire, c'est de la façon la plus désintéressée que je hasardai
-cette phrase quelconque:
-
---Mais où étiez-vous donc? nous ne vous avons pas aperçus...
-
---Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de partir pour
-l'Algérie.
-
-Je ne savais ni si les Le Gouvillon avaient une loge, ni où était
-la loge des Le Gouvillon; je fis: «Ah!... ah!...» à plusieurs
-reprises, en mettant mon manteau.
-
-Alors, quelque chose comme une fléchette me pénétra entre les deux
-yeux et s'y ficha. J'appelai cela une coïncidence curieuse.
-
-Curieuse la coïncidence, et rien de plus.
-
-Peu après, un bon et un mauvais côté de la coïncidence se
-présentèrent à moi. Le mauvais: _il_ voyageait peut-être avec
-les Le Gouvillon... Le bon: mais s'il avait avancé son voyage
-de huit jours, qu'est-ce qui l'avait poussé à cette résolution?
-La confusion de la maladresse qu'il croyait avoir commise en me
-faisant une déclaration. Partir si précipitamment, c'était me
-montrer son chagrin, son repentir, son émotion fébrile.
-
-Une entente entre lui et une madame Le Gouvillon?... Chose
-impossible!... Lui! lui! et une femme qui traitait la question
-de l'amour comme une courtisane!... Du bon côté, je rangeais
-encore l'hypothèse qu'il eût voulu, mais bien grossièrement, il
-faut l'avouer, se venger de mon apparent dédain et me piquer au
-vif,--mais par quelle étrange aberration!--en ayant l'air de se
-consoler de ma perte par la compagnie d'une madame Le Gouvillon...
-
-Dans l'instant même où j'admettais la pire hypothèse, mon
-sentiment pour M. Juillet ne subissait aucune atténuation. Le
-déchirement produit en moi par la seule annonce de son départ
-précipité, avec ou sans compagnons, avait rouvert ma plaie dans
-toute sa profondeur. En outre, il s'était passé, désormais, entre
-lui et moi, quelque chose, quelque chose de positif qui avait
-à présent sa sanction dans un départ précipité, dans une autre
-intrigue même, si l'on veut! mais quelque chose s'était passé
-entre lui et moi, qui ne me permettait pas de ne plus penser à
-lui, qui rendait pour ainsi dire légitime la songerie constante à
-ce qui s'était passé, à ce qui eût pu se passer entre lui et moi,
-à ce qui se passait ou ne se passait pas, ailleurs, avec d'autres.
-
-Et j'avais tellement besoin d'une interprétation favorable, que
-j'ai refoulé quelque temps le souvenir, qui s'imposait pourtant,
-de la toute récente réplique d'Albéric, si singulière, au bord
-de la vasque où Voulasne et sa fille faisaient les otaries, et
-le souvenir de certains mots de M. Juillet, qui m'avaient tant
-ahurie à Fontaine-l'Abbé, sous l'allée couverte... Je ne voulais
-pas, je ne voulais pas! Cela était en opposition trop violente
-avec le caractère que M. Juillet m'avait constamment découvert...
-Et puis, enfin, enfin! la déclaration était là, adressée à moi, à
-moi, à nulle autre!... Qui donc l'obligeait à me l'adresser?...
-Et je refoulais la réponse: «Moi! mais moi-même, et sans que je
-m'en fusse aperçue!... Moi! en ayant l'air de l'attendre, cette
-déclaration, et presque de l'implorer!...» Et je refoulais ce
-souvenir tendant à une interprétation si défavorable: «Aussi,
-quelle singulière déclaration! quel ton! quel bégaiement! quel
-emploi d'expressions insolites en sa bouche! et combien peu il
-semblait avoir envie de me la faire, sa déclaration!...» Je
-refoulais cela. Mais cela s'amassa et fit obstacle devant moi peu
-de temps après... pour m'obliger à ne penser qu'à M. Juillet,
-pour justifier ma tournure d'esprit obstinée et exclusive: ah çà!
-voyons, ne fallait-il pas débrouiller tout cela?
-
-Et à mesure que je débrouillais tout cela, à mesure que mon
-interprétation se tournait du «mauvais côté», mon sentiment
-pour M. Juillet, en se compliquant, devenait plus intense. Il
-se pouvait faire que le pauvre garçon eût des penchants opposés
-à sa belle intelligence et aux nobles sentiments qu'il voulait
-avoir!... A de tels contrastes chez un homme, n'avait-il pas fait
-allusion maintes fois? et précisément, sous l'allée couverte de
-Fontaine-l'Abbé, n'était-ce pas cela qu'il entendait exprimer,
-avec ce soupir rageur et désolé? Je le jugeais à plaindre d'être
-ainsi fait; «il est malheureux», me disais-je, et là, encore, je
-trouvais le moyen d'innocenter mon obsession en lui fournissant
-un motif charitable!... Son jugement était haut, serein et pur;
-il eût aimé sans doute être l'homme qu'il se montrait avec
-moi; il n'était pas tout entier cet homme-là; il l'était, et
-il était aussi un autre; l'un s'élevait au-dessus de l'autre;
-peut-être m'aimait-il réellement quand il était l'homme d'en
-haut; lorsqu'il s'abaissait, d'autres attraits s'emparaient de
-lui, c'était possible! Que je le plaignais! Que j'eusse voulu
-lui dire: «Je sais... mon malheureux ami!...» Une pensée,
-présomptueuse peut-être, fondée sur le peu de connaissance
-que j'avais des hommes, me venait aussi: n'était-ce pas faute
-d'une femme comme moi qu'il était attiré par des femmes comme
-madame Le Gouvillon?... Est-ce qu'une tendresse délicate et sans
-bornes, jointe à ce commerce spirituel qu'il aimait, ne l'eût pas
-satisfait, comblé, retenu à jamais?... Madame Du Toit, sa tante,
-ne m'avait-elle pas dit en me parlant de lui, et en se frappant le
-front: «Il aurait tant besoin d'une femme digne de sa «caboche»!
-Elle pensait certainement, à ce moment-là,--sans penser à
-mal,--qu'il aurait eu besoin d'une femme comme moi. Et j'en venais
-à faire la chose pour moi la plus insolite: des comparaisons...
-et de physiques!... entre une madame Le Gouvillon et moi!... Et
-ceci, s'il vous plaît, avec une grande ignorance des choses de
-l'amour... L'amour, chez l'homme, me paraissait bien exiger de la
-femme une certaine beauté, qu'un tendre dévouement devait achever
-de rendre agréable; et c'était tout... Malheureuse! Il n'y avait
-qu'une idée, une seule, qui ne me vînt pas, c'était que je portais
-sur mon visage le masque de la femme honnête, de la femme dont on
-fait une épouse, une mère, non pas une maîtresse! Mais, dans mon
-ignorance, je ne songeais pas, non plus, qu'au moment même de mes
-plus vives ardeurs pour M. Juillet, ce n'était pas l'amant que
-j'appelais en lui: je tressaillais seulement, jusqu'au fond de
-moi, pour avoir trouvé en lui l'image du mari qui m'eût convenu!
-
-Il est possible, il est probable même qu'il m'eût volontiers
-acceptée comme femme; il est certain, je le sais aujourd'hui,
-qu'il ne me souhaitait pas comme maîtresse. Pour le comprendre et
-pour m'en convaincre, il a fallu que j'en vinsse à l'humiliation
-de me l'entendre dire.
-
-
-
-
-XV
-
-
-J'avais conservé dans le tiroir de mon petit bureau le
-commencement de lettre à M. Juillet, les trois lignes, de ma main,
-qui eussent suffi à m'accuser et à me confondre à tout jamais aux
-yeux de qui les eût découvertes. L'ébauche de mon aveu, arrêtée en
-son premier élan, incomplète, mais déchiffrable et claire pour le
-premier venu, elle était là, sous une mince lame de citronnier,
-défendue par une serrure vulgaire que deux clefs étrangères au
-meuble, parmi celles de mon trousseau, ouvraient; qui eût cédé,
-par conséquent, à combien d'autres! J'éprouvais un amer plaisir à
-cet enfantillage. C'était mon feu qui était là! C'était aussi tout
-mon pauvre romanesque, à moi, qui était là!... Lorsque j'ouvrais
-mon tiroir, je constatais la présence de la feuille pliée en
-quatre et maintenue, comme presse-papier, par l'argent du ménage:
-billets de banque, petite pile d'or ou grosse tour penchée de
-pièces de cinq francs par-dessus... Elle pouvait venir avec le
-papier-monnaie sous ma main, se déplier, se laisser lire...
-C'était insensé, odieux même, peut-être.
-
-Cette ébauche de réponse, l'hésitation, la défaillance,
-l'interruption qu'elle représentait pour moi, c'était aussi
-tellement l'image de ma situation vis-à-vis de M. Juillet!...
-
-Les mois passèrent. M. Juillet ne reparaissait pas.
-
-Les Le Gouvillon revinrent et point M. Juillet. Les Le Gouvillon
-furent sur M. Juillet très sobres de paroles: ils s'étaient
-rencontrés, oui, ils s'étaient quittés aussi. Les intentions de
-M. Juillet? Ils les ignoraient. Qui donc connaissait jamais les
-intentions de M. Juillet!
-
-Et la mission?... Une femme ne pense pas à la mission!
-
-L'été vint. Madame Du Toit s'y était prise de fort bonne heure
-pour me faire jurer de retourner à Fontaine-l'Abbé; mon mari fut
-invité; il y viendrait du moins quelques jours, car il avait
-pendant les vacances des travaux ici ou là, en province; mais nous
-étions assurés d'avoir cette année Albéric et sa femme. M. Du
-Toit informé, finalement,--c'était inévitable,--des scandales de
-l'année précédente à Dinard, étant monté sur ses grands chevaux et
-ayant menacé de cesser toute relation avec son fils si celui-ci
-ne demeurait, les prochaines vacances, ou chez soi, dans tel
-endroit où il lui plairait de louer, ou au Manoir. Des motifs
-d'économie et un autre, dont je vais avoir à parler, déterminèrent
-le jeune ménage à venir «échouer» à Fontaine-l'Abbé.
-
-L'autre motif était que la jeune sœur, Pipette, allait aussi se
-réfugier à Fontaine-l'Abbé. Comment!... Pipette à Fontaine-l'Abbé!
-Oui. Rien de plus imprévu; rien de moins vraisemblable!
-Assurément. C'était ainsi. La vie des Voulasne créait sans
-cesse des circonstances extravagantes. L'absence complète,
-chez eux, de toute loi, le défaut de toute autorité, de tout
-commandement, l'appréhension de tout obstacle à leurs jeux de
-gamins, la mollesse vis-à-vis de toute entreprise étrangère,
-avaient favorisé, sinon provoqué la demande en mariage la plus
-burlesque. Celui que l'entourage des Voulasne nommait l'intendant
-des Plaisirs, M. Chauffin, vieil ami de la famille tant qu'on
-voudra, mais pique-assiette, en somme, vieux sot, oisif décavé et
-ridicule, et dont l'assiduité excessive près du ménage Voulasne
-passait, à tort d'ailleurs, mais enfin passait pour suspecte,
-avait demandé la main de Pipette, et les parents n'avaient à cela
-trouvé rien à redire. Ils avouaient, dans leur bonhomie, qu'ils
-eussent préféré que Chauffin fût plus jeune et plus fortuné, mais
-la chose, disaient-ils, si elle agréait à leur fille, aurait du
-moins cet avantage de ne rien modifier aux habitudes de la maison
-et de n'introduire dans leur milieu aucune famille rabat-joie...
-C'était bien cela qu'avait escompté Chauffin. Toutefois, à quelque
-chose malheur est bon; les Voulasne n'étaient pas débonnaires à
-demi: si leur fille résistait, ce n'était certes pas eux qui la
-contraindraient à accepter Chauffin.
-
-Or, Pipette regimba. Elle n'avait rien de la jeune fille docile
-que j'étais, moi, avant le mariage. Elle était une «enfant gâtée»,
-accoutumée à suivre ses caprices; elle avait, comme ses parents,
-le goût des plaisirs; elle tira à son papa et à sa maman une
-langue longue comme la main, puis, l'ayant rentrée, leur parla
-son langage expressif, où un seul mot suffisait; elle leur dit:
-«Flûte!...»
-
-Mais Chauffin ne se tint pas pour battu; Chauffin était amoureux,
-et résolu, disait-il, à se faire aimer, avec la permission
-des parents. Les parents étaient bien incapables de refuser à
-Chauffin la permission de se faire aimer: que fussent-ils devenus
-sans lui? Ce que voyant, Pipette ne fit ni une ni deux; elle se
-laissa conduire chez sa sœur Isabelle par sa gouvernante et dit
-à celle-ci: «Vous pouvez rentrer et dire à papa et à maman que
-je ne rentre pas.» Une affaire! croira-t-on. Point du tout. Chez
-les Voulasne, aucun événement ne pouvait tourner à l'affaire;
-le genre dramatique ne se jouait pas dans leur maison. Pipette
-refusait obstinément de rentrer; mais Pipette était chez sa sœur,
-à l'abri, ne manquant de rien, tout au plus incommodant Isabelle.
-
-Le bon Gustave, à l'annonce de la fugue, ne dit mot, paraît-il, et
-parut sur l'heure assez déconfit. Que pensait-il et qu'allait-il
-dire? Aussitôt qu'il parla, il dit:
-
---Eh bien! et la soirée chez Happy? Est-ce que Pipette va laisser
-perdre sa place?
-
-Jamais les Voulasne et leurs enfants n'avaient fait défaut à la
-soirée annuelle chez Happy, un homme du monde, fort connu, chez
-qui des amateurs donnaient une véritable séance de cirque.
-
-Les Voulasne aimaient beaucoup leur fille; elle allait manquer
-à leurs agréments, mais non pas autant que leur eût manqué
-Chauffin. Il n'y eut pas un mot prononcé qui fût amer; pas un
-geste menaçant, pas un symptôme de mauvaise humeur; Henriette
-Voulasne vint voir sa fille cadette chez sa fille aînée et parla
-devant elle de la soirée au cirque Happy où ils avaient assisté la
-veille et où Chauffin, dans un rôle de clown, avait eu du succès.
-Voulasne lui-même, entrant sur ces entrefaites, et embrassant sa
-fille comme si de rien n'était, lui demanda:
-
---Tu n'as pas voulu venir avec nous chez Happy, pourquoi?
-
-Et il parla du succès de Chauffin comme l'avait fait Henriette,
-non par malice, non pas même par la sottise qui eût consisté à
-faire valoir devant elle les talents de son prétendant détesté,
-mais par ignorance absolue des susceptibilités morales. Pipette
-d'ailleurs n'en était pas autrement choquée. Elle ne voulait plus
-être en butte aux assiduités de Chauffin, mais, habituée qu'elle
-était à le tenir pour excessivement drôle, elle prenait plaisir à
-entendre parler de ses succès chez Happy.
-
-Albéric était enchanté d'avoir chez lui sa petite belle-sœur,
-qui mettait de la gaîté dans le ménage. Mais, qui fut heureux?
-qui crut voir en l'aventure une bénédiction de la Providence?
-qui saisit l'occasion aux cheveux pour parvenir à ses fins? Ce
-fut madame Du Toit. Ayant appris les dispositions, inouïes à la
-vérité, des parents Voulasne, mais conciliantes à l'extrême, on
-peut le dire, elle s'en était aussitôt emparée, afin de «sauver»,
-disait-elle, la pauvre petite Irène,--qu'elle se refusait à
-appeler Pipette,--et pour ramener à soi, du même coup de filet, le
-ménage Albéric. Puisque les Voulasne comptaient sur le temps pour
-arranger les choses, que ce temps s'écoulât pour leur jeune fille
-comme pour Isabelle, ces prochaines vacances, à Fontaine-l'Abbé!
-Elle le leur proposa. Les Voulasne ne s'alarmèrent, à cette
-proposition, que d'une chose: madame Du Toit paraissait donc
-supposer que d'ici une quinzaine de jours, date de leur départ
-pour la mer, Pipette n'aurait pas consenti à reprendre sa place au
-foyer paternel?
-
---Elle la reprendrait dès ce soir, leur dit madame Du Toit, si
-vous consentiez à éloigner d'elle l'homme qui l'a fait s'éloigner
-de vous...
-
---Mais pourquoi? demandait naïvement Voulasne.
-
---Il ne l'épousera pas malgré elle!... ajoutait Henriette.
-
-En conscience, madame Du Toit, quoique tremblant un peu qu'ils
-la comprissent, avait essayé de leur faire comprendre la raison.
-Elle échappait certainement à Voulasne; Henriette la soupçonnait
-peut-être; mais éloigner Chauffin était au-dessus de leurs forces.
-
-Et la quinzaine écoulée, Pipette n'ayant pas cédé, les parents
-consentaient à ce qu'elle allât à Fontaine-l'Abbé: «A la maison de
-correction», disait Albéric.
-
-Le départ pour la Normandie fut même un peu avancé, à cause
-de la jeune Voulasne, tant madame Du Toit avait peur qu'elle
-ne lui échappât. Et, à cause de la jeune Voulasne encore,
-la composition des hôtes de Fontaine-l'Abbé fut entièrement
-remaniée. Madame Du Toit avait son plan: il consistait à marier
-Pipette, à la marier vite, si cela se pouvait, à la marier très
-bien, toutefois. Cela pouvait présenter quelques difficultés à
-cause des parents Voulasne; mais quoi! est-ce que les Du Toit
-eux-mêmes n'avaient pas donné leur fils à une Voulasne? Et puis,
-la fortune était belle. En conséquence, nous eûmes de la jeunesse
-à Fontaine-l'Abbé, jeunes gens et même jeunes filles, inutiles
-celles-ci, il est vrai, au projet de madame Du Toit; mais si l'on
-convoquait les frères, le moyen de laisser les sœurs de côté?
-Quiconque ne possédait pas un jeune homme à marier fut exclu, du
-moins ce premier mois. Il était à craindre que Pipette scandalisât
-ces familles, sinon ces jeunes gens, et qu'il résultât de cet
-assemblage beaucoup de mal pour la maîtresse de maison: tant
-pis! madame Du Toit triomphait; elle remportait, cette année,
-une grande victoire sur les Voulasne; elle possédait leurs deux
-filles, elle possédait son fils, et elle espérait fermement
-conserver le tout pour elle.
-
-Quant à moi, que la compagnie fût jeune ou vieille, turbulente
-ou morose, Fontaine-l'Abbé demeurait le lieu de mes plus douces
-émotions; c'était le lieu de mon ensorcellement; sur ses pelouses,
-sous ses beaux arbres, au bord de ses fossés d'eau vive, j'avais
-bu le philtre qui faisait aujourd'hui mon tourment... Quand je
-repassai sous ses châtaigniers, quand le château me réapparut,
-quand j'entendis, en mettant le pied dans la cour pavée, le grand
-frisson qui secoue le soir le feuillage des platanes, je ne pus me
-priver de dire à madame Du Toit: «Ah! que j'aime votre maison!...»
-Cri travesti de mon cœur! duperie de moi-même par moi-même!
-Était-ce donc tant la maison que j'aimais?
-
-Les deux mêmes chambres que l'année précédente nous furent
-attribuées; je retrouvai ma vieille perse bleue, les nattes sur
-lesquelles j'avais sauté de joie, le balcon d'où la vue s'étendait
-par une trouée dans la campagne et qui surplombait le barrage au
-joli murmure d'eau. Mon mari devait venir passer un jour ou deux
-dans le courant du mois; Suzanne était au comble du bonheur; rien
-ne lui plaisait autant que Fontaine-l'Abbé, parce qu'il y avait de
-l'eau au pied des murs et parce que c'était un château! Son petit
-frère Jean n'exprimait pas encore très nettement ses impressions.
-
-Tout compte fait, les jeunes gens mariables, et malgré l'activité
-déployée par madame Du Toit, se trouvaient réduits à trois, deux
-avocats du barreau de Paris, l'un blond, l'autre brun,--madame Du
-Toit avait pensé à tout!--l'un sans famille, l'autre accompagné de
-père, de mère et de sœurs qui, il est vrai, pouvaient entrer en
-concurrence avec mademoiselle Voulasne vis-à-vis des deux autres
-jeunes gens, mais aussi fallait-il sauvegarder les apparences et
-ne pas paraître vouloir à tout prix préparer le sort de l'unique
-Pipette; le troisième était un garçon ayant à peine passé la
-trentaine, déjà décoré, ayant un poste dans je ne sais quelle
-colonie.
-
-Avant toute chose, il fut indispensable d'organiser un tennis. Il
-n'y avait pas de terrain préparé pour le tennis à Fontaine-l'Abbé;
-les jeunes gens et les jeunes filles s'emparèrent de la pelouse,
-devant la façade principale, la seule dont l'inclinaison, très
-peu sensible, se prêtât, tant mal que bien, aux exigences de
-ce sport. Madame Du Toit fut très affectée de voir piétiner
-sa pelouse, mais donna l'ordre de tondre de près l'étendue
-nécessaire. Chacun de ces messieurs et de ces jeunes filles était
-muni de sa raquette. Manquaient le filet, les balles et les
-bandes de toile blanche. Albéric,--que je soupçonne de n'avoir
-pas averti sa mère qu'un tennis était nécessaire, afin de lui
-prouver qu'elle n'entendait rien aux amusements de la jeunesse et
-qu'on ne saurait que «se raser» chez elle,--se dévoua pour aller à
-Trouville chercher les accessoires. Il y resta deux jours, pendant
-lesquels tout notre monde, dans le plus complet désarroi, fut
-sauvé de l'ennui mortel par Pipette. Pipette avait le caractère
-extrêmement facile et une vitalité si heureuse, si libre, si
-jaillissante, qu'elle égayait les plus récalcitrants. Beaucoup de
-ses mots, d'une crudité de pomme verte, nous tiraient les dents,
-et il était touchant d'être témoin des prodiges d'indulgence et
-d'ingéniosité à l'excuser qu'inspirait à la sévère madame Du Toit
-la volonté arrêtée de trouver à la petite Voulasne un mari. En
-attendant, Pipette se montrait pour tous d'un grand secours. Elle
-n'avait ni la timidité, ni la retenue, ni la modeste conversation
-des jeunes filles bien élevées qui se trouvaient là; elle n'avait
-rien de cet air languide qu'adoptait souvent sa sœur Isabelle. La
-femme d'Albéric, bien que formée de la même façon que Pipette,
-donnait un résultat absolument différent. Isabelle, prévenue de
-bonne heure, par les Du Toit et par son goût très tôt prononcé
-pour Albéric, que les manières de ses parents n'étaient pas les
-bonnes, s'était aussitôt entraînée à copier les manières des
-autres familles, des Du Toit d'abord, comme on l'a vu pendant
-ses fiançailles, puis, après son mariage, et depuis que son mari
-avait fléchi lui-même en subissant les Voulasne, de toutes les
-personnes successivement qui lui semblaient plus brillantes. Elle
-empruntait sans cesse, incertaine du modèle à suivre, fatiguée
-de son incertitude, et surtout fatigante. Pipette était une
-nature par hasard heureuse, sans un instinct fâcheux, et que
-rien, jamais, n'avait bridée. Tout, chez elle, était spontané,
-ce qui lui donnait un grand charme. C'était un bon petit diable,
-certes. Toutefois, pour des personnes soumises à la rigueur des
-convenances, c'était tout de même un peu le diable.
-
-Elle eut du succès néanmoins, à Fontaine-l'Abbé, parce qu'on ne
-pouvait faire autrement que de la trouver bonne fille, et parce
-qu'on avait besoin d'elle. De quelle façon plaisait-elle aux
-jeunes gens? Je ne sais trop; en tout cas, elle semblait leur
-plaire beaucoup à tous les trois. Point mal de sa personne, avec
-cela, la chère Pipette. De figure moins régulière que sa sœur,
-moins jolie, si l'on veut, mais bien plus piquante, elle avait des
-cheveux blonds fort beaux, une gorge, une taille savoureuses et
-des bras que l'on remarquait et jugeait ravissants, d'un commun
-accord. Que serions-nous devenus sans elle, et sans tennis,
-pendant l'absence d'Albéric, Seigneur Dieu. Tout ce monde-là
-n'aimait point la campagne pour elle-même, point la promenade,
-point la musique; et tous les bons vieux jeux qui nous avaient
-suffi, à nous, le croquet, le volant, colin-maillard, cache-cache,
-étaient surannés.
-
-Nous parcourûmes, madame Du Toit et moi, les greniers du château
-fleurant la poussière et le rat; nous ouvrîmes toutes les vieilles
-armoires afin d'y découvrir quelque objet de divertissement
-oublié. A notre retour sur la terrasse, avec un antique jeu de
-loto, un cor de chasse et des romances de Loïsa Puget à demi
-rongées, nous vîmes toute la jeunesse employée à une besogne
-captivante: ces messieurs avaient réussi à déplacer le rouleau
-de pierre qui encombrait l'allée couverte, et ils le traînaient
-sur la pelouse afin d'aplanir le sol destiné au tennis. Pipette
-en avait eu, nous dit-on, l'idée la première, bien éloignée, la
-pauvre petite, de penser qu'elle remuait quelque chose qui, à
-Fontaine-l'Abbé, n'avait pas bougé depuis plus de soixante ans!
-
-Je m'aperçus que madame Du Toit avait du chagrin à voir changer
-de place le rouleau de pierre qui la gênait depuis si longtemps.
-J'en eus bien, moi, qui ne le connaissais que de l'année dernière;
-il m'avait obligée souvent, lorsque nous marchions dans l'allée
-trois ou quatre de front, à me détourner de mon chemin, mais
-déjà cette petite incommodité était unie pour moi au charme qui
-s'attache à presque tout souvenir.
-
-Le tennis organisé, nous eûmes la paix durant le jour. Ils
-jouaient la matinée, l'après-midi jusqu'au coucher du soleil, sans
-se lasser jamais, sans réclamer jamais une autre occupation.
-
---C'est vraiment bien commode! disait madame Du Toit.
-
-Mais elle trouvait que toute cette jeunesse, captivée par le
-sport, ne s'entretenait pas d'autre chose et n'apprenait pas
-à se connaître; elle allait presque lui reprocher de ne pas
-seulement engager quelque amourette! Ah! ce n'était pas pour le
-tennis qu'elle l'avait convoquée, mais pour marier la petite
-Voulasne. Aussi, le soir après le dîner,--adieu Beethoven et
-Chopin!--j'étais chargée de faire danser tout ce petit monde.
-
-Et quelle était ma vie, à moi, au milieu de ces sauteries et de
-ces jeux? J'espérais.
-
-J'espérais. J'aurais été bien en peine de dire quoi. Mon
-optimisme, aujourd'hui, me paraît insensé. Mais c'était ainsi.
-J'espérais. Je portais avec ivresse mon culte intérieur et secret.
-J'aimais un être, à mon gré, charmant, qui maintes fois m'avait
-ravie, qui, une fois, un peu forcé, il est vrai, m'avait dit qu'il
-m'aimait.
-
-J'espérais. Je m'abandonnais avec une voluptueuse terreur à je
-ne savais quoi, qui pouvait arriver. Croirait-on que, pendant
-cinq mois, mon cœur a sauté, chaque jour, à l'idée qu'en somme
-il eût pu m'écrire d'une manière détournée, et même directe, à
-la rigueur, en ne me disant rien que d'insignifiant; mais quelle
-signification aurait eue pour moi un mot de lui! Un jour que sa
-tante me parlait de lui, je lui demandai:
-
---Ah çà! est-ce qu'il ne vous dit seulement jamais un mot pour moi?
-
---Il ne manque pas de me charger de ses bons souvenirs pour nos
-amis...
-
-Cela me glaça tout le corps.
-
-Le soir, après avoir exécuté tout ce que ma mémoire pouvait
-contenir d'airs de valses, lorsque j'étais remontée dans cette
-chambre de perse bleue où, l'année précédente, le démon qui me
-possédait m'avait si insidieusement imprégnée, je m'accoudais
-encore à mon balcon de fer... Oh! mon Dieu! je m'agenouille
-aujourd'hui à vos pieds pour vous supplier de me pardonner les
-douceurs que j'ai rêvées... Oh! que la femme qui a reçu de vous
-cette bénédiction de connaître dans le mariage le bonheur de
-l'amour ne me jette pas la pierre!... Oh! que tout être qui s'est
-senti presser et briser entre des bras vraiment aimés suspende son
-jugement avant de me condamner!... Jamais, jamais, je n'ai connu,
-moi, la saveur du baiser d'amour!... Mon cœur battait comme
-celui des autres femmes; mon corps était jeune, sain; ma bouche
-absolument pure... J'ai tendu mes lèvres à l'air caressant de la
-nuit, en appelant le baiser de l'homme que j'aimais. J'ai aussi
-dit son nom, tout haut--insigne et damnable folie!--ce prénom que
-je n'écris pas dans ces souvenirs et que je n'écrirai jamais,
-soit par une sorte de honte, soit par respect pour l'intimité
-sacrée qu'il représentait à mes espérances, soit peut-être aussi
-par dépit de n'avoir pas été admise à le lui dire à lui-même...
-J'avais l'air d'être toute seule vivante au milieu de cette
-magnifique campagne endormie; tous avaient achevé leur journée;
-moi j'attendais...
-
-Le murmure de l'eau, toujours pareil, infatigablement monotone, à
-la longue m'irritait. Je me disais: «Ma vie sera comme ce bruit
-d'eau, toujours également mesurée, immuablement modeste, quasi
-imperceptible, agaçante pour qui par hasard la verrait, et elle
-n'aura même pas, comme cette chute d'eau minuscule, l'avantage
-d'être seulement appréciée par quelqu'un...» Et je pleurais, et je
-sanglotais sur mon balcon, n'osant rentrer dans cette chambre près
-de laquelle dormaient mes enfants, et où il n'y avait personne, au
-château, qui ne crût que dormait, paisiblement aussi, la femme la
-plus irréprochable, la plus immaculée, la plus sûre.
-
-J'avais apporté à Fontaine-l'Abbé les trois lignes de ma lettre
-commencée... Je ne pouvais me résoudre ni à la détruire, ni à
-m'en séparer. Je la tenais enfermée dans un petit coffret de fer
-où étaient mes bijoux et mon argent. Étonnant besoin d'aveu,
-étrange nécessité de proclamer notre amour!... Si j'étais morte
-dans la nuit, la pureté de ma mémoire, si précieuse à mon mari
-et à mes enfants, en était stupidement ternie!... Je le savais,
-j'y songeais souvent. Je ne résistais pas au désir d'avoir là,
-près de mon chevet, ce feu ardent qui, selon moi, devait projeter
-des rayons comme un phare, comme un phare que tous les initiés
-reconnaissent du large. Qu'ils reconnussent donc tous, tous! ah!
-du plus loin qu'ils le pouvaient apercevoir, qu'ils reconnussent à
-mon phare celle qui dormait ici: ce n'était qu'une femme amoureuse!
-
-Un jour, se promenant avec moi dans le potager, son sécateur à
-la main, madame Du Toit me dit qu'elle avait reçu une lettre de
-son neveu, qu'il lui demandait s'il pouvait venir la saluer à
-Fontaine-l'Abbé...
-
---Ah!
-
---Il ne manque pas de me prier de lui nommer mes invités; c'est un
-monsieur qui veut bien présenter ses hommages à sa tante, mais qui
-ne veut pas s'ennuyer. Faut-il, ajouta-t-elle en souriant, que je
-vous nomme?...
-
-Trop vivement, mais j'avais tellement peur que ma présence
-l'empêchât de venir, je m'écriai:
-
---Non, non, ne me nommez pas!
-
---Oh! dit madame Du Toit, comme vous dites cela! Craindriez-vous
-de l'effaroucher?...
-
-Madame Du Toit continua, plus sérieuse:
-
---Plût à Dieu que mon malheureux neveu s'enthousiasmât, je ne dis
-pas de vous, ma chère enfant, bien entendu, mais d'une femme comme
-vous,--s'il s'en fait encore!...--Hélas! il ne me ménage pas cette
-consolation: c'est un garçon très remarquable, chacun en convient;
-mais il donne raison, il faut aussi le reconnaître, à ceux qui,
-comme son oncle, le président, affirment que c'est en même temps
-un écervelé...
-
---Monsieur Juillet, un écervelé!...
-
---C'est un homme incapable de faire son choix dans la vie.
-Avec les plus beaux dons naturels, après les études les plus
-brillantes, voilà un garçon qui refuse toute espèce de situation,
-qui s'adonne à des travaux personnels, très séduisants, paraît-il,
-moi je le veux bien, mais bien incertains quant aux avantages
-à venir... Est-ce un philosophe? un sociologue, comme on dit
-aujourd'hui? un essayiste?... un moraliste?... Tout cela implique
-encore un choix dans les idées, et vous oblige à prendre parti
-entre les idées qu'on a. Tout cela demande de la logique, de
-l'esprit de suite et au moins une certaine conformité entre les
-principes qu'on émet et la vie qu'on mène... Un moraliste! je vous
-demande un peu...
-
---Pourquoi monsieur Juillet ne serait-il pas un moraliste?
-
---Pourquoi monsieur Juillet ne serait pas un moraliste?... Mais,
-ma chère enfant, parce que monsieur Juillet est un... libertin!
-
-Elle fit, en lâchant ce mot, des yeux de grand'mère courroucée, et
-rabattit d'un coup sec le petit fermoir de son sécateur.
-
-J'étouffais; l'allusion encore une fois réitérée à ce libertinage
-me suffoquait. Je dus avoir le sang à la figure. Heureusement,
-l'attention de madame Du Toit était à ce moment à son neveu, non
-à moi. J'étais partagée entre le souci de m'informer et la peur
-d'apprendre.
-
-A tout hasard, je répétai:
-
---Un libertin!...
-
---N'en disons pas davantage, fit madame Du Toit, pour ne point
-faire de médisances.
-
-Nous remontions les marches conduisant du potager à l'allée
-couverte. Aussitôt en haut, la vue du tennis, entre les troncs
-d'arbres, et les voix des joueurs: «_play? out!_... trente à...»
-s'introduisirent entre nos pensées; nous remontâmes toute l'allée
-sans parler. Je souffrais d'une de ces douleurs sourdes et
-rageuses qui font souhaiter de souffrir plus encore; je criai à
-madame Du Toit qui me quittait pour aller écrire à son neveu:
-
---Tiens! mais, dites-lui donc que vous n'admettez ici cette année
-que les jeunes gens disposés au mariage!...
-
---C'est une idée, fit-elle.
-
-Mais je ne sus pas si elle lui avait écrit cela, non plus
-que si elle lui avait cité mon nom parmi ceux des hôtes de
-Fontaine-l'Abbé. De sorte que son arrivée, s'il venait, ne devait
-rien signifier pour moi.
-
-Allait-il venir? Il pouvait arriver demain!...
-
-Viendrait-il, me sachant là?... S'il ignorait que je fusse là,
-quel effet ma vue lui produirait-elle?...
-
-Madame Du Toit ne se doutait certes pas qu'elle me laissait sous
-son allée couverte avec une pareille angoisse. A cette angoisse
-s'en ajouta une autre, vers le soir, qui paraîtra tout à fait
-misérable, mais que je dois confesser: celle d'être laide, le
-lendemain, si je me laissais abîmer par le tourment!
-
-Il arriva, non pas le lendemain, mais, sans se presser, quatre
-jours après. J'avais eu le temps de m'accoutumer soit à l'idée
-qu'il allait venir, soit à l'idée qu'il ne viendrait pas.
-
-Je fus avertie de son arrivée, grâce à l'attention extrême que je
-portais à toutes les paroles, à tous les gestes, à tous les ordres
-de madame Du Toit, depuis quatre jours. Je l'entendis commander
-la voiture. J'étais enfermée dans ma chambre quand la voiture
-descendit les lacets; je ne pouvais la voir, je l'entendis bien
-et je suivis son bruit jusqu'à l'arrêt dans la cour pavée, sur la
-façade nord. Il était environ six heures du soir; je ne voulais
-pas me montrer avant le dîner, mais je pensais qu'il connaîtrait
-ma présence, au cas où sa tante ne la lui eût pas annoncée, par
-mes enfants qui jouaient en bas.
-
-Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais, en aucune circonstance de
-ma vie, autant d'appréhensions et des palpitations si violentes
-qu'au moment de descendre, à l'heure du dîner, ce soir-là. Je ne
-me mettais pas ordinairement de rouge; mais j'avais appris, depuis
-un an, à en mettre, et je possédais tout ce qu'il faut pour cela.
-Je mis un peu de rouge, car j'aurais eu l'air d'une morte.
-
-En entrant dans la pièce où l'on était réuni, mes yeux allèrent
-immédiatement à lui; je remarquai même: «Comment se peut-il faire
-que j'aie deviné l'endroit exact où il se trouve?» C'était moi
-qui, en entrant, recevais tout le reste de lumière des fenêtres
-ouvertes sur le couchant; c'était lui qui m'apparaissait en une
-sorte de silhouette auréolée. Mais je ne pus pas discerner son
-premier mouvement. Il s'avança pour me saluer; sa main était tout
-à fait inexpressive; il me dit aussitôt:
-
---Madame je n'espérais pas vous trouver ici.
-
---Vous n'avez donc pas rencontré mes enfants?...
-
---Vos enfants?... Comment!...
-
-Et il se mit à chercher parmi les enfants qui étaient sur la
-terrasse. Il avait certainement rencontré mes enfants, mais il ne
-les avait pas reconnus.
-
-Et j'aperçus, après ce premier contact, qu'en effet il avait eu
-la surprise de me voir entrer; il y avait en lui quelque chose de
-gauche et de gêné que je connaissais bien pour l'avoir observé
-autrefois dans les circonstances où il n'était pas à son affaire.
-Il était si peu habile à dissimuler! Cela venait-il de la petite
-vexation qu'il éprouvait de n'avoir pas reconnu mes enfants? Cela
-voulait-il dire qu'il retrouvait, en me voyant, la confusion ou
-la honte de notre dernière entrevue?... Il avait la peau hâlée,
-bronzée; je le trouvais beau.
-
-Il ne fut placé, à table, ni à côté de moi, ni en face de moi. En
-me penchant sur mon assiette, j'apercevais son nez bruni, sa barbe
-allongée, ses mains fines, nerveuses et velues, sans bague aucune.
-
-On ne l'entendit presque pas; c'était bien toujours le même homme;
-il ne parlait guère pour peu que le milieu ne lui fût pas tout à
-fait favorable; les jeunes gens qui étaient là ne le connaissaient
-pas, pour la plupart, ignoraient sa valeur, et l'ennuyèrent, à ce
-qu'il me sembla, en discutant leurs coups, critiquant leur jeu,
-et criant d'un bout de la table à l'autre, comme s'ils foulaient
-encore la pelouse. On s'en donnait! et la maîtresse de maison
-était toute indulgence, tant que le président n'était pas arrivé.
-Après le dîner, échange de mots banals; puis ma fonction de
-tapoteuse me retint au piano. Il n'avait pas besoin de me tourner
-les pages, pour la musique que j'avais à jouer cette année! Et
-j'allai me coucher sans avoir, en somme, rien appris.
-
-Eh bien! il était revenu... Eh bien! nous nous étions retrouvés!
-Et ce n'était que cela! Pas de vitres brisées, point d'éclat; mon
-cœur tout seul, dans ma poitrine, que mes proches voisins auraient
-pu entendre. «Mais, demain, pensais-je, il faudra bien que nous
-causions, un peu comme autrefois, quand ce ne serait que pour ne
-point nous faire remarquer...»
-
-Il n'était pas pressé de me parler, c'était évident. Il eût pu me
-parler dans la matinée. Je ne le provoquais pas, mais j'étais loin
-de le fuir. Un aparté tranquille s'offrit à lui et à moi dans le
-jardin; il ne fit rien pour en profiter et se laissa entraîner
-par la petite Voulasne qui tenait à l'initier au tennis. Toute
-l'après-midi, je boudai dans ma chambre. Le soir se passa comme
-la veille, sauf qu'à table, il se mêla à la conversation des
-joueurs de tennis: il s'amusait à s'initier au jeu. Les saillies
-de Pipette, qui parfois étaient inouïes, le faisaient rire. A
-table, de côté, j'apercevais ses dents, quand il riait, et je
-voyais à sa physionomie une expression inconnue de moi. Cette
-expression n'était pas celle qui me plaisait mais, par contraste,
-elle avivait le souvenir de celle que j'aimais; je me torturais du
-regret de ce que je ne trouvais plus en lui, et j'étais jalouse de
-l'agrément qu'il semblait prendre en disant des bêtises avec des
-jeunes filles, des enfants!...
-
-Tout à coup, le lendemain, dans l'escalier, en descendant,
-c'est-à-dire dans l'endroit le moins propre à prolonger un
-entretien, où nous pouvions et devions être interrompus à chaque
-seconde, il me rencontra et me dit:
-
---J'aurais voulu vous épargner la vue d'un homme qui vous a
-offensée...
-
---Offensée?...
-
---Oh! dit-il, vous voulez avoir oublié...
-
-Et il ajouta, sur un ton de résignation douloureuse, mais qui me
-parut singulier:
-
---On n'oublie pas!...
-
-Ce qui voulait dire probablement: «Vous ne pouvez avoir oublié que
-je vous ai offensée, et moi, je ne puis vous oublier...»
-
-C'était correct. Pourquoi cela me parut-il plus correct que
-convaincu?
-
-Je lui dis:
-
---Il faudrait...
-
-Je voulais dire: «Il faudrait que nous ayons un moment de
-causerie.» Il me coupa, pressé sans doute par un bruit de pas dans
-l'escalier, et il dit:
-
---Oui, il faudrait pouvoir oublier!... Oh! un accès de démence!...
-Je ne me pardonnerai...
-
-Quelqu'un, qui s'engageait dans l'escalier, l'empêcha de
-poursuivre.
-
-Il tenait donc tant à oublier? Ce n'était pas, à moi, mon souci.
-Il pensait à se disculper. Moi, je ne songeais qu'à me charger
-davantage.
-
-Nous arrivâmes au bas de l'escalier en disant des choses banales.
-
-Il pouvait être sincère en croyant m'avoir offensée. C'était mon
-attitude et ma figure involontaires, au moment de sa déclaration,
-qui le lui avaient fait croire.
-
-Fallait-il que j'en vinsse à lui dire: «On n'est pas offensé quand
-on aime?...»
-
-Ce fut à ce moment-là que l'idée me vint de lui donner à lire le
-cher papier qui me suivait partout et que je tenais enfermé dans
-mon petit coffret de fer. Je le tirai du coffret, je le pliai une
-fois de plus pour en diminuer le volume, et je le portai dans
-mon corsage, sur la peau même, afin de le sentir. C'était mettre
-le comble à ma folie. Lui, s'accusait d'un accès de démence; mon
-accès, à moi, n'était pas isolé, il durait. Je portai ce papier
-deux jours sans trouver l'occasion de le remettre. Il me brûlait
-la poitrine; j'avais peur de le perdre, une envie grandissante de
-le donner et en même temps une lâche terreur de ce que je désirais
-faire. Je ne parle pas de pudeur ni de remords anticipé d'une
-faute possible: on sent trop, hélas! qu'au point où j'en étais
-venue, cela ne comptait pas pour moi.
-
-La pudeur, la honte, par un singulier renversement des rôles,
-elles se trouvaient, elles étaient visibles chez celui pour qui
-je les avais abdiquées! Positivement, son front rougissait et
-ses épaules tombaient en face de moi! Il n'allait pas jusqu'à
-m'éviter, mais ma présence lui rappelait, comme il me l'avait dit,
-une chose qu'il voulait oublier. Ce qu'il voulait oublier, c'était
-surtout le souvenir d'avoir commis une action qu'il croyait une
-erreur, une maladresse irréparable... L'offense? mais elle était,
-à mon avis, dans la recherche de l'oubli plutôt que dans l'acte
-qu'il voulait oublier!... S'en doutait-il un peu, et sentait-il
-qu'à chaque heure il aggravait son cas à mes yeux? Il ne me fuyait
-pas, mais il ne me recherchait pas du tout. Il me parlait, et des
-mêmes sujets qu'autrefois, mais plus volontiers en compagnie et
-sans s'appliquer à terminer par un de ces tête-à-tête si faciles,
-ici, qui s'offraient pour ainsi dire, et qu'il me devait, à ce
-que je croyais... Traitait-il ces sujets comme autrefois? Il me
-semblait que non; mais c'était peut-être que les sujets, je les
-écoutais moins, que mon âme n'y était plus, que je pensais à
-autre chose?... J'enrageais, je trépignais. Je crois aussi que
-j'avais un peu l'air de l'attendre, de le poursuivre, et enfin de
-le provoquer. S'il ne m'aimait réellement pas, combien devait-il
-me trouver détestable! La seule pensée m'en fait frissonner
-aujourd'hui, et l'humiliation rétrospective m'en donne la nausée.
-
-Une après-midi, comme je descendais au jardin, je l'aperçus sur
-la pelouse, assis sur le rouleau de pierre que l'on avait laissé à
-quelque distance du tennis. Il regardait les joueurs. Je descendis
-l'allée couverte où, par hasard, il n'y avait personne. Entre les
-troncs des tilleuls il me vit; il pouvait venir me rejoindre; je
-parcourus deux fois l'allée. Il ne vint pas. Moi, j'allai à lui.
-
-Je m'assis à côté de lui sur le vieux rouleau de pierre. Son
-premier mot fut:
-
---Oh! madame, vous ne craignez pas le soleil?
-
-Je lui dis que non. Alors il me dit:
-
---Mais votre petite cousine Voulasne est charmante! regardez-la
-donc jouer...
-
-Je dis:
-
---Elle a le diable au corps.
-
---Joli diable, dit-il, et quel corps!
-
-Je fus choquée, peut-être à cause d'une certaine piqûre de
-jalousie, mais certainement aussi par l'impossibilité absolue où
-j'étais de m'accoutumer à entendre un homme parler sans périphrase
-du corps d'une femme et surtout d'une jeune fille. Dans vingt
-ans, peut-être aujourd'hui même, pareille susceptibilité paraîtra
-ou déjà paraît bien extraordinaire. Nous étions ainsi. Je fus
-choquée. Il le vit, d'un bref coup d'œil suivi d'un certain
-froncement des sourcils que j'avais surpris chez lui, je m'en
-souviens bien, le soir même de la déclaration. Avais-je donc fait,
-mon Dieu! encore le même visage?
-
-Et, parce qu'il s'aperçut qu'il m'avait choquée, il fit tout de
-suite l'aimable; il me dit des phrases où s'enchâssait au moins
-par deux fois l'expression «une femme comme vous». C'était une
-expression qu'il avait employée autrefois en me parlant de moi,
-sans que j'en eusse fait la remarque. Autrefois, il me semblait
-que je savais ce que cela voulait dire et je n'étais pas fâchée
-que l'on voulût dire cela de moi. Aujourd'hui, cette expression
-me paraissait manquer de sens. Je lui demandai, avec un peu
-d'irritation dans le ton:
-
---«Une femme comme moi!... une femme comme moi!...»
-
-Il me dit sans hésiter:
-
---Une femme née pour être un exemple à toutes...
-
---Merci.
-
-Et il me tint, comme inédit, un discours que je lui avais déjà
-entendu prononcer sur les deux catégories de femmes, aussi
-tranchées que des espèces différentes. l'une honnête et qui, si
-elle manque à le demeurer, commet une erreur, l'autre qui se
-trompe aussi lourdement si elle prétend l'être sans en avoir la
-vocation.
-
-Je n'accordais pas grande attention au discours, d'abord parce
-que je le connaissais et ensuite parce que je faisais cette
-remarque: «Jamais, autrefois, il ne se fût répété devant moi...
-parce que ma présence, en lui étant agréable, provoquait chez lui
-une attention active et minutieuse qui l'eût fait se souvenir
-de paroles déjà dites, et qui suscitait sa pensée, l'inspirait.»
-Entre temps, je remarquais aussi que son discours était le
-développement rigoureux de la croyance qu'il avait de m'avoir
-offensée... Mais l'impression qu'il me donnait d'un si grand
-refroidissement à mon égard m'obligeait à me demander: «Croit-il
-vraiment m'avoir offensée? Ou tient-il à me le faire croire
-afin que je ne l'invite pas à m'offenser davantage!» Peut-être
-s'aperçut-il que je l'écoutais peu; il me dit tout à coup:
-
---Prenez garde! vous allez tacher votre petit soulier blanc...
-
-J'appuyais, sans y prendre garde, un de mes souliers de drap blanc
-sur le timon en fer rouillé qui servait à tirer ou à pousser le
-vieux rouleau de pierre.
-
-Et, en me disant cela, il avait, prestement, pour sauver mon
-soulier, touché du doigt ma cheville.
-
-Étrange chose! contradictions, complexités insondables de notre
-nature: de cet homme à qui, s'il m'eût emportée dans ses bras,
-je me fusse abandonnée corps et âme,--du moins, à ce qu'il me
-semblait--je ne pus supporter ce contact léger. Je retirai ma
-jambe d'un mouvement brusque, inconscient, exagéré, d'un mouvement
-de patte de grenouille galvanisée; et, sans que ma volonté y
-fût le moins du monde intervenue, je m'écartai un peu de mon
-voisin sur le siège de pierre. Et je dus, encore une fois, c'est
-probable, faire la figure de mes arrière-grand'mères!...
-
-Il eut, lui, un œil lassé qui se reporta d'instinct sur un objet
-agréable et suivit les mouvements du «corps» de Pipette. Et ce
-qu'il eût aimé alors à dire, il ne me le dit pas.
-
-Je suivais, à la dérobée, son regard. J'en souffrais si
-cruellement que je dis:
-
---«Elle» est destinée à faire une très honnête femme, savez-vous?
-
---Qui? me dit-il, en se retournant vers moi.
-
---La petite Voulasne.
-
-Il éluda ma question:
-
---Avouez, dit-il, que les deux autres jeunes filles sont bien
-insignifiantes.
-
---Mon Dieu! ce sont tout simplement des jeunes filles bien
-élevées. Tout le monde dira d'elles ce que vous dites...
-
---Mais on les épousera...
-
---Et elles serviront d'exemple...
-
-Ma riposte était un peu vive. Il dut la trouver hardie; il se
-tourna de mon côté, et ses deux sourcils demeurèrent suspendus; il
-était embarrassé pour répondre; il me dit:
-
---Je leur souhaite de n'être pas aimées par d'autres hommes que
-leurs maris: ceux qui les aimeraient souffriraient inutilement;
-elles aussi, peut-être.
-
---Ces femmes-là, quand elles aiment, aiment souvent plus que les
-autres!
-
---Des amoureuses repenties!... dit-il.
-
-Il parut ennuyé. Ses yeux cherchaient à se dérober en fuyant vers
-les mouvements heureux du tennis. En quelques minutes, en quelques
-paroles, à propos d'un banal sujet, et sans toucher directement
-la grande question qui gisait entre lui et moi, le fond de son
-cœur s'était révélé. Nous avions l'air de causer bien amicalement,
-assis sur notre vieux rouleau de pierre et dans une atmosphère de
-jeunesse alerte et joyeuse, et moi je recevais le plus effroyable
-choc de ma vie; je m'entendais annoncer, par douces paraboles,
-la ruine totale, irrémédiable de mes espérances; sous ce clair
-soleil, devant ce beau château, lieu d'enchantement, abri de tant
-de rêves, je voyais se fermer à jamais, à tout jamais, pour moi,
-les portes infranchissables du domaine de l'amour.
-
-Je tirai de mon corsage le papier quatre fois replié. Je n'avais
-plus, cela va sans dire, à le donner à lire.--Il est si clair,
-d'ailleurs, que je ne l'aurais jamais donné!...--Je le dépliai.
-C'était une feuille presque toute blanche. Deux lignes et demie,
-cela semblait être peu de chose. En déchirant le papier, je
-réservai la petite langue qui contenait les deux lignes et demie.
-Je chiffonnai le papier blanc en une boule que je jetai sur la
-pelouse; et de la petite langue je fis une boulette que j'avalai
-sous les yeux de M. Juillet.
-
-Il me dit:
-
---Que diable faites-vous là?
-
---Vous le voyez: je mâche un morceau de papier...
-
-Il eut un assez gentil sourire; il n'était pas du tout obligé de
-comprendre ce que j'avais fait.
-
-Et il me dit, un peu taquin, comme en ses bons moments:
-
---Que vous êtes jeune! Il y aura toujours en vous de la
-pensionnaire!...
-
-En effet, c'était un geste de pensionnaire que je venais
-d'accomplir.
-
-Mais il restait en moi, comme en beaucoup de femmes, bien plus de
-ce que fut la pensionnaire qu'il ne le pouvait croire et que je ne
-le croyais moi-même.
-
-Le soir de ce même jour, après le dîner, à l'extrémité de la
-terrasse aux grenadiers, j'allai m'accouder, un peu à l'écart,
-à la balustrade, et je regardai, au-dessous de moi, l'eau de la
-douve sombre et silencieuse, qui avançait comme un enterrement.
-C'était le soir d'un de mes plus tristes jours; j'étais tellement
-contusionnée que je ne pensais à rien. Une lueur, provenant des
-fenêtres éclairées, se diffusait à la surface de l'eau, tout
-juste pour permettre de discerner de menus objets qu'entraînait
-le courant lent et lourd: une feuille de platane, étalée comme
-une grande patte de canard, un brin d'herbe, une tige de roseau
-brisée. Soudain, je poussai un cri parce que je croyais
-apercevoir un animal; tout le monde vint autour de moi s'accouder;
-c'était un pauvre petit chat de quelques jours, le ventre gonflé,
-les membres étendus comme la peau d'une descente de lit. On le
-regarda s'en aller, doucement, dans l'ombre de ce triste fossé.
-Madame Du Toit admonesta un domestique en lui rappelant qu'elle
-avait défendu qu'on jetât aucun objet dans la douve; et puis tous
-s'éloignèrent de moi, sauf M. Juillet, accoudé tout près. Il eût
-pu très bien donner une suite à la conversation de l'après-midi, à
-supposer qu'il n'eût ni compris ni voulu le sens définitif qu'elle
-avait pris pour moi. Il me parla simplement de son voyage.
-
-Et désormais il ne craignit plus de s'approcher de moi, de causer
-avec moi, mais sans plus jamais faire allusion à «l'instant de
-démence». Notre affaire avait été réglée, une fois pour toutes,
-par notre échange de propos indirects, sur le rouleau de pierre.
-
-Ma boule de papier roula pendant trois jours sur la pelouse. Du
-haut de la terrasse, je la voyais; quand je passais sous l'allée
-couverte, je la regardais, déplacée par le vent, déformée par la
-rosée de la nuit qui peu à peu en élargissait la tache blanche.
-
-Lorsque M. Du Toit arriva, son premier coup d'œil, du haut du
-perron, fut pour cette tache blanche sur la pelouse et il s'écria:
-
---Ha! qui est-ce qui laisse traîner de la paperasse sur la pelouse?
-
-Je dis:
-
---C'est moi!
-
---Cela m'étonne de votre part! dit-il.
-
-Mais sa figure se radoucit aussitôt à cause de l'indulgence qu'il
-avait pour moi, femme irréprochable entre toutes!...
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout instant M. Du
-Toit m'accordait ne me gênèrent pas, tant que l'amour en moi eut
-toute sa virulence. Un nuage épais, qui m'environnait, me cachait
-le monde et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses. Tout
-à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent.
-
-A la suite de la conversation sur le rouleau de pierre, j'avais
-été plongée dans une hébétude telle que l'on ne saurait dire si
-l'on y souffre ou bien si l'on n'y éprouve pas une espèce de
-plaisir barbare qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir
-davantage. C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et peut
-leur donner à croire que nous sommes insensibles. Le soir où je
-regardais le petit chat noyé dans la douve, et où M. Juillet me
-parlait de son voyage, M. Juillet se disait probablement: «Comme
-elle est tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer
-que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque tous les
-soirs, à mon balcon, avant ce soir-là, mais ce soir-là je n'ai
-pas pleuré. Et, depuis ce soir-là, les jeunes gens, les jeunes
-filles étant partis pour faire place aux amis du président, et
-Pipette demeurant seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je
-jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour faire danser
-Pipette, soit avec son beau-frère Albéric, soit aussi avec M.
-Juillet!... Et lorsque Pipette valsait avec M. Juillet, mes mains
-ne tremblaient pas, sous mes doigts si calmes naissaient et se
-répandaient ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui
-font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner la
-taille sous le bras qui la presse, et dont les effets semblent
-à tous salutaires du moment qu'ils sont produits sur des jeunes
-filles à marier.
-
-Mais M. Du Toit commença à me proposer trop souvent comme exemple
-à la jeune Voulasne pour qui il n'avait pas toute l'indulgence
-de sa femme. Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait
-à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à cause de la
-présence du président et de ses nouveaux hôtes, soit qu'elle se
-fatiguât des incartades de la jeune fille, parfois vives, soit
-qu'une apparence de flirt avec M. Juillet lui parût inopportune,
-soit enfin qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec,
-hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale:
-les trois jeunes gens s'étaient montrés pourtant au mieux avec
-mademoiselle Voulasne; aucun n'avait fait mine, en partant, de
-la vouloir épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant
-pas enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche Pipette.
-Et de même que j'avais été le modèle proposé à sa sœur Isabelle,
-j'allais servir désormais d'«exemple» à Pipette!
-
-Tout le temps qu'une image nette et de relief un peu vigoureux
-ne s'était pas présentée à mon esprit pour figurer ma conduite
-d'amoureuse, celle-ci bénéficiait de toute ma complaisance;
-soudain, un beau jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs
-très discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant,
-à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus», l'idée me vint que
-quelqu'un pouvait se lever, là, devant tous ces juges assemblés,
-et déclarer que si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je
-serais aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles, leur
-sens, cela fut devant moi comme une hallucination. Ce n'était pas
-une épouvante si chimérique; quelqu'un était là qui eût pu, en
-somme, à la rigueur, se lever et parler ainsi, et moi, à supposer
-un «instant de démence»,--j'en avais bien eu d'autres,--je pouvais
-moi-même me lever, m'accuser publiquement, dire cela!... Et cela,
-ç'aurait été la vérité, la vérité vraie, celle dont le visage
-vous éblouit!... J'eus peur.
-
-Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là, je n'avais éprouvé
-le sentiment de la honte. L'année précédente, quand sur les
-marches du perron, là, tout à côté, j'avais senti que l'amour
-me possédait, j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans
-les toutes dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon
-exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même osait se
-présenter à mon imagination, je ne me sentais pas amoindrie;
-aujourd'hui, l'image de ce qui eût pu se faire et ne s'était pas
-fait s'offrant à mon esprit, je me sentais foulée aux pieds,
-réduite à l'état de boue.
-
-De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le chagrin me
-releva à mes propres yeux. C'était un chagrin immense, profond
-comme mon amour même; intermittent comme un sanglot. Quand
-mon chagrin éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et
-malheureuse; j'avais pitié de moi-même; je pleurais si fort,
-et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, ni m'en vouloir
-ni m'en mépriser. Quand il faisait trêve, c'était pour céder à
-mon écœurement et à mes nausées. Alternatives de clarté et de
-nuit, comme dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond,
-j'étais d'une grande ignorance des procédés de la passion et des
-phénomènes que j'avais subis; ma solitude était complète; je ne
-pouvais m'ouvrir de mon tourment à personne; et ce que j'avais
-fait, l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie
-de ma conscience, ne se révélait à moi que par bribes, à mesure
-que se multipliaient en moi les intervalles lumineux.
-
-Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux, que moi, la
-scrupuleuse et la timorée, moi la correcte et la délicate, j'avais
-eu tout simplement plus d'audace que la plupart des femmes dont
-les mœurs me scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement
-jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet homme m'eût
-jamais dit un mot d'amour, sans que cet homme m'eût déclaré
-qu'il me désirait, moi? par mes assiduités, par ma tendresse
-non retenue, par tout le feu qui rayonnait de moi, par cette
-imploration que tous mes gestes probablement traduisaient, j'avais
-dû contraindre un homme à prononcer cette formule dont la banalité
-et le caractère artificiel m'avaient tant stupéfaite, et tout de
-même satisfaite!... Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure de
-me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il tînt beaucoup
-aux minces avantages qu'il en pouvait retirer, oui, moi, j'avais
-acculé cet homme à endosser la responsabilité de détourner de
-ses devoirs «une femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il
-s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à bavarder
-avec moi, oui,--surtout chez sa tante où toutes les autres femmes
-l'ennuyaient;--il avait même une complaisance particulière pour
-moi; il regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir
-point connue en un temps où il eût pu m'épouser; oui, oui, oui!
-mais avec tout cela, il ne me parlait point d'amour!... Une femme
-plus expérimentée que moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à
-temps brisé son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel
-je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien, mais pressentant
-en moi ce qui, en effet, allait se produire, ce qui se produisit
-aussitôt dit le mot fatal, un homme pressentant qu'il y avait
-en moi, sous la femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un
-mystérieux et insurmontable obstacle à ce que je fusse jamais la
-maîtresse de quelqu'un.
-
-Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et contre moi-même;
-il m'avait environnée, encerclée comme la ceinture d'une
-forteresse; et de quel revêche système de défense avais-je dû être
-hérissée tout à coup pour qu'un homme qui venait de se déclarer
-comprît, dans l'instant, à mon seul aspect, que je n'étais pas
-de l'espèce des femmes dont on tire le plaisir!--Mais il le
-savait depuis longtemps! et c'était pour cela, probablement,
-qu'il ne me parlait pas d'amour!...--Oui, oui, il le savait; il
-s'en doutait du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer
-le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la soudaine
-décision d'agir, un visage que je ne gouverne pas, un visage, il
-faut le croire, aussi mien que le mien, l'avait fait reculer
-d'effroi... Ce visage, quand j'y songe, je crois que c'était ce
-qu'on appelle «l'air de famille», qui rapproche les plus fraîches
-fillettes du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant
-d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et moustachu; c'était
-l'air de famille qui me liait sans doute à une longue lignée
-d'honnêtes grand'mères, autant et plus peut-être que mon éducation
-si idéaliste et si pure; c'était un ensemble, une accumulation de
-mœurs réservées et contraintes, force puissante, bien supérieure à
-nous-mêmes et à notre meilleure volonté.
-
-Dans les instants de lucidité qui me cinglaient comme des éclairs
-durant ma grande perturbation, je commençais à entrevoir l'homme
-que l'amour avait transfiguré à mes yeux et que ma chasteté
-héréditaire avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre,
-et il s'était plu à comprendre mes aspirations vers une vie moins
-matérielle et moins rudimentaire. Mais il se plaisait autant à
-comprendre celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer,
-sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une activité
-physique surabondante, et dont surtout la jeune chair exerçait un
-attrait sur les hommes. Il savait lui parler comme il avait su me
-parler à moi; comme il avait su parler, peut-être, à une madame
-Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé, qui
-sût amuser Pipette. Il aimait dans la femme autant la légèreté
-que la gravité; il avait de l'admiration sincère pour les pures,
-et des arguments pour les encourager dans la bonne voie; mais
-il appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et s'il
-les accompagnait dans leur chemin non classé, je ne pense pas
-que ce fût pour les remettre sur la grande route... Ses opinions
-demeuraient, en tous les sujets, cohérentes et conformes à celles
-qui régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait pas
-sa vie strictement à ses opinions. Il avait un démon intérieur,
-avouait-il lui-même, avec lequel tantôt il se colletait, tantôt,
-bras dessus bras dessous, il «tirait des bordées». Son oncle
-disait de lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les propres
-à rien.»
-
-Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, seul, le
-souvenir me restait des choses si belles qu'il m'avait dites
-parfois et qu'il avait si bien l'air de ne dire que pour moi.
-N'était-il pas sincère, à ces moments-là comme aux autres? Les
-moments les plus doux de ma vie!...
-
-Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré de ma misère.
-
-Il partit parce que madame Du Toit lui avait demandé pourquoi il
-n'épouserait pas la petite Voulasne.
-
-Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le voyant partir,
-dit:
-
---Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous!
-
-Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si je n'avais
-pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être été jalouse. Pauvre
-Pipette! elle ne savait pas, elle, la cause de ce départ; et je
-m'apprêtais à partager un peu avec elle ma tristesse, sans parler
-de lui trop directement, moi du moins, mais en échangeant entre
-nous de petites plaintes.
-
-Il partit par le même train qui m'avait emportée l'année
-précédente; un train de fin d'après-midi qui permettait de se
-dire adieu au goûter. La voiture attendait dans la cour pavée;
-tout le monde vous reconduisait jusque-là; on se serrait la main,
-on disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait
-en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître sous les
-châtaigniers.
-
-Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il était demeuré
-un des derniers dans la cour, à regarder s'éloigner la voiture.
-M. Du Toit ne faisait point à son neveu l'honneur d'interrompre
-sa chasse pour lui dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là
-qu'entre femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant par
-la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des têtes de cerfs
-et des gravures représentant des prises de villes par le roi Louis
-XIV, et qui s'éclairait tout au long sur la façade Nord, par de
-nombreuses fenêtres, je me retournai du côté de l'allée sinueuse,
-et je vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques
-formes, à travers les vieilles vitres, les unes bleuâtres, les
-autres vert bouteille, certaines incolores, toutes inégalement
-aplanies. Cela faisait un peu mal au cœur...
-
-Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne corde à
-sauter suspendue au portemanteau, et, étant repassée dans la
-cour pavée, sautait à la corde. J'étais convaincue qu'elle avait
-pourtant du chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à
-rien, ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans les
-moments où cela convenait le moins:
-
---Comme vous êtes jeune!
-
-Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois quarts les
-paupières; la corde claquait à intervalles réguliers en touchant
-le sol et semblait couper autour du corps entier de la jeune fille
-tous les fils qui la pouvaient relier au monde extérieur.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-On sait comment les jours mauvais se groupent d'ordinaire et se
-mettent volontiers bout à bout, de manière à former ce qu'on
-appelle une série noire. Ce ne fut pas le lendemain du départ
-de M. Juillet, ce ne fut pas le soir de ce départ, ce ne fut
-même pas trois heures après la disparition de la voiture sous
-les châtaigniers de Fontaine-l'Abbé, que mon petit Jean tomba
-malade. Rien ne le faisait redouter dans la première partie de
-la journée; il avait très peu mangé au déjeuner, il n'avait rien
-pris au goûter, mais c'était un enfant à l'estomac capricieux à
-qui cela arrivait maintes fois; il jouait sans turbulence, de
-coutume; personne n'avait remarqué qu'il était sans entrain. Tout
-à coup la fièvre le prit, une fièvre violente. Je me souvins qu'on
-avait parlé dernièrement, à mots couverts, de peur que j'en fusse
-inquiète, d'un cas de croup dans le pays. Je fus épouvantée.
-J'ouvrais la bouche du pauvre petit qui criait comme si je
-l'étranglais; je lui trouvais la gorge rouge.
-
---Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour le moindre bobo à
-la gorge ils ne l'ont pas moins rouge!... Il aura pris froid;...
-une petite angine, peut-être!... Le croup! ma bonne amie, mais un
-enfant qui a le croup, on ne l'entend plus!...
-
---Mais! disais-je, ce n'est peut-être que le commencement; il
-l'aura demain!... Et la scarlatine!... Me voyez-vous ici avec une
-scarlatine, à huit kilomètres du médecin!...
-
-Mon idée première, immédiate, avait été d'emmener mon enfant
-à Paris. On me trouvait folle. Pourquoi tant d'alarme sous le
-prétexte qu'un enfant a la fièvre?
-
---Attendez le médecin, tout au moins! Le fils du jardinier est
-monté sur sa bicyclette; il va prévenir le docteur Houdart...
-
---Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tôt! la voiture qui
-conduisait justement au train de Paris!...
-
-J'étais affolée; je pensais à ce qui aurait pu être, à ce que
-j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet enfant de vue, si
-je n'étais pas restée au goûter, si je ne m'étais pas attardée
-dans la cour pavée, dans le corridor, on eût pu encore faire signe
-à la voiture, et j'emmenais mon enfant à Paris!...
-
-Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette, à peu près en
-même temps que la voiture: il avait laissé un mot chez le docteur
-Houdart, mais le docteur Houdart était en visites, et dans une
-direction opposée à Fontaine-l'Abbé! Point d'autre médecin dans
-la petite ville... A quelle heure ce satané médecin viendrait-il?
-Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'était-ce que ce médecin? Un jeune
-homme, nouvellement établi. Et si c'était le croup!... Dans ce
-temps-là on ne connaissait pas le sérum; il fallait pratiquer
-d'urgence une opération difficile... Envelopper mon enfant, le
-porter dans mes bras à Paris, voilà ce que je voulus à toutes
-forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du soir. Si
-le médecin n'était pas venu à dix heures, je partirais. Mais
-j'étais d'avance décidée à partir: quelque chose en moi voulait,
-voulait absolument que le salut de mon enfant ne fût qu'à Paris.
-Mais je risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver
-l'état du pauvre petit? On me le disait. Je n'en voulais rien
-croire. C'était un entêtement étrange, farouchement obstiné.
-Nous avons des raisons d'agir que, vraiment, nous ne connaissons
-pas. Le docteur Houdart vint à neuf heures; il avait l'air d'un
-homme méticuleux, très prudent; il ne me parut pas avoir le coup
-d'œil assuré du médecin qui devine; il ne pouvait rien affirmer;
-il fallait attendre; il reviendrait le lendemain. Il connut ma
-décision d'emmener l'enfant, il ne la combattit pas assez pour
-m'obliger à rester.
-
-Grave affaire au château: supplications, partis divers, la plupart
-comprenant mon inquiétude, mais n'approuvant pas ma détermination;
-désespoir de Pipette qui se lamentait déjà parce que la voiture
-avait rapporté le courrier pris à la poste, et une lettre de
-ses parents partis pour l'Espagne!... Sans elle, sans sa sœur,
-sans avoir averti ni l'une ni l'autre!... «Un tour de Chauffin,
-disait-elle; il se venge!...» Albéric et Isabelle pestaient comme
-la jeune sœur; ils se rappelaient le voyage d'Italie, l'année
-précédente, à pareille époque. A n'être pas chez les Voulasne,
-cette année, ils perdaient l'Espagne!...
-
-Je fis, moi, un voyage de nuit pénible; mais, aussitôt dans le
-train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi, la confiance
-renaquit en moi. Fontaine-l'Abbé me semblait le tombeau; Paris,
-que j'atteindrais dans la matinée, me parut le port, le salut
-assuré. J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un autre
-compartiment, afin d'éviter les contacts avec le petit malade;
-aussitôt à Paris, j'expédierais Suzanne en Touraine...
-
-Personne ne peut douter de la sincérité de mon tourment. Quand on
-va oser ce que je m'apprête à dire, on ne mesure pas l'étendue
-de la franchise... Ma conscience, je le jure, n'éclairait pas en
-moi une autre pensée que celle de mon enfant malade, de mon autre
-enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!--et je le dis pour
-peindre l'amour tout entier, avec ses conséquences,--je me demande
-aujourd'hui si j'eusse éprouvé pareille démangeaison de conduire
-mon enfant malade, à Paris, dans le cas où cette maladie se fût
-déclarée la veille, par exemple, ou trois jours auparavant, M.
-Juillet étant encore à Fontaine-l'Abbé!...
-
- * * * * *
-
-Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions à la maison
-sans que le petit eût souffert du froid; c'était plutôt miracle
-qu'il n'eût pas été étouffé sous l'amoncellement de châles, de
-couvertures, de foulards, dont on nous avait surchargés au départ;
-d'ailleurs, à peu près tout ce que, dans notre fuite précipitée,
-nous avions pris comme bagages. Le fiacre aussitôt arrêté, je sors
-avec mon précieux fardeau entre les bras. A ma grande surprise, le
-concierge, qui balayait l'entrée, ne donne pas signe d'étonnement
-de nous voir ainsi revenir à l'improviste; il touche à peine de la
-main sa calotte.
-
---Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi le service de
-sauter dans la voiture qui nous a amenés et de courir chez le
-docteur Clair, et dites-lui qu'il vienne en commençant sa tournée,
-que mon petit garçon est mourant... entendez-vous?... mourant!...
-
-Je me précipite dans le corridor d'entrée au fond duquel est la
-loge.
-
-La concierge, occupée à se coiffer, entr'ouvre le carreau, fait
-un petit signe de tête un peu familier, elle d'ordinaire si
-prévenante. Je dis en passant, avec mon lourd paquet vivant sur
-les bras: «Ah! ma pauvre madame Bailloche!» ce qui signifiait
-pour moi: «J'ai bien du malheur avec mon pauvre petit...» Entre
-femmes, on attend sur ces sujets un signe de commisération, un
-mot interrogatif. Madame Bailloche ne me dit rien. Des premières
-marches de l'escalier, je lui crie:
-
---Ah çà! est-ce que vous auriez été informée de mon retour?
-
-L'idée m'était venue que madame Du Toit avait pu avertir le
-concierge par télégramme.
-
-Madame Bailloche me répond:
-
---Monsieur ne nous a rien dit.
-
---Comment! Monsieur?...
-
-Je savais mon mari dans la Dordogne. Madame Bailloche en quelques
-mots rapides, débités sur un ton étrange, m'apprend que monsieur
-est de retour depuis le commencement de la semaine. Je ne veux
-pas m'arrêter, pourtant; je monte, je monte l'escalier, tout
-en regardant au-dessous de moi la tête de la concierge aux
-cheveux épars et aux petits yeux vairons où semble contenue je
-ne sais quelle humeur perfide.... Mon mari est revenu depuis
-le commencement de la semaine; et il ne m'en a pas avertie! Il
-n'était pas convenu qu'il dût revenir à Paris; nous devions,
-comme l'année précédente, nous retrouver à Chinon... Et cet
-air des concierges!... Que se passe-t-il?... Mon cœur bat si
-violemment que je suis obligée de faire une station à chaque
-palier... Ma femme de chambre m'a rejointe ainsi que Suzanne, et
-elles montent devant moi:
-
---Monsieur est là, à ce qu'il paraît!... Ton père est là,
-Suzanne!...
-
-Suzanne qui faisait la sérieuse, à cause de son petit frère
-malade, ne contient plus sa joie à l'idée que son père est là. Au
-cinquième, elle carillonne et crie: «Papa!... papa!...»
-
-Jusque de l'étage inférieur, j'entends le bruit bien connu de la
-chaîne de sûreté, du verrou, puis la voix du papa étouffée par les
-embrassements et les rires de Suzanne, qui s'est barbouillée de
-savon, son père ayant été surpris le blaireau à la main. J'arrive
-enfin:
-
---C'est Jean qui est malade... J'ai voulu le ramener dare-dare...
-Le concierge est chez le docteur Clair...
-
-Une fois chez moi et ayant vu mon mari vivant, et debout, je ne
-songe même plus à m'informer du motif qui peut faire qu'il soit
-là, et non dans la Dordogne; je ne songe plus qu'à coucher mon
-petit dans son lit, à épier la sonnerie de l'entrée, la visite du
-docteur.
-
-Après s'être informé de ce qui concerne le petit malade, la
-première question que mon mari me pose est celle-ci:
-
---Avez-vous eu là-bas des nouvelles des Voulasne?
-
---Des Voulasne? mais oui: ils sont partis pour l'Espagne.
-
-Il sursaute:
-
---Quand ça?... Mais depuis quand?...
-
---La nouvelle en est parvenue hier; ils ont écrit à leurs filles,
-de Burgos...
-
---Leurs filles ne les savaient donc pas partis?
-
---Mais non! elles sont furieuses...
-
-Je le voyais s'effondrer comme j'avais vu le faire Isabelle,
-Pipette, Albéric lui-même, à l'annonce de ce voyage impromptu:
-
---Eh bien! dis-je, qu'est-ce que cela peut vous faire?
-Comptiez-vous être du voyage?
-
-Il m'écoutait à peine; il se livrait à un calcul de dates. Il
-aboutissait à une conclusion qui lui paraissait désastreuse:
-
---Ils ont pu ne quitter Dinard que dimanche!...
-
---Eh bien?
-
---Je cherche, dit-il, à me rendre compte, parce que je leur ai
-écrit. Je n'ai pas reçu de réponse...
-
---Comment! vous attendiez une réponse des Voulasne?...
-
-La négligence des Voulasne était, entre nous, matière ordinaire
-à plaisanterie. Il ne dit rien, mais souleva tous les muscles de
-son visage, ce qui semblait signifier que le cas était de nature à
-modifier les us et coutumes des Voulasne eux-mêmes.
-
-Et son attitude à lui, en effet, était telle que, penchée sur
-mon pauvre petit dont le front avait la chaleur d'un linge
-ébouillanté, je commençais à doubler mon inquiétude de celle qui
-bouleversait mon mari.
-
-A ce moment, on sonna. Je bondis, je fus à la porte d'entrée sans
-attendre l'intervention de la bonne, et j'ouvris au docteur comme
-à un sauveur. Le bon docteur Clair, qui connaissait mes enfants,
-qui les avait un peu mis au monde, accourait, avant l'heure de la
-première visite, et dans la voiture même que j'avais envoyée le
-chercher. Bailloche était monté avec le docteur et me réclama à la
-porte le prix du fiacre.
-
---C'est bon! c'est bon! voulez-vous avoir la complaisance de payer
-le cocher, nous réglerons ça...
-
-Bailloche tournait entre ses doigts sa calotte; il avait une
-mine singulière et me manifesta qu'il préférait être réglé sur
-l'heure. Je ne comprenais rien à une exigence aussi insolite;
-je dus regagner ma chambre où j'avais laissé mon porte-monnaie;
-mais, une fois-là, j'oubliai le concierge pour n'être plus qu'à
-la consultation. Il fallait une bougie, une cuiller à potage pour
-servir de réflecteur, une autre pour peser sur la langue. Et
-pendant que le docteur, armé de cet appareil, examinait la gorge,
-moi, haletante, je regardais la figure du docteur, comme si le
-destin allait s'y inscrire en caractères déchiffrables.
-
-Je n'y lus rien du tout; et, comme le docteur Clair ne se pressait
-jamais ou voulait avoir l'air de ne jamais porter un diagnostic
-hâtif, il prit le temps de souffler la bougie et de reposer sur la
-table de nuit ses deux cuillers, avant de me dire:
-
---C'est une affaire de quarante-huit heures... une angine
-herpétique... trois boutons en pleine floraison... Il a dû faire
-cette nuit une fièvre de cheval?... Et vous êtes partie, comme ça,
-avec un enfant dans cet état?...
-
-Je lui énumérai mes raisons: huit kilomètres de la ville, médecin
-inconnu, hésitant; ma crainte d'une maladie grave dans ce désert
-qu'est la campagne... Il ne m'approuvait ni ne me blâmait. Je
-crois que, si la maladie eût été grave, il eût été content de
-tenir l'enfant sous sa main; mais il se trouvait que la maladie
-n'était pas grave, et il me dit:
-
---Que vous êtes nerveuse!
-
-Il eût pu m'attraper, à présent! cela m'eût été bien égal; j'étais
-soulagée, tranquillisée. Et je pensais que le médecin de campagne,
-là-bas, tel que je l'avais vu, n'eût pas été homme à se prononcer
-si catégoriquement, et nous eût fait languir d'inquiétude. Nous
-voulons tout de suite savoir. Au fond, nous pensons beaucoup à
-nous-mêmes jusque dans les tourments que nous causent les malades
-les plus chers.
-
-En reconduisant le docteur, je trouvai la porte ouverte et le
-concierge qui était resté là.
-
---Comment! vous voilà encore! Vous n'avez pas payé le fiacre?...
-
---J'attends l'argent..., dit-il, d'un ton finaud qui me parut
-désobligeant en présence du docteur.
-
-Je lui remis dix francs pour payer le fiacre. Il me demanda:
-
---Faudra-t-il prendre là-dessus les deux petites courses que ma
-femme a déjà avancées à monsieur?...
-
---Prenez donc! lui dis-je en refermant la porte et retournant à
-mon malade.
-
-Le papa devait se charger de porter lui-même l'ordonnance chez le
-pharmacien. Je poussais des soupirs: «Ça ne sera rien! ça ne sera
-rien!... une angine...» Mais lui, qui n'avait pas traversé mes
-inquiétudes, ne participait pas à ma détente heureuse. Et il me
-fallut revoir son teint bilieux pour me rappeler où nous en étions
-lorsque le docteur avait sonné. L'affaire du voyage Voulasne!...
-Mon mari poursuivant ses calculs,--que je ne me charge pas de
-reconstituer,--aboutissait à conclure que les Voulasne avaient
-très bien pu ne quitter Dinard que deux jours après réception de
-sa lettre; et il voulait me faire juge du cas. Moi, à qui l'on
-eût fait adopter tous les calculs du monde, je lui disais: «Mais,
-qu'importe? quelle importance cela peut-il avoir?» Je voyais bien
-qu'il avait un très gros souci et qu'il hésitait à me le confier.
-
---Ce sont bien eux, s'écriait-il; ah! je les reconnais bien là...
-Ils sont capables de s'être dérobés!...
-
---Pourquoi?...
-
-Il ne me le disait pas encore. Je lui rapportai les suppositions,
-les soupçons, si l'on voulait, que ce voyage inopiné nous avait
-inspirés, à Fontaine-l'Abbé: un coup de M. Chauffin pour se
-venger de Pipette et obliger en même temps le couple Albéric à se
-morfondre à la campagne tout l'automne...
-
---C'est plausible, me dit mon mari: mais voilà ce qui s'appelle
-une coïncidence!...
-
---Une coïncidence?...
-
---La réception de ma lettre qui, j'en suis certain, leur est
-arrivée tel jour; leur départ, très probablement le surlendemain,
-pour un voyage dont il ne fut auparavant jamais question...
-
---Eh! mon Dieu! que pouvait donc bien contenir cette lettre?
-
-Il parut fauché tout à coup comme une gerbe d'épis, s'affala sur
-un fauteuil bas où j'avais jeté toutes les couvertures prêtées par
-madame Du Toit:
-
---L'aveu, dit-il, d'une grande, d'une très grande détresse.
-
-Et je me souviens qu'avant d'être touchée par l'annonce de la
-catastrophe, je ne pus m'empêcher de manifester mon étonnement que
-l'aveu en eût dû être fait aux Voulasne. Pourquoi aux Voulasne?
-
-Mon mari n'avait jamais cessé de croire que son salut reposât
-dans la maison de ses cousins; il les tenait pour sa Providence;
-on eût dit qu'il se les fût de tout temps réservés pour le jour
-du malheur... Si je ne partageais point son sentiment, ce n'était
-pas que je les tinsse pour incapables de rendre quelque service;
-mais je savais, par mainte épreuve, que c'étaient des gens qui ne
-voulaient pas, qui ne voulaient absolument pas être ennuyés, et
-que les joindre pour leur demander quoi que ce fût qui n'eût point
-de rapport avec un divertissement, était l'entreprise la plus
-insensée.
-
-Et donc, voilà qu'ils étaient encore une fois en voyage! Je me
-remémorais leur départ opportun au moment de la cérémonie du
-mariage à Chinon...
-
-Enfin, mon mari me raconta, lui qui ne disait jamais mot de ses
-affaires, la triste affaire qui l'accablait. Une affaire que lui
-avait passée Grajat, il y avait plus de quinze ans: l'adjonction
-d'une aile à un corps de logis ancien, en Dordogne, sur un terrain
-sableux. Il y avait eu difficulté à construire, risques à courir;
-Grajat d'ailleurs avait averti, en se déchargeant d'un travail
-qui l'ennuyait sur un jeune architecte encore inconnu et dont il
-piquait l'amour-propre. Le jeune architecte s'en était tiré; sa
-réussite même avait fait un certain bruit, l'avait servi dans sa
-carrière, et il ne pouvait de ce chef adresser aucun reproche à
-Grajat.
-
-Mais, au bout de dix-sept ans, l'aile tout entière se lézardait,
-nécessitait de coûteux travaux d'étayage, de reprise des
-sous-sols, causait d'importants dommages, les locaux étant devenus
-inutilisables. C'était pour cette construction que mon mari avait
-été si fréquemment obligé d'aller en Dordogne; il ne s'en était
-pas vanté... Enfin, et malgré tous les travaux supplémentaires, un
-dernier glissement du sol emportait tout ce que l'ingéniosité, la
-hardiesse ou la ténacité des architectes modernes avaient ajouté
-à un vieux bâtiment demeuré depuis trois siècles manchot, laissé
-tel, probablement, par la prudence des bonnes gens du temps,
-que préoccupaient moins les prouesses ou le bénéfice pécuniaire
-que les œuvres durablement établies. Enfin, la responsabilité
-incombait à l'architecte constructeur. On plaiderait, oui, sans
-doute, me disait mon mari, mais pour que le tribunal fixât
-l'indemnité, non pour en esquiver le paiement. Le propriétaire du
-château était un vigneron du Bordelais, assez âpre, et à court
-d'argent dans le moment; il proposait une transaction. Le chiffre
-de la transaction, débattu, finalement accepté en principe, était
-de cent mille francs. Mon mari affirmait qu'éviter, à ce compte,
-le bruit du procès et l'indemnité prévue était avantageux. Ces
-cent mille francs, il me confessa qu'il ne les avait pas, qu'il
-n'avait rien. C'étaient ces cent mille francs qu'il demandait à
-ses cousins Voulasne.
-
---Pourquoi pas à d'autres?
-
---Ce n'est pas si facile que cela!...
-
---Comment!... un architecte... Vous... cent mille francs!...
-
-Il leva sur moi des yeux misérables, des yeux que je ne lui
-connaissais pas, des yeux de ces bons animaux de chiens qu'on
-a tapés et qui vous regardent en levant vers vous une patte si
-tendre... Je sentis ma gorge se contracter. Je m'approchai de lui;
-je lui touchai la main. Alors je vis de chacun de ses yeux sourdre
-une grosse larme qui lui coula sur la joue et dans la moustache
-avec une rapidité étonnante, comme si c'eût été une petite bille
-de cristal.
-
-Il n'avait pas de crédit! Il n'avait jamais dû exécuter de travaux
-considérables, ou bien il était, comme me l'avait dit Grajat,
-maladroit en affaires... Peut-être aussi, pensais-je, était-il
-simplement très honnête?... Il n'avait non plus jamais cessé
-d'être rongé par sa sœur à qui je le soupçonnais de fournir de
-l'argent, soit directement, soit par l'intermédiaire de la vieille
-mère, afin d'éviter qu'elle ne fût tentée de s'en procurer d'une
-manière indécente... De ses affaires, dont il ne m'informait
-point, par principe, je ne connaissais qu'une conséquence: la
-maigreur de notre budget; mais en me remettant, d'ailleurs très
-ponctuellement, l'argent du ménage, ne me disait-il pas souvent:
-«Je ne suis plus jeune, il faut faire des économies pour vous et
-vos enfants...» Eh bien! il n'avait pas fait d'économies.
-
-J'étais surprise qu'il n'eût pas recouru, dans sa détresse, à
-Grajat qui en était la cause initiale, et avec qui il demeurait
-en relations; mais, à l'interroger là-dessus, j'aurais préféré la
-misère. Et d'ailleurs, s'il ne recourait pas à Grajat, n'était-ce
-pas qu'il l'avait déjà fait en vain? Il recourait à ses cousins
-Voulasne.
-
-Il reçut de ses cousins Voulasne, huit jours plus tard, une carte
-postale expédiée de Séville, toute remplie par les exclamations
-ordinaires aux voyageurs: joie, admiration, ciel idéal, affolement
-produit par le légitime désir de s'instruire, oubli de tout
-dans une enivrante activité, courses de taureaux par-dessus le
-marché! Un coin de la carte, un petit triangle, séparé même du
-reste par un trait de plume, au-dessous des initiales de Gustave
-et d'Henriette, contenait cette simple allusion à la lettre qui
-rendait mon mari si anxieux: «Bien attristés par votre mot, mais,
-hélas! que nous sommes loin de tout!»
-
-Rien de plus ne nous parvint d'eux. Quand la carte postale
-nous arriva, d'ailleurs, l'infortuné cousin des Voulasne ne
-comptait plus sur leur secours. Il ne fut presque pas plus abîmé
-par l'énumération des attractions sévillanes et par le tour
-d'escamotage exécuté dans le petit triangle. Une incertitude
-planait sur l'acte de nos cousins. Agissaient-ils par eux-mêmes?
-Agissaient-ils par leur ami Chauffin? Avaient-ils reçu la lettre
-avant leur départ, ou, réellement, cette lettre aurait-elle été
-décachetée par eux dans le courant d'air d'un hall d'hôtel ou
-d'une gare de chemin de fer, ou bien en prenant des billets pour
-la course de taureaux? «A quoi bon approfondir? disait mon mari,
-le résultat n'en est pas moins négatif.» Là se trahissait encore
-la différence de nos caractères: pour moi, le résultat importait
-moins que le procédé; mon mari pensait à son besoin d'argent et
-moi à mon indignation.
-
-Il avait, aussitôt son malheur constaté, donné congé de
-l'appartement que nous occupions rue de Courcelles et aussi de ses
-ateliers situés dans le voisinage. Qu'il eût pu se procurer les
-cent mille francs nécessaires à la transaction, les intérêts à
-payer, fût-ce à ses cousins, ne lui eussent pas permis d'habiter
-un quartier où les loyers augmentaient chaque année. Ç'avait déjà
-été très peu prudent de nous installer là au moment du mariage,
-mais que de sacrifices n'eût pas faits mon mari pour donner à un
-cocher une adresse qui sonne bien! Je vis que le désastre pour
-lui était dans la nécessité de s'amoindrir aux yeux des gens, de
-s'amoindrir quant à la façade. Ayant commis l'imprudence de lui
-rapporter l'insistance du concierge à se faire payer le prix du
-fiacre, j'appris à respecter en lui ce qui pouvait lui causer une
-telle douleur:
-
---Moi, me dit-il, qui avais fait exprès de demander par deux fois
-à Bailloche de payer ma voiture, afin de voir sur sa figure s'il
-était informé ou non!...
-
-C'était une torture pour lui de penser que son concierge était
-informé ou se doutait de son désastre. Le concierge était informé
-du congé des ateliers par les employés qui venaient quelquefois à
-l'appartement; les employés devaient être informés de l'affaire
-de Dordogne. Je croyais, moi, que ces concierges, qui avaient
-toujours été pour moi pleins de prévenances et à qui, en outre,
-mon mari avait rendu quelques services, seraient compatissants,
-qu'ils nous plaindraient en leur âme. On n'aime pas à être plaint,
-assurément; mais avoir perdu de l'argent n'était pas du tout pour
-moi une honte... Jamais personne ne me fera admettre qu'un homme
-soit diminué parce qu'il a moins d'argent aujourd'hui qu'hier.
-Oui, je savais bien qu'au temps de ma jeunesse, à Chinon, mes
-parents avaient beaucoup souffert de pareil accident; mais je
-pensais qu'à Paris on était plus avancé, et je m'efforçais, quant
-à moi, de prendre ce malheur-là à la légère.
-
---Mon cher ami, disais-je à mon mari, je vous jure bien que cela
-ne me fait ni chaud ni froid; si c'est à cause de moi que vous
-vous mettez martel en tête, mon Dieu! que vous avez donc tort!...
-
-Il croyait que je faisais un effort surhumain pour ne point
-paraître lui reprocher notre disgrâce. Je n'en faisais aucun.
-Tout cela me semblait si peu de chose au prix des transes que
-j'avais souffertes dernièrement: l'alarme à propos de la santé du
-petit, et, hélas! aussi, des douleurs d'autre sorte!... Pensant
-à ces dernières, l'idée d'une punition de Dieu me traversa
-l'esprit, et alors je me dis: «Dieu lui-même se trompe!...» Ce
-n'étaient pas là des châtiments pour moi. Déchoir aux yeux des
-concierges, rompre avec nos connaissances opulentes, renvoyer les
-domestiques, habiter un quartier sans lustre et faire mes courses
-en omnibus, quelle plaisanterie pour une femme élevée dans nos
-maisons économes de province!... Je conseillais à mon mari d'aller
-nous installer au fond d'Auteuil. Il s'indigna. Il ne voulait
-entendre parler d'Auteuil sous aucun prétexte. Passy, alors? Point
-davantage. C'était pour lui l'exil.
-
-Il s'agissait avant tout de sous-louer notre présent appartement,
-car, par malchance, nous commencions un nouveau bail. Et c'était
-cette particularité encore qui sentait la catastrophe aux narines
-des Bailloche: si ce n'est pour cause d'«inconvénients locatifs»
-ou bien d'«agrandissements», on ne demande au propriétaire cette
-faveur que sous le coup d'une infortune.
-
-Pendant les quatre ou cinq premières semaines, il ne se passa
-presque pas de jour que madame Bailloche ne sonnât à la porte,
-à partir d'une heure de l'après-midi, pour faire visiter. Et
-aussitôt la porte ouverte, elle entrait comme l'envahisseur en
-pays conquis. Alors commençait pour nous la retraite précipitée,
-de pièce en pièce, qui amusait beaucoup les enfants, ne me
-plaisait guère, je l'avoue, et faisait verdir de rage mon pauvre
-mari, quand il était encore là. Dans notre inexpérience, au début,
-nous étions pris souvent par madame Bailloche, tassés au fond
-d'une chambre obscure, que la concierge se hâtait d'inonder de
-clarté en ouvrant les persiennes; et sa suite pénétrait derrière
-elle: des messieurs, des dames, gênés comme nous-mêmes, saluant,
-s'excusant, faisant mine de n'apercevoir que murs, cloisons et
-ouvertures, et non les traces de notre vie privée, tant que madame
-Bailloche, d'autorité, ne leur avait fait entendre qu'ils étaient
-«dans leur droit» et que selon son expression, «c'était bien la
-moindre des choses». Petit à petit, nous apprîmes la tactique de
-la fuite efficace, et madame Bailloche, à moins de capricieux
-retours des visiteurs, ne nous atteignait plus.
-
-Quelquefois, en rentrant à la maison, l'après-midi, si, par
-exemple, la pluie nous avait chassés du dehors, nous trouvions une
-famille chez nous ou bien s'étant attardée à regarder, du balcon,
-la vue sur la grille dorée du parc Monceau. J'étais tellement
-interloquée qu'il m'est arrivé de demander pardon à madame
-Bailloche, comme si c'était moi qui pénétrais chez elle.
-
-Mon mari s'exténuait; il quittait la maison, le matin, beaucoup
-plus tôt qu'à l'ordinaire, parce qu'il exécutait à lui seul la
-besogne de plusieurs employés congédiés; et il travaillait encore
-dans la soirée, sur la table de la salle à manger. Il passait
-l'après-midi en courses. Il était d'une complaisance chaque jour
-grandissante pour moi parce qu'il s'émerveillait de me voir
-supporter si patiemment les revers. Moi, j'éclatais de rire toutes
-les fois que j'étais témoin de son étonnement; je lui affirmais
-que je n'avais aucun mérite:
-
---Mais, mon pauvre ami, moi, je ne suis bonne qu'à cela!
-
---Qu'à être malheureuse?...
-
---Qu'à m'accommoder au mieux des malheurs de ce genre-là. Je vous
-jure que ce n'est pas cela qui m'atteint.
-
-Il ne pouvait pas comprendre. Cependant, pourquoi donc avait-il
-été me choisir dans une famille trempée par les épreuves? Oui, je
-sais bien, c'était surtout pour que je fusse «correcte» en toutes
-les circonstances; mais aussi pour que, ignorante que j'étais du
-bonheur matériel, j'y fusse initiée par lui et le lui dusse tout
-entier. Il ne croyait qu'à celui-là; et c'était sa bonté, à lui,
-de vouloir me le procurer.
-
-J'étais tentée de lui faire remarquer que l'infortune présente
-était ce qui nous rapprochait le plus depuis notre entrée en
-ménage. C'était la première fois que nous avions, sincèrement,
-quelque chose à nous dire. Lorsque, autrefois, pour me séduire,
-il me parlait de la «voiture» ou «du valet de chambre en livrée»,
-je le trouvais un peu puéril, et lorsqu'il me contait aujourd'hui
-ses déboires, il m'inspirait une grande sympathie, je me sentais
-de cœur avec lui et j'éprouvais une réelle et toute nouvelle
-satisfaction de sentir cela. Mais non, je n'avais aucun mérite à
-faire bonne figure: j'étais véritablement plus heureuse.
-
-Mes plaisirs à moi, je commençais à m'en rendre compte, sont
-d'ordre tout intime et secret, sans communication avec les
-amusements du monde; et je ne déteste pas qu'ils aient un certain
-goût amer.
-
-Un soir, en rentrant, mon mari poussa un profond soupir et me dit:
-
---Enfin, ça y est! La transaction se fera.
-
-Il était parvenu, à force de démarches, à se procurer la somme
-nécessaire, «par lambeaux», me dit-il, et dont le moindre lui
-coûterait fort cher. Mais le procès n'aurait pas lieu. D'ailleurs,
-il ne désespérait pas de pouvoir contracter, un jour ou l'autre,
-un «emprunt sérieux» et se débarrasser de ses petits prêteurs.
-Aussitôt libéré du plus gros danger, il eut même une crise
-d'optimisme; il entrevoyait déjà la possibilité, si quelque belle
-affaire survenait, de pouvoir conserver son appartement!...
-
-N'empêche qu'il allait avoir à payer désormais en intérêts plus
-que le prix de son loyer. Mais il comptait toujours sur les
-Voulasne.
-
-Nous étions tenus au courant des déplacements des Voulasne par
-Pipette, réfugiée chez sa sœur Isabelle, comme avant les vacances
-à Fontaine-l'Abbé, puisque les vacances à Fontaine-l'Abbé
-n'avaient point abouti à la marier. Les cartes postales des
-heureux voyageurs pleuvaient chez les Albéric: gentillesse
-paternelle? peut-être; ou taquinerie un peu cruelle, destinée à
-faire subir le supplice de Tantale aux trois «lâcheurs» qui, en
-effet, rongeaient leur frein non sans pester avec turbulence?
-Isabelle rejetait la responsabilité du voyage manqué sur Pipette.
-Si Pipette n'avait pas quitté le domicile de ses parents, ceux-ci
-n'auraient pas fait une pareille fugue sans les prévenir et sans
-les inviter!
-
---Non! répliquait Pipette, ils ne me reprochent point d'avoir
-quitté la maison, car depuis mon départ ils s'amusent davantage;
-c'est à vous qu'ils en veulent d'avoir été assez lâches pour aller
-à Fontaine-l'Abbé!...
-
---Nous, lâches d'avoir été à Fontaine-l'Abbé, s'écriait Isabelle,
-en fureur, quand on a consenti à s'y enterrer deux mois et demi
-pour essayer de marier mademoiselle!...
-
---Oh! pour ça, faisait Pipette, il aurait fallu d'abord m'avertir
-et me consulter. Je n'avais et je n'ai aucune envie de me marier.
-
---Eh bien! c'est gai.
-
---Ça ne serait pas gai pour moi d'épouser des cornichons!
-
---«Cornichons» depuis que tu sais qu'ils ne t'ont pas demandée!
-Auparavant, ils n'étaient pas si bêtes!... «Cornichons», même
-monsieur Juillet?...
-
---Oh! celui-là, dit Pipette, ce n'est pas un jeune homme, c'est un
-célibataire!
-
-Heureusement qu'avec Pipette, on finissait toujours par rire, car
-la vie fût devenue intolérable chez les Albéric. La vérité sur
-la tentative de mariage était d'une particulière tristesse: sur
-les trois jeunes gens mariables invités à Fontaine-l'Abbé, deux
-avaient demandé la main d'une des jeunes filles si comme il faut
-qui étaient les sœurs du troisième; aucun celle de Pipette avec
-qui pourtant ils avaient tant paru se plaire. Madame Du Toit,
-de l'événement, était abasourdie: «Oui, certes! disait-elle,
-mademoiselle Voulasne a été élevée d'une façon déplorable, mais
-qu'il n'y ait pas un de ces messieurs pour deviner l'excellente
-nature qui se cache sous cette exubérance, c'est à désespérer du
-jugement des hommes!...»
-
-C'était une personnelle défaite qu'elle venait de subir là et
-que rendait plus cuisante le succès non escompté de l'autre
-jeune fille «si quelconque», disait-elle; et, en outre, c'était
-un désastre pour la pauvre petite de qui le sort allait être
-inquiétant, la période des vacances écoulée. Qu'allait-elle en
-effet devenir, la gracieuse et endiablée Pipette? Demeurer
-chez sa sœur était une solution qui semblait de plus en plus
-impossible. Retourner chez ses parents? Hélas! il était bien peu
-probable que les parents, tels qu'on les connaissait, eussent
-modifié la situation qui avait mis leur fille en fuite. Ils
-voyageaient avec M. Chauffin, comme ils l'avaient toujours fait,
-et ils ne s'étaient pas du tout cachés pour nommer à leurs filles,
-dans leur correspondance, les personnes qui, durant la saison
-dernière, égayaient la villa de Dinard: pour la plupart des
-connaissances particulières de M. Chauffin, et qu'ils n'osaient
-auparavant pas inviter lorsqu'une jeune fille se trouvait sous
-leur toit, ce qui était beaucoup dire! Le règne de M. Chauffin,
-loin qu'il eût été entamé par les événements, s'annonçait bien
-plutôt comme engagé dans une ère audacieuse et redoutable. Ah!
-oui, pauvre Pipette!...
-
-«La pauvre Pipette» était le thème ordinaire, désormais, des
-nouvelles lamentations de madame Du Toit, qui croyait avoir
-reconquis son fils, pour l'avoir eu,--fût-ce grincheux et
-dépité,--toute la saison à la campagne.
-
-Madame Du Toit venait chez moi plus souvent que je n'allais chez
-elle, car elle ne recevait pas encore. Ensemble, nous causions du
-sort des jeunes filles. Elle m'effarait parfois avec des idées
-que je jugeais, moi, délibérément «d'un autre âge». «D'un autre
-âge», pourquoi? Parce que, comme je le voyais, elles n'étaient
-plus conformes aux idées qui gouvernaient le monde le plus
-actif ou le plus remuant, parce qu'elles se trouvaient même en
-opposition tout à fait nette avec le courant qui emportait une
-société nouvelle, ou, si l'on veut, avec ce qui, pour le moment,
-«était dans l'air». Il faut accorder une grande attention à
-ce qui «est dans l'air», non pour le happer et s'en nourrir
-stupidement, bien entendu, mais parce que, quoi que l'on fasse ou
-que l'on veuille, ce qui «est dans l'air» tend à nous pénétrer.
-N'était-ce pas pour avoir absorbé, moi, par exemple, ce qui était
-dans l'air à l'époque de ma jeunesse, c'est-à-dire la rébellion
-contre toute contrainte, que j'avais été si encline à critiquer
-mon éducation? Un peu moins de soumission héréditaire, quelques
-exemples concrets d'indépendance sous les yeux, et je pouvais
-déjà, moi, de mon temps, à Chinon, faire figure d'une jeune
-«affranchie»! Combien subtils ou combien rares encore étaient
-cependant les miasmes en ce temps-là à ma portée! Et aujourd'hui,
-ce n'était pas que j'eusse adopté les idées nouvelles, puisqu'on
-a vu combien le monde qu'elles formaient m'était instinctivement
-antipathique: la femme tendant à n'être plus qu'une courtisane,
-la société à ne plus obéir qu'aux caprices des sens, rien ne
-me paraissait plus répugnant et plus bête; cependant, lorsque
-madame Du Toit me disait: «Mon enfant, la meilleure recette
-pour obtenir un bon mariage, c'est de le fonder sur ce qui peut
-durer le plus longtemps, et par conséquent sur des intérêts...»
-je bondissais. Elle ne se troublait pas: «... Sur des intérêts
-matériels, reprenait-elle, qui sont quelque chose de bien fort
-dans la vie, et qui obligent plus de couples aux mutuelles
-concessions, à la patience et finalement à contracter cette
-_habitude_ sans laquelle aucune union n'est possible, que ne le
-ferait même aucun commandement moral... Et, en second lieu, sur
-des considérations de convenances, de situation publique, etc.,
-qui agissent plus sûrement et plus longuement sur l'esprit de la
-femme, en particulier, que la considération même de l'amour!...»
-Je bondissais de nouveau; le sang me montait à la figure. Comment
-pouvait-elle me dire cela, elle qui m'avait confié avoir tant
-souffert en manquant un mariage d'amour!... Elle m'apaisait en
-me faisant «Tout beau! tout beau!» de la main: «Ma chère enfant,
-affirmait-elle, il y a beaucoup moins de femmes amoureuses, ou
-du moins destinées irrévocablement à l'amour, qu'on le croit ou
-que l'on se plaît à le dire... Les femmes ont l'instinct de la
-maternité, avant tout, et après cela ou à défaut de cela, le goût
-de la vanité et de la coquetterie qui souvent se confondent...
-Mais, celles qui ont l'instinct de l'amour? car il y en a,
-certes, je vous concède qu'il y en a, eh bien! il n'y en a pas
-probablement beaucoup plus qu'il n'y en a qui ont l'instinct
-de l'art, du commandement ou de la véritable charité; ce sont
-des exceptionnelles, et comme leur disposition, pour mériter
-qu'on en tienne compte, a besoin d'être ardente, elle trouve,
-en toutes les situations, le moyen de se réaliser. Quand nous
-parlons du mariage, il ne peut s'agir que de la bonne moyenne des
-jeunes filles; or, la bonne moyenne, croyez-en mon expérience,
-ma chère enfant, la bonne moyenne est peut-être capable d'un
-amour, que l'on ne manque pas de prendre pour la grande passion,
-naturellement, mais qui n'existe que dans l'imagination,
-entendez-moi bien, qui n'a d'intensité que parce qu'il est un
-rêve, un rêve conduit à notre guise, et j'ajoute: parce qu'il est
-généralement malheureux, car il vit surtout de compassion pour
-soi-même; mais qui ne résisterait pas au prétendu bonheur réclamé
-par lui à grands cris, qui s'écorcherait et s'évanouirait comme
-une bulle de savon au contact de la première réalité... Pour aimer
-l'amour, et j'entends par amour ce qui s'appelle l'amour, oh! oh!
-il faut être d'une autre trempe que la plupart de nos femmelettes!
-Ce sont des gaillardes, ma petite, celles de nous qui sont
-réellement et par vocation spéciale appelées à l'amour; on les
-reconnaîtrait entre mille, parce qu'il n'y en a pas une sur mille
-qui ait les reins taillés pour cela!
-
---Mais, osais-je objecter, c'est peut-être faute de plus nombreux
-mariages d'amour!...
-
---Le mariage d'amour! s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça dure?
-
---Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!...
-
---La fleur bleue? la suavité? l'idéal attendrissement? notre
-poésie à nous qui ne sommes que l'innombrable «bonne moyenne» des
-femmes? Oui!... Eh bien! je vous le répète, c'est plus beau, c'est
-meilleur quand ça demeure une aspiration, un désir, un songe... Et
-de ce songe-là, mon enfant, l'histoire de la vie des jeunes filles
-et des femmes est abondamment illustrée!
-
-Elle me choquait, comme on se choque presque toujours d'une
-génération à une autre. Elle exprimait, je le crois, des vérités
-comme l'historien qui se prononce sur une période passée, toutes
-pièces en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la vie;
-je sens bien que je m'approche de son opinion aujourd'hui; mais
-alors que je n'en étais qu'à la moitié de son âge, ce qu'elle
-disait me faisait de la peine.
-
-J'avais toujours gardé vis-à-vis d'elle, comme de tout le monde,
-une extrême discrétion touchant mon propre mariage; j'ai en
-horreur les confidences dites personnelles, où une autre personne
-est intéressée autant que nous et plus que nous parce qu'elle y
-est généralement maltraitée. Madame Du Toit croyait-elle ou ne
-croyait-elle pas que j'eusse fait un mariage heureux? Un jour, à
-propos toujours de la petite Voulasne, j'improvisai, tout à fait
-malgré moi et poussée par la force des choses, un rapprochement
-entre le cas de Pipette et celui des jeunes provinciales de mon
-temps:
-
---Que c'est curieux! dis-je à madame Du Toit, nous reprochions,
-nous autres, à nos familles, cet usage abusif de l'autorité, qui
-présidait chez nous à toutes choses et nous contraignait à des
-mariages contraires à nos goûts; et voilà les Voulasne, aussi
-différents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne où
-nulle volonté n'existe, nulle autorité ne règne, où le régime du
-bon plaisir de chacun est le seul principe qui semble établi, eh
-bien! de leur défaut complet de volonté, leur fille va souffrir
-plus que nous n'avons jamais souffert peut-être de la volonté
-excessive de nos parents...
-
---Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous voyez bien!...
-Mais, ajoutait-elle, où vous faites erreur, ma chère enfant, c'est
-en croyant qu'il existe une famille, fût-ce celle des Voulasne,
-où une autorité ne soit pas établie, légitimement ou non. Il y a
-toujours une autorité! Si la légitime vient à s'oublier elle-même,
-une autre, venue du dehors, de n'importe où, se substitue à elle
-et s'impose plus tyranniquement. Voilà le danger du relâchement
-des mœurs.
-
-Malgré ce danger madame Du Toit voulait que Pipette rentrât sous
-le toit paternel aussitôt que ses parents seraient de retour.
-
---Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette jeune fille
-livrée sans défense aux entreprises d'un monsieur à qui les
-parents donnent carte blanche!
-
---La place d'une jeune fille est sous le toit de ses parents.
-
---Mais il y a parents et parents...
-
---Non! il y a les parents! Aux yeux du monde, la jeune Voulasne
-se fera plus de tort en n'habitant pas entre son père et sa mère
-qu'en y demeurant malgré une situation anormale.
-
---Aux yeux du monde!... mais quant à elle, personnellement?...
-
---Ma petite amie, «aux yeux du monde», c'est tout, principalement
-quand il s'agit d'une jeune fille à marier.
-
-Voilà où se manifestaient nos divergences: madame Du Toit
-appartenait à une école où la figure que l'on fait est plus
-importante que la conscience que l'on a, avec ce correctif, bien
-entendu, que la conscience que l'on a contribue pour beaucoup à
-la figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout compte
-établi, et étant donné l'incurable imperfection des hommes et
-les antinomies de la vie sociale, c'est madame Du Toit qui, en
-définitive, avait raison; mais, parmi les miasmes qui «étaient
-dans l'air» de mon temps, j'avais absorbé, c'est certain,
-moi, le mépris de l'opinion, qui peut mener à ce qu'il y a de
-plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus néfastes
-extravagances qui a fait les saints, mais qui fait le premier
-excentrique venu, car le mépris de l'opinion ne vaut que ce que
-vaut celui qui le professe. C'est une outrecuidante présomption,
-de s'imaginer que l'on peut mieux que ce que l'opinion commune
-exige; c'est peut-être mon «romantisme» à moi, ce désir ardent du
-bien extrême en toutes choses; mais on n'arrache pas aisément ce
-panache lorsqu'on en est né coiffé. On m'a versé dans ma jeunesse
-un trop grand enivrement moral pour que je puisse me contenter
-jamais, quant à moi, de faire la fade figure de la femme comme
-il faut. «Orgueil! orgueil!...» m'eût dit, et m'avait dit dans
-d'inoubliables entretiens celui dont le souvenir me faisait tant
-souffrir en secret. «_L'orgueil_ est mon péché!» j'en convenais
-avec lui.
-
-J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la tirant d'un si
-misérable milieu. Bien que madame Du Toit jugeât que, les vacances
-terminées, il était de la dernière inconvenance qu'elle habitât
-chez des étrangers, je m'écriai, devant madame Du Toit, que je
-cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un placard. La
-voyant tout à coup scandalisée et peinée, je lui dis:
-
---Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard à offrir... Je
-n'en aurai peut-être pas pour moi!...
-
-Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu des
-changements survenus dans ma vie. Je lui dis que nous allions
-quitter notre appartement. Elle n'aimait déjà point que l'on
-changeât, de quoi que ce fût; mais elle pensa que c'était pour
-m'agrandir, et elle admettait cela avec un sourire. Je la
-détrompai:
-
---Non! pour me diminuer...
-
-Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas. C'était une femme
-avertie, pleine d'expérience, et qui savait ce que parler veut
-dire. Le chagrin domina d'abord toute sa physionomie; elle tendit
-sa main en avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation
-souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitôt, avant
-que je n'eusse rien dit de plus, un soupçon brouilla tout; après
-quoi je lui vis une lèvre hautaine, étrangère.
-
-Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels «je me
-diminuais», j'avais saisi sur son visage la pensée déjà en bien
-d'autres occasions menaçante, la pensée que mon mari était «dans
-les affaires», était d'une gent qu'elle méprisait à cause des
-fluctuations de situation auxquelles elle est soumise et des abus
-que toute instabilité engendre, et que le malheureux, étant dans
-les affaires, en avait «fait de mauvaises», ce qui s'entend de
-façon ambiguë. Je reconnus, plutôt que je ne découvris, sur son
-visage, les préjugés de ma propre famille, et ce dédain, dont je
-n'étais pas moi-même exempte, pour les professions où l'on court
-le risque d'exposer sa probité à des épreuves. Avant qu'elle eût,
-d'un mot, exprimé sa pensée, j'eus l'impression de ce que la
-«situation» d'un homme était pour elle, et des ruines que pourrait
-amonceler autour de nous le petit changement dans notre façade.
-
-L'effet premier de la nouvelle était produit; la pensée dominante
-avait traversé son cerveau, s'était trahie à mon attention
-exaspérée. Ceci fait, la femme, en elle, parfaitement excellente
-et compatissante, put s'adonner à un réel chagrin, à mille
-protestations d'amitié sincères et qui surent même me toucher.
-Je discernais si nettement en elle la femme, et puis la femme
-occupant un certain rang dans un certain monde!... Son chagrin,
-hélas! était plus grand que n'eût été celui d'une amie toute
-simple, car il était d'abord le chagrin d'une amie émue de ma
-déchéance, et il se doublait du chagrin d'une amie obligée de me
-perdre!...
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Madame Du Toit fut cependant charmante après la triste révélation
-de notre catastrophe. Oh! je voyais bien que la pauvre femme était
-loyale! Elle pensait comme mon mari que le malheur était pour nous
-de devoir modifier notre train de vie d'une manière apparente.
-Elle voulait que mon mari recourût à tous les expédients afin
-de «sauver la face»; obtenir une centaine de mille francs des
-Voulasne, elle s'en chargeait, personnellement, disait-elle,
-et «qu'est-ce que c'est, pour ces gens-là, de faire remise de
-l'intérêt à votre mari pendant une dizaine d'années, voyons?...»
-En dix ans, un homme encore jeune, se relèverait, que diable!...
-Et elle me disait:
-
---Mais il ne sait donc pas s'arranger?
-
---Comment cela?
-
-Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait qu'un
-demi-jour à sa pensée:
-
---Dans la multitude des entreprises d'aujourd'hui, ces messieurs
-ont pourtant, dit-on, mille moyens de servir leur fortune!
-
-Je répliquai, en souriant, pour ne point m'en fâcher:
-
---Mille moyens! sans doute, mais pas un seul peut-être qui soit...
-irréprochable...
-
---Oh! je tous entends, vous, ma belle! Je vous reconnais bien
-là!... Je parie que vous introduisez le nez dans les affaires de
-votre mari pour l'empêcher de réaliser les bénéfices consacrés par
-l'usage!...
-
---Jamais je n'ai connu une seule des affaires de mon mari. S'il se
-conduit en honnête homme, à lui en revient tout le mérite... Il va
-sans dire que, si je l'avais soupçonné de se conduire autrement,
-je ne l'aurais jamais mené chez vous...
-
---Allons! allons! ma chère amie,--ah! que vous êtes vive! et
-quel feu pétille au dedans de cette petite femme si placide!--il
-ne vient à personne de supposer que vous ayez jamais pu être
-l'épouse d'un homme autre que celui qui est le plus probe en son
-métier; mais encore, mon enfant, s'agit-il ici d'un métier; chacun
-d'eux, sachez-le, comporte des accommodements qui, avec le temps,
-deviennent des obligations... des usages si vous voulez, usages
-dont une conscience par trop scrupuleuse ne s'arrange pas toujours
-sans regimber...
-
---Je ne connais pas les affaires, je ne connais pas les «usages»
-auxquels vous faites allusion, et vous voyez, le mérite que mon
-mari aurait pu acquérir à mes yeux, reste vague... Mais je me
-souviens de lui avoir tant rabâché l'horreur que m'inspiraient les
-compromissions du monde où l'on s'enrichit!... Cela, surtout au
-moment de l'affaire Grajat, qu'il n'est pas d'usage de rappeler,
-je sais, mais dont le président Du Toit doit se souvenir... De
-voir mon mari à la suite de cet homme, madame, je serais morte de
-honte!
-
---Allons! Je suis sûre encore que vous vous exagérez les choses!
-Monsieur Grajat, de qui vous parlez, a aujourd'hui une situation
-considérable. En s'aliénant son influence, votre mari a dû subir
-une grande perte...
-
-Madame Du Toit, comme tout le monde, avait oublié la phase
-mauvaise des affaires de Grajat, parce que Grajat, en somme, s'en
-était tiré, et parce qu'il avait su s'en tirer audacieusement, en
-élargissant plutôt qu'en restreignant son étalage.
-
-Qu'objecter à cela? et qu'objecter à une femme comme madame Du
-Toit, âgée, expérimentée, et de la plus parfaite dignité, qui, tel
-un médecin au chevet du malade, devait savoir mieux que moi la
-nature de mon mal et avait pris à tâche de me sauver?
-
-Elle n'avait pas moins de deux sauvetages, en ce moment, à mener
-à bien: celui de la petite Voulasne et le mien. Tous les deux se
-réduisaient en définitive à empêcher ou à favoriser un changement
-de lieu, à obliger Pipette à réintégrer le domicile de son père,
-et moi à ne pas quitter le mien.
-
-Comment madame Du Toit s'y prit-elle pour rencontrer les Voulasne
-au débotté et pour leur parler? ce fut son affaire et son secret.
-Elle arriva un jour chez moi, après le déjeuner, radieuse; elle
-m'annonça:
-
---Tout est arrangé! D'abord en ce qui vous concerne, ils n'ont eu
-qu'une voix l'un et l'autre: «Mais cela va de soi!...
-
---Et en ce qui concerne leur fille?
-
---Mais ils sont prêts à l'accueillir à bras ouverts!
-
---Et monsieur Chauffin aussi, sans doute?
-
---Ma petite amie, ne soyez pas sarcastique! J'ai abordé de front
-la question de monsieur Chauffin...
-
---Ah! Eh bien?
-
---Eh bien! mais, on se fait des monstres de ces chers Voulasne; et
-ce n'est pas exact du tout. Il n'y a pas d'êtres plus éloignés de
-vouloir contraindre qui que ce soit à quoi que ce soit. Un mariage
-avec monsieur Chauffin, d'eux à moi, ne m'a point paru leur
-plaire...
-
---Évidemment! Mais ils le laisseront accomplir!
-
---J'en reviens à mes moutons: sur les deux questions, difficiles,
-vous le reconnaissez, que j'avais à poser aux Voulasne, les
-Voulasne m'ont répondu gentiment, spontanément, sans hésitation,
-sans condition: «oui» et «oui!»
-
---Mais parce qu'ils ne savent pas dire non! Ils vous ont dit
-«oui»; ils diront «oui» à leur fille; et ils diront «oui» à
-Chauffin...
-
---Et à votre mari aussi! ne vous en plaignez pas, pour le moment.
-
---Ils diront «oui» à mon mari, parce que «non» est bien plus
-difficile à dire; mais s'exécuter sera pour eux plus difficile que
-de dire «non».
-
---On n'a qu'une parole!
-
---Mais, si l'on n'a point d'action?...
-
-Pauvre madame Du Toit! je la taquinais. Elle était si heureuse
-d'avoir accompli une mission, qu'elle seule d'ailleurs avait prise
-à tâche, mais qui était généreuse et qu'elle avait tenue pour
-ingrate parce qu'elle croyait les Voulasne pareils à elle! Les
-premières objections épuisées, en la poussant un peu dans le récit
-de sa visite, je vis qu'elle était tombée sur les Voulasne en un
-moment où ils brûlaient, comme de grands enfants qu'ils étaient,
-de raconter à tout venant leur voyage, et qu'ils lui avaient
-raconté leur voyage, et que madame Du Toit se présentant à eux
-comme négociatrice de la rentrée de Pipette, la rentrée de Pipette
-leur était apparue comme un surcroît de plaisir et avait exalté
-leur excellente humeur, et qu'ils eussent accordé à ce moment-là à
-madame Du Toit tout et n'importe quoi, fût-ce l'exil de Chauffin,
-quittes à se trouver plus tard à bout d'arguments si Chauffin
-leur eût demandé: «Pourquoi me chassez-vous?» et qu'enfin, s'ils
-avaient tranquillisé madame Du Toit quant au danger émanant
-de Chauffin, c'était en traitant leur cher ami comme ils le
-faisaient toujours, en personnage inoffensif et propre uniquement
-à distraire, à amuser sans méchanceté, sans malice même, en un
-mot, tel qu'ils se voyaient eux-mêmes. Que Pipette eût pris au
-dramatique les intentions de leur ami, voilà qui les dépassait!
-Ils ne connaissaient pas le dramatique; se mettre martel en
-tête? ah! quelle folie! Si Pipette voulait rentrer le soir même,
-avaient-ils proposé, on irait tous ensemble au théâtre!... «Tous
-ensemble?... avait demandé madame Du Toit, serait-ce avec monsieur
-Chauffin?...»--«Pourquoi pas?...» avaient dit les Voulasne. Et ils
-avaient soudain paru chagrinés, mais franchement chagrinés, que
-leur fille ne consentît pas à aller ce soir même au théâtre en
-compagnie de M. Chauffin!...
-
---Vous voyez bien! dis-je à madame Du Toit, vous voyez bien qu'ils
-n'ont rien compris à ce qui est arrivé, rien!...
-
---Si, si, fit madame Du Toit, ils ont été extrêmement sensibles au
-fait que leur fille n'irait même pas dîner avec eux ce soir en de
-telles conditions; et cela leur servira de leçon.
-
-«Cela leur servira de leçon», disait madame Du Toit! Et à
-elle-même, douée de conscience et d'intelligence, quarante
-années de fréquentation des Voulasne ne servaient pas de leçon,
-puisqu'elle les croyait capables d'être demain autres que ce
-qu'ils avaient été toujours!
-
-Mon mari écrivit à ses cousins, leur exposa de nouveau son bilan,
-comme s'ils n'avaient point lu la première lettre, et les remercia
-des bonnes promesses transmises par madame Du Toit; il sollicitait
-un rendez-vous pour causer. Les cousins répondirent par une
-invitation à dîner.
-
-On ne saurait imaginer la bonhomie et la joie de nos cousins
-en nous recevant. Cela était franc, cela était dépourvu
-d'arrière-pensées. Ils ne songeaient même pas que nous venions
-leur demander cent mille francs; ils songeaient que, depuis
-longtemps, ils étaient privés du plaisir de nous avoir autour
-d'eux, et qu'ils avaient aujourd'hui ce plaisir. Toute pensée
-désagréable, ils étaient munis du pouvoir de l'écarter d'eux, de
-la dissoudre par enchantement.
-
-C'était la rentrée de Pipette sous le toit paternel. Oh! cela
-ne rappelait en rien le retour de l'Enfant prodigue! Cela ne se
-faisait point avec cette solennité que comportait l'expression
-«rentrer sous le toit paternel» dans la bouche de madame Du Toit,
-par exemple, car un reste de solennité n'est possible que là où
-subsiste un reste de principes. Cela se faisait ce soir chez les
-Voulasne comme si cela n'était rien, c'est-à-dire comme s'il n'y
-avait jamais eu ni départ ni retour.
-
-Avec les Albéric, avec Pipette, il y avait là les Baillé-Calixte,
-et un autre couple que nous ignorions, les Blonda, amis nouveaux,
-connaissances de plage; et il y avait là, comme de juste, M.
-Chauffin; car si M. Chauffin n'eût pas été là, cela eût fait
-précisément du retour de Pipette un événement, événement qu'il
-fallait à tout prix éviter; telle était du moins l'explication que
-je me donnais de sa présence afin de la trouver supportable, mais
-la vérité, beaucoup plus simple, était que M. Chauffin était là
-parce qu'il lui plaisait d'y être.
-
-Le sort de la jeune fille qui venait ici ce soir reprendre sa
-place m'empêchait de trop penser à la disgrâce du nôtre. Mais,
-d'ailleurs, qui eût pensé, dans cette maison, à quelque disgrâce?
-
-Les Baillé-Calixte étaient triomphants; le mari venait d'adjoindre
-à sa fabrique de bicyclettes l'industrie de l'automobile à ses
-débuts, et qui fournissait les plus grandes espérances; la femme,
-toujours la même, identifiée par dévouement inné, non seulement à
-son mari mais à l'industrie, aux industries de son mari, avait,
-une des premières, exécuté des randonnées merveilleuses, sur le
-«véhicule de l'avenir».
-
-Les Blonda possédaient une de ces voitures. Gustave Voulasne
-en avait depuis six mois commandé une. Il ne fut pas question
-d'autre chose. Mon mari s'était de tout temps passionné pour la
-locomotion. Un tel sujet lui voilait momentanément ses malheurs.
-
-De loin, et essayant de m'enflammer moi-même au contact de
-l'excellente madame Baillé-Calixte, je sentais, comme aux premiers
-jours de mon entrée dans cette maison, mon cœur se glacer et ma
-bouche se tordre en voyant la déférence servile où tous, devant
-Chauffin, s'abaissaient.
-
-C'était Chauffin, non les Blonda, non les Voulasne, qui s'était
-épris de l'automobile, et il me fut très apparent, tant à
-certaines paroles prononcées qu'à l'attitude nouvelle de madame
-Baillé-Calixte envers lui, que Chauffin avait «fait», comme on
-dit, «l'affaire» de la vente aux Voulasne et de la vente aux
-Blonda.
-
-Vers la fin de la soirée, qui me sembla longue, je demandai à
-mon mari s'il avait causé avec son cousin. Il n'en avait pas
-trouvé l'occasion. Je lui dis: «Il le faut, pourtant!...» Il alla
-tout droit saisir Gustave par le coude et l'entraîna. Mais ils
-reparurent presque instantanément l'un et l'autre et reparlant
-déjà d'automobile. Gustave lui avait dit: «Allons donc! c'est
-entendu... Mais comment causer de cela ce soir? Si vous étiez
-gentils, votre femme et vous, vous viendriez dîner en famille,
-après-demain?» Mon mari vint me rapporter la proposition. Gustave
-en avisait d'autre part Henriette. La cousine vint me prendre les
-mains, me faire jurer de revenir dîner «entre nous».
-
-Et nous retournâmes le surlendemain.
-
-Chauffin n'était pas là!
-
-Pendant tout le repas, les Voulasne furent pour nous comme des
-parents de bonne humeur, qui tiennent une surprise en réserve.
-La conversation ne manquait pas d'être un peu pauvre, chez eux;
-quand M. Chauffin ne la dirigeait point, nos cousins ressemblaient
-trop au malheureux acteur qui regarde avec angoisse le trou du
-souffleur resté vide; ils étaient paresseusement accoutumés non
-seulement à ce qu'on agît, mais à ce qu'on parlât pour eux. Ils
-n'en gardaient pas moins une sécurité manifestée par un échange de
-regards malins et joyeux, et qui me faisait à la fois espérer et
-craindre qu'ils ne nous donnassent au dessert le chèque de cent
-mille francs dans quelque pièce de pâtisserie. J'aurais préféré
-plus de discrétion, mais que ne transformaient-ils pas en farces
-et en joujoux!
-
-Ce n'était pas ce genre de surprise qui nous était réservé. Pour
-nous être agréables, ils avaient imaginé deux choses. La première
-était d'emmener mon mari dans la voiture nouvelle que les ateliers
-Baillé-Calixte devaient livrer incessamment; et la seconde,
-destinée à me flatter personnellement, consistait à m'offrir une
-mantille espagnole, en dentelle d'ailleurs magnifique, et qui me
-permît de figurer dans la _corrida_ burlesque qu'ils comptaient
-donner chez eux pour la Noël: Chauffin en _prima spada_, Gustave
-avec Blonda, accolés sous une peau, devant à eux deux faire la
-bête...
-
-Le plaisir, ineffable, de Gustave et d'Henriette Voulasne
-annonçant cette fête et me tendant la mantille avait je ne sais
-quoi de primitif, d'innocent, de céleste, oui, de cette pure
-puérilité des bons imagiers naïfs de jadis. Henriette me confessa
-tout de suite qu'elle se réservait le rôle de la reine-régente; on
-cherchait un Alphonse XIII enfant.
-
-Nous ne pensions, mon mari et moi, qu'aux cent mille francs,
-dont le besoin était impérieux; mais nos cousins n'y pensaient
-pas, parce qu'ils ne parvenaient pas à se mettre à la place
-de quelqu'un qui a des besoins. Je vis et j'entendis mon mari
-rappeler cette question à Gustave. Je vis la plus entière
-bonne foi sur les traits de Gustave: «Ah! oui, oui, les cent
-mille francs!...» Et il semblait dire: «Quelle singulière
-préoccupation!...»
-
---Mais il avait été convenu que ce soir?... disait mon mari.
-
---C'est pardieu vrai! disait Gustave Voulasne. Mais, d'ailleurs,
-ajouta-t-il, une idée!...
-
-Et il prit son cousin par le bras pour lui exposer une idée qu'il
-avait, prétendait-il, ou que, peut-être, avait-on eue pour lui.
-
-Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de «l'idée», la
-figure que je lui avais connue trop souvent, lorsque le fatal
-Grajat venait de lui proposer une affaire «monstre». Il me souffla
-que tout allait bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller
-voir la voiture, dès le lendemain, aux ateliers, et pour le petit
-voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout jours prêts à partir,
-et de M. Chauffin, cela allait de soi.
-
-Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la _corrida_,
-promettre d'y assister dans la loge de la «Reine régente» et
-remercier avec effusion du cadeau de la magnifique mantille! Ce
-ne furent qu'exclamations, que cris et qu'embrassements; Pipette
-revêtit devant nous un costume de gitane; elle se réjouissait de
-prendre incessamment des leçons de castagnettes; elle dansait
-déjà sans principes et sans connaissances précises, mais en se
-déhanchant à outrance, comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles
-de l'Exposition.
-
-Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari me confia «l'idée».
-Construire pour Baillé-Calixte des ateliers nouveaux, bâtiments
-importants, sur un terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter à
-Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y était jointe la
-construction d'immeubles de rapport environnants; et les bénéfices
-qu'en tirerait l'architecte équivaudraient amplement à la somme
-que mon mari se proposait d'emprunter. «A bon entendeur salut!»
-avait dit Gustave à son cousin: il ne tenait qu'à lui d'enlever
-l'affaire.
-
---La forte somme, à moi, bien à moi, gagnée par mes travaux,
-disait mon mari, serait évidemment une solution préférable à celle
-d'un secours dû aux Voulasne.
-
---Mais à qui serait dû l'avantage d'avoir «enlevé l'affaire»?
-
---En partie à Baillé-Calixte qui construit, évidemment; en partie
-à Gustave lui-même, sans doute, propriétaire du terrain et
-fortement engagé dans l'entreprise, à ce qu'il me semble...
-
---Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui, peut-être,
-gouverne Baillé-Calixte!...
-
-Mon mari souleva l'épaule. Il revint de cette soirée chez ses
-cousins, regagné par eux comme aux premiers temps de notre
-mariage; il avait recouvré cet appui, cette providence positive
-qui était un besoin pour lui, qui lui manquait tant depuis la
-perte de Grajat, et depuis notre quasi-éloignement des Voulasne.
-
-Moi, je revins abîmée, ayant l'intuition de l'imminence, pour
-nous, du plus grand des maux.
-
-Dès le lendemain, mon mari, ayant écourté son déjeuner, sauta
-dans un fiacre pour aller prendre son cousin et se transporter
-avec lui sur les terrains de Levallois; en même temps il verrait
-la voiture! Cette perspective d'une grosse affaire et ce goût de
-véhicule mécanique le ressuscitaient, le rajeunissaient.
-
-Il revint le soir, à l'heure habituelle. Il ne s'était pas
-transporté sur les terrains; il n'avait pas vu la voiture.
-
---Mais, en revanche, lui dis-je, vous avez vu Chauffin?...
-
---Oui, dit-il, j'ai vu Chauffin.
-
---Et le cousin vous a-t-il reparlé de l'affaire?
-
---Le cousin, vous le connaissez! il n'a guère été question que de
-la _corrida_. Pour l'affaire, je dois voir Baillé lui-même; et je
-le préfère.
-
-Une dame, venue déjà plusieurs fois visiter l'appartement, était
-décidée à le sous-louer aux conditions imposées par nous. Je
-pressais mon mari de conclure avec elle. Il me dit:
-
---Pas avant que je n'aie revu ces messieurs!...
-
-Il escomptait à présent une affaire si belle, que peut-être
-pourrions-nous conserver l'appartement!...
-
-Mon mari retourna chez son cousin qui ne lui dit rien de sérieux,
-mais, pendant que Chauffin avait le dos tourné, l'autorisa à
-aller chez Baillé-Calixte. Il alla chez Baillé-Calixte qui
-l'intéressa beaucoup en lui faisant visiter ses voitures en
-construction, et celle, particulièrement, qui était destinée à
-Gustave Voulasne, et en lui faisant jeter un coup d'œil sur les
-dix mille mètres de terrain à bâtir, mais ne lui parla point de
-l'architecte constructeur. Désespéré, mon mari s'enhardit à lui
-déclarer en confidence que son cousin Voulasne avait l'intention
-de lui confier les travaux. «Mais! cela ne dépend que de lui,
-répondit Baillé-Calixte: les dix mille mètres sont sa propriété,
-et c'est lui qui fait construire; je ne suis, moi, que locataire
-désigné.»--«Ah!»
-
---Eh bien! dis-je à mon mari, mi-décontenancé, mi-satisfait
-pourtant d'avoir appris que l'affaire était toute aux mains de
-Gustave, est-ce assez clair? Discernez-vous qui, pour l'instant,
-vous met des bâtons dans les roues? Et ne savez-vous pas ce qu'il
-vous reste à faire?
-
-Il dit:
-
---J'aurai une conversation définitive avec Voulasne, et pas plus
-tard que ce soir...
-
---Non! dis-je, avec Chauffin!...
-
-Il savait, certes, que ce n'était pas à Voulasne qu'il fallait
-s'adresser; mais il était piqué au vif que j'eusse discerné, et à
-qui il fallait s'adresser, et ce qu'il y avait à faire.
-
-Un mot des Voulasne nous priait d'aller le soir même les retrouver
-au Folies-Bergère.
-
-J'avais réduit les dépenses de la maison à l'économie la plus
-étroite. Je ne prenais plus de voitures et je ne m'étais pas
-commandé une robe depuis la rentrée. Il s'agissait de la
-«première» d'une revue de fin d'année. Et mon humeur, comme ma
-toilette, était singulièrement défraîchie. Je ne voulus pourtant
-faire encore aucune objection à l'invitation des cousins. Nous
-allâmes au Folies-Bergère par l'omnibus des Filles-du-Calvaire
-avec correspondance à la Madeleine. Mon pauvre mari était vert
-d'humiliation en payant au conducteur ses douze sous. Seul, il eût
-pris, je le crois, une voiture! Nous arrivâmes en retard et les
-pieds un peu crottés, dans une salle éblouissante.
-
-Gustave et Henriette étaient seuls avec Chauffin dans la loge.
-Je me refusai obstinément à me placer en avant, à cause de mon
-chapeau de l'an passé, de sorte que je me trouvai côte à côte
-avec l'inévitable ami. Il fut d'une prévenance excessive; il
-se mit en frais absolument inusités à mon égard. Il m'avait de
-tout temps inspiré une instinctive répulsion; il s'en était
-aperçu; nous ne nous parlions ordinairement quasi point. Il me
-fit remarquer les Blonda aux fauteuils, les Baillé-Calixte dans
-une autre loge avec les Albéric. La plupart des amis étaient là.
-Attendait-il que je lui disse qu'il était regrettable que Pipette
-fût jeune fille encore et ne pût être là aussi?... Je reconnus
-le gros Grajat, gonflé et rubicond, en compagnie d'une actrice
-de la Comédie-Française, s'il vous plaît: il progressait en ses
-liaisons, notre ex-ami, mais non pas la Comédie-Française. Un air
-de luxe vibrait autour de cet hémicycle de loges élégantes; les
-femmes ne demandaient rien que d'exhiber les modes nouvelles; les
-hommes semblaient avoir accompli leur destinée en ayant paré ces
-femmes, chacun un peu au delà de ses moyens; et l'on sentait que
-tous les travaux du jour avaient été accomplis pour aboutir là, le
-soir, rien que là, non au delà.
-
-L'odeur grisante de ces chambrées de Paris où l'on vous demande
-d'avoir de l'argent à dépenser et pas du tout d'où il peut
-provenir, comme ils la respiraient tous! et comme je sentais bien
-que mon mari, venu en omnibus et à pied, s'en laissait étourdir!
-Il se voyait choyé par ses opulents cousins; il observait du coin
-de l'œil,--parce qu'il était surtout venu pour se rapprocher de
-Chauffin,--les obséquiosités dont Chauffin par extraordinaire me
-couvrait. Je tremblais. Ah! que j'avais été moins mal à l'aise le
-jour où j'appris crûment qu'il nous fallait renoncer à tout!...
-Je regardais de loin madame Baillé-Calixte, la femme-modèle de
-l'homme lancé dans les affaires: quels sourires! quels petits
-yeux complices et reconnaissants adressés à Chauffin, à combien
-d'autres! Je me la rappelais, aux premiers temps de mon mariage,
-brave et bonne femme de ménage, qui me confessait n'aimer que son
-mari, ses enfants, la table où fume le potage et puis la campagne
-avec une basse-cour; je me la rappelais écoutant des messieurs
-lui dire des horreurs, leur en disant, et se laissant baiser le
-creux des bras... Comme elle avait aidé à la prospérité de son
-mari! Comme ils étaient tous les deux larges, gras, débordants!...
-Je tremblais... J'écoutais bien mal la Revue, dont les passages
-les plus désopilants ne me faisaient seulement pas rire, et quand
-le rideau baissait, mon Dieu! que je me sentais bête, à court de
-paroles, vide à donner tout autour de moi le vertige!... J'aurais
-trouvé sans difficulté des choses à dire à des pauvres dans la
-rue, à des malades inconnus de moi, dans un hôpital, mais à des
-gens hilarants et pleinement satisfaits de ce qu'ils faisaient
-là, pas un mot qui consentît à sortir de ma gorge sans me brûler,
-comme un mensonge ou un blasphème. Recevant, entre les Voulasne
-et Chauffin, les salamalecs des Baillé-Calixte, des Blonda et de
-ce grand dadais d'Albéric, environnée de leur fade haleine, et
-leur parlant comme un «sujet» en état d'hypnose, serrée, pressée,
-comprimée avec eux en un groupe, entre le grouillement du public
-de l'orchestre et le va-et-vient des filles, de l'arrière-fond le
-plus obscur de moi monta une nostalgie plus troublante que celle
-qu'inspirent les plus pures nuits de l'été; c'était quelque chose
-comme le souvenir d'une suavité sans mélange et d'un contentement
-sans regret... Ce fut une fumée qui passa, une vision qu'aucun
-objet précis n'altéra... Mais c'était le rappel qu'une région
-existait, au dedans de moi, où des ressources inouïes étaient
-accumulées, et d'où s'exerçait sur moi le plus puissant attrait:
-un exilé un peu oublieux ou ahuri par les mœurs étrangères, et qui
-voit passer le drapeau de sa patrie...
-
-Lorsque nous quittâmes cet endroit, après avoir remercié nos
-cousins de l'excellente soirée due à leur gentillesse, mon mari
-héla un fiacre.
-
---A quoi pensez-vous donc!...
-
---Bast!... fit-il, en me prenant le bras pour me pousser dans la
-voiture.
-
-Et il me confia, à peine assis, que sa cousine lui avait glissé à
-l'oreille: «Vos affaires semblent en bonne voie...»
-
---Sur quoi se fonde-t-elle? lui dis-je, sur les aménités de
-Chauffin?...
-
---Le fait est, dit-il, qu'il s'est prodigué ce soir... Vous voyez
-bien que vous exagériez en prétendant que nous aurions à le
-gagner; c'est lui, tout au contraire, qui...
-
---Qui va nous demander quelque chose, mon pauvre ami... et quelque
-chose de beaucoup plus cher!...
-
---Je ne comprends pas.
-
---Il vous fera comprendre!...
-
-Les aménités de Chauffin retardèrent la solution.
-
-Mon mari, à qui elles s'adressaient presque autant qu'à moi, se
-fondait sur elles pour estimer superflue la redoutable extrémité
-d'entamer avec lui des négociations.
-
---Je le vois venir, me disait-il. Il nous ménage; il tient à nous.
-
---Mais pourquoi?... C'est ce que je me demande et c'est ce qui me
-terrifie...
-
---Oh! vous, avec votre pessimisme!... disait mon mari, vous
-n'aurez de plaisir que lorsque tout sera perdu!...
-
-Il m'accusait de me complaire à faire l'oiseau de mauvais augure;
-et il écartait mes noires prévisions.
-
-En attendant, rue Pergolèse et dans tout Paris, nous roulions à
-la remorque des Voulasne. Nous dînions chez eux à tout propos, et
-ils nous convoquaient une ou deux fois par semaine dans quelque
-«théâtre à côté». Au plus bas de nos malheurs, nous vivions à
-l'instar des plus insouciants viveurs. Tout juste obtenions-nous
-la grâce, en quittant nos cousins, de ne pas achever la fête par
-le restaurant de nuit! Qu'ils nous eussent donc tenus pour de
-meilleurs amis s'il nous eût été agréable de les y accompagner!
-Enfin, à ce prix, nous achetions leur alliance, et mon mari
-affirmait qu'il sentait l'affaire se préciser à petits mots tombés
-ici ou là de la bouche des Voulasne ou de Chauffin, généralement
-aux moments mêmes où nous paraissions partager le plus volontiers
-leurs plaisirs. Tel était l'unique moyen de s'emparer de Gustave;
-Baillé-Calixte confessait n'avoir pas procédé autrement. Chauffin
-était avec nous, cela semblait évident. Mais pourquoi?... Il était
-si gratuitement avec nous, et d'une façon à ce point apparente,
-qu'il devenait superflu de lui parler de l'affaire: elle
-s'engageait, elle était engagée. Mon mari alla cette fois sur les
-terrains de Levallois avec Gustave Voulasne, avec Baillé-Calixte,
-avec Chauffin, avec un employé autorisé à prendre des notes. Et
-il fit une excursion en automobile. Il revint enchanté, enivré
-quelque peu, ayant accompli un des rêves de sa vie, mais qui
-excitait en lui d'autres convoitises.
-
-Chez les Voulasne, du moins voyais-je Pipette. Malgré tous mes
-sermons, elle aimait à rappeler cet été à la campagne, le tennis,
-le rouleau de pierre où elle m'avait vue assise un jour, et les
-valses du soir... Nous trouvions toujours à bavarder ensemble.
-Sa mère me confiait: «Elle vous en dit plus qu'à moi!...» Elle
-ne m'en disait pas long, parce qu'elle n'avait jamais appris
-à parler que de jeux ou à prononcer que des mots excessifs et
-destinés à faire rire. Mais elle avait une complaisance à me
-laisser entendre son langage, tel qu'il était, et moi j'avais à
-l'entendre une complaisance qui m'étonnait presque... Peut-être
-prêtais-je à ces mots légers ou cocasses, à cette jonglerie et
-jusqu'à ce cynisme d'expression je ne sais quel sens caché, car
-enfin, pourquoi voulais-je m'imaginer qu'il y avait chez la petite
-Voulasne autre chose que ce qu'elle manifestait, autre chose que
-ce que contenaient son père, sa mère, sa sœur aînée elle-même,
-attachée à son mari, fidèle amoureuse, mais si vide? Pipette, il
-est vrai, s'était montrée un jour capable d'un acte énergique en
-fuyant Chauffin avec un éclat bien grand pour une jeune fille;
-était-ce à cause de cela que je lui prêtais de sérieux dessous? A
-la vérité, elle ne manifestait absolument rien qui contrastât avec
-les mœurs de sa famille, nulle modification à sa gaminerie bien
-connue, nulle tristesse à se retrouver chaque jour vis-à-vis d'un
-adorateur haïssable, nulle trace d'un autre sentiment.
-
-Je lui disais:
-
---Mais voyons, Pipette, vous connaissez beaucoup de jeunes gens
-qui viennent aux fêtes de vos parents, est-ce qu'aucun ne vous
-plaît?
-
---A quoi ça servirait-il? et quand ils me plairaient? puisqu'ils
-ne tiennent pas à moi?...
-
---Comment! aucun, jamais, n'a demandé votre main?
-
---Rien que des vieux... dans ce genre-là... dit-elle en tirant la
-langue du côté de Chauffin qui jouait au billard.
-
---Oh!... cependant, j'ai entendu dire...
-
---Oui, oui; des gosses alors... Il y en a eu trois, toqués... Ils
-n'avaient seulement pas fait leur service militaire!...
-
---Mais ils pouvaient le faire et vous revenir après?...
-
-Elle se tordit de rire:
-
---Ah! bien, ouiche!... la grande passion? le genre sérieux?...
-Nous ne tenons pas ça, madame!...
-
---En êtes-vous si sûre, Pipette?
-
-Elle se secoua, s'agita, fit la folle. Je ne pus rien tirer d'elle.
-
-Un soir, la partie de billard finie, Chauffin vint s'asseoir près
-de moi et me dit, lui, qu'il avait à me parler de la façon la plus
-sérieuse.
-
-Tout mon corps fut saisi d'un tremblement, mes mains se glacèrent,
-ma bouche se sécha, mes dents claquaient quand, ayant pris
-haleine, il commença son discours.
-
-Il fit allusion à la sympathie qu'il avait eue de tout temps pour
-mon mari, puis à «l'admiration respectueuse» que je lui avais
-inspirée dès le premier jour et que les années n'avaient fait
-qu'accroître...
-
-Je me ressaisis, d'un effort violent, pour n'avoir point tout de
-même l'air d'une proie rendue:
-
---Même les années, dis-je en souriant, où vous ne m'avez pas vu le
-bout du nez?...
-
-Il n'entendait pas plaisanter et il avait préparé son discours.
-Il me dit que, précisément, il avait beaucoup regretté ces temps
-de quasi-froideur avec les Voulasne, parce que l'avenir de mon
-mari était avec ses cousins. Sans vergogne aucune, il me dit qu'il
-prenait sur lui que tout allât au mieux si de francs rapports
-amicaux s'établissaient entre nous...
-
-Il disait: «Nous.»
-
---«Nous», lui dis-je, est-ce vous ou les Voulasne!
-
-Il bondit, comme un grand félin, à ma question qui était
-impertinente; il se tourna vers moi et fut tout près de me poser
-les mains sur les genoux:
-
---Il ne tiendrait qu'à vous, dit-il, que les Voulasne et moi
-puissions être confondus!...
-
---Comment cela?
-
-Il me confessa cyniquement l'attrait qu'il éprouvait pour la
-petite Voulasne, ce qu'il appelait «sa dernière flambée!» Il me
-dit qu'il comprenait, certes, qu'étant donné la différence d'âge,
-il ne pouvait espérer, «du moins avant la vie commune», être payé
-de retour; qu'il ne se dissimulait point l'obstacle à vaincre;
-mais, que, néanmoins, «les parents aidant», et s'il avait la
-chance d'être secondé en outre par une personne de grand sens et
-d'influence certaine, il triompherait et serait le meilleur des
-maris...
-
-Je le vois encore tournant vers moi sa moustache grise, relevée au
-fer, deux dents de porcelaine à crochets d'or, et ses yeux vils et
-flétris.
-
-Une vague de dégoût, qui venait de loin, qui grondait en moi
-depuis des années, qu'avait grossie la honte de me montrer à côté
-de cet homme, ces dernières semaines, dans tous les lieux de
-Paris où l'on peut être le plus sot, s'enfla tout à coup au fond
-de moi, comme un mascaret, m'étourdit de son bruit, jeta bas les
-idées de patience, de prudence, de résignation, de raison dont je
-me faisais une forteresse, m'obstrua l'entendement et me causa
-soudain un soulagement indicible, une volupté profonde et jamais
-savourée jusqu'ici, en faisant irruption hors de moi comme un
-vomissement: oui, j'eus l'impression de couvrir d'une salissure
-vengeresse cette face de papier mâché, cette image blême et
-fripée de l'oisiveté, de l'imbécillité, de la sordide médiocrité
-en toutes choses; en lui se ramassa pour moi toute la hideur
-d'un monde qu'aucune idée morale ne gouverne; la vilenie qu'il
-s'apprêtait à commettre m'inspirait moins d'aversion encore que
-la bassesse organisée de sa vie;--mais l'audace de prétendre m'y
-associer, moi, souleva encore une fois ce qui, dans ma nature, est
-plus fort que la conscience même et que la volonté.
-
-Oh! je n'ai nul esprit, nul pouvoir de faire justice par le moyen
-d'un mot mémorable! De quels termes ai-je usé pour lui demander
-s'il me prenait pour une procureuse? mon cerveau trop troublé
-alors en garde incomplètement la mémoire, mais tout ce que le fond
-et l'arrière-fond de nous dirige et fait mouvoir: les muscles
-du visage, le souffle qui passe par les narines ou ce spectacle
-miraculeux, objet d'étonnement pour les plus grands des hommes
-et accessible même aux plus sots, que jouent dans nos yeux nos
-prunelles, toute ma personne, en mainte autre occasion plus
-éloquente que moi-même, se prononça, parla, injuria, commit la
-chose définitive.
-
-Je me levai. J'allai prendre le bras de mon mari. Je prétextai
-que je ne me sentais pas bien et qu'il fallait rentrer à la maison
-au plus vite...
-
---A l'anglaise! dis-je à mon mari, filons!...
-
-Je ne voulais pas embrasser Pipette parce que je pressentais que
-sa seule approche romprait mon élan de somnambule... Mais mon idée
-fixe était de donner quelque chose aux domestiques...
-
---Vous êtes folle! disait mon mari.
-
-Je ne lui dis pas ce qui était arrivé, ni ce que j'avais fait.
-Il continuait à être joyeux et confiant. Et en moi naissait
-parallèlement une joie nouvelle, une confiance éperdue en un
-sort nouveau, en un avenir providentiel... Nos deux états,
-presque semblables, mais contradictoires, se côtoyèrent pendant
-plusieurs jours, comme deux bêtes, que l'on voit s'éloigner
-bondissant, folâtrant, de qui l'on saurait que l'une sera par
-l'autre fatalement étranglée;... et je n'en pus supporter le
-spectacle,--moi qui savais!...--qu'à cause de l'exaltation même
-qui m'animait. J'étais possédée d'une joie impérieuse, égoïste,
-même cruelle en son irrésistible élan. Sérénité, paix, enfin!
-Renaissance, résurrection!... Fête en tout moi-même!... Ah! moi
-aussi je savais donc ce que c'était que la fête!... La joie,
-moi aussi je la célébrais, sans oripeaux, sans castagnettes!...
-C'était ma conscience qui me valait toute cette joie. Ma joie
-n'était ni de chanter, ni de danser, ni de crier, mais d'aller
-droit. Rien, rien, non, plus jamais rien, j'en avais la certitude,
-ne m'empêcherait désormais d'aller droit mon chemin en suivant
-mon commandement. Suivre son commandement sans se soucier de la
-route, des traverses, de la boue et des ornières, ah! celui qui
-n'a pas éprouvé le bonheur de faire cela, qu'il ne vienne pas me
-parler de ses plaisirs et de ses chétives voluptés!... Malheureux!
-je vous plains tous, et je ne plains au monde que vous, malheureux
-qui n'avez jamais entendu la voix qui commande, ou qui n'avez
-jamais eu l'incomparable fortune de lui obéir!...
-
-Oh! la mystérieuse et toute-puissante voix!... L'étrange voix
-aussi qui, par exemple, s'était tue lorsque l'amour s'offrit sur
-mon chemin... et qui, aujourd'hui, me félicitait de n'être pas
-encombrée de l'amour pour m'élancer sur la seule route, celle qui
-est toute droite et absolument pure!...
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me venait de renoncer
-à de grands avantages matériels; mon mari me suppliait de ne rien
-«solutionner», disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait à
-mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses cousins, quitte
-à dire non à Chauffin, mais du moins afin de ne point rompre d'une
-façon désobligeante pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à
-reprocher...»
-
---Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je; ils
-sacrifient leur fille de la façon la plus indigne!
-
---Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront les choses?
-
-Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais fréquemment ce
-mot: on attendait toujours le secours des choses, non de soi-même.
-
---Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que leur dois-je, en
-somme? ils se sont constamment moqués de vous; ils vous bernent
-sans cesse; ils ne sont pour vous qu'un incessant mirage, un
-espoir pernicieux; ils vous démoralisent...
-
-Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna; il y fut de
-service un peu plus qu'auparavant; on m'oubliait. Mais mon mari
-trop soumis, ils ne le craignaient pas; il ne pouvait pas non
-plus à lui seul être utile à Chauffin qui, d'ailleurs, pénétra le
-motif de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea d'apprendre
-lui-même à mon mari, en le chargeant de m'exprimer tous les
-regrets des bons cousins, qu'un architecte s'était présenté,
-amenant avec lui un puissant bailleur de fonds qui permettrait
-de donner plus d'ampleur à l'affaire, et soulagerait d'autant
-Voulasne pour qui l'entreprise était un peu lourde.
-
-Mon mari avait voulu d'emblée en appeler à ses cousins en
-personne, mais on avait expédié pour trois jours les cousins en
-automobile, le temps qu'on estimait nécessaire pour que la grande
-colère de la victime fût tombée. Mon mari me confessa qu'il
-avait vu rouge, qu'il avait cru un moment étrangler Chauffin.
-Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que Chauffin,
-à lui-même, lui avait, paraît-il, mis le marché en main depuis
-plusieurs semaines, en le priant de me faire agir sur Pipette. Mon
-mari avait eu la faiblesse de paraître acquiescer, mais il n'avait
-pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de sorte qu'il
-assumait une part de responsabilité qui atténuait la mienne. Il ne
-m'accusa pas d'être cause de son malheur. Son malheur l'accablait
-sans recours.
-
-Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitôt qu'il les
-sut revenus; il leur rappela leur promesse. Voulasne semblait
-plus malheureux que lui, non de le savoir malheureux, car il ne
-croyait pas qu'on pût l'être, mais d'être obligé, lui, de subir
-des récriminations. Il dit, avec son ordinaire rondeur, que
-c'était bien malgré lui que l'affaire de Levallois avait pris des
-proportions imprévues, absorbait tous ses fonds et en nécessitait
-d'étrangers. Et il eut cette idée singulière: «Pourquoi, dit-il à
-mon mari, ne participeriez-vous pas à l'émission qui va se faire?
-La valeur des obligations va décupler en trois ans?..» «Mais, dit
-mon mari, parce que je n'ai pas d'argent!» Depuis le temps qu'on
-lui en demandait, Voulasne ne s'était pas encore représenté la
-situation de son cousin dénué d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne
-devait jamais atteindre la notion de ce que c'est que de manquer
-d'argent. Son innocence avait encore une fois désarmé mon mari qui
-était sorti de chez lui après avoir, une heure durant, consenti à
-parler de voyages en automobile. Ils n'étaient point fâchés; ils
-devaient se revoir; et mon mari, malgré son accablement, n'était
-pas guéri d'espérer!...
-
-Mais j'obligeai, séance tenante, mon mari a sous-louer
-l'appartement. J'avais pris mes précautions et avisé, tout au fond
-de Neuilly, une petite maison d'un loyer trois fois moins élevé
-que le nôtre, où nous aurions plus de logement et même un bout de
-jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La plupart des
-affaires de mon mari étant en province, qu'importait, après tout,
-qu'il logeât au cœur de Paris ou dans cette petite banlieue! Il
-s'y transporta, lui, comme au cimetière; mais hésiter n'était plus
-possible. Nous nous trouvions dans une situation très critique.
-Que quelques travaux vinssent nous relever, c'était le moins que
-nous pussions espérer afin seulement de vivre.
-
-Comment n'étais-je pas atteinte par le désespoir trop apparent
-de mon mari? Je ne l'étais à aucun degré. Auparavant, dès qu'il
-avait le teint bilieux ou le front préoccupé, je tremblais; à
-présent que j'avais la certitude d'une diminution irrémédiable,
-j'étais insensible à ces nuages que la violence même de la tempête
-devait poursuivre et dissiper, et j'avais la certitude d'avoir
-atteint mon port à moi, d'avoir abordé à ma terre et atteint mon
-but. Nous fîmes notre déménagement parmi les cris de joie de ma
-petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe où, et
-mes chantonnements à moi, qui finirent par communiquer un peu de
-confiance à mon malheureux mari.
-
-Il me disait:
-
---Mais on croirait, en vérité, que vous êtes contente!...
-
-Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de femme
-heureuse, pour qu'on me trouvât du courage ou quelque mérite
-spécial; j'avais la notion que ce qui faisait mon allégresse
-intérieure n'était et ne serait jamais compris. Je ne me
-reconnaissais en réalité aucun courage ni aucun mérite. Je ne
-luttais pas; je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui
-consiste à être d'accord, complètement d'accord avec moi-même, à
-ne plus faire un geste de comédie, et aussi, peut-être, qui sait?
-à tourner en un certain plaisir ce que l'on nomme généralement la
-douleur...
-
-Je répondais à mon mari:
-
---Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais encore été aussi bien.
-
-Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif était, d'une part,
-assuré qu'aucun reproche de moi ne viendrait accroître ses maux,
-mais dans son cœur d'homme il était attendri douloureusement par
-ce qu'il appelait ma résignation. Il eût peut-être mieux aimé
-avoir à me donner quelque bon conseil, à se sentir plus fort que
-moi. J'avais beau l'assurer que je n'étais point forte, mais
-que je satisfaisais en ce moment un goût à moi; une larme était
-logée au coin de son œil. Et le pauvre homme songeait, je l'aurais
-juré, à cet instant même, qu'il m'avait promis une «voiture» et un
-domestique en livrée!...
-
-Il a pensé à cela constamment en s'installant dans la petite
-maison, au fond de Neuilly, là-bas, non loin des berges de la
-Seine, où une livrée eût été bien comique! où une voiture eût
-ameuté le voisinage!
-
-Je n'avais gardé que ma petite bonne, complaisante, active, aimant
-mes enfants; elle, et moi, nous devions tout faire. Ah! si mon
-sort m'avait paru malheureux, je n'aurais eu guère de loisir pour
-me plaindre!
-
---La vie ne nous coûtera presque rien, disais-je à mon mari; et
-madame Du Toit s'est engagée à vous dénicher au fond des provinces
-une clientèle qui ne viendra pas voir si vous habitez un somptueux
-hôtel...
-
---Peut-être, soupira-t-il, pourrai-je bientôt avoir en ville un
-cabinet d'affaires...
-
-Dès qu'il se reprenait à espérer, il espérait quelque chose de
-conforme à ses rêves de toujours. Son imagination n'avait revêtu
-jamais qu'une seule figure; il la revoyait dès qu'il imaginait:
-dans ses projets, un petit domestique, en livrée, ouvrait la porte
-du cabinet d'affaires!
-
-Nous le conduisîmes par la main, Suzanne et moi, au bout du
-jardinet, dans le pavillon où ronflait un petit poêle d'école
-primaire et où j'avais fait disposer ses grandes tables. La seule
-vue de ce pauvre toit de zinc, isolé, derrière un if noir, et au
-bout de trois ou quatre plates-bandes incultes où pourrissaient
-sous la pluie, après les gelées de l'hiver, quelques choux de
-l'année passée, lui causait une mortelle tristesse. Tout cet
-espace autour de nous, ce silence, çà et là ces squelettes de
-peupliers, lui imposaient un effroi que je n'aurais pas redouté
-chez un homme aussi insensible aux choses de la nature. Il était
-accoutumé au coup de fouet que donnent le bruit de la rue, le
-coudoiement continuel des hommes, l'illusion ininterrompue d'un
-vaste affairement qui doit, semble-t-il, aboutir à un résultat
-proportionné. Le voisinage de l'homme nous fait attendre de son
-industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne touchons plus
-que le sol terrestre, et que le contact direct avec le grand ciel
-indifférent nous est rappelé par le bavardage monotone de l'eau
-dans la gouttière, ou par le geste infatigable du bras endeuillé
-de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le cœur, pour ne
-pas faiblir, autre chose que la duperie de la ville trépidante,
-autre chose que la farce bouffonne que l'homme joue à l'homme pour
-l'étourdir et le leurrer jusqu'à la fin. Illusion pour illusion,
-je n'admire que celle qui nous permet de vivre en la seule
-compagnie de la terre et du ciel nus.
-
-Suzanne, elle, était ravie parce qu'elle n'avait jamais vu d'aussi
-grandes tables; elle se fit hisser par son père sur chacune
-d'elles, et, une fois là-dessus, cette enfant n'eut-elle pas,
-spontanément, l'unique idée de jouer la comédie? Elle n'avait
-jamais été à la comédie; nous ne parlions guère entre nous des
-représentations chez les Voulasne: et, aussitôt montée sur une
-planche un peu plus haute que le sol, l'envie lui venait de jouer
-la comédie!...
-
-Nous revînmes, sous la pluie, par la petite allée entre les choux
-pourrissants, à notre pauvre maison si exiguë, si bourgeoise, «si
-laide», disait mon mari qui ne l'avait pas construite; et aussitôt
-il fallut se mettre, avant toute besogne plus pressée, à dessiner
-les plans d'un théâtre d'ombres que l'on placerait au fond du
-pavillon, sur la grande table. En une demi-journée, avec des
-bristols, quelques lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scène
-fut debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put imaginer,
-quand il s'ouvrait, tous les décors souhaitables.
-
-Et moi je me demandais, en voyant mon mari ranimé par ce même
-jouet qui enchantait sa fille, si le problème de la destinée
-humaine n'était pas d'une simplicité puérile, si la formule
-romaine «du pain et des jeux» ne rassasiait pas la plupart des
-hommes, si,--déception, ô chute lamentable de tout moi-même!--les
-Voulasne, ignorants, insouciants, pareils à des enfants joviaux et
-rêvant de travestissements, n'incarnaient pas le seul idéal de nos
-contemporains: avoir de la fortune et jouer la comédie..
-
-
-
-
-XX
-
-
-Mon penchant à rêvasser sur ces sujets fut promptement interrompu.
-Ma jeune et unique bonne ayant pris la grippe, aussitôt entrée
-dans la maison nouvelle, je dus mettre la main à tout le ménage et
-aller moi-même aux provisions. Dans la rue, un matin, discutant
-le prix des légumes avec une marchande ambulante, je me trouvai
-côte à côte avec mon ancienne compagne de couvent, Charlotte
-Le Rouleau, devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas
-vue depuis la première année de mon mariage. Sans nous être
-regardées, nous nous reconnûmes à nos voix qui répétaient avec une
-âpreté identique les prix qu'on nous faisait. Et nous rougîmes,
-toutes les deux, non pas peut-être d'en être réduites à l'état
-de pauvres ménagères, mais de nous surprendre l'une l'autre en
-cet état. Et ce furent aussitôt des exclamations, et un certain
-ton entre nous, où nous nous efforcions, à l'envi, de faire
-reconnaître notre qualité de «femmes du monde». La marchande
-que nous impatientions sans doute, avec nos manières, poussa sa
-charrette, et je discernai que, dans son grommellement éraillé,
-elle nous traitait de «détresses». Charlotte et moi demeurâmes là,
-au bord du trottoir, échangeant des phrases banales, l'indication
-de notre domicile, et reculant l'une comme l'autre l'aveu des
-événements qui nous avaient conduites de la rue Monsieur et de
-la porte du Parc Monceau, à ce carrefour boueux de Neuilly, où
-simultanément, à dix heures du matin, nous nous indignions de la
-cherté des vivres. Il se trouva que nous étions presque voisines.
-Elle avait perdu sa belle-mère, et son mari avait fui avec la
-comtesse de P..., toujours la même maîtresse, âgée maintenant de
-cinquante ans, la dot dissipée, la fortune même des parents Le
-Rouleau entamée aux trois quarts. Mais Charlotte me racontait ces
-détails lamentables de sa vie comme un enfant récite la biographie
-des grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de notre
-entrevue rue Monsieur; elle avait contracté l'habitude de la vie
-cruelle. Malheureuse en ménage, tout de suite, elle avait donné
-tout de suite sa fortune à manger; elle avait pris tout de suite
-le parti de se hausser hors de ces contingences, et elle les
-tenait, à présent, pour des particularités ordinaires à cette
-obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne jeune fille bien
-élevée, dressée à nouveau par sa belle-mère, elle n'avait pas
-cessé un instant de se conformer à la discipline des maisons où
-le sort l'appelait. Elle élevait son petit garçon; elle apprenait
-le latin et des éléments de grec et d'algèbre, me dit-elle,
-pour lui servir de répétiteur, et le nombre d'œuvres auxquelles
-cette femme sans fortune était employée de ses mains m'émut et
-m'humilia. Elle courait, en tramways, à pied, aux dispensaires,
-bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par douzaine de
-pauvres enfants sordides, mendiait pour les indigents honteux,
-grimpait dans les galetas, y avait reçu un jour le coup de couteau
-d'un homme ivre; son chagrin, disait-elle, était de ne laisser
-jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne parlait pas du
-souvenir vivace et embaumé qui doit demeurer après le passage d'un
-être angélique. Elle me narrait, sur un ton simple, uni, sans un
-mot à effet et sans bouger le petit doigt, des drames à faire
-reculer jusqu'à l'effacement toutes les fictions littéraires,
-et des drames, à ses yeux, si communs, qu'elle en semblait à
-peine comprendre la grandeur et même l'intérêt. Je frissonnais,
-l'émotion me prenait à la gorge; elle me voyait tout à coup en
-larmes et me demandait: «Mais qu'est-ce que vous avez?»
-
---Je vous admire, Charlotte!
-
-Ou bien je lui disais:
-
---«Je songe, en vous écoutant, Charlotte, à toutes les femmes que
-j'ai connues et dont la vie se consume à colporter des calomnies
-et des potins idiots.»
-
-Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait plus
-Charlotte. Elle ne pensait pas à être admirable; elle était
-possédée d'un zèle sublime; une passion magnifique et heureuse
-l'animait, mais elle la sentait encore bien éloignée de ce qu'elle
-eût dû être pour contenter le cœur de Jésus qu'elle adorait.
-
-Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire en parlant d'elle,
-elle semblait n'avoir conservé que le préjugé du rang et celui
-du nom. C'était assez étonnant, même, chez une femme arrivée au
-point culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle était
-pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais toutes les
-catégories intermédiaires entre ce que l'Évangile nomme «les
-pauvres» et le monde auquel elle appartenait par le nom de son
-mari l'intéressaient très peu.
-
-Elle faisait encore des visites dans son monde, et elle trouvait
-moyen de recevoir en son réduit une fois par mois. La vraie
-sympathie qu'elle me témoignait, c'était à l'ancienne élève du
-Sacré-Cœur qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne
-tenait pas à «voir» la femme du petit architecte. Que m'importait
-cela? elle m'enthousiasmait et elle était le seul être, depuis
-mon mariage, qui me redonnât le goût franc et pur de cette joie
-ineffable qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait point
-chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le temps, moi,
-j'allais la voir au moindre signe.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi tout à fait la même.
-Ce n'était pas qu'elle me donnât tort en ce que j'avais fait,
-mais, oubliant les causes, elle me donnait tort en ce que les
-résultats de ce que j'avais fait étaient désastreux pour notre
-situation, pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir comme
-autrefois, et certes elle m'accueillait fort bien, mais elle fut
-longtemps sans venir jusque chez moi: la distance, la «barrière»
-à franchir!... en réalité l'amicale appréhension de voir de ses
-yeux mon appauvrissement. Elle ne se décida, la chère vieille
-amie, à accomplir le voyage de Neuilly, que le jour où elle put
-m'apporter la nouvelle d'une assez grosse affaire qu'elle avait,
-dit-elle, «enlevée» pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle
-osa sonner à la porte de notre petite maison. Je fus témoin de
-son étonnement à trouver mes deux enfants poussant des cris joyeux
-dans le jardinet embelli et égayé par l'été. Je lui dis: «Vous
-voyez, les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup mieux, je
-vous assure!...» Il ne fallait pas lui dire cela; ce n'était pas
-du tout conforme à l'idée implantée en son cerveau: elle tenait
-notre installation modeste pour provisoire; nous n'étions là,
-selon elle, qu'au «garde-meuble».
-
-La vérité est qu'elle nous rendit un immense service en procurant
-à mon mari la construction d'un immeuble à Passy qui commençait
-à se bâtir. Et cette construction en entraîna plusieurs autres.
-Mais madame Du Toit ne nous invita plus guère chez elle à dîner.
-Nous tombions. Vivoter nous était encore possible; mais nous
-n'étions pas de ces gens ou qui sont solidement assis, ou qui
-s'augmentent. Elle avait aussi de graves ennuis, je le savais, la
-pauvre femme: pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente?
-Peut-être par une délicatesse excessive, après tout, et pour ne
-point me manifester que je ne lui avais servi à rien, moi, dans
-mon ancienne croisade destinée à «ramener» son fils?... Le ménage
-d'Albéric n'allait plus; Isabelle, ayant cessé d'aimer son mari,
-devenait insupportable. Albéric se réfugiait volontiers à la
-maison paternelle, oui; Albéric revenait à sa mère, il est vrai;
-mais il revenait sans sa femme; ce n'était pas cela qu'on avait
-attendu de lui. Et sa femme, où allait-elle? Qu'allait-elle faire,
-l'impulsive Isabelle, du nom honoré des Du Toit?... Mon mari
-pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir, en revenant
-de chez ses cousins: «Isabelle prend des libertés!...» Je ne
-l'avais pas poussé à m'en dire davantage, mais pour qu'il m'eût
-dit cela, quelles libertés Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je
-voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur d'apprendre
-au sujet de la chère petite Pipette et de son mariage possible des
-choses qui m'indignaient outre mesure. Madame Du Toit ne parlait
-plus de Pipette, plus des Voulasne, plus du ménage d'Albéric...
-
-Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien qu'elle
-parlât de lui, parce que le nom de M. Juillet était sur toutes
-les bouches, à la suite du retentissement «injustifié,» disait sa
-tante, d'un ouvrage récemment publié par lui. C'était une sorte
-d'essai psychologique et moral, de fond très savant, mais de forme
-excessivement libre, et contenant des idées que la famille Du Toit
-tenait pour beaucoup plus mauvaises que les mauvaises. Toujours
-est-il que le succès du livre se trouvait organisé, à la grande
-surprise de l'auteur, par les milieux dont il prétendait combattre
-les tendances; et l'auteur se voyait renié, honni, par l'opinion
-à laquelle il s'était piqué d'apporter des renforts nouveaux. «Il
-est perdu! s'écriait madame Du Toit; il va passer à l'ennemi!»
-
---Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions sont
-louables; toutes ses conclusions saines: c'est un soldat
-précieux!...
-
---Un soldat qui combat à sa guise!... et, vous le voyez bien, qui
-se fait applaudir par l'autre camp!
-
---Mais ce que l'autre camp applaudit, ce sont les points sur
-lesquels vos adversaires peuvent s'entendre avec vous?...
-
---On s'entend sur tout, ou l'on ne s'entend pas.
-
-M. Du Toit avait flétri d'une façon tranchante et
-impitoyable l'œuvre de son neveu en qualifiant l'auteur de
-«catholique-dilettante».
-
-Je n'avais point lu le livre de M. Juillet; je m'interdisais de
-le lire. Mais, si sévère que me parût le jugement de M. Du Toit,
-je le devinais assez fondé, parce que, à bien réfléchir, c'était
-sous cet aspect que m'apparaissait à présent M. Juillet. Il louait
-tout du catholicisme; il en aimait la beauté sensible et il en
-pénétrait l'âme, admirablement, je le crois; il prêchait, il eût
-fait, comme je l'avais dit, des conversions; mais il n'était pas
-catholique. Il se montrait le même homme vis-à-vis de la morale
-dont il reconnaissait et grandeur et nécessité, mais il ne vivait
-pas conformément à la morale. Et l'amour, le beau, le suave, le
-délicat et grave amour, l'amour que le christianisme inventa,
-celui dont tant de conversations de M. Juillet en ma présence ou
-avec moi s'étaient plu à évoquer la fascinante image, une image à
-ce point radieuse que lui-même avait failli s'y brûler, de cet
-amour-là, en définitive, il avait craint les extases, l'intensité,
-la gravité, la naïveté, la durée peut-être, en termes plus
-bruts: la responsabilité, les obligations; ç'avait été chez lui
-romanesque de causerie, ornement de salon, objet d'art si l'on
-veut ou littérature! Mais le fond de lui-même?... C'était un grand
-égoïste, aimant les plus beaux des plaisirs, et aussi les autres,
-au vrai, n'aimant que son plaisir. Il donnait à son esprit, qui en
-était avide, des fêtes magnifiques et des divertissements du plus
-haut goût; à part cela, il vivait et se vautrait comme un homme
-ordinaire.
-
-Ah! ah! je commençais à le juger!... avec une impartialité un peu
-fière d'elle-même.
-
-Mais madame Du Toit, chaque fois que j'allais la voir, revenait
-avec une insistance curieuse à son neveu; ne fût-ce que pour
-l'anathématiser ou m'annoncer que M. Du Toit ne le voyait plus,
-elle trouvait un moyen de me parler du «succès de son neveu».
-Je crois que, dans quelque arrière-retraite quasi ignorée
-d'elle-même, le succès de son neveu, qu'elle qu'en fût la nature,
-la flattait.
-
-Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse un peu
-flattée, à mon tour, à cause de l'amitié que M. Juillet m'avait
-fait l'honneur de me manifester et à cause peut-être d'une
-plus particulière complaisance à mon égard, dont un jour, en
-souriant, elle s'était elle-même faite l'interprète. Elle
-croyait sincèrement m'être agréable en suscitant ces retours
-d'échos évanouis. Madame Du Toit était une femme qui avait de
-l'indulgence pour les affections sentimentales, comme toutes les
-femmes que l'amour, «ce qui s'appelle l'amour», ainsi qu'elle
-disait elle-même, n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait
-le souvenir qu'agréable. Elle ne comprenait pas plus mon état
-d'esprit qu'elle n'avait compris le mouvement qui me tenait
-farouchement heureuse, terrée au fond de Neuilly.
-
-Bonne et serviable amie, elle ne soupçonnait pas que c'était une
-certaine fièvre qui me soutenait, non le cours normal de mon
-sang! que ma résignation était une passion, et que ce n'était pas
-quelque chose d'agréable qui me pouvait plaire!
-
-En m'entendant juger du haut d'une impartialité de glace son neveu
-tout couvert d'une jeune renommée, elle eut un regard surpris,
-elle se tut un instant, parut réfléchir, et me dit:
-
---Il ne faut pas vous dessécher le cœur, mon enfant!...
-
-Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait tout le sens.
-Inconsciemment prononcé ou bien résultat de l'expérience d'une
-femme comme madame Du Toit, il fit frémir toutes mes moelles.
-Intransigeante, à n'en pas douter, sur tous les grands principes
-directeurs de la vie, je suppose que madame Du Toit, comme
-elle me l'avait laissé entrevoir dans un autre entretien,
-admettait avec le ciel des accommodements que le grand zèle
-de Pascal eût raillés: pour elle, le souvenir attendri d'une
-passionnette innocente était un dérivatif possible à la rigueur
-d'une vie honnête. Moi, qui eusse commis la faute au milieu de
-l'ouragan déchaîné, c'était la détestation furieuse de la moindre
-peccadille, qui, aujourd'hui, me donnait des forces!...
-
-
-
-
-XXII
-
-
-L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait mieux à mon besoin.
-La voir, la voir agir, cette martyre à l'extatique supplice, me
-reversait dans les veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop
-à la voir, sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais
-vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions,
-fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à causer des plaisirs
-permis... Dans sa pauvre chambre, je m'imaginais au couvent,
-écoutant encore la voix séraphique de madame Du Cange; et, en
-effet, sur les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de
-Charlotte, par un étrange effet de la transparence d'une même âme,
-une beauté analogue à celle de mon ancienne maîtresse générale
-se répandait et me subjuguait. La supériorité de Charlotte sur
-moi, sa constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable
-bonheur qui rayonnait de toute sa personne, contribuaient à
-augmenter l'illusion de mes jeunes années aux pieds d'un être
-qui représentait plus que la sagesse humaine: l'inspiration
-directe d'en haut. Charlotte n'avait que du dédain pour la
-seule expression de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre
-de l'_Imitation_, et me lut cette imploration surhumaine mais
-dont le timbre est cependant à l'unisson de je ne sais quel cri
-profond de mon cœur: «_Faites que toutes les choses de la terre me
-soient amères..._» Elle m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes,
-soulignées de sa main, tous les jours relues dans un petit
-volume aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu qui
-m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset que je croyais
-connaître, comme tous les autres, mais que je n'avais lu que des
-yeux, non du dedans: «... _Que je retire mon cœur de toutes les
-choses créées_...» Et, comme elle me répétait cela, je me mis à
-pleurer, moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, elle,
-autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, elle m'avait avoué
-tout à coup que son mari ne l'aimait pas.
-
-«Que je retire mon cœur de toutes les choses créées...»
-Sublimité!... épouvante!... Terre!... ciel!... arbres chéris!...
-lumière du jour! Pelouses arrosées, ombres de l'été, petite
-allée qui tourne, banc dans le jardin, souvenir d'une fleur,
-parfum de la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits
-mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô nuits d'été
-divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude de l'appel informulé
-de nos lèvres!... Petits enfants!... êtres humains!... figures
-aimées!... «toutes les choses créées!...»
-
-Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?» Elle avait franchi,
-elle, le cercle où l'on s'attendrit et où l'on pleure! Un paradis
-prématuré l'avait reçue, où je voulais m'élancer et la joindre;
-mais moi, je pleurais encore toutes mes larmes à la seule
-évocation des choses créées!...
-
-Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle était vraiment
-très grande et très pure; elle n'essayait pas de me capter en
-me parlant du bonheur qui m'attendait si j'accomplissais tout
-le sacrifice; elle ne faisait pas miroiter une récompense, une
-compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires; elle
-me parlait seulement de la nécessité de «vivre bien» et de
-l'abnégation qui en est le moyen unique.
-
-Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état particulier où
-nous mettent les larmes et qu'on peut comparer à une mer agitée
-dont le fond obscur lui-même se soulève, voilà que je pousse un
-cri imprévu:
-
---Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez pas!...
-
-Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours entre deux
-doigts le petit livre aux accents surhumains. Je croyais que
-par un seul mot j'allais la rendre pitoyable à mon cas; ce que
-j'allais dire, je croyais que cela formait le faisceau de tous les
-liens qui ont noué mes membres avec la trop charmante création de
-Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de quelle façon et jusqu'à
-quel point j'avais aimé!...
-
-Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi terrorisée
-que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure de la pauvre
-chambre, de Satan avec ses braises et son odeur soufrée. Elle
-recula, elle fit une figure horrible, et puis, tout aussitôt, et
-sans prononcer un mot, elle commanda, oui, toute son attitude
-donna un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;--et là, elle
-recouvra sa beauté d'ange,--tout, en elle, ordonna: «Va-t'en!»
-
-Je pensai instantanément à la figure que j'avais faite lorsque
-l'homme que j'aimais m'avait parlé d'amour: j'avais dû être
-pareille, exactement, à ce qu'était Charlotte recevant la
-confidence de ce qu'il y avait de profane dans mon cœur. Ah! je
-comprenais qu'il eût fui!
-
---Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous le jure!...
-puisque je vous confesse un péché d'intention presque ancien et
-expié, depuis, tous les jours!... puisque je vous dis la grande
-aile protectrice qui m'a sauvée de la faute et qui est quelque
-chose de bien plus auguste que moi, que ma volonté, que notre
-vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté dans
-nos familles, quelque chose fait de la parole de nos communes
-maîtresses, dix ans écoutée et poussée plus loin même que notre
-esprit: jusqu'à notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;...
-quelque chose d'un bien plus large et plus fécond enseignement que
-n'eut été ma résistance volontaire, isolée, chétive... ne vous
-scandalisez pas, Charlotte! ne me méprisez pas! j'ai peut-être été
-un instrument utile entre les mains de Dieu...
-
-Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique. Dure à
-elle-même et dure à tous,--par une étrange contradiction, vouant
-sa vie au soulagement des maux,--elle était haussée à l'héroïsme
-constant; et ma faiblesse de femme, qui conservait encore,
-malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines, devait aux
-siennes exhaler l'odeur putride que je sentais, moi, à toutes les
-veuleries, à toutes les compromissions...
-
-Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne discuta même
-pas avec moi. Je devinai en elle un sentiment pire pour moi que
-les plus infamantes invectives: la désespérance de me sauver
-jamais; comme si un manquement du genre de celui que j'avais
-failli commettre était la marque d'une incurable dégénérescence.
-
-Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais à droite
-et à gauche: à madame Du Toit qui me trouvait le cœur trop aride;
-à Charlotte de Clamarion qui me jugeait perdue par la trop grande
-tendresse de ce même cœur; à ma vieille amie dont la conception
-de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas mon idéalisme; à
-mon ancienne compagne de couvent de qui m'attirait la sainteté,
-mais que sa superbe attitude morale même rendait cruellement
-dédaigneuse de mon infime et trop imparfaite nature!...
-
-Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude des basses
-terres m'obligeait à tenter l'ascension des sommets; et la
-blancheur de leur neige, à peine entrevue, trop pure, pour mes
-yeux, me rejetait meurtrie, en me laissant accrochée par mes
-vêtements de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart
-d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est possible...
-
-Je descendis l'escalier de madame de Clamarion comme un automate,
-les yeux hagards, effrayée de la perte de ma dernière amie,
-effrayée de ce qui me manquait pour me trouver de niveau avec
-ceux qui vivent et avec ceux qui dominent complètement la vie.
-Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un soleil de
-juillet féroce qui cuisait l'interminable avenue aux arbres trop
-jeunes pour fournir de l'ombre. Il y avait un cantonnier assis
-sur sa brouette, qui se versait dans la gorge le contenu d'une
-bouteille; plus loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et
-une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient peut-être pas
-de quoi manger, s'embrassaient avec transport. Je pressai le pas.
-Des cloches sonnaient l'_Angélus_ de midi. A la porte de notre
-jardinet, ouverte, Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds
-plus lumineux que le soleil, épiaient mon retour.
-
-O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à vous, ne
-plus vivre que pour vous voir vivre mieux que moi! n'était-ce
-pas assez? Qu'est-ce que je demandais et qu'est-ce que je
-cherchais?... Suzanne et Jean m'entraînèrent au pavillon.
-Ce n'était pas à cause de mon retard à déjeuner qu'ils me
-guettaient, c'était parce que Suzanne avait réussi à démolir la
-toiture du petit théâtre édifié si soigneusement par son père,
-et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout entière,»
-disait-elle,--ses deux pieds tout au moins et les jambes jusqu'aux
-genoux,--dans la boite ouverte que devenaient par son vandalisme
-le minuscule édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à
-donner des représentations à son frère. On l'asseyait, lui, dans
-un panier haussé à la dignité de fauteuil d'orchestre, et sa sœur,
-tour à tour mime, danseuse, artiste tragique et comique, était
-indifféremment Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah
-Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation entre les quatre
-montants du cartonnage, elle était réduite à exécuter tous ses
-mouvements en piétinant sur place.
-
-Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle se crût sur la
-scène d'un «théâtre?»
-
---Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra sa toiture
-enlevée?
-
---Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce théâtre ne
-pouvait pas toujours durer, et je lui confierai le soin de faire
-quelques agrandissements... Des dégagements, regarde un peu, nous
-n'en avons pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande ce
-qui se passerait...
-
-Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait «agrandissements!»
-comme son père...
-
-L'avant-veille de ce jour même, le papa étant absent pour ses
-travaux en province, un monsieur ne s'était-il pas présenté à la
-maison, pour tout peser et examiner, en me laissant entendre que
-mon mari cherchait à contracter un emprunt?... Or, d'après mes
-plus minutieux calculs, nos dépenses étant réduites à l'extrême et
-les travaux en cours d'exécution étant importants, nous pouvions
-vivre... Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit:
-notre petite maison ne représentait pour lui qu'un garde-meuble.
-Pauvre petite maison de Neuilly, à laquelle je m'étais, quant à
-moi, si vite accoutumée, et qui plaisait aux enfants! Dans la
-modestie, et dans l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie
-de notre âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à quoi
-bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui. Monter tout seul,
-s'élever loin des yeux du monde? Admissible, ceci, jadis, pour
-escalader un ciel d'où Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'œil
-de Dieu ne me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle
-une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce que je sens
-cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas?
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de juillet, je reçus à
-midi, au moment de nous mettre à table, une dépêche de mon mari,
-datée de Dinard. Que faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le
-Midi... Il me demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements
-de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe «de hauteur
-moyenne». «Lettre suit», portait le maudit papier qui si souvent
-fait l'économie de quatre sous pour nous consumer par vingt-quatre
-heures d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon mari se
-trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis pour Dinard la
-semaine précédente?
-
-Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à Neuilly, que je
-n'avais pas vue depuis un certain temps, qui ne m'avait pas
-invitée cette année à Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à
-ma porte, avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en
-possession d'une dépêche plus explicite; elle venait s'informer si
-j'en avais une plus explicite que la sienne. On lui annonçait, à
-elle, qu'un grave accident était arrivé à Pipette. Je lui appris
-qu'à moi mon mari réclamait des vêtements de deuil.
-
-A elle comme à moi on avait voulu épargner la vérité tout entière.
-Nos deux tronçons d'information réunis formaient quelque chose
-de pire. Pipette!... notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu!
-Quoi? qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite santé,
-disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette! pauvre petite
-Pipette!... Nous demeurâmes là à nous morfondre, à nous épuiser en
-conjectures, madame Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il
-fallait conclure de nos deux télégrammes réunis.
-
-La lettre annoncée par mon mari me parvint le lendemain matin
-seulement. Elle ne contenait que quelques mots griffonnés à
-la hâte: «C'est moi qui suis chargé d'accompagner le corps.
-J'arriverai à la gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre
-petite, étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé,
-paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des parents
-dépasse toute imagination.» A la gare, à l'heure dite, bien avant
-l'arrivée du train qui eut du retard, je trouvai monsieur et
-madame Du Toit. Les Albéric étaient à Dinard; c'était par eux
-que ma vieille amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière
-heure, disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme et à
-ses beaux-parents littéralement fous de douleur. «Par un hasard
-heureux, ajoutait-il, Serpe s'est trouvé là pour accompagner la
-pauvre enfant dans son dernier voyage.» Et nous nous regardions
-tous les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos lèvres
-l'expression cuisante de notre crainte commune et inavouable, de
-notre crainte plus grande que la stupéfaction et la douleur même
-de cette mort: la crainte que cette mort ne fût pas le résultat
-d'une étourderie, d'un accident fortuit...
-
-Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le jour où je
-l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses grands patins,
-j'avais connu en elle une décision rapide et téméraire, et il y
-avait en son esprit quelque chose de sérieux qui s'ignorait parce
-que le sérieux n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte
-à côte avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je pensais:
-«Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer à faire rentrer
-cette enfant sous le toit paternel!...» Et madame Du Toit, j'en
-suis sûre, se disait que l'événement eût peut-être été évité, si,
-pour obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné Pipette à
-elle-même. Hélas! hélas! que de choses inconciliables en ce monde!
-En effet, une amie eût été bonne à ce cher petit être, forcé comme
-la pauvre et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!...
-On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté, mais par
-indolence criminelle, et pour ne point interrompre une partie de
-plaisir!...
-
-Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant à lire dans
-tous les journaux le fait divers rapporté d'une façon identique,
-madame Du Toit qui rongeait son frein s'approcha de moi, me mit
-son doigt ganté sur le bras et me dit:
-
---Cette petite avait un amour au cœur!...
-
-Je m'en doutais, mais je blêmis:
-
---En êtes-vous sûre... et comment?...
-
---Dans son embarras, me dit-elle, _il_ s'en était ouvert à moi...
-Vous savez comme elle était mal élevée et ignorante des usages:
-n'avait-elle pas osé lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle
-s'est perdue, la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à une
-jeune fille aussi déterminée!
-
-Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, et à cause
-des faits qu'elle m'apprenait et à cause de l'opinion qu'elle en
-avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en
-eût eu comme elle!
-
-Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles et trop
-sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes
-d'une prétendue libération des mœurs! Monsieur Juillet, si libre,
-lui, averti si à fond de toutes choses, recevant une lettre
-amoureuse d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait
-d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique pour elle,
-il n'était qu'embarrassé!
-
-Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil et son demi-crêpe,
-descendre du fourgon. Il était très ému; il nous parla
-immédiatement de l'état indescriptible des parents. Il doutait
-si Albéric réussirait à les faire monter dans une voiture pour
-prendre le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des
-gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout à
-coup en présence de la pire chose qui leur pût advenir. Isabelle
-ne valait pas mieux que ses parents.
-
-Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... Elle avait
-mangé peu de temps avant d'aller au bain... On répétait cela; on
-n'avait que cela à dire. Elle était excellente nageuse; elle avait
-fait ses preuves...
-
---Mais précisément à cause de sa grande expérience de l'eau, de la
-mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?...
-
---Elle était retournée à l'office manger le quart d'un
-plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au
-bain; ils se sont souvenus de ce détail après...
-
---C'est affreux! C'est affreux!...
-
-A cause, précisément, de sa grande expérience de la natation,
-elle allait prendre son bain à marée basse et sans que personne
-l'accompagnât. On l'avait vue, de la villa, partir en courant
-sur le sable, son peignoir gonflé par la brise et le petit
-nœud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un
-papillon. Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui
-semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des
-têtes de nageurs, et puis le canot, pareil à une coque de noix
-où le maître-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait
-au soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer son
-peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air
-résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer...
-Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, à ce récit, ces deux jambes
-fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur
-dernière empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une
-cire!... Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce
-chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une
-enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et
-là-bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tête
-lourde d'une si grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur
-ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un
-poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille
-de noix s'agitât, pour que des cris s'échangeassent entre les
-nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger à
-diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un
-d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: «Au secours!
-au secours!» Alors, tout Dinard, comme une fourmilière dérangée,
-descendait sur la plage, un commissaire méticuleux ayant la
-précaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but
-d'identification, la trace des petits pieds nus...
-
-Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui contenait le
-corps de cette enfant chérie. Le fourgon, le coffre de bois, le
-transfert dans une salle spéciale de la gare, les voyageurs qui
-se découvraient, se signaient, le prêtre qui priait au-dessus
-des restes d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu n'avait
-jamais rien dit!... Pour quelles misérables joies avait-elle
-vécu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans espérance? On
-l'avait élevée pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle
-venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument
-de plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... Pipette!
-Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, image accomplie du
-bonheur de vivre! vous étiez là, percée par le trait le plus noir
-que les plus sombres mœurs puissent décocher contre la créature
-humaine! Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, puisque
-au cœur même de son ébriété vous atteint la même blessure que dans
-la vie spiritualisée qui veut connaître la douleur et qui, elle,
-du moins, en aperçoit l'au delà radieux!
-
-Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander à mon mari:
-«Mais, enfin, comment vous trouviez-vous à Dinard?» il me dit:
-
---Les cousins avaient tant insisté!
-
-Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins; il en avait
-un peu honte; il avait préféré s'en cacher.
-
-Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables. Albéric avait
-assez à faire de s'occuper d'Isabelle que la fin de sa petite
-sœur anéantissait comme la première révélation de notre sort
-mortel. Isabelle avait eu des crises de nerfs pendant le voyage;
-on l'emporta pareille à une malade; l'appréhension de voir le
-cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis, la faisait
-hurler d'horreur. Les parents, c'étaient deux paquets inertes, des
-colis encombrants, dont Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques,
-ils demeurèrent en cet état, et même Gustave n'y put paraître, le
-médecin le maintenant au lit comme un enfant sensible à qui l'on
-cache les préparatifs mortuaires. Il échappa, ainsi, à la vue des
-tentures, des cires brûlantes, des candélabres d'argent et aussi
-du clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il esquiva, par
-une défaillance non feinte, l'église, les chants divins, trop
-grands pour lui, le piétinement derrière le char lugubre, et le
-spectacle,--auguste, celui-là,--de la restitution d'une partie de
-lui, pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui ne rit
-pas.
-
-Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante. Pareil
-accablement fut d'un effet considérable. C'est la faiblesse
-des parents qui avait poussé leur enfant à la mort; chacun le
-savait, le disait; personne qui se privât d'incriminer une inertie
-connue de tous et à ce point monstrueuse. C'est leur faiblesse
-qui les sauva. Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on
-se tut, presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin qu'on
-parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé la mesure commune.
-Leur responsabilité dans l'événement? mais ils l'ignoreraient
-toujours! Que leur fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût
-fait comprendre! Inconscients ils avaient vécu, inconscients ils
-avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients, l'image
-physique de leur douleur écartée, ils renaquirent peu à peu à leur
-vie facile de corps simples.
-
- * * * * *
-
-Pendant le temps que les restes de Pipette demeurèrent rue
-Pergolèse, j'étais retournée, naturellement, chez nos cousins. Mon
-mari leur fut utile, et il est juste d'ajouter que Chauffin se
-multiplia: c'était lui qui, dans la maison, était au fait de tout;
-il faisait tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne,
-une tristesse partagée, et l'impression identique du désastre
-irréparable nous unissait. Nous oubliions momentanément tout ce
-qui nous avait si totalement disjoints. Le sacrifice de la victime
-immaculée avait, comme aux temps anciens, sa vertu apaisante.
-
-Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore, après les
-obsèques, chez les Voulasne!
-
-Ils ne disaient rien, ni le père, ni la mère; ils ne savaient
-absolument que faire, ayant l'impression qu'aucune de leurs
-occupations habituelles ne convenait à leur situation; ils
-pleuraient. Isabelle, Albéric pleuraient. Je pleurais avec eux.
-Chauffin, faisant comme nous, se purifiait à nos yeux!
-
-Rentrée chez moi, je pleurais encore. Je pleurai ainsi jusqu'au
-jour où je m'aperçus que, dans un chagrin si grand, se mêlait
-l'idée de la douleur qu'avait dû subir la malheureuse enfant en
-songeant à celui qu'elle aimait, à qui elle avait écrit, elle, et
-envoyé l'expression de son amour...
-
-Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner à Dinard. Un jour,
-Chauffin leur proposa de partir à la recherche d'un autre endroit
-où passer l'été. Ils partaient en automobile. Ils n'emmenaient
-point les Albéric qui déjà recommençaient leurs chamailleries
-intolérables; moi, j'étais retenue par mes enfants; mais ils
-offrirent une place dans leur voiture à mon mari, à côté de
-Chauffin.
-
-Nous causâmes, le soir, de la proposition, mon mari et moi. Il me
-dit:
-
---La pauvre Pipette disparue, la question Chauffin se trouve avoir
-bien changé de figure: elle ne vous épouvantera plus, j'imagine?...
-
-Je fus cependant épouvantée. Je n'avais pas songé à cette
-conséquence en effet trop logique de la mort que nous pleurions:
-mon mari, qui, déjà, avant l'événement, retournait chez ses
-cousins, allait m'y retenir et recommencer à se leurrer d'espoirs,
-à y prendre cette fièvre troublante que donne le contact de la
-fortune et de la fête. Et tout était à recommencer.
-
-J'avais bien senti, hélas! que je ne convertirais pas mon mari
-à la vie modeste où toutes les joies ne peuvent provenir que de
-l'intérieur. Sinon pour moi, du moins pour lui et pour l'avenir
-de nos enfants, mieux valait peut-être prolonger la duperie à
-la lisière de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse
-reculé de puiser chez eux le moyen de relever sa situation ne
-vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives d'emprunt
-dont l'une, tout dernièrement, m'avait tant alarmée?... Hélas!
-qu'était mon influence et qu'eût été ma volonté la plus acharnée,
-mais solitaire, contre l'universel mouvement qui entraînait les
-hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres à divertir
-un monde rajeuni? Par moments, le doute me prenait de la valeur
-de mon rôle en une pièce où j'apparaissais, me semblait-il, comme
-un fantôme du passé. «Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je à
-faire ici?...» Et le doute que j'avais sur ma propre valeur était
-plus effroyable que le sentiment de mon caractère étranger... «Je
-viens du fond des temps; je suis une image affaiblie des femmes
-d'autrefois; je porte en moi le spectre de mes aïeules au point de
-faire reculer l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais
-je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et de la mère
-de ma mère qui leur ont épargné, à elles, de se demander jamais ce
-qu'elles étaient... Je tiens trop encore de leur intégrité pour
-faire aux yeux du meilleur monde de mon temps la figure tout à
-fait convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hérité une
-assez haute vertu pour boire au calice enivrant de Charlotte de
-Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu! je crois en vous... Je ne me sens
-pas assez forte pour douter de tout ce qu'on m'a enseigné en votre
-nom: mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter, que mes
-propres lumières sont insuffisantes!... Quel abîme entre le pâle
-fantôme que je fais et la figure de celles à qui je ressemble
-encore!... Je ne doute point; mais déjà je n'ai plus la foi qui
-agit. Et quand un instinct secret, une voix du plus profond de
-moi, m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient des
-restes de cette foi candide et parfaite, je pâlis et je tremble
-à la pensée de ce que vaudra ma fille, élevée par l'ombre que je
-suis et dans une atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion
-de nos vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air
-que j'ai respiré!...»
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Mon mari ayant accompagné ses cousins, je restai avec les enfants
-à Neuilly, où nous devions attendre le commencement de septembre
-pour aller à Chinon.
-
-Une après-midi, alors que nous nous tenions dans le pavillon,
-au fond du jardin, on sonna à la grille. Ma petite bonne, peu
-faite aux usages, inaccoutumée surtout aux visites, vint, sans se
-presser, me dire qu'une dame me demandait, une dame qui n'avait
-pas voulu donner son nom et qu'elle avait laissée à la porte.
-
---Mais comment est cette dame?
-
---Une fausse jeunesse, me dit la bonne, mais qui doit se faire
-reluquer encore... Il y a deux messieurs qui sont arrêtés plus
-loin...
-
-A quelques détails complémentaires, je reconnus Emma. Mon
-premier mouvement fut de ne pas la recevoir, mon mari me l'ayant
-formellement interdit. Puis la pensée qu'elle n'insistait pour
-me voir pendant l'absence de son frère que parce qu'elle était
-malheureuse, m'apitoya. Elle venait jusqu'au fond de Neuilly,
-par la grande chaleur et sans voiture; je n'eus pas la dureté de
-la laisser repartir; je dis à la bonne de la faire entrer à la
-maison, et j'allai la rejoindre. Il me semblait que je faisais
-quelque chose d'à moitié mal, d'à moitié bien. Emma s'était
-conduite d'une façon qui méritait peu d'indulgence; mais, depuis
-que j'avais souffert par l'amour, j'éprouvais moins de répulsion
-que de pitié pour les infortunées qui furent par lui roulées comme
-les galets par la lame de la mer.
-
-Elle était bien changée, la pauvre Emma. Le jugement sommaire de
-la bonne n'était pas sans justesse. Emma, frappée par le mal des
-années, concentrait toute sa farouche ardeur à en combattre le
-ravage; si ses yeux s'amollissaient, elle conservait sa taille,
-onduleuse, opulente sans excès, et cette bouche en grenade éclatée
-qui vous donnait frais, au cœur de l'été.
-
-Elle s'excusa beaucoup. Je croyais sa visite vulgairement
-intéressée; je m'attendais à ce qu'elle me tendît une main de
-quêteuse. Mais non! Elle avait avec moi, comme dès notre première
-entrevue, une certaine gentillesse perceptible malgré toute la
-distance qui nous séparait; je ne lui étais pas antipathique;
-elle me croyait seulement soumise à des mœurs antédiluviennes
-et hypocrites, et elle avait cru de la meilleure foi du monde
-que, de ce qu'elle tenait pour ma vieille défroque, il ne me
-resterait bientôt rien. Elle me plaignit surtout, à la suite
-d'un préambule embarrassé et difficile, destiné à aborder notre
-situation diminuée. Comme je lui disais que, loin de me trouver
-à plaindre de cette situation nouvelle, je m'en trouvais au
-contraire beaucoup plus à l'aise et menais une vie plus conforme à
-mes goûts, elle me dit: «Allons donc!...» en haussant les épaules,
-et je lus dans ses yeux qu'elle croyait encore à mon «jésuitisme»
-invétéré. Elle n'était pas accessible à une autre conception du
-bonheur qu'à celle du plaisir uni à la fortune. Elle soupira
-longuement. Il était évident qu'elle avait des motifs personnels
-de regretter que son frère n'eût pas réalisé ses brillantes
-espérances; mais elle semblait me porter un intérêt tout personnel
-et compatir à mon sort. A cela, elle avait une raison que je
-n'allais pas tarder à apprendre, malheureusement. Il existait
-aussi entre elle et moi cette cloison qui sépare les êtres soumis
-à des mœurs totalement différentes. Elle me jugeait avec autant
-de compassion que j'avais de compassion, moi, pour les Voulasne,
-pour leurs amis ou pour Emma elle-même. Emma me représentait
-l'image, poussée à l'extrême, de ces mœurs dont l'amour est
-le pivot et la loi unique et que je voyais opposées sans cesse
-comme un progrès, comme une conquête, aux mœurs disciplinées et
-soumises à la contrainte morale. Je voyais en moi la génération
-arrachée à ce vieux sol, inacclimatée au nouveau, cherchant entre
-les deux un introuvable compromis. Notre rencontre improvisée,
-dans cette pièce de la petite maison de Neuilly, prenait pour
-mon esprit confus, solitaire et trop disposé à réfléchir, une
-importance insoupçonnée. Cette jolie femme un peu fripée et cette
-bouche, restes de désordre et de beauté, cela grandit tout à coup
-devant moi. Les volets étaient clos afin d'éviter la chaleur; nous
-causions dans l'ombre; je voulus voir et j'entr'ouvris l'un d'eux.
-Emma se leva, se déplaça, pour se poser à contre-jour. Dans ces
-mouvements, et comme mes allusions à quelques détails matériels de
-la maison introduisaient un peu de familiarité dans l'entretien,
-Emma qui brûlait d'arriver à ses fins, me dit qu'il fallait voir
-les choses comme elles sont, prendre les gens pour ce qu'ils
-valent, que vivre dans les nuages était «idiot», et qu'enfin
-c'était «être une gourde» que de prétendre faire d'un homme autre
-chose que ce qu'il est.
-
-J'allais prendre la balle au bond et m'apprêter à mettre Emma hors
-de chez moi, pour me traiter avec son sans-façon et son langage
-de cabaret; mais c'était elle qui, par ses mots un peu vifs,
-venait d'ouvrir une porte par où elle expulsait enfin toute la
-rancune amassée depuis des années contre son frère dédaigneux,
-et ce qu'elle me dit me cloua sur place. Je ne suis pas assez
-initiée au libre parler d'Emma pour reproduire ses termes; ils
-jaillirent soudain comme les scories d'un cratère en éruption;
-la lave bouillante se déversait à mes pieds; j'étais surprise,
-ahurie, captivée aussi par ce que m'apprenait ou m'invitait à
-connaître une telle effervescence d'expressions. Je faisais, à
-mesure qu'elle vociférait, la part de l'exagération, trop aisée à
-discerner; mais Emma me citait des faits précis et contrôlables
-qui, au-dessus du torrent fielleux, surnageaient comme les
-douloureuses épaves reconnues d'une maison écroulée. Mon mari,
-au dire d'Emma, n'avait jamais cessé de me tromper. La liaison
-qu'il avait, avant son mariage, il ne s'était pas donné la peine
-de la rompre; elle n'était ni sérieuse, ni unique; il était comme
-tous ces messieurs; ils s'entraînaient les uns les autres; les
-plus riches avaient des maîtresses, les moins fortunés se fussent
-crus déshonorés de ne point faire comme s'ils en entretenaient
-une, deux, parfois davantage. Depuis deux ans, mon mari s'était
-acoquiné, disait-elle, avec une femme dangereuse non par son
-esbrouffe, mais au contraire son attitude rangée et son goût de
-thésauriser. Emma me la nommait, me donnait son adresse, me citait
-le nom de l'enfant qu'elle avait eu récemment. «Achille a des
-goûts bourgeois, me dit-elle, vous le savez; ce n'est pas tant un
-noceur, mais il lui faut pour le moins un faux ménage afin qu'on
-ne se f... pas de lui dans le métier.»
-
-Les sentiments les plus divers bataillaient en moi pendant ce
-discours plein de fiel dont quelques gouttes évidemment étaient
-destinées à me faire souffrir. Ne vouloir pas en entendre
-davantage! mais la curiosité, l'utilité d'apprendre me retenaient
-attentive. Mépriser les médisances, jouer l'indifférence! mais
-la révélation me faisait un mal que je n'eusse pas soupçonné.
-Certes, je n'avais jamais pu aimer mon mari, d'amour; mais
-j'avais pour beaucoup de ses qualités une estime définitive; et
-j'aimais en lui le goût qu'il avait eu de me choisir d'abord,
-de me vouloir conserver ensuite conforme à un type de femme que
-je juge le meilleur, indispensable à la vie, à sa continuation,
-à sa prospérité, et le plus beau au jugement secret de notre
-conscience; aussi, à cause de l'amour qu'il avait pour ses
-enfants... Et il possédait un autre ménage! Il pouvait aimer un
-autre enfant!...
-
---Vous voyez bien, disait Emma, que ce n'est pas la peine de se
-fouler!...
-
-Elle avait tout l'air de vouloir ajouter des conseils amicaux aux
-révélations dont elle venait de me frapper. Peut-être, après tout,
-était-elle sincère et ne pensait-elle qu'à me rendre service,
-une fois sa vindicte exercée contre son frère. Son exemple
-m'obligeait tout à coup à faire un retour sur moi-même qui, depuis
-que j'avais aimé, concevais de l'indulgence pour les femmes
-amoureuses, et, à cause de cela, uniquement, sans doute, m'étais
-exposée, aujourd'hui, à recevoir la visite, les révélations et
-les avis de ma belle-sœur Emma. Et, pensant à la faute de ma vie,
-à la femme que j'aurais pu être, en ce moment précis, moi, si
-des circonstances supérieures à moi-même ne m'avaient sauvée, je
-n'eus pas plus de ressentiment contre mon mari que je n'en avais,
-première réflexion faite, contre Emma qui s'acquittait là, tout
-simplement, de son rôle de femme naturelle. Jugeant toutes gens et
-toutes choses du point de vue assez bas où notre propre faiblesse
-nous pose, nous ne pouvons qu'être indulgents et débonnaires; et
-je vois bien que c'est cette tiédeur débile que l'on nommera de
-plus en plus la bonté.
-
-Emma, me jugeant édifiée comme elle l'avait voulu, se leva. Je
-vis qu'avant de se rejeter dans la rue, elle cherchait un miroir.
-Nous étions presque dans l'ombre; une glace, derrière la pendule,
-ne se prêtait que maladroitement aux soins de la coquetterie.
-Je déplaçai la pendule dont le balancier eut des palpitations
-désordonnées et je retournai au volet entrebâillé pour rouvrir
-tout grand. Puis je revins derrière l'épaule d'Emma afin de
-m'assurer qu'elle se voyait suffisamment pour donner le petit coup
-nécessaire à ses cheveux et rajuster son chapeau. Je n'avais pas
-coutume de me mirer dans cette glace. Le jour se trouvait par
-hasard très bon. Nos deux visages paraissaient accolés comme en
-un portrait de deux sœurs. Les marques définitives de l'âge me
-frappèrent aux alentours des yeux d'Emma, trop tendres, plissés
-et poudreux comme l'aile de certains papillons gris du soir. Un
-bref regard d'elle me jugea, moi, pareillement: j'avais dix ans
-de moins qu'elle, mais mes cheveux blanchissaient, ce dont je
-m'efforçais depuis quelque temps de rire; à côté de cette femme
-cramponnée désespérément à sa jeunesse et à sa beauté fuyantes,
-pour la première fois ma figure me parut creusée en dessous par un
-travail de termite. Moi comme Emma, bon gré mal gré, nous avions
-reçu le coup d'aile insonore de l'oiseau qui passe au-dessus des
-têtes blondes et des brunes, tantôt avec trop de hâte et tantôt
-avec un retard bénévole, et en déplaçant un air funeste qui tue la
-fleur humaine.
-
-Je me retirai presque aussitôt, mais j'avais vu. Et la double
-image offerte à moi par un hasard ne devait plus s'effacer de mon
-souvenir, et elle devait contribuer, plus que mes méditations,
-à m'éclairer sur moi-même. Mon visage, pour ainsi dire surpris,
-et joue à joue, avec le tragique masque d'Emma amplifiant un
-gémissement sourd et désespéré, me parut, dans sa flétrissure
-commencée, porter la trace d'un sourire peut-être ancien chez moi,
-mais dont je n'avais pas saisi l'expression: le sourire d'un
-être attristé, mais le sourire de quelqu'un _qui sait l'existence
-d'un trésor caché_... Emma contemplait les restes de sa richesse
-dissipée; moi, créature aussi, femme comme elle, je souffrais
-de mes ruines prématurées; quelque chose en moi,--oh! j'en
-conviens!--pleurait la douce vie non savourée et trop éphémère;
-mais quelque chose en moi se riait des bonheurs communs et des
-choses éphémères... Emma avait goûté de folles années et ne
-concevait plus rien au delà, sinon un prolongement artificiel par
-le moyen de cabotinages sans relâche exercés sur sa peau. En vertu
-de quel merveilleux privilège est-ce que mes premiers cheveux
-blancs me causaient, par-dessous ma mélancolie, une impression
-d'allégement et suscitaient en moi un élan de vie renouvelée? A
-la minute, pour ainsi dire, où je venais de recevoir le choc de
-deux des plus puissantes désillusions, celle de la durée de ma
-jeunesse et celle de la loyauté conjugale de mon mari, loin de
-sentir un abattement, le voisinage d'une femme abattue mobilisait
-mes réserves secrètes, mettait en branle, au fond de moi, toute
-une armée d'énergies insoupçonnées, et je reconquérais en moi un
-royaume qui ne doit pas périr.
-
-En regardant encore Emma au grand jour, alors qu'elle allait me
-quitter, je me souvins de l'étonnement que m'avait causé son
-genre de beauté, lors de notre première entrevue, et quand je ne
-songeais à le comparer qu'à celui de madame Du Cange. Ce que
-nous étions convenues, jadis, au couvent, d'appeler la beauté
-de madame Du Cange, c'était une transfiguration de la chair par
-le miracle de la force morale. Oh! que cela n'avait donc aucun
-rapport avec le troublant assouvissement qui avivait et ombrait
-les yeux de ma belle-sœur! De même Charlotte de Clamarion, sans
-avoir été jamais jolie, embellissait en vieillissant, parce que sa
-vie s'enrichissait de jour en jour, tandis que chez Emma toutes
-les sources desséchées lui laissaient la face morne et dépitée à
-jamais d'un astre mort.
-
-Emma ne comprit rien à la sérénité que son exemple même, par
-contre-coup, m'inspirait. Elle me regarda à plusieurs reprises,
-à travers sa voilette, pendant que je la reconduisais à la porte
-de l'avenue. Je crois qu'elle emportait de sa visite une grande
-déception: l'état dans lequel elle m'avait trouvée l'étonnait;
-celui où elle me laissait l'étonnait davantage. Elle n'était
-pas de sens très fin; et surtout elle ignorait absolument cette
-«seconde nature» qu'ajoutaient nos vieilles mœurs à la nature que
-nous partageons avec toutes les bêtes humaines.
-
-Je la vis s'éloigner à pied, relevant sa robe sur ses petits
-souliers défraîchis. Une portion de moi lui en voulait de ce
-qu'elle était venue faire ici; une autre, meilleure, éprouvait
-pour elle une grande et sincère pitié.
-
-Elle avait quarante ans, la malheureuse Emma, elle pouvait
-vivre encore un nombre égal d'années, et elle ne leur concevait
-pas d'autre emploi que le regret impuissant et l'appel désolé,
-désormais ridicule, de l'amour!...
-
-Je vins rabattre le volet, remettre de l'ordre dans la pièce
-où j'avais reçu Emma, épousseter la poudre de riz semée sur le
-marbre de la cheminée, sur le bras d'un fauteuil et jusque sur
-le tapis de la table, replacer la pendule en son beau milieu. Un
-parfum demeurait dans l'atmosphère. Suzanne en entrant le happa
-de ses petites narines si jeunes encore, s'arrêta, et poussa une
-exclamation qui prouvait que, déjà, elle n'y était pas insensible.
-
---C'est de très mauvais goût, lui dis-je. Nous devons sentir bon
-par nos qualités, et cela suffit.
-
-A sa mine indifférente et aussitôt distraite, je vis bien que
-Suzanne tenait mes paroles pour le langage convenu que les parents
-adressent aux enfants, auquel les enfants ne croient pas parce que
-les parents n'y croient pas eux-mêmes.
-
-J'y croyais! J'eus même l'impression soudaine d'y croire plus
-ardemment que je n'avais jamais fait à aucun précepte adressé
-à mes enfants! Et, simultanément, s'imposa à moi de nouveau
-l'impérieuse nécessité de cette adhésion passionnée aux vérités
-morales, dont il faut que l'ardeur soit bien grande si nous
-voulons en communiquer la centième partie!...
-
-Un élan irrésistible me poussa à ma chambre où je tombai à genoux
-au pied de mon lit, comme autrefois: «Mon Dieu! mon Dieu!...» Mais
-les mots qui s'adressent à Dieu, pour ne les avoir pas prononcés
-tous les jours, mes lèvres ne les retrouvaient plus. J'entendis
-dans l'escalier le pas de Suzanne; il se tut aux environs de ma
-porte; on essaya de tourner le bouton; mais j'avais fermé au
-verrou. Suzanne cria:
-
---Maman, qu'est-ce que tu fais?
-
---Je prie le bon Dieu, mon enfant.
-
---Ce n'est pas vrai... tu pleures...
-
-O terribles enfants, en qui nous sentons quelque chose de plus
-fort que nous!... Dans le moment où nous essayons de nous gonfler
-pour nous envoler dans les airs, ils nous lancent des traits qui
-nous percent; ils me rappellent la voix implacablement humaine
-de Montaigne, si cinglante pour ceux qu'a touchés l'accent de
-l'auteur des _Pensées_, son fils sublime: «Nous aurons beau
-faire... nous n'en sommes pas moins assis sur notre derrière...»
-Et pourtant lui-même avait dit, inspiré par l'amoureuse amitié un
-jour: «O la vile chose et abjecte que l'Homme, s'il ne s'élève
-au-dessus de l'humanité!...» Choix angoissant! entre le ciel et
-la terre prendre parti! renoncer à l'enivrement du plus beau en
-faveur de la sagesse au visage de marbre! Vivre à mi-côte, la plus
-dure des résignations!...
-
-Tout à coup, un beau jour, je reconnus que, précisément, cette
-résignation étant pour moi la plus dure, c'était à celle-là qu'il
-fallait me soumettre. Accepter la médiocrité du monde, oui,
-cela était pour moi une tâche plus ardue que de laver les pieds
-des pauvres ou de bander les ulcères, comme faisait Charlotte
-de Clamarion. Et quand j'eus résolu d'accomplir cette tâche
-qui s'impose aux femmes «de la bonne moyenne» dont j'étais, il
-me sembla que mon appétit de passion était comblé... Ma voie à
-mi-côte s'allongeait devant moi, droite et unie; tout orgueil
-abattu, j'y roulais, emboîtée en des rails d'acier que ma volonté
-avait étendus sur un plan; et je goûtais à cet effort plus de
-bonheur secret que je n'en avais éprouvé lorsque, dans mon
-emportement, j'avais fui avec indignation le milieu Voulasne.
-Par la plus âpre lutte que je pusse soutenir contre moi-même,
-je touchais le plus parfait contentement intime: je refaisais,
-de mon propre mouvement, et par la force des choses, ce que
-la plus vieille foi de ma famille enseignait comme le devoir
-élémentaire; l'expérience me ramenait à mon point de départ un
-peu dédaigneusement abandonné dans la bourrasque que déchaînent
-les courants d'air de mon temps; sur le chemin de retour où je
-marchais, ne discernais-je pas déjà ces grandes voix, organes
-mystérieux, échos d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas
-d'équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait
-la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre
-ces deux relais, l'humble beauté de la vie que nous ne pouvons pas
-changer. «Faire les petites choses comme grandes à cause de la
-majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous...», m'avait dit un
-jour celui qui se plaisait à m'instruire si dangereusement!
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Lorsque je retournai à Chinon, résolue à ne plus faire de moi
-qu'un instrument utile au bien des miens et savourant dans cet
-oubli de moi-même, dans cet adieu définitif à tous mes désirs
-personnels, dans ce renoncement même à la joie de mieux faire,
-une autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et qui ne
-devait plus jamais me manquer, je fis l'émerveillement de tous par
-la figure heureuse que l'on me voyait et que, au dire de chacun,
-personne ne m'avait encore vue. J'étais inquiète autrefois,
-disait-on, j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de
-désirer un objet chimérique, de rêver à la lune! A la bonne heure!
-On me trouvait, pour la première fois, satisfaite.
-
-Et la vérité m'oblige à dire qu'en face de ce bonheur rayonnant
-de moi, il ne se trouva personne, dans la maison et hors de là,
-personne parmi ceux qui pourtant m'avaient enseigné la source
-secrète de ma présente félicité, qui ne chuchotât:--les échos m'en
-vinrent de toutes parts:--«Elle aime!... elle est aimée!...»
-
-1910, 1911, 1912.
-
-
-FIN
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2011-0-12.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME ***
-
-***** This file should be named 51225-0.txt or 51225-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/2/2/51225/
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/old/51225-0.zip b/old/51225-0.zip
deleted file mode 100644
index 99be9fa..0000000
--- a/old/51225-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/51225-8.txt b/old/51225-8.txt
deleted file mode 100644
index 94bd715..0000000
--- a/old/51225-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,11733 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Madeleine jeune femme
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: February 15, 2016 [EBook #51225]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
- MADELEINE
- JEUNE FEMME
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- CONTES
- LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol.
- LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 --
-
- ROMANS
-
- LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol.
- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 --
- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 --
- MADEMOISELLE CLOQUE 1 --
- LA BECQUÉE 1 --
- L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 --
- LE BEL AVENIR 1 --
- MON AMOUR 1 --
- LE MEILLEUR AMI 1 --
- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 --
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Russie.
-
-
-Copyright, 1912, by CALMANN-LÉVY.
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- RENÉ BOYLESVE
-
- MADELEINE
-
- JEUNE FEMME
-
- PARIS
-
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage_
- CINQUANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
- _et_
- DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
- _tous numérotés_.
-
-
-_VXORI DILECTISSIMÆ_
-
-
-
-
-AU LECTEUR
-
-
-Dans mon précédent roman, _La Jeune fille bien élevée_, j'avais
-composé sans arrière-pensée le récit de la vie d'une jeune fille
-élevée comme on l'était assez communément en province au siècle
-dernier. Et c'est le problème de l'éducation de la jeune fille
-que l'on a voulu voir traité dans mon sujet. Ma prétention
-n'avait jamais été si grande! Les uns ont cru que j'attaquais
-les méthodes anciennes; les autres ont découvert chez moi
-d'incontestables complaisances pour les usages d'autrefois. C'est
-que je décrivais tout bonnement l'état d'esprit d'une jeune fille
-à une époque donnée, et rien de plus. Mon héroïne était née en
-un temps où l'esprit d'examen, le goût critique et l'appétit
-d'«affranchissement» étaient de mode: ce n'était pas moi, peintre,
-qui gémissais sous le poids des coutumes provinciales, c'était
-mon modèle que je voyais ainsi endolori. Et si je manifestais
-d'autre part une considération pour les «préjugés» ou les
-gens du vieux temps, ce n'était pas moi qui conseillais à mes
-contemporains le retour à l'antique, c'était mon modèle qui,
-décelant malgré soi sa vérité profonde, affirmait, malgré soi, un
-attachement plus ferme et plus résistant que les entraînements du
-jour, à ses soutiens, à ses abris séculaires.
-
-Si j'eusse été un moraliste ou un sociologue, j'eusse pris parti,
-j'eusse incliné le sens de mon livre vers le passé ou vers ce
-que l'on croit l'avenir; romancier, je ne suis que du parti de
-la vérité humaine, qui est complexe, obscure quelquefois, mais
-qui est légitime, et plus forte, plus riche en substance que nos
-clartés artificielles destinées à favoriser une manie de rangement
-étiqueté, de classement provisoire, ou bien à ménager notre
-paresse.
-
-Ce n'est pas nous qui décidons dans notre cabinet: «Je veux que
-telle figure soit ainsi»; mais c'est la figure qui répond à notre
-évocation, à notre curiosité, à nos soins, et nous récompense
-finalement par son aveu: «Voilà toutes les diverses faces que
-j'ai.» Nous ne sommes tout à fait maîtres ni de nos personnages
-ni de notre roman. S'il est vrai que notre coeur, nos sens et
-notre esprit les pénètrent, s'il est vrai qu'il n'y a point, à
-proprement parler, de littérature impersonnelle, il ne l'est pas
-moins que ce rudiment de notre personnalité échappé de nous et
-gagnant nos fictions n'est en somme que la qualité particulière de
-notre intuition d'une réalité étrangère à nous. Là, peut-être, se
-concilient et le caractère «objectif», comme on dit aujourd'hui,
-des oeuvres qui ne sont pas pur lyrisme, et cette _direction_,
-sensible en toutes les belles oeuvres, intérieure et voilée
-souvent plutôt qu'ostensible, et qui est moins le résultat d'une
-délibération que l'ordre secret du génie.
-
-Ma conviction est que le romancier, en donnant son avis personnel
-sur le sens des tableaux de moeurs qu'il peint, rétrécit son art,
-et j'oserai même dire qu'il en peut fausser l'élan et diminuer la
-portée qui parfois dépasse l'intention et vaut mieux qu'elle.
-
-Un roman est un miroir magique où la vie, trop vaste pour la
-plupart des yeux, vient se refléter en un raccourci saisissant.
-Que le romancier ait le pouvoir de faire apparaître cette image,
-c'est assez. A elle de parler. Je pense que, si l'on y tient, une
-morale plus forte que celle qui serait voulue par l'auteur se
-dégage du tableau condensé de la vie qu'un écrivain doué nous
-présente; et les conclusions laissées libres et pour ainsi dire
-en suspens au bord de l'abîme sont d'un retentissement autrement
-prolongé dans toutes les régions de l'homme, que celles mêmes dont
-un penseur sait trouver la formule lapidaire.
-
-Une invitation à réfléchir sur la vie, longuement, profondément
-s'il se peut, et fût-ce avec amertume et difficulté, voilà
-l'action morale propre au romancier, et la limite extrême qu'elle
-peut atteindre pour ne point entamer la force du genre. Un moyen,
-emprunté aux ressources mystérieuses de l'art, de mieux connaître
-l'Homme, c'est la part contributive du romancier à l'action
-sociale. Pour différer de l'action directe, elle n'en est pas
-moins importante, si l'on songe que c'est par ignorance de l'homme
-réel et au contraire par flatterie pour quelques séduisantes
-idées, que les plus graves erreurs publiques sont commises, et si
-l'on songe que c'est par défaut de psychologie que se produisent,
-chaque jour, la plupart des désordres privés.
-
- R. B.
-
-
-
-
-
-MADELEINE JEUNE FEMME
-
-
- «Tout notre contentement ne consiste qu'au témoignage intérieur que
- nous avons d'avoir quelque perfection.»
-
- (Descartes, _à la princesse Élisabeth_.)
-
-
-I
-
-
-L'heure la plus douloureuse de ma vie, le 9 septembre 1888, jour
-de mon mariage, les adieux à ma famille étant faits: le trajet de
-Chinon à Tours, par une chaleur torride, dans le train qui nous
-emmenait à Paris... Ah! que j'envie le sort de celles pour qui
-cette heure est l'aboutissement des rêves de la jeunesse! Moi, je
-partais, à la suite d'un mariage de convenance, comme on disait
-dans ce temps-là, avec un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime
-et de gratitude, presque de l'amitié, mais point d'amour. Ce cas
-paraît peut-être aujourd'hui étrange, mais à cette époque nos
-familles s'inquiétaient peu de nos volontés, et elles avaient
-dressé une jeune fille de telle sorte qu'elle acceptât ce suprême
-sacrifice de soi-même, après beaucoup d'autres, combinés, gradués,
-dès longtemps accomplis, et pour ainsi dire destinés à rendre
-possible celui-ci. Tant de choses importantes pour la famille plus
-que pour notre chétive personne dépendent d'un mariage! Qu'on y
-songe...
-
-Moi, j'appartenais à une famille à peu près ruinée, depuis 1873,
-par le dévouement de mon père à la cause monarchique, et, depuis
-ces dernières années, par les folies de mon frère Paul. Ma
-pauvre maman, toute bonne, et même ma grand'mère Coëffeteau, si
-autoritaire, étaient d'une égale faiblesse lorsqu'il s'agissait
-de Paul; une partie de ce qui devait constituer ma dot,--bien
-modeste!--avait dû être employée à payer des dettes où l'honneur
-de notre nom était engagé. Plusieurs mariages avaient manqué
-pour moi à cause de la dot insuffisante; peu à peu les partis
-tenus pour «beaux» s'écartaient et, ce qui était pire, d'autres
-partis affluaient au contraire, de condition moyenne, trop
-peu flatteuse pour l'amour-propre d'une très ancienne famille
-bourgeoise. Ce n'était pas moi, certes, qui avais la fringale
-du mariage! Mon goût, très vif, avait été de me consacrer à la
-musique. Des amis de Paris, musiciens, les Vaufrenard, et un vieil
-artiste d'Angers, M. Topfer, m'avaient affirmé que j'entrerais
-haut la main au Conservatoire, que je ferais une pianiste peu
-commune et que je pourrais gagner ma vie; mais les Vaufrenard
-étaient des Parisiens et M. Topfer un artiste, tandis que ma
-grand'mère était une bourgeoise de Chinon,--je parle du Chinon
-de ce temps-là;--et, à ses yeux, il n'y avait point de situation
-à quoi l'on pût songer, pour une jeune fille élevée comme moi,
-hormis le mariage, et ce qu'on appelait alors «le beau mariage».
-Or, comme j'allais atteindre mes vingt et un ans, ce qui est un
-âge, un architecte vint de Paris, réparer un petit château des
-environs; il me vit à l'église; il s'informa de moi et demanda
-ma main. Il avait trente-sept ans; il n'était ni bien ni mal; il
-prétendait posséder une belle situation; il jouissait du prestige
-d'avoir été choisi entre tous autres architectes par M. Segoing,
-un conseiller général de la bonne nuance; il citait les noms de
-ses principaux clients, des noms splendides, car il restaurait
-surtout les manoirs historiques; il parlait volontiers de cousins
-à lui, les Voulasne, qui étaient «une puissance financière»,
-habitaient un magnifique hôtel rue Pergolèse, une villa à Dinard,
-et menaient ce qu'on est convenu d'appeler «la vie de Paris»; il
-parlait aussi d'un M. Grajat, son confrère, son «maître», un des
-grands concessionnaires de la future Exposition universelle; il
-aimait à répéter, à tout propos: «Avant cinq ans, ma femme aura sa
-voiture.» Tout cela ne valait pas pour moi l'accent d'un homme
-qui m'eût plu; mais tout cela fascinait ma famille qui venait
-d'éconduire un prétendant à ma main, petit pharmacien sur la place
-de la Gare! En outre, l'architecte de Paris n'exigeait aucune
-dot et ne semblait tenir qu'à une chose: épouser une jeune fille
-bien élevée. C'était toucher ma famille en ses points les plus
-sensibles. Enfin ne déclarait-il pas en outre qu'il garantissait
-l'avenir de mon frère?
-
-Malgré tout, je me souviens que je n'ai, à aucun moment, donné
-mon consentement d'une manière positive. J'ai pris le seul parti
-qui fût possible à une jeune fille façonnée, modelée comme je
-l'étais; j'ai temporisé, j'ai imploré des sursis, j'ai demandé à
-Dieu, de toute ma ferveur, la grâce de me faire aimer l'homme qui,
-en m'épousant, assurait le bien-être de toute ma famille; je suis
-tombée malade; et, pendant que j'étais à bas, cet homme me montra
-une telle patience, une telle bonté, une si extraordinaire volonté
-de me conquérir, que j'ai eu un beau jour plus de confusion de le
-faire souffrir que je n'en avais de désespérer ma famille, et je
-me suis trouvée liée à lui par un sentiment auquel je ne saurais
-donner de nom, un sentiment qui ne me permettait pas de lui dire
-«oui», mais qui m'interdisait de lui dire «non». Il n'y eut qu'une
-voix autour de moi pour me soutenir que ceci, précisément, c'était
-ce qui devient de l'amour, plus tard. Que de fois n'avais-je pas
-aussi entendu dire: «L'amour, l'amour! mais c'est après qu'il
-se déclare...» Cela, n'est-ce pas? pouvait être... Est-ce que
-nous savons, nous autres?... Je ne raconte point cela, on le
-voit, pour me faire valoir, car, à mon avis, j'aurais eu plus de
-mérite à épouser un homme sans l'aimer, par pure générosité envers
-les miens, qu'à l'épouser, comme je l'ai fait en réalité, dans
-l'espoir de l'aimer un jour.
-
-Je n'avais pas pour lui de répugnance; il était grand, bien
-bâti, vigoureux; il portait les cheveux plats très bruns et une
-moustache rejoignant des favoris taillés court; à Chinon, on le
-trouvait bel homme. Mais le timbre de sa voix, pour moi du moins,
-ne chantait pas; mais ses yeux, intelligents pourtant, étaient
-secs; mais il n'avait pas, je le sentais bien, ce fond d'éducation
-affinée qui avait fait le charme de mon père et que je discernais
-chez mon grand-père Coëffeteau; mais, quoiqu'il sût beaucoup de
-choses, son esprit sérieux n'avait pas une de ces libertés ou de
-ces fantaisies qu'ont souvent des esprits plus sérieux encore,
-plus cultivés surtout, et sans lesquelles un homme nous semble
-ennuyeux...
-
-Dans notre compartiment de première classe,--jamais ni moi, ni
-aucune personne de ma famille, je crois bien, n'étions montés
-dans un compartiment de première classe,--toute l'histoire de la
-longue préparation aux fiançailles, puis celle des fiançailles,
-démesurément allongées, se déroulaient avec la rapidité du
-cauchemar, et leurs images dansantes se mêlaient aux grains de
-poussière tumultueux d'un grand bâton de lumière qui tâtait en
-face de moi la banquette capitonnée, comme pour trouver le bon
-endroit où enfin mettre le feu. Et l'épisode le plus dur était
-encore le dernier, celui que j'avais eu à peine le temps de
-percevoir: dix minutes avant que nous ne quittions la maison,
-tandis que ma pauvre maman, émue à trembler, s'apprêtait à me
-donner ce qu'on nomme «les conseils d'usage,» des mots, d'une
-crudité à laquelle il ne nous avait point accoutumés, furent
-prononcés par mon mari, dans la pièce voisine, adressés à deux
-de ses amis de Paris, ses témoins,--desquels était l'illustre
-Grajat,--et entendus par ma grand'mère aussi bien que par maman
-et par moi; et le sens de ces mots, car je ne rapporte pas les
-termes, était que ce qui l'avait décidé, lui, tout vieux Parisien
-qu'il fût, à venir épouser en province une jeune fille de ma
-sorte, c'était la garantie d'être abrité de l'ordinaire infortune
-conjugale.
-
-Mon Dieu! à la bien prendre, l'idée était plutôt pour moi
-flatteuse. Ma famille ne s'était pas exténuée à faire de moi une
-jeune fille bien élevée, dans un dessein autre que celui de faire
-de moi un jour une honnête femme. Mais l'expression dont usa mon
-mari, outre qu'elle froissait nos oreilles, donnait à l'union
-bénie le matin même un sens utilitaire qui nous bouleversa.
-
-Une particularité du caractère de mes parents était leur croyance
-un peu débonnaire aux actes désintéressés. J'ai été imprégnée de
-cette croyance très noble, et d'ailleurs très efficace à produire
-des actes désintéressés, la seule, peut-être, qui soit capable
-d'en produire; mais cette croyance était chez eux si fondamentale
-qu'elle les aveuglait souvent sur la qualité de certains faits
-accomplis tant par d'autres que par eux-mêmes, et qui n'avaient
-pas ce beau caractère. De sorte que la découverte de la moindre
-intrigue les scandalisait, et l'expression qui confessait sans
-vergogne un tel calcul leur paraissait pire que le calcul.
-
-Il n'était pas vilain à un architecte de Paris, de venir épouser
-sans dot une jeune fille de Chinon, élevée selon les principes
-rigoureux des vieilles méthodes d'éducation, parce qu'il tenait
-avant toute chose à avoir un ménage non troublé! Quelques instants
-avant que ne fut prononcée la phrase malencontreuse, ma grand'mère
-elle-même ne me recommandait-elle pas: «Mon enfant, n'oublie
-jamais que, si ton mari t'a choisie entre tant d'autres, c'est
-parce que tu es une jeune fille bien élevée»? En termes plus
-civils, est-ce que ce n'était pas l'idée même formulée par mon
-mari devant ses témoins? Oui; mais la phrase de ma grand'mère,
-destinée à me frapper de l'excellence de sa méthode d'éducation,
-afin que je la transmisse un jour moi-même à ma fille future,
-me laissait entendre que c'était ma bonne éducation qui avait
-inspiré à mon mari ses sentiments désintéressés à mon égard.
-
-Les sentiments désintéressés de mon mari, c'était une convention
-acceptée, qui s'imposait, qu'on avait pour ainsi dire le droit
-d'exiger. Mais les sentiments en vertu desquels ma famille
-m'avait poussée et obligée à ce mariage, étaient-ils bien
-désintéressés?... Ah! si l'on eût soutenu à ma pauvre grand'mère
-qu'ils ne l'étaient pas tout à fait!... Elle croyait qu'ils
-l'étaient, tant le principe était bien établi qu'ils devaient
-l'être.
-
-Je discerne tout ceci aujourd'hui, mais, dans mon compartiment de
-première classe, surchauffé, durant ce trajet de Chinon à Tours,
-tant de fois parcouru, si plein pour moi de souvenirs, et en face
-de l'homme un peu gêné, silencieux, qui m'emportait à l'inconnu,
-je ne me faisais point de raisonnements rassurants. Si j'eusse
-été accoutumée, comme beaucoup de jeunes filles que j'ai vues
-depuis, à penser sans cesse à mon plaisir, je crois que c'est à
-ce moment-là, sur cette banquette de drap gris capitonné, que
-j'eusse perdu connaissance et me fusse affaissée de désolation.
-Mais je savais refouler mes sentiments les plus vifs, et, au
-moment où l'on croit qu'ils vont éclater, détourner ma pensée de
-moi-même, la fixer sur quelque chose de très grand ou d'infime,
-songer, comme on nous l'enseignait au couvent, aux souffrances de
-Notre-Seigneur, près desquelles les nôtres ne sont jamais rien,
-ou m'astreindre à revoir mentalement, et un à un, à leur place
-respective, les objets empilés dans mes malles. Je ne me rappelle
-plus comment je me tirai de ce mauvais pas; je crois avoir parlé
-tout à coup à mon mari du petit chien en écheveaux de soie pelure
-d'oignon que sa mère avait amené avec elle à Chinon... Et je
-me disais: «Est-ce bête, de parler de cela pendant la première
-heure du voyage de noces!» Mais cela m'empêcha de pleurer. Mon
-mari fut très complaisant pour moi. Après Tours, où nous dûmes
-changer notre train pour un autre où il y avait beaucoup de monde,
-il consentit à se lever, à se donner du mal pour apercevoir au
-loin les bâtiments de Marmoutier, mon cher couvent, où j'avais
-passé dix années, et il écouta tout ce que je voulus lui en dire!
-Dix ans de notre vie, sur vingt, c'est un compte, et c'est la
-période ineffaçable. Ce ne devait pas être très amusant pour lui
-de m'entendre lui raconter mes histoires, et d'autant moins qu'il
-avait l'air, pour les voyageurs qui nous écoutaient, d'enlever
-une jeune pensionnaire. Que je devais donc paraître sotte! Eh
-bien, il ne manifesta pas d'un signe qu'il pouvait avoir à s'en
-plaindre. Il était condescendant et sérieux, comme toujours,
-mais sans nul air chagrin. Ce ne doit pas être drôle non plus,
-je m'en rends compte à présent, d'épouser une jeune fille aussi
-innocente que je l'étais et qui ne vous a point caché qu'elle n'a
-aucun amour pour vous! Il voyait en moi une femme serviable à
-son foyer, à sa maison, à son avenir surtout; mais je crois qu'il
-n'espérait pas tirer de moi d'autre avantage. Et les débuts d'un
-tel mariage ne sont pas tout agrément pour un homme... Cependant
-j'avoue, à ma honte, que je n'ai pas pensé qu'il pût, lui, n'être
-pas complètement à la fête, tant nous sommes convaincues, jeunes
-filles, que c'est nous seules les victimes.
-
-Je parlais, je pérorais avec une prolixité de pie borgne, d'abord
-parce que j'avais conscience que la parole seule me réconfortait,
-que me taire c'était m'affaler comme une loque, ensuite parce que
-ma cervelle en branle ne pouvait plus admettre de relais. Jamais
-je n'avais parlé ainsi; j'éprouvais cette illusion d'être très
-intelligente et très docte, que donne parfois la fièvre; avec une
-pédanterie de lendemain d'examen, j'exposais les méthodes de mon
-éducation: celle de la maison, celle du couvent; je les examinais
-du haut d'un détachement souverain, puis j'en faisais la critique
-sur un ton dont le seul souvenir me fait hausser aujourd'hui les
-épaules.
-
-Je vois encore la figure ahurie d'une malheureuse dame de
-compagnie au service de quelque vieille comtesse somnolente, et à
-qui mes paroles parvenaient par bribes, plus ridicules encore, je
-suppose, par le défaut de lien entre les unes et les autres. Elle
-semblait surtout avoir peur que la «comtesse» s'indignât, et elle
-protégeait le sommeil et la sérénité de la vénérable douairière
-comme une maman couvre à sa fille le bruit des discours incongrus.
-Comment avais-je l'audace, moi si réservée, si timide, d'oser
-choquer quelqu'un?
-
-En tout cas, j'esquissais à mon mari un lugubre tableau de notre
-condition, à nous, jeunes filles; je lui révélais que je n'avais
-jamais eu de feu dans ma chambre depuis l'époque de ma rougeole,
-à neuf ans! que l'hiver, nous ne nous lavions qu'à l'eau glacée,
-que nos mains rougissaient, gonflaient, n'étaient que crevasses
-d'engelures; que s'approcher de la cheminée où vacillait une
-misérable flambée de bois, eût décelé de notre part une fâcheuse
-disposition à la sensualité; que nous n'avions pas le droit de
-nous asseoir dans un fauteuil, ni de nous tenir sur un siège
-autrement que le buste parfaitement perpendiculaire; que nous
-devions, en toute saison, être levées, coiffées, habillées à sept
-heures du matin, et avoir fait nous-mêmes notre lit; que jamais
-avant mon mariage, personne au monde ne m'avait accordé la moindre
-attention lorsqu'il m'était arrivé de me lamenter pour un bobo,
-pour un mal de tête, pour un rhume; et qu'il fallait pour le moins
-une bronchite déclarée, une toux de vieux râleux, pour qu'on allât
-chercher le médecin, etc., etc. A m'entendre, mon mari, la dame de
-compagnie et peut-être la comtesse, devaient tenir pour un miracle
-authentique qu'après de telles épreuves je fusse là, vivante,
-ayant passé vingt ans, et étant, à tout prendre, encore une assez
-belle fille! Mon mari certainement continuait, dans sa barbe, à
-rendre grâces au Sacré-Coeur et à ma grand'mère Coëffeteau, et il
-se disait: «Parbleu! je le sais bien, qu'elle n'a pas été gâtée!
-Mais voilà une petite femme qui ne s'en porte pas plus mal, et qui
-va, par contraste, trouver chez moi tout admirable...» La dame de
-compagnie ou la comtesse allaient raconter demain à tout venant
-que le type de la jeune fille émancipée leur était apparu sur la
-ligne de Paris-Bordeaux.
-
-J'étais, certes, la moins émancipée des jeunes filles de ce
-temps-là, qui l'étaient infiniment moins que celles d'aujourd'hui;
-mais dans le milieu le plus sévère et le plus pur, j'étais née à
-une époque où il y avait de l'émancipation dans l'air. A mesure
-que j'ai vécu, je me suis persuadée de l'importance qu'il y a à
-constater «ce qui est dans l'air». Ceux qui l'absorbent et s'en
-nourrissent ne s'en aperçoivent pas, généralement. Moi, je n'avais
-jamais vu d'exemples remarquables d'insubordination ou de révolte;
-je m'étais assouplie à des exigences beaucoup plus dures que les
-contraintes énumérées dans ma brillante improvisation, et sans que
-j'eusse jamais songé à tourner la loi établie. Eh bien! des germes
-subtils avaient approché jusqu'à moi et m'avaient pénétrée. C'est
-qu'il y avait, de mon temps, de ces germes épars. Il n'y en avait
-point par exemple du temps de la jeunesse de maman, ou bien ils
-demeuraient alors sans virulence, tandis que moi, ils m'avaient
-atteinte, à mon insu, et ces diablotins se manifestaient par ma
-bouche, comme chez les possédés du temps jadis, dès que cessait
-de planer sur moi l'aile puissante de ma grand'mère Coëffeteau,
-dès qu'avaient disparu comme pour toujours, de mon horizon, les
-bâtiments du Sacré-Coeur.
-
-Ce dont je me plaignais dans mon délire du Paris-Bordeaux, ce
-n'était, en somme, que les obstacles opposés par mon éducation
-à ma tendance au bien-être; mais cette tendance contrariée par
-mon éducation et inclinée vers un autre sens, vers celui de
-l'idéalisme, m'avait révélé des joies d'une très haute saveur.
-Ma piété, jugée même excessive, avait été pour moi une cause de
-délectation sans égale et m'avait inspiré un grand dégoût de tous
-les sentiments qui n'étaient ni très hauts ni très purs. C'est
-ainsi que, lorsque je m'avisai d'éprouver une passion imaginaire
-pour un jeune homme à peine entrevu, je me fis aussitôt de cet
-amour une idée séraphique. C'est ainsi que, lorsque je me jetai
-à coeur perdu dans la musique, et crus comprendre et goûter les
-grands maîtres, mon ravissement fut tel que je ne voulais plus
-connaître d'autre plaisir et que pour la musique seulement
-j'admettais que l'on pût vivre. Mais quel orage, quel cyclone en
-tout moi-même, et quelles ruines! lorsqu'on m'avait démontré que
-tant de transports ne me conduisaient qu'à ma perte, que ma piété
-de couvent devait être ramenée au niveau commun, que mes extases
-romanesques étaient ridicules, et que l'essentiel était pour moi
-de plaire à un monsieur ni bien ni mal, qui se proposait de fonder
-avec moi une famille!...
-
-Je dus m'endormir, dans le train, je ne sais où, terrassée par la
-fatigue. Quand j'entr'ouvris les yeux, près de Paris, mon mari
-veillait sur mon sommeil, comme la dame de compagnie sur celui
-de la comtesse; et l'un comme l'autre devaient penser peut-être
-qu'ils étaient préposés à la garde d'un enfant.
-
-
-
-
-II
-
-
-Nous ne devions même pas passer la nuit à Paris, car il était de
-toute nécessité, pour se conformer à l'usage, d'accomplir «le
-voyage de noces». Moi, j'aurais autant aimé faire tout de suite
-connaissance avec l'appartement où je devais vivre; de son côté,
-mon mari était fort pressé par ses affaires; mais ma famille et
-tout Chinon eussent été déçus si un mariage comme le mien, qui
-passait pour «brillant», n'eut débuté par une semaine au moins en
-Italie. Et nos places étaient retenues dans un train de nuit qui
-devait nous emmener d'une traite à Venise.
-
-Si l'on croit que j'ai vu Venise!... J'ouvrais les yeux, je
-regardais et je me disais: «Tâche d'emmagasiner tout cela, tu
-le retrouveras dans ta mémoire et tu le savoureras comme il le
-faut, quand tu seras heureuse...» Mais je ne pouvais prendre
-aucun plaisir, à rien. Tout ce que je voyais me donnait envie de
-pleurer. Et je m'épuisais en efforts pour ne pas pleurer. Et le
-pire était que je voulais épargner à mon mari le désagrément de
-constater mon chagrin, parce que je n'avais à lui reprocher ni
-brutalité, ni indélicatesse, ni pour ainsi dire le plus léger
-défaut: je ne lui reprochais que de n'être pas aimé de moi. Ah!
-si je l'avais aimé, qu'il aurait donc pu, tout à son aise, être
-brutal, indélicat, et avoir tous les défauts!...
-
-Il ne semblait pas s'apercevoir de mon chagrin; il était doué
-d'une patience angélique que j'aurais admirée, si je l'avais
-aimé, et qui m'irritait presque. Aujourd'hui, je sais qu'il
-avait confiance dans le temps, qui calme tout; il savait que je
-m'accoutumerais à lui comme je m'étais accoutumée par exemple à la
-vie de couvent, si différente de la vie de famille. Il ne doutait
-pas que chez lui, même avec lui, même sans amour, je ne dusse me
-trouver beaucoup mieux que partout où j'avais été précédemment.
-Il conservait à Venise, et durant ces premières semaines de
-vie conjugale, la parfaite égalité d'humeur qui m'avait tant
-déconcertée avant et même après nos fiançailles, alors que je me
-montrais si peu encourageante pour ses projets ou si peu obligée
-par sa constance. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour m'être
-agréable, et même, ce qui est mieux, je trouve, pour ne m'être
-pas désagréable. Aussi, sans parvenir à aucune satisfaction en sa
-compagnie, j'avais conscience d'augmenter ma dette envers lui.
-
-Nous étions à Venise pendant la deuxième quinzaine de septembre.
-Il s'élevait parfois des brumes pareilles à celles que je me
-souvenais d'avoir vues, à l'arrière-saison, sur la Vienne et
-sur la Loire; mais, au-dessus de la lagune, et enveloppant les
-monuments des îles ou de la ville, elles étaient plus colorées,
-plus chaudes et plus variées, et je les comparais à une perle que
-mon mari m'avait donnée et que je portais au doigt. Quand, au
-retour du Lido, et tournée vers Venise, je voyais ces belles nuées
-animées à l'intérieur par une sorte de foyer lumineux, rayonnant,
-superbe, j'étais reprise par ce sourd et lancinant appétit de
-bonheur qui m'avait tant fait rêver et tendre les bras à je ne
-sais quoi d'inconnu, certains soirs d'été, sur les terrasses de
-Chinon, et, encore aussi puérile que dans ce temps-là, je me
-disais: «Dans ce brouillard d'argent et de roses est enfermé le
-bonheur!...»
-
-Ah! que j'aurais aimé confier à quelqu'un, en me moquant un peu de
-moi-même, ma vision! Mais mon mari était trop sérieux; il ne se
-fût même pas moqué d'une fantaisie de ce genre; il ne l'eût pas du
-tout comprise; cela m'eût fait de la peine; et j'aimais mieux la
-garder pour moi.
-
-Le bonheur... le bonheur... Ce mot qu'il vaudrait mieux
-ignorer!... On l'avait pourtant peu prononcé autour de moi; ce
-n'était pas pour le bonheur, du moins terrestre, que nous nous
-croyions créées, nous autres: comment se faisait-il que ce mot
-figurât pour moi un si attrayant mirage? et qu'il n'y eût pas une
-parcelle de moi qui ne se sentît flattée par cette chimère?...
-Et, en gondole, je faisais, de la main, le geste d'écarter à
-droite et à gauche ces belles vapeurs où baignaient le campanile
-de Saint-Georges Majeur, la _Salute_ et le Palais des Doges...
-Je fendais leur joli corps impalpable en voulant de toutes mes
-forces que le bonheur se montrât... Mon mari me demanda ce que
-je chassais avec les mains: «Des moustiques?...» J'éclatai de
-rire, bêtement, non de la question, mais de moi-même. Il me dit,
-ce qu'il avait tant de fois entendu dire de moi dans ma famille:
-«Comme vous êtes jeune!»
-
-Et nous pénétrions jusqu'au coeur de la région vaporeuse. Mais, le
-bonheur?...
-
-Nous croisions, sur la lagune, des couples de nouveaux mariés,
-comme nous; ils avaient la main dans la main, avec l'air d'une
-béatitude un peu convenue, et qui semble si niaise, mais qui
-trouble même ceux qui ne l'éprouvent pas... D'autres, à la nuit
-tombante, étaient enlacés. Mais le soir, surtout, après le dîner
-dans les hôtels, cette musique et ces chansons sur le Grand Canal,
-qui n'étaient pas pour moi des rengaines, ces gondoles glissant
-en silence ou se pressant autour d'une belle voix d'homme qui
-répandait la féerie nocturne dans les âmes... c'était plus que
-je n'en pouvais supporter. Je refusais d'aller me mêler à ces
-promeneurs enchantés. Je disais à mon mari: «Non, non, j'aime
-mieux rester là.» Il allait fumer avec des messieurs. Je restais,
-sur une petite terrasse de l'hôtel, donnant sur le Canal, les
-coudes appuyés sur une balustrade, les mains cachant mon mouchoir
-bien tamponné sur mes yeux...
-
-C'est une grande erreur, c'est une inconsciente ou stupide cruauté
-que de conduire en de pareils endroits les femmes comme nous,
-qui ne sommes pas destinées à la vie voluptueuse, paresseuse ou
-facile...
-
-Ah! mon Dieu! quelles contusions et quelles fatigues j'ai
-promenées dans cette ville qui fabrique le rêve comme d'autres
-les pâtes alimentaires!... L'énigme de la chair,--le mystère,
-pour moi, le plus insoupçonné de ma jeunesse,--expliqué, résolu
-tout à coup! l'objet d'effroi devenu familier; le péché le plus
-honteux transformé en le plus impérieux devoir!... Quel éclair!
-quelle aveuglante lumière sur le monde! et quel cataclysme pour
-qui reçoit l'ébranlement du phénomène sans avoir pu auparavant
-s'enivrer!...
-
-Je retrouvais sur ma commode les divers accessoires de ma trousse
-de voyage: le joujou qui avait endormi ma pensée inquiète ou
-révoltée pendant les deux dernières semaines avant mon mariage.
-Il faut bien croire que j'étais encore jeune autant que tout
-le monde le prétendait, puisqu'une pareille babiole entrait
-presque en balance avec les rebutants débuts d'un mariage sans
-amour. Qu'on me traite de gamine ou de folle; mais pourquoi
-n'ajouterait-on pas foi à la puissance des infiniment petits dans
-la vie morale, comme on le fait ailleurs?
-
-«Avec ces fins ciseaux courbés, pensais-je, je vais pouvoir
-tailler mes ongles convenablement,--car jusque-là, je n'avais
-eu qu'une mauvaise paire de ciseaux qui datait de mon entrée au
-couvent,--je vais les tailler, comme dit mon mari, selon les
-lignes élégantes de l'ogive. Avec ceux-là, droits et pointus, je
-piquerai comme le bec de l'oiseau un petit ver, la languette de
-peau qui m'agace si souvent...» Et, déjà, dans mes moments de
-loisir,--inaction si étrange, si nouvelle pour moi,--je commençais
-à prendre plaisir à user du polissoir, à caresser du bout d'un
-doigt la crème des petits pots, à me poudrer le visage pour
-descendre à la table d'hôte. Presque pas de coquetterie dans mon
-cas, et même, si cela pouvait être croyable, je dirais: point du
-tout de coquetterie. Non, vraiment, je ne désirais pas plaire,
-même à mon mari; j'avais simplement envie de jouer avec les
-bibelots de femme que l'on mettait à ma disposition... et aussi
-d'exercer cette gourmandise nouvelle que j'avais toutes les peines
-du monde à ne pas croire coupable, et qui consiste à s'occuper de
-soi, à flatter sa personne, à lui témoigner des attentions, à la
-favoriser d'un peu d'aise.
-
-Et, par delà ma trousse et mon beau sac de voyage, m'apparaissait
-l'appartement que nous allions occuper à Paris, rue de Courcelles,
-dans une maison récemment construite par mon mari et dont il me
-parlait depuis longtemps. Il m'avait d'abord dessiné le plan de
-cet appartement sur des bouts de papier, puis il m'avait apporté
-de Paris ce que ces messieurs appellent «les bleus». Ce sont des
-épreuves photographiques du plan dressé par l'architecte, et où
-les traits viennent en blanc sur un fond d'un aveuglant outremer.
-Et tous ces petits carrés, ces rectangles, ces doubles lignes
-parallèles coupées çà et là pour donner jour à une fenêtre,
-ailleurs pour désigner une cheminée, ces spirales, ces petites
-lames d'éventail qui signifient l'escalier, ce fin quadrillé
-qui désigne la cuisine, l'office, et ce plan de la baignoire
-qui semble emplir le cabinet de toilette, tout cela dansait une
-espèce de ballet profane devant mon imagination, entièrement
-accaparée jusque-là par les idées morales. Je voyais dans cet
-appartement une jeune femme aller, venir, passer, repasser par
-les étroits corridors, s'adosser à la cheminée, s'accouder au
-balcon, s'asseoir dans telle encoignure pour juger de l'effet
-d'un panneau... Cette jeune femme, affirmait mon mari, était là
-dedans «chez elle», libre de ses mouvements et de l'emploi de son
-temps, vêtue à sa guise... Et ma guise n'était-elle pas de passer
-une bonne partie de la journée en peignoir? en peignoir, oui,
-telle était ma guise, à moi qui avais toujours dû être corsetée
-et habillée dès sept heures du matin comme si j'allais sortir en
-ville ou recevoir une visite! L'idée de ce peignoir, d'ailleurs,
-ne déplaisait pas à mon mari, «pourvu, disait-il, que le peignoir
-fût élégant et décent». Oh! oh! je n'avais aucune velléité de
-porter un costume inconvenant! mais, passer des heures dans un
-vêtement souple qui n'eût pas l'air de m'attaquer avec hostilité
-de toutes parts, et prendre mon temps, enfin, pour me peigner!...
-sur la jeune femme toute nouvelle que j'étais encore, cela
-exerçait une influence occulte...
-
-Mais il me semblait, je m'en souviens bien, que, tout de même,
-j'étais un peu déchue. Aux rares moments où je pouvais me
-recueillir, dans les églises, par exemple, où, sous prétexte de
-fatigue, je laissais mon mari visiter les curiosités, et demeurais
-agenouillée vingt bonnes minutes, le souvenir de ma grande
-exaltation religieuse au couvent, puis de ma grande exaltation
-musicale, me revenait tout à coup et m'humiliait profondément;
-je pensais que dans ce temps-là, ce n'eût été ni un sac, ni une
-trousse, ni la perspective d'un voyage ou de la vie à Paris qui
-eussent pesé le moins du monde sur mon esprit. Mais depuis que
-j'étais descendue des sommets, il ne fallait pas d'objets de
-haute valeur pour me secourir. A une certaine altitude morale,
-de grands et puissants motifs sont nécessaires à nous tirer de
-nos alarmes, tandis que de très modestes raisons suffisent à ceux
-qui sont dans le terre à terre. Chacun de nous, en définitive,
-a peut-être le sauveur qu'il mérite... Mais, par une sorte de
-déférence envers ma situation nouvelle,--c'est-à-dire ma situation
-de femme mariée, et que l'on m'avait enseigné à respecter,--je
-m'interdisais de penser à ce qui n'était plus et ne pouvait plus
-être. Alors, je priais Dieu de venir à mon secours.
-
-Dans une petite église de Venise, dont je ne me rappelle seulement
-pas le nom, car je ne faisais guère attention à l'archéologie,
-je commençai à retrouver un peu l'ordre de mes idées et à savoir
-ce que je voulais demander à Dieu, ou plus exactement, cet ordre
-s'établit presque à mon insu, au cours de mes prières, car c'est
-en demandant toutes sortes de grâces assez vagues, en balbutiant
-des oraisons, que finit par se préciser sur mes lèvres la formule
-qui parut soudain conforme à mes plus secrets désirs. Je dis:
-«Mon Dieu! faites-moi la grâce de voir autant de beauté dans ma
-situation nouvelle, que j'en ai vu lorsque je vous ai tant aimé au
-couvent!» Mon voeu était un peu naïf, mais il était selon mon coeur:
-j'avais besoin de sentir quelque chose d'exaltant en tout ce que
-j'entreprenais. C'était cela qu'il me fallait.
-
-Il y a dans la vie bien des choses que l'on sent, mais qui
-demeurent longtemps, parfois toujours, inexprimées. A l'époque
-où je subissais ces incertitudes, je ne suis jamais parvenue
-à trouver le mot, le mot essentiel en toute chose, le mot qui
-éclaire et illumine. Je n'avais pas été capable, moi, de dire à
-ma famille: «Grand'mère, grand-père et vous, ma chère maman, je
-suffoque parce que vous m'obligez à passer d'une conception de la
-vie tout idéale, à la vie elle-même dépouillée de toute espèce
-d'ornement... C'est une transition atroce, prenez-moi en pitié,
-comprenez!...» Et, quand j'eusse été capable de leur dire cela,
-ni maman, ni grand'mère ne m'eussent parfaitement saisie; mon
-grand-père peut-être, parce qu'il était un ancien magistrat, à
-l'esprit et au langage assez déliés, mais tous les trois fussent
-demeurés d'accord pour me répondre simplement, ce qui contient
-réponse à tout: «Mon enfant, c'est la vie...» Aujourd'hui,
-seulement, je commence à comprendre, moi, leurs raisons profondes
-de disposer de moi comme ils le faisaient; peut-être ne le
-faisaient-ils, eux, que parce que c'était l'usage, et dans ce cas,
-que toute parole entre nous eût donc été vaine!
-
-Eh bien! cette exaltante beauté que quelque chose en moi, mon
-éducation, peut-être, ou une longue hérédité exigeaient, ce
-n'était pas la vue du plus beau lieu du monde qui me la devait
-fournir, car le plus magnifique assemblage de marbres, d'eaux
-et de couleurs ne réveille ou n'anime que les poètes et les
-peintres; nous autres, il faut que notre coeur soit déjà bien chaud
-par ailleurs, pour que tout cela nous fasse flamber. Et ma défaite
-entraînait pour moi la chute définitive de ce songe féerique des
-jeunes filles de mon temps: le voyage de noces. Mon voyage de
-noces, à moi, il était donc accompli! Le voyage, mot magique,
-voilà comment sa réalisation se présenterait désormais pour moi!
-Et Venise, Venise, lieu de musique, de splendeur, d'amour, paradis
-terrestre!... j'en avais fait désormais tout le tour. Et je
-n'avais plus que le désir de prendre un train qui m'emmenât vers
-ma vie véritable, ma vie de femme mariée à l'architecte Achille
-Serpe.
-
-
-
-
-III
-
-
-Notre appartement était situé rue de Courcelles, presque au coin
-de l'avenue Hoche, et on l'eût pu croire riche comme la maison
-elle-même, comme le quartier; mais en réalité, il était fort
-exigu, très bas de plafond, et même mansardé, sauf le salon et la
-salle à manger. En fait, et de l'aveu de mon mari, ce logement
-extrêmement modeste avait été escamoté par l'architecte, sous les
-combles d'un immeuble opulent, un peu au détriment de la quantité
-d'air respirable dans les chambres de domestiques.
-
-D'une fenêtre de mon salon «en rotonde», on surprenait, comme par
-une porte entre-bâillée, une mince parcelle du parc Monceau, entre
-deux hôtels. Cela rappelait une de ces images, aux proportions
-excentriques, qui montent le long du texte d'un roman illustré,
-et où tous les objets représentés sont taillés, impitoyablement, à
-la façon des charmilles, mais s'épanouissent, en haut, sur toute
-la largeur de la page. Dans le haut de la page, je voyais la cime,
-à cette époque encore feuillue et dorée, des platanes et des ormes.
-
-En m'installant dans mon appartement, je venais souvent à cette
-fenêtre, et, lorsque je refeuillette aujourd'hui ma vie de femme,
-qui commence là, cette vue m'apparaît bien en effet comme la
-vignette-frontispice d'un livre devenu très familier, mais dont on
-a longtemps regardé les images avant de se décider à le lire...
-
-Dans ma fluette bande de parc Monceau, on voyait passer des
-coupés, des victorias, des fiacres: jamais tout entiers; du moins,
-on voyait une fraction de cheval, puis le cheval, et quand la
-voiture apparaissait, le cheval déjà était éclipsé. On voyait
-des passants, d'assez beau monde qu'il fallait regarder vite,
-vite, des nourrices, le marmot au poing, des petits jeunes gens
-en uniforme des Pères, qui me rappelaient mon frère Paul quand il
-était au collège, et des fillettes en quantité, fouettant à tour
-de bras leur «sabot», mais tout cela mouvant et éphémère, emporté
-et remplacé aussitôt que posé. C'était un peu agaçant, et pourtant
-attrayant pour moi, car, si étranglé que fût ce spectacle, c'était
-une réduction infinitésimale de la vie de Paris qui s'offrait là,
-de cette vie de Paris si prestigieuse pour tous ceux qui lui sont
-étrangers.
-
-Elle était pour moi si prestigieuse, cette vie de Paris, que
-j'en avais peur. Loin d'être attirée vers elle par la curiosité,
-j'éprouvais une appréhension à mettre le pied dans la rue.
-Pendant des jours, mon mari ne réussit pas à m'entraîner avec
-lui seulement jusqu'à l'Étoile. Mais il tenait ma claustration
-volontaire pour une des premières manifestations de mon goût pour
-la vie d'intérieur, et j'ai su qu'il s'en félicitait. Le dimanche,
-il fallut bien aller à la messe; mon mari m'y accompagna, et je
-traversai ainsi pour la première fois le parc Monceau.
-
-Nos concierges, monsieur et madame Bailloche, l'un sur le pas de
-la porte et fumant sa pipe, l'autre ayant ouvert pour me mieux
-voir le carreau de sa loge, me firent à mon insu passer un examen
-détaillé et qui fut, paraît-il, favorable; tous les deux depuis
-lors se montrèrent pleins de prévenances.
-
-Il s'agissait de ne plus hésiter à présenter nos civilités à la
-famille de mon mari. Nous avions un peu tardé. Pour un homme
-formaliste comme l'était mon mari, cela prenait des airs de
-négligence. Mais, quant à ses devoirs familiaux, précisément,
-l'homme correct était combattu en lui par l'homme correct
-lui-même: le père et la mère de mon mari vivaient séparés de corps
-et de biens depuis plus de vingt ans, ce qui plaçait leur fils,
-surtout vis-à-vis de moi, jeune provinciale, dans une situation
-très incommodante; de plus, la soeur de mon mari, qui habitait
-avec la maman Serpe, était divorcée, et je sentais bien qu'il ne
-souhaitait pas que j'eusse des relations très assidues avec elle.
-Cependant, telle qu'elle était, la famille était la famille, et
-mon mari professait sur les devoirs de famille des principes
-intransigeants, fondés surtout, par réaction, je le crois, sur
-l'exemple de sa famille.
-
-Le plus facile à voir, pour moi, était le vieux papa Serpe avec
-lequel je m'étais assez bien entendue lorsqu'il était venu à
-Chinon demander ma main pour son fils. Ne me plaisait-il pas même
-mieux que son fils, ce pauvre bonhomme que nous avions d'abord
-chargé de tous les torts en son ménage malheureux? Et ce n'était
-qu'après avoir passé trois jours entiers avec sa femme, au
-moment de mon mariage, que nos présomptions s'étaient retournées
-en sa faveur. Au fond, je ne savais rien de mes beaux-parents,
-tant la correction de mon mari le rendait discret. Mais ce que
-je redoutais, c'était la visite à ma nouvelle belle-soeur, la
-divorcée, qui n'avait point assisté à mon mariage. Je ne lui en
-voulais point, mais la discrétion, alors vraiment excessive de mon
-mari à l'égard de tout ce qui concernait cette soeur, plus jeune
-que lui, qu'il avouait «fort jolie», qui vivait avec sa mère et
-de qui il ne voulait point, c'était évident, que je me fisse une
-amie, me rendait un peu timorée à l'idée de l'approcher.
-
-Les deux dames Serpe habitaient boulevard Pereire, presque dans
-notre voisinage, un petit rez-de-chaussée qui me rappela tout
-d'abord la province, parce qu'en passant devant ses fenêtres,
-nous vîmes, derrière le rideau de vitrage à demi relevé, la
-maman Serpe qui observait le va-et-vient du trottoir, de la
-chaussée, et peut-être aussi les panaches de vapeur produits par
-le chemin de fer de ceinture. Mais, aussitôt la porte ouverte,
-le fouillis d'objets hétéroclites, entassés ou pendants aux murs
-de l'antichambre, l'amas de tentures orientales, de tessons, de
-ferrailles, d'ombrelles japonaises, de masques grimaçants, de
-heaumes, de rondaches, de hallebardes, de fez, de gandourahs, et
-un parfum de vétiver, me transportèrent bien loin de nos maisons
-économes de Chinon. Et, une fois dans la pièce où se tenaient
-madame Serpe et sa fille, nous en fûmes à mille lieues de plus.
-Mais là, je n'eus d'yeux que pour ma nouvelle belle-soeur, bien
-qu'il fallût à tout instant prendre garde à mes chevilles que
-mordillait en aboyant à tue-tête une meute de petits chiens,--ces
-petits chiens dont l'un avait accompagné madame Serpe lors de
-mon mariage, ce qui avait produit un effet si désastreux sur ma
-famille...
-
-Ces dames nous attendaient; mais elles ne se séparaient jamais
-de leurs petits chiens, et pendant un quart d'heure il n'y eut
-aucun moyen d'échanger deux paroles; nous poussions tous des
-hurlements pour dominer le vacarme des chiens, et les mots que
-nous tâchions de faire entendre n'avaient trait, naturellement,
-qu'à ces intéressantes bêtes. Mon mari, non pas surpris, mais
-froissé dans son goût de la correction, fronçait les sourcils; sa
-soeur, au contraire, riait de voir la grimace qu'il faisait. Cette
-mystérieuse belle-soeur me parut moins jolie que je ne me l'étais
-imaginée, mais c'est que je n'étais point faite à ce genre de
-beauté-là. Le type de la beauté, pour moi, n'était-il pas encore
-celui de madame du Cange, mon ancienne maîtresse générale au
-couvent du Sacré-Coeur? Une régularité parfaite de tous les traits,
-la paix de l'âme sur le visage, et une sorte de transfiguration
-des yeux par le bonheur le plus élevé et le plus pur?... Non,
-non, ce n'était pas cela le genre de beauté propre à ma nouvelle
-belle-soeur!... Sa beauté, à elle, me parut indécente. J'avoue
-cette impression qui paraîtra ridicule, mais qui montre à la fois
-ce que j'étais, d'où je venais, et ce contre quoi je me trouvais
-heurtée tout à coup.
-
-Elle était de taille un peu supérieure à la moyenne, et
-parfaitement proportionnée; elle portait une robe d'intérieur
-qui moulait la poitrine et découvrait largement le cou rond et
-frais, quoiqu'elle ne fût plus toute jeune; ses dents magnifiques,
-ses yeux sombres, cernés, avec une expression à la fois piquante
-et chagrine, inconnue de moi, et son lourd casque de cheveux
-formaient un type de femme pour moi étranger et surprenant.
-Au cours de notre voyage en Italie, mon mari m'avait signalé,
-à table d'hôte, une femme de ce genre en me disant qu'elle lui
-rappelait sa soeur d'une façon tout à fait frappante, et il avait
-été bien ennuyé, ensuite, de m'avoir dit cela, parce que dans
-le hall de l'hôtel, aux sons d'une valse langoureuse, cette
-femme s'abandonna, au cou de son compagnon, à des transports qui
-choquèrent beaucoup les personnes présentes.
-
-Elle me parla de Venise, bien entendu; c'était le sujet de
-conversation inévitable; elle connaissait Venise, et pour y avoir
-fait, elle aussi, son voyage de noces, de sorte qu'à tout propos
-elle disait: «Oui, je sais ce que c'est...» d'un air de deviner
-ce qui m'y avait frappée le plus; et toutes les fois qu'il y
-avait une défaillance dans mes souvenirs, elle ajoutait: «Je
-connais ça, vous étiez distraite!...» et elle avait un sourire
-malicieux et ambigu qui me gênait et dont je ne compris pas tout
-de suite le sens. Puis elle m'entraîna à part, sous prétexte de
-voir ma robe au jour. Elle m'inspectait de la tête aux pieds, me
-faisait force compliments que je ne sentais pas sincères, car la
-robe que je portais avait été faite en province et ne devait pas
-satisfaire une femme de Paris et coquette. Elle me dit: «Vous
-êtes belle fille! allons, allons, je ne plains pas mon gredin
-de frère...» Et elle riait, et elle semblait étonnée que je ne
-rie pas comme elle. Elle sauta tout à coup à une certaine eau
-qui faisait merveille pour les soins de la peau, à l'hygiène
-qu'elle employait pour se faire maigrir, à un ténor qu'elle avait
-vu la veille à l'Opéra et qui était «si beau garçon, si beau
-garçon!...» au rouge qu'elle employait pour les lèvres, et elle
-me dit: «Oh! vous, vous n'en avez pas besoin, et, d'ailleurs, il
-ne tiendrait pas longtemps!...» et de rire, encore, à sa façon
-un peu vulgaire. J'étais assez incommodée, non pas tant de son
-genre de conversation, bien nouveau à mes oreilles, que de ne
-trouver rien du tout à lui dire; et mon amour-propre était molesté
-parce que j'avais sûrement l'air d'une petite sotte. Elle m'avait
-appelée d'emblée: «Madeleine... chère Madeleine»; moi, comme il
-m'échappait encore des «Madame», elle m'obligea à la nommer sans
-plus tarder «Emma». Puis elle me glissa à l'oreille:
-
---Comment appelez-vous votre mari dans l'intimité?
-
-Je devins écarlate, parce qu'elle touchait brusquement un de mes
-soucis: je n'avais jamais pu encore appeler mon mari par son petit
-nom: «Achille», qui me déplaisait trop, et je n'avais point trouvé
-d'autre nom intime à lui donner parce que cela ne se trouve que
-quand on aime. J'eus peut-être l'air très malheureux, peut-être
-eut-elle pitié de moi, car elle n'était pas méchante; elle
-m'embrassa tendrement dans le cou en me disant:
-
---Dieu! que vous sentez bon!
-
-La maman Serpe qui s'entretenait, à l'autre bout de la pièce avec
-son fils, nous lança:
-
---Ah! bien, je vois que la connaissance est faite!
-
-Pour la maman, j'avais pu me convaincre, durant son court séjour
-à Chinon, que je n'aurais jamais à lui parler que de ses chiens,
-et spécialement de celui qui avait fait le voyage avec elle. J'eus
-la chance de le reconnaître parmi la «meute» et de l'appeler sans
-hésitation «Zuli». Ma belle-mère me trouva «décidément charmante».
-Elle le dit et le répéta, du moins, mais je sentais que pour elle
-comme pour sa fille, je n'étais qu'une jeune niaise, et qu'en
-dessous l'une et l'autre blâmaient mon mari d'avoir été chercher
-au fond de la province une jeune fille assez quelconque et sans
-fortune.
-
-Ma belle-mère me parla de mon frère qu'elle avait trouvé, lors du
-mariage, «si joli garçon!» Elle répéta cette expression, voisine
-de celle que sa fille venait d'employer pour désigner le ténor,
-ce qui me donna à penser qu'elle était d'usage fréquent chez
-ces dames. Mon frère était-il encore à Tours, employé chez son
-carrossier? Avait-il commis quelque nouvelle fredaine? Et la mère
-et la fille d'éclater de rire à l'idée des premières folies de
-Paul, qui nous avaient fait tant pleurer nous autres, à la maison,
-qui avaient achevé de ruiner ma pauvre maman, et contribué pour
-beaucoup à mon mariage...
-
-Pour terminer cette première visite, je commis, moi, une de
-ces sottises mémorables qui s'appellent «gaffes», si je ne me
-trompe, et qui acheva de poser la cloison entre la famille de
-mon mari et moi. En racontant l'emploi de ma matinée, je dis que
-mon mari avait eu la gentillesse de m'accompagner à la messe à
-Saint-François-de-Sales,--ce qui lui suscita des compliments
-hyperboliques,--je dis que c'était bien commode d'avoir une église
-aussi proche; et cette constatation ne trouvant pas d'écho, voilà
-que, prise de timidité, je lance la première question qui se
-présente à mon esprit:
-
---Et vous, de quelle paroisse êtes-vous?
-
-La maman eut l'air aussi embarrassé que si on lui eût demandé la
-nature du terrain sur lequel reposait l'immeuble qu'elle habitait;
-Emma cita un nom de paroisse que sa mère s'empressa de nier
-énergiquement; elles se disputèrent, remontèrent à des souvenirs
-de mariage qui ne signifiaient rien parce qu'on avait, depuis
-lors, changé plusieurs fois d'appartement, de rue, de quartier.
-Par là, toutes deux prouvaient qu'elles n'allaient point à la
-messe; pourquoi ni l'une ni l'autre n'osa-t-elle dire: «Nous
-n'allons pas à la messe»? Je ne leur en eusse pas fait un crime:
-j'avais hérité, je crois, le vieux libéralisme de mon grand-père
-maternel et même de mon père, pourtant si ferme en ses idées;
-mais le curieux était que ces dames semblaient avoir honte de
-ne pas aller à la messe, en même temps qu'elles se moquaient
-certainement de moi, parce que je n'avais pas pensé qu'elles
-pussent ne point avoir de religion.
-
-Je les quittai après des embrassements nombreux, mais qui ne
-remédiaient à rien. Bien que je n'eusse pas fait grand fond sur
-nos futures relations, bien que mon mari semblât plutôt les
-redouter, j'étais au désespoir comme je le suis toujours lorsque
-je me trouve en présence de quelqu'un avec qui il est clair que je
-ne pourrai jamais m'entendre.
-
-Je demeurais muette dans le fiacre qui nous emportait chez mon
-beau-père, loin de sa famille, au quartier Latin.
-
-Mon mari était d'une circonspection extrême; non seulement il
-ne se lançait jamais qu'à contre-coeur dans une conversation sur
-des sujets d'ordre moral, où il était malhabile et craignait
-sans cesse de se compromettre, mais il avait décidé, dans son
-for intérieur, de me laisser moi-même me débrouiller dans le
-chaos d'exemples que la vie de Paris devait me fournir, se fiant
-beaucoup au bon sens naturel qu'il se plaisait à reconnaître en
-moi, un peu aussi à mon ingénuité. De cette façon, il évitait,
-selon son expression, de me «raser» avec des sermons.
-
-Le papa Serpe, lui, habitait, rue Monge, un tout petit appartement
-composé de deux pièces et d'une cuisine, au quatrième. Une femme
-de journée montait faire son lit, ses repas; il vivait seul, sur
-sa maigre retraite d'ancien chef de bureau; «ces messieurs de la
-Marine», comme il disait, venaient parfois lui faire une petite
-visite; quand il était ingambe, il descendait jusqu'au square,
-jusqu'aux quais, ou bien il allait, par la rue Clovis et le
-Panthéon, au jardin du Luxembourg. Ce pauvre bonhomme solitaire,
-et pas du tout déplaisant, m'émut d'une sincère pitié, et je
-témoignai à mon mari l'intention de venir souvent voir son père.
-Mais mon mari, à mon grand étonnement, et quoiqu'il fût fort
-respectueux de son père, ne le plaignait point, et il tenait le
-papa Serpe pour le plus heureux de la famille.
-
---Il vit en sage, me dit-il, et sans soucis d'aucune sorte.
-
-A quelques paroles qui lui échappèrent par la suite, je devinai
-que le pauvre papa avait surtout été très malheureux en ménage,
-et que son état, par comparaison, lui semblait parfait depuis
-qu'il possédait la paix. Ce fut aussi à propos du papa Serpe
-qu'une particularité du caractère de mon mari se démêla: il était
-impitoyable pour les gens maladroits; il se moquait constamment
-de ceux qui n'avaient pas su arranger leur vie. A son avis,
-évidemment, son père, ou bien avait fait un mariage mal assorti,
-ou bien s'était montré incapable de gouverner son ménage.
-
-Outre son père, sa mère et sa soeur, mon mari possédait à Paris
-ses cousins Voulasne. Cela avait été un vif dépit pour lui de ne
-point voir à Chinon, lors du mariage, ses cousins Voulasne. Il
-nous avait tant parlé d'eux! Depuis longtemps il décrivait à ma
-grand'mère éblouie leur hôtel de la rue Pergolèse, leur villa à
-Dinard; il nous affolait tous en nous racontant leur existence
-agitée à Paris, énumérant leurs voyages aux quatre coins du monde,
-entrepris pour un oui, pour un non; c'étaient de très riches
-cousins. Madame Voulasne, qu'il appelait «ma cousine Henriette»,
-était une excellente femme, presque jeune encore, quoique mère
-de deux grandes filles de quinze et dix-sept ans, Isabelle et
-Irène,--cette dernière surnommée Pipette, sans que personne sût
-pourquoi,--«assurément, deux futures amies pour moi.» Quant au
-cousin Gustave, c'était «un tout à fait bon homme, ah! qui, par
-exemple, n'engendrait pas la mélancolie». Et, à propos de voyages
-«entrepris pour un oui, pour un non,» au moment où nous allions
-annoncer aux Voulasne la date assez prochaine de la cérémonie,
-les Voulasne informaient mon fiancé qu'ils partaient, mieux:
-qu'ils étaient partis pour une croisière en Norvège! Il est vrai
-qu'ils nous avaient envoyé de là-bas, avec des vues de fjords,
-des lettres si gaies! et fait envoyer chez nous à Paris le plus
-cossu de mes cadeaux: tout mon service d'argenterie. Nous avions
-bien échangé, mes nouvelles cousines et moi, de ces lettres
-aussi insignifiantes qu'il est possible entre femmes qui ne se
-sont jamais vues, mais rien n'avait consolé mon mari de cette
-croisière inopportune, soudainement entreprise quatre semaines
-avant son mariage.
-
-La première fois que nous rencontrâmes les cousins Voulasne,
-rue Pergolèse, un bruit d'une nature extraordinaire et qui ne
-pouvait me rappeler que celui des fléaux battant le blé, nous
-frappa les oreilles dès l'entrée. Dans un large escalier où un
-domestique nous précédait, le vacarme s'accrut; nous levions des
-yeux effarés; le domestique faisait effort pour ne point sourire.
-Tout à coup mon mari s'écria: «Ah!... c'est Pipette!...» Et nous
-vîmes au-dessus de nous, sur le premier palier, la plus jeune des
-demoiselles Voulasne.
-
-Elle était chaussée d'immenses patins de bois, dont j'ignorais le
-nom, rapportés de Norvège; en essayant de glisser, elle avait dû
-bousculer tous les meubles, ou bien elle marchait comme avec des
-bottes de sept lieues. Et elle allait bel et bien s'élancer sur
-les marches. Mon mari se précipita pour l'en empêcher; mais elle,
-assurée du sauvetage, raidit les jambes, étendit les bras, et
-s'abandonna... Mon mari reçut la jeune Pipette contre sa poitrine,
-tandis qu'un des patins démesurés s'implantait entre les rinceaux
-de la rampe, si malencontreusement, qu'il fallut s'employer à
-délier les courroies qui l'attachaient à la cheville.
-
-Pendant cette opération, mon mari, soutenant Pipette comme une
-gamine, me présentait à elle. Ah! bien, c'était une présentation
-dénuée de cérémonie!
-
-Elle était d'ailleurs charmante, cette jeune Irène ou Pipette. La
-figure animée par le singulier exercice dont nous n'avions connu
-que le finale, ses yeux bleus, allongés, retroussés aux tempes,
-étincelaient comme ses cheveux de mousse blonde; elle avait le
-teint d'une fleur de pêcher. Elle m'apprit sans plus tarder que
-les instruments qu'elle venait de quitter se nommaient des «skis»
-et elle m'en dit l'usage dans les pays de neige.
-
---Isabelle, ajouta-t-elle, n'est pas fichue de se tenir debout
-là-dessus... Quant à Gustave et à Henriette, n'en parlons pas!...
-
---Qui ça, Gustave?... Qui ça, Henriette?...
-
-Mon mari me souffla que c'étaient le père et la mère de Pipette.
-
-Je souris et songeai à la figure que ferait ma grand'mère si je
-lui apprenais que j'avais des cousines qui appelaient leur père
-Gustave et leur mère Henriette!
-
-Enfin, on nous introduit dans un salon qui me paraît vaste et
-splendide, où j'avise tout de suite un très beau piano à queue,
-une partition ouverte sur le pupitre: quelle chance!... une
-maison où l'on fait de la musique!... Et mon mari qui ne m'avait
-pas dit cela!... Quelle musique joue-t-on ici?... Ah! voyons!...
-Chansonnette chantée au _Concert-Parisien_ par mademoiselle Dédé:
-
- Moi, j'cass' des noisettes} _bis_
- En m'asseyant d'sus. }
-
-Et il y a sur ce magnifique Érard des piles de cahiers; pas un ne
-porte le nom des maîtres avec qui j'ai passé de si belles années
-d'enthousiasme... Mon mari me vantait les grandes dimensions de la
-pièce, la hauteur des fenêtres; c'était lui qui avait édifié la
-belle cheminée à hotte d'après un modèle du château de Blois. On
-entendait des pas à l'étage supérieur, et un lustre énorme faisait
-tintinnabuler ses pendeloques de cristal. Nous marchions sur des
-tapis épais; des portes à double battant étaient ouvertes sur
-d'autres pièces; on apercevait au loin un billard. Tout à coup un
-monsieur se trouva près de moi, sans que je l'eusse entendu venir,
-un homme grisonnant, de mine un peu chafouine, des moustaches de
-chat, relevées au fer, et qui dit:
-
---Bonjour, mon cher Serpe; présentez-moi donc, je vous prie, à
-votre charmante femme...
-
-Mon mari me présenta, sans commentaire aucun:
-
---Monsieur Chauffin.
-
-M. Chauffin, dont je n'avais jamais entendu parler, m'adressa un
-compliment.
-
-Là-dessus Henriette et Gustave entrèrent, épanouis, joyeux, me
-donnant tout de suite l'idée d'enfants qui viennent de jouer.
-Pipette leur ressemblait à l'un et à l'autre.
-
-Henriette vint à moi les bras tendus et m'embrassa ferme sur les
-deux joues; son mari, le visage souriant et rose, le crâne rond
-et brillant, me prit les deux mains et me dit sans façon que
-j'avais bien raison de venir habiter Paris. Ils étaient si francs,
-si jeunes et si gentils que ce n'étaient pas des gens à qui
-l'on pût songer à reprocher quelque chose: il ne fut aucunement
-question de leur absence au mariage. La fille aînée Isabelle était
-jolie, mais me parut, de toute la famille, la moins aimable. Elle
-s'avança, la lèvre un peu boudeuse, derrière son père, et me
-souhaita la bienvenue comme tout le monde, mais d'un air détaché
-et lointain. Pipette, qui avait décidément le diable au corps,
-souffla à l'oreille de mon mari:
-
---Les amours de mademoiselle ne vont pas!
-
-Je l'entendis et ne pus m'empêcher de rire.
-
-Sa mère, sans savoir de quoi il s'agissait, me dit:
-
---Elle vous scandalisera plus d'une fois, je vous en avertis...
-
---Mais, ma cousine, je vous prie de croire...
-
---Oh! oh! je sais, je sais! dit-elle, mon cousin a de la chance
-d'avoir su dénicher l'oiseau bleu dans le Jardin de la France... A
-Paris, vous verrez ce que c'est...
-
-Moi, qui étais plutôt disposée à croire que tout était mieux à
-Paris qu'à Chinon, et qu'en particulier mon éducation offrait
-beaucoup de points critiquables, je commençai de protester en
-faveur des usages de Paris. Mais je m'aperçus vite que ces sortes
-de questions étaient totalement étrangères à la famille Voulasne:
-ni Gustave ni Henriette ne s'étaient jamais préoccupés de savoir
-si la méthode des religieuses ou des grand'mères provinciales
-était ou non supérieure à leur méthode à eux qui consistait à
-laisser pousser leurs filles au petit bonheur. Madame Voulasne
-me demanda si j'avais déjà été au théâtre depuis notre arrivée
-à Paris, si j'avais joué la comédie dans mon pays, et si je
-chantais. Alors, et aussitôt, M. Chauffin, qui était demeuré
-là, prit part à la conversation. On préparait chez les Voulasne
-une soirée pour le mois de décembre, où il s'agissait de jouer
-une «Revue de fin d'année». La maman y devait tenir le rôle de
-commère; chacune des filles y figurerait; on me montra les dessins
-des costumes qu'elles devaient revêtir; on me fit juge dans la
-question de savoir si Pipette ne pouvait pas s'y montrer en
-travesti: «Elle est si enfant, disait Henriette, je vous demande
-un peu si cela tire à conséquence!... Il y a des gens, dit-elle,
-en se tournant vers Isabelle, l'aînée, la boudeuse, qui sont
-décidés à voir le mal partout...» Gustave, entre autres rôles
-qui lui étaient échus, se promettait grand plaisir de jouer le
-«kanguroo boxeur». Madame Voulasne m'entraîna à part pour me dire:
-
---Est-ce que vous ne seriez pas heureuse, ma chère cousine,
-d'entendre applaudir votre mari?... Tâchez donc de le décider à
-faire assaut avec le kanguroo!...
-
-Je dus promettre mon intervention, moyennant quoi je remarquai que
-je pénétrais dans les bonnes grâces des cousins Voulasne. Gustave
-lui-même, qui, au début, et malgré ses gentillesses, semblait
-un peu méfiant vis-à-vis d'une ex-jeune fille aussi bien élevée
-que moi, me fit mille grâces, me promit maints agréments dans sa
-maison, et, enfin, croyant m'être tout à fait agréable, me dit:
-
---Et puis, vous savez, ce n'est pas ici qu'on vous demandera
-jamais de jouer du Wagner!...
-
-Et il riait, mon bon cousin Voulasne, et il était si satisfait de
-m'avoir dit cela, que c'en était touchant!
-
-Les choses allaient si bien que l'on nous fit, séance tenante, les
-honneurs d'une répétition partielle.
-
-D'un portefeuille de ministre, M. Chauffin, sans se départir de
-son flegme, tira des partitions corrigées à la main et des pages
-manuscrites, s'assit au beau piano et chantonna d'une voix grise
-et sale, où il mettait, disait-il, «toute la canaillerie voulue».
-Dans la revue, c'était lui qui composait les couplets.
-
-Mon mari était radieux en quittant la rue Pergolèse; il me dit:
-
---Vous avez gagné les cousins, j'en suis bien aise!
-
---Qui est-ce donc, demandai-je, que ce monsieur Chauffin?
-
---Un ami qui leur a fait acheter l'hôtel où vous les avez vus, et
-qui les distrait.
-
---Mais à qui votre cousine faisait-elle allusion en disant: «Il y
-a des gens qui sont décidés à voir le mal partout?»
-
---C'est aux Du Toit. Les Du Toit ont un fils, nommé Albéric, qui
-aime Isabelle et qu'Isabelle aime davantage. Monsieur Du Toit est
-président du tribunal civil. Ce sont des gens d'une correction un
-peu rococo, qui ne se plaisent pas beaucoup chez les Voulasne,
-surtout depuis que les cousins sont lancés, mais qui y viennent
-cependant, parce que leur fidélité envers leurs anciennes
-relations est à toute épreuve. Ils blâment le travesti pour une
-jeune fille. Ma cousine ne peut pas les souffrir.
-
---Alors, la pauvre Isabelle qui aime son Albéric?
-
---Oh! le mariage se fera quand même, tôt ou tard; parce que les
-parents d'aujourd'hui ne s'opposent plus guère à un mariage qui
-plaît à leurs enfants...
-
-Mais je dus exposer à mon mari la raison qui m'avait valu de
-«gagner» ses cousins. Lorsque je lui eus confessé la mission
-acceptée par moi, il fut tout chagrin. Il n'aimait pas à se
-costumer, à moins que ce ne fût, disait-il, «en personnage noble»,
-à cause de sa situation. Déjà, à plusieurs reprises, il avait dû
-recourir à des stratagèmes pour échapper aux instances de ses
-cousins Voulasne qui refusaient obstinément d'admettre qu'on ne
-s'amusât pas là où ils prenaient, eux, leur plaisir.
-
---Ils m'en gardent une dent, disait-il; je suis sûr que c'est à
-cause de cela qu'ils ne sont pas venus au mariage...
-
-Pendant des jours, il ne sut à quel parti se résoudre. Il me
-demandait mon avis, et j'étais bien embarrassée de le lui donner.
-Pour moi, l'idée de se déguiser en kanguroo me paraissait puérile
-ou ridicule, mais je ne jugeais pas selon l'opinion de Paris; je
-jugeais avec le dédain que mes parents, qui, sur les spectacles,
-n'étaient pas loin de penser comme Bossuet, professaient pour tout
-ce qui était susceptible de ravaler «la dignité de l'homme». Mais
-je sentais que de si grands motifs ne seraient pas de mise. Depuis
-mon mariage, je remarquais que les raisons de juger les choses et
-les gens diminuaient progressivement de gravité, et, accoutumée
-que j'étais à mesurer tous les actes par rapport à une certaine
-altitude, j'avais de plus en plus de peine à savoir que penser et
-que dire. Dès que ce n'est plus Dieu qui est le point de départ et
-l'aboutissement de tout, comme tout change!...
-
-Jusqu'à présent, aux heures où je me trouvais seule avec mon mari,
-surtout aux repas et dans la soirée, le sujet de la conversation
-entre nous avait été presque uniquement notre installation,
-ce qu'elle avait d'incomplet, ce par quoi nous pourrions
-l'améliorer; le transport d'un meuble d'une place à une autre,
-le tamponnement d'une patère, le vide de telle encoignure où une
-console était indispensable, faisaient le principal objet des
-pensées d'un architecte ami du confortable; et j'avoue humblement
-que j'y prenais intérêt, en attendant mieux. L'affaire du kanguroo
-vint donner un peu d'ampleur à nos propos. Jamais les bons cousins
-Voulasne ne se doutèrent de l'angoisse où leur proposition nous
-plongea. Et cette angoisse était accrue chez mon mari par la
-crainte qu'il ne m'en demeurât une impression défavorable aux
-Voulasne. A tout prix, je le sentais bien, il tenait à ce que les
-Voulasne m'eussent conquise, comme j'avais conquis, affirmait-il,
-les Voulasne; aussi n'agitait-il la question du kanguroo qu'en y
-mêlant d'hyperboliques louanges de ses cousins, mais il ne pouvait
-se retenir d'agiter la question du kanguroo. J'en souriais, bien
-qu'elle m'ennuyât autant que lui, et par la difficulté présente
-et par ce qu'elle me faisait augurer de difficultés à venir. Nous
-devions revoir les Voulasne avant la fin de la semaine, et il
-fallait qu'à cette date une détermination fût prise.
-
-J'osai pencher pour un refus bien net et fondé non sur une
-répugnance de mon mari ni de moi, mais sur l'esprit assez fâcheux
-des ateliers, que me dépeignait mon mari, où certaines mauvaises
-têtes se feraient un plaisir de tourner le «patron» en dérision
-pour peu qu'on le sût affublé d'une peau de bête. C'était mon
-mari lui-même qui m'avait, entre autres, fourni ce prétexte de
-s'abstenir. Mais quand j'eus l'air de l'adopter, il me fit:
-
---Non, non, ce n'est pas possible!
-
---Pas possible? Mais enfin, quoi? Vos cousins ne veulent pas votre
-perte?
-
---Ils ne pensent guère à cela!...
-
---Eh bien, alors?
-
---Mais ils ne pensent et ne penseront jamais qu'à une chose: c'est
-qu'ils désirent m'avoir en kanguroo!...
-
-Une idée lui vint:
-
---Peut-être, pourrais-je éviter ce que la chose a de plus
-désobligeant, en figurant seulement en habit, en tenue de
-soirée, en gentleman, enfin?... Quelques coups de poing échangés
-avec Voulasne, lui, costumé comme il lui plaira... cela serait
-inoffensif?...
-
-Il avait eu d'abord plus peur de me déplaire à moi que de
-s'exposer à la risée de ses ateliers, mais plus encore qu'à ne pas
-me déplaire il tenait à ne pas manquer aux Voulasne.
-
-Et dès la première entrevue, il leur proposa l'habit, la «tenue de
-gentleman». Henriette m'embrassa quatre fois; le cousin Gustave
-me pressa les mains comme des citrons. Il fut admis que c'était
-à mon intervention qu'on devait ce succès. L'habit? Mais c'était
-au contraire la solution la plus élégante. M. Chauffin, qui était
-là encore, le déclara; et voici comment il voyait la scène: «le
-kanguroo appuie par mégarde sa queue, qui, comme on sait, lui
-sert de pivot pour s'asseoir, sur le pied d'un monsieur. Bon.
-Celui-ci se retourne vivement et se dispose à lui jeter son gant
-à la figure... hein?... lorsqu'il s'aperçoit qu'il a affaire à
-un animal ignorant les lois du duel et qui lui propose de boxer
-sur-le-champ... Quoi?... Qu'en dites-vous?...»
-
-La joie des Voulasne était si bonne à contempler que j'en oubliai
-un instant l'inquiétante faiblesse de mon mari à leur égard et le
-servage qu'elle nous promettait. Ce n'étaient, en tout cas, pas de
-méchantes gens; c'étaient des gens pour qui la vie se réduisait
-à des jeux, à de continuelles parties de plaisir; et ils avaient
-peut-être toute l'inconscience et toute la bonhomie égoïste et
-cruelle des enfants dont ils pratiquaient les passe-temps.
-
-Les Voulasne ne savaient plus, cette fois, comment me manifester
-leur gratitude. Ce n'était pas assez, aujourd'hui, de me
-promettre, comme la dernière fois, qu'on ne me demanderait jamais
-chez eux de jouer du Wagner; ils se concertèrent un moment avec
-leur ami Chauffin, puis ils parlèrent à mon mari avec des mines
-de confidence. Je vis mon mari froncer les sourcils, esquisser
-une grimace curieuse qui voulait ne pas être une grimace et qui,
-assurément, en était une; il dit à mi-voix:
-
---... C'est peut-être un peu tôt encore...
-
-Mais Henriette, n'attendant pas la réponse, s'était déjà
-précipitée vers moi, disant:
-
---Cette chère petite, il faut bien lui faire connaître les
-agréments de Paris! N'est-ce pas, Madeleine, que vous voulez bien
-nous accompagner ce soir au Concert-Parisien... Ah! écoutez, mon
-cher cousin, dit-elle, comment voulez-vous que votre femme goûte
-notre revue, si elle n'a pas vu la grosse Dédé que j'imite dans
-«Moi, j'casse des noisettes?...»
-
-L'argument n'admettait pas de réplique. Moi d'ailleurs, j'ignorais
-totalement ce que c'était que le Concert-Parisien. Pourquoi mon
-mari avait-il fait la grimace?... En tout cas, et à cause même de
-la réputation que j'avais, je voulais ne pas passer pour bégueule.
-Je me contentai de répondre:
-
---Mais cela dépend de mon mari; s'il y consent, moi je suis toute
-disposée...
-
---Cette petite femme est un ange! s'écria Henriette, tenant la
-chose pour convenue sans consulter de nouveau mon mari.
-
-Mon mari n'était pas plus content de me mener au Concert-Parisien
-que de figurer au programme de la revue des Voulasne, fût-ce sous
-le nom de Trois Astérisques; il n'était pas content de lui-même;
-il avait ce genre de tristesse morne, que j'ai tant connu depuis
-lors, pour mon propre compte, et qui provient d'avoir cédé à
-des gens qui n'eussent jamais compris pourquoi on ne leur a pas
-cédé. Tous les quatre, et M. Chauffin, les jeunes filles étant
-abandonnées, au grand désespoir de Pipette, nous occupâmes ce
-soir-là une loge au Concert-Parisien.
-
-Je n'avais de ma vie pénétré dans une salle de spectacle.
-Malgré le préjugé de ma famille, et peut-être même à cause de
-leurs préventions austères, j'imaginais tout spectacle, et
-particulièrement de Paris, comme un miraculeux enchantement propre
-à ravir l'esprit, l'imagination et les sens. Le Concert-Parisien
-ne me donna absolument rien qui pût correspondre à mes illusions.
-Mon mari, d'une façon trop apparente, s'inquiétait de ce que
-je pusse être choquée outre mesure par les termes orduriers ou
-obscènes dont les chansons étaient, comme on dit, «émaillées».
-Ce n'était pas cela qui me faisait mal, mais c'était un mélange
-de doucereux et d'ignoble, de chuchotements sournois, d'airs
-de valses suaves, de dégoûtants hoquets; la lune, l'amour, la
-douleur, la mort,.... la crapule brochant sur le tout... Toutes
-les choses reconnues belles étaient, pour le ragoût du contraste,
-traînées dans le bourbier. Je crois sincèrement n'avoir jamais eu
-en moi rien de prude, malgré mon éducation qui le fut beaucoup;
-j'étais pleine de complaisance pour toutes les nouveautés,
-préparée aux plus déconcertantes; mais l'avilissement soutenu et
-de parti pris me paraissait la plus pénible entreprise qui se
-pût voir. L'abject était ce qui faisait infailliblement sourire;
-ce qui me semblait être le plus platement niais était ce qui
-déchaînait les applaudissements.
-
-Je ne disais rien; je me tenais très bien; je sentais malgré moi
-les coins de ma bouche descendre, mais personne ne s'apercevait
-de cela; mon mari était derrière moi; Henriette, Gustave et M.
-Chauffin n'étaient là que pour s'imprégner des gestes, du ton, de
-l'attitude, enfin de toutes les finesses de leurs modèles, car si
-madame Voulasne devait chanter comme la grosse Dédé, Voulasne qui
-affectionnait décidément les travestissements, devait paraître non
-seulement en kanguroo, mais en femme, et sous les apparences d'une
-grande bringue véritablement endiablée, alors en vogue et dont le
-nom est à présent perdu. M. Chauffin ne trouvait pas ici son type,
-lui, et l'on nous promettait une autre soirée destinée à l'étudier
-dans un établissement de Montmartre. M. Chauffin traitait de l'art
-de ces infortunés diseurs d'ordures avec un sérieux doctoral. Je
-n'ai, depuis cette soirée, entendu personne, chez les Voulasne,
-prendre une question à coeur comme le faisait M. Chauffin pour
-les couplets de music-hall. Et les Voulasne, l'un comme l'autre,
-buvaient ses paroles; et mon mari ne sourcillait pas. Enfin il
-n'y avait pas jusqu'à cette atmosphère luxueuse des fauteuils
-et des loges, jusqu'à certaines chansons à allure justicière
-ou vengeresse, et jusqu'à des sortes d'hymnes patriotiques
-vociférés sur un mode auguste, singeant la cantate officielle et
-touchant les plus hauts gradins des sentiments sacrés, qui ne
-contribuassent à donner une apparence de cérémonial à tout ce qui
-s'accomplissait dans cette réunion, qui ne confirmât l'attitude de
-M. Chauffin, la foi des deux Voulasne, et qui ne signalât à mes
-yeux naïfs le caractère de divertissement national qu'accordait
-tout ce monde-là aux moindres pitreries exécutées dans un cadre à
-la mode.
-
-C'était peut-être très bien, ce qu'on nous donnait à ce concert!
-C'était très probablement dit et chanté par des artistes
-excellents et dont le mérite n'échappait qu'à moi, nouvelle venue,
-imbue de préjugés; je ne voudrais pas insinuer le contraire; mais
-je déclare ce qui m'a frappée, moi qui tombais de la lune, et ce
-dont je ne pouvais absolument pas m'empêcher d'être incommodée,
-ou tout au moins étrangement stupéfaite, à savoir l'état d'esprit
-où devaient s'enliser tant de gens et de si divers, pour prendre
-plaisir à mêler, fût-ce avec tout l'art possible, quelques-uns
-des sentiments les plus élevés à une sélection de motifs pris
-exclusivement parmi ceux qui nous ravalent au plus bas degré de
-l'échelle des êtres. Tant pis si j'emploie de grands mots! mais
-vingt ans après cette singulière expérience, je me soulage de mon
-dégoût inexprimé sur l'heure.
-
-Dans la bousculade de la sortie, j'entendis qu'Henriette disait à
-mon mari:
-
---Mes compliments! elle n'a pas bronché.
-
-Et, en effet, je ne bronchai jamais. Et l'on me tint pour
-quelqu'un le jour où j'eus accompli, sans broncher, la «tournée»
-des cafés-concerts, cabarets, tavernes et «bouis-bouis», etc.,
-dont la connaissance me mettait en état, selon l'expression de
-ma cousine Voulasne, «de pouvoir causer avec n'importe qui».
-J'acceptai cette épreuve un peu comme une brimade, mais autour de
-moi on la traitait comme une initiation, faute de quoi il semblait
-que je n'eusse pas été tout à fait femme.
-
-
-
-
-IV
-
-
-J'appris ainsi à connaître le milieu ou j'étais appelée à vivre,
-et à ne pas trouver trop mauvais que mon mari boxât sur la petite
-scène des Voulasne avec un kanguroo. Comparée à ce que j'avais
-vu durant six semaines, cette séance chez les Voulasne me parut
-innocente. Ma cousine Henriette s'y montra bien en élève docile
-et béatement admirative de la grosse Dédé; mon cousin Gustave et
-M. Chauffin y incarnèrent bien les types de quelques-uns des plus
-«pâles voyous» que nous eussions applaudis dans les «boîtes» les
-plus hardies de la Butte; mais M. Chauffin avait rimé des couplets
-totalement dépouillés de ce qui faisait ailleurs leur piquant,
-et édulcorés au goût d'un salon où il se trouvait des jeunes
-filles. C'était la transcription de l'ineptie énorme et de la
-révoltante trivialité en petits bouts-rimés inoffensifs et de bon
-ton: sinistre farce dont il fallait être, comme moi, une étrangère
-encore, pour saisir le burlesque et la misère, car, à mon tour, je
-ne vis personne «broncher».
-
-On surélevait, en ces occasions, chez les Voulasne, le sol
-du petit salon qui formait ainsi la scène. C'était une scène
-minuscule et d'accès peu commode, mais qui rappelait d'autant
-mieux la plupart des théâtres à côté qu'il s'agissait précisément
-de singer. On se pressait, se tassait dans le salon, dans la salle
-à manger, et jusque dans la salle de billard, d'où l'on ne voyait
-rien.
-
-Je me trouvai assise à côté d'un monsieur d'un certain âge,
-fort distingué, à qui un voisin d'arrière souffla mon nom; le
-monsieur se présenta alors à moi, puis me présenta sa famille
-groupée devant nous. C'étaient tous les Du Toit. Trois visages se
-retournèrent en même temps, celui de madame Du Toit, celui de son
-fils, Albéric, récemment inscrit au barreau, aimé d'Isabelle, et
-celui d'un autre jeune homme, nommé M. Juillet, un neveu. Ces deux
-jeunes gens se levèrent, comme mus par un ressort, et me firent
-un salut, en laissant tomber leur tête en avant, avec un parfait
-ensemble. Madame Du Toit fut d'une amabilité très marquée. C'était
-une femme de cinquante-cinq ans environ, à cheveux blancs. Je
-fus charmée de voir une femme à cheveux blancs: ne m'étais-je
-pas figuré qu'à Paris toutes les vieilles dames avaient, comme
-ma belle-mère, la prétention d'être éternellement jeunes! A ses
-façons, à ses paroles, à son empressement, je devinai que ce qu'on
-appelait «ma réputation» lui était connu et que son intime voeu
-eût été de voir son fils épouser quelqu'une de mes pareilles. Ses
-aménités ne laissaient pas d'être même un peu gênantes pour moi,
-car en faisant allusion à différents épisodes de ma biographie
-qu'elle connaissait par coeur, n'avait-elle pas l'air de reprocher
-au jeune Albéric de n'avoir pas su s'éprendre d'une jeune fille
-née dans le Jardin de la France, à Chinon, exactement, élevée au
-Sacré-Coeur de Marmoutier, nulle part ailleurs? Je pensais que ce
-garçon qui aimait Isabelle Voulasne, allait devenir pour moi un
-mortel ennemi. Mais non! Albéric était bien élevé lui aussi, il
-semblait acquiescer en tous points aux idées de sa maman; il me
-regardait, de confiance, avec une considération excessive.
-
-Isabelle distribuait des programmes; et, chaque fois qu'elle
-passait devant notre rangée de chaises, ses beaux yeux ennuyés
-rencontraient ceux d'Albéric. Il était clair qu'elle s'acquittait
-de son rôle avec une nonchalance calculée, et que si tant de fois
-on lui signalait des personnes oubliées par elle, elle les avait
-oubliées pour se ménager l'occasion de repasser près d'Albéric.
-Il était non moins évident que, ni d'une part ni de l'autre, les
-parents n'étaient favorables au mariage des deux amoureux. Moi,
-qui me souvenais d'amours contrariées, je suivais avec sympathie
-le manège compliqué, dissimulé, passionné des tendres regards, et
-je ne pouvais m'empêcher de faire des voeux pour que ce mariage se
-conclût en dépit des obstacles.
-
-Isabelle avait obtenu que sa soeur ne s'exhibât pas, ce soir, sur
-le tréteau de music-hall, en travesti. Pipette ne cachait ni son
-dépit, ni sa fureur au jeune avocat et à sa famille, le zèle
-austère de son aînée n'étant pour tous qu'un hommage aux moeurs
-«antiques», disait-on, des Du Toit. Antiques ou non, ma conviction
-était que les moeurs des Du Toit épargnaient, cette fois du moins,
-à la jeune Voulasne un divertissement qui lui eût été très
-défavorable.
-
-Je fus humiliée d'être au milieu des Du Toit lorsqu'on applaudit
-l'assaut entre le kanguroo et M. Trois Astérisques. Il me semblait
-que ces Du Toit participaient à ma répugnance pour de telles
-plaisanteries, et tout mon orgueil de famille se hérissait... Je
-me souvenais d'avoir entendu, quand j'étais petite, une grande
-salle comble applaudir mon père; c'était lorsqu'il venait de
-faire un discours sur les sombres devoirs qui incombaient à la
-jeunesse, après la guerre, et deux hommes le soulevaient pour le
-mettre debout, parce que sa jambe fracassée par une balle était
-encore dans un appareil... Mon Dieu! on ne peut pas exiger que
-l'on n'applaudisse que les invalides glorieux ou les orateurs;
-mais ce rapprochement, entre les deux hommes qui me tenaient de
-plus près, mon mari et mon père, s'imposait par hasard à moi,
-malencontreusement...
-
-On m'accabla de compliments sous le prétexte que mon mari avait
-eu «le plus joli succès». Personne n'était moins fier que moi
-du succès remporté par mon mari, et rien ne pouvait m'être plus
-désagréable, pour une première fois que je me trouvais à Paris
-dans une réunion assez nombreuse, que d'être remarquée à un pareil
-titre. J'aurais voulu me cacher sous terre, je me sentais pâlir
-et verdir de dépit. Pour comble de disgrâce, d'autres personnes
-m'entendant complimenter s'écrièrent alentour: «Comment! cette
-charmante jeune femme est madame Achille Serpe!...» et demandèrent
-à m'être présentées et me félicitèrent de plus belle. J'étais
-cousine des Voulasne, on ne me le laissait point oublier; de plus,
-mon mari avait un pied sur leur scène, et l'on me faisait sentir
-toute la responsabilité que j'endossais du présent spectacle.
-
---Et vous, madame, comment se fait-il que vous n'ayez pas
-accepté un rôle?... Ah! je parie que c'est la timidité qui vous
-retient!... Cela vous passera au bout de quelques mois de Paris...
-D'ailleurs, vous êtes excellente musicienne, m'a-t-on dit: par là,
-on peut toujours se rendre utile...
-
---Mais, objecta M. Juillet, le neveu des Du Toit, qui n'avait
-point parlé jusqu'ici, on peut avoir le talent de Rubinstein
-et manquer de ce qu'il faut pour accompagner: «Moi j'cass' des
-noisettes!...»
-
-Ah! ah! il avait la dent un peu dure, ce M. Juillet; mais si son
-observation était d'une malignité sournoise envers la maison,
-elle témoignait une fine intuition de mes sentiments, et j'en fus
-frappée.
-
-J'aurais bien voulu répondre quelque chose qui montrât à ce jeune
-homme que j'avais compris, que je lui savais gré de me deviner
-un peu; mais ce que je cherchais, je le trouvai un quart d'heure
-après. En attendant, je me contentai de rougir comme une sotte.
-
-Aussitôt, mécontente de moi, voilà que je me retourne tout entière
-contre moi-même, et que je me reproche de manquer de complaisance
-pour les plaisirs de la maison Voulasne, et de n'être, moi,
-qu'une orgueilleuse gonflée de prétention. Que je me sentais mal
-à l'aise! Le spectacle auquel je venais d'assister m'attristait
-malgré moi, et parce que toute l'âme que l'on m'avait faite se
-révoltait contre de si piètres distractions; mais dédaigner ces
-puérilités, mépriser ce qui faisait l'agrément de bonnes gens
-sans malice, n'était-ce pas manquer de charité, de goût même, et
-peut-être d'intelligence?
-
-Mon mari, ayant ôté son faux nez et quitté les coulisses, vint me
-rejoindre au moment où je subissais cette crise au milieu d'un
-cercle d'adulateurs. Les exclamations éclatèrent de nouveau et
-les félicitations recommencèrent.
-
-Je croyais qu'il allait en rire et se moquer tout le premier du
-rôle qu'il avait joué, mais il recevait les compliments avec
-son sérieux ordinaire, et il se rengorgeait! Il ne douta pas
-un instant que, si j'avais eu,--et de concert avec lui,--des
-appréhensions touchant cette soirée, elles ne fussent évanouies,
-dissipées comme les siennes, par la magie d'un seul mot prononcé,
-mais du mot fatidique à Paris: le succès.
-
-Je dus faire porter mes compliments, moi aussi, aux cousins
-Voulasne qui étouffaient sous une masse humaine claquant des
-mains, hurlant comme un peuple en délire. Ils partageaient le
-succès, mais le gros succès, eux, avec deux jeunes femmes, madame
-Kulm et madame de Lestaffet, que le coiffeur de l'Opéra,--s'il
-vous plaît!--avait grimées, mais à les égaler aux originaux, l'une
-en Grille-d'Égout et l'autre en La Goulue,--deux «chahuteuses»
-alors célèbres sur la Butte,--et qui avaient pris part, en face
-de M. Chauffin en «Valentin-le-Désossé», à un quadrille dit
-excentrique, digne, en vérité, de ceux que nous n'avions pas
-manqué d'aller voir, le mois précédent, à l'Élysée-Montmartre et
-même au Moulin de la Galette.
-
-Il y avait peut-être une certaine rivalité entre madame de
-Lestaffet et madame Kulm, parce qu'on prétendait que La Goulue
-était plus jolie que Grille-d'Égout, mais cette vétille mise
-à part, je n'ai jamais vu, non, de ma vie je n'ai vu des êtres
-humains aussi parfaitement heureux, des gens donnant mieux
-l'apparence d'avoir accompli ce pourquoi ils étaient créés et mis
-au monde, et plus satisfaits et plus fiers de leur acte, plus
-dépourvus d'arrière-pensées, plus incapables de soupçonner qu'il
-pût y avoir action supérieure à la leur, que mesdames Kulm et
-de Lestaffet pour avoir dansé le quadrille propre aux filles de
-Montmartre, et que mes cousins Voulasne et leur ami Chauffin, pour
-s'être crus un instant confondus avec la grosse Dédé, le kanguroo
-boxeur ou Valentin-le-Désossé...
-
-Le monde, évidemment, était nouveau pour moi, et l'on jugera ma
-stupeur bien naïve, mais rien, jusqu'à présent, ne m'avait paru
-extraordinaire; or, cela me parut extraordinaire. Je n'avais
-jamais assisté, en province, qu'à des réunions ayant pour but,
-soit de faire entendre de la musique, soit de favoriser des
-mariages: je n'avais jamais vu de grandes personnes s'amuser.
-
-Tout l'épanouissement de ma cousine Henriette, on le put
-mesurer en le voyant s'affaisser comme un ballon crevé, une
-fleur ébouillantée, lorsque la famille Du Toit vint faire
-ses politesses. Henriette n'aimait pas les Du Toit qui lui
-représentaient des empêcheurs de danser en rond, mais aujourd'hui
-elle ne leur pardonnait pas d'avoir empêché Pipette de figurer sur
-le tréteau. Comment les Voulasne avaient-ils laissé se développer
-chez leur fille un amour qui menaçait de les river à jamais aux Du
-Toit? Mais, parce que les Voulasne, innocents comme des enfants,
-dans leurs plaisirs, «ne voyaient jamais de mal nulle part». Que
-de fois, depuis lors, ai-je entendu à propos des Voulasne répéter
-cette expression: «Ils ne voient jamais de mal nulle part!» Ils
-prenaient leurs ébats, toléraient que chacun prît les siens,
-sans en venir à croire que prendre ses ébats pût entraîner des
-conséquences sérieuses. Mais le sérieux naît sous les pas les plus
-légers, et la fille aînée des Voulasne était touchée par un amour
-avec lequel on ne badine point.
-
-Isabelle aimait Albéric Du Toit; et depuis qu'elle avait pris
-en dédain les divertissements de la maison, elle manifestait
-une antipathie toute neuve pour M. Chauffin, l'organisateur des
-plaisirs, qui l'avait amusée jusqu'alors; elle affectait une tenue
-réservée, de graves pensers, un penchant pour «la grande musique»,
-un vif mépris pour toute scène qui n'était point celle de la
-Comédie-Française. Elle s'assimilait par amour tout ce qu'elle
-connaissait des Du Toit, moins leur savoir-vivre, leur discrétion:
-et elle les compromettait et les rendait haïssables en agitant le
-drapeau de leurs opinions, qu'ils ne déployaient point eux-mêmes,
-et en dessinant la caricature de ce qu'ils auraient pu être s'ils
-n'avaient été, en réalité, de charmantes gens sans prétention,
-sans exigences, mais d'une vie opposée bout pour bout à celle que
-menaient les Voulasne.
-
-Vu mon mariage tout récent, je ne devais point être séparée de mon
-mari au souper; mais, comme on se plaçait librement, nous fûmes
-environnés par les Du Toit, qui décidément s'intéressaient à moi.
-Ah!... ma réputation!
-
-M. Juillet avait offert le bras à Isabelle, mais le cher Albéric
-n'était pas loin. La jolie amoureuse, de qui je n'avais vu
-jusqu'ici que la moue, se montra pour moi pleine de prévenances.
-Je goûtai beaucoup la conversation de M. Du Toit, où il y avait de
-la solidité, de l'expérience, une disposition à s'élever au-dessus
-des menus faits qu'on raconte. De toutes les personnes que j'avais
-vues jusqu'ici à Paris, c'était lui qui me rappelait le plus
-mon grand-père, quand il avait à qui parler. M. Juillet, plus
-concentré, était un jeune agrégé qui sortait de l'École normale;
-il y avait de l'amertume en lui et je ne sais quel sombre feu;
-était-il rongé d'une inquiétude mortelle? relevait-il de quelque
-blessure? on se le fût demandé; avec cela une certaine finesse
-rieuse allant jusqu'à la folâtrerie tout à coup, pour s'enfoncer,
-l'instant d'après, et plus volontiers, dans les profondeurs. On
-lui prêtait de l'ironie, ce qui lui faisait beaucoup de tort. Il
-avait parfois des mots cinglants, c'est certain; mais il en avait
-aussi d'autres qui le rendaient agréable.
-
-Le souper fut pour moi la meilleure partie de la soirée, et il eut
-été presque un plaisir, si je n'eusse senti que mon mari était
-sur les épines parce que nous étions là groupés avec les Du Toit
-qui, dans la maison, se trouvaient momentanément en disgrâce.
-Aussi s'efforçait-il, autant que possible, de lancer quelques
-mots par-dessus la tête des Du Toit, afin de prouver qu'il ne
-s'enfermait point dans leur compagnie, des mots que l'on pût même
-interpréter comme une demande de secours; et on lui en envoyait
-en retour qui produisaient un effet baroque par leur réalisme
-concret au milieu des propos déliés, érudits, moraux ou spirituels
-de M. Du Toit ou de M. Juillet. Je me souviens par exemple que la
-conversation, autour de nous, roulant sur ce sujet: «Quel est le
-plus précieux des biens?» et quelqu'un ayant dit: «L'espérance»,
-M. Juillet nous citait le texte d'une bien belle inscription
-latine, recueillie par lui sur une dalle d'église: «_Hic, in
-diem resurrectionis reservantur animae_...» c'est-à-dire: «Ici
-sont _réservées_, pour le jour de la résurrection, les âmes d'un
-tel... etc.» et il nous faisait frissonner en nous soulignant
-la grandeur de cette expression qui tue l'horreur de la mort en
-nous imprégnant de la certitude d'un jour à venir, lorsqu'un mot,
-qui mettait en liesse la table voisine, dévasta comme une trombe
-la sereine image qui nous charmait. Il s'agissait d'un trou au
-maillot de madame de Lestaffet; il y avait eu, paraît-il, un trou
-au maillot de madame de Lestaffet; quelques témoins le décelaient;
-madame de Lestaffet l'avouait; et M. Chauffin improvisait déjà un
-couplet pour la revue prochaine, sur le trou au maillot de madame
-de Lestaffet. Cela ne prouve ni qu'il fût mauvais de s'égayer du
-trou au maillot de madame de Lestaffet, ni qu'il n'y ait place
-légitime pour des plaisirs différents de celui qu'on éprouve à
-déchiffrer de belles épitaphes! Mais ce choc demeura pour moi
-inoubliable parce que, m'étant tournée vers mon mari pour lui
-dire: «Est-ce beau, ces âmes qui ne sont point considérées comme
-mortes, mais comme mises de côté, provisoirement, dans l'attente
-d'un grand jour!... Et quel langage!...» Je vis que si mon mari
-jugeait le «trou au maillot» d'un goût médiocre, il n'avait
-pourtant aucunement compris la sublimité du langage chrétien...
-
-Toute troublée encore de ce petit incident, je me tenais tapie,
-silencieuse, un peu fatiguée, dans le coin du fiacre qui nous
-ramenait rue de Courcelles. Mon mari me dit:
-
---Eh bien! c'était, ma foi, très réussi...
-
---Certainement.
-
---Vous êtes-vous amusée, au moins?
-
---Les Du Toit ne m'ont pas déplu...
-
---Ah!... les Du Toit, dit-il.
-
-Puis il réfléchit un moment pour ajouter:
-
---Ils sont un peu ternes...
-
---Je ne trouve pas. Ce sont des gens qui savent beaucoup de
-choses, qui pensent à quelque chose; ils ont des idées, des
-sentiments...
-
---Ce sont de belles âmes! dit mon mari.
-
-Je fus bien choquée; mon coeur palpitait; une force vive en moi se
-révoltait. Je demandai avec un certain effarement:
-
---Il est donc ridicule d'avoir une belle âme?
-
-Il me dit, avec hésitation, parce qu'il était toujours très
-embarrassé pour exprimer des sujets d'ordre moral:
-
---C'est une question de milieu... Chez les Voulasne...
-
---Eh bien! fis-je un peu vivement, chez les Voulasne, est-ce que
-vous croyez que moi-même j'aie l'âme de madame de Lestaffet,
-ou de madame Kulm, ou de monsieur Chauffin?... est-ce que vous
-seriez satisfait que l'on fît des couplets sur le maillot de votre
-femme?... sur son maillot crevé?...
-
---J'en mourrais de honte! dit-il, ah! pour cela non, cela n'est
-pas dans mon caractère!...
-
-Je voyais qu'il était sincère et que cette idée le faisait bondir.
-C'était une de celles auxquelles il devait toujours être le plus
-sensible: il n'eût jamais supporté que la tenue de sa femme fût
-prise en défaut.
-
---Madame Kulm, repris-je, madame de Lestaffet, voilà donc le genre
-de femmes qui s'harmonise au milieu Voulasne?...
-
-Il était très ennuyé de l'effort que je lui demandais pour
-raisonner là-dessus. Il n'était pas accoutumé à cela; il n'y avait
-jamais songé. Il me dit simplement:
-
---La plupart des hommes que vous avez vus là, ce sont des hommes
-qui ont travaillé tout le jour: ils demandent à se distraire...
-
-A mon tour de ne savoir que dire. Mais je pensais à mon père,
-autrefois, qui avait aussi travaillé tout le jour, préparé
-ou prononcé de grandes plaidoiries, présidé des conseils
-d'administration, ou composé tout un journal, et qui, le soir, ne
-songeait à se distraire que par de si belles causeries avec son
-beau-père, grand travailleur lui-même, ou avec ces messieurs de
-la ville, dont la distraction, à eux, était de l'entendre parler
-ou lire, et lire uniquement les plus beaux livres. Ah! il ne
-s'agissait pas de gaudrioles avec lui, et pourtant il savait rire
-et savait faire rire!... Enfin, je pensais à ce M. Du Toit qui
-devait avoir de même beaucoup à travailler, et à ce M. Juillet,
-agrégé, et qui venait de passer sa thèse de doctorat... Je les
-citai à mon mari comme exemples de gens très occupés, et qui
-devaient certainement exiger un choix dans leurs distractions.
-
---Monsieur Du Toit, passe encore!... Quant au neveu, pédanterie à
-part, il est pareil à beaucoup, je suppose...
-
-Cela me fit mal, d'entendre parler ainsi d'un homme dont la
-qualité d'esprit m'avait tenue durant une heure en haleine. Je
-l'avais vu cultivé et grave, ce M. Juillet, sans le trouver
-pédant; et je l'avais entendu rire et presque gaminer avec
-Pipette, par exemple. J'eus le très grand tort de dire:
-
---Enfin, vos Voulasne, ils sont très gentils, oui, mais voilà
-presque deux mois que nous les fréquentons, et deux ou trois fois
-par semaine, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai pas entendu encore, ni
-d'eux ni de leur entourage, un seul mot qui les place au-dessus...
-mettons: de votre homme de peine, qui fréquente lui aussi, le
-dimanche, les cafés-concerts, les mêmes ou peu s'en faut, et
-chantonne pour ma femme de chambre, en frottant le parquet, les
-mêmes insanités dont vos cousins et leurs amis se délectent!...
-
-Nous atteignions la maison; mon mari descendit de voiture,
-m'aida à mettre pied à terre et ne m'adressa pas la parole dans
-l'escalier. Une fois dans l'appartement, et le verrou tiré, il me
-dit:
-
---Madeleine, je serais désolé que vous vous abandonniez à un
-sentiment d'aigreur contre un genre de vie qui vous déconcerte, je
-n'en suis pas trop étonné; mais tout doit vous déconcerter un peu,
-parce que vous arrivez de Chinon, ne l'oublions pas. Patientez,
-que diable!...
-
-Ma grand'mère m'avait fait jurer solennellement de ne jamais
-laisser la moindre difficulté entre mon futur mari et moi se
-traduire par des paroles. Elle m'avait dit: «Des sujets de
-mécontentement, mon enfant, il en naît, c'est inévitable, et dans
-les ménages les plus unis; mais évite à tout prix qu'ils soient
-confirmés par des paroles: tant que rien n'a été dit, tout peut
-être oublié; mais les mots prononcés, ce sont des marques au fer
-rouge.»
-
-Peut-être en avais-je trop dit déjà! car les paroles que mon
-mari répondait à ma plainte faisaient l'effet, sur mon épiderme,
-d'un fer déjà bien chaud!... C'était une leçon adressée à mon
-inexpérience, un avertissement pour l'avenir, et, sur un ton
-volontairement modéré, une sommation de ne franchir sous aucun
-prétexte certaine borne. La maison des Voulasne, c'était notre
-fonds.
-
-Ah! si je n'avais pas été dressée, comme je l'ai été, par ma
-famille et mon couvent, ma vie conjugale était de ce jour-là
-flambée! On me dira, et il n'a pas manqué de gens pour me dire:
-«Mais si vous n'aviez pas subi l'éducation qui fut la vôtre,
-peut-être vous fussiez-vous beaucoup plu chez les Voulasne?...»
-Ah! bien, alors je ne regrette pas mon éducation et ses
-conséquences.
-
-
-
-
-V
-
-
-Le dimanche, mon mari, pour m'être agréable, m'accompagnait à la
-messe de la petite église Saint-François-de-Sales, à quatre pas
-de chez nous: on n'avait pour ainsi dire qu'à traverser le Parc
-Monceau. J'avais gardé du couvent un goût particulier pour la
-messe matinale: elle ne ressemble pas aux autres; elle est plus
-intime et plus simple; beaucoup de femmes y communient; enfin,
-j'ai toujours eu l'impression qu'on s'y retrouve plus sûrement
-entre vrais chrétiens. Mais mon mari avait eu, lui, de tout temps,
-l'habitude de faire la grasse matinée le dimanche. Je m'aperçus
-promptement qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pouvoir demeurer
-au lit, à sa guise, au moins un jour par semaine, et je n'eus pas
-le courage de lui imposer ce sacrifice plus longtemps. Ce n'était
-que prévenir un retour à ses vieilles coutumes, qui se serait
-effectué sans que j'y misse la main, mais en proposant moi-même
-à mon mari de nous contenter de la messe de midi, je m'épargnai
-la disgrâce d'être abandonnée, toute seule, un prochain dimanche,
-à celle du matin. Nous prîmes donc l'habitude de n'aller qu'à
-la messe de midi, c'est-à-dire à une réunion de gens distraits,
-pressés de déjeuner, ou de courir aux matinées, et qui semblent
-faire au bon Dieu une suprême concession: on sent que de tous
-leurs devoirs religieux, ce bout de messe-là est le dernier. Je me
-moquais de ces catholiques négligents, dans les débuts; peu à peu,
-comme les autres, je m'accommodai très bien de cette formalité
-réduite pendant laquelle ma pensée n'avait ni le loisir ni même
-le désir de descendre jusqu'à cet arrière-fonds de nous-mêmes où
-le sens religieux se retrouve. Ma piété, naturellement, diminua.
-Quelquefois, pendant cette messe de midi, mes souvenirs d'enfance,
-de pension, de jeune fille affluaient, et liés tout à coup au
-présent, me donnaient de la vie une image si incohérente que j'en
-étais étourdie: une si grande part faite à Dieu au commencement
-de la vie, une si misérable portion dès que la vie semble avoir
-adopté son sens définitif!...
-
-Il m'arriva, avec ce régime de la messe de midi, où le prêtre ne
-nous dit pas un mot, d'oublier les Quatre-Temps, les Vigiles; de
-grandes fêtes se présentaient, nous surprenaient, sans qu'on leur
-fît plus d'honneur qu'à un dimanche. Un jour, en m'apercevant d'un
-pareil oubli, je dis à mon mari:
-
---Eh bien! vous qui vous félicitiez d'avoir épousé une femme
-dévote!...
-
-Ah! mais, c'est qu'il ne trouva pas du tout cela drôle! Oui,
-certes, il avait entendu épouser une femme dévote! Sans doute,
-il ne fallait pas que cette dévotion l'incommodât ni se fît
-remarquer; mais bien plus encore il redoutait qu'elle diminuât
-jusqu'à menacer de s'éteindre. Ce qu'il fallait, c'était que ma
-religion me permît de figurer au dehors comme les femmes qui n'ont
-point de religion, mais qu'au dedans elle conservât toute sa
-chaleur avec ses avantages. Pour Noël, il me fit cadeau de quatre
-jolis volumes admirablement reliés en maroquin; c'étaient les
-_Sermons choisis_ de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, et
-les petits traités de morale de Nicole.
-
-Il fut le premier à m'engager à revoir une ancienne compagne de
-couvent que j'avais rencontrée dès mon arrivée à Paris, chez une
-couturière de la rue Tronchet. Elle s'appelait autrefois Charlotte
-Le Rouleau, et elle avait épousé un M. de Clamarion. Elle habitait
-rue Monsieur, sur la rive gauche, comme les Du Toit.
-
-Lorsque, entre autres confidences de jeunes femmes, je racontai
-à madame de Clamarion la vie que j'avais menée depuis mon
-mariage, en compagnie de mes cousins Voulasne, elle en fut
-épouvantée; elle me tint pour tombée vivante dans l'Enfer; elle
-ne connaissait, quant à elle, rien de pareil. Moi qui avais cru,
-naïvement, que l'on menait toutes les jeunes mariées dans les
-cabarets montmartrois!... Son mari, grâce à Dieu, disait-elle, lui
-avait épargné les mauvaises connaissances; elle fréquentait un
-monde «exquis», affirma-t-elle, confiné dans le vieux faubourg et
-qui entretenait peu de communication avec «la population interlope
-de l'autre rive». Je me sentais toute honteuse d'habiter près
-du Parc Monceau. La description que Charlotte me faisait de son
-monde, si calme, si hostile à l'esbrouffe américaine qui déjà
-nous envahissait, si conservateur des bonnes manières françaises,
-m'attendrissait. Je lui demandai ce que faisait son mari. Elle eut
-presque l'air froissé: «Oh! mais, rien!» dit-elle. Il chassait une
-partie de l'année; il tirait aux pigeons; il avait son cercle. La
-fortune, selon toute apparence, devait être des plus ordinaires,
-mais on espérait en l'héritage d'une certaine tante; et les
-parents Le Rouleau, je le savais, étaient riches.
-
-Charlotte était désolée de ne point me faire embrasser son bébé,
-que l'on promenait aux Tuileries. Elle me montra des quantités de
-photographies d'un marmot joufflu, à six mois, à un an, à dix-huit
-mois; puis celle du papa, un blondin frisé, de figure quelconque,
-en brigadier au 2e cuirassiers, puis épaulant à Monte-Carlo, puis
-à cheval dans une allée du Bois.
-
---Je suis bien contente, ma petite Charlotte, de vous trouver
-heureuse!
-
-Tout à coup, Charlotte me passe un bras autour du cou, m'embrasse
-et se met à pleurer:
-
---Ma pauvre Madeleine! me dit-elle, mon mari ne m'aime pas!...
-
---Comment! est-ce possible?... après trois ans de mariage à
-peine!...
-
---Oh! oh! dit-elle, les années n'y font rien, allez... Il a une
-maîtresse... Oh!... il l'avait déjà avant la naissance de mon
-petit... Vous voyez!...
-
-A mon tour d'être abasourdie et de m'indigner:
-
---Il y a à Paris de ces créatures!...
-
-Je m'étais fait, depuis que je courais les petits théâtres, une
-idée à moi des femmes qui me semblaient destinées à détourner nos
-maris.
-
---Oh! m'interrompit Charlotte, ce n'est pas ce que vous croyez,
-c'est la comtesse de P..., une femme du meilleur monde, âgée
-quarante-cinq ans, maigre et laide, une amie intime de ma
-belle-mère, presque de son temps, d'ailleurs, et que je suis
-obligée de recevoir ici!...
-
---Est-il possible?
-
---Oui, dit-elle simplement, d'un certain ton d'aînée qui
-signifiait, je crois: «Vous verrez que c'est possible!»...
-
-Mon instinct se révoltait; sans prononcer une parole, j'eus un
-mouvement que Charlotte devina, parce que nous avions longtemps
-vécu ensemble, et qui voulait dire: «Mais il n'y a donc pas moyen
-de se révolter contre cette situation?»
-
-Elle me dit:
-
---Mes larmoiements, mes récriminations, si vous saviez comme ces
-hommes-là ont une façon de vous en faire comprendre le ridicule...
-et la vanité! Quand cela m'a soulevé le coeur par trop fort d'être
-contrainte à voir ici cette pimbêche, j'ai cru pouvoir m'en ouvrir
-à ma belle-mère; mais ma belle-mère m'a fait signe de ne pas
-continuer et elle m'a dit en propres termes: «Dans notre famille,
-ma chère enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et
-d'élever nos enfants de notre mieux...» L'usage... Ce mot-là vous
-rabat le caquet, je vous prie de le croire, quand on n'est, comme
-moi, qu'une petite bourgeoise...
-
-Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous étions sur le
-même banc, au Sacré-Coeur, ignorantes et prêtes à tout. Mais elle
-avait un demi-million de dot, et moi rien; et voilà les destins
-différents qui s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres!
-Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement tous ses
-voeux: joli garçon, beau nom, noble faubourg! Et la voilà qui, pour
-les quinze ou vingt mille francs de rentes qu'elle apporte à une
-famille appauvrie, a acquis tout juste le droit de servir chez
-une madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me trouvai pas, par
-comparaison, si à plaindre.
-
-Je fis à mon mari le récit de ma visite. Il montra beaucoup
-d'intérêt pour le cas de mon amie, et il dit:
-
---Voilà des femmes admirables!
-
-J'espérais revoir Charlotte qui avait paru trouver un soulagement
-à se confier à moi. Elle vint, longtemps après ma visite, déposer
-une carte chez mon concierge, et quand j'essayai par deux fois de
-la revoir chez elle, il me fut répondu qu'elle était sortie. Nous
-n'étions pas du même monde. Ceci était si vrai que, de moi-même,
-sans songer à Charlotte, je quittai, peu après, sa couturière.
-J'ai rencontré madame de Clamarion, des années plus tard, à une
-vente de charité. Elle me parla très gentiment. Je la complimentai
-parce que je voyais souvent son nom, dans les journaux, à la
-tête d'une quantité d'oeuvres où elle payait, c'était probable,
-plus de sa personne que de sa bourse. Elle me parut, en effet,
-complètement absorbée par cette besogne et par son fils unique;
-elle était mise sans aucune recherche, comme une femme qui a
-oublié son sexe. C'était une résignée et elle semblait avoir
-trouvé la paix, même un bonheur.
-
-Je me doutais bien que mon mari souhaitait me voir fréquenter
-quelques-unes de ces femmes jugées par lui «admirables». Il le
-souhaitait parce qu'il comprenait que je trouverais peut-être
-près d'elles l'agrément qui me manquait ailleurs, et il le
-souhaitait parce qu'il tenait avant toute chose à ce que je
-ne m'écarte point du type de femme qu'il avait voulu en moi.
-C'étaient des femmes qui ne l'amusaient pas, mais qu'il jugeait
-indispensables à la maison. Malheureusement, il en connaissait
-peu. Madame de Clamarion, c'en était une qui nous échappait. Je
-pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient fait les avances
-les plus caractérisées; mais il y avait interdit sur les Du Toit,
-au moins aussi longtemps que leur conflit avec les Voulasne
-n'aurait pas reçu de solution.
-
-
-
-
-VI
-
-
---Mais, dis-je un jour, en souriant, à mon mari, je m'aperçois que
-vous n'avez que de mauvaises fréquentations!...
-
-Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde inavouable,
-mais que, étant célibataire, il n'avait pas songé à se ménager les
-gens qu'on aime, une fois marié, à réunir à sa table. Et c'est un
-choix qu'il n'est pas si aisé d'improviser.
-
-Voyait-il l'entourage de sa mère et de sa soeur? Et quel était,
-d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le faire parler
-là-dessus; ce voile tendu sur son passé ne me fut découvert
-que par lambeaux qui tombèrent d'année en année. Les amis des
-Voulasne, voilà quels étaient ses amis. Eh bien! les allait-il
-renier, ou se disposait-il à me les faire adopter? Le loisir nous
-manquait déjà pour méditer ou discuter ensemble cette question,
-car, sans plus tarder, les amis des Voulasne nous priaient à dîner.
-
-La plupart de ces messieurs étaient des industriels, des
-fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier, quelques gens
-de bourse, un commissaire-priseur, et parmi les intimes des
-Voulasne, des oisifs tout simplement. Leur éducation, en général,
-avait été rudimentaire; ils étaient à peu près illettrés, informés
-tout au plus des livres qui faisaient scandale, et n'ayant lu,
-d'un bout à l'autre, que les gauloiseries d'Armand Silvestre.
-Mais, comme tout Paris, ils connaissaient le théâtre. Ils me
-faisaient, à moi, l'effet d'êtres mal équarris, mais ils étaient
-pleins d'une grosse vie, d'un fort appétit, et leur audace était
-sans bornes. Leurs femmes étaient ou élégantes, et alors tout
-toilettes, ou franchement sacrifiées, réduites à néant, telle la
-pauvre madame Grajat, pour qui j'éprouvais une pitié profonde
-à cause de la vie désordonnée de son mari et de la misérable
-mine qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers,
-les courses, les coulisses, et toutes les sortes d'histoires
-amoureuses.
-
-Grajat avait été un des témoins de mon mari lors du mariage; il
-était un de ses plus vieux amis, son «grand confrère». Grajat
-était un homme d'une cinquantaine d'années, mais d'aspect encore
-jeune, très robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris
-épais et drus comme un poil de brosse, des yeux d'un bleu céleste,
-angéliques, inquiétants, l'encolure d'un taureau, des mains de
-terrassier. Officier de la Légion d'honneur, inspecteur des
-travaux de la Ville, une fortune faite, il avait de l'argent dans
-cinq ou six théâtres, et une liaison affichée avec une artiste du
-Palais-Royal. Il était un adjudicataire important des travaux de
-l'Exposition universelle qui se préparait, et il avait procuré
-à mon mari quelques reconstitutions historiques, qui devaient,
-affirmait Grajat, surtout en ma présence, lui rapporter sinon de
-gros bénéfices,--car je ne sais quelle combinaison lui barrait le
-Pactole,--du moins beaucoup d'honneur, et la croix.
-
-Il venait dîner à la maison une fois par semaine. Mon mari
-invitait avec Grajat quelques-uns de ses anciens camarades.
-Nous ne pouvions guère être plus de quatre ou cinq à table, car
-notre salle à manger était celle d'un ménage de poupée, et je
-n'avais, pour servir, qu'une petite femme de chambre, à la grande
-humiliation du maître de maison qui, plus que la croix, peut-être,
-ambitionnait les moyens d'avoir un domestique en livrée.
-
-Entre ces messieurs, il n'était question, dans ce temps-là,
-quand ce n'était pas du général Boulanger, que de l'Exposition
-universelle. Il était question de l'Exposition universelle, non
-pas à un point de vue général, au point de vue du pays, par
-exemple, ou des sciences, ou des arts, ni même de l'architecture,
-mais au point de vue des affaires personnelles de tel et tel
-d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec tel ou tel autre,
-et cela tout le temps du moins que la réunion était dominée par la
-personne considérable de Grajat. Il est vrai que si la personne
-considérable de Grajat n'était plus là, elle laissait une trace
-indélébile sur laquelle tous marchaient à la queue-leu-leu,
-suivant comme une piste la direction de l'aîné qui avait, en
-toutes ses entreprises, réussi.
-
-Leur langage m'étonna longtemps par le contraste qu'il offrait
-avec celui des hommes que j'avais écoutés autour de ma famille.
-Ni mon grand-père ni mon père n'agissaient en vue de gagner de
-l'argent; ils avaient une profession dont ils s'acquittaient
-presque religieusement, en sachant se contenter de ce qu'elle
-rapportait; et leur esprit était tourné de telle sorte que
-l'intérêt national, général, ou l'intérêt moral, occupât en toutes
-circonstances le premier plan.
-
-Grajat était «un entrepreneur»; son souci se bornait à exécuter
-des opérations fructueuses. Toute considération d'un ordre plus
-élevé eût entravé son élan. C'était un homme utile, indispensable
-peut-être, et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient
-autour de lui, à ma table, étaient aussi des hommes utiles,
-indispensables peut-être, à sa suite, et des hommes dont il serait
-un peu présomptueux à moi de dédaigner le rôle; mais aucun de ces
-messieurs, autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui pût me
-laisser seulement soupçonner qu'il pensait à rien hormis à ses
-honoraires, à ses affaires, et, pour moi, fille et petite-fille
-d'hommes voués à la vie morale, étaient et devaient demeurer, en
-dépit de ces amis de mon mari, entachés d'infériorité.
-
-Nous retrouvions le même état d'esprit chez les Kulm, chez les
-Lestaffet, chez les Baillé-Calixte, d'autres amis encore des
-Voulasne, mais avec cette différence que les femmes, dans ces
-maisons, tenant une grande place et prétendant à l'élégance,
-chacun s'y efforçait aux belles manières, s'y parait de son mieux,
-on pourrait dire: s'y endimanchait tous les jours; avec cette
-différence aussi que, ces maisons étant opulentes, attiraient
-une clientèle nombreuse où les débris d'une société ancienne et
-plus polie se mêlaient, quêtant des emplois lucratifs, chantant,
-dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu'à aimer pour
-obtenir une bouchée de pain.
-
-Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conservé, de ce
-premier chapitre, incertain, de sa biographie, un accent léger
-qui charmait dans sa bouche. Elle avait une physionomie peu
-expressive, mais sa grâce de bel animal était encore très
-puissante sur les hommes. Madame Kulm appartenait à une honorable
-famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une aventure
-beaucoup trop retentissante. Elle montrait une figure chiffonnée,
-un nez de trottin, des dents de souris, des yeux de gavroche
-crevant de malice. Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses
-audaces. Elle avait le goût vulgaire et s'en flattait. «Avec elle,
-disaient ces messieurs, à la bonne heure, on est à l'aise!»
-
-Quant à madame Baillé-Calixte, née Calixte, elle était fille d'un
-restaurateur connu. C'était une femme très instruite, la plus
-intelligente et de beaucoup, dans ces réunions. Elle avait pour
-son mari, et pour la situation de son mari, qu'elle confondait
-avec lui, un dévouement sans limites. Toutes ses inclinations, on
-le voyait,--on le voyait trop, dans ce monde-là,--étaient pour la
-vie bourgeoise la plus traditionnelle et conventionnelle, mais,
-une fois admis le principe qu'une femme peut servir son mari et la
-situation de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement,
-aucun choix dans les moyens d'atteindre cette fin. Elle adoptait
-cette société non par penchant mais par vertu; elle l'adoptait
-de propos délibéré, et elle en adoptait tous les rites, ayant la
-terreur d'y être suspecte, d'y paraître déplacée. Son mari venait
-de donner toute l'ampleur d'une industrie à la fabrication des
-bicyclettes, il avait une foi d'apôtre dans le succès prochain des
-moyens mécaniques de locomotion. Madame Baillé-Calixte suivait son
-mari, et «travaillait» avec son mari, dans les milieux où celui-ci
-trouvait des hommes, des capitaux, et tout un public neuf, pour
-seconder ses entreprises. Madame Baillé-Calixte, excellente mère
-de famille, qui avait été la nourrice de ses quatre enfants,
-qui élevait ses filles avec un soin et des scrupules inouïs,
-adoptait le ton de madame Kulm et de madame de Lestaffet, se
-laissait dire des choses «colossales», et parfaitement serrer de
-près par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accusât d'avoir
-des moeurs rétrogrades, enfin professait avec une éloquence de
-brevet supérieur ces théories anarchistes et cette philosophie de
-courtisanes, qui commençaient à s'insinuer à cette époque parmi
-nous.
-
-Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient
-franchement et s'amusaient en toute innocence. Pour eux, point de
-soucis d'affaires, nulle ambition, pas davantage de coquetterie,
-de flirts, ni de vice non plus à satisfaire. Cousins entre eux,
-ils avaient joué l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'étaient des
-gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de longue date,
-amassé une fortune par le vieux procédé français du bas de laine,
-sans laisser soupçonner autour d'eux qu'ils pussent être autres
-que de petits rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans
-le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel qui ne dépassait
-pas dix mille francs. Et ils fussent demeurés là, toute leur vie,
-c'est probable, sans relations que quelques vieux amis de famille,
-dont étaient les Du Toit, si M. Chauffin ne leur eût démontré un
-beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient être logés
-dans un hôtel, et dans le plus riche quartier futur de Paris, tout
-en faisant une magnifique opération, le prix du terrain devant
-tripler en dix ans, et l'hôtel, tout construit, à demi meublé,
-étant laissé par-dessus compte. Aussitôt transplantés, installés
-et guidés par Chauffin ami des plaisirs, ces bonnes gens avaient
-ouvert les yeux à la vie comme des enfants à leur premier voyage.
-Changé le quartier, changée l'habitation, changés les témoins
-ordinaires de leur petite existence, et, surtout, décédés les
-derniers parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de cinq ou
-six ans pour que le ménage adoptât le train de vie qui aujourd'hui
-était le sien. Tous deux, d'un naturel enjoué, heureux, un peu
-puéril, avaient lâché leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met
-dans une pension nouvelle, et ils appartenaient dorénavant à qui
-saurait leur indiquer de nouvelles façons de se divertir. Plus que
-personne, ils étaient disposés à se laisser éblouir par tout ce
-qui prenait un air de fête; et, sans profession, sans soucis, ils
-se croyaient, eux, perpétuellement à la fête, rien qu'à la fête,
-tout entiers à la fête. Ah! que leur façon d'y prendre part et de
-n'en voir, en bon public, que la face agréable et bonne, était
-touchante! Je commençais à leur rendre justice. C'étaient vraiment
-d'excellentes gens.
-
-Lors d'un certain dîner chez les Kulm, on vit pour la première
-fois, je m'en souviens, une ombre ternir le front des excellents
-Voulasne. Et la chose était si insolite qu'elle ne put passer
-inaperçue de personne. Nous en savions la cause; d'autres la
-devinèrent. Leur fille, Isabelle, contrariée dans son amour pour
-Albéric Du Toit, menaçait de faire une maladie, sinon pis. Elle
-refusait de boire et de manger; refusait réunions, parties de
-plaisir; refusait de s'habiller; refusait même de quitter le lit;
-elle faisait grève. Les parents, dénués totalement d'autorité,
-n'ayant jamais accompli un acte de répression, et gâtés par la
-facilité des relations de parents à enfants tant qu'il ne s'agit
-entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont des
-jeux, se montraient plus décontenancés que si leur fille se fût
-compromise. Les bons Voulasne, qui ne croyaient certainement
-appliquer aucun principe à la vie, étaient en proie à un courroux
-tout pareil à celui de ma grand'mère Coëffeteau, lorsque je
-m'étais avisée, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment:
-ils obéissaient, comme tout le monde, à de vieilles idées, et
-entre autres à celle qui veut que l'autorité s'exerce de haut en
-bas. Cet ordre étant détruit, si près d'eux, ils ne comprenaient
-plus rien à rien, donnaient leur langue au chat. Henriette hochait
-la tête, à tout propos, comme si, des jours à venir, pas un ne
-fût plus fait pour elle; Gustave, morne et boudeur, en voulait à
-tous de son désagrément domestique, comme un grand gamin qu'il
-était; et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'était que sa
-femme avait décidé, pour éloigner Isabelle des Du Toit, de partir
-pour le Midi, précipitamment, devançant la saison et le groupe
-d'amis qui servaient à y tuer le temps en leur compagnie. Il y
-avait, en outre, en perspective, un «dîner de têtes» chez les
-Baillé-Calixte, pour le Mardi Gras. Gustave eût consenti à tout
-mariage d'Isabelle qui lui eût permis, à lui, de ne pas quitter
-Paris demain et de préparer sa «tête» pour le prochain carnaval.
-Mais Henriette essayait de lui faire entendre que ce n'était pas
-un gai dîner qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais
-dix, mais vingt dîners, car ils étaient gens à vous accommoder
-subrepticement à l'eau bénite, témoin Isabelle, en quelques mois
-rendue par eux, même à distance, méconnaissable...
-
-J'étais, quant à moi, fort embarrassée, parce qu'Henriette non
-seulement m'autorisait à lui parler de son ennui, mais me comblait
-de ses confidences. Ce mariage n'était pas, évidemment, de ceux
-qu'on juge tout indiqués, étant donnée la dissemblance des
-moeurs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin, Isabelle
-était amoureuse... Je ne pouvais me défendre d'en souhaiter la
-réalisation, personnellement, puisque les Du Toit me plaisaient et
-puisque j'eusse donné beaucoup pour que leur influence balançât
-celle des Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et Cie. Mon mari,
-lui, flattait sans vergogne les désirs de ses cousins. Madame
-Baillé-Calixte trouva moyen d'être initiée aux chuchoteries. On
-s'aperçut que les Kulm et les Lestaffet savaient tout. Puisqu'il
-en était ainsi, pourquoi ne pas tenir franchement conciliabule?
-Henriette Voulasne espérait précisément que l'opinion de ces
-messieurs déciderait son mari à boucler ses malles au plus vite.
-
-A notre grand étonnement, Grajat, le dernier informé, au seul nom
-des Du Toit, entama, d'emblée, avec la décision foudroyante qui
-lui était coutumière, la louange du président, de sa femme, de son
-fils, de toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui;
-il se moquait de se jeter à la traverse des intentions de monsieur
-ou de madame Voulasne; il avait, en cela comme en toutes choses,
-son idée à lui; quelle était-elle? Nous devions le savoir un jour.
-En tout cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait, à parler
-des Du Toit, le feu qu'il employait à traiter une affaire. Mon
-mari le tira par la manche, le pinça, l'attira à part, lui dit en
-propres termes qu'il contristait gravement ses cousins. Tous les
-témoins étaient incommodés de cette indécente ingérence dans une
-discussion de caractère intime et provoquée par une confidence.
-
-Il se produisit dans les esprits un phénomène que j'ai observé
-maintes fois depuis, chez ce monde qui faisait fi des délicatesses
-d'épiderme: c'est qu'une opinion violente les pénétrait comme un
-caillou lancé dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu
-qu'elle fût un peu rude, et bien assénée, s'imposait à eux comme
-à des êtres stupides. Tous ces gens avaient de la santé, de la
-vigueur, un élan de vie merveilleux; ils semblaient très forts;
-eh bien! leur organisme excellent était d'une insigne lâcheté.
-Ils capitulaient, faute d'arguments moraux. La balourdise de
-Grajat, qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se
-maintenait, et sur le ton péremptoire, se gagna des approbateurs.
-Ah! les grandes capacités de M. Du Toit, son crédit, son influence
-au Palais, nous furent révélés ce soir-là! Pour certains de ces
-messieurs, sans cesse à l'affût des puissances, les ressources
-que pouvait offrir la parenté du président Du Toit étaient d'un
-effet sûr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement, auraient
-pu se moquer, insouciants, sans besoins, sans affaires, et
-qui, d'ailleurs, depuis toujours avaient eu à eux les Du Toit.
-Eh bien! les Voulasne subirent le mouvement que suscitait la
-volonté brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en
-était abasourdie tout d'abord; puis, en très peu de temps, si
-pauvre était sa résistance, qu'on la vit rougissante, humiliée,
-presque honteuse... Alors, vraiment! tout le monde était d'avis
-qu'Isabelle fût unie aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari
-comme elle, nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle
-et son mari regardèrent de même leur ami Chauffin.
-
-Tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie aux Du Toit.
-
-Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de nos bons
-cousins. Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer à mon mari,
-aussitôt dans la voiture qui nous ramenait à la maison. Il
-fut très étonné. Rire des Voulasne, fût-ce sans malice, mon
-mari y était d'autant moins disposé qu'il obéissait comme eux
-à la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parlé, en
-particulier, vers la fin de la soirée. Que lui avait-il pu dire,
-pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit fût
-devenu chez nous comme un commandement de Dieu?
-
---Grajat?... dis-je à mon mari, Grajat a tout simplement voulu
-m'être agréable, à moi personnellement, car il savait ma sympathie
-pour les Du Toit...
-
-Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux galanteries
-dont Grajat, en effet, me comblait depuis le jour de mon mariage,
-mais me comblait avec une liberté, une outrance, qui les rendait
-bénignes, insignifiantes.
-
-J'aurais voulu qu'on m'accordât que j'avais bien jugé, du premier
-coup, les Du Toit, puisque, après moi, un homme comme Grajat les
-déclarait si précieux à posséder parmi ses proches. Ah! bien,
-ouiche! les raisons qu'avait Grajat de prôner le président du
-tribunal civil étaient d'une autre qualité!...
-
-En attendant, me voilà d'accord avec Grajat, obligée à tenir
-Grajat pour un sauveteur, à lui manifester ma reconnaissance, à
-me montrer son alliée dans une entreprise conforme à mes voeux!
-Grajat, malgré ses galanteries, se souciait assez peu, je crois,
-que je lui fisse bonne ou mauvaise figure; on eût même dit que
-mon hostilité secrète le piquait favorablement; il me taquinait
-davantage ou me prodiguait plus de grâces, à sa façon, quand
-je lui opposais cette froideur glaciale qui me valut de lui le
-surnom de «Banquise». Lorsqu'il nous emmenait au théâtre, ou nous
-en ramenait, dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: «La
-voiture de madame la Banquise est avancée», et c'était un mot qui
-déridait mon mari. Toutefois, comme je me défendais moins de ses
-loges ou de ses fauteuils depuis que nous menions même campagne,
-nous allions, grâce à lui, souvent avec lui, au moins deux fois
-la semaine au théâtre. Je serais mal venue à le regretter, car
-cela ne m'était ni désagréable, ni inutile, et s'il est vrai que
-sans son intervention nous serions allés tout de même au théâtre,
-je n'aurais cependant pas vu le quart des pièces que je connus à
-cette époque-là, car nous étions très économes.
-
-Il va sans dire qu'un Grajat, même galant, n'allait pas me
-demander quels spectacles je préférais. Pour mon mari, d'ailleurs,
-tout coupon était le bienvenu, où qu'il vous donnât le droit
-d'aller, du moment qu'il était de faveur.
-
-Va donc pour les théâtres auxquels Grajat s'intéresse! Va pour les
-pitreries qui font le bonheur des Voulasne!...
-
-Et avec cela, mon mari tenait à ne point me laisser perdre le type
-qu'il aimait en moi, le type de la femme irréprochable, le type
-de ce qu'on nommait encore, dans ce temps-là, «la femme comme il
-faut». Ce n'était pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique
-et qui se traduisît par des paroles précises, mais c'était une
-exigence plus tenace que celles qui s'expriment; je la sentais
-fondamentale, instinctive, peut-être même inconsciente.
-
-Avec sa complaisance pour le goût de bouis-bouis des Voulasne,
-pour les spectacles pimentés de son ami Grajat, se douterait-on
-de la préférence de mon mari? C'était de voir et de me faire
-voir, en quelque pièce qu'elle jouât, mademoiselle Bartet, de la
-Comédie-Française, qui incarnait à ses yeux l'idéale figure de la
-femme distinguée. Pour aller voir mademoiselle Bartet, il payait
-ses fauteuils; il l'allait voir sans hésitation, si par hasard
-Grajat, les Voulasne ou son monde ordinaire lui manquaient. «Que
-faisons-nous ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...»
-Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais autant
-que lui mademoiselle Bartet; j'aimais à le voir admirer cette
-femme exquise, et je me disais: «Pour qu'il l'admire, il faut
-qu'il comprenne ou sente et apprécie tout ce que cette artiste
-met de profond, de délicat et même de subtil dans le ton de sa
-voix, dans la réserve de ses attitudes et dans tout ce qu'elle
-laisse à deviner de son âme pudique et ardente. Celui qui est
-capable de s'enthousiasmer pour une si totale absence de mauvais
-goût, quel goût ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce goût-là,
-comment ne serait-il pas écoeuré de ce que nous voyons en fait de
-spectacles ou en fait de gens, tous les jours? Pendant longtemps
-j'ai voulu croire que mon mari avait, lui aussi, une pudeur de
-montrer quelque chose de délicieux en lui-même. Pendant longtemps
-j'ai imaginé que sous son enveloppe si mate et si impénétrable,
-peut-être cachait-il une sensibilité effarouchable et d'autant
-plus charmante.
-
-Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour:
-
---Mais des femmes comme les héroïnes qu'incarne mademoiselle
-Bartet, c'est une puissante vie intérieure qui les fait, c'est
-une vie morale très élevée qui leur donne tant d'attraits en leur
-permettant de si bien parler de ce qui se passe en elles; des
-femmes si intéressantes, ce sont des femmes chez qui il se passe
-beaucoup de choses; il leur faut de la retenue, mais aussi de la
-passion, des émotions, noblement refrénées, mais qui résultent de
-conflits terribles, et il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un
-monde où l'esprit soit délié et cultivé, soit honoré par tous et
-mis au premier plan!...
-
-Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait trop de mal à
-analyser les caractères et jusqu'à ses propres sentiments.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient, il
-s'agissait avant toute chose, à ce moment-là, de l'Exposition
-universelle qui allait s'ouvrir et sur laquelle,--c'était vraiment
-curieux,--tous comptaient comme sur un événement destiné à
-bouleverser le monde, pour le moins à apporter à la situation de
-chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient de
-cette Exposition me semblait être un peu l'issue d'un conte de
-fées; mais enfin, moi, j'arrivais à Paris, je ne savais rien de ce
-qui y est possible ou non, et surtout à des hommes d'affaires. On
-venait d'élever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit
-de si haut, et la réalisation de cette entreprise échauffait les
-esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient à l'aurore de
-temps nouveaux, favorables à toutes les variétés du grandiose.
-Grajat avait «mis la main, disait-il, sur l'Alimentation». Il
-voyait, et il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties
-du monde assemblées à Paris, agglomérées au Champ-de-Mars, assises
-à table, buvant et dévorant!... Pour moi, née à Chinon, et
-familiarisée dès mon enfance avec les mangeailles de Gargantua,
-cette vision anticipée d'une réfection de toutes les nations
-n'était pas pour me paraître insensée, et me frappait même, je
-l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles prophétiques. En
-outre, n'était-il pas question d'un banquet des trente-six mille
-maires? Il fallait entendre le grand, gros, puissant Grajat citer
-des nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux de
-vin ou de bière, et énumérer des noms de communes de France qui
-affluaient à sa mémoire, trois ou quatre minutes durant, sans
-qu'il reprît haleine, ce qui produisait un effet énorme.
-
-Mon mari, grâce aux concessions obtenues par son cher Grajat sur
-le terrain de l'Exposition, avait assumé un travail de galérien.
-Depuis six mois, quatre employés supplémentaires étaient à sa
-solde dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en fiacre,
-pour les «Pavillons Grajat»; il renvoyait ses propres affaires
-à l'année suivante. Il fut si occupé dans les deux mois qui
-précédèrent l'ouverture, que nous dûmes renoncer à accompagner
-Grajat au théâtre. Et je m'émerveillais: «Mais comment Grajat
-peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire?» C'est
-que Grajat se reposait sur quelques-uns de ces messieurs à lui
-dévoués, comme mon mari, et qui accomplissaient sa besogne.
-
-N'en venions-nous pas à refuser des invitations jusque chez les
-Voulasne! Ce fut Grajat qui, à ce propos, vint nous rappeler nos
-devoirs. Nous ne savions seulement plus où en était le mariage
-d'Isabelle!... Grajat secoua mon mari, d'importance. Que de
-tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de l'algarade, je pus
-surprendre quelques mots qui rappelaient nettement à mon mari que
-le mariage d'Isabelle était plus important que ses travaux.
-
-Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant une tasse de
-thé, je dis à notre tyran:
-
---Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent sur cette affaire,
-c'est bien sûr! Mais il faut que ce soit avec le diable que vous
-ayez traité, puisque ni la famille du jeune homme, ni celle de la
-jeune fille ne tiennent au mariage?
-
-Il me regarda d'un air singulier où il y avait beaucoup
-d'étonnement, et il dit:
-
---Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte avec tout son
-sang-froid, la coquine...
-
---Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat.
-
-Je l'avais gêné. Il modifia brusquement sa tactique: sans renoncer
-à son plaidoyer, il lui donna un tour badin et ne quitta plus le
-ton de la blague. Mais il était touché, il se sentait pénétré par
-quelqu'un qui échappait à sa domination, et que ce quelqu'un fût
-moi, il en demeurait hébété.
-
-Mon mari nia, dès que nous fûmes en tête-à-tête, tout dessein
-suspect de la part de Grajat. Nous eûmes quelques petits
-différends à ce propos, mais ce qui contribua le mieux à les
-apaiser, en donnant à Grajat au moins une bonne raison d'être
-intervenu, c'est qu'il était grand temps pour nous de retourner
-chez nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient
-absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de les négliger.
-Toutes les nécessités du monde n'y faisaient rien: nous avions
-manqué aux plaisirs ordinaires des Voulasne; et ils nous le
-passaient beaucoup moins que si nous les eussions abandonnés
-eux-mêmes dans le plus grand malheur. Nous n'avions point
-été du dîner de têtes! Comment? par quelles raisons humaines
-expliquer pareille abstention? Des travaux des travaux!... Ces
-mots-là sonnaient creux aux oreilles des Voulasne. Qu'on ne les
-imagine pas, cependant, nos cousins, fâchés, ni froissés même!
-ce n'étaient point des gens susceptibles, et la rancune était
-chose bien grave pour eux. Ils étaient seulement désolés, moins
-peut-être pour eux que pour nous, et c'était gentil de leur part.
-Ils étaient désolés pour nous que nous nous fussions privés d'une
-fête à eux si agréable. Ils étaient désolés comme de bons amis qui
-voient que vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils ne
-nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en pitié; ils nous
-estimaient moins.
-
-De sorte que mon mari eut le droit de me dire:
-
---Sans l'intervention de Grajat!...
-
-Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions non
-seulement de nous déconsidérer aux yeux de nos cousins, mais de
-ne point nous aviser que nos cousins laissaient tout simplement
-dépérir Isabelle!... Ils ne le faisaient pas par cruauté, par
-obstination, mais par étourderie, mais faute de loisir, oui,
-vraiment, faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce fût hors
-de leurs incessants plaisirs.
-
-Du jour où notre cousin Gustave n'avait plus été menacé de
-quitter Paris et de manquer son dîner de têtes, le monde lui
-était réapparu sous des couleurs si pures et si riantes, qu'il
-ne concevait pas que sa fille pût le voir sombre ou troublé.
-L'optimisme, lorsqu'il s'implante dans une âme, est si vigoureux,
-si vivace, si envahissant! L'impétuosité pour les plaisirs, c'est
-comme une horde de barbares, un torrent débordé, une coulée de
-lave! Cette nature neuve et presque primitive des Voulasne était
-pour moi un sujet non seulement d'étonnement, mais d'effroi. Je
-la sentais capable de tout dévaster plutôt que de faire halte un
-instant sur son chemin de fleurs. Depuis combien de générations
-ces gens-là et leurs ancêtres n'avaient-ils pris aucun agrément
-dans leur vieille maison du Marais? Depuis combien de temps
-plutôt, ce manque d'expansion heureuse, uniquement dû à la
-timidité puérile, à la terreur du «qu'en-dira-t-on», n'avait-il
-eu comme dérivatif aucune foi ardente, ou tout au moins comme
-régulateur, aucune règle tombée de haut?
-
-C'étaient de très vieux Parisiens, et sédentaires, mais sans
-la moindre mémoire de leurs origines. Ils avaient conservé des
-moeurs publiques la soumission à certaines cérémonies extérieures
-du culte, comme le baptême, le mariage, les obsèques; mais,
-et sans qu'aucun principe adverse semblât introduit dans leur
-famille, ils étaient totalement dépourvus d'idées religieuses.
-Je remarquais fort ces particularités, parce que, malgré moi, je
-comparais toutes choses à ce que j'avais vu dans ma famille et
-dans ma province. Nous étions, nous aussi, des gens ignorants des
-plaisirs; mais nous les méprisions, sachant pourquoi; et c'était
-devenu pour nous une seconde nature de les tenir pour vils et pour
-vains; nous avions des compensations! eux, non.
-
-A aborder le sujet du mariage nous étions autorisés par les
-confidences reçues six semaines auparavant, et par la discussion
-mémorable lors du dîner Lestaffet. Eh bien! aborder un sujet
-sérieux, fût-ce un sujet les intéressant de si près, avec
-Gustave et Henriette Voulasne, était la chose du monde qui, dès
-qu'on était en leur présence, dès qu'on les avait reconnus,
-paraissait la plus absurde, la plus chimérique, la plus folle
-à entreprendre. C'était, au beau milieu de sa récréation, aller
-empoigner un petit garçon par le col et lui parler des vertus
-théologales.
-
-D'abord, il fallut les prendre à part, écarter Chauffin, ne pas
-parler devant les jeunes filles. Déjà notre air soucieux faisait
-très mal. Ils causaient de l'Exposition, des premières ascensions
-à la Tour, de l'immense kermesse qui allait durer dix mois.
-C'était comme une gigantesque réjouissance organisée pour eux...
-
-Mon mari, osa dire:
-
---Je trouve Isabelle bien pâlotte...
-
-Et moi, aussitôt après:
-
---Eh bien! et ce mariage?...
-
-Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher à fuir; de
-l'oeil, l'un comme l'autre, ils appelaient au secours: l'ami
-Chauffin, leurs deux filles elles-mêmes avec qui, tout à l'heure,
-on était là si tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes
-filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon mari m'étonnait
-par sa décision; il fallait qu'il obéît aux injonctions de Grajat
-pour forcer ainsi ses chers Voulasne.
-
-Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise tête.
-Elle me dit:
-
---Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande...
-
---Eh bien?... eh bien?...
-
---Eh bien! demandez à Gustave qui ne peut pas prendre une
-décision!
-
---Eh bien? eh bien? fîmes-nous, mon mari et moi, tournés du côté
-de Gustave.
-
-Gustave se taisait, baissait l'oreille.
-
---Allons! voyons, mes chers cousins, nous étions tombés d'accord,
-l'autre soir, que ce mariage était excellent sous tous les
-rapports... Et les jeunes gens s'aiment. Isabelle en souffre,
-c'est évident...
-
-Ici les deux parents protestèrent. Ni l'un ni l'autre ne
-consentaient à admettre que leur fille pût souffrir.
-
-Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopiné avec sa
-femme et il formula la pensée qu'il ruminait, depuis que nous lui
-parlions du mariage de sa fille:
-
---Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiquât sur le cadran les
-cinq minutes, oui, les cinq, où, depuis trois semaines, j'aurais
-pu réfléchir à une affaire de cette importance!
-
-Sa candeur et sa sincérité étaient pures. Comme tous les gens qui
-n'ont absolument rien à faire, il n'avait pas une minute à lui.
-
---Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces cinq minutes, nous
-les avons devant nous, j'espère, car vous n'allez pas nous mettre
-à la porte!... Si nous les employions à réfléchir ensemble... Ah!
-vous allez nous trouver indiscrets?...
-
-Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets, et ma
-proposition même lui rendait un réel service. Nous reprîmes
-la conversation que nous avions eue chez les Lestaffet. Nous
-aboutîmes aux mêmes conclusions: contre ce mariage, aucune
-objection sérieuse. Mais Gustave disait:
-
---Isabelle est folle, folle à lier! Chez les Du Toit, mais c'est
-aller s'enterrer vive!
-
---Elle a déjà adopté l'esprit de la famille!
-
-Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je lui eusse parlé
-d'une chose de l'autre monde. Et il conclut:
-
---Il n'y a pas d'esprit qui consiste à s'embêter du matin au soir!
-
-J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive défense contre les
-Du Toit était chez les Voulasne simplement égoïste, mais non! les
-Voulasne étaient convaincus que c'était sacrifier leur fille que
-la confier à une famille où l'on ne savait pas s'amuser. Il y
-avait une certaine bonté dans leur négligence à s'occuper de ce
-mariage, une bonté ingénue, puérile, leur genre de bonté à eux.
-
-Impossible, lors de cette séance, de leur arracher le «oui» qui
-eût fait tant de bien à Isabelle.
-
-Huit jours après, le mariage était décidé.
-
-Comment! Que s'était-il passé?
-
-Une simple entrevue entre le président et nos cousins, une
-entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire positivement non,
-sans dire positivement oui, opposaient des raisons dilatoires
-tellement peu fondées, que M. Du Toit, qui connaissait son monde,
-s'avisa de dire aux Voulasne: «Mais enfin, ce mariage ne serait
-pas, bien entendu, pour demain!... Prenons notre temps!... Qui
-nous empêcherait d'en fixer la date... voyons... par exemple... à
-la clôture de l'Exposition?... Je dis: _après_ la clôture...» Ces
-quelques mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des
-Voulasne se rassérénait. Aussitôt, les Voulasne consentaient à
-tout. M. Du Toit avait deviné que ce qu'ils redoutaient, c'était,
-pour les pourparlers, pour les préparatifs, pour les emplettes,
-pour les formalités du mariage, d'être privés, ne fût-ce que
-vingt-quatre heures, des plaisirs de l'Exposition!
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Je me vois encore entrant avec mon mari et les Voulasne, pour
-la première fois, à l'Exposition, avant l'ouverture officielle.
-C'était par la porte du quai d'Orsay; rien n'était terminé;
-il y avait des Aïssaouas, des Sénégalais, et toutes sortes de
-créatures, noirâtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient
-dans la boue, empaquetées dans des châles démodés et des
-couvertures, et dont les yeux d'exilés faisaient peine à voir,
-comme ceux des pauvres boeufs qu'on aperçoit dans les fourgons sur
-les voies de garage. Et à partir du moment où nous eûmes franchi
-cette porte, il me semble que toute l'année ne fut plus qu'une
-foire, immense et partout répandue, qu'un mouvement de tous les
-objets posés sur le sol de Paris, qu'un bruit étourdissant, qu'un
-tintamarre où la tête se perdait...
-
-Au monde que nous fréquentions, rien ne pouvait plus parfaitement
-convenir que cette cohue, que cette trépidation, que ce bariolage
-de couleurs, destinés à ne recevoir, durant une moitié d'année,
-aucun apaisement, aucun répit. Une occasion extraordinaire de
-se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns les autres,
-et d'avoir à parler de choses nouvelles, concrètes, faciles à
-juger sans se casser le front; un moyen de voir l'Étranger sans
-voyage et de satisfaire, en masse, ce goût de l'exotisme et
-cette curiosité de «l'homme le plus près possible de la bête»
-qui m'avait frappée et étonnée dès mon arrivée à Paris. Je
-n'éprouve pas, moi, ce goût-là; mes parents, en vieux chrétiens,
-conservaient pour l'animal un certain dédain et suspectaient les
-peuplades primitives à cause de leurs moeurs, ignorées d'eux, il
-est vrai, mais qui ne sauraient être bonnes, n'étant pas policées.
-Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout à rebours; un
-même coup de vent les inclinait presque sans exception vers ce
-qu'ils nomment les êtres «conformes à la nature»; ils adoraient
-les bêtes et tout ce qui leur ressemble, et leur disposition
-était de voir en «l'homme sauvage» un modèle, parce que,--et
-bien à tort, à ce qu'il me semble,--ils se le figuraient vivant
-sans lois, et abandonné aux seules impulsions de l'instinct. Et
-puis, chacun avait l'idée qu'il allait contempler quelque chose
-de merveilleux; entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines,
-ces colosses tout à fait inédits, les fontaines lumineuses
-rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait tout
-le jour en piétinant des kilomètres de galeries, on regardait avec
-des yeux ahuris, dans l'attente de je ne sais quelle trouvaille,
-un peu plus fiévreux à mesure que venait la fatigue; et, parmi
-tant de produits et de si divers, des désirs insensés vous
-prenaient de posséder les objets les plus saugrenus, les plus
-inutilisables, ou d'obéir à l'appel de musiques inouïes, les plus
-barbares et même les plus désagréables, jusqu'à ce qu'on en vînt
-à tomber d'inanition dans quelque czarda à l'atmosphère poivrée,
-dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux pieds d'un groupe
-de Lautars, dont l'orchestre vous tirait tous les nerfs du corps,
-un à un.
-
-C'est là que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes et femmes
-sembler tout attendre du secours matériel des choses, et en
-attendre principalement une certaine volupté qui ne saurait en
-être l'effet normal, mais que l'attraction multiple de la Grande
-Foire, exaltée, exaspérée par la foule humaine, aboutit presque à
-vous procurer, suivant la méthode qui vaut l'extase aux derviches
-tourneurs ou l'insensibilité au corps transpercé des sorciers
-d'Afrique.
-
-Il semblait, autour de nous, que personne n'eût plus rien à faire
-qu'à passer ses jours à l'Exposition. Chacun avait fourni un
-grand effort; parmi nos connaissances, presque aucune qui n'eût
-quelques gros intérêts dans ce qu'on nommait «l'affaire», et l'on
-n'avait plus désormais qu'à se rendre sur place, voir «l'affaire»
-en effervescence. Mon mari ne me parlant de ses travaux que dans
-la mesure exacte où il me croyait apte à les comprendre, ne
-m'avait point du tout éclairée sur la part qui pouvait être la
-sienne dans les entreprises de Grajat. Nous déjeunions ou nous
-dînions dans des établissements où notre privilège était de ne
-pas faire queue avec le commun des mortels, de pénétrer par une
-porte de derrière, de ne payer que le juste prix, et de jouir,
-par-dessus le marché, des plus accueillants sourires du gérant.
-Je reconnaissais bien dans ces salles la décoration familière
-aux ateliers Serpe, un goût prédominant pour la Renaissance
-française, et de ces motifs de Blois, de Chambord ou d'Azay qui
-illustraient si fréquemment chez nous tous les bouts de papier et
-les marges des journaux; mais les questions d'argent me hantaient
-si peu l'esprit, que jamais l'idée ne me fût venue d'un intérêt
-possible pour nous dans l'affluence de ces dîneurs. Cependant,
-mon mari s'échauffait beaucoup, et, à mesure que le «succès» de
-l'Exposition devenait plus certain, il s'abandonnait davantage à
-ses projets favoris d'avenir: il se voyait déjà servi par un valet
-de chambre, ce qui le poussait à molester ma malheureuse bonne, un
-peu rustaude; et il se livrait à une certaine facétie, la seule
-d'ailleurs que je lui eusse jamais vu commettre, et à laquelle
-je me laissais prendre chaque fois. Penché au balcon de notre
-appartement, il me disait tout à coup:
-
---Je la vois venir... la voici!...
-
---Qui ça?... quoi donc?
-
---Votre voiture, Madeleine!
-
-La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre mariage! Ma foi,
-je n'y pensais jamais. Lui, il vivait dans l'attente du moment
-où un domestique mâle,--une femme de chambre ne l'eût point du
-tout satisfait dans cet office,--viendrait annoncer la voiture
-de madame. Oh! que c'est curieux, ce goût du confortable et des
-objets reconnus «de luxe»! Lorsqu'il s'est emparé de vous, il vous
-a capté tout entier. Mon mari ne doutait pas, ne douta jamais un
-instant que mes déboires intimes, mes ravalements silencieux,--du
-moins ceux qu'il pouvait soupçonner,--ne dussent être compensés et
-au delà par cette voiture qu'il voulait voir sortir du succès de
-l'Exposition.
-
-Je me souviens qu'écrivant à cette époque-là à ma grand'mère et
-lui peignant les merveilles de l'Exposition, vues à travers les
-esprits de mon entourage, je ne pouvais m'empêcher de penser
-que, de Chinon, elle allait trouver tout cela bien exagéré. Les
-termes de ma lettre s'efforçaient d'atténuer, de mettre au point.
-Mais, en amoindrissant ainsi les choses, j'avais le sentiment
-de manquer de confiance, d'abandon et d'élan, ainsi qu'on me
-le reprochait à mots couverts dans nos environs. C'était mon
-provincialisme, mon héritage d'esprit conservateur pessimiste,
-«étroit», disait-on, qui me bridait, me mettait des oeillères,
-m'interdisait l'éblouissement. J'avais aussi tant de fois entendu
-dire à mon grand-père que le courrier de Paris est toujours de
-quelques degrés au-dessus ou au-dessous de la vraisemblance, et de
-cela quel exemple avions-nous eu pendant les deux années que mon
-frère était étudiant au quartier Latin! Les leçons de prudence ne
-me manquaient pas.
-
-Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien qu'il fût
-accaparé par ses comités, par la visite de quelque illustre
-étranger, par le Shah de Perse, par le banquet des maires, par
-mille et une réunions ou cérémonies dont il rapportait quelques
-rayons de plus à son auréole, il ne se passait presque pas de
-jour que nous ne le rencontrions pour nous laisser étourdir
-davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je me sentais plus
-à l'aise, abandonnée à la fascination qu'exerçait cet homme, que
-recroquevillée dans mon doute! Ne commençais-je pas à le juger
-moins antipathique, à trouver des excuses à son matérialisme,
-des compensations à ses manières de malappris? Il participait
-du prestige de l'Exposition que nous confondions un peu avec
-lui-même; il bénéficiait de l'entraînement général vers tout
-ce qui s'agite, bruit, étonne ou simplement réussit. Nous le
-trouvions généralement aux environs des Javanaises qu'il aimait
-beaucoup, ou bien dans la rue du Caire où se rencontrait aussi
-tous les jours ma belle-soeur Emma.
-
-Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les débuts de mon
-mariage, était dans un état d'exaltation touchant au délire. Son
-affairement avait de la drôlerie; pour cette femme qui ne voulait
-admettre aucune idée d'obligation, l'Exposition constituait
-une tâche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci; une
-implacable volonté la contraignait à épuiser les sections pièce
-à pièce. En trois semaines, elle avait complètement brisé sa
-bonne femme de mère qui désormais se refusait à sortir, de
-sorte qu'Emma vagabondait seule, s'instruisant, disait-elle,
-s'initiant à la mécanique, aux arts industriels, à la marine, à la
-guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures qu'elle
-rassemblait et nous racontait lorsqu'elle descendait enfin,
-fourbue, d'une course de trois quarts d'heure sur les petits
-ânes égyptiens. Était-ce la promenade à âne qu'elle aimait? Elle
-perdait complètement la tête lorsqu'elle se mettait à parler des
-âniers.
-
-C'étaient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents à peau brune
-qui lançaient à toutes les femmes, à peu près indifféremment, des
-regards de complicité polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les
-admirait, devant moi, pour taquiner ou son frère, correct, ou
-moi-même, de qui la «bonne tenue» était proverbiale. Mais son
-enthousiasme devint bientôt de la frénésie; elle écornait «ses
-devoirs» d'Exposition pour arriver plus tôt rue du Caire; de ses
-âniers elle nous rebattait les oreilles, jusqu'à devenir pour nous
-franchement insupportable. Un jour, Grajat se fâcha tout cru, lui
-disant son fait.
-
-Les Kulm, qui se trouvaient là, comme les Voulasne, comme M.
-Chauffin, connaissaient les vivacités coutumières de Grajat;
-mais, tout de même, celle-ci dépassait les bornes. Mon mari fut
-mal à l'aise, et d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre
-qu'on la «traînât dans la boue». Apaiser Grajat parut à tous
-évidemment chose impossible, le premier mouvement commun ayant
-été, d'ailleurs, de lui donner raison; mais atténuer la révoltante
-rudesse du traitement qu'il infligeait à Emma, personne n'y parut
-songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma abusait du
-«leitmotiv» des âniers. Parti peu élégant, peu généreux; Emma
-était assommante, mais enfin c'était une femme et Grajat un
-étranger pour elle... J'étais indignée, contre mon mari surtout;
-je ne me contenais plus; j'allais prononcer le premier mot
-de la défense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque je lus,
-oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus soudain et si
-profondément en détresse, je lus qu'il me suppliait de me taire
-parce que je ne comprenais rien à la vie qui m'environnait et que
-j'étais seule, ici, à ignorer une situation qui donnait à Grajat
-le droit de traiter Emma avec une certaine familiarité et le droit
-d'être irrité plus que quiconque de son engouement pour les âniers!
-
-Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva sous le
-prétexte de parler à l'une des innombrables personnes qui en
-passant le gratifiaient d'un coup de chapeau, et il nous faussa
-compagnie.
-
-La plus effondrée ne fut pas Emma, mais moi, à cause de la
-situation que je venais de découvrir.
-
-D'un coup, se décelèrent, rétrospectivement, tous les efforts
-que l'on avait faits pour me la laisser ignorer. Mon mari!
-que de stratagèmes n'employait-il pas, afin de m'épargner une
-rencontre avec sa soeur! Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant
-mon mariage, de venir chez son frère, au moins à des époques
-régulières et pour toucher une rente qu'il faisait à sa vieille
-mère. Tous les mois, dans les débuts, j'avais vu Emma se présenter
-ainsi après le déjeuner, échanger avec nous quelques paroles, puis
-solliciter de son frère cinq minutes d'entretien. Tout à coup,
-sans cause apparente, ces visites avaient cessé. Ma belle-mère,
-même par deux fois, contrairement à sa coutume, était venue, après
-le déjeuner, seule, et avait pareillement sollicité de son fils
-cinq minutes d'entretien... Mais plus d'Emma. Pourquoi? Je me
-souvins de certains dîners, d'un entre autres, chez les Voulasne,
-auquel mon mari, à ma grande surprise, m'avait proposé de nous
-dérober; le lendemain, j'apprenais qu'Emma était du dîner. Emma
-dînait très rarement chez les Voulasne. Et j'apprenais que Grajat
-en était aussi. Même aventure, exactement, chez les Kulm, au mois
-de janvier, le soir du fameux vote boulangiste à Paris. Mon mari
-avait dit: «Je veux être dans la rue dès huit heures... Je veux
-voir afficher les résultats.» Nous avions esquivé le dîner. Emma
-en était, Grajat aussi.
-
-J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'écarter d'Emma
-n'étaient dus qu'à ce «mauvais genre» que mon mari lui
-reconnaissait, qu'il lui passait moins à elle qu'à toute autre, et
-dont il était froissé à un degré chez lui rarement atteint.
-
-Mon Dieu, à la rigueur, soupçonnais-je Emma de ne pas attendre
-un second mariage avec toute la patience et la dignité d'une
-veuve austère; mais que ce fût avec Grajat que se trompât cette
-impatience! non, une telle idée ne me fût pas venue. Et cette
-idée me déplaisait si fort que, de tous mes dégoûts, je crus
-ressentir alors le plus grand. Moi auparavant si indulgente pour
-cette pauvre Emma, à cause de ses malheurs conjugaux, à cause
-même du dédain de son frère pour elle, à cause, peut-être, de
-sa sympathique beauté, voilà qu'Emma me produisait un effet de
-répulsion, et, en même temps qu'elle, voilà que je réprouvais
-tous les gens qui admettaient, abritaient, encourageaient d'aussi
-singulières amours... Je ne pus me contraindre; en rentrant à la
-maison je dis à mon mari tout mon écoeurement. Il fit l'étonné;
-il nia des lèvres ce qu'il m'avait involontairement confessé du
-regard; il m'affirma que mon idée était sans fondement aucun.
-
---Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez défendre votre soeur
-quand un homme la rudoyait!
-
---Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre Grajat, c'est
-déchaîner toutes ses foudres!...
-
---Il ne s'agissait pas d'aboutir à interrompre Grajat, mais de
-faire, vous, ce que vous deviez!
-
-Mon mari me regarda, hébété: faire quelque chose qui ne doit pas
-aboutir, c'était pour lui un langage absolument incompréhensible.
-Je continuais quand même:
-
---Votre soeur devait être défendue, publiquement au moins... Vous
-avez tous assisté à cette scène, Dieu me pardonne! comme à une
-querelle conjugale... C'est une abomination.
-
---En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations aient
-un objet, lorsqu'on se trouve désarmé devant des choses qu'on
-réprouve, mieux vaut faire le silence autour d'elles, ne pas les
-signaler...
-
---Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes que vous en
-arrivez, dans votre monde, à innocenter puis à implanter les
-turpitudes. On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on est
-sourd, on est muet, on ignore; mais c'est «donnant, donnant», à la
-condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous êtes bien
-assurés de l'impunité, comme vous n'écoutez aucun commandement
-intérieur, il vous faudrait être des anges pour ne point vous
-conduire comme des brutes...
-
-Mon mari avait une aversion instinctive de toute discussion
-morale, il me dit doucement:
-
---Madeleine, votre façon de parler me rappelle celle de votre
-grand'mère.
-
---Grand'mère! grand'mère!... mais, vous l'approuviez fort, il me
-semble, lorsque vous teniez tant à épouser une jeune fille bien
-élevée!... Pauvre grand'mère! si elle venait ici, et si elle
-voyait le monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en
-mourrait!...
-
-Il hocha la tête:
-
---Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela très bien, chez les
-personnes qui ne vous tiennent pas de près; n'empêche que vous
-rougissez de votre soeur et que vous m'avez tenue éloignée d'elle
-comme de la peste!
-
-Il fronça les sourcils, sembla écarter de la main une vision
-désagréable et me dit:
-
---Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez être mieux qu'eux,
-j'imagine!
-
-Cette parole-là était assez pour me remettre.
-
-Je remarquai une chose, en songeant à l'incident provoqué par
-Emma: un si violent soulèvement moral, qui, à toute autre époque,
-eût déterminé chez moi une longue crise, fut promptement apaisé.
-C'est que nous étions en pleine Exposition universelle, en
-pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta de nouveau,
-malgré moi, dès le lendemain, et je fus presque aussitôt sans
-connaissance, sans mémoire...
-
-Nous ne fîmes jamais rien pour éviter Emma, rue du Caire; mais
-nous n'y rencontrâmes plus Grajat. Depuis le jour de l'algarade
-fameuse, il ne reparut pas aux endroits où Emma se pouvait
-trouver. Son absence était remarquable et trop significative.
-Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait son indécence.
-Mon ressentiment alla si fort contre lui, que je ne pensais
-presque plus à maudire ma belle-soeur. Elle était, elle, bien
-indifférente à l'absence de son amant; elle continuait à raffoler
-de ses âniers; elle continuait à nous ennuyer sans ménagement,
-par sa toquade amoureuse et sa manie obstinée de rechercher les
-«beaux garçons». Mais cela lui était si naturel, et on la savait
-là-dessous si incapable d'aucun souci qui ne fût pas celui d'aimer
-les hommes, que l'on songeait plutôt à la plaindre.
-
-L'indulgence que j'avais pour elle était un peu celle que l'on a
-pour une bonne bête de chien dont certaines particularités vous
-répugnent, mais que l'on reconnaît si gentil, à part ça.
-
-Et, depuis que Grajat l'évitait, nous avions une occasion nouvelle
-de voir Emma: c'était elle qui, comme par le passé, revenait
-chaque premier du mois trouver son frère, après le déjeuner, et
-lui demander les quelques minutes d'entretien.
-
-Un jour,--c'était le premier juillet: je l'ai noté, car ce fut
-pour moi un jour mémorable,--elle tomba ainsi sur Grajat qui
-était resté à déjeuner avec nous, à la suite de pourparlers
-sans fin avec mon mari. Il n'y eut de gêne que pour moi, car je
-m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais: «Dieu de Dieu!
-si j'avais été la maîtresse d'un homme, me retrouver ainsi face à
-face avec lui!...» Mais que de choses représentait pour moi cette
-idée: avoir été la maîtresse d'un homme! Une passion éperdue,
-une fusion des esprits, des coeurs et des corps; mille souvenirs
-subtils, troublants; de la honte, de l'orgueil, des extases, ah!
-que sais-je!... Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous
-la joue, pas un clin d'oeil supplémentaire, nulle émotion de part
-ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oublié; à moins qu'ils
-n'eussent rien qui fût digne de mémoire...
-
-En vérité, Emma ne parut préoccupée que de la façon dont elle s'y
-prendrait pour arracher son frère à Grajat, accapareur redoutable.
-Et, comme son frère se souciait peu de l'aparté qu'elle
-sollicitait, elle ne l'eût pas obtenu, je crois, si Grajat n'eût
-prêté la main.
-
-Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant à dire à mon mari,
-l'abandonna tout à coup à Emma, en venant à moi me raconter des
-balivernes. Emma empoigna son frère par la manche et l'entraîna.
-Nous entendîmes:
-
---Je voudrais deux minutes d'entretien...
-
-Il y avait une petite pièce entre le salon et la chambre à
-coucher, qui était réservée à notre enfant futur, et, en
-attendant, servait de lingerie et se prêtait à ces colloques
-mensuels de famille.
-
-C'était la première fois que je me trouvais seule à seul avec
-Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il m'était redevenu
-depuis quelque temps plus odieux? Il me dit à brûle-pourpoint:
-
---Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!... Il
-s'imagine qu'il va avoir demain le moyen de s'offrir une voiture
-au mois... Comme ça, sans risquer un maravédis, sans coup férir,
-en traçant des épures... Allez donc!... La caille rôtie qui vous
-choit dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inouï! C'est d'un
-jobardisme à faire pouffer!... Ah çà! vous y tenez donc bien?
-
---Moi?... A quoi?
-
---A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout à fait jolie
-qu'environnée de luxe. Qu'est-ce qui vous manque à vous, pour...
-
---Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je ne demande rien;
-ce n'est jamais moi qui ai parlé de voiture; je n'ai pas été
-accoutumée au luxe, je m'en passe parfaitement!
-
---Taratata!... A d'autres! «J'ai été accoutumée... Je n'ai pas été
-accoutumée...» Il s'agit bien de ça! Personne n'est accoutumé à la
-médiocrité; on s'accoutume tout de suite au superflu. Moi, je vais
-plus loin: je dis que le luxe est dû à une jolie femme; moi, je ne
-m'accoutume pas à la voir s'en passer... Le désir de votre mari,
-tiens! si je le comprends! Quel est le bougre qui ne l'aurait pas
-à sa place?... Mais c'est quant aux moyens de le réaliser; c'est
-quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme... de sa jolie
-femme...
-
---Monsieur Grajat, je vous en prie!...
-
---Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens que je le
-trouve, votre mari,... comment dirais-je?... un peu... jeune...
-Votre mari, il est bon que vous le sachiez, ma petite, votre mari,
-en affaires, est un timoré, un couard...
-
---Vous pourriez ménager vos expressions en parlant à sa femme,
-d'autant plus que je me doute que «couard» appliqué à lui, dans
-votre bouche, veut dire qu'il est encore honnête...
-
---Ça y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de rage vous va
-diablement bien! Pardieu, je le sais de longtemps que vous êtes
-une femme de feu!... Quel brasier sous ces dehors candides!...
-fichtre! Mais, savez-vous que votre mari est un niais...--en
-affaires!... en affaires!... entendons-nous...--Vous êtes, vous,
-une femme adorable... Oui, quand vous devriez m'écorcher la
-figure de vos ongles roses, a-do-rable!...
-
-Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, sérieusement, que
-j'allais comme une chatte, l'éborgner de mes griffes. Mais je
-n'étais pas si prime-sautière que les femmes auxquelles il se
-frottait d'habitude. Je ne sais ce qu'exprimait mon visage, et il
-est fort possible que c'est son impassibilité complète qui était
-précisément insolite et inquiétante. Bien souvent j'ai bondi, mais
-dans des occasions qui n'en valaient pas la peine. Ici, le choc
-était tellement violent, la surprise, l'indignation, l'horreur
-telles, que ma dépense intérieure ruinait toute la partie
-mécanique de nous qui correspond avec le dehors. Je me sentais
-paralysée, pétrifiée, et, ce qu'il y avait d'assez curieux,
-étrangère à la scène présente, tant il me paraissait inconcevable
-que j'y eusse part. Je voyais, en témoin, avec une parfaite
-lucidité, le monstre qui me parlait, son gilet blanc tendu sur
-sa corpulence, sa grosse gourmette d'or barrant son gilet blanc,
-son teint d'aubergine, sa moustache poivre et sel, en poils
-de blaireau, et je sentais son souffle empesté par le cigare,
-alcoolisé par deux petits verres de chartreuse. Et je me voyais,
-aussi, très bien, moi, médusée. Il me parlait en me regardant la
-poitrine.
-
-Je crois qu'il était un peu ému, lui aussi, car il n'avait tout
-de même pas coutume de parler de la sorte à des femmes comme
-moi. Je le voyais, je le sentais, je l'entendais, mais il y eut
-un moment où le sens de ses paroles m'échappa, soit qu'elles
-fussent réellement incohérentes, soit que tous mes efforts fussent
-concentrés à ne pas perdre connaissance ou à me demander ce que
-j'allais faire. Mais il se pencha un moment vers moi, et, dans
-l'odeur de la chartreuse, j'entendis nettement:
-
---Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand vous voudrez!
-Il ne tient qu'à vous...
-
-Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une jambe contre le
-coin de la table. Il était temps; sa grande main d'équarrisseur
-me toucha, par derrière... Je filai. Mon mari et Emma durent le
-retrouver seul dans la salle à manger. Moi, je tombai, dans ma
-chambre, honteuse, mais honteuse!...
-
-Mon principal dépit venait de n'avoir pas su me défendre autrement
-que par la fuite, et les mots m'arrivaient maintenant en foule,
-avec lesquels j'eusse pu tourner en dérision chacune de ses
-paroles, réduire cette scène à la comédie, l'achever de la façon
-la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi toute
-importance, tandis qu'avec mon sérieux, mes grands airs, et ma
-trop apparente blessure, ne laissais-je pas par hasard à cet homme
-un peu l'impression de m'avoir violentée?...
-
-J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un an auparavant,
-j'étais une jeune fille de Chinon, tout de frais sortie du
-Sacré-Coeur, la plus mal informée des réalités de la vie, la
-plus profondément imprégnée d'idéalisme, la plus passionnément
-vouée aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté ma
-petite ville pour Paris, ville incomparable, ville unique, ville
-de toutes les lumières; et moins de dix mois avaient suffi à m'y
-enliser assez avant, au milieu des seuls intérêts matériels, pour
-que le principal ami de mon mari me touchât de ses doigts obscènes
-et m'offrît de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, quoique
-manquant de finesse, était remarquablement intelligent, adroit,
-prudent jusqu'en ses audaces; mon mari lui rendait d'importants
-services, enfin cet homme me connaissait!... Et il avait cru la
-chose possible!... A un homme d'une telle expérience, doué d'une
-telle connaissance des hommes, il n'avait pas paru extraordinaire
-que je pusse devenir, après dix mois de mariage, sa maîtresse,
-pour avoir une voiture!... O souvenir immaculé de mon père! O
-vertu antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de mon
-cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!... De si furieux
-contrastes me heurtaient, me frappaient à me laisser endolorie et
-toute rompue de courbatures.
-
-Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un goujat?
-dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et que de prétention!
-Oui, mon émoi peut sembler ridicule, peut sembler excessif
-à plus d'une femme d'aujourd'hui, moins compliquée que nous
-n'étions. Mais nous étions compliquées. Notre esprit, notre coeur
-et j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés d'idées,
-et de cette idée entre autres, que nous étions respectables;
-respectables, non tant à cause de notre chétive personne et par
-une vanité sotte, mais à cause de la famille dont nous détenions
-l'honneur, à cause des moeurs dont nous représentions la fleur,
-et, par-dessus tout, à cause de la grâce divine qui nous avait
-touchées. En nous manquant, on offensait quelque chose ou
-quelqu'un de bien plus grand, de bien plus précieux que nous; et
-si notre sensibilité était tant émue, c'était par le ricochet
-d'une sorte de sacrilège. Que voulez-vous? Nous étions ainsi
-faites, ou l'on nous avait faites ainsi.
-
-La blessure morale, comme toujours chez moi, fut la première et la
-plus vive. Après, en ramassant mes lambeaux, je me souvins que les
-quatre minutes d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre
-que les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être pour
-mon mari aussi brillantes que le pauvre homme l'attendait; et,
-ce qui était pire, que Grajat, homme d'affaires par excellence,
-tenait mon mari pour peu capable, contrairement à tout ce qu'il
-avait jusqu'ici laissé croire. Dès que les affaires ne sont point
-aussi bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on pas
-qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela m'inquiétait pour
-mon mari qu'une déconvenue de ce genre devait certainement abîmer,
-plus que pour moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en
-dît rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un peu
-débonnairement de l'argent à sa soeur, gaspilleuse; et son rêve à
-lui était la fortune!...
-
-En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma chambre et
-essayais de me remettre la figure en état. Mon mari entra, faisant
-la mine de quelqu'un qui vient d'essuyer une visite importune. Il
-me dit seulement:
-
---Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire ses amitiés...
-
---Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je vous avoue...
-
---Grajat? Il est parti.
-
---Le tête-à-tête avec le personnage, ma foi, n'est pas prudent,
-vous savez...
-
-L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire à mon mari
-ce qui s'était passé entre Grajat et moi dans la salle à manger,
-et ma première parole, éclairée par l'expression de tout mon
-visage que je voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui
-s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le visage
-de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... Son visage
-s'immobilisa, un instant court, mais appréciable; il réfléchit le
-temps voulu, pour adopter une attitude, et il me dit:
-
---C'est un mufle.
-
-Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait
-ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'après-midi, de
-me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna
-pas, ce qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son
-entrevue avec sa soeur, soit par ce que je venais de lui révéler.
-Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais ce fut tout. Il n'était
-pas surpris outre mesure; il n'éprouvait pas d'indignation qui
-valût un mot de plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité
-désormais constatée: nous aurions désormais pour intime ami un
-«mufle» avéré. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu
-des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le
-palier.
-
-Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat.
-
-Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette porte derrière
-laquelle il descendait, allant à ses affaires, sans avoir ajouté
-un mot, elle me fit l'effet, tout à coup, d'une cloison solide,
-bien établie, depuis longtemps en construction, achevée à
-l'instant même, et dont l'achèvement me consternait cependant.
-Oh! ce bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis de la
-chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette
-porte; j'ai eu la démangeaison de rappeler mon mari, de lui crier:
-«Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas
-pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de
-savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, se soit conduit
-en «mufle» avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous?
-avec votre femme que vous tenez tant à conserver impeccable!...
-Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en vous un être
-moral... A la différence de votre ami, de presque tous vos amis,
-hélas! il y a en vous un être moral... Oh! j'en suis sûre; je veux
-en être assurée; c'est parce que je vous crois un être moral, que
-je suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas supposer
-le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne
-pas me laisser supposer le contraire!...» Mais il était parti.
-J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi
-et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété
-favorablement le moindre petit signe. Mais il était parti.
-
-Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où j'avais, à mon
-arrivée, pour la première fois, humé l'air de Paris, d'où j'avais
-interrogé,--avec quelles transes! avec quels frissons!--ce
-monde inconnu, fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une
-nouvelle venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux qu'à
-l'automne, ce monde, et ses allées et venues, ses arrêts, ses
-remous, étaient plus mystérieux que ceux d'une fourmilière. Mais,
-tel qu'il était, à l'automne dernier, il m'impressionnait par un
-certain air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce que
-j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'étais-je
-pas portée à tout interpréter dans un sens défavorable, parce
-que j'étais très ennuyée, très accablée, sinon malade, car à mon
-balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le
-coeur me tourna...
-
-Je dus rentrer précipitamment, parce que le coeur me tournait.
-Non, ce n'était pas pour moi le moment de me mettre à juger le
-monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure,
-prostrée, presque sans connaissance et rêvant que je faisais
-la traversée de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient
-souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double secousse
-soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur répugnante de la
-chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant
-bord sur bord...
-
-Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si j'avais mis pied à
-terre, et, en même temps, je ne sais quel vieux courage à moi,
-depuis longtemps éteint, semblait-il, se ranima et prit possession
-de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je décidai
-brusquement de secouer mes ennuis, de mépriser mes misères et de
-tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation,
-quelle qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute il avait
-fallu une épreuve tout à fait vive pour me remettre d'aplomb.
-
-Je me trouvais très suffisamment en train, quoique bien fatiguée
-et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et
-demie à notre rendez-vous accoutumé, rue du Caire. J'y
-retrouverais mon mari; il y avait chance que sa soeur n'y fût pas
-aujourd'hui,--l'entretien avec son frère n'ayant pas paru bien
-tourner;--et Grajat n'y venait plus.
-
-Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des
-Lautars, de reconnaître, avant tout autre, Grajat assis et
-causant, à une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son
-buste géant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperçus qui?
-aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et leur
-parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent souvenir.
-Mon mari était avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise
-à côté de son fiancé, et c'était M. le président Du Toit qui
-causait, à une petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!...
-
-Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. Ils
-ne l'ignoraient pas assurément, mais ce n'étaient pas des gens
-à modifier en rien leur vie réglée, sous prétexte qu'il y avait
-des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que
-je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même surprendre
-les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence
-que cette réunion était concertée, et la présence de Grajat, qui
-n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression.
-Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conquérir
-le président Du Toit!... Grajat parlait à M. Du Toit sur un ton
-bien éloigné de sa façon ordinaire; le président écoutait Grajat
-avec une bien sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les
-sourcils!...
-
-D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame Du Toit et de
-M. Juillet que j'étais franchement heureuse de retrouver. Tous
-les deux me plaisaient. Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès
-notre première entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui,
-auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari m'avait contée.
-Madame Du Toit, dans sa jeunesse, s'était éprise éperdument
-d'un homme qui, sur le point de se fiancer à elle, avait obéi
-brusquement à une irrésistible vocation religieuse; à trente ans,
-il abandonnait une carrière brillamment commencée, une grande
-fortune et l'amour, pour aller, pendant trois années de noviciat
-à la Compagnie de Jésus, laver la vaisselle, balayer les ordures
-et briguer, comme d'autres les rubans et les places, la faveur des
-missions les plus redoutables. Il avait atteint assez promptement
-le comble de ses voeux et avait été martyrisé au Thibet. La
-fiancée, trahie pour une si grande cause, n'avait pas épousé M.
-Du Toit par amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus
-droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, malgré
-la perte de trois enfants; et même elle dissimulait à peine,
-sous un visage naturellement grave, la flamme, discrète comme
-une veilleuse d'église, mais aussi perpétuellement entretenue,
-d'un culte intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait
-certainement des joies peu communes.
-
-Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à me voir.
-Cinq minutes de causerie avec lui me firent oublier la présence
-de Grajat. M. Juillet avait quelque chose de charmant dans
-l'imagination; c'était le premier homme spirituel que je voyais;
-mais son esprit, il semblait n'en user que pour faire agréer les
-choses sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment
-à dire; son esprit était une excuse; il disait de lui-même:
-«Dieu! que je dois être ennuyeux!»... Et moi, naïve, je lui
-répondais: «Oh! non, oh! non», avec un accent de conviction qui
-le faisait sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais
-pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, ni argent, ni
-mécanique, ni moyen de transports, ni goinfreries, ni buveries,
-ni bestialités, ou qui, à l'occasion même de ces sujets traités
-autour de lui, savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il
-y a en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en nous de
-fondamental et même d'éternel: non, non, il n'était pas pour
-moi ennuyeux! Il répondait à mes plus lointains, à mes plus
-secrets désirs: entendre un homme parler bien, me ravir l'âme en
-l'embellissant. Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste,
-un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui et jamais de ce
-qu'il faisait. Et, en effet, sa famille se plaignait de ce qu'il
-ne fît rien. Il disait de lui: «Moi? je ne serai jamais qu'un
-ancien élève de l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement,
-sous le prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance de
-caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait énergiquement
-l'indépendance et il blâmait avec sévérité sa recherche. Il y
-avait, en lui, comme on le voit, des contradictions. Mais il
-disait lui-même que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer
-que si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait votre
-curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait menés par deux
-ou trois chemins si curieux ou si beaux, que l'on ne demandait
-qu'à prolonger le voyage. Il y avait en lui quelque chose
-d'énigmatique qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme
-singulier.
-
-Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si mal commencée
-et de ne même pas m'inquiéter de ce colloque confidentiel,
-interminable, entre Grajat et le président Du Toit, qui faisait,
-à distance, je le voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En
-toute autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel en tête!
-
-M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»--«Quoi donc?»--«Quels
-livres avez-vous sous la main?» Je lui dis, en riant et croyant
-qu'il allait se moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois
-livres de Sermons et les petits traités de morale que mon mari
-m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a presque rien de mieux!
-Les avez-vous lus?»--«Non.»
-
-Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre les mains des
-trésors, si quelqu'un en qui nous ayons toute confiance ne nous
-avertit que ce sont des trésors, nous les regarderons à peine.
-Mon mari m'avait donné quelques petits livres, «comme ouvrages de
-dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, qui venait de
-causer une demi-heure avec moi, me conseillait de les lire, et
-j'avais hâte d'être rentrée à la maison pour en entreprendre la
-lecture, et je me promettais de passer une bonne soirée...
-
-
-
-
-IX
-
-
-Tout arrive en même temps, dit-on. Mon grand-père, ma grand'mère
-et maman, venant à Paris visiter l'Exposition, pénétrèrent dans
-notre appartement le jour même et à l'heure précise où mon mari
-reçut une «assignation à comparaître devant le tribunal, etc.,
-conjointement avec le sieur Grajat, etc.» Je revenais de les
-prendre à la gare d'Orléans, et je les poussais dans l'antichambre
-obscure, quand ma bonne, ahurie, me dit à l'oreille que la
-concierge venait de monter une «feuille de papier bleu», remise
-par un huissier. Mon grand-père, ancien magistrat, eut l'oreille
-fine pour entendre le mot «huissier» et me dit: «Ton mari a un
-procès?»... Je ne savais pas de quoi il s'agissait; je n'eus
-que le temps de courir cacher la feuille bleue. Mon mari rentra
-avant que je n'eusse pu seulement la lire. Je la lui remis, à
-la dérobée, en lui demandant: «Qu'est-ce qu'il y a?... encore
-Grajat?...» Il me dit: «Rien du tout, absolument rien!» Mais il ne
-quittait pas sa face blême depuis le jour du colloque de Grajat
-avec le président Du Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmené
-de travail. Elle me trouva, moi, étourdie, préoccupée. Mon mari se
-refusait obstinément à me dire en quoi consistait ce procès. Je
-lui disais: «Oh! moi, j'ai vu venir ça de longtemps: rappelez-vous
-la soirée où votre Grajat a maçonné le mariage d'Isabelle avec le
-jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort à ce mariage? Allez-vous
-me dire qu'il agissait dans l'intérêt de la jeune fille? Allons
-donc! il voulait s'allier, lui, Grajat, votre ami, avec le
-président Du Toit, indissolublement, en prévision d'affaires qui
-devaient bientôt traîner devant les tribunaux...» Mon mari disait:
-«Vous êtes folle, Madeleine!» Le «vous êtes folle, Madeleine» fut
-désormais sa réponse à toutes mes fiévreuses hypothèses, et Dieu
-sait si j'en fis, des hypothèses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne
-voulait point me parler tant que mes parents étaient là, de peur
-que je les prisse pour confidents; et cela me gâtait le plaisir
-que j'avais à les recevoir. D'autre part, mieux valait peut-être
-qu'ils fussent à Paris durant cette crise, parce que leur présence
-m'absorbait au moins tout le jour. Je leur servais de guide à
-l'Exposition. Je la connaissais, l'Exposition! Ils étaient flattés
-tous les trois, de me voir si documentée; mais rien, des progrès
-que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce que, pour eux, la
-science de mon mari devait être sans bornes: c'était une opinion
-qui datait du jour où il leur avait été présenté et où il avait
-parlé, une heure durant, sur l'architecture. Ils s'étonnaient
-qu'il n'eût point été décoré au 14 juillet; mais il devait y
-avoir une «promotion de l'Exposition...» Qui donc leur avait fait
-espérer cela, grand Dieu? Ce ne pouvait être que moi-même, dans
-une de ces lettres de toute jeune mariée, où l'on annonce comme
-exécutés tous les rêves de son mari... Deux choses seulement les
-chiffonnaient: la première était que l'on n'eût point encore
-trouvé pour mon frère Paul la situation promise; la seconde était
-qu'on ne m'entendît jamais appeler mon mari par son petit nom
-«Achille», et que nous n'eussions, lui et moi, pas commencé à nous
-tutoyer. Ma grand'mère revint là-dessus principalement, tous les
-jours.
-
-Maman couchait dans notre chambre de réserve; les grands
-parents dans l'appartement de leurs amis, les Vaufrenard,
-faubourg Saint-Honoré. Cela donnait lieu à des complications de
-rendez-vous, à de folles allées et venues. Ah! l'on s'en donnait
-de la peine! Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux
-fois j'avais failli me trouver mal à l'Exposition, et j'avais de
-nouveau éprouvé ma traversée de Calais à Douvres. Maman, loin
-de s'alarmer, souriait, et elle me dit: «C'est peut-être un
-excellent signe...» Moi, j'attribuais cela à la fatigue et à mon
-tourment secret touchant les damnées affaires de Grajat.
-
-Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins Voulasne
-bien que j'eusse grande appréhension d'une rencontre de gens
-si dissemblables. Cette appréhension, je n'étais pas seule à
-la ressentir, évidemment, car lorsque nous nous présentâmes à
-l'hôtel de la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur
-et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués par un petit
-bleu de madame Du Toit. Je ne crus guère au petit bleu, mais je
-reconnaissais bien là mes cousins, incapables de s'astreindre à
-la moindre formalité. A quoi bon, après tout, les confronter avec
-mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes les sortes
-de formalités, et si étrangers aux plaisirs que le nom seul leur
-en était suspect? Grand-père et grand'mère pincèrent le nez, à
-la porte de ces fameux cousins Voulasne, dont ils avaient tant
-entendu parler, mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent
-été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna
-beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la fortune des
-Voulasne. Mes parents étaient d'un monde extrêmement délicat sur
-la question argent, et qui se fût fait scrupule de réaliser un
-gros bénéfice même licite; mais ils étaient admiratifs et béats
-devant la richesse acquise.
-
-Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les excuses de
-«Gustave et d'Henriette» d'une façon, ma foi, fort gentille. Je me
-souvins que la première fois que j'avais gravi ces mêmes marches
-de l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma grand'mère
-au cas où jamais elle entendrait cette jeune fille traiter ses
-parents comme des camarades. Eh bien! ma grand'mère était là;
-Pipette s'adressant à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma
-grand'mère faisait bonne mine, faisait même des frais pour cette
-petite! Pipette, devinant la curiosité des gens de province, leur
-fit faire «le tour du propriétaire», salons, galerie, billard,
-etc., et les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses
-accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et grand'mère
-s'extasiait! Quand nous sortîmes de l'hôtel, elle avait oublié
-la dérobade des cousins Voulasne; elle déclarait leur habitation
-magnifique et leur «cadette» une enfant gâtée, c'était évident,
-mais «qui devait avoir un coeur d'or...»
-
---Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle.
-
-La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère; l'union toute
-proche de cette famille avec celle du président Du Toit pour mon
-grand-père, inspirèrent à ma famille un optimisme curieux et une
-tranquillité parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient
-amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans leur province,
-par habitude d'économies outrancières, à croire à la détresse
-générale, et à tendre le dos à la catastrophe sans cesse prédite
-par les journaux d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence
-réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre de prospérité
-universelle qu'était l'Exposition, leur causait une espèce
-d'ébriété innocente.
-
-Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage une impression
-tout à fait heureuse, ce fut la certitude que leur donna maman,
-à la suite d'une visite que nous fîmes ensemble chez le médecin,
-qu'ils auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit enfant.
-
-A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour moi une autre
-figure.
-
-
-
-
-X
-
-
-Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les femmes, pourquoi
-le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si nous nous
-mettons à parler de cela, il faut négliger complètement le reste.
-Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire pendant que cela
-m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris le pas sur tout,
-et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue heureuse. Je pourrais
-dire: j'ai eu d'abord une petite fille, puis j'ai eu un petit
-garçon, et, là-dessus, en dire long, sans avoir à exprimer rien
-qui tienne à mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous
-savons ce que sont ces événements-là; et si dans le cours de ma
-vie j'ai eu quelques émotions, quelques épreuves dont le sens m'a
-paru valoir que je les cite, j'affirme que, pendant le temps que
-les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été la femme la plus
-ordinaire, la mieux disposée à trouver que le monde est bien fait,
-la moins désireuse de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement.
-J'ai eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis, clair,
-incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un seul, que je
-touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle reposante
-impression que de se sentir indubitablement dans sa voie, dans la
-seule voie, de se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce
-que j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle
-grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons maintenues,
-tout le temps voulu, dans cette disposition favorable!
-
-Oh! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au point de ne
-plus souffrir des misères de ce monde; mais, franchement, il
-nous semble qu'elles aillent leur chemin sur une autre ligne
-que la nôtre, qu'elles puissent passer tout près de nous, sans
-doute, nous frôler même, mais,--on a de ces illusions-là dans les
-rêves,--qu'elles ne sachent point nous atteindre, en vertu d'un
-privilège extraordinaire attaché à notre fonction.
-
-Il y avait bien des choses contre moi, au moment où j'eus la
-certitude de ma première grossesse. Il fallut, comme de juste,
-que ces affaires suivissent leur cours, atteignissent comme une
-maladie leur période aigu, et enfin leur dénouement. Eh bien!
-je contemplai ces péripéties, de ma chaise longue, avec un
-quasi-désintéressement qui m'étonne aujourd'hui encore, avec une
-sorte de recul, de confiance présomptueuse, et comme un passager
-muni d'amulettes pendant la tempête. «Tout peut arriver, me
-disais-je, mais il faut que je vive pour mon enfant!»
-
-J'en étais venue à un détachement si grand, que je ne saurais me
-souvenir aujourd'hui avec précision de ce qu'il en fut du procès
-Grajat. Pourtant, mon pauvre mari était aux abois, et il se crut,
-pendant un certain temps, un homme perdu. «Un homme perdu»! lui,
-si réservé, si fier de son état, et si confiant? Ah! c'est que,
-justement, il avait été toute confiance en ses rapports avec son
-ami Grajat, et rien que cela; et le sentiment de la confiance
-étant ébranlé soudain, tout lui manquait; il était «un homme
-perdu». Ce que je sais, c'est que Grajat l'avait iniquement
-trompé, l'avait entraîné dans des entreprises hasardeuses et
-prétendait leurs sorts liés jusque dans certaines spéculations que
-mon mari avait répudiées. Or, il s'était produit, avant la fin
-de l'Exposition, un grave échec des entreprises, un effondrement
-des spéculations. L'entière bonne foi de mon mari fut établie
-de la façon la plus nette, mais il fallut l'établir. Quelles
-longueurs! quelles attentes! et quelles impatiences! Il n'y avait
-pas jusqu'au mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit,
-qui ne fût suspendu à la conclusion de ces événements, M. Du
-Toit faisant mine de temporiser tant que le sort de mon mari
-n'était pas complètement disjoint du sort de Grajat. Il y employa
-d'ailleurs toute son influence, toute son autorité, et c'est à
-lui, assurément, plus qu'à la loyauté incontestée de mon mari,
-que nous dûmes de sortir indemnes de cette crise, car la loyauté,
-toute seule et même éclatante, m'a-t-on appris plus tard, n'eût
-peut-être pas suffi. Grajat s'était accolé de longtemps mon mari
-en escomptant la «puissance financière» de ses cousins Voulasne,
-en escomptant ensuite le crédit du président Du Toit.
-
-Gros balourd, connaisseur d'affaires mais non de gens, faute de
-finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su prévoir deux choses:
-c'est que les Voulasne fussent partis en croisière autour du monde
-pour peu qu'on eût fait mine de les vouloir ennuyer avec une
-aventure de cette sorte, et c'est que le président Du Toit était
-homme à ne se dévouer qu'aux bonnes causes. Le président Du Toit
-ne fut pas pour Grajat, en l'occasion, le grand secours sur lequel
-notre ancien ami avait fait fond; mais mon mari me laissa entendre
-à plusieurs reprises que, sans la mémorable intervention de Grajat
-en faveur du mariage d'Isabelle, nous n'eussions pas eu, très
-probablement, pour nous servir, tout le zèle de M. Du Toit. C'est
-très possible.
-
-Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne point sombrer
-sous le coup, mais il subit une forte saignée et jugea à propos
-d'entreprendre un voyage d'études qui dura deux ans et demi. Nous
-fûmes quittes, nous, pour faire notre deuil de tous les gains que
-mon mari avait espéré tirer de l'Exposition, joints à tous ceux
-qu'il avait sacrifiés, un an durant, à préparer l'Exposition. Mais
-de quel prix n'eussé-je pas payé l'avantage d'être débarrassée,
-deux ans et demi, de Grajat! Ah! oui, adieu la voiture! adieu le
-domestique en livrée!... adieu Grajat!... Mais mon mari, lui,
-souffrit beaucoup de ces privations.
-
-Il était sans rancune contre Grajat. Grajat était pour lui un
-homme qui lui avait autrefois rendu des services. Il lui devait
-fidélité. Il me disait à moi: «Si les choses avaient bien tourné,
-j'aurais eu ma part dans les bénéfices...»--«Mais, non! puisqu'il
-a été prouvé qu'il n'était nullement engagé envers vous! Il vous
-aurait volé quand même...»--«On est tout autre, affirmait-il,
-quand la fortune vous sourit.» Il n'en voulait pas démordre.
-C'était à lui d'avoir des scrupules! Si j'attaquais Grajat, il me
-disait que ce n'était pas généreux, Grajat étant à terre. Il avait
-une longue habitude de confiance et d'amitié contre laquelle rien
-ne put prévaloir.
-
-Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amérique, et personne ne
-se souvenait plus exactement des motifs qui l'y avaient envoyé.
-Il était flambant, remis à neuf, et il écrasait jusqu'à vos
-ressentiments sous les images gigantesques qu'évoquaient ses
-propos. Il avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de Titans,
-des moeurs invraisemblables, des fortunes dont le chiffre fabuleux
-n'est presque plus perçu par nos sens. Les Voulasne, sur sa
-prière, et peut-être par l'entremise de mon mari, consentirent
-sans aucune difficulté à le recevoir. Les Voulasne, qui n'avaient
-point été atteints personnellement par les affaires de Grajat,
-n'en conservaient aucune mémoire; ils étaient enchantés de revoir
-un homme dont l'entrain et la bonne humeur étaient connus, et
-un voyageur. S'il est vrai que d'autres ne lui sautèrent pas
-immédiatement au cou, chez les Voulasne, il est non moins certain
-que, dès le potage, Grajat parlant de l'Amérique avait accaparé
-l'attention de tout le monde, et qu'il devint, de ce moment, un
-centre d'attraction sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme
-qui n'eût quelque chose à lui demander. Et il se trouva relancé,
-comme cela, par l'intérêt qu'avait chacun à être informé ou par
-l'étrange plaisir qu'ont la plupart des gens à être ébahis par le
-«colossal». Sans qu'il racontât rien de lui-même, rien de ce qu'il
-avait fait là-bas, on le trouvait grand à cause des choses géantes
-qu'il avait vues. Qu'il eût vu grand ou petit, je ne pouvais,
-quant à moi, m'empêcher de penser: «C'est un homme malhonnête.»
-Je ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je n'ai
-jamais souffert qu'il embrassât mes enfants. Je le traitais comme
-il disait que les Américains traitent les hommes de couleur. Je
-lui disais: «Vous avez l'âme noire, pour moi vous êtes nègre...
-pouah!...» Mon mari était beaucoup plus affecté que Grajat de
-ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon mari, comme chez ceux qui
-accueillaient Grajat, ce n'était pas de l'indulgence envers un
-homme coupable d'une grande faute, c'était de l'indifférence pour
-la faute, c'était de l'apathie morale absolue. Le sens moral
-était atrophié à ce point chez la plupart, qu'il n'y avait point
-d'explication possible entre nous en cas de différend: qu'eussé-je
-pu dire à Grajat, par exemple, qui demeurait convaincu que ma
-mauvaise humeur à son endroit ne résultait que du dépit d'avoir
-manqué par lui «ma voiture»?
-
-Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspirait me faisait
-passer à ses yeux pour plus bassement intéressée! J'en vins petit
-à petit à ravaler mon dégoût et à lui faire presque bon visage,
-uniquement pour lui prouver que je ne pensais pas à «ma voiture».
-Mais si je désarmais, il voyait en mon armistice le signe que
-je consentais, pour avoir «ma voiture», à l'autre moyen, celui
-qu'il m'avait proposé un jour... Et il redevenait galant. Si je
-dénonçais à mon mari ses entreprises et le cynisme avec lequel
-elles étaient tentées, mon mari, sans s'émouvoir, me répondait:
-«Quelle importance cela a-t-il, puisque vous n'êtes pas femme à
-lui céder jamais?»
-
-Je crois que les galanteries de Grajat flattaient plutôt mon
-mari, parce qu'il était sûr de ma résistance, et parce que chaque
-siège victorieusement repoussé augmentait ma valeur, ma valeur
-morale. Il était fier de ma valeur morale; il savait ou sentait
-que Grajat lui-même était impressionné par ma valeur morale et
-devait dire de lui: «Cet animal de Serpe a une petite femme qui
-tient comme un bastion!...» Curieux phénomène: ils se gaussaient
-de la valeur morale, et c'est d'elle qu'ils tiraient dans leur
-maison le plus de vanité; ils la réduisaient à n'être qu'objet de
-luxe, mais parmi les objets de luxe qu'ils prisaient, elle était
-encore le plus rare et le plus apprécié.
-
-Ma belle-soeur Emma avait eu la chance de se remarier avec un
-jeune homme charmant, de cinq ou six ans moins âgé qu'elle, il
-est vrai, mais follement épris, et qui possédait une grosse
-fortune. Emma le conduisait par le bout du nez, roulait carrosse,
-se faisait habiller chez les couturiers renommés, donnait des
-dîners, rajeunissait elle-même, positivement, était, ma foi,
-fort jolie, et jurait à tout venant qu'elle se ferait couper en
-quatre plutôt que de manquer à son «joli petit mari». Malgré
-mille excentricités, elle lui était en effet fidèle. Elle s'était
-mariée à peu près à l'époque de la naissance de ma petite Suzanne,
-à la fin de mars 1890. C'est en juillet 93 que Grajat revint
-d'Amérique. Aux environs du jour de l'An, Emma trompait son «joli
-petit mari» avec cet homme presque sexagénaire, de qui elle se
-moquait outrageusement au temps où elle était sa maîtresse. Le
-petit mari se fâcha tout rouge; il gifla Grajat, dans un cabaret à
-la mode, devant plus de cinquante personnes; on se battit; ce fut
-une histoire; et on se battit si sérieusement que Grajat promena
-sept à huit semaines son gros bras en écharpe, fier, à son âge,
-d'une aventure de cette sorte. Et l'on divorça bel et bien, au
-grand désespoir d'Emma qui retomba du haut de sa fortune d'un jour
-sur ses pieds nus, et revint, le premier de chaque mois, faire la
-gentille avec son frère, et lui demander cinq minutes d'entretien.
-Grajat l'avait quittée aussitôt après l'aventure. L'ex-jeune mari
-la reprit comme maîtresse, mais la traita en fille. Et la pauvre
-Emma, avec cela, allait sur la quarantaine! C'était une grande
-pitié.
-
-Mon mari rompit net avec sa soeur; il lui interdit de jamais
-repasser le seuil de sa porte. Ce fut la maman Serpe qui revint,
-chaque mois, à la maison, après le déjeuner, avec des cheveux d'un
-blond de plus en plus flamboyant, son petit chien favori, Zuli,
-sous le bras, seul vieillissant, lui, asthmatique, toussicotant et
-râlant.
-
-Autour de nous, les Kulm avaient divorcé, après vingt et un ans de
-mariage, lui pour épouser une femme de sport, championne de je ne
-sais plus quels matches; elle, abandonnée, à quarante-cinq ans,
-sans autre ressource qu'une pension alimentaire, après la vie la
-plus insoucieuse et la plus aisée, et avec deux jeunes filles à
-marier!...
-
-Un autre exemple attristant, près de nous, était celui du mariage
-d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit. Isabelle, pendant près
-de deux ans, avait, par amour pour Albéric, adopté tous les
-goûts et dégoûts de la famille Du Toit. La conversion spontanée
-d'Isabelle avait eu les allures d'une vocation tout à coup
-révélée; elle avait frappé les Du Toit et n'avait pas contribué
-pour peu à leur faire agréer le mariage; gagner une âme, et par
-elle, qui sait? spiritualiser ces pauvres Voulasne embourbés dans
-les joies épaisses, c'était, n'est-il pas vrai, une oeuvre? Or, dès
-que la période de lutte avait cessé, fort peu de temps après le
-mariage, on avait vu la noble ardeur d'Isabelle s'affaiblir, une
-naturelle nonchalance remplacer son beau zèle à s'instruire, un
-égoïsme paresseux transpercer cet accoutrement de soeur charitable
-qui avait fait l'émerveillement de la bonne madame Du Toit. Une
-fois mariée, et malgré un réel amour pour Albéric, Isabelle était
-redevenue elle-même en devenant heureuse, et était redevenue
-Voulasne en redevenant elle-même. Voulasne, elle ne songeait qu'à
-se distraire, à se laisser porter et agiter par la vie extérieure,
-et, faute d'un tel mouvement, tombait en une torpeur insipide,
-état inadmissible absolument chez les Du Toit. Chez les Du Toit,
-la vie était réglée une fois pour toutes et composée exclusivement
-de devoirs qu'on ne discutait pas, et qu'il s'agissait de trouver
-agréables si l'on tenait absolument à avoir du plaisir. Albéric,
-rompu aux austères plaisirs de sa famille, mais amoureux de sa
-jeune femme, se trouva quelque temps perplexe. Il s'ingéniait
-à établir un compromis entre ses habitudes disciplinées et la
-mollesse propre à Isabelle. Installés dans un appartement à eux,
-chez eux, indépendants en somme, ils se partageaient également, à
-jours fixes, entre les deux familles. Isabelle était d'un naturel
-fort doux. Albéric aussi. Ce n'était pas qu'Isabelle récriminât,
-ou exigeât, mais elle avait besoin d'agréments qu'Albéric eût
-jugé inhumain de lui refuser. Il arriva une chose que de plus
-avertis que moi eussent pu prévoir, c'est qu'après quelques mois
-de concessions faites à Isabelle, Albéric se laissait gagner par
-le goût des distractions quelles qu'elles fussent, par cette
-espèce de lourdeur qui vous entraîne à descendre dans Paris chaque
-soir, par ce goût pour l'oubli de soi, par cet étourdissement
-quasi niais, quasi spirituel, quasi répugnant, quasi savoureux,
-que vous procurent, comme une drogue de fumerie, les plaisirs
-dits parisiens. A la compagnie de son père, de sa mère, cent fois
-supérieure en ressources profondes, il préféra bientôt celle de
-ses beaux-parents, stupides, mais si faciles, si dépourvus de
-sens critique, et à un tel point incapables de vous adresser une
-observation, de vous donner même un avis! de ses beaux-parents
-qui le jugeaient le gendre le plus accompli, pourvu qu'il fût
-de leur bande et de leur perpétuelle fête. Comme dans toute la
-nature, la paresse et le moindre effort l'emportaient jusque sur
-les habitudes d'activité les mieux contractées. Les Du Toit, à
-cent lieues d'avoir prévu pareil détournement, et qui s'étaient
-flattés au contraire de gagner à eux leur belle-fille, étaient
-stupéfaits, désolés, effondrés. Les Voulasne, eux et leur
-entourage, ne jugeaient pas la chose, ne la remarquaient même pas:
-Albéric était avec eux, tant mieux! car plus on est de fous plus
-on rit.
-
-Nous avions, dans notre monde, bien d'autres transfuges venus de
-familles analogues à celle des Du Toit! Notre monde, et j'entends
-par là celui qui était résolu à mener la vie joyeuse et sans
-entraves, faisait la boule de neige, se grossissait chaque jour
-en s'entraînant mutuellement au confort, au bien-être, au luxe, à
-une élégance audacieuse et à une bravade du lendemain qui n'allait
-pas parfois sans un certain courage. Tout y était au rebours des
-anciennes moeurs de la bourgeoisie française, essentiellement
-composées de contrainte, d'abstention, de prudence craintive,
-d'économie de toutes les forces et de terreur de l'opinion.
-C'était une société qui semblait s'être retournée bout pour
-bout, la réserve ayant à sa place la dilapidation; le souci de
-l'avenir, du sort des enfants, de la maison, du nom, obstrué
-par la frénésie de consommer pendant que notre propre jour luit
-encore; l'argent jadis volontiers secret: maintenant, la jactance
-d'une fortune souvent fictive; les femmes, les familles entières
-ne craignaient jadis rien tant que le bruit fait autour d'elles,
-le seul nom, imprimé dans une feuille publique, froissait une
-pudeur que j'ai bien connue: désormais les efforts et le but des
-femmes, voire des familles, était qu'il fût parlé d'elles, et il
-n'y aurait pas grand paradoxe à ajouter: de quelque façon que ce
-fût. La discrétion, le silence, le vase clos où tant de groupes
-ont préparé des valeurs réelles, semblaient des geôles ou des
-tombeaux; et qu'importait à présent la valeur réelle, si la parade
-et le boniment en donnaient l'illusion à un public jobard et
-dégradé?
-
-L'évolution du ménage d'Albéric eut pour moi des conséquences fort
-inattendues et des plus graves. Comme tout s'enchaîne dans la vie,
-mon Dieu! et par les moyens les plus éloignés de tous ceux qu'on
-eût pu se plaire à prévoir!... Dès que j'avais connu les Du Toit,
-j'avais souhaité me réfugier quelquefois près d'eux. Les Du Toit
-de leur côté semblaient aussi m'avoir «reconnue»; et ils m'avaient
-fait des avances. Cependant nous en étions demeurés là.
-
-Madame Du Toit me rencontra une après-midi aux Champs-Élysées
-où j'allais dans ce temps-là, régulièrement, promener ma petite
-fille, parce qu'il y avait de la coqueluche au parc Monceau.
-Suzanne commençait à marcher seule; j'étais grosse de son futur
-petit frère; nous parlâmes naturellement des enfants; madame Du
-Toit me félicita d'en avoir, tout en me contant, les larmes aux
-yeux, les peines que les siens lui avaient causées.
-
---Et quand vous allez être grand'mère, lui dis-je, ce sera à
-recommencer!
-
-Elle ne demandait pas mieux que de recommencer. Mais elle hocha la
-tête:
-
---Ils ne se pressent pas, dit-elle, de me rendre grand'mère: ce
-n'est plus la mode, aujourd'hui, dans un certain monde, d'avoir
-des enfants!...
-
-Je m'écriai:
-
---«Dans un certain monde!...» mais heureusement que...
-
---Oh! me dit-elle, vous comprenez parfaitement ce que j'entends
-par là. Vous avez dû trop souffrir, ma chère enfant, avec votre
-nature délicate et votre parfaite éducation, des milieux auxquels
-je fais allusion, pour ne pas deviner mon chagrin...
-
-Elle me prenait par l'amour-propre, par l'intuition sympathique,
-par la maternité. Elle me fit ses confidences; elle en provoqua
-de ma part, et sut, par là, m'être agréable. Mais tout ceci avec
-du tact, sans précipitation excessive, sans débordement. Elle ne
-parlait d'elle-même qu'en s'en excusant pour ainsi dire, et en
-essayant d'envelopper son propre cas, qu'elle ornait d'idées, de
-citations très appropriées. Elle m'en imposait comme tous les
-esprits plus et mieux nourris que le mien; mais sans me paralyser,
-sans me gêner même. Nous bavardions bientôt comme de vieilles
-amies.
-
-Je l'étonnai, moi, par mon indulgence. Elle crut s'être trompée
-en m'énumérant mes maux, attendu que je ne m'élevais pas contre
-un état de moeurs qui en était responsable; elle était entière
-et exclusive, elle était convaincue que le monde sans principes
-et sans culture morale était «corrompu jusqu'à la moelle».
-L'expression qu'elle employait me fit protester. Moi qui vivais,
-depuis plusieurs années, au milieu de ce monde, et qui avais
-été par lui blessée, je ne le jugeais point cependant d'une
-façon si définitive. L'animation de notre premier entretien
-vint de ce différend. Je lui citai maintes femmes qui, sous les
-dehors les plus évaporés, étaient, au demeurant, excellentes
-et très pures; je lui disais: «Les apparences de ce monde-là
-sont aussi trompeuses que l'est, par exemple, le théâtre qui
-prétend représenter la vie, et qui, en réalité, attire le public
-en l'épouvantant par des moeurs aussi inédites qu'inexistantes;
-ici, c'est une coquetterie de paraître sans conduite comme c'en
-est une, ailleurs, de paraître vertueuse; le bon naturel et le
-mauvais se retrouvent de part et d'autre.» Elle me répliquait que
-j'étais trop bonne et trop jeune, que le mal passait inaperçu à
-mes yeux, mais qu'une complaisance comme la mienne était des plus
-pernicieuses, car c'est avec ce libéralisme qu'on encourage ou
-facilite toutes les décadences.
-
-Je me laissai entraîner par madame Du Toit à mener ma petite
-fille, une ou deux fois par semaine, jusqu'au Luxembourg, qui
-était d'ailleurs, affirmait-elle, beaucoup plus sain que les
-Champs-Élysées saupoudrés de poussière. Je rencontrais au
-Luxembourg madame Du Toit qui, pour une ondée, pour un nuage
-menaçant, voulait à toute force m'abriter chez elle, rue de
-Vaugirard, dans le voisinage. La pauvre femme semblait ne plus
-pouvoir vivre sans me voir, parce qu'elle ne pouvait vivre sans
-parler de son fils et parce qu'elle ne parlait de lui, tout à fait
-à l'aise, m'affirmait-elle, qu'avec moi. Elle comptait aussi sur
-moi pour «le ramener». Elle disait «le ramener», comme si le cher
-Albéric eût embrassé quelque schisme.
-
-A voir le jeune ménage de plus près, je ne tardai pas à
-m'apercevoir qu'Albéric, après avoir oscillé un moment entre les
-parents de sa femme et les siens, était allé vers ceux à qui il
-eût été le plus difficile de faire comprendre pourquoi il ne leur
-fût pas venu! Albéric, qui n'était pas un sot, mais qui avait
-le tort de ne vouloir blesser personne, avait jugé que ne point
-partager les divertissements de ses beaux-parents c'eût été rompre
-avec eux, car aucune bonne raison ne leur était accessible, tandis
-qu'il comptait sur l'esprit supérieur de son père et sur la bonté
-de sa mère pour lui passer cette complaisance envers les parents
-de sa femme.
-
-Ainsi, et par une malignité des choses qui souvent dans la vie m'a
-frappée, de deux familles, l'une intelligente et l'autre bornée,
-c'était la bornée qui l'emportait en influence, à cause et en
-raison même de son inaptitude à concevoir quoi que ce fût, hormis
-son étroit et égoïste plaisir.
-
-Madame Du Toit me suppliait de ne pas manquer son jour, surtout
-lorsqu'elle attendait sa belle-fille. Mon Dieu, je sentais bien
-qu'elle m'employait à lui «ramener» son fils en agissant sur
-Isabelle; elle me plaisait par ailleurs, m'instruisait, me prêtait
-des revues et des livres, et je croyais faire une bonne action en
-contribuant à empêcher ce pauvre Albéric de s'engager davantage
-dans une société de fêtards. Je venais donc aux jours de madame
-Du Toit. Il y avait là toutes les femmes de la magistrature et du
-barreau, la plupart honnêtes mères de famille, sans coquetterie;
-on parlait surtout collèges et pensions, rougeole, scarlatine,
-projets ou souvenirs de vacances, Suisse ou «petits trous pas
-chers». Les plus entendues étaient préoccupées de l'avancement
-de leurs maris; les infortunes conjugales étaient matière à
-chuchoteries pudibondes. Il venait aussi des messieurs, beaucoup
-encore à favoris, dans ce temps-là, et en redingote de drap,
-boutonnée; quelques jeunes aussi, portant la barbe, et jusqu'à
-des stagiaires, qui m'entouraient volontiers, bien que je fusse
-grosse de cinq mois, mais parce que j'étais mieux mise que la
-plupart des autres femmes.
-
-Mon Dieu! que l'on était loin, là, des Kulm ou des Lestaffet! On
-m'y présentait beaucoup plutôt comme petite fille de magistrat
-et comme fille d'avocat renommé que comme femme d'architecte.
-Isabelle se montrait assez ponctuelle aux jours de sa belle-mère,
-amenée de force par son mari, car elle ne s'était jamais soumise
-à des obligations, et la mine aussi boudeuse qu'au temps où,
-chez ses parents, on ne mettait pas d'empressement à lui donner
-son Albéric... Elle venait à moi d'assez bonne grâce, parce que,
-chez les Du Toit, c'était encore moi la moins «rive gauche»,
-disait-elle. Elle était jolie, très élégante, un peu trop
-parfumée, même pour la rive qu'elle habitait.
-
-Moi, j'étais contente de rencontrer là M. Juillet dont la
-causerie me plaisait toujours. Il n'y venait pas régulièrement,
-mais lorsque j'avais la bonne fortune de l'y voir, le temps me
-paraissait court. Il causait assez souvent avec moi, ou plutôt
-se laissait entendre par moi en particulier, car, crainte de lui
-déplaire, je surveillais avec lui mes paroles. Il philosophait
-devant moi, sur le contraste des milieux si divers où il voyait
-que je passais tour à tour et qu'il connaissait, l'un et l'autre,
-mieux que moi. Il lançait, contre l'un et l'autre, des traits
-aigus, ce qui m'amusait sans provoquer chez moi la réaction,
-comme les attaques de sa tante. Et il me prouvait que, dans
-quelque société que l'on soit, on ne peut manquer de trouver
-à redire. Ce qui l'étonnait en moi et me rapprochait de lui,
-c'était qu'avec ma nature respectueuse, je pusse rire de ses
-épigrammes sans me froisser. Je lui affirmais que des caractères
-de l'espèce du mien ne sont pas rares dans mon pays, et que l'on
-peut être profondément sérieux et admettre la raillerie, et aimer
-la raillerie, et la pratiquer sans laisser entamer par elle le
-sentiment de gravité que la vie nous inspire.
-
---Aujourd'hui, me disait-il, les gens qui se moquent, se moquent à
-fond, sans plus croire à rien, même pas à leur moquerie qui n'est
-qu'un procédé, et dont on sent tout l'artifice et l'effort; quand
-notre race était plus pure ou la vie moins usée, si vous aimez
-mieux, le rire, avec toute sa malice, «châtiait les moeurs» et ne
-les détruisait pas... Ainsi, par exemple, ce n'est pas parce que
-je plaisante le dessus de cheminée, les tableaux et les meubles
-de ma bonne tante Du Toit, que je manque le moins du monde, en
-mon coeur, à vénérer cette très digne et excellente femme... Ce
-n'est pas parce que je n'aborde plus mon cousin Albéric sans
-lui glisser à l'oreille, comme une nouvelle sensationnelle: «On
-ne peut contenter tout le monde et son père!»--ce qui le met en
-fureur,--que je manque à mon affection très réelle pour ce brave
-garçon.
-
-On aurait eu, en effet, bien du mal à garder son sérieux devant
-l'attitude d'Albéric chez sa mère. On eût juré qu'il rentrait
-d'escapade; il tendait le dos, garait ses oreilles comme un petit
-garçon, comptait à tout moment que madame Du Toit allait lui
-donner la fessée, publiquement, pour avoir découché. Et M. Juillet
-disait:
-
---C'est qu'il a l'air, aussi, le coquin, d'avoir introduit ici sa
-maîtresse!...
-
-Tel était un peu, ma foi, l'effet que produisait la trop parfumée,
-la trop élégante Isabelle.
-
-Je demandai à M. Juillet sa franche opinion sur le mariage
-d'Albéric:
-
---Mais, ce n'est pas son mariage qui est bête, disait-il, c'est
-lui! Et il rendra son mariage absurde à cause de son urbanité trop
-exquise. La petite Voulasne, mal élevée, ou pas élevée du tout,
-mais je parie qu'elle vaut la plupart des pimbêches que lui eût
-choisies ma tante Du Toit! et d'abord elle l'aime... Mais, ce
-qu'il fallait, c'était avoir le courage,--si courage il y a,--de
-tenir à distance les parents Voulasne...
-
---Vous en parlez à votre aise! répliquais-je à M. Juillet. Mais
-Isabelle aime infiniment ses parents! Elle a joué toute sa vie
-avec ses parents comme avec des camarades. Ses parents ne l'ont
-jamais grondée, jamais contrainte, jamais ennuyée: il y a un
-attachement tout particulier des jeunes filles mal élevées à
-leurs parents, c'est une espèce de complicité... Isabelle n'eût
-jamais consenti à s'éloigner de sa famille...
-
-Je me souviens que nous fûmes interrompus par madame Du Toit,
-qui, nous voyant causer très attentivement, et à part, venait
-s'enquérir de ce qui nous absorbait à ce point. M. Juillet lui dit:
-
---Mais, ma tante, nous nous occupons de vos intérêts!...
-
-Elle lui avait confié, à lui comme à moi, ses soucis. Elle comprit
-aussitôt ce dont il s'agissait. Elle joignit les mains et leva
-les yeux au ciel, appelant sa bénédiction sur notre entreprise
-commune. Elle parut fonder tout de suite un grand espoir sur cette
-entente entre M. Juillet et moi, qu'elle n'avait pas prévue. Je
-crus devoir lui confesser que notre premier échange de vues était
-assez pessimiste.
-
---Qu'il ne soit pas le dernier! dit-elle. C'est une bonne oeuvre à
-accomplir, ne l'oubliez pas: une bonne oeuvre!...
-
-Elle n'avait pas une confiance parfaite en son neveu Juillet,
-à cause de ce qu'elle appelait «son esprit sarcastique», et
-parce que, tout intelligent qu'il fût reconnu, il n'avait pas de
-situation officielle et stable. Son intelligence même paraissait
-trop vive, et inquiétante, car elle faisait constamment le
-tour complet de chaque chose, en la considérant avec une égale
-complaisance, des points de vue les plus opposés. Cependant tous
-les articles et notamment un certain ouvrage, qu'il avait publiés,
-jusqu'ici, étaient à conclusion très propre à rassurer la famille.
-Ses articles comme son ouvrage avaient été, je le voyais bien,
-fort remarqués; néanmoins, j'entendais qu'on lui reprochait je ne
-sais quelles contradictions. Il répondait: «La vie est un champ
-d'expériences, les paroles un moyen d'essayer les idées; la vie
-passe; les paroles volent; les écrits restent. Eux seuls comptent,
-ils sont le résultat.» Mais madame Du Toit devait trouver la vie
-et les paroles de son neveu aussi louables que ses écrits, du jour
-où son neveu partait pour la croisade en ma compagnie.
-
-Le singulier départ! Prémédité? voulu? Aucunement. Par personne.
-Il dépendait d'un mot jeté au hasard. Que d'entreprises, que
-d'aventures n'ont pas d'autre fondement!...
-
-En me parlant de son neveu, entre nous, madame Du Toit disait
-à présent: «votre allié», pour me rappeler la bonne oeuvre à
-accomplir de concert. Point d'allié qui pût être pour moi
-compromettant, vu la situation où j'étais, situation qui dut même,
-bientôt, interrompre mes promenades au Luxembourg, ma croisade et
-mes visites chez madame Du Toit!...
-
-
-
-
-XI
-
-
-Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment maternels au moment
-de la naissance de mon petit garçon. Elle ne venait à peu près
-point chez moi auparavant; elle ne laissa presque pas un jour
-sans prendre de mes nouvelles, et elle me fut très utile. C'est
-un avantage que d'avoir près de soi, en ces moments-là, une femme
-d'autant d'ordre et d'expérience. Elle me procura un médecin plus
-sérieux, plus consciencieux et quatre fois moins coûteux que celui
-qui m'avait soignée lors de mes premières couches, et, comme il
-me fut interdit de nourrir, cette fois, elle sut me dénicher
-dans un certain village de Bretagne une nourrice magnifique. On
-connaissait l'élevage des enfants dans le monde de madame Du
-Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans me peser jamais et même
-sans m'ennuyer de ses chagrins personnels. Notre amitié se trouva
-consolidée à la suite de ces quelques semaines, et après une
-connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me fit dans son
-entourage une réputation qui me flatta, je l'avoue.
-
-Je m'étais accoutumée jusque-là, dans le monde des Voulasne, Kulm,
-Lestaffet et Cie, à me contenter de l'état d'étrangère à peu près
-tolérable; et, mon Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à ce
-point rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela pouvait,
-à la rigueur, continuer. Mais j'éprouvai une grande douceur à me
-sentir estimée, et estimée pour ce qui, en moi, était vraiment
-moi-même, et non pour les complaisances, concessions ou petits
-tours de force destinés, ailleurs, à me faire seulement agréer.
-Mon amour-propre fut très sensible aux hommages dont je me vis
-entourée chez madame Du Toit.
-
-J'y retournai dès que ma santé me le permit, entre mon énorme
-nounou et ma petite Suzanne, et y pris une part plus franche et
-plus active qu'auparavant aux questions de coupage de lait, de
-diarrhée infantile et au choix d'une plage pour les marmots à la
-prochaine saison. Pendant toute une année, mon dernier né, que
-nous avions nommé Jean, étant assez délicat, ces conversations
-m'intéressèrent même plus que celles de M. Juillet. Je ne m'en
-étonnais pas; je n'y prenais seulement pas garde; il y avait
-une chose qui m'absorbait tout entière, c'était la santé de
-mes enfants; aucune préoccupation du même ordre, autour de moi,
-ne me paraissait excessive ni importune, et tout ce qui ne s'y
-rapportait pas directement me semblait un peu oiseux. M. Juillet
-me taquinait à ce propos, sans me piquer le moins du monde.
-
-Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au jour de sa
-tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans une «nursery», et il
-avait même confié à sa tante elle-même, qui me le répéta, qu'elle
-réussissait à faire de moi une «popote» comme toutes ses amies,
-que les femmes intelligentes étaient rares et que ce qu'elle
-pratiquait là était «un étouffement criminel». Je revois toujours
-la bonne madame Du Toit redisant l'expression: «un étouffement
-criminel»! Elle en riait, car elle était faite aux paradoxes de
-son inquiétant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en riais,
-et elle était flattée que M. Juillet, sous cette forme dépitée,
-reconnût lui-même en moi, outre les qualités qu'il prisait, lui,
-pour son agrément personnel, celles que sa tante plaçait au-dessus
-de tout. M. Juillet ne mit pas à exécution ses projets de ne plus
-reparaître au jour de madame Du Toit; et, bien qu'il me jurât
-qu'il ne contribuerait certes pas à rendre la femme d'Albéric
-aussi «bourgeoise» que moi, il y travaillait tout de même un peu
-avec moi, tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me
-manifestait, malgré lui, une sorte de vénération.
-
-Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait jouer avec
-elle pour retenir son attention, et encore ne se prêtait-elle
-qu'au plaisir de la facétie, et puis, aussitôt, son esprit
-s'évaporait sans retenir la moindre conclusion. Elle ne jugeait
-rien, ni gens, ni choses, si ce n'est par rapport à leur caractère
-«rasoir» ou «rigolo». A la notion de la valeur morale son esprit
-était impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante,
-produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification extrême
-de la vie. Elle était sans antipathie et n'en inspirait aucune,
-car nul défaut ne l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux
-qui s'indignent. Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence,
-trouvait près d'elle une paix, au moins provisoire, qu'il n'avait
-jamais goûtée dans le milieu assez rigoriste, un peu tatillon,
-de sa famille, et il s'abandonnait à la tiédeur d'une vie assez
-saugrenue, mais si aisée! Il n'était pas, il ne serait jamais,
-lui, un contempteur des moeurs traditionnelles; il ne se ferait pas
-davantage l'apologiste des moeurs opposées, mais il appréciait, au
-fond de soi, la séduisante mollesse et le laisser aller d'une vie
-dépourvue de tout commandement et de toute sanction.
-
-M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son cousin au
-sérieux, et, dans notre entreprise commune, il ne voyait qu'une
-croisade un peu comique, qui le divertissait, en faisant grand
-plaisir à sa tante.
-
---Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric a fait
-précisément le mariage qu'il mérite. Albéric n'a jamais compris
-ce qu'il y avait d'auguste dans l'éducation que ses parents se
-sont exténués à lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes
-éminents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer que leurs
-rejetons non seulement sont dignes d'eux, mais doivent s'élever
-plus encore: supposez qu'Albéric eût entretenu cette illusion par
-un mariage et une conduite conformes aux souhaits de son père, on
-l'eût poussé à des emplois dont il n'est certainement pas digne.
-Son amourette pour une petite Voulasne, c'est la revanche de sa
-nature médiocre; c'est l'explosion de ce qu'il y a d'essentiel
-en lui: elle détruit en un clin d'oeil l'échafaudage savant, mais
-arbitraire, combiné par une famille hors ligne; elle le fait
-dégringoler à son niveau véritable où il se trouve, lui, comme
-vous voyez, tout à fait bien!...
-
-Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la croisade
-entreprise en commun! Et l'on voyait si bien que le sort d'Albéric
-et d'Isabelle l'intéressait peu! Il en revenait toutefois de
-lui-même à cette question, lors de nos rencontres, parce que
-c'était le pacte convenu entre nous et devant l'autorité de madame
-Du Toit; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec une rouerie
-qui ne m'échappait pas et qui me faisait l'avertir d'un sourire
-que nous quittions la grande route sinon la bonne. Il aimait avant
-toutes choses à agiter des idées, et il avait un insurmontable
-dédain pour tout ce qui ne fournissait pas matière à ce jeu
-supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était un prétexte
-excellent, il est vrai, à mille réflexions, à ma portée, sur les
-moeurs, les caractères, la vie; mais d'Albéric et d'Isabelle, mon
-Dieu! que son souci était loin!
-
-Ce que j'apprenais en écoutant M. Juillet, et sans y prendre
-garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un ton enjoué, à
-réfléchir et à méditer, que je recevais de lui, me causait une
-sorte de plaisir, naturel et profitable, dont je ne saurais
-comparer l'effet qu'à la belle coulée de lait qui passait du
-gros sein de ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse
-de mon enfant. Je ne songeais pas à m'écrier: «Comme c'est bon!
-que cela me fait de bien!» parce que, grâce à mes préoccupations
-maternelles, j'étais garantie de toute exubérance et même garantie
-de croire que je pusse éprouver quelque chose d'étranger à mes
-deux petits; mais je me nourrissais avidement, sans le savoir,
-avec un bonheur serein, et je me nourrissais de ce qui était mon
-aliment. Cette nourriture spirituelle m'était offerte au moment
-même où, par la maternité, toute une portion de moi-même et, me
-semblait-il, tout mon coeur venaient de recevoir satisfaction et
-triomphaient. Je me croyais comblée; je me sentais heureuse.
-
-Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que tout ne me souriait
-pas à la fois? Il me semblait que mon ménage était beaucoup plus
-heureux. Pourquoi? Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il
-y avait donc de changé? Mon mari, incorrigible, avait toujours
-Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en pure perte. Il
-ne faisait pas de brillantes affaires, cela était évident, si
-je considérais le budget qui était le nôtre. Nous étions bien
-tassés dans notre petit appartement depuis que notre seule pièce
-de réserve était abandonnée à la nourrice et au petit Jean, et
-ma fille couchait dans notre chambre. Mon mari avait beaucoup
-d'ennuis par sa soeur qu'il ne voyait plus et m'interdisait
-absolument de fréquenter, et il avait été affecté, d'une façon qui
-m'étonna, par la mort de son vieux père. Du vivant du bonhomme, il
-le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de lui et semblait
-réserver toute son indulgence pour sa mère: il le pleura pendant
-des semaines avec un véritable chagrin. Est-ce qu'il avait un
-coeur caché?... Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais
-beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ailleurs vraisemblable, que
-l'appartement était encombré, il allait à ses ateliers aussitôt
-après le repas; il voyait d'un bon oeil mon amitié avec madame Du
-Toit, mes relations nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et
-la renommée dont on m'y gratifiait et qui me suivait et me faisait
-respecter jusque dans son monde à lui; car c'était ainsi!... En
-tout ce qui dépendait de moi, mon mari semblait être parvenu à
-ses fins; malgré mon origine provinciale, je m'étais assouplie
-aux exigences de Paris; malgré l'éblouissement et les périls de
-Paris, j'avais gardé de mon éducation première ce sur quoi il
-avait fondé précisément le plus d'espoir; j'étais assez exactement
-la femme qu'il s'était proposé d'avoir; et maintenant que je lui
-avais donné, en outre, une petite famille, loin d'être pour lui
-un motif d'inquiétude, je lui représentais la paix du ménage
-assurée; il se reposait entièrement sur moi, et, à cause de cette
-sécurité même, je sentais que toute son activité s'écartait de
-moi, de son ménage ordonné, pour se reporter, selon les habitudes
-que l'on n'a pas menées en vain jusqu'à trente-sept ans, avant
-de se marier, vers ses amis, vers ses affaires, vers le dehors.
-Je crois qu'il eût été retenu davantage à l'intérieur s'il eût
-acquis le moyen d'avoir un domestique mâle, en livrée, et de me
-procurer une voiture!... Oui, il se reprochait de n'avoir pas su
-ajouter ce colifichet à son ménage, et il croyait aussi,--comme
-Grajat!...--que je lui reprochais secrètement le défaut d'un tel
-luxe. D'ailleurs, il voyageait assez fréquemment, à cause de ses
-constructions ou restaurations de vieux manoirs. Il restait deux
-ou trois jours absent, quelquefois une et même deux semaines.
-
-Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais conscience de
-ce qui manquait à mon bonheur: ce qui me manquait, c'était d'avoir
-un grand chagrin lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du
-temps, je ne pensais plus qu'il pût me manquer quelque chose.
-Mais, devant cette valise que je faisais pour lui, et dans cet air
-de départ, j'aurais dû pleurer, n'est-ce pas? si j'avais été tout
-à fait heureuse chez moi... Non, je ne pleurais pas. Même, depuis
-que j'avais des enfants, je ne m'inquiétais pas après le départ de
-mon mari. Je lui recommandais bien de ne pas oublier de m'envoyer
-une dépêche, mais il m'arrivait de ne pas attendre la dépêche,
-et un jour, je le confesse, la dépêche me surprit... J'en devins
-toute rouge devant ma femme de chambre qui me dit: «Mais, madame,
-c'est la dépêche de monsieur!» Ma petite fille aussi, à présent,
-pensait tellement à son père et parlait de lui si souvent que,
-c'était évident, je pensais à lui moins qu'elle... Je l'appelais
-«papa» comme les enfants; j'étais heureuse d'avoir enfin trouvé ce
-terme familier qui m'épargnait de le nommer par son prénom.
-
-Cependant, quand je me reporte à l'époque dont je parle, il me
-semble que j'étais heureuse. J'étais contente de moi, je croyais
-fermement ne m'être pas trop mal tirée d'une situation qui avait
-failli être si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait
-d'aise. Pour la première fois de ma vie, je sentais une espèce de
-dilatation en tout moi-même. Et cela était visible aux yeux de
-tous, il faut le croire; je m'en apercevais bien dans la rue, à
-la façon dont on me regardait; chez les Voulasne, chez leurs amis
-et ceux de mon mari, quand par hasard j'y allais, les femmes me
-disaient que j'étais jolie; les hommes, c'était plutôt chez madame
-Du Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de cette façon
-dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera sans conséquence...
-
-
-
-
-XII
-
-
-Dès les premiers temps de ma vie à Paris, j'avais remarqué qu'une
-période de l'année soulevait un peu partout, dans les familles,
-des difficultés. C'est la période dite des vacances, pendant
-laquelle il faut s'éloigner de chez soi. Nous autres, en province,
-il y a vingt ou trente ans, nous voyions se succéder les quatre
-saisons dans le clos ou sur les plates-bandes du parterre, sans
-songer jamais à nous demander quelle figure elles eussent pu faire
-ailleurs. Il en devait être désormais tout autrement. L'année de
-l'Exposition, nous eûmes un prétexte pour demeurer chez nous;
-mais la suivante, déjà, la question des vacances s'était posée.
-Comme il était à prévoir, mes vieux parents avaient tout de suite
-offert de nous accueillir à Chinon; c'était, d'ailleurs, le
-séjour qui me paraissait, à moi, le plus agréable, et j'étais
-fière de revenir dans mon pays avec une enfant gentille et que
-je nourrissais encore. Mais il se trouva que ces vacances ne
-nous donnèrent point les bons résultats espérés. Je ne croyais
-cependant pas avoir été gagnée par Paris, mais j'avais été touchée
-assez par Paris ou par ma vie nouvelle, pour ne plus me sentir à
-l'aise entre mes grands-parents et maman, à qui je devais taire
-la plupart des sujets qui me préoccupaient, mes malaises moraux,
-mes tristesses intimes, les moindres détails sur la famille de
-mon mari, sur ses amis et sur ses affaires; ils en auraient été
-bouleversés. La réserve à tenir vis-à-vis d'eux m'était à présent
-plus pénible que celle dont je souffrais au milieu du monde le
-plus hostile. Et de celui-ci même j'avais, peut-être, malgré tout,
-adopté quelque chose: le préjugé qui fait que la vie de province
-semble bien petite, bien étroite et systématiquement ignorante de
-la fameuse découverte que Paris croit faire chaque matin et chaque
-soir: fumée, vapeur, vains bruits dès le lendemain, mais qui nous
-enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion. Outre cela,
-mon mari, si patient à Chinon durant mes longues fiançailles, y
-était pris d'un mortel ennui, inventait mille prétextes pour le
-fuir, y produisait à mes parents et à nos connaissances le plus
-déplorable effet et y laissait finalement l'impression que notre
-ménage était défectueux.
-
-Par-dessus le marché, nous fûmes favorisés, cette année-là,
-d'un été torride; la Touraine est chaude, on le sait, et Chinon
-exposé contre son rocher, en espalier, en plein midi; ma petite
-fille en souffrit; mon mari déclara que le climat de ce pays
-était mortel. Qu'on juge de l'état de ma famille, l'année
-suivante, lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs les
-médecins, que leur vieille maison, que leur jardin planté par
-leur arrière-grand-père, que leur ville où j'étais née, moi, et
-où j'avais passé sans maladie mon enfance, ma jeunesse, étaient
-dangereux, au premier chef, pour la santé de ma fille! D'autre
-part, nous n'étions guère en fonds pour nous payer une saison à
-la mer; notre embarras était grand. Moi, je disais à mon mari:
-«Mais nous allons avoir le parc Monceau à nous tout seuls!...» Il
-accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais goût, et il
-avait l'air plus malheureux qu'au temps critique de ses affaires.
-Ce que je redoutais, moi, arriva: les Voulasne nous invitèrent à
-Dinard. Une saison dans un des «petits trous» dont il était si
-souvent question chez madame Du Toit nous eût coûté moins cher
-que le séjour gracieux dans l'opulente villa des Voulasne, avec
-les abonnements au Casino, le jeu des petits chevaux, le poker,
-les voitures et la valetaille. Mais mon mari, de la meilleure
-foi du monde, donnait tête baissée dans ce faste. Il chérissait
-tendrement sa petite fille: on l'avait vu, l'année précédente,
-tempêter à cause de la santé de Suzanne compromise à Chinon; eh
-bien! à Dinard, cette enfant eut à souffrir d'une indisposition
-qui lui fut beaucoup plus néfaste que la chaleur de Touraine:
-cela ne compta point. Le papa disait: «Au moins, ici, est-elle
-entre les mains d'un excellent médecin!» Il était parfaitement
-tranquillisé parce que sa fille, même gravement malade, était
-entre les mains d'un médecin excellent. Et je le sentais sincère.
-L'année suivante, où il fallut à tout prix me montrer à Chinon,
-sous peine de blesser irrémédiablement mes parents, il se contenta
-de ne point m'accompagner, et il oublia de m'objecter la chaleur.
-Un sort malin voulut qu'elle fût, cette fois-ci, précisément,
-accablante. Nous en fûmes incommodées, moi autant que mon enfant.
-J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je me jurai de n'y
-plus revenir avant la fin de septembre. C'était rouvrir moi-même
-la question épineuse des deux mois qu'on ne doit pas passer à
-Paris.
-
-Et voici que mon amitié nouvelle avec la famille Du Toit, ou,
-si l'on veut, la politique de madame Du Toit, faisait surgir à
-présent, sous un aspect nouveau, le spectre des vacances.
-
-Madame Du Toit ne consentait pas à se séparer de moi pendant
-une période aussi longue. Madame Du Toit, à qui je n'avais pas
-caché les ennuis que me valait cet exil annuel, croyait fermement
-résoudre pour moi la question en m'invitant avec mes enfants à
-passer sept ou huit semaines dans sa propriété de Fontaine-l'Abbé,
-en Normandie. Là, rien à redouter de la canicule, sous des
-ombrages séculaires et si abondamment arrosés par les pluies;
-là, en rase campagne, point d'épidémies: de l'espace, de l'air,
-et, ajoutait ma vieille amie, «presque rien de changé dans nos
-habitudes, quant aux figures»...
-
-L'invitation de madame Du Toit fut l'objet d'une discussion qui
-dura deux jours, car il ne s'agissait pas de compter seulement
-avec nos convenances personnelles, mais avec la façon dont ma
-famille prendrait la chose. Qu'allait-elle dire, à Chinon, si je
-me laissais héberger, à la campagne, chez des étrangers, plutôt
-que chez eux?
-
-Nous en étions là, et nous discourions à perdre haleine sur
-l'aimable proposition de madame Du Toit, sans pouvoir adopter
-un parti, lorsque la décision nous fut fournie par une visite
-inopinée du jeune ménage Albéric. Albéric et Isabelle, nous n'y
-songions pas, se trouvaient agités par la question des vacances
-tout autant que nous-mêmes; ils avaient deux familles à contenter:
-les Voulasne, jugeant que leur saison de Dinard était gâchée sans
-la présence d'Isabelle; les Du Toit brandissant la sentence de
-leurs médecins d'après laquelle le bord de la mer était néfaste à
-Albéric. Quant aux deux époux, ils étaient d'accord; ils voulaient
-aller à Dinard et point au manoir de Fontaine-l'Abbé.
-
---Mais, votre santé? dis-je à Albéric, l'opinion des médecins?...
-
-Albéric se moquait des médecins. D'ailleurs, il répliquait
-galamment:
-
---Il y a aussi la santé de ma femme. Isabelle est accoutumée aux
-bains de mer.
-
---Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple que de mettre
-tout le monde d'accord: passez trois semaines à Dinard, le temps
-de la saison, et le mois de septembre à la campagne; c'est logique.
-
-Isabelle me dit:
-
---Que nous quittions Dinard au bout de trois semaines, comme au
-bout de six, du moment que nous le quittons avant eux, papa et
-maman sont fâchés comme si nous n'y étions pas allés, ça c'est
-réglé. Mais il faut vous dire qu'au mois de septembre, ils ont
-l'intention de faire un voyage, peut-être en Italie, et de nous
-emmener. Alors, vous comprenez, pour le manoir, zut et zut!...
-
-Albéric sourit. Il dit qu'il s'était «rasé» au manoir depuis sa
-tendre enfance.
-
-Je ne soupçonnais pas ce qu'ils semblaient attendre de moi en
-cette affaire.
-
-Eh bien! voilà. Ils venaient me dire, tout uniment, que si
-j'acceptais d'aller au manoir, pour être agréable à madame
-Du Toit,--car ils ne concevaient même pas que cela pût me
-plaire,--leurs projets de Dinard, leur voyage d'Italie, tout en un
-mot, était «fricassé».
-
---Comment cela?
-
---Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez à Dinard avec
-nous, dit Albéric, maman se console parce qu'elle s'imagine
-que ce n'est pas du temps complètement perdu: vous allez nous
-y «travailler...» Oui... enfin, vous allez travailler au salut
-de notre âme... Ne vous défendez pas! c'est son idée... Je la
-connais, maman, peut-être!... A Dinard, avec vous, tout s'arrange,
-j'en réponds. A Dinard, sans vous, ce n'est pas l'émeute, c'est
-la révolution. Nous à Dinard, vous à Fontaine-l'Abbé... Oh! ça,
-alors!...
-
-Albéric n'acheva pas sa phrase, il allait dire: «C'est la
-gaffe!...» et me faire entendre par là qu'il ne doutait pas que sa
-mère ne m'eût invitée que pour l'édification de ses enfants.
-
-Pour achever de me convaincre, Albéric m'esquissa un petit tableau
-du séjour au manoir qui était de nature à m'en détourner, quand je
-m'en fusse déjà fait ouvrir la grille.
-
-Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albéric! Que leur
-démarche fût de la plus grave indiscrétion, ils n'en avaient cure;
-qu'elle me mît dans le plus grand embarras, voilà qui leur était
-bien égal! J'étais «bon type», comme ils disaient eux-mêmes, mais
-je n'aimais pas que l'on se jouât de moi. J'étais en train de me
-creuser la cervelle, afin de trouver la réponse qu'il fallait,
-lorsque mon mari, moins patient que moi, et qui avait assisté à
-l'entretien sans y prendre part, y intervint pour le clore d'un
-mot:
-
---Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que la question est jugée:
-n'avez-vous pas écrit ce matin à madame Du Toit que vous acceptiez
-son invitation?
-
-La lettre n'était pas écrite, il est vrai, mais elle le fut un
-quart d'heure après.
-
- * * * * *
-
-C'était, ma foi, un fort joli château que le manoir de
-Fontaine-l'Abbé, et je poussai une exclamation lorsqu'il nous
-apparut, au débouché d'un bois épais où madame Du Toit nous avait
-invités à faire une petite prière près de la source, lieu de
-très ancien pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après l'avoir
-deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le feuillage des
-châtaigniers, si bien égalisé par en bas, je le vis tout à coup,
-entier, ses trois corps de logis d'époques différentes juxtaposés
-simplement: un gros pavillon carré, sur la droite, coiffé d'un
-immense toit Louis XIII; le centre, moins élevé, allongé, simple,
-noble, pareil à un bon vieil hôtel cossu du Marais; une aile enfin
-ajoutée au XVIIIe siècle; tout cela sans façon, s'harmonisant si
-heureusement que je regrettai beaucoup que mon mari ne fût pas
-avec nous pour apprécier une si raisonnable architecture. Comme
-nous abordions le château par une pelouse spacieuse et doucement
-inclinée jusqu'au petit pont flanqué de deux lions de pierre, qui
-traversait le fossé, nous discernions très nettement la lanterne
-au-dessus du pavillon central, et par delà, la campagne lointaine
-et feuillue qui semblait s'évanouir dans la brume.
-
-Je dis à madame Du Toit:
-
---Comme vous êtes discrète!... Je ne vous ai jamais entendue
-parler de cette merveille que sur le ton dont vous auriez décrit
-une maison de campagne ordinaire.
-
---J'y ai toujours vécu, l'été, me dit-elle, depuis mon enfance,
-c'est un endroit qui n'a pour moi rien d'extraordinaire. Et vous
-voyez que mon fils, lui, ne le trouve guère séduisant...
-
-«Mon fils...» Ah! je vis que ce serait là le point épineux de
-notre séjour, et que peut-être le château ne m'avait tourné que
-sa plus jolie face. L'absence d'Albéric nous promettait un sujet
-de conversation monotone... Pourvu que M. Juillet fût là pour me
-soutenir! Était-il là? Y devait-il seulement venir? On ne m'en
-avait rien dit, mon «allié» étant absent de Paris quand le sort de
-nos vacances s'était décidé.
-
-M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en aperçus au
-dîner, et le lendemain seulement je sus qu'il viendrait peut-être,
-quelques jours, entre deux excursions; il était, comme beaucoup
-de ses contemporains, en mal de voyage,--encore une disposition
-chez lui que les Du Toit comprenaient peu.--Nous nous trouvions à
-table, en très petit nombre et presque entre femmes, les vacances
-des cours et tribunaux n'étant pas ouvertes, et il y avait une
-demi-douzaine d'enfants que l'on ne devait mettre à part que
-lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma Suzanne était dans la
-joie, malgré l'absence de son père. Dès que je fus tranquillisée
-pour elle au sujet des fossés emplis d'une eau courante, mais que
-je vis partout garnis de balustrades, je ne voulus plus songer
-qu'au charme incontestable de cette belle demeure ancienne et des
-magnifiques soirées d'été que nous pourrions goûter là.
-
-L'intérieur était très simple, garni presque partout de meubles
-de l'Empire et de la Restauration, dont madame Du Toit s'excusait
-comme de vieilleries qui eussent dû être au grenier; il y avait
-aux murs quantité de gravures et d'estampes coloriées. Le seul
-meuble moderne était un piano, un piano à queue tout récemment
-accordé, à propos duquel on me dit: «J'espère bien que vous allez
-vous y remettre!...»
-
-La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque aussi,
-prenaient l'air par la façade opposée à celle qui m'avait souri
-à mon arrivée. Les portes ouvertes, on se trouvait de plain-pied
-sur une terrasse dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui,
-par une douzaine de marches enjambant le fossé, donnait accès aux
-allées du parc.
-
---Le parc, disait modestement madame Du Toit, c'est de l'herbe.
-Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir ici ce qu'on
-appelle un parc... Quand l'herbe est trop haute et s'oppose à
-la promenade, on la fauche, voilà pour le parc; mais je vous
-montrerai mon potager...
-
-Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la terrasse entre
-les caisses de grenadiers. Il avait fait dans la journée un peu
-d'orage, de lourdes nuées couraient encore dans le ciel et on
-recueillait la fraîcheur comme une rareté précieuse.
-
-Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis des années.
-Parfois un mouvement de l'air remuait les branches des platanes
-penchées sur la douve, et le contact des feuilles et de l'eau
-imitait le bruit infinitésimal du poisson qui gobe une mouche à
-la surface; et il y avait un parfum indéterminé qui venait des
-feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de la nuit même.
-
-A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette, qui tenait à
-faire l'empressé et le boute-en-train, les quelques hôtes de
-madame Du Toit étaient paisibles et troublaient peu le beau
-silence. Moi, je n'ai jamais pu être témoin de ces moments du
-soir, à la campagne, sans que mon coeur se contracte; et il est
-curieux que cet effet soit en moi à peu près le même que celui
-d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis comblée de bien-être,
-et j'en suis à me demander si cela ne me procure pas la vision de
-toutes les choses heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdument,
-et qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié la
-déception douloureuse, et c'est si bien l'un et l'autre parfois,
-que je n'y discerne plus rien, sinon ce qu'on appelle le «trouble»
-plus déchirant qu'une peine réelle, et plus attrayant que le
-bonheur défini.
-
-Lorsque j'eus couché mes enfants, j'ouvris ma fenêtre, une
-vieille et haute fenêtre à crémone avec des volets intérieurs
-et donnant sur un balcon à appui de fer. On voyait la lueur de
-la lune baigner au loin la cime moutonneuse des bois, et elle
-rendait plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des
-platanes qui flanquaient le château, à droite comme à gauche.
-De grandes prairies semblaient des lacs de lait. Un aboiement,
-un vulgaire aboiement de chien, qui avait l'air de venir d'une
-lieue, augmentait, je ne sais pourquoi, le charme de la nuit
-tranquille, et se balançait, d'une façon tantôt plaisante et
-tantôt pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la voix
-de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des grenadiers,
-continuait à faire glousser les dames. Ici, pensais-je, la nuit
-des hommes, qui rapetissent tout avec leur manie de rire ou leur
-préoccupation pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie;
-là-bas, partout, la nuit de la majestueuse sérénité des choses,
-qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire le besoin de tomber
-à genoux... Mais je me souvins que M. Juillet avait discuté devant
-moi ce genre d'impression, un jour, et m'avait beaucoup étonnée
-en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un tout autre ordre
-que la grandeur apparente des spectacles de la nature, et que
-de la contemplation de la terre, de la mer et des cieux il ne
-résulte pour nous qu'un état d'exaltation assez vague, dont nous
-ne saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement humain,
-si ce n'est des images à rendre nos pensées plus sensibles, et qui
-mène infailliblement à l'ennui, à l'inaction, à la désespérance.
-«Oui, oui, me disais-je, on soutient cela dans un salon, mais s'il
-eût été là, ce soir, et s'il eût vu cette belle nuit!...»
-
-Je pris la résolution de faire de mon séjour à la campagne une
-retraite, un peu analogue à celles qu'on nous imposait au couvent,
-chaque année. Cela consistait à éteindre pendant plusieurs jours
-tous les bruits de la vie, et, sous l'oeil de Dieu, à se retrouver
-soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus sans qu'on y
-ait pris garde, exercice excellent, mais bien plus avantageux aux
-femmes qu'à de toutes jeunes filles. Et je fis un effort pour
-commencer de suite, en me couchant, ces opportunes méditations
-sur moi-même. Mais les images de la belle nuit couvraient mes
-tentatives de réflexion, avec cette impertinente assurance que
-mettent toutes les choses qui flattent les sens, à se substituer
-aux travaux de l'esprit.
-
-Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-l'Abbé, lorsque, par une de
-mes fenêtres, le soleil, entre les volets mal clos, m'appelait,
-comme un grand cri de joie! Malgré mon goût de sommeil prolongé,
-je sautais à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse
-embaumée et heureuse qui est dans l'air matinal pénétrait en
-tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait de caresses.
-Cet air incomparable et charmant qui vient des prairies et des
-bois, m'arrivait avec le soleil par une grande trouée entre les
-feuillages déchiquetés des platanes; et, par la même ouverture,
-un champ très éloigné, de seigle ou de blé, apparaissait, où une
-faucheuse, tirée par un cheval, avançait lentement, virant à angle
-droit, rognant insensiblement le beau carré d'épis drus et pressés
-qui, en tombant, perdaient le lustre de leur couleur blonde.
-Au-dessous de moi, le murmure de l'eau qui, de la douve, par un
-barrage, se déversait dans un canal souterrain allant rejoindre
-la rivière. Des abeilles entraient en bourdonnant et s'affolaient
-longtemps, à l'intérieur, en faisant contre les vitres de pénibles
-marches forcées, avec leurs pattes lourdes, comme des jambes de
-zouaves. Pourquoi ce détail me revient-il agréable, délicieux?...
-Mais aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins
-d'août, à la campagne, pour que jusqu'au fait de marcher, pieds
-nus, sur les nattes de paille, me parût, à moi si sérieuse, un jeu
-irrésistible, auquel je m'abandonnais, quasi courant et dansant,
-à la grande hilarité de ma petite Suzanne et de la nounou
-elle-même, qui disait, d'un si drôle d'air: «Oh! Madame a de la
-vie!...»
-
-Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs n'étant pas arrivés,
-le séjour de Fontaine-l'Abbé ne fut pour moi qu'une récréation. Je
-m'étais promis de faire retraite en moi-même: ah! bien ouiche!...
-Je réfléchissais beaucoup moins qu'à Paris; j'avais beaucoup moins
-de temps à moi qu'à Paris. Le soleil, les ombrages, l'eau, les
-routes poussiéreuses, les champs de pommiers clos de haies, les
-petits chemins entre les clôtures, et l'au delà de chacune de ces
-haies vives: la vue longue et toujours diverse sur une vallée, son
-ruisseau, son clocher, m'attiraient, m'enchantaient; j'étais une
-marcheuse infatigable. Une ou deux dames m'accompagnaient, et le
-boute-en-train M. Froulette qui, par coquetterie, ne se fût jamais
-plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnées nous échappions
-à l'antienne de la bonne madame Du Toit, plus fatigante que la
-marche, et au désespoir qui suivait toute arrivée du facteur
-sans une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux fois par
-jour, je donnais mon bras à la pauvre maman désolée, et elle
-m'entraînait avec elle au potager.
-
-On parvenait au potager par une allée couverte, où les enfants
-jouaient l'après-midi à l'abri du soleil ardent; on y voyait une
-balançoire, entre deux fourches de tilleuls, des bancs de bois,
-un peu vermoulus, et un rouleau de pierre destiné à égaliser
-le sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit, qu'à
-encombrer le passage depuis plus de soixante ans. Un mur bas,
-noirci par la vieillesse et l'humidité, longeait l'allée, sur
-la droite, derrière les troncs d'arbres; sa crête écorchée en
-plusieurs endroits était toute velue de lichens, et, en passant,
-on entendait, de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux
-de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une douzaine de
-marches descendait au potager, assez semblable à tous les potagers
-du monde, mais dont madame Du Toit était fière parce que c'était
-la partie la plus cultivée de son jardin. Là, du moins, elle
-consentait parfois à cesser de parler d'Albéric, pour me donner à
-goûter des petits pois dans leur gousse, une grappe de groseilles
-ou de cassis, ou bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle
-me présentait entre ses deux doigts dégantés tout exprès.
-
-Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de ces marches, me
-tira-t-elle tout à coup de son corsage une lettre arrivée par
-le courrier de midi ou bien une carte datant de plusieurs jours
-et qu'elle m'avait lue déjà, mais où elle venait de découvrir
-quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d'interpréter à nous
-deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant de lui prouver
-l'inanité de ses imaginations, je la comprenais et j'avais pitié
-d'elle. Les lettres qu'elle recevait et qu'elle analysait avec
-une telle application étaient d'une incurable aridité; c'était
-le compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de la
-semaine de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec efforts pour
-couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance, amphigouri
-quasi comique, destiné à laisser entendre la possibilité d'un
-départ pour Fontaine-l'Abbé sans nul engagement toutefois de
-l'exécuter; misérable dissimulation, plaisanterie lugubre. Le plus
-maladroit était Albéric; Isabelle plus spontanée, inaccoutumée à
-feindre, racontait les farces de sa soeur Pipette, qui n'étaient
-pas toujours du meilleur goût, quoique innocentes, et racontait
-d'autres farces aussi, celles de la plage, celles du cercle et
-celles de la ville, qui valaient beaucoup moins. Albéric ne
-racontait point tout cela, mais on voyait trop qu'il le cachait
-et qu'il avait négligé de lire telle lettre de sa femme où,
-naïvement, s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en telle
-ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux, mon mari ne se
-trouvait pas alors à Dinard, étant retenu par des travaux dans
-la Dordogne, sans quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant
-ses lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable travail
-de chartiste, afin de découvrir la vérité, la seule vérité
-importante: les Albéric avaient-ils ou n'avaient-ils pas
-l'intention de venir?
-
-Et tout à coup, madame Du Toit posait le pied, repliait la
-lettre, pour me désigner un poirier planté par elle, l'année où
-Albéric avait fait sa première communion, un bassin d'arrosage, à
-fleur de terre, où Albéric avait failli se noyer à l'âge de six
-ans et demi: aussi le potager était-il absolument interdit aux
-enfants.
-
-Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe d'une lettre
-d'Isabelle se terminait ainsi: «Enfin, chère mère, il se passe
-ici quelque chose d'assez intéressant, de triste ou de gai, c'est
-comme on l'entend, et dont nous vous parlerons sans doute à mots
-couverts, quand nous aurons le plaisir de vous voir...»
-
-Madame Du Toit me dit:
-
---Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir d'être
-enceinte...
-
-En effet, cela pouvait avoir cette signification.
-
---Comment! cela peut avoir cette signification! s'écriait madame
-Du Toit, mais il n'y a pas de doute possible; tout y est: mystère,
-pudeur, attente d'une certitude, et jusqu'à cette réserve qui est
-bien de nos jours, «triste ou gai, c'est comme on l'entend»! Cela,
-c'est toute la malheureuse qui n'ose pas se réjouir franchement
-d'être bientôt mère!...
-
-Madame Du Toit écrivit une lettre débordante de joie, gonflée de
-félicitations, mais très explicite, et qui fit à Dinard l'effet
-le plus déplorable, parce qu'on n'y découvrait point du tout ce
-qui l'avait pu motiver. Albéric y vit même une taquinerie, voire
-une satire de la part de sa mère, et lui répondit sur un ton
-fielleux, qui nous valut, à Fontaine-l'Abbé, de tristes heures
-de lamentation, de discussion dans les allées du potager, dans
-les corridors frais, sinon jusque sur la terrasse, le soir, et
-nonobstant les vieilles fusées de l'excellent M. Froulette.
-
-C'est en voyant madame Du Toit à ce point possédée d'une seule
-idée et, pour parler franc, un peu ennuyeuse, que je remarquai
-l'extrême habileté qu'elle avait déployée, dans les premiers
-temps de nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle
-m'avait charmée par une conversation variée, aisée, dont elle
-était, je le voyais bien encore, capable devant le monde, mais le
-fond d'elle-même, aussitôt qu'il se découvrait, n'était qu'une
-maternité passionnée.
-
-Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment que j'avais
-d'être impuissante à la consoler, je me remis un jour au piano.
-Lorsque je n'étais ni dans ma chambre à regarder au loin les
-travaux des champs ou à me laisser bercer par le murmure
-rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les routes, à
-user les jambes de M. Froulette, je demeurais au salon et essayais
-de dégourdir mes doigts de pianiste, inertes depuis mon mariage.
-
-J'ai dit combien la musique m'avait passionnée lorsque j'étais
-jeune fille, et que j'avais failli avoir quelque talent
-d'exécution, mais mon mari, insensible à la musique, s'était
-trouvé d'accord avec ma grand'mère pour réprouver qu'une jeune
-femme se donnât en spectacle et provoquât des applaudissements.
-Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi grandes joies m'eût
-été bien dur, s'il ne se fût trouvé mêlé à tant d'autres dépits,
-à un si grand nombre de sentiments refoulés; il avait passé
-dans la cohue! D'autre part, lorsque j'avais entendu à Paris de
-vrais artistes, j'avais compris combien mes succès de province
-étaient dérisoires, et, quel que fût mon chagrin de dire adieu
-à la musique, j'avais fini par donner raison à mon mari de ne
-pas croire à cette «vocation» que mes amis Vaufrenard et mon
-cher vieux maître Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée près
-d'eux, à l'époque des vacances, je n'avais pas seulement ouvert
-un instrument, et il ne s'était pas trouvé une personne pour ne
-point me féliciter, aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon
-prétendu talent, de n'avoir plus désormais qu'une vocation, celle
-d'être une mère de famille et rien d'autre.
-
-Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé d'anciennes
-partitions de Beethoven et de Bach que je me mis à déchiffrer,
-une après-midi de grande chaleur, dans l'ombre du salon aux
-volets clos, le nez penché sur le papier vergé à tranches jaune
-serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne sais quel parfum
-d'amandes séchées. Le bourdonnement d'une mouche et toujours
-aussi de quelque abeille en détresse, accompagnait le bavardage de
-mes doigts; j'étais seule; il faisait bon dans cette pièce, et je
-m'y plaisais à renouveler mon émotion d'autrefois, avant même que
-j'eusse recouvré ma facilité. Le plaisir aidant, j'eus la surprise
-de me voir en possession de tous mes moyens, et me voilà de
-nouveau transportée, comme au temps où la vie, pour moi, n'était
-qu'illusion et qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien,
-le seul agrément musical qui m'animait; c'était, en même temps
-que lui et par lui, la nostalgie de l'époque de ma vie où j'avais
-connu une immense allégresse... Ah! mon Dieu! pourquoi avez-vous
-mis en nous tant de dispositions au bonheur?... Plus que mes
-rêveries à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la campagne,
-voilà que ce piano maintenant m'enivrait!
-
-Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une tranquillité
-bienheureuse que madame Du Toit tenait à faire respecter, j'avais
-remarqué plusieurs fois que la porte s'entr'ouvrait derrière moi,
-comme si le pène, mal introduit, eût fait ressort tout à coup. Je
-m'étais levée à plusieurs reprises pour refermer la porte. Un jour
-le bouton tourna, et la porte demeura entr'ouverte. Ah! à la fin,
-par exemple!... J'y courus et ouvris brusquement la porte toute
-grande, pour regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là! On
-avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur la cour du
-Nord, une dizaine de sièges, et presque tous les hôtes du château
-y étaient installés, immobiles, et m'écoutant dans un religieux
-silence. Ce furent des exclamations, des excuses, des compliments,
-une confusion: on était pris, car on était là en fraude, en dépit
-des traités, et moi, j'étais bien attrapée, qui ne prétendais qu'à
-m'adonner, pour moi seule, à d'ingrats exercices. Mais l'incident
-tourna court parce qu'il y avait là, parmi les personnes qui
-m'avaient entendue, M. Juillet, arrivé depuis une demi-heure,
-inopinément, à bicyclette, et qui devait promptement repartir.
-
-Je ne voulus pour rien au monde recommencer de jouer. Je savais M.
-Juillet musicien, et je ne voulais pas qu'il se moquât de moi; de
-plus, je me disais: «Pour un peu de temps qu'il est là, profitons
-de la causerie avec lui.»
-
-M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant de
-M. Du Toit, était beaucoup plus agréable en la seule présence
-de sa tante et d'un petit nombre de personnes. Il parla presque
-de la même façon qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la
-chance de le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait de
-libre et d'un peu effarouchant était compensé par la sagesse de
-ses conclusions. Sa conversation, c'était un voyage, avec son
-imprévu, ses péripéties, le charme de son air vif et de ses grands
-espaces, mais aussi avec ses dangers, ses minutes d'angoisse, ses
-frissons, et enfin son retour calme et sûr au port d'attache.
-On lui reprochait dans la famille le vagabondage de son esprit,
-ses audaces de pensée périlleuses. Moi, c'était cela que j'aimais
-dans ses discours; il retombait toujours sur ses deux pieds, et si
-juste! Quelques-uns, je le savais, à propos de lui, murmuraient:
-«Acrobate!» Enfin, comme nous étions enfermées presque entre
-femmes, à Fontaine-l'Abbé, depuis une quinzaine de jours, la
-présence de M. Juillet nous fit sentir à toutes quelles ressources
-commençaient à nous manquer, et on lui fit si bien fête qu'il
-ne partit pas le soir même, et qu'après le dîner je pus avoir
-avec lui une grande dispute à propos de l'influence morale de la
-campagne et des beautés de la nature. Mais là, ce fut moi qui, à
-la grande surprise, me trouvai tenir le rôle dangereux! Ce fut
-moi l'avocat de la nature! Mon éloquence ne valait pas celle de
-M. Juillet, assurément, et mes idées, jointes à ma conviction, ne
-purent lutter contre sa dialectique savante et ses conclusions
-si exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement
-faire la figure d'une hérétique, moi, tout en invoquant à hauts
-cris le grand saint François d'Assise à mon secours!... M. Juillet
-prédisait qu'avec notre penchant de plus en plus marqué pour la
-nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions rapidement
-à un «paganisme d'Opéra», disait-il, séduisant au premier abord,
-accueilli avec faveur par les érudits, les sensibles, les artistes
-et le troupeau qui suit, mais destiné à choir infailliblement
-dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme bestial, dans la
-plus basse animalité. Cette opinion me paraissait un peu outrée,
-artificielle, «livresque», elle me mécontentait et me blessait
-même. Il me fâcha sérieusement, ce soir-là, M. Juillet! et
-d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorité, mon parti
-à moi étant réduit à la voix de deux jeunes filles et à celle de
-M. Froulette: «le parti de la jeunesse!» dit celui-ci, mais il
-n'y avait pas de quoi être fière. Je lui déclarai tout net, à M.
-Juillet, que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis
-en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame et qu'il
-parlait comme un prédicateur de carême!...
-
-Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit que j'étais
-fâchée, bien que l'on s'étonnât de me voir si animée. Mais, ne
-voilà-t-il pas qu'une fois dans ma chambre, moi, je me mis à
-pleurer, mais à pleurer comme si j'avais d'un coup perdu toute
-ma famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais si
-dilatée, si heureuse, il me semblait que tout craquait sous mes
-pas, que le sol s'effondrait, que quelque chose, je ne savais
-quoi,--je n'ai jamais su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un
-bonheur possible,--que quelque chose d'infiniment bon, appelé de
-tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment et perdu
-à jamais. Cette impression, atroce, mais vague, se confondit
-graduellement avec le cauchemar et je me réveillai plusieurs fois
-en sursaut, durant la nuit, le pied au bord d'une déchirure de
-l'écorce terrestre, un gouffre dont la seule pensée me tord encore
-aujourd'hui les entrailles.
-
-Et le lendemain, dès le matin, apprenant que M. Juillet était
-parti sans que j'eusse pu lui exprimer le regret de mon désaccord
-avec lui, je fus désolée davantage, et je dus m'appliquer toute
-la journée à dissimuler ma nervosité, mon véritable chagrin, afin
-qu'on n'allât pas s'imaginer que je fusse attristée par le départ
-de M. Juillet!
-
-L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ de M.
-Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée par aucun fait,
-par aucun mot prononcé, par aucune réticence, aucune allusion,
-aucun signe de qui que ce fût. Et cette crainte n'avait pas été
-précédée chez moi par une idée qui s'en pût rapprocher. Je n'en
-savais pas alors l'importance; mais cette crainte m'envahit et
-me gêna. Elle me gêna d'autant plus qu'elle me parut en complète
-disproportion avec le mince événement d'où provenait ma tristesse:
-mon regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse
-réconciliée avec lui. En effet, je vis bien que l'on conservait à
-peine souvenance de la discussion, que le lourd sommeil d'une nuit
-à la campagne avait réduit la soirée de la veille à l'importance
-d'une soirée ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée
-et cette discussion n'avaient eu de réalité qu'en moi-même...
-Étais-je une visionnaire, une folle, moi que, de toutes parts, on
-tenait pour la plus raisonnable des femmes? L'inquiétude de ne
-plus voir les choses au point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle
-était de nature à dissiper et à remplacer ma tristesse; en effet,
-si je me lamentais c'était pour n'avoir pas fait la paix avec M.
-Juillet, et tout concourait à me prouver que lui-même n'avait pas
-dû s'apercevoir que j'étais fâchée avec lui. Subtilités! écheveau
-embrouillé d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d'une
-période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi, paraissait si
-tranquille...
-
-J'avais redouté la venue à Fontaine-l'Abbé d'une compagnie plus
-nombreuse; je n'étais pas pressée de voir M. Du Toit et ses amis,
-qui allaient évidemment secouer notre torpeur champêtre; eh bien!
-je me souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car, sans
-m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-même. Un ennui m'avait
-envahie, que j'attribuais à la mélancolie du soir trop beau, trop
-silencieux, au murmure incessant de l'eau filtrant à travers le
-barrage, à cette effrayante immobilité des champs sous la clarté
-de la lune... Il n'y avait qu'à fermer ma fenêtre et à ne point
-contempler cela, me dira-t-on! Mais j'étais attirée par cela comme
-on l'est si souvent par ce qui peut vous faire le plus de mal;
-j'aimais mieux ces belles nuits attristantes que les journées
-ensoleillées et épanouies; l'immensité du ciel me causait
-une espèce de vertige; le nombre des étoiles, ces millions de
-milliards de mondes m'inspiraient une terreur sacrée et, quand je
-me mettais à genoux au pied de mon lit, troublaient ma prière...
-
-Et je me sentais partagée entre un grand désir de m'abandonner à
-ces rêveries sans fin que les beautés naturelles nous inspirent,
-et un autre qui consistait à reconnaître que M. Juillet avait
-raison de juger cet attrait mauvais. «Il a raison, il a raison!»
-me disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret à trouver que M.
-Juillet avait raison...
-
-Comme je l'avais prévu, la vie fut changée par l'arrivée de M. Du
-Toit et de ses amis. M. Du Toit n'était pas un homme à bayer aux
-corneilles, à rêver à la lune; son activité était extraordinaire,
-et il fallait que tout s'agitât bon gré mal gré autour de lui.
-Emprisonné dix mois de l'année au Palais, il tenait, durant les
-vacances, à prendre sa revanche, et il secouait ces pauvres
-messieurs, ses amis, conseillers, avocats, maîtres des requêtes,
-dont plusieurs étaient obèses ou apoplectiques, de la façon la
-plus désinvolte. Avec cela, il voulait que les dames fussent de la
-partie. Il professait sur les gens en vacances les théories de mes
-anciennes maîtresses de pension: empêcher à tout prix l'oisiveté,
-troubler par la distraction forcée les colloques particuliers
-entre femmes, généralement contraires à la charité, disait-il,
-et néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que nos promenades
-ordinaires; il les doubla d'excursions en voitures; deux grands
-breaks sortirent des remises, un troisième fut réquisitionné dans
-le pays; on loua deux chevaux supplémentaires et il n'y eut pas
-une curiosité des environs qui échappât à notre visite. Il faut
-rendre cette justice à M. Du Toit qu'il était un archéologue
-remarquable et qu'il savait être intéressant jusque dans les
-dissertations les plus savantes et les plus arides, mais il
-n'était tout de même pas compris par tout le monde, et il ennuyait
-maintes gens, y compris sa femme.
-
-A peine de retour au château, il faisait l'impossible pour
-organiser les jeux: grâces, croquet, boules, si le temps ou
-l'heure le permettaient, et, si le ciel était pluvieux, échecs,
-jacquet, jeu de dames, etc. Pour le soir, il aimait beaucoup
-la lecture en commun; il lisait d'ailleurs lui-même fort bien,
-et comme personne ne sait plus lire, et je crois qu'il y
-mettait une certaine coquetterie; ou bien il passait le volume
-à maître Vaudois, un avocat très connu alors, qui avait aussi
-des prétentions à l'art de lire, mais non justifiées, et qui
-faisait valoir d'autant plus le talent du maître de la maison. La
-plupart des romans contemporains étant proscrits, on lisait des
-traductions de Dickens que tout le monde connaissait déjà, ou du
-Jules Verne, pour que les enfants apprissent à écouter; on lut
-même _Robinson Crusoë_.
-
-Il va sans dire que l'on me réclama à cor et à cris de la
-musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique classique;
-il avait ignoré jusqu'alors que je fusse musicienne. Il commença
-de m'écouter avec un sourire narquois qui me fit trembler. Je
-savais qu'il fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger
-avec goût les dieux de la musique; il avait seulement horreur de
-tout ce qui était nouveau. Il me dit presque aussitôt: «Tiens!
-tiens! mais c'est que vous avez de la méthode!...» Et, du moment
-qu'il eut constaté que j'avais de la méthode, il eut pour mon jeu
-beaucoup d'indulgence et parut m'entendre avec satisfaction. Il
-approuva la récréation que j'offrais à ses hôtes, fit venir des
-partitions, et je me sentis haussée dans son estime d'une façon
-tout à fait sensible. Il me connaissait jusque-là assez peu, parce
-que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, bien qu'il eût foi
-complète en l'opinion de sa femme, il gardait une méfiance contre
-toute femme jeune et pas trop laide, en qui il voyait un élément
-possible de «grabuge». Mais dès qu'il eut découvert en moi une
-qualité éminente, et surtout éminemment utile à la vie commune,
-il m'accorda sans plus ample information toutes les autres.
-J'assistai avec surprise à cette évolution rapide de son jugement
-sur moi, qu'il manifesta avec la franchise et la décision qu'il
-apportait en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut.
-Et je me disais: «Est-ce curieux! un homme de cette gravité et de
-cette importance, un homme accoutumé à juger, comme un seul point
-de vue a vite fait, pour lui, de déterminer tous les autres!...
-Mais, c'est presque de la légèreté!...» Et je m'épouvantais
-moi-même de ma hardiesse à juger un homme si haut placé.
-
-Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord avec sa
-femme pour m'accorder toutes les vertus. Je ne disais, je ne
-faisais plus rien sans que l'un comme l'autre, à qui mieux
-mieux, s'entraînassent à m'applaudir, et si je soutenais encore
-l'excellence des charmes de la nature, tout en rappelant les
-objections de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un sérieux
-qui impressionnait la compagnie: «Allez, allez! ma jeune amie,
-vous avez cent fois plus de bon sens que tous ces savantasses!...»
-Cette opinion me flattait personnellement, mais je l'estimais
-absurde: M. Du Toit ne me semblait jamais être tout à fait juste
-envers son neveu.
-
-La secousse que nous avait imposée l'activité du maître de la
-maison dura peu de temps. Madame Du Toit m'en avait doucement
-prévenue; son mari ne mettait ainsi toute la maison en branle que
-lorsqu'il était lui-même inoccupé, mais du jour de l'ouverture,
-il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons de chasse
-exceptés. Dès qu'il chassa, nous fûmes à nous-mêmes, la lecture du
-soir et même la musique étant toutefois abrégées par la somnolence
-plus rapidement venue de ces messieurs.
-
-Un jour, en déjeunant, madame Du Toit annonça que son neveu
-Juillet avait abandonné le voyage projeté par lui, et qu'il venait
-passer une semaine ou deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les dames,
-qu'il avait charmées dernièrement, crièrent: «Bravo!» Moi, je
-rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en maudissant mon
-imbécillité; mais je rougis. Et pour mettre ma rougeur à l'abri
-de l'animation générale, je m'animai moi aussi, et je criai comme
-tout le monde: «Bravo! bravo!» Mais j'étais furieuse contre moi
-parce que je faisais l'hypocrite, ce qui n'était pas du tout ma
-coutume. On dit des choses flatteuses sur M. Juillet. Moi je
-dis: «Je ne suis guère d'accord avec lui, mais c'est un homme
-très charmant...» On ne pouvait être ni plus banal ni plus faux.
-Comment cette phrase, que j'entends encore, était-elle sortie de
-moi? Je ne prétends pas que je fusse préservée de jamais dire des
-banalités, mais du moins j'étais réfléchie, je me surveillais et
-j'étais assez maîtresse de mes paroles; enfin, surtout, je n'étais
-pas fausse. Pourquoi éprouvais-je le besoin de dire que je ne
-m'entendais pas avec M. Juillet? Avais-je peur d'être soupçonnée
-de m'entendre trop bien avec lui, comme j'avais eu peur, une
-dizaine de jours auparavant, que l'on me crût chagrinée de son
-départ? Mais jamais pareille idée ne fût venue dans mes environs,
-à personne! J'étais, dans l'entourage de madame Du Toit, et par
-la réputation que son autorité m'avait faite, insoupçonnable.
-J'avais non seulement tous les mérites, toutes les vertus, mais
-j'étais «une sainte»! Elle le disait, je le savais, et d'une
-façon qui n'admettait et ne laissait aucun doute. Outre cela, M.
-Juillet, tout agréable qu'il fût, dans la conversation, n'avait
-certes rien du beau séducteur; il n'était pas du tout de ces
-hommes dont toute femme se dit, dès le premier abord: «Ah! à qui
-va-t-il faire la cour?» Il n'était ni bien ni mal, on pouvait
-presque dire que son physique ne comptait pas. Moi, je lui voyais
-dans les yeux des dessous profonds où l'intelligence flambait, et
-je trouvais que sa bouche, même sur des dents irrégulières, avait
-un mouvement et je ne sais quelle grâce qui pouvaient plaire: mais
-je ne voyais point que personne, hormis moi, s'avisât de cela.
-Alors, pourquoi avais-je peur qu'on me soupçonnât? Est-ce que
-j'avais peur de me soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je
-ne me soupçonnais pas. Oh! oh! j'étais joliment furieuse contre
-moi. Il me semblait que, pour la première fois de ma vie, je ne me
-gouvernais plus. C'était un peu fort!
-
-Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt que M. Juillet
-fut là. Quand il fut là, à demeure, pour quelque temps, je me
-trouvai avec lui comme j'avais été toujours, sauf à son brusque
-dernier passage, très à l'aise, et infiniment contente d'avoir à
-qui parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler.
-
-C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui du mystère,
-c'était visible, et une certaine nervosité qui le rendait à la
-fois plus passionné dans ses discours et plus détaché que de
-coutume. Et pourquoi avait-il abandonné soudain un voyage dont
-le plan était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il donna
-furent embarrassés. Madame Du Toit le taquina tendrement, moi
-de même, autant du moins qu'il était possible de le taquiner,
-car sans en être offensé, il s'attristait, ce qui est pire. Sa
-tante me dit: «Pourvu, mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination
-sérieuse!... Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin
-d'être retenu, adouci, humanisé; il est trop cérébral. Et si c'est
-autre chose, tout est à redouter d'un pareil garçon!...»
-
-Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin qu'on imagine
-volontiers capable de désordres, faute de l'éducation familiale.
-Elle l'eût aimé davantage s'il eût été moins compliqué, moins
-énigmatique, moins tourmenté de contradictions et toujours garanti
-du tendre abandon par une raillerie elle-même incertaine; car
-maudissait-il ce sourire paralysant et fin, ou bien le tenait-il
-au contraire comme l'expression d'un dédain supérieur? On ne
-savait.
-
-Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, et cela m'ennuya
-parce que j'en revins à l'imaginer fâché de cette dispute d'un
-soir; mais, quand je lui fis part de mon scrupule, il parut tomber
-des nues. La dispute? il était bien loin de me l'avoir reprochée,
-il ne se souvenait que «d'une soirée délicieuse».
-
---Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus.
-
-Il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un sujet qui nous fût
-tant soit peu personnel, à l'un ou à l'autre. Il semblait même
-le fuir systématiquement, et il ne se retrouvait lui-même qu'en
-abordant les idées générales. Tantôt il avait l'air satisfait de
-me rencontrer, au hasard des allées et venues dans le château,
-dans le parc, dans le potager ou sous l'allée couverte, tantôt
-j'aurais très bien pu croire que ma vue lui était pénible. Mais
-tant de personnes remarquaient en lui des lubies que je n'étais
-pas autorisée à me croire, de sa part, l'objet d'un traitement
-particulier. Tout cela était agaçant, irritant; je n'avais jamais
-séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une causerie attrayante
-pour moi au delà de toute espèce d'agrément. Lorsqu'il n'était
-pas là, au moins, je me remémorais avec un plaisir inépuisable
-ces moments heureux; mais le savoir là, le voir, et sentir à
-toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et moi, plutôt
-que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il poursuivît sa tournée à
-bicyclette! A bien des signes, pourtant, je reconnus qu'il n'était
-pas mal avec moi, quoiqu'il me parlât rarement en particulier;
-en s'adressant à tous il s'oubliait ou bien il oubliait une
-attitude qu'il s'était sans doute imposée, et il avait l'air de
-s'adresser à moi, de me dire: «Vous me comprenez bien, vous...»
-Est-ce que quelqu'un par hasard l'eût accusé de galanterie à
-mon endroit? Non, non, cela, encore une fois, n'était pas dans
-l'esprit de sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes présentes
-à Fontaine-l'Abbé. Quelquefois aussi, en m'adressant la parole,
-ses yeux se baignaient d'une façon très sensible et nouvelle, et
-j'attribuais cela à la préoccupation amoureuse dont le soupçonnait
-sa tante, mais au lieu de me toucher le coeur de compassion, cela
-m'indisposait; je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il ne se
-maîtrisât pas, au moins en mon honneur! Que diable, il avait bien
-le temps de songer à sa Dulcinée quand il filait tout seul au fond
-du jardin ou dans la campagne! Et je me souviens bien que je lui
-opposais un visage dur, et d'une austérité outrée, qui, en effet,
-le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire de moi sa confidente?
-Je le crus un moment. Cela eût remis de l'ordre entre lui et moi.
-Mais cela ne me parut pas une chose tolérable, cela me rendait
-furieuse, tout simplement...
-
-Et puis, cet homme dont le cerveau semblait si admirablement
-organisé, si supérieur à celui de la plupart, le voir ainsi
-diminué ou tout au moins déséquilibré, et Dieu savait pour quelle
-cause! peut-être par une passion avilissante, c'était triste...
-Pourquoi lui supposais-je une «passion avilissante»?...
-
-Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette expression;
-elle était de madame Du Toit, et je l'avais adoptée de son
-expérience, mes connaissances en ces matières étant fort réduites.
-Lui-même, d'ailleurs, contribua à affermir cette supposition,
-en tenant un langage tout à fait insolite chez lui, et qui me
-scandalisa.
-
-Nous nous promenions sous l'allée couverte, après une ondée qui
-avait trempé la terrasse et les pelouses, mais non pas traversé la
-voûte épaisse du feuillage; nous marchions de front, lui, moi et
-M. Froulette à l'âme légère, et nous nous entretenions d'un crime
-dit «passionnel» qui avait fait assez de bruit durant la dernière
-session du jury de la Seine. Je ne me rappelle plus bien l'affaire
-qui ne m'intéressait que médiocrement, étant donné mon peu de goût
-pour ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec son
-âme de moineau, me faisait la chose plus détestable encore. Tout
-à coup, M. Juillet nous déclare que les furieux déportements de
-l'amour, où les sens seuls interviennent, sont moins désastreux
-pour un homme que les transports sentimentaux.
-
-Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant nous un petit
-trou dans le sol poussiéreux; je ne sais pas pourquoi je fis
-attention à ce rien, ni pourquoi je me dis: «Si quelqu'un de nous
-marche sur la trace de cette goutte d'eau dans la poussière,
-quelque chose en moi va mourir...» Nous eûmes un moment de
-silence; on entendait derrière nous les cris pointus des enfants.
-M. Froulette marcha sur la trace de la goutte d'eau, et, en homme
-du monde, crut devoir combattre la déclaration de M. Juillet;
-mais ce qu'il trouva à objecter était si bête que tout l'avantage
-appartenait à son adversaire. J'avais cru que j'allais bondir
-contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on venait de lui
-adresser m'en ôta l'envie. Je restai silencieuse, et blessée de ce
-qu'il avait dit.
-
-Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais guère de finesse!
-D'abord, M. Juillet pratiquait couramment le paradoxe; ensuite,
-celui qui lui avait échappé ne pouvait-il provenir de la rage ou
-du dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne fût pas précisément
-affecté par ce qu'il devait juger «le plus désastreux pour un
-homme»? Peut-être encore son paradoxe n'était-il suscité que
-par un mouvement de répulsion contre les écoeurantes sucreries
-que distillait M. Froulette? M. Juillet était nerveux, surtout
-depuis quelque temps, et l'on sait à quels excès contraires à nos
-sentiments les plus intimes peuvent nous porter les aphorismes
-d'un homme médiocre trop bien élevé! Mais pourquoi n'avoir pas
-corrigé, un peu après, la rudesse de sa pensée? pourquoi ne s'être
-pas excusé d'avoir tenu devant moi un propos si contraire à ses
-habituelles conclusions? M. Du Toit disait qu'en son neveu, le
-cerveau, seul, était chrétien... sans préciser davantage ce que le
-reste pouvait être. Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait
-pas sa confiance à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait pour
-son intelligence. Était-ce un des bons jugements du président?
-Il ne m'avait pas frappée quand je l'avais entendu prononcer; il
-me revenait aujourd'hui à la mémoire parce que je me creusais
-la tête. Avec moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire
-et son esprit naturels, avait le langage d'un grand moraliste.
-Que de fois n'avait-il pas enflammé mon zèle trop négligent! Ses
-conversations, bien plus que les meilleurs sermons, m'avaient
-souvent ramenée jusque même à la pensée religieuse que ma vie
-attiédissait par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me
-disais-je, c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des
-pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!... Et il
-vient me dire que l'instinct animal est moins mauvais pour un
-homme que les plus beaux sentiments!...
-
-Que je me tourmentais! Et encore à ce moment-là, je ne me
-demandais pas pourquoi j'attachais une importance si considérable
-à l'opinion de M. Juillet!
-
-Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le point de
-l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant où j'allais lui poser
-ma question, je sentis une émotion extraordinaire m'envahir, et
-j'eus conscience, pour la première fois, que je commettais une
-inconvenance, une inconvenance inouïe...
-
-Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je tâchai de
-dissimuler ma confusion dans le rire, dans un rire stupide,
-soudain, sans cause plausible, un rire de fillette, et M. Juillet
-crut que je me moquais de lui, et en souffrit.
-
-Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la peine,
-j'oubliai le motif même qui m'avait amenée jusqu'au bord d'une
-interrogation si sotte, je lui pardonnai de bon coeur les motifs,
-fussent-ils les plus odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son
-paradoxe, et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le consoler
-en lui disant: «Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout que je me
-sois moquée de vous!» Mais, comment lui dire cela? Il me boudait
-un peu, il m'évitait presque. Aux yeux du monde, nous n'avions
-pas l'air du tout d'être bien ensemble; je fournissais à tous
-la confirmation de ce que j'avais dit un jour si étourdiment:
-«Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec lui...»
-
-Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là, entre lui et moi,
-une rupture. Quand je songe à la raison qui fit que cette rupture
-ne se produisit pas, c'est alors que je suis tentée de croire à la
-malignité qui gouverne certaines destinées.
-
-Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé ne lui
-réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait été improvisé
-par lui, avait été le résultat d'un caprice inexpliqué, et
-tournait mal. M. Juillet ne se sentait pas en sympathie profonde
-avec son oncle, il ne recevait de sa tante qu'une grande
-indulgence affectueuse; il avait une personnalité trop peu
-commune et trop peu sociable pour s'accommoder de l'esprit
-systématique, ou de l'absence totale d'esprit, ou même des idées
-très saines, très fermes, mais pour lui trop béatement assises, de
-la plupart des magistrats, avocats, et momentanément surtout...
-chasseurs, qui étaient là; les femmes présentes n'avaient ni
-jeunesse ni grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et
-moi, il y eût cette année une espèce de persécution secrète. Je
-pressentais qu'il allait repartir.
-
-Là-dessus, madame Du Toit reçut une lettre de Dinard auprès de
-laquelle toutes celles qui l'avaient tant alarmée précédemment
-n'étaient que plaisanterie; le voyage d'Italie était décidé; les
-Voulasne emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas demain,
-mais tout de suite: ils partaient, ils étaient partis à l'heure
-où la nouvelle nous en parvenait. Ils étaient partis sans avoir
-paru à Fontaine-l'Abbé; cela dépassait les prévisions les plus
-sombres pour madame Du Toit; la pauvre femme, au désespoir, en
-demeura un jour entier alitée; le médecin fut appelé; on eut une
-sérieuse inquiétude, et, quoique debout par un effort de volonté,
-et rétablie grâce à beaucoup de courage, elle nous émut tous et
-nous inspira la plus sérieuse compassion.
-
-J'osai dire à M. Juillet:
-
---Ne nous abandonnez pas!
-
-Il me répondit assez gentiment:
-
---Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!...
-
-Et, peu après:
-
---Mais, comment saviez-vous que j'allais partir?
-
---Par vous-même!
-
---Vous en ai-je parlé?
-
---Il n'y a pas de danger!
-
-Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé entre des
-sentiments divers. Mais j'étais contente que, sur mon mot, il eût
-consenti à rester. Et d'autant plus que le service que je lui
-demandais n'était pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui
-dire, à la tante Du Toit?
-
-Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je n'eus guère
-de peine à le chercher: c'est que je me trouvais, vis-à-vis de
-ma famille, dans la même situation, à bien peu près, que ses
-enfants vis-à-vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma
-grand'mère, pleines de réticences, d'allusions, de paraboles, et
-d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me
-faisant souvenir que mon entêtement à séjourner loin d'elles était
-inqualifiable. Et je dus dire à madame Du Toit:
-
---Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas méchante,
-je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes parents de
-tout mon coeur, et cependant je les mécontente en prenant mes
-vacances chez vous et non chez eux!
-
-Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre l'analogie. A
-son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé pour la santé
-de mes enfants, ce qui prime tout; si mes parents ne voulaient pas
-l'admettre, c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre
-était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le mépris des
-convenances les plus élémentaires était sans excuse, sans aucune
-circonstance atténuante. M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse
-qui lui épargnait de penser, était de l'avis de sa femme; et il
-dissimulait, affirmait-elle, une colère froide beaucoup plus
-dangereuse que son désespoir à elle, impossible à contenir.
-
-Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet ni moi,
-par nos arguments, pour la consoler, et il l'était non moins,
-que l'alliance cimentée par elle entre nous dans l'intention
-d'agir par la persuasion et l'exemple sur le ménage Albéric
-était vaine; mais l'habitude se trouvait prise chez elle, de
-s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et, si
-inutile que fût notre secours, il valait du moins à entretenir
-en elle une illusion très chère. Elle se reposa sur nous comme
-une convalescente; elle faisait tête à sa douleur quand elle
-était devant son monde, et réservait pour nous ses épanchements.
-M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me plaisais
-à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui imposant la
-corvée d'écouter sa tante et de la réconforter par des paroles
-mensongères comme celles qu'on adresse aux malades incurables.
-«Pour vos péchés...» lui disais-je, à part, en pensant à la
-malhonnête passion que nous soupçonnions en lui. Mais il semblait
-embarrassé de mon mot, il ne savait comment le prendre. Je lui
-trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air gauche.
-N'était-ce que de la nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'était
-de la gêne allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis
-qu'il était avec moi ce qu'il appelait «de service» près de sa
-tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, perdu son goût
-de sauvagerie, son humeur âpre, sa mystérieuse irritation; il
-était redevenu beaucoup plus simple et plus gentil; il était comme
-ces gens insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont
-à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont une occupation.
-Madame Du Toit me rapporta qu'il lui avait dit: «Je me faisais
-scrupule de rester à Fontaine-l'Abbé...»
-
---Quel étrange garçon! me disait-elle.
-
-Et je ne pouvais m'empêcher de me demander: «Est-ce qu'il a si
-grand'peur d'être rendu à sa liberté?... que craint-il donc d'en
-faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?...»
-
-Il m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous les moments
-du jour, car il ne chassait pas. Il nous accompagnait dans nos
-promenades où je dois reconnaître qu'il n'avait pas près des dames
-le succès de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur de
-cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles, et avec moi,
-depuis qu'il m'avait entendue jouer, il causait musique; et le
-soir, au piano, il me tournait les pages.
-
-Il me tournait les pages...
-
-Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que c'était sa main
-qui touchait la corne de la page et s'appliquait, vivement, les
-doigts écartés, sur le verso, pourquoi eus-je une surprise, une
-secousse qui me fit manquer ma mesure? Ce n'était pas qu'il me
-troublât, lui, personnellement: j'étais très calme en sa présence;
-ce n'était pas la surprise de voir que c'était lui qui me tournait
-la page: il n'y avait à cela rien que de naturel; avant qu'il fût
-là, c'était un de ces messieurs, plus âgé, ou une femme qui me
-rendait ce service. Il s'était trouvé là, musicien, et le plus
-jeune de la compagnie; il était venu tout simplement se placer
-près de moi au piano; et j'étais si préoccupée, si émue, moi,
-avant de commencer à jouer, que je n'avais même pas remarqué
-sa présence. Mais en reconnaissant sa main, je me souviens que
-je songeai tout à coup, qu'étant jeune fille, j'étais devenue
-bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait les pages. Ce
-souvenir fut sans durée; mais il se représenta à moi une heure
-plus tard, pendant que je montais à ma chambre; et, à mon balcon,
-devant la nuit toujours trop belle, je me plus à revivre, en
-songerie, des heures d'été sur les terrasses de Chinon, pendant
-lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement aussi d'un
-coeur de dix-huit ans, j'avais aimé ce jeune homme presque inconnu
-et avec qui je n'avais pas échangé trois paroles.
-
-En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis mon mariage;
-cette aventure purement imaginaire, malgré toute son intensité,
-m'avait paru bien pâle aussitôt qu'avait commencé mon corps
-à corps avec la réalité! Toute la grâce, toute la séduction
-étaient du côté de mon rêve, mais le goût du réel ne laisse guère
-subsister au palais le parfum des douces sucreries. Et ce souvenir
-me revenait. Il me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant,
-sans grande importance en somme, tout juste assez gracieux et
-assez méprisable pour qu'une honnête femme l'accueillît sans
-scrupule et en usât comme d'une intrigue falote et suave à situer
-dans un décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce pas? où
-l'on est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt, on est tout
-près de rire... Ah! que cela est joli, au clair de lune...
-
-J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure d'eau que
-produisait le barrage; en face de moi les beaux arbres touffus
-semblaient se refouler les uns les autres jusque dans les
-profondeurs du parc, arrêtés tout à coup par la chute de terrain
-du potager, et laissant à découvert la vallée large de l'Ouzonne,
-imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuillages,
-mon joli cadre rustique, la paix lourde des champs, où un cri
-d'oiseau, aigu, solitaire, révélait la vie endormie. Il faisait
-trop bon, j'aimais la fraîcheur de la nuit, je m'y exposais en
-peignoir, les pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune,
-ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, m'ennuyait,
-mais elle était cause que je demeurais là plus longtemps, parce
-que, de peur qu'elle n'entrât, j'éteignais ma bougie, et parce
-que la paresse de rallumer me maintenait à la fenêtre. Et la
-chauve-souris, je l'avais connue à Chinon, sur la pelouse du clos
-Vaufrenard, par les soirées torrides du mois d'août, petit bout
-de chiffon oscillant et tremblant suspendu à un fil invisible que
-tient, je l'ai toujours cru, quelque diable qui nous taquine.
-
-Le temps où j'avais aimé!... Comme c'était triste, et comme
-c'était bon!... J'avais dix-sept ans environ; j'aimais avec
-les espérances les plus chimériques, et, tout à coup, avec des
-illuminations de raison qui me montraient le néant de mes espoirs;
-c'étaient des ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses;
-quelle torture, mais quelle ivresse!... Il n'y avait pas beaucoup
-d'années de cela... Mais cela était si éloigné de moi, et d'un
-retour si impossible, que je pouvais bien à présent me permettre
-de songer à ce roman de ma vie de jeune fille...
-
-J'y songeais presque tous les jours, et tous les soirs,
-invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire en vacances
-me semblait un peu puéril, et ce jeune homme aimé de moi autrefois
-ne m'apparaissait plus sous des traits séduisants... Je souriais
-de tout... sauf des battements de mon coeur.
-
-Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas à l'heure de
-ma songerie nocturne propice aux illusions, ce n'était pas en face
-de ce paysage d'ombres feuillues, de champs lointains, d'eaux
-murmurantes dont chaque détail est comme un personnage travesti
-qui nous intrigue et nous leurre; c'était dans le plein soleil de
-midi; nous revenions d'une promenade sous l'allée couverte; un
-domestique se tenait à la porte du vestibule donnant sur le parc;
-je revois son jabot blanc et ses yeux qui clignaient à cause de la
-lumière aveuglante; ce domestique signifiait: «Madame est servie»;
-l'on était même en retard; nous nous dépêchions de rentrer. Je
-posais le pied sur la première marche du perron; M. Juillet, qui
-m'avait précédée de deux pas, se retourna vers moi sans me parler;
-je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pensée que nous étions en
-retard, lui, moi et deux autres personnes. J'eus tout à coup un
-sourire que M. Juillet, sensible et susceptible, interpréta contre
-lui, parce qu'il contenait une malice secrète. La malice n'était
-pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas de moi;
-elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi, qui se moquait de
-moi-même: dans le temps d'un éclair, je venais de m'apercevoir
-qu'en rêvant au jeune homme qui m'avait tourné les pages, à
-Chinon, je ne faisais que commettre une hypocrisie envers moi, je
-me mentais, je me jouais indignement: je pensais au jeune homme de
-Chinon pour ne pas m'avouer que je pensais à M. Juillet.
-
-Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que nous voyions
-clair en nous-mêmes?
-
-Eh bien! à cette révélation,--j'en demeure encore stupéfaite,
-après vingt ans écoulés,--je n'ai éprouvé ni épouvante, ni
-indignation. Tout ce que je croyais savoir de moi-même me donnait
-à penser que j'allais bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'étais
-plus moi-même, ou bien je devais repousser avec horreur le
-sentiment que je venais de découvrir! C'est donc que je n'étais
-plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur, ni révolte. Comme on
-constate qu'un bassin s'emplit d'eau, je m'aperçus simplement que
-j'étais envahie. De toutes les choses qui m'ont frappée dans le
-cours de ma vie, l'étrange douceur de la pénétration en moi d'une
-puissance si redoutable demeure la plus étonnante.
-
-Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas sitôt sous
-son aspect «coupable». Je n'imaginais en aucune façon qu'il pût
-jamais s'établir entre M. Juillet et moi des relations dont pût
-être atteinte la dignité de ma vie conjugale. La vérité est que
-je n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité de ma
-vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait pas à
-mon esprit, mais que je venais de découvrir qu'en songeant à mon
-ancien amour avec délices, c'était à M. Juillet que je songeais.
-
-Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue plus tôt que
-c'était à M. Juillet que je songeais? Sans doute! et son image
-s'approchait bien de celle du jeune homme d'autrefois, mais je
-me disais: «C'est qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme
-faisait l'autre»; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, ce qui lui
-donnait le pas sur M. Juillet.
-
-O mon Dieu! après un long temps écoulé, après une si grande
-révolution accomplie en tout moi-même, et malgré toute la
-confusion que j'éprouve aujourd'hui à revivre la période
-d'aveuglement que je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir
-évoqué cette saison de Fontaine-l'Abbé!...
-
-Lorsque je me la remémore, mon impression dominante est qu'une
-espèce de sorcellerie m'environna constamment. Je ne dis pas
-cela pour m'innocenter; je ne suis pas du tout de celles qui
-n'acceptent aucune responsabilité; je sais trop bien ce que nous
-pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie se cache sous l'opinion
-que nous sommes le simple jouet des choses. Non, mille fois non!
-nous ne sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous sommes
-sollicités par elles d'une façon étrange et sournoise; et que
-leurs appels sont puissants, pour peu que nous ne soyons pas sur
-nos gardes! Ils sont si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien
-sotte présomption de s'imaginer que nous puissions trouver en
-nous-mêmes la force de seulement lutter contre eux. Les charmes
-qui m'environnèrent à partir du moment où j'eus mis le pied dans
-ce domaine, ils dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une
-ronde de génies aux formes attirantes, et qui ne me cachaient que
-leurs visages...
-
-Si j'étais demeurée plus longtemps à Fontaine-l'Abbé, après le
-moment où la lumière se fit en moi, pendant que je mettais le
-pied sur la marche du perron, je crois pourtant que je me serais
-ressaisie, que la trop grande facilité de contact avec M. Juillet
-m'eût effrayée et eût suscité la résistance de toute ma volonté.
-Favorisée que j'étais par ma réputation de femme inattaquable, ma
-liberté était trop grande. Je crois que j'aurais eu honte d'en
-profiter outre mesure. Les femmes qui, comme moi, ont de tout
-temps été prévenues contre le bonheur, se réveillent devant une
-perspective trop séduisante, et l'approche même d'un plaisir un
-peu vif les fait cabrer. A présent que je me regarde de loin, sans
-complaisance et sans parti pris, je crois sincèrement que je me
-serais abandonnée à un sentiment pourvu à mes yeux de toutes les
-apparences les plus pures, et puis qu'à un moment donné, l'extrême
-intensité de ce sentiment ou son changement de nature m'aurait
-épouvantée et rendue tout à coup très malheureuse; je serais
-partie alors, mais partie de moi-même, volontairement, avec la
-satisfaction, du moins, d'agir comme je le devais, et sans dépit
-contre personne. Je n'affirme pas que ma guérison était certaine,
-après, mais j'aurais fait le premier acte parmi ceux qu'il faut
-exécuter si l'on essaie de guérir de cela.
-
-Mais voici ce qui arriva.
-
-Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais de Chinon des
-lettres de ma grand'mère et de maman qui, en tout autre temps,
-m'eussent fait quitter madame Du Toit sans hésiter une seconde.
-Je reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me disait que
-j'étais décidément tout à fait inhumaine, pour laisser mes pauvres
-vieux dans l'état de mécontentement où les mettaient mon absence
-obstinée et mon séjour dans une maison étrangère. Mon grand-père
-n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on me laissait entendre que
-ma conduite ne contribuait pas peu à l'aggravation de son état.
-Pour que maman se décidât à m'écrire sur ce ton, il fallait que le
-cas fût alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari de
-ce qui se passait à Chinon; et mon mari, de son côté, m'écrivait
-pour me supplier de contenter ma famille; il revenait, lui, de la
-Dordogne, où il avait tous les ans des travaux, et il arriverait
-en même temps que moi à Chinon, «ce qui ferait très bon effet»,
-si je voulais bien quitter la Normandie aussitôt réception de sa
-lettre.
-
-Je ne pouvais plus retarder mon départ; je montrai mes deux
-lettres à madame Du Toit qui, elle-même, dut s'incliner devant la
-nécessité. Je fis en hâte mes valises.
-
-Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais, en faisant mes
-valises, et ce n'était pas à la pensée de mon pauvre grand-père,
-vieux, et désolé de mon absence; ce n'était pas à la pensée
-des tourments que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu
-solitaires, enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe, et
-bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi, mes enfants, mon
-mari. Non! non! je pleurais à l'idée de quitter Fontaine-l'Abbé.
-
-Ces deux petites chambres, à demi mansardées, que nous occupions,
-depuis six ou sept semaines, l'une tendue de sombre andrinople,
-l'autre d'une perse à dessins bleus, elles m'étaient devenues le
-lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, rêvé, désiré,
-appelé toujours, celui qui fait que le reste de l'univers devient
-le lointain, l'étranger...
-
-En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma petite Suzanne,
-aussi heureuse de s'en aller qu'elle l'avait été de venir,
-il me semblait que j'accomplissais un rite funèbre et que
-j'ensevelissais dans ces boîtes, avec mes bibelots de toilette
-et mon linge, ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de
-mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon balcon, de
-temps en temps, au-dessus du barrage au bruit entêté et charmant;
-je disais adieu à ma jolie trouée sur les champs éloignés dont
-j'avais vu, en arrivant, tomber les épis de blé; puis, penchée
-à la grande lucarne de façade, adieu à la terrasse, à la douve,
-au perron dominant la pelouse, à l'allée couverte, et, là-bas, à
-l'amorce de l'escalier qui descend au potager...
-
-Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes qui, parfois,
-me faisaient peur comme des intuitions mystérieuses, me disait:
-
---Oh! on le voyait dès le premier jour, que madame avait de
-l'affection ici!...
-
-Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de son père:
-
---As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres pour l'année
-prochaine?
-
-Je pleurais.
-
-On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux qui seraient
-encore ici ce soir, quand nous roulerions dans le train. Les
-arbres avaient jauni un peu. L'horizon ressemblait toujours à la
-mer. Sur la pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait; les
-couleurs de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses fines perles
-retombantes, et son léger bruit frais, que j'aimais tant, ne
-parvenait pas jusqu'à moi. A cause de cela, peut-être, ce paysage
-me semblait déjà séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à
-venir.
-
-On frappa doucement à la porte; c'était madame Du Toit. Elle
-me surprit m'épongeant les yeux, et fut touchée des larmes que
-je versais en quittant sa maison, à un point qui m'incommoda.
-Elle m'apportait un petit panier garni des plus belles poires de
-son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles, dans les
-intervalles, et qui embauma l'atmosphère autour de nous. Elle
-me lut une carte postale datée de Florence, portant quatre mots
-seulement, dont les deux signatures d'Albéric et d'Isabelle! Et
-elle se mit à pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie,
-c'était l'âme de la maison qui s'envolait; elle m'affirma qu'elle
-m'avait voué une tendresse que son fils aurait le droit de
-jalouser, s'il se souciait seulement des sentiments de sa vieille
-mère; enfin, l'heure s'avançant, elle m'annonça qu'elle avait fait
-servir une petite collation où tout le monde était réuni pour
-me dire adieu. «Comment! tout le monde?...» Oui, oui, tout le
-monde, et ces messieurs eux-mêmes étaient en bas, M. Du Toit ayant
-renoncé à la chasse, cet après-midi, pour me rendre ses devoirs,
-jusqu'au dernier moment. J'étais confuse! et de plus j'avais les
-yeux rougis...
-
-C'était une véritable petite manifestation que l'on organisait
-en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs hôtes partir, et de
-plus gros personnages que moi, par le train que j'allais prendre,
-sans que M. Du Toit désorganisât sa journée et celle de ses amis;
-il se contentait ordinairement de faire toutes ses politesses
-après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement la très
-ancienne opinion de sa femme à mon égard, et il me juchait sur un
-piédestal; il y avait de l'affection, de l'admiration et jusqu'à
-de la vénération dans toute son attitude envers moi; et il fallait
-que j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant pour que
-toute la compagnie ne me prît pas en grippe.
-
-Pendant les vingt minutes que dura cette collation, je fus
-ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous ceux, ou qui
-avaient une sincère amitié pour moi, ou qui voulaient faire la
-cour aux maîtres de la maison, et il n'y eut guère que M. Juillet
-à qui je ne dis à peu près rien; je le quittai, en lui serrant la
-main comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à croire
-que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à n'importe qui.
-
-Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la cour pavée, où
-personne ne put monter pour nous accompagner jusqu'à la gare,
-tant nous l'emplissions, la grosse nourrice, mes deux bébés et
-nos bagages. Nous nous retrouvions sur la façade nord du château,
-celle qui m'était apparue la première, du haut de l'allée en
-lacets, le jour de mon arrivée. En remontant cette allée sinueuse,
-je regardai du côté du château; je revis le dessin des douves,
-des toitures, la lanterne, la cloche où avaient sonné des heures
-que je n'oublierais plus, et, par delà, ces beaux lointains
-vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par ma lucarne; et,
-l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant à celle de mon
-départ, je me sentis tout à coup étranglée et me remis à pleurer,
-bien contente que personne n'eût pu nous accompagner dans la
-voiture.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Ce que j'ai à dire de moi me confond. Mais j'écris l'histoire de
-ma vie: quelle raison d'être pourrait-elle avoir, si ce n'est la
-fidélité?
-
-Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfants, j'allais revoir
-mon pauvre grand-père qu'on me disait mourant, j'allais retrouver
-ma chère maman et ma grand'mère, mon mari que je n'avais pas vu
-depuis plus de six semaines; et une idée dominait toutes celles
-qui se formaient le long de cette perspective: c'était qu'en
-quittant Fontaine-l'Abbé je n'avais rien dit à M. Juillet!
-
-A Tours où nous changions de train, mon mari nous attendait sur le
-quai de la gare, afin d'arriver en même temps que nous à Chinon.
-Je fus plus contente de le retrouver que je ne l'avais imaginé.
-Il faut dire que j'avais été tourmentée pendant le trajet à la
-pensée qu'il pouvait y avoir eu malentendu dans nos échanges
-de télégrammes: quel embarras s'il ne se fût pas trouvé là, à
-l'heure convenue! Il était là, et j'avais une véritable joie de
-le revoir... Et puis, ma joie était formée aussi du grand bonheur
-qu'il éprouvait à embrasser ses enfants. En nous installant tous
-ensemble dans le compartiment du train de Chinon, je goûtai
-l'impression heureuse d'être au complet, d'être en famille: papa,
-maman, les deux petits, la nounou dont le plus jeune ne saurait
-se passer, et les bagages comptés plutôt trois fois qu'une!
-Impression bourgeoise entre toutes, humaine aussi, je le crois
-volontiers, et bien plus profonde et plus stable que mainte
-autre d'un ordre évidemment plus relevé, mais qui ne demeure pas
-comme elle. Et sur ce modeste bonheur sain, passa, comme le vol
-d'un sombre oiseau, le souvenir de ma dernière entrevue avec M.
-Juillet. «Je ne lui ai rien dit!...» Mais qu'est-ce que j'aurais
-pu lui dire?
-
-Faillir à mes devoirs était une éventualité qui ne m'effleurait
-pas; et cela, non par oubli, non par négligence, indifférence,
-mais par suite d'une inaccoutumance absolue à l'idée que commettre
-une faute,--surtout de cet ordre,--m'était chose possible, à moi.
-
-Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison encore
-inqualifiable avec M. Juillet, j'étais fière, et tout en écoutant
-mon mari qui me parlait de la Dordogne d'où il arrivait, du
-château dont il allait chaque année surveiller une aile construite
-par lui, et des pâtés de foie gras qu'il avait mangés, je songeais
-que, depuis que j'avais fait ce même trajet de Tours à Chinon,
-avec lui,--car, n'est-ce pas? on compare toujours,--ce qu'il
-m'était arrivé d'essentiel, eh bien! c'était d'avoir gagné un
-ami, un ami infiniment cher, un ami avec qui il n'existait aucun
-sujet de l'ordre le plus haut qui ne pût être abordé, et un
-ami qui consentait à aborder ces sujets-là avec moi: et toute
-la partie orgueilleuse de moi se gonflait de cette acquisition
-et s'efforçait de la retenir, de l'accaparer pour la conserver
-pure à mes yeux en la faisant intellectuelle. Bien des fois,
-déjà, au couvent, on m'avait fait reproche sur un ton singulier
-qui semblait admettre une indulgence cachée: «Vous êtes une
-orgueilleuse!» Tous et toutes, chez nous, nous étions, au fond,
-des orgueilleux. Et mes maîtresses, qui croyaient devoir me
-blâmer de ce sentiment, savaient bien que le détruire en nous
-est impossible, et que c'est à nous en servir qu'il nous faut
-apprendre; et elles savaient probablement que, ce sentiment-là
-nous manquant, c'était l'armature même de nos vieilles moeurs qui
-s'ébranlait. En attendant, ce sentiment-là était en train de me
-jouer un singulier tour.
-
-Je trouvai, à Chinon, mon grand-père, en effet, très malade;
-il ne quittait plus son lit; la vie s'était presque subitement
-retirée de lui; l'année précédente il nous étonnait encore par
-sa verdeur, et maintenant c'était un moribond épuisé. L'émotion
-s'étalait à ce point dans toute la maison et jusque dans le
-voisinage, que j'eus quelque honte de le remarquer, ce qui
-prouvait que je n'étais peut-être pas à l'unisson. Étais-je
-devenue une étrangère? Est-ce que, par hasard, je n'aimais plus
-mon grand-père? Je ne pouvais m'empêcher d'observer que la
-mort de mon père, fauché en pleine maturité et à la suite de
-circonstances tragiques, n'avait pas donné lieu à un si grand
-appareil douloureux: on avait paru lui en vouloir de quitter
-la vie au milieu de sa course, tandis qu'on s'inclinait sans
-arrière-pensée devant le cycle achevé du vieillard, mais alors,
-en s'adonnant à tout le déploiement de deuil qui était de rite
-dans nos familles. Et les rites sont faits pour les événements
-normaux. Mon grand-père avait accompli toutes choses à leur
-heure et régulièrement, et il mourait au terme ordinaire de la
-vie. Mon père, lui, c'était un héros; il était mort à cinquante
-ans, des chagrins de sa cause perdue, et ayant déjà livré pour
-elle sa fortune; c'était aussi un téméraire. Et je m'imaginais
-que M. Juillet, s'il eût été là, m'eût dit: «Il est juste que
-les symboles de l'ordre soient particulièrement honorés et qu'un
-secret instinct leur rende les hommages qui seraient dus aux
-astres, par exemple, dont le parcours n'est jamais troublé; et il
-est juste, en définitive, que l'insuccès ne soit pas récompensé,
-si belle qu'ait été la tentative... etc.» Et il était, lui,
-comme mon père et comme moi, en ma nature première, partisan des
-tentatives, dussent-elles être malheureuses!... Pourquoi est-ce
-que j'imaginais des paroles de M. Juillet jusqu'en présence de mon
-grand-père mourant? Est-ce que les circonstances m'imposaient pour
-ainsi dire sa pensée, son opinion? Ou bien était-ce la pensée de
-lui qui me faisait ainsi interpréter les circonstances?
-
-Ma pauvre maman, dont on avait tant admiré le ferme courage lors
-de la mort de son mari,--qu'elle aimait et admirait pourtant au
-delà de tout,--perdait la tête en prévision de la fin prochaine de
-son vieux père. Quant à ma grand'mère, elle représentait, à elle
-seule, toutes les terreurs que pourrait inspirer la fin du monde.
-Il fut heureux que mon mari se trouvât là, pour que quelqu'un dans
-la maison eût son sang-froid, car au bout d'une seule journée,
-moi-même, la belle raisonneuse, j'étais gagnée par la contagion,
-mes nerfs étaient secoués par le frisson commun, et mes larmes
-se mêlaient, sans répit, à celles de ma grand'mère, de maman,
-des domestiques et de la touchante procession de bonnes gens qui
-pénétrait librement par la porte ouverte.
-
-C'était un homme d'une intégrité absolue, qui disparaissait. Cette
-idée se présenta tout à coup à moi parce qu'elle fut émise, dans
-le corridor, par un monsieur quelconque, qui venait prendre des
-nouvelles et qui ne semblait pas attacher d'autre importance à
-un jugement pour lui sans doute quasi habituel. Mais un jugement
-de cette sorte, je ne l'entendais plus jamais prononcer autour
-de moi, à Paris. Qu'il correspondît ou non à la réalité, il
-correspondait, dans la bouche du monsieur de Chinon, à un idéal
-communément admis par les moeurs du temps, et le prononcer était
-tenu par tous pour le suprême hommage. Dans un certain monde, que
-je connaissais, on n'osait plus, fût-ce par flatterie, balancer
-autour de la dépouille d'un homme un encens de cette sorte-là.
-
-Est-ce que c'était un tel sujet, s'imposant à moi, qui me faisait
-désirer de m'en entretenir avec M. Juillet? ou bien était-ce parce
-que j'avais le trop vif désir de m'entretenir avec M. Juillet, que
-j'imaginais et souhaitais un sujet de causerie aussi peu féminin
-et qui n'était possible qu'avec lui?...
-
-Pour épargner aux enfants la vue des sinistres préparatifs
-auxquels toute la maison était vouée, je les envoyais passer la
-journée chez mes vieux amis d'autrefois, les Vaufrenard, dans le
-parterre en terrasse et dans le clos du haut, où toute mon enfance
-et une partie de ma vie de jeune fille s'étaient écoulées; et
-lorsque j'avais un moment de répit, je courais les rejoindre. La
-vue de ma petite fille en train de jouer aux endroits mêmes où
-j'avais été, moi, petite fille, m'attirait d'une façon toute
-particulière, Suzanne avait élu, d'instinct, comme moi autrefois,
-sur la terrasse, le balcon de fer d'où l'on apercevait entre les
-barreaux, à trois mètres en dessous, la vigne et la citerne;...
-la vigne du vieux père Sablonneau, maintenant courbé en deux,
-et la citerne au grand oeil glauque, en face duquel j'avais tant
-rêvé... Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes
-arrachées, surchauffées et pourrissantes, s'exhalait alentour.
-Ah! mon coeur et ma tête!... C'était là que j'avais conçu tant
-d'espérances!... Peut-être, devant moi, ma fille commençait-elle
-déjà, les mains cramponnées au balcon, à imaginer des chimères?...
-Elle semblait captivée par les mouvements des araignées d'eau,
-comme je l'avais été moi-même; elle avait, comme j'en avais eu,
-des réflexions d'une puérilité rassurante, et cependant, quel
-monde d'idées n'était-il pas en formation dans cette petite
-tête?... N'était-ce pas moi qui, sous mes yeux mêmes, reprenais
-mon élan, et de mon point de départ?... Le spectacle de la vie qui
-recommence est aussi tragique que celui de la vie qui finit.
-
-Derrière moi, de l'autre côté des persiennes toujours rabattues
-pour abriter le salon contre l'ardeur du jour, quelques notes
-isolées au clavier du grand piano, où M. Vaufrenard, encore
-aujourd'hui, essayait sa belle voix de baryton, maintenant
-bien fatiguée... Mon Dieu! quelle source d'émotions que la
-confrontation des divers moments de notre vie! C'est à ce piano
-que j'avais éprouvé, après mes grandes joies religieuses, plus
-fortes que tout, l'enivrement de la musique, mêlé à celui de la
-dix-huitième année. Et une seule note: _la... la... la..._, et
-le timbre, hélas! un peu fêlé de mon vieil ami, me dilataient le
-coeur jusqu'à provoquer les larmes, comme jadis, un soir, à ce
-même endroit exactement, les grosses gouttes d'une pluie orageuse
-commençant à percer les feuillages...
-
-C'est à ce piano qu'était né mon amour imaginaire pour le jeune
-homme qui me tournait les pages... celui dont le souvenir, à
-Fontaine-l'Abbé, s'était superposé à celui de M. Juillet.
-
-Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en bois de
-châtaignier, où il y avait toujours quelques pointes de fer
-rouillé dont on redoutait à la fois la tache et l'écorchure pour
-sa robe, je regardais le grand paysage de mon enfance à travers
-les barreaux de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne: la
-vigne... la citerne... la cheminée de troglodytes plantée comme
-une borne dans le champ d'asperges..., puis les toits d'ardoise,
-la plupart à pignons, des maisons du quai..., la Vienne..., les
-grandes toues si paisibles..., l'île et ses peupliers..., et puis
-au delà, la plaine bleue, qui, autrefois, me semblait immense...
-Oh! si j'insiste, c'est que je ne peux me retenir de rappeler
-toutes ces choses...
-
-Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce n'est pas
-qu'elles soient en elles-mêmes si remarquables; ce n'est pas
-seulement parce qu'elles sont mon pays, car d'autres endroits,
-où je n'avais jamais vécu, m'ont donné des émotions proches de
-celles-ci... Ce que ces choses-là me rappelaient, c'était un
-temps de ma vie où il y avait sans cesse devant moi une espèce de
-lumière, intense et magnifique, vers laquelle il me semblait que
-je courais en m'élevant toujours!... Toute mon enfance, période
-religieuse, période musicale, période amoureuse même, elle se
-résumait en une seule idée: il y a quelque chose de sublime vers
-quoi nous devons tendre. Il a pu se faire que j'aie confondu
-parfois ce sublime avec mes désirs et même avec mes appétits
-personnels, mais j'agrandissais ceux-ci, et peut-être que je les
-ennoblissais un peu en pensant à mon sublime. Ce qu'on m'avait
-appris ici, c'était la dignité de la personne humaine, c'était
-notre vocation commune à atteindre un but plus élevé.
-
-Je me souvenais des paroles prononcées par M. Juillet, en
-ces dernières vacances, et dont chacun des termes m'était
-resté, à cause du dernier, qui avait résonné dans le salon de
-Fontaine-l'Abbé, au grand scandale de quelques-unes: «Notre temps
-a découvert une mine bien facile à exploiter; il va prendre, un
-à un, tous les actes réprouvés par la morale évangélique, et
-s'employer à les réhabiliter, systématiquement. C'est un procédé
-puéril qui fera passer des esprits médiocres pour d'audacieux
-génies. Il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit jeu.
-Après quoi, il y a chances pour que la société soit transformée en
-une étable à porcs.» Et, comme on s'exclamait à cette conclusion,
-M. Juillet renchérit: «... En quelque chose de pire que cela!
-dit-il, car le pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est
-vil, tandis que nous serons immondes et en tirerons vanité!»
-
-Ah! jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet me possédait! Je
-rappelle les petits événements de ma vie, je rappelle mes
-heures de songerie et jusqu'à celles où je me remémorais mes
-plus anciennes songeries, et je trouve sa pensée partout. Elle
-est là, comme une présence réelle, lorsque je suis témoin des
-derniers moments de mon grand-père, pour m'inviter à faire de ces
-réflexions qu'elle seule, me semble-t-il, sait inspirer; elle est
-là lorsque j'évoque un passé auquel elle fut cependant tout à
-fait étrangère, comme si elle l'eût empli d'avance et à mon insu;
-et toutes les fois que ma propre pensée tend à se hausser, c'est
-la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont les paroles
-prononcées par lui qui en fournissent la plus satisfaisante
-expression!
-
-A mesure que les circonstances deviennent pour moi plus
-solennelles, à mesure que je m'efforce davantage à la vie morale,
-plus sûrement je me butte au seul homme qui ait mis une touchante
-complaisance à me parler sérieusement des choses sérieuses, à
-ressusciter en moi l'idéalisme de mon enfance, molesté et refoulé
-par les exemples de la vie matérielle. A ce moment, ce n'est qu'en
-m'abaissant, que j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer
-la pensée de M. Juillet.
-
-Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier ou, tout au
-moins, de m'inspirer quelque scrupule d'une si constante assiduité
-imaginaire près d'un homme, mon séjour à Chinon me rapprochait
-encore de M. Juillet. Même au côté de mon mari, même au milieu
-de tous mes vieux amis d'enfance, même sous les yeux de ma
-grand'mère et de maman, et jusqu'en face de la mort qui pénétrait
-dans notre maison, je portais avec une audace ou une innocence
-déconcertantes,--franchement, je ne sais pas encore aujourd'hui si
-c'était l'une ou l'autre,--je portais la pensée de M. Juillet.
-
-Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me cacher à moi-même
-la nature d'une telle obsession. Je savais que j'aimais. Oui.
-Mais le mot n'avait pas été dit. Je n'en avais pas même, à part
-moi, prononcé les syllabes, petit acte qui imprime à la chose une
-sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait à mes yeux, son
-beau caractère, le rangeaient pour ainsi dire hors du champ de mon
-jugement.
-
-L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre livrée, adopte nos
-couleurs. On ne sait pas jusqu'à quel point ni pendant combien
-de temps il peut être inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se
-révèle en dévoilant ses attributs véritables, il peut impunément
-nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher des
-lamentations: c'est trop tard, il est chez lui.
-
-Quelques jours après la mort de mon grand-père, la maison ne
-pleurait pas plus qu'avant l'événement, les larmes étant taries;
-mais grand'mère ne tolérait que des pensées pieuses, entremêlées
-tout au plus de souvenirs de famille relatifs au cher défunt. Je
-l'étonnais et l'édifiais par le nombre des belles réflexions sur
-la mort que j'étais capable de citer.
-
---Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune fille, dit ma
-grand'mère, qui donc t'a appris tout cela?
-
-Mon mari croyait que j'avais lu les livres de piété dont il
-m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal à l'aise. Mon
-premier mouvement fut de nier: «Non, non, je n'ai seulement pas
-lu les petits livres...» En effet, malgré l'envie de les lire
-que m'avait donnée un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus,
-et d'autre part, mes sentences j'étais plus fière de les tenir
-de M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose me gêna dans
-l'aveu que j'allais en faire. Et cette gêne persista et grandit.
-J'éprouvais un vif besoin de dire la vérité. Mon mari s'étant
-absenté peu après, je confessai à ma grand'mère:
-
---Tu sais, les belles choses en question: je n'en aurais jamais eu
-connaissance sans monsieur Juillet...
-
-Et ma grand'mère me demanda de lui parler de M. Juillet.
-
-Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement que je pus...
-Ma grand'mère m'écoutait avec attention; tout à coup elle me dit:
-
---Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien là ta nature... Il
-faut de la modération, ma fille, ne l'oublie pas, même dans le
-goût du bien!
-
-J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots, les observations
-de ma grand'mère, et j'aurais pu être accablée par celle-ci.
-Mais pas du tout. J'avais eu un si extraordinaire plaisir à
-confesser que j'étais ornée par l'enseignement de M. Juillet,
-que cette joie ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée
-m'était venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance à
-parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman; mais soudain,
-une autre idée avait pris la place, à savoir que je purifiais ce
-sujet, au contraire, en y touchant en présence de ma grand'mère
-et de maman!... Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur
-les personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais
-pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience si elle
-s'alarmait: «Monsieur Juillet? mais je parle de lui à coeur ouvert
-avec ma grand'mère, avec maman!» Sophismes, petites lâchetés,
-subtilités d'un esprit qui ne va plus droit son chemin.
-
-Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux observations
-de ma grand'mère dont la grande perspicacité m'effrayait, je
-pensai éprouver du bien en m'épanchant devant maman toute seule,
-parce que son esprit était beaucoup plus simple et n'allait pas
-chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre maman toute seule,
-je m'offris le plaisir d'étaler ce que j'avais retenu de plus
-magnifique de l'enseignement de M. Juillet. Maman, l'indulgence et
-la bonté mêmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperçus qu'elle
-suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet.
-
-A la fin, elle me dit:
-
---Ma chère enfant, au lieu de parler si bien, tu ferais mieux de
-penser avec recueillement à l'âme de ton pauvre grand-père.
-
-Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle me la citait
-parce qu'elle ne trouvait rien à me dire elle-même, et parce
-qu'elle jugeait qu'il fallait absolument que quelque chose d'un
-peu sévère me fût dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus toute
-glacée.
-
-Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais diminuée dans
-l'esprit des deux femmes que je respectais le plus; leur jugement
-me parut comme une divination. Peut-être voyaient-elles en
-moi mieux que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux
-que moi les suites de mon état présent? Leur susceptibilité
-de femmes honnêtes me stupéfia: «Pour avoir à un tel degré le
-sens d'une déviation possible de la ligne, m'eût dit M. Juillet
-lui-même,--car il avait quelquefois abordé de pareils sujets
-devant moi,--quel long exercice, quel séculaire entraînement
-de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles eussent dans
-leurs chastes muscles!...» Oui, je me souvenais parfaitement des
-expressions employées par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parlé
-si bien.
-
-Et ce fut la première fois que ma fierté native se sentit
-atteinte. C'était une mortification pour moi excessivement
-douloureuse. Elle eût peut-être enrayé la marche du démon qui me
-possédait, si, pendant le reste de mon séjour à Chinon, on ne
-m'eût un peu trop étroitement persécutée.
-
-Ma grand'mère avait cru remarquer que je ne faisais pas montre
-d'une grande piété à l'église, que je suivais mal les offices,
-regardais devant moi en ayant l'air de rêver; que Suzanne
-n'avait pas du tout l'attitude d'une enfant habituée à assister
-régulièrement à la messe;--la nourrice n'avait-elle pas commis
-l'imprudence de dire, à la cuisine, qu'il lui arrivait quelquefois
-à Paris de manquer la messe?
-
---Maman elle-même, qui n'avait, certes, aucun esprit
-d'inquisition, s'avisa de me prendre en flagrant délit de
-négligence, un jour de jeûne! Et pendant une courte absence de mon
-mari, elle frappa à la porte de ma chambre, un soir, et me trouva
-bien tôt couchée:
-
---Déjà! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prière?
-
-Je croyais, franchement, être restée très fidèle à tous mes
-devoirs religieux,--la prière du soir exceptée;--mais je
-pratiquais, c'est certain, une religion de Paris, ou du moins de
-beaucoup de Parisiens, un peu relâchée, une religion qui m'avait
-moi-même scandalisée lors de mon arrivée à Paris, mais qui, peu
-à peu, s'était rachetée, par contraste avec l'absence complète
-de religion chez la plupart des gens qui m'entouraient. Ah! je
-savais par coeur cent textes moraux et édifiants, oui, constataient
-grand'mère et maman, mais la pratique de ma religion, non, je ne
-la connaissais plus.
-
---Et alors, qui donc, je te le demande un peu, l'enseignera à ta
-fille?...
-
-Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans leurs
-remontrances une petite guerre engagée à un autre propos, j'avais,
-dans ce temps-là, la conviction de comprendre, moi, la religion
-mieux qu'elles, parce que je la contemplais des hautes altitudes
-et du point de vue savant où un homme comme M. Juillet, ancien
-normalien, agrégé, docteur, etc., imbu de toutes les connaissances
-modernes, se plaçait pour proclamer hardiment et en plein Paris
-la grandeur du catholicisme. La manière humble et docile de mes
-bonnes femmes assurément était la meilleure. Mais je vivais à
-Paris, où elles m'avaient envoyée, et j'avais l'esprit disloqué
-par des mondes où bien d'autres ont perdu complètement leur foi;
-et je subissais, comme toute femme, des influences... Eh bien!
-qu'est-ce qu'elles auraient dit, si j'avais subi celle de mon mari
-et de sa famille?...
-
-De telles escarmouches, dont j'apprécie très bien aujourd'hui
-l'intention généreuse et la fin excellente, mais qui n'étaient
-peut-être pas très adroites, m'irritèrent. Les procédés indirects
-ont toujours produit sur moi des résultats opposés à ceux qu'on en
-attend. Mais les procédés de maman et de ma grand'mère n'auraient
-rien été encore s'ils n'avaient paru se mêler à un concert formé
-de toutes nos voisines et amies, qui s'éleva tout à coup pour
-célébrer, au moyen de cent soupirs, réticences et expressions
-ambiguës, ce qu'on appelait «mon deuil élégant».
-
-La vérité était que mon deuil ayant été commandé à Chinon, et
-bien que ce fût chez une couturière pour qui maman et grand'mère
-ne tarissaient pas d'éloges, je m'étais toutefois un peu méfiée
-de son talent, et, afin de m'épargner l'achat d'une nouvelle
-robe de deuil à Paris, j'avais manifesté par trois visites chez
-la couturière mon souci d'avoir une robe bien faite. Ces trois
-malheureux essayages, au lendemain de la mort de mon grand-père,
-et, si je me souviens bien, deux retouches postérieures à la
-cérémonie des obsèques, avaient été très commentés dans le
-quartier. Ma robe n'était ni plus ni moins qu'une robe de deuil,
-sans la moindre fantaisie, sans la plus mince atténuation à
-la rigueur classique. Je ne pense pas nuire aujourd'hui à la
-réputation de la couturière si estimée de ma famille, en disant
-que sa robe, malgré essayages et retouches, n'allait pas très
-bien; mais c'est le deuil même qui, paraît-il, m'allait bien,
-comme il va généralement aux blondes et à celles dont les
-cheveux sont mal contenus sous le crêpe du chapeau. Mon mari,
-sans arrière-pensée, croyant plutôt être agréable à tous comme
-à moi-même, avait eu l'étourderie de dire: «Le deuil lui va à
-ravir...» On avait haussé les épaules, et il s'était attiré par là
-des remarques désobligeantes. Commérages, avis détournés, souci
-trop zélé de mon bien, tout cela n'aboutissait qu'à me piquer et à
-me détourner de la pensée de ma petite ville, des miens et de tout
-ce que mes souvenirs de jeunesse ou d'enfance eussent pu offrir
-pour moi de salutaire.
-
-Le comble me fut servi par madame Vaufrenard.
-
-Madame Vaufrenard, dont le mari avait jadis chanté à l'Opéra, qui
-avait habité cinquante ans Paris avant de venir à Chinon, et qui
-n'était pas exempte de péché, me glissa dans l'oreille, peu avant
-mon départ:
-
---Jolie comme vous êtes, ah! il faut profiter de la vie, mon
-enfant!...
-
-C'était complet. Celle-ci, différente pourtant de toutes
-les autres, croyait, comme les autres, que j'étais appelée
-irrévocablement à manquer à mes devoirs, et elle m'engageait
-ouvertement à le faire.
-
-Eh bien! si quelque avis eût dû contribuer à me retenir dans le
-droit chemin, c'eût été celui de madame Vaufrenard!
-
-Les autres m'avaient exaspérée, mais sèchement, en me laissant
-un goût secret de réaction contre leur puritanisme grincheux;
-celui-là me fit pleurer pendant une demi-journée, pleurer de
-découragement, de désespoir et de rage.
-
-Mes larmes furent à la fois bien et mal interprétées. Maman y
-vit, au moment de mon départ, une explosion un peu tardive, mais
-touchante, du regret de son pauvre père; grand'mère y reconnut
-l'effet des sages conseils à moi si fréquemment prodigués,
-durant mon séjour, et qui opéraient enfin, en produisant dans
-ma conscience une grande confusion. L'une et l'autre, en somme,
-furent satisfaites, d'elles-mêmes, tout au moins, plutôt que
-de moi, car, depuis que j'étais «parisienne», comme elles
-disaient, il y avait bon gré mal gré un voile entre nous; elles
-le sentaient; je le sentais aussi; ni elles ni moi ne voulions le
-voir, mais nos mains en se tendant s'empêtraient dans son tissu
-impalpable et pourtant réel.
-
-Étais-je donc si changée? Mais, lors de mes précédentes visites
-à Chinon, malgré mille nuances disparates, aucune différence
-essentielle ne nous avait séparées... Étais-je donc si changée?...
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Pendant le trajet du retour à Paris, mon mari me confia un ennui
-dont il n'avait pas voulu m'entretenir sous le toit de mes
-parents, «parce que les murs, dit-il, surtout en province, ont
-des oreilles.» Et sa confidence me fut une explication de la
-lettre alambiquée qu'Albéric Du Toit avait écrite à sa mère et
-que la bonne madame Du Toit m'avait lue et relue dans le potager
-de Fontaine-l'Abbé: la lettre annonçant, à mots couverts, qu'il
-se passait à Dinard quelque chose «de triste ou de gai, c'est
-comme on l'entend», et dont on reparlerait sans doute plus tard,
-la lettre qui avait fait croire à madame Du Toit qu'il s'agissait
-enfin d'une grossesse d'Isabelle. Ah! non, il ne s'agissait pas
-d'une grossesse d'Isabelle; il s'agissait hélas! de la malheureuse
-Emma, ma belle-soeur, qui avait traîné la maman Serpe, avec ses
-chiens, jusqu'à Saint-Lunaire, tout proche de Dinard, et qui
-«s'exhibait,» m'apprit mon mari, chaque jour, sur la plage ou
-aux Petits Chevaux, en compagnie «d'une bande de gamins». Les
-gamins, c'étaient des petits jeunes gens de dix-sept à vingt
-ans, la plupart «d'excellente famille», selon l'expression
-consacrée, et de si bonne famille que le père de l'un d'eux, un
-monsieur fort connu, était venu en personne arracher son fils à
-la compagnie, lui tirer les oreilles en public et non sans avoir
-laissé entendre quelques paroles peu flatteuses pour la belle
-qui le retenait, parmi lesquelles le mot «quadragénaire» était
-le moindre. C'est cette aventure qui avait fait tapage à Dinard
-où la famille du jeune homme était en villégiature; et c'est ce
-potin de plage qu'Isabelle qualifiait de «triste ou gai, c'est
-comme on l'entend.» Les Voulasne, il est vrai,--mon mari l'avait
-exigé d'eux,--depuis beau temps ne voyaient plus Emma. Mais,
-incapables, à force de mollesse, de soutenir une attitude adoptée,
-si Emma se fût présentée chez eux, ils ne lui eussent opposé ni
-un mot, ni un geste pour l'inviter à rebrousser chemin. Emma, qui
-les connaissait bien, poussée d'ailleurs probablement par quelque
-ami imberbe, mais ravie de faire une bonne niche à son frère,
-aborda, sur la plage de Dinard, le feu du scandale fumant encore,
-les Voulasne qui s'y promenaient avec leurs deux filles et leur
-gendre. Et les Voulasne, une heure durant, leurs deux filles et
-leur gendre se promenèrent avec Emma sous l'oeil de la galerie,
-s'assirent à côté d'Emma, prirent le thé avec elle. Mon mari, qui
-trouvait bon tout ce qui venait des Voulasne, était outré, cette
-fois. Il reniait ses cousins; il traitait Albéric de tous les
-noms. Déshonoré par sa soeur quant à lui, il se disait achevé par
-sa famille et jusque par «cette poule mouillée de jeune Du Toit».
-Le plus remarquable de l'affaire se trouvait être que les amis des
-Voulasne à Dinard: Lestaffet, Baillé-Calixte, et jusqu'à Kulm, le
-divorcé récent qui venait de lâcher sa femme avec deux grandes
-jeunes filles, après vingt ans de mariage, enfin tous ceux que
-j'avais vus, chez les Voulasne et ailleurs, défendre la liberté
-des moeurs et proclamer la sainte loi de l'amour, se montraient
-les plus indignés de l'invraisemblable indulgence des Voulasne.
-Rétrospectivement, mon mari s'échauffait à la pensée qu'une
-semaine plus tôt il se fût trouvé à Dinard, lui, au milieu de ces
-événements.
-
---Mais, disais-je, vous les auriez prévenus ou atténués!...
-
---J'aurais tué Emma! faisait-il tout bas, en étranglant entre ses
-doigts ses deux genoux accolés.
-
-Il était consterné par ce triste épisode de la vie désordonnée de
-sa soeur. Les Voulasne s'en trouvaient atteints; ils avaient encore
-une fille à marier.
-
---Ne l'oublions pas! disait-il.
-
-J'essayais d'apaiser les idées de mon mari qui se soulevaient à
-ce propos, outre mesure, et je me rappelle que, ne sachant quel
-sujet de conversation opposer à celui-ci, je hasardai quelques
-réflexions sur les dames de Chinon qui formaient, en effet, assez
-violente antithèse avec celles que nous inspirait ma belle-soeur.
-
---Ces femmes-là ont leurs travers, leurs ridicules, dit-il, il en
-faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout, plutôt qu'une femme
-sans pudeur!...
-
-Quand nous sommes attristés, il vaut mieux échanger notre sujet
-de tristesse contre un autre, que prétendre nous égayer. Je lui
-parlai de mon frère. Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant
-vu ce pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion des obsèques,
-pendant les quarante-huit heures de congé qu'il obtint; et, de
-ces deux journées, j'avais gardé un souvenir désolé. Faute de
-pouvoir se procurer une situation sérieuse, Paul continuait à
-être un sujet d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit
-qu'il avait à Tours une liaison et deux petits enfants sur les
-bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille charge? Depuis
-l'échec de ses études de droit à Paris, on l'avait placé, sur sa
-demande, dans une maison de commerce où il ne recevait que des
-appointements dérisoires, mais où du moins l'on n'exigeait de lui
-rien qui dépassât ses capacités, c'est-à-dire peu de chose. Ce
-qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en revoyant mon frère,
-c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement déclassé. Ah, Dieu! si
-mon père eût vécu et vu cela! En sept ou huit années de ce régime,
-Paul avait perdu tout le fruit de son éducation; il était épais,
-ignorant, commun; c'était un grand gaillard, vigoureux, fort,
-avec des mains de manoeuvre, des vêtements d'ouvrier endimanché;
-il était préoccupé uniquement de faire de l'entraînement à
-bicyclette, nullement malheureux d'ailleurs, en apparence, mais
-pour moi plus pitoyable que s'il eût souffert de son sort.
-
---Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous voyez, il est
-bien rare qu'il ne se trouve au moins un membre à ne vous faire
-que peu d'honneur.
-
---Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque chose de
-relâché.
-
-Comme la plupart des hommes, il dénonçait le «relâchement» toutes
-les fois qu'il en était directement atteint. Hormis ces cas, il
-y voyait une sorte de progrès dans la douceur et la facilité des
-moeurs. Si Emma n'eût pas été sa soeur, ni les Voulasne ses cousins,
-il eût trouvé très «farce» l'épisode de Saint-Lunaire; si mon
-frère ne lui eût tenu d'assez près, il m'eût débité à propos de
-mon frère un petit discours que j'imaginais bien: Paul était
-des premiers touchés par l'air nouveau; Paul appartenait à une
-génération que ni ma famille ni moi ne saurions comprendre, à
-une génération appelée à porter son activité non sur des idées
-creuses, mais sur les innombrables applications de la science, sur
-les grands mouvements modernes, enfin sur les sports qui créeront
-des industries insoupçonnées, à une génération pas du tout plus
-dépourvue d'intelligence ou de mérite que les précédentes, mais
-différente, tout simplement, et qui ferait preuve de valeur
-et de courage, comme ses aînées, on le verrait avant peu. Ne
-commençait-on pas à parler de voitures se mouvant automatiquement?
-Quel bouleversement prochain dans le monde! etc., etc... Mais
-Paul tenait de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger
-que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait jamais rien
-fait au collège, rien fait comme étudiant, qui n'était apte en
-définitive qu'à mouvoir les pédales d'une bicyclette. Et, en
-conclusion, mon mari formulait que ce qui avait manqué à Paul,
-c'était l'autorité énergique d'un père trop tôt disparu, de même
-qu'à l'éducation d'Emma, disait-il en soupirant avec une tristesse
-et une conviction véritables, «il a manqué la volonté d'un homme».
-
- * * * * *
-
-J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit mot à
-Fontaine-l'Abbé, pour avertir madame Du Toit qu'elle eût à me
-donner désormais de ses nouvelles à Paris. Nous n'étions pas
-rentrés depuis deux jours, qu'à ma grande surprise on m'annonce,
-après déjeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait
-ordinairement la campagne qu'à la Toussaint; nous n'étions qu'à la
-fin d'octobre. Madame Du Toit m'embrassa, tout émue, en me parlant
-de mon grand-père. Mais elle ne connaissait point personnellement
-mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait en songeant qu'elle
-venait me parler de l'aventure de Saint-Lunaire, de ses suites
-sur les trop faibles Voulasne, et sur Albéric, gagné par leur
-extraordinaire apathie.
-
-Et en effet, aussitôt après les condoléances, cette triste affaire
-déborda de toutes parts. Elle la tenait d'un témoin, d'un ami sûr.
-M. Du Toit, par bonheur, ignorait tout encore. On espérait que,
-dans son entourage, le bruit serait étouffé.
-
-Nous ne nous privions point, habituellement, madame Du Toit et
-moi, en échangeant nos tristesses de famille, de parler des
-chagrins qu'Emma causait à mon mari.
-
---Je n'ai plus de fils, s'écria madame Du Toit: il est digne
-de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne pas venir à
-Fontaine-l'Abbé et de rester avec eux cacher sa honte!... Et que
-pense de cela votre mari, ma chère enfant?
-
---Mon mari, il m'a dit que s'il avait été là, il aurait tué sa
-soeur...
-
---Où est-il? où est-il? s'écria madame Du Toit, en se levant de
-son siège, je veux le voir, je veux le féliciter... Il y a donc
-encore des hommes capables de faire respecter avec énergie les
-convenances!... Mais, dites-moi, et ses cousins Voulasne pour qui
-il a tant de complaisance?...
-
---C'est la première fois que je le vois d'une juste sévérité
-contre les Voulasne.
-
-Madame Du Toit fut très satisfaite de l'entretien qu'elle eut avec
-mon mari. Ils échangèrent leurs vues sur la famille en général et
-sur le cas présent. Elle connaissait peu mon mari; elle ne lui
-croyait point des opinions aussi saines. Ses cousins, sa soeur,
-et le fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps, avaient
-beaucoup nui à mon mari chez les Du Toit, et dans la proportion
-même où ils m'avaient servie, moi, en me faisant, par contraste,
-si intéressante et un peu victime.
-
---Il est très bien, tout à fait bien, votre mari! me dit-elle,
-quand il nous eut quittées.
-
-Et elle ajouta:
-
---Mon enfant, les oreilles ont dû vous tinter...
-
---... Me tinter?... pourquoi?...
-
---Parce qu'on a joliment parlé de vous, à Fontaine-l'Abbé, après
-votre départ!... Oui. J'ai peut-être tort de vous dire cela; je
-ne vous le dirais pas si je ne vous savais la plus sérieuse et la
-plus honnête femme du monde... et si je ne vous savais la femme de
-monsieur Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant innocemment, je
-crois que vous avez laissé à mon mystérieux neveu une impression
-qui l'a, pour un temps, rehaussé dans mon estime... Admirer une
-femme comme vous, ma petite amie, cela prouve, chez un garçon,
-qu'il a encore quelque chose de sain dans le coeur...
-
-Ma gorge se serra. Mon coeur semblait vouloir faire éclater ma
-poitrine. Je me mis à rire pour faire diversion.
-
---Ah! bien, dis-je, ce serait la première fois, je suppose, que je
-laisse une impression derrière moi!...
-
---Oh! oh! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la coquetterie de
-vous retourner... Mais, abandonnons cela. D'ailleurs, j'ai une
-idée, ajouta-t-elle en me menaçant du doigt, comme une enfant: si
-vous devenez dangereuse, je vous ferai désormais surveiller par
-votre mari... Ah çà! dites-moi, monsieur Serpe viendra bien dîner
-à la maison, j'espère?...
-
---Il en sera très flatté, très heureux...
-
---Vous comprenez, ma chère petite amie, ne pas vous avoir à dîner
-cet hiver après l'enchantement que nous a causé votre présence à
-Fontaine-l'Abbé, non, c'est impossible.
-
-Et, confidentiellement, en s'abritant de la main un coin de la
-bouche:
-
---Un qui est amoureux de vous, savez-vous qui?... C'est monsieur
-Du Toit!... Je vous en fais la confidence. Je ne suis pas jalouse.
-
-Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez fait pour
-donner quelque attrait pour moi à sa visite, elle se remit à me
-parler de son fils, et me parla de lui pendant une heure. Elle
-m'avoua qu'elle avait quitté la campagne parce qu'elle ne pouvait
-y vivre sans le voir.
-
-Cette visite me laissa étourdie, et comme enivrée.
-
-Je me souviens qu'il faisait une splendide journée d'automne;
-les persiennes étaient à demi fermées, l'air était doux; je
-me laissai tomber dans un petit fauteuil bas; je couvris mes
-paupières avec mes doigts, et je regrettai Fontaine-l'Abbé...
-J'entendis le murmure de l'eau, je vis la trouée dans les arbres,
-les pelouses inclinées, et l'allée couverte où il y avait depuis
-soixante ans un rouleau de pierre... De tout ce que m'avait dit
-madame Du Toit, que demeurait-il en moi? La pauvre femme m'avait
-encore une fois prise à témoin de ses tristesses. Ordinairement,
-j'y compatissais... Allons! allons! il faut avoir le courage de
-dire qu'aujourd'hui je plaignais ma chère vieille amie, mais que
-de toutes ses paroles mêlées, une seule m'intéressait, celle qui
-m'avait produit l'effet d'une grande main vigoureuse pénétrant
-dans ma poitrine et me pressant le coeur: «Je crois que vous avez
-laissé à mon neveu une impression...»
-
-J'écartai mes mains de mes yeux; je regardai la pièce où je me
-trouvais, les objets qu'elle contenait, et le beau jour doré qui
-entrait entre les lames des persiennes, et tout parut transformé
-pour moi.
-
-Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une chose pareille?
-
-Parce que, comme elle avait pris la précaution de l'exprimer
-elle-même, parce que j'étais «la plus sérieuse et la plus honnête
-des femmes», parce que j'étais, moi, tellement insoupçonnable, que
-l'on pouvait impunément, à moi, dire une chose pareille!...
-
-Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il est vrai,
-que désormais elle me ferait surveiller par mon mari. Cela
-m'avait, dans l'instant, un peu remuée, parce que le nom de mon
-mari prononcé à propos de M. Juillet, pour la première fois,
-communiquait une sorte de consistance à une chose qui pouvait
-n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même, en moi seule... Et
-cette idée de «surveillance» évoquait en moi celle de culpabilité,
-jusqu'alors étrangère... Quant au fait lui-même: que désormais
-mon mari m'accompagnât ou non chez madame Du Toit, en quoi
-m'importait-il? Je n'avais pas l'intention de mal agir.
-
-«Les oreilles ont dû vous tinter?--Pourquoi?--Parce que... etc.»
-Oh! musique des mots qui font naître en nous une pensée douce!
-Quelle rumeur en moi à présent! Je n'avais rien éprouvé, rien,
-jamais, jamais, de comparable à cela. J'avais eu un amour, étant
-jeune fille, pour un homme qui ne s'en était pas douté et qui,
-lui, ne songeait nullement à m'aimer. Et puis c'était tout. Et il
-se pouvait qu'un homme eût reçu de moi une impression!... Oh!...
-Et quel homme!... lui!...
-
-Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec un coeur si enclin
-à aimer, pardonnez-moi!
-
-Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis fidèlement par
-où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez-moi!
-
-C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. Vous avez mis
-dans l'amour trop de douceur!... Douceur, douceur! ce mot me
-revient sans cesse... Nous en avons tant besoin!... Mon Dieu,
-pardonnez-moi!
-
-Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser même, mais je me
-rappelle que jamais mon coeur n'avait été ému à la caresse d'une
-idée comme celle-ci: «Il y a un homme qui pense à toi tendrement.»
-On ne peut rien imaginer de comparable à cette idée-là. Quand
-elle pénètre en nous, c'est comme un fer rouge qui nous brûle la
-poitrine, et qui cependant nous fait crier de bonheur. Ou bien
-c'est un fluide sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature
-de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est toute changée.
-Nous ne nous reconnaissons plus. Mais notre âme s'échauffe et
-s'exalte pour les mêmes causes qu'auparavant;... ce qui nous
-leurre. Il se fait en nous un mélange de tout le connu avec
-l'inconnu... C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon
-Dieu!...
-
-Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude, qu'une
-lueur de raison me revint. C'était en souriant que madame
-Du Toit m'avait parlé de son neveu! elle n'attachait pas la
-moindre importance aux quelques mots prononcés par elle; en les
-prononçant, il est très probable qu'elle pensait à autre chose;
-elle pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi,
-encore et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement parler
-d'Albéric... Si son neveu eût témoigné un sentiment sérieux en ma
-faveur, madame Du Toit était une femme d'un trop grand sens pour
-me le rapporter... Cela n'eût pas été conforme à sa manière. Il ne
-fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit à ce propos.
-En me résignant à cette interprétation, je sentis se dissiper mes
-dernières fumées; j'éprouvai un soulagement, un allégement, la
-sensation de me vêtir de linge propre et frais. Mais je gardais le
-souvenir d'avoir passé par un état auquel je ne trouve point de
-nom. Je sortis avec mes enfants, comme à l'ordinaire.
-
-Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant la visite de
-madame Du Toit. J'avais reçu une violente secousse, oui, mais,
-me retrouvant après coup sur mes deux pieds, je me sentais plus
-d'aplomb que jamais.
-
-La première fois que je revis madame Du Toit, elle ne me dit pas
-un mot concernant le sujet qui m'avait bouleversée. Mais, pendant
-tout l'entretien que j'eus avec elle, je ne cessai de remarquer
-qu'elle ne me parlait pas de ce sujet... Il est vrai qu'elle
-venait de recevoir une longue lettre d'Albéric et une aussi de sa
-belle-fille, «très gentille», me dit-elle. Ils étaient à Rome,
-après avoir séjourné à Naples, visité Ischia, Capri, Sorrente,
-Amalfi et les ruines des temples de Poestum; ils décrivaient le
-Vatican, le Colisée, la campagne unique au monde. Enfin, ils
-pensaient à lui écrire.
-
-Après trois semaines de silence, après qu'elle avait pu croire
-son Albéric perdu pour elle à tout jamais, cette lettre longue,
-où Albéric ne marquait même pas qu'il avait négligé d'écrire,
-et où il était si apparent qu'il n'avait songé ni à écrire ni
-à s'excuser, la comblait de joie. Elle oubliait tout. Je crois
-qu'elle pardonnait aux Voulasne et d'avoir serré la main d'Emma
-et d'avoir enlevé Albéric, pour la seule raison qu'elle recevait
-aujourd'hui une longue lettre. Les choses sont ainsi faites;
-elles favorisent les vauriens, trop souvent, constatons-le. Une
-grosse faute commise, et puis réparée, de combien de petites ne
-couvre-t-elle pas la trace?
-
-Les Voulasne n'étaient pas des gens à calculer les suites
-de leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans motifs de
-qualité bien choisie, et ils avaient une chance que l'on prétend
-n'appartenir qu'aux ingénus. Bousculés, rudoyés même par leurs
-amis, menacés d'une rupture complète avec les Du Toit, ils
-entreprenaient assez lâchement ce voyage, puis le prolongeaient
-au delà du terme habituel de leur rentrée, laissant à leurs amis
-le temps de regretter la commodité de leur maison; et il n'y
-avait pas jusqu'au naïf cynisme de leur conduite qui ne leur
-valût l'avantage d'être ménagés, et, par exemple, dans la maison
-Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les désirait, les uns pour
-eux, les autres pour le jeune ménage qu'ils captaient; et puis,
-n'avaient-ils pas en somme procuré un beau voyage à Albéric!
-
-M. Chauffin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit donner dès
-les premiers jours de décembre une soirée dans le genre de celle
-qui m'avait initiée à leurs goûts, aux débuts de mon mariage.
-Mais, cette fois-ci, mon mari ne monta pas sur le tréteau de
-ses cousins. Il n'y monta pas parce qu'il était invité à un
-prochain dîner chez les Du Toit. Non, je n'eusse jamais cru que
-l'invitation chez les Du Toit pût être d'un effet si prodigieux
-sur mon mari! Quelle que fût sa soumission à ses cousins
-Voulasne,--un peu moins aveugle toutefois depuis l'épisode de
-Dinard,--quelle que fût sa vieille crédulité en un monde neuf
-qui avait la prétention de se créer autour de lui, et qui par
-cent côtés le retenait, rien, rien ne lui pouvait procurer plus
-d'orgueil que le fait d'être introduit dans un monde d'esprit
-traditionnel, rigoriste, ennuyeux même et d'une insoupçonnable
-honorabilité. Il n'avait pas, aux premiers mois de son mariage,
-sacrifié à sa jeune femme la petite scène avec le kanguroo
-boxeur, mais il en sacrifiait une analogue aujourd'hui à l'honneur
-de bientôt dîner chez le président Du Toit.
-
-Madame Du Toit, invitée à cette soirée, y vint avec son mari.
-Cette soirée, composée de pantalonnades qui n'égaieraient pas les
-enfants de nos jours, consacra d'une manière officielle l'oubli
-de l'acte commis sur la plage de Dinard; elle nettoya le passé.
-M. Du Toit, demeuré ignorant de ces potins inscrits sur le sable,
-contribua par sa présence à ce lavage. Voulasne, gros, gras,
-pléthorique, doré comme un oignon par le ciel méridional, crevant
-sa peau de toutes parts, l'oeil d'un bébé, la bouche ouverte et
-bavant d'allégresse, allait de l'un à l'autre, interrogeait:
-
---Avez-vous lu le programme?
-
---Mais certainement! Très curieux... plein de promesses...
-
---Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes?
-
-Et les femmes d'ajuster leur face-à-main, les hommes leur monocle.
-Le bon Gustave se tordait de rire:
-
---Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a le clou... Le
-clou est entre les lignes!...
-
-Henriette, boubille, étourdie, toujours jeune, souriante à tous,
-émerveillée que la vie fût si facile et les gens si bons, croyait
-à deux choses: elle croyait qu'il était impossible que l'on
-s'amusât nulle part aussi bien que chez elle, et elle croyait que
-M. Chauffin possédait du génie.
-
---Il y a un clou? lui demandait-on.
-
---Chut! chut!... Mais ce que je puis vous dire, c'est que monsieur
-Chauffin a eu une idée!...
-
-Le «clou» était planté dans le jardin d'hiver, cela semblait
-probable, car les portes en étaient tenues hermétiquement closes.
-
---Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu la tête!...
-
---Et comment est-elle?
-
---Ah! vous êtes prise! me dit-il, vous aussi, comme moi. Dire
-qu'il suffit de fermer une porte et de laisser soupçonner qu'elle
-s'ouvrira, pour intriguer les plus rebelles!...
-
---Mais, la tête, la tête?...
-
---Oh! dit-il, c'est simplement que l'on attend le départ de mon
-oncle et de ma tante Du Toit pour ouvrir ces portes...
-
---En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en même temps qu'eux...
-
---Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il, d'un ton
-qui m'invitait à achever sa pensée en y ajoutant le souvenir de
-Fontaine-l'Abbé, le souvenir de la voiture dans la cour pavée, de
-la voiture s'éloignant par la route en lacets...
-
-Et il me sembla à ce moment que tout en lui confirmait ce que
-m'avait rapporté sa tante. Je ne parlai plus de partir, même
-quand monsieur et madame Du Toit se retirèrent.
-
-Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une exclamation
-d'enthousiasme s'échappa de toutes les poitrines.
-
-Au milieu de cette pièce, on avait creusé pendant les vacances
-une piscine, non pas très vaste, à la vérité, mais profonde. Le
-gargouillement de l'eau la signala à ceux qui, comme moi, ne
-virent tout d'abord que le dos et les épaules des plus pressés.
-Puis, tout à coup, un immense éclat de rire, suivi de «Oh!» de
-«Ah!», de chuchotements, d'appréciations, de commentaires à
-l'infini. Me faufilant, me haussant sur les pieds, je reconnus
-d'abord M. Chauffin, costumé en gardien du Jardin d'Acclimatation
-et qui récitait un boniment; il désignait, d'une sorte de harpon,
-deux gros paquets, noirs et gluants, mobiles, apparus, disparus,
-barbotant dans la piscine à grand bruit. Ces paquets simulaient
-évidemment des otaries; ces otaries, c'étaient Gustave Voulasne et
-sa fille Pipette!...
-
-Voulasne et sa fille Pipette, jambes accolées, chacun, dans une
-gaine terminée en queue de poisson, les bras pliés, fixés aux
-flancs sous un maillot de caoutchouc, les mains gantées de même
-matière, seules libres, en guise de nageoires, la tête en un
-bonnet de bain, le visage étouffé sous un masque d'arlequin noir
-et moustachu, plongeaient à qui mieux mieux, se redressaient d'un
-fougueux élan, s'agrippaient le plus malaisément possible à la
-margelle, où tous les deux venaient s'ébrouer à l'envi, soufflant,
-crachant, inondant les spectateurs dont on voyait les uns défendre
-avec rage leur plastron, et les autres, par galanterie, s'exposer
-à recevoir bénévolement l'haleine emperlée de l'intrépide et
-irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait à tous curieux,
-sous le tissu plastique à l'excès, d'une part ses reins solides
-et souples, et de l'autre ses jeunes seins gracieux. Chauffin,
-finalement, cela va de soi, jouait à tomber par mégarde dans
-l'eau, tout vêtu qu'il était, et, avec les deux amphibies, c'était
-un tumultueux et inénarrable combat marin! Le succès fut sans
-précédent rue Pergolèse.
-
-Albéric Du Toit regardait cela comme tout le monde. Je lui dis:
-
---Est-ce que vous devriez permettre que votre petite belle-soeur
-se montre comme cela, voyons, Albéric? Vous êtes le seul proche
-parent de Pipette, qui ayez conscience de ce que vous faites et
-de ce qui est permis ou non à une jeune fille qui doit trouver un
-mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui être désavantageux?
-
-Albéric me fit observer:
-
---Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait là est à la portée de
-tout le monde?
-
-Et le voilà à m'expliquer la difficulté de se mouvoir, en un si
-petit volume d'eau, sans le secours des bras ni des jambes:
-
---C'est une affaire de reins, me dit-il avec admiration,
-uniquement de reins; il faut être une fière nageuse!...
-
---Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit un peu
-durement M. Juillet, madame te prie de remarquer que l'exercice
-qu'on fait accomplir à mademoiselle Voulasne est indécent.
-
-Albéric se tourna vers M. Juillet et lui dit:
-
---A d'autres qu'à toi, mon vieux, de faire le Père la Pudeur!...
-
-Pourquoi disait-il cela à M. Juillet?...
-
-M. Juillet me parla aussitôt d'autre chose. Il sollicitait une
-mission du gouvernement en Afrique, afin, disait-il, de se faire
-prendre un peu au sérieux par sa famille. Il comptait bientôt
-partir; il me l'annonça ce soir-là.
-
-A la pensée qu'il allait disparaître de ma vue, il me semblait
-que mon coeur cessait d'être suspendu dans ma poitrine et tombait;
-à la pensée qu'il eût pu ne plus être là dès aujourd'hui, il me
-semblait que j'allais être submergée, asphyxiée dans cette mer de
-platitude et d'imbécillité que ce monde représentait pour moi.
-Lui parti, c'était un désert, un néant, le vertige, la mort. Non
-que nous eussions ensemble des conversations de nature à faire
-pâmer, mon Dieu! non; il n'abordait avec moi aucun sujet qui pût
-me donner à entendre que les paroles de sa tante fussent fondées,
-non; mais il avait avec moi un certain ton où il n'était pas
-possible que manquât un peu de tendresse, et il avait des mots, de
-ces mots que je n'ai entendu jamais que de lui, qui s'enchâssaient
-dans la mémoire et devenaient prétextes, comme un vers de poète, à
-des songeries illimitées.
-
-Il allait bientôt partir...
-
-Et entre temps, la brutale réplique d'Albéric me revenait à
-l'esprit.
-
-Je retrouvai M. Juillet, à la fin de cette même soirée; il causait
-avec une femme assez jolie, madame Le Gouvillon, qui se plaignait
-à grands cris des absences trop fréquentes de son mari obligé
-de voyager en province et à l'étranger. Lorsqu'il en revenait,
-déplorait-elle, il était fourbu; et avec cela, deux maladies en
-l'espace de six ans... «Eh bien! et ma vie de femme, monsieur?...
-Non, je divorcerai ou je prendrai un amant.» Ma présence,
-d'ailleurs, ne la gêna en aucune manière; elle me dit: «Oh! vous,
-vous avez un mari qui est un gaillard; vous avez de la veine!...»
-M. Juillet prit un certain air, que je lui voyais quelquefois,
-celui que j'aimais le moins en lui, où le dédain se mêlait à je
-ne sais quel malicieux plaisir, et qui n'était pas perceptible à
-tous. Et il abonda dans le sens de cette femme, parut s'étonner
-qu'elle eût pu supporter six années pareil sort et un homme qui
-avait fait deux maladies, s'il vous plaît!.. Il lui cita le cas
-de George Sand à Venise, au chevet du pauvre Musset fiévreux:
-«Elle le trompait, madame, de l'autre côté de la cloison avec un
-médecin râblé!...»
-
---Vous m'avez dégoûtée, lui dis-je, quand je fus un instant seule
-avec lui.
-
-Il sourit:
-
---C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il.
-
-Cela me faisait mal de le trouver à l'aise avec des femmes de ce
-genre. Je le voyais si beau! J'aurais voulu qu'il trônât au-dessus
-de ces comédies.
-
-Mais il avait cette maudite curiosité que je ne comprenais pas. Il
-fallait qu'il sût tout, qu'il comprît tout, qu'il s'assimilât tout.
-
---Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela, tout! quelle
-saleté que tout! Tout, c'est le tas d'immondices... Il faut
-choisir.
-
---Mais, pour choisir en connaissance de cause, répliquait-il, il
-faut avoir touché à tout!
-
---Allons donc! le choix est toujours fait d'avance.
-
---Ah! dit-il, vous avez peut-être raison.
-
-Mais peut-être ne donnait-il pas tort à madame Le Gouvillon!
-
-La mobilité d'expression de sa physionomie me déconcertait
-souvent. Je faisais des efforts pour discerner parmi ces images
-successives celle que je nommais «la vraie». Car je croyais
-fermement qu'il n'y en avait qu'une qui fût vraie, et qu'il jouait
-quand il laissait se dessiner les autres. La vraie, c'était
-celle qui m'avait plu toujours en lui; et quand je cherche ce
-qui la caractérisait, je trouve que c'était avant tout la joie
-qu'il manifestait en me voyant. Ç'avait été la même depuis le
-premier jour, mais, à moins que je ne m'abuse,--et je n'ai jamais
-été portée à m'abuser en ce sens-là,--le plaisir qu'il prenait
-à me voir augmentait depuis la saison à Fontaine-l'Abbé. Il
-ne le trahissait nullement par ses paroles. Il paraissait les
-mesurer plutôt. Cependant, à l'accent, une femme mise en éveil,
-comme je l'étais, ne se trompait pas. Dans une réunion où il
-pouvait être, je le cherchais, moi, je ne m'en cache pas, je
-le cherchais; eh bien! quand je l'avais trouvé, il me semblait
-qu'il venait au-devant de moi, mais plus lentement que moi, avec
-des hésitations, des arrêts, des retours sur ses pas, que moi je
-n'avais certes point.
-
-Jamais il ne se permit avec moi le plus léger écart de langage.
-Il était hardi jusqu'au cynisme avec un grand nombre de femmes.
-Il s'offrait un régal malin et cruel de scandaliser quelquefois
-celles, chez sa tante, qu'il appelait des «mijaurées». Avec
-moi, son respect était absolu, sa conversation, à part quelques
-innocents badinages, toujours grave et remplie de ces imprévus
-que le plaisir seul inspire, et surtout le plaisir de posséder
-l'interlocuteur désiré entre tous. Et je me disais: «Si je suis,
-pour lui, momentanément, l'interlocuteur rêvé, ce n'est pas par ma
-qualité d'interlocuteur, car je l'écoute plus que je ne lui tiens
-tête, et il ne peut me croire assez intelligente pour mériter de
-pareils frais de pensée; c'est qu'il se leurre à mon sujet, c'est
-qu'il est un peu aveuglé sur ma qualité réelle, c'est qu'il a le
-bandeau, c'est qu'il...» Je n'osais conclure, mais je pensais
-malgré tout: «c'est que, peut-être, il m'aime!...»
-
-Du mois de décembre à Pâques nous dînâmes trois ou quatre fois
-chez madame Du Toit avec mon mari. La présence de mon mari
-légitimait, à mes yeux, les entretiens que je pouvais avoir
-seule à seul avec M. Juillet. Ces entretiens recherchés par moi,
-recherchés par M. Juillet, eussent, avec toute autre femme, été
-qualifiés de _flirt_. Jamais personne ne prononça ce mot à propos
-de mon amitié de prédilection. A Chinon, tout le monde concevait
-sur moi des soupçons; chez les Du Toit, ma réputation, établie une
-fois pour toutes, par une autorité constituée, était intangible.
-Ceux qui se permettaient quelque plaisanterie disaient que j'étais
-attachée à convertir M. Juillet, qui passait pour grand pécheur.
-
-Parfois je pensais: «Est-ce que je regrette qu'il ne me parle
-pas d'amour?» Mais je chassais vite la réponse. Je ne voulais
-rien examiner de trop près, rien prévoir, presque rien savoir.
-Cette ignorance systématique était tout à fait contraire à mes
-habitudes. Et qu'une chose en moi se trouvât à ce point contraire
-à mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant, parfois,
-la question se présentait à moi: «Mais enfin, s'il me parlait
-d'amour, que ferais-je?» C'était lorsque, silencieux, un peu
-préoccupé, il se tournait soudainement vers moi et que son regard
-parlait avant ses lèvres... Les lèvres parlaient ensuite et ne
-continuaient pas le langage des yeux...
-
-Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le regard. Le sens
-seul des paroles demeurait étranger. Mais moi, dont le coeur,
-le corps et toute la volonté fondaient à proximité de quelque
-chose de si doux, voilà que je n'entendais plus alors le sens
-des paroles... Et il vit bien, je crois, que ce n'était pas chez
-moi inattention, mais au contraire attention trop vive portée
-au seul point qui, dans sa causerie avec moi, comptait, avait
-de la valeur. La vérité m'oblige à dire qu'il en fut surpris
-désagréablement. Avait-il résolu de ne point me laisser apercevoir
-le sentiment qu'il pouvait avoir pour moi? Il me bouda un peu. Et
-je ne savais comment interpréter sa bouderie. N'était-elle qu'une
-méditation sur lui-même et sur son cas vis-à-vis de moi, qui,
-bon gré mal gré,--allons! il devait bien le remarquer!--devenait
-brûlant?
-
-Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et j'aurais dû
-méditer, moi aussi, sur mon cas, qui en valait la peine. Mais, je
-ne voulais pas méditer, je ne voulais pas penser. Il n'y a pas
-une période de ma vie ou je me sois fuie plus résolument. Je ne
-cherchais qu'à m'étourdir, à me donner le change. J'ai compris, à
-cette époque-là, nombre de pauvres femmes que j'avais auparavant
-accusées sans pitié. C'était le moment pour moi de m'ouvrir à
-quelqu'un de confiance, à mon confesseur, en tout cas... Oui! mais
-outre que ma dévotion attiédie m'avait fait perdre l'habitude de
-m'ouvrir à un confesseur, je me suggestionnais avec acharnement
-afin de demeurer dans la quiétude la plus parfaite et dans la
-conviction qu'il n'y avait rien, qu'il ne saurait rien y avoir,
-enfin qu'_une femme comme moi_ ne saurait courir aucun danger
-de cet ordre. Mon orgueil héréditaire, et tout le contentement
-de moi qui me venait d'une conscience jusqu'ici irréprochable,
-contribuaient à m'illusionner. Quand nous sommes vis-à-vis de
-l'amour, nous devons nous méfier jusque même de ce qu'il y a de
-meilleur en nous. Tout lui sert.
-
-Est-ce que je n'allais pas jusqu'à me dire: «Il doit partir... Ne
-part-il pas bientôt? Ce départ arrangera tout...»
-
-Peut-être pensait-il, lui aussi, à ce départ, pour tout arranger?
-peut-être même était-ce pour tout arranger qu'il avait prémédité
-son départ, voulu et organisé cette mission, conforme à ses
-goûts, je le veux bien, répondant assez bien au prétexte qu'il
-lui donnait, oui, encore! et qui pourtant m'étonnait... Toujours
-est-il que lorsqu'il me parla pour la première fois, après sa
-bouderie, en rompant sa bouderie, et en m'expliquant sa bouderie,
-il annonçait son départ prochain, moi étant visiblement à bout de
-nerfs, et lui... lui, amené, par quels secrets détours? à faire ce
-qu'il fit...
-
-J'étais dans un état de trop grande surexcitation pour que je
-puisse me souvenir avec exactitude de ce qui se passa, entre le
-moment où il m'annonça qu'il partait «dans dix jours» et le moment
-où il fit la chose. Il me faut essayer de rétablir aujourd'hui ce
-qui dut se passer le plus probablement. Je crois qu'il n'avait
-pas l'intention de faire plus que de m'annoncer son prochain
-départ, en ajoutant quelques mots gracieux de regret. Il avait
-résolu cela, du moins, à la suite des réflexions faites durant la
-bouderie. Mais je crois aussi que je maîtrisai mal, moi, l'émotion
-que la date précise de son départ me causait. Il la vit. Et
-soudain il crut s'apercevoir que notre marche l'un vers l'autre,
-dans la pénombre et dans le secret, depuis des mois, nous avait
-rapprochés à ce point qu'un choc valait mieux qu'un recul avec
-toutes les civilités, bref, que son départ sans une parole eût été
-un peu tenu par moi comme une désertion. Alors, un déclanchement
-inopiné se produisit dans ses plans: il joua son va-tout! Il me
-fit une déclaration!
-
-Mais une déclaration en règles, ce qui s'appelle une déclaration:
-la plus bourgeoise, la plus empesée, la plus lourde, la plus
-commune, la plus cinglante déclaration; une déclaration conforme
-à la formule, soumise aux exigences du cliché, dépourvue du ton
-émouvant et jusque même du regard qui donnaient tant de prix à
-la moindre de ses paroles ordinaires. Pourquoi faisait-il cela?
-Était-ce parce que précisément il était trop ému? était-ce parce
-qu'il n'avait jamais parlé d'amour à une femme comme moi? Était-ce
-parce qu'il s'imaginait qu'à une femme comme moi, il fallait,
-jusque pour le dérèglement, une proposition régulière?... Je ne
-me demandai rien de tout cela sur le moment. Juger quoi que ce
-fût, et fût-ce l'acte le plus extravagant, venant de lui, m'était
-chose impossible. J'eus simplement la sensation, presque physique,
-de recevoir une volée de coups; et je frissonnai dans toute ma
-moelle. Et, instantanément, simultanément, je me dis: «Voilà
-l'amour... Il est nouveau pour moi, déconcertant, terrible!» Et
-je ne fus pas du tout offensée du caractère banal et maladroit
-qu'avait revêtu une déclaration adressée à moi par M. Juillet.
-J'acceptais la formule, comme une jeune fille accepte celle par
-quoi un monsieur qui va la demander en mariage, se déclare...
-
-Le regret qu'elle n'eût pas été autre ne me vint pas. Je fus,
-je le confesse, toute heureuse et toute fière de l'avoir reçue.
-C'était quelque chose d'extraordinaire et d'inouï, qui, enfin,
-venait!... C'était cela... Que béni fût cela!...
-
-Mais, en même temps, et d'une source étrangère à ma conscience,
-mais non pas pourtant étrangère à moi, monta tout le long de
-mon corps, m'environna, s'appliqua sur tous mes membres et sur
-mon visage, avec l'exactitude d'un linge mouillé, quelque chose
-comme une réplique de moi, quelque chose d'aussi moi que moi, et
-que, cependant, je repoussais comme mon propre fantôme aperçu,
-hostile, armé contre moi. Oh! cela n'avait rien de fantastique
-ni de surnaturel; c'était une attitude qu'adoptait mon corps
-tout entier, une attitude que je sentais saisie avidement par
-chacun de mes membres, par chacun de mes traits, et une attitude
-en contradiction flagrante avec mes sentiments véritables, une
-attitude de catastrophe, de malheur public, une attitude d'appel
-désespéré à toutes les énergies sociales et privées!... Je dus
-inspirer plus d'effroi que je n'éprouvais moi-même de stupeur. Je
-me sentais comparable à la chatte qui, de vivante caresse, se mue
-par un coup d'échine en le plus horrifique des monstres.
-
-M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la figure d'un homme qui
-vient de commettre la plus irréparable bévue. L'impression fut
-courte et définitive. Je vis tous ses traits se déchirer, ses
-yeux, si expressifs et si beaux pour moi, se ternir, et la chair
-de ses joues, entre le nez et la lisière de la barbe, comme un
-sable humide, miné par la main d'un enfant, s'affaisser.
-
-Mon attitude avait dû être pire que je ne me l'imagine, et, sans
-aucun doute, elle était à la déclaration une réponse catégorique
-et sans appel.
-
-Il me dit,--oh! je me souviendrai toujours de ses pauvres lèvres
-subitement desséchées, d'où tant de paroles enchanteresses étaient
-auparavant tombées pour moi!--il me dit:
-
---Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute immonde,
-pardonnez-moi! Ma vie est à vos pieds pour implorer de vous
-l'oubli de ce que j'ai fait!...
-
-Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux mètres ne nous
-séparaient pas de personnes qui, si elles nous eussent entendus,
-fussent demeurées sur place, et pétrifiées.
-
-Cette dernière idée,--l'étendue du scandale que la moindre de nos
-paroles causerait si elle était surprise, idée qui s'alliait si
-bien à l'entreprise de défense de ma «seconde nature»,--m'empêcha
-d'ajouter un mot à ceux que M. Juillet m'avait dits. Je l'avoue
-devant Dieu et devant les hommes: le mot que j'aurais ajouté
-eût crevé la digue à un torrent de tendresses refoulé, qui eût
-inondé le salon de madame Du Toit, et nous eût tous submergés,
-comme un déluge. Mon coeur débordait; peut-être n'aurais-je pas pu
-prononcer le mot; des larmes ou un geste amoureux de mes bras,
-voilà le langage qui eût répondu à M. Juillet. Peut-être fut-ce
-le caractère excessif de la démonstration, que je sentais le seul
-capable de traduire la vérité de mes sentiments, qui m'empêcha
-de répondre un seul mot!... Je hasarde des hypothèses. Je ne sais
-pas. Je devrais constater uniquement le fait. Le fait est que
-j'éprouvais cette intensité d'émotion et de désir, et que quelque
-chose me paralysa; le fait est que je ne répondis rien. Nous
-fûmes mêlés, M. Juillet et moi, presque aussitôt, à des groupes
-différents.
-
-Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu le courage de
-demander à mon mari de m'emmener, car, à la fois et presque avec
-égale force, je souhaitais et je redoutais que quelque chose de
-nouveau vînt s'ajouter à ma situation vis-à-vis de M. Juillet;
-mais mon mari me vit si pâle et si défaite qu'il me proposa
-lui-même de partir, et je n'opposai aucune résistance. Dans le
-fiacre, je fus parcourue de frissons, puis un grand tremblement
-m'agita tous les membres; mes dents claquaient; mon mari en
-entendit le bruit; il quitta sa pelisse pour me couvrir; il me
-passait un bras dans le dos, qui me faisait l'effet d'une armature
-de fer, glaciale; et il disait: «Nous voilà bien! Vous allez nous
-faire une maladie!...» Il me porta, en s'arrêtant pour souffler
-à chaque palier, jusqu'à notre cinquième, car il n'y avait pas
-d'ascenseur dans la maison que nous habitions; et il me mit au
-lit. Je ne pouvais ni me tenir debout, ni faire quoi que ce fût
-avec mes doigts. Il réveilla la nourrice pour me garder, au cas
-où il deviendrait nécessaire d'aller chercher un médecin. Mais
-au bout de vingt minutes, mon tremblement s'apaisa. Je me sentais
-anéantie et je m'endormis. Le lendemain, je n'étais pas malade;
-mais alors ce furent des larmes, sans répit. En pleurant, je
-demandais pardon à mon mari de tout le mal que je lui avais donné;
-je le remerciais en pleurant d'avoir quitté sa pelisse, de m'avoir
-montée dans ses bras; il était touché de mes excuses et de mes
-remerciements, et moi, de le voir touché, je pleurais de plus
-belle.
-
-L'impression qui domina en moi, ce jour-là, fut que j'avais eu de
-la chance d'avoir été empêchée de répondre à la déclaration de M.
-Juillet; car, pensais-je, quelle honte je souffrirais aujourd'hui
-en face de mon mari! Antérieurement à tout cela, j'avais bien
-essayé de m'imaginer ce qui se passerait, après, si un jour M.
-Juillet me parlait; mais je n'avais pas imaginé que mon mari me
-couvrirait, après, de sa pelisse et me porterait dans ses bras
-jusqu'au cinquième étage. Impression rudimentaire, un peu puérile,
-d'ailleurs, et qui en amena toute une série d'un meilleur ordre.
-C'était la première fois, depuis qu'un grand trouble m'était venu
-de M. Juillet, que je pensais aux qualités de mon mari, à ses
-réelles et grandes bontés pour moi, à ce que je lui devais, somme
-toute, à mes devoirs envers lui. Je n'y avais jamais pensé parce
-que j'avais toujours assez lâchement reculé la possibilité même
-de commettre quelque acte positif contre lui. Des rêveries, des
-sentiments, des désirs, sous le prétexte que cela est vague, cela
-nous semble sans valeur; mais qu'un acte est donc vite accompli!
-Si j'avais répondu un mot, un seul mot, à M. Juillet, au lieu de
-le méduser avec ma figure de matrone offensée, ça y était! Oh!
-oui, car ce mot, chez une femme comme moi, inaccoutumée au langage
-galant, ignorante des demi-sentiments, ce mot eût été franc,
-entier, et tout mon coeur y eût passé.
-
-Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement moral
-où je gisais paresseusement depuis des mois, comme par l'effet
-d'un philtre. Ce n'était plus l'heure de faire la petite fille,
-l'innocente. Je voyais très bien désormais où cela pouvait me
-conduire. Il y a un moment, où, là comme à l'autel, il faut
-prononcer le «oui». Étais-je une femme, moi, à prononcer deux
-«oui» contradictoires? Je passai une matinée dans l'épouvante de
-ce que cette matinée aurait pu être si un souffle était sorti de
-ma bouche, la veille au soir...
-
-Je pris les plus sincères résolutions. J'avais une telle peur
-de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un prêtre, dans un
-confessionnal de l'église Saint-François-de-Sales, le premier
-venu. Il m'exhorta, mais d'une façon trop anonyme,--c'était de ma
-faute: que ne recourais-je à lui plus souvent!--et surtout trop
-indulgente: il avait l'air de trouver que je n'étais pas une
-grande pécheresse, puisque j'accourais à lui aussitôt après la
-première alerte. Il devait en entendre d'autres qui n'y mettaient
-pas tant de façons! J'aurais voulu, moi, qu'il me terrorisât.
-Son indulgence me laissa plus sévère pour moi-même. Je me jurai,
-durant tout le jour, de déraciner de moi l'idée de M. Juillet et
-d'arracher de la mémoire de mon coeur le regret où j'étais de ne
-lui avoir pas répondu lorsqu'il m'avait déclaré qu'il m'aimait.
-
-Le lendemain, je vis madame Du Toit qui, entre autres choses, et
-sans attacher à celle-ci plus d'importance, me dit que son neveu
-était parti pour Marseille le matin même.
-
---Ah! dis-je, mais il reviendra avant son départ définitif?
-
---Non, non, il est parti.
-
-Et elle me parla d'autre chose.
-
-Je sentis toutes mes forces m'abandonner comme si mon sang se fût
-échappé sous mes pieds par deux rigoles; ma tête se vida, tout
-mon buste, et mes jambes. Comment ai-je pu continuer de parler à
-madame Du Toit? Je me souviens de lui avoir dit que je craignais
-continuellement des syncopes, que je n'allais pas bien depuis
-quelque temps, et qu'elle me demanda:
-
---Seriez-vous enceinte?...
-
---Je ne le crois pas, lui dis-je.
-
-Madame Du Toit n'avait pas le plus léger soupçon de mon état.
-
-M. Juillet parti, le danger éloigné, je ne pensai plus qu'à M.
-Juillet, à sa déclaration, à mon attitude extraordinaire envers
-lui, qui en eût découragé maint autre! Je ne pensai plus qu'à lui,
-je ne pensai plus qu'à la cruauté que je lui avais témoignée.
-Ce ne fut plus le remords de mon sentiment qui me tortura, ce
-fut le dépit de mon attitude en face de la déclaration; mon
-attitude m'apparut grotesque; je la maudis jusque dans ses plus
-lointaines origines. L'idée de la première chose que j'avais
-à faire fut, naturellement, extrême: je résolus d'écrire à M.
-Juillet. Et je commençai une lettre. Mais la rédaction m'en fut
-d'une insurmontable difficulté. Prononcer le «oui» en face de la
-bouche qui vous dit: «Je vous aime»,--ce qui me semblait, le matin
-même, comme la veille, infaisable,--je l'aurais fait, à présent,
-peut-être; mais l'écrire!... «Mais! me disais-je, si je me décide
-à ce «oui», c'est parce que mon ami est parti; s'il était resté
-là, je serais demeurée, moi, dans mes dispositions de ce matin ou
-dans ma paralysie d'hier soir. Ce «oui» n'est possible qu'écrit.»
-Je ne terminai pas ma lettre; à la vérité, je n'en écrivis
-que deux ou trois lignes; je l'enfermai à clef dans mon petit
-bureau. Et ces trois lignes enfermées là, ce corps que j'avais
-donné à mon secret et qui pouvait, à la rigueur, le révéler,
-le trahir, c'était comme la faute accomplie, extériorisée,
-visible et tangible. Je sentais le feu dans ce tiroir. Mais pour
-m'affirmer que je n'étais pas tout à fait une sotte pusillanime,
-je le gardai là tout le jour, je le laissai là quand je sortis
-avec les enfants: si mon mari se méfiait de moi, par hasard, il
-pouvait forcer ce meuble, il lirait les trois lignes!... Une
-domestique indiscrète en pouvait faire autant. Je jugeais cela un
-commencement d'audace.
-
-Quand je rentrai, personne, apparemment, n'avait forcé le petit
-meuble; mon mari nous avait rejoints dans l'escalier; je n'allais
-tout de même pas pousser l'audace jusqu'à écrire ma lettre sous
-ses yeux! Elle demeura réduite à ses trois lignes, dans mon tiroir.
-
-Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon mari eut la
-fantaisie d'aller au Théâtre-Français. Au vestiaire, nous nous
-trouvâmes côte à côte, dans la mêlée, avec un couple que j'avais
-vu chez les Voulasne et dont je ne me rappelais seulement pas le
-nom. Saluts, aménités conventionnelles; comme je ne savais que
-leur dire, c'est de la façon la plus désintéressée que je hasardai
-cette phrase quelconque:
-
---Mais où étiez-vous donc? nous ne vous avons pas aperçus...
-
---Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de partir pour
-l'Algérie.
-
-Je ne savais ni si les Le Gouvillon avaient une loge, ni où était
-la loge des Le Gouvillon; je fis: «Ah!... ah!...» à plusieurs
-reprises, en mettant mon manteau.
-
-Alors, quelque chose comme une fléchette me pénétra entre les deux
-yeux et s'y ficha. J'appelai cela une coïncidence curieuse.
-
-Curieuse la coïncidence, et rien de plus.
-
-Peu après, un bon et un mauvais côté de la coïncidence se
-présentèrent à moi. Le mauvais: _il_ voyageait peut-être avec
-les Le Gouvillon... Le bon: mais s'il avait avancé son voyage
-de huit jours, qu'est-ce qui l'avait poussé à cette résolution?
-La confusion de la maladresse qu'il croyait avoir commise en me
-faisant une déclaration. Partir si précipitamment, c'était me
-montrer son chagrin, son repentir, son émotion fébrile.
-
-Une entente entre lui et une madame Le Gouvillon?... Chose
-impossible!... Lui! lui! et une femme qui traitait la question
-de l'amour comme une courtisane!... Du bon côté, je rangeais
-encore l'hypothèse qu'il eût voulu, mais bien grossièrement, il
-faut l'avouer, se venger de mon apparent dédain et me piquer au
-vif,--mais par quelle étrange aberration!--en ayant l'air de se
-consoler de ma perte par la compagnie d'une madame Le Gouvillon...
-
-Dans l'instant même où j'admettais la pire hypothèse, mon
-sentiment pour M. Juillet ne subissait aucune atténuation. Le
-déchirement produit en moi par la seule annonce de son départ
-précipité, avec ou sans compagnons, avait rouvert ma plaie dans
-toute sa profondeur. En outre, il s'était passé, désormais, entre
-lui et moi, quelque chose, quelque chose de positif qui avait
-à présent sa sanction dans un départ précipité, dans une autre
-intrigue même, si l'on veut! mais quelque chose s'était passé
-entre lui et moi, qui ne me permettait pas de ne plus penser à
-lui, qui rendait pour ainsi dire légitime la songerie constante à
-ce qui s'était passé, à ce qui eût pu se passer entre lui et moi,
-à ce qui se passait ou ne se passait pas, ailleurs, avec d'autres.
-
-Et j'avais tellement besoin d'une interprétation favorable, que
-j'ai refoulé quelque temps le souvenir, qui s'imposait pourtant,
-de la toute récente réplique d'Albéric, si singulière, au bord
-de la vasque où Voulasne et sa fille faisaient les otaries, et
-le souvenir de certains mots de M. Juillet, qui m'avaient tant
-ahurie à Fontaine-l'Abbé, sous l'allée couverte... Je ne voulais
-pas, je ne voulais pas! Cela était en opposition trop violente
-avec le caractère que M. Juillet m'avait constamment découvert...
-Et puis, enfin, enfin! la déclaration était là, adressée à moi, à
-moi, à nulle autre!... Qui donc l'obligeait à me l'adresser?...
-Et je refoulais la réponse: «Moi! mais moi-même, et sans que je
-m'en fusse aperçue!... Moi! en ayant l'air de l'attendre, cette
-déclaration, et presque de l'implorer!...» Et je refoulais ce
-souvenir tendant à une interprétation si défavorable: «Aussi,
-quelle singulière déclaration! quel ton! quel bégaiement! quel
-emploi d'expressions insolites en sa bouche! et combien peu il
-semblait avoir envie de me la faire, sa déclaration!...» Je
-refoulais cela. Mais cela s'amassa et fit obstacle devant moi peu
-de temps après... pour m'obliger à ne penser qu'à M. Juillet,
-pour justifier ma tournure d'esprit obstinée et exclusive: ah çà!
-voyons, ne fallait-il pas débrouiller tout cela?
-
-Et à mesure que je débrouillais tout cela, à mesure que mon
-interprétation se tournait du «mauvais côté», mon sentiment
-pour M. Juillet, en se compliquant, devenait plus intense. Il
-se pouvait faire que le pauvre garçon eût des penchants opposés
-à sa belle intelligence et aux nobles sentiments qu'il voulait
-avoir!... A de tels contrastes chez un homme, n'avait-il pas fait
-allusion maintes fois? et précisément, sous l'allée couverte de
-Fontaine-l'Abbé, n'était-ce pas cela qu'il entendait exprimer,
-avec ce soupir rageur et désolé? Je le jugeais à plaindre d'être
-ainsi fait; «il est malheureux», me disais-je, et là, encore, je
-trouvais le moyen d'innocenter mon obsession en lui fournissant
-un motif charitable!... Son jugement était haut, serein et pur;
-il eût aimé sans doute être l'homme qu'il se montrait avec
-moi; il n'était pas tout entier cet homme-là; il l'était, et
-il était aussi un autre; l'un s'élevait au-dessus de l'autre;
-peut-être m'aimait-il réellement quand il était l'homme d'en
-haut; lorsqu'il s'abaissait, d'autres attraits s'emparaient de
-lui, c'était possible! Que je le plaignais! Que j'eusse voulu
-lui dire: «Je sais... mon malheureux ami!...» Une pensée,
-présomptueuse peut-être, fondée sur le peu de connaissance
-que j'avais des hommes, me venait aussi: n'était-ce pas faute
-d'une femme comme moi qu'il était attiré par des femmes comme
-madame Le Gouvillon?... Est-ce qu'une tendresse délicate et sans
-bornes, jointe à ce commerce spirituel qu'il aimait, ne l'eût pas
-satisfait, comblé, retenu à jamais?... Madame Du Toit, sa tante,
-ne m'avait-elle pas dit en me parlant de lui, et en se frappant le
-front: «Il aurait tant besoin d'une femme digne de sa «caboche»!
-Elle pensait certainement, à ce moment-là,--sans penser à
-mal,--qu'il aurait eu besoin d'une femme comme moi. Et j'en venais
-à faire la chose pour moi la plus insolite: des comparaisons...
-et de physiques!... entre une madame Le Gouvillon et moi!... Et
-ceci, s'il vous plaît, avec une grande ignorance des choses de
-l'amour... L'amour, chez l'homme, me paraissait bien exiger de la
-femme une certaine beauté, qu'un tendre dévouement devait achever
-de rendre agréable; et c'était tout... Malheureuse! Il n'y avait
-qu'une idée, une seule, qui ne me vînt pas, c'était que je portais
-sur mon visage le masque de la femme honnête, de la femme dont on
-fait une épouse, une mère, non pas une maîtresse! Mais, dans mon
-ignorance, je ne songeais pas, non plus, qu'au moment même de mes
-plus vives ardeurs pour M. Juillet, ce n'était pas l'amant que
-j'appelais en lui: je tressaillais seulement, jusqu'au fond de
-moi, pour avoir trouvé en lui l'image du mari qui m'eût convenu!
-
-Il est possible, il est probable même qu'il m'eût volontiers
-acceptée comme femme; il est certain, je le sais aujourd'hui,
-qu'il ne me souhaitait pas comme maîtresse. Pour le comprendre et
-pour m'en convaincre, il a fallu que j'en vinsse à l'humiliation
-de me l'entendre dire.
-
-
-
-
-XV
-
-
-J'avais conservé dans le tiroir de mon petit bureau le
-commencement de lettre à M. Juillet, les trois lignes, de ma main,
-qui eussent suffi à m'accuser et à me confondre à tout jamais aux
-yeux de qui les eût découvertes. L'ébauche de mon aveu, arrêtée en
-son premier élan, incomplète, mais déchiffrable et claire pour le
-premier venu, elle était là, sous une mince lame de citronnier,
-défendue par une serrure vulgaire que deux clefs étrangères au
-meuble, parmi celles de mon trousseau, ouvraient; qui eût cédé,
-par conséquent, à combien d'autres! J'éprouvais un amer plaisir à
-cet enfantillage. C'était mon feu qui était là! C'était aussi tout
-mon pauvre romanesque, à moi, qui était là!... Lorsque j'ouvrais
-mon tiroir, je constatais la présence de la feuille pliée en
-quatre et maintenue, comme presse-papier, par l'argent du ménage:
-billets de banque, petite pile d'or ou grosse tour penchée de
-pièces de cinq francs par-dessus... Elle pouvait venir avec le
-papier-monnaie sous ma main, se déplier, se laisser lire...
-C'était insensé, odieux même, peut-être.
-
-Cette ébauche de réponse, l'hésitation, la défaillance,
-l'interruption qu'elle représentait pour moi, c'était aussi
-tellement l'image de ma situation vis-à-vis de M. Juillet!...
-
-Les mois passèrent. M. Juillet ne reparaissait pas.
-
-Les Le Gouvillon revinrent et point M. Juillet. Les Le Gouvillon
-furent sur M. Juillet très sobres de paroles: ils s'étaient
-rencontrés, oui, ils s'étaient quittés aussi. Les intentions de
-M. Juillet? Ils les ignoraient. Qui donc connaissait jamais les
-intentions de M. Juillet!
-
-Et la mission?... Une femme ne pense pas à la mission!
-
-L'été vint. Madame Du Toit s'y était prise de fort bonne heure
-pour me faire jurer de retourner à Fontaine-l'Abbé; mon mari fut
-invité; il y viendrait du moins quelques jours, car il avait
-pendant les vacances des travaux ici ou là, en province; mais nous
-étions assurés d'avoir cette année Albéric et sa femme. M. Du
-Toit informé, finalement,--c'était inévitable,--des scandales de
-l'année précédente à Dinard, étant monté sur ses grands chevaux et
-ayant menacé de cesser toute relation avec son fils si celui-ci
-ne demeurait, les prochaines vacances, ou chez soi, dans tel
-endroit où il lui plairait de louer, ou au Manoir. Des motifs
-d'économie et un autre, dont je vais avoir à parler, déterminèrent
-le jeune ménage à venir «échouer» à Fontaine-l'Abbé.
-
-L'autre motif était que la jeune soeur, Pipette, allait aussi se
-réfugier à Fontaine-l'Abbé. Comment!... Pipette à Fontaine-l'Abbé!
-Oui. Rien de plus imprévu; rien de moins vraisemblable!
-Assurément. C'était ainsi. La vie des Voulasne créait sans
-cesse des circonstances extravagantes. L'absence complète,
-chez eux, de toute loi, le défaut de toute autorité, de tout
-commandement, l'appréhension de tout obstacle à leurs jeux de
-gamins, la mollesse vis-à-vis de toute entreprise étrangère,
-avaient favorisé, sinon provoqué la demande en mariage la plus
-burlesque. Celui que l'entourage des Voulasne nommait l'intendant
-des Plaisirs, M. Chauffin, vieil ami de la famille tant qu'on
-voudra, mais pique-assiette, en somme, vieux sot, oisif décavé et
-ridicule, et dont l'assiduité excessive près du ménage Voulasne
-passait, à tort d'ailleurs, mais enfin passait pour suspecte,
-avait demandé la main de Pipette, et les parents n'avaient à cela
-trouvé rien à redire. Ils avouaient, dans leur bonhomie, qu'ils
-eussent préféré que Chauffin fût plus jeune et plus fortuné, mais
-la chose, disaient-ils, si elle agréait à leur fille, aurait du
-moins cet avantage de ne rien modifier aux habitudes de la maison
-et de n'introduire dans leur milieu aucune famille rabat-joie...
-C'était bien cela qu'avait escompté Chauffin. Toutefois, à quelque
-chose malheur est bon; les Voulasne n'étaient pas débonnaires à
-demi: si leur fille résistait, ce n'était certes pas eux qui la
-contraindraient à accepter Chauffin.
-
-Or, Pipette regimba. Elle n'avait rien de la jeune fille docile
-que j'étais, moi, avant le mariage. Elle était une «enfant gâtée»,
-accoutumée à suivre ses caprices; elle avait, comme ses parents,
-le goût des plaisirs; elle tira à son papa et à sa maman une
-langue longue comme la main, puis, l'ayant rentrée, leur parla
-son langage expressif, où un seul mot suffisait; elle leur dit:
-«Flûte!...»
-
-Mais Chauffin ne se tint pas pour battu; Chauffin était amoureux,
-et résolu, disait-il, à se faire aimer, avec la permission
-des parents. Les parents étaient bien incapables de refuser à
-Chauffin la permission de se faire aimer: que fussent-ils devenus
-sans lui? Ce que voyant, Pipette ne fit ni une ni deux; elle se
-laissa conduire chez sa soeur Isabelle par sa gouvernante et dit
-à celle-ci: «Vous pouvez rentrer et dire à papa et à maman que
-je ne rentre pas.» Une affaire! croira-t-on. Point du tout. Chez
-les Voulasne, aucun événement ne pouvait tourner à l'affaire;
-le genre dramatique ne se jouait pas dans leur maison. Pipette
-refusait obstinément de rentrer; mais Pipette était chez sa soeur,
-à l'abri, ne manquant de rien, tout au plus incommodant Isabelle.
-
-Le bon Gustave, à l'annonce de la fugue, ne dit mot, paraît-il, et
-parut sur l'heure assez déconfit. Que pensait-il et qu'allait-il
-dire? Aussitôt qu'il parla, il dit:
-
---Eh bien! et la soirée chez Happy? Est-ce que Pipette va laisser
-perdre sa place?
-
-Jamais les Voulasne et leurs enfants n'avaient fait défaut à la
-soirée annuelle chez Happy, un homme du monde, fort connu, chez
-qui des amateurs donnaient une véritable séance de cirque.
-
-Les Voulasne aimaient beaucoup leur fille; elle allait manquer
-à leurs agréments, mais non pas autant que leur eût manqué
-Chauffin. Il n'y eut pas un mot prononcé qui fût amer; pas un
-geste menaçant, pas un symptôme de mauvaise humeur; Henriette
-Voulasne vint voir sa fille cadette chez sa fille aînée et parla
-devant elle de la soirée au cirque Happy où ils avaient assisté la
-veille et où Chauffin, dans un rôle de clown, avait eu du succès.
-Voulasne lui-même, entrant sur ces entrefaites, et embrassant sa
-fille comme si de rien n'était, lui demanda:
-
---Tu n'as pas voulu venir avec nous chez Happy, pourquoi?
-
-Et il parla du succès de Chauffin comme l'avait fait Henriette,
-non par malice, non pas même par la sottise qui eût consisté à
-faire valoir devant elle les talents de son prétendant détesté,
-mais par ignorance absolue des susceptibilités morales. Pipette
-d'ailleurs n'en était pas autrement choquée. Elle ne voulait plus
-être en butte aux assiduités de Chauffin, mais, habituée qu'elle
-était à le tenir pour excessivement drôle, elle prenait plaisir à
-entendre parler de ses succès chez Happy.
-
-Albéric était enchanté d'avoir chez lui sa petite belle-soeur,
-qui mettait de la gaîté dans le ménage. Mais, qui fut heureux?
-qui crut voir en l'aventure une bénédiction de la Providence?
-qui saisit l'occasion aux cheveux pour parvenir à ses fins? Ce
-fut madame Du Toit. Ayant appris les dispositions, inouïes à la
-vérité, des parents Voulasne, mais conciliantes à l'extrême, on
-peut le dire, elle s'en était aussitôt emparée, afin de «sauver»,
-disait-elle, la pauvre petite Irène,--qu'elle se refusait à
-appeler Pipette,--et pour ramener à soi, du même coup de filet, le
-ménage Albéric. Puisque les Voulasne comptaient sur le temps pour
-arranger les choses, que ce temps s'écoulât pour leur jeune fille
-comme pour Isabelle, ces prochaines vacances, à Fontaine-l'Abbé!
-Elle le leur proposa. Les Voulasne ne s'alarmèrent, à cette
-proposition, que d'une chose: madame Du Toit paraissait donc
-supposer que d'ici une quinzaine de jours, date de leur départ
-pour la mer, Pipette n'aurait pas consenti à reprendre sa place au
-foyer paternel?
-
---Elle la reprendrait dès ce soir, leur dit madame Du Toit, si
-vous consentiez à éloigner d'elle l'homme qui l'a fait s'éloigner
-de vous...
-
---Mais pourquoi? demandait naïvement Voulasne.
-
---Il ne l'épousera pas malgré elle!... ajoutait Henriette.
-
-En conscience, madame Du Toit, quoique tremblant un peu qu'ils
-la comprissent, avait essayé de leur faire comprendre la raison.
-Elle échappait certainement à Voulasne; Henriette la soupçonnait
-peut-être; mais éloigner Chauffin était au-dessus de leurs forces.
-
-Et la quinzaine écoulée, Pipette n'ayant pas cédé, les parents
-consentaient à ce qu'elle allât à Fontaine-l'Abbé: «A la maison de
-correction», disait Albéric.
-
-Le départ pour la Normandie fut même un peu avancé, à cause
-de la jeune Voulasne, tant madame Du Toit avait peur qu'elle
-ne lui échappât. Et, à cause de la jeune Voulasne encore,
-la composition des hôtes de Fontaine-l'Abbé fut entièrement
-remaniée. Madame Du Toit avait son plan: il consistait à marier
-Pipette, à la marier vite, si cela se pouvait, à la marier très
-bien, toutefois. Cela pouvait présenter quelques difficultés à
-cause des parents Voulasne; mais quoi! est-ce que les Du Toit
-eux-mêmes n'avaient pas donné leur fils à une Voulasne? Et puis,
-la fortune était belle. En conséquence, nous eûmes de la jeunesse
-à Fontaine-l'Abbé, jeunes gens et même jeunes filles, inutiles
-celles-ci, il est vrai, au projet de madame Du Toit; mais si l'on
-convoquait les frères, le moyen de laisser les soeurs de côté?
-Quiconque ne possédait pas un jeune homme à marier fut exclu, du
-moins ce premier mois. Il était à craindre que Pipette scandalisât
-ces familles, sinon ces jeunes gens, et qu'il résultât de cet
-assemblage beaucoup de mal pour la maîtresse de maison: tant
-pis! madame Du Toit triomphait; elle remportait, cette année,
-une grande victoire sur les Voulasne; elle possédait leurs deux
-filles, elle possédait son fils, et elle espérait fermement
-conserver le tout pour elle.
-
-Quant à moi, que la compagnie fût jeune ou vieille, turbulente
-ou morose, Fontaine-l'Abbé demeurait le lieu de mes plus douces
-émotions; c'était le lieu de mon ensorcellement; sur ses pelouses,
-sous ses beaux arbres, au bord de ses fossés d'eau vive, j'avais
-bu le philtre qui faisait aujourd'hui mon tourment... Quand je
-repassai sous ses châtaigniers, quand le château me réapparut,
-quand j'entendis, en mettant le pied dans la cour pavée, le grand
-frisson qui secoue le soir le feuillage des platanes, je ne pus me
-priver de dire à madame Du Toit: «Ah! que j'aime votre maison!...»
-Cri travesti de mon coeur! duperie de moi-même par moi-même!
-Était-ce donc tant la maison que j'aimais?
-
-Les deux mêmes chambres que l'année précédente nous furent
-attribuées; je retrouvai ma vieille perse bleue, les nattes sur
-lesquelles j'avais sauté de joie, le balcon d'où la vue s'étendait
-par une trouée dans la campagne et qui surplombait le barrage au
-joli murmure d'eau. Mon mari devait venir passer un jour ou deux
-dans le courant du mois; Suzanne était au comble du bonheur; rien
-ne lui plaisait autant que Fontaine-l'Abbé, parce qu'il y avait de
-l'eau au pied des murs et parce que c'était un château! Son petit
-frère Jean n'exprimait pas encore très nettement ses impressions.
-
-Tout compte fait, les jeunes gens mariables, et malgré l'activité
-déployée par madame Du Toit, se trouvaient réduits à trois, deux
-avocats du barreau de Paris, l'un blond, l'autre brun,--madame Du
-Toit avait pensé à tout!--l'un sans famille, l'autre accompagné de
-père, de mère et de soeurs qui, il est vrai, pouvaient entrer en
-concurrence avec mademoiselle Voulasne vis-à-vis des deux autres
-jeunes gens, mais aussi fallait-il sauvegarder les apparences et
-ne pas paraître vouloir à tout prix préparer le sort de l'unique
-Pipette; le troisième était un garçon ayant à peine passé la
-trentaine, déjà décoré, ayant un poste dans je ne sais quelle
-colonie.
-
-Avant toute chose, il fut indispensable d'organiser un tennis. Il
-n'y avait pas de terrain préparé pour le tennis à Fontaine-l'Abbé;
-les jeunes gens et les jeunes filles s'emparèrent de la pelouse,
-devant la façade principale, la seule dont l'inclinaison, très
-peu sensible, se prêtât, tant mal que bien, aux exigences de
-ce sport. Madame Du Toit fut très affectée de voir piétiner
-sa pelouse, mais donna l'ordre de tondre de près l'étendue
-nécessaire. Chacun de ces messieurs et de ces jeunes filles était
-muni de sa raquette. Manquaient le filet, les balles et les
-bandes de toile blanche. Albéric,--que je soupçonne de n'avoir
-pas averti sa mère qu'un tennis était nécessaire, afin de lui
-prouver qu'elle n'entendait rien aux amusements de la jeunesse et
-qu'on ne saurait que «se raser» chez elle,--se dévoua pour aller à
-Trouville chercher les accessoires. Il y resta deux jours, pendant
-lesquels tout notre monde, dans le plus complet désarroi, fut
-sauvé de l'ennui mortel par Pipette. Pipette avait le caractère
-extrêmement facile et une vitalité si heureuse, si libre, si
-jaillissante, qu'elle égayait les plus récalcitrants. Beaucoup de
-ses mots, d'une crudité de pomme verte, nous tiraient les dents,
-et il était touchant d'être témoin des prodiges d'indulgence et
-d'ingéniosité à l'excuser qu'inspirait à la sévère madame Du Toit
-la volonté arrêtée de trouver à la petite Voulasne un mari. En
-attendant, Pipette se montrait pour tous d'un grand secours. Elle
-n'avait ni la timidité, ni la retenue, ni la modeste conversation
-des jeunes filles bien élevées qui se trouvaient là; elle n'avait
-rien de cet air languide qu'adoptait souvent sa soeur Isabelle. La
-femme d'Albéric, bien que formée de la même façon que Pipette,
-donnait un résultat absolument différent. Isabelle, prévenue de
-bonne heure, par les Du Toit et par son goût très tôt prononcé
-pour Albéric, que les manières de ses parents n'étaient pas les
-bonnes, s'était aussitôt entraînée à copier les manières des
-autres familles, des Du Toit d'abord, comme on l'a vu pendant
-ses fiançailles, puis, après son mariage, et depuis que son mari
-avait fléchi lui-même en subissant les Voulasne, de toutes les
-personnes successivement qui lui semblaient plus brillantes. Elle
-empruntait sans cesse, incertaine du modèle à suivre, fatiguée
-de son incertitude, et surtout fatigante. Pipette était une
-nature par hasard heureuse, sans un instinct fâcheux, et que
-rien, jamais, n'avait bridée. Tout, chez elle, était spontané,
-ce qui lui donnait un grand charme. C'était un bon petit diable,
-certes. Toutefois, pour des personnes soumises à la rigueur des
-convenances, c'était tout de même un peu le diable.
-
-Elle eut du succès néanmoins, à Fontaine-l'Abbé, parce qu'on ne
-pouvait faire autrement que de la trouver bonne fille, et parce
-qu'on avait besoin d'elle. De quelle façon plaisait-elle aux
-jeunes gens? Je ne sais trop; en tout cas, elle semblait leur
-plaire beaucoup à tous les trois. Point mal de sa personne, avec
-cela, la chère Pipette. De figure moins régulière que sa soeur,
-moins jolie, si l'on veut, mais bien plus piquante, elle avait des
-cheveux blonds fort beaux, une gorge, une taille savoureuses et
-des bras que l'on remarquait et jugeait ravissants, d'un commun
-accord. Que serions-nous devenus sans elle, et sans tennis,
-pendant l'absence d'Albéric, Seigneur Dieu. Tout ce monde-là
-n'aimait point la campagne pour elle-même, point la promenade,
-point la musique; et tous les bons vieux jeux qui nous avaient
-suffi, à nous, le croquet, le volant, colin-maillard, cache-cache,
-étaient surannés.
-
-Nous parcourûmes, madame Du Toit et moi, les greniers du château
-fleurant la poussière et le rat; nous ouvrîmes toutes les vieilles
-armoires afin d'y découvrir quelque objet de divertissement
-oublié. A notre retour sur la terrasse, avec un antique jeu de
-loto, un cor de chasse et des romances de Loïsa Puget à demi
-rongées, nous vîmes toute la jeunesse employée à une besogne
-captivante: ces messieurs avaient réussi à déplacer le rouleau
-de pierre qui encombrait l'allée couverte, et ils le traînaient
-sur la pelouse afin d'aplanir le sol destiné au tennis. Pipette
-en avait eu, nous dit-on, l'idée la première, bien éloignée, la
-pauvre petite, de penser qu'elle remuait quelque chose qui, à
-Fontaine-l'Abbé, n'avait pas bougé depuis plus de soixante ans!
-
-Je m'aperçus que madame Du Toit avait du chagrin à voir changer
-de place le rouleau de pierre qui la gênait depuis si longtemps.
-J'en eus bien, moi, qui ne le connaissais que de l'année dernière;
-il m'avait obligée souvent, lorsque nous marchions dans l'allée
-trois ou quatre de front, à me détourner de mon chemin, mais
-déjà cette petite incommodité était unie pour moi au charme qui
-s'attache à presque tout souvenir.
-
-Le tennis organisé, nous eûmes la paix durant le jour. Ils
-jouaient la matinée, l'après-midi jusqu'au coucher du soleil, sans
-se lasser jamais, sans réclamer jamais une autre occupation.
-
---C'est vraiment bien commode! disait madame Du Toit.
-
-Mais elle trouvait que toute cette jeunesse, captivée par le
-sport, ne s'entretenait pas d'autre chose et n'apprenait pas
-à se connaître; elle allait presque lui reprocher de ne pas
-seulement engager quelque amourette! Ah! ce n'était pas pour le
-tennis qu'elle l'avait convoquée, mais pour marier la petite
-Voulasne. Aussi, le soir après le dîner,--adieu Beethoven et
-Chopin!--j'étais chargée de faire danser tout ce petit monde.
-
-Et quelle était ma vie, à moi, au milieu de ces sauteries et de
-ces jeux? J'espérais.
-
-J'espérais. J'aurais été bien en peine de dire quoi. Mon
-optimisme, aujourd'hui, me paraît insensé. Mais c'était ainsi.
-J'espérais. Je portais avec ivresse mon culte intérieur et secret.
-J'aimais un être, à mon gré, charmant, qui maintes fois m'avait
-ravie, qui, une fois, un peu forcé, il est vrai, m'avait dit qu'il
-m'aimait.
-
-J'espérais. Je m'abandonnais avec une voluptueuse terreur à je
-ne savais quoi, qui pouvait arriver. Croirait-on que, pendant
-cinq mois, mon coeur a sauté, chaque jour, à l'idée qu'en somme
-il eût pu m'écrire d'une manière détournée, et même directe, à
-la rigueur, en ne me disant rien que d'insignifiant; mais quelle
-signification aurait eue pour moi un mot de lui! Un jour que sa
-tante me parlait de lui, je lui demandai:
-
---Ah çà! est-ce qu'il ne vous dit seulement jamais un mot pour moi?
-
---Il ne manque pas de me charger de ses bons souvenirs pour nos
-amis...
-
-Cela me glaça tout le corps.
-
-Le soir, après avoir exécuté tout ce que ma mémoire pouvait
-contenir d'airs de valses, lorsque j'étais remontée dans cette
-chambre de perse bleue où, l'année précédente, le démon qui me
-possédait m'avait si insidieusement imprégnée, je m'accoudais
-encore à mon balcon de fer... Oh! mon Dieu! je m'agenouille
-aujourd'hui à vos pieds pour vous supplier de me pardonner les
-douceurs que j'ai rêvées... Oh! que la femme qui a reçu de vous
-cette bénédiction de connaître dans le mariage le bonheur de
-l'amour ne me jette pas la pierre!... Oh! que tout être qui s'est
-senti presser et briser entre des bras vraiment aimés suspende son
-jugement avant de me condamner!... Jamais, jamais, je n'ai connu,
-moi, la saveur du baiser d'amour!... Mon coeur battait comme
-celui des autres femmes; mon corps était jeune, sain; ma bouche
-absolument pure... J'ai tendu mes lèvres à l'air caressant de la
-nuit, en appelant le baiser de l'homme que j'aimais. J'ai aussi
-dit son nom, tout haut--insigne et damnable folie!--ce prénom que
-je n'écris pas dans ces souvenirs et que je n'écrirai jamais,
-soit par une sorte de honte, soit par respect pour l'intimité
-sacrée qu'il représentait à mes espérances, soit peut-être aussi
-par dépit de n'avoir pas été admise à le lui dire à lui-même...
-J'avais l'air d'être toute seule vivante au milieu de cette
-magnifique campagne endormie; tous avaient achevé leur journée;
-moi j'attendais...
-
-Le murmure de l'eau, toujours pareil, infatigablement monotone, à
-la longue m'irritait. Je me disais: «Ma vie sera comme ce bruit
-d'eau, toujours également mesurée, immuablement modeste, quasi
-imperceptible, agaçante pour qui par hasard la verrait, et elle
-n'aura même pas, comme cette chute d'eau minuscule, l'avantage
-d'être seulement appréciée par quelqu'un...» Et je pleurais, et je
-sanglotais sur mon balcon, n'osant rentrer dans cette chambre près
-de laquelle dormaient mes enfants, et où il n'y avait personne, au
-château, qui ne crût que dormait, paisiblement aussi, la femme la
-plus irréprochable, la plus immaculée, la plus sûre.
-
-J'avais apporté à Fontaine-l'Abbé les trois lignes de ma lettre
-commencée... Je ne pouvais me résoudre ni à la détruire, ni à
-m'en séparer. Je la tenais enfermée dans un petit coffret de fer
-où étaient mes bijoux et mon argent. Étonnant besoin d'aveu,
-étrange nécessité de proclamer notre amour!... Si j'étais morte
-dans la nuit, la pureté de ma mémoire, si précieuse à mon mari
-et à mes enfants, en était stupidement ternie!... Je le savais,
-j'y songeais souvent. Je ne résistais pas au désir d'avoir là,
-près de mon chevet, ce feu ardent qui, selon moi, devait projeter
-des rayons comme un phare, comme un phare que tous les initiés
-reconnaissent du large. Qu'ils reconnussent donc tous, tous! ah!
-du plus loin qu'ils le pouvaient apercevoir, qu'ils reconnussent à
-mon phare celle qui dormait ici: ce n'était qu'une femme amoureuse!
-
-Un jour, se promenant avec moi dans le potager, son sécateur à
-la main, madame Du Toit me dit qu'elle avait reçu une lettre de
-son neveu, qu'il lui demandait s'il pouvait venir la saluer à
-Fontaine-l'Abbé...
-
---Ah!
-
---Il ne manque pas de me prier de lui nommer mes invités; c'est un
-monsieur qui veut bien présenter ses hommages à sa tante, mais qui
-ne veut pas s'ennuyer. Faut-il, ajouta-t-elle en souriant, que je
-vous nomme?...
-
-Trop vivement, mais j'avais tellement peur que ma présence
-l'empêchât de venir, je m'écriai:
-
---Non, non, ne me nommez pas!
-
---Oh! dit madame Du Toit, comme vous dites cela! Craindriez-vous
-de l'effaroucher?...
-
-Madame Du Toit continua, plus sérieuse:
-
---Plût à Dieu que mon malheureux neveu s'enthousiasmât, je ne dis
-pas de vous, ma chère enfant, bien entendu, mais d'une femme comme
-vous,--s'il s'en fait encore!...--Hélas! il ne me ménage pas cette
-consolation: c'est un garçon très remarquable, chacun en convient;
-mais il donne raison, il faut aussi le reconnaître, à ceux qui,
-comme son oncle, le président, affirment que c'est en même temps
-un écervelé...
-
---Monsieur Juillet, un écervelé!...
-
---C'est un homme incapable de faire son choix dans la vie.
-Avec les plus beaux dons naturels, après les études les plus
-brillantes, voilà un garçon qui refuse toute espèce de situation,
-qui s'adonne à des travaux personnels, très séduisants, paraît-il,
-moi je le veux bien, mais bien incertains quant aux avantages
-à venir... Est-ce un philosophe? un sociologue, comme on dit
-aujourd'hui? un essayiste?... un moraliste?... Tout cela implique
-encore un choix dans les idées, et vous oblige à prendre parti
-entre les idées qu'on a. Tout cela demande de la logique, de
-l'esprit de suite et au moins une certaine conformité entre les
-principes qu'on émet et la vie qu'on mène... Un moraliste! je vous
-demande un peu...
-
---Pourquoi monsieur Juillet ne serait-il pas un moraliste?
-
---Pourquoi monsieur Juillet ne serait pas un moraliste?... Mais,
-ma chère enfant, parce que monsieur Juillet est un... libertin!
-
-Elle fit, en lâchant ce mot, des yeux de grand'mère courroucée, et
-rabattit d'un coup sec le petit fermoir de son sécateur.
-
-J'étouffais; l'allusion encore une fois réitérée à ce libertinage
-me suffoquait. Je dus avoir le sang à la figure. Heureusement,
-l'attention de madame Du Toit était à ce moment à son neveu, non
-à moi. J'étais partagée entre le souci de m'informer et la peur
-d'apprendre.
-
-A tout hasard, je répétai:
-
---Un libertin!...
-
---N'en disons pas davantage, fit madame Du Toit, pour ne point
-faire de médisances.
-
-Nous remontions les marches conduisant du potager à l'allée
-couverte. Aussitôt en haut, la vue du tennis, entre les troncs
-d'arbres, et les voix des joueurs: «_play? out!_... trente à...»
-s'introduisirent entre nos pensées; nous remontâmes toute l'allée
-sans parler. Je souffrais d'une de ces douleurs sourdes et
-rageuses qui font souhaiter de souffrir plus encore; je criai à
-madame Du Toit qui me quittait pour aller écrire à son neveu:
-
---Tiens! mais, dites-lui donc que vous n'admettez ici cette année
-que les jeunes gens disposés au mariage!...
-
---C'est une idée, fit-elle.
-
-Mais je ne sus pas si elle lui avait écrit cela, non plus
-que si elle lui avait cité mon nom parmi ceux des hôtes de
-Fontaine-l'Abbé. De sorte que son arrivée, s'il venait, ne devait
-rien signifier pour moi.
-
-Allait-il venir? Il pouvait arriver demain!...
-
-Viendrait-il, me sachant là?... S'il ignorait que je fusse là,
-quel effet ma vue lui produirait-elle?...
-
-Madame Du Toit ne se doutait certes pas qu'elle me laissait sous
-son allée couverte avec une pareille angoisse. A cette angoisse
-s'en ajouta une autre, vers le soir, qui paraîtra tout à fait
-misérable, mais que je dois confesser: celle d'être laide, le
-lendemain, si je me laissais abîmer par le tourment!
-
-Il arriva, non pas le lendemain, mais, sans se presser, quatre
-jours après. J'avais eu le temps de m'accoutumer soit à l'idée
-qu'il allait venir, soit à l'idée qu'il ne viendrait pas.
-
-Je fus avertie de son arrivée, grâce à l'attention extrême que je
-portais à toutes les paroles, à tous les gestes, à tous les ordres
-de madame Du Toit, depuis quatre jours. Je l'entendis commander
-la voiture. J'étais enfermée dans ma chambre quand la voiture
-descendit les lacets; je ne pouvais la voir, je l'entendis bien
-et je suivis son bruit jusqu'à l'arrêt dans la cour pavée, sur la
-façade nord. Il était environ six heures du soir; je ne voulais
-pas me montrer avant le dîner, mais je pensais qu'il connaîtrait
-ma présence, au cas où sa tante ne la lui eût pas annoncée, par
-mes enfants qui jouaient en bas.
-
-Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais, en aucune circonstance de
-ma vie, autant d'appréhensions et des palpitations si violentes
-qu'au moment de descendre, à l'heure du dîner, ce soir-là. Je ne
-me mettais pas ordinairement de rouge; mais j'avais appris, depuis
-un an, à en mettre, et je possédais tout ce qu'il faut pour cela.
-Je mis un peu de rouge, car j'aurais eu l'air d'une morte.
-
-En entrant dans la pièce où l'on était réuni, mes yeux allèrent
-immédiatement à lui; je remarquai même: «Comment se peut-il faire
-que j'aie deviné l'endroit exact où il se trouve?» C'était moi
-qui, en entrant, recevais tout le reste de lumière des fenêtres
-ouvertes sur le couchant; c'était lui qui m'apparaissait en une
-sorte de silhouette auréolée. Mais je ne pus pas discerner son
-premier mouvement. Il s'avança pour me saluer; sa main était tout
-à fait inexpressive; il me dit aussitôt:
-
---Madame je n'espérais pas vous trouver ici.
-
---Vous n'avez donc pas rencontré mes enfants?...
-
---Vos enfants?... Comment!...
-
-Et il se mit à chercher parmi les enfants qui étaient sur la
-terrasse. Il avait certainement rencontré mes enfants, mais il ne
-les avait pas reconnus.
-
-Et j'aperçus, après ce premier contact, qu'en effet il avait eu
-la surprise de me voir entrer; il y avait en lui quelque chose de
-gauche et de gêné que je connaissais bien pour l'avoir observé
-autrefois dans les circonstances où il n'était pas à son affaire.
-Il était si peu habile à dissimuler! Cela venait-il de la petite
-vexation qu'il éprouvait de n'avoir pas reconnu mes enfants? Cela
-voulait-il dire qu'il retrouvait, en me voyant, la confusion ou
-la honte de notre dernière entrevue?... Il avait la peau hâlée,
-bronzée; je le trouvais beau.
-
-Il ne fut placé, à table, ni à côté de moi, ni en face de moi. En
-me penchant sur mon assiette, j'apercevais son nez bruni, sa barbe
-allongée, ses mains fines, nerveuses et velues, sans bague aucune.
-
-On ne l'entendit presque pas; c'était bien toujours le même homme;
-il ne parlait guère pour peu que le milieu ne lui fût pas tout à
-fait favorable; les jeunes gens qui étaient là ne le connaissaient
-pas, pour la plupart, ignoraient sa valeur, et l'ennuyèrent, à ce
-qu'il me sembla, en discutant leurs coups, critiquant leur jeu,
-et criant d'un bout de la table à l'autre, comme s'ils foulaient
-encore la pelouse. On s'en donnait! et la maîtresse de maison
-était toute indulgence, tant que le président n'était pas arrivé.
-Après le dîner, échange de mots banals; puis ma fonction de
-tapoteuse me retint au piano. Il n'avait pas besoin de me tourner
-les pages, pour la musique que j'avais à jouer cette année! Et
-j'allai me coucher sans avoir, en somme, rien appris.
-
-Eh bien! il était revenu... Eh bien! nous nous étions retrouvés!
-Et ce n'était que cela! Pas de vitres brisées, point d'éclat; mon
-coeur tout seul, dans ma poitrine, que mes proches voisins auraient
-pu entendre. «Mais, demain, pensais-je, il faudra bien que nous
-causions, un peu comme autrefois, quand ce ne serait que pour ne
-point nous faire remarquer...»
-
-Il n'était pas pressé de me parler, c'était évident. Il eût pu me
-parler dans la matinée. Je ne le provoquais pas, mais j'étais loin
-de le fuir. Un aparté tranquille s'offrit à lui et à moi dans le
-jardin; il ne fit rien pour en profiter et se laissa entraîner
-par la petite Voulasne qui tenait à l'initier au tennis. Toute
-l'après-midi, je boudai dans ma chambre. Le soir se passa comme
-la veille, sauf qu'à table, il se mêla à la conversation des
-joueurs de tennis: il s'amusait à s'initier au jeu. Les saillies
-de Pipette, qui parfois étaient inouïes, le faisaient rire. A
-table, de côté, j'apercevais ses dents, quand il riait, et je
-voyais à sa physionomie une expression inconnue de moi. Cette
-expression n'était pas celle qui me plaisait mais, par contraste,
-elle avivait le souvenir de celle que j'aimais; je me torturais du
-regret de ce que je ne trouvais plus en lui, et j'étais jalouse de
-l'agrément qu'il semblait prendre en disant des bêtises avec des
-jeunes filles, des enfants!...
-
-Tout à coup, le lendemain, dans l'escalier, en descendant,
-c'est-à-dire dans l'endroit le moins propre à prolonger un
-entretien, où nous pouvions et devions être interrompus à chaque
-seconde, il me rencontra et me dit:
-
---J'aurais voulu vous épargner la vue d'un homme qui vous a
-offensée...
-
---Offensée?...
-
---Oh! dit-il, vous voulez avoir oublié...
-
-Et il ajouta, sur un ton de résignation douloureuse, mais qui me
-parut singulier:
-
---On n'oublie pas!...
-
-Ce qui voulait dire probablement: «Vous ne pouvez avoir oublié que
-je vous ai offensée, et moi, je ne puis vous oublier...»
-
-C'était correct. Pourquoi cela me parut-il plus correct que
-convaincu?
-
-Je lui dis:
-
---Il faudrait...
-
-Je voulais dire: «Il faudrait que nous ayons un moment de
-causerie.» Il me coupa, pressé sans doute par un bruit de pas dans
-l'escalier, et il dit:
-
---Oui, il faudrait pouvoir oublier!... Oh! un accès de démence!...
-Je ne me pardonnerai...
-
-Quelqu'un, qui s'engageait dans l'escalier, l'empêcha de
-poursuivre.
-
-Il tenait donc tant à oublier? Ce n'était pas, à moi, mon souci.
-Il pensait à se disculper. Moi, je ne songeais qu'à me charger
-davantage.
-
-Nous arrivâmes au bas de l'escalier en disant des choses banales.
-
-Il pouvait être sincère en croyant m'avoir offensée. C'était mon
-attitude et ma figure involontaires, au moment de sa déclaration,
-qui le lui avaient fait croire.
-
-Fallait-il que j'en vinsse à lui dire: «On n'est pas offensé quand
-on aime?...»
-
-Ce fut à ce moment-là que l'idée me vint de lui donner à lire le
-cher papier qui me suivait partout et que je tenais enfermé dans
-mon petit coffret de fer. Je le tirai du coffret, je le pliai une
-fois de plus pour en diminuer le volume, et je le portai dans
-mon corsage, sur la peau même, afin de le sentir. C'était mettre
-le comble à ma folie. Lui, s'accusait d'un accès de démence; mon
-accès, à moi, n'était pas isolé, il durait. Je portai ce papier
-deux jours sans trouver l'occasion de le remettre. Il me brûlait
-la poitrine; j'avais peur de le perdre, une envie grandissante de
-le donner et en même temps une lâche terreur de ce que je désirais
-faire. Je ne parle pas de pudeur ni de remords anticipé d'une
-faute possible: on sent trop, hélas! qu'au point où j'en étais
-venue, cela ne comptait pas pour moi.
-
-La pudeur, la honte, par un singulier renversement des rôles,
-elles se trouvaient, elles étaient visibles chez celui pour qui
-je les avais abdiquées! Positivement, son front rougissait et
-ses épaules tombaient en face de moi! Il n'allait pas jusqu'à
-m'éviter, mais ma présence lui rappelait, comme il me l'avait dit,
-une chose qu'il voulait oublier. Ce qu'il voulait oublier, c'était
-surtout le souvenir d'avoir commis une action qu'il croyait une
-erreur, une maladresse irréparable... L'offense? mais elle était,
-à mon avis, dans la recherche de l'oubli plutôt que dans l'acte
-qu'il voulait oublier!... S'en doutait-il un peu, et sentait-il
-qu'à chaque heure il aggravait son cas à mes yeux? Il ne me fuyait
-pas, mais il ne me recherchait pas du tout. Il me parlait, et des
-mêmes sujets qu'autrefois, mais plus volontiers en compagnie et
-sans s'appliquer à terminer par un de ces tête-à-tête si faciles,
-ici, qui s'offraient pour ainsi dire, et qu'il me devait, à ce
-que je croyais... Traitait-il ces sujets comme autrefois? Il me
-semblait que non; mais c'était peut-être que les sujets, je les
-écoutais moins, que mon âme n'y était plus, que je pensais à
-autre chose?... J'enrageais, je trépignais. Je crois aussi que
-j'avais un peu l'air de l'attendre, de le poursuivre, et enfin de
-le provoquer. S'il ne m'aimait réellement pas, combien devait-il
-me trouver détestable! La seule pensée m'en fait frissonner
-aujourd'hui, et l'humiliation rétrospective m'en donne la nausée.
-
-Une après-midi, comme je descendais au jardin, je l'aperçus sur
-la pelouse, assis sur le rouleau de pierre que l'on avait laissé à
-quelque distance du tennis. Il regardait les joueurs. Je descendis
-l'allée couverte où, par hasard, il n'y avait personne. Entre les
-troncs des tilleuls il me vit; il pouvait venir me rejoindre; je
-parcourus deux fois l'allée. Il ne vint pas. Moi, j'allai à lui.
-
-Je m'assis à côté de lui sur le vieux rouleau de pierre. Son
-premier mot fut:
-
---Oh! madame, vous ne craignez pas le soleil?
-
-Je lui dis que non. Alors il me dit:
-
---Mais votre petite cousine Voulasne est charmante! regardez-la
-donc jouer...
-
-Je dis:
-
---Elle a le diable au corps.
-
---Joli diable, dit-il, et quel corps!
-
-Je fus choquée, peut-être à cause d'une certaine piqûre de
-jalousie, mais certainement aussi par l'impossibilité absolue où
-j'étais de m'accoutumer à entendre un homme parler sans périphrase
-du corps d'une femme et surtout d'une jeune fille. Dans vingt
-ans, peut-être aujourd'hui même, pareille susceptibilité paraîtra
-ou déjà paraît bien extraordinaire. Nous étions ainsi. Je fus
-choquée. Il le vit, d'un bref coup d'oeil suivi d'un certain
-froncement des sourcils que j'avais surpris chez lui, je m'en
-souviens bien, le soir même de la déclaration. Avais-je donc fait,
-mon Dieu! encore le même visage?
-
-Et, parce qu'il s'aperçut qu'il m'avait choquée, il fit tout de
-suite l'aimable; il me dit des phrases où s'enchâssait au moins
-par deux fois l'expression «une femme comme vous». C'était une
-expression qu'il avait employée autrefois en me parlant de moi,
-sans que j'en eusse fait la remarque. Autrefois, il me semblait
-que je savais ce que cela voulait dire et je n'étais pas fâchée
-que l'on voulût dire cela de moi. Aujourd'hui, cette expression
-me paraissait manquer de sens. Je lui demandai, avec un peu
-d'irritation dans le ton:
-
---«Une femme comme moi!... une femme comme moi!...»
-
-Il me dit sans hésiter:
-
---Une femme née pour être un exemple à toutes...
-
---Merci.
-
-Et il me tint, comme inédit, un discours que je lui avais déjà
-entendu prononcer sur les deux catégories de femmes, aussi
-tranchées que des espèces différentes. l'une honnête et qui, si
-elle manque à le demeurer, commet une erreur, l'autre qui se
-trompe aussi lourdement si elle prétend l'être sans en avoir la
-vocation.
-
-Je n'accordais pas grande attention au discours, d'abord parce
-que je le connaissais et ensuite parce que je faisais cette
-remarque: «Jamais, autrefois, il ne se fût répété devant moi...
-parce que ma présence, en lui étant agréable, provoquait chez lui
-une attention active et minutieuse qui l'eût fait se souvenir
-de paroles déjà dites, et qui suscitait sa pensée, l'inspirait.»
-Entre temps, je remarquais aussi que son discours était le
-développement rigoureux de la croyance qu'il avait de m'avoir
-offensée... Mais l'impression qu'il me donnait d'un si grand
-refroidissement à mon égard m'obligeait à me demander: «Croit-il
-vraiment m'avoir offensée? Ou tient-il à me le faire croire
-afin que je ne l'invite pas à m'offenser davantage!» Peut-être
-s'aperçut-il que je l'écoutais peu; il me dit tout à coup:
-
---Prenez garde! vous allez tacher votre petit soulier blanc...
-
-J'appuyais, sans y prendre garde, un de mes souliers de drap blanc
-sur le timon en fer rouillé qui servait à tirer ou à pousser le
-vieux rouleau de pierre.
-
-Et, en me disant cela, il avait, prestement, pour sauver mon
-soulier, touché du doigt ma cheville.
-
-Étrange chose! contradictions, complexités insondables de notre
-nature: de cet homme à qui, s'il m'eût emportée dans ses bras,
-je me fusse abandonnée corps et âme,--du moins, à ce qu'il me
-semblait--je ne pus supporter ce contact léger. Je retirai ma
-jambe d'un mouvement brusque, inconscient, exagéré, d'un mouvement
-de patte de grenouille galvanisée; et, sans que ma volonté y
-fût le moins du monde intervenue, je m'écartai un peu de mon
-voisin sur le siège de pierre. Et je dus, encore une fois, c'est
-probable, faire la figure de mes arrière-grand'mères!...
-
-Il eut, lui, un oeil lassé qui se reporta d'instinct sur un objet
-agréable et suivit les mouvements du «corps» de Pipette. Et ce
-qu'il eût aimé alors à dire, il ne me le dit pas.
-
-Je suivais, à la dérobée, son regard. J'en souffrais si
-cruellement que je dis:
-
---«Elle» est destinée à faire une très honnête femme, savez-vous?
-
---Qui? me dit-il, en se retournant vers moi.
-
---La petite Voulasne.
-
-Il éluda ma question:
-
---Avouez, dit-il, que les deux autres jeunes filles sont bien
-insignifiantes.
-
---Mon Dieu! ce sont tout simplement des jeunes filles bien
-élevées. Tout le monde dira d'elles ce que vous dites...
-
---Mais on les épousera...
-
---Et elles serviront d'exemple...
-
-Ma riposte était un peu vive. Il dut la trouver hardie; il se
-tourna de mon côté, et ses deux sourcils demeurèrent suspendus; il
-était embarrassé pour répondre; il me dit:
-
---Je leur souhaite de n'être pas aimées par d'autres hommes que
-leurs maris: ceux qui les aimeraient souffriraient inutilement;
-elles aussi, peut-être.
-
---Ces femmes-là, quand elles aiment, aiment souvent plus que les
-autres!
-
---Des amoureuses repenties!... dit-il.
-
-Il parut ennuyé. Ses yeux cherchaient à se dérober en fuyant vers
-les mouvements heureux du tennis. En quelques minutes, en quelques
-paroles, à propos d'un banal sujet, et sans toucher directement
-la grande question qui gisait entre lui et moi, le fond de son
-coeur s'était révélé. Nous avions l'air de causer bien amicalement,
-assis sur notre vieux rouleau de pierre et dans une atmosphère de
-jeunesse alerte et joyeuse, et moi je recevais le plus effroyable
-choc de ma vie; je m'entendais annoncer, par douces paraboles,
-la ruine totale, irrémédiable de mes espérances; sous ce clair
-soleil, devant ce beau château, lieu d'enchantement, abri de tant
-de rêves, je voyais se fermer à jamais, à tout jamais, pour moi,
-les portes infranchissables du domaine de l'amour.
-
-Je tirai de mon corsage le papier quatre fois replié. Je n'avais
-plus, cela va sans dire, à le donner à lire.--Il est si clair,
-d'ailleurs, que je ne l'aurais jamais donné!...--Je le dépliai.
-C'était une feuille presque toute blanche. Deux lignes et demie,
-cela semblait être peu de chose. En déchirant le papier, je
-réservai la petite langue qui contenait les deux lignes et demie.
-Je chiffonnai le papier blanc en une boule que je jetai sur la
-pelouse; et de la petite langue je fis une boulette que j'avalai
-sous les yeux de M. Juillet.
-
-Il me dit:
-
---Que diable faites-vous là?
-
---Vous le voyez: je mâche un morceau de papier...
-
-Il eut un assez gentil sourire; il n'était pas du tout obligé de
-comprendre ce que j'avais fait.
-
-Et il me dit, un peu taquin, comme en ses bons moments:
-
---Que vous êtes jeune! Il y aura toujours en vous de la
-pensionnaire!...
-
-En effet, c'était un geste de pensionnaire que je venais
-d'accomplir.
-
-Mais il restait en moi, comme en beaucoup de femmes, bien plus de
-ce que fut la pensionnaire qu'il ne le pouvait croire et que je ne
-le croyais moi-même.
-
-Le soir de ce même jour, après le dîner, à l'extrémité de la
-terrasse aux grenadiers, j'allai m'accouder, un peu à l'écart,
-à la balustrade, et je regardai, au-dessous de moi, l'eau de la
-douve sombre et silencieuse, qui avançait comme un enterrement.
-C'était le soir d'un de mes plus tristes jours; j'étais tellement
-contusionnée que je ne pensais à rien. Une lueur, provenant des
-fenêtres éclairées, se diffusait à la surface de l'eau, tout
-juste pour permettre de discerner de menus objets qu'entraînait
-le courant lent et lourd: une feuille de platane, étalée comme
-une grande patte de canard, un brin d'herbe, une tige de roseau
-brisée. Soudain, je poussai un cri parce que je croyais
-apercevoir un animal; tout le monde vint autour de moi s'accouder;
-c'était un pauvre petit chat de quelques jours, le ventre gonflé,
-les membres étendus comme la peau d'une descente de lit. On le
-regarda s'en aller, doucement, dans l'ombre de ce triste fossé.
-Madame Du Toit admonesta un domestique en lui rappelant qu'elle
-avait défendu qu'on jetât aucun objet dans la douve; et puis tous
-s'éloignèrent de moi, sauf M. Juillet, accoudé tout près. Il eût
-pu très bien donner une suite à la conversation de l'après-midi, à
-supposer qu'il n'eût ni compris ni voulu le sens définitif qu'elle
-avait pris pour moi. Il me parla simplement de son voyage.
-
-Et désormais il ne craignit plus de s'approcher de moi, de causer
-avec moi, mais sans plus jamais faire allusion à «l'instant de
-démence». Notre affaire avait été réglée, une fois pour toutes,
-par notre échange de propos indirects, sur le rouleau de pierre.
-
-Ma boule de papier roula pendant trois jours sur la pelouse. Du
-haut de la terrasse, je la voyais; quand je passais sous l'allée
-couverte, je la regardais, déplacée par le vent, déformée par la
-rosée de la nuit qui peu à peu en élargissait la tache blanche.
-
-Lorsque M. Du Toit arriva, son premier coup d'oeil, du haut du
-perron, fut pour cette tache blanche sur la pelouse et il s'écria:
-
---Ha! qui est-ce qui laisse traîner de la paperasse sur la pelouse?
-
-Je dis:
-
---C'est moi!
-
---Cela m'étonne de votre part! dit-il.
-
-Mais sa figure se radoucit aussitôt à cause de l'indulgence qu'il
-avait pour moi, femme irréprochable entre toutes!...
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout instant M. Du
-Toit m'accordait ne me gênèrent pas, tant que l'amour en moi eut
-toute sa virulence. Un nuage épais, qui m'environnait, me cachait
-le monde et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses. Tout
-à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent.
-
-A la suite de la conversation sur le rouleau de pierre, j'avais
-été plongée dans une hébétude telle que l'on ne saurait dire si
-l'on y souffre ou bien si l'on n'y éprouve pas une espèce de
-plaisir barbare qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir
-davantage. C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et peut
-leur donner à croire que nous sommes insensibles. Le soir où je
-regardais le petit chat noyé dans la douve, et où M. Juillet me
-parlait de son voyage, M. Juillet se disait probablement: «Comme
-elle est tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer
-que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque tous les
-soirs, à mon balcon, avant ce soir-là, mais ce soir-là je n'ai
-pas pleuré. Et, depuis ce soir-là, les jeunes gens, les jeunes
-filles étant partis pour faire place aux amis du président, et
-Pipette demeurant seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je
-jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour faire danser
-Pipette, soit avec son beau-frère Albéric, soit aussi avec M.
-Juillet!... Et lorsque Pipette valsait avec M. Juillet, mes mains
-ne tremblaient pas, sous mes doigts si calmes naissaient et se
-répandaient ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui
-font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner la
-taille sous le bras qui la presse, et dont les effets semblent
-à tous salutaires du moment qu'ils sont produits sur des jeunes
-filles à marier.
-
-Mais M. Du Toit commença à me proposer trop souvent comme exemple
-à la jeune Voulasne pour qui il n'avait pas toute l'indulgence
-de sa femme. Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait
-à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à cause de la
-présence du président et de ses nouveaux hôtes, soit qu'elle se
-fatiguât des incartades de la jeune fille, parfois vives, soit
-qu'une apparence de flirt avec M. Juillet lui parût inopportune,
-soit enfin qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec,
-hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale:
-les trois jeunes gens s'étaient montrés pourtant au mieux avec
-mademoiselle Voulasne; aucun n'avait fait mine, en partant, de
-la vouloir épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant
-pas enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche Pipette.
-Et de même que j'avais été le modèle proposé à sa soeur Isabelle,
-j'allais servir désormais d'«exemple» à Pipette!
-
-Tout le temps qu'une image nette et de relief un peu vigoureux
-ne s'était pas présentée à mon esprit pour figurer ma conduite
-d'amoureuse, celle-ci bénéficiait de toute ma complaisance;
-soudain, un beau jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs
-très discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant,
-à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus», l'idée me vint que
-quelqu'un pouvait se lever, là, devant tous ces juges assemblés,
-et déclarer que si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je
-serais aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles, leur
-sens, cela fut devant moi comme une hallucination. Ce n'était pas
-une épouvante si chimérique; quelqu'un était là qui eût pu, en
-somme, à la rigueur, se lever et parler ainsi, et moi, à supposer
-un «instant de démence»,--j'en avais bien eu d'autres,--je pouvais
-moi-même me lever, m'accuser publiquement, dire cela!... Et cela,
-ç'aurait été la vérité, la vérité vraie, celle dont le visage
-vous éblouit!... J'eus peur.
-
-Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là, je n'avais éprouvé
-le sentiment de la honte. L'année précédente, quand sur les
-marches du perron, là, tout à côté, j'avais senti que l'amour
-me possédait, j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans
-les toutes dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon
-exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même osait se
-présenter à mon imagination, je ne me sentais pas amoindrie;
-aujourd'hui, l'image de ce qui eût pu se faire et ne s'était pas
-fait s'offrant à mon esprit, je me sentais foulée aux pieds,
-réduite à l'état de boue.
-
-De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le chagrin me
-releva à mes propres yeux. C'était un chagrin immense, profond
-comme mon amour même; intermittent comme un sanglot. Quand
-mon chagrin éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et
-malheureuse; j'avais pitié de moi-même; je pleurais si fort,
-et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, ni m'en vouloir
-ni m'en mépriser. Quand il faisait trêve, c'était pour céder à
-mon écoeurement et à mes nausées. Alternatives de clarté et de
-nuit, comme dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond,
-j'étais d'une grande ignorance des procédés de la passion et des
-phénomènes que j'avais subis; ma solitude était complète; je ne
-pouvais m'ouvrir de mon tourment à personne; et ce que j'avais
-fait, l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie
-de ma conscience, ne se révélait à moi que par bribes, à mesure
-que se multipliaient en moi les intervalles lumineux.
-
-Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux, que moi, la
-scrupuleuse et la timorée, moi la correcte et la délicate, j'avais
-eu tout simplement plus d'audace que la plupart des femmes dont
-les moeurs me scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement
-jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet homme m'eût
-jamais dit un mot d'amour, sans que cet homme m'eût déclaré
-qu'il me désirait, moi? par mes assiduités, par ma tendresse
-non retenue, par tout le feu qui rayonnait de moi, par cette
-imploration que tous mes gestes probablement traduisaient, j'avais
-dû contraindre un homme à prononcer cette formule dont la banalité
-et le caractère artificiel m'avaient tant stupéfaite, et tout de
-même satisfaite!... Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure de
-me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il tînt beaucoup
-aux minces avantages qu'il en pouvait retirer, oui, moi, j'avais
-acculé cet homme à endosser la responsabilité de détourner de
-ses devoirs «une femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il
-s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à bavarder
-avec moi, oui,--surtout chez sa tante où toutes les autres femmes
-l'ennuyaient;--il avait même une complaisance particulière pour
-moi; il regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir
-point connue en un temps où il eût pu m'épouser; oui, oui, oui!
-mais avec tout cela, il ne me parlait point d'amour!... Une femme
-plus expérimentée que moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à
-temps brisé son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel
-je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien, mais pressentant
-en moi ce qui, en effet, allait se produire, ce qui se produisit
-aussitôt dit le mot fatal, un homme pressentant qu'il y avait
-en moi, sous la femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un
-mystérieux et insurmontable obstacle à ce que je fusse jamais la
-maîtresse de quelqu'un.
-
-Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et contre moi-même;
-il m'avait environnée, encerclée comme la ceinture d'une
-forteresse; et de quel revêche système de défense avais-je dû être
-hérissée tout à coup pour qu'un homme qui venait de se déclarer
-comprît, dans l'instant, à mon seul aspect, que je n'étais pas
-de l'espèce des femmes dont on tire le plaisir!--Mais il le
-savait depuis longtemps! et c'était pour cela, probablement,
-qu'il ne me parlait pas d'amour!...--Oui, oui, il le savait; il
-s'en doutait du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer
-le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la soudaine
-décision d'agir, un visage que je ne gouverne pas, un visage, il
-faut le croire, aussi mien que le mien, l'avait fait reculer
-d'effroi... Ce visage, quand j'y songe, je crois que c'était ce
-qu'on appelle «l'air de famille», qui rapproche les plus fraîches
-fillettes du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant
-d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et moustachu; c'était
-l'air de famille qui me liait sans doute à une longue lignée
-d'honnêtes grand'mères, autant et plus peut-être que mon éducation
-si idéaliste et si pure; c'était un ensemble, une accumulation de
-moeurs réservées et contraintes, force puissante, bien supérieure à
-nous-mêmes et à notre meilleure volonté.
-
-Dans les instants de lucidité qui me cinglaient comme des éclairs
-durant ma grande perturbation, je commençais à entrevoir l'homme
-que l'amour avait transfiguré à mes yeux et que ma chasteté
-héréditaire avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre,
-et il s'était plu à comprendre mes aspirations vers une vie moins
-matérielle et moins rudimentaire. Mais il se plaisait autant à
-comprendre celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer,
-sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une activité
-physique surabondante, et dont surtout la jeune chair exerçait un
-attrait sur les hommes. Il savait lui parler comme il avait su me
-parler à moi; comme il avait su parler, peut-être, à une madame
-Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé, qui
-sût amuser Pipette. Il aimait dans la femme autant la légèreté
-que la gravité; il avait de l'admiration sincère pour les pures,
-et des arguments pour les encourager dans la bonne voie; mais
-il appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et s'il
-les accompagnait dans leur chemin non classé, je ne pense pas
-que ce fût pour les remettre sur la grande route... Ses opinions
-demeuraient, en tous les sujets, cohérentes et conformes à celles
-qui régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait pas
-sa vie strictement à ses opinions. Il avait un démon intérieur,
-avouait-il lui-même, avec lequel tantôt il se colletait, tantôt,
-bras dessus bras dessous, il «tirait des bordées». Son oncle
-disait de lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les propres
-à rien.»
-
-Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, seul, le
-souvenir me restait des choses si belles qu'il m'avait dites
-parfois et qu'il avait si bien l'air de ne dire que pour moi.
-N'était-il pas sincère, à ces moments-là comme aux autres? Les
-moments les plus doux de ma vie!...
-
-Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré de ma misère.
-
-Il partit parce que madame Du Toit lui avait demandé pourquoi il
-n'épouserait pas la petite Voulasne.
-
-Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le voyant partir,
-dit:
-
---Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous!
-
-Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si je n'avais
-pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être été jalouse. Pauvre
-Pipette! elle ne savait pas, elle, la cause de ce départ; et je
-m'apprêtais à partager un peu avec elle ma tristesse, sans parler
-de lui trop directement, moi du moins, mais en échangeant entre
-nous de petites plaintes.
-
-Il partit par le même train qui m'avait emportée l'année
-précédente; un train de fin d'après-midi qui permettait de se
-dire adieu au goûter. La voiture attendait dans la cour pavée;
-tout le monde vous reconduisait jusque-là; on se serrait la main,
-on disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait
-en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître sous les
-châtaigniers.
-
-Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il était demeuré
-un des derniers dans la cour, à regarder s'éloigner la voiture.
-M. Du Toit ne faisait point à son neveu l'honneur d'interrompre
-sa chasse pour lui dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là
-qu'entre femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant par
-la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des têtes de cerfs
-et des gravures représentant des prises de villes par le roi Louis
-XIV, et qui s'éclairait tout au long sur la façade Nord, par de
-nombreuses fenêtres, je me retournai du côté de l'allée sinueuse,
-et je vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques
-formes, à travers les vieilles vitres, les unes bleuâtres, les
-autres vert bouteille, certaines incolores, toutes inégalement
-aplanies. Cela faisait un peu mal au coeur...
-
-Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne corde à
-sauter suspendue au portemanteau, et, étant repassée dans la
-cour pavée, sautait à la corde. J'étais convaincue qu'elle avait
-pourtant du chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à
-rien, ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans les
-moments où cela convenait le moins:
-
---Comme vous êtes jeune!
-
-Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois quarts les
-paupières; la corde claquait à intervalles réguliers en touchant
-le sol et semblait couper autour du corps entier de la jeune fille
-tous les fils qui la pouvaient relier au monde extérieur.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-On sait comment les jours mauvais se groupent d'ordinaire et se
-mettent volontiers bout à bout, de manière à former ce qu'on
-appelle une série noire. Ce ne fut pas le lendemain du départ
-de M. Juillet, ce ne fut pas le soir de ce départ, ce ne fut
-même pas trois heures après la disparition de la voiture sous
-les châtaigniers de Fontaine-l'Abbé, que mon petit Jean tomba
-malade. Rien ne le faisait redouter dans la première partie de
-la journée; il avait très peu mangé au déjeuner, il n'avait rien
-pris au goûter, mais c'était un enfant à l'estomac capricieux à
-qui cela arrivait maintes fois; il jouait sans turbulence, de
-coutume; personne n'avait remarqué qu'il était sans entrain. Tout
-à coup la fièvre le prit, une fièvre violente. Je me souvins qu'on
-avait parlé dernièrement, à mots couverts, de peur que j'en fusse
-inquiète, d'un cas de croup dans le pays. Je fus épouvantée.
-J'ouvrais la bouche du pauvre petit qui criait comme si je
-l'étranglais; je lui trouvais la gorge rouge.
-
---Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour le moindre bobo à
-la gorge ils ne l'ont pas moins rouge!... Il aura pris froid;...
-une petite angine, peut-être!... Le croup! ma bonne amie, mais un
-enfant qui a le croup, on ne l'entend plus!...
-
---Mais! disais-je, ce n'est peut-être que le commencement; il
-l'aura demain!... Et la scarlatine!... Me voyez-vous ici avec une
-scarlatine, à huit kilomètres du médecin!...
-
-Mon idée première, immédiate, avait été d'emmener mon enfant
-à Paris. On me trouvait folle. Pourquoi tant d'alarme sous le
-prétexte qu'un enfant a la fièvre?
-
---Attendez le médecin, tout au moins! Le fils du jardinier est
-monté sur sa bicyclette; il va prévenir le docteur Houdart...
-
---Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tôt! la voiture qui
-conduisait justement au train de Paris!...
-
-J'étais affolée; je pensais à ce qui aurait pu être, à ce que
-j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet enfant de vue, si
-je n'étais pas restée au goûter, si je ne m'étais pas attardée
-dans la cour pavée, dans le corridor, on eût pu encore faire signe
-à la voiture, et j'emmenais mon enfant à Paris!...
-
-Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette, à peu près en
-même temps que la voiture: il avait laissé un mot chez le docteur
-Houdart, mais le docteur Houdart était en visites, et dans une
-direction opposée à Fontaine-l'Abbé! Point d'autre médecin dans
-la petite ville... A quelle heure ce satané médecin viendrait-il?
-Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'était-ce que ce médecin? Un jeune
-homme, nouvellement établi. Et si c'était le croup!... Dans ce
-temps-là on ne connaissait pas le sérum; il fallait pratiquer
-d'urgence une opération difficile... Envelopper mon enfant, le
-porter dans mes bras à Paris, voilà ce que je voulus à toutes
-forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du soir. Si
-le médecin n'était pas venu à dix heures, je partirais. Mais
-j'étais d'avance décidée à partir: quelque chose en moi voulait,
-voulait absolument que le salut de mon enfant ne fût qu'à Paris.
-Mais je risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver
-l'état du pauvre petit? On me le disait. Je n'en voulais rien
-croire. C'était un entêtement étrange, farouchement obstiné.
-Nous avons des raisons d'agir que, vraiment, nous ne connaissons
-pas. Le docteur Houdart vint à neuf heures; il avait l'air d'un
-homme méticuleux, très prudent; il ne me parut pas avoir le coup
-d'oeil assuré du médecin qui devine; il ne pouvait rien affirmer;
-il fallait attendre; il reviendrait le lendemain. Il connut ma
-décision d'emmener l'enfant, il ne la combattit pas assez pour
-m'obliger à rester.
-
-Grave affaire au château: supplications, partis divers, la plupart
-comprenant mon inquiétude, mais n'approuvant pas ma détermination;
-désespoir de Pipette qui se lamentait déjà parce que la voiture
-avait rapporté le courrier pris à la poste, et une lettre de
-ses parents partis pour l'Espagne!... Sans elle, sans sa soeur,
-sans avoir averti ni l'une ni l'autre!... «Un tour de Chauffin,
-disait-elle; il se venge!...» Albéric et Isabelle pestaient comme
-la jeune soeur; ils se rappelaient le voyage d'Italie, l'année
-précédente, à pareille époque. A n'être pas chez les Voulasne,
-cette année, ils perdaient l'Espagne!...
-
-Je fis, moi, un voyage de nuit pénible; mais, aussitôt dans le
-train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi, la confiance
-renaquit en moi. Fontaine-l'Abbé me semblait le tombeau; Paris,
-que j'atteindrais dans la matinée, me parut le port, le salut
-assuré. J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un autre
-compartiment, afin d'éviter les contacts avec le petit malade;
-aussitôt à Paris, j'expédierais Suzanne en Touraine...
-
-Personne ne peut douter de la sincérité de mon tourment. Quand on
-va oser ce que je m'apprête à dire, on ne mesure pas l'étendue
-de la franchise... Ma conscience, je le jure, n'éclairait pas en
-moi une autre pensée que celle de mon enfant malade, de mon autre
-enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!--et je le dis pour
-peindre l'amour tout entier, avec ses conséquences,--je me demande
-aujourd'hui si j'eusse éprouvé pareille démangeaison de conduire
-mon enfant malade, à Paris, dans le cas où cette maladie se fût
-déclarée la veille, par exemple, ou trois jours auparavant, M.
-Juillet étant encore à Fontaine-l'Abbé!...
-
- * * * * *
-
-Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions à la maison
-sans que le petit eût souffert du froid; c'était plutôt miracle
-qu'il n'eût pas été étouffé sous l'amoncellement de châles, de
-couvertures, de foulards, dont on nous avait surchargés au départ;
-d'ailleurs, à peu près tout ce que, dans notre fuite précipitée,
-nous avions pris comme bagages. Le fiacre aussitôt arrêté, je sors
-avec mon précieux fardeau entre les bras. A ma grande surprise, le
-concierge, qui balayait l'entrée, ne donne pas signe d'étonnement
-de nous voir ainsi revenir à l'improviste; il touche à peine de la
-main sa calotte.
-
---Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi le service de
-sauter dans la voiture qui nous a amenés et de courir chez le
-docteur Clair, et dites-lui qu'il vienne en commençant sa tournée,
-que mon petit garçon est mourant... entendez-vous?... mourant!...
-
-Je me précipite dans le corridor d'entrée au fond duquel est la
-loge.
-
-La concierge, occupée à se coiffer, entr'ouvre le carreau, fait
-un petit signe de tête un peu familier, elle d'ordinaire si
-prévenante. Je dis en passant, avec mon lourd paquet vivant sur
-les bras: «Ah! ma pauvre madame Bailloche!» ce qui signifiait
-pour moi: «J'ai bien du malheur avec mon pauvre petit...» Entre
-femmes, on attend sur ces sujets un signe de commisération, un
-mot interrogatif. Madame Bailloche ne me dit rien. Des premières
-marches de l'escalier, je lui crie:
-
---Ah çà! est-ce que vous auriez été informée de mon retour?
-
-L'idée m'était venue que madame Du Toit avait pu avertir le
-concierge par télégramme.
-
-Madame Bailloche me répond:
-
---Monsieur ne nous a rien dit.
-
---Comment! Monsieur?...
-
-Je savais mon mari dans la Dordogne. Madame Bailloche en quelques
-mots rapides, débités sur un ton étrange, m'apprend que monsieur
-est de retour depuis le commencement de la semaine. Je ne veux
-pas m'arrêter, pourtant; je monte, je monte l'escalier, tout
-en regardant au-dessous de moi la tête de la concierge aux
-cheveux épars et aux petits yeux vairons où semble contenue je
-ne sais quelle humeur perfide.... Mon mari est revenu depuis
-le commencement de la semaine; et il ne m'en a pas avertie! Il
-n'était pas convenu qu'il dût revenir à Paris; nous devions,
-comme l'année précédente, nous retrouver à Chinon... Et cet
-air des concierges!... Que se passe-t-il?... Mon coeur bat si
-violemment que je suis obligée de faire une station à chaque
-palier... Ma femme de chambre m'a rejointe ainsi que Suzanne, et
-elles montent devant moi:
-
---Monsieur est là, à ce qu'il paraît!... Ton père est là,
-Suzanne!...
-
-Suzanne qui faisait la sérieuse, à cause de son petit frère
-malade, ne contient plus sa joie à l'idée que son père est là. Au
-cinquième, elle carillonne et crie: «Papa!... papa!...»
-
-Jusque de l'étage inférieur, j'entends le bruit bien connu de la
-chaîne de sûreté, du verrou, puis la voix du papa étouffée par les
-embrassements et les rires de Suzanne, qui s'est barbouillée de
-savon, son père ayant été surpris le blaireau à la main. J'arrive
-enfin:
-
---C'est Jean qui est malade... J'ai voulu le ramener dare-dare...
-Le concierge est chez le docteur Clair...
-
-Une fois chez moi et ayant vu mon mari vivant, et debout, je ne
-songe même plus à m'informer du motif qui peut faire qu'il soit
-là, et non dans la Dordogne; je ne songe plus qu'à coucher mon
-petit dans son lit, à épier la sonnerie de l'entrée, la visite du
-docteur.
-
-Après s'être informé de ce qui concerne le petit malade, la
-première question que mon mari me pose est celle-ci:
-
---Avez-vous eu là-bas des nouvelles des Voulasne?
-
---Des Voulasne? mais oui: ils sont partis pour l'Espagne.
-
-Il sursaute:
-
---Quand ça?... Mais depuis quand?...
-
---La nouvelle en est parvenue hier; ils ont écrit à leurs filles,
-de Burgos...
-
---Leurs filles ne les savaient donc pas partis?
-
---Mais non! elles sont furieuses...
-
-Je le voyais s'effondrer comme j'avais vu le faire Isabelle,
-Pipette, Albéric lui-même, à l'annonce de ce voyage impromptu:
-
---Eh bien! dis-je, qu'est-ce que cela peut vous faire?
-Comptiez-vous être du voyage?
-
-Il m'écoutait à peine; il se livrait à un calcul de dates. Il
-aboutissait à une conclusion qui lui paraissait désastreuse:
-
---Ils ont pu ne quitter Dinard que dimanche!...
-
---Eh bien?
-
---Je cherche, dit-il, à me rendre compte, parce que je leur ai
-écrit. Je n'ai pas reçu de réponse...
-
---Comment! vous attendiez une réponse des Voulasne?...
-
-La négligence des Voulasne était, entre nous, matière ordinaire
-à plaisanterie. Il ne dit rien, mais souleva tous les muscles de
-son visage, ce qui semblait signifier que le cas était de nature à
-modifier les us et coutumes des Voulasne eux-mêmes.
-
-Et son attitude à lui, en effet, était telle que, penchée sur
-mon pauvre petit dont le front avait la chaleur d'un linge
-ébouillanté, je commençais à doubler mon inquiétude de celle qui
-bouleversait mon mari.
-
-A ce moment, on sonna. Je bondis, je fus à la porte d'entrée sans
-attendre l'intervention de la bonne, et j'ouvris au docteur comme
-à un sauveur. Le bon docteur Clair, qui connaissait mes enfants,
-qui les avait un peu mis au monde, accourait, avant l'heure de la
-première visite, et dans la voiture même que j'avais envoyée le
-chercher. Bailloche était monté avec le docteur et me réclama à la
-porte le prix du fiacre.
-
---C'est bon! c'est bon! voulez-vous avoir la complaisance de payer
-le cocher, nous réglerons ça...
-
-Bailloche tournait entre ses doigts sa calotte; il avait une
-mine singulière et me manifesta qu'il préférait être réglé sur
-l'heure. Je ne comprenais rien à une exigence aussi insolite;
-je dus regagner ma chambre où j'avais laissé mon porte-monnaie;
-mais, une fois-là, j'oubliai le concierge pour n'être plus qu'à
-la consultation. Il fallait une bougie, une cuiller à potage pour
-servir de réflecteur, une autre pour peser sur la langue. Et
-pendant que le docteur, armé de cet appareil, examinait la gorge,
-moi, haletante, je regardais la figure du docteur, comme si le
-destin allait s'y inscrire en caractères déchiffrables.
-
-Je n'y lus rien du tout; et, comme le docteur Clair ne se pressait
-jamais ou voulait avoir l'air de ne jamais porter un diagnostic
-hâtif, il prit le temps de souffler la bougie et de reposer sur la
-table de nuit ses deux cuillers, avant de me dire:
-
---C'est une affaire de quarante-huit heures... une angine
-herpétique... trois boutons en pleine floraison... Il a dû faire
-cette nuit une fièvre de cheval?... Et vous êtes partie, comme ça,
-avec un enfant dans cet état?...
-
-Je lui énumérai mes raisons: huit kilomètres de la ville, médecin
-inconnu, hésitant; ma crainte d'une maladie grave dans ce désert
-qu'est la campagne... Il ne m'approuvait ni ne me blâmait. Je
-crois que, si la maladie eût été grave, il eût été content de
-tenir l'enfant sous sa main; mais il se trouvait que la maladie
-n'était pas grave, et il me dit:
-
---Que vous êtes nerveuse!
-
-Il eût pu m'attraper, à présent! cela m'eût été bien égal; j'étais
-soulagée, tranquillisée. Et je pensais que le médecin de campagne,
-là-bas, tel que je l'avais vu, n'eût pas été homme à se prononcer
-si catégoriquement, et nous eût fait languir d'inquiétude. Nous
-voulons tout de suite savoir. Au fond, nous pensons beaucoup à
-nous-mêmes jusque dans les tourments que nous causent les malades
-les plus chers.
-
-En reconduisant le docteur, je trouvai la porte ouverte et le
-concierge qui était resté là.
-
---Comment! vous voilà encore! Vous n'avez pas payé le fiacre?...
-
---J'attends l'argent..., dit-il, d'un ton finaud qui me parut
-désobligeant en présence du docteur.
-
-Je lui remis dix francs pour payer le fiacre. Il me demanda:
-
---Faudra-t-il prendre là-dessus les deux petites courses que ma
-femme a déjà avancées à monsieur?...
-
---Prenez donc! lui dis-je en refermant la porte et retournant à
-mon malade.
-
-Le papa devait se charger de porter lui-même l'ordonnance chez le
-pharmacien. Je poussais des soupirs: «Ça ne sera rien! ça ne sera
-rien!... une angine...» Mais lui, qui n'avait pas traversé mes
-inquiétudes, ne participait pas à ma détente heureuse. Et il me
-fallut revoir son teint bilieux pour me rappeler où nous en étions
-lorsque le docteur avait sonné. L'affaire du voyage Voulasne!...
-Mon mari poursuivant ses calculs,--que je ne me charge pas de
-reconstituer,--aboutissait à conclure que les Voulasne avaient
-très bien pu ne quitter Dinard que deux jours après réception de
-sa lettre; et il voulait me faire juge du cas. Moi, à qui l'on
-eût fait adopter tous les calculs du monde, je lui disais: «Mais,
-qu'importe? quelle importance cela peut-il avoir?» Je voyais bien
-qu'il avait un très gros souci et qu'il hésitait à me le confier.
-
---Ce sont bien eux, s'écriait-il; ah! je les reconnais bien là...
-Ils sont capables de s'être dérobés!...
-
---Pourquoi?...
-
-Il ne me le disait pas encore. Je lui rapportai les suppositions,
-les soupçons, si l'on voulait, que ce voyage inopiné nous avait
-inspirés, à Fontaine-l'Abbé: un coup de M. Chauffin pour se
-venger de Pipette et obliger en même temps le couple Albéric à se
-morfondre à la campagne tout l'automne...
-
---C'est plausible, me dit mon mari: mais voilà ce qui s'appelle
-une coïncidence!...
-
---Une coïncidence?...
-
---La réception de ma lettre qui, j'en suis certain, leur est
-arrivée tel jour; leur départ, très probablement le surlendemain,
-pour un voyage dont il ne fut auparavant jamais question...
-
---Eh! mon Dieu! que pouvait donc bien contenir cette lettre?
-
-Il parut fauché tout à coup comme une gerbe d'épis, s'affala sur
-un fauteuil bas où j'avais jeté toutes les couvertures prêtées par
-madame Du Toit:
-
---L'aveu, dit-il, d'une grande, d'une très grande détresse.
-
-Et je me souviens qu'avant d'être touchée par l'annonce de la
-catastrophe, je ne pus m'empêcher de manifester mon étonnement que
-l'aveu en eût dû être fait aux Voulasne. Pourquoi aux Voulasne?
-
-Mon mari n'avait jamais cessé de croire que son salut reposât
-dans la maison de ses cousins; il les tenait pour sa Providence;
-on eût dit qu'il se les fût de tout temps réservés pour le jour
-du malheur... Si je ne partageais point son sentiment, ce n'était
-pas que je les tinsse pour incapables de rendre quelque service;
-mais je savais, par mainte épreuve, que c'étaient des gens qui ne
-voulaient pas, qui ne voulaient absolument pas être ennuyés, et
-que les joindre pour leur demander quoi que ce fût qui n'eût point
-de rapport avec un divertissement, était l'entreprise la plus
-insensée.
-
-Et donc, voilà qu'ils étaient encore une fois en voyage! Je me
-remémorais leur départ opportun au moment de la cérémonie du
-mariage à Chinon...
-
-Enfin, mon mari me raconta, lui qui ne disait jamais mot de ses
-affaires, la triste affaire qui l'accablait. Une affaire que lui
-avait passée Grajat, il y avait plus de quinze ans: l'adjonction
-d'une aile à un corps de logis ancien, en Dordogne, sur un terrain
-sableux. Il y avait eu difficulté à construire, risques à courir;
-Grajat d'ailleurs avait averti, en se déchargeant d'un travail
-qui l'ennuyait sur un jeune architecte encore inconnu et dont il
-piquait l'amour-propre. Le jeune architecte s'en était tiré; sa
-réussite même avait fait un certain bruit, l'avait servi dans sa
-carrière, et il ne pouvait de ce chef adresser aucun reproche à
-Grajat.
-
-Mais, au bout de dix-sept ans, l'aile tout entière se lézardait,
-nécessitait de coûteux travaux d'étayage, de reprise des
-sous-sols, causait d'importants dommages, les locaux étant devenus
-inutilisables. C'était pour cette construction que mon mari avait
-été si fréquemment obligé d'aller en Dordogne; il ne s'en était
-pas vanté... Enfin, et malgré tous les travaux supplémentaires, un
-dernier glissement du sol emportait tout ce que l'ingéniosité, la
-hardiesse ou la ténacité des architectes modernes avaient ajouté
-à un vieux bâtiment demeuré depuis trois siècles manchot, laissé
-tel, probablement, par la prudence des bonnes gens du temps,
-que préoccupaient moins les prouesses ou le bénéfice pécuniaire
-que les oeuvres durablement établies. Enfin, la responsabilité
-incombait à l'architecte constructeur. On plaiderait, oui, sans
-doute, me disait mon mari, mais pour que le tribunal fixât
-l'indemnité, non pour en esquiver le paiement. Le propriétaire du
-château était un vigneron du Bordelais, assez âpre, et à court
-d'argent dans le moment; il proposait une transaction. Le chiffre
-de la transaction, débattu, finalement accepté en principe, était
-de cent mille francs. Mon mari affirmait qu'éviter, à ce compte,
-le bruit du procès et l'indemnité prévue était avantageux. Ces
-cent mille francs, il me confessa qu'il ne les avait pas, qu'il
-n'avait rien. C'étaient ces cent mille francs qu'il demandait à
-ses cousins Voulasne.
-
---Pourquoi pas à d'autres?
-
---Ce n'est pas si facile que cela!...
-
---Comment!... un architecte... Vous... cent mille francs!...
-
-Il leva sur moi des yeux misérables, des yeux que je ne lui
-connaissais pas, des yeux de ces bons animaux de chiens qu'on
-a tapés et qui vous regardent en levant vers vous une patte si
-tendre... Je sentis ma gorge se contracter. Je m'approchai de lui;
-je lui touchai la main. Alors je vis de chacun de ses yeux sourdre
-une grosse larme qui lui coula sur la joue et dans la moustache
-avec une rapidité étonnante, comme si c'eût été une petite bille
-de cristal.
-
-Il n'avait pas de crédit! Il n'avait jamais dû exécuter de travaux
-considérables, ou bien il était, comme me l'avait dit Grajat,
-maladroit en affaires... Peut-être aussi, pensais-je, était-il
-simplement très honnête?... Il n'avait non plus jamais cessé
-d'être rongé par sa soeur à qui je le soupçonnais de fournir de
-l'argent, soit directement, soit par l'intermédiaire de la vieille
-mère, afin d'éviter qu'elle ne fût tentée de s'en procurer d'une
-manière indécente... De ses affaires, dont il ne m'informait
-point, par principe, je ne connaissais qu'une conséquence: la
-maigreur de notre budget; mais en me remettant, d'ailleurs très
-ponctuellement, l'argent du ménage, ne me disait-il pas souvent:
-«Je ne suis plus jeune, il faut faire des économies pour vous et
-vos enfants...» Eh bien! il n'avait pas fait d'économies.
-
-J'étais surprise qu'il n'eût pas recouru, dans sa détresse, à
-Grajat qui en était la cause initiale, et avec qui il demeurait
-en relations; mais, à l'interroger là-dessus, j'aurais préféré la
-misère. Et d'ailleurs, s'il ne recourait pas à Grajat, n'était-ce
-pas qu'il l'avait déjà fait en vain? Il recourait à ses cousins
-Voulasne.
-
-Il reçut de ses cousins Voulasne, huit jours plus tard, une carte
-postale expédiée de Séville, toute remplie par les exclamations
-ordinaires aux voyageurs: joie, admiration, ciel idéal, affolement
-produit par le légitime désir de s'instruire, oubli de tout
-dans une enivrante activité, courses de taureaux par-dessus le
-marché! Un coin de la carte, un petit triangle, séparé même du
-reste par un trait de plume, au-dessous des initiales de Gustave
-et d'Henriette, contenait cette simple allusion à la lettre qui
-rendait mon mari si anxieux: «Bien attristés par votre mot, mais,
-hélas! que nous sommes loin de tout!»
-
-Rien de plus ne nous parvint d'eux. Quand la carte postale
-nous arriva, d'ailleurs, l'infortuné cousin des Voulasne ne
-comptait plus sur leur secours. Il ne fut presque pas plus abîmé
-par l'énumération des attractions sévillanes et par le tour
-d'escamotage exécuté dans le petit triangle. Une incertitude
-planait sur l'acte de nos cousins. Agissaient-ils par eux-mêmes?
-Agissaient-ils par leur ami Chauffin? Avaient-ils reçu la lettre
-avant leur départ, ou, réellement, cette lettre aurait-elle été
-décachetée par eux dans le courant d'air d'un hall d'hôtel ou
-d'une gare de chemin de fer, ou bien en prenant des billets pour
-la course de taureaux? «A quoi bon approfondir? disait mon mari,
-le résultat n'en est pas moins négatif.» Là se trahissait encore
-la différence de nos caractères: pour moi, le résultat importait
-moins que le procédé; mon mari pensait à son besoin d'argent et
-moi à mon indignation.
-
-Il avait, aussitôt son malheur constaté, donné congé de
-l'appartement que nous occupions rue de Courcelles et aussi de ses
-ateliers situés dans le voisinage. Qu'il eût pu se procurer les
-cent mille francs nécessaires à la transaction, les intérêts à
-payer, fût-ce à ses cousins, ne lui eussent pas permis d'habiter
-un quartier où les loyers augmentaient chaque année. Ç'avait déjà
-été très peu prudent de nous installer là au moment du mariage,
-mais que de sacrifices n'eût pas faits mon mari pour donner à un
-cocher une adresse qui sonne bien! Je vis que le désastre pour
-lui était dans la nécessité de s'amoindrir aux yeux des gens, de
-s'amoindrir quant à la façade. Ayant commis l'imprudence de lui
-rapporter l'insistance du concierge à se faire payer le prix du
-fiacre, j'appris à respecter en lui ce qui pouvait lui causer une
-telle douleur:
-
---Moi, me dit-il, qui avais fait exprès de demander par deux fois
-à Bailloche de payer ma voiture, afin de voir sur sa figure s'il
-était informé ou non!...
-
-C'était une torture pour lui de penser que son concierge était
-informé ou se doutait de son désastre. Le concierge était informé
-du congé des ateliers par les employés qui venaient quelquefois à
-l'appartement; les employés devaient être informés de l'affaire
-de Dordogne. Je croyais, moi, que ces concierges, qui avaient
-toujours été pour moi pleins de prévenances et à qui, en outre,
-mon mari avait rendu quelques services, seraient compatissants,
-qu'ils nous plaindraient en leur âme. On n'aime pas à être plaint,
-assurément; mais avoir perdu de l'argent n'était pas du tout pour
-moi une honte... Jamais personne ne me fera admettre qu'un homme
-soit diminué parce qu'il a moins d'argent aujourd'hui qu'hier.
-Oui, je savais bien qu'au temps de ma jeunesse, à Chinon, mes
-parents avaient beaucoup souffert de pareil accident; mais je
-pensais qu'à Paris on était plus avancé, et je m'efforçais, quant
-à moi, de prendre ce malheur-là à la légère.
-
---Mon cher ami, disais-je à mon mari, je vous jure bien que cela
-ne me fait ni chaud ni froid; si c'est à cause de moi que vous
-vous mettez martel en tête, mon Dieu! que vous avez donc tort!...
-
-Il croyait que je faisais un effort surhumain pour ne point
-paraître lui reprocher notre disgrâce. Je n'en faisais aucun.
-Tout cela me semblait si peu de chose au prix des transes que
-j'avais souffertes dernièrement: l'alarme à propos de la santé du
-petit, et, hélas! aussi, des douleurs d'autre sorte!... Pensant
-à ces dernières, l'idée d'une punition de Dieu me traversa
-l'esprit, et alors je me dis: «Dieu lui-même se trompe!...» Ce
-n'étaient pas là des châtiments pour moi. Déchoir aux yeux des
-concierges, rompre avec nos connaissances opulentes, renvoyer les
-domestiques, habiter un quartier sans lustre et faire mes courses
-en omnibus, quelle plaisanterie pour une femme élevée dans nos
-maisons économes de province!... Je conseillais à mon mari d'aller
-nous installer au fond d'Auteuil. Il s'indigna. Il ne voulait
-entendre parler d'Auteuil sous aucun prétexte. Passy, alors? Point
-davantage. C'était pour lui l'exil.
-
-Il s'agissait avant tout de sous-louer notre présent appartement,
-car, par malchance, nous commencions un nouveau bail. Et c'était
-cette particularité encore qui sentait la catastrophe aux narines
-des Bailloche: si ce n'est pour cause d'«inconvénients locatifs»
-ou bien d'«agrandissements», on ne demande au propriétaire cette
-faveur que sous le coup d'une infortune.
-
-Pendant les quatre ou cinq premières semaines, il ne se passa
-presque pas de jour que madame Bailloche ne sonnât à la porte,
-à partir d'une heure de l'après-midi, pour faire visiter. Et
-aussitôt la porte ouverte, elle entrait comme l'envahisseur en
-pays conquis. Alors commençait pour nous la retraite précipitée,
-de pièce en pièce, qui amusait beaucoup les enfants, ne me
-plaisait guère, je l'avoue, et faisait verdir de rage mon pauvre
-mari, quand il était encore là. Dans notre inexpérience, au début,
-nous étions pris souvent par madame Bailloche, tassés au fond
-d'une chambre obscure, que la concierge se hâtait d'inonder de
-clarté en ouvrant les persiennes; et sa suite pénétrait derrière
-elle: des messieurs, des dames, gênés comme nous-mêmes, saluant,
-s'excusant, faisant mine de n'apercevoir que murs, cloisons et
-ouvertures, et non les traces de notre vie privée, tant que madame
-Bailloche, d'autorité, ne leur avait fait entendre qu'ils étaient
-«dans leur droit» et que selon son expression, «c'était bien la
-moindre des choses». Petit à petit, nous apprîmes la tactique de
-la fuite efficace, et madame Bailloche, à moins de capricieux
-retours des visiteurs, ne nous atteignait plus.
-
-Quelquefois, en rentrant à la maison, l'après-midi, si, par
-exemple, la pluie nous avait chassés du dehors, nous trouvions une
-famille chez nous ou bien s'étant attardée à regarder, du balcon,
-la vue sur la grille dorée du parc Monceau. J'étais tellement
-interloquée qu'il m'est arrivé de demander pardon à madame
-Bailloche, comme si c'était moi qui pénétrais chez elle.
-
-Mon mari s'exténuait; il quittait la maison, le matin, beaucoup
-plus tôt qu'à l'ordinaire, parce qu'il exécutait à lui seul la
-besogne de plusieurs employés congédiés; et il travaillait encore
-dans la soirée, sur la table de la salle à manger. Il passait
-l'après-midi en courses. Il était d'une complaisance chaque jour
-grandissante pour moi parce qu'il s'émerveillait de me voir
-supporter si patiemment les revers. Moi, j'éclatais de rire toutes
-les fois que j'étais témoin de son étonnement; je lui affirmais
-que je n'avais aucun mérite:
-
---Mais, mon pauvre ami, moi, je ne suis bonne qu'à cela!
-
---Qu'à être malheureuse?...
-
---Qu'à m'accommoder au mieux des malheurs de ce genre-là. Je vous
-jure que ce n'est pas cela qui m'atteint.
-
-Il ne pouvait pas comprendre. Cependant, pourquoi donc avait-il
-été me choisir dans une famille trempée par les épreuves? Oui, je
-sais bien, c'était surtout pour que je fusse «correcte» en toutes
-les circonstances; mais aussi pour que, ignorante que j'étais du
-bonheur matériel, j'y fusse initiée par lui et le lui dusse tout
-entier. Il ne croyait qu'à celui-là; et c'était sa bonté, à lui,
-de vouloir me le procurer.
-
-J'étais tentée de lui faire remarquer que l'infortune présente
-était ce qui nous rapprochait le plus depuis notre entrée en
-ménage. C'était la première fois que nous avions, sincèrement,
-quelque chose à nous dire. Lorsque, autrefois, pour me séduire,
-il me parlait de la «voiture» ou «du valet de chambre en livrée»,
-je le trouvais un peu puéril, et lorsqu'il me contait aujourd'hui
-ses déboires, il m'inspirait une grande sympathie, je me sentais
-de coeur avec lui et j'éprouvais une réelle et toute nouvelle
-satisfaction de sentir cela. Mais non, je n'avais aucun mérite à
-faire bonne figure: j'étais véritablement plus heureuse.
-
-Mes plaisirs à moi, je commençais à m'en rendre compte, sont
-d'ordre tout intime et secret, sans communication avec les
-amusements du monde; et je ne déteste pas qu'ils aient un certain
-goût amer.
-
-Un soir, en rentrant, mon mari poussa un profond soupir et me dit:
-
---Enfin, ça y est! La transaction se fera.
-
-Il était parvenu, à force de démarches, à se procurer la somme
-nécessaire, «par lambeaux», me dit-il, et dont le moindre lui
-coûterait fort cher. Mais le procès n'aurait pas lieu. D'ailleurs,
-il ne désespérait pas de pouvoir contracter, un jour ou l'autre,
-un «emprunt sérieux» et se débarrasser de ses petits prêteurs.
-Aussitôt libéré du plus gros danger, il eut même une crise
-d'optimisme; il entrevoyait déjà la possibilité, si quelque belle
-affaire survenait, de pouvoir conserver son appartement!...
-
-N'empêche qu'il allait avoir à payer désormais en intérêts plus
-que le prix de son loyer. Mais il comptait toujours sur les
-Voulasne.
-
-Nous étions tenus au courant des déplacements des Voulasne par
-Pipette, réfugiée chez sa soeur Isabelle, comme avant les vacances
-à Fontaine-l'Abbé, puisque les vacances à Fontaine-l'Abbé
-n'avaient point abouti à la marier. Les cartes postales des
-heureux voyageurs pleuvaient chez les Albéric: gentillesse
-paternelle? peut-être; ou taquinerie un peu cruelle, destinée à
-faire subir le supplice de Tantale aux trois «lâcheurs» qui, en
-effet, rongeaient leur frein non sans pester avec turbulence?
-Isabelle rejetait la responsabilité du voyage manqué sur Pipette.
-Si Pipette n'avait pas quitté le domicile de ses parents, ceux-ci
-n'auraient pas fait une pareille fugue sans les prévenir et sans
-les inviter!
-
---Non! répliquait Pipette, ils ne me reprochent point d'avoir
-quitté la maison, car depuis mon départ ils s'amusent davantage;
-c'est à vous qu'ils en veulent d'avoir été assez lâches pour aller
-à Fontaine-l'Abbé!...
-
---Nous, lâches d'avoir été à Fontaine-l'Abbé, s'écriait Isabelle,
-en fureur, quand on a consenti à s'y enterrer deux mois et demi
-pour essayer de marier mademoiselle!...
-
---Oh! pour ça, faisait Pipette, il aurait fallu d'abord m'avertir
-et me consulter. Je n'avais et je n'ai aucune envie de me marier.
-
---Eh bien! c'est gai.
-
---Ça ne serait pas gai pour moi d'épouser des cornichons!
-
---«Cornichons» depuis que tu sais qu'ils ne t'ont pas demandée!
-Auparavant, ils n'étaient pas si bêtes!... «Cornichons», même
-monsieur Juillet?...
-
---Oh! celui-là, dit Pipette, ce n'est pas un jeune homme, c'est un
-célibataire!
-
-Heureusement qu'avec Pipette, on finissait toujours par rire, car
-la vie fût devenue intolérable chez les Albéric. La vérité sur
-la tentative de mariage était d'une particulière tristesse: sur
-les trois jeunes gens mariables invités à Fontaine-l'Abbé, deux
-avaient demandé la main d'une des jeunes filles si comme il faut
-qui étaient les soeurs du troisième; aucun celle de Pipette avec
-qui pourtant ils avaient tant paru se plaire. Madame Du Toit,
-de l'événement, était abasourdie: «Oui, certes! disait-elle,
-mademoiselle Voulasne a été élevée d'une façon déplorable, mais
-qu'il n'y ait pas un de ces messieurs pour deviner l'excellente
-nature qui se cache sous cette exubérance, c'est à désespérer du
-jugement des hommes!...»
-
-C'était une personnelle défaite qu'elle venait de subir là et
-que rendait plus cuisante le succès non escompté de l'autre
-jeune fille «si quelconque», disait-elle; et, en outre, c'était
-un désastre pour la pauvre petite de qui le sort allait être
-inquiétant, la période des vacances écoulée. Qu'allait-elle en
-effet devenir, la gracieuse et endiablée Pipette? Demeurer
-chez sa soeur était une solution qui semblait de plus en plus
-impossible. Retourner chez ses parents? Hélas! il était bien peu
-probable que les parents, tels qu'on les connaissait, eussent
-modifié la situation qui avait mis leur fille en fuite. Ils
-voyageaient avec M. Chauffin, comme ils l'avaient toujours fait,
-et ils ne s'étaient pas du tout cachés pour nommer à leurs filles,
-dans leur correspondance, les personnes qui, durant la saison
-dernière, égayaient la villa de Dinard: pour la plupart des
-connaissances particulières de M. Chauffin, et qu'ils n'osaient
-auparavant pas inviter lorsqu'une jeune fille se trouvait sous
-leur toit, ce qui était beaucoup dire! Le règne de M. Chauffin,
-loin qu'il eût été entamé par les événements, s'annonçait bien
-plutôt comme engagé dans une ère audacieuse et redoutable. Ah!
-oui, pauvre Pipette!...
-
-«La pauvre Pipette» était le thème ordinaire, désormais, des
-nouvelles lamentations de madame Du Toit, qui croyait avoir
-reconquis son fils, pour l'avoir eu,--fût-ce grincheux et
-dépité,--toute la saison à la campagne.
-
-Madame Du Toit venait chez moi plus souvent que je n'allais chez
-elle, car elle ne recevait pas encore. Ensemble, nous causions du
-sort des jeunes filles. Elle m'effarait parfois avec des idées
-que je jugeais, moi, délibérément «d'un autre âge». «D'un autre
-âge», pourquoi? Parce que, comme je le voyais, elles n'étaient
-plus conformes aux idées qui gouvernaient le monde le plus
-actif ou le plus remuant, parce qu'elles se trouvaient même en
-opposition tout à fait nette avec le courant qui emportait une
-société nouvelle, ou, si l'on veut, avec ce qui, pour le moment,
-«était dans l'air». Il faut accorder une grande attention à
-ce qui «est dans l'air», non pour le happer et s'en nourrir
-stupidement, bien entendu, mais parce que, quoi que l'on fasse ou
-que l'on veuille, ce qui «est dans l'air» tend à nous pénétrer.
-N'était-ce pas pour avoir absorbé, moi, par exemple, ce qui était
-dans l'air à l'époque de ma jeunesse, c'est-à-dire la rébellion
-contre toute contrainte, que j'avais été si encline à critiquer
-mon éducation? Un peu moins de soumission héréditaire, quelques
-exemples concrets d'indépendance sous les yeux, et je pouvais
-déjà, moi, de mon temps, à Chinon, faire figure d'une jeune
-«affranchie»! Combien subtils ou combien rares encore étaient
-cependant les miasmes en ce temps-là à ma portée! Et aujourd'hui,
-ce n'était pas que j'eusse adopté les idées nouvelles, puisqu'on
-a vu combien le monde qu'elles formaient m'était instinctivement
-antipathique: la femme tendant à n'être plus qu'une courtisane,
-la société à ne plus obéir qu'aux caprices des sens, rien ne
-me paraissait plus répugnant et plus bête; cependant, lorsque
-madame Du Toit me disait: «Mon enfant, la meilleure recette
-pour obtenir un bon mariage, c'est de le fonder sur ce qui peut
-durer le plus longtemps, et par conséquent sur des intérêts...»
-je bondissais. Elle ne se troublait pas: «... Sur des intérêts
-matériels, reprenait-elle, qui sont quelque chose de bien fort
-dans la vie, et qui obligent plus de couples aux mutuelles
-concessions, à la patience et finalement à contracter cette
-_habitude_ sans laquelle aucune union n'est possible, que ne le
-ferait même aucun commandement moral... Et, en second lieu, sur
-des considérations de convenances, de situation publique, etc.,
-qui agissent plus sûrement et plus longuement sur l'esprit de la
-femme, en particulier, que la considération même de l'amour!...»
-Je bondissais de nouveau; le sang me montait à la figure. Comment
-pouvait-elle me dire cela, elle qui m'avait confié avoir tant
-souffert en manquant un mariage d'amour!... Elle m'apaisait en
-me faisant «Tout beau! tout beau!» de la main: «Ma chère enfant,
-affirmait-elle, il y a beaucoup moins de femmes amoureuses, ou
-du moins destinées irrévocablement à l'amour, qu'on le croit ou
-que l'on se plaît à le dire... Les femmes ont l'instinct de la
-maternité, avant tout, et après cela ou à défaut de cela, le goût
-de la vanité et de la coquetterie qui souvent se confondent...
-Mais, celles qui ont l'instinct de l'amour? car il y en a,
-certes, je vous concède qu'il y en a, eh bien! il n'y en a pas
-probablement beaucoup plus qu'il n'y en a qui ont l'instinct
-de l'art, du commandement ou de la véritable charité; ce sont
-des exceptionnelles, et comme leur disposition, pour mériter
-qu'on en tienne compte, a besoin d'être ardente, elle trouve,
-en toutes les situations, le moyen de se réaliser. Quand nous
-parlons du mariage, il ne peut s'agir que de la bonne moyenne des
-jeunes filles; or, la bonne moyenne, croyez-en mon expérience,
-ma chère enfant, la bonne moyenne est peut-être capable d'un
-amour, que l'on ne manque pas de prendre pour la grande passion,
-naturellement, mais qui n'existe que dans l'imagination,
-entendez-moi bien, qui n'a d'intensité que parce qu'il est un
-rêve, un rêve conduit à notre guise, et j'ajoute: parce qu'il est
-généralement malheureux, car il vit surtout de compassion pour
-soi-même; mais qui ne résisterait pas au prétendu bonheur réclamé
-par lui à grands cris, qui s'écorcherait et s'évanouirait comme
-une bulle de savon au contact de la première réalité... Pour aimer
-l'amour, et j'entends par amour ce qui s'appelle l'amour, oh! oh!
-il faut être d'une autre trempe que la plupart de nos femmelettes!
-Ce sont des gaillardes, ma petite, celles de nous qui sont
-réellement et par vocation spéciale appelées à l'amour; on les
-reconnaîtrait entre mille, parce qu'il n'y en a pas une sur mille
-qui ait les reins taillés pour cela!
-
---Mais, osais-je objecter, c'est peut-être faute de plus nombreux
-mariages d'amour!...
-
---Le mariage d'amour! s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça dure?
-
---Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!...
-
---La fleur bleue? la suavité? l'idéal attendrissement? notre
-poésie à nous qui ne sommes que l'innombrable «bonne moyenne» des
-femmes? Oui!... Eh bien! je vous le répète, c'est plus beau, c'est
-meilleur quand ça demeure une aspiration, un désir, un songe... Et
-de ce songe-là, mon enfant, l'histoire de la vie des jeunes filles
-et des femmes est abondamment illustrée!
-
-Elle me choquait, comme on se choque presque toujours d'une
-génération à une autre. Elle exprimait, je le crois, des vérités
-comme l'historien qui se prononce sur une période passée, toutes
-pièces en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la vie;
-je sens bien que je m'approche de son opinion aujourd'hui; mais
-alors que je n'en étais qu'à la moitié de son âge, ce qu'elle
-disait me faisait de la peine.
-
-J'avais toujours gardé vis-à-vis d'elle, comme de tout le monde,
-une extrême discrétion touchant mon propre mariage; j'ai en
-horreur les confidences dites personnelles, où une autre personne
-est intéressée autant que nous et plus que nous parce qu'elle y
-est généralement maltraitée. Madame Du Toit croyait-elle ou ne
-croyait-elle pas que j'eusse fait un mariage heureux? Un jour, à
-propos toujours de la petite Voulasne, j'improvisai, tout à fait
-malgré moi et poussée par la force des choses, un rapprochement
-entre le cas de Pipette et celui des jeunes provinciales de mon
-temps:
-
---Que c'est curieux! dis-je à madame Du Toit, nous reprochions,
-nous autres, à nos familles, cet usage abusif de l'autorité, qui
-présidait chez nous à toutes choses et nous contraignait à des
-mariages contraires à nos goûts; et voilà les Voulasne, aussi
-différents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne où
-nulle volonté n'existe, nulle autorité ne règne, où le régime du
-bon plaisir de chacun est le seul principe qui semble établi, eh
-bien! de leur défaut complet de volonté, leur fille va souffrir
-plus que nous n'avons jamais souffert peut-être de la volonté
-excessive de nos parents...
-
---Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous voyez bien!...
-Mais, ajoutait-elle, où vous faites erreur, ma chère enfant, c'est
-en croyant qu'il existe une famille, fût-ce celle des Voulasne,
-où une autorité ne soit pas établie, légitimement ou non. Il y a
-toujours une autorité! Si la légitime vient à s'oublier elle-même,
-une autre, venue du dehors, de n'importe où, se substitue à elle
-et s'impose plus tyranniquement. Voilà le danger du relâchement
-des moeurs.
-
-Malgré ce danger madame Du Toit voulait que Pipette rentrât sous
-le toit paternel aussitôt que ses parents seraient de retour.
-
---Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette jeune fille
-livrée sans défense aux entreprises d'un monsieur à qui les
-parents donnent carte blanche!
-
---La place d'une jeune fille est sous le toit de ses parents.
-
---Mais il y a parents et parents...
-
---Non! il y a les parents! Aux yeux du monde, la jeune Voulasne
-se fera plus de tort en n'habitant pas entre son père et sa mère
-qu'en y demeurant malgré une situation anormale.
-
---Aux yeux du monde!... mais quant à elle, personnellement?...
-
---Ma petite amie, «aux yeux du monde», c'est tout, principalement
-quand il s'agit d'une jeune fille à marier.
-
-Voilà où se manifestaient nos divergences: madame Du Toit
-appartenait à une école où la figure que l'on fait est plus
-importante que la conscience que l'on a, avec ce correctif, bien
-entendu, que la conscience que l'on a contribue pour beaucoup à
-la figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout compte
-établi, et étant donné l'incurable imperfection des hommes et
-les antinomies de la vie sociale, c'est madame Du Toit qui, en
-définitive, avait raison; mais, parmi les miasmes qui «étaient
-dans l'air» de mon temps, j'avais absorbé, c'est certain,
-moi, le mépris de l'opinion, qui peut mener à ce qu'il y a de
-plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus néfastes
-extravagances qui a fait les saints, mais qui fait le premier
-excentrique venu, car le mépris de l'opinion ne vaut que ce que
-vaut celui qui le professe. C'est une outrecuidante présomption,
-de s'imaginer que l'on peut mieux que ce que l'opinion commune
-exige; c'est peut-être mon «romantisme» à moi, ce désir ardent du
-bien extrême en toutes choses; mais on n'arrache pas aisément ce
-panache lorsqu'on en est né coiffé. On m'a versé dans ma jeunesse
-un trop grand enivrement moral pour que je puisse me contenter
-jamais, quant à moi, de faire la fade figure de la femme comme
-il faut. «Orgueil! orgueil!...» m'eût dit, et m'avait dit dans
-d'inoubliables entretiens celui dont le souvenir me faisait tant
-souffrir en secret. «_L'orgueil_ est mon péché!» j'en convenais
-avec lui.
-
-J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la tirant d'un si
-misérable milieu. Bien que madame Du Toit jugeât que, les vacances
-terminées, il était de la dernière inconvenance qu'elle habitât
-chez des étrangers, je m'écriai, devant madame Du Toit, que je
-cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un placard. La
-voyant tout à coup scandalisée et peinée, je lui dis:
-
---Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard à offrir... Je
-n'en aurai peut-être pas pour moi!...
-
-Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu des
-changements survenus dans ma vie. Je lui dis que nous allions
-quitter notre appartement. Elle n'aimait déjà point que l'on
-changeât, de quoi que ce fût; mais elle pensa que c'était pour
-m'agrandir, et elle admettait cela avec un sourire. Je la
-détrompai:
-
---Non! pour me diminuer...
-
-Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas. C'était une femme
-avertie, pleine d'expérience, et qui savait ce que parler veut
-dire. Le chagrin domina d'abord toute sa physionomie; elle tendit
-sa main en avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation
-souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitôt, avant
-que je n'eusse rien dit de plus, un soupçon brouilla tout; après
-quoi je lui vis une lèvre hautaine, étrangère.
-
-Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels «je me
-diminuais», j'avais saisi sur son visage la pensée déjà en bien
-d'autres occasions menaçante, la pensée que mon mari était «dans
-les affaires», était d'une gent qu'elle méprisait à cause des
-fluctuations de situation auxquelles elle est soumise et des abus
-que toute instabilité engendre, et que le malheureux, étant dans
-les affaires, en avait «fait de mauvaises», ce qui s'entend de
-façon ambiguë. Je reconnus, plutôt que je ne découvris, sur son
-visage, les préjugés de ma propre famille, et ce dédain, dont je
-n'étais pas moi-même exempte, pour les professions où l'on court
-le risque d'exposer sa probité à des épreuves. Avant qu'elle eût,
-d'un mot, exprimé sa pensée, j'eus l'impression de ce que la
-«situation» d'un homme était pour elle, et des ruines que pourrait
-amonceler autour de nous le petit changement dans notre façade.
-
-L'effet premier de la nouvelle était produit; la pensée dominante
-avait traversé son cerveau, s'était trahie à mon attention
-exaspérée. Ceci fait, la femme, en elle, parfaitement excellente
-et compatissante, put s'adonner à un réel chagrin, à mille
-protestations d'amitié sincères et qui surent même me toucher.
-Je discernais si nettement en elle la femme, et puis la femme
-occupant un certain rang dans un certain monde!... Son chagrin,
-hélas! était plus grand que n'eût été celui d'une amie toute
-simple, car il était d'abord le chagrin d'une amie émue de ma
-déchéance, et il se doublait du chagrin d'une amie obligée de me
-perdre!...
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Madame Du Toit fut cependant charmante après la triste révélation
-de notre catastrophe. Oh! je voyais bien que la pauvre femme était
-loyale! Elle pensait comme mon mari que le malheur était pour nous
-de devoir modifier notre train de vie d'une manière apparente.
-Elle voulait que mon mari recourût à tous les expédients afin
-de «sauver la face»; obtenir une centaine de mille francs des
-Voulasne, elle s'en chargeait, personnellement, disait-elle,
-et «qu'est-ce que c'est, pour ces gens-là, de faire remise de
-l'intérêt à votre mari pendant une dizaine d'années, voyons?...»
-En dix ans, un homme encore jeune, se relèverait, que diable!...
-Et elle me disait:
-
---Mais il ne sait donc pas s'arranger?
-
---Comment cela?
-
-Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait qu'un
-demi-jour à sa pensée:
-
---Dans la multitude des entreprises d'aujourd'hui, ces messieurs
-ont pourtant, dit-on, mille moyens de servir leur fortune!
-
-Je répliquai, en souriant, pour ne point m'en fâcher:
-
---Mille moyens! sans doute, mais pas un seul peut-être qui soit...
-irréprochable...
-
---Oh! je tous entends, vous, ma belle! Je vous reconnais bien
-là!... Je parie que vous introduisez le nez dans les affaires de
-votre mari pour l'empêcher de réaliser les bénéfices consacrés par
-l'usage!...
-
---Jamais je n'ai connu une seule des affaires de mon mari. S'il se
-conduit en honnête homme, à lui en revient tout le mérite... Il va
-sans dire que, si je l'avais soupçonné de se conduire autrement,
-je ne l'aurais jamais mené chez vous...
-
---Allons! allons! ma chère amie,--ah! que vous êtes vive! et
-quel feu pétille au dedans de cette petite femme si placide!--il
-ne vient à personne de supposer que vous ayez jamais pu être
-l'épouse d'un homme autre que celui qui est le plus probe en son
-métier; mais encore, mon enfant, s'agit-il ici d'un métier; chacun
-d'eux, sachez-le, comporte des accommodements qui, avec le temps,
-deviennent des obligations... des usages si vous voulez, usages
-dont une conscience par trop scrupuleuse ne s'arrange pas toujours
-sans regimber...
-
---Je ne connais pas les affaires, je ne connais pas les «usages»
-auxquels vous faites allusion, et vous voyez, le mérite que mon
-mari aurait pu acquérir à mes yeux, reste vague... Mais je me
-souviens de lui avoir tant rabâché l'horreur que m'inspiraient les
-compromissions du monde où l'on s'enrichit!... Cela, surtout au
-moment de l'affaire Grajat, qu'il n'est pas d'usage de rappeler,
-je sais, mais dont le président Du Toit doit se souvenir... De
-voir mon mari à la suite de cet homme, madame, je serais morte de
-honte!
-
---Allons! Je suis sûre encore que vous vous exagérez les choses!
-Monsieur Grajat, de qui vous parlez, a aujourd'hui une situation
-considérable. En s'aliénant son influence, votre mari a dû subir
-une grande perte...
-
-Madame Du Toit, comme tout le monde, avait oublié la phase
-mauvaise des affaires de Grajat, parce que Grajat, en somme, s'en
-était tiré, et parce qu'il avait su s'en tirer audacieusement, en
-élargissant plutôt qu'en restreignant son étalage.
-
-Qu'objecter à cela? et qu'objecter à une femme comme madame Du
-Toit, âgée, expérimentée, et de la plus parfaite dignité, qui, tel
-un médecin au chevet du malade, devait savoir mieux que moi la
-nature de mon mal et avait pris à tâche de me sauver?
-
-Elle n'avait pas moins de deux sauvetages, en ce moment, à mener
-à bien: celui de la petite Voulasne et le mien. Tous les deux se
-réduisaient en définitive à empêcher ou à favoriser un changement
-de lieu, à obliger Pipette à réintégrer le domicile de son père,
-et moi à ne pas quitter le mien.
-
-Comment madame Du Toit s'y prit-elle pour rencontrer les Voulasne
-au débotté et pour leur parler? ce fut son affaire et son secret.
-Elle arriva un jour chez moi, après le déjeuner, radieuse; elle
-m'annonça:
-
---Tout est arrangé! D'abord en ce qui vous concerne, ils n'ont eu
-qu'une voix l'un et l'autre: «Mais cela va de soi!...
-
---Et en ce qui concerne leur fille?
-
---Mais ils sont prêts à l'accueillir à bras ouverts!
-
---Et monsieur Chauffin aussi, sans doute?
-
---Ma petite amie, ne soyez pas sarcastique! J'ai abordé de front
-la question de monsieur Chauffin...
-
---Ah! Eh bien?
-
---Eh bien! mais, on se fait des monstres de ces chers Voulasne; et
-ce n'est pas exact du tout. Il n'y a pas d'êtres plus éloignés de
-vouloir contraindre qui que ce soit à quoi que ce soit. Un mariage
-avec monsieur Chauffin, d'eux à moi, ne m'a point paru leur
-plaire...
-
---Évidemment! Mais ils le laisseront accomplir!
-
---J'en reviens à mes moutons: sur les deux questions, difficiles,
-vous le reconnaissez, que j'avais à poser aux Voulasne, les
-Voulasne m'ont répondu gentiment, spontanément, sans hésitation,
-sans condition: «oui» et «oui!»
-
---Mais parce qu'ils ne savent pas dire non! Ils vous ont dit
-«oui»; ils diront «oui» à leur fille; et ils diront «oui» à
-Chauffin...
-
---Et à votre mari aussi! ne vous en plaignez pas, pour le moment.
-
---Ils diront «oui» à mon mari, parce que «non» est bien plus
-difficile à dire; mais s'exécuter sera pour eux plus difficile que
-de dire «non».
-
---On n'a qu'une parole!
-
---Mais, si l'on n'a point d'action?...
-
-Pauvre madame Du Toit! je la taquinais. Elle était si heureuse
-d'avoir accompli une mission, qu'elle seule d'ailleurs avait prise
-à tâche, mais qui était généreuse et qu'elle avait tenue pour
-ingrate parce qu'elle croyait les Voulasne pareils à elle! Les
-premières objections épuisées, en la poussant un peu dans le récit
-de sa visite, je vis qu'elle était tombée sur les Voulasne en un
-moment où ils brûlaient, comme de grands enfants qu'ils étaient,
-de raconter à tout venant leur voyage, et qu'ils lui avaient
-raconté leur voyage, et que madame Du Toit se présentant à eux
-comme négociatrice de la rentrée de Pipette, la rentrée de Pipette
-leur était apparue comme un surcroît de plaisir et avait exalté
-leur excellente humeur, et qu'ils eussent accordé à ce moment-là à
-madame Du Toit tout et n'importe quoi, fût-ce l'exil de Chauffin,
-quittes à se trouver plus tard à bout d'arguments si Chauffin
-leur eût demandé: «Pourquoi me chassez-vous?» et qu'enfin, s'ils
-avaient tranquillisé madame Du Toit quant au danger émanant
-de Chauffin, c'était en traitant leur cher ami comme ils le
-faisaient toujours, en personnage inoffensif et propre uniquement
-à distraire, à amuser sans méchanceté, sans malice même, en un
-mot, tel qu'ils se voyaient eux-mêmes. Que Pipette eût pris au
-dramatique les intentions de leur ami, voilà qui les dépassait!
-Ils ne connaissaient pas le dramatique; se mettre martel en
-tête? ah! quelle folie! Si Pipette voulait rentrer le soir même,
-avaient-ils proposé, on irait tous ensemble au théâtre!... «Tous
-ensemble?... avait demandé madame Du Toit, serait-ce avec monsieur
-Chauffin?...»--«Pourquoi pas?...» avaient dit les Voulasne. Et ils
-avaient soudain paru chagrinés, mais franchement chagrinés, que
-leur fille ne consentît pas à aller ce soir même au théâtre en
-compagnie de M. Chauffin!...
-
---Vous voyez bien! dis-je à madame Du Toit, vous voyez bien qu'ils
-n'ont rien compris à ce qui est arrivé, rien!...
-
---Si, si, fit madame Du Toit, ils ont été extrêmement sensibles au
-fait que leur fille n'irait même pas dîner avec eux ce soir en de
-telles conditions; et cela leur servira de leçon.
-
-«Cela leur servira de leçon», disait madame Du Toit! Et à
-elle-même, douée de conscience et d'intelligence, quarante
-années de fréquentation des Voulasne ne servaient pas de leçon,
-puisqu'elle les croyait capables d'être demain autres que ce
-qu'ils avaient été toujours!
-
-Mon mari écrivit à ses cousins, leur exposa de nouveau son bilan,
-comme s'ils n'avaient point lu la première lettre, et les remercia
-des bonnes promesses transmises par madame Du Toit; il sollicitait
-un rendez-vous pour causer. Les cousins répondirent par une
-invitation à dîner.
-
-On ne saurait imaginer la bonhomie et la joie de nos cousins
-en nous recevant. Cela était franc, cela était dépourvu
-d'arrière-pensées. Ils ne songeaient même pas que nous venions
-leur demander cent mille francs; ils songeaient que, depuis
-longtemps, ils étaient privés du plaisir de nous avoir autour
-d'eux, et qu'ils avaient aujourd'hui ce plaisir. Toute pensée
-désagréable, ils étaient munis du pouvoir de l'écarter d'eux, de
-la dissoudre par enchantement.
-
-C'était la rentrée de Pipette sous le toit paternel. Oh! cela
-ne rappelait en rien le retour de l'Enfant prodigue! Cela ne se
-faisait point avec cette solennité que comportait l'expression
-«rentrer sous le toit paternel» dans la bouche de madame Du Toit,
-par exemple, car un reste de solennité n'est possible que là où
-subsiste un reste de principes. Cela se faisait ce soir chez les
-Voulasne comme si cela n'était rien, c'est-à-dire comme s'il n'y
-avait jamais eu ni départ ni retour.
-
-Avec les Albéric, avec Pipette, il y avait là les Baillé-Calixte,
-et un autre couple que nous ignorions, les Blonda, amis nouveaux,
-connaissances de plage; et il y avait là, comme de juste, M.
-Chauffin; car si M. Chauffin n'eût pas été là, cela eût fait
-précisément du retour de Pipette un événement, événement qu'il
-fallait à tout prix éviter; telle était du moins l'explication que
-je me donnais de sa présence afin de la trouver supportable, mais
-la vérité, beaucoup plus simple, était que M. Chauffin était là
-parce qu'il lui plaisait d'y être.
-
-Le sort de la jeune fille qui venait ici ce soir reprendre sa
-place m'empêchait de trop penser à la disgrâce du nôtre. Mais,
-d'ailleurs, qui eût pensé, dans cette maison, à quelque disgrâce?
-
-Les Baillé-Calixte étaient triomphants; le mari venait d'adjoindre
-à sa fabrique de bicyclettes l'industrie de l'automobile à ses
-débuts, et qui fournissait les plus grandes espérances; la femme,
-toujours la même, identifiée par dévouement inné, non seulement à
-son mari mais à l'industrie, aux industries de son mari, avait,
-une des premières, exécuté des randonnées merveilleuses, sur le
-«véhicule de l'avenir».
-
-Les Blonda possédaient une de ces voitures. Gustave Voulasne
-en avait depuis six mois commandé une. Il ne fut pas question
-d'autre chose. Mon mari s'était de tout temps passionné pour la
-locomotion. Un tel sujet lui voilait momentanément ses malheurs.
-
-De loin, et essayant de m'enflammer moi-même au contact de
-l'excellente madame Baillé-Calixte, je sentais, comme aux premiers
-jours de mon entrée dans cette maison, mon coeur se glacer et ma
-bouche se tordre en voyant la déférence servile où tous, devant
-Chauffin, s'abaissaient.
-
-C'était Chauffin, non les Blonda, non les Voulasne, qui s'était
-épris de l'automobile, et il me fut très apparent, tant à
-certaines paroles prononcées qu'à l'attitude nouvelle de madame
-Baillé-Calixte envers lui, que Chauffin avait «fait», comme on
-dit, «l'affaire» de la vente aux Voulasne et de la vente aux
-Blonda.
-
-Vers la fin de la soirée, qui me sembla longue, je demandai à
-mon mari s'il avait causé avec son cousin. Il n'en avait pas
-trouvé l'occasion. Je lui dis: «Il le faut, pourtant!...» Il alla
-tout droit saisir Gustave par le coude et l'entraîna. Mais ils
-reparurent presque instantanément l'un et l'autre et reparlant
-déjà d'automobile. Gustave lui avait dit: «Allons donc! c'est
-entendu... Mais comment causer de cela ce soir? Si vous étiez
-gentils, votre femme et vous, vous viendriez dîner en famille,
-après-demain?» Mon mari vint me rapporter la proposition. Gustave
-en avisait d'autre part Henriette. La cousine vint me prendre les
-mains, me faire jurer de revenir dîner «entre nous».
-
-Et nous retournâmes le surlendemain.
-
-Chauffin n'était pas là!
-
-Pendant tout le repas, les Voulasne furent pour nous comme des
-parents de bonne humeur, qui tiennent une surprise en réserve.
-La conversation ne manquait pas d'être un peu pauvre, chez eux;
-quand M. Chauffin ne la dirigeait point, nos cousins ressemblaient
-trop au malheureux acteur qui regarde avec angoisse le trou du
-souffleur resté vide; ils étaient paresseusement accoutumés non
-seulement à ce qu'on agît, mais à ce qu'on parlât pour eux. Ils
-n'en gardaient pas moins une sécurité manifestée par un échange de
-regards malins et joyeux, et qui me faisait à la fois espérer et
-craindre qu'ils ne nous donnassent au dessert le chèque de cent
-mille francs dans quelque pièce de pâtisserie. J'aurais préféré
-plus de discrétion, mais que ne transformaient-ils pas en farces
-et en joujoux!
-
-Ce n'était pas ce genre de surprise qui nous était réservé. Pour
-nous être agréables, ils avaient imaginé deux choses. La première
-était d'emmener mon mari dans la voiture nouvelle que les ateliers
-Baillé-Calixte devaient livrer incessamment; et la seconde,
-destinée à me flatter personnellement, consistait à m'offrir une
-mantille espagnole, en dentelle d'ailleurs magnifique, et qui me
-permît de figurer dans la _corrida_ burlesque qu'ils comptaient
-donner chez eux pour la Noël: Chauffin en _prima spada_, Gustave
-avec Blonda, accolés sous une peau, devant à eux deux faire la
-bête...
-
-Le plaisir, ineffable, de Gustave et d'Henriette Voulasne
-annonçant cette fête et me tendant la mantille avait je ne sais
-quoi de primitif, d'innocent, de céleste, oui, de cette pure
-puérilité des bons imagiers naïfs de jadis. Henriette me confessa
-tout de suite qu'elle se réservait le rôle de la reine-régente; on
-cherchait un Alphonse XIII enfant.
-
-Nous ne pensions, mon mari et moi, qu'aux cent mille francs,
-dont le besoin était impérieux; mais nos cousins n'y pensaient
-pas, parce qu'ils ne parvenaient pas à se mettre à la place
-de quelqu'un qui a des besoins. Je vis et j'entendis mon mari
-rappeler cette question à Gustave. Je vis la plus entière
-bonne foi sur les traits de Gustave: «Ah! oui, oui, les cent
-mille francs!...» Et il semblait dire: «Quelle singulière
-préoccupation!...»
-
---Mais il avait été convenu que ce soir?... disait mon mari.
-
---C'est pardieu vrai! disait Gustave Voulasne. Mais, d'ailleurs,
-ajouta-t-il, une idée!...
-
-Et il prit son cousin par le bras pour lui exposer une idée qu'il
-avait, prétendait-il, ou que, peut-être, avait-on eue pour lui.
-
-Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de «l'idée», la
-figure que je lui avais connue trop souvent, lorsque le fatal
-Grajat venait de lui proposer une affaire «monstre». Il me souffla
-que tout allait bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller
-voir la voiture, dès le lendemain, aux ateliers, et pour le petit
-voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout jours prêts à partir,
-et de M. Chauffin, cela allait de soi.
-
-Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la _corrida_,
-promettre d'y assister dans la loge de la «Reine régente» et
-remercier avec effusion du cadeau de la magnifique mantille! Ce
-ne furent qu'exclamations, que cris et qu'embrassements; Pipette
-revêtit devant nous un costume de gitane; elle se réjouissait de
-prendre incessamment des leçons de castagnettes; elle dansait
-déjà sans principes et sans connaissances précises, mais en se
-déhanchant à outrance, comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles
-de l'Exposition.
-
-Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari me confia «l'idée».
-Construire pour Baillé-Calixte des ateliers nouveaux, bâtiments
-importants, sur un terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter à
-Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y était jointe la
-construction d'immeubles de rapport environnants; et les bénéfices
-qu'en tirerait l'architecte équivaudraient amplement à la somme
-que mon mari se proposait d'emprunter. «A bon entendeur salut!»
-avait dit Gustave à son cousin: il ne tenait qu'à lui d'enlever
-l'affaire.
-
---La forte somme, à moi, bien à moi, gagnée par mes travaux,
-disait mon mari, serait évidemment une solution préférable à celle
-d'un secours dû aux Voulasne.
-
---Mais à qui serait dû l'avantage d'avoir «enlevé l'affaire»?
-
---En partie à Baillé-Calixte qui construit, évidemment; en partie
-à Gustave lui-même, sans doute, propriétaire du terrain et
-fortement engagé dans l'entreprise, à ce qu'il me semble...
-
---Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui, peut-être,
-gouverne Baillé-Calixte!...
-
-Mon mari souleva l'épaule. Il revint de cette soirée chez ses
-cousins, regagné par eux comme aux premiers temps de notre
-mariage; il avait recouvré cet appui, cette providence positive
-qui était un besoin pour lui, qui lui manquait tant depuis la
-perte de Grajat, et depuis notre quasi-éloignement des Voulasne.
-
-Moi, je revins abîmée, ayant l'intuition de l'imminence, pour
-nous, du plus grand des maux.
-
-Dès le lendemain, mon mari, ayant écourté son déjeuner, sauta
-dans un fiacre pour aller prendre son cousin et se transporter
-avec lui sur les terrains de Levallois; en même temps il verrait
-la voiture! Cette perspective d'une grosse affaire et ce goût de
-véhicule mécanique le ressuscitaient, le rajeunissaient.
-
-Il revint le soir, à l'heure habituelle. Il ne s'était pas
-transporté sur les terrains; il n'avait pas vu la voiture.
-
---Mais, en revanche, lui dis-je, vous avez vu Chauffin?...
-
---Oui, dit-il, j'ai vu Chauffin.
-
---Et le cousin vous a-t-il reparlé de l'affaire?
-
---Le cousin, vous le connaissez! il n'a guère été question que de
-la _corrida_. Pour l'affaire, je dois voir Baillé lui-même; et je
-le préfère.
-
-Une dame, venue déjà plusieurs fois visiter l'appartement, était
-décidée à le sous-louer aux conditions imposées par nous. Je
-pressais mon mari de conclure avec elle. Il me dit:
-
---Pas avant que je n'aie revu ces messieurs!...
-
-Il escomptait à présent une affaire si belle, que peut-être
-pourrions-nous conserver l'appartement!...
-
-Mon mari retourna chez son cousin qui ne lui dit rien de sérieux,
-mais, pendant que Chauffin avait le dos tourné, l'autorisa à
-aller chez Baillé-Calixte. Il alla chez Baillé-Calixte qui
-l'intéressa beaucoup en lui faisant visiter ses voitures en
-construction, et celle, particulièrement, qui était destinée à
-Gustave Voulasne, et en lui faisant jeter un coup d'oeil sur les
-dix mille mètres de terrain à bâtir, mais ne lui parla point de
-l'architecte constructeur. Désespéré, mon mari s'enhardit à lui
-déclarer en confidence que son cousin Voulasne avait l'intention
-de lui confier les travaux. «Mais! cela ne dépend que de lui,
-répondit Baillé-Calixte: les dix mille mètres sont sa propriété,
-et c'est lui qui fait construire; je ne suis, moi, que locataire
-désigné.»--«Ah!»
-
---Eh bien! dis-je à mon mari, mi-décontenancé, mi-satisfait
-pourtant d'avoir appris que l'affaire était toute aux mains de
-Gustave, est-ce assez clair? Discernez-vous qui, pour l'instant,
-vous met des bâtons dans les roues? Et ne savez-vous pas ce qu'il
-vous reste à faire?
-
-Il dit:
-
---J'aurai une conversation définitive avec Voulasne, et pas plus
-tard que ce soir...
-
---Non! dis-je, avec Chauffin!...
-
-Il savait, certes, que ce n'était pas à Voulasne qu'il fallait
-s'adresser; mais il était piqué au vif que j'eusse discerné, et à
-qui il fallait s'adresser, et ce qu'il y avait à faire.
-
-Un mot des Voulasne nous priait d'aller le soir même les retrouver
-au Folies-Bergère.
-
-J'avais réduit les dépenses de la maison à l'économie la plus
-étroite. Je ne prenais plus de voitures et je ne m'étais pas
-commandé une robe depuis la rentrée. Il s'agissait de la
-«première» d'une revue de fin d'année. Et mon humeur, comme ma
-toilette, était singulièrement défraîchie. Je ne voulus pourtant
-faire encore aucune objection à l'invitation des cousins. Nous
-allâmes au Folies-Bergère par l'omnibus des Filles-du-Calvaire
-avec correspondance à la Madeleine. Mon pauvre mari était vert
-d'humiliation en payant au conducteur ses douze sous. Seul, il eût
-pris, je le crois, une voiture! Nous arrivâmes en retard et les
-pieds un peu crottés, dans une salle éblouissante.
-
-Gustave et Henriette étaient seuls avec Chauffin dans la loge.
-Je me refusai obstinément à me placer en avant, à cause de mon
-chapeau de l'an passé, de sorte que je me trouvai côte à côte
-avec l'inévitable ami. Il fut d'une prévenance excessive; il
-se mit en frais absolument inusités à mon égard. Il m'avait de
-tout temps inspiré une instinctive répulsion; il s'en était
-aperçu; nous ne nous parlions ordinairement quasi point. Il me
-fit remarquer les Blonda aux fauteuils, les Baillé-Calixte dans
-une autre loge avec les Albéric. La plupart des amis étaient là.
-Attendait-il que je lui disse qu'il était regrettable que Pipette
-fût jeune fille encore et ne pût être là aussi?... Je reconnus
-le gros Grajat, gonflé et rubicond, en compagnie d'une actrice
-de la Comédie-Française, s'il vous plaît: il progressait en ses
-liaisons, notre ex-ami, mais non pas la Comédie-Française. Un air
-de luxe vibrait autour de cet hémicycle de loges élégantes; les
-femmes ne demandaient rien que d'exhiber les modes nouvelles; les
-hommes semblaient avoir accompli leur destinée en ayant paré ces
-femmes, chacun un peu au delà de ses moyens; et l'on sentait que
-tous les travaux du jour avaient été accomplis pour aboutir là, le
-soir, rien que là, non au delà.
-
-L'odeur grisante de ces chambrées de Paris où l'on vous demande
-d'avoir de l'argent à dépenser et pas du tout d'où il peut
-provenir, comme ils la respiraient tous! et comme je sentais bien
-que mon mari, venu en omnibus et à pied, s'en laissait étourdir!
-Il se voyait choyé par ses opulents cousins; il observait du coin
-de l'oeil,--parce qu'il était surtout venu pour se rapprocher de
-Chauffin,--les obséquiosités dont Chauffin par extraordinaire me
-couvrait. Je tremblais. Ah! que j'avais été moins mal à l'aise le
-jour où j'appris crûment qu'il nous fallait renoncer à tout!...
-Je regardais de loin madame Baillé-Calixte, la femme-modèle de
-l'homme lancé dans les affaires: quels sourires! quels petits
-yeux complices et reconnaissants adressés à Chauffin, à combien
-d'autres! Je me la rappelais, aux premiers temps de mon mariage,
-brave et bonne femme de ménage, qui me confessait n'aimer que son
-mari, ses enfants, la table où fume le potage et puis la campagne
-avec une basse-cour; je me la rappelais écoutant des messieurs
-lui dire des horreurs, leur en disant, et se laissant baiser le
-creux des bras... Comme elle avait aidé à la prospérité de son
-mari! Comme ils étaient tous les deux larges, gras, débordants!...
-Je tremblais... J'écoutais bien mal la Revue, dont les passages
-les plus désopilants ne me faisaient seulement pas rire, et quand
-le rideau baissait, mon Dieu! que je me sentais bête, à court de
-paroles, vide à donner tout autour de moi le vertige!... J'aurais
-trouvé sans difficulté des choses à dire à des pauvres dans la
-rue, à des malades inconnus de moi, dans un hôpital, mais à des
-gens hilarants et pleinement satisfaits de ce qu'ils faisaient
-là, pas un mot qui consentît à sortir de ma gorge sans me brûler,
-comme un mensonge ou un blasphème. Recevant, entre les Voulasne
-et Chauffin, les salamalecs des Baillé-Calixte, des Blonda et de
-ce grand dadais d'Albéric, environnée de leur fade haleine, et
-leur parlant comme un «sujet» en état d'hypnose, serrée, pressée,
-comprimée avec eux en un groupe, entre le grouillement du public
-de l'orchestre et le va-et-vient des filles, de l'arrière-fond le
-plus obscur de moi monta une nostalgie plus troublante que celle
-qu'inspirent les plus pures nuits de l'été; c'était quelque chose
-comme le souvenir d'une suavité sans mélange et d'un contentement
-sans regret... Ce fut une fumée qui passa, une vision qu'aucun
-objet précis n'altéra... Mais c'était le rappel qu'une région
-existait, au dedans de moi, où des ressources inouïes étaient
-accumulées, et d'où s'exerçait sur moi le plus puissant attrait:
-un exilé un peu oublieux ou ahuri par les moeurs étrangères, et qui
-voit passer le drapeau de sa patrie...
-
-Lorsque nous quittâmes cet endroit, après avoir remercié nos
-cousins de l'excellente soirée due à leur gentillesse, mon mari
-héla un fiacre.
-
---A quoi pensez-vous donc!...
-
---Bast!... fit-il, en me prenant le bras pour me pousser dans la
-voiture.
-
-Et il me confia, à peine assis, que sa cousine lui avait glissé à
-l'oreille: «Vos affaires semblent en bonne voie...»
-
---Sur quoi se fonde-t-elle? lui dis-je, sur les aménités de
-Chauffin?...
-
---Le fait est, dit-il, qu'il s'est prodigué ce soir... Vous voyez
-bien que vous exagériez en prétendant que nous aurions à le
-gagner; c'est lui, tout au contraire, qui...
-
---Qui va nous demander quelque chose, mon pauvre ami... et quelque
-chose de beaucoup plus cher!...
-
---Je ne comprends pas.
-
---Il vous fera comprendre!...
-
-Les aménités de Chauffin retardèrent la solution.
-
-Mon mari, à qui elles s'adressaient presque autant qu'à moi, se
-fondait sur elles pour estimer superflue la redoutable extrémité
-d'entamer avec lui des négociations.
-
---Je le vois venir, me disait-il. Il nous ménage; il tient à nous.
-
---Mais pourquoi?... C'est ce que je me demande et c'est ce qui me
-terrifie...
-
---Oh! vous, avec votre pessimisme!... disait mon mari, vous
-n'aurez de plaisir que lorsque tout sera perdu!...
-
-Il m'accusait de me complaire à faire l'oiseau de mauvais augure;
-et il écartait mes noires prévisions.
-
-En attendant, rue Pergolèse et dans tout Paris, nous roulions à
-la remorque des Voulasne. Nous dînions chez eux à tout propos, et
-ils nous convoquaient une ou deux fois par semaine dans quelque
-«théâtre à côté». Au plus bas de nos malheurs, nous vivions à
-l'instar des plus insouciants viveurs. Tout juste obtenions-nous
-la grâce, en quittant nos cousins, de ne pas achever la fête par
-le restaurant de nuit! Qu'ils nous eussent donc tenus pour de
-meilleurs amis s'il nous eût été agréable de les y accompagner!
-Enfin, à ce prix, nous achetions leur alliance, et mon mari
-affirmait qu'il sentait l'affaire se préciser à petits mots tombés
-ici ou là de la bouche des Voulasne ou de Chauffin, généralement
-aux moments mêmes où nous paraissions partager le plus volontiers
-leurs plaisirs. Tel était l'unique moyen de s'emparer de Gustave;
-Baillé-Calixte confessait n'avoir pas procédé autrement. Chauffin
-était avec nous, cela semblait évident. Mais pourquoi?... Il était
-si gratuitement avec nous, et d'une façon à ce point apparente,
-qu'il devenait superflu de lui parler de l'affaire: elle
-s'engageait, elle était engagée. Mon mari alla cette fois sur les
-terrains de Levallois avec Gustave Voulasne, avec Baillé-Calixte,
-avec Chauffin, avec un employé autorisé à prendre des notes. Et
-il fit une excursion en automobile. Il revint enchanté, enivré
-quelque peu, ayant accompli un des rêves de sa vie, mais qui
-excitait en lui d'autres convoitises.
-
-Chez les Voulasne, du moins voyais-je Pipette. Malgré tous mes
-sermons, elle aimait à rappeler cet été à la campagne, le tennis,
-le rouleau de pierre où elle m'avait vue assise un jour, et les
-valses du soir... Nous trouvions toujours à bavarder ensemble.
-Sa mère me confiait: «Elle vous en dit plus qu'à moi!...» Elle
-ne m'en disait pas long, parce qu'elle n'avait jamais appris
-à parler que de jeux ou à prononcer que des mots excessifs et
-destinés à faire rire. Mais elle avait une complaisance à me
-laisser entendre son langage, tel qu'il était, et moi j'avais à
-l'entendre une complaisance qui m'étonnait presque... Peut-être
-prêtais-je à ces mots légers ou cocasses, à cette jonglerie et
-jusqu'à ce cynisme d'expression je ne sais quel sens caché, car
-enfin, pourquoi voulais-je m'imaginer qu'il y avait chez la petite
-Voulasne autre chose que ce qu'elle manifestait, autre chose que
-ce que contenaient son père, sa mère, sa soeur aînée elle-même,
-attachée à son mari, fidèle amoureuse, mais si vide? Pipette, il
-est vrai, s'était montrée un jour capable d'un acte énergique en
-fuyant Chauffin avec un éclat bien grand pour une jeune fille;
-était-ce à cause de cela que je lui prêtais de sérieux dessous? A
-la vérité, elle ne manifestait absolument rien qui contrastât avec
-les moeurs de sa famille, nulle modification à sa gaminerie bien
-connue, nulle tristesse à se retrouver chaque jour vis-à-vis d'un
-adorateur haïssable, nulle trace d'un autre sentiment.
-
-Je lui disais:
-
---Mais voyons, Pipette, vous connaissez beaucoup de jeunes gens
-qui viennent aux fêtes de vos parents, est-ce qu'aucun ne vous
-plaît?
-
---A quoi ça servirait-il? et quand ils me plairaient? puisqu'ils
-ne tiennent pas à moi?...
-
---Comment! aucun, jamais, n'a demandé votre main?
-
---Rien que des vieux... dans ce genre-là... dit-elle en tirant la
-langue du côté de Chauffin qui jouait au billard.
-
---Oh!... cependant, j'ai entendu dire...
-
---Oui, oui; des gosses alors... Il y en a eu trois, toqués... Ils
-n'avaient seulement pas fait leur service militaire!...
-
---Mais ils pouvaient le faire et vous revenir après?...
-
-Elle se tordit de rire:
-
---Ah! bien, ouiche!... la grande passion? le genre sérieux?...
-Nous ne tenons pas ça, madame!...
-
---En êtes-vous si sûre, Pipette?
-
-Elle se secoua, s'agita, fit la folle. Je ne pus rien tirer d'elle.
-
-Un soir, la partie de billard finie, Chauffin vint s'asseoir près
-de moi et me dit, lui, qu'il avait à me parler de la façon la plus
-sérieuse.
-
-Tout mon corps fut saisi d'un tremblement, mes mains se glacèrent,
-ma bouche se sécha, mes dents claquaient quand, ayant pris
-haleine, il commença son discours.
-
-Il fit allusion à la sympathie qu'il avait eue de tout temps pour
-mon mari, puis à «l'admiration respectueuse» que je lui avais
-inspirée dès le premier jour et que les années n'avaient fait
-qu'accroître...
-
-Je me ressaisis, d'un effort violent, pour n'avoir point tout de
-même l'air d'une proie rendue:
-
---Même les années, dis-je en souriant, où vous ne m'avez pas vu le
-bout du nez?...
-
-Il n'entendait pas plaisanter et il avait préparé son discours.
-Il me dit que, précisément, il avait beaucoup regretté ces temps
-de quasi-froideur avec les Voulasne, parce que l'avenir de mon
-mari était avec ses cousins. Sans vergogne aucune, il me dit qu'il
-prenait sur lui que tout allât au mieux si de francs rapports
-amicaux s'établissaient entre nous...
-
-Il disait: «Nous.»
-
---«Nous», lui dis-je, est-ce vous ou les Voulasne!
-
-Il bondit, comme un grand félin, à ma question qui était
-impertinente; il se tourna vers moi et fut tout près de me poser
-les mains sur les genoux:
-
---Il ne tiendrait qu'à vous, dit-il, que les Voulasne et moi
-puissions être confondus!...
-
---Comment cela?
-
-Il me confessa cyniquement l'attrait qu'il éprouvait pour la
-petite Voulasne, ce qu'il appelait «sa dernière flambée!» Il me
-dit qu'il comprenait, certes, qu'étant donné la différence d'âge,
-il ne pouvait espérer, «du moins avant la vie commune», être payé
-de retour; qu'il ne se dissimulait point l'obstacle à vaincre;
-mais, que, néanmoins, «les parents aidant», et s'il avait la
-chance d'être secondé en outre par une personne de grand sens et
-d'influence certaine, il triompherait et serait le meilleur des
-maris...
-
-Je le vois encore tournant vers moi sa moustache grise, relevée au
-fer, deux dents de porcelaine à crochets d'or, et ses yeux vils et
-flétris.
-
-Une vague de dégoût, qui venait de loin, qui grondait en moi
-depuis des années, qu'avait grossie la honte de me montrer à côté
-de cet homme, ces dernières semaines, dans tous les lieux de
-Paris où l'on peut être le plus sot, s'enfla tout à coup au fond
-de moi, comme un mascaret, m'étourdit de son bruit, jeta bas les
-idées de patience, de prudence, de résignation, de raison dont je
-me faisais une forteresse, m'obstrua l'entendement et me causa
-soudain un soulagement indicible, une volupté profonde et jamais
-savourée jusqu'ici, en faisant irruption hors de moi comme un
-vomissement: oui, j'eus l'impression de couvrir d'une salissure
-vengeresse cette face de papier mâché, cette image blême et
-fripée de l'oisiveté, de l'imbécillité, de la sordide médiocrité
-en toutes choses; en lui se ramassa pour moi toute la hideur
-d'un monde qu'aucune idée morale ne gouverne; la vilenie qu'il
-s'apprêtait à commettre m'inspirait moins d'aversion encore que
-la bassesse organisée de sa vie;--mais l'audace de prétendre m'y
-associer, moi, souleva encore une fois ce qui, dans ma nature, est
-plus fort que la conscience même et que la volonté.
-
-Oh! je n'ai nul esprit, nul pouvoir de faire justice par le moyen
-d'un mot mémorable! De quels termes ai-je usé pour lui demander
-s'il me prenait pour une procureuse? mon cerveau trop troublé
-alors en garde incomplètement la mémoire, mais tout ce que le fond
-et l'arrière-fond de nous dirige et fait mouvoir: les muscles
-du visage, le souffle qui passe par les narines ou ce spectacle
-miraculeux, objet d'étonnement pour les plus grands des hommes
-et accessible même aux plus sots, que jouent dans nos yeux nos
-prunelles, toute ma personne, en mainte autre occasion plus
-éloquente que moi-même, se prononça, parla, injuria, commit la
-chose définitive.
-
-Je me levai. J'allai prendre le bras de mon mari. Je prétextai
-que je ne me sentais pas bien et qu'il fallait rentrer à la maison
-au plus vite...
-
---A l'anglaise! dis-je à mon mari, filons!...
-
-Je ne voulais pas embrasser Pipette parce que je pressentais que
-sa seule approche romprait mon élan de somnambule... Mais mon idée
-fixe était de donner quelque chose aux domestiques...
-
---Vous êtes folle! disait mon mari.
-
-Je ne lui dis pas ce qui était arrivé, ni ce que j'avais fait.
-Il continuait à être joyeux et confiant. Et en moi naissait
-parallèlement une joie nouvelle, une confiance éperdue en un
-sort nouveau, en un avenir providentiel... Nos deux états,
-presque semblables, mais contradictoires, se côtoyèrent pendant
-plusieurs jours, comme deux bêtes, que l'on voit s'éloigner
-bondissant, folâtrant, de qui l'on saurait que l'une sera par
-l'autre fatalement étranglée;... et je n'en pus supporter le
-spectacle,--moi qui savais!...--qu'à cause de l'exaltation même
-qui m'animait. J'étais possédée d'une joie impérieuse, égoïste,
-même cruelle en son irrésistible élan. Sérénité, paix, enfin!
-Renaissance, résurrection!... Fête en tout moi-même!... Ah! moi
-aussi je savais donc ce que c'était que la fête!... La joie,
-moi aussi je la célébrais, sans oripeaux, sans castagnettes!...
-C'était ma conscience qui me valait toute cette joie. Ma joie
-n'était ni de chanter, ni de danser, ni de crier, mais d'aller
-droit. Rien, rien, non, plus jamais rien, j'en avais la certitude,
-ne m'empêcherait désormais d'aller droit mon chemin en suivant
-mon commandement. Suivre son commandement sans se soucier de la
-route, des traverses, de la boue et des ornières, ah! celui qui
-n'a pas éprouvé le bonheur de faire cela, qu'il ne vienne pas me
-parler de ses plaisirs et de ses chétives voluptés!... Malheureux!
-je vous plains tous, et je ne plains au monde que vous, malheureux
-qui n'avez jamais entendu la voix qui commande, ou qui n'avez
-jamais eu l'incomparable fortune de lui obéir!...
-
-Oh! la mystérieuse et toute-puissante voix!... L'étrange voix
-aussi qui, par exemple, s'était tue lorsque l'amour s'offrit sur
-mon chemin... et qui, aujourd'hui, me félicitait de n'être pas
-encombrée de l'amour pour m'élancer sur la seule route, celle qui
-est toute droite et absolument pure!...
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me venait de renoncer
-à de grands avantages matériels; mon mari me suppliait de ne rien
-«solutionner», disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait à
-mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses cousins, quitte
-à dire non à Chauffin, mais du moins afin de ne point rompre d'une
-façon désobligeante pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à
-reprocher...»
-
---Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je; ils
-sacrifient leur fille de la façon la plus indigne!
-
---Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront les choses?
-
-Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais fréquemment ce
-mot: on attendait toujours le secours des choses, non de soi-même.
-
---Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que leur dois-je, en
-somme? ils se sont constamment moqués de vous; ils vous bernent
-sans cesse; ils ne sont pour vous qu'un incessant mirage, un
-espoir pernicieux; ils vous démoralisent...
-
-Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna; il y fut de
-service un peu plus qu'auparavant; on m'oubliait. Mais mon mari
-trop soumis, ils ne le craignaient pas; il ne pouvait pas non
-plus à lui seul être utile à Chauffin qui, d'ailleurs, pénétra le
-motif de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea d'apprendre
-lui-même à mon mari, en le chargeant de m'exprimer tous les
-regrets des bons cousins, qu'un architecte s'était présenté,
-amenant avec lui un puissant bailleur de fonds qui permettrait
-de donner plus d'ampleur à l'affaire, et soulagerait d'autant
-Voulasne pour qui l'entreprise était un peu lourde.
-
-Mon mari avait voulu d'emblée en appeler à ses cousins en
-personne, mais on avait expédié pour trois jours les cousins en
-automobile, le temps qu'on estimait nécessaire pour que la grande
-colère de la victime fût tombée. Mon mari me confessa qu'il
-avait vu rouge, qu'il avait cru un moment étrangler Chauffin.
-Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que Chauffin,
-à lui-même, lui avait, paraît-il, mis le marché en main depuis
-plusieurs semaines, en le priant de me faire agir sur Pipette. Mon
-mari avait eu la faiblesse de paraître acquiescer, mais il n'avait
-pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de sorte qu'il
-assumait une part de responsabilité qui atténuait la mienne. Il ne
-m'accusa pas d'être cause de son malheur. Son malheur l'accablait
-sans recours.
-
-Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitôt qu'il les
-sut revenus; il leur rappela leur promesse. Voulasne semblait
-plus malheureux que lui, non de le savoir malheureux, car il ne
-croyait pas qu'on pût l'être, mais d'être obligé, lui, de subir
-des récriminations. Il dit, avec son ordinaire rondeur, que
-c'était bien malgré lui que l'affaire de Levallois avait pris des
-proportions imprévues, absorbait tous ses fonds et en nécessitait
-d'étrangers. Et il eut cette idée singulière: «Pourquoi, dit-il à
-mon mari, ne participeriez-vous pas à l'émission qui va se faire?
-La valeur des obligations va décupler en trois ans?..» «Mais, dit
-mon mari, parce que je n'ai pas d'argent!» Depuis le temps qu'on
-lui en demandait, Voulasne ne s'était pas encore représenté la
-situation de son cousin dénué d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne
-devait jamais atteindre la notion de ce que c'est que de manquer
-d'argent. Son innocence avait encore une fois désarmé mon mari qui
-était sorti de chez lui après avoir, une heure durant, consenti à
-parler de voyages en automobile. Ils n'étaient point fâchés; ils
-devaient se revoir; et mon mari, malgré son accablement, n'était
-pas guéri d'espérer!...
-
-Mais j'obligeai, séance tenante, mon mari a sous-louer
-l'appartement. J'avais pris mes précautions et avisé, tout au fond
-de Neuilly, une petite maison d'un loyer trois fois moins élevé
-que le nôtre, où nous aurions plus de logement et même un bout de
-jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La plupart des
-affaires de mon mari étant en province, qu'importait, après tout,
-qu'il logeât au coeur de Paris ou dans cette petite banlieue! Il
-s'y transporta, lui, comme au cimetière; mais hésiter n'était plus
-possible. Nous nous trouvions dans une situation très critique.
-Que quelques travaux vinssent nous relever, c'était le moins que
-nous pussions espérer afin seulement de vivre.
-
-Comment n'étais-je pas atteinte par le désespoir trop apparent
-de mon mari? Je ne l'étais à aucun degré. Auparavant, dès qu'il
-avait le teint bilieux ou le front préoccupé, je tremblais; à
-présent que j'avais la certitude d'une diminution irrémédiable,
-j'étais insensible à ces nuages que la violence même de la tempête
-devait poursuivre et dissiper, et j'avais la certitude d'avoir
-atteint mon port à moi, d'avoir abordé à ma terre et atteint mon
-but. Nous fîmes notre déménagement parmi les cris de joie de ma
-petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe où, et
-mes chantonnements à moi, qui finirent par communiquer un peu de
-confiance à mon malheureux mari.
-
-Il me disait:
-
---Mais on croirait, en vérité, que vous êtes contente!...
-
-Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de femme
-heureuse, pour qu'on me trouvât du courage ou quelque mérite
-spécial; j'avais la notion que ce qui faisait mon allégresse
-intérieure n'était et ne serait jamais compris. Je ne me
-reconnaissais en réalité aucun courage ni aucun mérite. Je ne
-luttais pas; je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui
-consiste à être d'accord, complètement d'accord avec moi-même, à
-ne plus faire un geste de comédie, et aussi, peut-être, qui sait?
-à tourner en un certain plaisir ce que l'on nomme généralement la
-douleur...
-
-Je répondais à mon mari:
-
---Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais encore été aussi bien.
-
-Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif était, d'une part,
-assuré qu'aucun reproche de moi ne viendrait accroître ses maux,
-mais dans son coeur d'homme il était attendri douloureusement par
-ce qu'il appelait ma résignation. Il eût peut-être mieux aimé
-avoir à me donner quelque bon conseil, à se sentir plus fort que
-moi. J'avais beau l'assurer que je n'étais point forte, mais
-que je satisfaisais en ce moment un goût à moi; une larme était
-logée au coin de son oeil. Et le pauvre homme songeait, je l'aurais
-juré, à cet instant même, qu'il m'avait promis une «voiture» et un
-domestique en livrée!...
-
-Il a pensé à cela constamment en s'installant dans la petite
-maison, au fond de Neuilly, là-bas, non loin des berges de la
-Seine, où une livrée eût été bien comique! où une voiture eût
-ameuté le voisinage!
-
-Je n'avais gardé que ma petite bonne, complaisante, active, aimant
-mes enfants; elle, et moi, nous devions tout faire. Ah! si mon
-sort m'avait paru malheureux, je n'aurais eu guère de loisir pour
-me plaindre!
-
---La vie ne nous coûtera presque rien, disais-je à mon mari; et
-madame Du Toit s'est engagée à vous dénicher au fond des provinces
-une clientèle qui ne viendra pas voir si vous habitez un somptueux
-hôtel...
-
---Peut-être, soupira-t-il, pourrai-je bientôt avoir en ville un
-cabinet d'affaires...
-
-Dès qu'il se reprenait à espérer, il espérait quelque chose de
-conforme à ses rêves de toujours. Son imagination n'avait revêtu
-jamais qu'une seule figure; il la revoyait dès qu'il imaginait:
-dans ses projets, un petit domestique, en livrée, ouvrait la porte
-du cabinet d'affaires!
-
-Nous le conduisîmes par la main, Suzanne et moi, au bout du
-jardinet, dans le pavillon où ronflait un petit poêle d'école
-primaire et où j'avais fait disposer ses grandes tables. La seule
-vue de ce pauvre toit de zinc, isolé, derrière un if noir, et au
-bout de trois ou quatre plates-bandes incultes où pourrissaient
-sous la pluie, après les gelées de l'hiver, quelques choux de
-l'année passée, lui causait une mortelle tristesse. Tout cet
-espace autour de nous, ce silence, çà et là ces squelettes de
-peupliers, lui imposaient un effroi que je n'aurais pas redouté
-chez un homme aussi insensible aux choses de la nature. Il était
-accoutumé au coup de fouet que donnent le bruit de la rue, le
-coudoiement continuel des hommes, l'illusion ininterrompue d'un
-vaste affairement qui doit, semble-t-il, aboutir à un résultat
-proportionné. Le voisinage de l'homme nous fait attendre de son
-industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne touchons plus
-que le sol terrestre, et que le contact direct avec le grand ciel
-indifférent nous est rappelé par le bavardage monotone de l'eau
-dans la gouttière, ou par le geste infatigable du bras endeuillé
-de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le coeur, pour ne
-pas faiblir, autre chose que la duperie de la ville trépidante,
-autre chose que la farce bouffonne que l'homme joue à l'homme pour
-l'étourdir et le leurrer jusqu'à la fin. Illusion pour illusion,
-je n'admire que celle qui nous permet de vivre en la seule
-compagnie de la terre et du ciel nus.
-
-Suzanne, elle, était ravie parce qu'elle n'avait jamais vu d'aussi
-grandes tables; elle se fit hisser par son père sur chacune
-d'elles, et, une fois là-dessus, cette enfant n'eut-elle pas,
-spontanément, l'unique idée de jouer la comédie? Elle n'avait
-jamais été à la comédie; nous ne parlions guère entre nous des
-représentations chez les Voulasne: et, aussitôt montée sur une
-planche un peu plus haute que le sol, l'envie lui venait de jouer
-la comédie!...
-
-Nous revînmes, sous la pluie, par la petite allée entre les choux
-pourrissants, à notre pauvre maison si exiguë, si bourgeoise, «si
-laide», disait mon mari qui ne l'avait pas construite; et aussitôt
-il fallut se mettre, avant toute besogne plus pressée, à dessiner
-les plans d'un théâtre d'ombres que l'on placerait au fond du
-pavillon, sur la grande table. En une demi-journée, avec des
-bristols, quelques lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scène
-fut debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put imaginer,
-quand il s'ouvrait, tous les décors souhaitables.
-
-Et moi je me demandais, en voyant mon mari ranimé par ce même
-jouet qui enchantait sa fille, si le problème de la destinée
-humaine n'était pas d'une simplicité puérile, si la formule
-romaine «du pain et des jeux» ne rassasiait pas la plupart des
-hommes, si,--déception, ô chute lamentable de tout moi-même!--les
-Voulasne, ignorants, insouciants, pareils à des enfants joviaux et
-rêvant de travestissements, n'incarnaient pas le seul idéal de nos
-contemporains: avoir de la fortune et jouer la comédie..
-
-
-
-
-XX
-
-
-Mon penchant à rêvasser sur ces sujets fut promptement interrompu.
-Ma jeune et unique bonne ayant pris la grippe, aussitôt entrée
-dans la maison nouvelle, je dus mettre la main à tout le ménage et
-aller moi-même aux provisions. Dans la rue, un matin, discutant
-le prix des légumes avec une marchande ambulante, je me trouvai
-côte à côte avec mon ancienne compagne de couvent, Charlotte
-Le Rouleau, devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas
-vue depuis la première année de mon mariage. Sans nous être
-regardées, nous nous reconnûmes à nos voix qui répétaient avec une
-âpreté identique les prix qu'on nous faisait. Et nous rougîmes,
-toutes les deux, non pas peut-être d'en être réduites à l'état
-de pauvres ménagères, mais de nous surprendre l'une l'autre en
-cet état. Et ce furent aussitôt des exclamations, et un certain
-ton entre nous, où nous nous efforcions, à l'envi, de faire
-reconnaître notre qualité de «femmes du monde». La marchande
-que nous impatientions sans doute, avec nos manières, poussa sa
-charrette, et je discernai que, dans son grommellement éraillé,
-elle nous traitait de «détresses». Charlotte et moi demeurâmes là,
-au bord du trottoir, échangeant des phrases banales, l'indication
-de notre domicile, et reculant l'une comme l'autre l'aveu des
-événements qui nous avaient conduites de la rue Monsieur et de
-la porte du Parc Monceau, à ce carrefour boueux de Neuilly, où
-simultanément, à dix heures du matin, nous nous indignions de la
-cherté des vivres. Il se trouva que nous étions presque voisines.
-Elle avait perdu sa belle-mère, et son mari avait fui avec la
-comtesse de P..., toujours la même maîtresse, âgée maintenant de
-cinquante ans, la dot dissipée, la fortune même des parents Le
-Rouleau entamée aux trois quarts. Mais Charlotte me racontait ces
-détails lamentables de sa vie comme un enfant récite la biographie
-des grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de notre
-entrevue rue Monsieur; elle avait contracté l'habitude de la vie
-cruelle. Malheureuse en ménage, tout de suite, elle avait donné
-tout de suite sa fortune à manger; elle avait pris tout de suite
-le parti de se hausser hors de ces contingences, et elle les
-tenait, à présent, pour des particularités ordinaires à cette
-obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne jeune fille bien
-élevée, dressée à nouveau par sa belle-mère, elle n'avait pas
-cessé un instant de se conformer à la discipline des maisons où
-le sort l'appelait. Elle élevait son petit garçon; elle apprenait
-le latin et des éléments de grec et d'algèbre, me dit-elle,
-pour lui servir de répétiteur, et le nombre d'oeuvres auxquelles
-cette femme sans fortune était employée de ses mains m'émut et
-m'humilia. Elle courait, en tramways, à pied, aux dispensaires,
-bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par douzaine de
-pauvres enfants sordides, mendiait pour les indigents honteux,
-grimpait dans les galetas, y avait reçu un jour le coup de couteau
-d'un homme ivre; son chagrin, disait-elle, était de ne laisser
-jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne parlait pas du
-souvenir vivace et embaumé qui doit demeurer après le passage d'un
-être angélique. Elle me narrait, sur un ton simple, uni, sans un
-mot à effet et sans bouger le petit doigt, des drames à faire
-reculer jusqu'à l'effacement toutes les fictions littéraires,
-et des drames, à ses yeux, si communs, qu'elle en semblait à
-peine comprendre la grandeur et même l'intérêt. Je frissonnais,
-l'émotion me prenait à la gorge; elle me voyait tout à coup en
-larmes et me demandait: «Mais qu'est-ce que vous avez?»
-
---Je vous admire, Charlotte!
-
-Ou bien je lui disais:
-
---«Je songe, en vous écoutant, Charlotte, à toutes les femmes que
-j'ai connues et dont la vie se consume à colporter des calomnies
-et des potins idiots.»
-
-Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait plus
-Charlotte. Elle ne pensait pas à être admirable; elle était
-possédée d'un zèle sublime; une passion magnifique et heureuse
-l'animait, mais elle la sentait encore bien éloignée de ce qu'elle
-eût dû être pour contenter le coeur de Jésus qu'elle adorait.
-
-Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire en parlant d'elle,
-elle semblait n'avoir conservé que le préjugé du rang et celui
-du nom. C'était assez étonnant, même, chez une femme arrivée au
-point culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle était
-pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais toutes les
-catégories intermédiaires entre ce que l'Évangile nomme «les
-pauvres» et le monde auquel elle appartenait par le nom de son
-mari l'intéressaient très peu.
-
-Elle faisait encore des visites dans son monde, et elle trouvait
-moyen de recevoir en son réduit une fois par mois. La vraie
-sympathie qu'elle me témoignait, c'était à l'ancienne élève du
-Sacré-Coeur qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne
-tenait pas à «voir» la femme du petit architecte. Que m'importait
-cela? elle m'enthousiasmait et elle était le seul être, depuis
-mon mariage, qui me redonnât le goût franc et pur de cette joie
-ineffable qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait point
-chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le temps, moi,
-j'allais la voir au moindre signe.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi tout à fait la même.
-Ce n'était pas qu'elle me donnât tort en ce que j'avais fait,
-mais, oubliant les causes, elle me donnait tort en ce que les
-résultats de ce que j'avais fait étaient désastreux pour notre
-situation, pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir comme
-autrefois, et certes elle m'accueillait fort bien, mais elle fut
-longtemps sans venir jusque chez moi: la distance, la «barrière»
-à franchir!... en réalité l'amicale appréhension de voir de ses
-yeux mon appauvrissement. Elle ne se décida, la chère vieille
-amie, à accomplir le voyage de Neuilly, que le jour où elle put
-m'apporter la nouvelle d'une assez grosse affaire qu'elle avait,
-dit-elle, «enlevée» pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle
-osa sonner à la porte de notre petite maison. Je fus témoin de
-son étonnement à trouver mes deux enfants poussant des cris joyeux
-dans le jardinet embelli et égayé par l'été. Je lui dis: «Vous
-voyez, les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup mieux, je
-vous assure!...» Il ne fallait pas lui dire cela; ce n'était pas
-du tout conforme à l'idée implantée en son cerveau: elle tenait
-notre installation modeste pour provisoire; nous n'étions là,
-selon elle, qu'au «garde-meuble».
-
-La vérité est qu'elle nous rendit un immense service en procurant
-à mon mari la construction d'un immeuble à Passy qui commençait
-à se bâtir. Et cette construction en entraîna plusieurs autres.
-Mais madame Du Toit ne nous invita plus guère chez elle à dîner.
-Nous tombions. Vivoter nous était encore possible; mais nous
-n'étions pas de ces gens ou qui sont solidement assis, ou qui
-s'augmentent. Elle avait aussi de graves ennuis, je le savais, la
-pauvre femme: pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente?
-Peut-être par une délicatesse excessive, après tout, et pour ne
-point me manifester que je ne lui avais servi à rien, moi, dans
-mon ancienne croisade destinée à «ramener» son fils?... Le ménage
-d'Albéric n'allait plus; Isabelle, ayant cessé d'aimer son mari,
-devenait insupportable. Albéric se réfugiait volontiers à la
-maison paternelle, oui; Albéric revenait à sa mère, il est vrai;
-mais il revenait sans sa femme; ce n'était pas cela qu'on avait
-attendu de lui. Et sa femme, où allait-elle? Qu'allait-elle faire,
-l'impulsive Isabelle, du nom honoré des Du Toit?... Mon mari
-pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir, en revenant
-de chez ses cousins: «Isabelle prend des libertés!...» Je ne
-l'avais pas poussé à m'en dire davantage, mais pour qu'il m'eût
-dit cela, quelles libertés Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je
-voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur d'apprendre
-au sujet de la chère petite Pipette et de son mariage possible des
-choses qui m'indignaient outre mesure. Madame Du Toit ne parlait
-plus de Pipette, plus des Voulasne, plus du ménage d'Albéric...
-
-Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien qu'elle
-parlât de lui, parce que le nom de M. Juillet était sur toutes
-les bouches, à la suite du retentissement «injustifié,» disait sa
-tante, d'un ouvrage récemment publié par lui. C'était une sorte
-d'essai psychologique et moral, de fond très savant, mais de forme
-excessivement libre, et contenant des idées que la famille Du Toit
-tenait pour beaucoup plus mauvaises que les mauvaises. Toujours
-est-il que le succès du livre se trouvait organisé, à la grande
-surprise de l'auteur, par les milieux dont il prétendait combattre
-les tendances; et l'auteur se voyait renié, honni, par l'opinion
-à laquelle il s'était piqué d'apporter des renforts nouveaux. «Il
-est perdu! s'écriait madame Du Toit; il va passer à l'ennemi!»
-
---Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions sont
-louables; toutes ses conclusions saines: c'est un soldat
-précieux!...
-
---Un soldat qui combat à sa guise!... et, vous le voyez bien, qui
-se fait applaudir par l'autre camp!
-
---Mais ce que l'autre camp applaudit, ce sont les points sur
-lesquels vos adversaires peuvent s'entendre avec vous?...
-
---On s'entend sur tout, ou l'on ne s'entend pas.
-
-M. Du Toit avait flétri d'une façon tranchante et
-impitoyable l'oeuvre de son neveu en qualifiant l'auteur de
-«catholique-dilettante».
-
-Je n'avais point lu le livre de M. Juillet; je m'interdisais de
-le lire. Mais, si sévère que me parût le jugement de M. Du Toit,
-je le devinais assez fondé, parce que, à bien réfléchir, c'était
-sous cet aspect que m'apparaissait à présent M. Juillet. Il louait
-tout du catholicisme; il en aimait la beauté sensible et il en
-pénétrait l'âme, admirablement, je le crois; il prêchait, il eût
-fait, comme je l'avais dit, des conversions; mais il n'était pas
-catholique. Il se montrait le même homme vis-à-vis de la morale
-dont il reconnaissait et grandeur et nécessité, mais il ne vivait
-pas conformément à la morale. Et l'amour, le beau, le suave, le
-délicat et grave amour, l'amour que le christianisme inventa,
-celui dont tant de conversations de M. Juillet en ma présence ou
-avec moi s'étaient plu à évoquer la fascinante image, une image à
-ce point radieuse que lui-même avait failli s'y brûler, de cet
-amour-là, en définitive, il avait craint les extases, l'intensité,
-la gravité, la naïveté, la durée peut-être, en termes plus
-bruts: la responsabilité, les obligations; ç'avait été chez lui
-romanesque de causerie, ornement de salon, objet d'art si l'on
-veut ou littérature! Mais le fond de lui-même?... C'était un grand
-égoïste, aimant les plus beaux des plaisirs, et aussi les autres,
-au vrai, n'aimant que son plaisir. Il donnait à son esprit, qui en
-était avide, des fêtes magnifiques et des divertissements du plus
-haut goût; à part cela, il vivait et se vautrait comme un homme
-ordinaire.
-
-Ah! ah! je commençais à le juger!... avec une impartialité un peu
-fière d'elle-même.
-
-Mais madame Du Toit, chaque fois que j'allais la voir, revenait
-avec une insistance curieuse à son neveu; ne fût-ce que pour
-l'anathématiser ou m'annoncer que M. Du Toit ne le voyait plus,
-elle trouvait un moyen de me parler du «succès de son neveu».
-Je crois que, dans quelque arrière-retraite quasi ignorée
-d'elle-même, le succès de son neveu, qu'elle qu'en fût la nature,
-la flattait.
-
-Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse un peu
-flattée, à mon tour, à cause de l'amitié que M. Juillet m'avait
-fait l'honneur de me manifester et à cause peut-être d'une
-plus particulière complaisance à mon égard, dont un jour, en
-souriant, elle s'était elle-même faite l'interprète. Elle
-croyait sincèrement m'être agréable en suscitant ces retours
-d'échos évanouis. Madame Du Toit était une femme qui avait de
-l'indulgence pour les affections sentimentales, comme toutes les
-femmes que l'amour, «ce qui s'appelle l'amour», ainsi qu'elle
-disait elle-même, n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait
-le souvenir qu'agréable. Elle ne comprenait pas plus mon état
-d'esprit qu'elle n'avait compris le mouvement qui me tenait
-farouchement heureuse, terrée au fond de Neuilly.
-
-Bonne et serviable amie, elle ne soupçonnait pas que c'était une
-certaine fièvre qui me soutenait, non le cours normal de mon
-sang! que ma résignation était une passion, et que ce n'était pas
-quelque chose d'agréable qui me pouvait plaire!
-
-En m'entendant juger du haut d'une impartialité de glace son neveu
-tout couvert d'une jeune renommée, elle eut un regard surpris,
-elle se tut un instant, parut réfléchir, et me dit:
-
---Il ne faut pas vous dessécher le coeur, mon enfant!...
-
-Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait tout le sens.
-Inconsciemment prononcé ou bien résultat de l'expérience d'une
-femme comme madame Du Toit, il fit frémir toutes mes moelles.
-Intransigeante, à n'en pas douter, sur tous les grands principes
-directeurs de la vie, je suppose que madame Du Toit, comme
-elle me l'avait laissé entrevoir dans un autre entretien,
-admettait avec le ciel des accommodements que le grand zèle
-de Pascal eût raillés: pour elle, le souvenir attendri d'une
-passionnette innocente était un dérivatif possible à la rigueur
-d'une vie honnête. Moi, qui eusse commis la faute au milieu de
-l'ouragan déchaîné, c'était la détestation furieuse de la moindre
-peccadille, qui, aujourd'hui, me donnait des forces!...
-
-
-
-
-XXII
-
-
-L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait mieux à mon besoin.
-La voir, la voir agir, cette martyre à l'extatique supplice, me
-reversait dans les veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop
-à la voir, sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais
-vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions,
-fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à causer des plaisirs
-permis... Dans sa pauvre chambre, je m'imaginais au couvent,
-écoutant encore la voix séraphique de madame Du Cange; et, en
-effet, sur les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de
-Charlotte, par un étrange effet de la transparence d'une même âme,
-une beauté analogue à celle de mon ancienne maîtresse générale
-se répandait et me subjuguait. La supériorité de Charlotte sur
-moi, sa constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable
-bonheur qui rayonnait de toute sa personne, contribuaient à
-augmenter l'illusion de mes jeunes années aux pieds d'un être
-qui représentait plus que la sagesse humaine: l'inspiration
-directe d'en haut. Charlotte n'avait que du dédain pour la
-seule expression de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre
-de l'_Imitation_, et me lut cette imploration surhumaine mais
-dont le timbre est cependant à l'unisson de je ne sais quel cri
-profond de mon coeur: «_Faites que toutes les choses de la terre me
-soient amères..._» Elle m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes,
-soulignées de sa main, tous les jours relues dans un petit
-volume aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu qui
-m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset que je croyais
-connaître, comme tous les autres, mais que je n'avais lu que des
-yeux, non du dedans: «... _Que je retire mon coeur de toutes les
-choses créées_...» Et, comme elle me répétait cela, je me mis à
-pleurer, moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, elle,
-autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, elle m'avait avoué
-tout à coup que son mari ne l'aimait pas.
-
-«Que je retire mon coeur de toutes les choses créées...»
-Sublimité!... épouvante!... Terre!... ciel!... arbres chéris!...
-lumière du jour! Pelouses arrosées, ombres de l'été, petite
-allée qui tourne, banc dans le jardin, souvenir d'une fleur,
-parfum de la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits
-mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô nuits d'été
-divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude de l'appel informulé
-de nos lèvres!... Petits enfants!... êtres humains!... figures
-aimées!... «toutes les choses créées!...»
-
-Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?» Elle avait franchi,
-elle, le cercle où l'on s'attendrit et où l'on pleure! Un paradis
-prématuré l'avait reçue, où je voulais m'élancer et la joindre;
-mais moi, je pleurais encore toutes mes larmes à la seule
-évocation des choses créées!...
-
-Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle était vraiment
-très grande et très pure; elle n'essayait pas de me capter en
-me parlant du bonheur qui m'attendait si j'accomplissais tout
-le sacrifice; elle ne faisait pas miroiter une récompense, une
-compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires; elle
-me parlait seulement de la nécessité de «vivre bien» et de
-l'abnégation qui en est le moyen unique.
-
-Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état particulier où
-nous mettent les larmes et qu'on peut comparer à une mer agitée
-dont le fond obscur lui-même se soulève, voilà que je pousse un
-cri imprévu:
-
---Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez pas!...
-
-Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours entre deux
-doigts le petit livre aux accents surhumains. Je croyais que
-par un seul mot j'allais la rendre pitoyable à mon cas; ce que
-j'allais dire, je croyais que cela formait le faisceau de tous les
-liens qui ont noué mes membres avec la trop charmante création de
-Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de quelle façon et jusqu'à
-quel point j'avais aimé!...
-
-Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi terrorisée
-que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure de la pauvre
-chambre, de Satan avec ses braises et son odeur soufrée. Elle
-recula, elle fit une figure horrible, et puis, tout aussitôt, et
-sans prononcer un mot, elle commanda, oui, toute son attitude
-donna un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;--et là, elle
-recouvra sa beauté d'ange,--tout, en elle, ordonna: «Va-t'en!»
-
-Je pensai instantanément à la figure que j'avais faite lorsque
-l'homme que j'aimais m'avait parlé d'amour: j'avais dû être
-pareille, exactement, à ce qu'était Charlotte recevant la
-confidence de ce qu'il y avait de profane dans mon coeur. Ah! je
-comprenais qu'il eût fui!
-
---Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous le jure!...
-puisque je vous confesse un péché d'intention presque ancien et
-expié, depuis, tous les jours!... puisque je vous dis la grande
-aile protectrice qui m'a sauvée de la faute et qui est quelque
-chose de bien plus auguste que moi, que ma volonté, que notre
-vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté dans
-nos familles, quelque chose fait de la parole de nos communes
-maîtresses, dix ans écoutée et poussée plus loin même que notre
-esprit: jusqu'à notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;...
-quelque chose d'un bien plus large et plus fécond enseignement que
-n'eut été ma résistance volontaire, isolée, chétive... ne vous
-scandalisez pas, Charlotte! ne me méprisez pas! j'ai peut-être été
-un instrument utile entre les mains de Dieu...
-
-Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique. Dure à
-elle-même et dure à tous,--par une étrange contradiction, vouant
-sa vie au soulagement des maux,--elle était haussée à l'héroïsme
-constant; et ma faiblesse de femme, qui conservait encore,
-malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines, devait aux
-siennes exhaler l'odeur putride que je sentais, moi, à toutes les
-veuleries, à toutes les compromissions...
-
-Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne discuta même
-pas avec moi. Je devinai en elle un sentiment pire pour moi que
-les plus infamantes invectives: la désespérance de me sauver
-jamais; comme si un manquement du genre de celui que j'avais
-failli commettre était la marque d'une incurable dégénérescence.
-
-Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais à droite
-et à gauche: à madame Du Toit qui me trouvait le coeur trop aride;
-à Charlotte de Clamarion qui me jugeait perdue par la trop grande
-tendresse de ce même coeur; à ma vieille amie dont la conception
-de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas mon idéalisme; à
-mon ancienne compagne de couvent de qui m'attirait la sainteté,
-mais que sa superbe attitude morale même rendait cruellement
-dédaigneuse de mon infime et trop imparfaite nature!...
-
-Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude des basses
-terres m'obligeait à tenter l'ascension des sommets; et la
-blancheur de leur neige, à peine entrevue, trop pure, pour mes
-yeux, me rejetait meurtrie, en me laissant accrochée par mes
-vêtements de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart
-d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est possible...
-
-Je descendis l'escalier de madame de Clamarion comme un automate,
-les yeux hagards, effrayée de la perte de ma dernière amie,
-effrayée de ce qui me manquait pour me trouver de niveau avec
-ceux qui vivent et avec ceux qui dominent complètement la vie.
-Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un soleil de
-juillet féroce qui cuisait l'interminable avenue aux arbres trop
-jeunes pour fournir de l'ombre. Il y avait un cantonnier assis
-sur sa brouette, qui se versait dans la gorge le contenu d'une
-bouteille; plus loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et
-une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient peut-être pas
-de quoi manger, s'embrassaient avec transport. Je pressai le pas.
-Des cloches sonnaient l'_Angélus_ de midi. A la porte de notre
-jardinet, ouverte, Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds
-plus lumineux que le soleil, épiaient mon retour.
-
-O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à vous, ne
-plus vivre que pour vous voir vivre mieux que moi! n'était-ce
-pas assez? Qu'est-ce que je demandais et qu'est-ce que je
-cherchais?... Suzanne et Jean m'entraînèrent au pavillon.
-Ce n'était pas à cause de mon retard à déjeuner qu'ils me
-guettaient, c'était parce que Suzanne avait réussi à démolir la
-toiture du petit théâtre édifié si soigneusement par son père,
-et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout entière,»
-disait-elle,--ses deux pieds tout au moins et les jambes jusqu'aux
-genoux,--dans la boite ouverte que devenaient par son vandalisme
-le minuscule édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à
-donner des représentations à son frère. On l'asseyait, lui, dans
-un panier haussé à la dignité de fauteuil d'orchestre, et sa soeur,
-tour à tour mime, danseuse, artiste tragique et comique, était
-indifféremment Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah
-Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation entre les quatre
-montants du cartonnage, elle était réduite à exécuter tous ses
-mouvements en piétinant sur place.
-
-Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle se crût sur la
-scène d'un «théâtre?»
-
---Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra sa toiture
-enlevée?
-
---Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce théâtre ne
-pouvait pas toujours durer, et je lui confierai le soin de faire
-quelques agrandissements... Des dégagements, regarde un peu, nous
-n'en avons pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande ce
-qui se passerait...
-
-Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait «agrandissements!»
-comme son père...
-
-L'avant-veille de ce jour même, le papa étant absent pour ses
-travaux en province, un monsieur ne s'était-il pas présenté à la
-maison, pour tout peser et examiner, en me laissant entendre que
-mon mari cherchait à contracter un emprunt?... Or, d'après mes
-plus minutieux calculs, nos dépenses étant réduites à l'extrême et
-les travaux en cours d'exécution étant importants, nous pouvions
-vivre... Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit:
-notre petite maison ne représentait pour lui qu'un garde-meuble.
-Pauvre petite maison de Neuilly, à laquelle je m'étais, quant à
-moi, si vite accoutumée, et qui plaisait aux enfants! Dans la
-modestie, et dans l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie
-de notre âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à quoi
-bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui. Monter tout seul,
-s'élever loin des yeux du monde? Admissible, ceci, jadis, pour
-escalader un ciel d'où Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'oeil
-de Dieu ne me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle
-une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce que je sens
-cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas?
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de juillet, je reçus à
-midi, au moment de nous mettre à table, une dépêche de mon mari,
-datée de Dinard. Que faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le
-Midi... Il me demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements
-de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe «de hauteur
-moyenne». «Lettre suit», portait le maudit papier qui si souvent
-fait l'économie de quatre sous pour nous consumer par vingt-quatre
-heures d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon mari se
-trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis pour Dinard la
-semaine précédente?
-
-Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à Neuilly, que je
-n'avais pas vue depuis un certain temps, qui ne m'avait pas
-invitée cette année à Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à
-ma porte, avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en
-possession d'une dépêche plus explicite; elle venait s'informer si
-j'en avais une plus explicite que la sienne. On lui annonçait, à
-elle, qu'un grave accident était arrivé à Pipette. Je lui appris
-qu'à moi mon mari réclamait des vêtements de deuil.
-
-A elle comme à moi on avait voulu épargner la vérité tout entière.
-Nos deux tronçons d'information réunis formaient quelque chose
-de pire. Pipette!... notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu!
-Quoi? qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite santé,
-disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette! pauvre petite
-Pipette!... Nous demeurâmes là à nous morfondre, à nous épuiser en
-conjectures, madame Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il
-fallait conclure de nos deux télégrammes réunis.
-
-La lettre annoncée par mon mari me parvint le lendemain matin
-seulement. Elle ne contenait que quelques mots griffonnés à
-la hâte: «C'est moi qui suis chargé d'accompagner le corps.
-J'arriverai à la gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre
-petite, étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé,
-paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des parents
-dépasse toute imagination.» A la gare, à l'heure dite, bien avant
-l'arrivée du train qui eut du retard, je trouvai monsieur et
-madame Du Toit. Les Albéric étaient à Dinard; c'était par eux
-que ma vieille amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière
-heure, disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme et à
-ses beaux-parents littéralement fous de douleur. «Par un hasard
-heureux, ajoutait-il, Serpe s'est trouvé là pour accompagner la
-pauvre enfant dans son dernier voyage.» Et nous nous regardions
-tous les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos lèvres
-l'expression cuisante de notre crainte commune et inavouable, de
-notre crainte plus grande que la stupéfaction et la douleur même
-de cette mort: la crainte que cette mort ne fût pas le résultat
-d'une étourderie, d'un accident fortuit...
-
-Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le jour où je
-l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses grands patins,
-j'avais connu en elle une décision rapide et téméraire, et il y
-avait en son esprit quelque chose de sérieux qui s'ignorait parce
-que le sérieux n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte
-à côte avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je pensais:
-«Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer à faire rentrer
-cette enfant sous le toit paternel!...» Et madame Du Toit, j'en
-suis sûre, se disait que l'événement eût peut-être été évité, si,
-pour obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné Pipette à
-elle-même. Hélas! hélas! que de choses inconciliables en ce monde!
-En effet, une amie eût été bonne à ce cher petit être, forcé comme
-la pauvre et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!...
-On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté, mais par
-indolence criminelle, et pour ne point interrompre une partie de
-plaisir!...
-
-Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant à lire dans
-tous les journaux le fait divers rapporté d'une façon identique,
-madame Du Toit qui rongeait son frein s'approcha de moi, me mit
-son doigt ganté sur le bras et me dit:
-
---Cette petite avait un amour au coeur!...
-
-Je m'en doutais, mais je blêmis:
-
---En êtes-vous sûre... et comment?...
-
---Dans son embarras, me dit-elle, _il_ s'en était ouvert à moi...
-Vous savez comme elle était mal élevée et ignorante des usages:
-n'avait-elle pas osé lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle
-s'est perdue, la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à une
-jeune fille aussi déterminée!
-
-Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, et à cause
-des faits qu'elle m'apprenait et à cause de l'opinion qu'elle en
-avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en
-eût eu comme elle!
-
-Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles et trop
-sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes
-d'une prétendue libération des moeurs! Monsieur Juillet, si libre,
-lui, averti si à fond de toutes choses, recevant une lettre
-amoureuse d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait
-d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique pour elle,
-il n'était qu'embarrassé!
-
-Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil et son demi-crêpe,
-descendre du fourgon. Il était très ému; il nous parla
-immédiatement de l'état indescriptible des parents. Il doutait
-si Albéric réussirait à les faire monter dans une voiture pour
-prendre le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des
-gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout à
-coup en présence de la pire chose qui leur pût advenir. Isabelle
-ne valait pas mieux que ses parents.
-
-Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... Elle avait
-mangé peu de temps avant d'aller au bain... On répétait cela; on
-n'avait que cela à dire. Elle était excellente nageuse; elle avait
-fait ses preuves...
-
---Mais précisément à cause de sa grande expérience de l'eau, de la
-mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?...
-
---Elle était retournée à l'office manger le quart d'un
-plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au
-bain; ils se sont souvenus de ce détail après...
-
---C'est affreux! C'est affreux!...
-
-A cause, précisément, de sa grande expérience de la natation,
-elle allait prendre son bain à marée basse et sans que personne
-l'accompagnât. On l'avait vue, de la villa, partir en courant
-sur le sable, son peignoir gonflé par la brise et le petit
-noeud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un
-papillon. Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui
-semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des
-têtes de nageurs, et puis le canot, pareil à une coque de noix
-où le maître-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait
-au soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer son
-peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air
-résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer...
-Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, à ce récit, ces deux jambes
-fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur
-dernière empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une
-cire!... Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce
-chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une
-enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et
-là-bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tête
-lourde d'une si grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur
-ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un
-poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille
-de noix s'agitât, pour que des cris s'échangeassent entre les
-nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger à
-diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un
-d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: «Au secours!
-au secours!» Alors, tout Dinard, comme une fourmilière dérangée,
-descendait sur la plage, un commissaire méticuleux ayant la
-précaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but
-d'identification, la trace des petits pieds nus...
-
-Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui contenait le
-corps de cette enfant chérie. Le fourgon, le coffre de bois, le
-transfert dans une salle spéciale de la gare, les voyageurs qui
-se découvraient, se signaient, le prêtre qui priait au-dessus
-des restes d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu n'avait
-jamais rien dit!... Pour quelles misérables joies avait-elle
-vécu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans espérance? On
-l'avait élevée pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle
-venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument
-de plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... Pipette!
-Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, image accomplie du
-bonheur de vivre! vous étiez là, percée par le trait le plus noir
-que les plus sombres moeurs puissent décocher contre la créature
-humaine! Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, puisque
-au coeur même de son ébriété vous atteint la même blessure que dans
-la vie spiritualisée qui veut connaître la douleur et qui, elle,
-du moins, en aperçoit l'au delà radieux!
-
-Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander à mon mari:
-«Mais, enfin, comment vous trouviez-vous à Dinard?» il me dit:
-
---Les cousins avaient tant insisté!
-
-Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins; il en avait
-un peu honte; il avait préféré s'en cacher.
-
-Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables. Albéric avait
-assez à faire de s'occuper d'Isabelle que la fin de sa petite
-soeur anéantissait comme la première révélation de notre sort
-mortel. Isabelle avait eu des crises de nerfs pendant le voyage;
-on l'emporta pareille à une malade; l'appréhension de voir le
-cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis, la faisait
-hurler d'horreur. Les parents, c'étaient deux paquets inertes, des
-colis encombrants, dont Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques,
-ils demeurèrent en cet état, et même Gustave n'y put paraître, le
-médecin le maintenant au lit comme un enfant sensible à qui l'on
-cache les préparatifs mortuaires. Il échappa, ainsi, à la vue des
-tentures, des cires brûlantes, des candélabres d'argent et aussi
-du clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il esquiva, par
-une défaillance non feinte, l'église, les chants divins, trop
-grands pour lui, le piétinement derrière le char lugubre, et le
-spectacle,--auguste, celui-là,--de la restitution d'une partie de
-lui, pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui ne rit
-pas.
-
-Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante. Pareil
-accablement fut d'un effet considérable. C'est la faiblesse
-des parents qui avait poussé leur enfant à la mort; chacun le
-savait, le disait; personne qui se privât d'incriminer une inertie
-connue de tous et à ce point monstrueuse. C'est leur faiblesse
-qui les sauva. Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on
-se tut, presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin qu'on
-parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé la mesure commune.
-Leur responsabilité dans l'événement? mais ils l'ignoreraient
-toujours! Que leur fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût
-fait comprendre! Inconscients ils avaient vécu, inconscients ils
-avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients, l'image
-physique de leur douleur écartée, ils renaquirent peu à peu à leur
-vie facile de corps simples.
-
- * * * * *
-
-Pendant le temps que les restes de Pipette demeurèrent rue
-Pergolèse, j'étais retournée, naturellement, chez nos cousins. Mon
-mari leur fut utile, et il est juste d'ajouter que Chauffin se
-multiplia: c'était lui qui, dans la maison, était au fait de tout;
-il faisait tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne,
-une tristesse partagée, et l'impression identique du désastre
-irréparable nous unissait. Nous oubliions momentanément tout ce
-qui nous avait si totalement disjoints. Le sacrifice de la victime
-immaculée avait, comme aux temps anciens, sa vertu apaisante.
-
-Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore, après les
-obsèques, chez les Voulasne!
-
-Ils ne disaient rien, ni le père, ni la mère; ils ne savaient
-absolument que faire, ayant l'impression qu'aucune de leurs
-occupations habituelles ne convenait à leur situation; ils
-pleuraient. Isabelle, Albéric pleuraient. Je pleurais avec eux.
-Chauffin, faisant comme nous, se purifiait à nos yeux!
-
-Rentrée chez moi, je pleurais encore. Je pleurai ainsi jusqu'au
-jour où je m'aperçus que, dans un chagrin si grand, se mêlait
-l'idée de la douleur qu'avait dû subir la malheureuse enfant en
-songeant à celui qu'elle aimait, à qui elle avait écrit, elle, et
-envoyé l'expression de son amour...
-
-Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner à Dinard. Un jour,
-Chauffin leur proposa de partir à la recherche d'un autre endroit
-où passer l'été. Ils partaient en automobile. Ils n'emmenaient
-point les Albéric qui déjà recommençaient leurs chamailleries
-intolérables; moi, j'étais retenue par mes enfants; mais ils
-offrirent une place dans leur voiture à mon mari, à côté de
-Chauffin.
-
-Nous causâmes, le soir, de la proposition, mon mari et moi. Il me
-dit:
-
---La pauvre Pipette disparue, la question Chauffin se trouve avoir
-bien changé de figure: elle ne vous épouvantera plus, j'imagine?...
-
-Je fus cependant épouvantée. Je n'avais pas songé à cette
-conséquence en effet trop logique de la mort que nous pleurions:
-mon mari, qui, déjà, avant l'événement, retournait chez ses
-cousins, allait m'y retenir et recommencer à se leurrer d'espoirs,
-à y prendre cette fièvre troublante que donne le contact de la
-fortune et de la fête. Et tout était à recommencer.
-
-J'avais bien senti, hélas! que je ne convertirais pas mon mari
-à la vie modeste où toutes les joies ne peuvent provenir que de
-l'intérieur. Sinon pour moi, du moins pour lui et pour l'avenir
-de nos enfants, mieux valait peut-être prolonger la duperie à
-la lisière de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse
-reculé de puiser chez eux le moyen de relever sa situation ne
-vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives d'emprunt
-dont l'une, tout dernièrement, m'avait tant alarmée?... Hélas!
-qu'était mon influence et qu'eût été ma volonté la plus acharnée,
-mais solitaire, contre l'universel mouvement qui entraînait les
-hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres à divertir
-un monde rajeuni? Par moments, le doute me prenait de la valeur
-de mon rôle en une pièce où j'apparaissais, me semblait-il, comme
-un fantôme du passé. «Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je à
-faire ici?...» Et le doute que j'avais sur ma propre valeur était
-plus effroyable que le sentiment de mon caractère étranger... «Je
-viens du fond des temps; je suis une image affaiblie des femmes
-d'autrefois; je porte en moi le spectre de mes aïeules au point de
-faire reculer l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais
-je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et de la mère
-de ma mère qui leur ont épargné, à elles, de se demander jamais ce
-qu'elles étaient... Je tiens trop encore de leur intégrité pour
-faire aux yeux du meilleur monde de mon temps la figure tout à
-fait convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hérité une
-assez haute vertu pour boire au calice enivrant de Charlotte de
-Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu! je crois en vous... Je ne me sens
-pas assez forte pour douter de tout ce qu'on m'a enseigné en votre
-nom: mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter, que mes
-propres lumières sont insuffisantes!... Quel abîme entre le pâle
-fantôme que je fais et la figure de celles à qui je ressemble
-encore!... Je ne doute point; mais déjà je n'ai plus la foi qui
-agit. Et quand un instinct secret, une voix du plus profond de
-moi, m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient des
-restes de cette foi candide et parfaite, je pâlis et je tremble
-à la pensée de ce que vaudra ma fille, élevée par l'ombre que je
-suis et dans une atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion
-de nos vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air
-que j'ai respiré!...»
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Mon mari ayant accompagné ses cousins, je restai avec les enfants
-à Neuilly, où nous devions attendre le commencement de septembre
-pour aller à Chinon.
-
-Une après-midi, alors que nous nous tenions dans le pavillon,
-au fond du jardin, on sonna à la grille. Ma petite bonne, peu
-faite aux usages, inaccoutumée surtout aux visites, vint, sans se
-presser, me dire qu'une dame me demandait, une dame qui n'avait
-pas voulu donner son nom et qu'elle avait laissée à la porte.
-
---Mais comment est cette dame?
-
---Une fausse jeunesse, me dit la bonne, mais qui doit se faire
-reluquer encore... Il y a deux messieurs qui sont arrêtés plus
-loin...
-
-A quelques détails complémentaires, je reconnus Emma. Mon
-premier mouvement fut de ne pas la recevoir, mon mari me l'ayant
-formellement interdit. Puis la pensée qu'elle n'insistait pour
-me voir pendant l'absence de son frère que parce qu'elle était
-malheureuse, m'apitoya. Elle venait jusqu'au fond de Neuilly,
-par la grande chaleur et sans voiture; je n'eus pas la dureté de
-la laisser repartir; je dis à la bonne de la faire entrer à la
-maison, et j'allai la rejoindre. Il me semblait que je faisais
-quelque chose d'à moitié mal, d'à moitié bien. Emma s'était
-conduite d'une façon qui méritait peu d'indulgence; mais, depuis
-que j'avais souffert par l'amour, j'éprouvais moins de répulsion
-que de pitié pour les infortunées qui furent par lui roulées comme
-les galets par la lame de la mer.
-
-Elle était bien changée, la pauvre Emma. Le jugement sommaire de
-la bonne n'était pas sans justesse. Emma, frappée par le mal des
-années, concentrait toute sa farouche ardeur à en combattre le
-ravage; si ses yeux s'amollissaient, elle conservait sa taille,
-onduleuse, opulente sans excès, et cette bouche en grenade éclatée
-qui vous donnait frais, au coeur de l'été.
-
-Elle s'excusa beaucoup. Je croyais sa visite vulgairement
-intéressée; je m'attendais à ce qu'elle me tendît une main de
-quêteuse. Mais non! Elle avait avec moi, comme dès notre première
-entrevue, une certaine gentillesse perceptible malgré toute la
-distance qui nous séparait; je ne lui étais pas antipathique;
-elle me croyait seulement soumise à des moeurs antédiluviennes
-et hypocrites, et elle avait cru de la meilleure foi du monde
-que, de ce qu'elle tenait pour ma vieille défroque, il ne me
-resterait bientôt rien. Elle me plaignit surtout, à la suite
-d'un préambule embarrassé et difficile, destiné à aborder notre
-situation diminuée. Comme je lui disais que, loin de me trouver
-à plaindre de cette situation nouvelle, je m'en trouvais au
-contraire beaucoup plus à l'aise et menais une vie plus conforme à
-mes goûts, elle me dit: «Allons donc!...» en haussant les épaules,
-et je lus dans ses yeux qu'elle croyait encore à mon «jésuitisme»
-invétéré. Elle n'était pas accessible à une autre conception du
-bonheur qu'à celle du plaisir uni à la fortune. Elle soupira
-longuement. Il était évident qu'elle avait des motifs personnels
-de regretter que son frère n'eût pas réalisé ses brillantes
-espérances; mais elle semblait me porter un intérêt tout personnel
-et compatir à mon sort. A cela, elle avait une raison que je
-n'allais pas tarder à apprendre, malheureusement. Il existait
-aussi entre elle et moi cette cloison qui sépare les êtres soumis
-à des moeurs totalement différentes. Elle me jugeait avec autant
-de compassion que j'avais de compassion, moi, pour les Voulasne,
-pour leurs amis ou pour Emma elle-même. Emma me représentait
-l'image, poussée à l'extrême, de ces moeurs dont l'amour est
-le pivot et la loi unique et que je voyais opposées sans cesse
-comme un progrès, comme une conquête, aux moeurs disciplinées et
-soumises à la contrainte morale. Je voyais en moi la génération
-arrachée à ce vieux sol, inacclimatée au nouveau, cherchant entre
-les deux un introuvable compromis. Notre rencontre improvisée,
-dans cette pièce de la petite maison de Neuilly, prenait pour
-mon esprit confus, solitaire et trop disposé à réfléchir, une
-importance insoupçonnée. Cette jolie femme un peu fripée et cette
-bouche, restes de désordre et de beauté, cela grandit tout à coup
-devant moi. Les volets étaient clos afin d'éviter la chaleur; nous
-causions dans l'ombre; je voulus voir et j'entr'ouvris l'un d'eux.
-Emma se leva, se déplaça, pour se poser à contre-jour. Dans ces
-mouvements, et comme mes allusions à quelques détails matériels de
-la maison introduisaient un peu de familiarité dans l'entretien,
-Emma qui brûlait d'arriver à ses fins, me dit qu'il fallait voir
-les choses comme elles sont, prendre les gens pour ce qu'ils
-valent, que vivre dans les nuages était «idiot», et qu'enfin
-c'était «être une gourde» que de prétendre faire d'un homme autre
-chose que ce qu'il est.
-
-J'allais prendre la balle au bond et m'apprêter à mettre Emma hors
-de chez moi, pour me traiter avec son sans-façon et son langage
-de cabaret; mais c'était elle qui, par ses mots un peu vifs,
-venait d'ouvrir une porte par où elle expulsait enfin toute la
-rancune amassée depuis des années contre son frère dédaigneux,
-et ce qu'elle me dit me cloua sur place. Je ne suis pas assez
-initiée au libre parler d'Emma pour reproduire ses termes; ils
-jaillirent soudain comme les scories d'un cratère en éruption;
-la lave bouillante se déversait à mes pieds; j'étais surprise,
-ahurie, captivée aussi par ce que m'apprenait ou m'invitait à
-connaître une telle effervescence d'expressions. Je faisais, à
-mesure qu'elle vociférait, la part de l'exagération, trop aisée à
-discerner; mais Emma me citait des faits précis et contrôlables
-qui, au-dessus du torrent fielleux, surnageaient comme les
-douloureuses épaves reconnues d'une maison écroulée. Mon mari,
-au dire d'Emma, n'avait jamais cessé de me tromper. La liaison
-qu'il avait, avant son mariage, il ne s'était pas donné la peine
-de la rompre; elle n'était ni sérieuse, ni unique; il était comme
-tous ces messieurs; ils s'entraînaient les uns les autres; les
-plus riches avaient des maîtresses, les moins fortunés se fussent
-crus déshonorés de ne point faire comme s'ils en entretenaient
-une, deux, parfois davantage. Depuis deux ans, mon mari s'était
-acoquiné, disait-elle, avec une femme dangereuse non par son
-esbrouffe, mais au contraire son attitude rangée et son goût de
-thésauriser. Emma me la nommait, me donnait son adresse, me citait
-le nom de l'enfant qu'elle avait eu récemment. «Achille a des
-goûts bourgeois, me dit-elle, vous le savez; ce n'est pas tant un
-noceur, mais il lui faut pour le moins un faux ménage afin qu'on
-ne se f... pas de lui dans le métier.»
-
-Les sentiments les plus divers bataillaient en moi pendant ce
-discours plein de fiel dont quelques gouttes évidemment étaient
-destinées à me faire souffrir. Ne vouloir pas en entendre
-davantage! mais la curiosité, l'utilité d'apprendre me retenaient
-attentive. Mépriser les médisances, jouer l'indifférence! mais
-la révélation me faisait un mal que je n'eusse pas soupçonné.
-Certes, je n'avais jamais pu aimer mon mari, d'amour; mais
-j'avais pour beaucoup de ses qualités une estime définitive; et
-j'aimais en lui le goût qu'il avait eu de me choisir d'abord,
-de me vouloir conserver ensuite conforme à un type de femme que
-je juge le meilleur, indispensable à la vie, à sa continuation,
-à sa prospérité, et le plus beau au jugement secret de notre
-conscience; aussi, à cause de l'amour qu'il avait pour ses
-enfants... Et il possédait un autre ménage! Il pouvait aimer un
-autre enfant!...
-
---Vous voyez bien, disait Emma, que ce n'est pas la peine de se
-fouler!...
-
-Elle avait tout l'air de vouloir ajouter des conseils amicaux aux
-révélations dont elle venait de me frapper. Peut-être, après tout,
-était-elle sincère et ne pensait-elle qu'à me rendre service,
-une fois sa vindicte exercée contre son frère. Son exemple
-m'obligeait tout à coup à faire un retour sur moi-même qui, depuis
-que j'avais aimé, concevais de l'indulgence pour les femmes
-amoureuses, et, à cause de cela, uniquement, sans doute, m'étais
-exposée, aujourd'hui, à recevoir la visite, les révélations et
-les avis de ma belle-soeur Emma. Et, pensant à la faute de ma vie,
-à la femme que j'aurais pu être, en ce moment précis, moi, si
-des circonstances supérieures à moi-même ne m'avaient sauvée, je
-n'eus pas plus de ressentiment contre mon mari que je n'en avais,
-première réflexion faite, contre Emma qui s'acquittait là, tout
-simplement, de son rôle de femme naturelle. Jugeant toutes gens et
-toutes choses du point de vue assez bas où notre propre faiblesse
-nous pose, nous ne pouvons qu'être indulgents et débonnaires; et
-je vois bien que c'est cette tiédeur débile que l'on nommera de
-plus en plus la bonté.
-
-Emma, me jugeant édifiée comme elle l'avait voulu, se leva. Je
-vis qu'avant de se rejeter dans la rue, elle cherchait un miroir.
-Nous étions presque dans l'ombre; une glace, derrière la pendule,
-ne se prêtait que maladroitement aux soins de la coquetterie.
-Je déplaçai la pendule dont le balancier eut des palpitations
-désordonnées et je retournai au volet entrebâillé pour rouvrir
-tout grand. Puis je revins derrière l'épaule d'Emma afin de
-m'assurer qu'elle se voyait suffisamment pour donner le petit coup
-nécessaire à ses cheveux et rajuster son chapeau. Je n'avais pas
-coutume de me mirer dans cette glace. Le jour se trouvait par
-hasard très bon. Nos deux visages paraissaient accolés comme en
-un portrait de deux soeurs. Les marques définitives de l'âge me
-frappèrent aux alentours des yeux d'Emma, trop tendres, plissés
-et poudreux comme l'aile de certains papillons gris du soir. Un
-bref regard d'elle me jugea, moi, pareillement: j'avais dix ans
-de moins qu'elle, mais mes cheveux blanchissaient, ce dont je
-m'efforçais depuis quelque temps de rire; à côté de cette femme
-cramponnée désespérément à sa jeunesse et à sa beauté fuyantes,
-pour la première fois ma figure me parut creusée en dessous par un
-travail de termite. Moi comme Emma, bon gré mal gré, nous avions
-reçu le coup d'aile insonore de l'oiseau qui passe au-dessus des
-têtes blondes et des brunes, tantôt avec trop de hâte et tantôt
-avec un retard bénévole, et en déplaçant un air funeste qui tue la
-fleur humaine.
-
-Je me retirai presque aussitôt, mais j'avais vu. Et la double
-image offerte à moi par un hasard ne devait plus s'effacer de mon
-souvenir, et elle devait contribuer, plus que mes méditations,
-à m'éclairer sur moi-même. Mon visage, pour ainsi dire surpris,
-et joue à joue, avec le tragique masque d'Emma amplifiant un
-gémissement sourd et désespéré, me parut, dans sa flétrissure
-commencée, porter la trace d'un sourire peut-être ancien chez moi,
-mais dont je n'avais pas saisi l'expression: le sourire d'un
-être attristé, mais le sourire de quelqu'un _qui sait l'existence
-d'un trésor caché_... Emma contemplait les restes de sa richesse
-dissipée; moi, créature aussi, femme comme elle, je souffrais
-de mes ruines prématurées; quelque chose en moi,--oh! j'en
-conviens!--pleurait la douce vie non savourée et trop éphémère;
-mais quelque chose en moi se riait des bonheurs communs et des
-choses éphémères... Emma avait goûté de folles années et ne
-concevait plus rien au delà, sinon un prolongement artificiel par
-le moyen de cabotinages sans relâche exercés sur sa peau. En vertu
-de quel merveilleux privilège est-ce que mes premiers cheveux
-blancs me causaient, par-dessous ma mélancolie, une impression
-d'allégement et suscitaient en moi un élan de vie renouvelée? A
-la minute, pour ainsi dire, où je venais de recevoir le choc de
-deux des plus puissantes désillusions, celle de la durée de ma
-jeunesse et celle de la loyauté conjugale de mon mari, loin de
-sentir un abattement, le voisinage d'une femme abattue mobilisait
-mes réserves secrètes, mettait en branle, au fond de moi, toute
-une armée d'énergies insoupçonnées, et je reconquérais en moi un
-royaume qui ne doit pas périr.
-
-En regardant encore Emma au grand jour, alors qu'elle allait me
-quitter, je me souvins de l'étonnement que m'avait causé son
-genre de beauté, lors de notre première entrevue, et quand je ne
-songeais à le comparer qu'à celui de madame Du Cange. Ce que
-nous étions convenues, jadis, au couvent, d'appeler la beauté
-de madame Du Cange, c'était une transfiguration de la chair par
-le miracle de la force morale. Oh! que cela n'avait donc aucun
-rapport avec le troublant assouvissement qui avivait et ombrait
-les yeux de ma belle-soeur! De même Charlotte de Clamarion, sans
-avoir été jamais jolie, embellissait en vieillissant, parce que sa
-vie s'enrichissait de jour en jour, tandis que chez Emma toutes
-les sources desséchées lui laissaient la face morne et dépitée à
-jamais d'un astre mort.
-
-Emma ne comprit rien à la sérénité que son exemple même, par
-contre-coup, m'inspirait. Elle me regarda à plusieurs reprises,
-à travers sa voilette, pendant que je la reconduisais à la porte
-de l'avenue. Je crois qu'elle emportait de sa visite une grande
-déception: l'état dans lequel elle m'avait trouvée l'étonnait;
-celui où elle me laissait l'étonnait davantage. Elle n'était
-pas de sens très fin; et surtout elle ignorait absolument cette
-«seconde nature» qu'ajoutaient nos vieilles moeurs à la nature que
-nous partageons avec toutes les bêtes humaines.
-
-Je la vis s'éloigner à pied, relevant sa robe sur ses petits
-souliers défraîchis. Une portion de moi lui en voulait de ce
-qu'elle était venue faire ici; une autre, meilleure, éprouvait
-pour elle une grande et sincère pitié.
-
-Elle avait quarante ans, la malheureuse Emma, elle pouvait
-vivre encore un nombre égal d'années, et elle ne leur concevait
-pas d'autre emploi que le regret impuissant et l'appel désolé,
-désormais ridicule, de l'amour!...
-
-Je vins rabattre le volet, remettre de l'ordre dans la pièce
-où j'avais reçu Emma, épousseter la poudre de riz semée sur le
-marbre de la cheminée, sur le bras d'un fauteuil et jusque sur
-le tapis de la table, replacer la pendule en son beau milieu. Un
-parfum demeurait dans l'atmosphère. Suzanne en entrant le happa
-de ses petites narines si jeunes encore, s'arrêta, et poussa une
-exclamation qui prouvait que, déjà, elle n'y était pas insensible.
-
---C'est de très mauvais goût, lui dis-je. Nous devons sentir bon
-par nos qualités, et cela suffit.
-
-A sa mine indifférente et aussitôt distraite, je vis bien que
-Suzanne tenait mes paroles pour le langage convenu que les parents
-adressent aux enfants, auquel les enfants ne croient pas parce que
-les parents n'y croient pas eux-mêmes.
-
-J'y croyais! J'eus même l'impression soudaine d'y croire plus
-ardemment que je n'avais jamais fait à aucun précepte adressé
-à mes enfants! Et, simultanément, s'imposa à moi de nouveau
-l'impérieuse nécessité de cette adhésion passionnée aux vérités
-morales, dont il faut que l'ardeur soit bien grande si nous
-voulons en communiquer la centième partie!...
-
-Un élan irrésistible me poussa à ma chambre où je tombai à genoux
-au pied de mon lit, comme autrefois: «Mon Dieu! mon Dieu!...» Mais
-les mots qui s'adressent à Dieu, pour ne les avoir pas prononcés
-tous les jours, mes lèvres ne les retrouvaient plus. J'entendis
-dans l'escalier le pas de Suzanne; il se tut aux environs de ma
-porte; on essaya de tourner le bouton; mais j'avais fermé au
-verrou. Suzanne cria:
-
---Maman, qu'est-ce que tu fais?
-
---Je prie le bon Dieu, mon enfant.
-
---Ce n'est pas vrai... tu pleures...
-
-O terribles enfants, en qui nous sentons quelque chose de plus
-fort que nous!... Dans le moment où nous essayons de nous gonfler
-pour nous envoler dans les airs, ils nous lancent des traits qui
-nous percent; ils me rappellent la voix implacablement humaine
-de Montaigne, si cinglante pour ceux qu'a touchés l'accent de
-l'auteur des _Pensées_, son fils sublime: «Nous aurons beau
-faire... nous n'en sommes pas moins assis sur notre derrière...»
-Et pourtant lui-même avait dit, inspiré par l'amoureuse amitié un
-jour: «O la vile chose et abjecte que l'Homme, s'il ne s'élève
-au-dessus de l'humanité!...» Choix angoissant! entre le ciel et
-la terre prendre parti! renoncer à l'enivrement du plus beau en
-faveur de la sagesse au visage de marbre! Vivre à mi-côte, la plus
-dure des résignations!...
-
-Tout à coup, un beau jour, je reconnus que, précisément, cette
-résignation étant pour moi la plus dure, c'était à celle-là qu'il
-fallait me soumettre. Accepter la médiocrité du monde, oui,
-cela était pour moi une tâche plus ardue que de laver les pieds
-des pauvres ou de bander les ulcères, comme faisait Charlotte
-de Clamarion. Et quand j'eus résolu d'accomplir cette tâche
-qui s'impose aux femmes «de la bonne moyenne» dont j'étais, il
-me sembla que mon appétit de passion était comblé... Ma voie à
-mi-côte s'allongeait devant moi, droite et unie; tout orgueil
-abattu, j'y roulais, emboîtée en des rails d'acier que ma volonté
-avait étendus sur un plan; et je goûtais à cet effort plus de
-bonheur secret que je n'en avais éprouvé lorsque, dans mon
-emportement, j'avais fui avec indignation le milieu Voulasne.
-Par la plus âpre lutte que je pusse soutenir contre moi-même,
-je touchais le plus parfait contentement intime: je refaisais,
-de mon propre mouvement, et par la force des choses, ce que
-la plus vieille foi de ma famille enseignait comme le devoir
-élémentaire; l'expérience me ramenait à mon point de départ un
-peu dédaigneusement abandonné dans la bourrasque que déchaînent
-les courants d'air de mon temps; sur le chemin de retour où je
-marchais, ne discernais-je pas déjà ces grandes voix, organes
-mystérieux, échos d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas
-d'équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait
-la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre
-ces deux relais, l'humble beauté de la vie que nous ne pouvons pas
-changer. «Faire les petites choses comme grandes à cause de la
-majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous...», m'avait dit un
-jour celui qui se plaisait à m'instruire si dangereusement!
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Lorsque je retournai à Chinon, résolue à ne plus faire de moi
-qu'un instrument utile au bien des miens et savourant dans cet
-oubli de moi-même, dans cet adieu définitif à tous mes désirs
-personnels, dans ce renoncement même à la joie de mieux faire,
-une autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et qui ne
-devait plus jamais me manquer, je fis l'émerveillement de tous par
-la figure heureuse que l'on me voyait et que, au dire de chacun,
-personne ne m'avait encore vue. J'étais inquiète autrefois,
-disait-on, j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de
-désirer un objet chimérique, de rêver à la lune! A la bonne heure!
-On me trouvait, pour la première fois, satisfaite.
-
-Et la vérité m'oblige à dire qu'en face de ce bonheur rayonnant
-de moi, il ne se trouva personne, dans la maison et hors de là,
-personne parmi ceux qui pourtant m'avaient enseigné la source
-secrète de ma présente félicité, qui ne chuchotât:--les échos m'en
-vinrent de toutes parts:--«Elle aime!... elle est aimée!...»
-
-1910, 1911, 1912.
-
-
-FIN
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2011-0-12.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME ***
-
-***** This file should be named 51225-8.txt or 51225-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/2/2/51225/
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/old/51225-8.zip b/old/51225-8.zip
deleted file mode 100644
index c1b9021..0000000
--- a/old/51225-8.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/51225-h.zip b/old/51225-h.zip
deleted file mode 100644
index 420565d..0000000
--- a/old/51225-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/51225-h/51225-h.htm b/old/51225-h/51225-h.htm
deleted file mode 100644
index 4c91f28..0000000
--- a/old/51225-h/51225-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,14212 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
- <head>
- <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Madeleine jeune femme, by René Boysleve.
- </title>
- <link rel="coverpage" href="images/cover.png" />
- <style type="text/css">
-
-body {
- margin-left: 10%;
- margin-right: 10%;
-}
-
- h1,h2,h3,h4 {
- text-align: center; /* all headings centered */
- clear: both;
-}
-
-p {
- margin-top: .51em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: .49em;
-}
-
-
-hr {
- width: 33%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
- clear: both;
-}
-
-hr.tb {width: 45%;}
-hr.chap {width: 65%}
-
-
-table {
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
-}
-
-
-.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
- /* visibility: hidden; */
- position: absolute;
- left: 92%;
- font-size: smaller;
- text-align: right;
-} /* page numbers */
-
-.smcap {font-variant: small-caps;}
-
- </style>
- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Madeleine jeune femme
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: February 15, 2016 [EBook #51225]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-
-
-
-<h1>
-MADELEINE
-
-JEUNE FEMME
-</h1>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="DU_MEME_AUTEUR" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</a></h2>
-
-
-
-<h4>CONTES</h4>
-<table id="contes">
-<tr><td>LES BAINS DE BADE (épuisé)</td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td>LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC </td><td> 1 &mdash;</td></tr>
-</table>
-<h4>ROMANS</h4>
-<table id="romans">
-<tr><td>LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td>SAINTE-MARIE-DES-FLEURS </td><td> 1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td>LE PARFUM DES ILES BORROMÉES </td><td> 1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td>MADEMOISELLE CLOQUE </td><td> 1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td>LA BECQUÉE </td><td> 1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td>L'ENFANT A LA BALUSTRADE </td><td> 1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td>LE BEL AVENIR </td><td> 1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td>MON AMOUR </td><td> 1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td>LE MEILLEUR AMI </td><td> 1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td>LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE </td><td> 1 &mdash;</td></tr>
-</table>
-
-
-<p>Droits de reproduction et de traduction réservés
-pour tous les pays, y compris la Russie.</p>
-
-
-<p>Copyright, 1912, by <span class="smcap">CALMANN-LÉVY</span>.</p>
-
-
-<p>E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2>
-RENÉ BOYLESVE</h2>
-
-<h1>MADELEINE<br />
-JEUNE FEMME</h1>
-
-<h3>PARIS</h3>
-
-<h3>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</h3>
-
-<h4>3, RUE AUBER, 3</h4>
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>
-<i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br />
-CINQUANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE<br />
-<i>et</i><br />
-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,<br />
-<i>tous numérotés</i>.
-</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p>
-
-<h4><i>VXORI DILECTISSIMÆ</i>
-</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a><br /><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="AU_LECTEUR" id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a></h2>
-
-
-<p>Dans mon précédent roman, <em>La Jeune fille
-bien élevée</em>, j'avais composé sans arrière-pensée
-le récit de la vie d'une jeune fille élevée comme
-on l'était assez communément en province au
-siècle dernier. Et c'est le problème de l'éducation
-de la jeune fille que l'on a voulu voir traité
-dans mon sujet. Ma prétention n'avait jamais été
-si grande! Les uns ont cru que j'attaquais les
-méthodes anciennes; les autres ont découvert chez
-moi d'incontestables complaisances pour les usages
-d'autrefois. C'est que je décrivais tout bonnement
-l'état d'esprit d'une jeune fille à une époque
-donnée, et rien de plus. Mon héroïne était née
-en un temps où l'esprit d'examen, le goût critique
-et l'appétit d'«affranchissement» étaient de
-mode: ce n'était pas moi, peintre, qui gémissais
-sous le poids des coutumes provinciales, c'était<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-mon modèle que je voyais ainsi endolori. Et si je
-manifestais d'autre part une considération pour
-les «préjugés» ou les gens du vieux temps, ce
-n'était pas moi qui conseillais à mes contemporains
-le retour à l'antique, c'était mon modèle
-qui, décelant malgré soi sa vérité profonde, affirmait,
-malgré soi, un attachement plus ferme et
-plus résistant que les entraînements du jour, à ses
-soutiens, à ses abris séculaires.</p>
-
-<p>Si j'eusse été un moraliste ou un sociologue,
-j'eusse pris parti, j'eusse incliné le sens de mon
-livre vers le passé ou vers ce que l'on croit
-l'avenir; romancier, je ne suis que du parti de la
-vérité humaine, qui est complexe, obscure quelquefois,
-mais qui est légitime, et plus forte, plus
-riche en substance que nos clartés artificielles
-destinées à favoriser une manie de rangement
-étiqueté, de classement provisoire, ou bien à
-ménager notre paresse.</p>
-
-<p>Ce n'est pas nous qui décidons dans notre
-cabinet: «Je veux que telle figure soit ainsi»;
-mais c'est la figure qui répond à notre évocation, à
-notre curiosité, à nos soins, et nous récompense
-finalement par son aveu: «Voilà toutes les diverses
-faces que j'ai.» Nous ne sommes tout à fait
-maîtres ni de nos personnages ni de notre roman.<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>
-S'il est vrai que notre c&oelig;ur, nos sens et notre
-esprit les pénètrent, s'il est vrai qu'il n'y a point,
-à proprement parler, de littérature impersonnelle,
-il ne l'est pas moins que ce rudiment de notre personnalité
-échappé de nous et gagnant nos fictions
-n'est en somme que la qualité particulière de
-notre intuition d'une réalité étrangère à nous. Là,
-peut-être, se concilient et le caractère «objectif»,
-comme on dit aujourd'hui, des &oelig;uvres qui ne sont
-pas pur lyrisme, et cette <em>direction</em>, sensible en
-toutes les belles &oelig;uvres, intérieure et voilée souvent
-plutôt qu'ostensible, et qui est moins le résultat
-d'une délibération que l'ordre secret du génie.</p>
-
-<p>Ma conviction est que le romancier, en donnant
-son avis personnel sur le sens des tableaux de
-m&oelig;urs qu'il peint, rétrécit son art, et j'oserai
-même dire qu'il en peut fausser l'élan et diminuer
-la portée qui parfois dépasse l'intention et vaut
-mieux qu'elle.</p>
-
-<p>Un roman est un miroir magique où la vie,
-trop vaste pour la plupart des yeux, vient se
-refléter en un raccourci saisissant. Que le romancier
-ait le pouvoir de faire apparaître cette image,
-c'est assez. A elle de parler. Je pense que, si l'on
-y tient, une morale plus forte que celle qui serait
-voulue par l'auteur se dégage du tableau condensé<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>
-de la vie qu'un écrivain doué nous présente; et
-les conclusions laissées libres et pour ainsi dire
-en suspens au bord de l'abîme sont d'un retentissement
-autrement prolongé dans toutes les
-régions de l'homme, que celles mêmes dont un
-penseur sait trouver la formule lapidaire.</p>
-
-<p>Une invitation à réfléchir sur la vie, longuement,
-profondément s'il se peut, et fût-ce avec
-amertume et difficulté, voilà l'action morale
-propre au romancier, et la limite extrême qu'elle
-peut atteindre pour ne point entamer la force du
-genre. Un moyen, emprunté aux ressources mystérieuses
-de l'art, de mieux connaître l'Homme,
-c'est la part contributive du romancier à l'action
-sociale. Pour différer de l'action directe, elle
-n'en est pas moins importante, si l'on songe que
-c'est par ignorance de l'homme réel et au contraire
-par flatterie pour quelques séduisantes
-idées, que les plus graves erreurs publiques sont
-commises, et si l'on songe que c'est par défaut
-de psychologie que se produisent, chaque jour,
-la plupart des désordres privés.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>R. B.</p></blockquote>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="MADELEINE_JEUNE_FEMME" id="MADELEINE_JEUNE_FEMME">MADELEINE JEUNE FEMME</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Tout notre contentement
-ne consiste qu'au témoignage
-intérieur que nous avons
-d'avoir quelque perfection.»</p>
-
-<p>(<span class="smcap">Descartes</span>, <i>à la princesse
-Élisabeth</i>.)</p></blockquote>
-
-<h2>I</h2>
-
-
-<p>L'heure la plus douloureuse de ma vie, le 9 septembre
-1888, jour de mon mariage, les adieux à ma
-famille étant faits: le trajet de Chinon à Tours, par
-une chaleur torride, dans le train qui nous emmenait
-à Paris... Ah! que j'envie le sort de celles pour
-qui cette heure est l'aboutissement des rêves de la
-jeunesse! Moi, je partais, à la suite d'un mariage de
-convenance, comme on disait dans ce temps-là, avec
-un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime et de
-gratitude, presque de l'amitié, mais point d'amour.
-Ce cas paraît peut-être aujourd'hui étrange, mais à
-cette époque nos familles s'inquiétaient peu de<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-nos volontés, et elles avaient dressé une jeune fille
-de telle sorte qu'elle acceptât ce suprême sacrifice de
-soi-même, après beaucoup d'autres, combinés, gradués,
-dès longtemps accomplis, et pour ainsi dire
-destinés à rendre possible celui-ci. Tant de choses
-importantes pour la famille plus que pour notre chétive
-personne dépendent d'un mariage! Qu'on y
-songe...</p>
-
-<p>Moi, j'appartenais à une famille à peu près ruinée,
-depuis 1873, par le dévouement de mon père à la
-cause monarchique, et, depuis ces dernières années,
-par les folies de mon frère Paul. Ma pauvre maman,
-toute bonne, et même ma grand'mère Coëffeteau, si
-autoritaire, étaient d'une égale faiblesse lorsqu'il
-s'agissait de Paul; une partie de ce qui devait constituer
-ma dot,&mdash;bien modeste!&mdash;avait dû être
-employée à payer des dettes où l'honneur de notre
-nom était engagé. Plusieurs mariages avaient manqué
-pour moi à cause de la dot insuffisante; peu
-à peu les partis tenus pour «beaux» s'écartaient
-et, ce qui était pire, d'autres partis affluaient au
-contraire, de condition moyenne, trop peu flatteuse
-pour l'amour-propre d'une très ancienne famille
-bourgeoise. Ce n'était pas moi, certes, qui avais
-la fringale du mariage! Mon goût, très vif, avait été
-de me consacrer à la musique. Des amis de Paris,
-musiciens, les Vaufrenard, et un vieil artiste d'Angers,
-M. Topfer, m'avaient affirmé que j'entrerais haut la<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>
-main au Conservatoire, que je ferais une pianiste
-peu commune et que je pourrais gagner ma vie; mais
-les Vaufrenard étaient des Parisiens et M. Topfer un
-artiste, tandis que ma grand'mère était une bourgeoise
-de Chinon,&mdash;je parle du Chinon de ce temps-là;&mdash;et,
-à ses yeux, il n'y avait point de situation à
-quoi l'on pût songer, pour une jeune fille élevée
-comme moi, hormis le mariage, et ce qu'on appelait
-alors «le beau mariage». Or, comme j'allais
-atteindre mes vingt et un ans, ce qui est un âge, un
-architecte vint de Paris, réparer un petit château des
-environs; il me vit à l'église; il s'informa de moi et
-demanda ma main. Il avait trente-sept ans; il n'était
-ni bien ni mal; il prétendait posséder une belle situation;
-il jouissait du prestige d'avoir été choisi
-entre tous autres architectes par M. Segoing, un
-conseiller général de la bonne nuance; il citait les
-noms de ses principaux clients, des noms splendides,
-car il restaurait surtout les manoirs historiques; il
-parlait volontiers de cousins à lui, les Voulasne, qui
-étaient «une puissance financière», habitaient un
-magnifique hôtel rue Pergolèse, une villa à Dinard,
-et menaient ce qu'on est convenu d'appeler «la vie
-de Paris»; il parlait aussi d'un M. Grajat, son confrère,
-son «maître», un des grands concessionnaires
-de la future Exposition universelle; il aimait à
-répéter, à tout propos: «Avant cinq ans, ma femme
-aura sa voiture.» Tout cela ne valait pas pour moi<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>
-l'accent d'un homme qui m'eût plu; mais tout cela
-fascinait ma famille qui venait d'éconduire un prétendant
-à ma main, petit pharmacien sur la place de la
-Gare! En outre, l'architecte de Paris n'exigeait aucune
-dot et ne semblait tenir qu'à une chose: épouser une
-jeune fille bien élevée. C'était toucher ma famille en
-ses points les plus sensibles. Enfin ne déclarait-il
-pas en outre qu'il garantissait l'avenir de mon frère?</p>
-
-<p>Malgré tout, je me souviens que je n'ai, à aucun
-moment, donné mon consentement d'une manière
-positive. J'ai pris le seul parti qui fût possible à une
-jeune fille façonnée, modelée comme je l'étais; j'ai
-temporisé, j'ai imploré des sursis, j'ai demandé à
-Dieu, de toute ma ferveur, la grâce de me faire aimer
-l'homme qui, en m'épousant, assurait le bien-être de
-toute ma famille; je suis tombée malade; et, pendant
-que j'étais à bas, cet homme me montra une telle
-patience, une telle bonté, une si extraordinaire volonté
-de me conquérir, que j'ai eu un beau jour plus de
-confusion de le faire souffrir que je n'en avais de
-désespérer ma famille, et je me suis trouvée liée à
-lui par un sentiment auquel je ne saurais donner de
-nom, un sentiment qui ne me permettait pas de lui
-dire «oui», mais qui m'interdisait de lui dire
-«non». Il n'y eut qu'une voix autour de moi pour
-me soutenir que ceci, précisément, c'était ce qui
-devient de l'amour, plus tard. Que de fois n'avais-je
-pas aussi entendu dire: «L'amour, l'amour! mais<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>
-c'est après qu'il se déclare...» Cela, n'est-ce pas?
-pouvait être... Est-ce que nous savons, nous autres?...
-Je ne raconte point cela, on le voit, pour me faire
-valoir, car, à mon avis, j'aurais eu plus de mérite à
-épouser un homme sans l'aimer, par pure générosité
-envers les miens, qu'à l'épouser, comme je l'ai fait
-en réalité, dans l'espoir de l'aimer un jour.</p>
-
-<p>Je n'avais pas pour lui de répugnance; il était
-grand, bien bâti, vigoureux; il portait les cheveux
-plats très bruns et une moustache rejoignant des
-favoris taillés court; à Chinon, on le trouvait bel
-homme. Mais le timbre de sa voix, pour moi du
-moins, ne chantait pas; mais ses yeux, intelligents
-pourtant, étaient secs; mais il n'avait pas, je le sentais
-bien, ce fond d'éducation affinée qui avait fait
-le charme de mon père et que je discernais chez mon
-grand-père Coëffeteau; mais, quoiqu'il sût beaucoup
-de choses, son esprit sérieux n'avait pas une de ces
-libertés ou de ces fantaisies qu'ont souvent des
-esprits plus sérieux encore, plus cultivés surtout, et
-sans lesquelles un homme nous semble ennuyeux...</p>
-
-<p>Dans notre compartiment de première classe,&mdash;jamais
-ni moi, ni aucune personne de ma famille, je
-crois bien, n'étions montés dans un compartiment
-de première classe,&mdash;toute l'histoire de la longue
-préparation aux fiançailles, puis celle des fiançailles,
-démesurément allongées, se déroulaient avec la
-rapidité du cauchemar, et leurs images dansantes<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>
-se mêlaient aux grains de poussière tumultueux
-d'un grand bâton de lumière qui tâtait en face de
-moi la banquette capitonnée, comme pour trouver le
-bon endroit où enfin mettre le feu. Et l'épisode le
-plus dur était encore le dernier, celui que j'avais eu
-à peine le temps de percevoir: dix minutes avant que
-nous ne quittions la maison, tandis que ma pauvre
-maman, émue à trembler, s'apprêtait à me donner ce
-qu'on nomme «les conseils d'usage,» des mots, d'une
-crudité à laquelle il ne nous avait point accoutumés,
-furent prononcés par mon mari, dans la pièce voisine,
-adressés à deux de ses amis de Paris, ses témoins,&mdash;desquels
-était l'illustre Grajat,&mdash;et entendus par ma
-grand'mère aussi bien que par maman et par moi; et
-le sens de ces mots, car je ne rapporte pas les termes,
-était que ce qui l'avait décidé, lui, tout vieux Parisien
-qu'il fût, à venir épouser en province une jeune
-fille de ma sorte, c'était la garantie d'être abrité de
-l'ordinaire infortune conjugale.</p>
-
-<p>Mon Dieu! à la bien prendre, l'idée était plutôt pour
-moi flatteuse. Ma famille ne s'était pas exténuée à
-faire de moi une jeune fille bien élevée, dans un dessein
-autre que celui de faire de moi un jour une honnête
-femme. Mais l'expression dont usa mon mari,
-outre qu'elle froissait nos oreilles, donnait à l'union
-bénie le matin même un sens utilitaire qui nous
-bouleversa.</p>
-
-<p>Une particularité du caractère de mes parents était<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>
-leur croyance un peu débonnaire aux actes désintéressés.
-J'ai été imprégnée de cette croyance très noble,
-et d'ailleurs très efficace à produire des actes désintéressés,
-la seule, peut-être, qui soit capable d'en produire;
-mais cette croyance était chez eux si fondamentale
-qu'elle les aveuglait souvent sur la qualité
-de certains faits accomplis tant par d'autres que par
-eux-mêmes, et qui n'avaient pas ce beau caractère. De
-sorte que la découverte de la moindre intrigue les
-scandalisait, et l'expression qui confessait sans vergogne
-un tel calcul leur paraissait pire que le
-calcul.</p>
-
-<p>Il n'était pas vilain à un architecte de Paris, de
-venir épouser sans dot une jeune fille de Chinon,
-élevée selon les principes rigoureux des vieilles
-méthodes d'éducation, parce qu'il tenait avant toute
-chose à avoir un ménage non troublé! Quelques instants
-avant que ne fut prononcée la phrase malencontreuse,
-ma grand'mère elle-même ne me recommandait-elle
-pas: «Mon enfant, n'oublie jamais que,
-si ton mari t'a choisie entre tant d'autres, c'est parce
-que tu es une jeune fille bien élevée»? En termes
-plus civils, est-ce que ce n'était pas l'idée même
-formulée par mon mari devant ses témoins? Oui;
-mais la phrase de ma grand'mère, destinée à me
-frapper de l'excellence de sa méthode d'éducation,
-afin que je la transmisse un jour moi-même à ma
-fille future, me laissait entendre que c'était ma bonne<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>
-éducation qui avait inspiré à mon mari ses sentiments
-désintéressés à mon égard.</p>
-
-<p>Les sentiments désintéressés de mon mari, c'était
-une convention acceptée, qui s'imposait, qu'on avait
-pour ainsi dire le droit d'exiger. Mais les sentiments
-en vertu desquels ma famille m'avait poussée et
-obligée à ce mariage, étaient-ils bien désintéressés?...
-Ah! si l'on eût soutenu à ma pauvre grand'mère qu'ils
-ne l'étaient pas tout à fait!... Elle croyait qu'ils
-l'étaient, tant le principe était bien établi qu'ils
-devaient l'être.</p>
-
-<p>Je discerne tout ceci aujourd'hui, mais, dans mon
-compartiment de première classe, surchauffé, durant
-ce trajet de Chinon à Tours, tant de fois parcouru, si
-plein pour moi de souvenirs, et en face de l'homme
-un peu gêné, silencieux, qui m'emportait à l'inconnu,
-je ne me faisais point de raisonnements rassurants.
-Si j'eusse été accoutumée, comme beaucoup de jeunes
-filles que j'ai vues depuis, à penser sans cesse à mon
-plaisir, je crois que c'est à ce moment-là, sur cette
-banquette de drap gris capitonné, que j'eusse perdu
-connaissance et me fusse affaissée de désolation.
-Mais je savais refouler mes sentiments les plus vifs,
-et, au moment où l'on croit qu'ils vont éclater,
-détourner ma pensée de moi-même, la fixer sur
-quelque chose de très grand ou d'infime, songer,
-comme on nous l'enseignait au couvent, aux souffrances
-de Notre-Seigneur, près desquelles les nôtres<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
-ne sont jamais rien, ou m'astreindre à revoir mentalement,
-et un à un, à leur place respective, les objets
-empilés dans mes malles. Je ne me rappelle plus
-comment je me tirai de ce mauvais pas; je crois
-avoir parlé tout à coup à mon mari du petit chien en
-écheveaux de soie pelure d'oignon que sa mère avait
-amené avec elle à Chinon... Et je me disais: «Est-ce
-bête, de parler de cela pendant la première heure du
-voyage de noces!» Mais cela m'empêcha de pleurer.
-Mon mari fut très complaisant pour moi. Après
-Tours, où nous dûmes changer notre train pour un
-autre où il y avait beaucoup de monde, il consentit
-à se lever, à se donner du mal pour apercevoir au
-loin les bâtiments de Marmoutier, mon cher couvent,
-où j'avais passé dix années, et il écouta tout ce que
-je voulus lui en dire! Dix ans de notre vie, sur vingt,
-c'est un compte, et c'est la période ineffaçable. Ce ne
-devait pas être très amusant pour lui de m'entendre
-lui raconter mes histoires, et d'autant moins qu'il
-avait l'air, pour les voyageurs qui nous écoutaient,
-d'enlever une jeune pensionnaire. Que je devais donc
-paraître sotte! Eh bien, il ne manifesta pas d'un
-signe qu'il pouvait avoir à s'en plaindre. Il était condescendant
-et sérieux, comme toujours, mais sans nul
-air chagrin. Ce ne doit pas être drôle non plus, je
-m'en rends compte à présent, d'épouser une jeune
-fille aussi innocente que je l'étais et qui ne vous a
-point caché qu'elle n'a aucun amour pour vous! Il<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>
-voyait en moi une femme serviable à son foyer, à sa
-maison, à son avenir surtout; mais je crois qu'il
-n'espérait pas tirer de moi d'autre avantage. Et
-les débuts d'un tel mariage ne sont pas tout agrément
-pour un homme... Cependant j'avoue, à ma honte,
-que je n'ai pas pensé qu'il pût, lui, n'être pas complètement
-à la fête, tant nous sommes convaincues,
-jeunes filles, que c'est nous seules les victimes.</p>
-
-<p>Je parlais, je pérorais avec une prolixité de pie
-borgne, d'abord parce que j'avais conscience que la
-parole seule me réconfortait, que me taire c'était m'affaler
-comme une loque, ensuite parce que ma cervelle
-en branle ne pouvait plus admettre de relais. Jamais
-je n'avais parlé ainsi; j'éprouvais cette illusion d'être
-très intelligente et très docte, que donne parfois la
-fièvre; avec une pédanterie de lendemain d'examen,
-j'exposais les méthodes de mon éducation: celle de
-la maison, celle du couvent; je les examinais du
-haut d'un détachement souverain, puis j'en faisais la
-critique sur un ton dont le seul souvenir me fait
-hausser aujourd'hui les épaules.</p>
-
-<p>Je vois encore la figure ahurie d'une malheureuse
-dame de compagnie au service de quelque vieille
-comtesse somnolente, et à qui mes paroles parvenaient
-par bribes, plus ridicules encore, je suppose, par le
-défaut de lien entre les unes et les autres. Elle semblait
-surtout avoir peur que la «comtesse» s'indignât,
-et elle protégeait le sommeil et la sérénité de la<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>
-vénérable douairière comme une maman couvre à sa
-fille le bruit des discours incongrus. Comment avais-je
-l'audace, moi si réservée, si timide, d'oser choquer
-quelqu'un?</p>
-
-<p>En tout cas, j'esquissais à mon mari un lugubre
-tableau de notre condition, à nous, jeunes filles;
-je lui révélais que je n'avais jamais eu de feu dans
-ma chambre depuis l'époque de ma rougeole, à neuf
-ans! que l'hiver, nous ne nous lavions qu'à l'eau
-glacée, que nos mains rougissaient, gonflaient,
-n'étaient que crevasses d'engelures; que s'approcher
-de la cheminée où vacillait une misérable flambée
-de bois, eût décelé de notre part une fâcheuse
-disposition à la sensualité; que nous n'avions pas le
-droit de nous asseoir dans un fauteuil, ni de nous
-tenir sur un siège autrement que le buste parfaitement
-perpendiculaire; que nous devions, en toute
-saison, être levées, coiffées, habillées à sept heures
-du matin, et avoir fait nous-mêmes notre lit; que
-jamais avant mon mariage, personne au monde ne
-m'avait accordé la moindre attention lorsqu'il m'était
-arrivé de me lamenter pour un bobo, pour un mal de
-tête, pour un rhume; et qu'il fallait pour le moins
-une bronchite déclarée, une toux de vieux râleux,
-pour qu'on allât chercher le médecin, etc., etc. A
-m'entendre, mon mari, la dame de compagnie et
-peut-être la comtesse, devaient tenir pour un miracle
-authentique qu'après de telles épreuves je fusse là,<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
-vivante, ayant passé vingt ans, et étant, à tout prendre,
-encore une assez belle fille! Mon mari certainement
-continuait, dans sa barbe, à rendre grâces au Sacré-C&oelig;ur
-et à ma grand'mère Coëffeteau, et il se disait:
-«Parbleu! je le sais bien, qu'elle n'a pas été gâtée!
-Mais voilà une petite femme qui ne s'en porte pas plus
-mal, et qui va, par contraste, trouver chez moi tout
-admirable...» La dame de compagnie ou la comtesse
-allaient raconter demain à tout venant que le type de
-la jeune fille émancipée leur était apparu sur la ligne
-de Paris-Bordeaux.</p>
-
-<p>J'étais, certes, la moins émancipée des jeunes filles
-de ce temps-là, qui l'étaient infiniment moins que
-celles d'aujourd'hui; mais dans le milieu le plus
-sévère et le plus pur, j'étais née à une époque où il y
-avait de l'émancipation dans l'air. A mesure que j'ai
-vécu, je me suis persuadée de l'importance qu'il y a
-à constater «ce qui est dans l'air». Ceux qui l'absorbent
-et s'en nourrissent ne s'en aperçoivent pas,
-généralement. Moi, je n'avais jamais vu d'exemples
-remarquables d'insubordination ou de révolte; je
-m'étais assouplie à des exigences beaucoup plus
-dures que les contraintes énumérées dans ma brillante
-improvisation, et sans que j'eusse jamais songé
-à tourner la loi établie. Eh bien! des germes subtils
-avaient approché jusqu'à moi et m'avaient pénétrée.
-C'est qu'il y avait, de mon temps, de ces germes
-épars. Il n'y en avait point par exemple du temps<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>
-de la jeunesse de maman, ou bien ils demeuraient
-alors sans virulence, tandis que moi, ils m'avaient
-atteinte, à mon insu, et ces diablotins se manifestaient
-par ma bouche, comme chez les possédés
-du temps jadis, dès que cessait de planer sur moi
-l'aile puissante de ma grand'mère Coëffeteau, dès
-qu'avaient disparu comme pour toujours, de mon
-horizon, les bâtiments du Sacré-C&oelig;ur.</p>
-
-<p>Ce dont je me plaignais dans mon délire du Paris-Bordeaux,
-ce n'était, en somme, que les obstacles
-opposés par mon éducation à ma tendance au bien-être;
-mais cette tendance contrariée par mon éducation
-et inclinée vers un autre sens, vers celui de l'idéalisme,
-m'avait révélé des joies d'une très haute saveur.
-Ma piété, jugée même excessive, avait été pour moi
-une cause de délectation sans égale et m'avait inspiré
-un grand dégoût de tous les sentiments qui n'étaient
-ni très hauts ni très purs. C'est ainsi que, lorsque je
-m'avisai d'éprouver une passion imaginaire pour un
-jeune homme à peine entrevu, je me fis aussitôt de cet
-amour une idée séraphique. C'est ainsi que, lorsque
-je me jetai à c&oelig;ur perdu dans la musique, et crus
-comprendre et goûter les grands maîtres, mon ravissement
-fut tel que je ne voulais plus connaître d'autre
-plaisir et que pour la musique seulement j'admettais
-que l'on pût vivre. Mais quel orage, quel cyclone en
-tout moi-même, et quelles ruines! lorsqu'on m'avait
-démontré que tant de transports ne me conduisaient<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
-qu'à ma perte, que ma piété de couvent devait être
-ramenée au niveau commun, que mes extases romanesques
-étaient ridicules, et que l'essentiel était pour
-moi de plaire à un monsieur ni bien ni mal, qui se
-proposait de fonder avec moi une famille!...</p>
-
-<p>Je dus m'endormir, dans le train, je ne sais où,
-terrassée par la fatigue. Quand j'entr'ouvris les yeux,
-près de Paris, mon mari veillait sur mon sommeil,
-comme la dame de compagnie sur celui de la comtesse;
-et l'un comme l'autre devaient penser peut-être
-qu'ils étaient préposés à la garde d'un enfant.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="II" id="II">II</a></h2>
-
-
-<p>Nous ne devions même pas passer la nuit à Paris,
-car il était de toute nécessité, pour se conformer à
-l'usage, d'accomplir «le voyage de noces». Moi,
-j'aurais autant aimé faire tout de suite connaissance
-avec l'appartement où je devais vivre; de son côté,
-mon mari était fort pressé par ses affaires; mais ma
-famille et tout Chinon eussent été déçus si un mariage
-comme le mien, qui passait pour «brillant»,
-n'eut débuté par une semaine au moins en Italie. Et
-nos places étaient retenues dans un train de nuit qui
-devait nous emmener d'une traite à Venise.</p>
-
-<p>Si l'on croit que j'ai vu Venise!... J'ouvrais les
-yeux, je regardais et je me disais: «Tâche d'emmagasiner
-tout cela, tu le retrouveras dans ta mémoire
-et tu le savoureras comme il le faut, quand tu<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
-seras heureuse...» Mais je ne pouvais prendre aucun
-plaisir, à rien. Tout ce que je voyais me donnait envie
-de pleurer. Et je m'épuisais en efforts pour ne pas
-pleurer. Et le pire était que je voulais épargner à
-mon mari le désagrément de constater mon chagrin,
-parce que je n'avais à lui reprocher ni brutalité, ni
-indélicatesse, ni pour ainsi dire le plus léger défaut:
-je ne lui reprochais que de n'être pas aimé de moi.
-Ah! si je l'avais aimé, qu'il aurait donc pu, tout à son
-aise, être brutal, indélicat, et avoir tous les défauts!...</p>
-
-<p>Il ne semblait pas s'apercevoir de mon chagrin; il
-était doué d'une patience angélique que j'aurais
-admirée, si je l'avais aimé, et qui m'irritait presque.
-Aujourd'hui, je sais qu'il avait confiance dans le
-temps, qui calme tout; il savait que je m'accoutumerais
-à lui comme je m'étais accoutumée par exemple
-à la vie de couvent, si différente de la vie de famille.
-Il ne doutait pas que chez lui, même avec lui, même
-sans amour, je ne dusse me trouver beaucoup mieux
-que partout où j'avais été précédemment. Il conservait
-à Venise, et durant ces premières semaines de
-vie conjugale, la parfaite égalité d'humeur qui m'avait
-tant déconcertée avant et même après nos fiançailles,
-alors que je me montrais si peu encourageante pour
-ses projets ou si peu obligée par sa constance. Il faisait
-tout ce qu'il pouvait pour m'être agréable, et
-même, ce qui est mieux, je trouve, pour ne m'être<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
-pas désagréable. Aussi, sans parvenir à aucune satisfaction
-en sa compagnie, j'avais conscience d'augmenter
-ma dette envers lui.</p>
-
-<p>Nous étions à Venise pendant la deuxième quinzaine
-de septembre. Il s'élevait parfois des brumes pareilles
-à celles que je me souvenais d'avoir vues, à l'arrière-saison,
-sur la Vienne et sur la Loire; mais, au-dessus
-de la lagune, et enveloppant les monuments des îles
-ou de la ville, elles étaient plus colorées, plus chaudes
-et plus variées, et je les comparais à une perle que
-mon mari m'avait donnée et que je portais au doigt.
-Quand, au retour du Lido, et tournée vers Venise, je
-voyais ces belles nuées animées à l'intérieur par une
-sorte de foyer lumineux, rayonnant, superbe, j'étais
-reprise par ce sourd et lancinant appétit de bonheur
-qui m'avait tant fait rêver et tendre les bras à je ne
-sais quoi d'inconnu, certains soirs d'été, sur les terrasses
-de Chinon, et, encore aussi puérile que dans
-ce temps-là, je me disais: «Dans ce brouillard d'argent
-et de roses est enfermé le bonheur!...»</p>
-
-<p>Ah! que j'aurais aimé confier à quelqu'un, en me
-moquant un peu de moi-même, ma vision! Mais
-mon mari était trop sérieux; il ne se fût même pas
-moqué d'une fantaisie de ce genre; il ne l'eût pas du
-tout comprise; cela m'eût fait de la peine; et j'aimais
-mieux la garder pour moi.</p>
-
-<p>Le bonheur... le bonheur... Ce mot qu'il vaudrait
-mieux ignorer!... On l'avait pourtant peu prononcé<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>
-autour de moi; ce n'était pas pour le bonheur, du
-moins terrestre, que nous nous croyions créées, nous
-autres: comment se faisait-il que ce mot figurât
-pour moi un si attrayant mirage? et qu'il n'y eût pas
-une parcelle de moi qui ne se sentît flattée par cette
-chimère?... Et, en gondole, je faisais, de la main, le
-geste d'écarter à droite et à gauche ces belles vapeurs
-où baignaient le campanile de Saint-Georges Majeur,
-la <em>Salute</em> et le Palais des Doges... Je fendais leur joli
-corps impalpable en voulant de toutes mes forces que
-le bonheur se montrât... Mon mari me demanda ce
-que je chassais avec les mains: «Des moustiques?...»
-J'éclatai de rire, bêtement, non de la question, mais
-de moi-même. Il me dit, ce qu'il avait tant de fois
-entendu dire de moi dans ma famille: «Comme vous
-êtes jeune!»</p>
-
-<p>Et nous pénétrions jusqu'au c&oelig;ur de la région vaporeuse.
-Mais, le bonheur?...</p>
-
-<p>Nous croisions, sur la lagune, des couples de nouveaux
-mariés, comme nous; ils avaient la main dans
-la main, avec l'air d'une béatitude un peu convenue,
-et qui semble si niaise, mais qui trouble même ceux
-qui ne l'éprouvent pas... D'autres, à la nuit tombante,
-étaient enlacés. Mais le soir, surtout, après le dîner
-dans les hôtels, cette musique et ces chansons sur le
-Grand Canal, qui n'étaient pas pour moi des rengaines,
-ces gondoles glissant en silence ou se pressant autour
-d'une belle voix d'homme qui répandait la féerie<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>
-nocturne dans les âmes... c'était plus que je n'en
-pouvais supporter. Je refusais d'aller me mêler à ces
-promeneurs enchantés. Je disais à mon mari: «Non,
-non, j'aime mieux rester là.» Il allait fumer avec des
-messieurs. Je restais, sur une petite terrasse de
-l'hôtel, donnant sur le Canal, les coudes appuyés sur
-une balustrade, les mains cachant mon mouchoir
-bien tamponné sur mes yeux...</p>
-
-<p>C'est une grande erreur, c'est une inconsciente ou
-stupide cruauté que de conduire en de pareils endroits
-les femmes comme nous, qui ne sommes pas
-destinées à la vie voluptueuse, paresseuse ou
-facile...</p>
-
-<p>Ah! mon Dieu! quelles contusions et quelles fatigues
-j'ai promenées dans cette ville qui fabrique
-le rêve comme d'autres les pâtes alimentaires!...
-L'énigme de la chair,&mdash;le mystère, pour moi, le plus
-insoupçonné de ma jeunesse,&mdash;expliqué, résolu tout
-à coup! l'objet d'effroi devenu familier; le péché le
-plus honteux transformé en le plus impérieux devoir!...
-Quel éclair! quelle aveuglante lumière sur le
-monde! et quel cataclysme pour qui reçoit l'ébranlement
-du phénomène sans avoir pu auparavant s'enivrer!...</p>
-
-<p>Je retrouvais sur ma commode les divers accessoires
-de ma trousse de voyage: le joujou qui avait
-endormi ma pensée inquiète ou révoltée pendant les
-deux dernières semaines avant mon mariage. Il faut<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-bien croire que j'étais encore jeune autant que tout le
-monde le prétendait, puisqu'une pareille babiole
-entrait presque en balance avec les rebutants débuts
-d'un mariage sans amour. Qu'on me traite de gamine
-ou de folle; mais pourquoi n'ajouterait-on pas foi à
-la puissance des infiniment petits dans la vie morale,
-comme on le fait ailleurs?</p>
-
-<p>«Avec ces fins ciseaux courbés, pensais-je, je vais
-pouvoir tailler mes ongles convenablement,&mdash;car
-jusque-là, je n'avais eu qu'une mauvaise paire de
-ciseaux qui datait de mon entrée au couvent,&mdash;je
-vais les tailler, comme dit mon mari, selon les lignes
-élégantes de l'ogive. Avec ceux-là, droits et pointus,
-je piquerai comme le bec de l'oiseau un petit ver, la
-languette de peau qui m'agace si souvent...» Et,
-déjà, dans mes moments de loisir,&mdash;inaction si
-étrange, si nouvelle pour moi,&mdash;je commençais à
-prendre plaisir à user du polissoir, à caresser du
-bout d'un doigt la crème des petits pots, à me poudrer
-le visage pour descendre à la table d'hôte.
-Presque pas de coquetterie dans mon cas, et même,
-si cela pouvait être croyable, je dirais: point du tout
-de coquetterie. Non, vraiment, je ne désirais pas
-plaire, même à mon mari; j'avais simplement envie
-de jouer avec les bibelots de femme que l'on mettait
-à ma disposition... et aussi d'exercer cette gourmandise
-nouvelle que j'avais toutes les peines du monde
-à ne pas croire coupable, et qui consiste à s'occuper<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
-de soi, à flatter sa personne, à lui témoigner des
-attentions, à la favoriser d'un peu d'aise.</p>
-
-<p>Et, par delà ma trousse et mon beau sac de voyage,
-m'apparaissait l'appartement que nous allions occuper
-à Paris, rue de Courcelles, dans une maison récemment
-construite par mon mari et dont il me parlait
-depuis longtemps. Il m'avait d'abord dessiné le
-plan de cet appartement sur des bouts de papier,
-puis il m'avait apporté de Paris ce que ces messieurs
-appellent «les bleus». Ce sont des épreuves photographiques
-du plan dressé par l'architecte, et où les
-traits viennent en blanc sur un fond d'un aveuglant
-outremer. Et tous ces petits carrés, ces rectangles,
-ces doubles lignes parallèles coupées çà et là pour
-donner jour à une fenêtre, ailleurs pour désigner
-une cheminée, ces spirales, ces petites lames
-d'éventail qui signifient l'escalier, ce fin quadrillé
-qui désigne la cuisine, l'office, et ce plan de la baignoire
-qui semble emplir le cabinet de toilette, tout
-cela dansait une espèce de ballet profane devant mon
-imagination, entièrement accaparée jusque-là par les
-idées morales. Je voyais dans cet appartement une
-jeune femme aller, venir, passer, repasser par les
-étroits corridors, s'adosser à la cheminée, s'accouder
-au balcon, s'asseoir dans telle encoignure pour juger
-de l'effet d'un panneau... Cette jeune femme, affirmait
-mon mari, était là dedans «chez elle», libre de
-ses mouvements et de l'emploi de son temps, vêtue à<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-sa guise... Et ma guise n'était-elle pas de passer une
-bonne partie de la journée en peignoir? en peignoir,
-oui, telle était ma guise, à moi qui avais toujours dû
-être corsetée et habillée dès sept heures du matin
-comme si j'allais sortir en ville ou recevoir une
-visite! L'idée de ce peignoir, d'ailleurs, ne déplaisait
-pas à mon mari, «pourvu, disait-il, que le peignoir
-fût élégant et décent». Oh! oh! je n'avais aucune
-velléité de porter un costume inconvenant! mais,
-passer des heures dans un vêtement souple qui n'eût
-pas l'air de m'attaquer avec hostilité de toutes parts,
-et prendre mon temps, enfin, pour me peigner!... sur
-la jeune femme toute nouvelle que j'étais encore, cela
-exerçait une influence occulte...</p>
-
-<p>Mais il me semblait, je m'en souviens bien, que,
-tout de même, j'étais un peu déchue. Aux rares
-moments où je pouvais me recueillir, dans les églises,
-par exemple, où, sous prétexte de fatigue, je laissais
-mon mari visiter les curiosités, et demeurais agenouillée
-vingt bonnes minutes, le souvenir de ma
-grande exaltation religieuse au couvent, puis de ma
-grande exaltation musicale, me revenait tout à coup
-et m'humiliait profondément; je pensais que dans ce
-temps-là, ce n'eût été ni un sac, ni une trousse, ni la
-perspective d'un voyage ou de la vie à Paris qui eussent
-pesé le moins du monde sur mon esprit. Mais
-depuis que j'étais descendue des sommets, il ne fallait
-pas d'objets de haute valeur pour me secourir. A<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>
-une certaine altitude morale, de grands et puissants
-motifs sont nécessaires à nous tirer de nos alarmes,
-tandis que de très modestes raisons suffisent à ceux
-qui sont dans le terre à terre. Chacun de nous, en
-définitive, a peut-être le sauveur qu'il mérite... Mais,
-par une sorte de déférence envers ma situation nouvelle,&mdash;c'est-à-dire
-ma situation de femme mariée,
-et que l'on m'avait enseigné à respecter,&mdash;je m'interdisais
-de penser à ce qui n'était plus et ne pouvait
-plus être. Alors, je priais Dieu de venir à mon
-secours.</p>
-
-<p>Dans une petite église de Venise, dont je ne me
-rappelle seulement pas le nom, car je ne faisais guère
-attention à l'archéologie, je commençai à retrouver
-un peu l'ordre de mes idées et à savoir ce que je voulais
-demander à Dieu, ou plus exactement, cet ordre
-s'établit presque à mon insu, au cours de mes prières,
-car c'est en demandant toutes sortes de grâces assez
-vagues, en balbutiant des oraisons, que finit par se
-préciser sur mes lèvres la formule qui parut soudain
-conforme à mes plus secrets désirs. Je dis: «Mon
-Dieu! faites-moi la grâce de voir autant de beauté
-dans ma situation nouvelle, que j'en ai vu lorsque je
-vous ai tant aimé au couvent!» Mon v&oelig;u était un peu
-naïf, mais il était selon mon c&oelig;ur: j'avais besoin de
-sentir quelque chose d'exaltant en tout ce que j'entreprenais.
-C'était cela qu'il me fallait.</p>
-
-<p>Il y a dans la vie bien des choses que l'on sent,<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-mais qui demeurent longtemps, parfois toujours,
-inexprimées. A l'époque où je subissais ces incertitudes,
-je ne suis jamais parvenue à trouver le mot, le
-mot essentiel en toute chose, le mot qui éclaire et
-illumine. Je n'avais pas été capable, moi, de dire à
-ma famille: «Grand'mère, grand-père et vous, ma
-chère maman, je suffoque parce que vous m'obligez à
-passer d'une conception de la vie tout idéale, à la vie
-elle-même dépouillée de toute espèce d'ornement...
-C'est une transition atroce, prenez-moi en pitié, comprenez!...»
-Et, quand j'eusse été capable de leur dire
-cela, ni maman, ni grand'mère ne m'eussent parfaitement
-saisie; mon grand-père peut-être, parce qu'il
-était un ancien magistrat, à l'esprit et au langage
-assez déliés, mais tous les trois fussent demeurés
-d'accord pour me répondre simplement, ce qui contient
-réponse à tout: «Mon enfant, c'est la vie...» Aujourd'hui,
-seulement, je commence à comprendre, moi,
-leurs raisons profondes de disposer de moi comme ils
-le faisaient; peut-être ne le faisaient-ils, eux, que
-parce que c'était l'usage, et dans ce cas, que toute
-parole entre nous eût donc été vaine!</p>
-
-<p>Eh bien! cette exaltante beauté que quelque chose
-en moi, mon éducation, peut-être, ou une longue
-hérédité exigeaient, ce n'était pas la vue du plus beau
-lieu du monde qui me la devait fournir, car le plus
-magnifique assemblage de marbres, d'eaux et de couleurs
-ne réveille ou n'anime que les poètes et les<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
-peintres; nous autres, il faut que notre c&oelig;ur soit déjà
-bien chaud par ailleurs, pour que tout cela nous fasse
-flamber. Et ma défaite entraînait pour moi la chute
-définitive de ce songe féerique des jeunes filles de
-mon temps: le voyage de noces. Mon voyage de
-noces, à moi, il était donc accompli! Le voyage, mot
-magique, voilà comment sa réalisation se présenterait
-désormais pour moi! Et Venise, Venise, lieu de
-musique, de splendeur, d'amour, paradis terrestre!...
-j'en avais fait désormais tout le tour. Et je n'avais
-plus que le désir de prendre un train qui m'emmenât
-vers ma vie véritable, ma vie de femme mariée à
-l'architecte Achille Serpe.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="III" id="III">III</a></h2>
-
-
-<p>Notre appartement était situé rue de Courcelles,
-presque au coin de l'avenue Hoche, et on l'eût pu
-croire riche comme la maison elle-même, comme le
-quartier; mais en réalité, il était fort exigu, très bas
-de plafond, et même mansardé, sauf le salon et la
-salle à manger. En fait, et de l'aveu de mon mari, ce
-logement extrêmement modeste avait été escamoté
-par l'architecte, sous les combles d'un immeuble opulent,
-un peu au détriment de la quantité d'air respirable
-dans les chambres de domestiques.</p>
-
-<p>D'une fenêtre de mon salon «en rotonde», on surprenait,
-comme par une porte entre-bâillée, une mince
-parcelle du parc Monceau, entre deux hôtels. Cela
-rappelait une de ces images, aux proportions excentriques,
-qui montent le long du texte d'un roman<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-illustré, et où tous les objets représentés sont taillés,
-impitoyablement, à la façon des charmilles, mais
-s'épanouissent, en haut, sur toute la largeur de la
-page. Dans le haut de la page, je voyais la cime, à
-cette époque encore feuillue et dorée, des platanes et
-des ormes.</p>
-
-<p>En m'installant dans mon appartement, je venais
-souvent à cette fenêtre, et, lorsque je refeuillette
-aujourd'hui ma vie de femme, qui commence là, cette
-vue m'apparaît bien en effet comme la vignette-frontispice
-d'un livre devenu très familier, mais dont on
-a longtemps regardé les images avant de se décider à
-le lire...</p>
-
-<p>Dans ma fluette bande de parc Monceau, on voyait
-passer des coupés, des victorias, des fiacres: jamais
-tout entiers; du moins, on voyait une fraction de
-cheval, puis le cheval, et quand la voiture apparaissait,
-le cheval déjà était éclipsé. On voyait des
-passants, d'assez beau monde qu'il fallait regarder
-vite, vite, des nourrices, le marmot au poing, des
-petits jeunes gens en uniforme des Pères, qui me rappelaient
-mon frère Paul quand il était au collège, et
-des fillettes en quantité, fouettant à tour de bras leur
-«sabot», mais tout cela mouvant et éphémère,
-emporté et remplacé aussitôt que posé. C'était un peu
-agaçant, et pourtant attrayant pour moi, car, si
-étranglé que fût ce spectacle, c'était une réduction
-infinitésimale de la vie de Paris qui s'offrait là, de<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
-cette vie de Paris si prestigieuse pour tous ceux qui
-lui sont étrangers.</p>
-
-<p>Elle était pour moi si prestigieuse, cette vie de
-Paris, que j'en avais peur. Loin d'être attirée vers
-elle par la curiosité, j'éprouvais une appréhension à
-mettre le pied dans la rue. Pendant des jours, mon
-mari ne réussit pas à m'entraîner avec lui seulement
-jusqu'à l'Étoile. Mais il tenait ma claustration volontaire
-pour une des premières manifestations de mon
-goût pour la vie d'intérieur, et j'ai su qu'il s'en félicitait.
-Le dimanche, il fallut bien aller à la messe;
-mon mari m'y accompagna, et je traversai ainsi pour
-la première fois le parc Monceau.</p>
-
-<p>Nos concierges, monsieur et madame Bailloche,
-l'un sur le pas de la porte et fumant sa pipe, l'autre
-ayant ouvert pour me mieux voir le carreau de sa
-loge, me firent à mon insu passer un examen détaillé
-et qui fut, paraît-il, favorable; tous les deux depuis
-lors se montrèrent pleins de prévenances.</p>
-
-<p>Il s'agissait de ne plus hésiter à présenter nos civilités
-à la famille de mon mari. Nous avions un peu
-tardé. Pour un homme formaliste comme l'était mon
-mari, cela prenait des airs de négligence. Mais, quant
-à ses devoirs familiaux, précisément, l'homme correct
-était combattu en lui par l'homme correct lui-même:
-le père et la mère de mon mari vivaient
-séparés de corps et de biens depuis plus de vingt ans,
-ce qui plaçait leur fils, surtout vis-à-vis de moi, jeune<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>
-provinciale, dans une situation très incommodante;
-de plus, la s&oelig;ur de mon mari, qui habitait avec la
-maman Serpe, était divorcée, et je sentais bien qu'il
-ne souhaitait pas que j'eusse des relations très assidues
-avec elle. Cependant, telle qu'elle était, la famille
-était la famille, et mon mari professait sur les devoirs
-de famille des principes intransigeants, fondés surtout,
-par réaction, je le crois, sur l'exemple de sa famille.</p>
-
-<p>Le plus facile à voir, pour moi, était le vieux papa
-Serpe avec lequel je m'étais assez bien entendue lorsqu'il
-était venu à Chinon demander ma main pour
-son fils. Ne me plaisait-il pas même mieux que son
-fils, ce pauvre bonhomme que nous avions d'abord
-chargé de tous les torts en son ménage malheureux?
-Et ce n'était qu'après avoir passé trois jours entiers
-avec sa femme, au moment de mon mariage, que
-nos présomptions s'étaient retournées en sa faveur.
-Au fond, je ne savais rien de mes beaux-parents,
-tant la correction de mon mari le rendait discret.
-Mais ce que je redoutais, c'était la visite à ma nouvelle
-belle-s&oelig;ur, la divorcée, qui n'avait point assisté
-à mon mariage. Je ne lui en voulais point, mais la
-discrétion, alors vraiment excessive de mon mari à
-l'égard de tout ce qui concernait cette s&oelig;ur, plus
-jeune que lui, qu'il avouait «fort jolie», qui vivait
-avec sa mère et de qui il ne voulait point, c'était évident,
-que je me fisse une amie, me rendait un peu
-timorée à l'idée de l'approcher.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span></p>
-
-<p>Les deux dames Serpe habitaient boulevard Pereire,
-presque dans notre voisinage, un petit rez-de-chaussée
-qui me rappela tout d'abord la province, parce qu'en
-passant devant ses fenêtres, nous vîmes, derrière le
-rideau de vitrage à demi relevé, la maman Serpe qui
-observait le va-et-vient du trottoir, de la chaussée, et
-peut-être aussi les panaches de vapeur produits par
-le chemin de fer de ceinture. Mais, aussitôt la porte
-ouverte, le fouillis d'objets hétéroclites, entassés ou
-pendants aux murs de l'antichambre, l'amas de tentures
-orientales, de tessons, de ferrailles, d'ombrelles
-japonaises, de masques grimaçants, de heaumes, de
-rondaches, de hallebardes, de fez, de gandourahs, et
-un parfum de vétiver, me transportèrent bien loin de
-nos maisons économes de Chinon. Et, une fois dans
-la pièce où se tenaient madame Serpe et sa fille, nous
-en fûmes à mille lieues de plus. Mais là, je n'eus
-d'yeux que pour ma nouvelle belle-s&oelig;ur, bien qu'il
-fallût à tout instant prendre garde à mes chevilles
-que mordillait en aboyant à tue-tête une meute de
-petits chiens,&mdash;ces petits chiens dont l'un avait
-accompagné madame Serpe lors de mon mariage, ce
-qui avait produit un effet si désastreux sur ma
-famille...</p>
-
-<p>Ces dames nous attendaient; mais elles ne se séparaient
-jamais de leurs petits chiens, et pendant un
-quart d'heure il n'y eut aucun moyen d'échanger
-deux paroles; nous poussions tous des hurlements<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-pour dominer le vacarme des chiens, et les mots que
-nous tâchions de faire entendre n'avaient trait, naturellement,
-qu'à ces intéressantes bêtes. Mon mari,
-non pas surpris, mais froissé dans son goût de la
-correction, fronçait les sourcils; sa s&oelig;ur, au contraire,
-riait de voir la grimace qu'il faisait. Cette
-mystérieuse belle-s&oelig;ur me parut moins jolie que
-je ne me l'étais imaginée, mais c'est que je n'étais
-point faite à ce genre de beauté-là. Le type de
-la beauté, pour moi, n'était-il pas encore celui de
-madame du Cange, mon ancienne maîtresse générale
-au couvent du Sacré-C&oelig;ur? Une régularité parfaite
-de tous les traits, la paix de l'âme sur le visage, et
-une sorte de transfiguration des yeux par le bonheur
-le plus élevé et le plus pur?... Non, non, ce n'était
-pas cela le genre de beauté propre à ma nouvelle
-belle-s&oelig;ur!... Sa beauté, à elle, me parut indécente.
-J'avoue cette impression qui paraîtra ridicule, mais
-qui montre à la fois ce que j'étais, d'où je venais, et
-ce contre quoi je me trouvais heurtée tout à coup.</p>
-
-<p>Elle était de taille un peu supérieure à la moyenne,
-et parfaitement proportionnée; elle portait une robe
-d'intérieur qui moulait la poitrine et découvrait
-largement le cou rond et frais, quoiqu'elle ne fût
-plus toute jeune; ses dents magnifiques, ses yeux
-sombres, cernés, avec une expression à la fois
-piquante et chagrine, inconnue de moi, et son lourd
-casque de cheveux formaient un type de femme pour<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-moi étranger et surprenant. Au cours de notre voyage
-en Italie, mon mari m'avait signalé, à table d'hôte,
-une femme de ce genre en me disant qu'elle lui rappelait
-sa s&oelig;ur d'une façon tout à fait frappante, et il
-avait été bien ennuyé, ensuite, de m'avoir dit cela,
-parce que dans le hall de l'hôtel, aux sons d'une valse
-langoureuse, cette femme s'abandonna, au cou de son
-compagnon, à des transports qui choquèrent beaucoup
-les personnes présentes.</p>
-
-<p>Elle me parla de Venise, bien entendu; c'était le
-sujet de conversation inévitable; elle connaissait
-Venise, et pour y avoir fait, elle aussi, son voyage de
-noces, de sorte qu'à tout propos elle disait: «Oui,
-je sais ce que c'est...» d'un air de deviner ce qui m'y
-avait frappée le plus; et toutes les fois qu'il y avait
-une défaillance dans mes souvenirs, elle ajoutait:
-«Je connais ça, vous étiez distraite!...» et elle avait
-un sourire malicieux et ambigu qui me gênait et dont
-je ne compris pas tout de suite le sens. Puis elle m'entraîna
-à part, sous prétexte de voir ma robe au jour.
-Elle m'inspectait de la tête aux pieds, me faisait force
-compliments que je ne sentais pas sincères, car la robe
-que je portais avait été faite en province et ne devait
-pas satisfaire une femme de Paris et coquette. Elle
-me dit: «Vous êtes belle fille! allons, allons, je ne
-plains pas mon gredin de frère...» Et elle riait, et
-elle semblait étonnée que je ne rie pas comme elle.
-Elle sauta tout à coup à une certaine eau qui faisait<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>
-merveille pour les soins de la peau, à l'hygiène qu'elle
-employait pour se faire maigrir, à un ténor qu'elle
-avait vu la veille à l'Opéra et qui était «si beau
-garçon, si beau garçon!...» au rouge qu'elle employait
-pour les lèvres, et elle me dit: «Oh! vous,
-vous n'en avez pas besoin, et, d'ailleurs, il ne tiendrait
-pas longtemps!...» et de rire, encore, à sa façon
-un peu vulgaire. J'étais assez incommodée, non pas
-tant de son genre de conversation, bien nouveau à
-mes oreilles, que de ne trouver rien du tout à lui dire;
-et mon amour-propre était molesté parce que j'avais
-sûrement l'air d'une petite sotte. Elle m'avait appelée
-d'emblée: «Madeleine... chère Madeleine»; moi,
-comme il m'échappait encore des «Madame», elle
-m'obligea à la nommer sans plus tarder «Emma».
-Puis elle me glissa à l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Comment appelez-vous votre mari dans l'intimité?</p>
-
-<p>Je devins écarlate, parce qu'elle touchait brusquement
-un de mes soucis: je n'avais jamais pu encore
-appeler mon mari par son petit nom: «Achille», qui
-me déplaisait trop, et je n'avais point trouvé d'autre
-nom intime à lui donner parce que cela ne se trouve
-que quand on aime. J'eus peut-être l'air très malheureux,
-peut-être eut-elle pitié de moi, car elle n'était
-pas méchante; elle m'embrassa tendrement dans le
-cou en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;Dieu! que vous sentez bon!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p>
-
-<p>La maman Serpe qui s'entretenait, à l'autre bout
-de la pièce avec son fils, nous lança:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, je vois que la connaissance est
-faite!</p>
-
-<p>Pour la maman, j'avais pu me convaincre, durant
-son court séjour à Chinon, que je n'aurais jamais à
-lui parler que de ses chiens, et spécialement de celui
-qui avait fait le voyage avec elle. J'eus la chance de
-le reconnaître parmi la «meute» et de l'appeler sans
-hésitation «Zuli». Ma belle-mère me trouva «décidément
-charmante». Elle le dit et le répéta, du
-moins, mais je sentais que pour elle comme pour sa
-fille, je n'étais qu'une jeune niaise, et qu'en dessous
-l'une et l'autre blâmaient mon mari d'avoir été chercher
-au fond de la province une jeune fille assez
-quelconque et sans fortune.</p>
-
-<p>Ma belle-mère me parla de mon frère qu'elle avait
-trouvé, lors du mariage, «si joli garçon!» Elle répéta
-cette expression, voisine de celle que sa fille venait
-d'employer pour désigner le ténor, ce qui me donna
-à penser qu'elle était d'usage fréquent chez ces dames.
-Mon frère était-il encore à Tours, employé chez son
-carrossier? Avait-il commis quelque nouvelle fredaine?
-Et la mère et la fille d'éclater de rire à l'idée
-des premières folies de Paul, qui nous avaient fait
-tant pleurer nous autres, à la maison, qui avaient
-achevé de ruiner ma pauvre maman, et contribué
-pour beaucoup à mon mariage...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p>
-
-<p>Pour terminer cette première visite, je commis,
-moi, une de ces sottises mémorables qui s'appellent
-«gaffes», si je ne me trompe, et qui acheva de poser
-la cloison entre la famille de mon mari et moi. En
-racontant l'emploi de ma matinée, je dis que mon
-mari avait eu la gentillesse de m'accompagner à la
-messe à Saint-François-de-Sales,&mdash;ce qui lui suscita
-des compliments hyperboliques,&mdash;je dis que c'était
-bien commode d'avoir une église aussi proche; et
-cette constatation ne trouvant pas d'écho, voilà que,
-prise de timidité, je lance la première question qui
-se présente à mon esprit:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, de quelle paroisse êtes-vous?</p>
-
-<p>La maman eut l'air aussi embarrassé que si on lui
-eût demandé la nature du terrain sur lequel reposait
-l'immeuble qu'elle habitait; Emma cita un nom de
-paroisse que sa mère s'empressa de nier énergiquement;
-elles se disputèrent, remontèrent à des souvenirs
-de mariage qui ne signifiaient rien parce qu'on
-avait, depuis lors, changé plusieurs fois d'appartement,
-de rue, de quartier. Par là, toutes deux prouvaient
-qu'elles n'allaient point à la messe; pourquoi
-ni l'une ni l'autre n'osa-t-elle dire: «Nous n'allons
-pas à la messe»? Je ne leur en eusse pas fait un
-crime: j'avais hérité, je crois, le vieux libéralisme
-de mon grand-père maternel et même de mon père,
-pourtant si ferme en ses idées; mais le curieux était
-que ces dames semblaient avoir honte de ne pas aller<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>
-à la messe, en même temps qu'elles se moquaient
-certainement de moi, parce que je n'avais pas pensé
-qu'elles pussent ne point avoir de religion.</p>
-
-<p>Je les quittai après des embrassements nombreux,
-mais qui ne remédiaient à rien. Bien que je n'eusse
-pas fait grand fond sur nos futures relations, bien
-que mon mari semblât plutôt les redouter, j'étais au
-désespoir comme je le suis toujours lorsque je me
-trouve en présence de quelqu'un avec qui il est clair
-que je ne pourrai jamais m'entendre.</p>
-
-<p>Je demeurais muette dans le fiacre qui nous emportait
-chez mon beau-père, loin de sa famille, au quartier
-Latin.</p>
-
-<p>Mon mari était d'une circonspection extrême; non
-seulement il ne se lançait jamais qu'à contre-c&oelig;ur dans
-une conversation sur des sujets d'ordre moral, où il
-était malhabile et craignait sans cesse de se compromettre,
-mais il avait décidé, dans son for intérieur, de
-me laisser moi-même me débrouiller dans le chaos
-d'exemples que la vie de Paris devait me fournir, se
-fiant beaucoup au bon sens naturel qu'il se plaisait à
-reconnaître en moi, un peu aussi à mon ingénuité.
-De cette façon, il évitait, selon son expression, de me
-«raser» avec des sermons.</p>
-
-<p>Le papa Serpe, lui, habitait, rue Monge, un tout
-petit appartement composé de deux pièces et d'une
-cuisine, au quatrième. Une femme de journée montait
-faire son lit, ses repas; il vivait seul, sur sa maigre<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>
-retraite d'ancien chef de bureau; «ces messieurs de
-la Marine», comme il disait, venaient parfois lui faire
-une petite visite; quand il était ingambe, il descendait
-jusqu'au square, jusqu'aux quais, ou bien il
-allait, par la rue Clovis et le Panthéon, au jardin du
-Luxembourg. Ce pauvre bonhomme solitaire, et pas
-du tout déplaisant, m'émut d'une sincère pitié, et je
-témoignai à mon mari l'intention de venir souvent
-voir son père. Mais mon mari, à mon grand étonnement,
-et quoiqu'il fût fort respectueux de son père,
-ne le plaignait point, et il tenait le papa Serpe pour
-le plus heureux de la famille.</p>
-
-<p>&mdash;Il vit en sage, me dit-il, et sans soucis d'aucune
-sorte.</p>
-
-<p>A quelques paroles qui lui échappèrent par la suite,
-je devinai que le pauvre papa avait surtout été très
-malheureux en ménage, et que son état, par comparaison,
-lui semblait parfait depuis qu'il possédait la
-paix. Ce fut aussi à propos du papa Serpe qu'une particularité
-du caractère de mon mari se démêla: il était
-impitoyable pour les gens maladroits; il se moquait
-constamment de ceux qui n'avaient pas su arranger
-leur vie. A son avis, évidemment, son père, ou bien
-avait fait un mariage mal assorti, ou bien s'était
-montré incapable de gouverner son ménage.</p>
-
-<p>Outre son père, sa mère et sa s&oelig;ur, mon mari possédait
-à Paris ses cousins Voulasne. Cela avait été un
-vif dépit pour lui de ne point voir à Chinon, lors du<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>
-mariage, ses cousins Voulasne. Il nous avait tant
-parlé d'eux! Depuis longtemps il décrivait à ma
-grand'mère éblouie leur hôtel de la rue Pergolèse,
-leur villa à Dinard; il nous affolait tous en nous
-racontant leur existence agitée à Paris, énumérant
-leurs voyages aux quatre coins du monde, entrepris
-pour un oui, pour un non; c'étaient de très riches
-cousins. Madame Voulasne, qu'il appelait «ma cousine
-Henriette», était une excellente femme, presque
-jeune encore, quoique mère de deux grandes filles de
-quinze et dix-sept ans, Isabelle et Irène,&mdash;cette dernière
-surnommée Pipette, sans que personne sût
-pourquoi,&mdash;«assurément, deux futures amies pour
-moi.» Quant au cousin Gustave, c'était «un tout à fait
-bon homme, ah! qui, par exemple, n'engendrait pas
-la mélancolie». Et, à propos de voyages «entrepris
-pour un oui, pour un non,» au moment où nous
-allions annoncer aux Voulasne la date assez prochaine
-de la cérémonie, les Voulasne informaient mon fiancé
-qu'ils partaient, mieux: qu'ils étaient partis pour
-une croisière en Norvège! Il est vrai qu'ils nous
-avaient envoyé de là-bas, avec des vues de fjords, des
-lettres si gaies! et fait envoyer chez nous à Paris le
-plus cossu de mes cadeaux: tout mon service d'argenterie.
-Nous avions bien échangé, mes nouvelles
-cousines et moi, de ces lettres aussi insignifiantes
-qu'il est possible entre femmes qui ne se sont jamais
-vues, mais rien n'avait consolé mon mari de cette<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
-croisière inopportune, soudainement entreprise quatre
-semaines avant son mariage.</p>
-
-<p>La première fois que nous rencontrâmes les cousins
-Voulasne, rue Pergolèse, un bruit d'une nature
-extraordinaire et qui ne pouvait me rappeler que
-celui des fléaux battant le blé, nous frappa les oreilles
-dès l'entrée. Dans un large escalier où un domestique
-nous précédait, le vacarme s'accrut; nous levions des
-yeux effarés; le domestique faisait effort pour ne
-point sourire. Tout à coup mon mari s'écria: «Ah!...
-c'est Pipette!...» Et nous vîmes au-dessus de nous,
-sur le premier palier, la plus jeune des demoiselles
-Voulasne.</p>
-
-<p>Elle était chaussée d'immenses patins de bois, dont
-j'ignorais le nom, rapportés de Norvège; en essayant
-de glisser, elle avait dû bousculer tous les meubles,
-ou bien elle marchait comme avec des bottes de sept
-lieues. Et elle allait bel et bien s'élancer sur les
-marches. Mon mari se précipita pour l'en empêcher;
-mais elle, assurée du sauvetage, raidit les jambes,
-étendit les bras, et s'abandonna... Mon mari reçut
-la jeune Pipette contre sa poitrine, tandis qu'un des
-patins démesurés s'implantait entre les rinceaux de la
-rampe, si malencontreusement, qu'il fallut s'employer
-à délier les courroies qui l'attachaient à la cheville.</p>
-
-<p>Pendant cette opération, mon mari, soutenant
-Pipette comme une gamine, me présentait à elle. Ah!
-bien, c'était une présentation dénuée de cérémonie!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p>
-
-<p>Elle était d'ailleurs charmante, cette jeune Irène ou
-Pipette. La figure animée par le singulier exercice
-dont nous n'avions connu que le finale, ses yeux bleus,
-allongés, retroussés aux tempes, étincelaient comme
-ses cheveux de mousse blonde; elle avait le teint d'une
-fleur de pêcher. Elle m'apprit sans plus tarder que les
-instruments qu'elle venait de quitter se nommaient
-des «skis» et elle m'en dit l'usage dans les pays de
-neige.</p>
-
-<p>&mdash;Isabelle, ajouta-t-elle, n'est pas fichue de se tenir
-debout là-dessus... Quant à Gustave et à Henriette,
-n'en parlons pas!...</p>
-
-<p>&mdash;Qui ça, Gustave?... Qui ça, Henriette?...</p>
-
-<p>Mon mari me souffla que c'étaient le père et la
-mère de Pipette.</p>
-
-<p>Je souris et songeai à la figure que ferait ma grand'mère
-si je lui apprenais que j'avais des cousines qui
-appelaient leur père Gustave et leur mère Henriette!</p>
-
-<p>Enfin, on nous introduit dans un salon qui me
-paraît vaste et splendide, où j'avise tout de suite un
-très beau piano à queue, une partition ouverte sur le
-pupitre: quelle chance!... une maison où l'on fait de
-la musique!... Et mon mari qui ne m'avait pas dit
-cela!... Quelle musique joue-t-on ici?... Ah!
-voyons!... Chansonnette chantée au <em>Concert-Parisien</em>
-par mademoiselle Dédé:</p>
-
-<table id="chanson">
-<tr><td>Moi, j'cass' des noisettes </td><td>} <i>bis</i></td></tr>
-<tr><td>En m'asseyant d'sus. </td><td> }</td></tr>
-</table>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span></p>
-<p>Et il y a sur ce magnifique Érard des piles de cahiers;
-pas un ne porte le nom des maîtres avec qui j'ai passé
-de si belles années d'enthousiasme... Mon mari me
-vantait les grandes dimensions de la pièce, la hauteur
-des fenêtres; c'était lui qui avait édifié la belle cheminée
-à hotte d'après un modèle du château de Blois.
-On entendait des pas à l'étage supérieur, et un lustre
-énorme faisait tintinnabuler ses pendeloques de cristal.
-Nous marchions sur des tapis épais; des portes
-à double battant étaient ouvertes sur d'autres pièces;
-on apercevait au loin un billard. Tout à coup un monsieur
-se trouva près de moi, sans que je l'eusse entendu
-venir, un homme grisonnant, de mine un peu chafouine,
-des moustaches de chat, relevées au fer, et
-qui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mon cher Serpe; présentez-moi donc,
-je vous prie, à votre charmante femme...</p>
-
-<p>Mon mari me présenta, sans commentaire aucun:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Chauffin.</p>
-
-<p>M. Chauffin, dont je n'avais jamais entendu parler,
-m'adressa un compliment.</p>
-
-<p>Là-dessus Henriette et Gustave entrèrent, épanouis,
-joyeux, me donnant tout de suite l'idée d'enfants qui
-viennent de jouer. Pipette leur ressemblait à l'un et
-à l'autre.</p>
-
-<p>Henriette vint à moi les bras tendus et m'embrassa
-ferme sur les deux joues; son mari, le visage souriant<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
-et rose, le crâne rond et brillant, me prit les
-deux mains et me dit sans façon que j'avais bien raison
-de venir habiter Paris. Ils étaient si francs, si
-jeunes et si gentils que ce n'étaient pas des gens à
-qui l'on pût songer à reprocher quelque chose: il ne
-fut aucunement question de leur absence au mariage.
-La fille aînée Isabelle était jolie, mais me parut, de
-toute la famille, la moins aimable. Elle s'avança, la
-lèvre un peu boudeuse, derrière son père, et me
-souhaita la bienvenue comme tout le monde, mais
-d'un air détaché et lointain. Pipette, qui avait décidément
-le diable au corps, souffla à l'oreille de mon
-mari:</p>
-
-<p>&mdash;Les amours de mademoiselle ne vont pas!</p>
-
-<p>Je l'entendis et ne pus m'empêcher de rire.</p>
-
-<p>Sa mère, sans savoir de quoi il s'agissait, me
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Elle vous scandalisera plus d'une fois, je vous
-en avertis...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma cousine, je vous prie de croire...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! je sais, je sais! dit-elle, mon cousin a
-de la chance d'avoir su dénicher l'oiseau bleu dans le
-Jardin de la France... A Paris, vous verrez ce que
-c'est...</p>
-
-<p>Moi, qui étais plutôt disposée à croire que tout
-était mieux à Paris qu'à Chinon, et qu'en particulier
-mon éducation offrait beaucoup de points critiquables,
-je commençai de protester en faveur des usages<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>
-de Paris. Mais je m'aperçus vite que ces sortes de
-questions étaient totalement étrangères à la famille
-Voulasne: ni Gustave ni Henriette ne s'étaient
-jamais préoccupés de savoir si la méthode des religieuses
-ou des grand'mères provinciales était ou non
-supérieure à leur méthode à eux qui consistait à
-laisser pousser leurs filles au petit bonheur. Madame
-Voulasne me demanda si j'avais déjà été au théâtre
-depuis notre arrivée à Paris, si j'avais joué la comédie
-dans mon pays, et si je chantais. Alors, et aussitôt,
-M. Chauffin, qui était demeuré là, prit part à la conversation.
-On préparait chez les Voulasne une soirée
-pour le mois de décembre, où il s'agissait de jouer
-une «Revue de fin d'année». La maman y devait
-tenir le rôle de commère; chacune des filles y figurerait;
-on me montra les dessins des costumes qu'elles
-devaient revêtir; on me fit juge dans la question de
-savoir si Pipette ne pouvait pas s'y montrer en travesti:
-«Elle est si enfant, disait Henriette, je vous
-demande un peu si cela tire à conséquence!... Il y a
-des gens, dit-elle, en se tournant vers Isabelle, l'aînée,
-la boudeuse, qui sont décidés à voir le mal partout...»
-Gustave, entre autres rôles qui lui étaient
-échus, se promettait grand plaisir de jouer le «kanguroo
-boxeur». Madame Voulasne m'entraîna à
-part pour me dire:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous ne seriez pas heureuse, ma
-chère cousine, d'entendre applaudir votre mari?...<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-Tâchez donc de le décider à faire assaut avec le kanguroo!...</p>
-
-<p>Je dus promettre mon intervention, moyennant
-quoi je remarquai que je pénétrais dans les bonnes
-grâces des cousins Voulasne. Gustave lui-même, qui,
-au début, et malgré ses gentillesses, semblait un peu
-méfiant vis-à-vis d'une ex-jeune fille aussi bien
-élevée que moi, me fit mille grâces, me promit
-maints agréments dans sa maison, et, enfin, croyant
-m'être tout à fait agréable, me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, vous savez, ce n'est pas ici qu'on vous
-demandera jamais de jouer du Wagner!...</p>
-
-<p>Et il riait, mon bon cousin Voulasne, et il était si
-satisfait de m'avoir dit cela, que c'en était touchant!</p>
-
-<p>Les choses allaient si bien que l'on nous fit,
-séance tenante, les honneurs d'une répétition partielle.</p>
-
-<p>D'un portefeuille de ministre, M. Chauffin, sans se
-départir de son flegme, tira des partitions corrigées
-à la main et des pages manuscrites, s'assit au beau
-piano et chantonna d'une voix grise et sale, où il
-mettait, disait-il, «toute la canaillerie voulue».
-Dans la revue, c'était lui qui composait les couplets.</p>
-
-<p>Mon mari était radieux en quittant la rue Pergolèse;
-il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez gagné les cousins, j'en suis bien aise!</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce donc, demandai-je, que ce monsieur
-Chauffin?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Un ami qui leur a fait acheter l'hôtel où vous
-les avez vus, et qui les distrait.</p>
-
-<p>&mdash;Mais à qui votre cousine faisait-elle allusion en
-disant: «Il y a des gens qui sont décidés à voir le
-mal partout?»</p>
-
-<p>&mdash;C'est aux Du Toit. Les Du Toit ont un fils,
-nommé Albéric, qui aime Isabelle et qu'Isabelle aime
-davantage. Monsieur Du Toit est président du tribunal
-civil. Ce sont des gens d'une correction un peu
-rococo, qui ne se plaisent pas beaucoup chez les
-Voulasne, surtout depuis que les cousins sont lancés,
-mais qui y viennent cependant, parce que leur fidélité
-envers leurs anciennes relations est à toute
-épreuve. Ils blâment le travesti pour une jeune fille.
-Ma cousine ne peut pas les souffrir.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, la pauvre Isabelle qui aime son Albéric?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! le mariage se fera quand même, tôt ou tard;
-parce que les parents d'aujourd'hui ne s'opposent
-plus guère à un mariage qui plaît à leurs enfants...</p>
-
-<p>Mais je dus exposer à mon mari la raison qui
-m'avait valu de «gagner» ses cousins. Lorsque je
-lui eus confessé la mission acceptée par moi, il fut
-tout chagrin. Il n'aimait pas à se costumer, à moins
-que ce ne fût, disait-il, «en personnage noble», à
-cause de sa situation. Déjà, à plusieurs reprises, il
-avait dû recourir à des stratagèmes pour échapper
-aux instances de ses cousins Voulasne qui refusaient<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>
-obstinément d'admettre qu'on ne s'amusât pas là où
-ils prenaient, eux, leur plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Ils m'en gardent une dent, disait-il; je suis sûr
-que c'est à cause de cela qu'ils ne sont pas venus au
-mariage...</p>
-
-<p>Pendant des jours, il ne sut à quel parti se résoudre.
-Il me demandait mon avis, et j'étais bien embarrassée
-de le lui donner. Pour moi, l'idée de se
-déguiser en kanguroo me paraissait puérile ou ridicule,
-mais je ne jugeais pas selon l'opinion de Paris;
-je jugeais avec le dédain que mes parents, qui, sur
-les spectacles, n'étaient pas loin de penser comme
-Bossuet, professaient pour tout ce qui était susceptible
-de ravaler «la dignité de l'homme». Mais je
-sentais que de si grands motifs ne seraient pas de
-mise. Depuis mon mariage, je remarquais que les
-raisons de juger les choses et les gens diminuaient
-progressivement de gravité, et, accoutumée que j'étais
-à mesurer tous les actes par rapport à une certaine
-altitude, j'avais de plus en plus de peine à savoir que
-penser et que dire. Dès que ce n'est plus Dieu qui est
-le point de départ et l'aboutissement de tout, comme
-tout change!...</p>
-
-<p>Jusqu'à présent, aux heures où je me trouvais
-seule avec mon mari, surtout aux repas et dans la
-soirée, le sujet de la conversation entre nous avait
-été presque uniquement notre installation, ce qu'elle
-avait d'incomplet, ce par quoi nous pourrions l'améliorer;<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>
-le transport d'un meuble d'une place à une
-autre, le tamponnement d'une patère, le vide de telle
-encoignure où une console était indispensable, faisaient
-le principal objet des pensées d'un architecte
-ami du confortable; et j'avoue humblement que j'y
-prenais intérêt, en attendant mieux. L'affaire du
-kanguroo vint donner un peu d'ampleur à nos
-propos. Jamais les bons cousins Voulasne ne se doutèrent
-de l'angoisse où leur proposition nous plongea.
-Et cette angoisse était accrue chez mon mari par la
-crainte qu'il ne m'en demeurât une impression défavorable
-aux Voulasne. A tout prix, je le sentais bien,
-il tenait à ce que les Voulasne m'eussent conquise,
-comme j'avais conquis, affirmait-il, les Voulasne;
-aussi n'agitait-il la question du kanguroo qu'en y
-mêlant d'hyperboliques louanges de ses cousins, mais
-il ne pouvait se retenir d'agiter la question du kanguroo.
-J'en souriais, bien qu'elle m'ennuyât autant
-que lui, et par la difficulté présente et par ce qu'elle
-me faisait augurer de difficultés à venir. Nous devions
-revoir les Voulasne avant la fin de la semaine, et il
-fallait qu'à cette date une détermination fût prise.</p>
-
-<p>J'osai pencher pour un refus bien net et fondé non
-sur une répugnance de mon mari ni de moi, mais
-sur l'esprit assez fâcheux des ateliers, que me dépeignait
-mon mari, où certaines mauvaises têtes se
-feraient un plaisir de tourner le «patron» en dérision
-pour peu qu'on le sût affublé d'une peau de<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
-bête. C'était mon mari lui-même qui m'avait, entre
-autres, fourni ce prétexte de s'abstenir. Mais quand
-j'eus l'air de l'adopter, il me fit:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, ce n'est pas possible!</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible? Mais enfin, quoi? Vos cousins ne
-veulent pas votre perte?</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne pensent guère à cela!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, alors?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ils ne pensent et ne penseront jamais qu'à
-une chose: c'est qu'ils désirent m'avoir en kanguroo!...</p>
-
-<p>Une idée lui vint:</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, pourrais-je éviter ce que la chose a
-de plus désobligeant, en figurant seulement en habit,
-en tenue de soirée, en gentleman, enfin?... Quelques
-coups de poing échangés avec Voulasne, lui, costumé
-comme il lui plaira... cela serait inoffensif?...</p>
-
-<p>Il avait eu d'abord plus peur de me déplaire à moi
-que de s'exposer à la risée de ses ateliers, mais plus
-encore qu'à ne pas me déplaire il tenait à ne pas
-manquer aux Voulasne.</p>
-
-<p>Et dès la première entrevue, il leur proposa l'habit,
-la «tenue de gentleman». Henriette m'embrassa
-quatre fois; le cousin Gustave me pressa les mains
-comme des citrons. Il fut admis que c'était à mon
-intervention qu'on devait ce succès. L'habit? Mais
-c'était au contraire la solution la plus élégante.
-M. Chauffin, qui était là encore, le déclara; et voici<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
-comment il voyait la scène: «le kanguroo appuie
-par mégarde sa queue, qui, comme on sait, lui sert
-de pivot pour s'asseoir, sur le pied d'un monsieur.
-Bon. Celui-ci se retourne vivement et se dispose à lui
-jeter son gant à la figure... hein?... lorsqu'il s'aperçoit
-qu'il a affaire à un animal ignorant les lois du
-duel et qui lui propose de boxer sur-le-champ...
-Quoi?... Qu'en dites-vous?...»</p>
-
-<p>La joie des Voulasne était si bonne à contempler
-que j'en oubliai un instant l'inquiétante faiblesse de
-mon mari à leur égard et le servage qu'elle nous
-promettait. Ce n'étaient, en tout cas, pas de méchantes
-gens; c'étaient des gens pour qui la vie se réduisait
-à des jeux, à de continuelles parties de plaisir; et ils
-avaient peut-être toute l'inconscience et toute la
-bonhomie égoïste et cruelle des enfants dont ils pratiquaient
-les passe-temps.</p>
-
-<p>Les Voulasne ne savaient plus, cette fois, comment
-me manifester leur gratitude. Ce n'était pas assez,
-aujourd'hui, de me promettre, comme la dernière
-fois, qu'on ne me demanderait jamais chez eux de
-jouer du Wagner; ils se concertèrent un moment
-avec leur ami Chauffin, puis ils parlèrent à mon mari
-avec des mines de confidence. Je vis mon mari froncer
-les sourcils, esquisser une grimace curieuse qui
-voulait ne pas être une grimace et qui, assurément,
-en était une; il dit à mi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;... C'est peut-être un peu tôt encore...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span></p>
-
-<p>Mais Henriette, n'attendant pas la réponse, s'était
-déjà précipitée vers moi, disant:</p>
-
-<p>&mdash;Cette chère petite, il faut bien lui faire connaître
-les agréments de Paris! N'est-ce pas, Madeleine, que
-vous voulez bien nous accompagner ce soir au Concert-Parisien...
-Ah! écoutez, mon cher cousin, dit-elle,
-comment voulez-vous que votre femme goûte
-notre revue, si elle n'a pas vu la grosse Dédé que
-j'imite dans «Moi, j'casse des noisettes?...»</p>
-
-<p>L'argument n'admettait pas de réplique. Moi d'ailleurs,
-j'ignorais totalement ce que c'était que le Concert-Parisien.
-Pourquoi mon mari avait-il fait la
-grimace?... En tout cas, et à cause même de la réputation
-que j'avais, je voulais ne pas passer pour
-bégueule. Je me contentai de répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Mais cela dépend de mon mari; s'il y consent,
-moi je suis toute disposée...</p>
-
-<p>&mdash;Cette petite femme est un ange! s'écria Henriette,
-tenant la chose pour convenue sans consulter
-de nouveau mon mari.</p>
-
-<p>Mon mari n'était pas plus content de me mener au
-Concert-Parisien que de figurer au programme de la
-revue des Voulasne, fût-ce sous le nom de Trois Astérisques;
-il n'était pas content de lui-même; il avait
-ce genre de tristesse morne, que j'ai tant connu
-depuis lors, pour mon propre compte, et qui provient
-d'avoir cédé à des gens qui n'eussent jamais compris
-pourquoi on ne leur a pas cédé. Tous les quatre, et<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
-M. Chauffin, les jeunes filles étant abandonnées, au
-grand désespoir de Pipette, nous occupâmes ce soir-là
-une loge au Concert-Parisien.</p>
-
-<p>Je n'avais de ma vie pénétré dans une salle de
-spectacle. Malgré le préjugé de ma famille, et peut-être
-même à cause de leurs préventions austères,
-j'imaginais tout spectacle, et particulièrement de
-Paris, comme un miraculeux enchantement propre
-à ravir l'esprit, l'imagination et les sens. Le Concert-Parisien
-ne me donna absolument rien qui pût correspondre
-à mes illusions. Mon mari, d'une façon trop
-apparente, s'inquiétait de ce que je pusse être
-choquée outre mesure par les termes orduriers ou
-obscènes dont les chansons étaient, comme on dit,
-«émaillées». Ce n'était pas cela qui me faisait mal,
-mais c'était un mélange de doucereux et d'ignoble,
-de chuchotements sournois, d'airs de valses suaves,
-de dégoûtants hoquets; la lune, l'amour, la douleur,
-la mort,.... la crapule brochant sur le tout... Toutes les
-choses reconnues belles étaient, pour le ragoût du
-contraste, traînées dans le bourbier. Je crois sincèrement
-n'avoir jamais eu en moi rien de prude,
-malgré mon éducation qui le fut beaucoup; j'étais
-pleine de complaisance pour toutes les nouveautés,
-préparée aux plus déconcertantes; mais l'avilissement
-soutenu et de parti pris me paraissait la plus pénible
-entreprise qui se pût voir. L'abject était ce qui faisait
-infailliblement sourire; ce qui me semblait être le<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>
-plus platement niais était ce qui déchaînait les
-applaudissements.</p>
-
-<p>Je ne disais rien; je me tenais très bien; je sentais
-malgré moi les coins de ma bouche descendre, mais
-personne ne s'apercevait de cela; mon mari était derrière
-moi; Henriette, Gustave et M. Chauffin n'étaient
-là que pour s'imprégner des gestes, du ton, de l'attitude,
-enfin de toutes les finesses de leurs modèles,
-car si madame Voulasne devait chanter comme la
-grosse Dédé, Voulasne qui affectionnait décidément
-les travestissements, devait paraître non seulement
-en kanguroo, mais en femme, et sous les apparences
-d'une grande bringue véritablement endiablée, alors
-en vogue et dont le nom est à présent perdu. M. Chauffin
-ne trouvait pas ici son type, lui, et l'on nous promettait
-une autre soirée destinée à l'étudier dans un
-établissement de Montmartre. M. Chauffin traitait de
-l'art de ces infortunés diseurs d'ordures avec un
-sérieux doctoral. Je n'ai, depuis cette soirée, entendu
-personne, chez les Voulasne, prendre une question à
-c&oelig;ur comme le faisait M. Chauffin pour les couplets
-de music-hall. Et les Voulasne, l'un comme l'autre,
-buvaient ses paroles; et mon mari ne sourcillait pas.
-Enfin il n'y avait pas jusqu'à cette atmosphère
-luxueuse des fauteuils et des loges, jusqu'à certaines
-chansons à allure justicière ou vengeresse, et jusqu'à
-des sortes d'hymnes patriotiques vociférés sur un
-mode auguste, singeant la cantate officielle et touchant<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-les plus hauts gradins des sentiments sacrés,
-qui ne contribuassent à donner une apparence de
-cérémonial à tout ce qui s'accomplissait dans cette
-réunion, qui ne confirmât l'attitude de M. Chauffin,
-la foi des deux Voulasne, et qui ne signalât à mes
-yeux naïfs le caractère de divertissement national
-qu'accordait tout ce monde-là aux moindres pitreries
-exécutées dans un cadre à la mode.</p>
-
-<p>C'était peut-être très bien, ce qu'on nous donnait à
-ce concert! C'était très probablement dit et chanté par
-des artistes excellents et dont le mérite n'échappait
-qu'à moi, nouvelle venue, imbue de préjugés; je ne
-voudrais pas insinuer le contraire; mais je déclare
-ce qui m'a frappée, moi qui tombais de la lune, et ce
-dont je ne pouvais absolument pas m'empêcher d'être
-incommodée, ou tout au moins étrangement stupéfaite,
-à savoir l'état d'esprit où devaient s'enliser
-tant de gens et de si divers, pour prendre plaisir à
-mêler, fût-ce avec tout l'art possible, quelques-uns
-des sentiments les plus élevés à une sélection de
-motifs pris exclusivement parmi ceux qui nous ravalent
-au plus bas degré de l'échelle des êtres. Tant pis
-si j'emploie de grands mots! mais vingt ans après
-cette singulière expérience, je me soulage de mon
-dégoût inexprimé sur l'heure.</p>
-
-<p>Dans la bousculade de la sortie, j'entendis qu'Henriette
-disait à mon mari:</p>
-
-<p>&mdash;Mes compliments! elle n'a pas bronché.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p>
-
-<p>Et, en effet, je ne bronchai jamais. Et l'on me tint
-pour quelqu'un le jour où j'eus accompli, sans broncher,
-la «tournée» des cafés-concerts, cabarets,
-tavernes et «bouis-bouis», etc., dont la connaissance
-me mettait en état, selon l'expression de ma cousine
-Voulasne, «de pouvoir causer avec n'importe qui».
-J'acceptai cette épreuve un peu comme une brimade,
-mais autour de moi on la traitait comme une initiation,
-faute de quoi il semblait que je n'eusse pas été
-tout à fait femme.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2>
-
-
-<p>J'appris ainsi à connaître le milieu ou j'étais
-appelée à vivre, et à ne pas trouver trop mauvais
-que mon mari boxât sur la petite scène des Voulasne
-avec un kanguroo. Comparée à ce que j'avais vu
-durant six semaines, cette séance chez les Voulasne
-me parut innocente. Ma cousine Henriette s'y montra
-bien en élève docile et béatement admirative de la
-grosse Dédé; mon cousin Gustave et M. Chauffin y
-incarnèrent bien les types de quelques-uns des plus
-«pâles voyous» que nous eussions applaudis dans
-les «boîtes» les plus hardies de la Butte; mais
-M. Chauffin avait rimé des couplets totalement dépouillés
-de ce qui faisait ailleurs leur piquant, et
-édulcorés au goût d'un salon où il se trouvait des
-jeunes filles. C'était la transcription de l'ineptie<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>
-énorme et de la révoltante trivialité en petits bouts-rimés
-inoffensifs et de bon ton: sinistre farce dont il
-fallait être, comme moi, une étrangère encore, pour
-saisir le burlesque et la misère, car, à mon tour, je
-ne vis personne «broncher».</p>
-
-<p>On surélevait, en ces occasions, chez les Voulasne,
-le sol du petit salon qui formait ainsi la scène. C'était
-une scène minuscule et d'accès peu commode, mais
-qui rappelait d'autant mieux la plupart des théâtres
-à côté qu'il s'agissait précisément de singer. On se
-pressait, se tassait dans le salon, dans la salle à
-manger, et jusque dans la salle de billard, d'où l'on
-ne voyait rien.</p>
-
-<p>Je me trouvai assise à côté d'un monsieur d'un
-certain âge, fort distingué, à qui un voisin d'arrière
-souffla mon nom; le monsieur se présenta alors à
-moi, puis me présenta sa famille groupée devant
-nous. C'étaient tous les Du Toit. Trois visages se
-retournèrent en même temps, celui de madame
-Du Toit, celui de son fils, Albéric, récemment
-inscrit au barreau, aimé d'Isabelle, et celui d'un
-autre jeune homme, nommé M. Juillet, un neveu.
-Ces deux jeunes gens se levèrent, comme mus par un
-ressort, et me firent un salut, en laissant tomber leur
-tête en avant, avec un parfait ensemble. Madame Du
-Toit fut d'une amabilité très marquée. C'était une femme
-de cinquante-cinq ans environ, à cheveux blancs. Je
-fus charmée de voir une femme à cheveux blancs: ne<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-m'étais-je pas figuré qu'à Paris toutes les vieilles dames
-avaient, comme ma belle-mère, la prétention d'être
-éternellement jeunes! A ses façons, à ses paroles, à
-son empressement, je devinai que ce qu'on appelait
-«ma réputation» lui était connu et que son intime
-v&oelig;u eût été de voir son fils épouser quelqu'une de
-mes pareilles. Ses aménités ne laissaient pas d'être
-même un peu gênantes pour moi, car en faisant allusion
-à différents épisodes de ma biographie qu'elle
-connaissait par c&oelig;ur, n'avait-elle pas l'air de reprocher
-au jeune Albéric de n'avoir pas su s'éprendre d'une
-jeune fille née dans le Jardin de la France, à Chinon,
-exactement, élevée au Sacré-C&oelig;ur de Marmoutier,
-nulle part ailleurs? Je pensais que ce garçon qui
-aimait Isabelle Voulasne, allait devenir pour moi un
-mortel ennemi. Mais non! Albéric était bien élevé
-lui aussi, il semblait acquiescer en tous points aux
-idées de sa maman; il me regardait, de confiance,
-avec une considération excessive.</p>
-
-<p>Isabelle distribuait des programmes; et, chaque
-fois qu'elle passait devant notre rangée de chaises,
-ses beaux yeux ennuyés rencontraient ceux d'Albéric.
-Il était clair qu'elle s'acquittait de son rôle avec une
-nonchalance calculée, et que si tant de fois on lui
-signalait des personnes oubliées par elle, elle les
-avait oubliées pour se ménager l'occasion de repasser
-près d'Albéric. Il était non moins évident que, ni d'une
-part ni de l'autre, les parents n'étaient favorables au<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>
-mariage des deux amoureux. Moi, qui me souvenais
-d'amours contrariées, je suivais avec sympathie le
-manège compliqué, dissimulé, passionné des tendres
-regards, et je ne pouvais m'empêcher de faire des
-v&oelig;ux pour que ce mariage se conclût en dépit des
-obstacles.</p>
-
-<p>Isabelle avait obtenu que sa s&oelig;ur ne s'exhibât pas,
-ce soir, sur le tréteau de music-hall, en travesti.
-Pipette ne cachait ni son dépit, ni sa fureur au jeune
-avocat et à sa famille, le zèle austère de son aînée
-n'étant pour tous qu'un hommage aux m&oelig;urs «antiques»,
-disait-on, des Du Toit. Antiques ou non, ma
-conviction était que les m&oelig;urs des Du Toit épargnaient,
-cette fois du moins, à la jeune Voulasne un
-divertissement qui lui eût été très défavorable.</p>
-
-<p>Je fus humiliée d'être au milieu des Du Toit
-lorsqu'on applaudit l'assaut entre le kanguroo et
-M. Trois Astérisques. Il me semblait que ces Du Toit
-participaient à ma répugnance pour de telles plaisanteries,
-et tout mon orgueil de famille se hérissait...
-Je me souvenais d'avoir entendu, quand j'étais
-petite, une grande salle comble applaudir mon père;
-c'était lorsqu'il venait de faire un discours sur les
-sombres devoirs qui incombaient à la jeunesse, après
-la guerre, et deux hommes le soulevaient pour le
-mettre debout, parce que sa jambe fracassée par une
-balle était encore dans un appareil... Mon Dieu! on
-ne peut pas exiger que l'on n'applaudisse que les<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>
-invalides glorieux ou les orateurs; mais ce rapprochement,
-entre les deux hommes qui me tenaient de
-plus près, mon mari et mon père, s'imposait par hasard
-à moi, malencontreusement...</p>
-
-<p>On m'accabla de compliments sous le prétexte que
-mon mari avait eu «le plus joli succès». Personne
-n'était moins fier que moi du succès remporté par
-mon mari, et rien ne pouvait m'être plus désagréable,
-pour une première fois que je me trouvais à Paris
-dans une réunion assez nombreuse, que d'être remarquée
-à un pareil titre. J'aurais voulu me cacher
-sous terre, je me sentais pâlir et verdir de dépit.
-Pour comble de disgrâce, d'autres personnes m'entendant
-complimenter s'écrièrent alentour: «Comment!
-cette charmante jeune femme est madame
-Achille Serpe!...» et demandèrent à m'être présentées
-et me félicitèrent de plus belle. J'étais cousine des
-Voulasne, on ne me le laissait point oublier; de
-plus, mon mari avait un pied sur leur scène, et l'on
-me faisait sentir toute la responsabilité que j'endossais
-du présent spectacle.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, madame, comment se fait-il que vous
-n'ayez pas accepté un rôle?... Ah! je parie que c'est
-la timidité qui vous retient!... Cela vous passera au
-bout de quelques mois de Paris... D'ailleurs, vous
-êtes excellente musicienne, m'a-t-on dit: par là, on
-peut toujours se rendre utile...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, objecta M. Juillet, le neveu des Du Toit,<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
-qui n'avait point parlé jusqu'ici, on peut avoir le talent
-de Rubinstein et manquer de ce qu'il faut pour
-accompagner: «Moi j'cass' des noisettes!...»</p>
-
-<p>Ah! ah! il avait la dent un peu dure, ce M. Juillet;
-mais si son observation était d'une malignité sournoise
-envers la maison, elle témoignait une fine intuition
-de mes sentiments, et j'en fus frappée.</p>
-
-<p>J'aurais bien voulu répondre quelque chose qui
-montrât à ce jeune homme que j'avais compris, que
-je lui savais gré de me deviner un peu; mais ce que
-je cherchais, je le trouvai un quart d'heure après.
-En attendant, je me contentai de rougir comme une
-sotte.</p>
-
-<p>Aussitôt, mécontente de moi, voilà que je me
-retourne tout entière contre moi-même, et que je me
-reproche de manquer de complaisance pour les plaisirs
-de la maison Voulasne, et de n'être, moi, qu'une
-orgueilleuse gonflée de prétention. Que je me sentais
-mal à l'aise! Le spectacle auquel je venais d'assister
-m'attristait malgré moi, et parce que toute l'âme que
-l'on m'avait faite se révoltait contre de si piètres distractions;
-mais dédaigner ces puérilités, mépriser ce
-qui faisait l'agrément de bonnes gens sans malice,
-n'était-ce pas manquer de charité, de goût même, et
-peut-être d'intelligence?</p>
-
-<p>Mon mari, ayant ôté son faux nez et quitté les coulisses,
-vint me rejoindre au moment où je subissais
-cette crise au milieu d'un cercle d'adulateurs. Les<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
-exclamations éclatèrent de nouveau et les félicitations
-recommencèrent.</p>
-
-<p>Je croyais qu'il allait en rire et se moquer tout le
-premier du rôle qu'il avait joué, mais il recevait les
-compliments avec son sérieux ordinaire, et il se rengorgeait!
-Il ne douta pas un instant que, si j'avais
-eu,&mdash;et de concert avec lui,&mdash;des appréhensions
-touchant cette soirée, elles ne fussent évanouies, dissipées
-comme les siennes, par la magie d'un seul mot
-prononcé, mais du mot fatidique à Paris: le succès.</p>
-
-<p>Je dus faire porter mes compliments, moi aussi,
-aux cousins Voulasne qui étouffaient sous une masse
-humaine claquant des mains, hurlant comme un
-peuple en délire. Ils partageaient le succès, mais le
-gros succès, eux, avec deux jeunes femmes, madame
-Kulm et madame de Lestaffet, que le coiffeur de
-l'Opéra,&mdash;s'il vous plaît!&mdash;avait grimées, mais à
-les égaler aux originaux, l'une en Grille-d'Égout et
-l'autre en La Goulue,&mdash;deux «chahuteuses» alors
-célèbres sur la Butte,&mdash;et qui avaient pris part, en
-face de M. Chauffin en «Valentin-le-Désossé», à un
-quadrille dit excentrique, digne, en vérité, de ceux
-que nous n'avions pas manqué d'aller voir, le mois
-précédent, à l'Élysée-Montmartre et même au Moulin
-de la Galette.</p>
-
-<p>Il y avait peut-être une certaine rivalité entre madame
-de Lestaffet et madame Kulm, parce qu'on prétendait
-que La Goulue était plus jolie que Grille-d'Égout,<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-mais cette vétille mise à part, je n'ai jamais
-vu, non, de ma vie je n'ai vu des êtres humains aussi
-parfaitement heureux, des gens donnant mieux l'apparence
-d'avoir accompli ce pourquoi ils étaient créés
-et mis au monde, et plus satisfaits et plus fiers de
-leur acte, plus dépourvus d'arrière-pensées, plus incapables
-de soupçonner qu'il pût y avoir action supérieure
-à la leur, que mesdames Kulm et de Lestaffet
-pour avoir dansé le quadrille propre aux filles de
-Montmartre, et que mes cousins Voulasne et leur ami
-Chauffin, pour s'être crus un instant confondus avec
-la grosse Dédé, le kanguroo boxeur ou Valentin-le-Désossé...</p>
-
-<p>Le monde, évidemment, était nouveau pour moi,
-et l'on jugera ma stupeur bien naïve, mais rien, jusqu'à
-présent, ne m'avait paru extraordinaire; or, cela
-me parut extraordinaire. Je n'avais jamais assisté, en
-province, qu'à des réunions ayant pour but, soit de
-faire entendre de la musique, soit de favoriser des
-mariages: je n'avais jamais vu de grandes personnes
-s'amuser.</p>
-
-<p>Tout l'épanouissement de ma cousine Henriette, on
-le put mesurer en le voyant s'affaisser comme un
-ballon crevé, une fleur ébouillantée, lorsque la famille
-Du Toit vint faire ses politesses. Henriette n'aimait
-pas les Du Toit qui lui représentaient des empêcheurs
-de danser en rond, mais aujourd'hui elle ne leur pardonnait
-pas d'avoir empêché Pipette de figurer sur le<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-tréteau. Comment les Voulasne avaient-ils laissé se
-développer chez leur fille un amour qui menaçait de les
-river à jamais aux Du Toit? Mais, parce que les Voulasne,
-innocents comme des enfants, dans leurs plaisirs,
-«ne voyaient jamais de mal nulle part». Que
-de fois, depuis lors, ai-je entendu à propos des Voulasne
-répéter cette expression: «Ils ne voient jamais
-de mal nulle part!» Ils prenaient leurs ébats, toléraient
-que chacun prît les siens, sans en venir à croire que
-prendre ses ébats pût entraîner des conséquences
-sérieuses. Mais le sérieux naît sous les pas les plus
-légers, et la fille aînée des Voulasne était touchée
-par un amour avec lequel on ne badine point.</p>
-
-<p>Isabelle aimait Albéric Du Toit; et depuis qu'elle
-avait pris en dédain les divertissements de la
-maison, elle manifestait une antipathie toute neuve
-pour M. Chauffin, l'organisateur des plaisirs, qui
-l'avait amusée jusqu'alors; elle affectait une tenue
-réservée, de graves pensers, un penchant pour «la
-grande musique», un vif mépris pour toute scène
-qui n'était point celle de la Comédie-Française. Elle
-s'assimilait par amour tout ce qu'elle connaissait des
-Du Toit, moins leur savoir-vivre, leur discrétion: et
-elle les compromettait et les rendait haïssables en
-agitant le drapeau de leurs opinions, qu'ils ne déployaient
-point eux-mêmes, et en dessinant la caricature
-de ce qu'ils auraient pu être s'ils n'avaient été,
-en réalité, de charmantes gens sans prétention, sans<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
-exigences, mais d'une vie opposée bout pour bout à
-celle que menaient les Voulasne.</p>
-
-<p>Vu mon mariage tout récent, je ne devais point
-être séparée de mon mari au souper; mais, comme
-on se plaçait librement, nous fûmes environnés par
-les Du Toit, qui décidément s'intéressaient à moi.
-Ah!... ma réputation!</p>
-
-<p>M. Juillet avait offert le bras à Isabelle, mais le
-cher Albéric n'était pas loin. La jolie amoureuse, de
-qui je n'avais vu jusqu'ici que la moue, se montra
-pour moi pleine de prévenances. Je goûtai beaucoup
-la conversation de M. Du Toit, où il y avait de la
-solidité, de l'expérience, une disposition à s'élever
-au-dessus des menus faits qu'on raconte. De toutes
-les personnes que j'avais vues jusqu'ici à Paris,
-c'était lui qui me rappelait le plus mon grand-père,
-quand il avait à qui parler. M. Juillet, plus concentré,
-était un jeune agrégé qui sortait de l'École normale;
-il y avait de l'amertume en lui et je ne sais quel
-sombre feu; était-il rongé d'une inquiétude mortelle?
-relevait-il de quelque blessure? on se le fût
-demandé; avec cela une certaine finesse rieuse allant
-jusqu'à la folâtrerie tout à coup, pour s'enfoncer, l'instant
-d'après, et plus volontiers, dans les profondeurs.
-On lui prêtait de l'ironie, ce qui lui faisait beaucoup
-de tort. Il avait parfois des mots cinglants, c'est certain;
-mais il en avait aussi d'autres qui le rendaient
-agréable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p>
-
-<p>Le souper fut pour moi la meilleure partie de la
-soirée, et il eut été presque un plaisir, si je n'eusse
-senti que mon mari était sur les épines parce que
-nous étions là groupés avec les Du Toit qui, dans la
-maison, se trouvaient momentanément en disgrâce.
-Aussi s'efforçait-il, autant que possible, de lancer
-quelques mots par-dessus la tête des Du Toit, afin de
-prouver qu'il ne s'enfermait point dans leur compagnie,
-des mots que l'on pût même interpréter
-comme une demande de secours; et on lui en
-envoyait en retour qui produisaient un effet baroque
-par leur réalisme concret au milieu des propos déliés,
-érudits, moraux ou spirituels de M. Du Toit ou de
-M. Juillet. Je me souviens par exemple que la conversation,
-autour de nous, roulant sur ce sujet:
-«Quel est le plus précieux des biens?» et quelqu'un
-ayant dit: «L'espérance», M. Juillet nous citait le
-texte d'une bien belle inscription latine, recueillie par
-lui sur une dalle d'église: «<em>Hic, in diem resurrectionis
-reservantur animae</em>...» c'est-à-dire: «Ici sont
-<em>réservées</em>, pour le jour de la résurrection, les âmes
-d'un tel... etc.» et il nous faisait frissonner en nous
-soulignant la grandeur de cette expression qui tue
-l'horreur de la mort en nous imprégnant de la certitude
-d'un jour à venir, lorsqu'un mot, qui mettait
-en liesse la table voisine, dévasta comme une trombe
-la sereine image qui nous charmait. Il s'agissait d'un
-trou au maillot de madame de Lestaffet; il y avait eu,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-paraît-il, un trou au maillot de madame de Lestaffet;
-quelques témoins le décelaient; madame de
-Lestaffet l'avouait; et M. Chauffin improvisait déjà un
-couplet pour la revue prochaine, sur le trou au
-maillot de madame de Lestaffet. Cela ne prouve ni
-qu'il fût mauvais de s'égayer du trou au maillot de
-madame de Lestaffet, ni qu'il n'y ait place légitime
-pour des plaisirs différents de celui qu'on éprouve à
-déchiffrer de belles épitaphes! Mais ce choc demeura
-pour moi inoubliable parce que, m'étant tournée
-vers mon mari pour lui dire: «Est-ce beau, ces
-âmes qui ne sont point considérées comme mortes,
-mais comme mises de côté, provisoirement, dans
-l'attente d'un grand jour!... Et quel langage!...» Je
-vis que si mon mari jugeait le «trou au maillot» d'un
-goût médiocre, il n'avait pourtant aucunement compris
-la sublimité du langage chrétien...</p>
-
-<p>Toute troublée encore de ce petit incident, je me
-tenais tapie, silencieuse, un peu fatiguée, dans le
-coin du fiacre qui nous ramenait rue de Courcelles.
-Mon mari me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! c'était, ma foi, très réussi...</p>
-
-<p>&mdash;Certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes-vous amusée, au moins?</p>
-
-<p>&mdash;Les Du Toit ne m'ont pas déplu...</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... les Du Toit, dit-il.</p>
-
-<p>Puis il réfléchit un moment pour ajouter:</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont un peu ternes...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne trouve pas. Ce sont des gens qui savent
-beaucoup de choses, qui pensent à quelque chose; ils
-ont des idées, des sentiments...</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont de belles âmes! dit mon mari.</p>
-
-<p>Je fus bien choquée; mon c&oelig;ur palpitait; une force
-vive en moi se révoltait. Je demandai avec un certain
-effarement:</p>
-
-<p>&mdash;Il est donc ridicule d'avoir une belle âme?</p>
-
-<p>Il me dit, avec hésitation, parce qu'il était toujours
-très embarrassé pour exprimer des sujets d'ordre
-moral:</p>
-
-<p>&mdash;C'est une question de milieu... Chez les Voulasne...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! fis-je un peu vivement, chez les Voulasne,
-est-ce que vous croyez que moi-même j'aie
-l'âme de madame de Lestaffet, ou de madame Kulm,
-ou de monsieur Chauffin?... est-ce que vous seriez
-satisfait que l'on fît des couplets sur le maillot de
-votre femme?... sur son maillot crevé?...</p>
-
-<p>&mdash;J'en mourrais de honte! dit-il, ah! pour cela
-non, cela n'est pas dans mon caractère!...</p>
-
-<p>Je voyais qu'il était sincère et que cette idée le faisait
-bondir. C'était une de celles auxquelles il devait
-toujours être le plus sensible: il n'eût jamais supporté
-que la tenue de sa femme fût prise en défaut.</p>
-
-<p>&mdash;Madame Kulm, repris-je, madame de Lestaffet,
-voilà donc le genre de femmes qui s'harmonise au
-milieu Voulasne?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p>
-
-<p>Il était très ennuyé de l'effort que je lui demandais
-pour raisonner là-dessus. Il n'était pas accoutumé à
-cela; il n'y avait jamais songé. Il me dit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;La plupart des hommes que vous avez vus là,
-ce sont des hommes qui ont travaillé tout le jour:
-ils demandent à se distraire...</p>
-
-<p>A mon tour de ne savoir que dire. Mais je pensais
-à mon père, autrefois, qui avait aussi travaillé tout
-le jour, préparé ou prononcé de grandes plaidoiries,
-présidé des conseils d'administration, ou composé
-tout un journal, et qui, le soir, ne songeait à se distraire
-que par de si belles causeries avec son beau-père,
-grand travailleur lui-même, ou avec ces messieurs
-de la ville, dont la distraction, à eux, était de
-l'entendre parler ou lire, et lire uniquement les plus
-beaux livres. Ah! il ne s'agissait pas de gaudrioles
-avec lui, et pourtant il savait rire et savait faire
-rire!... Enfin, je pensais à ce M. Du Toit qui devait
-avoir de même beaucoup à travailler, et à ce M. Juillet,
-agrégé, et qui venait de passer sa thèse de doctorat...
-Je les citai à mon mari comme exemples de
-gens très occupés, et qui devaient certainement exiger
-un choix dans leurs distractions.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Du Toit, passe encore!... Quant au
-neveu, pédanterie à part, il est pareil à beaucoup, je
-suppose...</p>
-
-<p>Cela me fit mal, d'entendre parler ainsi d'un<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>
-homme dont la qualité d'esprit m'avait tenue durant
-une heure en haleine. Je l'avais vu cultivé et grave,
-ce M. Juillet, sans le trouver pédant; et je l'avais
-entendu rire et presque gaminer avec Pipette, par
-exemple. J'eus le très grand tort de dire:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, vos Voulasne, ils sont très gentils, oui,
-mais voilà presque deux mois que nous les fréquentons,
-et deux ou trois fois par semaine, n'est-ce pas?
-Eh bien! je n'ai pas entendu encore, ni d'eux ni
-de leur entourage, un seul mot qui les place au-dessus...
-mettons: de votre homme de peine, qui
-fréquente lui aussi, le dimanche, les cafés-concerts,
-les mêmes ou peu s'en faut, et chantonne pour ma
-femme de chambre, en frottant le parquet, les
-mêmes insanités dont vos cousins et leurs amis se
-délectent!...</p>
-
-<p>Nous atteignions la maison; mon mari descendit
-de voiture, m'aida à mettre pied à terre et ne
-m'adressa pas la parole dans l'escalier. Une fois dans
-l'appartement, et le verrou tiré, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine, je serais désolé que vous vous abandonniez
-à un sentiment d'aigreur contre un genre de
-vie qui vous déconcerte, je n'en suis pas trop étonné;
-mais tout doit vous déconcerter un peu, parce que
-vous arrivez de Chinon, ne l'oublions pas. Patientez,
-que diable!...</p>
-
-<p>Ma grand'mère m'avait fait jurer solennellement de
-ne jamais laisser la moindre difficulté entre mon<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
-futur mari et moi se traduire par des paroles. Elle
-m'avait dit: «Des sujets de mécontentement, mon
-enfant, il en naît, c'est inévitable, et dans les
-ménages les plus unis; mais évite à tout prix qu'ils
-soient confirmés par des paroles: tant que rien n'a
-été dit, tout peut être oublié; mais les mots prononcés,
-ce sont des marques au fer rouge.»</p>
-
-<p>Peut-être en avais-je trop dit déjà! car les paroles
-que mon mari répondait à ma plainte faisaient l'effet,
-sur mon épiderme, d'un fer déjà bien chaud!... C'était
-une leçon adressée à mon inexpérience, un avertissement
-pour l'avenir, et, sur un ton volontairement
-modéré, une sommation de ne franchir sous aucun
-prétexte certaine borne. La maison des Voulasne,
-c'était notre fonds.</p>
-
-<p>Ah! si je n'avais pas été dressée, comme je l'ai été,
-par ma famille et mon couvent, ma vie conjugale
-était de ce jour-là flambée! On me dira, et il n'a pas
-manqué de gens pour me dire: «Mais si vous n'aviez
-pas subi l'éducation qui fut la vôtre, peut-être vous
-fussiez-vous beaucoup plu chez les Voulasne?...»
-Ah! bien, alors je ne regrette pas mon éducation et
-ses conséquences.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="V" id="V">V</a></h2>
-
-
-<p>Le dimanche, mon mari, pour m'être agréable,
-m'accompagnait à la messe de la petite église Saint-François-de-Sales,
-à quatre pas de chez nous: on
-n'avait pour ainsi dire qu'à traverser le Parc Monceau.
-J'avais gardé du couvent un goût particulier pour la
-messe matinale: elle ne ressemble pas aux autres;
-elle est plus intime et plus simple; beaucoup de
-femmes y communient; enfin, j'ai toujours eu l'impression
-qu'on s'y retrouve plus sûrement entre vrais
-chrétiens. Mais mon mari avait eu, lui, de tout temps,
-l'habitude de faire la grasse matinée le dimanche.
-Je m'aperçus promptement qu'il lui en coûtait beaucoup
-de ne pouvoir demeurer au lit, à sa guise, au
-moins un jour par semaine, et je n'eus pas le courage
-de lui imposer ce sacrifice plus longtemps. Ce n'était<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>
-que prévenir un retour à ses vieilles coutumes, qui
-se serait effectué sans que j'y misse la main, mais en
-proposant moi-même à mon mari de nous contenter
-de la messe de midi, je m'épargnai la disgrâce d'être
-abandonnée, toute seule, un prochain dimanche,
-à celle du matin. Nous prîmes donc l'habitude de
-n'aller qu'à la messe de midi, c'est-à-dire à une réunion
-de gens distraits, pressés de déjeuner, ou de
-courir aux matinées, et qui semblent faire au bon
-Dieu une suprême concession: on sent que de tous
-leurs devoirs religieux, ce bout de messe-là est le
-dernier. Je me moquais de ces catholiques négligents,
-dans les débuts; peu à peu, comme les autres, je m'accommodai
-très bien de cette formalité réduite pendant
-laquelle ma pensée n'avait ni le loisir ni même le
-désir de descendre jusqu'à cet arrière-fonds de nous-mêmes
-où le sens religieux se retrouve. Ma piété,
-naturellement, diminua. Quelquefois, pendant cette
-messe de midi, mes souvenirs d'enfance, de pension,
-de jeune fille affluaient, et liés tout à coup au présent,
-me donnaient de la vie une image si incohérente
-que j'en étais étourdie: une si grande part faite à
-Dieu au commencement de la vie, une si misérable
-portion dès que la vie semble avoir adopté son sens
-définitif!...</p>
-
-<p>Il m'arriva, avec ce régime de la messe de midi, où
-le prêtre ne nous dit pas un mot, d'oublier les Quatre-Temps,
-les Vigiles; de grandes fêtes se présentaient,<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>
-nous surprenaient, sans qu'on leur fît plus d'honneur
-qu'à un dimanche. Un jour, en m'apercevant
-d'un pareil oubli, je dis à mon mari:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vous qui vous félicitiez d'avoir épousé
-une femme dévote!...</p>
-
-<p>Ah! mais, c'est qu'il ne trouva pas du tout cela
-drôle! Oui, certes, il avait entendu épouser une femme
-dévote! Sans doute, il ne fallait pas que cette dévotion
-l'incommodât ni se fît remarquer; mais bien plus
-encore il redoutait qu'elle diminuât jusqu'à menacer
-de s'éteindre. Ce qu'il fallait, c'était que ma religion
-me permît de figurer au dehors comme les femmes
-qui n'ont point de religion, mais qu'au dedans elle
-conservât toute sa chaleur avec ses avantages. Pour
-Noël, il me fit cadeau de quatre jolis volumes admirablement
-reliés en maroquin; c'étaient les <em>Sermons
-choisis</em> de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon,
-et les petits traités de morale de Nicole.</p>
-
-<p>Il fut le premier à m'engager à revoir une ancienne
-compagne de couvent que j'avais rencontrée dès mon
-arrivée à Paris, chez une couturière de la rue Tronchet.
-Elle s'appelait autrefois Charlotte Le Rouleau,
-et elle avait épousé un M. de Clamarion. Elle habitait
-rue Monsieur, sur la rive gauche, comme les
-Du Toit.</p>
-
-<p>Lorsque, entre autres confidences de jeunes femmes,
-je racontai à madame de Clamarion la vie que j'avais
-menée depuis mon mariage, en compagnie de mes<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
-cousins Voulasne, elle en fut épouvantée; elle me
-tint pour tombée vivante dans l'Enfer; elle ne connaissait,
-quant à elle, rien de pareil. Moi qui avais
-cru, naïvement, que l'on menait toutes les jeunes
-mariées dans les cabarets montmartrois!... Son
-mari, grâce à Dieu, disait-elle, lui avait épargné les
-mauvaises connaissances; elle fréquentait un monde
-«exquis», affirma-t-elle, confiné dans le vieux faubourg
-et qui entretenait peu de communication avec
-«la population interlope de l'autre rive». Je me
-sentais toute honteuse d'habiter près du Parc Monceau.
-La description que Charlotte me faisait de son
-monde, si calme, si hostile à l'esbrouffe américaine
-qui déjà nous envahissait, si conservateur des bonnes
-manières françaises, m'attendrissait. Je lui demandai
-ce que faisait son mari. Elle eut presque l'air froissé:
-«Oh! mais, rien!» dit-elle. Il chassait une partie
-de l'année; il tirait aux pigeons; il avait son cercle.
-La fortune, selon toute apparence, devait être des plus
-ordinaires, mais on espérait en l'héritage d'une certaine
-tante; et les parents Le Rouleau, je le savais,
-étaient riches.</p>
-
-<p>Charlotte était désolée de ne point me faire
-embrasser son bébé, que l'on promenait aux Tuileries.
-Elle me montra des quantités de photographies
-d'un marmot joufflu, à six mois, à un an, à dix-huit
-mois; puis celle du papa, un blondin frisé, de figure
-<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>quelconque, en brigadier au 2<sup>e</sup> cuirassiers, puis
-épaulant à Monte-Carlo, puis à cheval dans une allée
-du Bois.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien contente, ma petite Charlotte, de
-vous trouver heureuse!</p>
-
-<p>Tout à coup, Charlotte me passe un bras autour
-du cou, m'embrasse et se met à pleurer:</p>
-
-<p>&mdash;Ma pauvre Madeleine! me dit-elle, mon mari ne
-m'aime pas!...</p>
-
-<p>&mdash;Comment! est-ce possible?... après trois ans
-de mariage à peine!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! dit-elle, les années n'y font rien, allez...
-Il a une maîtresse... Oh!... il l'avait déjà avant la
-naissance de mon petit... Vous voyez!...</p>
-
-<p>A mon tour d'être abasourdie et de m'indigner:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a à Paris de ces créatures!...</p>
-
-<p>Je m'étais fait, depuis que je courais les petits
-théâtres, une idée à moi des femmes qui me semblaient
-destinées à détourner nos maris.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! m'interrompit Charlotte, ce n'est pas ce que
-vous croyez, c'est la comtesse de P..., une femme du
-meilleur monde, âgée quarante-cinq ans, maigre et
-laide, une amie intime de ma belle-mère, presque de
-son temps, d'ailleurs, et que je suis obligée de recevoir
-ici!...</p>
-
-<p>&mdash;Est-il possible?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle simplement, d'un certain ton d'aînée
-qui signifiait, je crois: «Vous verrez que c'est possible!»...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span></p>
-
-<p>Mon instinct se révoltait; sans prononcer une
-parole, j'eus un mouvement que Charlotte devina,
-parce que nous avions longtemps vécu ensemble, et
-qui voulait dire: «Mais il n'y a donc pas moyen de
-se révolter contre cette situation?»</p>
-
-<p>Elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mes larmoiements, mes récriminations, si vous
-saviez comme ces hommes-là ont une façon de vous
-en faire comprendre le ridicule... et la vanité! Quand
-cela m'a soulevé le c&oelig;ur par trop fort d'être contrainte
-à voir ici cette pimbêche, j'ai cru pouvoir
-m'en ouvrir à ma belle-mère; mais ma belle-mère
-m'a fait signe de ne pas continuer et elle m'a dit en
-propres termes: «Dans notre famille, ma chère
-enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et
-d'élever nos enfants de notre mieux...» L'usage...
-Ce mot-là vous rabat le caquet, je vous prie de le
-croire, quand on n'est, comme moi, qu'une petite
-bourgeoise...</p>
-
-<p>Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous
-étions sur le même banc, au Sacré-C&oelig;ur, ignorantes
-et prêtes à tout. Mais elle avait un demi-million de
-dot, et moi rien; et voilà les destins différents qui
-s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres!
-Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement
-tous ses v&oelig;ux: joli garçon, beau nom, noble faubourg!
-Et la voilà qui, pour les quinze ou vingt mille
-francs de rentes qu'elle apporte à une famille appauvrie,<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>
-a acquis tout juste le droit de servir chez une
-madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me
-trouvai pas, par comparaison, si à plaindre.</p>
-
-<p>Je fis à mon mari le récit de ma visite. Il montra
-beaucoup d'intérêt pour le cas de mon amie, et il
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà des femmes admirables!</p>
-
-<p>J'espérais revoir Charlotte qui avait paru trouver
-un soulagement à se confier à moi. Elle vint, longtemps
-après ma visite, déposer une carte chez mon
-concierge, et quand j'essayai par deux fois de la
-revoir chez elle, il me fut répondu qu'elle était sortie.
-Nous n'étions pas du même monde. Ceci était si vrai
-que, de moi-même, sans songer à Charlotte, je quittai,
-peu après, sa couturière. J'ai rencontré madame de
-Clamarion, des années plus tard, à une vente de
-charité. Elle me parla très gentiment. Je la complimentai
-parce que je voyais souvent son nom, dans les
-journaux, à la tête d'une quantité d'&oelig;uvres où elle
-payait, c'était probable, plus de sa personne que de
-sa bourse. Elle me parut, en effet, complètement
-absorbée par cette besogne et par son fils unique;
-elle était mise sans aucune recherche, comme une
-femme qui a oublié son sexe. C'était une résignée et
-elle semblait avoir trouvé la paix, même un bonheur.</p>
-
-<p>Je me doutais bien que mon mari souhaitait me
-voir fréquenter quelques-unes de ces femmes jugées
-par lui «admirables». Il le souhaitait parce qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>
-comprenait que je trouverais peut-être près d'elles
-l'agrément qui me manquait ailleurs, et il le souhaitait
-parce qu'il tenait avant toute chose à ce que je
-ne m'écarte point du type de femme qu'il avait voulu
-en moi. C'étaient des femmes qui ne l'amusaient pas,
-mais qu'il jugeait indispensables à la maison. Malheureusement,
-il en connaissait peu. Madame de
-Clamarion, c'en était une qui nous échappait. Je
-pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient
-fait les avances les plus caractérisées; mais il y avait
-interdit sur les Du Toit, au moins aussi longtemps
-que leur conflit avec les Voulasne n'aurait pas reçu
-de solution.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2>
-
-
-<p>&mdash;Mais, dis-je un jour, en souriant, à mon mari,
-je m'aperçois que vous n'avez que de mauvaises fréquentations!...</p>
-
-<p>Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde
-inavouable, mais que, étant célibataire, il n'avait pas
-songé à se ménager les gens qu'on aime, une fois
-marié, à réunir à sa table. Et c'est un choix qu'il
-n'est pas si aisé d'improviser.</p>
-
-<p>Voyait-il l'entourage de sa mère et de sa s&oelig;ur? Et
-quel était, d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le
-faire parler là-dessus; ce voile tendu sur son passé
-ne me fut découvert que par lambeaux qui tombèrent
-d'année en année. Les amis des Voulasne, voilà quels
-étaient ses amis. Eh bien! les allait-il renier, ou
-se disposait-il à me les faire adopter? Le loisir nous<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>
-manquait déjà pour méditer ou discuter ensemble
-cette question, car, sans plus tarder, les amis des
-Voulasne nous priaient à dîner.</p>
-
-<p>La plupart de ces messieurs étaient des industriels,
-des fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier,
-quelques gens de bourse, un commissaire-priseur,
-et parmi les intimes des Voulasne, des oisifs
-tout simplement. Leur éducation, en général, avait
-été rudimentaire; ils étaient à peu près illettrés,
-informés tout au plus des livres qui faisaient scandale,
-et n'ayant lu, d'un bout à l'autre, que les gauloiseries
-d'Armand Silvestre. Mais, comme tout Paris,
-ils connaissaient le théâtre. Ils me faisaient, à moi,
-l'effet d'êtres mal équarris, mais ils étaient pleins
-d'une grosse vie, d'un fort appétit, et leur audace
-était sans bornes. Leurs femmes étaient ou élégantes, et
-alors tout toilettes, ou franchement sacrifiées, réduites
-à néant, telle la pauvre madame Grajat, pour qui
-j'éprouvais une pitié profonde à cause de la vie
-désordonnée de son mari et de la misérable mine
-qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers,
-les courses, les coulisses, et toutes les sortes
-d'histoires amoureuses.</p>
-
-<p>Grajat avait été un des témoins de mon mari lors
-du mariage; il était un de ses plus vieux amis, son
-«grand confrère». Grajat était un homme d'une cinquantaine
-d'années, mais d'aspect encore jeune, très
-robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>
-épais et drus comme un poil de brosse, des yeux
-d'un bleu céleste, angéliques, inquiétants, l'encolure
-d'un taureau, des mains de terrassier. Officier de la
-Légion d'honneur, inspecteur des travaux de la Ville,
-une fortune faite, il avait de l'argent dans cinq ou
-six théâtres, et une liaison affichée avec une artiste du
-Palais-Royal. Il était un adjudicataire important des
-travaux de l'Exposition universelle qui se préparait, et
-il avait procuré à mon mari quelques reconstitutions
-historiques, qui devaient, affirmait Grajat, surtout
-en ma présence, lui rapporter sinon de gros bénéfices,&mdash;car
-je ne sais quelle combinaison lui barrait le
-Pactole,&mdash;du moins beaucoup d'honneur, et la croix.</p>
-
-<p>Il venait dîner à la maison une fois par semaine.
-Mon mari invitait avec Grajat quelques-uns de ses
-anciens camarades. Nous ne pouvions guère être plus
-de quatre ou cinq à table, car notre salle à manger
-était celle d'un ménage de poupée, et je n'avais,
-pour servir, qu'une petite femme de chambre, à la
-grande humiliation du maître de maison qui, plus
-que la croix, peut-être, ambitionnait les moyens
-d'avoir un domestique en livrée.</p>
-
-<p>Entre ces messieurs, il n'était question, dans ce
-temps-là, quand ce n'était pas du général Boulanger,
-que de l'Exposition universelle. Il était question de
-l'Exposition universelle, non pas à un point de vue
-général, au point de vue du pays, par exemple, ou
-des sciences, ou des arts, ni même de l'architecture,<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-mais au point de vue des affaires personnelles de tel
-et tel d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec
-tel ou tel autre, et cela tout le temps du moins que la
-réunion était dominée par la personne considérable
-de Grajat. Il est vrai que si la personne considérable
-de Grajat n'était plus là, elle laissait une trace indélébile
-sur laquelle tous marchaient à la queue-leu-leu,
-suivant comme une piste la direction de l'aîné qui
-avait, en toutes ses entreprises, réussi.</p>
-
-<p>Leur langage m'étonna longtemps par le contraste
-qu'il offrait avec celui des hommes que j'avais
-écoutés autour de ma famille. Ni mon grand-père ni
-mon père n'agissaient en vue de gagner de l'argent;
-ils avaient une profession dont ils s'acquittaient
-presque religieusement, en sachant se contenter de ce
-qu'elle rapportait; et leur esprit était tourné de telle
-sorte que l'intérêt national, général, ou l'intérêt moral,
-occupât en toutes circonstances le premier plan.</p>
-
-<p>Grajat était «un entrepreneur»; son souci se bornait
-à exécuter des opérations fructueuses. Toute
-considération d'un ordre plus élevé eût entravé son
-élan. C'était un homme utile, indispensable peut-être,
-et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient
-autour de lui, à ma table, étaient aussi des
-hommes utiles, indispensables peut-être, à sa suite,
-et des hommes dont il serait un peu présomptueux
-à moi de dédaigner le rôle; mais aucun de ces messieurs,
-autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-pût me laisser seulement soupçonner qu'il pensait à
-rien hormis à ses honoraires, à ses affaires, et, pour
-moi, fille et petite-fille d'hommes voués à la vie
-morale, étaient et devaient demeurer, en dépit de ces
-amis de mon mari, entachés d'infériorité.</p>
-
-<p>Nous retrouvions le même état d'esprit chez les
-Kulm, chez les Lestaffet, chez les Baillé-Calixte,
-d'autres amis encore des Voulasne, mais avec cette
-différence que les femmes, dans ces maisons, tenant
-une grande place et prétendant à l'élégance, chacun
-s'y efforçait aux belles manières, s'y parait de son
-mieux, on pourrait dire: s'y endimanchait tous les
-jours; avec cette différence aussi que, ces maisons
-étant opulentes, attiraient une clientèle nombreuse
-où les débris d'une société ancienne et plus polie se
-mêlaient, quêtant des emplois lucratifs, chantant,
-dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu'à aimer
-pour obtenir une bouchée de pain.</p>
-
-<p>Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conservé,
-de ce premier chapitre, incertain, de sa biographie,
-un accent léger qui charmait dans sa bouche. Elle
-avait une physionomie peu expressive, mais sa
-grâce de bel animal était encore très puissante sur les
-hommes. Madame Kulm appartenait à une honorable
-famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une
-aventure beaucoup trop retentissante. Elle montrait
-une figure chiffonnée, un nez de trottin, des dents
-de souris, des yeux de gavroche crevant de malice.<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses audaces.
-Elle avait le goût vulgaire et s'en flattait.
-«Avec elle, disaient ces messieurs, à la bonne heure,
-on est à l'aise!»</p>
-
-<p>Quant à madame Baillé-Calixte, née Calixte, elle
-était fille d'un restaurateur connu. C'était une femme
-très instruite, la plus intelligente et de beaucoup,
-dans ces réunions. Elle avait pour son mari, et pour
-la situation de son mari, qu'elle confondait avec lui,
-un dévouement sans limites. Toutes ses inclinations,
-on le voyait,&mdash;on le voyait trop, dans ce monde-là,&mdash;étaient
-pour la vie bourgeoise la plus traditionnelle
-et conventionnelle, mais, une fois admis le principe
-qu'une femme peut servir son mari et la situation
-de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement,
-aucun choix dans les moyens d'atteindre cette
-fin. Elle adoptait cette société non par penchant
-mais par vertu; elle l'adoptait de propos délibéré, et
-elle en adoptait tous les rites, ayant la terreur d'y
-être suspecte, d'y paraître déplacée. Son mari venait de
-donner toute l'ampleur d'une industrie à la fabrication
-des bicyclettes, il avait une foi d'apôtre dans le succès
-prochain des moyens mécaniques de locomotion. Madame
-Baillé-Calixte suivait son mari, et «travaillait»
-avec son mari, dans les milieux où celui-ci trouvait
-des hommes, des capitaux, et tout un public neuf,
-pour seconder ses entreprises. Madame Baillé-Calixte,
-excellente mère de famille, qui avait été la nourrice<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>
-de ses quatre enfants, qui élevait ses filles avec
-un soin et des scrupules inouïs, adoptait le ton de
-madame Kulm et de madame de Lestaffet, se laissait
-dire des choses «colossales», et parfaitement serrer
-de près par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accusât
-d'avoir des m&oelig;urs rétrogrades, enfin professait
-avec une éloquence de brevet supérieur ces théories
-anarchistes et cette philosophie de courtisanes, qui
-commençaient à s'insinuer à cette époque parmi nous.</p>
-
-<p>Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient
-franchement et s'amusaient en toute innocence.
-Pour eux, point de soucis d'affaires, nulle ambition,
-pas davantage de coquetterie, de flirts, ni de vice
-non plus à satisfaire. Cousins entre eux, ils avaient
-joué l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'étaient des
-gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de
-longue date, amassé une fortune par le vieux procédé
-français du bas de laine, sans laisser soupçonner
-autour d'eux qu'ils pussent être autres que de petits
-rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans
-le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel
-qui ne dépassait pas dix mille francs. Et ils fussent
-demeurés là, toute leur vie, c'est probable, sans relations
-que quelques vieux amis de famille, dont étaient
-les Du Toit, si M. Chauffin ne leur eût démontré un
-beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient
-être logés dans un hôtel, et dans le plus riche
-quartier futur de Paris, tout en faisant une magnifique<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
-opération, le prix du terrain devant tripler en
-dix ans, et l'hôtel, tout construit, à demi meublé,
-étant laissé par-dessus compte. Aussitôt transplantés,
-installés et guidés par Chauffin ami des plaisirs, ces
-bonnes gens avaient ouvert les yeux à la vie comme
-des enfants à leur premier voyage. Changé le quartier,
-changée l'habitation, changés les témoins ordinaires
-de leur petite existence, et, surtout, décédés les derniers
-parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de
-cinq ou six ans pour que le ménage adoptât le train
-de vie qui aujourd'hui était le sien. Tous deux, d'un
-naturel enjoué, heureux, un peu puéril, avaient lâché
-leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met dans
-une pension nouvelle, et ils appartenaient dorénavant
-à qui saurait leur indiquer de nouvelles façons de se
-divertir. Plus que personne, ils étaient disposés à se
-laisser éblouir par tout ce qui prenait un air de fête;
-et, sans profession, sans soucis, ils se croyaient,
-eux, perpétuellement à la fête, rien qu'à la fête, tout
-entiers à la fête. Ah! que leur façon d'y prendre part
-et de n'en voir, en bon public, que la face agréable
-et bonne, était touchante! Je commençais à leur
-rendre justice. C'étaient vraiment d'excellentes gens.</p>
-
-<p>Lors d'un certain dîner chez les Kulm, on vit pour
-la première fois, je m'en souviens, une ombre ternir
-le front des excellents Voulasne. Et la chose était si
-insolite qu'elle ne put passer inaperçue de personne.
-Nous en savions la cause; d'autres la devinèrent.<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-Leur fille, Isabelle, contrariée dans son amour pour
-Albéric Du Toit, menaçait de faire une maladie, sinon
-pis. Elle refusait de boire et de manger; refusait réunions,
-parties de plaisir; refusait de s'habiller; refusait
-même de quitter le lit; elle faisait grève. Les
-parents, dénués totalement d'autorité, n'ayant jamais
-accompli un acte de répression, et gâtés par la facilité
-des relations de parents à enfants tant qu'il ne s'agit
-entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont
-des jeux, se montraient plus décontenancés que si
-leur fille se fût compromise. Les bons Voulasne, qui
-ne croyaient certainement appliquer aucun principe à
-la vie, étaient en proie à un courroux tout pareil à
-celui de ma grand'mère Coëffeteau, lorsque je m'étais
-avisée, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment:
-ils obéissaient, comme tout le monde, à de
-vieilles idées, et entre autres à celle qui veut que
-l'autorité s'exerce de haut en bas. Cet ordre étant
-détruit, si près d'eux, ils ne comprenaient plus rien
-à rien, donnaient leur langue au chat. Henriette
-hochait la tête, à tout propos, comme si, des jours à
-venir, pas un ne fût plus fait pour elle; Gustave,
-morne et boudeur, en voulait à tous de son désagrément
-domestique, comme un grand gamin qu'il était;
-et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'était que sa
-femme avait décidé, pour éloigner Isabelle des Du
-Toit, de partir pour le Midi, précipitamment, devançant
-la saison et le groupe d'amis qui servaient à y<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
-tuer le temps en leur compagnie. Il y avait, en outre,
-en perspective, un «dîner de têtes» chez les Baillé-Calixte,
-pour le Mardi Gras. Gustave eût consenti à
-tout mariage d'Isabelle qui lui eût permis, à lui, de
-ne pas quitter Paris demain et de préparer sa «tête»
-pour le prochain carnaval. Mais Henriette essayait
-de lui faire entendre que ce n'était pas un gai dîner
-qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais dix,
-mais vingt dîners, car ils étaient gens à vous accommoder
-subrepticement à l'eau bénite, témoin Isabelle,
-en quelques mois rendue par eux, même à distance,
-méconnaissable...</p>
-
-<p>J'étais, quant à moi, fort embarrassée, parce
-qu'Henriette non seulement m'autorisait à lui parler
-de son ennui, mais me comblait de ses confidences.
-Ce mariage n'était pas, évidemment, de ceux qu'on
-juge tout indiqués, étant donnée la dissemblance des
-m&oelig;urs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin,
-Isabelle était amoureuse... Je ne pouvais me défendre
-d'en souhaiter la réalisation, personnellement, puisque
-les Du Toit me plaisaient et puisque j'eusse donné
-beaucoup pour que leur influence balançât celle des
-Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et C<sup>ie</sup>. Mon mari,
-lui, flattait sans vergogne les désirs de ses cousins.
-Madame Baillé-Calixte trouva moyen d'être initiée
-aux chuchoteries. On s'aperçut que les Kulm et les
-Lestaffet savaient tout. Puisqu'il en était ainsi, pourquoi
-ne pas tenir franchement conciliabule? Henriette<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>
-Voulasne espérait précisément que l'opinion de ces
-messieurs déciderait son mari à boucler ses malles au
-plus vite.</p>
-
-<p>A notre grand étonnement, Grajat, le dernier
-informé, au seul nom des Du Toit, entama, d'emblée,
-avec la décision foudroyante qui lui était coutumière,
-la louange du président, de sa femme, de son fils, de
-toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui;
-il se moquait de se jeter à la traverse des intentions
-de monsieur ou de madame Voulasne; il avait, en
-cela comme en toutes choses, son idée à lui; quelle
-était-elle? Nous devions le savoir un jour. En tout
-cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait, à parler
-des Du Toit, le feu qu'il employait à traiter une
-affaire. Mon mari le tira par la manche, le pinça,
-l'attira à part, lui dit en propres termes qu'il contristait
-gravement ses cousins. Tous les témoins étaient
-incommodés de cette indécente ingérence dans une
-discussion de caractère intime et provoquée par une
-confidence.</p>
-
-<p>Il se produisit dans les esprits un phénomène que
-j'ai observé maintes fois depuis, chez ce monde qui
-faisait fi des délicatesses d'épiderme: c'est qu'une
-opinion violente les pénétrait comme un caillou lancé
-dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu qu'elle
-fût un peu rude, et bien assénée, s'imposait à eux
-comme à des êtres stupides. Tous ces gens avaient de
-la santé, de la vigueur, un élan de vie merveilleux;<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>
-ils semblaient très forts; eh bien! leur organisme
-excellent était d'une insigne lâcheté. Ils capitulaient,
-faute d'arguments moraux. La balourdise de Grajat,
-qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se
-maintenait, et sur le ton péremptoire, se gagna des
-approbateurs. Ah! les grandes capacités de M. Du Toit,
-son crédit, son influence au Palais, nous furent
-révélés ce soir-là! Pour certains de ces messieurs,
-sans cesse à l'affût des puissances, les ressources que
-pouvait offrir la parenté du président Du Toit étaient
-d'un effet sûr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement,
-auraient pu se moquer, insouciants, sans
-besoins, sans affaires, et qui, d'ailleurs, depuis toujours
-avaient eu à eux les Du Toit. Eh bien! les Voulasne
-subirent le mouvement que suscitait la volonté
-brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en
-était abasourdie tout d'abord; puis, en très peu de
-temps, si pauvre était sa résistance, qu'on la vit rougissante,
-humiliée, presque honteuse... Alors, vraiment!
-tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie
-aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari comme elle,
-nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle
-et son mari regardèrent de même leur ami Chauffin.</p>
-
-<p>Tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie
-aux Du Toit.</p>
-
-<p>Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de
-nos bons cousins. Je ne pus m'empêcher de le faire
-remarquer à mon mari, aussitôt dans la voiture qui<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-nous ramenait à la maison. Il fut très étonné. Rire
-des Voulasne, fût-ce sans malice, mon mari y était
-d'autant moins disposé qu'il obéissait comme eux à
-la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parlé,
-en particulier, vers la fin de la soirée. Que lui avait-il
-pu dire, pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et
-d'Albéric Du Toit fût devenu chez nous comme un
-commandement de Dieu?</p>
-
-<p>&mdash;Grajat?... dis-je à mon mari, Grajat a tout simplement
-voulu m'être agréable, à moi personnellement,
-car il savait ma sympathie pour les Du Toit...</p>
-
-<p>Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux
-galanteries dont Grajat, en effet, me comblait depuis
-le jour de mon mariage, mais me comblait avec une
-liberté, une outrance, qui les rendait bénignes, insignifiantes.</p>
-
-<p>J'aurais voulu qu'on m'accordât que j'avais bien
-jugé, du premier coup, les Du Toit, puisque, après
-moi, un homme comme Grajat les déclarait si précieux
-à posséder parmi ses proches. Ah! bien, ouiche! les
-raisons qu'avait Grajat de prôner le président du tribunal
-civil étaient d'une autre qualité!...</p>
-
-<p>En attendant, me voilà d'accord avec Grajat, obligée
-à tenir Grajat pour un sauveteur, à lui manifester ma
-reconnaissance, à me montrer son alliée dans une
-entreprise conforme à mes v&oelig;ux! Grajat, malgré ses
-galanteries, se souciait assez peu, je crois, que je lui
-fisse bonne ou mauvaise figure; on eût même dit que<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-mon hostilité secrète le piquait favorablement; il me
-taquinait davantage ou me prodiguait plus de grâces,
-à sa façon, quand je lui opposais cette froideur glaciale
-qui me valut de lui le surnom de «Banquise». Lorsqu'il
-nous emmenait au théâtre, ou nous en ramenait,
-dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: «La
-voiture de madame la Banquise est avancée», et c'était
-un mot qui déridait mon mari. Toutefois, comme je
-me défendais moins de ses loges ou de ses fauteuils
-depuis que nous menions même campagne, nous
-allions, grâce à lui, souvent avec lui, au moins deux
-fois la semaine au théâtre. Je serais mal venue à le
-regretter, car cela ne m'était ni désagréable, ni inutile,
-et s'il est vrai que sans son intervention nous
-serions allés tout de même au théâtre, je n'aurais
-cependant pas vu le quart des pièces que je connus à
-cette époque-là, car nous étions très économes.</p>
-
-<p>Il va sans dire qu'un Grajat, même galant, n'allait
-pas me demander quels spectacles je préférais. Pour
-mon mari, d'ailleurs, tout coupon était le bienvenu,
-où qu'il vous donnât le droit d'aller, du moment qu'il
-était de faveur.</p>
-
-<p>Va donc pour les théâtres auxquels Grajat s'intéresse!
-Va pour les pitreries qui font le bonheur des
-Voulasne!...</p>
-
-<p>Et avec cela, mon mari tenait à ne point me laisser
-perdre le type qu'il aimait en moi, le type de la femme
-irréprochable, le type de ce qu'on nommait encore,<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>
-dans ce temps-là, «la femme comme il faut». Ce
-n'était pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique
-et qui se traduisît par des paroles précises, mais
-c'était une exigence plus tenace que celles qui s'expriment;
-je la sentais fondamentale, instinctive,
-peut-être même inconsciente.</p>
-
-<p>Avec sa complaisance pour le goût de bouis-bouis
-des Voulasne, pour les spectacles pimentés de son
-ami Grajat, se douterait-on de la préférence de mon
-mari? C'était de voir et de me faire voir, en quelque
-pièce qu'elle jouât, mademoiselle Bartet, de la
-Comédie-Française, qui incarnait à ses yeux l'idéale
-figure de la femme distinguée. Pour aller voir mademoiselle
-Bartet, il payait ses fauteuils; il l'allait voir
-sans hésitation, si par hasard Grajat, les Voulasne ou
-son monde ordinaire lui manquaient. «Que faisons-nous
-ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...»
-Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais
-autant que lui mademoiselle Bartet; j'aimais à le
-voir admirer cette femme exquise, et je me disais:
-«Pour qu'il l'admire, il faut qu'il comprenne ou
-sente et apprécie tout ce que cette artiste met de
-profond, de délicat et même de subtil dans le ton de
-sa voix, dans la réserve de ses attitudes et dans
-tout ce qu'elle laisse à deviner de son âme pudique
-et ardente. Celui qui est capable de s'enthousiasmer
-pour une si totale absence de mauvais goût, quel
-goût ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce goût-là,<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>
-comment ne serait-il pas éc&oelig;uré de ce que nous
-voyons en fait de spectacles ou en fait de gens, tous
-les jours? Pendant longtemps j'ai voulu croire que
-mon mari avait, lui aussi, une pudeur de montrer
-quelque chose de délicieux en lui-même. Pendant
-longtemps j'ai imaginé que sous son enveloppe si
-mate et si impénétrable, peut-être cachait-il une sensibilité
-effarouchable et d'autant plus charmante.</p>
-
-<p>Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour:</p>
-
-<p>&mdash;Mais des femmes comme les héroïnes qu'incarne
-mademoiselle Bartet, c'est une puissante vie intérieure
-qui les fait, c'est une vie morale très élevée
-qui leur donne tant d'attraits en leur permettant de
-si bien parler de ce qui se passe en elles; des femmes
-si intéressantes, ce sont des femmes chez qui il se
-passe beaucoup de choses; il leur faut de la retenue,
-mais aussi de la passion, des émotions, noblement
-refrénées, mais qui résultent de conflits terribles, et
-il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un monde où
-l'esprit soit délié et cultivé, soit honoré par tous et
-mis au premier plan!...</p>
-
-<p>Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait
-trop de mal à analyser les caractères et jusqu'à ses
-propres sentiments.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2>
-
-
-<p>Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient,
-il s'agissait avant toute chose, à ce moment-là,
-de l'Exposition universelle qui allait s'ouvrir et sur
-laquelle,&mdash;c'était vraiment curieux,&mdash;tous comptaient
-comme sur un événement destiné à bouleverser
-le monde, pour le moins à apporter à la situation de
-chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient
-de cette Exposition me semblait être un peu
-l'issue d'un conte de fées; mais enfin, moi, j'arrivais
-à Paris, je ne savais rien de ce qui y est possible ou
-non, et surtout à des hommes d'affaires. On venait
-d'élever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit
-de si haut, et la réalisation de cette entreprise
-échauffait les esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient
-à l'aurore de temps nouveaux, favorables à<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
-toutes les variétés du grandiose. Grajat avait «mis
-la main, disait-il, sur l'Alimentation». Il voyait, et
-il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties
-du monde assemblées à Paris, agglomérées au Champ-de-Mars,
-assises à table, buvant et dévorant!... Pour
-moi, née à Chinon, et familiarisée dès mon enfance
-avec les mangeailles de Gargantua, cette vision
-anticipée d'une réfection de toutes les nations n'était
-pas pour me paraître insensée, et me frappait même,
-je l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles
-prophétiques. En outre, n'était-il pas question
-d'un banquet des trente-six mille maires? Il fallait
-entendre le grand, gros, puissant Grajat citer des
-nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux
-de vin ou de bière, et énumérer des noms de
-communes de France qui affluaient à sa mémoire,
-trois ou quatre minutes durant, sans qu'il reprît
-haleine, ce qui produisait un effet énorme.</p>
-
-<p>Mon mari, grâce aux concessions obtenues par son
-cher Grajat sur le terrain de l'Exposition, avait
-assumé un travail de galérien. Depuis six mois,
-quatre employés supplémentaires étaient à sa solde
-dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en
-fiacre, pour les «Pavillons Grajat»; il renvoyait ses
-propres affaires à l'année suivante. Il fut si occupé
-dans les deux mois qui précédèrent l'ouverture, que
-nous dûmes renoncer à accompagner Grajat au
-théâtre. Et je m'émerveillais: «Mais comment Grajat<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>
-peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire?»
-C'est que Grajat se reposait sur quelques-uns
-de ces messieurs à lui dévoués, comme mon mari, et
-qui accomplissaient sa besogne.</p>
-
-<p>N'en venions-nous pas à refuser des invitations
-jusque chez les Voulasne! Ce fut Grajat qui, à ce
-propos, vint nous rappeler nos devoirs. Nous ne
-savions seulement plus où en était le mariage d'Isabelle!...
-Grajat secoua mon mari, d'importance. Que
-de tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de
-l'algarade, je pus surprendre quelques mots qui
-rappelaient nettement à mon mari que le mariage
-d'Isabelle était plus important que ses travaux.</p>
-
-<p>Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant
-une tasse de thé, je dis à notre tyran:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent
-sur cette affaire, c'est bien sûr! Mais il faut que ce
-soit avec le diable que vous ayez traité, puisque ni la
-famille du jeune homme, ni celle de la jeune fille ne
-tiennent au mariage?</p>
-
-<p>Il me regarda d'un air singulier où il y avait beaucoup
-d'étonnement, et il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte
-avec tout son sang-froid, la coquine...</p>
-
-<p>&mdash;Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat.</p>
-
-<p>Je l'avais gêné. Il modifia brusquement sa tactique:
-sans renoncer à son plaidoyer, il lui donna un tour
-badin et ne quitta plus le ton de la blague. Mais il<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>
-était touché, il se sentait pénétré par quelqu'un qui
-échappait à sa domination, et que ce quelqu'un fût
-moi, il en demeurait hébété.</p>
-
-<p>Mon mari nia, dès que nous fûmes en tête-à-tête,
-tout dessein suspect de la part de Grajat. Nous eûmes
-quelques petits différends à ce propos, mais ce qui
-contribua le mieux à les apaiser, en donnant à Grajat
-au moins une bonne raison d'être intervenu, c'est
-qu'il était grand temps pour nous de retourner chez
-nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient
-absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de
-les négliger. Toutes les nécessités du monde n'y faisaient
-rien: nous avions manqué aux plaisirs ordinaires
-des Voulasne; et ils nous le passaient beaucoup
-moins que si nous les eussions abandonnés eux-mêmes
-dans le plus grand malheur. Nous n'avions point été du
-dîner de têtes! Comment? par quelles raisons humaines
-expliquer pareille abstention? Des travaux des
-travaux!... Ces mots-là sonnaient creux aux oreilles
-des Voulasne. Qu'on ne les imagine pas, cependant, nos
-cousins, fâchés, ni froissés même! ce n'étaient point
-des gens susceptibles, et la rancune était chose bien
-grave pour eux. Ils étaient seulement désolés, moins
-peut-être pour eux que pour nous, et c'était gentil de
-leur part. Ils étaient désolés pour nous que nous nous
-fussions privés d'une fête à eux si agréable. Ils
-étaient désolés comme de bons amis qui voient que
-vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>
-ne nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en
-pitié; ils nous estimaient moins.</p>
-
-<p>De sorte que mon mari eut le droit de me dire:</p>
-
-<p>&mdash;Sans l'intervention de Grajat!...</p>
-
-<p>Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions
-non seulement de nous déconsidérer aux yeux
-de nos cousins, mais de ne point nous aviser que nos
-cousins laissaient tout simplement dépérir Isabelle!...
-Ils ne le faisaient pas par cruauté, par obstination,
-mais par étourderie, mais faute de loisir, oui, vraiment,
-faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce
-fût hors de leurs incessants plaisirs.</p>
-
-<p>Du jour où notre cousin Gustave n'avait plus été
-menacé de quitter Paris et de manquer son dîner de
-têtes, le monde lui était réapparu sous des couleurs
-si pures et si riantes, qu'il ne concevait pas que sa
-fille pût le voir sombre ou troublé. L'optimisme, lorsqu'il
-s'implante dans une âme, est si vigoureux, si
-vivace, si envahissant! L'impétuosité pour les plaisirs,
-c'est comme une horde de barbares, un torrent
-débordé, une coulée de lave! Cette nature neuve et
-presque primitive des Voulasne était pour moi un
-sujet non seulement d'étonnement, mais d'effroi. Je
-la sentais capable de tout dévaster plutôt que de faire
-halte un instant sur son chemin de fleurs. Depuis
-combien de générations ces gens-là et leurs ancêtres
-n'avaient-ils pris aucun agrément dans leur vieille
-maison du Marais? Depuis combien de temps plutôt,<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-ce manque d'expansion heureuse, uniquement dû à la
-timidité puérile, à la terreur du «qu'en-dira-t-on»,
-n'avait-il eu comme dérivatif aucune foi ardente, ou
-tout au moins comme régulateur, aucune règle tombée
-de haut?</p>
-
-<p>C'étaient de très vieux Parisiens, et sédentaires,
-mais sans la moindre mémoire de leurs origines. Ils
-avaient conservé des m&oelig;urs publiques la soumission
-à certaines cérémonies extérieures du culte, comme
-le baptême, le mariage, les obsèques; mais, et sans
-qu'aucun principe adverse semblât introduit dans
-leur famille, ils étaient totalement dépourvus d'idées
-religieuses. Je remarquais fort ces particularités,
-parce que, malgré moi, je comparais toutes choses à
-ce que j'avais vu dans ma famille et dans ma province.
-Nous étions, nous aussi, des gens ignorants
-des plaisirs; mais nous les méprisions, sachant pourquoi;
-et c'était devenu pour nous une seconde nature
-de les tenir pour vils et pour vains; nous avions des
-compensations! eux, non.</p>
-
-<p>A aborder le sujet du mariage nous étions autorisés
-par les confidences reçues six semaines auparavant,
-et par la discussion mémorable lors du dîner Lestaffet.
-Eh bien! aborder un sujet sérieux, fût-ce un
-sujet les intéressant de si près, avec Gustave et Henriette
-Voulasne, était la chose du monde qui, dès
-qu'on était en leur présence, dès qu'on les avait
-reconnus, paraissait la plus absurde, la plus chimérique,<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
-la plus folle à entreprendre. C'était, au beau
-milieu de sa récréation, aller empoigner un petit
-garçon par le col et lui parler des vertus théologales.</p>
-
-<p>D'abord, il fallut les prendre à part, écarter Chauffin,
-ne pas parler devant les jeunes filles. Déjà notre air
-soucieux faisait très mal. Ils causaient de l'Exposition,
-des premières ascensions à la Tour, de l'immense
-kermesse qui allait durer dix mois. C'était comme
-une gigantesque réjouissance organisée pour eux...</p>
-
-<p>Mon mari, osa dire:</p>
-
-<p>&mdash;Je trouve Isabelle bien pâlotte...</p>
-
-<p>Et moi, aussitôt après:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! et ce mariage?...</p>
-
-<p>Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher
-à fuir; de l'&oelig;il, l'un comme l'autre, ils appelaient
-au secours: l'ami Chauffin, leurs deux filles
-elles-mêmes avec qui, tout à l'heure, on était là si
-tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes
-filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon
-mari m'étonnait par sa décision; il fallait qu'il obéît
-aux injonctions de Grajat pour forcer ainsi ses chers
-Voulasne.</p>
-
-<p>Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise
-tête. Elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?... eh bien?...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! demandez à Gustave qui ne peut pas
-prendre une décision!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? eh bien? fîmes-nous, mon mari et
-moi, tournés du côté de Gustave.</p>
-
-<p>Gustave se taisait, baissait l'oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! voyons, mes chers cousins, nous étions
-tombés d'accord, l'autre soir, que ce mariage était
-excellent sous tous les rapports... Et les jeunes gens
-s'aiment. Isabelle en souffre, c'est évident...</p>
-
-<p>Ici les deux parents protestèrent. Ni l'un ni l'autre
-ne consentaient à admettre que leur fille pût souffrir.</p>
-
-<p>Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopiné
-avec sa femme et il formula la pensée qu'il ruminait,
-depuis que nous lui parlions du mariage de sa fille:</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiquât sur
-le cadran les cinq minutes, oui, les cinq, où, depuis
-trois semaines, j'aurais pu réfléchir à une affaire de
-cette importance!</p>
-
-<p>Sa candeur et sa sincérité étaient pures. Comme
-tous les gens qui n'ont absolument rien à faire, il
-n'avait pas une minute à lui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces
-cinq minutes, nous les avons devant nous, j'espère,
-car vous n'allez pas nous mettre à la porte!... Si nous
-les employions à réfléchir ensemble... Ah! vous allez
-nous trouver indiscrets?...</p>
-
-<p>Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets,
-et ma proposition même lui rendait un réel
-service. Nous reprîmes la conversation que nous
-avions eue chez les Lestaffet. Nous aboutîmes aux<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>
-mêmes conclusions: contre ce mariage, aucune objection
-sérieuse. Mais Gustave disait:</p>
-
-<p>&mdash;Isabelle est folle, folle à lier! Chez les Du Toit,
-mais c'est aller s'enterrer vive!</p>
-
-<p>&mdash;Elle a déjà adopté l'esprit de la famille!</p>
-
-<p>Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je
-lui eusse parlé d'une chose de l'autre monde. Et il
-conclut:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas d'esprit qui consiste à s'embêter du
-matin au soir!</p>
-
-<p>J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive défense
-contre les Du Toit était chez les Voulasne simplement
-égoïste, mais non! les Voulasne étaient convaincus
-que c'était sacrifier leur fille que la confier à une
-famille où l'on ne savait pas s'amuser. Il y avait une
-certaine bonté dans leur négligence à s'occuper de ce
-mariage, une bonté ingénue, puérile, leur genre de
-bonté à eux.</p>
-
-<p>Impossible, lors de cette séance, de leur arracher
-le «oui» qui eût fait tant de bien à Isabelle.</p>
-
-<p>Huit jours après, le mariage était décidé.</p>
-
-<p>Comment! Que s'était-il passé?</p>
-
-<p>Une simple entrevue entre le président et nos cousins,
-une entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire
-positivement non, sans dire positivement oui, opposaient
-des raisons dilatoires tellement peu fondées,
-que M. Du Toit, qui connaissait son monde, s'avisa
-de dire aux Voulasne: «Mais enfin, ce mariage ne<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>
-serait pas, bien entendu, pour demain!... Prenons
-notre temps!... Qui nous empêcherait d'en fixer la
-date... voyons... par exemple... à la clôture de l'Exposition?...
-Je dis: <em>après</em> la clôture...» Ces quelques
-mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des
-Voulasne se rassérénait. Aussitôt, les Voulasne consentaient
-à tout. M. Du Toit avait deviné que ce qu'ils
-redoutaient, c'était, pour les pourparlers, pour les
-préparatifs, pour les emplettes, pour les formalités
-du mariage, d'être privés, ne fût-ce que vingt-quatre
-heures, des plaisirs de l'Exposition!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2>
-
-
-<p>Je me vois encore entrant avec mon mari et les
-Voulasne, pour la première fois, à l'Exposition,
-avant l'ouverture officielle. C'était par la porte du
-quai d'Orsay; rien n'était terminé; il y avait des Aïssaouas,
-des Sénégalais, et toutes sortes de créatures,
-noirâtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient
-dans la boue, empaquetées dans des châles
-démodés et des couvertures, et dont les yeux d'exilés
-faisaient peine à voir, comme ceux des pauvres
-b&oelig;ufs qu'on aperçoit dans les fourgons sur les
-voies de garage. Et à partir du moment où nous
-eûmes franchi cette porte, il me semble que toute
-l'année ne fut plus qu'une foire, immense et partout
-répandue, qu'un mouvement de tous les
-objets posés sur le sol de Paris, qu'un bruit<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
-étourdissant, qu'un tintamarre où la tête se perdait...</p>
-
-<p>Au monde que nous fréquentions, rien ne pouvait
-plus parfaitement convenir que cette cohue, que cette
-trépidation, que ce bariolage de couleurs, destinés à
-ne recevoir, durant une moitié d'année, aucun apaisement,
-aucun répit. Une occasion extraordinaire de
-se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns
-les autres, et d'avoir à parler de choses nouvelles,
-concrètes, faciles à juger sans se casser le front; un
-moyen de voir l'Étranger sans voyage et de satisfaire,
-en masse, ce goût de l'exotisme et cette curiosité de
-«l'homme le plus près possible de la bête» qui
-m'avait frappée et étonnée dès mon arrivée à Paris.
-Je n'éprouve pas, moi, ce goût-là; mes parents, en
-vieux chrétiens, conservaient pour l'animal un certain
-dédain et suspectaient les peuplades primitives
-à cause de leurs m&oelig;urs, ignorées d'eux, il est vrai,
-mais qui ne sauraient être bonnes, n'étant pas policées.
-Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout
-à rebours; un même coup de vent les inclinait presque
-sans exception vers ce qu'ils nomment les êtres
-«conformes à la nature»; ils adoraient les bêtes et
-tout ce qui leur ressemble, et leur disposition était de
-voir en «l'homme sauvage» un modèle, parce que,&mdash;et
-bien à tort, à ce qu'il me semble,&mdash;ils se le
-figuraient vivant sans lois, et abandonné aux seules
-impulsions de l'instinct. Et puis, chacun avait l'idée<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>
-qu'il allait contempler quelque chose de merveilleux;
-entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines, ces
-colosses tout à fait inédits, les fontaines lumineuses
-rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait
-tout le jour en piétinant des kilomètres de
-galeries, on regardait avec des yeux ahuris, dans
-l'attente de je ne sais quelle trouvaille, un peu plus
-fiévreux à mesure que venait la fatigue; et, parmi
-tant de produits et de si divers, des désirs insensés
-vous prenaient de posséder les objets les plus saugrenus,
-les plus inutilisables, ou d'obéir à l'appel de
-musiques inouïes, les plus barbares et même les plus
-désagréables, jusqu'à ce qu'on en vînt à tomber d'inanition
-dans quelque czarda à l'atmosphère poivrée,
-dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux
-pieds d'un groupe de Lautars, dont l'orchestre vous
-tirait tous les nerfs du corps, un à un.</p>
-
-<p>C'est là que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes
-et femmes sembler tout attendre du secours matériel
-des choses, et en attendre principalement une certaine
-volupté qui ne saurait en être l'effet normal,
-mais que l'attraction multiple de la Grande Foire,
-exaltée, exaspérée par la foule humaine, aboutit
-presque à vous procurer, suivant la méthode qui vaut
-l'extase aux derviches tourneurs ou l'insensibilité au
-corps transpercé des sorciers d'Afrique.</p>
-
-<p>Il semblait, autour de nous, que personne n'eût plus
-rien à faire qu'à passer ses jours à l'Exposition.<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
-Chacun avait fourni un grand effort; parmi nos connaissances,
-presque aucune qui n'eût quelques gros
-intérêts dans ce qu'on nommait «l'affaire», et l'on
-n'avait plus désormais qu'à se rendre sur place, voir
-«l'affaire» en effervescence. Mon mari ne me parlant
-de ses travaux que dans la mesure exacte où il me
-croyait apte à les comprendre, ne m'avait point du
-tout éclairée sur la part qui pouvait être la sienne dans
-les entreprises de Grajat. Nous déjeunions ou nous
-dînions dans des établissements où notre privilège
-était de ne pas faire queue avec le commun des mortels,
-de pénétrer par une porte de derrière, de ne
-payer que le juste prix, et de jouir, par-dessus le
-marché, des plus accueillants sourires du gérant. Je
-reconnaissais bien dans ces salles la décoration familière
-aux ateliers Serpe, un goût prédominant pour la
-Renaissance française, et de ces motifs de Blois, de
-Chambord ou d'Azay qui illustraient si fréquemment
-chez nous tous les bouts de papier et les marges des
-journaux; mais les questions d'argent me hantaient
-si peu l'esprit, que jamais l'idée ne me fût venue
-d'un intérêt possible pour nous dans l'affluence
-de ces dîneurs. Cependant, mon mari s'échauffait
-beaucoup, et, à mesure que le «succès» de l'Exposition
-devenait plus certain, il s'abandonnait davantage
-à ses projets favoris d'avenir: il se voyait déjà
-servi par un valet de chambre, ce qui le poussait à
-molester ma malheureuse bonne, un peu rustaude;<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>
-et il se livrait à une certaine facétie, la seule d'ailleurs
-que je lui eusse jamais vu commettre, et à
-laquelle je me laissais prendre chaque fois. Penché
-au balcon de notre appartement, il me disait tout à
-coup:</p>
-
-<p>&mdash;Je la vois venir... la voici!...</p>
-
-<p>&mdash;Qui ça?... quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Votre voiture, Madeleine!</p>
-
-<p>La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre
-mariage! Ma foi, je n'y pensais jamais. Lui, il vivait
-dans l'attente du moment où un domestique mâle,&mdash;une
-femme de chambre ne l'eût point du tout satisfait
-dans cet office,&mdash;viendrait annoncer la voiture
-de madame. Oh! que c'est curieux, ce goût du confortable
-et des objets reconnus «de luxe»! Lorsqu'il
-s'est emparé de vous, il vous a capté tout entier. Mon
-mari ne doutait pas, ne douta jamais un instant que
-mes déboires intimes, mes ravalements silencieux,&mdash;du
-moins ceux qu'il pouvait soupçonner,&mdash;ne dussent
-être compensés et au delà par cette voiture qu'il voulait
-voir sortir du succès de l'Exposition.</p>
-
-<p>Je me souviens qu'écrivant à cette époque-là à ma
-grand'mère et lui peignant les merveilles de l'Exposition,
-vues à travers les esprits de mon entourage, je
-ne pouvais m'empêcher de penser que, de Chinon,
-elle allait trouver tout cela bien exagéré. Les termes
-de ma lettre s'efforçaient d'atténuer, de mettre au
-point. Mais, en amoindrissant ainsi les choses,<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-j'avais le sentiment de manquer de confiance, d'abandon
-et d'élan, ainsi qu'on me le reprochait à mots
-couverts dans nos environs. C'était mon provincialisme,
-mon héritage d'esprit conservateur pessimiste,
-«étroit», disait-on, qui me bridait, me mettait des
-&oelig;illères, m'interdisait l'éblouissement. J'avais aussi
-tant de fois entendu dire à mon grand-père que le
-courrier de Paris est toujours de quelques degrés au-dessus
-ou au-dessous de la vraisemblance, et de cela
-quel exemple avions-nous eu pendant les deux années
-que mon frère était étudiant au quartier Latin! Les
-leçons de prudence ne me manquaient pas.</p>
-
-<p>Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien
-qu'il fût accaparé par ses comités, par la visite de
-quelque illustre étranger, par le Shah de Perse, par
-le banquet des maires, par mille et une réunions ou
-cérémonies dont il rapportait quelques rayons de plus
-à son auréole, il ne se passait presque pas de jour
-que nous ne le rencontrions pour nous laisser étourdir
-davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je
-me sentais plus à l'aise, abandonnée à la fascination
-qu'exerçait cet homme, que recroquevillée dans mon
-doute! Ne commençais-je pas à le juger moins antipathique,
-à trouver des excuses à son matérialisme,
-des compensations à ses manières de malappris? Il
-participait du prestige de l'Exposition que nous confondions
-un peu avec lui-même; il bénéficiait de
-l'entraînement général vers tout ce qui s'agite, bruit,<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
-étonne ou simplement réussit. Nous le trouvions
-généralement aux environs des Javanaises qu'il aimait
-beaucoup, ou bien dans la rue du Caire où se rencontrait
-aussi tous les jours ma belle-s&oelig;ur Emma.</p>
-
-<p>Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les
-débuts de mon mariage, était dans un état d'exaltation
-touchant au délire. Son affairement avait de la
-drôlerie; pour cette femme qui ne voulait admettre
-aucune idée d'obligation, l'Exposition constituait une
-tâche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci;
-une implacable volonté la contraignait à épuiser les
-sections pièce à pièce. En trois semaines, elle avait
-complètement brisé sa bonne femme de mère qui désormais
-se refusait à sortir, de sorte qu'Emma vagabondait
-seule, s'instruisant, disait-elle, s'initiant à la
-mécanique, aux arts industriels, à la marine, à la
-guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures
-qu'elle rassemblait et nous racontait lorsqu'elle
-descendait enfin, fourbue, d'une course de trois
-quarts d'heure sur les petits ânes égyptiens. Était-ce
-la promenade à âne qu'elle aimait? Elle perdait complètement
-la tête lorsqu'elle se mettait à parler des
-âniers.</p>
-
-<p>C'étaient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents
-à peau brune qui lançaient à toutes les femmes,
-à peu près indifféremment, des regards de complicité
-polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les admirait,
-devant moi, pour taquiner ou son frère, correct, ou<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
-moi-même, de qui la «bonne tenue» était proverbiale.
-Mais son enthousiasme devint bientôt de la
-frénésie; elle écornait «ses devoirs» d'Exposition
-pour arriver plus tôt rue du Caire; de ses âniers elle
-nous rebattait les oreilles, jusqu'à devenir pour nous
-franchement insupportable. Un jour, Grajat se fâcha
-tout cru, lui disant son fait.</p>
-
-<p>Les Kulm, qui se trouvaient là, comme les Voulasne,
-comme M. Chauffin, connaissaient les vivacités
-coutumières de Grajat; mais, tout de même, celle-ci
-dépassait les bornes. Mon mari fut mal à l'aise, et
-d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre qu'on
-la «traînât dans la boue». Apaiser Grajat parut à
-tous évidemment chose impossible, le premier mouvement
-commun ayant été, d'ailleurs, de lui donner
-raison; mais atténuer la révoltante rudesse du traitement
-qu'il infligeait à Emma, personne n'y parut
-songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma
-abusait du «leitmotiv» des âniers. Parti peu élégant,
-peu généreux; Emma était assommante, mais enfin
-c'était une femme et Grajat un étranger pour elle...
-J'étais indignée, contre mon mari surtout; je ne me
-contenais plus; j'allais prononcer le premier mot de
-la défense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque
-je lus, oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus
-soudain et si profondément en détresse, je lus qu'il
-me suppliait de me taire parce que je ne comprenais
-rien à la vie qui m'environnait et que j'étais seule,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
-ici, à ignorer une situation qui donnait à Grajat le
-droit de traiter Emma avec une certaine familiarité et
-le droit d'être irrité plus que quiconque de son engouement
-pour les âniers!</p>
-
-<p>Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva
-sous le prétexte de parler à l'une des innombrables
-personnes qui en passant le gratifiaient d'un coup de
-chapeau, et il nous faussa compagnie.</p>
-
-<p>La plus effondrée ne fut pas Emma, mais moi, à
-cause de la situation que je venais de découvrir.</p>
-
-<p>D'un coup, se décelèrent, rétrospectivement, tous
-les efforts que l'on avait faits pour me la laisser
-ignorer. Mon mari! que de stratagèmes n'employait-il
-pas, afin de m'épargner une rencontre avec sa s&oelig;ur!
-Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant mon mariage,
-de venir chez son frère, au moins à des époques régulières
-et pour toucher une rente qu'il faisait à sa
-vieille mère. Tous les mois, dans les débuts, j'avais vu
-Emma se présenter ainsi après le déjeuner, échanger
-avec nous quelques paroles, puis solliciter de son frère
-cinq minutes d'entretien. Tout à coup, sans cause apparente,
-ces visites avaient cessé. Ma belle-mère, même
-par deux fois, contrairement à sa coutume, était venue,
-après le déjeuner, seule, et avait pareillement sollicité
-de son fils cinq minutes d'entretien... Mais plus
-d'Emma. Pourquoi? Je me souvins de certains dîners,
-d'un entre autres, chez les Voulasne, auquel mon mari,
-à ma grande surprise, m'avait proposé de nous dérober;<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>
-le lendemain, j'apprenais qu'Emma était du
-dîner. Emma dînait très rarement chez les Voulasne.
-Et j'apprenais que Grajat en était aussi. Même aventure,
-exactement, chez les Kulm, au mois de janvier,
-le soir du fameux vote boulangiste à Paris. Mon
-mari avait dit: «Je veux être dans la rue dès huit
-heures... Je veux voir afficher les résultats.» Nous
-avions esquivé le dîner. Emma en était, Grajat aussi.</p>
-
-<p>J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'écarter
-d'Emma n'étaient dus qu'à ce «mauvais genre» que
-mon mari lui reconnaissait, qu'il lui passait moins à
-elle qu'à toute autre, et dont il était froissé à un
-degré chez lui rarement atteint.</p>
-
-<p>Mon Dieu, à la rigueur, soupçonnais-je Emma
-de ne pas attendre un second mariage avec toute la
-patience et la dignité d'une veuve austère; mais que
-ce fût avec Grajat que se trompât cette impatience!
-non, une telle idée ne me fût pas venue. Et cette idée
-me déplaisait si fort que, de tous mes dégoûts, je
-crus ressentir alors le plus grand. Moi auparavant
-si indulgente pour cette pauvre Emma, à cause de ses
-malheurs conjugaux, à cause même du dédain de son
-frère pour elle, à cause, peut-être, de sa sympathique
-beauté, voilà qu'Emma me produisait un effet de
-répulsion, et, en même temps qu'elle, voilà que je
-réprouvais tous les gens qui admettaient, abritaient,
-encourageaient d'aussi singulières amours... Je ne
-pus me contraindre; en rentrant à la maison je dis<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-à mon mari tout mon éc&oelig;urement. Il fit l'étonné;
-il nia des lèvres ce qu'il m'avait involontairement
-confessé du regard; il m'affirma que mon idée était
-sans fondement aucun.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez défendre
-votre s&oelig;ur quand un homme la rudoyait!</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre
-Grajat, c'est déchaîner toutes ses foudres!...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agissait pas d'aboutir à interrompre
-Grajat, mais de faire, vous, ce que vous deviez!</p>
-
-<p>Mon mari me regarda, hébété: faire quelque chose
-qui ne doit pas aboutir, c'était pour lui un langage
-absolument incompréhensible. Je continuais quand
-même:</p>
-
-<p>&mdash;Votre s&oelig;ur devait être défendue, publiquement
-au moins... Vous avez tous assisté à cette scène, Dieu
-me pardonne! comme à une querelle conjugale...
-C'est une abomination.</p>
-
-<p>&mdash;En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations
-aient un objet, lorsqu'on se trouve désarmé
-devant des choses qu'on réprouve, mieux vaut faire le
-silence autour d'elles, ne pas les signaler...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes
-que vous en arrivez, dans votre monde, à innocenter
-puis à implanter les turpitudes. On ferme les yeux,
-on se bouche les oreilles, on est sourd, on est muet,
-on ignore; mais c'est «donnant, donnant», à la
-condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
-êtes bien assurés de l'impunité, comme vous n'écoutez
-aucun commandement intérieur, il vous faudrait être
-des anges pour ne point vous conduire comme des
-brutes...</p>
-
-<p>Mon mari avait une aversion instinctive de toute
-discussion morale, il me dit doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine, votre façon de parler me rappelle
-celle de votre grand'mère.</p>
-
-<p>&mdash;Grand'mère! grand'mère!... mais, vous l'approuviez
-fort, il me semble, lorsque vous teniez tant
-à épouser une jeune fille bien élevée!... Pauvre
-grand'mère! si elle venait ici, et si elle voyait le
-monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en
-mourrait!...</p>
-
-<p>Il hocha la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela très bien, chez
-les personnes qui ne vous tiennent pas de près; n'empêche
-que vous rougissez de votre s&oelig;ur et que vous
-m'avez tenue éloignée d'elle comme de la peste!</p>
-
-<p>Il fronça les sourcils, sembla écarter de la main
-une vision désagréable et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez être
-mieux qu'eux, j'imagine!</p>
-
-<p>Cette parole-là était assez pour me remettre.</p>
-
-<p>Je remarquai une chose, en songeant à l'incident
-provoqué par Emma: un si violent soulèvement
-moral, qui, à toute autre époque, eût déterminé chez
-moi une longue crise, fut promptement apaisé. C'est<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>
-que nous étions en pleine Exposition universelle, en
-pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta
-de nouveau, malgré moi, dès le lendemain, et je
-fus presque aussitôt sans connaissance, sans mémoire...</p>
-
-<p>Nous ne fîmes jamais rien pour éviter Emma, rue
-du Caire; mais nous n'y rencontrâmes plus Grajat.
-Depuis le jour de l'algarade fameuse, il ne reparut
-pas aux endroits où Emma se pouvait trouver. Son
-absence était remarquable et trop significative.
-Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait
-son indécence. Mon ressentiment alla si fort contre
-lui, que je ne pensais presque plus à maudire ma
-belle-s&oelig;ur. Elle était, elle, bien indifférente à
-l'absence de son amant; elle continuait à raffoler de
-ses âniers; elle continuait à nous ennuyer sans ménagement,
-par sa toquade amoureuse et sa manie
-obstinée de rechercher les «beaux garçons». Mais
-cela lui était si naturel, et on la savait là-dessous si
-incapable d'aucun souci qui ne fût pas celui d'aimer
-les hommes, que l'on songeait plutôt à la plaindre.</p>
-
-<p>L'indulgence que j'avais pour elle était un peu
-celle que l'on a pour une bonne bête de chien dont
-certaines particularités vous répugnent, mais que
-l'on reconnaît si gentil, à part ça.</p>
-
-<p>Et, depuis que Grajat l'évitait, nous avions une
-occasion nouvelle de voir Emma: c'était elle qui,
-comme par le passé, revenait chaque premier du<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>
-mois trouver son frère, après le déjeuner, et lui
-demander les quelques minutes d'entretien.</p>
-
-<p>Un jour,&mdash;c'était le premier juillet: je l'ai noté,
-car ce fut pour moi un jour mémorable,&mdash;elle
-tomba ainsi sur Grajat qui était resté à déjeuner
-avec nous, à la suite de pourparlers sans fin avec
-mon mari. Il n'y eut de gêne que pour moi, car je
-m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais:
-«Dieu de Dieu! si j'avais été la maîtresse d'un
-homme, me retrouver ainsi face à face avec lui!...»
-Mais que de choses représentait pour moi cette idée:
-avoir été la maîtresse d'un homme! Une passion
-éperdue, une fusion des esprits, des c&oelig;urs et des
-corps; mille souvenirs subtils, troublants; de la
-honte, de l'orgueil, des extases, ah! que sais-je!...
-Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous la joue,
-pas un clin d'&oelig;il supplémentaire, nulle émotion de
-part ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oublié;
-à moins qu'ils n'eussent rien qui fût digne de mémoire...</p>
-
-<p>En vérité, Emma ne parut préoccupée que de la
-façon dont elle s'y prendrait pour arracher son frère
-à Grajat, accapareur redoutable. Et, comme son
-frère se souciait peu de l'aparté qu'elle sollicitait,
-elle ne l'eût pas obtenu, je crois, si Grajat n'eût
-prêté la main.</p>
-
-<p>Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant à dire à
-mon mari, l'abandonna tout à coup à Emma, en<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-venant à moi me raconter des balivernes. Emma
-empoigna son frère par la manche et l'entraîna.
-Nous entendîmes:</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais deux minutes d'entretien...</p>
-
-<p>Il y avait une petite pièce entre le salon et la
-chambre à coucher, qui était réservée à notre enfant
-futur, et, en attendant, servait de lingerie et se prêtait
-à ces colloques mensuels de famille.</p>
-
-<p>C'était la première fois que je me trouvais seule à
-seul avec Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il
-m'était redevenu depuis quelque temps plus odieux?
-Il me dit à brûle-pourpoint:</p>
-
-<p>&mdash;Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!...
-Il s'imagine qu'il va avoir demain le moyen
-de s'offrir une voiture au mois... Comme ça, sans
-risquer un maravédis, sans coup férir, en traçant des
-épures... Allez donc!... La caille rôtie qui vous choit
-dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inouï! C'est
-d'un jobardisme à faire pouffer!... Ah çà! vous y
-tenez donc bien?</p>
-
-<p>&mdash;Moi?... A quoi?</p>
-
-<p>&mdash;A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout
-à fait jolie qu'environnée de luxe. Qu'est-ce qui
-vous manque à vous, pour...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je
-ne demande rien; ce n'est jamais moi qui ai parlé de
-voiture; je n'ai pas été accoutumée au luxe, je m'en
-passe parfaitement!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Taratata!... A d'autres! «J'ai été accoutumée...
-Je n'ai pas été accoutumée...» Il s'agit bien de ça!
-Personne n'est accoutumé à la médiocrité; on s'accoutume
-tout de suite au superflu. Moi, je vais plus
-loin: je dis que le luxe est dû à une jolie femme;
-moi, je ne m'accoutume pas à la voir s'en passer...
-Le désir de votre mari, tiens! si je le comprends!
-Quel est le bougre qui ne l'aurait pas à sa place?...
-Mais c'est quant aux moyens de le réaliser; c'est
-quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme...
-de sa jolie femme...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Grajat, je vous en prie!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens
-que je le trouve, votre mari,... comment dirais-je?...
-un peu... jeune... Votre mari, il est bon que vous le
-sachiez, ma petite, votre mari, en affaires, est un
-timoré, un couard...</p>
-
-<p>&mdash;Vous pourriez ménager vos expressions en parlant
-à sa femme, d'autant plus que je me doute que
-«couard» appliqué à lui, dans votre bouche, veut
-dire qu'il est encore honnête...</p>
-
-<p>&mdash;Ça y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de
-rage vous va diablement bien! Pardieu, je le sais de
-longtemps que vous êtes une femme de feu!... Quel
-brasier sous ces dehors candides!... fichtre! Mais,
-savez-vous que votre mari est un niais...&mdash;en affaires!...
-en affaires!... entendons-nous...&mdash;Vous
-êtes, vous, une femme adorable... Oui, quand vous<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>
-devriez m'écorcher la figure de vos ongles roses,
-a-do-rable!...</p>
-
-<p>Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, sérieusement,
-que j'allais comme une chatte, l'éborgner de
-mes griffes. Mais je n'étais pas si prime-sautière que
-les femmes auxquelles il se frottait d'habitude. Je ne
-sais ce qu'exprimait mon visage, et il est fort possible
-que c'est son impassibilité complète qui était
-précisément insolite et inquiétante. Bien souvent j'ai
-bondi, mais dans des occasions qui n'en valaient pas
-la peine. Ici, le choc était tellement violent, la surprise,
-l'indignation, l'horreur telles, que ma dépense
-intérieure ruinait toute la partie mécanique de nous
-qui correspond avec le dehors. Je me sentais paralysée,
-pétrifiée, et, ce qu'il y avait d'assez curieux,
-étrangère à la scène présente, tant il me paraissait
-inconcevable que j'y eusse part. Je voyais, en témoin,
-avec une parfaite lucidité, le monstre qui me parlait,
-son gilet blanc tendu sur sa corpulence, sa grosse
-gourmette d'or barrant son gilet blanc, son teint d'aubergine,
-sa moustache poivre et sel, en poils de blaireau,
-et je sentais son souffle empesté par le cigare,
-alcoolisé par deux petits verres de chartreuse. Et je
-me voyais, aussi, très bien, moi, médusée. Il me parlait
-en me regardant la poitrine.</p>
-
-<p>Je crois qu'il était un peu ému, lui aussi, car il
-n'avait tout de même pas coutume de parler de la
-sorte à des femmes comme moi. Je le voyais, je le<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
-sentais, je l'entendais, mais il y eut un moment où
-le sens de ses paroles m'échappa, soit qu'elles fussent
-réellement incohérentes, soit que tous mes efforts
-fussent concentrés à ne pas perdre connaissance ou à
-me demander ce que j'allais faire. Mais il se pencha
-un moment vers moi, et, dans l'odeur de la chartreuse,
-j'entendis nettement:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand
-vous voudrez! Il ne tient qu'à vous...</p>
-
-<p>Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une
-jambe contre le coin de la table. Il était temps; sa
-grande main d'équarrisseur me toucha, par derrière...
-Je filai. Mon mari et Emma durent le retrouver seul
-dans la salle à manger. Moi, je tombai, dans ma
-chambre, honteuse, mais honteuse!...</p>
-
-<p>Mon principal dépit venait de n'avoir pas su me
-défendre autrement que par la fuite, et les mots
-m'arrivaient maintenant en foule, avec lesquels
-j'eusse pu tourner en dérision chacune de ses paroles,
-réduire cette scène à la comédie, l'achever de la façon
-la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi
-toute importance, tandis qu'avec mon sérieux, mes
-grands airs, et ma trop apparente blessure, ne laissais-je
-pas par hasard à cet homme un peu l'impression
-de m'avoir violentée?...</p>
-
-<p>J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un
-an auparavant, j'étais une jeune fille de Chinon, tout
-de frais sortie du Sacré-C&oelig;ur, la plus mal informée<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-des réalités de la vie, la plus profondément imprégnée
-d'idéalisme, la plus passionnément vouée
-aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté
-ma petite ville pour Paris, ville incomparable, ville
-unique, ville de toutes les lumières; et moins de dix
-mois avaient suffi à m'y enliser assez avant, au milieu
-des seuls intérêts matériels, pour que le principal ami
-de mon mari me touchât de ses doigts obscènes et m'offrît
-de m'entretenir comme une fille!... Cet homme,
-quoique manquant de finesse, était remarquablement
-intelligent, adroit, prudent jusqu'en ses audaces;
-mon mari lui rendait d'importants services, enfin cet
-homme me connaissait!... Et il avait cru la chose possible!...
-A un homme d'une telle expérience, doué
-d'une telle connaissance des hommes, il n'avait pas
-paru extraordinaire que je pusse devenir, après dix
-mois de mariage, sa maîtresse, pour avoir une voiture!...
-O souvenir immaculé de mon père! O vertu
-antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de
-mon cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!...
-De si furieux contrastes me heurtaient, me frappaient
-à me laisser endolorie et toute rompue de courbatures.</p>
-
-<p>Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un
-goujat? dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et
-que de prétention! Oui, mon émoi peut sembler ridicule,
-peut sembler excessif à plus d'une femme d'aujourd'hui,
-moins compliquée que nous n'étions. Mais<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>
-nous étions compliquées. Notre esprit, notre c&oelig;ur et
-j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés
-d'idées, et de cette idée entre autres, que nous étions
-respectables; respectables, non tant à cause de notre
-chétive personne et par une vanité sotte, mais à cause
-de la famille dont nous détenions l'honneur, à cause
-des m&oelig;urs dont nous représentions la fleur, et, par-dessus
-tout, à cause de la grâce divine qui nous avait
-touchées. En nous manquant, on offensait quelque
-chose ou quelqu'un de bien plus grand, de bien plus
-précieux que nous; et si notre sensibilité était tant
-émue, c'était par le ricochet d'une sorte de sacrilège.
-Que voulez-vous? Nous étions ainsi faites, ou l'on
-nous avait faites ainsi.</p>
-
-<p>La blessure morale, comme toujours chez moi, fut
-la première et la plus vive. Après, en ramassant mes
-lambeaux, je me souvins que les quatre minutes
-d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre que
-les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être
-pour mon mari aussi brillantes que le pauvre homme
-l'attendait; et, ce qui était pire, que Grajat, homme
-d'affaires par excellence, tenait mon mari pour peu
-capable, contrairement à tout ce qu'il avait jusqu'ici
-laissé croire. Dès que les affaires ne sont point aussi
-bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on
-pas qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela
-m'inquiétait pour mon mari qu'une déconvenue de ce
-genre devait certainement abîmer, plus que pour<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>
-moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en dît
-rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un
-peu débonnairement de l'argent à sa s&oelig;ur, gaspilleuse;
-et son rêve à lui était la fortune!...</p>
-
-<p>En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma
-chambre et essayais de me remettre la figure en état.
-Mon mari entra, faisant la mine de quelqu'un qui
-vient d'essuyer une visite importune. Il me dit seulement:</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire
-ses amitiés...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je
-vous avoue...</p>
-
-<p>&mdash;Grajat? Il est parti.</p>
-
-<p>&mdash;Le tête-à-tête avec le personnage, ma foi, n'est
-pas prudent, vous savez...</p>
-
-<p>L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire
-à mon mari ce qui s'était passé entre Grajat et moi
-dans la salle à manger, et ma première parole,
-éclairée par l'expression de tout mon visage que je
-voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui
-s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le
-visage de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait...
-Son visage s'immobilisa, un instant court,
-mais appréciable; il réfléchit le temps voulu, pour
-adopter une attitude, et il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un mufle.</p>
-
-<p>Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume,<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
-lorsqu'il venait ainsi dans ma chambre avant de me
-quitter pour l'après-midi, de me donner un baiser,
-ordinairement dans le cou; il ne me le donna pas, ce
-qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son
-entrevue avec sa s&oelig;ur, soit par ce que je venais de
-lui révéler. Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais
-ce fut tout. Il n'était pas surpris outre mesure; il
-n'éprouvait pas d'indignation qui valût un mot de
-plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité
-désormais constatée: nous aurions désormais pour
-intime ami un «mufle» avéré. J'entendis mon mari
-choisir sa canne au milieu des cannes et des parapluies,
-ouvrir et refermer la porte sur le palier.</p>
-
-<p>Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat.</p>
-
-<p>Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette
-porte derrière laquelle il descendait, allant à ses
-affaires, sans avoir ajouté un mot, elle me fit l'effet,
-tout à coup, d'une cloison solide, bien établie, depuis
-longtemps en construction, achevée à l'instant même,
-et dont l'achèvement me consternait cependant. Oh! ce
-bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis
-de la chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment
-la rouvrir, cette porte; j'ai eu la démangeaison de
-rappeler mon mari, de lui crier: «Non, non! ne vous
-en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas pour
-vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse
-de savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra,
-se soit conduit en «mufle» avec votre femme...<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
-avec votre femme, entendez-vous? avec votre
-femme que vous tenez tant à conserver impeccable!...
-Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en
-vous un être moral... A la différence de votre ami, de
-presque tous vos amis, hélas! il y a en vous un être
-moral... Oh! j'en suis sûre; je veux en être assurée;
-c'est parce que je vous crois un être moral, que je
-suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas
-supposer le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari,
-mon ami, afin de ne pas me laisser supposer le contraire!...»
-Mais il était parti. J'allai au balcon, dans
-l'espoir de le voir se retourner vers moi et me faire
-un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété
-favorablement le moindre petit signe. Mais il
-était parti.</p>
-
-<p>Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où
-j'avais, à mon arrivée, pour la première fois, humé
-l'air de Paris, d'où j'avais interrogé,&mdash;avec quelles
-transes! avec quels frissons!&mdash;ce monde inconnu,
-fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une nouvelle
-venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux
-qu'à l'automne, ce monde, et ses allées et
-venues, ses arrêts, ses remous, étaient plus mystérieux
-que ceux d'une fourmilière. Mais, tel qu'il était,
-à l'automne dernier, il m'impressionnait par un certain
-air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce
-que j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui,
-n'étais-je pas portée à tout interpréter dans un<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>
-sens défavorable, parce que j'étais très ennuyée, très
-accablée, sinon malade, car à mon balcon, positivement,
-j'avais l'impression du vertige?... Et le c&oelig;ur
-me tourna...</p>
-
-<p>Je dus rentrer précipitamment, parce que le c&oelig;ur
-me tournait. Non, ce n'était pas pour moi le moment
-de me mettre à juger le monde, et Paris! Je demeurai,
-je m'en souviens, une grande heure, prostrée, presque
-sans connaissance et rêvant que je faisais la traversée
-de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient
-souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double
-secousse soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur
-répugnante de la chartreuse et du cigare me poursuivait
-sur le paquebot roulant bord sur bord...</p>
-
-<p>Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si
-j'avais mis pied à terre, et, en même temps, je ne
-sais quel vieux courage à moi, depuis longtemps
-éteint, semblait-il, se ranima et prit possession de
-moi. En me redressant sur ma chaise longue, je
-décidai brusquement de secouer mes ennuis, de
-mépriser mes misères et de tirer de moi, avec l'aide
-de Dieu, de quoi dominer ma situation, quelle
-qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute
-il avait fallu une épreuve tout à fait vive pour me
-remettre d'aplomb.</p>
-
-<p>Je me trouvais très suffisamment en train, quoique
-bien fatiguée et la mine un peu meurtrie, pour aller
-vers cinq heures et demie à notre rendez-vous accoutumé,<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
-rue du Caire. J'y retrouverais mon mari; il y
-avait chance que sa s&oelig;ur n'y fût pas aujourd'hui,&mdash;l'entretien
-avec son frère n'ayant pas paru bien
-tourner;&mdash;et Grajat n'y venait plus.</p>
-
-<p>Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du
-concert des Lautars, de reconnaître, avant tout autre,
-Grajat assis et causant, à une petite table, avec quelqu'un
-qu'il cachait de son buste géant. J'allais
-retourner sur mes pas quand j'aperçus qui? aux
-tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et
-leur parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent
-souvenir. Mon mari était avec eux ainsi que les
-Voulasne, Isabelle assise à côté de son fiancé, et
-c'était M. le président Du Toit qui causait, à une
-petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!...</p>
-
-<p>Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition.
-Ils ne l'ignoraient pas assurément, mais ce
-n'étaient pas des gens à modifier en rien leur vie
-réglée, sous prétexte qu'il y avait des baraques au
-Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que
-je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même
-surprendre les uns et les autres; il y eut pour
-moi tout de suite apparence que cette réunion était
-concertée, et la présence de Grajat, qui n'avait pas
-paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression.
-Je pressentais depuis si longtemps que Grajat
-voulait conquérir le président Du Toit!... Grajat parlait
-à M. Du Toit sur un ton bien éloigné de sa façon<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-ordinaire; le président écoutait Grajat avec une bien
-sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les
-sourcils!...</p>
-
-<p>D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame
-Du Toit et de M. Juillet que j'étais franchement heureuse
-de retrouver. Tous les deux me plaisaient.
-Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès notre première
-entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui,
-auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari
-m'avait contée. Madame Du Toit, dans sa jeunesse,
-s'était éprise éperdument d'un homme qui, sur le
-point de se fiancer à elle, avait obéi brusquement à
-une irrésistible vocation religieuse; à trente ans, il
-abandonnait une carrière brillamment commencée,
-une grande fortune et l'amour, pour aller, pendant
-trois années de noviciat à la Compagnie de Jésus,
-laver la vaisselle, balayer les ordures et briguer,
-comme d'autres les rubans et les places, la faveur
-des missions les plus redoutables. Il avait atteint
-assez promptement le comble de ses v&oelig;ux et avait
-été martyrisé au Thibet. La fiancée, trahie pour une
-si grande cause, n'avait pas épousé M. Du Toit par
-amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus
-droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine,
-malgré la perte de trois enfants; et même elle dissimulait
-à peine, sous un visage naturellement grave,
-la flamme, discrète comme une veilleuse d'église,
-mais aussi perpétuellement entretenue, d'un culte<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait certainement
-des joies peu communes.</p>
-
-<p>Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à
-me voir. Cinq minutes de causerie avec lui me firent
-oublier la présence de Grajat. M. Juillet avait quelque
-chose de charmant dans l'imagination; c'était le premier
-homme spirituel que je voyais; mais son esprit,
-il semblait n'en user que pour faire agréer les choses
-sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment
-à dire; son esprit était une excuse; il disait de
-lui-même: «Dieu! que je dois être ennuyeux!»...
-Et moi, naïve, je lui répondais: «Oh! non, oh!
-non», avec un accent de conviction qui le faisait
-sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais
-pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires,
-ni argent, ni mécanique, ni moyen de transports, ni
-goinfreries, ni buveries, ni bestialités, ou qui, à l'occasion
-même de ces sujets traités autour de lui,
-savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il y a
-en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en
-nous de fondamental et même d'éternel: non, non, il
-n'était pas pour moi ennuyeux! Il répondait à mes
-plus lointains, à mes plus secrets désirs: entendre
-un homme parler bien, me ravir l'âme en l'embellissant.
-Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste,
-un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui
-et jamais de ce qu'il faisait. Et, en effet, sa famille
-se plaignait de ce qu'il ne fît rien. Il disait de lui:<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
-«Moi? je ne serai jamais qu'un ancien élève de
-l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement, sous le
-prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance
-de caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait
-énergiquement l'indépendance et il blâmait avec
-sévérité sa recherche. Il y avait, en lui, comme on le
-voit, des contradictions. Mais il disait lui-même que
-ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer que
-si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait
-votre curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait
-menés par deux ou trois chemins si curieux ou si
-beaux, que l'on ne demandait qu'à prolonger le
-voyage. Il y avait en lui quelque chose d'énigmatique
-qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme
-singulier.</p>
-
-<p>Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si
-mal commencée et de ne même pas m'inquiéter de
-ce colloque confidentiel, interminable, entre Grajat
-et le président Du Toit, qui faisait, à distance, je le
-voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En toute
-autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel
-en tête!</p>
-
-<p>M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»&mdash;«Quoi
-donc?»&mdash;«Quels livres avez-vous sous la
-main?» Je lui dis, en riant et croyant qu'il allait se
-moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois
-livres de Sermons et les petits traités de morale que
-mon mari m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>
-presque rien de mieux! Les avez-vous lus?»&mdash;«Non.»</p>
-
-<p>Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre
-les mains des trésors, si quelqu'un en qui nous ayons
-toute confiance ne nous avertit que ce sont des trésors,
-nous les regarderons à peine. Mon mari m'avait
-donné quelques petits livres, «comme ouvrages de
-dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet,
-qui venait de causer une demi-heure avec moi, me
-conseillait de les lire, et j'avais hâte d'être rentrée à
-la maison pour en entreprendre la lecture, et je me
-promettais de passer une bonne soirée...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2>
-
-
-<p>Tout arrive en même temps, dit-on. Mon grand-père,
-ma grand'mère et maman, venant à Paris visiter
-l'Exposition, pénétrèrent dans notre appartement le
-jour même et à l'heure précise où mon mari reçut une
-«assignation à comparaître devant le tribunal, etc.,
-conjointement avec le sieur Grajat, etc.» Je revenais
-de les prendre à la gare d'Orléans, et je les poussais
-dans l'antichambre obscure, quand ma bonne, ahurie,
-me dit à l'oreille que la concierge venait de monter une
-«feuille de papier bleu», remise par un huissier.
-Mon grand-père, ancien magistrat, eut l'oreille fine
-pour entendre le mot «huissier» et me dit: «Ton
-mari a un procès?»... Je ne savais pas de quoi il
-s'agissait; je n'eus que le temps de courir cacher la
-feuille bleue. Mon mari rentra avant que je n'eusse<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>
-pu seulement la lire. Je la lui remis, à la dérobée,
-en lui demandant: «Qu'est-ce qu'il y a?... encore
-Grajat?...» Il me dit: «Rien du tout, absolument
-rien!» Mais il ne quittait pas sa face blême depuis
-le jour du colloque de Grajat avec le président Du
-Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmené de travail.
-Elle me trouva, moi, étourdie, préoccupée. Mon
-mari se refusait obstinément à me dire en quoi consistait
-ce procès. Je lui disais: «Oh! moi, j'ai vu
-venir ça de longtemps: rappelez-vous la soirée où
-votre Grajat a maçonné le mariage d'Isabelle avec le
-jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort à ce mariage?
-Allez-vous me dire qu'il agissait dans l'intérêt de la
-jeune fille? Allons donc! il voulait s'allier, lui, Grajat,
-votre ami, avec le président Du Toit, indissolublement,
-en prévision d'affaires qui devaient bientôt
-traîner devant les tribunaux...» Mon mari disait:
-«Vous êtes folle, Madeleine!» Le «vous êtes folle,
-Madeleine» fut désormais sa réponse à toutes mes
-fiévreuses hypothèses, et Dieu sait si j'en fis, des
-hypothèses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne voulait point
-me parler tant que mes parents étaient là, de peur
-que je les prisse pour confidents; et cela me gâtait le
-plaisir que j'avais à les recevoir. D'autre part, mieux
-valait peut-être qu'ils fussent à Paris durant cette
-crise, parce que leur présence m'absorbait au moins
-tout le jour. Je leur servais de guide à l'Exposition.
-Je la connaissais, l'Exposition! Ils étaient flattés tous<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>
-les trois, de me voir si documentée; mais rien, des
-progrès que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce
-que, pour eux, la science de mon mari devait être
-sans bornes: c'était une opinion qui datait du jour
-où il leur avait été présenté et où il avait parlé, une
-heure durant, sur l'architecture. Ils s'étonnaient
-qu'il n'eût point été décoré au 14 juillet; mais il
-devait y avoir une «promotion de l'Exposition...»
-Qui donc leur avait fait espérer cela, grand Dieu? Ce
-ne pouvait être que moi-même, dans une de ces lettres
-de toute jeune mariée, où l'on annonce comme
-exécutés tous les rêves de son mari... Deux choses
-seulement les chiffonnaient: la première était que
-l'on n'eût point encore trouvé pour mon frère Paul la
-situation promise; la seconde était qu'on ne m'entendît
-jamais appeler mon mari par son petit nom
-«Achille», et que nous n'eussions, lui et moi, pas
-commencé à nous tutoyer. Ma grand'mère revint
-là-dessus principalement, tous les jours.</p>
-
-<p>Maman couchait dans notre chambre de réserve;
-les grands parents dans l'appartement de leurs amis,
-les Vaufrenard, faubourg Saint-Honoré. Cela donnait
-lieu à des complications de rendez-vous, à de folles
-allées et venues. Ah! l'on s'en donnait de la peine!
-Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux
-fois j'avais failli me trouver mal à l'Exposition, et
-j'avais de nouveau éprouvé ma traversée de Calais à
-Douvres. Maman, loin de s'alarmer, souriait, et elle<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>
-me dit: «C'est peut-être un excellent signe...» Moi,
-j'attribuais cela à la fatigue et à mon tourment secret
-touchant les damnées affaires de Grajat.</p>
-
-<p>Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins
-Voulasne bien que j'eusse grande appréhension
-d'une rencontre de gens si dissemblables. Cette appréhension,
-je n'étais pas seule à la ressentir, évidemment,
-car lorsque nous nous présentâmes à l'hôtel de
-la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur
-et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués
-par un petit bleu de madame Du Toit. Je ne crus
-guère au petit bleu, mais je reconnaissais bien là mes
-cousins, incapables de s'astreindre à la moindre formalité.
-A quoi bon, après tout, les confronter avec
-mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes
-les sortes de formalités, et si étrangers aux plaisirs
-que le nom seul leur en était suspect? Grand-père et
-grand'mère pincèrent le nez, à la porte de ces fameux
-cousins Voulasne, dont ils avaient tant entendu parler,
-mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent
-été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna
-beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la
-fortune des Voulasne. Mes parents étaient d'un monde
-extrêmement délicat sur la question argent, et qui se
-fût fait scrupule de réaliser un gros bénéfice même
-licite; mais ils étaient admiratifs et béats devant la
-richesse acquise.</p>
-
-<p>Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
-excuses de «Gustave et d'Henriette» d'une façon,
-ma foi, fort gentille. Je me souvins que la première
-fois que j'avais gravi ces mêmes marches de
-l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma
-grand'mère au cas où jamais elle entendrait cette
-jeune fille traiter ses parents comme des camarades.
-Eh bien! ma grand'mère était là; Pipette s'adressant
-à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma
-grand'mère faisait bonne mine, faisait même des
-frais pour cette petite! Pipette, devinant la curiosité
-des gens de province, leur fit faire «le tour
-du propriétaire», salons, galerie, billard, etc., et
-les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses
-accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et
-grand'mère s'extasiait! Quand nous sortîmes de
-l'hôtel, elle avait oublié la dérobade des cousins Voulasne;
-elle déclarait leur habitation magnifique et leur
-«cadette» une enfant gâtée, c'était évident, mais
-«qui devait avoir un c&oelig;ur d'or...»</p>
-
-<p>&mdash;Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère;
-l'union toute proche de cette famille avec celle du
-président Du Toit pour mon grand-père, inspirèrent
-à ma famille un optimisme curieux et une tranquillité
-parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient
-amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans
-leur province, par habitude d'économies outrancières,
-à croire à la détresse générale, et à tendre le<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-dos à la catastrophe sans cesse prédite par les journaux
-d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence
-réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre
-de prospérité universelle qu'était l'Exposition, leur
-causait une espèce d'ébriété innocente.</p>
-
-<p>Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage
-une impression tout à fait heureuse, ce fut la certitude
-que leur donna maman, à la suite d'une visite
-que nous fîmes ensemble chez le médecin, qu'ils
-auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit
-enfant.</p>
-
-<p>A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour
-moi une autre figure.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="X" id="X">X</a></h2>
-
-
-<p>Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les
-femmes, pourquoi le raconter? Les douleurs et les
-joies maternelles, si nous nous mettons à parler de
-cela, il faut négliger complètement le reste. Pendant
-quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire pendant que
-cela m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris
-le pas sur tout, et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue
-heureuse. Je pourrais dire: j'ai eu d'abord une
-petite fille, puis j'ai eu un petit garçon, et, là-dessus,
-en dire long, sans avoir à exprimer rien qui tienne à
-mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous
-savons ce que sont ces événements-là; et si dans
-le cours de ma vie j'ai eu quelques émotions,
-quelques épreuves dont le sens m'a paru valoir
-que je les cite, j'affirme que, pendant le temps<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
-que les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été
-la femme la plus ordinaire, la mieux disposée à
-trouver que le monde est bien fait, la moins désireuse
-de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement. J'ai
-eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis,
-clair, incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un
-seul, que je touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique,
-quelle reposante impression que de se sentir
-indubitablement dans sa voie, dans la seule voie, de
-se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce que
-j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle
-grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons
-maintenues, tout le temps voulu, dans cette disposition
-favorable!</p>
-
-<p>Oh! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au
-point de ne plus souffrir des misères de ce monde;
-mais, franchement, il nous semble qu'elles aillent
-leur chemin sur une autre ligne que la nôtre, qu'elles
-puissent passer tout près de nous, sans doute, nous
-frôler même, mais,&mdash;on a de ces illusions-là dans
-les rêves,&mdash;qu'elles ne sachent point nous atteindre,
-en vertu d'un privilège extraordinaire attaché à notre
-fonction.</p>
-
-<p>Il y avait bien des choses contre moi, au moment
-où j'eus la certitude de ma première grossesse. Il
-fallut, comme de juste, que ces affaires suivissent
-leur cours, atteignissent comme une maladie leur
-période aigu, et enfin leur dénouement. Eh bien! je<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
-contemplai ces péripéties, de ma chaise longue, avec
-un quasi-désintéressement qui m'étonne aujourd'hui
-encore, avec une sorte de recul, de confiance présomptueuse,
-et comme un passager muni d'amulettes
-pendant la tempête. «Tout peut arriver, me
-disais-je, mais il faut que je vive pour mon enfant!»</p>
-
-<p>J'en étais venue à un détachement si grand, que
-je ne saurais me souvenir aujourd'hui avec précision
-de ce qu'il en fut du procès Grajat. Pourtant, mon
-pauvre mari était aux abois, et il se crut, pendant un
-certain temps, un homme perdu. «Un homme
-perdu»! lui, si réservé, si fier de son état, et si confiant?
-Ah! c'est que, justement, il avait été toute
-confiance en ses rapports avec son ami Grajat, et rien
-que cela; et le sentiment de la confiance étant
-ébranlé soudain, tout lui manquait; il était «un
-homme perdu». Ce que je sais, c'est que Grajat
-l'avait iniquement trompé, l'avait entraîné dans des
-entreprises hasardeuses et prétendait leurs sorts liés
-jusque dans certaines spéculations que mon mari
-avait répudiées. Or, il s'était produit, avant la fin de
-l'Exposition, un grave échec des entreprises, un
-effondrement des spéculations. L'entière bonne foi
-de mon mari fut établie de la façon la plus nette,
-mais il fallut l'établir. Quelles longueurs! quelles
-attentes! et quelles impatiences! Il n'y avait pas
-jusqu'au mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric
-Du Toit, qui ne fût suspendu à la conclusion de ces<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
-événements, M. Du Toit faisant mine de temporiser
-tant que le sort de mon mari n'était pas complètement
-disjoint du sort de Grajat. Il y employa d'ailleurs
-toute son influence, toute son autorité, et c'est
-à lui, assurément, plus qu'à la loyauté incontestée de
-mon mari, que nous dûmes de sortir indemnes de
-cette crise, car la loyauté, toute seule et même éclatante,
-m'a-t-on appris plus tard, n'eût peut-être pas
-suffi. Grajat s'était accolé de longtemps mon mari en
-escomptant la «puissance financière» de ses cousins
-Voulasne, en escomptant ensuite le crédit du
-président Du Toit.</p>
-
-<p>Gros balourd, connaisseur d'affaires mais non de
-gens, faute de finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su
-prévoir deux choses: c'est que les Voulasne fussent
-partis en croisière autour du monde pour peu qu'on
-eût fait mine de les vouloir ennuyer avec une aventure
-de cette sorte, et c'est que le président Du Toit
-était homme à ne se dévouer qu'aux bonnes causes.
-Le président Du Toit ne fut pas pour Grajat, en l'occasion,
-le grand secours sur lequel notre ancien ami
-avait fait fond; mais mon mari me laissa entendre à
-plusieurs reprises que, sans la mémorable intervention
-de Grajat en faveur du mariage d'Isabelle, nous
-n'eussions pas eu, très probablement, pour nous
-servir, tout le zèle de M. Du Toit. C'est très possible.</p>
-
-<p>Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne
-point sombrer sous le coup, mais il subit une forte<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
-saignée et jugea à propos d'entreprendre un voyage
-d'études qui dura deux ans et demi. Nous fûmes
-quittes, nous, pour faire notre deuil de tous les gains
-que mon mari avait espéré tirer de l'Exposition,
-joints à tous ceux qu'il avait sacrifiés, un an durant,
-à préparer l'Exposition. Mais de quel prix n'eussé-je
-pas payé l'avantage d'être débarrassée, deux ans et
-demi, de Grajat! Ah! oui, adieu la voiture! adieu le
-domestique en livrée!... adieu Grajat!... Mais mon
-mari, lui, souffrit beaucoup de ces privations.</p>
-
-<p>Il était sans rancune contre Grajat. Grajat était
-pour lui un homme qui lui avait autrefois rendu des
-services. Il lui devait fidélité. Il me disait à moi:
-«Si les choses avaient bien tourné, j'aurais eu ma
-part dans les bénéfices...»&mdash;«Mais, non! puisqu'il
-a été prouvé qu'il n'était nullement engagé envers
-vous! Il vous aurait volé quand même...»&mdash;«On
-est tout autre, affirmait-il, quand la fortune vous
-sourit.» Il n'en voulait pas démordre. C'était à lui
-d'avoir des scrupules! Si j'attaquais Grajat, il me
-disait que ce n'était pas généreux, Grajat étant à
-terre. Il avait une longue habitude de confiance et
-d'amitié contre laquelle rien ne put prévaloir.</p>
-
-<p>Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amérique, et
-personne ne se souvenait plus exactement des motifs
-qui l'y avaient envoyé. Il était flambant, remis à neuf,
-et il écrasait jusqu'à vos ressentiments sous les
-images gigantesques qu'évoquaient ses propos. Il<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
-avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de Titans,
-des m&oelig;urs invraisemblables, des fortunes dont le
-chiffre fabuleux n'est presque plus perçu par nos sens.
-Les Voulasne, sur sa prière, et peut-être par l'entremise
-de mon mari, consentirent sans aucune difficulté
-à le recevoir. Les Voulasne, qui n'avaient point été
-atteints personnellement par les affaires de Grajat,
-n'en conservaient aucune mémoire; ils étaient
-enchantés de revoir un homme dont l'entrain et la
-bonne humeur étaient connus, et un voyageur. S'il
-est vrai que d'autres ne lui sautèrent pas immédiatement
-au cou, chez les Voulasne, il est non moins
-certain que, dès le potage, Grajat parlant de l'Amérique
-avait accaparé l'attention de tout le monde, et
-qu'il devint, de ce moment, un centre d'attraction
-sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme qui
-n'eût quelque chose à lui demander. Et il se trouva
-relancé, comme cela, par l'intérêt qu'avait chacun à
-être informé ou par l'étrange plaisir qu'ont la plupart
-des gens à être ébahis par le «colossal».
-Sans qu'il racontât rien de lui-même, rien de ce
-qu'il avait fait là-bas, on le trouvait grand à cause
-des choses géantes qu'il avait vues. Qu'il eût vu
-grand ou petit, je ne pouvais, quant à moi, m'empêcher
-de penser: «C'est un homme malhonnête.» Je
-ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je
-n'ai jamais souffert qu'il embrassât mes enfants. Je
-le traitais comme il disait que les Américains traitent<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>
-les hommes de couleur. Je lui disais: «Vous
-avez l'âme noire, pour moi vous êtes nègre...
-pouah!...» Mon mari était beaucoup plus affecté que
-Grajat de ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon
-mari, comme chez ceux qui accueillaient Grajat, ce
-n'était pas de l'indulgence envers un homme coupable
-d'une grande faute, c'était de l'indifférence pour
-la faute, c'était de l'apathie morale absolue. Le sens
-moral était atrophié à ce point chez la plupart, qu'il
-n'y avait point d'explication possible entre nous en
-cas de différend: qu'eussé-je pu dire à Grajat, par
-exemple, qui demeurait convaincu que ma mauvaise
-humeur à son endroit ne résultait que du dépit
-d'avoir manqué par lui «ma voiture»?</p>
-
-<p>Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspirait
-me faisait passer à ses yeux pour plus bassement intéressée!
-J'en vins petit à petit à ravaler mon dégoût
-et à lui faire presque bon visage, uniquement pour
-lui prouver que je ne pensais pas à «ma voiture».
-Mais si je désarmais, il voyait en mon armistice le
-signe que je consentais, pour avoir «ma voiture»,
-à l'autre moyen, celui qu'il m'avait proposé un jour...
-Et il redevenait galant. Si je dénonçais à mon mari
-ses entreprises et le cynisme avec lequel elles étaient
-tentées, mon mari, sans s'émouvoir, me répondait:
-«Quelle importance cela a-t-il, puisque vous n'êtes
-pas femme à lui céder jamais?»</p>
-
-<p>Je crois que les galanteries de Grajat flattaient<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>
-plutôt mon mari, parce qu'il était sûr de ma résistance,
-et parce que chaque siège victorieusement
-repoussé augmentait ma valeur, ma valeur morale. Il
-était fier de ma valeur morale; il savait ou sentait
-que Grajat lui-même était impressionné par ma valeur
-morale et devait dire de lui: «Cet animal de Serpe a
-une petite femme qui tient comme un bastion!...»
-Curieux phénomène: ils se gaussaient de la valeur
-morale, et c'est d'elle qu'ils tiraient dans leur maison
-le plus de vanité; ils la réduisaient à n'être qu'objet
-de luxe, mais parmi les objets de luxe qu'ils prisaient,
-elle était encore le plus rare et le plus apprécié.</p>
-
-<p>Ma belle-s&oelig;ur Emma avait eu la chance de se remarier
-avec un jeune homme charmant, de cinq ou
-six ans moins âgé qu'elle, il est vrai, mais follement
-épris, et qui possédait une grosse fortune. Emma le
-conduisait par le bout du nez, roulait carrosse, se
-faisait habiller chez les couturiers renommés, donnait
-des dîners, rajeunissait elle-même, positivement,
-était, ma foi, fort jolie, et jurait à tout venant qu'elle
-se ferait couper en quatre plutôt que de manquer à
-son «joli petit mari». Malgré mille excentricités, elle
-lui était en effet fidèle. Elle s'était mariée à peu près
-à l'époque de la naissance de ma petite Suzanne, à la
-fin de mars 1890. C'est en juillet 93 que Grajat revint
-d'Amérique. Aux environs du jour de l'An, Emma
-trompait son «joli petit mari» avec cet homme
-presque sexagénaire, de qui elle se moquait outrageusement<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>
-au temps où elle était sa maîtresse. Le
-petit mari se fâcha tout rouge; il gifla Grajat, dans
-un cabaret à la mode, devant plus de cinquante personnes;
-on se battit; ce fut une histoire; et on se
-battit si sérieusement que Grajat promena sept à
-huit semaines son gros bras en écharpe, fier, à son
-âge, d'une aventure de cette sorte. Et l'on divorça bel
-et bien, au grand désespoir d'Emma qui retomba du
-haut de sa fortune d'un jour sur ses pieds nus, et
-revint, le premier de chaque mois, faire la gentille
-avec son frère, et lui demander cinq minutes
-d'entretien. Grajat l'avait quittée aussitôt après
-l'aventure. L'ex-jeune mari la reprit comme maîtresse,
-mais la traita en fille. Et la pauvre Emma, avec
-cela, allait sur la quarantaine! C'était une grande
-pitié.</p>
-
-<p>Mon mari rompit net avec sa s&oelig;ur; il lui interdit de
-jamais repasser le seuil de sa porte. Ce fut la maman
-Serpe qui revint, chaque mois, à la maison, après le
-déjeuner, avec des cheveux d'un blond de plus en
-plus flamboyant, son petit chien favori, Zuli, sous le
-bras, seul vieillissant, lui, asthmatique, toussicotant
-et râlant.</p>
-
-<p>Autour de nous, les Kulm avaient divorcé, après
-vingt et un ans de mariage, lui pour épouser une
-femme de sport, championne de je ne sais plus quels
-matches; elle, abandonnée, à quarante-cinq ans,
-sans autre ressource qu'une pension alimentaire,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>
-après la vie la plus insoucieuse et la plus aisée, et
-avec deux jeunes filles à marier!...</p>
-
-<p>Un autre exemple attristant, près de nous, était
-celui du mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du
-Toit. Isabelle, pendant près de deux ans, avait, par
-amour pour Albéric, adopté tous les goûts et dégoûts
-de la famille Du Toit. La conversion spontanée
-d'Isabelle avait eu les allures d'une vocation tout à
-coup révélée; elle avait frappé les Du Toit et n'avait
-pas contribué pour peu à leur faire agréer le mariage;
-gagner une âme, et par elle, qui sait? spiritualiser
-ces pauvres Voulasne embourbés dans les joies
-épaisses, c'était, n'est-il pas vrai, une &oelig;uvre? Or, dès
-que la période de lutte avait cessé, fort peu de temps
-après le mariage, on avait vu la noble ardeur d'Isabelle
-s'affaiblir, une naturelle nonchalance remplacer
-son beau zèle à s'instruire, un égoïsme paresseux
-transpercer cet accoutrement de s&oelig;ur charitable qui
-avait fait l'émerveillement de la bonne madame Du
-Toit. Une fois mariée, et malgré un réel amour pour
-Albéric, Isabelle était redevenue elle-même en devenant
-heureuse, et était redevenue Voulasne en redevenant
-elle-même. Voulasne, elle ne songeait qu'à
-se distraire, à se laisser porter et agiter par la vie
-extérieure, et, faute d'un tel mouvement, tombait en
-une torpeur insipide, état inadmissible absolument
-chez les Du Toit. Chez les Du Toit, la vie était réglée
-une fois pour toutes et composée exclusivement de<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-devoirs qu'on ne discutait pas, et qu'il s'agissait de
-trouver agréables si l'on tenait absolument à avoir
-du plaisir. Albéric, rompu aux austères plaisirs de sa
-famille, mais amoureux de sa jeune femme, se trouva
-quelque temps perplexe. Il s'ingéniait à établir un
-compromis entre ses habitudes disciplinées et la
-mollesse propre à Isabelle. Installés dans un appartement
-à eux, chez eux, indépendants en somme, ils
-se partageaient également, à jours fixes, entre les
-deux familles. Isabelle était d'un naturel fort doux.
-Albéric aussi. Ce n'était pas qu'Isabelle récriminât,
-ou exigeât, mais elle avait besoin d'agréments
-qu'Albéric eût jugé inhumain de lui refuser. Il arriva
-une chose que de plus avertis que moi eussent pu
-prévoir, c'est qu'après quelques mois de concessions
-faites à Isabelle, Albéric se laissait gagner par le goût
-des distractions quelles qu'elles fussent, par cette
-espèce de lourdeur qui vous entraîne à descendre
-dans Paris chaque soir, par ce goût pour l'oubli de
-soi, par cet étourdissement quasi niais, quasi spirituel,
-quasi répugnant, quasi savoureux, que vous
-procurent, comme une drogue de fumerie, les plaisirs
-dits parisiens. A la compagnie de son père, de sa
-mère, cent fois supérieure en ressources profondes,
-il préféra bientôt celle de ses beaux-parents, stupides,
-mais si faciles, si dépourvus de sens critique,
-et à un tel point incapables de vous adresser
-une observation, de vous donner même un avis!<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-de ses beaux-parents qui le jugeaient le gendre
-le plus accompli, pourvu qu'il fût de leur bande et de
-leur perpétuelle fête. Comme dans toute la nature, la
-paresse et le moindre effort l'emportaient jusque sur
-les habitudes d'activité les mieux contractées. Les
-Du Toit, à cent lieues d'avoir prévu pareil détournement,
-et qui s'étaient flattés au contraire de gagner
-à eux leur belle-fille, étaient stupéfaits, désolés,
-effondrés. Les Voulasne, eux et leur entourage, ne
-jugeaient pas la chose, ne la remarquaient même
-pas: Albéric était avec eux, tant mieux! car plus on
-est de fous plus on rit.</p>
-
-<p>Nous avions, dans notre monde, bien d'autres
-transfuges venus de familles analogues à celle des
-Du Toit! Notre monde, et j'entends par là celui qui
-était résolu à mener la vie joyeuse et sans entraves,
-faisait la boule de neige, se grossissait chaque jour
-en s'entraînant mutuellement au confort, au bien-être,
-au luxe, à une élégance audacieuse et à une
-bravade du lendemain qui n'allait pas parfois sans
-un certain courage. Tout y était au rebours des anciennes
-m&oelig;urs de la bourgeoisie française, essentiellement
-composées de contrainte, d'abstention, de
-prudence craintive, d'économie de toutes les forces
-et de terreur de l'opinion. C'était une société qui
-semblait s'être retournée bout pour bout, la réserve
-ayant à sa place la dilapidation; le souci de l'avenir,
-du sort des enfants, de la maison, du nom, obstrué<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>
-par la frénésie de consommer pendant que notre
-propre jour luit encore; l'argent jadis volontiers
-secret: maintenant, la jactance d'une fortune souvent
-fictive; les femmes, les familles entières ne craignaient
-jadis rien tant que le bruit fait autour d'elles,
-le seul nom, imprimé dans une feuille publique,
-froissait une pudeur que j'ai bien connue: désormais
-les efforts et le but des femmes, voire des familles,
-était qu'il fût parlé d'elles, et il n'y aurait pas grand
-paradoxe à ajouter: de quelque façon que ce fût. La
-discrétion, le silence, le vase clos où tant de groupes
-ont préparé des valeurs réelles, semblaient des geôles
-ou des tombeaux; et qu'importait à présent la valeur
-réelle, si la parade et le boniment en donnaient l'illusion
-à un public jobard et dégradé?</p>
-
-<p>L'évolution du ménage d'Albéric eut pour moi des
-conséquences fort inattendues et des plus graves.
-Comme tout s'enchaîne dans la vie, mon Dieu! et par
-les moyens les plus éloignés de tous ceux qu'on eût
-pu se plaire à prévoir!... Dès que j'avais connu les
-Du Toit, j'avais souhaité me réfugier quelquefois près
-d'eux. Les Du Toit de leur côté semblaient aussi
-m'avoir «reconnue»; et ils m'avaient fait des
-avances. Cependant nous en étions demeurés là.</p>
-
-<p>Madame Du Toit me rencontra une après-midi aux
-Champs-Élysées où j'allais dans ce temps-là, régulièrement,
-promener ma petite fille, parce qu'il y avait
-de la coqueluche au parc Monceau. Suzanne commençait<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
-à marcher seule; j'étais grosse de son futur petit
-frère; nous parlâmes naturellement des enfants;
-madame Du Toit me félicita d'en avoir, tout en me
-contant, les larmes aux yeux, les peines que les siens
-lui avaient causées.</p>
-
-<p>&mdash;Et quand vous allez être grand'mère, lui dis-je,
-ce sera à recommencer!</p>
-
-<p>Elle ne demandait pas mieux que de recommencer.
-Mais elle hocha la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne se pressent pas, dit-elle, de me rendre
-grand'mère: ce n'est plus la mode, aujourd'hui, dans
-un certain monde, d'avoir des enfants!...</p>
-
-<p>Je m'écriai:</p>
-
-<p>&mdash;«Dans un certain monde!...» mais heureusement
-que...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! me dit-elle, vous comprenez parfaitement
-ce que j'entends par là. Vous avez dû trop souffrir,
-ma chère enfant, avec votre nature délicate et votre
-parfaite éducation, des milieux auxquels je fais allusion,
-pour ne pas deviner mon chagrin...</p>
-
-<p>Elle me prenait par l'amour-propre, par l'intuition
-sympathique, par la maternité. Elle me fit ses confidences;
-elle en provoqua de ma part, et sut, par là,
-m'être agréable. Mais tout ceci avec du tact, sans
-précipitation excessive, sans débordement. Elle ne
-parlait d'elle-même qu'en s'en excusant pour ainsi
-dire, et en essayant d'envelopper son propre cas,
-qu'elle ornait d'idées, de citations très appropriées.<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
-Elle m'en imposait comme tous les esprits plus et
-mieux nourris que le mien; mais sans me paralyser,
-sans me gêner même. Nous bavardions bientôt comme
-de vieilles amies.</p>
-
-<p>Je l'étonnai, moi, par mon indulgence. Elle crut
-s'être trompée en m'énumérant mes maux, attendu
-que je ne m'élevais pas contre un état de m&oelig;urs qui
-en était responsable; elle était entière et exclusive,
-elle était convaincue que le monde sans principes et
-sans culture morale était «corrompu jusqu'à la
-moelle». L'expression qu'elle employait me fit protester.
-Moi qui vivais, depuis plusieurs années, au
-milieu de ce monde, et qui avais été par lui blessée,
-je ne le jugeais point cependant d'une façon si définitive.
-L'animation de notre premier entretien vint
-de ce différend. Je lui citai maintes femmes qui, sous
-les dehors les plus évaporés, étaient, au demeurant,
-excellentes et très pures; je lui disais: «Les apparences
-de ce monde-là sont aussi trompeuses que
-l'est, par exemple, le théâtre qui prétend représenter
-la vie, et qui, en réalité, attire le public en l'épouvantant
-par des m&oelig;urs aussi inédites qu'inexistantes;
-ici, c'est une coquetterie de paraître sans conduite
-comme c'en est une, ailleurs, de paraître vertueuse;
-le bon naturel et le mauvais se retrouvent de
-part et d'autre.» Elle me répliquait que j'étais trop
-bonne et trop jeune, que le mal passait inaperçu à
-mes yeux, mais qu'une complaisance comme la<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-mienne était des plus pernicieuses, car c'est avec ce
-libéralisme qu'on encourage ou facilite toutes les
-décadences.</p>
-
-<p>Je me laissai entraîner par madame Du Toit à
-mener ma petite fille, une ou deux fois par semaine,
-jusqu'au Luxembourg, qui était d'ailleurs, affirmait-elle,
-beaucoup plus sain que les Champs-Élysées saupoudrés
-de poussière. Je rencontrais au Luxembourg
-madame Du Toit qui, pour une ondée, pour un nuage
-menaçant, voulait à toute force m'abriter chez elle,
-rue de Vaugirard, dans le voisinage. La pauvre femme
-semblait ne plus pouvoir vivre sans me voir, parce
-qu'elle ne pouvait vivre sans parler de son fils et parce
-qu'elle ne parlait de lui, tout à fait à l'aise, m'affirmait-elle,
-qu'avec moi. Elle comptait aussi sur moi
-pour «le ramener». Elle disait «le ramener», comme
-si le cher Albéric eût embrassé quelque schisme.</p>
-
-<p>A voir le jeune ménage de plus près, je ne tardai
-pas à m'apercevoir qu'Albéric, après avoir oscillé un
-moment entre les parents de sa femme et les siens,
-était allé vers ceux à qui il eût été le plus difficile de
-faire comprendre pourquoi il ne leur fût pas venu!
-Albéric, qui n'était pas un sot, mais qui avait le tort
-de ne vouloir blesser personne, avait jugé que ne
-point partager les divertissements de ses beaux-parents
-c'eût été rompre avec eux, car aucune bonne
-raison ne leur était accessible, tandis qu'il comptait
-sur l'esprit supérieur de son père et sur la bonté de<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>
-sa mère pour lui passer cette complaisance envers
-les parents de sa femme.</p>
-
-<p>Ainsi, et par une malignité des choses qui souvent
-dans la vie m'a frappée, de deux familles, l'une intelligente
-et l'autre bornée, c'était la bornée qui l'emportait
-en influence, à cause et en raison même de
-son inaptitude à concevoir quoi que ce fût, hormis
-son étroit et égoïste plaisir.</p>
-
-<p>Madame Du Toit me suppliait de ne pas manquer
-son jour, surtout lorsqu'elle attendait sa belle-fille.
-Mon Dieu, je sentais bien qu'elle m'employait à lui
-«ramener» son fils en agissant sur Isabelle; elle me
-plaisait par ailleurs, m'instruisait, me prêtait des
-revues et des livres, et je croyais faire une bonne
-action en contribuant à empêcher ce pauvre Albéric
-de s'engager davantage dans une société de fêtards.
-Je venais donc aux jours de madame Du Toit. Il y
-avait là toutes les femmes de la magistrature et du
-barreau, la plupart honnêtes mères de famille, sans
-coquetterie; on parlait surtout collèges et pensions,
-rougeole, scarlatine, projets ou souvenirs de vacances,
-Suisse ou «petits trous pas chers». Les plus entendues
-étaient préoccupées de l'avancement de leurs
-maris; les infortunes conjugales étaient matière à
-chuchoteries pudibondes. Il venait aussi des messieurs,
-beaucoup encore à favoris, dans ce temps-là,
-et en redingote de drap, boutonnée; quelques jeunes
-aussi, portant la barbe, et jusqu'à des stagiaires, qui<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>
-m'entouraient volontiers, bien que je fusse grosse de
-cinq mois, mais parce que j'étais mieux mise que la
-plupart des autres femmes.</p>
-
-<p>Mon Dieu! que l'on était loin, là, des Kulm ou des
-Lestaffet! On m'y présentait beaucoup plutôt comme
-petite fille de magistrat et comme fille d'avocat
-renommé que comme femme d'architecte. Isabelle se
-montrait assez ponctuelle aux jours de sa belle-mère,
-amenée de force par son mari, car elle ne s'était
-jamais soumise à des obligations, et la mine aussi
-boudeuse qu'au temps où, chez ses parents, on ne
-mettait pas d'empressement à lui donner son Albéric...
-Elle venait à moi d'assez bonne grâce, parce que,
-chez les Du Toit, c'était encore moi la moins «rive
-gauche», disait-elle. Elle était jolie, très élégante, un
-peu trop parfumée, même pour la rive qu'elle habitait.</p>
-
-<p>Moi, j'étais contente de rencontrer là M. Juillet
-dont la causerie me plaisait toujours. Il n'y venait
-pas régulièrement, mais lorsque j'avais la bonne
-fortune de l'y voir, le temps me paraissait court. Il
-causait assez souvent avec moi, ou plutôt se laissait
-entendre par moi en particulier, car, crainte de lui
-déplaire, je surveillais avec lui mes paroles. Il philosophait
-devant moi, sur le contraste des milieux si
-divers où il voyait que je passais tour à tour et qu'il
-connaissait, l'un et l'autre, mieux que moi. Il lançait,
-contre l'un et l'autre, des traits aigus, ce qui m'amusait
-sans provoquer chez moi la réaction, comme les<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span>
-attaques de sa tante. Et il me prouvait que, dans
-quelque société que l'on soit, on ne peut manquer
-de trouver à redire. Ce qui l'étonnait en moi et me
-rapprochait de lui, c'était qu'avec ma nature respectueuse,
-je pusse rire de ses épigrammes sans me
-froisser. Je lui affirmais que des caractères de l'espèce
-du mien ne sont pas rares dans mon pays, et
-que l'on peut être profondément sérieux et admettre
-la raillerie, et aimer la raillerie, et la pratiquer sans
-laisser entamer par elle le sentiment de gravité que
-la vie nous inspire.</p>
-
-<p>&mdash;Aujourd'hui, me disait-il, les gens qui se moquent,
-se moquent à fond, sans plus croire à rien,
-même pas à leur moquerie qui n'est qu'un procédé,
-et dont on sent tout l'artifice et l'effort; quand notre
-race était plus pure ou la vie moins usée, si vous
-aimez mieux, le rire, avec toute sa malice, «châtiait
-les m&oelig;urs» et ne les détruisait pas... Ainsi, par
-exemple, ce n'est pas parce que je plaisante le dessus
-de cheminée, les tableaux et les meubles de ma
-bonne tante Du Toit, que je manque le moins du
-monde, en mon c&oelig;ur, à vénérer cette très digne et
-excellente femme... Ce n'est pas parce que je
-n'aborde plus mon cousin Albéric sans lui glisser à
-l'oreille, comme une nouvelle sensationnelle: «On
-ne peut contenter tout le monde et son père!»&mdash;ce
-qui le met en fureur,&mdash;que je manque à mon affection
-très réelle pour ce brave garçon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p>
-
-<p>On aurait eu, en effet, bien du mal à garder son
-sérieux devant l'attitude d'Albéric chez sa mère. On
-eût juré qu'il rentrait d'escapade; il tendait le dos,
-garait ses oreilles comme un petit garçon, comptait
-à tout moment que madame Du Toit allait lui donner
-la fessée, publiquement, pour avoir découché. Et
-M. Juillet disait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'il a l'air, aussi, le coquin, d'avoir introduit
-ici sa maîtresse!...</p>
-
-<p>Tel était un peu, ma foi, l'effet que produisait la
-trop parfumée, la trop élégante Isabelle.</p>
-
-<p>Je demandai à M. Juillet sa franche opinion sur le
-mariage d'Albéric:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ce n'est pas son mariage qui est bête,
-disait-il, c'est lui! Et il rendra son mariage absurde
-à cause de son urbanité trop exquise. La petite Voulasne,
-mal élevée, ou pas élevée du tout, mais je
-parie qu'elle vaut la plupart des pimbêches que lui
-eût choisies ma tante Du Toit! et d'abord elle l'aime...
-Mais, ce qu'il fallait, c'était avoir le courage,&mdash;si
-courage il y a,&mdash;de tenir à distance les parents
-Voulasne...</p>
-
-<p>&mdash;Vous en parlez à votre aise! répliquais-je à
-M. Juillet. Mais Isabelle aime infiniment ses parents!
-Elle a joué toute sa vie avec ses parents comme avec
-des camarades. Ses parents ne l'ont jamais grondée,
-jamais contrainte, jamais ennuyée: il y a un attachement
-tout particulier des jeunes filles mal élevées<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-à leurs parents, c'est une espèce de complicité...
-Isabelle n'eût jamais consenti à s'éloigner de sa
-famille...</p>
-
-<p>Je me souviens que nous fûmes interrompus par
-madame Du Toit, qui, nous voyant causer très attentivement,
-et à part, venait s'enquérir de ce qui nous
-absorbait à ce point. M. Juillet lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma tante, nous nous occupons de vos
-intérêts!...</p>
-
-<p>Elle lui avait confié, à lui comme à moi, ses soucis.
-Elle comprit aussitôt ce dont il s'agissait. Elle joignit
-les mains et leva les yeux au ciel, appelant sa bénédiction
-sur notre entreprise commune. Elle parut
-fonder tout de suite un grand espoir sur cette entente
-entre M. Juillet et moi, qu'elle n'avait pas prévue. Je
-crus devoir lui confesser que notre premier échange
-de vues était assez pessimiste.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il ne soit pas le dernier! dit-elle. C'est une
-bonne &oelig;uvre à accomplir, ne l'oubliez pas: une
-bonne &oelig;uvre!...</p>
-
-<p>Elle n'avait pas une confiance parfaite en son neveu
-Juillet, à cause de ce qu'elle appelait «son esprit sarcastique»,
-et parce que, tout intelligent qu'il fût
-reconnu, il n'avait pas de situation officielle et stable.
-Son intelligence même paraissait trop vive, et inquiétante,
-car elle faisait constamment le tour complet de
-chaque chose, en la considérant avec une égale complaisance,
-des points de vue les plus opposés. Cependant<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>
-tous les articles et notamment un certain
-ouvrage, qu'il avait publiés, jusqu'ici, étaient à conclusion
-très propre à rassurer la famille. Ses articles
-comme son ouvrage avaient été, je le voyais bien,
-fort remarqués; néanmoins, j'entendais qu'on lui
-reprochait je ne sais quelles contradictions. Il répondait:
-«La vie est un champ d'expériences, les
-paroles un moyen d'essayer les idées; la vie passe;
-les paroles volent; les écrits restent. Eux seuls
-comptent, ils sont le résultat.» Mais madame Du
-Toit devait trouver la vie et les paroles de son
-neveu aussi louables que ses écrits, du jour où son
-neveu partait pour la croisade en ma compagnie.</p>
-
-<p>Le singulier départ! Prémédité? voulu? Aucunement.
-Par personne. Il dépendait d'un mot jeté au
-hasard. Que d'entreprises, que d'aventures n'ont pas
-d'autre fondement!...</p>
-
-<p>En me parlant de son neveu, entre nous, madame
-Du Toit disait à présent: «votre allié», pour me rappeler
-la bonne &oelig;uvre à accomplir de concert. Point
-d'allié qui pût être pour moi compromettant, vu la
-situation où j'étais, situation qui dut même, bientôt,
-interrompre mes promenades au Luxembourg, ma
-croisade et mes visites chez madame Du Toit!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XI" id="XI">XI</a></h2>
-
-
-<p>Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment
-maternels au moment de la naissance de mon petit
-garçon. Elle ne venait à peu près point chez moi
-auparavant; elle ne laissa presque pas un jour sans
-prendre de mes nouvelles, et elle me fut très utile.
-C'est un avantage que d'avoir près de soi, en ces
-moments-là, une femme d'autant d'ordre et d'expérience.
-Elle me procura un médecin plus sérieux,
-plus consciencieux et quatre fois moins coûteux que
-celui qui m'avait soignée lors de mes premières
-couches, et, comme il me fut interdit de nourrir,
-cette fois, elle sut me dénicher dans un certain village
-de Bretagne une nourrice magnifique. On
-connaissait l'élevage des enfants dans le monde de
-madame Du Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>
-me peser jamais et même sans m'ennuyer de ses
-chagrins personnels. Notre amitié se trouva consolidée
-à la suite de ces quelques semaines, et après une
-connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me
-fit dans son entourage une réputation qui me flatta,
-je l'avoue.</p>
-
-<p>Je m'étais accoutumée jusque-là, dans le monde
-des Voulasne, Kulm, Lestaffet et C<sup>ie</sup>, à me contenter
-de l'état d'étrangère à peu près tolérable; et, mon
-Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à ce point
-rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela
-pouvait, à la rigueur, continuer. Mais j'éprouvai une
-grande douceur à me sentir estimée, et estimée pour
-ce qui, en moi, était vraiment moi-même, et non
-pour les complaisances, concessions ou petits tours
-de force destinés, ailleurs, à me faire seulement agréer.
-Mon amour-propre fut très sensible aux hommages
-dont je me vis entourée chez madame Du Toit.</p>
-
-<p>J'y retournai dès que ma santé me le permit, entre
-mon énorme nounou et ma petite Suzanne, et y pris
-une part plus franche et plus active qu'auparavant
-aux questions de coupage de lait, de diarrhée infantile
-et au choix d'une plage pour les marmots à la
-prochaine saison. Pendant toute une année, mon
-dernier né, que nous avions nommé Jean, étant assez
-délicat, ces conversations m'intéressèrent même plus
-que celles de M. Juillet. Je ne m'en étonnais pas; je
-n'y prenais seulement pas garde; il y avait une chose<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>
-qui m'absorbait tout entière, c'était la santé de mes
-enfants; aucune préoccupation du même ordre,
-autour de moi, ne me paraissait excessive ni importune,
-et tout ce qui ne s'y rapportait pas directement
-me semblait un peu oiseux. M. Juillet me taquinait à
-ce propos, sans me piquer le moins du monde.</p>
-
-<p>Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au
-jour de sa tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans
-une «nursery», et il avait même confié à sa tante
-elle-même, qui me le répéta, qu'elle réussissait à
-faire de moi une «popote» comme toutes ses amies,
-que les femmes intelligentes étaient rares et que ce
-qu'elle pratiquait là était «un étouffement criminel».
-Je revois toujours la bonne madame Du Toit redisant
-l'expression: «un étouffement criminel»! Elle
-en riait, car elle était faite aux paradoxes de son
-inquiétant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en
-riais, et elle était flattée que M. Juillet, sous cette
-forme dépitée, reconnût lui-même en moi, outre les
-qualités qu'il prisait, lui, pour son agrément personnel,
-celles que sa tante plaçait au-dessus de tout.
-M. Juillet ne mit pas à exécution ses projets de ne
-plus reparaître au jour de madame Du Toit; et, bien
-qu'il me jurât qu'il ne contribuerait certes pas à
-rendre la femme d'Albéric aussi «bourgeoise» que
-moi, il y travaillait tout de même un peu avec moi,
-tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me
-manifestait, malgré lui, une sorte de vénération.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span></p>
-
-<p>Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait
-jouer avec elle pour retenir son attention, et encore
-ne se prêtait-elle qu'au plaisir de la facétie, et puis,
-aussitôt, son esprit s'évaporait sans retenir la moindre
-conclusion. Elle ne jugeait rien, ni gens, ni choses,
-si ce n'est par rapport à leur caractère «rasoir» ou
-«rigolo». A la notion de la valeur morale son esprit
-était impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante,
-produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification
-extrême de la vie. Elle était sans antipathie
-et n'en inspirait aucune, car nul défaut ne
-l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux qui s'indignent.
-Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence,
-trouvait près d'elle une paix, au moins provisoire,
-qu'il n'avait jamais goûtée dans le milieu assez rigoriste,
-un peu tatillon, de sa famille, et il s'abandonnait
-à la tiédeur d'une vie assez saugrenue, mais si aisée!
-Il n'était pas, il ne serait jamais, lui, un contempteur
-des m&oelig;urs traditionnelles; il ne se ferait pas davantage
-l'apologiste des m&oelig;urs opposées, mais il appréciait,
-au fond de soi, la séduisante mollesse et le
-laisser aller d'une vie dépourvue de tout commandement
-et de toute sanction.</p>
-
-<p>M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son
-cousin au sérieux, et, dans notre entreprise commune,
-il ne voyait qu'une croisade un peu comique,
-qui le divertissait, en faisant grand plaisir à sa tante.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>
-a fait précisément le mariage qu'il mérite.
-Albéric n'a jamais compris ce qu'il y avait d'auguste
-dans l'éducation que ses parents se sont exténués à
-lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes
-éminents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer
-que leurs rejetons non seulement sont dignes d'eux,
-mais doivent s'élever plus encore: supposez qu'Albéric
-eût entretenu cette illusion par un mariage et
-une conduite conformes aux souhaits de son père, on
-l'eût poussé à des emplois dont il n'est certainement
-pas digne. Son amourette pour une petite Voulasne,
-c'est la revanche de sa nature médiocre; c'est l'explosion
-de ce qu'il y a d'essentiel en lui: elle détruit en
-un clin d'&oelig;il l'échafaudage savant, mais arbitraire,
-combiné par une famille hors ligne; elle le fait
-dégringoler à son niveau véritable où il se trouve, lui,
-comme vous voyez, tout à fait bien!...</p>
-
-<p>Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la
-croisade entreprise en commun! Et l'on voyait si bien
-que le sort d'Albéric et d'Isabelle l'intéressait peu!
-Il en revenait toutefois de lui-même à cette question,
-lors de nos rencontres, parce que c'était le pacte convenu
-entre nous et devant l'autorité de madame Du
-Toit; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec une
-rouerie qui ne m'échappait pas et qui me faisait
-l'avertir d'un sourire que nous quittions la grande
-route sinon la bonne. Il aimait avant toutes choses
-à agiter des idées, et il avait un insurmontable dédain<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-pour tout ce qui ne fournissait pas matière à ce jeu
-supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était un prétexte
-excellent, il est vrai, à mille réflexions, à ma
-portée, sur les m&oelig;urs, les caractères, la vie; mais
-d'Albéric et d'Isabelle, mon Dieu! que son souci était
-loin!</p>
-
-<p>Ce que j'apprenais en écoutant M. Juillet, et sans
-y prendre garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un
-ton enjoué, à réfléchir et à méditer, que je recevais
-de lui, me causait une sorte de plaisir, naturel et
-profitable, dont je ne saurais comparer l'effet qu'à
-la belle coulée de lait qui passait du gros sein de
-ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse
-de mon enfant. Je ne songeais pas à m'écrier:
-«Comme c'est bon! que cela me fait de bien!»
-parce que, grâce à mes préoccupations maternelles,
-j'étais garantie de toute exubérance et même garantie
-de croire que je pusse éprouver quelque chose d'étranger
-à mes deux petits; mais je me nourrissais avidement,
-sans le savoir, avec un bonheur serein, et
-je me nourrissais de ce qui était mon aliment. Cette
-nourriture spirituelle m'était offerte au moment même
-où, par la maternité, toute une portion de moi-même
-et, me semblait-il, tout mon c&oelig;ur venaient de recevoir
-satisfaction et triomphaient. Je me croyais comblée;
-je me sentais heureuse.</p>
-
-<p>Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que
-tout ne me souriait pas à la fois? Il me semblait que<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
-mon ménage était beaucoup plus heureux. Pourquoi?
-Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il y avait
-donc de changé? Mon mari, incorrigible, avait toujours
-Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en
-pure perte. Il ne faisait pas de brillantes affaires,
-cela était évident, si je considérais le budget qui
-était le nôtre. Nous étions bien tassés dans notre
-petit appartement depuis que notre seule pièce de
-réserve était abandonnée à la nourrice et au petit
-Jean, et ma fille couchait dans notre chambre. Mon
-mari avait beaucoup d'ennuis par sa s&oelig;ur qu'il ne
-voyait plus et m'interdisait absolument de fréquenter,
-et il avait été affecté, d'une façon qui m'étonna, par
-la mort de son vieux père. Du vivant du bonhomme,
-il le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de
-lui et semblait réserver toute son indulgence pour sa
-mère: il le pleura pendant des semaines avec un
-véritable chagrin. Est-ce qu'il avait un c&oelig;ur caché?...
-Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais
-beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ailleurs vraisemblable,
-que l'appartement était encombré, il allait à
-ses ateliers aussitôt après le repas; il voyait d'un
-bon &oelig;il mon amitié avec madame Du Toit, mes relations
-nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et
-la renommée dont on m'y gratifiait et qui me suivait
-et me faisait respecter jusque dans son monde à lui;
-car c'était ainsi!... En tout ce qui dépendait de moi,
-mon mari semblait être parvenu à ses fins; malgré<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
-mon origine provinciale, je m'étais assouplie aux
-exigences de Paris; malgré l'éblouissement et les
-périls de Paris, j'avais gardé de mon éducation première
-ce sur quoi il avait fondé précisément le plus
-d'espoir; j'étais assez exactement la femme qu'il
-s'était proposé d'avoir; et maintenant que je lui
-avais donné, en outre, une petite famille, loin d'être
-pour lui un motif d'inquiétude, je lui représentais la
-paix du ménage assurée; il se reposait entièrement
-sur moi, et, à cause de cette sécurité même, je sentais
-que toute son activité s'écartait de moi, de son
-ménage ordonné, pour se reporter, selon les habitudes
-que l'on n'a pas menées en vain jusqu'à trente-sept
-ans, avant de se marier, vers ses amis, vers
-ses affaires, vers le dehors. Je crois qu'il eût été
-retenu davantage à l'intérieur s'il eût acquis le
-moyen d'avoir un domestique mâle, en livrée, et
-de me procurer une voiture!... Oui, il se reprochait
-de n'avoir pas su ajouter ce colifichet à son ménage,
-et il croyait aussi,&mdash;comme Grajat!...&mdash;que je lui
-reprochais secrètement le défaut d'un tel luxe. D'ailleurs,
-il voyageait assez fréquemment, à cause de
-ses constructions ou restaurations de vieux manoirs.
-Il restait deux ou trois jours absent, quelquefois
-une et même deux semaines.</p>
-
-<p>Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais
-conscience de ce qui manquait à mon bonheur: ce
-qui me manquait, c'était d'avoir un grand chagrin<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
-lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du temps,
-je ne pensais plus qu'il pût me manquer quelque
-chose. Mais, devant cette valise que je faisais pour
-lui, et dans cet air de départ, j'aurais dû pleurer,
-n'est-ce pas? si j'avais été tout à fait heureuse chez
-moi... Non, je ne pleurais pas. Même, depuis que
-j'avais des enfants, je ne m'inquiétais pas après le
-départ de mon mari. Je lui recommandais bien de
-ne pas oublier de m'envoyer une dépêche, mais il
-m'arrivait de ne pas attendre la dépêche, et un jour,
-je le confesse, la dépêche me surprit... J'en devins
-toute rouge devant ma femme de chambre qui
-me dit: «Mais, madame, c'est la dépêche de
-monsieur!» Ma petite fille aussi, à présent, pensait
-tellement à son père et parlait de lui si souvent que,
-c'était évident, je pensais à lui moins qu'elle... Je
-l'appelais «papa» comme les enfants; j'étais heureuse
-d'avoir enfin trouvé ce terme familier qui
-m'épargnait de le nommer par son prénom.</p>
-
-<p>Cependant, quand je me reporte à l'époque dont
-je parle, il me semble que j'étais heureuse. J'étais
-contente de moi, je croyais fermement ne m'être
-pas trop mal tirée d'une situation qui avait failli
-être si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait
-d'aise. Pour la première fois de ma vie, je
-sentais une espèce de dilatation en tout moi-même.
-Et cela était visible aux yeux de tous, il faut le
-croire; je m'en apercevais bien dans la rue, à la<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>
-façon dont on me regardait; chez les Voulasne,
-chez leurs amis et ceux de mon mari, quand par
-hasard j'y allais, les femmes me disaient que j'étais
-jolie; les hommes, c'était plutôt chez madame Du
-Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de
-cette façon dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera
-sans conséquence...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XII" id="XII">XII</a></h2>
-
-
-<p>Dès les premiers temps de ma vie à Paris, j'avais
-remarqué qu'une période de l'année soulevait un peu
-partout, dans les familles, des difficultés. C'est la
-période dite des vacances, pendant laquelle il faut
-s'éloigner de chez soi. Nous autres, en province, il y
-a vingt ou trente ans, nous voyions se succéder les
-quatre saisons dans le clos ou sur les plates-bandes
-du parterre, sans songer jamais à nous demander
-quelle figure elles eussent pu faire ailleurs. Il en
-devait être désormais tout autrement. L'année de
-l'Exposition, nous eûmes un prétexte pour demeurer
-chez nous; mais la suivante, déjà, la question des
-vacances s'était posée. Comme il était à prévoir, mes
-vieux parents avaient tout de suite offert de nous
-accueillir à Chinon; c'était, d'ailleurs, le séjour qui<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
-me paraissait, à moi, le plus agréable, et j'étais fière
-de revenir dans mon pays avec une enfant gentille
-et que je nourrissais encore. Mais il se trouva que
-ces vacances ne nous donnèrent point les bons résultats
-espérés. Je ne croyais cependant pas avoir été
-gagnée par Paris, mais j'avais été touchée assez par
-Paris ou par ma vie nouvelle, pour ne plus me sentir
-à l'aise entre mes grands-parents et maman, à qui je
-devais taire la plupart des sujets qui me préoccupaient,
-mes malaises moraux, mes tristesses intimes,
-les moindres détails sur la famille de mon mari, sur
-ses amis et sur ses affaires; ils en auraient été bouleversés.
-La réserve à tenir vis-à-vis d'eux m'était
-à présent plus pénible que celle dont je souffrais
-au milieu du monde le plus hostile. Et de celui-ci
-même j'avais, peut-être, malgré tout, adopté
-quelque chose: le préjugé qui fait que la vie de province
-semble bien petite, bien étroite et systématiquement
-ignorante de la fameuse découverte que
-Paris croit faire chaque matin et chaque soir: fumée,
-vapeur, vains bruits dès le lendemain, mais qui nous
-enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion.
-Outre cela, mon mari, si patient à Chinon durant
-mes longues fiançailles, y était pris d'un mortel
-ennui, inventait mille prétextes pour le fuir, y produisait
-à mes parents et à nos connaissances le plus
-déplorable effet et y laissait finalement l'impression
-que notre ménage était défectueux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span></p>
-
-<p>Par-dessus le marché, nous fûmes favorisés, cette
-année-là, d'un été torride; la Touraine est chaude,
-on le sait, et Chinon exposé contre son rocher, en
-espalier, en plein midi; ma petite fille en souffrit;
-mon mari déclara que le climat de ce pays était
-mortel. Qu'on juge de l'état de ma famille, l'année
-suivante, lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs
-les médecins, que leur vieille maison, que leur
-jardin planté par leur arrière-grand-père, que leur
-ville où j'étais née, moi, et où j'avais passé sans
-maladie mon enfance, ma jeunesse, étaient dangereux,
-au premier chef, pour la santé de ma fille!
-D'autre part, nous n'étions guère en fonds pour nous
-payer une saison à la mer; notre embarras était
-grand. Moi, je disais à mon mari: «Mais nous allons
-avoir le parc Monceau à nous tout seuls!...» Il
-accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais
-goût, et il avait l'air plus malheureux qu'au temps
-critique de ses affaires. Ce que je redoutais, moi,
-arriva: les Voulasne nous invitèrent à Dinard. Une
-saison dans un des «petits trous» dont il était si
-souvent question chez madame Du Toit nous eût
-coûté moins cher que le séjour gracieux dans l'opulente
-villa des Voulasne, avec les abonnements au
-Casino, le jeu des petits chevaux, le poker, les voitures
-et la valetaille. Mais mon mari, de la meilleure
-foi du monde, donnait tête baissée dans ce faste. Il
-chérissait tendrement sa petite fille: on l'avait vu,<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
-l'année précédente, tempêter à cause de la santé de
-Suzanne compromise à Chinon; eh bien! à Dinard,
-cette enfant eut à souffrir d'une indisposition qui lui
-fut beaucoup plus néfaste que la chaleur de Touraine:
-cela ne compta point. Le papa disait: «Au moins, ici,
-est-elle entre les mains d'un excellent médecin!» Il
-était parfaitement tranquillisé parce que sa fille,
-même gravement malade, était entre les mains d'un
-médecin excellent. Et je le sentais sincère. L'année
-suivante, où il fallut à tout prix me montrer à Chinon,
-sous peine de blesser irrémédiablement mes parents,
-il se contenta de ne point m'accompagner, et il oublia
-de m'objecter la chaleur. Un sort malin voulut qu'elle
-fût, cette fois-ci, précisément, accablante. Nous en
-fûmes incommodées, moi autant que mon enfant.
-J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je
-me jurai de n'y plus revenir avant la fin de septembre.
-C'était rouvrir moi-même la question épineuse des
-deux mois qu'on ne doit pas passer à Paris.</p>
-
-<p>Et voici que mon amitié nouvelle avec la famille
-Du Toit, ou, si l'on veut, la politique de madame Du
-Toit, faisait surgir à présent, sous un aspect nouveau,
-le spectre des vacances.</p>
-
-<p>Madame Du Toit ne consentait pas à se séparer de
-moi pendant une période aussi longue. Madame Du
-Toit, à qui je n'avais pas caché les ennuis que me
-valait cet exil annuel, croyait fermement résoudre
-pour moi la question en m'invitant avec mes enfants<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
-à passer sept ou huit semaines dans sa propriété de
-Fontaine-l'Abbé, en Normandie. Là, rien à redouter
-de la canicule, sous des ombrages séculaires et si
-abondamment arrosés par les pluies; là, en rase
-campagne, point d'épidémies: de l'espace, de l'air,
-et, ajoutait ma vieille amie, «presque rien de changé
-dans nos habitudes, quant aux figures»...</p>
-
-<p>L'invitation de madame Du Toit fut l'objet d'une
-discussion qui dura deux jours, car il ne s'agissait
-pas de compter seulement avec nos convenances personnelles,
-mais avec la façon dont ma famille prendrait
-la chose. Qu'allait-elle dire, à Chinon, si je me
-laissais héberger, à la campagne, chez des étrangers,
-plutôt que chez eux?</p>
-
-<p>Nous en étions là, et nous discourions à perdre
-haleine sur l'aimable proposition de madame Du Toit,
-sans pouvoir adopter un parti, lorsque la décision
-nous fut fournie par une visite inopinée du jeune
-ménage Albéric. Albéric et Isabelle, nous n'y songions
-pas, se trouvaient agités par la question des
-vacances tout autant que nous-mêmes; ils avaient
-deux familles à contenter: les Voulasne, jugeant que
-leur saison de Dinard était gâchée sans la présence
-d'Isabelle; les Du Toit brandissant la sentence de
-leurs médecins d'après laquelle le bord de la mer
-était néfaste à Albéric. Quant aux deux époux, ils
-étaient d'accord; ils voulaient aller à Dinard et point
-au manoir de Fontaine-l'Abbé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais, votre santé? dis-je à Albéric, l'opinion
-des médecins?...</p>
-
-<p>Albéric se moquait des médecins. D'ailleurs, il
-répliquait galamment:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a aussi la santé de ma femme. Isabelle est
-accoutumée aux bains de mer.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple
-que de mettre tout le monde d'accord: passez trois
-semaines à Dinard, le temps de la saison, et le mois
-de septembre à la campagne; c'est logique.</p>
-
-<p>Isabelle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Que nous quittions Dinard au bout de trois
-semaines, comme au bout de six, du moment que
-nous le quittons avant eux, papa et maman sont
-fâchés comme si nous n'y étions pas allés, ça c'est
-réglé. Mais il faut vous dire qu'au mois de septembre,
-ils ont l'intention de faire un voyage, peut-être en
-Italie, et de nous emmener. Alors, vous comprenez,
-pour le manoir, zut et zut!...</p>
-
-<p>Albéric sourit. Il dit qu'il s'était «rasé» au manoir
-depuis sa tendre enfance.</p>
-
-<p>Je ne soupçonnais pas ce qu'ils semblaient attendre
-de moi en cette affaire.</p>
-
-<p>Eh bien! voilà. Ils venaient me dire, tout uniment,
-que si j'acceptais d'aller au manoir, pour être agréable
-à madame Du Toit,&mdash;car ils ne concevaient même
-pas que cela pût me plaire,&mdash;leurs projets de Dinard,
-leur voyage d'Italie, tout en un mot, était «fricassé».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez
-à Dinard avec nous, dit Albéric, maman se console
-parce qu'elle s'imagine que ce n'est pas du temps
-complètement perdu: vous allez nous y «travailler...»
-Oui... enfin, vous allez travailler au salut
-de notre âme... Ne vous défendez pas! c'est son
-idée... Je la connais, maman, peut-être!... A Dinard,
-avec vous, tout s'arrange, j'en réponds. A Dinard,
-sans vous, ce n'est pas l'émeute, c'est la révolution.
-Nous à Dinard, vous à Fontaine-l'Abbé... Oh! ça,
-alors!...</p>
-
-<p>Albéric n'acheva pas sa phrase, il allait dire:
-«C'est la gaffe!...» et me faire entendre par là qu'il
-ne doutait pas que sa mère ne m'eût invitée que pour
-l'édification de ses enfants.</p>
-
-<p>Pour achever de me convaincre, Albéric m'esquissa
-un petit tableau du séjour au manoir qui était de
-nature à m'en détourner, quand je m'en fusse déjà fait
-ouvrir la grille.</p>
-
-<p>Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albéric!
-Que leur démarche fût de la plus grave indiscrétion,
-ils n'en avaient cure; qu'elle me mît dans le plus
-grand embarras, voilà qui leur était bien égal!
-J'étais «bon type», comme ils disaient eux-mêmes,
-mais je n'aimais pas que l'on se jouât de moi. J'étais
-en train de me creuser la cervelle, afin de trouver la
-réponse qu'il fallait, lorsque mon mari, moins patient<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-que moi, et qui avait assisté à l'entretien sans y
-prendre part, y intervint pour le clore d'un mot:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que la
-question est jugée: n'avez-vous pas écrit ce matin
-à madame Du Toit que vous acceptiez son invitation?</p>
-
-<p>La lettre n'était pas écrite, il est vrai, mais elle le
-fut un quart d'heure après.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'était, ma foi, un fort joli château que le manoir
-de Fontaine-l'Abbé, et je poussai une exclamation
-lorsqu'il nous apparut, au débouché d'un bois épais
-où madame Du Toit nous avait invités à faire une
-petite prière près de la source, lieu de très ancien
-pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après l'avoir
-deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le
-feuillage des châtaigniers, si bien égalisé par en bas,
-je le vis tout à coup, entier, ses trois corps de logis
-d'époques différentes juxtaposés simplement: un gros
-pavillon carré, sur la droite, coiffé d'un immense toit
-Louis XIII; le centre, moins élevé, allongé, simple,
-noble, pareil à un bon vieil hôtel cossu du Marais;
-une aile enfin ajoutée au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; tout cela sans
-façon, s'harmonisant si heureusement que je regrettai
-beaucoup que mon mari ne fût pas avec nous pour
-apprécier une si raisonnable architecture. Comme
-nous abordions le château par une pelouse spacieuse
-et doucement inclinée jusqu'au petit pont flanqué de<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
-deux lions de pierre, qui traversait le fossé, nous discernions
-très nettement la lanterne au-dessus du
-pavillon central, et par delà, la campagne lointaine
-et feuillue qui semblait s'évanouir dans la brume.</p>
-
-<p>Je dis à madame Du Toit:</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous êtes discrète!... Je ne vous ai
-jamais entendue parler de cette merveille que sur le
-ton dont vous auriez décrit une maison de campagne
-ordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;J'y ai toujours vécu, l'été, me dit-elle, depuis
-mon enfance, c'est un endroit qui n'a pour moi rien
-d'extraordinaire. Et vous voyez que mon fils, lui, ne
-le trouve guère séduisant...</p>
-
-<p>«Mon fils...» Ah! je vis que ce serait là le point
-épineux de notre séjour, et que peut-être le château
-ne m'avait tourné que sa plus jolie face. L'absence
-d'Albéric nous promettait un sujet de conversation
-monotone... Pourvu que M. Juillet fût là pour me
-soutenir! Était-il là? Y devait-il seulement venir? On
-ne m'en avait rien dit, mon «allié» étant absent de
-Paris quand le sort de nos vacances s'était décidé.</p>
-
-<p>M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en
-aperçus au dîner, et le lendemain seulement je sus
-qu'il viendrait peut-être, quelques jours, entre deux
-excursions; il était, comme beaucoup de ses contemporains,
-en mal de voyage,&mdash;encore une disposition
-chez lui que les Du Toit comprenaient peu.&mdash;Nous
-nous trouvions à table, en très petit nombre et<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>
-presque entre femmes, les vacances des cours et tribunaux
-n'étant pas ouvertes, et il y avait une demi-douzaine
-d'enfants que l'on ne devait mettre à part
-que lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma
-Suzanne était dans la joie, malgré l'absence de son
-père. Dès que je fus tranquillisée pour elle au sujet
-des fossés emplis d'une eau courante, mais que je
-vis partout garnis de balustrades, je ne voulus plus
-songer qu'au charme incontestable de cette belle
-demeure ancienne et des magnifiques soirées d'été
-que nous pourrions goûter là.</p>
-
-<p>L'intérieur était très simple, garni presque partout
-de meubles de l'Empire et de la Restauration, dont
-madame Du Toit s'excusait comme de vieilleries qui
-eussent dû être au grenier; il y avait aux murs
-quantité de gravures et d'estampes coloriées. Le seul
-meuble moderne était un piano, un piano à queue
-tout récemment accordé, à propos duquel on me dit:
-«J'espère bien que vous allez vous y remettre!...»</p>
-
-<p>La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque
-aussi, prenaient l'air par la façade opposée à
-celle qui m'avait souri à mon arrivée. Les portes
-ouvertes, on se trouvait de plain-pied sur une terrasse
-dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui, par une
-douzaine de marches enjambant le fossé, donnait
-accès aux allées du parc.</p>
-
-<p>&mdash;Le parc, disait modestement madame Du Toit,
-c'est de l'herbe. Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>
-ici ce qu'on appelle un parc... Quand l'herbe
-est trop haute et s'oppose à la promenade, on la
-fauche, voilà pour le parc; mais je vous montrerai
-mon potager...</p>
-
-<p>Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la
-terrasse entre les caisses de grenadiers. Il avait fait
-dans la journée un peu d'orage, de lourdes nuées
-couraient encore dans le ciel et on recueillait la
-fraîcheur comme une rareté précieuse.</p>
-
-<p>Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis
-des années. Parfois un mouvement de l'air remuait
-les branches des platanes penchées sur la douve, et le
-contact des feuilles et de l'eau imitait le bruit infinitésimal
-du poisson qui gobe une mouche à la surface;
-et il y avait un parfum indéterminé qui venait
-des feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de
-la nuit même.</p>
-
-<p>A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette,
-qui tenait à faire l'empressé et le boute-en-train, les
-quelques hôtes de madame Du Toit étaient paisibles
-et troublaient peu le beau silence. Moi, je n'ai jamais
-pu être témoin de ces moments du soir, à la campagne,
-sans que mon c&oelig;ur se contracte; et il est
-curieux que cet effet soit en moi à peu près le même
-que celui d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis
-comblée de bien-être, et j'en suis à me demander si
-cela ne me procure pas la vision de toutes les choses
-heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdument, et<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>
-qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié
-la déception douloureuse, et c'est si bien l'un et
-l'autre parfois, que je n'y discerne plus rien, sinon
-ce qu'on appelle le «trouble» plus déchirant
-qu'une peine réelle, et plus attrayant que le bonheur
-défini.</p>
-
-<p>Lorsque j'eus couché mes enfants, j'ouvris ma
-fenêtre, une vieille et haute fenêtre à crémone avec
-des volets intérieurs et donnant sur un balcon à
-appui de fer. On voyait la lueur de la lune baigner au
-loin la cime moutonneuse des bois, et elle rendait
-plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des
-platanes qui flanquaient le château, à droite comme
-à gauche. De grandes prairies semblaient des lacs de
-lait. Un aboiement, un vulgaire aboiement de chien,
-qui avait l'air de venir d'une lieue, augmentait, je ne
-sais pourquoi, le charme de la nuit tranquille, et se
-balançait, d'une façon tantôt plaisante et tantôt
-pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la
-voix de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des
-grenadiers, continuait à faire glousser les dames. Ici,
-pensais-je, la nuit des hommes, qui rapetissent
-tout avec leur manie de rire ou leur préoccupation
-pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie; là-bas,
-partout, la nuit de la majestueuse sérénité des
-choses, qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire
-le besoin de tomber à genoux... Mais je me souvins
-que M. Juillet avait discuté devant moi ce genre<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-d'impression, un jour, et m'avait beaucoup étonnée
-en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un
-tout autre ordre que la grandeur apparente des spectacles
-de la nature, et que de la contemplation de la
-terre, de la mer et des cieux il ne résulte pour nous
-qu'un état d'exaltation assez vague, dont nous ne
-saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement
-humain, si ce n'est des images à rendre nos
-pensées plus sensibles, et qui mène infailliblement à
-l'ennui, à l'inaction, à la désespérance. «Oui, oui,
-me disais-je, on soutient cela dans un salon, mais s'il
-eût été là, ce soir, et s'il eût vu cette belle nuit!...»</p>
-
-<p>Je pris la résolution de faire de mon séjour à la
-campagne une retraite, un peu analogue à celles
-qu'on nous imposait au couvent, chaque année. Cela
-consistait à éteindre pendant plusieurs jours tous les
-bruits de la vie, et, sous l'&oelig;il de Dieu, à se retrouver
-soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus
-sans qu'on y ait pris garde, exercice excellent, mais
-bien plus avantageux aux femmes qu'à de toutes
-jeunes filles. Et je fis un effort pour commencer de
-suite, en me couchant, ces opportunes méditations
-sur moi-même. Mais les images de la belle nuit couvraient
-mes tentatives de réflexion, avec cette impertinente
-assurance que mettent toutes les choses qui
-flattent les sens, à se substituer aux travaux de l'esprit.</p>
-
-<p>Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-l'Abbé, lorsque,<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>
-par une de mes fenêtres, le soleil, entre les
-volets mal clos, m'appelait, comme un grand cri de
-joie! Malgré mon goût de sommeil prolongé, je sautais
-à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse embaumée
-et heureuse qui est dans l'air matinal pénétrait
-en tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait
-de caresses. Cet air incomparable et charmant
-qui vient des prairies et des bois, m'arrivait avec le
-soleil par une grande trouée entre les feuillages
-déchiquetés des platanes; et, par la même ouverture,
-un champ très éloigné, de seigle ou de blé,
-apparaissait, où une faucheuse, tirée par un cheval,
-avançait lentement, virant à angle droit, rognant
-insensiblement le beau carré d'épis drus et pressés
-qui, en tombant, perdaient le lustre de leur
-couleur blonde. Au-dessous de moi, le murmure de
-l'eau qui, de la douve, par un barrage, se déversait
-dans un canal souterrain allant rejoindre la
-rivière. Des abeilles entraient en bourdonnant et
-s'affolaient longtemps, à l'intérieur, en faisant contre
-les vitres de pénibles marches forcées, avec leurs
-pattes lourdes, comme des jambes de zouaves. Pourquoi
-ce détail me revient-il agréable, délicieux?... Mais
-aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins
-d'août, à la campagne, pour que jusqu'au fait de
-marcher, pieds nus, sur les nattes de paille, me
-parût, à moi si sérieuse, un jeu irrésistible, auquel
-je m'abandonnais, quasi courant et dansant, à la<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
-grande hilarité de ma petite Suzanne et de la nounou
-elle-même, qui disait, d'un si drôle d'air: «Oh!
-Madame a de la vie!...»</p>
-
-<p>Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs
-n'étant pas arrivés, le séjour de Fontaine-l'Abbé ne
-fut pour moi qu'une récréation. Je m'étais promis de
-faire retraite en moi-même: ah! bien ouiche!... Je
-réfléchissais beaucoup moins qu'à Paris; j'avais beaucoup
-moins de temps à moi qu'à Paris. Le soleil, les
-ombrages, l'eau, les routes poussiéreuses, les champs
-de pommiers clos de haies, les petits chemins entre
-les clôtures, et l'au delà de chacune de ces haies
-vives: la vue longue et toujours diverse sur une
-vallée, son ruisseau, son clocher, m'attiraient, m'enchantaient;
-j'étais une marcheuse infatigable. Une
-ou deux dames m'accompagnaient, et le boute-en-train
-M. Froulette qui, par coquetterie, ne se fût
-jamais plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnées
-nous échappions à l'antienne de la bonne madame
-Du Toit, plus fatigante que la marche, et au
-désespoir qui suivait toute arrivée du facteur sans
-une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux
-fois par jour, je donnais mon bras à la pauvre maman
-désolée, et elle m'entraînait avec elle au potager.</p>
-
-<p>On parvenait au potager par une allée couverte,
-où les enfants jouaient l'après-midi à l'abri du soleil
-ardent; on y voyait une balançoire, entre deux
-fourches de tilleuls, des bancs de bois, un peu vermoulus,<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>
-et un rouleau de pierre destiné à égaliser le
-sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit,
-qu'à encombrer le passage depuis plus de soixante
-ans. Un mur bas, noirci par la vieillesse et l'humidité,
-longeait l'allée, sur la droite, derrière les troncs
-d'arbres; sa crête écorchée en plusieurs endroits
-était toute velue de lichens, et, en passant, on entendait,
-de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux
-de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une
-douzaine de marches descendait au potager, assez
-semblable à tous les potagers du monde, mais
-dont madame Du Toit était fière parce que c'était la
-partie la plus cultivée de son jardin. Là, du moins,
-elle consentait parfois à cesser de parler d'Albéric,
-pour me donner à goûter des petits pois dans leur
-gousse, une grappe de groseilles ou de cassis, ou
-bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle me
-présentait entre ses deux doigts dégantés tout
-exprès.</p>
-
-<p>Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de
-ces marches, me tira-t-elle tout à coup de son corsage
-une lettre arrivée par le courrier de midi ou
-bien une carte datant de plusieurs jours et qu'elle
-m'avait lue déjà, mais où elle venait de découvrir
-quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d'interpréter
-à nous deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant
-de lui prouver l'inanité de ses imaginations,
-je la comprenais et j'avais pitié d'elle. Les lettres<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-qu'elle recevait et qu'elle analysait avec une telle
-application étaient d'une incurable aridité; c'était le
-compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de
-la semaine de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec
-efforts pour couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance,
-amphigouri quasi comique, destiné à
-laisser entendre la possibilité d'un départ pour
-Fontaine-l'Abbé sans nul engagement toutefois de
-l'exécuter; misérable dissimulation, plaisanterie
-lugubre. Le plus maladroit était Albéric; Isabelle
-plus spontanée, inaccoutumée à feindre, racontait
-les farces de sa s&oelig;ur Pipette, qui n'étaient pas toujours
-du meilleur goût, quoique innocentes, et
-racontait d'autres farces aussi, celles de la plage,
-celles du cercle et celles de la ville, qui valaient
-beaucoup moins. Albéric ne racontait point tout cela,
-mais on voyait trop qu'il le cachait et qu'il avait
-négligé de lire telle lettre de sa femme où, naïvement,
-s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en
-telle ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux,
-mon mari ne se trouvait pas alors à Dinard,
-étant retenu par des travaux dans la Dordogne, sans
-quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant ses
-lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable
-travail de chartiste, afin de découvrir la vérité, la
-seule vérité importante: les Albéric avaient-ils ou
-n'avaient-ils pas l'intention de venir?</p>
-
-<p>Et tout à coup, madame Du Toit posait le pied,<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span>
-repliait la lettre, pour me désigner un poirier planté
-par elle, l'année où Albéric avait fait sa première
-communion, un bassin d'arrosage, à fleur de terre,
-où Albéric avait failli se noyer à l'âge de six ans et
-demi: aussi le potager était-il absolument interdit
-aux enfants.</p>
-
-<p>Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe
-d'une lettre d'Isabelle se terminait ainsi: «Enfin,
-chère mère, il se passe ici quelque chose d'assez
-intéressant, de triste ou de gai, c'est comme on l'entend,
-et dont nous vous parlerons sans doute à mots
-couverts, quand nous aurons le plaisir de vous
-voir...»</p>
-
-<p>Madame Du Toit me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir
-d'être enceinte...</p>
-
-<p>En effet, cela pouvait avoir cette signification.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! cela peut avoir cette signification!
-s'écriait madame Du Toit, mais il n'y a pas de doute
-possible; tout y est: mystère, pudeur, attente d'une
-certitude, et jusqu'à cette réserve qui est bien de nos
-jours, «triste ou gai, c'est comme on l'entend»!
-Cela, c'est toute la malheureuse qui n'ose pas se
-réjouir franchement d'être bientôt mère!...</p>
-
-<p>Madame Du Toit écrivit une lettre débordante de
-joie, gonflée de félicitations, mais très explicite, et
-qui fit à Dinard l'effet le plus déplorable, parce qu'on
-n'y découvrait point du tout ce qui l'avait pu motiver.<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
-Albéric y vit même une taquinerie, voire une satire
-de la part de sa mère, et lui répondit sur un ton
-fielleux, qui nous valut, à Fontaine-l'Abbé, de tristes
-heures de lamentation, de discussion dans les allées
-du potager, dans les corridors frais, sinon jusque
-sur la terrasse, le soir, et nonobstant les vieilles
-fusées de l'excellent M. Froulette.</p>
-
-<p>C'est en voyant madame Du Toit à ce point possédée
-d'une seule idée et, pour parler franc, un peu
-ennuyeuse, que je remarquai l'extrême habileté
-qu'elle avait déployée, dans les premiers temps de
-nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle
-m'avait charmée par une conversation variée, aisée,
-dont elle était, je le voyais bien encore, capable
-devant le monde, mais le fond d'elle-même, aussitôt
-qu'il se découvrait, n'était qu'une maternité passionnée.</p>
-
-<p>Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment
-que j'avais d'être impuissante à la consoler, je
-me remis un jour au piano. Lorsque je n'étais ni
-dans ma chambre à regarder au loin les travaux des
-champs ou à me laisser bercer par le murmure
-rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les
-routes, à user les jambes de M. Froulette, je demeurais
-au salon et essayais de dégourdir mes doigts
-de pianiste, inertes depuis mon mariage.</p>
-
-<p>J'ai dit combien la musique m'avait passionnée
-lorsque j'étais jeune fille, et que j'avais failli avoir<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>
-quelque talent d'exécution, mais mon mari, insensible
-à la musique, s'était trouvé d'accord avec ma
-grand'mère pour réprouver qu'une jeune femme se
-donnât en spectacle et provoquât des applaudissements.
-Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi
-grandes joies m'eût été bien dur, s'il ne se fût trouvé
-mêlé à tant d'autres dépits, à un si grand nombre de
-sentiments refoulés; il avait passé dans la cohue!
-D'autre part, lorsque j'avais entendu à Paris de vrais
-artistes, j'avais compris combien mes succès de province
-étaient dérisoires, et, quel que fût mon chagrin
-de dire adieu à la musique, j'avais fini par
-donner raison à mon mari de ne pas croire à cette
-«vocation» que mes amis Vaufrenard et mon cher
-vieux maître Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée
-près d'eux, à l'époque des vacances, je n'avais
-pas seulement ouvert un instrument, et il ne s'était
-pas trouvé une personne pour ne point me féliciter,
-aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon prétendu
-talent, de n'avoir plus désormais qu'une vocation,
-celle d'être une mère de famille et rien d'autre.</p>
-
-<p>Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé
-d'anciennes partitions de Beethoven et de Bach que
-je me mis à déchiffrer, une après-midi de grande
-chaleur, dans l'ombre du salon aux volets clos, le
-nez penché sur le papier vergé à tranches jaune
-serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne sais
-quel parfum d'amandes séchées. Le bourdonnement<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
-d'une mouche et toujours aussi de quelque abeille en
-détresse, accompagnait le bavardage de mes doigts;
-j'étais seule; il faisait bon dans cette pièce, et je m'y
-plaisais à renouveler mon émotion d'autrefois, avant
-même que j'eusse recouvré ma facilité. Le plaisir
-aidant, j'eus la surprise de me voir en possession de
-tous mes moyens, et me voilà de nouveau transportée,
-comme au temps où la vie, pour moi, n'était qu'illusion
-et qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien,
-le seul agrément musical qui m'animait; c'était, en
-même temps que lui et par lui, la nostalgie de l'époque
-de ma vie où j'avais connu une immense allégresse...
-Ah! mon Dieu! pourquoi avez-vous mis en nous tant
-de dispositions au bonheur?... Plus que mes rêveries
-à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la campagne,
-voilà que ce piano maintenant m'enivrait!</p>
-
-<p>Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une
-tranquillité bienheureuse que madame Du Toit tenait
-à faire respecter, j'avais remarqué plusieurs fois que
-la porte s'entr'ouvrait derrière moi, comme si le pène,
-mal introduit, eût fait ressort tout à coup. Je m'étais
-levée à plusieurs reprises pour refermer la porte.
-Un jour le bouton tourna, et la porte demeura
-entr'ouverte. Ah! à la fin, par exemple!... J'y courus
-et ouvris brusquement la porte toute grande, pour
-regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là! On
-avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur
-la cour du Nord, une dizaine de sièges, et presque<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-tous les hôtes du château y étaient installés, immobiles,
-et m'écoutant dans un religieux silence. Ce
-furent des exclamations, des excuses, des compliments,
-une confusion: on était pris, car on était là
-en fraude, en dépit des traités, et moi, j'étais bien
-attrapée, qui ne prétendais qu'à m'adonner, pour
-moi seule, à d'ingrats exercices. Mais l'incident
-tourna court parce qu'il y avait là, parmi les personnes
-qui m'avaient entendue, M. Juillet, arrivé
-depuis une demi-heure, inopinément, à bicyclette, et
-qui devait promptement repartir.</p>
-
-<p>Je ne voulus pour rien au monde recommencer de
-jouer. Je savais M. Juillet musicien, et je ne voulais
-pas qu'il se moquât de moi; de plus, je me disais:
-«Pour un peu de temps qu'il est là, profitons de la
-causerie avec lui.»</p>
-
-<p>M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant
-de M. Du Toit, était beaucoup plus agréable
-en la seule présence de sa tante et d'un petit nombre
-de personnes. Il parla presque de la même façon
-qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la chance de
-le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait
-de libre et d'un peu effarouchant était compensé par
-la sagesse de ses conclusions. Sa conversation, c'était
-un voyage, avec son imprévu, ses péripéties, le
-charme de son air vif et de ses grands espaces, mais
-aussi avec ses dangers, ses minutes d'angoisse, ses
-frissons, et enfin son retour calme et sûr au port<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>
-d'attache. On lui reprochait dans la famille le vagabondage
-de son esprit, ses audaces de pensée périlleuses.
-Moi, c'était cela que j'aimais dans ses discours;
-il retombait toujours sur ses deux pieds, et si
-juste! Quelques-uns, je le savais, à propos de lui,
-murmuraient: «Acrobate!» Enfin, comme nous
-étions enfermées presque entre femmes, à Fontaine-l'Abbé,
-depuis une quinzaine de jours, la présence de
-M. Juillet nous fit sentir à toutes quelles ressources
-commençaient à nous manquer, et on lui fit si bien
-fête qu'il ne partit pas le soir même, et qu'après
-le dîner je pus avoir avec lui une grande dispute à
-propos de l'influence morale de la campagne et des
-beautés de la nature. Mais là, ce fut moi qui, à la
-grande surprise, me trouvai tenir le rôle dangereux!
-Ce fut moi l'avocat de la nature! Mon éloquence ne
-valait pas celle de M. Juillet, assurément, et mes
-idées, jointes à ma conviction, ne purent lutter
-contre sa dialectique savante et ses conclusions si
-exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement
-faire la figure d'une hérétique, moi, tout en
-invoquant à hauts cris le grand saint François
-d'Assise à mon secours!... M. Juillet prédisait qu'avec
-notre penchant de plus en plus marqué pour la
-nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions
-rapidement à un «paganisme d'Opéra»,
-disait-il, séduisant au premier abord, accueilli avec
-faveur par les érudits, les sensibles, les artistes et le<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>
-troupeau qui suit, mais destiné à choir infailliblement
-dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme
-bestial, dans la plus basse animalité. Cette opinion
-me paraissait un peu outrée, artificielle, «livresque»,
-elle me mécontentait et me blessait même.
-Il me fâcha sérieusement, ce soir-là, M. Juillet! et
-d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorité,
-mon parti à moi étant réduit à la voix de deux
-jeunes filles et à celle de M. Froulette: «le parti de
-la jeunesse!» dit celui-ci, mais il n'y avait pas de
-quoi être fière. Je lui déclarai tout net, à M. Juillet,
-que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis
-en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame
-et qu'il parlait comme un prédicateur de carême!...</p>
-
-<p>Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit
-que j'étais fâchée, bien que l'on s'étonnât de me
-voir si animée. Mais, ne voilà-t-il pas qu'une fois
-dans ma chambre, moi, je me mis à pleurer, mais à
-pleurer comme si j'avais d'un coup perdu toute ma
-famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais
-si dilatée, si heureuse, il me semblait que tout craquait
-sous mes pas, que le sol s'effondrait, que
-quelque chose, je ne savais quoi,&mdash;je n'ai jamais
-su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un bonheur possible,&mdash;que
-quelque chose d'infiniment bon, appelé
-de tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment
-et perdu à jamais. Cette impression, atroce,
-mais vague, se confondit graduellement avec le cauchemar<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-et je me réveillai plusieurs fois en sursaut,
-durant la nuit, le pied au bord d'une déchirure de
-l'écorce terrestre, un gouffre dont la seule pensée
-me tord encore aujourd'hui les entrailles.</p>
-
-<p>Et le lendemain, dès le matin, apprenant que
-M. Juillet était parti sans que j'eusse pu lui exprimer
-le regret de mon désaccord avec lui, je fus désolée
-davantage, et je dus m'appliquer toute la journée à
-dissimuler ma nervosité, mon véritable chagrin, afin
-qu'on n'allât pas s'imaginer que je fusse attristée par
-le départ de M. Juillet!</p>
-
-<p>L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ
-de M. Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée
-par aucun fait, par aucun mot prononcé, par aucune
-réticence, aucune allusion, aucun signe de qui que
-ce fût. Et cette crainte n'avait pas été précédée chez
-moi par une idée qui s'en pût rapprocher. Je n'en
-savais pas alors l'importance; mais cette crainte
-m'envahit et me gêna. Elle me gêna d'autant plus
-qu'elle me parut en complète disproportion avec le
-mince événement d'où provenait ma tristesse: mon
-regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse
-réconciliée avec lui. En effet, je vis bien que l'on
-conservait à peine souvenance de la discussion, que
-le lourd sommeil d'une nuit à la campagne avait réduit
-la soirée de la veille à l'importance d'une soirée
-ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée et
-cette discussion n'avaient eu de réalité qu'en moi-même...<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>
-Étais-je une visionnaire, une folle, moi que,
-de toutes parts, on tenait pour la plus raisonnable des
-femmes? L'inquiétude de ne plus voir les choses au
-point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle était de nature
-à dissiper et à remplacer ma tristesse; en effet, si je
-me lamentais c'était pour n'avoir pas fait la paix
-avec M. Juillet, et tout concourait à me prouver que
-lui-même n'avait pas dû s'apercevoir que j'étais
-fâchée avec lui. Subtilités! écheveau embrouillé
-d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d'une
-période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi,
-paraissait si tranquille...</p>
-
-<p>J'avais redouté la venue à Fontaine-l'Abbé d'une
-compagnie plus nombreuse; je n'étais pas pressée de
-voir M. Du Toit et ses amis, qui allaient évidemment
-secouer notre torpeur champêtre; eh bien! je me
-souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car,
-sans m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-même.
-Un ennui m'avait envahie, que j'attribuais à la mélancolie
-du soir trop beau, trop silencieux, au murmure
-incessant de l'eau filtrant à travers le barrage,
-à cette effrayante immobilité des champs sous la
-clarté de la lune... Il n'y avait qu'à fermer ma fenêtre
-et à ne point contempler cela, me dira-t-on! Mais
-j'étais attirée par cela comme on l'est si souvent par
-ce qui peut vous faire le plus de mal; j'aimais mieux
-ces belles nuits attristantes que les journées ensoleillées
-et épanouies; l'immensité du ciel me causait<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>
-une espèce de vertige; le nombre des étoiles, ces
-millions de milliards de mondes m'inspiraient une
-terreur sacrée et, quand je me mettais à genoux
-au pied de mon lit, troublaient ma prière...</p>
-
-<p>Et je me sentais partagée entre un grand désir de
-m'abandonner à ces rêveries sans fin que les beautés
-naturelles nous inspirent, et un autre qui consistait
-à reconnaître que M. Juillet avait raison de juger cet
-attrait mauvais. «Il a raison, il a raison!» me
-disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret à trouver
-que M. Juillet avait raison...</p>
-
-<p>Comme je l'avais prévu, la vie fut changée par
-l'arrivée de M. Du Toit et de ses amis. M. Du Toit
-n'était pas un homme à bayer aux corneilles, à rêver
-à la lune; son activité était extraordinaire, et il fallait
-que tout s'agitât bon gré mal gré autour de lui. Emprisonné
-dix mois de l'année au Palais, il tenait,
-durant les vacances, à prendre sa revanche, et il secouait
-ces pauvres messieurs, ses amis, conseillers,
-avocats, maîtres des requêtes, dont plusieurs étaient
-obèses ou apoplectiques, de la façon la plus désinvolte.
-Avec cela, il voulait que les dames fussent de
-la partie. Il professait sur les gens en vacances les
-théories de mes anciennes maîtresses de pension:
-empêcher à tout prix l'oisiveté, troubler par la distraction
-forcée les colloques particuliers entre femmes,
-généralement contraires à la charité, disait-il, et
-néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que nos promenades<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>
-ordinaires; il les doubla d'excursions en
-voitures; deux grands breaks sortirent des remises,
-un troisième fut réquisitionné dans le pays; on loua
-deux chevaux supplémentaires et il n'y eut pas une
-curiosité des environs qui échappât à notre visite. Il
-faut rendre cette justice à M. Du Toit qu'il était un
-archéologue remarquable et qu'il savait être intéressant
-jusque dans les dissertations les plus savantes
-et les plus arides, mais il n'était tout de même pas
-compris par tout le monde, et il ennuyait maintes
-gens, y compris sa femme.</p>
-
-<p>A peine de retour au château, il faisait l'impossible
-pour organiser les jeux: grâces, croquet, boules, si
-le temps ou l'heure le permettaient, et, si le ciel était
-pluvieux, échecs, jacquet, jeu de dames, etc. Pour le
-soir, il aimait beaucoup la lecture en commun; il
-lisait d'ailleurs lui-même fort bien, et comme personne
-ne sait plus lire, et je crois qu'il y mettait une
-certaine coquetterie; ou bien il passait le volume à
-maître Vaudois, un avocat très connu alors, qui avait
-aussi des prétentions à l'art de lire, mais non justifiées,
-et qui faisait valoir d'autant plus le talent du
-maître de la maison. La plupart des romans contemporains
-étant proscrits, on lisait des traductions de
-Dickens que tout le monde connaissait déjà, ou du
-Jules Verne, pour que les enfants apprissent à écouter;
-on lut même <em>Robinson Crusoë</em>.</p>
-
-<p>Il va sans dire que l'on me réclama à cor et à cris<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>
-de la musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique
-classique; il avait ignoré jusqu'alors que je
-fusse musicienne. Il commença de m'écouter avec un
-sourire narquois qui me fit trembler. Je savais qu'il
-fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger
-avec goût les dieux de la musique; il avait seulement
-horreur de tout ce qui était nouveau. Il me dit presque
-aussitôt: «Tiens! tiens! mais c'est que vous avez de
-la méthode!...» Et, du moment qu'il eut constaté
-que j'avais de la méthode, il eut pour mon jeu beaucoup
-d'indulgence et parut m'entendre avec satisfaction.
-Il approuva la récréation que j'offrais à ses
-hôtes, fit venir des partitions, et je me sentis
-haussée dans son estime d'une façon tout à fait sensible.
-Il me connaissait jusque-là assez peu, parce
-que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, bien qu'il
-eût foi complète en l'opinion de sa femme, il gardait
-une méfiance contre toute femme jeune et pas
-trop laide, en qui il voyait un élément possible de
-«grabuge». Mais dès qu'il eut découvert en moi
-une qualité éminente, et surtout éminemment utile
-à la vie commune, il m'accorda sans plus ample information
-toutes les autres. J'assistai avec surprise à
-cette évolution rapide de son jugement sur moi, qu'il
-manifesta avec la franchise et la décision qu'il apportait
-en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut.
-Et je me disais: «Est-ce curieux! un homme de cette
-gravité et de cette importance, un homme accoutumé à<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
-juger, comme un seul point de vue a vite fait, pour
-lui, de déterminer tous les autres!... Mais, c'est
-presque de la légèreté!...» Et je m'épouvantais moi-même
-de ma hardiesse à juger un homme si haut
-placé.</p>
-
-<p>Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord
-avec sa femme pour m'accorder toutes les vertus. Je
-ne disais, je ne faisais plus rien sans que l'un comme
-l'autre, à qui mieux mieux, s'entraînassent à m'applaudir,
-et si je soutenais encore l'excellence des
-charmes de la nature, tout en rappelant les objections
-de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un sérieux
-qui impressionnait la compagnie: «Allez, allez! ma
-jeune amie, vous avez cent fois plus de bon sens que
-tous ces savantasses!...» Cette opinion me flattait
-personnellement, mais je l'estimais absurde: M. Du
-Toit ne me semblait jamais être tout à fait juste
-envers son neveu.</p>
-
-<p>La secousse que nous avait imposée l'activité du
-maître de la maison dura peu de temps. Madame Du
-Toit m'en avait doucement prévenue; son mari ne
-mettait ainsi toute la maison en branle que lorsqu'il
-était lui-même inoccupé, mais du jour de l'ouverture,
-il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons
-de chasse exceptés. Dès qu'il chassa, nous fûmes à
-nous-mêmes, la lecture du soir et même la musique
-étant toutefois abrégées par la somnolence plus rapidement
-venue de ces messieurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p>
-
-<p>Un jour, en déjeunant, madame Du Toit annonça
-que son neveu Juillet avait abandonné le voyage projeté
-par lui, et qu'il venait passer une semaine ou
-deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les dames, qu'il avait
-charmées dernièrement, crièrent: «Bravo!» Moi, je
-rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en
-maudissant mon imbécillité; mais je rougis. Et pour
-mettre ma rougeur à l'abri de l'animation générale,
-je m'animai moi aussi, et je criai comme tout le
-monde: «Bravo! bravo!» Mais j'étais furieuse
-contre moi parce que je faisais l'hypocrite, ce qui
-n'était pas du tout ma coutume. On dit des choses
-flatteuses sur M. Juillet. Moi je dis: «Je ne suis
-guère d'accord avec lui, mais c'est un homme très
-charmant...» On ne pouvait être ni plus banal ni
-plus faux. Comment cette phrase, que j'entends encore,
-était-elle sortie de moi? Je ne prétends pas que
-je fusse préservée de jamais dire des banalités, mais
-du moins j'étais réfléchie, je me surveillais et j'étais
-assez maîtresse de mes paroles; enfin, surtout, je
-n'étais pas fausse. Pourquoi éprouvais-je le besoin
-de dire que je ne m'entendais pas avec M. Juillet?
-Avais-je peur d'être soupçonnée de m'entendre trop
-bien avec lui, comme j'avais eu peur, une dizaine de
-jours auparavant, que l'on me crût chagrinée de son
-départ? Mais jamais pareille idée ne fût venue dans
-mes environs, à personne! J'étais, dans l'entourage de
-madame Du Toit, et par la réputation que son autorité<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-m'avait faite, insoupçonnable. J'avais non seulement
-tous les mérites, toutes les vertus, mais
-j'étais «une sainte»! Elle le disait, je le savais,
-et d'une façon qui n'admettait et ne laissait aucun
-doute. Outre cela, M. Juillet, tout agréable qu'il fût,
-dans la conversation, n'avait certes rien du beau
-séducteur; il n'était pas du tout de ces hommes dont
-toute femme se dit, dès le premier abord: «Ah! à
-qui va-t-il faire la cour?» Il n'était ni bien ni mal,
-on pouvait presque dire que son physique ne comptait
-pas. Moi, je lui voyais dans les yeux des dessous
-profonds où l'intelligence flambait, et je trouvais que
-sa bouche, même sur des dents irrégulières, avait un
-mouvement et je ne sais quelle grâce qui pouvaient
-plaire: mais je ne voyais point que personne, hormis
-moi, s'avisât de cela. Alors, pourquoi avais-je peur
-qu'on me soupçonnât? Est-ce que j'avais peur de me
-soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je ne
-me soupçonnais pas. Oh! oh! j'étais joliment furieuse
-contre moi. Il me semblait que, pour la première fois
-de ma vie, je ne me gouvernais plus. C'était un peu
-fort!</p>
-
-<p>Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt
-que M. Juillet fut là. Quand il fut là, à demeure,
-pour quelque temps, je me trouvai avec lui comme
-j'avais été toujours, sauf à son brusque dernier passage,
-très à l'aise, et infiniment contente d'avoir à qui
-parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span></p>
-
-<p>C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui
-du mystère, c'était visible, et une certaine nervosité
-qui le rendait à la fois plus passionné dans ses discours
-et plus détaché que de coutume. Et pourquoi
-avait-il abandonné soudain un voyage dont le plan
-était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il
-donna furent embarrassés. Madame Du Toit le taquina
-tendrement, moi de même, autant du moins qu'il était
-possible de le taquiner, car sans en être offensé, il s'attristait,
-ce qui est pire. Sa tante me dit: «Pourvu,
-mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination sérieuse!...
-Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin
-d'être retenu, adouci, humanisé; il est trop cérébral.
-Et si c'est autre chose, tout est à redouter d'un pareil
-garçon!...»</p>
-
-<p>Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin
-qu'on imagine volontiers capable de désordres, faute
-de l'éducation familiale. Elle l'eût aimé davantage s'il
-eût été moins compliqué, moins énigmatique, moins
-tourmenté de contradictions et toujours garanti du
-tendre abandon par une raillerie elle-même incertaine;
-car maudissait-il ce sourire paralysant et fin,
-ou bien le tenait-il au contraire comme l'expression
-d'un dédain supérieur? On ne savait.</p>
-
-<p>Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, et
-cela m'ennuya parce que j'en revins à l'imaginer
-fâché de cette dispute d'un soir; mais, quand je lui
-fis part de mon scrupule, il parut tomber des nues.<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
-La dispute? il était bien loin de me l'avoir reprochée,
-il ne se souvenait que «d'une soirée délicieuse».</p>
-
-<p>&mdash;Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus.</p>
-
-<p>Il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un
-sujet qui nous fût tant soit peu personnel, à l'un ou à
-l'autre. Il semblait même le fuir systématiquement, et
-il ne se retrouvait lui-même qu'en abordant les idées
-générales. Tantôt il avait l'air satisfait de me rencontrer,
-au hasard des allées et venues dans le
-château, dans le parc, dans le potager ou sous l'allée
-couverte, tantôt j'aurais très bien pu croire que ma
-vue lui était pénible. Mais tant de personnes remarquaient
-en lui des lubies que je n'étais pas autorisée
-à me croire, de sa part, l'objet d'un traitement particulier.
-Tout cela était agaçant, irritant; je n'avais
-jamais séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une
-causerie attrayante pour moi au delà de toute espèce
-d'agrément. Lorsqu'il n'était pas là, au moins, je
-me remémorais avec un plaisir inépuisable ces moments
-heureux; mais le savoir là, le voir, et sentir
-à toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et
-moi, plutôt que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il
-poursuivît sa tournée à bicyclette! A bien des signes,
-pourtant, je reconnus qu'il n'était pas mal avec moi,
-quoiqu'il me parlât rarement en particulier; en
-s'adressant à tous il s'oubliait ou bien il oubliait une
-attitude qu'il s'était sans doute imposée, et il avait<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-l'air de s'adresser à moi, de me dire: «Vous me
-comprenez bien, vous...» Est-ce que quelqu'un par
-hasard l'eût accusé de galanterie à mon endroit? Non,
-non, cela, encore une fois, n'était pas dans l'esprit de
-sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes présentes
-à Fontaine-l'Abbé. Quelquefois aussi, en m'adressant
-la parole, ses yeux se baignaient d'une façon très sensible
-et nouvelle, et j'attribuais cela à la préoccupation
-amoureuse dont le soupçonnait sa tante, mais au
-lieu de me toucher le c&oelig;ur de compassion, cela m'indisposait;
-je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il ne
-se maîtrisât pas, au moins en mon honneur! Que
-diable, il avait bien le temps de songer à sa Dulcinée
-quand il filait tout seul au fond du jardin ou dans la
-campagne! Et je me souviens bien que je lui opposais
-un visage dur, et d'une austérité outrée, qui, en effet,
-le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire de moi sa
-confidente? Je le crus un moment. Cela eût remis de
-l'ordre entre lui et moi. Mais cela ne me parut pas
-une chose tolérable, cela me rendait furieuse, tout
-simplement...</p>
-
-<p>Et puis, cet homme dont le cerveau semblait si
-admirablement organisé, si supérieur à celui de la
-plupart, le voir ainsi diminué ou tout au moins déséquilibré,
-et Dieu savait pour quelle cause! peut-être
-par une passion avilissante, c'était triste... Pourquoi
-lui supposais-je une «passion avilissante»?...</p>
-
-<p>Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
-expression; elle était de madame Du Toit, et je l'avais
-adoptée de son expérience, mes connaissances en ces
-matières étant fort réduites. Lui-même, d'ailleurs,
-contribua à affermir cette supposition, en tenant un
-langage tout à fait insolite chez lui, et qui me scandalisa.</p>
-
-<p>Nous nous promenions sous l'allée couverte, après
-une ondée qui avait trempé la terrasse et les pelouses,
-mais non pas traversé la voûte épaisse du feuillage;
-nous marchions de front, lui, moi et M. Froulette à
-l'âme légère, et nous nous entretenions d'un crime dit
-«passionnel» qui avait fait assez de bruit durant la
-dernière session du jury de la Seine. Je ne me rappelle
-plus bien l'affaire qui ne m'intéressait que
-médiocrement, étant donné mon peu de goût pour
-ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec
-son âme de moineau, me faisait la chose plus détestable
-encore. Tout à coup, M. Juillet nous déclare que
-les furieux déportements de l'amour, où les sens
-seuls interviennent, sont moins désastreux pour un
-homme que les transports sentimentaux.</p>
-
-<p>Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant
-nous un petit trou dans le sol poussiéreux; je ne sais
-pas pourquoi je fis attention à ce rien, ni pourquoi je
-me dis: «Si quelqu'un de nous marche sur la trace
-de cette goutte d'eau dans la poussière, quelque chose
-en moi va mourir...» Nous eûmes un moment de
-silence; on entendait derrière nous les cris pointus<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>
-des enfants. M. Froulette marcha sur la trace de la
-goutte d'eau, et, en homme du monde, crut devoir
-combattre la déclaration de M. Juillet; mais ce qu'il
-trouva à objecter était si bête que tout l'avantage appartenait
-à son adversaire. J'avais cru que j'allais
-bondir contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on
-venait de lui adresser m'en ôta l'envie. Je restai silencieuse,
-et blessée de ce qu'il avait dit.</p>
-
-<p>Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais
-guère de finesse! D'abord, M. Juillet pratiquait couramment
-le paradoxe; ensuite, celui qui lui avait
-échappé ne pouvait-il provenir de la rage ou du
-dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne fût pas précisément
-affecté par ce qu'il devait juger «le plus
-désastreux pour un homme»? Peut-être encore son
-paradoxe n'était-il suscité que par un mouvement
-de répulsion contre les éc&oelig;urantes sucreries que
-distillait M. Froulette? M. Juillet était nerveux, surtout
-depuis quelque temps, et l'on sait à quels excès
-contraires à nos sentiments les plus intimes peuvent
-nous porter les aphorismes d'un homme médiocre
-trop bien élevé! Mais pourquoi n'avoir pas corrigé, un
-peu après, la rudesse de sa pensée? pourquoi ne
-s'être pas excusé d'avoir tenu devant moi un propos
-si contraire à ses habituelles conclusions? M. Du Toit
-disait qu'en son neveu, le cerveau, seul, était chrétien...
-sans préciser davantage ce que le reste pouvait
-être. Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait pas sa<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
-confiance à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait
-pour son intelligence. Était-ce un des bons jugements
-du président? Il ne m'avait pas frappée quand je
-l'avais entendu prononcer; il me revenait aujourd'hui
-à la mémoire parce que je me creusais la tête. Avec
-moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire et
-son esprit naturels, avait le langage d'un grand moraliste.
-Que de fois n'avait-il pas enflammé mon zèle
-trop négligent! Ses conversations, bien plus que les
-meilleurs sermons, m'avaient souvent ramenée jusque
-même à la pensée religieuse que ma vie attiédissait
-par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me disais-je,
-c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des
-pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!...
-Et il vient me dire que l'instinct animal est
-moins mauvais pour un homme que les plus beaux
-sentiments!...</p>
-
-<p>Que je me tourmentais! Et encore à ce moment-là,
-je ne me demandais pas pourquoi j'attachais une
-importance si considérable à l'opinion de M. Juillet!</p>
-
-<p>Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le
-point de l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant
-où j'allais lui poser ma question, je sentis une émotion
-extraordinaire m'envahir, et j'eus conscience,
-pour la première fois, que je commettais une inconvenance,
-une inconvenance inouïe...</p>
-
-<p>Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je
-tâchai de dissimuler ma confusion dans le rire, dans<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>
-un rire stupide, soudain, sans cause plausible, un
-rire de fillette, et M. Juillet crut que je me moquais
-de lui, et en souffrit.</p>
-
-<p>Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la
-peine, j'oubliai le motif même qui m'avait amenée
-jusqu'au bord d'une interrogation si sotte, je lui pardonnai
-de bon c&oelig;ur les motifs, fussent-ils les plus
-odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son paradoxe,
-et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le consoler
-en lui disant: «Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout
-que je me sois moquée de vous!» Mais, comment
-lui dire cela? Il me boudait un peu, il m'évitait
-presque. Aux yeux du monde, nous n'avions pas l'air
-du tout d'être bien ensemble; je fournissais à tous la
-confirmation de ce que j'avais dit un jour si étourdiment:
-«Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec
-lui...»</p>
-
-<p>Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là,
-entre lui et moi, une rupture. Quand je songe à la
-raison qui fit que cette rupture ne se produisit pas,
-c'est alors que je suis tentée de croire à la malignité
-qui gouverne certaines destinées.</p>
-
-<p>Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé
-ne lui réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait
-été improvisé par lui, avait été le résultat d'un caprice
-inexpliqué, et tournait mal. M. Juillet ne se sentait
-pas en sympathie profonde avec son oncle, il ne recevait
-de sa tante qu'une grande indulgence affectueuse;<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>
-il avait une personnalité trop peu commune et trop
-peu sociable pour s'accommoder de l'esprit systématique,
-ou de l'absence totale d'esprit, ou même des
-idées très saines, très fermes, mais pour lui trop béatement
-assises, de la plupart des magistrats, avocats,
-et momentanément surtout... chasseurs, qui étaient
-là; les femmes présentes n'avaient ni jeunesse ni
-grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et
-moi, il y eût cette année une espèce de persécution
-secrète. Je pressentais qu'il allait repartir.</p>
-
-<p>Là-dessus, madame Du Toit reçut une lettre de
-Dinard auprès de laquelle toutes celles qui l'avaient
-tant alarmée précédemment n'étaient que plaisanterie;
-le voyage d'Italie était décidé; les Voulasne
-emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas
-demain, mais tout de suite: ils partaient, ils étaient
-partis à l'heure où la nouvelle nous en parvenait. Ils
-étaient partis sans avoir paru à Fontaine-l'Abbé; cela
-dépassait les prévisions les plus sombres pour madame
-Du Toit; la pauvre femme, au désespoir, en demeura
-un jour entier alitée; le médecin fut appelé; on eut
-une sérieuse inquiétude, et, quoique debout par
-un effort de volonté, et rétablie grâce à beaucoup de
-courage, elle nous émut tous et nous inspira la plus
-sérieuse compassion.</p>
-
-<p>J'osai dire à M. Juillet:</p>
-
-<p>&mdash;Ne nous abandonnez pas!</p>
-
-<p>Il me répondit assez gentiment:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!...</p>
-
-<p>Et, peu après:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, comment saviez-vous que j'allais partir?</p>
-
-<p>&mdash;Par vous-même!</p>
-
-<p>&mdash;Vous en ai-je parlé?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de danger!</p>
-
-<p>Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé
-entre des sentiments divers. Mais j'étais contente
-que, sur mon mot, il eût consenti à rester. Et d'autant
-plus que le service que je lui demandais n'était
-pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui dire, à
-la tante Du Toit?</p>
-
-<p>Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je
-n'eus guère de peine à le chercher: c'est que je me
-trouvais, vis-à-vis de ma famille, dans la même
-situation, à bien peu près, que ses enfants vis-à-vis
-d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma grand'mère,
-pleines de réticences, d'allusions, de paraboles,
-et d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes
-franches, me faisant souvenir que mon entêtement à
-séjourner loin d'elles était inqualifiable. Et je dus
-dire à madame Du Toit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant
-pas méchante, je ne suis pas une fille irrespectueuse,
-j'aime mes parents de tout mon c&oelig;ur, et
-cependant je les mécontente en prenant mes vacances
-chez vous et non chez eux!</p>
-
-<p>Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>
-l'analogie. A son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé
-pour la santé de mes enfants, ce qui
-prime tout; si mes parents ne voulaient pas l'admettre,
-c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre
-était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le
-mépris des convenances les plus élémentaires était
-sans excuse, sans aucune circonstance atténuante.
-M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse qui lui épargnait
-de penser, était de l'avis de sa femme; et il
-dissimulait, affirmait-elle, une colère froide beaucoup
-plus dangereuse que son désespoir à elle, impossible
-à contenir.</p>
-
-<p>Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet
-ni moi, par nos arguments, pour la consoler, et il
-l'était non moins, que l'alliance cimentée par elle
-entre nous dans l'intention d'agir par la persuasion
-et l'exemple sur le ménage Albéric était vaine; mais
-l'habitude se trouvait prise chez elle, de s'appuyer
-sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et,
-si inutile que fût notre secours, il valait du moins à
-entretenir en elle une illusion très chère. Elle se
-reposa sur nous comme une convalescente; elle faisait
-tête à sa douleur quand elle était devant son
-monde, et réservait pour nous ses épanchements.
-M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me
-plaisais à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui
-imposant la corvée d'écouter sa tante et de la réconforter
-par des paroles mensongères comme celles<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>
-qu'on adresse aux malades incurables. «Pour vos
-péchés...» lui disais-je, à part, en pensant à la malhonnête
-passion que nous soupçonnions en lui. Mais
-il semblait embarrassé de mon mot, il ne savait comment
-le prendre. Je lui trouvais aussi, depuis quelque
-temps, un certain air gauche. N'était-ce que de la
-nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'était de la gêne
-allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis
-qu'il était avec moi ce qu'il appelait «de service»
-près de sa tante, il avait, tout en gagnant de la timidité,
-perdu son goût de sauvagerie, son humeur âpre,
-sa mystérieuse irritation; il était redevenu beaucoup
-plus simple et plus gentil; il était comme ces gens
-insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont
-à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont
-une occupation. Madame Du Toit me rapporta qu'il
-lui avait dit: «Je me faisais scrupule de rester à
-Fontaine-l'Abbé...»</p>
-
-<p>&mdash;Quel étrange garçon! me disait-elle.</p>
-
-<p>Et je ne pouvais m'empêcher de me demander:
-«Est-ce qu'il a si grand'peur d'être rendu à sa
-liberté?... que craint-il donc d'en faire?... Ou bien
-alors, est-ce qu'il se plairait ici?...»</p>
-
-<p>Il m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous
-les moments du jour, car il ne chassait pas. Il nous
-accompagnait dans nos promenades où je dois
-reconnaître qu'il n'avait pas près des dames le succès
-de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>
-de cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles,
-et avec moi, depuis qu'il m'avait entendue jouer, il
-causait musique; et le soir, au piano, il me tournait
-les pages.</p>
-
-<p>Il me tournait les pages...</p>
-
-<p>Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que
-c'était sa main qui touchait la corne de la page et
-s'appliquait, vivement, les doigts écartés, sur le verso,
-pourquoi eus-je une surprise, une secousse qui me
-fit manquer ma mesure? Ce n'était pas qu'il me troublât,
-lui, personnellement: j'étais très calme en sa
-présence; ce n'était pas la surprise de voir que c'était
-lui qui me tournait la page: il n'y avait à cela rien
-que de naturel; avant qu'il fût là, c'était un de ces
-messieurs, plus âgé, ou une femme qui me rendait
-ce service. Il s'était trouvé là, musicien, et le plus
-jeune de la compagnie; il était venu tout simplement
-se placer près de moi au piano; et j'étais si préoccupée,
-si émue, moi, avant de commencer à jouer,
-que je n'avais même pas remarqué sa présence. Mais
-en reconnaissant sa main, je me souviens que je songeai
-tout à coup, qu'étant jeune fille, j'étais devenue
-bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait
-les pages. Ce souvenir fut sans durée; mais il se
-représenta à moi une heure plus tard, pendant que
-je montais à ma chambre; et, à mon balcon, devant
-la nuit toujours trop belle, je me plus à revivre, en
-songerie, des heures d'été sur les terrasses de Chinon,<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>
-pendant lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement
-aussi d'un c&oelig;ur de dix-huit ans, j'avais
-aimé ce jeune homme presque inconnu et avec qui
-je n'avais pas échangé trois paroles.</p>
-
-<p>En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis
-mon mariage; cette aventure purement imaginaire,
-malgré toute son intensité, m'avait paru bien pâle
-aussitôt qu'avait commencé mon corps à corps
-avec la réalité! Toute la grâce, toute la séduction
-étaient du côté de mon rêve, mais le goût du réel
-ne laisse guère subsister au palais le parfum des
-douces sucreries. Et ce souvenir me revenait. Il
-me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant,
-sans grande importance en somme, tout juste
-assez gracieux et assez méprisable pour qu'une honnête
-femme l'accueillît sans scrupule et en usât
-comme d'une intrigue falote et suave à situer dans
-un décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce
-pas? où l'on est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt,
-on est tout près de rire... Ah! que cela est joli,
-au clair de lune...</p>
-
-<p>J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure
-d'eau que produisait le barrage; en face de moi
-les beaux arbres touffus semblaient se refouler les
-uns les autres jusque dans les profondeurs du parc,
-arrêtés tout à coup par la chute de terrain du potager,
-et laissant à découvert la vallée large de l'Ouzonne,
-imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuillages,<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>
-mon joli cadre rustique, la paix lourde des
-champs, où un cri d'oiseau, aigu, solitaire, révélait
-la vie endormie. Il faisait trop bon, j'aimais la fraîcheur
-de la nuit, je m'y exposais en peignoir, les
-pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune,
-ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule,
-m'ennuyait, mais elle était cause que je demeurais
-là plus longtemps, parce que, de peur qu'elle n'entrât,
-j'éteignais ma bougie, et parce que la paresse de
-rallumer me maintenait à la fenêtre. Et la chauve-souris,
-je l'avais connue à Chinon, sur la pelouse du
-clos Vaufrenard, par les soirées torrides du mois
-d'août, petit bout de chiffon oscillant et tremblant
-suspendu à un fil invisible que tient, je l'ai toujours
-cru, quelque diable qui nous taquine.</p>
-
-<p>Le temps où j'avais aimé!... Comme c'était triste,
-et comme c'était bon!... J'avais dix-sept ans environ;
-j'aimais avec les espérances les plus chimériques, et,
-tout à coup, avec des illuminations de raison qui me
-montraient le néant de mes espoirs; c'étaient des
-ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses;
-quelle torture, mais quelle ivresse!... Il n'y avait pas
-beaucoup d'années de cela... Mais cela était si
-éloigné de moi, et d'un retour si impossible, que je
-pouvais bien à présent me permettre de songer à ce
-roman de ma vie de jeune fille...</p>
-
-<p>J'y songeais presque tous les jours, et tous les
-soirs, invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>
-en vacances me semblait un peu puéril, et
-ce jeune homme aimé de moi autrefois ne m'apparaissait
-plus sous des traits séduisants... Je souriais
-de tout... sauf des battements de mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas
-à l'heure de ma songerie nocturne propice aux illusions,
-ce n'était pas en face de ce paysage d'ombres
-feuillues, de champs lointains, d'eaux murmurantes
-dont chaque détail est comme un personnage travesti
-qui nous intrigue et nous leurre; c'était dans le plein
-soleil de midi; nous revenions d'une promenade sous
-l'allée couverte; un domestique se tenait à la porte
-du vestibule donnant sur le parc; je revois son jabot
-blanc et ses yeux qui clignaient à cause de la lumière
-aveuglante; ce domestique signifiait: «Madame est
-servie»; l'on était même en retard; nous nous dépêchions
-de rentrer. Je posais le pied sur la première
-marche du perron; M. Juillet, qui m'avait précédée
-de deux pas, se retourna vers moi sans me parler;
-je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pensée que
-nous étions en retard, lui, moi et deux autres personnes.
-J'eus tout à coup un sourire que M. Juillet,
-sensible et susceptible, interpréta contre lui, parce
-qu'il contenait une malice secrète. La malice n'était
-pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas
-de moi; elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi,
-qui se moquait de moi-même: dans le temps d'un
-éclair, je venais de m'apercevoir qu'en rêvant au<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>
-jeune homme qui m'avait tourné les pages, à Chinon,
-je ne faisais que commettre une hypocrisie envers
-moi, je me mentais, je me jouais indignement: je
-pensais au jeune homme de Chinon pour ne pas
-m'avouer que je pensais à M. Juillet.</p>
-
-<p>Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que
-nous voyions clair en nous-mêmes?</p>
-
-<p>Eh bien! à cette révélation,&mdash;j'en demeure encore
-stupéfaite, après vingt ans écoulés,&mdash;je n'ai éprouvé
-ni épouvante, ni indignation. Tout ce que je croyais
-savoir de moi-même me donnait à penser que j'allais
-bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'étais plus
-moi-même, ou bien je devais repousser avec horreur
-le sentiment que je venais de découvrir! C'est donc
-que je n'étais plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur,
-ni révolte. Comme on constate qu'un bassin
-s'emplit d'eau, je m'aperçus simplement que j'étais
-envahie. De toutes les choses qui m'ont frappée dans
-le cours de ma vie, l'étrange douceur de la pénétration
-en moi d'une puissance si redoutable demeure
-la plus étonnante.</p>
-
-<p>Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas
-sitôt sous son aspect «coupable». Je n'imaginais
-en aucune façon qu'il pût jamais s'établir entre M.
-Juillet et moi des relations dont pût être atteinte la
-dignité de ma vie conjugale. La vérité est que je
-n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité
-de ma vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>
-pas à mon esprit, mais que je venais de
-découvrir qu'en songeant à mon ancien amour avec
-délices, c'était à M. Juillet que je songeais.</p>
-
-<p>Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue
-plus tôt que c'était à M. Juillet que je songeais? Sans
-doute! et son image s'approchait bien de celle du
-jeune homme d'autrefois, mais je me disais: «C'est
-qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme faisait
-l'autre»; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, ce qui
-lui donnait le pas sur M. Juillet.</p>
-
-<p>O mon Dieu! après un long temps écoulé, après
-une si grande révolution accomplie en tout moi-même,
-et malgré toute la confusion que j'éprouve
-aujourd'hui à revivre la période d'aveuglement que
-je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir évoqué
-cette saison de Fontaine-l'Abbé!...</p>
-
-<p>Lorsque je me la remémore, mon impression
-dominante est qu'une espèce de sorcellerie m'environna
-constamment. Je ne dis pas cela pour m'innocenter;
-je ne suis pas du tout de celles qui n'acceptent
-aucune responsabilité; je sais trop bien ce que
-nous pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie
-se cache sous l'opinion que nous sommes le simple
-jouet des choses. Non, mille fois non! nous ne
-sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous
-sommes sollicités par elles d'une façon étrange et
-sournoise; et que leurs appels sont puissants, pour
-peu que nous ne soyons pas sur nos gardes! Ils sont<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien sotte présomption
-de s'imaginer que nous puissions trouver
-en nous-mêmes la force de seulement lutter contre
-eux. Les charmes qui m'environnèrent à partir du
-moment où j'eus mis le pied dans ce domaine, ils
-dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une
-ronde de génies aux formes attirantes, et qui ne me
-cachaient que leurs visages...</p>
-
-<p>Si j'étais demeurée plus longtemps à Fontaine-l'Abbé,
-après le moment où la lumière se fit en moi,
-pendant que je mettais le pied sur la marche du
-perron, je crois pourtant que je me serais ressaisie,
-que la trop grande facilité de contact avec M. Juillet
-m'eût effrayée et eût suscité la résistance de toute ma
-volonté. Favorisée que j'étais par ma réputation de
-femme inattaquable, ma liberté était trop grande. Je
-crois que j'aurais eu honte d'en profiter outre mesure.
-Les femmes qui, comme moi, ont de tout temps été
-prévenues contre le bonheur, se réveillent devant
-une perspective trop séduisante, et l'approche même
-d'un plaisir un peu vif les fait cabrer. A présent que
-je me regarde de loin, sans complaisance et sans
-parti pris, je crois sincèrement que je me serais
-abandonnée à un sentiment pourvu à mes yeux de
-toutes les apparences les plus pures, et puis qu'à un
-moment donné, l'extrême intensité de ce sentiment
-ou son changement de nature m'aurait épouvantée et
-rendue tout à coup très malheureuse; je serais partie<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-alors, mais partie de moi-même, volontairement,
-avec la satisfaction, du moins, d'agir comme je le
-devais, et sans dépit contre personne. Je n'affirme
-pas que ma guérison était certaine, après, mais j'aurais
-fait le premier acte parmi ceux qu'il faut exécuter
-si l'on essaie de guérir de cela.</p>
-
-<p>Mais voici ce qui arriva.</p>
-
-<p>Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais
-de Chinon des lettres de ma grand'mère et de
-maman qui, en tout autre temps, m'eussent fait
-quitter madame Du Toit sans hésiter une seconde. Je
-reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me
-disait que j'étais décidément tout à fait inhumaine,
-pour laisser mes pauvres vieux dans l'état de mécontentement
-où les mettaient mon absence obstinée
-et mon séjour dans une maison étrangère. Mon
-grand-père n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on me
-laissait entendre que ma conduite ne contribuait pas
-peu à l'aggravation de son état. Pour que maman se
-décidât à m'écrire sur ce ton, il fallait que le cas fût
-alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari
-de ce qui se passait à Chinon; et mon mari, de son
-côté, m'écrivait pour me supplier de contenter ma
-famille; il revenait, lui, de la Dordogne, où il avait
-tous les ans des travaux, et il arriverait en même
-temps que moi à Chinon, «ce qui ferait très bon
-effet», si je voulais bien quitter la Normandie aussitôt
-réception de sa lettre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span></p>
-
-<p>Je ne pouvais plus retarder mon départ; je montrai
-mes deux lettres à madame Du Toit qui, elle-même,
-dut s'incliner devant la nécessité. Je fis en hâte
-mes valises.</p>
-
-<p>Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais,
-en faisant mes valises, et ce n'était pas à la pensée
-de mon pauvre grand-père, vieux, et désolé de mon
-absence; ce n'était pas à la pensée des tourments
-que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu solitaires,
-enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe,
-et bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi,
-mes enfants, mon mari. Non! non! je pleurais à
-l'idée de quitter Fontaine-l'Abbé.</p>
-
-<p>Ces deux petites chambres, à demi mansardées,
-que nous occupions, depuis six ou sept semaines,
-l'une tendue de sombre andrinople, l'autre d'une
-perse à dessins bleus, elles m'étaient devenues le
-lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, rêvé,
-désiré, appelé toujours, celui qui fait que le reste de
-l'univers devient le lointain, l'étranger...</p>
-
-<p>En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma
-petite Suzanne, aussi heureuse de s'en aller qu'elle
-l'avait été de venir, il me semblait que j'accomplissais
-un rite funèbre et que j'ensevelissais dans ces
-boîtes, avec mes bibelots de toilette et mon linge,
-ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de
-mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon
-balcon, de temps en temps, au-dessus du barrage au<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>
-bruit entêté et charmant; je disais adieu à ma jolie
-trouée sur les champs éloignés dont j'avais vu, en
-arrivant, tomber les épis de blé; puis, penchée à la
-grande lucarne de façade, adieu à la terrasse, à la
-douve, au perron dominant la pelouse, à l'allée couverte,
-et, là-bas, à l'amorce de l'escalier qui descend
-au potager...</p>
-
-<p>Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes
-qui, parfois, me faisaient peur comme des intuitions
-mystérieuses, me disait:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! on le voyait dès le premier jour, que
-madame avait de l'affection ici!...</p>
-
-<p>Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de
-son père:</p>
-
-<p>&mdash;As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres
-pour l'année prochaine?</p>
-
-<p>Je pleurais.</p>
-
-<p>On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux
-qui seraient encore ici ce soir, quand nous roulerions
-dans le train. Les arbres avaient jauni un peu.
-L'horizon ressemblait toujours à la mer. Sur la
-pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait; les couleurs
-de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses fines
-perles retombantes, et son léger bruit frais, que
-j'aimais tant, ne parvenait pas jusqu'à moi. A cause
-de cela, peut-être, ce paysage me semblait déjà
-séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à venir.</p>
-
-<p>On frappa doucement à la porte; c'était madame<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>
-Du Toit. Elle me surprit m'épongeant les yeux, et fut
-touchée des larmes que je versais en quittant sa
-maison, à un point qui m'incommoda. Elle m'apportait
-un petit panier garni des plus belles poires de
-son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles,
-dans les intervalles, et qui embauma l'atmosphère
-autour de nous. Elle me lut une carte postale datée
-de Florence, portant quatre mots seulement, dont les
-deux signatures d'Albéric et d'Isabelle! Et elle se mit
-à pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie,
-c'était l'âme de la maison qui s'envolait; elle m'affirma
-qu'elle m'avait voué une tendresse que son fils
-aurait le droit de jalouser, s'il se souciait seulement
-des sentiments de sa vieille mère; enfin, l'heure
-s'avançant, elle m'annonça qu'elle avait fait servir
-une petite collation où tout le monde était réuni pour
-me dire adieu. «Comment! tout le monde?...» Oui,
-oui, tout le monde, et ces messieurs eux-mêmes
-étaient en bas, M. Du Toit ayant renoncé à la chasse,
-cet après-midi, pour me rendre ses devoirs, jusqu'au
-dernier moment. J'étais confuse! et de plus j'avais
-les yeux rougis...</p>
-
-<p>C'était une véritable petite manifestation que l'on
-organisait en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs
-hôtes partir, et de plus gros personnages que moi,
-par le train que j'allais prendre, sans que M. Du Toit
-désorganisât sa journée et celle de ses amis; il se
-contentait ordinairement de faire toutes ses politesses<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>
-après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement
-la très ancienne opinion de sa femme à mon
-égard, et il me juchait sur un piédestal; il y avait de
-l'affection, de l'admiration et jusqu'à de la vénération
-dans toute son attitude envers moi; et il fallait que
-j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant
-pour que toute la compagnie ne me prît pas en
-grippe.</p>
-
-<p>Pendant les vingt minutes que dura cette collation,
-je fus ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous
-ceux, ou qui avaient une sincère amitié pour moi, ou
-qui voulaient faire la cour aux maîtres de la maison,
-et il n'y eut guère que M. Juillet à qui je ne dis à
-peu près rien; je le quittai, en lui serrant la main
-comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à
-croire que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à
-n'importe qui.</p>
-
-<p>Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la
-cour pavée, où personne ne put monter pour nous
-accompagner jusqu'à la gare, tant nous l'emplissions,
-la grosse nourrice, mes deux bébés et nos bagages.
-Nous nous retrouvions sur la façade nord du château,
-celle qui m'était apparue la première, du haut de
-l'allée en lacets, le jour de mon arrivée. En remontant
-cette allée sinueuse, je regardai du côté du château;
-je revis le dessin des douves, des toitures, la
-lanterne, la cloche où avaient sonné des heures que
-je n'oublierais plus, et, par delà, ces beaux lointains<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>
-vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par ma
-lucarne; et, l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant
-à celle de mon départ, je me sentis tout à
-coup étranglée et me remis à pleurer, bien contente
-que personne n'eût pu nous accompagner dans la
-voiture.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h2>
-
-
-<p>Ce que j'ai à dire de moi me confond. Mais j'écris
-l'histoire de ma vie: quelle raison d'être pourrait-elle
-avoir, si ce n'est la fidélité?</p>
-
-<p>Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfants,
-j'allais revoir mon pauvre grand-père qu'on me
-disait mourant, j'allais retrouver ma chère maman
-et ma grand'mère, mon mari que je n'avais pas vu
-depuis plus de six semaines; et une idée dominait
-toutes celles qui se formaient le long de cette perspective:
-c'était qu'en quittant Fontaine-l'Abbé je
-n'avais rien dit à M. Juillet!</p>
-
-<p>A Tours où nous changions de train, mon mari
-nous attendait sur le quai de la gare, afin d'arriver
-en même temps que nous à Chinon. Je fus plus contente
-de le retrouver que je ne l'avais imaginé. Il<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>
-faut dire que j'avais été tourmentée pendant le
-trajet à la pensée qu'il pouvait y avoir eu malentendu
-dans nos échanges de télégrammes: quel embarras
-s'il ne se fût pas trouvé là, à l'heure convenue!
-Il était là, et j'avais une véritable joie de le revoir...
-Et puis, ma joie était formée aussi du grand bonheur
-qu'il éprouvait à embrasser ses enfants. En nous installant
-tous ensemble dans le compartiment du train
-de Chinon, je goûtai l'impression heureuse d'être au
-complet, d'être en famille: papa, maman, les deux
-petits, la nounou dont le plus jeune ne saurait se
-passer, et les bagages comptés plutôt trois fois
-qu'une! Impression bourgeoise entre toutes, humaine
-aussi, je le crois volontiers, et bien plus profonde et
-plus stable que mainte autre d'un ordre évidemment
-plus relevé, mais qui ne demeure pas comme elle. Et
-sur ce modeste bonheur sain, passa, comme le vol
-d'un sombre oiseau, le souvenir de ma dernière
-entrevue avec M. Juillet. «Je ne lui ai rien dit!...»
-Mais qu'est-ce que j'aurais pu lui dire?</p>
-
-<p>Faillir à mes devoirs était une éventualité qui ne
-m'effleurait pas; et cela, non par oubli, non par
-négligence, indifférence, mais par suite d'une inaccoutumance
-absolue à l'idée que commettre une
-faute,&mdash;surtout de cet ordre,&mdash;m'était chose possible,
-à moi.</p>
-
-<p>Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison
-encore inqualifiable avec M. Juillet, j'étais fière, et<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>
-tout en écoutant mon mari qui me parlait de la Dordogne
-d'où il arrivait, du château dont il allait
-chaque année surveiller une aile construite par lui,
-et des pâtés de foie gras qu'il avait mangés, je songeais
-que, depuis que j'avais fait ce même trajet de
-Tours à Chinon, avec lui,&mdash;car, n'est-ce pas? on
-compare toujours,&mdash;ce qu'il m'était arrivé d'essentiel,
-eh bien! c'était d'avoir gagné un ami, un ami
-infiniment cher, un ami avec qui il n'existait aucun
-sujet de l'ordre le plus haut qui ne pût être abordé,
-et un ami qui consentait à aborder ces sujets-là avec
-moi: et toute la partie orgueilleuse de moi se gonflait
-de cette acquisition et s'efforçait de la retenir,
-de l'accaparer pour la conserver pure à mes yeux en
-la faisant intellectuelle. Bien des fois, déjà, au couvent,
-on m'avait fait reproche sur un ton singulier
-qui semblait admettre une indulgence cachée:
-«Vous êtes une orgueilleuse!» Tous et toutes, chez
-nous, nous étions, au fond, des orgueilleux. Et mes
-maîtresses, qui croyaient devoir me blâmer de ce
-sentiment, savaient bien que le détruire en nous est
-impossible, et que c'est à nous en servir qu'il nous
-faut apprendre; et elles savaient probablement que,
-ce sentiment-là nous manquant, c'était l'armature
-même de nos vieilles m&oelig;urs qui s'ébranlait. En
-attendant, ce sentiment-là était en train de me jouer
-un singulier tour.</p>
-
-<p>Je trouvai, à Chinon, mon grand-père, en effet,<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>
-très malade; il ne quittait plus son lit; la vie s'était
-presque subitement retirée de lui; l'année précédente
-il nous étonnait encore par sa verdeur, et
-maintenant c'était un moribond épuisé. L'émotion
-s'étalait à ce point dans toute la maison et jusque
-dans le voisinage, que j'eus quelque honte de le
-remarquer, ce qui prouvait que je n'étais peut-être
-pas à l'unisson. Étais-je devenue une étrangère? Est-ce
-que, par hasard, je n'aimais plus mon grand-père?
-Je ne pouvais m'empêcher d'observer que la mort de
-mon père, fauché en pleine maturité et à la suite de
-circonstances tragiques, n'avait pas donné lieu à un
-si grand appareil douloureux: on avait paru lui en
-vouloir de quitter la vie au milieu de sa course, tandis
-qu'on s'inclinait sans arrière-pensée devant le cycle
-achevé du vieillard, mais alors, en s'adonnant à
-tout le déploiement de deuil qui était de rite dans
-nos familles. Et les rites sont faits pour les événements
-normaux. Mon grand-père avait accompli
-toutes choses à leur heure et régulièrement, et il
-mourait au terme ordinaire de la vie. Mon père, lui,
-c'était un héros; il était mort à cinquante ans, des
-chagrins de sa cause perdue, et ayant déjà livré pour
-elle sa fortune; c'était aussi un téméraire. Et je
-m'imaginais que M. Juillet, s'il eût été là, m'eût dit:
-«Il est juste que les symboles de l'ordre soient particulièrement
-honorés et qu'un secret instinct leur
-rende les hommages qui seraient dus aux astres, par<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>
-exemple, dont le parcours n'est jamais troublé; et il
-est juste, en définitive, que l'insuccès ne soit pas
-récompensé, si belle qu'ait été la tentative... etc.»
-Et il était, lui, comme mon père et comme moi, en
-ma nature première, partisan des tentatives, dussent-elles
-être malheureuses!... Pourquoi est-ce que j'imaginais
-des paroles de M. Juillet jusqu'en présence de
-mon grand-père mourant? Est-ce que les circonstances
-m'imposaient pour ainsi dire sa pensée, son
-opinion? Ou bien était-ce la pensée de lui qui me
-faisait ainsi interpréter les circonstances?</p>
-
-<p>Ma pauvre maman, dont on avait tant admiré le
-ferme courage lors de la mort de son mari,&mdash;qu'elle
-aimait et admirait pourtant au delà de tout,&mdash;perdait
-la tête en prévision de la fin prochaine de son
-vieux père. Quant à ma grand'mère, elle représentait,
-à elle seule, toutes les terreurs que pourrait inspirer
-la fin du monde. Il fut heureux que mon mari se
-trouvât là, pour que quelqu'un dans la maison eût
-son sang-froid, car au bout d'une seule journée, moi-même,
-la belle raisonneuse, j'étais gagnée par la
-contagion, mes nerfs étaient secoués par le frisson
-commun, et mes larmes se mêlaient, sans répit, à
-celles de ma grand'mère, de maman, des domestiques
-et de la touchante procession de bonnes gens qui
-pénétrait librement par la porte ouverte.</p>
-
-<p>C'était un homme d'une intégrité absolue, qui disparaissait.
-Cette idée se présenta tout à coup à moi<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>
-parce qu'elle fut émise, dans le corridor, par un monsieur
-quelconque, qui venait prendre des nouvelles
-et qui ne semblait pas attacher d'autre importance à
-un jugement pour lui sans doute quasi habituel. Mais
-un jugement de cette sorte, je ne l'entendais plus
-jamais prononcer autour de moi, à Paris. Qu'il correspondît
-ou non à la réalité, il correspondait, dans
-la bouche du monsieur de Chinon, à un idéal communément
-admis par les m&oelig;urs du temps, et le prononcer
-était tenu par tous pour le suprême hommage.
-Dans un certain monde, que je connaissais, on n'osait
-plus, fût-ce par flatterie, balancer autour de la dépouille
-d'un homme un encens de cette sorte-là.</p>
-
-<p>Est-ce que c'était un tel sujet, s'imposant à moi, qui
-me faisait désirer de m'en entretenir avec M. Juillet?
-ou bien était-ce parce que j'avais le trop vif désir de
-m'entretenir avec M. Juillet, que j'imaginais et souhaitais
-un sujet de causerie aussi peu féminin et qui
-n'était possible qu'avec lui?...</p>
-
-<p>Pour épargner aux enfants la vue des sinistres
-préparatifs auxquels toute la maison était vouée, je
-les envoyais passer la journée chez mes vieux amis
-d'autrefois, les Vaufrenard, dans le parterre en terrasse
-et dans le clos du haut, où toute mon enfance
-et une partie de ma vie de jeune fille s'étaient écoulées;
-et lorsque j'avais un moment de répit, je
-courais les rejoindre. La vue de ma petite fille en
-train de jouer aux endroits mêmes où j'avais été, moi,<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
-petite fille, m'attirait d'une façon toute particulière,
-Suzanne avait élu, d'instinct, comme moi autrefois,
-sur la terrasse, le balcon de fer d'où l'on apercevait
-entre les barreaux, à trois mètres en dessous, la
-vigne et la citerne;... la vigne du vieux père Sablonneau,
-maintenant courbé en deux, et la citerne au
-grand &oelig;il glauque, en face duquel j'avais tant rêvé...
-Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes
-arrachées, surchauffées et pourrissantes, s'exhalait
-alentour. Ah! mon c&oelig;ur et ma tête!... C'était là que
-j'avais conçu tant d'espérances!... Peut-être, devant
-moi, ma fille commençait-elle déjà, les mains cramponnées
-au balcon, à imaginer des chimères?... Elle
-semblait captivée par les mouvements des araignées
-d'eau, comme je l'avais été moi-même; elle avait,
-comme j'en avais eu, des réflexions d'une puérilité
-rassurante, et cependant, quel monde d'idées n'était-il
-pas en formation dans cette petite tête?... N'était-ce
-pas moi qui, sous mes yeux mêmes, reprenais mon
-élan, et de mon point de départ?... Le spectacle de la
-vie qui recommence est aussi tragique que celui de
-la vie qui finit.</p>
-
-<p>Derrière moi, de l'autre côté des persiennes toujours
-rabattues pour abriter le salon contre l'ardeur du
-jour, quelques notes isolées au clavier du grand
-piano, où M. Vaufrenard, encore aujourd'hui, essayait
-sa belle voix de baryton, maintenant bien fatiguée...
-Mon Dieu! quelle source d'émotions que la confrontation<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>
-des divers moments de notre vie! C'est à ce
-piano que j'avais éprouvé, après mes grandes joies
-religieuses, plus fortes que tout, l'enivrement de la
-musique, mêlé à celui de la dix-huitième année. Et
-une seule note: <em>la... la... la...</em>, et le timbre, hélas!
-un peu fêlé de mon vieil ami, me dilataient le c&oelig;ur
-jusqu'à provoquer les larmes, comme jadis, un soir,
-à ce même endroit exactement, les grosses gouttes
-d'une pluie orageuse commençant à percer les feuillages...</p>
-
-<p>C'est à ce piano qu'était né mon amour imaginaire
-pour le jeune homme qui me tournait les pages...
-celui dont le souvenir, à Fontaine-l'Abbé, s'était
-superposé à celui de M. Juillet.</p>
-
-<p>Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en
-bois de châtaignier, où il y avait toujours quelques
-pointes de fer rouillé dont on redoutait à la fois la
-tache et l'écorchure pour sa robe, je regardais le
-grand paysage de mon enfance à travers les barreaux
-de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne: la
-vigne... la citerne... la cheminée de troglodytes
-plantée comme une borne dans le champ d'asperges...,
-puis les toits d'ardoise, la plupart à
-pignons, des maisons du quai..., la Vienne..., les
-grandes toues si paisibles..., l'île et ses peupliers...,
-et puis au delà, la plaine bleue, qui, autrefois, me
-semblait immense... Oh! si j'insiste, c'est que je ne
-peux me retenir de rappeler toutes ces choses...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p>
-
-<p>Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce
-n'est pas qu'elles soient en elles-mêmes si remarquables;
-ce n'est pas seulement parce qu'elles sont mon
-pays, car d'autres endroits, où je n'avais jamais
-vécu, m'ont donné des émotions proches de celles-ci...
-Ce que ces choses-là me rappelaient, c'était un
-temps de ma vie où il y avait sans cesse devant moi
-une espèce de lumière, intense et magnifique, vers
-laquelle il me semblait que je courais en m'élevant
-toujours!... Toute mon enfance, période religieuse,
-période musicale, période amoureuse même, elle se
-résumait en une seule idée: il y a quelque chose de
-sublime vers quoi nous devons tendre. Il a pu se
-faire que j'aie confondu parfois ce sublime avec mes
-désirs et même avec mes appétits personnels, mais
-j'agrandissais ceux-ci, et peut-être que je les ennoblissais
-un peu en pensant à mon sublime. Ce qu'on
-m'avait appris ici, c'était la dignité de la personne
-humaine, c'était notre vocation commune à atteindre
-un but plus élevé.</p>
-
-<p>Je me souvenais des paroles prononcées par
-M. Juillet, en ces dernières vacances, et dont chacun
-des termes m'était resté, à cause du dernier, qui
-avait résonné dans le salon de Fontaine-l'Abbé, au
-grand scandale de quelques-unes: «Notre temps a
-découvert une mine bien facile à exploiter; il va
-prendre, un à un, tous les actes réprouvés par la
-morale évangélique, et s'employer à les réhabiliter,<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>
-systématiquement. C'est un procédé puéril qui fera
-passer des esprits médiocres pour d'audacieux génies.
-Il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit
-jeu. Après quoi, il y a chances pour que la société soit
-transformée en une étable à porcs.» Et, comme on
-s'exclamait à cette conclusion, M. Juillet renchérit:
-«... En quelque chose de pire que cela! dit-il, car le
-pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est vil, tandis
-que nous serons immondes et en tirerons vanité!»</p>
-
-<p>Ah! jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet me possédait!
-Je rappelle les petits événements de ma vie,
-je rappelle mes heures de songerie et jusqu'à celles
-où je me remémorais mes plus anciennes songeries,
-et je trouve sa pensée partout. Elle est là, comme
-une présence réelle, lorsque je suis témoin des derniers
-moments de mon grand-père, pour m'inviter à
-faire de ces réflexions qu'elle seule, me semble-t-il,
-sait inspirer; elle est là lorsque j'évoque un passé
-auquel elle fut cependant tout à fait étrangère,
-comme si elle l'eût empli d'avance et à mon insu; et
-toutes les fois que ma propre pensée tend à se hausser,
-c'est la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont
-les paroles prononcées par lui qui en fournissent la
-plus satisfaisante expression!</p>
-
-<p>A mesure que les circonstances deviennent pour
-moi plus solennelles, à mesure que je m'efforce
-davantage à la vie morale, plus sûrement je me butte
-au seul homme qui ait mis une touchante complaisance<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>
-à me parler sérieusement des choses sérieuses,
-à ressusciter en moi l'idéalisme de mon enfance,
-molesté et refoulé par les exemples de la vie matérielle.
-A ce moment, ce n'est qu'en m'abaissant, que
-j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer la
-pensée de M. Juillet.</p>
-
-<p>Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier
-ou, tout au moins, de m'inspirer quelque scrupule
-d'une si constante assiduité imaginaire près d'un
-homme, mon séjour à Chinon me rapprochait encore
-de M. Juillet. Même au côté de mon mari,
-même au milieu de tous mes vieux amis d'enfance,
-même sous les yeux de ma grand'mère et de maman,
-et jusqu'en face de la mort qui pénétrait dans notre
-maison, je portais avec une audace ou une innocence
-déconcertantes,&mdash;franchement, je ne sais pas encore
-aujourd'hui si c'était l'une ou l'autre,&mdash;je portais
-la pensée de M. Juillet.</p>
-
-<p>Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me
-cacher à moi-même la nature d'une telle obsession.
-Je savais que j'aimais. Oui. Mais le mot n'avait pas
-été dit. Je n'en avais pas même, à part moi, prononcé
-les syllabes, petit acte qui imprime à la chose
-une sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait
-à mes yeux, son beau caractère, le rangeaient pour
-ainsi dire hors du champ de mon jugement.</p>
-
-<p>L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre
-livrée, adopte nos couleurs. On ne sait pas jusqu'à<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>
-quel point ni pendant combien de temps il peut être
-inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se révèle en
-dévoilant ses attributs véritables, il peut impunément
-nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher
-des lamentations: c'est trop tard, il est chez lui.</p>
-
-<p>Quelques jours après la mort de mon grand-père,
-la maison ne pleurait pas plus qu'avant l'événement,
-les larmes étant taries; mais grand'mère ne tolérait
-que des pensées pieuses, entremêlées tout au
-plus de souvenirs de famille relatifs au cher défunt.
-Je l'étonnais et l'édifiais par le nombre des belles
-réflexions sur la mort que j'étais capable de citer.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune
-fille, dit ma grand'mère, qui donc t'a appris tout cela?</p>
-
-<p>Mon mari croyait que j'avais lu les livres de piété
-dont il m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal
-à l'aise. Mon premier mouvement fut de nier: «Non,
-non, je n'ai seulement pas lu les petits livres...» En
-effet, malgré l'envie de les lire que m'avait donnée
-un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus, et d'autre
-part, mes sentences j'étais plus fière de les tenir de
-M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose
-me gêna dans l'aveu que j'allais en faire. Et cette
-gêne persista et grandit. J'éprouvais un vif besoin
-de dire la vérité. Mon mari s'étant absenté peu après,
-je confessai à ma grand'mère:</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, les belles choses en question: je n'en
-aurais jamais eu connaissance sans monsieur Juillet...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span></p>
-
-<p>Et ma grand'mère me demanda de lui parler de
-M. Juillet.</p>
-
-<p>Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement
-que je pus... Ma grand'mère m'écoutait avec attention;
-tout à coup elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien là ta
-nature... Il faut de la modération, ma fille, ne l'oublie
-pas, même dans le goût du bien!</p>
-
-<p>J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots,
-les observations de ma grand'mère, et j'aurais pu
-être accablée par celle-ci. Mais pas du tout. J'avais
-eu un si extraordinaire plaisir à confesser que j'étais
-ornée par l'enseignement de M. Juillet, que cette joie
-ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée m'était
-venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance
-à parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman;
-mais soudain, une autre idée avait pris la place, à
-savoir que je purifiais ce sujet, au contraire, en y touchant
-en présence de ma grand'mère et de maman!...
-Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur les
-personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais
-pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience
-si elle s'alarmait: «Monsieur Juillet? mais je
-parle de lui à c&oelig;ur ouvert avec ma grand'mère, avec
-maman!» Sophismes, petites lâchetés, subtilités d'un
-esprit qui ne va plus droit son chemin.</p>
-
-<p>Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux
-observations de ma grand'mère dont la grande perspicacité<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>
-m'effrayait, je pensai éprouver du bien en
-m'épanchant devant maman toute seule, parce que
-son esprit était beaucoup plus simple et n'allait pas
-chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre
-maman toute seule, je m'offris le plaisir d'étaler ce
-que j'avais retenu de plus magnifique de l'enseignement
-de M. Juillet. Maman, l'indulgence et la bonté
-mêmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperçus
-qu'elle suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet.</p>
-
-<p>A la fin, elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère enfant, au lieu de parler si bien, tu
-ferais mieux de penser avec recueillement à l'âme de
-ton pauvre grand-père.</p>
-
-<p>Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle
-me la citait parce qu'elle ne trouvait rien à me dire
-elle-même, et parce qu'elle jugeait qu'il fallait absolument
-que quelque chose d'un peu sévère me fût
-dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus toute glacée.</p>
-
-<p>Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais
-diminuée dans l'esprit des deux femmes que je respectais
-le plus; leur jugement me parut comme une
-divination. Peut-être voyaient-elles en moi mieux
-que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux
-que moi les suites de mon état présent? Leur susceptibilité
-de femmes honnêtes me stupéfia: «Pour
-avoir à un tel degré le sens d'une déviation possible
-de la ligne, m'eût dit M. Juillet lui-même,&mdash;car il
-avait quelquefois abordé de pareils sujets devant<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
-moi,&mdash;quel long exercice, quel séculaire entraînement
-de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles
-eussent dans leurs chastes muscles!...» Oui, je me
-souvenais parfaitement des expressions employées
-par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parlé si bien.</p>
-
-<p>Et ce fut la première fois que ma fierté native se
-sentit atteinte. C'était une mortification pour moi
-excessivement douloureuse. Elle eût peut-être enrayé
-la marche du démon qui me possédait, si, pendant
-le reste de mon séjour à Chinon, on ne m'eût un peu
-trop étroitement persécutée.</p>
-
-<p>Ma grand'mère avait cru remarquer que je ne faisais
-pas montre d'une grande piété à l'église, que je
-suivais mal les offices, regardais devant moi en
-ayant l'air de rêver; que Suzanne n'avait pas du tout
-l'attitude d'une enfant habituée à assister régulièrement
-à la messe;&mdash;la nourrice n'avait-elle pas
-commis l'imprudence de dire, à la cuisine, qu'il lui
-arrivait quelquefois à Paris de manquer la messe?</p>
-
-<p>&mdash;Maman elle-même, qui n'avait, certes, aucun
-esprit d'inquisition, s'avisa de me prendre en flagrant
-délit de négligence, un jour de jeûne! Et pendant une
-courte absence de mon mari, elle frappa à la porte de
-ma chambre, un soir, et me trouva bien tôt couchée:</p>
-
-<p>&mdash;Déjà! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prière?</p>
-
-<p>Je croyais, franchement, être restée très fidèle à tous
-mes devoirs religieux,&mdash;la prière du soir exceptée;&mdash;mais
-je pratiquais, c'est certain, une religion de<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>
-Paris, ou du moins de beaucoup de Parisiens, un
-peu relâchée, une religion qui m'avait moi-même
-scandalisée lors de mon arrivée à Paris, mais qui,
-peu à peu, s'était rachetée, par contraste avec l'absence
-complète de religion chez la plupart des gens
-qui m'entouraient. Ah! je savais par c&oelig;ur cent textes
-moraux et édifiants, oui, constataient grand'mère et
-maman, mais la pratique de ma religion, non, je ne
-la connaissais plus.</p>
-
-<p>&mdash;Et alors, qui donc, je te le demande un peu,
-l'enseignera à ta fille?...</p>
-
-<p>Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans
-leurs remontrances une petite guerre engagée à un
-autre propos, j'avais, dans ce temps-là, la conviction
-de comprendre, moi, la religion mieux qu'elles,
-parce que je la contemplais des hautes altitudes et
-du point de vue savant où un homme comme
-M. Juillet, ancien normalien, agrégé, docteur, etc.,
-imbu de toutes les connaissances modernes, se plaçait
-pour proclamer hardiment et en plein Paris la
-grandeur du catholicisme. La manière humble et
-docile de mes bonnes femmes assurément était la
-meilleure. Mais je vivais à Paris, où elles m'avaient
-envoyée, et j'avais l'esprit disloqué par des mondes
-où bien d'autres ont perdu complètement leur foi; et
-je subissais, comme toute femme, des influences...
-Eh bien! qu'est-ce qu'elles auraient dit, si j'avais
-subi celle de mon mari et de sa famille?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span></p>
-
-<p>De telles escarmouches, dont j'apprécie très bien
-aujourd'hui l'intention généreuse et la fin excellente,
-mais qui n'étaient peut-être pas très adroites, m'irritèrent.
-Les procédés indirects ont toujours produit
-sur moi des résultats opposés à ceux qu'on en attend.
-Mais les procédés de maman et de ma grand'mère n'auraient
-rien été encore s'ils n'avaient paru se mêler
-à un concert formé de toutes nos voisines et amies,
-qui s'éleva tout à coup pour célébrer, au moyen de
-cent soupirs, réticences et expressions ambiguës,
-ce qu'on appelait «mon deuil élégant».</p>
-
-<p>La vérité était que mon deuil ayant été commandé
-à Chinon, et bien que ce fût chez une couturière
-pour qui maman et grand'mère ne tarissaient pas
-d'éloges, je m'étais toutefois un peu méfiée de son
-talent, et, afin de m'épargner l'achat d'une nouvelle
-robe de deuil à Paris, j'avais manifesté par trois
-visites chez la couturière mon souci d'avoir une robe
-bien faite. Ces trois malheureux essayages, au lendemain
-de la mort de mon grand-père, et, si je me
-souviens bien, deux retouches postérieures à la cérémonie
-des obsèques, avaient été très commentés
-dans le quartier. Ma robe n'était ni plus ni moins
-qu'une robe de deuil, sans la moindre fantaisie, sans
-la plus mince atténuation à la rigueur classique. Je
-ne pense pas nuire aujourd'hui à la réputation de la
-couturière si estimée de ma famille, en disant que
-sa robe, malgré essayages et retouches, n'allait pas<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>
-très bien; mais c'est le deuil même qui, paraît-il,
-m'allait bien, comme il va généralement aux blondes
-et à celles dont les cheveux sont mal contenus sous
-le crêpe du chapeau. Mon mari, sans arrière-pensée,
-croyant plutôt être agréable à tous comme à moi-même,
-avait eu l'étourderie de dire: «Le deuil lui
-va à ravir...» On avait haussé les épaules, et il s'était
-attiré par là des remarques désobligeantes. Commérages,
-avis détournés, souci trop zélé de mon bien,
-tout cela n'aboutissait qu'à me piquer et à me
-détourner de la pensée de ma petite ville, des miens
-et de tout ce que mes souvenirs de jeunesse ou d'enfance
-eussent pu offrir pour moi de salutaire.</p>
-
-<p>Le comble me fut servi par madame Vaufrenard.</p>
-
-<p>Madame Vaufrenard, dont le mari avait jadis chanté
-à l'Opéra, qui avait habité cinquante ans Paris avant
-de venir à Chinon, et qui n'était pas exempte de
-péché, me glissa dans l'oreille, peu avant mon départ:</p>
-
-<p>&mdash;Jolie comme vous êtes, ah! il faut profiter de la
-vie, mon enfant!...</p>
-
-<p>C'était complet. Celle-ci, différente pourtant de
-toutes les autres, croyait, comme les autres, que
-j'étais appelée irrévocablement à manquer à mes devoirs,
-et elle m'engageait ouvertement à le faire.</p>
-
-<p>Eh bien! si quelque avis eût dû contribuer à me
-retenir dans le droit chemin, c'eût été celui de madame
-Vaufrenard!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span></p>
-
-<p>Les autres m'avaient exaspérée, mais sèchement, en
-me laissant un goût secret de réaction contre leur
-puritanisme grincheux; celui-là me fit pleurer pendant
-une demi-journée, pleurer de découragement,
-de désespoir et de rage.</p>
-
-<p>Mes larmes furent à la fois bien et mal interprétées.
-Maman y vit, au moment de mon départ, une
-explosion un peu tardive, mais touchante, du regret
-de son pauvre père; grand'mère y reconnut l'effet
-des sages conseils à moi si fréquemment prodigués,
-durant mon séjour, et qui opéraient enfin, en produisant
-dans ma conscience une grande confusion.
-L'une et l'autre, en somme, furent satisfaites, d'elles-mêmes,
-tout au moins, plutôt que de moi, car, depuis
-que j'étais «parisienne», comme elles disaient, il y
-avait bon gré mal gré un voile entre nous; elles le
-sentaient; je le sentais aussi; ni elles ni moi ne
-voulions le voir, mais nos mains en se tendant s'empêtraient
-dans son tissu impalpable et pourtant réel.</p>
-
-<p>Étais-je donc si changée? Mais, lors de mes précédentes
-visites à Chinon, malgré mille nuances disparates,
-aucune différence essentielle ne nous avait séparées...
-Étais-je donc si changée?...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h2>
-
-
-<p>Pendant le trajet du retour à Paris, mon mari me
-confia un ennui dont il n'avait pas voulu m'entretenir
-sous le toit de mes parents, «parce que les murs,
-dit-il, surtout en province, ont des oreilles.» Et sa
-confidence me fut une explication de la lettre alambiquée
-qu'Albéric Du Toit avait écrite à sa mère et
-que la bonne madame Du Toit m'avait lue et relue
-dans le potager de Fontaine-l'Abbé: la lettre annonçant,
-à mots couverts, qu'il se passait à Dinard
-quelque chose «de triste ou de gai, c'est comme on
-l'entend», et dont on reparlerait sans doute plus
-tard, la lettre qui avait fait croire à madame Du Toit
-qu'il s'agissait enfin d'une grossesse d'Isabelle. Ah!
-non, il ne s'agissait pas d'une grossesse d'Isabelle;
-il s'agissait hélas! de la malheureuse Emma, ma<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
-belle-s&oelig;ur, qui avait traîné la maman Serpe, avec ses
-chiens, jusqu'à Saint-Lunaire, tout proche de Dinard,
-et qui «s'exhibait,» m'apprit mon mari, chaque
-jour, sur la plage ou aux Petits Chevaux, en compagnie
-«d'une bande de gamins». Les gamins,
-c'étaient des petits jeunes gens de dix-sept à vingt
-ans, la plupart «d'excellente famille», selon l'expression
-consacrée, et de si bonne famille que le père de
-l'un d'eux, un monsieur fort connu, était venu en
-personne arracher son fils à la compagnie, lui tirer
-les oreilles en public et non sans avoir laissé entendre
-quelques paroles peu flatteuses pour la belle qui le
-retenait, parmi lesquelles le mot «quadragénaire»
-était le moindre. C'est cette aventure qui avait fait
-tapage à Dinard où la famille du jeune homme était
-en villégiature; et c'est ce potin de plage qu'Isabelle
-qualifiait de «triste ou gai, c'est comme on l'entend.»
-Les Voulasne, il est vrai,&mdash;mon mari l'avait exigé
-d'eux,&mdash;depuis beau temps ne voyaient plus Emma.
-Mais, incapables, à force de mollesse, de soutenir
-une attitude adoptée, si Emma se fût présentée chez
-eux, ils ne lui eussent opposé ni un mot, ni un geste
-pour l'inviter à rebrousser chemin. Emma, qui les
-connaissait bien, poussée d'ailleurs probablement par
-quelque ami imberbe, mais ravie de faire une bonne
-niche à son frère, aborda, sur la plage de Dinard, le
-feu du scandale fumant encore, les Voulasne qui s'y
-promenaient avec leurs deux filles et leur gendre. Et<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>
-les Voulasne, une heure durant, leurs deux filles et
-leur gendre se promenèrent avec Emma sous l'&oelig;il de
-la galerie, s'assirent à côté d'Emma, prirent le thé avec
-elle. Mon mari, qui trouvait bon tout ce qui venait des
-Voulasne, était outré, cette fois. Il reniait ses cousins;
-il traitait Albéric de tous les noms. Déshonoré
-par sa s&oelig;ur quant à lui, il se disait achevé par sa
-famille et jusque par «cette poule mouillée de jeune
-Du Toit». Le plus remarquable de l'affaire se trouvait
-être que les amis des Voulasne à Dinard: Lestaffet,
-Baillé-Calixte, et jusqu'à Kulm, le divorcé récent qui
-venait de lâcher sa femme avec deux grandes jeunes
-filles, après vingt ans de mariage, enfin tous ceux que
-j'avais vus, chez les Voulasne et ailleurs, défendre la
-liberté des m&oelig;urs et proclamer la sainte loi de
-l'amour, se montraient les plus indignés de l'invraisemblable
-indulgence des Voulasne. Rétrospectivement,
-mon mari s'échauffait à la pensée qu'une
-semaine plus tôt il se fût trouvé à Dinard, lui, au
-milieu de ces événements.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, disais-je, vous les auriez prévenus ou
-atténués!...</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais tué Emma! faisait-il tout bas, en étranglant
-entre ses doigts ses deux genoux accolés.</p>
-
-<p>Il était consterné par ce triste épisode de la vie désordonnée
-de sa s&oelig;ur. Les Voulasne s'en trouvaient
-atteints; ils avaient encore une fille à marier.</p>
-
-<p>&mdash;Ne l'oublions pas! disait-il.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p>
-
-<p>J'essayais d'apaiser les idées de mon mari qui se
-soulevaient à ce propos, outre mesure, et je me rappelle
-que, ne sachant quel sujet de conversation
-opposer à celui-ci, je hasardai quelques réflexions
-sur les dames de Chinon qui formaient, en effet, assez
-violente antithèse avec celles que nous inspirait ma
-belle-s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Ces femmes-là ont leurs travers, leurs ridicules,
-dit-il, il en faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout,
-plutôt qu'une femme sans pudeur!...</p>
-
-<p>Quand nous sommes attristés, il vaut mieux
-échanger notre sujet de tristesse contre un autre,
-que prétendre nous égayer. Je lui parlai de mon frère.
-Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant vu ce
-pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion des
-obsèques, pendant les quarante-huit heures de congé
-qu'il obtint; et, de ces deux journées, j'avais gardé
-un souvenir désolé. Faute de pouvoir se procurer
-une situation sérieuse, Paul continuait à être un sujet
-d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit qu'il
-avait à Tours une liaison et deux petits enfants sur
-les bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille
-charge? Depuis l'échec de ses études de droit à Paris,
-on l'avait placé, sur sa demande, dans une maison de
-commerce où il ne recevait que des appointements
-dérisoires, mais où du moins l'on n'exigeait de lui
-rien qui dépassât ses capacités, c'est-à-dire peu de
-chose. Ce qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
-revoyant mon frère, c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement
-déclassé. Ah, Dieu! si mon père eût vécu
-et vu cela! En sept ou huit années de ce régime, Paul
-avait perdu tout le fruit de son éducation; il était épais,
-ignorant, commun; c'était un grand gaillard, vigoureux,
-fort, avec des mains de man&oelig;uvre, des vêtements
-d'ouvrier endimanché; il était préoccupé uniquement
-de faire de l'entraînement à bicyclette, nullement
-malheureux d'ailleurs, en apparence, mais
-pour moi plus pitoyable que s'il eût souffert de son
-sort.</p>
-
-<p>&mdash;Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous
-voyez, il est bien rare qu'il ne se trouve au moins un
-membre à ne vous faire que peu d'honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque
-chose de relâché.</p>
-
-<p>Comme la plupart des hommes, il dénonçait le
-«relâchement» toutes les fois qu'il en était directement
-atteint. Hormis ces cas, il y voyait une
-sorte de progrès dans la douceur et la facilité des
-m&oelig;urs. Si Emma n'eût pas été sa s&oelig;ur, ni les Voulasne
-ses cousins, il eût trouvé très «farce» l'épisode
-de Saint-Lunaire; si mon frère ne lui eût tenu
-d'assez près, il m'eût débité à propos de mon frère
-un petit discours que j'imaginais bien: Paul était
-des premiers touchés par l'air nouveau; Paul appartenait
-à une génération que ni ma famille ni moi ne
-saurions comprendre, à une génération appelée à<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>
-porter son activité non sur des idées creuses, mais
-sur les innombrables applications de la science, sur
-les grands mouvements modernes, enfin sur les
-sports qui créeront des industries insoupçonnées, à
-une génération pas du tout plus dépourvue d'intelligence
-ou de mérite que les précédentes, mais différente,
-tout simplement, et qui ferait preuve de valeur
-et de courage, comme ses aînées, on le verrait avant
-peu. Ne commençait-on pas à parler de voitures se
-mouvant automatiquement? Quel bouleversement
-prochain dans le monde! etc., etc... Mais Paul tenait
-de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger
-que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait
-jamais rien fait au collège, rien fait comme étudiant,
-qui n'était apte en définitive qu'à mouvoir les pédales
-d'une bicyclette. Et, en conclusion, mon mari formulait
-que ce qui avait manqué à Paul, c'était l'autorité
-énergique d'un père trop tôt disparu, de même
-qu'à l'éducation d'Emma, disait-il en soupirant avec
-une tristesse et une conviction véritables, «il a manqué
-la volonté d'un homme».</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit
-mot à Fontaine-l'Abbé, pour avertir madame Du Toit
-qu'elle eût à me donner désormais de ses nouvelles
-à Paris. Nous n'étions pas rentrés depuis deux jours,
-qu'à ma grande surprise on m'annonce, après
-déjeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>
-ordinairement la campagne qu'à la Toussaint;
-nous n'étions qu'à la fin d'octobre. Madame Du Toit
-m'embrassa, tout émue, en me parlant de mon
-grand-père. Mais elle ne connaissait point personnellement
-mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait
-en songeant qu'elle venait me parler de l'aventure
-de Saint-Lunaire, de ses suites sur les trop
-faibles Voulasne, et sur Albéric, gagné par leur
-extraordinaire apathie.</p>
-
-<p>Et en effet, aussitôt après les condoléances, cette
-triste affaire déborda de toutes parts. Elle la tenait
-d'un témoin, d'un ami sûr. M. Du Toit, par bonheur,
-ignorait tout encore. On espérait que, dans son
-entourage, le bruit serait étouffé.</p>
-
-<p>Nous ne nous privions point, habituellement,
-madame Du Toit et moi, en échangeant nos tristesses
-de famille, de parler des chagrins qu'Emma causait
-à mon mari.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai plus de fils, s'écria madame Du Toit: il
-est digne de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne
-pas venir à Fontaine-l'Abbé et de rester avec eux
-cacher sa honte!... Et que pense de cela votre mari,
-ma chère enfant?</p>
-
-<p>&mdash;Mon mari, il m'a dit que s'il avait été là, il
-aurait tué sa s&oelig;ur...</p>
-
-<p>&mdash;Où est-il? où est-il? s'écria madame Du Toit, en
-se levant de son siège, je veux le voir, je veux le féliciter...
-Il y a donc encore des hommes capables de<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>
-faire respecter avec énergie les convenances!... Mais,
-dites-moi, et ses cousins Voulasne pour qui il a tant
-de complaisance?...</p>
-
-<p>&mdash;C'est la première fois que je le vois d'une juste
-sévérité contre les Voulasne.</p>
-
-<p>Madame Du Toit fut très satisfaite de l'entretien
-qu'elle eut avec mon mari. Ils échangèrent leurs vues
-sur la famille en général et sur le cas présent. Elle
-connaissait peu mon mari; elle ne lui croyait point
-des opinions aussi saines. Ses cousins, sa s&oelig;ur, et le
-fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps,
-avaient beaucoup nui à mon mari chez les Du Toit,
-et dans la proportion même où ils m'avaient servie,
-moi, en me faisant, par contraste, si intéressante et
-un peu victime.</p>
-
-<p>&mdash;Il est très bien, tout à fait bien, votre mari! me
-dit-elle, quand il nous eut quittées.</p>
-
-<p>Et elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, les oreilles ont dû vous tinter...</p>
-
-<p>&mdash;... Me tinter?... pourquoi?...</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'on a joliment parlé de vous, à Fontaine-l'Abbé,
-après votre départ!... Oui. J'ai peut-être
-tort de vous dire cela; je ne vous le dirais pas si je
-ne vous savais la plus sérieuse et la plus honnête
-femme du monde... et si je ne vous savais la femme
-de monsieur Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant
-innocemment, je crois que vous avez laissé à mon
-mystérieux neveu une impression qui l'a, pour un<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>
-temps, rehaussé dans mon estime... Admirer une
-femme comme vous, ma petite amie, cela prouve,
-chez un garçon, qu'il a encore quelque chose de sain
-dans le c&oelig;ur...</p>
-
-<p>Ma gorge se serra. Mon c&oelig;ur semblait vouloir faire
-éclater ma poitrine. Je me mis à rire pour faire
-diversion.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, dis-je, ce serait la première fois, je
-suppose, que je laisse une impression derrière
-moi!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la
-coquetterie de vous retourner... Mais, abandonnons
-cela. D'ailleurs, j'ai une idée, ajouta-t-elle en me
-menaçant du doigt, comme une enfant: si vous
-devenez dangereuse, je vous ferai désormais surveiller
-par votre mari... Ah çà! dites-moi, monsieur
-Serpe viendra bien dîner à la maison, j'espère?...</p>
-
-<p>&mdash;Il en sera très flatté, très heureux...</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez, ma chère petite amie, ne pas
-vous avoir à dîner cet hiver après l'enchantement
-que nous a causé votre présence à Fontaine-l'Abbé,
-non, c'est impossible.</p>
-
-<p>Et, confidentiellement, en s'abritant de la main un
-coin de la bouche:</p>
-
-<p>&mdash;Un qui est amoureux de vous, savez-vous qui?...
-C'est monsieur Du Toit!... Je vous en fais la confidence.
-Je ne suis pas jalouse.</p>
-
-<p>Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>
-fait pour donner quelque attrait pour moi à sa visite,
-elle se remit à me parler de son fils, et me parla de
-lui pendant une heure. Elle m'avoua qu'elle avait
-quitté la campagne parce qu'elle ne pouvait y vivre
-sans le voir.</p>
-
-<p>Cette visite me laissa étourdie, et comme enivrée.</p>
-
-<p>Je me souviens qu'il faisait une splendide journée
-d'automne; les persiennes étaient à demi fermées,
-l'air était doux; je me laissai tomber dans un petit
-fauteuil bas; je couvris mes paupières avec mes
-doigts, et je regrettai Fontaine-l'Abbé... J'entendis le
-murmure de l'eau, je vis la trouée dans les arbres,
-les pelouses inclinées, et l'allée couverte où il y avait
-depuis soixante ans un rouleau de pierre... De tout
-ce que m'avait dit madame Du Toit, que demeurait-il
-en moi? La pauvre femme m'avait encore une fois
-prise à témoin de ses tristesses. Ordinairement, j'y
-compatissais... Allons! allons! il faut avoir le courage
-de dire qu'aujourd'hui je plaignais ma chère vieille
-amie, mais que de toutes ses paroles mêlées, une
-seule m'intéressait, celle qui m'avait produit l'effet
-d'une grande main vigoureuse pénétrant dans ma
-poitrine et me pressant le c&oelig;ur: «Je crois que
-vous avez laissé à mon neveu une impression...»</p>
-
-<p>J'écartai mes mains de mes yeux; je regardai la
-pièce où je me trouvais, les objets qu'elle contenait,
-et le beau jour doré qui entrait entre les lames des
-persiennes, et tout parut transformé pour moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p>
-
-<p>Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une
-chose pareille?</p>
-
-<p>Parce que, comme elle avait pris la précaution de
-l'exprimer elle-même, parce que j'étais «la plus
-sérieuse et la plus honnête des femmes», parce que
-j'étais, moi, tellement insoupçonnable, que l'on pouvait
-impunément, à moi, dire une chose pareille!...</p>
-
-<p>Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il
-est vrai, que désormais elle me ferait surveiller par
-mon mari. Cela m'avait, dans l'instant, un peu
-remuée, parce que le nom de mon mari prononcé à
-propos de M. Juillet, pour la première fois, communiquait
-une sorte de consistance à une chose qui
-pouvait n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même,
-en moi seule... Et cette idée de «surveillance»
-évoquait en moi celle de culpabilité, jusqu'alors
-étrangère... Quant au fait lui-même: que
-désormais mon mari m'accompagnât ou non chez
-madame Du Toit, en quoi m'importait-il? Je n'avais
-pas l'intention de mal agir.</p>
-
-<p>«Les oreilles ont dû vous tinter?&mdash;Pourquoi?&mdash;Parce
-que... etc.» Oh! musique des mots qui font
-naître en nous une pensée douce! Quelle rumeur en
-moi à présent! Je n'avais rien éprouvé, rien, jamais,
-jamais, de comparable à cela. J'avais eu un amour,
-étant jeune fille, pour un homme qui ne s'en était
-pas douté et qui, lui, ne songeait nullement à
-m'aimer. Et puis c'était tout. Et il se pouvait qu'un<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>
-homme eût reçu de moi une impression!... Oh!... Et
-quel homme!... lui!...</p>
-
-<p>Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec
-un c&oelig;ur si enclin à aimer, pardonnez-moi!</p>
-
-<p>Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis
-fidèlement par où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez-moi!</p>
-
-<p>C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour.
-Vous avez mis dans l'amour trop de douceur!... Douceur,
-douceur! ce mot me revient sans cesse... Nous
-en avons tant besoin!... Mon Dieu, pardonnez-moi!</p>
-
-<p>Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser
-même, mais je me rappelle que jamais mon c&oelig;ur
-n'avait été ému à la caresse d'une idée comme celle-ci:
-«Il y a un homme qui pense à toi tendrement.»
-On ne peut rien imaginer de comparable à cette idée-là.
-Quand elle pénètre en nous, c'est comme un fer
-rouge qui nous brûle la poitrine, et qui cependant
-nous fait crier de bonheur. Ou bien c'est un fluide
-sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature
-de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est
-toute changée. Nous ne nous reconnaissons plus.
-Mais notre âme s'échauffe et s'exalte pour les mêmes
-causes qu'auparavant;... ce qui nous leurre. Il se fait
-en nous un mélange de tout le connu avec l'inconnu...
-C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon
-Dieu!...</p>
-
-<p>Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude,<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>
-qu'une lueur de raison me revint. C'était en souriant
-que madame Du Toit m'avait parlé de son neveu!
-elle n'attachait pas la moindre importance aux quelques
-mots prononcés par elle; en les prononçant, il
-est très probable qu'elle pensait à autre chose; elle
-pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi,
-encore et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement
-parler d'Albéric... Si son neveu eût témoigné
-un sentiment sérieux en ma faveur, madame Du Toit
-était une femme d'un trop grand sens pour me le rapporter...
-Cela n'eût pas été conforme à sa manière. Il
-ne fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit
-à ce propos. En me résignant à cette interprétation,
-je sentis se dissiper mes dernières fumées; j'éprouvai
-un soulagement, un allégement, la sensation de me
-vêtir de linge propre et frais. Mais je gardais le souvenir
-d'avoir passé par un état auquel je ne trouve
-point de nom. Je sortis avec mes enfants, comme à
-l'ordinaire.</p>
-
-<p>Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant
-la visite de madame Du Toit. J'avais reçu une violente
-secousse, oui, mais, me retrouvant après coup
-sur mes deux pieds, je me sentais plus d'aplomb que
-jamais.</p>
-
-<p>La première fois que je revis madame Du Toit,
-elle ne me dit pas un mot concernant le sujet qui m'avait
-bouleversée. Mais, pendant tout l'entretien que
-j'eus avec elle, je ne cessai de remarquer qu'elle ne<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>
-me parlait pas de ce sujet... Il est vrai qu'elle venait
-de recevoir une longue lettre d'Albéric et une aussi
-de sa belle-fille, «très gentille», me dit-elle. Ils
-étaient à Rome, après avoir séjourné à Naples, visité
-Ischia, Capri, Sorrente, Amalfi et les ruines des
-temples de P&oelig;stum; ils décrivaient le Vatican, le
-Colisée, la campagne unique au monde. Enfin, ils
-pensaient à lui écrire.</p>
-
-<p>Après trois semaines de silence, après qu'elle avait
-pu croire son Albéric perdu pour elle à tout jamais,
-cette lettre longue, où Albéric ne marquait même pas
-qu'il avait négligé d'écrire, et où il était si apparent
-qu'il n'avait songé ni à écrire ni à s'excuser, la comblait
-de joie. Elle oubliait tout. Je crois qu'elle pardonnait
-aux Voulasne et d'avoir serré la main d'Emma
-et d'avoir enlevé Albéric, pour la seule raison qu'elle
-recevait aujourd'hui une longue lettre. Les choses
-sont ainsi faites; elles favorisent les vauriens, trop
-souvent, constatons-le. Une grosse faute commise,
-et puis réparée, de combien de petites ne couvre-t-elle
-pas la trace?</p>
-
-<p>Les Voulasne n'étaient pas des gens à calculer les
-suites de leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans
-motifs de qualité bien choisie, et ils avaient une
-chance que l'on prétend n'appartenir qu'aux ingénus.
-Bousculés, rudoyés même par leurs amis, menacés
-d'une rupture complète avec les Du Toit, ils entreprenaient
-assez lâchement ce voyage, puis le prolongeaient<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
-au delà du terme habituel de leur rentrée,
-laissant à leurs amis le temps de regretter la commodité
-de leur maison; et il n'y avait pas jusqu'au
-naïf cynisme de leur conduite qui ne leur valût
-l'avantage d'être ménagés, et, par exemple, dans la
-maison Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les désirait,
-les uns pour eux, les autres pour le jeune ménage
-qu'ils captaient; et puis, n'avaient-ils pas en somme
-procuré un beau voyage à Albéric!</p>
-
-<p>M. Chauffin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit
-donner dès les premiers jours de décembre une
-soirée dans le genre de celle qui m'avait initiée à
-leurs goûts, aux débuts de mon mariage. Mais, cette
-fois-ci, mon mari ne monta pas sur le tréteau de ses
-cousins. Il n'y monta pas parce qu'il était invité à un
-prochain dîner chez les Du Toit. Non, je n'eusse jamais
-cru que l'invitation chez les Du Toit pût être d'un
-effet si prodigieux sur mon mari! Quelle que fût sa
-soumission à ses cousins Voulasne,&mdash;un peu moins
-aveugle toutefois depuis l'épisode de Dinard,&mdash;quelle
-que fût sa vieille crédulité en un monde neuf
-qui avait la prétention de se créer autour de lui, et
-qui par cent côtés le retenait, rien, rien ne lui pouvait
-procurer plus d'orgueil que le fait d'être introduit
-dans un monde d'esprit traditionnel, rigoriste,
-ennuyeux même et d'une insoupçonnable honorabilité.
-Il n'avait pas, aux premiers mois de son mariage,
-sacrifié à sa jeune femme la petite scène avec le<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>
-kanguroo boxeur, mais il en sacrifiait une analogue
-aujourd'hui à l'honneur de bientôt dîner chez le président
-Du Toit.</p>
-
-<p>Madame Du Toit, invitée à cette soirée, y vint avec
-son mari. Cette soirée, composée de pantalonnades
-qui n'égaieraient pas les enfants de nos jours, consacra
-d'une manière officielle l'oubli de l'acte commis
-sur la plage de Dinard; elle nettoya le passé.
-M. Du Toit, demeuré ignorant de ces potins inscrits
-sur le sable, contribua par sa présence à ce lavage.
-Voulasne, gros, gras, pléthorique, doré comme un
-oignon par le ciel méridional, crevant sa peau de
-toutes parts, l'&oelig;il d'un bébé, la bouche ouverte et
-bavant d'allégresse, allait de l'un à l'autre, interrogeait:</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous lu le programme?</p>
-
-<p>&mdash;Mais certainement! Très curieux... plein de
-promesses...</p>
-
-<p>&mdash;Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes?</p>
-
-<p>Et les femmes d'ajuster leur face-à-main, les
-hommes leur monocle. Le bon Gustave se tordait de
-rire:</p>
-
-<p>&mdash;Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a
-le clou... Le clou est entre les lignes!...</p>
-
-<p>Henriette, boubille, étourdie, toujours jeune, souriante
-à tous, émerveillée que la vie fût si facile et
-les gens si bons, croyait à deux choses: elle croyait
-qu'il était impossible que l'on s'amusât nulle part<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>
-aussi bien que chez elle, et elle croyait que
-M. Chauffin possédait du génie.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a un clou? lui demandait-on.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! chut!... Mais ce que je puis vous dire,
-c'est que monsieur Chauffin a eu une idée!...</p>
-
-<p>Le «clou» était planté dans le jardin d'hiver, cela
-semblait probable, car les portes en étaient tenues
-hermétiquement closes.</p>
-
-<p>&mdash;Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu
-la tête!...</p>
-
-<p>&mdash;Et comment est-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous êtes prise! me dit-il, vous aussi,
-comme moi. Dire qu'il suffit de fermer une porte et
-de laisser soupçonner qu'elle s'ouvrira, pour intriguer
-les plus rebelles!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, la tête, la tête?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit-il, c'est simplement que l'on attend le
-départ de mon oncle et de ma tante Du Toit pour
-ouvrir ces portes...</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en
-même temps qu'eux...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il,
-d'un ton qui m'invitait à achever sa pensée en y ajoutant
-le souvenir de Fontaine-l'Abbé, le souvenir de
-la voiture dans la cour pavée, de la voiture s'éloignant
-par la route en lacets...</p>
-
-<p>Et il me sembla à ce moment que tout en lui confirmait
-ce que m'avait rapporté sa tante. Je ne parlai<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>
-plus de partir, même quand monsieur et madame
-Du Toit se retirèrent.</p>
-
-<p>Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une
-exclamation d'enthousiasme s'échappa de toutes les
-poitrines.</p>
-
-<p>Au milieu de cette pièce, on avait creusé pendant
-les vacances une piscine, non pas très vaste, à la
-vérité, mais profonde. Le gargouillement de l'eau la
-signala à ceux qui, comme moi, ne virent tout
-d'abord que le dos et les épaules des plus pressés.
-Puis, tout à coup, un immense éclat de rire, suivi de
-«Oh!» de «Ah!», de chuchotements, d'appréciations,
-de commentaires à l'infini. Me faufilant, me
-haussant sur les pieds, je reconnus d'abord M.
-Chauffin, costumé en gardien du Jardin d'Acclimatation
-et qui récitait un boniment; il désignait, d'une
-sorte de harpon, deux gros paquets, noirs et gluants,
-mobiles, apparus, disparus, barbotant dans la piscine
-à grand bruit. Ces paquets simulaient évidemment
-des otaries; ces otaries, c'étaient Gustave Voulasne
-et sa fille Pipette!...</p>
-
-<p>Voulasne et sa fille Pipette, jambes accolées,
-chacun, dans une gaine terminée en queue de poisson,
-les bras pliés, fixés aux flancs sous un maillot de
-caoutchouc, les mains gantées de même matière,
-seules libres, en guise de nageoires, la tête en un
-bonnet de bain, le visage étouffé sous un masque
-d'arlequin noir et moustachu, plongeaient à qui<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>
-mieux mieux, se redressaient d'un fougueux élan,
-s'agrippaient le plus malaisément possible à la margelle,
-où tous les deux venaient s'ébrouer à l'envi,
-soufflant, crachant, inondant les spectateurs dont
-on voyait les uns défendre avec rage leur plastron,
-et les autres, par galanterie, s'exposer à recevoir
-bénévolement l'haleine emperlée de l'intrépide et
-irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait à tous
-curieux, sous le tissu plastique à l'excès, d'une part
-ses reins solides et souples, et de l'autre ses jeunes
-seins gracieux. Chauffin, finalement, cela va de soi,
-jouait à tomber par mégarde dans l'eau, tout vêtu
-qu'il était, et, avec les deux amphibies, c'était un
-tumultueux et inénarrable combat marin! Le succès
-fut sans précédent rue Pergolèse.</p>
-
-<p>Albéric Du Toit regardait cela comme tout le monde.
-Je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous devriez permettre que votre
-petite belle-s&oelig;ur se montre comme cela, voyons,
-Albéric? Vous êtes le seul proche parent de Pipette,
-qui ayez conscience de ce que vous faites et de ce qui
-est permis ou non à une jeune fille qui doit trouver
-un mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui être
-désavantageux?</p>
-
-<p>Albéric me fit observer:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait là est
-à la portée de tout le monde?</p>
-
-<p>Et le voilà à m'expliquer la difficulté de se mouvoir,<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
-en un si petit volume d'eau, sans le secours des
-bras ni des jambes:</p>
-
-<p>&mdash;C'est une affaire de reins, me dit-il avec admiration,
-uniquement de reins; il faut être une fière
-nageuse!...</p>
-
-<p>&mdash;Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit
-un peu durement M. Juillet, madame te prie de
-remarquer que l'exercice qu'on fait accomplir à mademoiselle
-Voulasne est indécent.</p>
-
-<p>Albéric se tourna vers M. Juillet et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;A d'autres qu'à toi, mon vieux, de faire le Père
-la Pudeur!...</p>
-
-<p>Pourquoi disait-il cela à M. Juillet?...</p>
-
-<p>M. Juillet me parla aussitôt d'autre chose. Il sollicitait
-une mission du gouvernement en Afrique, afin,
-disait-il, de se faire prendre un peu au sérieux par sa
-famille. Il comptait bientôt partir; il me l'annonça
-ce soir-là.</p>
-
-<p>A la pensée qu'il allait disparaître de ma vue, il me
-semblait que mon c&oelig;ur cessait d'être suspendu dans
-ma poitrine et tombait; à la pensée qu'il eût pu ne
-plus être là dès aujourd'hui, il me semblait que j'allais
-être submergée, asphyxiée dans cette mer de platitude
-et d'imbécillité que ce monde représentait pour moi.
-Lui parti, c'était un désert, un néant, le vertige, la mort.
-Non que nous eussions ensemble des conversations de
-nature à faire pâmer, mon Dieu! non; il n'abordait
-avec moi aucun sujet qui pût me donner à entendre<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>
-que les paroles de sa tante fussent fondées, non;
-mais il avait avec moi un certain ton où il n'était pas
-possible que manquât un peu de tendresse, et il avait
-des mots, de ces mots que je n'ai entendu jamais
-que de lui, qui s'enchâssaient dans la mémoire et
-devenaient prétextes, comme un vers de poète, à des
-songeries illimitées.</p>
-
-<p>Il allait bientôt partir...</p>
-
-<p>Et entre temps, la brutale réplique d'Albéric me
-revenait à l'esprit.</p>
-
-<p>Je retrouvai M. Juillet, à la fin de cette même soirée;
-il causait avec une femme assez jolie, madame Le
-Gouvillon, qui se plaignait à grands cris des absences
-trop fréquentes de son mari obligé de voyager en
-province et à l'étranger. Lorsqu'il en revenait, déplorait-elle,
-il était fourbu; et avec cela, deux maladies
-en l'espace de six ans... «Eh bien! et ma vie de
-femme, monsieur?... Non, je divorcerai ou je prendrai
-un amant.» Ma présence, d'ailleurs, ne la gêna en
-aucune manière; elle me dit: «Oh! vous, vous avez
-un mari qui est un gaillard; vous avez de la veine!...»
-M. Juillet prit un certain air, que je lui voyais quelquefois,
-celui que j'aimais le moins en lui, où le
-dédain se mêlait à je ne sais quel malicieux plaisir,
-et qui n'était pas perceptible à tous. Et il abonda
-dans le sens de cette femme, parut s'étonner qu'elle
-eût pu supporter six années pareil sort et un homme
-qui avait fait deux maladies, s'il vous plaît!.. Il<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>
-lui cita le cas de George Sand à Venise, au chevet
-du pauvre Musset fiévreux: «Elle le trompait,
-madame, de l'autre côté de la cloison avec un médecin
-râblé!...»</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez dégoûtée, lui dis-je, quand je fus
-un instant seule avec lui.</p>
-
-<p>Il sourit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il.</p>
-
-<p>Cela me faisait mal de le trouver à l'aise avec des
-femmes de ce genre. Je le voyais si beau! J'aurais
-voulu qu'il trônât au-dessus de ces comédies.</p>
-
-<p>Mais il avait cette maudite curiosité que je ne comprenais
-pas. Il fallait qu'il sût tout, qu'il comprît tout,
-qu'il s'assimilât tout.</p>
-
-<p>&mdash;Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela,
-tout! quelle saleté que tout! Tout, c'est le tas d'immondices...
-Il faut choisir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, pour choisir en connaissance de cause,
-répliquait-il, il faut avoir touché à tout!</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! le choix est toujours fait d'avance.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-il, vous avez peut-être raison.</p>
-
-<p>Mais peut-être ne donnait-il pas tort à madame Le
-Gouvillon!</p>
-
-<p>La mobilité d'expression de sa physionomie me
-déconcertait souvent. Je faisais des efforts pour discerner
-parmi ces images successives celle que je nommais
-«la vraie». Car je croyais fermement qu'il n'y
-en avait qu'une qui fût vraie, et qu'il jouait quand il<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>
-laissait se dessiner les autres. La vraie, c'était celle
-qui m'avait plu toujours en lui; et quand je cherche
-ce qui la caractérisait, je trouve que c'était avant tout
-la joie qu'il manifestait en me voyant. Ç'avait été la
-même depuis le premier jour, mais, à moins que je
-ne m'abuse,&mdash;et je n'ai jamais été portée à m'abuser
-en ce sens-là,&mdash;le plaisir qu'il prenait à me voir
-augmentait depuis la saison à Fontaine-l'Abbé. Il ne
-le trahissait nullement par ses paroles. Il paraissait
-les mesurer plutôt. Cependant, à l'accent, une femme
-mise en éveil, comme je l'étais, ne se trompait pas.
-Dans une réunion où il pouvait être, je le cherchais,
-moi, je ne m'en cache pas, je le cherchais; eh bien!
-quand je l'avais trouvé, il me semblait qu'il venait
-au-devant de moi, mais plus lentement que moi,
-avec des hésitations, des arrêts, des retours sur ses
-pas, que moi je n'avais certes point.</p>
-
-<p>Jamais il ne se permit avec moi le plus léger écart
-de langage. Il était hardi jusqu'au cynisme avec un
-grand nombre de femmes. Il s'offrait un régal malin
-et cruel de scandaliser quelquefois celles, chez sa
-tante, qu'il appelait des «mijaurées». Avec moi, son
-respect était absolu, sa conversation, à part quelques
-innocents badinages, toujours grave et remplie de
-ces imprévus que le plaisir seul inspire, et surtout le
-plaisir de posséder l'interlocuteur désiré entre tous.
-Et je me disais: «Si je suis, pour lui, momentanément,
-l'interlocuteur rêvé, ce n'est pas par ma qualité<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span>
-d'interlocuteur, car je l'écoute plus que je ne lui tiens
-tête, et il ne peut me croire assez intelligente pour
-mériter de pareils frais de pensée; c'est qu'il se
-leurre à mon sujet, c'est qu'il est un peu aveuglé
-sur ma qualité réelle, c'est qu'il a le bandeau, c'est
-qu'il...» Je n'osais conclure, mais je pensais malgré
-tout: «c'est que, peut-être, il m'aime!...»</p>
-
-<p>Du mois de décembre à Pâques nous dînâmes trois
-ou quatre fois chez madame Du Toit avec mon
-mari. La présence de mon mari légitimait, à mes
-yeux, les entretiens que je pouvais avoir seule à seul
-avec M. Juillet. Ces entretiens recherchés par moi,
-recherchés par M. Juillet, eussent, avec toute autre
-femme, été qualifiés de <em>flirt</em>. Jamais personne ne prononça
-ce mot à propos de mon amitié de prédilection.
-A Chinon, tout le monde concevait sur moi des soupçons;
-chez les Du Toit, ma réputation, établie une
-fois pour toutes, par une autorité constituée, était
-intangible. Ceux qui se permettaient quelque plaisanterie
-disaient que j'étais attachée à convertir
-M. Juillet, qui passait pour grand pécheur.</p>
-
-<p>Parfois je pensais: «Est-ce que je regrette qu'il
-ne me parle pas d'amour?» Mais je chassais vite la
-réponse. Je ne voulais rien examiner de trop près,
-rien prévoir, presque rien savoir. Cette ignorance systématique
-était tout à fait contraire à mes habitudes.
-Et qu'une chose en moi se trouvât à ce point contraire
-à mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant,<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>
-parfois, la question se présentait à moi: «Mais
-enfin, s'il me parlait d'amour, que ferais-je?» C'était
-lorsque, silencieux, un peu préoccupé, il se tournait
-soudainement vers moi et que son regard parlait
-avant ses lèvres... Les lèvres parlaient ensuite et ne
-continuaient pas le langage des yeux...</p>
-
-<p>Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le
-regard. Le sens seul des paroles demeurait étranger.
-Mais moi, dont le c&oelig;ur, le corps et toute la volonté
-fondaient à proximité de quelque chose de si doux,
-voilà que je n'entendais plus alors le sens des paroles...
-Et il vit bien, je crois, que ce n'était pas chez moi
-inattention, mais au contraire attention trop vive
-portée au seul point qui, dans sa causerie avec moi,
-comptait, avait de la valeur. La vérité m'oblige à dire
-qu'il en fut surpris désagréablement. Avait-il résolu
-de ne point me laisser apercevoir le sentiment qu'il
-pouvait avoir pour moi? Il me bouda un peu. Et je
-ne savais comment interpréter sa bouderie. N'était-elle
-qu'une méditation sur lui-même et sur son cas
-vis-à-vis de moi, qui, bon gré mal gré,&mdash;allons! il
-devait bien le remarquer!&mdash;devenait brûlant?</p>
-
-<p>Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et
-j'aurais dû méditer, moi aussi, sur mon cas, qui en
-valait la peine. Mais, je ne voulais pas méditer, je ne
-voulais pas penser. Il n'y a pas une période de ma
-vie ou je me sois fuie plus résolument. Je ne cherchais
-qu'à m'étourdir, à me donner le change. J'ai compris,<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>
-à cette époque-là, nombre de pauvres femmes que
-j'avais auparavant accusées sans pitié. C'était le moment
-pour moi de m'ouvrir à quelqu'un de confiance,
-à mon confesseur, en tout cas... Oui! mais outre que
-ma dévotion attiédie m'avait fait perdre l'habitude de
-m'ouvrir à un confesseur, je me suggestionnais avec
-acharnement afin de demeurer dans la quiétude la
-plus parfaite et dans la conviction qu'il n'y avait rien,
-qu'il ne saurait rien y avoir, enfin qu'<em>une femme
-comme moi</em> ne saurait courir aucun danger de cet
-ordre. Mon orgueil héréditaire, et tout le contentement
-de moi qui me venait d'une conscience jusqu'ici
-irréprochable, contribuaient à m'illusionner. Quand
-nous sommes vis-à-vis de l'amour, nous devons nous
-méfier jusque même de ce qu'il y a de meilleur en
-nous. Tout lui sert.</p>
-
-<p>Est-ce que je n'allais pas jusqu'à me dire: «Il
-doit partir... Ne part-il pas bientôt? Ce départ
-arrangera tout...»</p>
-
-<p>Peut-être pensait-il, lui aussi, à ce départ, pour
-tout arranger? peut-être même était-ce pour tout
-arranger qu'il avait prémédité son départ, voulu et
-organisé cette mission, conforme à ses goûts, je le
-veux bien, répondant assez bien au prétexte qu'il lui
-donnait, oui, encore! et qui pourtant m'étonnait...
-Toujours est-il que lorsqu'il me parla pour la première
-fois, après sa bouderie, en rompant sa bouderie,
-et en m'expliquant sa bouderie, il annonçait son<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>
-départ prochain, moi étant visiblement à bout de
-nerfs, et lui... lui, amené, par quels secrets détours?
-à faire ce qu'il fit...</p>
-
-<p>J'étais dans un état de trop grande surexcitation
-pour que je puisse me souvenir avec exactitude de ce
-qui se passa, entre le moment où il m'annonça qu'il
-partait «dans dix jours» et le moment où il fit la
-chose. Il me faut essayer de rétablir aujourd'hui ce
-qui dut se passer le plus probablement. Je crois qu'il
-n'avait pas l'intention de faire plus que de m'annoncer
-son prochain départ, en ajoutant quelques mots gracieux
-de regret. Il avait résolu cela, du moins, à la
-suite des réflexions faites durant la bouderie. Mais
-je crois aussi que je maîtrisai mal, moi, l'émotion
-que la date précise de son départ me causait. Il la vit.
-Et soudain il crut s'apercevoir que notre marche
-l'un vers l'autre, dans la pénombre et dans le secret,
-depuis des mois, nous avait rapprochés à ce point
-qu'un choc valait mieux qu'un recul avec toutes les
-civilités, bref, que son départ sans une parole eût
-été un peu tenu par moi comme une désertion. Alors,
-un déclanchement inopiné se produisit dans ses plans:
-il joua son va-tout! Il me fit une déclaration!</p>
-
-<p>Mais une déclaration en règles, ce qui s'appelle
-une déclaration: la plus bourgeoise, la plus empesée,
-la plus lourde, la plus commune, la plus cinglante
-déclaration; une déclaration conforme à la formule,
-soumise aux exigences du cliché, dépourvue du ton<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>
-émouvant et jusque même du regard qui donnaient
-tant de prix à la moindre de ses paroles ordinaires.
-Pourquoi faisait-il cela? Était-ce parce que précisément
-il était trop ému? était-ce parce qu'il n'avait
-jamais parlé d'amour à une femme comme moi?
-Était-ce parce qu'il s'imaginait qu'à une femme
-comme moi, il fallait, jusque pour le dérèglement,
-une proposition régulière?... Je ne me demandai rien
-de tout cela sur le moment. Juger quoi que ce fût, et
-fût-ce l'acte le plus extravagant, venant de lui,
-m'était chose impossible. J'eus simplement la sensation,
-presque physique, de recevoir une volée de
-coups; et je frissonnai dans toute ma moelle. Et,
-instantanément, simultanément, je me dis: «Voilà
-l'amour... Il est nouveau pour moi, déconcertant,
-terrible!» Et je ne fus pas du tout offensée du
-caractère banal et maladroit qu'avait revêtu une
-déclaration adressée à moi par M. Juillet. J'acceptais
-la formule, comme une jeune fille accepte celle par
-quoi un monsieur qui va la demander en mariage,
-se déclare...</p>
-
-<p>Le regret qu'elle n'eût pas été autre ne me vint pas.
-Je fus, je le confesse, toute heureuse et toute fière de
-l'avoir reçue. C'était quelque chose d'extraordinaire
-et d'inouï, qui, enfin, venait!... C'était cela... Que
-béni fût cela!...</p>
-
-<p>Mais, en même temps, et d'une source étrangère à
-ma conscience, mais non pas pourtant étrangère à moi,<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span>
-monta tout le long de mon corps, m'environna, s'appliqua
-sur tous mes membres et sur mon visage,
-avec l'exactitude d'un linge mouillé, quelque chose
-comme une réplique de moi, quelque chose d'aussi
-moi que moi, et que, cependant, je repoussais comme
-mon propre fantôme aperçu, hostile, armé contre
-moi. Oh! cela n'avait rien de fantastique ni de
-surnaturel; c'était une attitude qu'adoptait mon
-corps tout entier, une attitude que je sentais saisie
-avidement par chacun de mes membres, par
-chacun de mes traits, et une attitude en contradiction
-flagrante avec mes sentiments véritables, une
-attitude de catastrophe, de malheur public, une attitude
-d'appel désespéré à toutes les énergies sociales
-et privées!... Je dus inspirer plus d'effroi que je
-n'éprouvais moi-même de stupeur. Je me sentais
-comparable à la chatte qui, de vivante caresse, se
-mue par un coup d'échine en le plus horrifique des
-monstres.</p>
-
-<p>M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la figure
-d'un homme qui vient de commettre la plus irréparable
-bévue. L'impression fut courte et définitive. Je
-vis tous ses traits se déchirer, ses yeux, si expressifs
-et si beaux pour moi, se ternir, et la chair de ses
-joues, entre le nez et la lisière de la barbe, comme
-un sable humide, miné par la main d'un enfant, s'affaisser.</p>
-
-<p>Mon attitude avait dû être pire que je ne me l'imagine,<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
-et, sans aucun doute, elle était à la déclaration
-une réponse catégorique et sans appel.</p>
-
-<p>Il me dit,&mdash;oh! je me souviendrai toujours de ses
-pauvres lèvres subitement desséchées, d'où tant de
-paroles enchanteresses étaient auparavant tombées
-pour moi!&mdash;il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute
-immonde, pardonnez-moi! Ma vie est à vos pieds
-pour implorer de vous l'oubli de ce que j'ai fait!...</p>
-
-<p>Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux
-mètres ne nous séparaient pas de personnes qui, si
-elles nous eussent entendus, fussent demeurées sur
-place, et pétrifiées.</p>
-
-<p>Cette dernière idée,&mdash;l'étendue du scandale que
-la moindre de nos paroles causerait si elle était surprise,
-idée qui s'alliait si bien à l'entreprise de défense
-de ma «seconde nature»,&mdash;m'empêcha
-d'ajouter un mot à ceux que M. Juillet m'avait dits.
-Je l'avoue devant Dieu et devant les hommes: le mot
-que j'aurais ajouté eût crevé la digue à un torrent de
-tendresses refoulé, qui eût inondé le salon de
-madame Du Toit, et nous eût tous submergés, comme
-un déluge. Mon c&oelig;ur débordait; peut-être n'aurais-je
-pas pu prononcer le mot; des larmes ou un geste
-amoureux de mes bras, voilà le langage qui eût
-répondu à M. Juillet. Peut-être fut-ce le caractère
-excessif de la démonstration, que je sentais le seul
-capable de traduire la vérité de mes sentiments, qui<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>
-m'empêcha de répondre un seul mot!... Je hasarde
-des hypothèses. Je ne sais pas. Je devrais constater
-uniquement le fait. Le fait est que j'éprouvais cette
-intensité d'émotion et de désir, et que quelque chose
-me paralysa; le fait est que je ne répondis rien.
-Nous fûmes mêlés, M. Juillet et moi, presque aussitôt,
-à des groupes différents.</p>
-
-<p>Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu
-le courage de demander à mon mari de m'emmener,
-car, à la fois et presque avec égale force, je souhaitais
-et je redoutais que quelque chose de nouveau
-vînt s'ajouter à ma situation vis-à-vis de M. Juillet;
-mais mon mari me vit si pâle et si défaite qu'il me
-proposa lui-même de partir, et je n'opposai aucune
-résistance. Dans le fiacre, je fus parcourue de frissons,
-puis un grand tremblement m'agita tous les
-membres; mes dents claquaient; mon mari en entendit
-le bruit; il quitta sa pelisse pour me couvrir;
-il me passait un bras dans le dos, qui me faisait
-l'effet d'une armature de fer, glaciale; et il disait:
-«Nous voilà bien! Vous allez nous faire une maladie!...»
-Il me porta, en s'arrêtant pour souffler à
-chaque palier, jusqu'à notre cinquième, car il n'y
-avait pas d'ascenseur dans la maison que nous habitions;
-et il me mit au lit. Je ne pouvais ni me tenir
-debout, ni faire quoi que ce fût avec mes doigts. Il
-réveilla la nourrice pour me garder, au cas où il
-deviendrait nécessaire d'aller chercher un médecin.<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
-Mais au bout de vingt minutes, mon tremblement
-s'apaisa. Je me sentais anéantie et je m'endormis.
-Le lendemain, je n'étais pas malade; mais alors ce
-furent des larmes, sans répit. En pleurant, je demandais
-pardon à mon mari de tout le mal que je lui
-avais donné; je le remerciais en pleurant d'avoir
-quitté sa pelisse, de m'avoir montée dans ses bras;
-il était touché de mes excuses et de mes remerciements,
-et moi, de le voir touché, je pleurais de plus
-belle.</p>
-
-<p>L'impression qui domina en moi, ce jour-là, fut
-que j'avais eu de la chance d'avoir été empêchée de
-répondre à la déclaration de M. Juillet; car, pensais-je,
-quelle honte je souffrirais aujourd'hui en face de
-mon mari! Antérieurement à tout cela, j'avais bien
-essayé de m'imaginer ce qui se passerait, après, si
-un jour M. Juillet me parlait; mais je n'avais pas
-imaginé que mon mari me couvrirait, après, de sa
-pelisse et me porterait dans ses bras jusqu'au cinquième
-étage. Impression rudimentaire, un peu
-puérile, d'ailleurs, et qui en amena toute une série
-d'un meilleur ordre. C'était la première fois, depuis
-qu'un grand trouble m'était venu de M. Juillet, que
-je pensais aux qualités de mon mari, à ses réelles et
-grandes bontés pour moi, à ce que je lui devais,
-somme toute, à mes devoirs envers lui. Je n'y avais
-jamais pensé parce que j'avais toujours assez lâchement
-reculé la possibilité même de commettre<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span>
-quelque acte positif contre lui. Des rêveries, des
-sentiments, des désirs, sous le prétexte que cela est
-vague, cela nous semble sans valeur; mais qu'un acte
-est donc vite accompli! Si j'avais répondu un mot,
-un seul mot, à M. Juillet, au lieu de le méduser avec
-ma figure de matrone offensée, ça y était! Oh! oui,
-car ce mot, chez une femme comme moi, inaccoutumée
-au langage galant, ignorante des demi-sentiments,
-ce mot eût été franc, entier, et tout mon
-c&oelig;ur y eût passé.</p>
-
-<p>Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement
-moral où je gisais paresseusement depuis des
-mois, comme par l'effet d'un philtre. Ce n'était plus
-l'heure de faire la petite fille, l'innocente. Je voyais
-très bien désormais où cela pouvait me conduire. Il
-y a un moment, où, là comme à l'autel, il faut prononcer
-le «oui». Étais-je une femme, moi, à prononcer
-deux «oui» contradictoires? Je passai une
-matinée dans l'épouvante de ce que cette matinée
-aurait pu être si un souffle était sorti de ma bouche,
-la veille au soir...</p>
-
-<p>Je pris les plus sincères résolutions. J'avais une
-telle peur de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un
-prêtre, dans un confessionnal de l'église Saint-François-de-Sales,
-le premier venu. Il m'exhorta, mais
-d'une façon trop anonyme,&mdash;c'était de ma faute:
-que ne recourais-je à lui plus souvent!&mdash;et surtout
-trop indulgente: il avait l'air de trouver que je<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>
-n'étais pas une grande pécheresse, puisque j'accourais
-à lui aussitôt après la première alerte. Il devait
-en entendre d'autres qui n'y mettaient pas tant de
-façons! J'aurais voulu, moi, qu'il me terrorisât. Son
-indulgence me laissa plus sévère pour moi-même. Je
-me jurai, durant tout le jour, de déraciner de moi
-l'idée de M. Juillet et d'arracher de la mémoire
-de mon c&oelig;ur le regret où j'étais de ne lui avoir
-pas répondu lorsqu'il m'avait déclaré qu'il m'aimait.</p>
-
-<p>Le lendemain, je vis madame Du Toit qui, entre
-autres choses, et sans attacher à celle-ci plus d'importance,
-me dit que son neveu était parti pour Marseille
-le matin même.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dis-je, mais il reviendra avant son départ
-définitif?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, il est parti.</p>
-
-<p>Et elle me parla d'autre chose.</p>
-
-<p>Je sentis toutes mes forces m'abandonner comme
-si mon sang se fût échappé sous mes pieds par deux
-rigoles; ma tête se vida, tout mon buste, et mes
-jambes. Comment ai-je pu continuer de parler à
-madame Du Toit? Je me souviens de lui avoir dit
-que je craignais continuellement des syncopes, que
-je n'allais pas bien depuis quelque temps, et qu'elle
-me demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Seriez-vous enceinte?...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le crois pas, lui dis-je.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span></p>
-
-<p>Madame Du Toit n'avait pas le plus léger soupçon
-de mon état.</p>
-
-<p>M. Juillet parti, le danger éloigné, je ne pensai
-plus qu'à M. Juillet, à sa déclaration, à mon attitude
-extraordinaire envers lui, qui en eût découragé
-maint autre! Je ne pensai plus qu'à lui, je ne pensai
-plus qu'à la cruauté que je lui avais témoignée. Ce
-ne fut plus le remords de mon sentiment qui me
-tortura, ce fut le dépit de mon attitude en face
-de la déclaration; mon attitude m'apparut grotesque;
-je la maudis jusque dans ses plus lointaines
-origines. L'idée de la première chose que
-j'avais à faire fut, naturellement, extrême: je résolus
-d'écrire à M. Juillet. Et je commençai une
-lettre. Mais la rédaction m'en fut d'une insurmontable
-difficulté. Prononcer le «oui» en face de la
-bouche qui vous dit: «Je vous aime»,&mdash;ce qui
-me semblait, le matin même, comme la veille, infaisable,&mdash;je
-l'aurais fait, à présent, peut-être; mais
-l'écrire!... «Mais! me disais-je, si je me décide à ce
-«oui», c'est parce que mon ami est parti; s'il était
-resté là, je serais demeurée, moi, dans mes dispositions
-de ce matin ou dans ma paralysie d'hier soir.
-Ce «oui» n'est possible qu'écrit.» Je ne terminai
-pas ma lettre; à la vérité, je n'en écrivis que deux
-ou trois lignes; je l'enfermai à clef dans mon petit
-bureau. Et ces trois lignes enfermées là, ce corps
-que j'avais donné à mon secret et qui pouvait, à la<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>
-rigueur, le révéler, le trahir, c'était comme la faute
-accomplie, extériorisée, visible et tangible. Je sentais
-le feu dans ce tiroir. Mais pour m'affirmer que je
-n'étais pas tout à fait une sotte pusillanime, je le
-gardai là tout le jour, je le laissai là quand je sortis
-avec les enfants: si mon mari se méfiait de moi, par
-hasard, il pouvait forcer ce meuble, il lirait les trois
-lignes!... Une domestique indiscrète en pouvait faire
-autant. Je jugeais cela un commencement d'audace.</p>
-
-<p>Quand je rentrai, personne, apparemment, n'avait
-forcé le petit meuble; mon mari nous avait rejoints
-dans l'escalier; je n'allais tout de même pas pousser
-l'audace jusqu'à écrire ma lettre sous ses yeux! Elle
-demeura réduite à ses trois lignes, dans mon tiroir.</p>
-
-<p>Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon
-mari eut la fantaisie d'aller au Théâtre-Français.
-Au vestiaire, nous nous trouvâmes côte à côte, dans
-la mêlée, avec un couple que j'avais vu chez les Voulasne
-et dont je ne me rappelais seulement pas le
-nom. Saluts, aménités conventionnelles; comme je ne
-savais que leur dire, c'est de la façon la plus désintéressée
-que je hasardai cette phrase quelconque:</p>
-
-<p>&mdash;Mais où étiez-vous donc? nous ne vous avons
-pas aperçus...</p>
-
-<p>&mdash;Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de
-partir pour l'Algérie.</p>
-
-<p>Je ne savais ni si les Le Gouvillon avaient une
-loge, ni où était la loge des Le Gouvillon; je fis:<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>
-«Ah!... ah!...» à plusieurs reprises, en mettant
-mon manteau.</p>
-
-<p>Alors, quelque chose comme une fléchette me
-pénétra entre les deux yeux et s'y ficha. J'appelai
-cela une coïncidence curieuse.</p>
-
-<p>Curieuse la coïncidence, et rien de plus.</p>
-
-<p>Peu après, un bon et un mauvais côté de la coïncidence
-se présentèrent à moi. Le mauvais: <em>il</em> voyageait
-peut-être avec les Le Gouvillon... Le bon: mais s'il
-avait avancé son voyage de huit jours, qu'est-ce qui
-l'avait poussé à cette résolution? La confusion de
-la maladresse qu'il croyait avoir commise en me
-faisant une déclaration. Partir si précipitamment,
-c'était me montrer son chagrin, son repentir, son
-émotion fébrile.</p>
-
-<p>Une entente entre lui et une madame Le Gouvillon?...
-Chose impossible!... Lui! lui! et une femme
-qui traitait la question de l'amour comme une courtisane!...
-Du bon côté, je rangeais encore l'hypothèse
-qu'il eût voulu, mais bien grossièrement, il faut
-l'avouer, se venger de mon apparent dédain et me
-piquer au vif,&mdash;mais par quelle étrange aberration!&mdash;en
-ayant l'air de se consoler de ma perte par la
-compagnie d'une madame Le Gouvillon...</p>
-
-<p>Dans l'instant même où j'admettais la pire hypothèse,
-mon sentiment pour M. Juillet ne subissait
-aucune atténuation. Le déchirement produit en moi
-par la seule annonce de son départ précipité, avec ou<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>
-sans compagnons, avait rouvert ma plaie dans toute
-sa profondeur. En outre, il s'était passé, désormais,
-entre lui et moi, quelque chose, quelque chose de
-positif qui avait à présent sa sanction dans un départ
-précipité, dans une autre intrigue même, si l'on veut!
-mais quelque chose s'était passé entre lui et moi, qui
-ne me permettait pas de ne plus penser à lui, qui
-rendait pour ainsi dire légitime la songerie constante
-à ce qui s'était passé, à ce qui eût pu se passer
-entre lui et moi, à ce qui se passait ou ne se passait
-pas, ailleurs, avec d'autres.</p>
-
-<p>Et j'avais tellement besoin d'une interprétation
-favorable, que j'ai refoulé quelque temps le souvenir,
-qui s'imposait pourtant, de la toute récente
-réplique d'Albéric, si singulière, au bord de la vasque
-où Voulasne et sa fille faisaient les otaries, et le souvenir
-de certains mots de M. Juillet, qui m'avaient
-tant ahurie à Fontaine-l'Abbé, sous l'allée couverte...
-Je ne voulais pas, je ne voulais pas! Cela était en
-opposition trop violente avec le caractère que M. Juillet
-m'avait constamment découvert... Et puis, enfin,
-enfin! la déclaration était là, adressée à moi, à moi,
-à nulle autre!... Qui donc l'obligeait à me l'adresser?...
-Et je refoulais la réponse: «Moi! mais moi-même,
-et sans que je m'en fusse aperçue!... Moi! en ayant
-l'air de l'attendre, cette déclaration, et presque de
-l'implorer!...» Et je refoulais ce souvenir tendant à
-une interprétation si défavorable: «Aussi, quelle<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>
-singulière déclaration! quel ton! quel bégaiement!
-quel emploi d'expressions insolites en sa bouche! et
-combien peu il semblait avoir envie de me la faire,
-sa déclaration!...» Je refoulais cela. Mais cela
-s'amassa et fit obstacle devant moi peu de temps
-après... pour m'obliger à ne penser qu'à M. Juillet,
-pour justifier ma tournure d'esprit obstinée et exclusive:
-ah çà! voyons, ne fallait-il pas débrouiller tout
-cela?</p>
-
-<p>Et à mesure que je débrouillais tout cela, à mesure
-que mon interprétation se tournait du «mauvais
-côté», mon sentiment pour M. Juillet, en se compliquant,
-devenait plus intense. Il se pouvait faire
-que le pauvre garçon eût des penchants opposés à sa
-belle intelligence et aux nobles sentiments qu'il voulait
-avoir!... A de tels contrastes chez un homme,
-n'avait-il pas fait allusion maintes fois? et précisément,
-sous l'allée couverte de Fontaine-l'Abbé, n'était-ce
-pas cela qu'il entendait exprimer, avec ce soupir
-rageur et désolé? Je le jugeais à plaindre d'être ainsi
-fait; «il est malheureux», me disais-je, et là,
-encore, je trouvais le moyen d'innocenter mon obsession
-en lui fournissant un motif charitable!... Son
-jugement était haut, serein et pur; il eût aimé sans
-doute être l'homme qu'il se montrait avec moi; il
-n'était pas tout entier cet homme-là; il l'était, et il
-était aussi un autre; l'un s'élevait au-dessus de
-l'autre; peut-être m'aimait-il réellement quand il<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span>
-était l'homme d'en haut; lorsqu'il s'abaissait, d'autres
-attraits s'emparaient de lui, c'était possible! Que
-je le plaignais! Que j'eusse voulu lui dire: «Je
-sais... mon malheureux ami!...» Une pensée, présomptueuse
-peut-être, fondée sur le peu de connaissance
-que j'avais des hommes, me venait aussi:
-n'était-ce pas faute d'une femme comme moi qu'il
-était attiré par des femmes comme madame Le Gouvillon?...
-Est-ce qu'une tendresse délicate et sans
-bornes, jointe à ce commerce spirituel qu'il aimait,
-ne l'eût pas satisfait, comblé, retenu à jamais?...
-Madame Du Toit, sa tante, ne m'avait-elle pas dit en
-me parlant de lui, et en se frappant le front: «Il
-aurait tant besoin d'une femme digne de sa «caboche»!
-Elle pensait certainement, à ce moment-là,&mdash;sans
-penser à mal,&mdash;qu'il aurait eu besoin d'une
-femme comme moi. Et j'en venais à faire la chose
-pour moi la plus insolite: des comparaisons... et
-de physiques!... entre une madame Le Gouvillon
-et moi!... Et ceci, s'il vous plaît, avec une grande
-ignorance des choses de l'amour... L'amour, chez
-l'homme, me paraissait bien exiger de la femme une
-certaine beauté, qu'un tendre dévouement devait
-achever de rendre agréable; et c'était tout... Malheureuse!
-Il n'y avait qu'une idée, une seule, qui ne
-me vînt pas, c'était que je portais sur mon visage le
-masque de la femme honnête, de la femme dont on
-fait une épouse, une mère, non pas une maîtresse!<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span>
-Mais, dans mon ignorance, je ne songeais pas, non
-plus, qu'au moment même de mes plus vives ardeurs
-pour M. Juillet, ce n'était pas l'amant que j'appelais
-en lui: je tressaillais seulement, jusqu'au fond de
-moi, pour avoir trouvé en lui l'image du mari qui
-m'eût convenu!</p>
-
-<p>Il est possible, il est probable même qu'il m'eût
-volontiers acceptée comme femme; il est certain, je
-le sais aujourd'hui, qu'il ne me souhaitait pas
-comme maîtresse. Pour le comprendre et pour m'en
-convaincre, il a fallu que j'en vinsse à l'humiliation
-de me l'entendre dire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XV" id="XV">XV</a></h2>
-
-
-<p>J'avais conservé dans le tiroir de mon petit bureau
-le commencement de lettre à M. Juillet, les trois
-lignes, de ma main, qui eussent suffi à m'accuser et
-à me confondre à tout jamais aux yeux de qui les
-eût découvertes. L'ébauche de mon aveu, arrêtée en
-son premier élan, incomplète, mais déchiffrable et
-claire pour le premier venu, elle était là, sous une
-mince lame de citronnier, défendue par une serrure
-vulgaire que deux clefs étrangères au meuble, parmi
-celles de mon trousseau, ouvraient; qui eût cédé, par
-conséquent, à combien d'autres! J'éprouvais un amer
-plaisir à cet enfantillage. C'était mon feu qui était là!
-C'était aussi tout mon pauvre romanesque, à moi,
-qui était là!... Lorsque j'ouvrais mon tiroir, je constatais
-la présence de la feuille pliée en quatre et<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>
-maintenue, comme presse-papier, par l'argent du
-ménage: billets de banque, petite pile d'or ou grosse
-tour penchée de pièces de cinq francs par-dessus...
-Elle pouvait venir avec le papier-monnaie sous ma
-main, se déplier, se laisser lire... C'était insensé,
-odieux même, peut-être.</p>
-
-<p>Cette ébauche de réponse, l'hésitation, la défaillance,
-l'interruption qu'elle représentait pour moi,
-c'était aussi tellement l'image de ma situation vis-à-vis
-de M. Juillet!...</p>
-
-<p>Les mois passèrent. M. Juillet ne reparaissait pas.</p>
-
-<p>Les Le Gouvillon revinrent et point M. Juillet. Les
-Le Gouvillon furent sur M. Juillet très sobres de
-paroles: ils s'étaient rencontrés, oui, ils s'étaient
-quittés aussi. Les intentions de M. Juillet? Ils les
-ignoraient. Qui donc connaissait jamais les intentions
-de M. Juillet!</p>
-
-<p>Et la mission?... Une femme ne pense pas à la
-mission!</p>
-
-<p>L'été vint. Madame Du Toit s'y était prise de fort
-bonne heure pour me faire jurer de retourner à Fontaine-l'Abbé;
-mon mari fut invité; il y viendrait du
-moins quelques jours, car il avait pendant les vacances
-des travaux ici ou là, en province; mais nous étions
-assurés d'avoir cette année Albéric et sa femme.
-M. Du Toit informé, finalement,&mdash;c'était inévitable,&mdash;des
-scandales de l'année précédente à Dinard, étant
-monté sur ses grands chevaux et ayant menacé de<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span>
-cesser toute relation avec son fils si celui-ci ne demeurait,
-les prochaines vacances, ou chez soi, dans
-tel endroit où il lui plairait de louer, ou au Manoir.
-Des motifs d'économie et un autre, dont je vais avoir
-à parler, déterminèrent le jeune ménage à venir
-«échouer» à Fontaine-l'Abbé.</p>
-
-<p>L'autre motif était que la jeune s&oelig;ur, Pipette,
-allait aussi se réfugier à Fontaine-l'Abbé. Comment!...
-Pipette à Fontaine-l'Abbé! Oui. Rien de plus imprévu;
-rien de moins vraisemblable! Assurément. C'était
-ainsi. La vie des Voulasne créait sans cesse des circonstances
-extravagantes. L'absence complète, chez
-eux, de toute loi, le défaut de toute autorité, de tout
-commandement, l'appréhension de tout obstacle à
-leurs jeux de gamins, la mollesse vis-à-vis de toute entreprise
-étrangère, avaient favorisé, sinon provoqué
-la demande en mariage la plus burlesque. Celui que
-l'entourage des Voulasne nommait l'intendant des
-Plaisirs, M. Chauffin, vieil ami de la famille tant
-qu'on voudra, mais pique-assiette, en somme, vieux
-sot, oisif décavé et ridicule, et dont l'assiduité excessive
-près du ménage Voulasne passait, à tort d'ailleurs,
-mais enfin passait pour suspecte, avait demandé
-la main de Pipette, et les parents n'avaient à
-cela trouvé rien à redire. Ils avouaient, dans leur
-bonhomie, qu'ils eussent préféré que Chauffin fût
-plus jeune et plus fortuné, mais la chose, disaient-ils,
-si elle agréait à leur fille, aurait du moins cet avantage<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>
-de ne rien modifier aux habitudes de la maison
-et de n'introduire dans leur milieu aucune famille
-rabat-joie... C'était bien cela qu'avait escompté
-Chauffin. Toutefois, à quelque chose malheur est
-bon; les Voulasne n'étaient pas débonnaires à demi:
-si leur fille résistait, ce n'était certes pas eux qui la
-contraindraient à accepter Chauffin.</p>
-
-<p>Or, Pipette regimba. Elle n'avait rien de la jeune
-fille docile que j'étais, moi, avant le mariage. Elle
-était une «enfant gâtée», accoutumée à suivre ses
-caprices; elle avait, comme ses parents, le goût des
-plaisirs; elle tira à son papa et à sa maman une
-langue longue comme la main, puis, l'ayant rentrée,
-leur parla son langage expressif, où un seul mot suffisait;
-elle leur dit: «Flûte!...»</p>
-
-<p>Mais Chauffin ne se tint pas pour battu; Chauffin
-était amoureux, et résolu, disait-il, à se faire aimer,
-avec la permission des parents. Les parents étaient
-bien incapables de refuser à Chauffin la permission
-de se faire aimer: que fussent-ils devenus sans lui?
-Ce que voyant, Pipette ne fit ni une ni deux; elle se
-laissa conduire chez sa s&oelig;ur Isabelle par sa gouvernante
-et dit à celle-ci: «Vous pouvez rentrer et dire
-à papa et à maman que je ne rentre pas.» Une
-affaire! croira-t-on. Point du tout. Chez les Voulasne,
-aucun événement ne pouvait tourner à l'affaire; le
-genre dramatique ne se jouait pas dans leur maison.
-Pipette refusait obstinément de rentrer; mais Pipette<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>
-était chez sa s&oelig;ur, à l'abri, ne manquant de rien,
-tout au plus incommodant Isabelle.</p>
-
-<p>Le bon Gustave, à l'annonce de la fugue, ne dit
-mot, paraît-il, et parut sur l'heure assez déconfit.
-Que pensait-il et qu'allait-il dire? Aussitôt qu'il
-parla, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! et la soirée chez Happy? Est-ce que
-Pipette va laisser perdre sa place?</p>
-
-<p>Jamais les Voulasne et leurs enfants n'avaient fait
-défaut à la soirée annuelle chez Happy, un homme
-du monde, fort connu, chez qui des amateurs donnaient
-une véritable séance de cirque.</p>
-
-<p>Les Voulasne aimaient beaucoup leur fille; elle
-allait manquer à leurs agréments, mais non pas autant
-que leur eût manqué Chauffin. Il n'y eut pas un
-mot prononcé qui fût amer; pas un geste menaçant,
-pas un symptôme de mauvaise humeur; Henriette
-Voulasne vint voir sa fille cadette chez sa fille aînée
-et parla devant elle de la soirée au cirque Happy où
-ils avaient assisté la veille et où Chauffin, dans un
-rôle de clown, avait eu du succès. Voulasne lui-même,
-entrant sur ces entrefaites, et embrassant sa
-fille comme si de rien n'était, lui demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas voulu venir avec nous chez Happy,
-pourquoi?</p>
-
-<p>Et il parla du succès de Chauffin comme l'avait fait
-Henriette, non par malice, non pas même par la sottise
-qui eût consisté à faire valoir devant elle les<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span>
-talents de son prétendant détesté, mais par ignorance
-absolue des susceptibilités morales. Pipette d'ailleurs
-n'en était pas autrement choquée. Elle ne voulait
-plus être en butte aux assiduités de Chauffin, mais,
-habituée qu'elle était à le tenir pour excessivement
-drôle, elle prenait plaisir à entendre parler de ses
-succès chez Happy.</p>
-
-<p>Albéric était enchanté d'avoir chez lui sa petite belle-s&oelig;ur,
-qui mettait de la gaîté dans le ménage. Mais,
-qui fut heureux? qui crut voir en l'aventure une
-bénédiction de la Providence? qui saisit l'occasion
-aux cheveux pour parvenir à ses fins? Ce fut madame
-Du Toit. Ayant appris les dispositions, inouïes
-à la vérité, des parents Voulasne, mais conciliantes
-à l'extrême, on peut le dire, elle s'en était aussitôt
-emparée, afin de «sauver», disait-elle, la pauvre
-petite Irène,&mdash;qu'elle se refusait à appeler Pipette,&mdash;et
-pour ramener à soi, du même coup de filet, le
-ménage Albéric. Puisque les Voulasne comptaient
-sur le temps pour arranger les choses, que ce temps
-s'écoulât pour leur jeune fille comme pour Isabelle,
-ces prochaines vacances, à Fontaine-l'Abbé! Elle le
-leur proposa. Les Voulasne ne s'alarmèrent, à cette
-proposition, que d'une chose: madame Du Toit paraissait
-donc supposer que d'ici une quinzaine de
-jours, date de leur départ pour la mer, Pipette
-n'aurait pas consenti à reprendre sa place au foyer
-paternel?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Elle la reprendrait dès ce soir, leur dit madame
-Du Toit, si vous consentiez à éloigner d'elle
-l'homme qui l'a fait s'éloigner de vous...</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi? demandait naïvement Voulasne.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne l'épousera pas malgré elle!... ajoutait
-Henriette.</p>
-
-<p>En conscience, madame Du Toit, quoique tremblant
-un peu qu'ils la comprissent, avait essayé de
-leur faire comprendre la raison. Elle échappait certainement
-à Voulasne; Henriette la soupçonnait
-peut-être; mais éloigner Chauffin était au-dessus de
-leurs forces.</p>
-
-<p>Et la quinzaine écoulée, Pipette n'ayant pas cédé,
-les parents consentaient à ce qu'elle allât à Fontaine-l'Abbé:
-«A la maison de correction», disait Albéric.</p>
-
-<p>Le départ pour la Normandie fut même un peu
-avancé, à cause de la jeune Voulasne, tant madame
-Du Toit avait peur qu'elle ne lui échappât. Et, à
-cause de la jeune Voulasne encore, la composition
-des hôtes de Fontaine-l'Abbé fut entièrement remaniée.
-Madame Du Toit avait son plan: il consistait
-à marier Pipette, à la marier vite, si cela se pouvait,
-à la marier très bien, toutefois. Cela pouvait présenter
-quelques difficultés à cause des parents
-Voulasne; mais quoi! est-ce que les Du Toit eux-mêmes
-n'avaient pas donné leur fils à une Voulasne?
-Et puis, la fortune était belle. En conséquence, nous
-eûmes de la jeunesse à Fontaine-l'Abbé, jeunes gens<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>
-et même jeunes filles, inutiles celles-ci, il est vrai,
-au projet de madame Du Toit; mais si l'on convoquait
-les frères, le moyen de laisser les s&oelig;urs de
-côté? Quiconque ne possédait pas un jeune homme à
-marier fut exclu, du moins ce premier mois. Il était
-à craindre que Pipette scandalisât ces familles, sinon
-ces jeunes gens, et qu'il résultât de cet assemblage
-beaucoup de mal pour la maîtresse de maison: tant
-pis! madame Du Toit triomphait; elle remportait,
-cette année, une grande victoire sur les Voulasne;
-elle possédait leurs deux filles, elle possédait son fils,
-et elle espérait fermement conserver le tout pour
-elle.</p>
-
-<p>Quant à moi, que la compagnie fût jeune ou vieille,
-turbulente ou morose, Fontaine-l'Abbé demeurait le
-lieu de mes plus douces émotions; c'était le lieu de
-mon ensorcellement; sur ses pelouses, sous ses
-beaux arbres, au bord de ses fossés d'eau vive,
-j'avais bu le philtre qui faisait aujourd'hui mon
-tourment... Quand je repassai sous ses châtaigniers,
-quand le château me réapparut, quand j'entendis,
-en mettant le pied dans la cour pavée, le grand
-frisson qui secoue le soir le feuillage des platanes,
-je ne pus me priver de dire à madame Du Toit:
-«Ah! que j'aime votre maison!...» Cri travesti de
-mon c&oelig;ur! duperie de moi-même par moi-même!
-Était-ce donc tant la maison que j'aimais?</p>
-
-<p>Les deux mêmes chambres que l'année précédente<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span>
-nous furent attribuées; je retrouvai ma vieille
-perse bleue, les nattes sur lesquelles j'avais sauté de
-joie, le balcon d'où la vue s'étendait par une trouée
-dans la campagne et qui surplombait le barrage au
-joli murmure d'eau. Mon mari devait venir passer
-un jour ou deux dans le courant du mois; Suzanne
-était au comble du bonheur; rien ne lui plaisait
-autant que Fontaine-l'Abbé, parce qu'il y avait de
-l'eau au pied des murs et parce que c'était un
-château! Son petit frère Jean n'exprimait pas encore
-très nettement ses impressions.</p>
-
-<p>Tout compte fait, les jeunes gens mariables, et
-malgré l'activité déployée par madame Du Toit, se
-trouvaient réduits à trois, deux avocats du barreau
-de Paris, l'un blond, l'autre brun,&mdash;madame Du
-Toit avait pensé à tout!&mdash;l'un sans famille, l'autre
-accompagné de père, de mère et de s&oelig;urs qui, il est
-vrai, pouvaient entrer en concurrence avec mademoiselle
-Voulasne vis-à-vis des deux autres jeunes
-gens, mais aussi fallait-il sauvegarder les apparences
-et ne pas paraître vouloir à tout prix préparer le sort
-de l'unique Pipette; le troisième était un garçon
-ayant à peine passé la trentaine, déjà décoré, ayant
-un poste dans je ne sais quelle colonie.</p>
-
-<p>Avant toute chose, il fut indispensable d'organiser
-un tennis. Il n'y avait pas de terrain préparé pour le
-tennis à Fontaine-l'Abbé; les jeunes gens et les jeunes
-filles s'emparèrent de la pelouse, devant la façade<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>
-principale, la seule dont l'inclinaison, très peu sensible,
-se prêtât, tant mal que bien, aux exigences de
-ce sport. Madame Du Toit fut très affectée de voir piétiner
-sa pelouse, mais donna l'ordre de tondre de
-près l'étendue nécessaire. Chacun de ces messieurs
-et de ces jeunes filles était muni de sa raquette.
-Manquaient le filet, les balles et les bandes de toile
-blanche. Albéric,&mdash;que je soupçonne de n'avoir pas
-averti sa mère qu'un tennis était nécessaire, afin de
-lui prouver qu'elle n'entendait rien aux amusements
-de la jeunesse et qu'on ne saurait que «se raser»
-chez elle,&mdash;se dévoua pour aller à Trouville chercher
-les accessoires. Il y resta deux jours, pendant lesquels
-tout notre monde, dans le plus complet désarroi,
-fut sauvé de l'ennui mortel par Pipette. Pipette avait
-le caractère extrêmement facile et une vitalité si
-heureuse, si libre, si jaillissante, qu'elle égayait les
-plus récalcitrants. Beaucoup de ses mots, d'une
-crudité de pomme verte, nous tiraient les dents, et
-il était touchant d'être témoin des prodiges d'indulgence
-et d'ingéniosité à l'excuser qu'inspirait à la
-sévère madame Du Toit la volonté arrêtée de trouver
-à la petite Voulasne un mari. En attendant, Pipette
-se montrait pour tous d'un grand secours. Elle n'avait
-ni la timidité, ni la retenue, ni la modeste conversation
-des jeunes filles bien élevées qui se trouvaient
-là; elle n'avait rien de cet air languide qu'adoptait
-souvent sa s&oelig;ur Isabelle. La femme d'Albéric, bien<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>
-que formée de la même façon que Pipette, donnait un
-résultat absolument différent. Isabelle, prévenue de
-bonne heure, par les Du Toit et par son goût très tôt
-prononcé pour Albéric, que les manières de ses
-parents n'étaient pas les bonnes, s'était aussitôt
-entraînée à copier les manières des autres familles,
-des Du Toit d'abord, comme on l'a vu pendant ses
-fiançailles, puis, après son mariage, et depuis que
-son mari avait fléchi lui-même en subissant les Voulasne,
-de toutes les personnes successivement qui lui
-semblaient plus brillantes. Elle empruntait sans cesse,
-incertaine du modèle à suivre, fatiguée de son incertitude,
-et surtout fatigante. Pipette était une nature
-par hasard heureuse, sans un instinct fâcheux, et
-que rien, jamais, n'avait bridée. Tout, chez elle, était
-spontané, ce qui lui donnait un grand charme. C'était
-un bon petit diable, certes. Toutefois, pour des personnes
-soumises à la rigueur des convenances, c'était
-tout de même un peu le diable.</p>
-
-<p>Elle eut du succès néanmoins, à Fontaine-l'Abbé,
-parce qu'on ne pouvait faire autrement que de la
-trouver bonne fille, et parce qu'on avait besoin d'elle.
-De quelle façon plaisait-elle aux jeunes gens? Je ne
-sais trop; en tout cas, elle semblait leur plaire beaucoup
-à tous les trois. Point mal de sa personne, avec
-cela, la chère Pipette. De figure moins régulière que
-sa s&oelig;ur, moins jolie, si l'on veut, mais bien plus
-piquante, elle avait des cheveux blonds fort beaux,<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>
-une gorge, une taille savoureuses et des bras que
-l'on remarquait et jugeait ravissants, d'un commun
-accord. Que serions-nous devenus sans elle, et sans
-tennis, pendant l'absence d'Albéric, Seigneur Dieu.
-Tout ce monde-là n'aimait point la campagne pour
-elle-même, point la promenade, point la musique; et
-tous les bons vieux jeux qui nous avaient suffi, à
-nous, le croquet, le volant, colin-maillard, cache-cache,
-étaient surannés.</p>
-
-<p>Nous parcourûmes, madame Du Toit et moi, les
-greniers du château fleurant la poussière et le rat;
-nous ouvrîmes toutes les vieilles armoires afin d'y
-découvrir quelque objet de divertissement oublié.
-A notre retour sur la terrasse, avec un antique jeu
-de loto, un cor de chasse et des romances de Loïsa
-Puget à demi rongées, nous vîmes toute la jeunesse
-employée à une besogne captivante: ces messieurs
-avaient réussi à déplacer le rouleau de pierre qui encombrait
-l'allée couverte, et ils le traînaient sur la
-pelouse afin d'aplanir le sol destiné au tennis.
-Pipette en avait eu, nous dit-on, l'idée la première,
-bien éloignée, la pauvre petite, de penser qu'elle
-remuait quelque chose qui, à Fontaine-l'Abbé, n'avait
-pas bougé depuis plus de soixante ans!</p>
-
-<p>Je m'aperçus que madame Du Toit avait du chagrin à
-voir changer de place le rouleau de pierre qui la gênait
-depuis si longtemps. J'en eus bien, moi, qui ne le
-connaissais que de l'année dernière; il m'avait obligée<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>
-souvent, lorsque nous marchions dans l'allée trois ou
-quatre de front, à me détourner de mon chemin,
-mais déjà cette petite incommodité était unie pour
-moi au charme qui s'attache à presque tout souvenir.</p>
-
-<p>Le tennis organisé, nous eûmes la paix durant le
-jour. Ils jouaient la matinée, l'après-midi jusqu'au
-coucher du soleil, sans se lasser jamais, sans réclamer
-jamais une autre occupation.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vraiment bien commode! disait madame
-Du Toit.</p>
-
-<p>Mais elle trouvait que toute cette jeunesse, captivée
-par le sport, ne s'entretenait pas d'autre chose
-et n'apprenait pas à se connaître; elle allait presque
-lui reprocher de ne pas seulement engager quelque
-amourette! Ah! ce n'était pas pour le tennis qu'elle
-l'avait convoquée, mais pour marier la petite Voulasne.
-Aussi, le soir après le dîner,&mdash;adieu Beethoven
-et Chopin!&mdash;j'étais chargée de faire danser tout
-ce petit monde.</p>
-
-<p>Et quelle était ma vie, à moi, au milieu de ces sauteries
-et de ces jeux? J'espérais.</p>
-
-<p>J'espérais. J'aurais été bien en peine de dire quoi.
-Mon optimisme, aujourd'hui, me paraît insensé. Mais
-c'était ainsi. J'espérais. Je portais avec ivresse mon
-culte intérieur et secret. J'aimais un être, à mon gré,
-charmant, qui maintes fois m'avait ravie, qui, une
-fois, un peu forcé, il est vrai, m'avait dit qu'il
-m'aimait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span></p>
-
-<p>J'espérais. Je m'abandonnais avec une voluptueuse
-terreur à je ne savais quoi, qui pouvait arriver. Croirait-on
-que, pendant cinq mois, mon c&oelig;ur a sauté,
-chaque jour, à l'idée qu'en somme il eût pu m'écrire
-d'une manière détournée, et même directe, à la
-rigueur, en ne me disant rien que d'insignifiant;
-mais quelle signification aurait eue pour moi un mot
-de lui! Un jour que sa tante me parlait de lui, je lui
-demandai:</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! est-ce qu'il ne vous dit seulement jamais
-un mot pour moi?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne manque pas de me charger de ses bons
-souvenirs pour nos amis...</p>
-
-<p>Cela me glaça tout le corps.</p>
-
-<p>Le soir, après avoir exécuté tout ce que ma mémoire
-pouvait contenir d'airs de valses, lorsque j'étais
-remontée dans cette chambre de perse bleue où,
-l'année précédente, le démon qui me possédait
-m'avait si insidieusement imprégnée, je m'accoudais
-encore à mon balcon de fer... Oh! mon Dieu! je
-m'agenouille aujourd'hui à vos pieds pour vous supplier
-de me pardonner les douceurs que j'ai rêvées...
-Oh! que la femme qui a reçu de vous cette bénédiction
-de connaître dans le mariage le bonheur de
-l'amour ne me jette pas la pierre!... Oh! que tout
-être qui s'est senti presser et briser entre des bras
-vraiment aimés suspende son jugement avant de me
-condamner!... Jamais, jamais, je n'ai connu, moi, la<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span>
-saveur du baiser d'amour!... Mon c&oelig;ur battait comme
-celui des autres femmes; mon corps était jeune,
-sain; ma bouche absolument pure... J'ai tendu mes
-lèvres à l'air caressant de la nuit, en appelant le
-baiser de l'homme que j'aimais. J'ai aussi dit son
-nom, tout haut&mdash;insigne et damnable folie!&mdash;ce
-prénom que je n'écris pas dans ces souvenirs et que
-je n'écrirai jamais, soit par une sorte de honte, soit
-par respect pour l'intimité sacrée qu'il représentait
-à mes espérances, soit peut-être aussi par dépit de
-n'avoir pas été admise à le lui dire à lui-même...
-J'avais l'air d'être toute seule vivante au milieu de
-cette magnifique campagne endormie; tous avaient
-achevé leur journée; moi j'attendais...</p>
-
-<p>Le murmure de l'eau, toujours pareil, infatigablement
-monotone, à la longue m'irritait. Je me disais:
-«Ma vie sera comme ce bruit d'eau, toujours également
-mesurée, immuablement modeste, quasi imperceptible,
-agaçante pour qui par hasard la verrait, et
-elle n'aura même pas, comme cette chute d'eau minuscule,
-l'avantage d'être seulement appréciée par
-quelqu'un...» Et je pleurais, et je sanglotais sur
-mon balcon, n'osant rentrer dans cette chambre près
-de laquelle dormaient mes enfants, et où il n'y avait
-personne, au château, qui ne crût que dormait, paisiblement
-aussi, la femme la plus irréprochable, la
-plus immaculée, la plus sûre.</p>
-
-<p>J'avais apporté à Fontaine-l'Abbé les trois lignes<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span>
-de ma lettre commencée... Je ne pouvais me résoudre
-ni à la détruire, ni à m'en séparer. Je la tenais
-enfermée dans un petit coffret de fer où étaient mes
-bijoux et mon argent. Étonnant besoin d'aveu, étrange
-nécessité de proclamer notre amour!... Si j'étais
-morte dans la nuit, la pureté de ma mémoire, si précieuse
-à mon mari et à mes enfants, en était stupidement
-ternie!... Je le savais, j'y songeais souvent. Je
-ne résistais pas au désir d'avoir là, près de mon
-chevet, ce feu ardent qui, selon moi, devait projeter
-des rayons comme un phare, comme un phare que
-tous les initiés reconnaissent du large. Qu'ils reconnussent
-donc tous, tous! ah! du plus loin qu'ils le
-pouvaient apercevoir, qu'ils reconnussent à mon phare
-celle qui dormait ici: ce n'était qu'une femme
-amoureuse!</p>
-
-<p>Un jour, se promenant avec moi dans le potager,
-son sécateur à la main, madame Du Toit me dit qu'elle
-avait reçu une lettre de son neveu, qu'il lui demandait
-s'il pouvait venir la saluer à Fontaine-l'Abbé...</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Il ne manque pas de me prier de lui nommer
-mes invités; c'est un monsieur qui veut bien présenter
-ses hommages à sa tante, mais qui ne veut
-pas s'ennuyer. Faut-il, ajouta-t-elle en souriant, que
-je vous nomme?...</p>
-
-<p>Trop vivement, mais j'avais tellement peur que ma
-présence l'empêchât de venir, je m'écriai:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, non, ne me nommez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit madame Du Toit, comme vous dites
-cela! Craindriez-vous de l'effaroucher?...</p>
-
-<p>Madame Du Toit continua, plus sérieuse:</p>
-
-<p>&mdash;Plût à Dieu que mon malheureux neveu s'enthousiasmât,
-je ne dis pas de vous, ma chère enfant, bien
-entendu, mais d'une femme comme vous,&mdash;s'il s'en
-fait encore!...&mdash;Hélas! il ne me ménage pas cette
-consolation: c'est un garçon très remarquable, chacun
-en convient; mais il donne raison, il faut aussi le
-reconnaître, à ceux qui, comme son oncle, le président,
-affirment que c'est en même temps un écervelé...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Juillet, un écervelé!...</p>
-
-<p>&mdash;C'est un homme incapable de faire son choix
-dans la vie. Avec les plus beaux dons naturels, après
-les études les plus brillantes, voilà un garçon qui
-refuse toute espèce de situation, qui s'adonne à des
-travaux personnels, très séduisants, paraît-il, moi je
-le veux bien, mais bien incertains quant aux avantages
-à venir... Est-ce un philosophe? un sociologue,
-comme on dit aujourd'hui? un essayiste?... un moraliste?...
-Tout cela implique encore un choix dans les
-idées, et vous oblige à prendre parti entre les idées
-qu'on a. Tout cela demande de la logique, de l'esprit
-de suite et au moins une certaine conformité entre
-les principes qu'on émet et la vie qu'on mène... Un
-moraliste! je vous demande un peu...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi monsieur Juillet ne serait-il pas un
-moraliste?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi monsieur Juillet ne serait pas un
-moraliste?... Mais, ma chère enfant, parce que monsieur
-Juillet est un... libertin!</p>
-
-<p>Elle fit, en lâchant ce mot, des yeux de grand'mère
-courroucée, et rabattit d'un coup sec le petit
-fermoir de son sécateur.</p>
-
-<p>J'étouffais; l'allusion encore une fois réitérée à ce
-libertinage me suffoquait. Je dus avoir le sang à la
-figure. Heureusement, l'attention de madame Du Toit
-était à ce moment à son neveu, non à moi. J'étais
-partagée entre le souci de m'informer et la peur d'apprendre.</p>
-
-<p>A tout hasard, je répétai:</p>
-
-<p>&mdash;Un libertin!...</p>
-
-<p>&mdash;N'en disons pas davantage, fit madame Du Toit,
-pour ne point faire de médisances.</p>
-
-<p>Nous remontions les marches conduisant du potager
-à l'allée couverte. Aussitôt en haut, la vue du tennis,
-entre les troncs d'arbres, et les voix des joueurs:
-«<em>play? out!</em>... trente à...» s'introduisirent entre nos
-pensées; nous remontâmes toute l'allée sans parler.
-Je souffrais d'une de ces douleurs sourdes et rageuses
-qui font souhaiter de souffrir plus encore; je criai
-à madame Du Toit qui me quittait pour aller écrire
-à son neveu:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! mais, dites-lui donc que vous n'admettez<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span>
-ici cette année que les jeunes gens disposés au mariage!...</p>
-
-<p>&mdash;C'est une idée, fit-elle.</p>
-
-<p>Mais je ne sus pas si elle lui avait écrit cela, non
-plus que si elle lui avait cité mon nom parmi ceux
-des hôtes de Fontaine-l'Abbé. De sorte que son arrivée,
-s'il venait, ne devait rien signifier pour moi.</p>
-
-<p>Allait-il venir? Il pouvait arriver demain!...</p>
-
-<p>Viendrait-il, me sachant là?... S'il ignorait que je
-fusse là, quel effet ma vue lui produirait-elle?...</p>
-
-<p>Madame Du Toit ne se doutait certes pas qu'elle
-me laissait sous son allée couverte avec une pareille
-angoisse. A cette angoisse s'en ajouta une autre, vers
-le soir, qui paraîtra tout à fait misérable, mais que
-je dois confesser: celle d'être laide, le lendemain, si
-je me laissais abîmer par le tourment!</p>
-
-<p>Il arriva, non pas le lendemain, mais, sans se
-presser, quatre jours après. J'avais eu le temps de
-m'accoutumer soit à l'idée qu'il allait venir, soit à
-l'idée qu'il ne viendrait pas.</p>
-
-<p>Je fus avertie de son arrivée, grâce à l'attention
-extrême que je portais à toutes les paroles, à tous
-les gestes, à tous les ordres de madame Du Toit,
-depuis quatre jours. Je l'entendis commander la
-voiture. J'étais enfermée dans ma chambre quand la
-voiture descendit les lacets; je ne pouvais la voir,
-je l'entendis bien et je suivis son bruit jusqu'à
-l'arrêt dans la cour pavée, sur la façade nord. Il<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span>
-était environ six heures du soir; je ne voulais pas
-me montrer avant le dîner, mais je pensais qu'il connaîtrait
-ma présence, au cas où sa tante ne la lui eût
-pas annoncée, par mes enfants qui jouaient en bas.</p>
-
-<p>Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais, en aucune
-circonstance de ma vie, autant d'appréhensions et des
-palpitations si violentes qu'au moment de descendre,
-à l'heure du dîner, ce soir-là. Je ne me mettais pas
-ordinairement de rouge; mais j'avais appris, depuis
-un an, à en mettre, et je possédais tout ce qu'il faut
-pour cela. Je mis un peu de rouge, car j'aurais eu
-l'air d'une morte.</p>
-
-<p>En entrant dans la pièce où l'on était réuni, mes
-yeux allèrent immédiatement à lui; je remarquai
-même: «Comment se peut-il faire que j'aie deviné
-l'endroit exact où il se trouve?» C'était moi qui, en
-entrant, recevais tout le reste de lumière des fenêtres
-ouvertes sur le couchant; c'était lui qui m'apparaissait
-en une sorte de silhouette auréolée. Mais je ne
-pus pas discerner son premier mouvement. Il s'avança
-pour me saluer; sa main était tout à fait inexpressive;
-il me dit aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Madame je n'espérais pas vous trouver ici.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez donc pas rencontré mes enfants?...</p>
-
-<p>&mdash;Vos enfants?... Comment!...</p>
-
-<p>Et il se mit à chercher parmi les enfants qui étaient
-sur la terrasse. Il avait certainement rencontré mes
-enfants, mais il ne les avait pas reconnus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p>
-
-<p>Et j'aperçus, après ce premier contact, qu'en effet il
-avait eu la surprise de me voir entrer; il y avait en
-lui quelque chose de gauche et de gêné que je connaissais
-bien pour l'avoir observé autrefois dans les
-circonstances où il n'était pas à son affaire. Il était
-si peu habile à dissimuler! Cela venait-il de la petite
-vexation qu'il éprouvait de n'avoir pas reconnu mes
-enfants? Cela voulait-il dire qu'il retrouvait, en me
-voyant, la confusion ou la honte de notre dernière
-entrevue?... Il avait la peau hâlée, bronzée; je le trouvais
-beau.</p>
-
-<p>Il ne fut placé, à table, ni à côté de moi, ni en
-face de moi. En me penchant sur mon assiette,
-j'apercevais son nez bruni, sa barbe allongée, ses
-mains fines, nerveuses et velues, sans bague aucune.</p>
-
-<p>On ne l'entendit presque pas; c'était bien toujours
-le même homme; il ne parlait guère pour peu que le
-milieu ne lui fût pas tout à fait favorable; les jeunes
-gens qui étaient là ne le connaissaient pas, pour la
-plupart, ignoraient sa valeur, et l'ennuyèrent, à ce
-qu'il me sembla, en discutant leurs coups, critiquant
-leur jeu, et criant d'un bout de la table à
-l'autre, comme s'ils foulaient encore la pelouse. On s'en
-donnait! et la maîtresse de maison était toute indulgence,
-tant que le président n'était pas arrivé. Après le
-dîner, échange de mots banals; puis ma fonction de
-tapoteuse me retint au piano. Il n'avait pas besoin de<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span>
-me tourner les pages, pour la musique que j'avais à
-jouer cette année! Et j'allai me coucher sans avoir,
-en somme, rien appris.</p>
-
-<p>Eh bien! il était revenu... Eh bien! nous nous
-étions retrouvés! Et ce n'était que cela! Pas de
-vitres brisées, point d'éclat; mon c&oelig;ur tout seul,
-dans ma poitrine, que mes proches voisins auraient
-pu entendre. «Mais, demain, pensais-je, il faudra
-bien que nous causions, un peu comme autrefois,
-quand ce ne serait que pour ne point nous faire
-remarquer...»</p>
-
-<p>Il n'était pas pressé de me parler, c'était évident.
-Il eût pu me parler dans la matinée. Je ne le provoquais
-pas, mais j'étais loin de le fuir. Un aparté
-tranquille s'offrit à lui et à moi dans le jardin; il ne
-fit rien pour en profiter et se laissa entraîner par la
-petite Voulasne qui tenait à l'initier au tennis. Toute
-l'après-midi, je boudai dans ma chambre. Le soir se
-passa comme la veille, sauf qu'à table, il se mêla à
-la conversation des joueurs de tennis: il s'amusait à
-s'initier au jeu. Les saillies de Pipette, qui parfois
-étaient inouïes, le faisaient rire. A table, de côté,
-j'apercevais ses dents, quand il riait, et je voyais à
-sa physionomie une expression inconnue de moi.
-Cette expression n'était pas celle qui me plaisait
-mais, par contraste, elle avivait le souvenir de celle
-que j'aimais; je me torturais du regret de ce que je
-ne trouvais plus en lui, et j'étais jalouse de l'agrément<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span>
-qu'il semblait prendre en disant des bêtises
-avec des jeunes filles, des enfants!...</p>
-
-<p>Tout à coup, le lendemain, dans l'escalier, en descendant,
-c'est-à-dire dans l'endroit le moins propre
-à prolonger un entretien, où nous pouvions et devions
-être interrompus à chaque seconde, il me rencontra
-et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais voulu vous épargner la vue d'un
-homme qui vous a offensée...</p>
-
-<p>&mdash;Offensée?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit-il, vous voulez avoir oublié...</p>
-
-<p>Et il ajouta, sur un ton de résignation douloureuse,
-mais qui me parut singulier:</p>
-
-<p>&mdash;On n'oublie pas!...</p>
-
-<p>Ce qui voulait dire probablement: «Vous ne
-pouvez avoir oublié que je vous ai offensée, et moi,
-je ne puis vous oublier...»</p>
-
-<p>C'était correct. Pourquoi cela me parut-il plus
-correct que convaincu?</p>
-
-<p>Je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait...</p>
-
-<p>Je voulais dire: «Il faudrait que nous ayons un
-moment de causerie.» Il me coupa, pressé sans doute
-par un bruit de pas dans l'escalier, et il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il faudrait pouvoir oublier!... Oh! un accès
-de démence!... Je ne me pardonnerai...</p>
-
-<p>Quelqu'un, qui s'engageait dans l'escalier, l'empêcha
-de poursuivre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span></p>
-
-<p>Il tenait donc tant à oublier? Ce n'était pas, à moi,
-mon souci. Il pensait à se disculper. Moi, je ne
-songeais qu'à me charger davantage.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes au bas de l'escalier en disant des
-choses banales.</p>
-
-<p>Il pouvait être sincère en croyant m'avoir offensée.
-C'était mon attitude et ma figure involontaires, au
-moment de sa déclaration, qui le lui avaient fait
-croire.</p>
-
-<p>Fallait-il que j'en vinsse à lui dire: «On n'est pas
-offensé quand on aime?...»</p>
-
-<p>Ce fut à ce moment-là que l'idée me vint de lui
-donner à lire le cher papier qui me suivait partout
-et que je tenais enfermé dans mon petit coffret de
-fer. Je le tirai du coffret, je le pliai une fois de plus
-pour en diminuer le volume, et je le portai dans
-mon corsage, sur la peau même, afin de le sentir.
-C'était mettre le comble à ma folie. Lui, s'accusait
-d'un accès de démence; mon accès, à moi, n'était
-pas isolé, il durait. Je portai ce papier deux jours
-sans trouver l'occasion de le remettre. Il me brûlait
-la poitrine; j'avais peur de le perdre, une envie
-grandissante de le donner et en même temps une
-lâche terreur de ce que je désirais faire. Je ne
-parle pas de pudeur ni de remords anticipé d'une
-faute possible: on sent trop, hélas! qu'au point où
-j'en étais venue, cela ne comptait pas pour moi.</p>
-
-<p>La pudeur, la honte, par un singulier renversement<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span>
-des rôles, elles se trouvaient, elles étaient visibles
-chez celui pour qui je les avais abdiquées! Positivement,
-son front rougissait et ses épaules tombaient
-en face de moi! Il n'allait pas jusqu'à m'éviter, mais
-ma présence lui rappelait, comme il me l'avait dit,
-une chose qu'il voulait oublier. Ce qu'il voulait oublier,
-c'était surtout le souvenir d'avoir commis une action
-qu'il croyait une erreur, une maladresse irréparable...
-L'offense? mais elle était, à mon avis, dans la recherche
-de l'oubli plutôt que dans l'acte qu'il voulait oublier!...
-S'en doutait-il un peu, et sentait-il qu'à chaque heure
-il aggravait son cas à mes yeux? Il ne me fuyait pas,
-mais il ne me recherchait pas du tout. Il me parlait,
-et des mêmes sujets qu'autrefois, mais plus volontiers
-en compagnie et sans s'appliquer à terminer par
-un de ces tête-à-tête si faciles, ici, qui s'offraient pour
-ainsi dire, et qu'il me devait, à ce que je croyais...
-Traitait-il ces sujets comme autrefois? Il me semblait
-que non; mais c'était peut-être que les sujets, je les
-écoutais moins, que mon âme n'y était plus, que je
-pensais à autre chose?... J'enrageais, je trépignais.
-Je crois aussi que j'avais un peu l'air de l'attendre,
-de le poursuivre, et enfin de le provoquer. S'il ne
-m'aimait réellement pas, combien devait-il me trouver
-détestable! La seule pensée m'en fait frissonner aujourd'hui,
-et l'humiliation rétrospective m'en donne
-la nausée.</p>
-
-<p>Une après-midi, comme je descendais au jardin, je<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span>
-l'aperçus sur la pelouse, assis sur le rouleau de pierre
-que l'on avait laissé à quelque distance du tennis. Il
-regardait les joueurs. Je descendis l'allée couverte où,
-par hasard, il n'y avait personne. Entre les troncs
-des tilleuls il me vit; il pouvait venir me rejoindre;
-je parcourus deux fois l'allée. Il ne vint pas. Moi,
-j'allai à lui.</p>
-
-<p>Je m'assis à côté de lui sur le vieux rouleau de
-pierre. Son premier mot fut:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! madame, vous ne craignez pas le soleil?</p>
-
-<p>Je lui dis que non. Alors il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais votre petite cousine Voulasne est charmante!
-regardez-la donc jouer...</p>
-
-<p>Je dis:</p>
-
-<p>&mdash;Elle a le diable au corps.</p>
-
-<p>&mdash;Joli diable, dit-il, et quel corps!</p>
-
-<p>Je fus choquée, peut-être à cause d'une certaine
-piqûre de jalousie, mais certainement aussi par l'impossibilité
-absolue où j'étais de m'accoutumer à entendre
-un homme parler sans périphrase du corps
-d'une femme et surtout d'une jeune fille. Dans vingt
-ans, peut-être aujourd'hui même, pareille susceptibilité
-paraîtra ou déjà paraît bien extraordinaire.
-Nous étions ainsi. Je fus choquée. Il le vit, d'un bref
-coup d'&oelig;il suivi d'un certain froncement des sourcils
-que j'avais surpris chez lui, je m'en souviens bien, le
-soir même de la déclaration. Avais-je donc fait, mon
-Dieu! encore le même visage?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span></p>
-
-<p>Et, parce qu'il s'aperçut qu'il m'avait choquée, il fit
-tout de suite l'aimable; il me dit des phrases où s'enchâssait
-au moins par deux fois l'expression «une
-femme comme vous». C'était une expression qu'il
-avait employée autrefois en me parlant de moi, sans
-que j'en eusse fait la remarque. Autrefois, il me semblait
-que je savais ce que cela voulait dire et je n'étais
-pas fâchée que l'on voulût dire cela de moi.
-Aujourd'hui, cette expression me paraissait manquer
-de sens. Je lui demandai, avec un peu d'irritation
-dans le ton:</p>
-
-<p>&mdash;«Une femme comme moi!... une femme comme
-moi!...»</p>
-
-<p>Il me dit sans hésiter:</p>
-
-<p>&mdash;Une femme née pour être un exemple à toutes...</p>
-
-<p>&mdash;Merci.</p>
-
-<p>Et il me tint, comme inédit, un discours que je lui
-avais déjà entendu prononcer sur les deux catégories
-de femmes, aussi tranchées que des espèces différentes.
-l'une honnête et qui, si elle manque à le demeurer,
-commet une erreur, l'autre qui se trompe
-aussi lourdement si elle prétend l'être sans en avoir
-la vocation.</p>
-
-<p>Je n'accordais pas grande attention au discours,
-d'abord parce que je le connaissais et ensuite parce
-que je faisais cette remarque: «Jamais, autrefois, il
-ne se fût répété devant moi... parce que ma présence,
-en lui étant agréable, provoquait chez lui une attention<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span>
-active et minutieuse qui l'eût fait se souvenir de
-paroles déjà dites, et qui suscitait sa pensée, l'inspirait.»
-Entre temps, je remarquais aussi que son
-discours était le développement rigoureux de la
-croyance qu'il avait de m'avoir offensée... Mais l'impression
-qu'il me donnait d'un si grand refroidissement
-à mon égard m'obligeait à me demander:
-«Croit-il vraiment m'avoir offensée? Ou tient-il à me
-le faire croire afin que je ne l'invite pas à m'offenser
-davantage!» Peut-être s'aperçut-il que je l'écoutais
-peu; il me dit tout à coup:</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde! vous allez tacher votre petit soulier
-blanc...</p>
-
-<p>J'appuyais, sans y prendre garde, un de mes
-souliers de drap blanc sur le timon en fer rouillé
-qui servait à tirer ou à pousser le vieux rouleau de
-pierre.</p>
-
-<p>Et, en me disant cela, il avait, prestement, pour
-sauver mon soulier, touché du doigt ma cheville.</p>
-
-<p>Étrange chose! contradictions, complexités insondables
-de notre nature: de cet homme à qui, s'il
-m'eût emportée dans ses bras, je me fusse abandonnée
-corps et âme,&mdash;du moins, à ce qu'il me semblait&mdash;je
-ne pus supporter ce contact léger. Je retirai ma
-jambe d'un mouvement brusque, inconscient, exagéré,
-d'un mouvement de patte de grenouille galvanisée;
-et, sans que ma volonté y fût le moins du
-monde intervenue, je m'écartai un peu de mon voisin<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span>
-sur le siège de pierre. Et je dus, encore une fois,
-c'est probable, faire la figure de mes arrière-grand'mères!...</p>
-
-<p>Il eut, lui, un &oelig;il lassé qui se reporta d'instinct sur
-un objet agréable et suivit les mouvements du
-«corps» de Pipette. Et ce qu'il eût aimé alors à dire,
-il ne me le dit pas.</p>
-
-<p>Je suivais, à la dérobée, son regard. J'en souffrais
-si cruellement que je dis:</p>
-
-<p>&mdash;«Elle» est destinée à faire une très honnête
-femme, savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Qui? me dit-il, en se retournant vers moi.</p>
-
-<p>&mdash;La petite Voulasne.</p>
-
-<p>Il éluda ma question:</p>
-
-<p>&mdash;Avouez, dit-il, que les deux autres jeunes filles
-sont bien insignifiantes.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! ce sont tout simplement des jeunes
-filles bien élevées. Tout le monde dira d'elles ce que
-vous dites...</p>
-
-<p>&mdash;Mais on les épousera...</p>
-
-<p>&mdash;Et elles serviront d'exemple...</p>
-
-<p>Ma riposte était un peu vive. Il dut la trouver
-hardie; il se tourna de mon côté, et ses deux sourcils
-demeurèrent suspendus; il était embarrassé pour répondre;
-il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je leur souhaite de n'être pas aimées par d'autres
-hommes que leurs maris: ceux qui les aimeraient
-souffriraient inutilement; elles aussi, peut-être.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ces femmes-là, quand elles aiment, aiment souvent
-plus que les autres!</p>
-
-<p>&mdash;Des amoureuses repenties!... dit-il.</p>
-
-<p>Il parut ennuyé. Ses yeux cherchaient à se dérober
-en fuyant vers les mouvements heureux du tennis. En
-quelques minutes, en quelques paroles, à propos d'un
-banal sujet, et sans toucher directement la grande
-question qui gisait entre lui et moi, le fond de son
-c&oelig;ur s'était révélé. Nous avions l'air de causer bien
-amicalement, assis sur notre vieux rouleau de pierre
-et dans une atmosphère de jeunesse alerte et joyeuse,
-et moi je recevais le plus effroyable choc de ma vie;
-je m'entendais annoncer, par douces paraboles, la
-ruine totale, irrémédiable de mes espérances; sous
-ce clair soleil, devant ce beau château, lieu d'enchantement,
-abri de tant de rêves, je voyais se fermer à
-jamais, à tout jamais, pour moi, les portes infranchissables
-du domaine de l'amour.</p>
-
-<p>Je tirai de mon corsage le papier quatre fois replié.
-Je n'avais plus, cela va sans dire, à le donner à lire.&mdash;Il
-est si clair, d'ailleurs, que je ne l'aurais jamais
-donné!...&mdash;Je le dépliai. C'était une feuille presque
-toute blanche. Deux lignes et demie, cela semblait être
-peu de chose. En déchirant le papier, je réservai la
-petite langue qui contenait les deux lignes et demie.
-Je chiffonnai le papier blanc en une boule que je jetai
-sur la pelouse; et de la petite langue je fis une boulette
-que j'avalai sous les yeux de M. Juillet.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span></p>
-
-<p>Il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Que diable faites-vous là?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voyez: je mâche un morceau de papier...</p>
-
-<p>Il eut un assez gentil sourire; il n'était pas du tout
-obligé de comprendre ce que j'avais fait.</p>
-
-<p>Et il me dit, un peu taquin, comme en ses bons
-moments:</p>
-
-<p>&mdash;Que vous êtes jeune! Il y aura toujours en vous
-de la pensionnaire!...</p>
-
-<p>En effet, c'était un geste de pensionnaire que je
-venais d'accomplir.</p>
-
-<p>Mais il restait en moi, comme en beaucoup de
-femmes, bien plus de ce que fut la pensionnaire
-qu'il ne le pouvait croire et que je ne le croyais moi-même.</p>
-
-<p>Le soir de ce même jour, après le dîner, à l'extrémité
-de la terrasse aux grenadiers, j'allai m'accouder,
-un peu à l'écart, à la balustrade, et je regardai, au-dessous
-de moi, l'eau de la douve sombre et silencieuse,
-qui avançait comme un enterrement. C'était
-le soir d'un de mes plus tristes jours; j'étais tellement
-contusionnée que je ne pensais à rien. Une
-lueur, provenant des fenêtres éclairées, se diffusait à
-la surface de l'eau, tout juste pour permettre de discerner
-de menus objets qu'entraînait le courant lent
-et lourd: une feuille de platane, étalée comme une
-grande patte de canard, un brin d'herbe, une tige
-de roseau brisée. Soudain, je poussai un cri parce<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span>
-que je croyais apercevoir un animal; tout le monde
-vint autour de moi s'accouder; c'était un pauvre petit
-chat de quelques jours, le ventre gonflé, les membres
-étendus comme la peau d'une descente de lit. On le
-regarda s'en aller, doucement, dans l'ombre de ce
-triste fossé. Madame Du Toit admonesta un domestique
-en lui rappelant qu'elle avait défendu qu'on
-jetât aucun objet dans la douve; et puis tous s'éloignèrent
-de moi, sauf M. Juillet, accoudé tout près. Il
-eût pu très bien donner une suite à la conversation
-de l'après-midi, à supposer qu'il n'eût ni compris ni
-voulu le sens définitif qu'elle avait pris pour moi. Il
-me parla simplement de son voyage.</p>
-
-<p>Et désormais il ne craignit plus de s'approcher de
-moi, de causer avec moi, mais sans plus jamais faire
-allusion à «l'instant de démence». Notre affaire
-avait été réglée, une fois pour toutes, par notre
-échange de propos indirects, sur le rouleau de
-pierre.</p>
-
-<p>Ma boule de papier roula pendant trois jours sur
-la pelouse. Du haut de la terrasse, je la voyais;
-quand je passais sous l'allée couverte, je la regardais,
-déplacée par le vent, déformée par la
-rosée de la nuit qui peu à peu en élargissait la tache
-blanche.</p>
-
-<p>Lorsque M. Du Toit arriva, son premier coup d'&oelig;il,
-du haut du perron, fut pour cette tache blanche sur
-la pelouse et il s'écria:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ha! qui est-ce qui laisse traîner de la paperasse
-sur la pelouse?</p>
-
-<p>Je dis:</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi!</p>
-
-<p>&mdash;Cela m'étonne de votre part! dit-il.</p>
-
-<p>Mais sa figure se radoucit aussitôt à cause de
-l'indulgence qu'il avait pour moi, femme irréprochable
-entre toutes!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h2>
-
-
-<p>Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout
-instant M. Du Toit m'accordait ne me gênèrent pas,
-tant que l'amour en moi eut toute sa virulence. Un
-nuage épais, qui m'environnait, me cachait le monde
-et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses.
-Tout à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent.</p>
-
-<p>A la suite de la conversation sur le rouleau de
-pierre, j'avais été plongée dans une hébétude telle
-que l'on ne saurait dire si l'on y souffre ou bien si
-l'on n'y éprouve pas une espèce de plaisir barbare
-qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir davantage.
-C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et
-peut leur donner à croire que nous sommes insensibles.
-Le soir où je regardais le petit chat noyé dans<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span>
-la douve, et où M. Juillet me parlait de son voyage,
-M. Juillet se disait probablement: «Comme elle est
-tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer
-que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque
-tous les soirs, à mon balcon, avant ce soir-là,
-mais ce soir-là je n'ai pas pleuré. Et, depuis ce soir-là,
-les jeunes gens, les jeunes filles étant partis pour
-faire place aux amis du président, et Pipette demeurant
-seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je
-jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour
-faire danser Pipette, soit avec son beau-frère Albéric,
-soit aussi avec M. Juillet!... Et lorsque Pipette valsait
-avec M. Juillet, mes mains ne tremblaient pas,
-sous mes doigts si calmes naissaient et se répandaient
-ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui
-font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner
-la taille sous le bras qui la presse, et dont les
-effets semblent à tous salutaires du moment qu'ils
-sont produits sur des jeunes filles à marier.</p>
-
-<p>Mais M. Du Toit commença à me proposer trop
-souvent comme exemple à la jeune Voulasne pour
-qui il n'avait pas toute l'indulgence de sa femme.
-Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait
-à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à
-cause de la présence du président et de ses nouveaux
-hôtes, soit qu'elle se fatiguât des incartades de la
-jeune fille, parfois vives, soit qu'une apparence de
-flirt avec M. Juillet lui parût inopportune, soit enfin<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span>
-qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec,
-hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale:
-les trois jeunes gens s'étaient montrés
-pourtant au mieux avec mademoiselle Voulasne;
-aucun n'avait fait mine, en partant, de la vouloir
-épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant pas
-enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche
-Pipette. Et de même que j'avais été le modèle proposé
-à sa s&oelig;ur Isabelle, j'allais servir désormais
-d'«exemple» à Pipette!</p>
-
-<p>Tout le temps qu'une image nette et de relief un
-peu vigoureux ne s'était pas présentée à mon esprit
-pour figurer ma conduite d'amoureuse, celle-ci bénéficiait
-de toute ma complaisance; soudain, un beau
-jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs très
-discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant,
-à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus»,
-l'idée me vint que quelqu'un pouvait se lever,
-là, devant tous ces juges assemblés, et déclarer que
-si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je serais
-aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles,
-leur sens, cela fut devant moi comme une hallucination.
-Ce n'était pas une épouvante si chimérique;
-quelqu'un était là qui eût pu, en somme, à la rigueur,
-se lever et parler ainsi, et moi, à supposer un
-«instant de démence»,&mdash;j'en avais bien eu d'autres,&mdash;je
-pouvais moi-même me lever, m'accuser publiquement,
-dire cela!... Et cela, ç'aurait été la vérité,<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span>
-la vérité vraie, celle dont le visage vous éblouit!...
-J'eus peur.</p>
-
-<p>Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là, je
-n'avais éprouvé le sentiment de la honte. L'année
-précédente, quand sur les marches du perron, là,
-tout à côté, j'avais senti que l'amour me possédait,
-j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans les toutes
-dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon
-exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même
-osait se présenter à mon imagination, je ne me sentais
-pas amoindrie; aujourd'hui, l'image de ce qui
-eût pu se faire et ne s'était pas fait s'offrant à mon
-esprit, je me sentais foulée aux pieds, réduite à l'état
-de boue.</p>
-
-<p>De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le
-chagrin me releva à mes propres yeux. C'était un
-chagrin immense, profond comme mon amour même;
-intermittent comme un sanglot. Quand mon chagrin
-éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et malheureuse;
-j'avais pitié de moi-même; je pleurais si
-fort, et si abondamment, que je n'aurais pu, alors,
-ni m'en vouloir ni m'en mépriser. Quand il faisait
-trêve, c'était pour céder à mon éc&oelig;urement et à mes
-nausées. Alternatives de clarté et de nuit, comme
-dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond,
-j'étais d'une grande ignorance des procédés de la
-passion et des phénomènes que j'avais subis; ma
-solitude était complète; je ne pouvais m'ouvrir de<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span>
-mon tourment à personne; et ce que j'avais fait,
-l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie
-de ma conscience, ne se révélait à moi que par
-bribes, à mesure que se multipliaient en moi les
-intervalles lumineux.</p>
-
-<p>Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux,
-que moi, la scrupuleuse et la timorée, moi la correcte
-et la délicate, j'avais eu tout simplement plus d'audace
-que la plupart des femmes dont les m&oelig;urs me
-scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement
-jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet
-homme m'eût jamais dit un mot d'amour, sans que
-cet homme m'eût déclaré qu'il me désirait, moi? par
-mes assiduités, par ma tendresse non retenue, par
-tout le feu qui rayonnait de moi, par cette imploration
-que tous mes gestes probablement traduisaient,
-j'avais dû contraindre un homme à prononcer cette
-formule dont la banalité et le caractère artificiel
-m'avaient tant stupéfaite, et tout de même satisfaite!...
-Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure
-de me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il
-tînt beaucoup aux minces avantages qu'il en pouvait
-retirer, oui, moi, j'avais acculé cet homme à endosser
-la responsabilité de détourner de ses devoirs «une
-femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il
-s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à
-bavarder avec moi, oui,&mdash;surtout chez sa tante où
-toutes les autres femmes l'ennuyaient;&mdash;il avait<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span>
-même une complaisance particulière pour moi; il
-regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir
-point connue en un temps où il eût pu m'épouser;
-oui, oui, oui! mais avec tout cela, il ne me parlait
-point d'amour!... Une femme plus expérimentée que
-moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à temps brisé
-son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel
-je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien,
-mais pressentant en moi ce qui, en effet, allait se
-produire, ce qui se produisit aussitôt dit le mot fatal,
-un homme pressentant qu'il y avait en moi, sous la
-femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un mystérieux
-et insurmontable obstacle à ce que je fusse
-jamais la maîtresse de quelqu'un.</p>
-
-<p>Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et
-contre moi-même; il m'avait environnée, encerclée
-comme la ceinture d'une forteresse; et de quel
-revêche système de défense avais-je dû être hérissée
-tout à coup pour qu'un homme qui venait de se
-déclarer comprît, dans l'instant, à mon seul aspect,
-que je n'étais pas de l'espèce des femmes dont on
-tire le plaisir!&mdash;Mais il le savait depuis longtemps!
-et c'était pour cela, probablement, qu'il ne me parlait
-pas d'amour!...&mdash;Oui, oui, il le savait; il s'en doutait
-du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer
-le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la
-soudaine décision d'agir, un visage que je ne gouverne
-pas, un visage, il faut le croire, aussi mien que<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span>
-le mien, l'avait fait reculer d'effroi... Ce visage, quand
-j'y songe, je crois que c'était ce qu'on appelle «l'air
-de famille», qui rapproche les plus fraîches fillettes
-du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant
-d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et
-moustachu; c'était l'air de famille qui me liait sans
-doute à une longue lignée d'honnêtes grand'mères,
-autant et plus peut-être que mon éducation si idéaliste
-et si pure; c'était un ensemble, une accumulation
-de m&oelig;urs réservées et contraintes, force puissante,
-bien supérieure à nous-mêmes et à notre
-meilleure volonté.</p>
-
-<p>Dans les instants de lucidité qui me cinglaient
-comme des éclairs durant ma grande perturbation, je
-commençais à entrevoir l'homme que l'amour avait
-transfiguré à mes yeux et que ma chasteté héréditaire
-avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre,
-et il s'était plu à comprendre mes aspirations
-vers une vie moins matérielle et moins rudimentaire.
-Mais il se plaisait autant à comprendre
-celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer,
-sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une
-activité physique surabondante, et dont surtout la
-jeune chair exerçait un attrait sur les hommes. Il
-savait lui parler comme il avait su me parler à moi;
-comme il avait su parler, peut-être, à une madame
-Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé,
-qui sût amuser Pipette. Il aimait dans la<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span>
-femme autant la légèreté que la gravité; il avait de
-l'admiration sincère pour les pures, et des arguments
-pour les encourager dans la bonne voie; mais il
-appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et
-s'il les accompagnait dans leur chemin non classé, je
-ne pense pas que ce fût pour les remettre sur la
-grande route... Ses opinions demeuraient, en tous
-les sujets, cohérentes et conformes à celles qui
-régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait
-pas sa vie strictement à ses opinions. Il avait
-un démon intérieur, avouait-il lui-même, avec lequel
-tantôt il se colletait, tantôt, bras dessus bras dessous,
-il «tirait des bordées». Son oncle disait de
-lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les
-propres à rien.»</p>
-
-<p>Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin,
-seul, le souvenir me restait des choses si belles
-qu'il m'avait dites parfois et qu'il avait si bien l'air
-de ne dire que pour moi. N'était-il pas sincère, à ces
-moments-là comme aux autres? Les moments les
-plus doux de ma vie!...</p>
-
-<p>Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré
-de ma misère.</p>
-
-<p>Il partit parce que madame Du Toit lui avait
-demandé pourquoi il n'épouserait pas la petite Voulasne.</p>
-
-<p>Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le
-voyant partir, dit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous!</p>
-
-<p>Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si
-je n'avais pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être
-été jalouse. Pauvre Pipette! elle ne savait pas,
-elle, la cause de ce départ; et je m'apprêtais à partager
-un peu avec elle ma tristesse, sans parler de lui
-trop directement, moi du moins, mais en échangeant
-entre nous de petites plaintes.</p>
-
-<p>Il partit par le même train qui m'avait emportée
-l'année précédente; un train de fin d'après-midi qui
-permettait de se dire adieu au goûter. La voiture
-attendait dans la cour pavée; tout le monde vous
-reconduisait jusque-là; on se serrait la main, on
-disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait
-en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître
-sous les châtaigniers.</p>
-
-<p>Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il
-était demeuré un des derniers dans la cour, à regarder
-s'éloigner la voiture. M. Du Toit ne faisait point à
-son neveu l'honneur d'interrompre sa chasse pour lui
-dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là qu'entre
-femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant
-par la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des
-têtes de cerfs et des gravures représentant des prises
-de villes par le roi Louis XIV, et qui s'éclairait tout
-au long sur la façade Nord, par de nombreuses fenêtres,
-je me retournai du côté de l'allée sinueuse, et je
-vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span>
-formes, à travers les vieilles vitres, les unes
-bleuâtres, les autres vert bouteille, certaines incolores,
-toutes inégalement aplanies. Cela faisait un peu
-mal au c&oelig;ur...</p>
-
-<p>Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne
-corde à sauter suspendue au portemanteau,
-et, étant repassée dans la cour pavée, sautait à la
-corde. J'étais convaincue qu'elle avait pourtant du
-chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à rien,
-ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans
-les moments où cela convenait le moins:</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous êtes jeune!</p>
-
-<p>Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois
-quarts les paupières; la corde claquait à intervalles
-réguliers en touchant le sol et semblait couper autour
-du corps entier de la jeune fille tous les fils qui la
-pouvaient relier au monde extérieur.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h2>
-
-
-<p>On sait comment les jours mauvais se groupent
-d'ordinaire et se mettent volontiers bout à bout, de
-manière à former ce qu'on appelle une série noire.
-Ce ne fut pas le lendemain du départ de M. Juillet, ce
-ne fut pas le soir de ce départ, ce ne fut même pas
-trois heures après la disparition de la voiture sous les
-châtaigniers de Fontaine-l'Abbé, que mon petit Jean
-tomba malade. Rien ne le faisait redouter dans la
-première partie de la journée; il avait très peu mangé
-au déjeuner, il n'avait rien pris au goûter, mais c'était
-un enfant à l'estomac capricieux à qui cela arrivait
-maintes fois; il jouait sans turbulence, de coutume;
-personne n'avait remarqué qu'il était sans entrain.
-Tout à coup la fièvre le prit, une fièvre violente. Je
-me souvins qu'on avait parlé dernièrement, à mots<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span>
-couverts, de peur que j'en fusse inquiète, d'un cas de
-croup dans le pays. Je fus épouvantée. J'ouvrais la
-bouche du pauvre petit qui criait comme si je l'étranglais;
-je lui trouvais la gorge rouge.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour
-le moindre bobo à la gorge ils ne l'ont pas moins
-rouge!... Il aura pris froid;... une petite angine, peut-être!...
-Le croup! ma bonne amie, mais un enfant
-qui a le croup, on ne l'entend plus!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais! disais-je, ce n'est peut-être que le commencement;
-il l'aura demain!... Et la scarlatine!...
-Me voyez-vous ici avec une scarlatine, à huit kilomètres
-du médecin!...</p>
-
-<p>Mon idée première, immédiate, avait été d'emmener
-mon enfant à Paris. On me trouvait folle. Pourquoi
-tant d'alarme sous le prétexte qu'un enfant a la fièvre?</p>
-
-<p>&mdash;Attendez le médecin, tout au moins! Le fils du
-jardinier est monté sur sa bicyclette; il va prévenir le
-docteur Houdart...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tôt! la
-voiture qui conduisait justement au train de Paris!...</p>
-
-<p>J'étais affolée; je pensais à ce qui aurait pu être, à
-ce que j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet
-enfant de vue, si je n'étais pas restée au goûter, si je
-ne m'étais pas attardée dans la cour pavée, dans le
-corridor, on eût pu encore faire signe à la voiture, et
-j'emmenais mon enfant à Paris!...</p>
-
-<p>Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette, à peu<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span>
-près en même temps que la voiture: il avait laissé un
-mot chez le docteur Houdart, mais le docteur Houdart
-était en visites, et dans une direction opposée à
-Fontaine-l'Abbé! Point d'autre médecin dans la petite
-ville... A quelle heure ce satané médecin viendrait-il?
-Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'était-ce que ce médecin?
-Un jeune homme, nouvellement établi. Et
-si c'était le croup!... Dans ce temps-là on ne connaissait
-pas le sérum; il fallait pratiquer d'urgence une
-opération difficile... Envelopper mon enfant, le porter
-dans mes bras à Paris, voilà ce que je voulus à toutes
-forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du
-soir. Si le médecin n'était pas venu à dix heures, je
-partirais. Mais j'étais d'avance décidée à partir:
-quelque chose en moi voulait, voulait absolument
-que le salut de mon enfant ne fût qu'à Paris. Mais je
-risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver
-l'état du pauvre petit? On me le disait. Je
-n'en voulais rien croire. C'était un entêtement
-étrange, farouchement obstiné. Nous avons des raisons
-d'agir que, vraiment, nous ne connaissons pas.
-Le docteur Houdart vint à neuf heures; il avait l'air
-d'un homme méticuleux, très prudent; il ne me parut
-pas avoir le coup d'&oelig;il assuré du médecin qui devine;
-il ne pouvait rien affirmer; il fallait attendre; il
-reviendrait le lendemain. Il connut ma décision d'emmener
-l'enfant, il ne la combattit pas assez pour
-m'obliger à rester.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span></p>
-
-<p>Grave affaire au château: supplications, partis
-divers, la plupart comprenant mon inquiétude, mais
-n'approuvant pas ma détermination; désespoir de
-Pipette qui se lamentait déjà parce que la voiture
-avait rapporté le courrier pris à la poste, et une
-lettre de ses parents partis pour l'Espagne!... Sans
-elle, sans sa s&oelig;ur, sans avoir averti ni l'une ni
-l'autre!... «Un tour de Chauffin, disait-elle; il se
-venge!...» Albéric et Isabelle pestaient comme la
-jeune s&oelig;ur; ils se rappelaient le voyage d'Italie,
-l'année précédente, à pareille époque. A n'être pas
-chez les Voulasne, cette année, ils perdaient l'Espagne!...</p>
-
-<p>Je fis, moi, un voyage de nuit pénible; mais, aussitôt
-dans le train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi,
-la confiance renaquit en moi. Fontaine-l'Abbé
-me semblait le tombeau; Paris, que j'atteindrais
-dans la matinée, me parut le port, le salut assuré.
-J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un
-autre compartiment, afin d'éviter les contacts avec le
-petit malade; aussitôt à Paris, j'expédierais Suzanne
-en Touraine...</p>
-
-<p>Personne ne peut douter de la sincérité de mon
-tourment. Quand on va oser ce que je m'apprête à
-dire, on ne mesure pas l'étendue de la franchise... Ma
-conscience, je le jure, n'éclairait pas en moi une autre
-pensée que celle de mon enfant malade, de mon autre
-enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!&mdash;et je le<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span>
-dis pour peindre l'amour tout entier, avec ses conséquences,&mdash;je
-me demande aujourd'hui si j'eusse
-éprouvé pareille démangeaison de conduire mon
-enfant malade, à Paris, dans le cas où cette maladie
-se fût déclarée la veille, par exemple, ou trois jours
-auparavant, M. Juillet étant encore à Fontaine-l'Abbé!...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions
-à la maison sans que le petit eût souffert du froid;
-c'était plutôt miracle qu'il n'eût pas été étouffé sous
-l'amoncellement de châles, de couvertures, de foulards,
-dont on nous avait surchargés au départ;
-d'ailleurs, à peu près tout ce que, dans notre fuite
-précipitée, nous avions pris comme bagages. Le
-fiacre aussitôt arrêté, je sors avec mon précieux fardeau
-entre les bras. A ma grande surprise, le concierge,
-qui balayait l'entrée, ne donne pas signe d'étonnement
-de nous voir ainsi revenir à l'improviste; il
-touche à peine de la main sa calotte.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi
-le service de sauter dans la voiture qui nous a
-amenés et de courir chez le docteur Clair, et dites-lui
-qu'il vienne en commençant sa tournée, que mon
-petit garçon est mourant... entendez-vous?... mourant!...</p>
-
-<p>Je me précipite dans le corridor d'entrée au fond
-duquel est la loge.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span></p>
-
-<p>La concierge, occupée à se coiffer, entr'ouvre le
-carreau, fait un petit signe de tête un peu familier,
-elle d'ordinaire si prévenante. Je dis en passant, avec
-mon lourd paquet vivant sur les bras: «Ah! ma
-pauvre madame Bailloche!» ce qui signifiait pour
-moi: «J'ai bien du malheur avec mon pauvre
-petit...» Entre femmes, on attend sur ces sujets un
-signe de commisération, un mot interrogatif. Madame
-Bailloche ne me dit rien. Des premières marches de
-l'escalier, je lui crie:</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! est-ce que vous auriez été informée de
-mon retour?</p>
-
-<p>L'idée m'était venue que madame Du Toit avait pu
-avertir le concierge par télégramme.</p>
-
-<p>Madame Bailloche me répond:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur ne nous a rien dit.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Monsieur?...</p>
-
-<p>Je savais mon mari dans la Dordogne. Madame
-Bailloche en quelques mots rapides, débités sur un
-ton étrange, m'apprend que monsieur est de retour
-depuis le commencement de la semaine. Je ne veux
-pas m'arrêter, pourtant; je monte, je monte l'escalier,
-tout en regardant au-dessous de moi la tête de
-la concierge aux cheveux épars et aux petits yeux
-vairons où semble contenue je ne sais quelle humeur
-perfide.... Mon mari est revenu depuis le commencement
-de la semaine; et il ne m'en a pas avertie! Il
-n'était pas convenu qu'il dût revenir à Paris; nous<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span>
-devions, comme l'année précédente, nous retrouver
-à Chinon... Et cet air des concierges!... Que se passe-t-il?...
-Mon c&oelig;ur bat si violemment que je suis obligée
-de faire une station à chaque palier... Ma femme de
-chambre m'a rejointe ainsi que Suzanne, et elles
-montent devant moi:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur est là, à ce qu'il paraît!... Ton père
-est là, Suzanne!...</p>
-
-<p>Suzanne qui faisait la sérieuse, à cause de son
-petit frère malade, ne contient plus sa joie à l'idée
-que son père est là. Au cinquième, elle carillonne et
-crie: «Papa!... papa!...»</p>
-
-<p>Jusque de l'étage inférieur, j'entends le bruit bien
-connu de la chaîne de sûreté, du verrou, puis la voix
-du papa étouffée par les embrassements et les rires
-de Suzanne, qui s'est barbouillée de savon, son père
-ayant été surpris le blaireau à la main. J'arrive enfin:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Jean qui est malade... J'ai voulu le ramener
-dare-dare... Le concierge est chez le docteur Clair...</p>
-
-<p>Une fois chez moi et ayant vu mon mari vivant, et
-debout, je ne songe même plus à m'informer du
-motif qui peut faire qu'il soit là, et non dans la Dordogne;
-je ne songe plus qu'à coucher mon petit dans
-son lit, à épier la sonnerie de l'entrée, la visite du
-docteur.</p>
-
-<p>Après s'être informé de ce qui concerne le petit
-malade, la première question que mon mari me pose
-est celle-ci:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous eu là-bas des nouvelles des Voulasne?</p>
-
-<p>&mdash;Des Voulasne? mais oui: ils sont partis pour
-l'Espagne.</p>
-
-<p>Il sursaute:</p>
-
-<p>&mdash;Quand ça?... Mais depuis quand?...</p>
-
-<p>&mdash;La nouvelle en est parvenue hier; ils ont écrit à
-leurs filles, de Burgos...</p>
-
-<p>&mdash;Leurs filles ne les savaient donc pas partis?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! elles sont furieuses...</p>
-
-<p>Je le voyais s'effondrer comme j'avais vu le faire
-Isabelle, Pipette, Albéric lui-même, à l'annonce de ce
-voyage impromptu:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! dis-je, qu'est-ce que cela peut vous
-faire? Comptiez-vous être du voyage?</p>
-
-<p>Il m'écoutait à peine; il se livrait à un calcul de
-dates. Il aboutissait à une conclusion qui lui paraissait
-désastreuse:</p>
-
-<p>&mdash;Ils ont pu ne quitter Dinard que dimanche!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Je cherche, dit-il, à me rendre compte, parce
-que je leur ai écrit. Je n'ai pas reçu de réponse...</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous attendiez une réponse des Voulasne?...</p>
-
-<p>La négligence des Voulasne était, entre nous,
-matière ordinaire à plaisanterie. Il ne dit rien, mais
-souleva tous les muscles de son visage, ce qui semblait
-signifier que le cas était de nature à modifier les
-us et coutumes des Voulasne eux-mêmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span></p>
-
-<p>Et son attitude à lui, en effet, était telle que, penchée
-sur mon pauvre petit dont le front avait la
-chaleur d'un linge ébouillanté, je commençais à doubler
-mon inquiétude de celle qui bouleversait mon
-mari.</p>
-
-<p>A ce moment, on sonna. Je bondis, je fus à la porte
-d'entrée sans attendre l'intervention de la bonne, et
-j'ouvris au docteur comme à un sauveur. Le bon docteur
-Clair, qui connaissait mes enfants, qui les avait
-un peu mis au monde, accourait, avant l'heure de la
-première visite, et dans la voiture même que j'avais
-envoyée le chercher. Bailloche était monté avec le
-docteur et me réclama à la porte le prix du fiacre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon! c'est bon! voulez-vous avoir la complaisance
-de payer le cocher, nous réglerons ça...</p>
-
-<p>Bailloche tournait entre ses doigts sa calotte; il
-avait une mine singulière et me manifesta qu'il
-préférait être réglé sur l'heure. Je ne comprenais
-rien à une exigence aussi insolite; je dus regagner
-ma chambre où j'avais laissé mon porte-monnaie;
-mais, une fois-là, j'oubliai le concierge pour
-n'être plus qu'à la consultation. Il fallait une bougie,
-une cuiller à potage pour servir de réflecteur,
-une autre pour peser sur la langue. Et pendant que le
-docteur, armé de cet appareil, examinait la gorge,
-moi, haletante, je regardais la figure du docteur,
-comme si le destin allait s'y inscrire en caractères
-déchiffrables.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span></p>
-
-<p>Je n'y lus rien du tout; et, comme le docteur Clair
-ne se pressait jamais ou voulait avoir l'air de ne
-jamais porter un diagnostic hâtif, il prit le temps de
-souffler la bougie et de reposer sur la table de nuit
-ses deux cuillers, avant de me dire:</p>
-
-<p>&mdash;C'est une affaire de quarante-huit heures... une
-angine herpétique... trois boutons en pleine floraison...
-Il a dû faire cette nuit une fièvre de cheval?...
-Et vous êtes partie, comme ça, avec un enfant dans
-cet état?...</p>
-
-<p>Je lui énumérai mes raisons: huit kilomètres de la
-ville, médecin inconnu, hésitant; ma crainte d'une
-maladie grave dans ce désert qu'est la campagne... Il
-ne m'approuvait ni ne me blâmait. Je crois que, si la
-maladie eût été grave, il eût été content de tenir
-l'enfant sous sa main; mais il se trouvait que la maladie
-n'était pas grave, et il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Que vous êtes nerveuse!</p>
-
-<p>Il eût pu m'attraper, à présent! cela m'eût été bien
-égal; j'étais soulagée, tranquillisée. Et je pensais que
-le médecin de campagne, là-bas, tel que je l'avais vu,
-n'eût pas été homme à se prononcer si catégoriquement,
-et nous eût fait languir d'inquiétude. Nous
-voulons tout de suite savoir. Au fond, nous pensons
-beaucoup à nous-mêmes jusque dans les tourments
-que nous causent les malades les plus chers.</p>
-
-<p>En reconduisant le docteur, je trouvai la porte
-ouverte et le concierge qui était resté là.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous voilà encore! Vous n'avez pas
-payé le fiacre?...</p>
-
-<p>&mdash;J'attends l'argent..., dit-il, d'un ton finaud qui
-me parut désobligeant en présence du docteur.</p>
-
-<p>Je lui remis dix francs pour payer le fiacre. Il me
-demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Faudra-t-il prendre là-dessus les deux petites
-courses que ma femme a déjà avancées à monsieur?...</p>
-
-<p>&mdash;Prenez donc! lui dis-je en refermant la porte et
-retournant à mon malade.</p>
-
-<p>Le papa devait se charger de porter lui-même
-l'ordonnance chez le pharmacien. Je poussais des
-soupirs: «Ça ne sera rien! ça ne sera rien!... une
-angine...» Mais lui, qui n'avait pas traversé mes
-inquiétudes, ne participait pas à ma détente heureuse.
-Et il me fallut revoir son teint bilieux pour me
-rappeler où nous en étions lorsque le docteur avait
-sonné. L'affaire du voyage Voulasne!... Mon mari
-poursuivant ses calculs,&mdash;que je ne me charge pas
-de reconstituer,&mdash;aboutissait à conclure que les
-Voulasne avaient très bien pu ne quitter Dinard que
-deux jours après réception de sa lettre; et il voulait
-me faire juge du cas. Moi, à qui l'on eût fait adopter
-tous les calculs du monde, je lui disais: «Mais,
-qu'importe? quelle importance cela peut-il avoir?»
-Je voyais bien qu'il avait un très gros souci et qu'il
-hésitait à me le confier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce sont bien eux, s'écriait-il; ah! je les reconnais
-bien là... Ils sont capables de s'être dérobés!...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
-
-<p>Il ne me le disait pas encore. Je lui rapportai les
-suppositions, les soupçons, si l'on voulait, que ce
-voyage inopiné nous avait inspirés, à Fontaine-l'Abbé:
-un coup de M. Chauffin pour se venger de
-Pipette et obliger en même temps le couple Albéric
-à se morfondre à la campagne tout l'automne...</p>
-
-<p>&mdash;C'est plausible, me dit mon mari: mais voilà ce
-qui s'appelle une coïncidence!...</p>
-
-<p>&mdash;Une coïncidence?...</p>
-
-<p>&mdash;La réception de ma lettre qui, j'en suis certain,
-leur est arrivée tel jour; leur départ, très probablement
-le surlendemain, pour un voyage dont il ne fut
-auparavant jamais question...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon Dieu! que pouvait donc bien contenir
-cette lettre?</p>
-
-<p>Il parut fauché tout à coup comme une gerbe d'épis,
-s'affala sur un fauteuil bas où j'avais jeté toutes les
-couvertures prêtées par madame Du Toit:</p>
-
-<p>&mdash;L'aveu, dit-il, d'une grande, d'une très grande
-détresse.</p>
-
-<p>Et je me souviens qu'avant d'être touchée par
-l'annonce de la catastrophe, je ne pus m'empêcher de
-manifester mon étonnement que l'aveu en eût dû
-être fait aux Voulasne. Pourquoi aux Voulasne?</p>
-
-<p>Mon mari n'avait jamais cessé de croire que son<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span>
-salut reposât dans la maison de ses cousins; il les
-tenait pour sa Providence; on eût dit qu'il se les fût
-de tout temps réservés pour le jour du malheur... Si
-je ne partageais point son sentiment, ce n'était pas
-que je les tinsse pour incapables de rendre quelque
-service; mais je savais, par mainte épreuve, que
-c'étaient des gens qui ne voulaient pas, qui ne voulaient
-absolument pas être ennuyés, et que les joindre
-pour leur demander quoi que ce fût qui n'eût point
-de rapport avec un divertissement, était l'entreprise
-la plus insensée.</p>
-
-<p>Et donc, voilà qu'ils étaient encore une fois en
-voyage! Je me remémorais leur départ opportun au
-moment de la cérémonie du mariage à Chinon...</p>
-
-<p>Enfin, mon mari me raconta, lui qui ne disait
-jamais mot de ses affaires, la triste affaire qui l'accablait.
-Une affaire que lui avait passée Grajat, il y
-avait plus de quinze ans: l'adjonction d'une aile à un
-corps de logis ancien, en Dordogne, sur un terrain
-sableux. Il y avait eu difficulté à construire, risques
-à courir; Grajat d'ailleurs avait averti, en se déchargeant
-d'un travail qui l'ennuyait sur un jeune architecte
-encore inconnu et dont il piquait l'amour-propre.
-Le jeune architecte s'en était tiré; sa réussite
-même avait fait un certain bruit, l'avait servi dans sa
-carrière, et il ne pouvait de ce chef adresser aucun
-reproche à Grajat.</p>
-
-<p>Mais, au bout de dix-sept ans, l'aile tout entière se<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span>
-lézardait, nécessitait de coûteux travaux d'étayage,
-de reprise des sous-sols, causait d'importants dommages,
-les locaux étant devenus inutilisables. C'était
-pour cette construction que mon mari avait été si
-fréquemment obligé d'aller en Dordogne; il ne s'en
-était pas vanté... Enfin, et malgré tous les travaux
-supplémentaires, un dernier glissement du sol emportait
-tout ce que l'ingéniosité, la hardiesse ou la ténacité
-des architectes modernes avaient ajouté à un
-vieux bâtiment demeuré depuis trois siècles manchot,
-laissé tel, probablement, par la prudence des bonnes
-gens du temps, que préoccupaient moins les prouesses
-ou le bénéfice pécuniaire que les &oelig;uvres durablement
-établies. Enfin, la responsabilité incombait à
-l'architecte constructeur. On plaiderait, oui, sans
-doute, me disait mon mari, mais pour que le tribunal
-fixât l'indemnité, non pour en esquiver le
-paiement. Le propriétaire du château était un vigneron
-du Bordelais, assez âpre, et à court d'argent dans le
-moment; il proposait une transaction. Le chiffre de
-la transaction, débattu, finalement accepté en principe,
-était de cent mille francs. Mon mari affirmait
-qu'éviter, à ce compte, le bruit du procès et l'indemnité
-prévue était avantageux. Ces cent mille francs,
-il me confessa qu'il ne les avait pas, qu'il n'avait rien.
-C'étaient ces cent mille francs qu'il demandait à ses
-cousins Voulasne.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas à d'autres?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas si facile que cela!...</p>
-
-<p>&mdash;Comment!... un architecte... Vous... cent mille
-francs!...</p>
-
-<p>Il leva sur moi des yeux misérables, des yeux que
-je ne lui connaissais pas, des yeux de ces bons animaux
-de chiens qu'on a tapés et qui vous regardent
-en levant vers vous une patte si tendre... Je sentis ma
-gorge se contracter. Je m'approchai de lui; je lui
-touchai la main. Alors je vis de chacun de ses yeux
-sourdre une grosse larme qui lui coula sur la joue et
-dans la moustache avec une rapidité étonnante, comme
-si c'eût été une petite bille de cristal.</p>
-
-<p>Il n'avait pas de crédit! Il n'avait jamais dû exécuter
-de travaux considérables, ou bien il était,
-comme me l'avait dit Grajat, maladroit en affaires...
-Peut-être aussi, pensais-je, était-il simplement très
-honnête?... Il n'avait non plus jamais cessé d'être
-rongé par sa s&oelig;ur à qui je le soupçonnais de fournir
-de l'argent, soit directement, soit par l'intermédiaire
-de la vieille mère, afin d'éviter qu'elle ne fût tentée
-de s'en procurer d'une manière indécente... De ses
-affaires, dont il ne m'informait point, par principe,
-je ne connaissais qu'une conséquence: la maigreur
-de notre budget; mais en me remettant, d'ailleurs
-très ponctuellement, l'argent du ménage, ne me
-disait-il pas souvent: «Je ne suis plus jeune, il faut
-faire des économies pour vous et vos enfants...» Eh
-bien! il n'avait pas fait d'économies.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span></p>
-
-<p>J'étais surprise qu'il n'eût pas recouru, dans sa
-détresse, à Grajat qui en était la cause initiale, et
-avec qui il demeurait en relations; mais, à l'interroger
-là-dessus, j'aurais préféré la misère. Et d'ailleurs, s'il
-ne recourait pas à Grajat, n'était-ce pas qu'il l'avait
-déjà fait en vain? Il recourait à ses cousins Voulasne.</p>
-
-<p>Il reçut de ses cousins Voulasne, huit jours plus
-tard, une carte postale expédiée de Séville, toute
-remplie par les exclamations ordinaires aux voyageurs:
-joie, admiration, ciel idéal, affolement produit
-par le légitime désir de s'instruire, oubli de tout
-dans une enivrante activité, courses de taureaux par-dessus
-le marché! Un coin de la carte, un petit
-triangle, séparé même du reste par un trait de
-plume, au-dessous des initiales de Gustave et d'Henriette,
-contenait cette simple allusion à la lettre qui
-rendait mon mari si anxieux: «Bien attristés par
-votre mot, mais, hélas! que nous sommes loin de
-tout!»</p>
-
-<p>Rien de plus ne nous parvint d'eux. Quand la carte
-postale nous arriva, d'ailleurs, l'infortuné cousin des
-Voulasne ne comptait plus sur leur secours. Il ne
-fut presque pas plus abîmé par l'énumération des
-attractions sévillanes et par le tour d'escamotage
-exécuté dans le petit triangle. Une incertitude planait
-sur l'acte de nos cousins. Agissaient-ils par
-eux-mêmes? Agissaient-ils par leur ami Chauffin?<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span>
-Avaient-ils reçu la lettre avant leur départ, ou, réellement,
-cette lettre aurait-elle été décachetée par eux
-dans le courant d'air d'un hall d'hôtel ou d'une gare
-de chemin de fer, ou bien en prenant des billets pour
-la course de taureaux? «A quoi bon approfondir?
-disait mon mari, le résultat n'en est pas moins négatif.»
-Là se trahissait encore la différence de nos
-caractères: pour moi, le résultat importait moins
-que le procédé; mon mari pensait à son besoin d'argent
-et moi à mon indignation.</p>
-
-<p>Il avait, aussitôt son malheur constaté, donné
-congé de l'appartement que nous occupions rue de
-Courcelles et aussi de ses ateliers situés dans le voisinage.
-Qu'il eût pu se procurer les cent mille francs
-nécessaires à la transaction, les intérêts à payer, fût-ce
-à ses cousins, ne lui eussent pas permis d'habiter
-un quartier où les loyers augmentaient chaque année.
-Ç'avait déjà été très peu prudent de nous installer là
-au moment du mariage, mais que de sacrifices n'eût
-pas faits mon mari pour donner à un cocher une
-adresse qui sonne bien! Je vis que le désastre pour
-lui était dans la nécessité de s'amoindrir aux yeux
-des gens, de s'amoindrir quant à la façade. Ayant
-commis l'imprudence de lui rapporter l'insistance du
-concierge à se faire payer le prix du fiacre, j'appris
-à respecter en lui ce qui pouvait lui causer une telle
-douleur:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, me dit-il, qui avais fait exprès de demander<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>
-par deux fois à Bailloche de payer ma voiture, afin de
-voir sur sa figure s'il était informé ou non!...</p>
-
-<p>C'était une torture pour lui de penser que son concierge
-était informé ou se doutait de son désastre.
-Le concierge était informé du congé des ateliers par
-les employés qui venaient quelquefois à l'appartement;
-les employés devaient être informés de l'affaire
-de Dordogne. Je croyais, moi, que ces concierges,
-qui avaient toujours été pour moi pleins de prévenances
-et à qui, en outre, mon mari avait rendu
-quelques services, seraient compatissants, qu'ils
-nous plaindraient en leur âme. On n'aime pas à être
-plaint, assurément; mais avoir perdu de l'argent
-n'était pas du tout pour moi une honte... Jamais
-personne ne me fera admettre qu'un homme soit
-diminué parce qu'il a moins d'argent aujourd'hui
-qu'hier. Oui, je savais bien qu'au temps de ma jeunesse,
-à Chinon, mes parents avaient beaucoup souffert
-de pareil accident; mais je pensais qu'à Paris on
-était plus avancé, et je m'efforçais, quant à moi, de
-prendre ce malheur-là à la légère.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher ami, disais-je à mon mari, je vous
-jure bien que cela ne me fait ni chaud ni froid; si
-c'est à cause de moi que vous vous mettez martel en
-tête, mon Dieu! que vous avez donc tort!...</p>
-
-<p>Il croyait que je faisais un effort surhumain pour
-ne point paraître lui reprocher notre disgrâce. Je
-n'en faisais aucun. Tout cela me semblait si peu de<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span>
-chose au prix des transes que j'avais souffertes dernièrement:
-l'alarme à propos de la santé du petit, et,
-hélas! aussi, des douleurs d'autre sorte!... Pensant
-à ces dernières, l'idée d'une punition de Dieu me
-traversa l'esprit, et alors je me dis: «Dieu lui-même
-se trompe!...» Ce n'étaient pas là des châtiments
-pour moi. Déchoir aux yeux des concierges, rompre
-avec nos connaissances opulentes, renvoyer les domestiques,
-habiter un quartier sans lustre et faire mes
-courses en omnibus, quelle plaisanterie pour une
-femme élevée dans nos maisons économes de province!...
-Je conseillais à mon mari d'aller nous installer
-au fond d'Auteuil. Il s'indigna. Il ne voulait
-entendre parler d'Auteuil sous aucun prétexte. Passy,
-alors? Point davantage. C'était pour lui l'exil.</p>
-
-<p>Il s'agissait avant tout de sous-louer notre présent
-appartement, car, par malchance, nous commencions
-un nouveau bail. Et c'était cette particularité encore
-qui sentait la catastrophe aux narines des Bailloche:
-si ce n'est pour cause d'«inconvénients locatifs»
-ou bien d'«agrandissements», on ne demande au
-propriétaire cette faveur que sous le coup d'une
-infortune.</p>
-
-<p>Pendant les quatre ou cinq premières semaines, il
-ne se passa presque pas de jour que madame Bailloche
-ne sonnât à la porte, à partir d'une heure de
-l'après-midi, pour faire visiter. Et aussitôt la porte
-ouverte, elle entrait comme l'envahisseur en pays<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span>
-conquis. Alors commençait pour nous la retraite précipitée,
-de pièce en pièce, qui amusait beaucoup les
-enfants, ne me plaisait guère, je l'avoue, et faisait
-verdir de rage mon pauvre mari, quand il était encore
-là. Dans notre inexpérience, au début, nous étions
-pris souvent par madame Bailloche, tassés au fond
-d'une chambre obscure, que la concierge se hâtait
-d'inonder de clarté en ouvrant les persiennes; et sa
-suite pénétrait derrière elle: des messieurs, des
-dames, gênés comme nous-mêmes, saluant, s'excusant,
-faisant mine de n'apercevoir que murs, cloisons
-et ouvertures, et non les traces de notre vie privée,
-tant que madame Bailloche, d'autorité, ne leur avait
-fait entendre qu'ils étaient «dans leur droit» et que
-selon son expression, «c'était bien la moindre des
-choses». Petit à petit, nous apprîmes la tactique de
-la fuite efficace, et madame Bailloche, à moins de
-capricieux retours des visiteurs, ne nous atteignait
-plus.</p>
-
-<p>Quelquefois, en rentrant à la maison, l'après-midi,
-si, par exemple, la pluie nous avait chassés du dehors,
-nous trouvions une famille chez nous ou bien s'étant
-attardée à regarder, du balcon, la vue sur la grille
-dorée du parc Monceau. J'étais tellement interloquée
-qu'il m'est arrivé de demander pardon à madame
-Bailloche, comme si c'était moi qui pénétrais chez
-elle.</p>
-
-<p>Mon mari s'exténuait; il quittait la maison, le<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>
-matin, beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire, parce
-qu'il exécutait à lui seul la besogne de plusieurs
-employés congédiés; et il travaillait encore dans la
-soirée, sur la table de la salle à manger. Il passait
-l'après-midi en courses. Il était d'une complaisance
-chaque jour grandissante pour moi parce qu'il
-s'émerveillait de me voir supporter si patiemment
-les revers. Moi, j'éclatais de rire toutes les fois que
-j'étais témoin de son étonnement; je lui affirmais
-que je n'avais aucun mérite:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon pauvre ami, moi, je ne suis bonne
-qu'à cela!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'à être malheureuse?...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'à m'accommoder au mieux des malheurs de
-ce genre-là. Je vous jure que ce n'est pas cela qui
-m'atteint.</p>
-
-<p>Il ne pouvait pas comprendre. Cependant, pourquoi
-donc avait-il été me choisir dans une famille trempée
-par les épreuves? Oui, je sais bien, c'était surtout
-pour que je fusse «correcte» en toutes les circonstances;
-mais aussi pour que, ignorante que j'étais
-du bonheur matériel, j'y fusse initiée par lui et le lui
-dusse tout entier. Il ne croyait qu'à celui-là; et
-c'était sa bonté, à lui, de vouloir me le procurer.</p>
-
-<p>J'étais tentée de lui faire remarquer que l'infortune
-présente était ce qui nous rapprochait le plus
-depuis notre entrée en ménage. C'était la première
-fois que nous avions, sincèrement, quelque chose à<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span>
-nous dire. Lorsque, autrefois, pour me séduire, il me
-parlait de la «voiture» ou «du valet de chambre en
-livrée», je le trouvais un peu puéril, et lorsqu'il me
-contait aujourd'hui ses déboires, il m'inspirait une
-grande sympathie, je me sentais de c&oelig;ur avec lui et
-j'éprouvais une réelle et toute nouvelle satisfaction de
-sentir cela. Mais non, je n'avais aucun mérite à faire
-bonne figure: j'étais véritablement plus heureuse.</p>
-
-<p>Mes plaisirs à moi, je commençais à m'en rendre
-compte, sont d'ordre tout intime et secret, sans communication
-avec les amusements du monde; et je ne
-déteste pas qu'ils aient un certain goût amer.</p>
-
-<p>Un soir, en rentrant, mon mari poussa un profond
-soupir et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, ça y est! La transaction se fera.</p>
-
-<p>Il était parvenu, à force de démarches, à se procurer
-la somme nécessaire, «par lambeaux», me
-dit-il, et dont le moindre lui coûterait fort cher. Mais
-le procès n'aurait pas lieu. D'ailleurs, il ne désespérait
-pas de pouvoir contracter, un jour ou l'autre, un
-«emprunt sérieux» et se débarrasser de ses petits
-prêteurs. Aussitôt libéré du plus gros danger, il eut
-même une crise d'optimisme; il entrevoyait déjà la
-possibilité, si quelque belle affaire survenait, de pouvoir
-conserver son appartement!...</p>
-
-<p>N'empêche qu'il allait avoir à payer désormais en
-intérêts plus que le prix de son loyer. Mais il comptait
-toujours sur les Voulasne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p>
-
-<p>Nous étions tenus au courant des déplacements
-des Voulasne par Pipette, réfugiée chez sa s&oelig;ur
-Isabelle, comme avant les vacances à Fontaine-l'Abbé,
-puisque les vacances à Fontaine-l'Abbé
-n'avaient point abouti à la marier. Les cartes postales
-des heureux voyageurs pleuvaient chez les
-Albéric: gentillesse paternelle? peut-être; ou taquinerie
-un peu cruelle, destinée à faire subir le supplice
-de Tantale aux trois «lâcheurs» qui, en effet,
-rongeaient leur frein non sans pester avec turbulence?
-Isabelle rejetait la responsabilité du voyage manqué
-sur Pipette. Si Pipette n'avait pas quitté le domicile
-de ses parents, ceux-ci n'auraient pas fait une
-pareille fugue sans les prévenir et sans les inviter!</p>
-
-<p>&mdash;Non! répliquait Pipette, ils ne me reprochent
-point d'avoir quitté la maison, car depuis mon départ
-ils s'amusent davantage; c'est à vous qu'ils en veulent
-d'avoir été assez lâches pour aller à Fontaine-l'Abbé!...</p>
-
-<p>&mdash;Nous, lâches d'avoir été à Fontaine-l'Abbé,
-s'écriait Isabelle, en fureur, quand on a consenti à
-s'y enterrer deux mois et demi pour essayer de
-marier mademoiselle!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour ça, faisait Pipette, il aurait fallu d'abord
-m'avertir et me consulter. Je n'avais et je n'ai
-aucune envie de me marier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! c'est gai.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ça ne serait pas gai pour moi d'épouser des
-cornichons!</p>
-
-<p>&mdash;«Cornichons» depuis que tu sais qu'ils ne
-t'ont pas demandée! Auparavant, ils n'étaient pas si
-bêtes!... «Cornichons», même monsieur Juillet?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! celui-là, dit Pipette, ce n'est pas un jeune
-homme, c'est un célibataire!</p>
-
-<p>Heureusement qu'avec Pipette, on finissait toujours
-par rire, car la vie fût devenue intolérable chez les
-Albéric. La vérité sur la tentative de mariage était
-d'une particulière tristesse: sur les trois jeunes gens
-mariables invités à Fontaine-l'Abbé, deux avaient
-demandé la main d'une des jeunes filles si comme il
-faut qui étaient les s&oelig;urs du troisième; aucun celle
-de Pipette avec qui pourtant ils avaient tant paru se
-plaire. Madame Du Toit, de l'événement, était abasourdie:
-«Oui, certes! disait-elle, mademoiselle
-Voulasne a été élevée d'une façon déplorable, mais
-qu'il n'y ait pas un de ces messieurs pour deviner
-l'excellente nature qui se cache sous cette exubérance,
-c'est à désespérer du jugement des hommes!...»</p>
-
-<p>C'était une personnelle défaite qu'elle venait de
-subir là et que rendait plus cuisante le succès non
-escompté de l'autre jeune fille «si quelconque»,
-disait-elle; et, en outre, c'était un désastre pour la
-pauvre petite de qui le sort allait être inquiétant, la
-période des vacances écoulée. Qu'allait-elle en effet
-devenir, la gracieuse et endiablée Pipette? Demeurer<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span>
-chez sa s&oelig;ur était une solution qui semblait de plus
-en plus impossible. Retourner chez ses parents?
-Hélas! il était bien peu probable que les parents, tels
-qu'on les connaissait, eussent modifié la situation
-qui avait mis leur fille en fuite. Ils voyageaient avec
-M. Chauffin, comme ils l'avaient toujours fait, et ils
-ne s'étaient pas du tout cachés pour nommer à leurs
-filles, dans leur correspondance, les personnes qui,
-durant la saison dernière, égayaient la villa de Dinard:
-pour la plupart des connaissances particulières de
-M. Chauffin, et qu'ils n'osaient auparavant pas inviter
-lorsqu'une jeune fille se trouvait sous leur toit, ce qui
-était beaucoup dire! Le règne de M. Chauffin, loin
-qu'il eût été entamé par les événements, s'annonçait
-bien plutôt comme engagé dans une ère audacieuse
-et redoutable. Ah! oui, pauvre Pipette!...</p>
-
-<p>«La pauvre Pipette» était le thème ordinaire, désormais,
-des nouvelles lamentations de madame Du
-Toit, qui croyait avoir reconquis son fils, pour l'avoir
-eu,&mdash;fût-ce grincheux et dépité,&mdash;toute la saison à
-la campagne.</p>
-
-<p>Madame Du Toit venait chez moi plus souvent que
-je n'allais chez elle, car elle ne recevait pas encore.
-Ensemble, nous causions du sort des jeunes filles.
-Elle m'effarait parfois avec des idées que je jugeais,
-moi, délibérément «d'un autre âge». «D'un autre
-âge», pourquoi? Parce que, comme je le voyais,
-elles n'étaient plus conformes aux idées qui gouvernaient<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span>
-le monde le plus actif ou le plus remuant,
-parce qu'elles se trouvaient même en opposition
-tout à fait nette avec le courant qui emportait une
-société nouvelle, ou, si l'on veut, avec ce qui, pour le
-moment, «était dans l'air». Il faut accorder une
-grande attention à ce qui «est dans l'air», non pour
-le happer et s'en nourrir stupidement, bien entendu,
-mais parce que, quoi que l'on fasse ou que l'on veuille,
-ce qui «est dans l'air» tend à nous pénétrer. N'était-ce
-pas pour avoir absorbé, moi, par exemple, ce qui
-était dans l'air à l'époque de ma jeunesse, c'est-à-dire
-la rébellion contre toute contrainte, que j'avais
-été si encline à critiquer mon éducation? Un peu
-moins de soumission héréditaire, quelques exemples
-concrets d'indépendance sous les yeux, et je pouvais
-déjà, moi, de mon temps, à Chinon, faire figure d'une
-jeune «affranchie»! Combien subtils ou combien
-rares encore étaient cependant les miasmes en
-ce temps-là à ma portée! Et aujourd'hui, ce n'était
-pas que j'eusse adopté les idées nouvelles, puisqu'on
-a vu combien le monde qu'elles formaient m'était
-instinctivement antipathique: la femme tendant à
-n'être plus qu'une courtisane, la société à ne plus
-obéir qu'aux caprices des sens, rien ne me paraissait
-plus répugnant et plus bête; cependant, lorsque
-madame Du Toit me disait: «Mon enfant, la meilleure
-recette pour obtenir un bon mariage, c'est
-de le fonder sur ce qui peut durer le plus longtemps,<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span>
-et par conséquent sur des intérêts...» je bondissais.
-Elle ne se troublait pas: «... Sur des intérêts matériels,
-reprenait-elle, qui sont quelque chose de bien
-fort dans la vie, et qui obligent plus de couples aux
-mutuelles concessions, à la patience et finalement à
-contracter cette <em>habitude</em> sans laquelle aucune union
-n'est possible, que ne le ferait même aucun commandement
-moral... Et, en second lieu, sur des considérations
-de convenances, de situation publique, etc.,
-qui agissent plus sûrement et plus longuement sur
-l'esprit de la femme, en particulier, que la considération
-même de l'amour!...» Je bondissais de nouveau;
-le sang me montait à la figure. Comment
-pouvait-elle me dire cela, elle qui m'avait confié avoir
-tant souffert en manquant un mariage d'amour!...
-Elle m'apaisait en me faisant «Tout beau! tout beau!»
-de la main: «Ma chère enfant, affirmait-elle, il y a
-beaucoup moins de femmes amoureuses, ou du moins
-destinées irrévocablement à l'amour, qu'on le croit
-ou que l'on se plaît à le dire... Les femmes ont l'instinct
-de la maternité, avant tout, et après cela ou à
-défaut de cela, le goût de la vanité et de la coquetterie
-qui souvent se confondent... Mais, celles qui ont
-l'instinct de l'amour? car il y en a, certes, je vous
-concède qu'il y en a, eh bien! il n'y en a pas probablement
-beaucoup plus qu'il n'y en a qui ont l'instinct
-de l'art, du commandement ou de la véritable charité;
-ce sont des exceptionnelles, et comme leur disposition,<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span>
-pour mériter qu'on en tienne compte, a besoin
-d'être ardente, elle trouve, en toutes les situations,
-le moyen de se réaliser. Quand nous parlons du
-mariage, il ne peut s'agir que de la bonne moyenne
-des jeunes filles; or, la bonne moyenne, croyez-en
-mon expérience, ma chère enfant, la bonne
-moyenne est peut-être capable d'un amour, que l'on
-ne manque pas de prendre pour la grande passion,
-naturellement, mais qui n'existe que dans l'imagination,
-entendez-moi bien, qui n'a d'intensité que parce
-qu'il est un rêve, un rêve conduit à notre guise, et
-j'ajoute: parce qu'il est généralement malheureux,
-car il vit surtout de compassion pour soi-même; mais
-qui ne résisterait pas au prétendu bonheur réclamé
-par lui à grands cris, qui s'écorcherait et s'évanouirait
-comme une bulle de savon au contact de la première
-réalité... Pour aimer l'amour, et j'entends par amour
-ce qui s'appelle l'amour, oh! oh! il faut être d'une
-autre trempe que la plupart de nos femmelettes! Ce
-sont des gaillardes, ma petite, celles de nous qui sont
-réellement et par vocation spéciale appelées à
-l'amour; on les reconnaîtrait entre mille, parce qu'il
-n'y en a pas une sur mille qui ait les reins taillés
-pour cela!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, osais-je objecter, c'est peut-être faute de
-plus nombreux mariages d'amour!...</p>
-
-<p>&mdash;Le mariage d'amour! s'écria-t-elle, qu'est-ce
-que ça dure?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!...</p>
-
-<p>&mdash;La fleur bleue? la suavité? l'idéal attendrissement?
-notre poésie à nous qui ne sommes que l'innombrable
-«bonne moyenne» des femmes? Oui!...
-Eh bien! je vous le répète, c'est plus beau, c'est
-meilleur quand ça demeure une aspiration, un désir,
-un songe... Et de ce songe-là, mon enfant, l'histoire
-de la vie des jeunes filles et des femmes est abondamment
-illustrée!</p>
-
-<p>Elle me choquait, comme on se choque presque
-toujours d'une génération à une autre. Elle exprimait,
-je le crois, des vérités comme l'historien
-qui se prononce sur une période passée, toutes pièces
-en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la
-vie; je sens bien que je m'approche de son opinion
-aujourd'hui; mais alors que je n'en étais qu'à la
-moitié de son âge, ce qu'elle disait me faisait de la
-peine.</p>
-
-<p>J'avais toujours gardé vis-à-vis d'elle, comme de
-tout le monde, une extrême discrétion touchant
-mon propre mariage; j'ai en horreur les confidences
-dites personnelles, où une autre personne est intéressée
-autant que nous et plus que nous parce
-qu'elle y est généralement maltraitée. Madame Du
-Toit croyait-elle ou ne croyait-elle pas que j'eusse
-fait un mariage heureux? Un jour, à propos toujours
-de la petite Voulasne, j'improvisai, tout à fait
-malgré moi et poussée par la force des choses, un<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span>
-rapprochement entre le cas de Pipette et celui des
-jeunes provinciales de mon temps:</p>
-
-<p>&mdash;Que c'est curieux! dis-je à madame Du Toit,
-nous reprochions, nous autres, à nos familles, cet
-usage abusif de l'autorité, qui présidait chez nous à
-toutes choses et nous contraignait à des mariages
-contraires à nos goûts; et voilà les Voulasne, aussi
-différents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne
-où nulle volonté n'existe, nulle autorité ne
-règne, où le régime du bon plaisir de chacun est le
-seul principe qui semble établi, eh bien! de leur
-défaut complet de volonté, leur fille va souffrir plus
-que nous n'avons jamais souffert peut-être de la
-volonté excessive de nos parents...</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous
-voyez bien!... Mais, ajoutait-elle, où vous faites
-erreur, ma chère enfant, c'est en croyant qu'il existe
-une famille, fût-ce celle des Voulasne, où une autorité
-ne soit pas établie, légitimement ou non. Il
-y a toujours une autorité! Si la légitime vient à
-s'oublier elle-même, une autre, venue du dehors, de
-n'importe où, se substitue à elle et s'impose plus
-tyranniquement. Voilà le danger du relâchement des
-m&oelig;urs.</p>
-
-<p>Malgré ce danger madame Du Toit voulait que
-Pipette rentrât sous le toit paternel aussitôt que ses
-parents seraient de retour.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span>
-jeune fille livrée sans défense aux entreprises d'un
-monsieur à qui les parents donnent carte blanche!</p>
-
-<p>&mdash;La place d'une jeune fille est sous le toit de ses
-parents.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il y a parents et parents...</p>
-
-<p>&mdash;Non! il y a les parents! Aux yeux du monde,
-la jeune Voulasne se fera plus de tort en n'habitant
-pas entre son père et sa mère qu'en y demeurant
-malgré une situation anormale.</p>
-
-<p>&mdash;Aux yeux du monde!... mais quant à elle,
-personnellement?...</p>
-
-<p>&mdash;Ma petite amie, «aux yeux du monde», c'est
-tout, principalement quand il s'agit d'une jeune
-fille à marier.</p>
-
-<p>Voilà où se manifestaient nos divergences: madame
-Du Toit appartenait à une école où la figure
-que l'on fait est plus importante que la conscience
-que l'on a, avec ce correctif, bien entendu, que la
-conscience que l'on a contribue pour beaucoup à la
-figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout
-compte établi, et étant donné l'incurable imperfection
-des hommes et les antinomies de la vie sociale, c'est
-madame Du Toit qui, en définitive, avait raison;
-mais, parmi les miasmes qui «étaient dans l'air»
-de mon temps, j'avais absorbé, c'est certain, moi, le
-mépris de l'opinion, qui peut mener à ce qu'il y a de
-plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus
-néfastes extravagances qui a fait les saints, mais qui<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span>
-fait le premier excentrique venu, car le mépris de
-l'opinion ne vaut que ce que vaut celui qui le professe.
-C'est une outrecuidante présomption, de s'imaginer
-que l'on peut mieux que ce que l'opinion
-commune exige; c'est peut-être mon «romantisme»
-à moi, ce désir ardent du bien extrême en toutes
-choses; mais on n'arrache pas aisément ce panache
-lorsqu'on en est né coiffé. On m'a versé dans ma
-jeunesse un trop grand enivrement moral pour que
-je puisse me contenter jamais, quant à moi, de faire
-la fade figure de la femme comme il faut. «Orgueil!
-orgueil!...» m'eût dit, et m'avait dit dans d'inoubliables
-entretiens celui dont le souvenir me faisait
-tant souffrir en secret. «<em>L'orgueil</em> est mon péché!»
-j'en convenais avec lui.</p>
-
-<p>J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la
-tirant d'un si misérable milieu. Bien que madame Du
-Toit jugeât que, les vacances terminées, il était de la
-dernière inconvenance qu'elle habitât chez des étrangers,
-je m'écriai, devant madame Du Toit, que je
-cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un
-placard. La voyant tout à coup scandalisée et peinée,
-je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard à
-offrir... Je n'en aurai peut-être pas pour moi!...</p>
-
-<p>Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu
-des changements survenus dans ma vie. Je lui dis
-que nous allions quitter notre appartement. Elle<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span>
-n'aimait déjà point que l'on changeât, de quoi que
-ce fût; mais elle pensa que c'était pour m'agrandir,
-et elle admettait cela avec un sourire. Je la détrompai:</p>
-
-<p>&mdash;Non! pour me diminuer...</p>
-
-<p>Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas.
-C'était une femme avertie, pleine d'expérience, et qui
-savait ce que parler veut dire. Le chagrin domina
-d'abord toute sa physionomie; elle tendit sa main en
-avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation
-souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitôt,
-avant que je n'eusse rien dit de plus, un soupçon
-brouilla tout; après quoi je lui vis une lèvre hautaine,
-étrangère.</p>
-
-<p>Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels
-«je me diminuais», j'avais saisi sur son visage la
-pensée déjà en bien d'autres occasions menaçante, la
-pensée que mon mari était «dans les affaires», était
-d'une gent qu'elle méprisait à cause des fluctuations
-de situation auxquelles elle est soumise et des abus
-que toute instabilité engendre, et que le malheureux,
-étant dans les affaires, en avait «fait de mauvaises»,
-ce qui s'entend de façon ambiguë. Je reconnus, plutôt
-que je ne découvris, sur son visage, les préjugés de
-ma propre famille, et ce dédain, dont je n'étais pas
-moi-même exempte, pour les professions où l'on
-court le risque d'exposer sa probité à des épreuves.
-Avant qu'elle eût, d'un mot, exprimé sa pensée, j'eus<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span>
-l'impression de ce que la «situation» d'un homme
-était pour elle, et des ruines que pourrait amonceler
-autour de nous le petit changement dans notre façade.</p>
-
-<p>L'effet premier de la nouvelle était produit; la
-pensée dominante avait traversé son cerveau, s'était
-trahie à mon attention exaspérée. Ceci fait, la femme,
-en elle, parfaitement excellente et compatissante, put
-s'adonner à un réel chagrin, à mille protestations
-d'amitié sincères et qui surent même me toucher. Je
-discernais si nettement en elle la femme, et puis la
-femme occupant un certain rang dans un certain
-monde!... Son chagrin, hélas! était plus grand que
-n'eût été celui d'une amie toute simple, car il était
-d'abord le chagrin d'une amie émue de ma déchéance,
-et il se doublait du chagrin d'une amie obligée de me
-perdre!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h2>
-
-
-<p>Madame Du Toit fut cependant charmante après la
-triste révélation de notre catastrophe. Oh! je voyais
-bien que la pauvre femme était loyale! Elle pensait
-comme mon mari que le malheur était pour nous de
-devoir modifier notre train de vie d'une manière
-apparente. Elle voulait que mon mari recourût à tous
-les expédients afin de «sauver la face»; obtenir une
-centaine de mille francs des Voulasne, elle s'en chargeait,
-personnellement, disait-elle, et «qu'est-ce que
-c'est, pour ces gens-là, de faire remise de l'intérêt à
-votre mari pendant une dizaine d'années, voyons?...»
-En dix ans, un homme encore jeune, se relèverait,
-que diable!... Et elle me disait:</p>
-
-<p>&mdash;Mais il ne sait donc pas s'arranger?</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span></p>
-
-<p>Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait
-qu'un demi-jour à sa pensée:</p>
-
-<p>&mdash;Dans la multitude des entreprises d'aujourd'hui,
-ces messieurs ont pourtant, dit-on, mille moyens de
-servir leur fortune!</p>
-
-<p>Je répliquai, en souriant, pour ne point m'en fâcher:</p>
-
-<p>&mdash;Mille moyens! sans doute, mais pas un seul
-peut-être qui soit... irréprochable...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je tous entends, vous, ma belle! Je vous
-reconnais bien là!... Je parie que vous introduisez le
-nez dans les affaires de votre mari pour l'empêcher
-de réaliser les bénéfices consacrés par l'usage!...</p>
-
-<p>&mdash;Jamais je n'ai connu une seule des affaires de
-mon mari. S'il se conduit en honnête homme, à lui
-en revient tout le mérite... Il va sans dire que, si je
-l'avais soupçonné de se conduire autrement, je ne
-l'aurais jamais mené chez vous...</p>
-
-<p>&mdash;Allons! allons! ma chère amie,&mdash;ah! que vous
-êtes vive! et quel feu pétille au dedans de cette petite
-femme si placide!&mdash;il ne vient à personne de supposer
-que vous ayez jamais pu être l'épouse d'un
-homme autre que celui qui est le plus probe en son
-métier; mais encore, mon enfant, s'agit-il ici d'un
-métier; chacun d'eux, sachez-le, comporte des accommodements
-qui, avec le temps, deviennent des obligations...
-des usages si vous voulez, usages dont une
-conscience par trop scrupuleuse ne s'arrange pas
-toujours sans regimber...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne connais pas les affaires, je ne connais pas
-les «usages» auxquels vous faites allusion, et vous
-voyez, le mérite que mon mari aurait pu acquérir à
-mes yeux, reste vague... Mais je me souviens de lui
-avoir tant rabâché l'horreur que m'inspiraient les
-compromissions du monde où l'on s'enrichit!... Cela,
-surtout au moment de l'affaire Grajat, qu'il n'est pas
-d'usage de rappeler, je sais, mais dont le président
-Du Toit doit se souvenir... De voir mon mari à la
-suite de cet homme, madame, je serais morte de
-honte!</p>
-
-<p>&mdash;Allons! Je suis sûre encore que vous vous exagérez
-les choses! Monsieur Grajat, de qui vous
-parlez, a aujourd'hui une situation considérable. En
-s'aliénant son influence, votre mari a dû subir une
-grande perte...</p>
-
-<p>Madame Du Toit, comme tout le monde, avait
-oublié la phase mauvaise des affaires de Grajat,
-parce que Grajat, en somme, s'en était tiré, et parce
-qu'il avait su s'en tirer audacieusement, en élargissant
-plutôt qu'en restreignant son étalage.</p>
-
-<p>Qu'objecter à cela? et qu'objecter à une femme
-comme madame Du Toit, âgée, expérimentée, et de
-la plus parfaite dignité, qui, tel un médecin au chevet
-du malade, devait savoir mieux que moi la nature de
-mon mal et avait pris à tâche de me sauver?</p>
-
-<p>Elle n'avait pas moins de deux sauvetages, en ce
-moment, à mener à bien: celui de la petite Voulasne<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span>
-et le mien. Tous les deux se réduisaient en définitive
-à empêcher ou à favoriser un changement de lieu, à
-obliger Pipette à réintégrer le domicile de son père,
-et moi à ne pas quitter le mien.</p>
-
-<p>Comment madame Du Toit s'y prit-elle pour rencontrer
-les Voulasne au débotté et pour leur parler?
-ce fut son affaire et son secret. Elle arriva un jour
-chez moi, après le déjeuner, radieuse; elle m'annonça:</p>
-
-<p>&mdash;Tout est arrangé! D'abord en ce qui vous concerne,
-ils n'ont eu qu'une voix l'un et l'autre: «Mais
-cela va de soi!...</p>
-
-<p>&mdash;Et en ce qui concerne leur fille?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ils sont prêts à l'accueillir à bras ouverts!</p>
-
-<p>&mdash;Et monsieur Chauffin aussi, sans doute?</p>
-
-<p>&mdash;Ma petite amie, ne soyez pas sarcastique! J'ai
-abordé de front la question de monsieur Chauffin...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mais, on se fait des monstres de ces
-chers Voulasne; et ce n'est pas exact du tout. Il n'y
-a pas d'êtres plus éloignés de vouloir contraindre
-qui que ce soit à quoi que ce soit. Un mariage avec
-monsieur Chauffin, d'eux à moi, ne m'a point paru
-leur plaire...</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment! Mais ils le laisseront accomplir!</p>
-
-<p>&mdash;J'en reviens à mes moutons: sur les deux questions,
-difficiles, vous le reconnaissez, que j'avais à
-poser aux Voulasne, les Voulasne m'ont répondu<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span>
-gentiment, spontanément, sans hésitation, sans condition:
-«oui» et «oui!»</p>
-
-<p>&mdash;Mais parce qu'ils ne savent pas dire non! Ils
-vous ont dit «oui»; ils diront «oui» à leur fille; et
-ils diront «oui» à Chauffin...</p>
-
-<p>&mdash;Et à votre mari aussi! ne vous en plaignez pas,
-pour le moment.</p>
-
-<p>&mdash;Ils diront «oui» à mon mari, parce que «non»
-est bien plus difficile à dire; mais s'exécuter sera
-pour eux plus difficile que de dire «non».</p>
-
-<p>&mdash;On n'a qu'une parole!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, si l'on n'a point d'action?...</p>
-
-<p>Pauvre madame Du Toit! je la taquinais. Elle était
-si heureuse d'avoir accompli une mission, qu'elle
-seule d'ailleurs avait prise à tâche, mais qui était
-généreuse et qu'elle avait tenue pour ingrate parce
-qu'elle croyait les Voulasne pareils à elle! Les premières
-objections épuisées, en la poussant un peu
-dans le récit de sa visite, je vis qu'elle était tombée
-sur les Voulasne en un moment où ils brûlaient,
-comme de grands enfants qu'ils étaient, de raconter
-à tout venant leur voyage, et qu'ils lui avaient raconté
-leur voyage, et que madame Du Toit se présentant à
-eux comme négociatrice de la rentrée de Pipette, la
-rentrée de Pipette leur était apparue comme un
-surcroît de plaisir et avait exalté leur excellente
-humeur, et qu'ils eussent accordé à ce moment-là à
-madame Du Toit tout et n'importe quoi, fût-ce l'exil<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span>
-de Chauffin, quittes à se trouver plus tard à bout
-d'arguments si Chauffin leur eût demandé: «Pourquoi
-me chassez-vous?» et qu'enfin, s'ils avaient
-tranquillisé madame Du Toit quant au danger émanant
-de Chauffin, c'était en traitant leur cher ami
-comme ils le faisaient toujours, en personnage inoffensif
-et propre uniquement à distraire, à amuser
-sans méchanceté, sans malice même, en un mot, tel
-qu'ils se voyaient eux-mêmes. Que Pipette eût pris
-au dramatique les intentions de leur ami, voilà qui
-les dépassait! Ils ne connaissaient pas le dramatique;
-se mettre martel en tête? ah! quelle folie! Si Pipette
-voulait rentrer le soir même, avaient-ils proposé, on
-irait tous ensemble au théâtre!... «Tous ensemble?...
-avait demandé madame Du Toit, serait-ce avec monsieur
-Chauffin?...»&mdash;«Pourquoi pas?...» avaient
-dit les Voulasne. Et ils avaient soudain paru chagrinés,
-mais franchement chagrinés, que leur fille
-ne consentît pas à aller ce soir même au théâtre en
-compagnie de M. Chauffin!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien! dis-je à madame Du Toit,
-vous voyez bien qu'ils n'ont rien compris à ce qui est
-arrivé, rien!...</p>
-
-<p>&mdash;Si, si, fit madame Du Toit, ils ont été extrêmement
-sensibles au fait que leur fille n'irait même pas
-dîner avec eux ce soir en de telles conditions; et cela
-leur servira de leçon.</p>
-
-<p>«Cela leur servira de leçon», disait madame Du<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span>
-Toit! Et à elle-même, douée de conscience et d'intelligence,
-quarante années de fréquentation des Voulasne
-ne servaient pas de leçon, puisqu'elle les croyait
-capables d'être demain autres que ce qu'ils avaient
-été toujours!</p>
-
-<p>Mon mari écrivit à ses cousins, leur exposa de
-nouveau son bilan, comme s'ils n'avaient point lu la
-première lettre, et les remercia des bonnes promesses
-transmises par madame Du Toit; il sollicitait un
-rendez-vous pour causer. Les cousins répondirent
-par une invitation à dîner.</p>
-
-<p>On ne saurait imaginer la bonhomie et la joie de
-nos cousins en nous recevant. Cela était franc, cela
-était dépourvu d'arrière-pensées. Ils ne songeaient
-même pas que nous venions leur demander cent
-mille francs; ils songeaient que, depuis longtemps,
-ils étaient privés du plaisir de nous avoir autour
-d'eux, et qu'ils avaient aujourd'hui ce plaisir. Toute
-pensée désagréable, ils étaient munis du pouvoir de
-l'écarter d'eux, de la dissoudre par enchantement.</p>
-
-<p>C'était la rentrée de Pipette sous le toit paternel.
-Oh! cela ne rappelait en rien le retour de l'Enfant
-prodigue! Cela ne se faisait point avec cette solennité
-que comportait l'expression «rentrer sous le toit
-paternel» dans la bouche de madame Du Toit, par
-exemple, car un reste de solennité n'est possible
-que là où subsiste un reste de principes. Cela se faisait
-ce soir chez les Voulasne comme si cela n'était<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span>
-rien, c'est-à-dire comme s'il n'y avait jamais eu ni
-départ ni retour.</p>
-
-<p>Avec les Albéric, avec Pipette, il y avait là les
-Baillé-Calixte, et un autre couple que nous ignorions,
-les Blonda, amis nouveaux, connaissances de plage;
-et il y avait là, comme de juste, M. Chauffin; car si
-M. Chauffin n'eût pas été là, cela eût fait précisément
-du retour de Pipette un événement, événement qu'il
-fallait à tout prix éviter; telle était du moins l'explication
-que je me donnais de sa présence afin de la
-trouver supportable, mais la vérité, beaucoup plus
-simple, était que M. Chauffin était là parce qu'il lui
-plaisait d'y être.</p>
-
-<p>Le sort de la jeune fille qui venait ici ce soir
-reprendre sa place m'empêchait de trop penser à la
-disgrâce du nôtre. Mais, d'ailleurs, qui eût pensé,
-dans cette maison, à quelque disgrâce?</p>
-
-<p>Les Baillé-Calixte étaient triomphants; le mari
-venait d'adjoindre à sa fabrique de bicyclettes l'industrie
-de l'automobile à ses débuts, et qui fournissait
-les plus grandes espérances; la femme, toujours la
-même, identifiée par dévouement inné, non seulement
-à son mari mais à l'industrie, aux industries
-de son mari, avait, une des premières, exécuté des
-randonnées merveilleuses, sur le «véhicule de
-l'avenir».</p>
-
-<p>Les Blonda possédaient une de ces voitures. Gustave
-Voulasne en avait depuis six mois commandé<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span>
-une. Il ne fut pas question d'autre chose. Mon mari
-s'était de tout temps passionné pour la locomotion.
-Un tel sujet lui voilait momentanément ses malheurs.</p>
-
-<p>De loin, et essayant de m'enflammer moi-même au
-contact de l'excellente madame Baillé-Calixte, je sentais,
-comme aux premiers jours de mon entrée dans
-cette maison, mon c&oelig;ur se glacer et ma bouche se
-tordre en voyant la déférence servile où tous, devant
-Chauffin, s'abaissaient.</p>
-
-<p>C'était Chauffin, non les Blonda, non les Voulasne,
-qui s'était épris de l'automobile, et il me fut très
-apparent, tant à certaines paroles prononcées qu'à
-l'attitude nouvelle de madame Baillé-Calixte envers
-lui, que Chauffin avait «fait», comme on dit, «l'affaire»
-de la vente aux Voulasne et de la vente aux
-Blonda.</p>
-
-<p>Vers la fin de la soirée, qui me sembla longue, je
-demandai à mon mari s'il avait causé avec son cousin.
-Il n'en avait pas trouvé l'occasion. Je lui dis: «Il le
-faut, pourtant!...» Il alla tout droit saisir Gustave
-par le coude et l'entraîna. Mais ils reparurent presque
-instantanément l'un et l'autre et reparlant déjà d'automobile.
-Gustave lui avait dit: «Allons donc! c'est
-entendu... Mais comment causer de cela ce soir? Si
-vous étiez gentils, votre femme et vous, vous viendriez
-dîner en famille, après-demain?» Mon mari
-vint me rapporter la proposition. Gustave en avisait
-d'autre part Henriette. La cousine vint me prendre<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span>
-les mains, me faire jurer de revenir dîner «entre
-nous».</p>
-
-<p>Et nous retournâmes le surlendemain.</p>
-
-<p>Chauffin n'était pas là!</p>
-
-<p>Pendant tout le repas, les Voulasne furent pour
-nous comme des parents de bonne humeur, qui
-tiennent une surprise en réserve. La conversation ne
-manquait pas d'être un peu pauvre, chez eux; quand
-M. Chauffin ne la dirigeait point, nos cousins ressemblaient
-trop au malheureux acteur qui regarde
-avec angoisse le trou du souffleur resté vide; ils
-étaient paresseusement accoutumés non seulement à
-ce qu'on agît, mais à ce qu'on parlât pour eux. Ils
-n'en gardaient pas moins une sécurité manifestée
-par un échange de regards malins et joyeux, et qui
-me faisait à la fois espérer et craindre qu'ils ne nous
-donnassent au dessert le chèque de cent mille francs
-dans quelque pièce de pâtisserie. J'aurais préféré
-plus de discrétion, mais que ne transformaient-ils
-pas en farces et en joujoux!</p>
-
-<p>Ce n'était pas ce genre de surprise qui nous était
-réservé. Pour nous être agréables, ils avaient imaginé
-deux choses. La première était d'emmener mon
-mari dans la voiture nouvelle que les ateliers Baillé-Calixte
-devaient livrer incessamment; et la seconde,
-destinée à me flatter personnellement, consistait à
-m'offrir une mantille espagnole, en dentelle d'ailleurs
-magnifique, et qui me permît de figurer dans la<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span>
-<em>corrida</em> burlesque qu'ils comptaient donner chez eux
-pour la Noël: Chauffin en <em>prima spada</em>, Gustave avec
-Blonda, accolés sous une peau, devant à eux deux
-faire la bête...</p>
-
-<p>Le plaisir, ineffable, de Gustave et d'Henriette Voulasne
-annonçant cette fête et me tendant la mantille
-avait je ne sais quoi de primitif, d'innocent, de
-céleste, oui, de cette pure puérilité des bons imagiers
-naïfs de jadis. Henriette me confessa tout de suite
-qu'elle se réservait le rôle de la reine-régente; on
-cherchait un Alphonse XIII enfant.</p>
-
-<p>Nous ne pensions, mon mari et moi, qu'aux cent
-mille francs, dont le besoin était impérieux; mais nos
-cousins n'y pensaient pas, parce qu'ils ne parvenaient
-pas à se mettre à la place de quelqu'un qui a des
-besoins. Je vis et j'entendis mon mari rappeler cette
-question à Gustave. Je vis la plus entière bonne foi
-sur les traits de Gustave: «Ah! oui, oui, les cent
-mille francs!...» Et il semblait dire: «Quelle singulière
-préoccupation!...»</p>
-
-<p>&mdash;Mais il avait été convenu que ce soir?... disait
-mon mari.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pardieu vrai! disait Gustave Voulasne.
-Mais, d'ailleurs, ajouta-t-il, une idée!...</p>
-
-<p>Et il prit son cousin par le bras pour lui exposer
-une idée qu'il avait, prétendait-il, ou que, peut-être,
-avait-on eue pour lui.</p>
-
-<p>Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span>
-«l'idée», la figure que je lui avais connue trop
-souvent, lorsque le fatal Grajat venait de lui proposer
-une affaire «monstre». Il me souffla que tout allait
-bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller voir
-la voiture, dès le lendemain, aux ateliers, et pour le
-petit voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout
-jours prêts à partir, et de M. Chauffin, cela allait de
-soi.</p>
-
-<p>Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la
-<em>corrida</em>, promettre d'y assister dans la loge de la
-«Reine régente» et remercier avec effusion du cadeau
-de la magnifique mantille! Ce ne furent qu'exclamations,
-que cris et qu'embrassements; Pipette revêtit
-devant nous un costume de gitane; elle se réjouissait
-de prendre incessamment des leçons de castagnettes;
-elle dansait déjà sans principes et sans connaissances
-précises, mais en se déhanchant à outrance,
-comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles de l'Exposition.</p>
-
-<p>Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari
-me confia «l'idée». Construire pour Baillé-Calixte
-des ateliers nouveaux, bâtiments importants, sur un
-terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter à
-Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y était
-jointe la construction d'immeubles de rapport environnants;
-et les bénéfices qu'en tirerait l'architecte
-équivaudraient amplement à la somme que mon mari
-se proposait d'emprunter. «A bon entendeur salut!»<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span>
-avait dit Gustave à son cousin: il ne tenait qu'à lui
-d'enlever l'affaire.</p>
-
-<p>&mdash;La forte somme, à moi, bien à moi, gagnée par
-mes travaux, disait mon mari, serait évidemment une
-solution préférable à celle d'un secours dû aux Voulasne.</p>
-
-<p>&mdash;Mais à qui serait dû l'avantage d'avoir «enlevé
-l'affaire»?</p>
-
-<p>&mdash;En partie à Baillé-Calixte qui construit, évidemment;
-en partie à Gustave lui-même, sans doute,
-propriétaire du terrain et fortement engagé dans
-l'entreprise, à ce qu'il me semble...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui,
-peut-être, gouverne Baillé-Calixte!...</p>
-
-<p>Mon mari souleva l'épaule. Il revint de cette soirée
-chez ses cousins, regagné par eux comme aux premiers
-temps de notre mariage; il avait recouvré cet appui,
-cette providence positive qui était un besoin pour
-lui, qui lui manquait tant depuis la perte de Grajat,
-et depuis notre quasi-éloignement des Voulasne.</p>
-
-<p>Moi, je revins abîmée, ayant l'intuition de l'imminence,
-pour nous, du plus grand des maux.</p>
-
-<p>Dès le lendemain, mon mari, ayant écourté son
-déjeuner, sauta dans un fiacre pour aller prendre son
-cousin et se transporter avec lui sur les terrains de
-Levallois; en même temps il verrait la voiture! Cette
-perspective d'une grosse affaire et ce goût de véhicule
-mécanique le ressuscitaient, le rajeunissaient.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span></p>
-
-<p>Il revint le soir, à l'heure habituelle. Il ne s'était
-pas transporté sur les terrains; il n'avait pas vu la
-voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, en revanche, lui dis-je, vous avez vu
-Chauffin?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il, j'ai vu Chauffin.</p>
-
-<p>&mdash;Et le cousin vous a-t-il reparlé de l'affaire?</p>
-
-<p>&mdash;Le cousin, vous le connaissez! il n'a guère été
-question que de la <em>corrida</em>. Pour l'affaire, je dois
-voir Baillé lui-même; et je le préfère.</p>
-
-<p>Une dame, venue déjà plusieurs fois visiter l'appartement,
-était décidée à le sous-louer aux conditions
-imposées par nous. Je pressais mon mari de conclure
-avec elle. Il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pas avant que je n'aie revu ces messieurs!...</p>
-
-<p>Il escomptait à présent une affaire si belle, que
-peut-être pourrions-nous conserver l'appartement!...</p>
-
-<p>Mon mari retourna chez son cousin qui ne lui dit
-rien de sérieux, mais, pendant que Chauffin avait le
-dos tourné, l'autorisa à aller chez Baillé-Calixte. Il
-alla chez Baillé-Calixte qui l'intéressa beaucoup en
-lui faisant visiter ses voitures en construction, et
-celle, particulièrement, qui était destinée à Gustave
-Voulasne, et en lui faisant jeter un coup d'&oelig;il sur
-les dix mille mètres de terrain à bâtir, mais ne lui
-parla point de l'architecte constructeur. Désespéré,
-mon mari s'enhardit à lui déclarer en confidence que
-son cousin Voulasne avait l'intention de lui confier<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span>
-les travaux. «Mais! cela ne dépend que de lui,
-répondit Baillé-Calixte: les dix mille mètres sont sa
-propriété, et c'est lui qui fait construire; je ne suis,
-moi, que locataire désigné.»&mdash;«Ah!»</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! dis-je à mon mari, mi-décontenancé,
-mi-satisfait pourtant d'avoir appris que l'affaire était
-toute aux mains de Gustave, est-ce assez clair? Discernez-vous
-qui, pour l'instant, vous met des bâtons
-dans les roues? Et ne savez-vous pas ce qu'il vous
-reste à faire?</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'aurai une conversation définitive avec Voulasne,
-et pas plus tard que ce soir...</p>
-
-<p>&mdash;Non! dis-je, avec Chauffin!...</p>
-
-<p>Il savait, certes, que ce n'était pas à Voulasne qu'il
-fallait s'adresser; mais il était piqué au vif que
-j'eusse discerné, et à qui il fallait s'adresser, et ce
-qu'il y avait à faire.</p>
-
-<p>Un mot des Voulasne nous priait d'aller le soir
-même les retrouver au Folies-Bergère.</p>
-
-<p>J'avais réduit les dépenses de la maison à l'économie
-la plus étroite. Je ne prenais plus de voitures
-et je ne m'étais pas commandé une robe depuis la
-rentrée. Il s'agissait de la «première» d'une revue
-de fin d'année. Et mon humeur, comme ma toilette,
-était singulièrement défraîchie. Je ne voulus pourtant
-faire encore aucune objection à l'invitation des
-cousins. Nous allâmes au Folies-Bergère par l'omnibus<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span>
-des Filles-du-Calvaire avec correspondance à
-la Madeleine. Mon pauvre mari était vert d'humiliation
-en payant au conducteur ses douze sous. Seul,
-il eût pris, je le crois, une voiture! Nous arrivâmes
-en retard et les pieds un peu crottés, dans une salle
-éblouissante.</p>
-
-<p>Gustave et Henriette étaient seuls avec Chauffin
-dans la loge. Je me refusai obstinément à me placer
-en avant, à cause de mon chapeau de l'an passé, de
-sorte que je me trouvai côte à côte avec l'inévitable
-ami. Il fut d'une prévenance excessive; il se mit en
-frais absolument inusités à mon égard. Il m'avait de
-tout temps inspiré une instinctive répulsion; il s'en
-était aperçu; nous ne nous parlions ordinairement
-quasi point. Il me fit remarquer les Blonda aux fauteuils,
-les Baillé-Calixte dans une autre loge avec les
-Albéric. La plupart des amis étaient là. Attendait-il
-que je lui disse qu'il était regrettable que Pipette
-fût jeune fille encore et ne pût être là aussi?... Je
-reconnus le gros Grajat, gonflé et rubicond, en compagnie
-d'une actrice de la Comédie-Française, s'il
-vous plaît: il progressait en ses liaisons, notre
-ex-ami, mais non pas la Comédie-Française. Un air
-de luxe vibrait autour de cet hémicycle de loges
-élégantes; les femmes ne demandaient rien que
-d'exhiber les modes nouvelles; les hommes semblaient
-avoir accompli leur destinée en ayant paré
-ces femmes, chacun un peu au delà de ses moyens;<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span>
-et l'on sentait que tous les travaux du jour avaient
-été accomplis pour aboutir là, le soir, rien que là,
-non au delà.</p>
-
-<p>L'odeur grisante de ces chambrées de Paris où
-l'on vous demande d'avoir de l'argent à dépenser et
-pas du tout d'où il peut provenir, comme ils la respiraient
-tous! et comme je sentais bien que mon
-mari, venu en omnibus et à pied, s'en laissait étourdir!
-Il se voyait choyé par ses opulents cousins; il observait
-du coin de l'&oelig;il,&mdash;parce qu'il était surtout
-venu pour se rapprocher de Chauffin,&mdash;les obséquiosités
-dont Chauffin par extraordinaire me couvrait.
-Je tremblais. Ah! que j'avais été moins mal
-à l'aise le jour où j'appris crûment qu'il nous fallait
-renoncer à tout!... Je regardais de loin madame
-Baillé-Calixte, la femme-modèle de l'homme
-lancé dans les affaires: quels sourires! quels petits
-yeux complices et reconnaissants adressés à Chauffin,
-à combien d'autres! Je me la rappelais, aux premiers
-temps de mon mariage, brave et bonne femme
-de ménage, qui me confessait n'aimer que son mari,
-ses enfants, la table où fume le potage et puis la
-campagne avec une basse-cour; je me la rappelais
-écoutant des messieurs lui dire des horreurs, leur en
-disant, et se laissant baiser le creux des bras...
-Comme elle avait aidé à la prospérité de son mari!
-Comme ils étaient tous les deux larges, gras, débordants!...
-Je tremblais... J'écoutais bien mal la Revue,<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span>
-dont les passages les plus désopilants ne me faisaient
-seulement pas rire, et quand le rideau baissait,
-mon Dieu! que je me sentais bête, à court de
-paroles, vide à donner tout autour de moi le vertige!...
-J'aurais trouvé sans difficulté des choses à dire à des
-pauvres dans la rue, à des malades inconnus de moi,
-dans un hôpital, mais à des gens hilarants et pleinement
-satisfaits de ce qu'ils faisaient là, pas un mot
-qui consentît à sortir de ma gorge sans me brûler,
-comme un mensonge ou un blasphème. Recevant,
-entre les Voulasne et Chauffin, les salamalecs des
-Baillé-Calixte, des Blonda et de ce grand dadais d'Albéric,
-environnée de leur fade haleine, et leur parlant
-comme un «sujet» en état d'hypnose, serrée,
-pressée, comprimée avec eux en un groupe, entre le
-grouillement du public de l'orchestre et le va-et-vient
-des filles, de l'arrière-fond le plus obscur de moi
-monta une nostalgie plus troublante que celle qu'inspirent
-les plus pures nuits de l'été; c'était quelque
-chose comme le souvenir d'une suavité sans
-mélange et d'un contentement sans regret... Ce fut
-une fumée qui passa, une vision qu'aucun objet
-précis n'altéra... Mais c'était le rappel qu'une région
-existait, au dedans de moi, où des ressources inouïes
-étaient accumulées, et d'où s'exerçait sur moi le plus
-puissant attrait: un exilé un peu oublieux ou ahuri
-par les m&oelig;urs étrangères, et qui voit passer le drapeau
-de sa patrie...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[Pg 393]</a></span></p>
-
-<p>Lorsque nous quittâmes cet endroit, après avoir
-remercié nos cousins de l'excellente soirée due à
-leur gentillesse, mon mari héla un fiacre.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi pensez-vous donc!...</p>
-
-<p>&mdash;Bast!... fit-il, en me prenant le bras pour me
-pousser dans la voiture.</p>
-
-<p>Et il me confia, à peine assis, que sa cousine lui
-avait glissé à l'oreille: «Vos affaires semblent en
-bonne voie...»</p>
-
-<p>&mdash;Sur quoi se fonde-t-elle? lui dis-je, sur les aménités
-de Chauffin?...</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est, dit-il, qu'il s'est prodigué ce soir...
-Vous voyez bien que vous exagériez en prétendant
-que nous aurions à le gagner; c'est lui, tout au contraire,
-qui...</p>
-
-<p>&mdash;Qui va nous demander quelque chose, mon
-pauvre ami... et quelque chose de beaucoup plus
-cher!...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous fera comprendre!...</p>
-
-<p>Les aménités de Chauffin retardèrent la solution.</p>
-
-<p>Mon mari, à qui elles s'adressaient presque autant
-qu'à moi, se fondait sur elles pour estimer superflue
-la redoutable extrémité d'entamer avec lui des négociations.</p>
-
-<p>&mdash;Je le vois venir, me disait-il. Il nous ménage;
-il tient à nous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[Pg 394]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi?... C'est ce que je me demande
-et c'est ce qui me terrifie...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous, avec votre pessimisme!... disait mon
-mari, vous n'aurez de plaisir que lorsque tout sera
-perdu!...</p>
-
-<p>Il m'accusait de me complaire à faire l'oiseau de
-mauvais augure; et il écartait mes noires prévisions.</p>
-
-<p>En attendant, rue Pergolèse et dans tout Paris,
-nous roulions à la remorque des Voulasne. Nous
-dînions chez eux à tout propos, et ils nous convoquaient
-une ou deux fois par semaine dans quelque
-«théâtre à côté». Au plus bas de nos malheurs,
-nous vivions à l'instar des plus insouciants viveurs.
-Tout juste obtenions-nous la grâce, en quittant nos
-cousins, de ne pas achever la fête par le restaurant
-de nuit! Qu'ils nous eussent donc tenus pour de
-meilleurs amis s'il nous eût été agréable de les y
-accompagner! Enfin, à ce prix, nous achetions leur
-alliance, et mon mari affirmait qu'il sentait l'affaire
-se préciser à petits mots tombés ici ou là de la
-bouche des Voulasne ou de Chauffin, généralement
-aux moments mêmes où nous paraissions partager
-le plus volontiers leurs plaisirs. Tel était l'unique
-moyen de s'emparer de Gustave; Baillé-Calixte confessait
-n'avoir pas procédé autrement. Chauffin était
-avec nous, cela semblait évident. Mais pourquoi?...
-Il était si gratuitement avec nous, et d'une façon à ce
-point apparente, qu'il devenait superflu de lui parler<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[Pg 395]</a></span>
-de l'affaire: elle s'engageait, elle était engagée. Mon
-mari alla cette fois sur les terrains de Levallois avec
-Gustave Voulasne, avec Baillé-Calixte, avec Chauffin,
-avec un employé autorisé à prendre des notes. Et il
-fit une excursion en automobile. Il revint enchanté,
-enivré quelque peu, ayant accompli un des rêves de
-sa vie, mais qui excitait en lui d'autres convoitises.</p>
-
-<p>Chez les Voulasne, du moins voyais-je Pipette.
-Malgré tous mes sermons, elle aimait à rappeler cet
-été à la campagne, le tennis, le rouleau de pierre où
-elle m'avait vue assise un jour, et les valses du soir...
-Nous trouvions toujours à bavarder ensemble. Sa
-mère me confiait: «Elle vous en dit plus qu'à
-moi!...» Elle ne m'en disait pas long, parce qu'elle
-n'avait jamais appris à parler que de jeux ou à prononcer
-que des mots excessifs et destinés à faire rire.
-Mais elle avait une complaisance à me laisser entendre
-son langage, tel qu'il était, et moi j'avais à l'entendre
-une complaisance qui m'étonnait presque... Peut-être
-prêtais-je à ces mots légers ou cocasses, à cette jonglerie
-et jusqu'à ce cynisme d'expression je ne sais
-quel sens caché, car enfin, pourquoi voulais-je m'imaginer
-qu'il y avait chez la petite Voulasne autre chose
-que ce qu'elle manifestait, autre chose que ce que
-contenaient son père, sa mère, sa s&oelig;ur aînée elle-même,
-attachée à son mari, fidèle amoureuse, mais
-si vide? Pipette, il est vrai, s'était montrée un jour
-capable d'un acte énergique en fuyant Chauffin avec<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[Pg 396]</a></span>
-un éclat bien grand pour une jeune fille; était-ce à
-cause de cela que je lui prêtais de sérieux dessous?
-A la vérité, elle ne manifestait absolument rien qui
-contrastât avec les m&oelig;urs de sa famille, nulle modification
-à sa gaminerie bien connue, nulle tristesse à
-se retrouver chaque jour vis-à-vis d'un adorateur
-haïssable, nulle trace d'un autre sentiment.</p>
-
-<p>Je lui disais:</p>
-
-<p>&mdash;Mais voyons, Pipette, vous connaissez beaucoup
-de jeunes gens qui viennent aux fêtes de vos parents,
-est-ce qu'aucun ne vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash;A quoi ça servirait-il? et quand ils me plairaient?
-puisqu'ils ne tiennent pas à moi?...</p>
-
-<p>&mdash;Comment! aucun, jamais, n'a demandé votre
-main?</p>
-
-<p>&mdash;Rien que des vieux... dans ce genre-là... dit-elle
-en tirant la langue du côté de Chauffin qui jouait
-au billard.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!... cependant, j'ai entendu dire...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui; des gosses alors... Il y en a eu trois,
-toqués... Ils n'avaient seulement pas fait leur service
-militaire!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais ils pouvaient le faire et vous revenir
-après?...</p>
-
-<p>Elle se tordit de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, ouiche!... la grande passion? le genre
-sérieux?... Nous ne tenons pas ça, madame!...</p>
-
-<p>&mdash;En êtes-vous si sûre, Pipette?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[Pg 397]</a></span></p>
-
-<p>Elle se secoua, s'agita, fit la folle. Je ne pus rien
-tirer d'elle.</p>
-
-<p>Un soir, la partie de billard finie, Chauffin vint
-s'asseoir près de moi et me dit, lui, qu'il avait à me
-parler de la façon la plus sérieuse.</p>
-
-<p>Tout mon corps fut saisi d'un tremblement, mes
-mains se glacèrent, ma bouche se sécha, mes dents
-claquaient quand, ayant pris haleine, il commença
-son discours.</p>
-
-<p>Il fit allusion à la sympathie qu'il avait eue de tout
-temps pour mon mari, puis à «l'admiration respectueuse»
-que je lui avais inspirée dès le premier jour
-et que les années n'avaient fait qu'accroître...</p>
-
-<p>Je me ressaisis, d'un effort violent, pour n'avoir
-point tout de même l'air d'une proie rendue:</p>
-
-<p>&mdash;Même les années, dis-je en souriant, où vous ne
-m'avez pas vu le bout du nez?...</p>
-
-<p>Il n'entendait pas plaisanter et il avait préparé son
-discours. Il me dit que, précisément, il avait beaucoup
-regretté ces temps de quasi-froideur avec les
-Voulasne, parce que l'avenir de mon mari était avec
-ses cousins. Sans vergogne aucune, il me dit qu'il
-prenait sur lui que tout allât au mieux si de francs
-rapports amicaux s'établissaient entre nous...</p>
-
-<p>Il disait: «Nous.»</p>
-
-<p>&mdash;«Nous», lui dis-je, est-ce vous ou les Voulasne!</p>
-
-<p>Il bondit, comme un grand félin, à ma question qui<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[Pg 398]</a></span>
-était impertinente; il se tourna vers moi et fut tout
-près de me poser les mains sur les genoux:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne tiendrait qu'à vous, dit-il, que les Voulasne
-et moi puissions être confondus!...</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>Il me confessa cyniquement l'attrait qu'il éprouvait
-pour la petite Voulasne, ce qu'il appelait «sa dernière
-flambée!» Il me dit qu'il comprenait, certes,
-qu'étant donné la différence d'âge, il ne pouvait
-espérer, «du moins avant la vie commune», être
-payé de retour; qu'il ne se dissimulait point l'obstacle
-à vaincre; mais, que, néanmoins, «les parents
-aidant», et s'il avait la chance d'être secondé en
-outre par une personne de grand sens et d'influence
-certaine, il triompherait et serait le meilleur des
-maris...</p>
-
-<p>Je le vois encore tournant vers moi sa moustache
-grise, relevée au fer, deux dents de porcelaine à crochets
-d'or, et ses yeux vils et flétris.</p>
-
-<p>Une vague de dégoût, qui venait de loin, qui grondait
-en moi depuis des années, qu'avait grossie la
-honte de me montrer à côté de cet homme, ces dernières
-semaines, dans tous les lieux de Paris où l'on
-peut être le plus sot, s'enfla tout à coup au fond de
-moi, comme un mascaret, m'étourdit de son bruit,
-jeta bas les idées de patience, de prudence, de résignation,
-de raison dont je me faisais une forteresse,
-m'obstrua l'entendement et me causa soudain un<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[Pg 399]</a></span>
-soulagement indicible, une volupté profonde et jamais
-savourée jusqu'ici, en faisant irruption hors de moi
-comme un vomissement: oui, j'eus l'impression de
-couvrir d'une salissure vengeresse cette face de papier
-mâché, cette image blême et fripée de l'oisiveté, de
-l'imbécillité, de la sordide médiocrité en toutes
-choses; en lui se ramassa pour moi toute la hideur
-d'un monde qu'aucune idée morale ne gouverne; la
-vilenie qu'il s'apprêtait à commettre m'inspirait
-moins d'aversion encore que la bassesse organisée de
-sa vie;&mdash;mais l'audace de prétendre m'y associer,
-moi, souleva encore une fois ce qui, dans ma nature,
-est plus fort que la conscience même et que la
-volonté.</p>
-
-<p>Oh! je n'ai nul esprit, nul pouvoir de faire justice
-par le moyen d'un mot mémorable! De quels termes
-ai-je usé pour lui demander s'il me prenait pour une
-procureuse? mon cerveau trop troublé alors en garde
-incomplètement la mémoire, mais tout ce que le
-fond et l'arrière-fond de nous dirige et fait mouvoir:
-les muscles du visage, le souffle qui passe par les
-narines ou ce spectacle miraculeux, objet d'étonnement
-pour les plus grands des hommes et accessible
-même aux plus sots, que jouent dans nos yeux nos
-prunelles, toute ma personne, en mainte autre occasion
-plus éloquente que moi-même, se prononça,
-parla, injuria, commit la chose définitive.</p>
-
-<p>Je me levai. J'allai prendre le bras de mon mari. Je<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[Pg 400]</a></span>
-prétextai que je ne me sentais pas bien et qu'il fallait
-rentrer à la maison au plus vite...</p>
-
-<p>&mdash;A l'anglaise! dis-je à mon mari, filons!...</p>
-
-<p>Je ne voulais pas embrasser Pipette parce que je
-pressentais que sa seule approche romprait mon élan
-de somnambule... Mais mon idée fixe était de donner
-quelque chose aux domestiques...</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes folle! disait mon mari.</p>
-
-<p>Je ne lui dis pas ce qui était arrivé, ni ce que j'avais
-fait. Il continuait à être joyeux et confiant. Et en moi
-naissait parallèlement une joie nouvelle, une confiance
-éperdue en un sort nouveau, en un avenir providentiel...
-Nos deux états, presque semblables, mais contradictoires,
-se côtoyèrent pendant plusieurs jours,
-comme deux bêtes, que l'on voit s'éloigner bondissant,
-folâtrant, de qui l'on saurait que l'une sera par
-l'autre fatalement étranglée;... et je n'en pus supporter
-le spectacle,&mdash;moi qui savais!...&mdash;qu'à cause
-de l'exaltation même qui m'animait. J'étais possédée
-d'une joie impérieuse, égoïste, même cruelle en son
-irrésistible élan. Sérénité, paix, enfin! Renaissance,
-résurrection!... Fête en tout moi-même!... Ah! moi
-aussi je savais donc ce que c'était que la fête!... La
-joie, moi aussi je la célébrais, sans oripeaux, sans
-castagnettes!... C'était ma conscience qui me valait
-toute cette joie. Ma joie n'était ni de chanter, ni de
-danser, ni de crier, mais d'aller droit. Rien, rien, non,
-plus jamais rien, j'en avais la certitude, ne m'empêcherait<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[Pg 401]</a></span>
-désormais d'aller droit mon chemin en suivant
-mon commandement. Suivre son commandement
-sans se soucier de la route, des traverses, de la boue
-et des ornières, ah! celui qui n'a pas éprouvé le bonheur
-de faire cela, qu'il ne vienne pas me parler de
-ses plaisirs et de ses chétives voluptés!... Malheureux!
-je vous plains tous, et je ne plains au monde
-que vous, malheureux qui n'avez jamais entendu la
-voix qui commande, ou qui n'avez jamais eu l'incomparable
-fortune de lui obéir!...</p>
-
-<p>Oh! la mystérieuse et toute-puissante voix!...
-L'étrange voix aussi qui, par exemple, s'était tue
-lorsque l'amour s'offrit sur mon chemin... et qui,
-aujourd'hui, me félicitait de n'être pas encombrée de
-l'amour pour m'élancer sur la seule route, celle qui
-est toute droite et absolument pure!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[Pg 402]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h2>
-
-
-<p>Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me
-venait de renoncer à de grands avantages matériels;
-mon mari me suppliait de ne rien «solutionner»,
-disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait
-à mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses
-cousins, quitte à dire non à Chauffin, mais du moins
-afin de ne point rompre d'une façon désobligeante
-pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à
-reprocher...»</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je;
-ils sacrifient leur fille de la façon la plus
-indigne!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront
-les choses?</p>
-
-<p>Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[Pg 403]</a></span>
-fréquemment ce mot: on attendait toujours le
-secours des choses, non de soi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que
-leur dois-je, en somme? ils se sont constamment
-moqués de vous; ils vous bernent sans cesse; ils ne
-sont pour vous qu'un incessant mirage, un espoir
-pernicieux; ils vous démoralisent...</p>
-
-<p>Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna;
-il y fut de service un peu plus qu'auparavant; on
-m'oubliait. Mais mon mari trop soumis, ils ne le
-craignaient pas; il ne pouvait pas non plus à lui seul
-être utile à Chauffin qui, d'ailleurs, pénétra le motif
-de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea
-d'apprendre lui-même à mon mari, en le chargeant
-de m'exprimer tous les regrets des bons cousins,
-qu'un architecte s'était présenté, amenant avec lui
-un puissant bailleur de fonds qui permettrait de
-donner plus d'ampleur à l'affaire, et soulagerait d'autant
-Voulasne pour qui l'entreprise était un peu
-lourde.</p>
-
-<p>Mon mari avait voulu d'emblée en appeler à ses
-cousins en personne, mais on avait expédié pour trois
-jours les cousins en automobile, le temps qu'on estimait
-nécessaire pour que la grande colère de la victime
-fût tombée. Mon mari me confessa qu'il avait vu
-rouge, qu'il avait cru un moment étrangler Chauffin.
-Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que
-Chauffin, à lui-même, lui avait, paraît-il, mis le<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[Pg 404]</a></span>
-marché en main depuis plusieurs semaines, en le
-priant de me faire agir sur Pipette. Mon mari avait
-eu la faiblesse de paraître acquiescer, mais il n'avait
-pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de
-sorte qu'il assumait une part de responsabilité qui
-atténuait la mienne. Il ne m'accusa pas d'être cause
-de son malheur. Son malheur l'accablait sans recours.</p>
-
-<p>Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitôt
-qu'il les sut revenus; il leur rappela leur promesse.
-Voulasne semblait plus malheureux que lui, non de
-le savoir malheureux, car il ne croyait pas qu'on pût
-l'être, mais d'être obligé, lui, de subir des récriminations.
-Il dit, avec son ordinaire rondeur, que c'était
-bien malgré lui que l'affaire de Levallois avait pris
-des proportions imprévues, absorbait tous ses fonds
-et en nécessitait d'étrangers. Et il eut cette idée singulière:
-«Pourquoi, dit-il à mon mari, ne participeriez-vous
-pas à l'émission qui va se faire? La valeur
-des obligations va décupler en trois ans?..» «Mais,
-dit mon mari, parce que je n'ai pas d'argent!»
-Depuis le temps qu'on lui en demandait, Voulasne
-ne s'était pas encore représenté la situation de son
-cousin dénué d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne devait
-jamais atteindre la notion de ce que c'est que de
-manquer d'argent. Son innocence avait encore une
-fois désarmé mon mari qui était sorti de chez lui
-après avoir, une heure durant, consenti à parler de<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[Pg 405]</a></span>
-voyages en automobile. Ils n'étaient point fâchés; ils
-devaient se revoir; et mon mari, malgré son accablement,
-n'était pas guéri d'espérer!...</p>
-
-<p>Mais j'obligeai, séance tenante, mon mari a sous-louer
-l'appartement. J'avais pris mes précautions et
-avisé, tout au fond de Neuilly, une petite maison
-d'un loyer trois fois moins élevé que le nôtre, où
-nous aurions plus de logement et même un bout de
-jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La
-plupart des affaires de mon mari étant en province,
-qu'importait, après tout, qu'il logeât au c&oelig;ur de
-Paris ou dans cette petite banlieue! Il s'y transporta,
-lui, comme au cimetière; mais hésiter n'était plus
-possible. Nous nous trouvions dans une situation
-très critique. Que quelques travaux vinssent nous
-relever, c'était le moins que nous pussions espérer
-afin seulement de vivre.</p>
-
-<p>Comment n'étais-je pas atteinte par le désespoir
-trop apparent de mon mari? Je ne l'étais à aucun
-degré. Auparavant, dès qu'il avait le teint bilieux ou
-le front préoccupé, je tremblais; à présent que j'avais
-la certitude d'une diminution irrémédiable, j'étais
-insensible à ces nuages que la violence même de la
-tempête devait poursuivre et dissiper, et j'avais la
-certitude d'avoir atteint mon port à moi, d'avoir
-abordé à ma terre et atteint mon but. Nous fîmes
-notre déménagement parmi les cris de joie de ma
-petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[Pg 406]</a></span>
-où, et mes chantonnements à moi, qui finirent
-par communiquer un peu de confiance à mon malheureux
-mari.</p>
-
-<p>Il me disait:</p>
-
-<p>&mdash;Mais on croirait, en vérité, que vous êtes contente!...</p>
-
-<p>Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de
-femme heureuse, pour qu'on me trouvât du courage
-ou quelque mérite spécial; j'avais la notion que ce
-qui faisait mon allégresse intérieure n'était et ne
-serait jamais compris. Je ne me reconnaissais en réalité
-aucun courage ni aucun mérite. Je ne luttais pas;
-je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui consiste
-à être d'accord, complètement d'accord avec
-moi-même, à ne plus faire un geste de comédie, et
-aussi, peut-être, qui sait? à tourner en un certain
-plaisir ce que l'on nomme généralement la douleur...</p>
-
-<p>Je répondais à mon mari:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais
-encore été aussi bien.</p>
-
-<p>Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif était,
-d'une part, assuré qu'aucun reproche de moi ne viendrait
-accroître ses maux, mais dans son c&oelig;ur
-d'homme il était attendri douloureusement par ce
-qu'il appelait ma résignation. Il eût peut-être mieux
-aimé avoir à me donner quelque bon conseil, à se
-sentir plus fort que moi. J'avais beau l'assurer que<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[Pg 407]</a></span>
-je n'étais point forte, mais que je satisfaisais en
-ce moment un goût à moi; une larme était logée
-au coin de son &oelig;il. Et le pauvre homme songeait,
-je l'aurais juré, à cet instant même, qu'il m'avait
-promis une «voiture» et un domestique en
-livrée!...</p>
-
-<p>Il a pensé à cela constamment en s'installant dans
-la petite maison, au fond de Neuilly, là-bas, non loin
-des berges de la Seine, où une livrée eût été bien
-comique! où une voiture eût ameuté le voisinage!</p>
-
-<p>Je n'avais gardé que ma petite bonne, complaisante,
-active, aimant mes enfants; elle, et moi, nous
-devions tout faire. Ah! si mon sort m'avait paru
-malheureux, je n'aurais eu guère de loisir pour me
-plaindre!</p>
-
-<p>&mdash;La vie ne nous coûtera presque rien, disais-je à
-mon mari; et madame Du Toit s'est engagée à vous
-dénicher au fond des provinces une clientèle qui ne
-viendra pas voir si vous habitez un somptueux
-hôtel...</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, soupira-t-il, pourrai-je bientôt avoir
-en ville un cabinet d'affaires...</p>
-
-<p>Dès qu'il se reprenait à espérer, il espérait
-quelque chose de conforme à ses rêves de toujours.
-Son imagination n'avait revêtu jamais qu'une seule
-figure; il la revoyait dès qu'il imaginait: dans ses
-projets, un petit domestique, en livrée, ouvrait la
-porte du cabinet d'affaires!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[Pg 408]</a></span></p>
-
-<p>Nous le conduisîmes par la main, Suzanne et moi,
-au bout du jardinet, dans le pavillon où ronflait un
-petit poêle d'école primaire et où j'avais fait disposer
-ses grandes tables. La seule vue de ce pauvre toit de
-zinc, isolé, derrière un if noir, et au bout de trois ou
-quatre plates-bandes incultes où pourrissaient sous
-la pluie, après les gelées de l'hiver, quelques choux
-de l'année passée, lui causait une mortelle tristesse.
-Tout cet espace autour de nous, ce silence, çà et là
-ces squelettes de peupliers, lui imposaient un effroi
-que je n'aurais pas redouté chez un homme aussi
-insensible aux choses de la nature. Il était accoutumé
-au coup de fouet que donnent le bruit de la rue,
-le coudoiement continuel des hommes, l'illusion
-ininterrompue d'un vaste affairement qui doit,
-semble-t-il, aboutir à un résultat proportionné. Le
-voisinage de l'homme nous fait attendre de son
-industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne
-touchons plus que le sol terrestre, et que le contact
-direct avec le grand ciel indifférent nous est rappelé
-par le bavardage monotone de l'eau dans la gouttière,
-ou par le geste infatigable du bras endeuillé
-de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le c&oelig;ur,
-pour ne pas faiblir, autre chose que la duperie de
-la ville trépidante, autre chose que la farce bouffonne
-que l'homme joue à l'homme pour l'étourdir
-et le leurrer jusqu'à la fin. Illusion pour
-illusion, je n'admire que celle qui nous permet de<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[Pg 409]</a></span>
-vivre en la seule compagnie de la terre et du ciel
-nus.</p>
-
-<p>Suzanne, elle, était ravie parce qu'elle n'avait
-jamais vu d'aussi grandes tables; elle se fit hisser par
-son père sur chacune d'elles, et, une fois là-dessus,
-cette enfant n'eut-elle pas, spontanément, l'unique
-idée de jouer la comédie? Elle n'avait jamais été à
-la comédie; nous ne parlions guère entre nous des
-représentations chez les Voulasne: et, aussitôt
-montée sur une planche un peu plus haute que le
-sol, l'envie lui venait de jouer la comédie!...</p>
-
-<p>Nous revînmes, sous la pluie, par la petite allée
-entre les choux pourrissants, à notre pauvre maison
-si exiguë, si bourgeoise, «si laide», disait mon mari
-qui ne l'avait pas construite; et aussitôt il fallut
-se mettre, avant toute besogne plus pressée, à dessiner
-les plans d'un théâtre d'ombres que l'on placerait
-au fond du pavillon, sur la grande table.
-En une demi-journée, avec des bristols, quelques
-lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scène fut
-debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put
-imaginer, quand il s'ouvrait, tous les décors souhaitables.</p>
-
-<p>Et moi je me demandais, en voyant mon mari
-ranimé par ce même jouet qui enchantait sa fille,
-si le problème de la destinée humaine n'était pas
-d'une simplicité puérile, si la formule romaine
-«du pain et des jeux» ne rassasiait pas la plupart<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[Pg 410]</a></span>
-des hommes, si,&mdash;déception, ô chute lamentable de
-tout moi-même!&mdash;les Voulasne, ignorants, insouciants,
-pareils à des enfants joviaux et rêvant
-de travestissements, n'incarnaient pas le seul idéal
-de nos contemporains: avoir de la fortune et jouer
-la comédie..</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[Pg 411]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XX" id="XX">XX</a></h2>
-
-
-<p>Mon penchant à rêvasser sur ces sujets fut promptement
-interrompu. Ma jeune et unique bonne
-ayant pris la grippe, aussitôt entrée dans la maison
-nouvelle, je dus mettre la main à tout le ménage et
-aller moi-même aux provisions. Dans la rue, un
-matin, discutant le prix des légumes avec une marchande
-ambulante, je me trouvai côte à côte avec mon
-ancienne compagne de couvent, Charlotte Le Rouleau,
-devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas
-vue depuis la première année de mon mariage. Sans
-nous être regardées, nous nous reconnûmes à nos
-voix qui répétaient avec une âpreté identique les
-prix qu'on nous faisait. Et nous rougîmes, toutes les
-deux, non pas peut-être d'en être réduites à l'état de
-pauvres ménagères, mais de nous surprendre l'une<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[Pg 412]</a></span>
-l'autre en cet état. Et ce furent aussitôt des exclamations,
-et un certain ton entre nous, où nous nous
-efforcions, à l'envi, de faire reconnaître notre qualité
-de «femmes du monde». La marchande que
-nous impatientions sans doute, avec nos manières,
-poussa sa charrette, et je discernai que, dans son
-grommellement éraillé, elle nous traitait de «détresses».
-Charlotte et moi demeurâmes là, au bord
-du trottoir, échangeant des phrases banales, l'indication
-de notre domicile, et reculant l'une comme
-l'autre l'aveu des événements qui nous avaient conduites
-de la rue Monsieur et de la porte du Parc
-Monceau, à ce carrefour boueux de Neuilly, où simultanément,
-à dix heures du matin, nous nous
-indignions de la cherté des vivres. Il se trouva que
-nous étions presque voisines. Elle avait perdu sa
-belle-mère, et son mari avait fui avec la comtesse de
-P..., toujours la même maîtresse, âgée maintenant
-de cinquante ans, la dot dissipée, la fortune même
-des parents Le Rouleau entamée aux trois quarts.
-Mais Charlotte me racontait ces détails lamentables
-de sa vie comme un enfant récite la biographie des
-grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de
-notre entrevue rue Monsieur; elle avait contracté
-l'habitude de la vie cruelle. Malheureuse en ménage,
-tout de suite, elle avait donné tout de suite sa fortune
-à manger; elle avait pris tout de suite le parti
-de se hausser hors de ces contingences, et elle les<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[Pg 413]</a></span>
-tenait, à présent, pour des particularités ordinaires à
-cette obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne
-jeune fille bien élevée, dressée à nouveau par sa
-belle-mère, elle n'avait pas cessé un instant de se
-conformer à la discipline des maisons où le sort
-l'appelait. Elle élevait son petit garçon; elle apprenait
-le latin et des éléments de grec et d'algèbre, me
-dit-elle, pour lui servir de répétiteur, et le nombre
-d'&oelig;uvres auxquelles cette femme sans fortune était
-employée de ses mains m'émut et m'humilia. Elle
-courait, en tramways, à pied, aux dispensaires,
-bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par
-douzaine de pauvres enfants sordides, mendiait pour
-les indigents honteux, grimpait dans les galetas, y
-avait reçu un jour le coup de couteau d'un homme
-ivre; son chagrin, disait-elle, était de ne laisser
-jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne
-parlait pas du souvenir vivace et embaumé qui doit
-demeurer après le passage d'un être angélique. Elle
-me narrait, sur un ton simple, uni, sans un mot à
-effet et sans bouger le petit doigt, des drames à faire
-reculer jusqu'à l'effacement toutes les fictions littéraires,
-et des drames, à ses yeux, si communs,
-qu'elle en semblait à peine comprendre la grandeur
-et même l'intérêt. Je frissonnais, l'émotion me prenait
-à la gorge; elle me voyait tout à coup en
-larmes et me demandait: «Mais qu'est-ce que vous
-avez?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[Pg 414]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je vous admire, Charlotte!</p>
-
-<p>Ou bien je lui disais:</p>
-
-<p>&mdash;«Je songe, en vous écoutant, Charlotte, à toutes
-les femmes que j'ai connues et dont la vie se consume
-à colporter des calomnies et des potins idiots.»</p>
-
-<p>Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait
-plus Charlotte. Elle ne pensait pas à être
-admirable; elle était possédée d'un zèle sublime;
-une passion magnifique et heureuse l'animait, mais
-elle la sentait encore bien éloignée de ce qu'elle
-eût dû être pour contenter le c&oelig;ur de Jésus qu'elle
-adorait.</p>
-
-<p>Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire
-en parlant d'elle, elle semblait n'avoir conservé que
-le préjugé du rang et celui du nom. C'était assez
-étonnant, même, chez une femme arrivée au point
-culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle
-était pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais
-toutes les catégories intermédiaires entre ce que
-l'Évangile nomme «les pauvres» et le monde auquel
-elle appartenait par le nom de son mari l'intéressaient
-très peu.</p>
-
-<p>Elle faisait encore des visites dans son monde,
-et elle trouvait moyen de recevoir en son réduit
-une fois par mois. La vraie sympathie qu'elle me
-témoignait, c'était à l'ancienne élève du Sacré-C&oelig;ur
-qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne
-tenait pas à «voir» la femme du petit architecte.<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[Pg 415]</a></span>
-Que m'importait cela? elle m'enthousiasmait et elle
-était le seul être, depuis mon mariage, qui me redonnât
-le goût franc et pur de cette joie ineffable
-qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait
-point chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le
-temps, moi, j'allais la voir au moindre signe.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[Pg 416]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h2>
-
-
-<p>Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi
-tout à fait la même. Ce n'était pas qu'elle me donnât
-tort en ce que j'avais fait, mais, oubliant les causes,
-elle me donnait tort en ce que les résultats de ce que
-j'avais fait étaient désastreux pour notre situation,
-pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir
-comme autrefois, et certes elle m'accueillait fort
-bien, mais elle fut longtemps sans venir jusque
-chez moi: la distance, la «barrière» à franchir!...
-en réalité l'amicale appréhension de voir de ses yeux
-mon appauvrissement. Elle ne se décida, la chère
-vieille amie, à accomplir le voyage de Neuilly, que
-le jour où elle put m'apporter la nouvelle d'une
-assez grosse affaire qu'elle avait, dit-elle, «enlevée»
-pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle osa<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[Pg 417]</a></span>
-sonner à la porte de notre petite maison. Je fus
-témoin de son étonnement à trouver mes deux
-enfants poussant des cris joyeux dans le jardinet
-embelli et égayé par l'été. Je lui dis: «Vous voyez,
-les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup
-mieux, je vous assure!...» Il ne fallait pas lui dire
-cela; ce n'était pas du tout conforme à l'idée implantée
-en son cerveau: elle tenait notre installation
-modeste pour provisoire; nous n'étions là, selon elle,
-qu'au «garde-meuble».</p>
-
-<p>La vérité est qu'elle nous rendit un immense
-service en procurant à mon mari la construction
-d'un immeuble à Passy qui commençait à se bâtir.
-Et cette construction en entraîna plusieurs autres.
-Mais madame Du Toit ne nous invita plus guère chez
-elle à dîner. Nous tombions. Vivoter nous était encore
-possible; mais nous n'étions pas de ces gens ou qui
-sont solidement assis, ou qui s'augmentent. Elle avait
-aussi de graves ennuis, je le savais, la pauvre femme:
-pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente?
-Peut-être par une délicatesse excessive, après tout,
-et pour ne point me manifester que je ne lui avais
-servi à rien, moi, dans mon ancienne croisade destinée
-à «ramener» son fils?... Le ménage d'Albéric
-n'allait plus; Isabelle, ayant cessé d'aimer son mari,
-devenait insupportable. Albéric se réfugiait volontiers
-à la maison paternelle, oui; Albéric revenait à sa
-mère, il est vrai; mais il revenait sans sa femme; ce<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[Pg 418]</a></span>
-n'était pas cela qu'on avait attendu de lui. Et sa
-femme, où allait-elle? Qu'allait-elle faire, l'impulsive
-Isabelle, du nom honoré des Du Toit?... Mon mari
-pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir,
-en revenant de chez ses cousins: «Isabelle prend
-des libertés!...» Je ne l'avais pas poussé à m'en dire
-davantage, mais pour qu'il m'eût dit cela, quelles
-libertés Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je
-voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur
-d'apprendre au sujet de la chère petite Pipette et de
-son mariage possible des choses qui m'indignaient
-outre mesure. Madame Du Toit ne parlait plus de
-Pipette, plus des Voulasne, plus du ménage d'Albéric...</p>
-
-<p>Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien
-qu'elle parlât de lui, parce que le nom de M. Juillet
-était sur toutes les bouches, à la suite du retentissement
-«injustifié,» disait sa tante, d'un ouvrage
-récemment publié par lui. C'était une sorte d'essai
-psychologique et moral, de fond très savant, mais de
-forme excessivement libre, et contenant des idées que
-la famille Du Toit tenait pour beaucoup plus mauvaises
-que les mauvaises. Toujours est-il que le succès
-du livre se trouvait organisé, à la grande surprise de
-l'auteur, par les milieux dont il prétendait combattre
-les tendances; et l'auteur se voyait renié, honni, par
-l'opinion à laquelle il s'était piqué d'apporter des
-renforts nouveaux. «Il est perdu! s'écriait madame
-Du Toit; il va passer à l'ennemi!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[Pg 419]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions
-sont louables; toutes ses conclusions saines: c'est
-un soldat précieux!...</p>
-
-<p>&mdash;Un soldat qui combat à sa guise!... et, vous le
-voyez bien, qui se fait applaudir par l'autre camp!</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce que l'autre camp applaudit, ce sont les
-points sur lesquels vos adversaires peuvent s'entendre
-avec vous?...</p>
-
-<p>&mdash;On s'entend sur tout, ou l'on ne s'entend pas.</p>
-
-<p>M. Du Toit avait flétri d'une façon tranchante et
-impitoyable l'&oelig;uvre de son neveu en qualifiant l'auteur
-de «catholique-dilettante».</p>
-
-<p>Je n'avais point lu le livre de M. Juillet; je m'interdisais
-de le lire. Mais, si sévère que me parût le
-jugement de M. Du Toit, je le devinais assez fondé,
-parce que, à bien réfléchir, c'était sous cet aspect que
-m'apparaissait à présent M. Juillet. Il louait tout du
-catholicisme; il en aimait la beauté sensible et il en
-pénétrait l'âme, admirablement, je le crois; il prêchait,
-il eût fait, comme je l'avais dit, des conversions;
-mais il n'était pas catholique. Il se montrait le même
-homme vis-à-vis de la morale dont il reconnaissait et
-grandeur et nécessité, mais il ne vivait pas conformément
-à la morale. Et l'amour, le beau, le suave, le
-délicat et grave amour, l'amour que le christianisme
-inventa, celui dont tant de conversations de M. Juillet
-en ma présence ou avec moi s'étaient plu à évoquer
-la fascinante image, une image à ce point radieuse<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[Pg 420]</a></span>
-que lui-même avait failli s'y brûler, de cet amour-là,
-en définitive, il avait craint les extases, l'intensité,
-la gravité, la naïveté, la durée peut-être, en termes
-plus bruts: la responsabilité, les obligations; ç'avait
-été chez lui romanesque de causerie, ornement de
-salon, objet d'art si l'on veut ou littérature! Mais le
-fond de lui-même?... C'était un grand égoïste, aimant
-les plus beaux des plaisirs, et aussi les autres, au
-vrai, n'aimant que son plaisir. Il donnait à son esprit,
-qui en était avide, des fêtes magnifiques et des divertissements
-du plus haut goût; à part cela, il vivait et
-se vautrait comme un homme ordinaire.</p>
-
-<p>Ah! ah! je commençais à le juger!... avec une
-impartialité un peu fière d'elle-même.</p>
-
-<p>Mais madame Du Toit, chaque fois que j'allais la
-voir, revenait avec une insistance curieuse à son
-neveu; ne fût-ce que pour l'anathématiser ou m'annoncer
-que M. Du Toit ne le voyait plus, elle trouvait
-un moyen de me parler du «succès de son neveu».
-Je crois que, dans quelque arrière-retraite quasi
-ignorée d'elle-même, le succès de son neveu, qu'elle
-qu'en fût la nature, la flattait.</p>
-
-<p>Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse
-un peu flattée, à mon tour, à cause de l'amitié que
-M. Juillet m'avait fait l'honneur de me manifester et
-à cause peut-être d'une plus particulière complaisance
-à mon égard, dont un jour, en souriant, elle
-s'était elle-même faite l'interprète. Elle croyait sincèrement<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[Pg 421]</a></span>
-m'être agréable en suscitant ces retours
-d'échos évanouis. Madame Du Toit était une femme
-qui avait de l'indulgence pour les affections sentimentales,
-comme toutes les femmes que l'amour,
-«ce qui s'appelle l'amour», ainsi qu'elle disait elle-même,
-n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait
-le souvenir qu'agréable. Elle ne comprenait
-pas plus mon état d'esprit qu'elle n'avait compris le
-mouvement qui me tenait farouchement heureuse,
-terrée au fond de Neuilly.</p>
-
-<p>Bonne et serviable amie, elle ne soupçonnait pas
-que c'était une certaine fièvre qui me soutenait, non
-le cours normal de mon sang! que ma résignation
-était une passion, et que ce n'était pas quelque chose
-d'agréable qui me pouvait plaire!</p>
-
-<p>En m'entendant juger du haut d'une impartialité
-de glace son neveu tout couvert d'une jeune renommée,
-elle eut un regard surpris, elle se tut un
-instant, parut réfléchir, et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas vous dessécher le c&oelig;ur, mon
-enfant!...</p>
-
-<p>Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait
-tout le sens. Inconsciemment prononcé ou bien
-résultat de l'expérience d'une femme comme madame
-Du Toit, il fit frémir toutes mes moelles. Intransigeante,
-à n'en pas douter, sur tous les grands principes
-directeurs de la vie, je suppose que madame
-Du Toit, comme elle me l'avait laissé entrevoir dans<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[Pg 422]</a></span>
-un autre entretien, admettait avec le ciel des accommodements
-que le grand zèle de Pascal eût raillés:
-pour elle, le souvenir attendri d'une passionnette
-innocente était un dérivatif possible à la rigueur
-d'une vie honnête. Moi, qui eusse commis la faute au
-milieu de l'ouragan déchaîné, c'était la détestation
-furieuse de la moindre peccadille, qui, aujourd'hui,
-me donnait des forces!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[Pg 423]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></h2>
-
-
-<p>L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait
-mieux à mon besoin. La voir, la voir agir, cette martyre
-à l'extatique supplice, me reversait dans les
-veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop à la voir,
-sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais
-vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions,
-fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à
-causer des plaisirs permis... Dans sa pauvre chambre,
-je m'imaginais au couvent, écoutant encore la voix
-séraphique de madame Du Cange; et, en effet, sur
-les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de
-Charlotte, par un étrange effet de la transparence
-d'une même âme, une beauté analogue à celle de
-mon ancienne maîtresse générale se répandait et me
-subjuguait. La supériorité de Charlotte sur moi, sa<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[Pg 424]</a></span>
-constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable
-bonheur qui rayonnait de toute sa personne,
-contribuaient à augmenter l'illusion de mes jeunes
-années aux pieds d'un être qui représentait plus que
-la sagesse humaine: l'inspiration directe d'en haut.
-Charlotte n'avait que du dédain pour la seule expression
-de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre de
-l'<em>Imitation</em>, et me lut cette imploration surhumaine
-mais dont le timbre est cependant à l'unisson de je
-ne sais quel cri profond de mon c&oelig;ur: «<em>Faites que
-toutes les choses de la terre me soient amères...</em>» Elle
-m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes, soulignées
-de sa main, tous les jours relues dans un petit volume
-aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu
-qui m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset
-que je croyais connaître, comme tous les autres,
-mais que je n'avais lu que des yeux, non du dedans:
-«... <em>Que je retire mon c&oelig;ur de toutes les choses créées</em>...»
-Et, comme elle me répétait cela, je me mis à pleurer,
-moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer,
-elle, autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur,
-elle m'avait avoué tout à coup que son mari ne l'aimait
-pas.</p>
-
-<p>«Que je retire mon c&oelig;ur de toutes les choses
-créées...» Sublimité!... épouvante!... Terre!...
-ciel!... arbres chéris!... lumière du jour! Pelouses
-arrosées, ombres de l'été, petite allée qui tourne,
-banc dans le jardin, souvenir d'une fleur, parfum de<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[Pg 425]</a></span>
-la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits
-mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô
-nuits d'été divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude
-de l'appel informulé de nos lèvres!... Petits enfants!...
-êtres humains!... figures aimées!... «toutes les
-choses créées!...»</p>
-
-<p>Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?»
-Elle avait franchi, elle, le cercle où l'on s'attendrit et
-où l'on pleure! Un paradis prématuré l'avait reçue,
-où je voulais m'élancer et la joindre; mais moi, je
-pleurais encore toutes mes larmes à la seule évocation
-des choses créées!...</p>
-
-<p>Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle
-était vraiment très grande et très pure; elle n'essayait
-pas de me capter en me parlant du bonheur
-qui m'attendait si j'accomplissais tout le sacrifice;
-elle ne faisait pas miroiter une récompense, une
-compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires;
-elle me parlait seulement de la nécessité
-de «vivre bien» et de l'abnégation qui en est le
-moyen unique.</p>
-
-<p>Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état
-particulier où nous mettent les larmes et qu'on peut
-comparer à une mer agitée dont le fond obscur lui-même
-se soulève, voilà que je pousse un cri
-imprévu:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez
-pas!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[Pg 426]</a></span></p>
-
-<p>Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours
-entre deux doigts le petit livre aux accents surhumains.
-Je croyais que par un seul mot j'allais la
-rendre pitoyable à mon cas; ce que j'allais dire, je
-croyais que cela formait le faisceau de tous les liens
-qui ont noué mes membres avec la trop charmante
-création de Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de
-quelle façon et jusqu'à quel point j'avais aimé!...</p>
-
-<p>Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi
-terrorisée que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure
-de la pauvre chambre, de Satan avec ses braises
-et son odeur soufrée. Elle recula, elle fit une figure
-horrible, et puis, tout aussitôt, et sans prononcer un
-mot, elle commanda, oui, toute son attitude donna
-un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;&mdash;et là,
-elle recouvra sa beauté d'ange,&mdash;tout, en elle,
-ordonna: «Va-t'en!»</p>
-
-<p>Je pensai instantanément à la figure que j'avais
-faite lorsque l'homme que j'aimais m'avait parlé
-d'amour: j'avais dû être pareille, exactement, à ce
-qu'était Charlotte recevant la confidence de ce qu'il y
-avait de profane dans mon c&oelig;ur. Ah! je comprenais
-qu'il eût fui!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous
-le jure!... puisque je vous confesse un péché d'intention
-presque ancien et expié, depuis, tous les jours!...
-puisque je vous dis la grande aile protectrice qui m'a
-sauvée de la faute et qui est quelque chose de bien<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[Pg 427]</a></span>
-plus auguste que moi, que ma volonté, que notre
-vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté
-dans nos familles, quelque chose fait de la
-parole de nos communes maîtresses, dix ans écoutée
-et poussée plus loin même que notre esprit: jusqu'à
-notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;...
-quelque chose d'un bien plus large et plus fécond
-enseignement que n'eut été ma résistance volontaire,
-isolée, chétive... ne vous scandalisez pas, Charlotte!
-ne me méprisez pas! j'ai peut-être été un instrument
-utile entre les mains de Dieu...</p>
-
-<p>Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique.
-Dure à elle-même et dure à tous,&mdash;par une
-étrange contradiction, vouant sa vie au soulagement
-des maux,&mdash;elle était haussée à l'héroïsme constant;
-et ma faiblesse de femme, qui conservait encore,
-malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines,
-devait aux siennes exhaler l'odeur putride que je
-sentais, moi, à toutes les veuleries, à toutes les compromissions...</p>
-
-<p>Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne
-discuta même pas avec moi. Je devinai en elle un
-sentiment pire pour moi que les plus infamantes
-invectives: la désespérance de me sauver jamais;
-comme si un manquement du genre de celui que
-j'avais failli commettre était la marque d'une incurable
-dégénérescence.</p>
-
-<p>Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[Pg 428]</a></span>
-à droite et à gauche: à madame Du Toit qui me
-trouvait le c&oelig;ur trop aride; à Charlotte de Clamarion
-qui me jugeait perdue par la trop grande tendresse
-de ce même c&oelig;ur; à ma vieille amie dont la conception
-de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas
-mon idéalisme; à mon ancienne compagne de couvent
-de qui m'attirait la sainteté, mais que sa superbe
-attitude morale même rendait cruellement dédaigneuse
-de mon infime et trop imparfaite nature!...</p>
-
-<p>Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude
-des basses terres m'obligeait à tenter l'ascension des
-sommets; et la blancheur de leur neige, à peine
-entrevue, trop pure, pour mes yeux, me rejetait
-meurtrie, en me laissant accrochée par mes vêtements
-de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart
-d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est
-possible...</p>
-
-<p>Je descendis l'escalier de madame de Clamarion
-comme un automate, les yeux hagards, effrayée de
-la perte de ma dernière amie, effrayée de ce qui me
-manquait pour me trouver de niveau avec ceux qui
-vivent et avec ceux qui dominent complètement la
-vie. Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un
-soleil de juillet féroce qui cuisait l'interminable
-avenue aux arbres trop jeunes pour fournir de l'ombre.
-Il y avait un cantonnier assis sur sa brouette, qui se
-versait dans la gorge le contenu d'une bouteille; plus
-loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[Pg 429]</a></span>
-une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient
-peut-être pas de quoi manger, s'embrassaient avec
-transport. Je pressai le pas. Des cloches sonnaient
-l'<em>Angélus</em> de midi. A la porte de notre jardinet, ouverte,
-Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds plus
-lumineux que le soleil, épiaient mon retour.</p>
-
-<p>O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à
-vous, ne plus vivre que pour vous voir vivre mieux
-que moi! n'était-ce pas assez? Qu'est-ce que je demandais
-et qu'est-ce que je cherchais?... Suzanne et Jean
-m'entraînèrent au pavillon. Ce n'était pas à cause de
-mon retard à déjeuner qu'ils me guettaient, c'était
-parce que Suzanne avait réussi à démolir la toiture
-du petit théâtre édifié si soigneusement par son père,
-et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout
-entière,» disait-elle,&mdash;ses deux pieds tout au moins
-et les jambes jusqu'aux genoux,&mdash;dans la boite
-ouverte que devenaient par son vandalisme le minuscule
-édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à
-donner des représentations à son frère. On l'asseyait,
-lui, dans un panier haussé à la dignité de fauteuil
-d'orchestre, et sa s&oelig;ur, tour à tour mime, danseuse,
-artiste tragique et comique, était indifféremment
-Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah
-Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation
-entre les quatre montants du cartonnage, elle était
-réduite à exécuter tous ses mouvements en piétinant
-sur place.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[Pg 430]</a></span></p>
-
-<p>Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle
-se crût sur la scène d'un «théâtre?»</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra
-sa toiture enlevée?</p>
-
-<p>&mdash;Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce
-théâtre ne pouvait pas toujours durer, et je lui confierai
-le soin de faire quelques agrandissements...
-Des dégagements, regarde un peu, nous n'en avons
-pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande
-ce qui se passerait...</p>
-
-<p>Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait
-«agrandissements!» comme son père...</p>
-
-<p>L'avant-veille de ce jour même, le papa étant
-absent pour ses travaux en province, un monsieur ne
-s'était-il pas présenté à la maison, pour tout peser
-et examiner, en me laissant entendre que mon
-mari cherchait à contracter un emprunt?... Or,
-d'après mes plus minutieux calculs, nos dépenses
-étant réduites à l'extrême et les travaux en cours
-d'exécution étant importants, nous pouvions vivre...
-Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit:
-notre petite maison ne représentait pour lui qu'un
-garde-meuble. Pauvre petite maison de Neuilly, à
-laquelle je m'étais, quant à moi, si vite accoutumée,
-et qui plaisait aux enfants! Dans la modestie, et dans
-l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie de notre
-âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à
-quoi bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui.<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[Pg 431]</a></span>
-Monter tout seul, s'élever loin des yeux du monde?
-Admissible, ceci, jadis, pour escalader un ciel d'où
-Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'&oelig;il de Dieu ne
-me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle
-une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce
-que je sens cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[Pg 432]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></h2>
-
-
-<p>Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de juillet,
-je reçus à midi, au moment de nous mettre à table,
-une dépêche de mon mari, datée de Dinard. Que
-faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le Midi... Il me
-demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements
-de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe
-«de hauteur moyenne». «Lettre suit», portait le
-maudit papier qui si souvent fait l'économie de quatre
-sous pour nous consumer par vingt-quatre heures
-d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon
-mari se trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis
-pour Dinard la semaine précédente?</p>
-
-<p>Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à
-Neuilly, que je n'avais pas vue depuis un certain
-temps, qui ne m'avait pas invitée cette année à<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[Pg 433]</a></span>
-Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à ma porte,
-avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en
-possession d'une dépêche plus explicite; elle venait
-s'informer si j'en avais une plus explicite que la
-sienne. On lui annonçait, à elle, qu'un grave accident
-était arrivé à Pipette. Je lui appris qu'à moi mon mari
-réclamait des vêtements de deuil.</p>
-
-<p>A elle comme à moi on avait voulu épargner la
-vérité tout entière. Nos deux tronçons d'information
-réunis formaient quelque chose de pire. Pipette!...
-notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu! Quoi?
-qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite
-santé, disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette!
-pauvre petite Pipette!... Nous demeurâmes là à nous
-morfondre, à nous épuiser en conjectures, madame
-Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il fallait
-conclure de nos deux télégrammes réunis.</p>
-
-<p>La lettre annoncée par mon mari me parvint le
-lendemain matin seulement. Elle ne contenait que
-quelques mots griffonnés à la hâte: «C'est moi qui
-suis chargé d'accompagner le corps. J'arriverai à la
-gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre petite,
-étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé,
-paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des
-parents dépasse toute imagination.» A la gare, à
-l'heure dite, bien avant l'arrivée du train qui eut du
-retard, je trouvai monsieur et madame Du Toit. Les
-Albéric étaient à Dinard; c'était par eux que ma vieille<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[Pg 434]</a></span>
-amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière heure,
-disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme
-et à ses beaux-parents littéralement fous de douleur.
-«Par un hasard heureux, ajoutait-il, Serpe s'est
-trouvé là pour accompagner la pauvre enfant dans
-son dernier voyage.» Et nous nous regardions tous
-les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos
-lèvres l'expression cuisante de notre crainte commune
-et inavouable, de notre crainte plus grande que la
-stupéfaction et la douleur même de cette mort: la
-crainte que cette mort ne fût pas le résultat d'une
-étourderie, d'un accident fortuit...</p>
-
-<p>Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le
-jour où je l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses
-grands patins, j'avais connu en elle une décision
-rapide et téméraire, et il y avait en son esprit quelque
-chose de sérieux qui s'ignorait parce que le sérieux
-n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte à côte
-avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je
-pensais: «Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer
-à faire rentrer cette enfant sous le toit
-paternel!...» Et madame Du Toit, j'en suis sûre, se
-disait que l'événement eût peut-être été évité, si, pour
-obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné
-Pipette à elle-même. Hélas! hélas! que de choses
-inconciliables en ce monde! En effet, une amie eût
-été bonne à ce cher petit être, forcé comme la pauvre
-et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!...<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[Pg 435]</a></span>
-On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté,
-mais par indolence criminelle, et pour ne
-point interrompre une partie de plaisir!...</p>
-
-<p>Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant
-à lire dans tous les journaux le fait divers
-rapporté d'une façon identique, madame Du Toit qui
-rongeait son frein s'approcha de moi, me mit son
-doigt ganté sur le bras et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Cette petite avait un amour au c&oelig;ur!...</p>
-
-<p>Je m'en doutais, mais je blêmis:</p>
-
-<p>&mdash;En êtes-vous sûre... et comment?...</p>
-
-<p>&mdash;Dans son embarras, me dit-elle, <em>il</em> s'en était
-ouvert à moi... Vous savez comme elle était mal
-élevée et ignorante des usages: n'avait-elle pas osé
-lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle s'est perdue,
-la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à
-une jeune fille aussi déterminée!</p>
-
-<p>Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir,
-et à cause des faits qu'elle m'apprenait et à cause de
-l'opinion qu'elle en avait, qu'elle ne pouvait manquer
-d'en avoir, que tout le monde en eût eu comme
-elle!</p>
-
-<p>Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles
-et trop sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui
-ni demain, dupes d'une prétendue libération
-des m&oelig;urs! Monsieur Juillet, si libre, lui, averti si à
-fond de toutes choses, recevant une lettre amoureuse
-d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[Pg 436]</a></span>
-d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique
-pour elle, il n'était qu'embarrassé!</p>
-
-<p>Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil
-et son demi-crêpe, descendre du fourgon. Il était
-très ému; il nous parla immédiatement de l'état
-indescriptible des parents. Il doutait si Albéric réussirait
-à les faire monter dans une voiture pour prendre
-le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des
-gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se
-trouvaient tout à coup en présence de la pire chose
-qui leur pût advenir. Isabelle ne valait pas mieux que
-ses parents.</p>
-
-<p>Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident...
-Elle avait mangé peu de temps avant d'aller au bain...
-On répétait cela; on n'avait que cela à dire. Elle était
-excellente nageuse; elle avait fait ses preuves...</p>
-
-<p>&mdash;Mais précisément à cause de sa grande expérience
-de l'eau, de la mer, de la natation, elle n'ignorait
-pas le danger?...</p>
-
-<p>&mdash;Elle était retournée à l'office manger le quart
-d'un plum-pudding!... les domestiques ne savaient
-pas qu'elle allait au bain; ils se sont souvenus de ce
-détail après...</p>
-
-<p>&mdash;C'est affreux! C'est affreux!...</p>
-
-<p>A cause, précisément, de sa grande expérience de
-la natation, elle allait prendre son bain à marée basse
-et sans que personne l'accompagnât. On l'avait vue,
-de la villa, partir en courant sur le sable, son peignoir<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[Pg 437]</a></span>
-gonflé par la brise et le petit n&oelig;ud bleu de
-son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un papillon.
-Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille
-et qui semblait si mince, trois ou quatre boules
-noires flottantes: des têtes de nageurs, et puis le
-canot, pareil à une coque de noix où le maître-baigneur
-entre ses deux avirons flottants, cuisait au
-soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer
-son peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer
-avec cet air résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en
-allant vers la mer... Ah! Dieu!... j'imaginais, moi,
-à ce récit, ces deux jambes fines, ces chevilles et ces
-petits pieds blancs marquant leur dernière empreinte
-sur le sol humide qui la conserve comme une cire!...
-Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce
-chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux
-mise par une enfant mourant d'amour, au dernier
-feuillet de son histoire... Et là-bas, entre les trois ou
-quatre boules noires, sa petite tête lourde d'une si
-grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur ne
-savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait
-comme un poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes
-pour que la coquille de noix s'agitât, pour que des
-cris s'échangeassent entre les nageurs lointains... On
-avait vu plusieurs d'entre eux plonger à diverses
-reprises, autour du canot aux rames battantes, puis
-l'un d'eux regagner la plage en poussant le lugubre
-appel: «Au secours! au secours!» Alors, tout Dinard,<span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[Pg 438]</a></span>
-comme une fourmilière dérangée, descendait sur la
-plage, un commissaire méticuleux ayant la précaution
-d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un
-but d'identification, la trace des petits pieds nus...</p>
-
-<p>Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui
-contenait le corps de cette enfant chérie. Le fourgon,
-le coffre de bois, le transfert dans une salle spéciale
-de la gare, les voyageurs qui se découvraient, se
-signaient, le prêtre qui priait au-dessus des restes
-d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu
-n'avait jamais rien dit!... Pour quelles misérables
-joies avait-elle vécu vingt ans, la fille des Voulasne,
-morte sans espérance? On l'avait élevée pour le rire,
-les jeux, la vie amusante, et elle venait de sacrifier
-dans sa fleur son jeune corps, seul instrument de
-plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!...
-Pipette! Pipette!... grâce, insouciance, allégresse,
-image accomplie du bonheur de vivre! vous étiez là,
-percée par le trait le plus noir que les plus sombres
-m&oelig;urs puissent décocher contre la créature humaine!
-Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir,
-puisque au c&oelig;ur même de son ébriété vous atteint la
-même blessure que dans la vie spiritualisée qui veut
-connaître la douleur et qui, elle, du moins, en aperçoit
-l'au delà radieux!</p>
-
-<p>Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander
-à mon mari: «Mais, enfin, comment vous trouviez-vous
-à Dinard?» il me dit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[Pg 439]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Les cousins avaient tant insisté!</p>
-
-<p>Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins;
-il en avait un peu honte; il avait préféré s'en cacher.</p>
-
-<p>Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables.
-Albéric avait assez à faire de s'occuper d'Isabelle que
-la fin de sa petite s&oelig;ur anéantissait comme la première
-révélation de notre sort mortel. Isabelle avait
-eu des crises de nerfs pendant le voyage; on l'emporta
-pareille à une malade; l'appréhension de voir
-le cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis,
-la faisait hurler d'horreur. Les parents, c'étaient
-deux paquets inertes, des colis encombrants, dont
-Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques, ils demeurèrent
-en cet état, et même Gustave n'y put paraître,
-le médecin le maintenant au lit comme un enfant
-sensible à qui l'on cache les préparatifs mortuaires.
-Il échappa, ainsi, à la vue des tentures, des cires
-brûlantes, des candélabres d'argent et aussi du
-clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il
-esquiva, par une défaillance non feinte, l'église, les
-chants divins, trop grands pour lui, le piétinement
-derrière le char lugubre, et le spectacle,&mdash;auguste,
-celui-là,&mdash;de la restitution d'une partie de lui,
-pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui
-ne rit pas.</p>
-
-<p>Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante.
-Pareil accablement fut d'un effet considérable. C'est
-la faiblesse des parents qui avait poussé leur enfant à<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[Pg 440]</a></span>
-la mort; chacun le savait, le disait; personne qui se
-privât d'incriminer une inertie connue de tous et à ce
-point monstrueuse. C'est leur faiblesse qui les sauva.
-Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on se tut,
-presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin
-qu'on parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé
-la mesure commune. Leur responsabilité dans l'événement?
-mais ils l'ignoreraient toujours! Que leur
-fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût fait comprendre!
-Inconscients ils avaient vécu, inconscients
-ils avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients,
-l'image physique de leur douleur écartée, ils
-renaquirent peu à peu à leur vie facile de corps simples.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Pendant le temps que les restes de Pipette demeurèrent
-rue Pergolèse, j'étais retournée, naturellement,
-chez nos cousins. Mon mari leur fut utile, et il est
-juste d'ajouter que Chauffin se multiplia: c'était lui
-qui, dans la maison, était au fait de tout; il faisait
-tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne,
-une tristesse partagée, et l'impression identique
-du désastre irréparable nous unissait. Nous oubliions
-momentanément tout ce qui nous avait si totalement
-disjoints. Le sacrifice de la victime immaculée avait,
-comme aux temps anciens, sa vertu apaisante.</p>
-
-<p>Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore,
-après les obsèques, chez les Voulasne!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[Pg 441]</a></span></p>
-
-<p>Ils ne disaient rien, ni le père, ni la mère; ils ne
-savaient absolument que faire, ayant l'impression
-qu'aucune de leurs occupations habituelles ne convenait
-à leur situation; ils pleuraient. Isabelle,
-Albéric pleuraient. Je pleurais avec eux. Chauffin,
-faisant comme nous, se purifiait à nos yeux!</p>
-
-<p>Rentrée chez moi, je pleurais encore. Je pleurai
-ainsi jusqu'au jour où je m'aperçus que, dans un
-chagrin si grand, se mêlait l'idée de la douleur
-qu'avait dû subir la malheureuse enfant en songeant
-à celui qu'elle aimait, à qui elle avait écrit, elle, et
-envoyé l'expression de son amour...</p>
-
-<p>Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner à
-Dinard. Un jour, Chauffin leur proposa de partir à la
-recherche d'un autre endroit où passer l'été. Ils partaient
-en automobile. Ils n'emmenaient point les
-Albéric qui déjà recommençaient leurs chamailleries
-intolérables; moi, j'étais retenue par mes enfants;
-mais ils offrirent une place dans leur voiture à mon
-mari, à côté de Chauffin.</p>
-
-<p>Nous causâmes, le soir, de la proposition, mon
-mari et moi. Il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;La pauvre Pipette disparue, la question
-Chauffin se trouve avoir bien changé de figure: elle
-ne vous épouvantera plus, j'imagine?...</p>
-
-<p>Je fus cependant épouvantée. Je n'avais pas songé
-à cette conséquence en effet trop logique de la mort
-que nous pleurions: mon mari, qui, déjà, avant<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[Pg 442]</a></span>
-l'événement, retournait chez ses cousins, allait m'y
-retenir et recommencer à se leurrer d'espoirs, à y
-prendre cette fièvre troublante que donne le contact
-de la fortune et de la fête. Et tout était à recommencer.</p>
-
-<p>J'avais bien senti, hélas! que je ne convertirais pas
-mon mari à la vie modeste où toutes les joies ne
-peuvent provenir que de l'intérieur. Sinon pour moi,
-du moins pour lui et pour l'avenir de nos enfants,
-mieux valait peut-être prolonger la duperie à la lisière
-de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse reculé
-de puiser chez eux le moyen de relever sa situation
-ne vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives
-d'emprunt dont l'une, tout dernièrement, m'avait
-tant alarmée?... Hélas! qu'était mon influence et
-qu'eût été ma volonté la plus acharnée, mais solitaire,
-contre l'universel mouvement qui entraînait les
-hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres
-à divertir un monde rajeuni? Par moments, le doute
-me prenait de la valeur de mon rôle en une pièce où
-j'apparaissais, me semblait-il, comme un fantôme du
-passé. «Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je à faire
-ici?...» Et le doute que j'avais sur ma propre valeur
-était plus effroyable que le sentiment de mon caractère
-étranger... «Je viens du fond des temps; je suis une
-image affaiblie des femmes d'autrefois; je porte en
-moi le spectre de mes aïeules au point de faire reculer
-l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[Pg 443]</a></span>
-je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et
-de la mère de ma mère qui leur ont épargné, à elles,
-de se demander jamais ce qu'elles étaient... Je tiens
-trop encore de leur intégrité pour faire aux yeux du
-meilleur monde de mon temps la figure tout à fait
-convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hérité
-une assez haute vertu pour boire au calice enivrant
-de Charlotte de Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu!
-je crois en vous... Je ne me sens pas assez forte pour
-douter de tout ce qu'on m'a enseigné en votre nom:
-mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter,
-que mes propres lumières sont insuffisantes!... Quel
-abîme entre le pâle fantôme que je fais et la figure de
-celles à qui je ressemble encore!... Je ne doute point;
-mais déjà je n'ai plus la foi qui agit. Et quand un
-instinct secret, une voix du plus profond de moi,
-m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient
-des restes de cette foi candide et parfaite, je
-pâlis et je tremble à la pensée de ce que vaudra ma
-fille, élevée par l'ombre que je suis et dans une
-atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion de nos
-vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air
-que j'ai respiré!...»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[Pg 444]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></h2>
-
-
-<p>Mon mari ayant accompagné ses cousins, je restai
-avec les enfants à Neuilly, où nous devions attendre
-le commencement de septembre pour aller à
-Chinon.</p>
-
-<p>Une après-midi, alors que nous nous tenions dans
-le pavillon, au fond du jardin, on sonna à la grille. Ma
-petite bonne, peu faite aux usages, inaccoutumée
-surtout aux visites, vint, sans se presser, me dire
-qu'une dame me demandait, une dame qui n'avait
-pas voulu donner son nom et qu'elle avait laissée à la
-porte.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment est cette dame?</p>
-
-<p>&mdash;Une fausse jeunesse, me dit la bonne, mais qui
-doit se faire reluquer encore... Il y a deux messieurs
-qui sont arrêtés plus loin...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[Pg 445]</a></span></p>
-
-<p>A quelques détails complémentaires, je reconnus
-Emma. Mon premier mouvement fut de ne pas la
-recevoir, mon mari me l'ayant formellement interdit.
-Puis la pensée qu'elle n'insistait pour me voir pendant
-l'absence de son frère que parce qu'elle était
-malheureuse, m'apitoya. Elle venait jusqu'au fond
-de Neuilly, par la grande chaleur et sans voiture;
-je n'eus pas la dureté de la laisser repartir; je dis
-à la bonne de la faire entrer à la maison, et j'allai la
-rejoindre. Il me semblait que je faisais quelque chose
-d'à moitié mal, d'à moitié bien. Emma s'était conduite
-d'une façon qui méritait peu d'indulgence;
-mais, depuis que j'avais souffert par l'amour, j'éprouvais
-moins de répulsion que de pitié pour les infortunées
-qui furent par lui roulées comme les galets
-par la lame de la mer.</p>
-
-<p>Elle était bien changée, la pauvre Emma. Le jugement
-sommaire de la bonne n'était pas sans justesse.
-Emma, frappée par le mal des années, concentrait
-toute sa farouche ardeur à en combattre le ravage; si
-ses yeux s'amollissaient, elle conservait sa taille,
-onduleuse, opulente sans excès, et cette bouche en
-grenade éclatée qui vous donnait frais, au c&oelig;ur de
-l'été.</p>
-
-<p>Elle s'excusa beaucoup. Je croyais sa visite vulgairement
-intéressée; je m'attendais à ce qu'elle me tendît
-une main de quêteuse. Mais non! Elle avait avec
-moi, comme dès notre première entrevue, une certaine<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[Pg 446]</a></span>
-gentillesse perceptible malgré toute la distance qui
-nous séparait; je ne lui étais pas antipathique; elle
-me croyait seulement soumise à des m&oelig;urs antédiluviennes
-et hypocrites, et elle avait cru de la meilleure
-foi du monde que, de ce qu'elle tenait pour ma vieille
-défroque, il ne me resterait bientôt rien. Elle me
-plaignit surtout, à la suite d'un préambule embarrassé
-et difficile, destiné à aborder notre situation diminuée.
-Comme je lui disais que, loin de me trouver à
-plaindre de cette situation nouvelle, je m'en trouvais
-au contraire beaucoup plus à l'aise et menais une vie
-plus conforme à mes goûts, elle me dit: «Allons
-donc!...» en haussant les épaules, et je lus dans ses
-yeux qu'elle croyait encore à mon «jésuitisme» invétéré.
-Elle n'était pas accessible à une autre conception
-du bonheur qu'à celle du plaisir uni à la fortune.
-Elle soupira longuement. Il était évident qu'elle avait
-des motifs personnels de regretter que son frère n'eût
-pas réalisé ses brillantes espérances; mais elle semblait
-me porter un intérêt tout personnel et compatir à
-mon sort. A cela, elle avait une raison que je n'allais
-pas tarder à apprendre, malheureusement. Il existait
-aussi entre elle et moi cette cloison qui sépare les
-êtres soumis à des m&oelig;urs totalement différentes.
-Elle me jugeait avec autant de compassion que
-j'avais de compassion, moi, pour les Voulasne, pour
-leurs amis ou pour Emma elle-même. Emma me représentait
-l'image, poussée à l'extrême, de ces m&oelig;urs<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[Pg 447]</a></span>
-dont l'amour est le pivot et la loi unique et que je
-voyais opposées sans cesse comme un progrès, comme
-une conquête, aux m&oelig;urs disciplinées et soumises à la
-contrainte morale. Je voyais en moi la génération
-arrachée à ce vieux sol, inacclimatée au nouveau,
-cherchant entre les deux un introuvable compromis.
-Notre rencontre improvisée, dans cette pièce de la
-petite maison de Neuilly, prenait pour mon esprit
-confus, solitaire et trop disposé à réfléchir, une importance
-insoupçonnée. Cette jolie femme un peu fripée
-et cette bouche, restes de désordre et de beauté, cela
-grandit tout à coup devant moi. Les volets étaient clos
-afin d'éviter la chaleur; nous causions dans l'ombre;
-je voulus voir et j'entr'ouvris l'un d'eux. Emma se
-leva, se déplaça, pour se poser à contre-jour. Dans
-ces mouvements, et comme mes allusions à quelques
-détails matériels de la maison introduisaient un peu
-de familiarité dans l'entretien, Emma qui brûlait d'arriver
-à ses fins, me dit qu'il fallait voir les choses
-comme elles sont, prendre les gens pour ce qu'ils
-valent, que vivre dans les nuages était «idiot»,
-et qu'enfin c'était «être une gourde» que de prétendre
-faire d'un homme autre chose que ce qu'il
-est.</p>
-
-<p>J'allais prendre la balle au bond et m'apprêter à
-mettre Emma hors de chez moi, pour me traiter avec
-son sans-façon et son langage de cabaret; mais
-c'était elle qui, par ses mots un peu vifs, venait d'ouvrir<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[Pg 448]</a></span>
-une porte par où elle expulsait enfin toute la rancune
-amassée depuis des années contre son frère dédaigneux,
-et ce qu'elle me dit me cloua sur place. Je
-ne suis pas assez initiée au libre parler d'Emma
-pour reproduire ses termes; ils jaillirent soudain
-comme les scories d'un cratère en éruption; la
-lave bouillante se déversait à mes pieds; j'étais surprise,
-ahurie, captivée aussi par ce que m'apprenait
-ou m'invitait à connaître une telle effervescence
-d'expressions. Je faisais, à mesure qu'elle vociférait,
-la part de l'exagération, trop aisée à discerner; mais
-Emma me citait des faits précis et contrôlables qui,
-au-dessus du torrent fielleux, surnageaient comme
-les douloureuses épaves reconnues d'une maison
-écroulée. Mon mari, au dire d'Emma, n'avait jamais
-cessé de me tromper. La liaison qu'il avait, avant
-son mariage, il ne s'était pas donné la peine de la
-rompre; elle n'était ni sérieuse, ni unique; il était
-comme tous ces messieurs; ils s'entraînaient les uns
-les autres; les plus riches avaient des maîtresses, les
-moins fortunés se fussent crus déshonorés de ne
-point faire comme s'ils en entretenaient une, deux,
-parfois davantage. Depuis deux ans, mon mari s'était
-acoquiné, disait-elle, avec une femme dangereuse
-non par son esbrouffe, mais au contraire son attitude
-rangée et son goût de thésauriser. Emma me la
-nommait, me donnait son adresse, me citait le nom
-de l'enfant qu'elle avait eu récemment. «Achille a<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[Pg 449]</a></span>
-des goûts bourgeois, me dit-elle, vous le savez; ce
-n'est pas tant un noceur, mais il lui faut pour le
-moins un faux ménage afin qu'on ne se f... pas de
-lui dans le métier.»</p>
-
-<p>Les sentiments les plus divers bataillaient en
-moi pendant ce discours plein de fiel dont quelques
-gouttes évidemment étaient destinées à me faire souffrir.
-Ne vouloir pas en entendre davantage! mais la
-curiosité, l'utilité d'apprendre me retenaient attentive.
-Mépriser les médisances, jouer l'indifférence! mais la
-révélation me faisait un mal que je n'eusse pas soupçonné.
-Certes, je n'avais jamais pu aimer mon mari,
-d'amour; mais j'avais pour beaucoup de ses qualités
-une estime définitive; et j'aimais en lui le goût qu'il
-avait eu de me choisir d'abord, de me vouloir
-conserver ensuite conforme à un type de femme
-que je juge le meilleur, indispensable à la vie, à
-sa continuation, à sa prospérité, et le plus beau au
-jugement secret de notre conscience; aussi, à cause
-de l'amour qu'il avait pour ses enfants... Et il possédait
-un autre ménage! Il pouvait aimer un autre
-enfant!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien, disait Emma, que ce n'est pas
-la peine de se fouler!...</p>
-
-<p>Elle avait tout l'air de vouloir ajouter des conseils
-amicaux aux révélations dont elle venait de me
-frapper. Peut-être, après tout, était-elle sincère et ne
-pensait-elle qu'à me rendre service, une fois sa vindicte<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[Pg 450]</a></span>
-exercée contre son frère. Son exemple m'obligeait
-tout à coup à faire un retour sur moi-même qui,
-depuis que j'avais aimé, concevais de l'indulgence
-pour les femmes amoureuses, et, à cause de cela,
-uniquement, sans doute, m'étais exposée, aujourd'hui,
-à recevoir la visite, les révélations et les avis
-de ma belle-s&oelig;ur Emma. Et, pensant à la faute de
-ma vie, à la femme que j'aurais pu être, en ce moment
-précis, moi, si des circonstances supérieures à moi-même
-ne m'avaient sauvée, je n'eus pas plus de ressentiment
-contre mon mari que je n'en avais, première
-réflexion faite, contre Emma qui s'acquittait
-là, tout simplement, de son rôle de femme naturelle.
-Jugeant toutes gens et toutes choses du point de vue
-assez bas où notre propre faiblesse nous pose, nous
-ne pouvons qu'être indulgents et débonnaires; et je
-vois bien que c'est cette tiédeur débile que l'on nommera
-de plus en plus la bonté.</p>
-
-<p>Emma, me jugeant édifiée comme elle l'avait voulu,
-se leva. Je vis qu'avant de se rejeter dans la rue, elle
-cherchait un miroir. Nous étions presque dans
-l'ombre; une glace, derrière la pendule, ne se prêtait
-que maladroitement aux soins de la coquetterie. Je
-déplaçai la pendule dont le balancier eut des palpitations
-désordonnées et je retournai au volet entrebâillé
-pour rouvrir tout grand. Puis je revins derrière
-l'épaule d'Emma afin de m'assurer qu'elle se voyait
-suffisamment pour donner le petit coup nécessaire<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[Pg 451]</a></span>
-à ses cheveux et rajuster son chapeau. Je n'avais pas
-coutume de me mirer dans cette glace. Le jour se trouvait
-par hasard très bon. Nos deux visages paraissaient
-accolés comme en un portrait de deux s&oelig;urs. Les
-marques définitives de l'âge me frappèrent aux alentours
-des yeux d'Emma, trop tendres, plissés et poudreux
-comme l'aile de certains papillons gris du soir.
-Un bref regard d'elle me jugea, moi, pareillement:
-j'avais dix ans de moins qu'elle, mais mes cheveux
-blanchissaient, ce dont je m'efforçais depuis quelque
-temps de rire; à côté de cette femme cramponnée
-désespérément à sa jeunesse et à sa beauté fuyantes,
-pour la première fois ma figure me parut creusée en
-dessous par un travail de termite. Moi comme Emma,
-bon gré mal gré, nous avions reçu le coup d'aile
-insonore de l'oiseau qui passe au-dessus des têtes
-blondes et des brunes, tantôt avec trop de hâte et
-tantôt avec un retard bénévole, et en déplaçant un
-air funeste qui tue la fleur humaine.</p>
-
-<p>Je me retirai presque aussitôt, mais j'avais vu. Et
-la double image offerte à moi par un hasard ne devait
-plus s'effacer de mon souvenir, et elle devait contribuer,
-plus que mes méditations, à m'éclairer sur moi-même.
-Mon visage, pour ainsi dire surpris, et joue à
-joue, avec le tragique masque d'Emma amplifiant un
-gémissement sourd et désespéré, me parut, dans sa
-flétrissure commencée, porter la trace d'un sourire
-peut-être ancien chez moi, mais dont je n'avais pas<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[Pg 452]</a></span>
-saisi l'expression: le sourire d'un être attristé, mais
-le sourire de quelqu'un <em>qui sait l'existence d'un trésor
-caché</em>... Emma contemplait les restes de sa richesse
-dissipée; moi, créature aussi, femme comme elle, je
-souffrais de mes ruines prématurées; quelque chose
-en moi,&mdash;oh! j'en conviens!&mdash;pleurait la douce vie
-non savourée et trop éphémère; mais quelque chose
-en moi se riait des bonheurs communs et des choses
-éphémères... Emma avait goûté de folles années et
-ne concevait plus rien au delà, sinon un prolongement
-artificiel par le moyen de cabotinages sans
-relâche exercés sur sa peau. En vertu de quel merveilleux
-privilège est-ce que mes premiers cheveux
-blancs me causaient, par-dessous ma mélancolie,
-une impression d'allégement et suscitaient en moi
-un élan de vie renouvelée? A la minute, pour ainsi
-dire, où je venais de recevoir le choc de deux des
-plus puissantes désillusions, celle de la durée de ma
-jeunesse et celle de la loyauté conjugale de mon
-mari, loin de sentir un abattement, le voisinage
-d'une femme abattue mobilisait mes réserves secrètes,
-mettait en branle, au fond de moi, toute une armée
-d'énergies insoupçonnées, et je reconquérais en moi
-un royaume qui ne doit pas périr.</p>
-
-<p>En regardant encore Emma au grand jour, alors
-qu'elle allait me quitter, je me souvins de l'étonnement
-que m'avait causé son genre de beauté, lors de
-notre première entrevue, et quand je ne songeais à le<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[Pg 453]</a></span>
-comparer qu'à celui de madame Du Cange. Ce que
-nous étions convenues, jadis, au couvent, d'appeler
-la beauté de madame Du Cange, c'était une transfiguration
-de la chair par le miracle de la force morale.
-Oh! que cela n'avait donc aucun rapport avec le troublant
-assouvissement qui avivait et ombrait les yeux
-de ma belle-s&oelig;ur! De même Charlotte de Clamarion,
-sans avoir été jamais jolie, embellissait en vieillissant,
-parce que sa vie s'enrichissait de jour en jour,
-tandis que chez Emma toutes les sources desséchées
-lui laissaient la face morne et dépitée à jamais d'un
-astre mort.</p>
-
-<p>Emma ne comprit rien à la sérénité que son
-exemple même, par contre-coup, m'inspirait. Elle me
-regarda à plusieurs reprises, à travers sa voilette,
-pendant que je la reconduisais à la porte de l'avenue.
-Je crois qu'elle emportait de sa visite une grande
-déception: l'état dans lequel elle m'avait trouvée
-l'étonnait; celui où elle me laissait l'étonnait davantage.
-Elle n'était pas de sens très fin; et surtout elle
-ignorait absolument cette «seconde nature» qu'ajoutaient
-nos vieilles m&oelig;urs à la nature que nous partageons
-avec toutes les bêtes humaines.</p>
-
-<p>Je la vis s'éloigner à pied, relevant sa robe sur ses
-petits souliers défraîchis. Une portion de moi lui en
-voulait de ce qu'elle était venue faire ici; une autre,
-meilleure, éprouvait pour elle une grande et sincère
-pitié.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[Pg 454]</a></span></p>
-
-<p>Elle avait quarante ans, la malheureuse Emma,
-elle pouvait vivre encore un nombre égal d'années,
-et elle ne leur concevait pas d'autre emploi que le
-regret impuissant et l'appel désolé, désormais ridicule,
-de l'amour!...</p>
-
-<p>Je vins rabattre le volet, remettre de l'ordre dans
-la pièce où j'avais reçu Emma, épousseter la poudre
-de riz semée sur le marbre de la cheminée, sur le
-bras d'un fauteuil et jusque sur le tapis de la table,
-replacer la pendule en son beau milieu. Un parfum
-demeurait dans l'atmosphère. Suzanne en entrant le
-happa de ses petites narines si jeunes encore, s'arrêta,
-et poussa une exclamation qui prouvait que,
-déjà, elle n'y était pas insensible.</p>
-
-<p>&mdash;C'est de très mauvais goût, lui dis-je. Nous
-devons sentir bon par nos qualités, et cela suffit.</p>
-
-<p>A sa mine indifférente et aussitôt distraite, je vis
-bien que Suzanne tenait mes paroles pour le langage
-convenu que les parents adressent aux enfants,
-auquel les enfants ne croient pas parce que les
-parents n'y croient pas eux-mêmes.</p>
-
-<p>J'y croyais! J'eus même l'impression soudaine d'y
-croire plus ardemment que je n'avais jamais fait à
-aucun précepte adressé à mes enfants! Et, simultanément,
-s'imposa à moi de nouveau l'impérieuse
-nécessité de cette adhésion passionnée aux vérités
-morales, dont il faut que l'ardeur soit bien grande si
-nous voulons en communiquer la centième partie!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[Pg 455]</a></span></p>
-
-<p>Un élan irrésistible me poussa à ma chambre où je
-tombai à genoux au pied de mon lit, comme autrefois:
-«Mon Dieu! mon Dieu!...» Mais les mots qui
-s'adressent à Dieu, pour ne les avoir pas prononcés
-tous les jours, mes lèvres ne les retrouvaient plus.
-J'entendis dans l'escalier le pas de Suzanne; il se tut
-aux environs de ma porte; on essaya de tourner le
-bouton; mais j'avais fermé au verrou. Suzanne
-cria:</p>
-
-<p>&mdash;Maman, qu'est-ce que tu fais?</p>
-
-<p>&mdash;Je prie le bon Dieu, mon enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas vrai... tu pleures...</p>
-
-<p>O terribles enfants, en qui nous sentons quelque
-chose de plus fort que nous!... Dans le moment où
-nous essayons de nous gonfler pour nous envoler
-dans les airs, ils nous lancent des traits qui nous
-percent; ils me rappellent la voix implacablement
-humaine de Montaigne, si cinglante pour ceux qu'a
-touchés l'accent de l'auteur des <em>Pensées</em>, son fils
-sublime: «Nous aurons beau faire... nous n'en
-sommes pas moins assis sur notre derrière...» Et
-pourtant lui-même avait dit, inspiré par l'amoureuse
-amitié un jour: «O la vile chose et abjecte que
-l'Homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité!...»
-Choix angoissant! entre le ciel et la terre prendre
-parti! renoncer à l'enivrement du plus beau en faveur
-de la sagesse au visage de marbre! Vivre à mi-côte,
-la plus dure des résignations!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[Pg 456]</a></span></p>
-
-<p>Tout à coup, un beau jour, je reconnus que, précisément,
-cette résignation étant pour moi la plus dure,
-c'était à celle-là qu'il fallait me soumettre. Accepter
-la médiocrité du monde, oui, cela était pour moi une
-tâche plus ardue que de laver les pieds des pauvres
-ou de bander les ulcères, comme faisait Charlotte de
-Clamarion. Et quand j'eus résolu d'accomplir cette
-tâche qui s'impose aux femmes «de la bonne
-moyenne» dont j'étais, il me sembla que mon
-appétit de passion était comblé... Ma voie à mi-côte
-s'allongeait devant moi, droite et unie; tout orgueil
-abattu, j'y roulais, emboîtée en des rails d'acier que
-ma volonté avait étendus sur un plan; et je goûtais
-à cet effort plus de bonheur secret que je n'en avais
-éprouvé lorsque, dans mon emportement, j'avais fui
-avec indignation le milieu Voulasne. Par la plus âpre
-lutte que je pusse soutenir contre moi-même, je touchais
-le plus parfait contentement intime: je refaisais,
-de mon propre mouvement, et par la force des
-choses, ce que la plus vieille foi de ma famille enseignait
-comme le devoir élémentaire; l'expérience me
-ramenait à mon point de départ un peu dédaigneusement
-abandonné dans la bourrasque que déchaînent
-les courants d'air de mon temps; sur le
-chemin de retour où je marchais, ne discernais-je pas
-déjà ces grandes voix, organes mystérieux, échos
-d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas
-d'équivalent parmi ceux de ce monde, dont la<span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[Pg 457]</a></span>
-musique célébrait la dignité de mon origine, la sainteté
-de ma destinée, et entre ces deux relais, l'humble
-beauté de la vie que nous ne pouvons pas changer.
-«Faire les petites choses comme grandes à cause de
-la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous...»,
-m'avait dit un jour celui qui se plaisait à m'instruire
-si dangereusement!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[Pg 458]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></h2>
-
-
-<p>Lorsque je retournai à Chinon, résolue à ne plus
-faire de moi qu'un instrument utile au bien des miens
-et savourant dans cet oubli de moi-même, dans cet
-adieu définitif à tous mes désirs personnels, dans ce
-renoncement même à la joie de mieux faire, une
-autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et
-qui ne devait plus jamais me manquer, je fis l'émerveillement
-de tous par la figure heureuse que l'on me
-voyait et que, au dire de chacun, personne ne m'avait
-encore vue. J'étais inquiète autrefois, disait-on,
-j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de
-désirer un objet chimérique, de rêver à la lune! A la
-bonne heure! On me trouvait, pour la première fois,
-satisfaite.</p>
-
-<p>Et la vérité m'oblige à dire qu'en face de ce bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[Pg 459]</a></span>
-rayonnant de moi, il ne se trouva personne,
-dans la maison et hors de là, personne parmi ceux
-qui pourtant m'avaient enseigné la source secrète de
-ma présente félicité, qui ne chuchotât:&mdash;les échos
-m'en vinrent de toutes parts:&mdash;«Elle aime!... elle
-est aimée!...»</p>
-
-<p>1910, 1911, 1912.</p>
-
-
-<h2>FIN</h2>
-
-
-<p>E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY&mdash;2011-0-12.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME ***
-
-***** This file should be named 51225-h.htm or 51225-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/2/2/51225/
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-
-</pre>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/51225-h/images/cover.png b/old/51225-h/images/cover.png
deleted file mode 100644
index 38c3576..0000000
--- a/old/51225-h/images/cover.png
+++ /dev/null
Binary files differ