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-The Project Gutenberg EBook of Barnabé, by Ferdinand Fabre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Barnabé
-
-Author: Ferdinand Fabre
-
-Release Date: February 11, 2016 [EBook #51179]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNABÉ ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- BARNABÉ
-
-
-
-
- OUVRAGES
-
- DE
-
- _FERDINAND FABRE_.
-
- LES COURBEZON 1 vol.
- (ouvrage couronné par l’Académie française.)
-
- JULIEN SAVIGNAC 1 vol.
-
- MADEMOISELLE DE MALAVIEILLE 1 vol.
-
- LE CHEVRIER 1 vol.
-
- L’ABBÉ TIGRANE 1 vol.
-
- LE MARQUIS DE PIERRERUE:—LA RUE DU PUITS-QUI-PARLE 1 vol.
-
- —— —— —LE CARMEL DE VAUGIRARD 1 vol.
-
- BARNABÉ 1 vol.
-
-
-
-
- BARNABÉ
-
- PAR
-
- FERDINAND FABRE
-
-[Illustration: LOGO]
-
- PARIS
-
- E. DENTU, ÉDITEUR
-
- _Libraire de la Société des Gens de Lettres_
-
- PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE D’ORLÉANS
-
- 1875
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
- _Je dédie ce livre_
- _à_
- _HECTOR MALOT,_
- _Comme un témoignage de mon amitié._
-
- _FERDINAND FABRE._
-
- _Septembre 1874._
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES.
-
- Page
-
- PRÉAMBULE 1
-
- LIVRE PREMIER——_LA COMÉDIE_
-
- I. 7
-
- II. 16
-
- III. 29
-
- IV. 40
-
- V. 50
-
- VI. 60
-
- VII. 69
-
- VIII. 80
-
- IX. 93
-
- X. 104
-
- LIVRE DEUXIÈME—_L’IDYLLE_
-
- I. 117
-
- II. 129
-
- III. 144
-
- IV. 156
-
- V. 171
-
- VI. 185
-
- VII. 197
-
- VIII. 209
-
- IX. 222
-
- X. 233
-
- LIVRE TROISIÈME—_LE DRAME_
-
- I. 249
-
- II. 262
-
- III. 274
-
- IV. 286
-
- V. 301
-
- VI. 316
-
- VII. 330
-
- VIII. 343
-
- IX. 358
-
- X. 377
-
- CONCLUSION 399
-
-
-
-
-BARNABÉ
-
-
-
-
-_PRÉAMBULE_
-
-
-...C’est une chose désolante! On m’écrit du Midi qu’un à un les
-ermitages se ferment, que les ermites, besace au dos, quittent leurs
-chapelles solitaires et qu’on ne les voit plus revenir. Les ordres
-sont-ils partis de la préfecture ou de l’évêché? Des deux côtés à la
-fois, pense-t-on. Quel dommage! Ah! le pittoresque, cette richesse de
-nos contrées, va perdre singulièrement!
-
-Mon Dieu, je sais bien que les _Frères libres de Saint-François_, comme
-aimaient à se faire appeler les membres de cette corporation absolument
-laïque, avaient à la longue infiltré dans la pratique de la règle plus
-de liberté qu’il ne convenait. Par exemple, il était peu édifiant, à
-Bédarieux, de voir, le lundi, jour de marché, les ermites des montagnes
-voisines sortir du cabaret de la _Grappe-d’Or_ en titubant, en se
-bousculant, en vociférant, puis regagner, à la nuit, leurs demeures
-isolées en décrivant des zigzags ridicules dans la poussière des
-chemins...
-
-Mais puisque ces frocards grotesques, qu’on regardait s’en aller
-«_dodelinant de la tête et marmottant de la bouche_,» ne scandalisaient
-en aucune façon nos populations méridionales, qui ne confondirent
-jamais les détenteurs des ermitages avec les curés des paroisses,
-pourquoi leur enlever violemment ces moines fantaisistes, sans
-caractère religieux véritable, recrutés dans les fermes, non dans les
-séminaires, paysans dans le fond, nullement prêtres, et capables, quand
-la besogne pressait aux champs, de manœuvrer pour le premier venu ou
-la serpette dans la vigne, ou la gaule dans l’olivette, ou la faucille
-dans les blés? Hélas! ils avaient leurs faiblesses, paraît-il, et ces
-faiblesses les ont perdus.
-
-Qui tiendra désormais les ermitages en état? Va-t-on laisser
-s’écrouler, à la cime de nos montagnes sourcilleuses, ces maisonnettes
-parfois si gaies, parfois si terribles, selon les dispositions
-gracieuses ou violentes du site, mais toujours si hospitalières et si
-charmantes?
-
-En décembre, étiez-vous surpris par la neige, chassant la grive
-parmi les genévriers de Camplong, ou le lièvre dans les pierrailles
-semées de thym de Lunas, vite vous couriez frapper à l’ermitage de
-Saint-Sauveur ou à celui de Notre-Dame de Nize, et vous étiez accueilli
-à bras ouverts. Quel feu flambant de ramures sèches de châtaigniers
-dans l’âtre, et quelles santés à saint Hubert avec le vin quêté aux
-meilleurs endroits du pays! Pour les chiens, vous n’aviez pas à vous
-en occuper; cela regardait l’ermite, qui les caressait, les pansait
-s’ils étaient blessés, et les installait en un coin sur de la paille
-fraîche, une écuelle bien remplie sous le nez. Ces braves Frères libres
-de Saint-François, quel entrain, quelle verve et quels rires éclatants
-avec les chasseurs!
-
-Du reste, il était de tradition en nos Cévennes, quand le titulaire
-d’un ermitage venait à mourir, de lui donner pour successeur un homme
-«_gai et bien délibéré_.» Les curés exigeaient bien du candidat
-certaines garanties: il fallait qu’il fût réputé honnête par toute
-la contrée, qu’il pratiquât très ostensiblement la religion,
-qu’il fût célibataire ou veuf... Mais il avait beau réunir les
-conditions requises, si on lui connaissait l’esprit morose, il était
-impitoyablement rejeté.
-
-«Avant d’endosser l’habit de saint François, va-t-en apprendre à rire,»
-dit un jour Simon Garidel, maire des Aires, à un rustre mélancolique
-qui sollicitait en larmoyant son appui pour obtenir l’ermitage de
-Saint-Michel.
-
- * * * * *
-
-Maintenant, un mot, au point de vue historique, sur nos ermites
-cévenols.
-
-_La Confrérie des Frères libres de Saint-François_, qui vient de
-disparaître, était fort ancienne; les renseignements puisés aux
-meilleures sources en font remonter l’établissement dans nos pays au
-commencement du treizième siècle, à la guerre des Albigeois.
-
-Après le sac de Béziers, des reîtres, détachés des bandes de Simon de
-Montfort, s’éparpillèrent dans nos villages où, trouvant le vin bon,
-les femmes jolies, ils contractèrent des alliances et se fixèrent.
-
-Mais le mariage et le jus de nos vignes plantureuses n’eurent pas
-des douceurs égales pour tous ces guerriers vagabonds. On compta bon
-nombre de réfractaires. Ceux-ci, gens farouches, échappés sans doute
-des cloîtres, que le légat Pierre de Castelnau avait fait ouvrir
-à deux battants pour grossir les rangs des Croisés, une fois les
-hérétiques dépêchés par le fer et le feu, ne songèrent qu’à revenir
-à la vie paisible du couvent. A la cime de nos montagnes, qu’ils
-avaient couvertes de ruines, ils se bâtirent d’étroits sanctuaires, et
-d’autorité, sous le vocable d’«_ermites_», s’en impatronisèrent les
-maîtres. Ce fut seulement vers 1218, quand le concile de Latran eut
-reconnu solennellement l’Ordre des Franciscains, que nos Réguliers sans
-règle des Cévennes s’arrogèrent le nom pompeux de _Frères libres de
-Saint-François_.
-
-Après la mort de ces moines-soldats, comme nos populations
-enthousiastes goûtaient fort les pèlerinages, les abbayes sur le
-territoire desquelles on avait édifié ces chapelles rustiques, en
-prirent la direction souveraine, en y maintenant un frère-lai, lequel,
-veuf de toute onction sacerdotale, vivait au milieu des paysans,
-recevait leurs aumônes, et, aux termes de la Chronique, avait la
-mission expresse de les «_édifier_». La célèbre abbaye de Joncels
-pourvut, durant des siècles, à nos ermitages de la haute vallée d’Orb.
-
-A la Révolution française, éclipse totale des Frères libres de
-Saint-François; on n’en découvre la trace nulle part.
-
-Cependant, dès 1805, l’apaisement s’était fait dans les esprits, et
-le catholicisme, un moment aboli, ayant reparu triomphant depuis le
-Concordat, on parla, chez nous, de restaurer les pèlerinages aux
-chapelles votives. Les chapelles étaient bien demeurées debout; mais où
-retrouver les ermites? Le fait est que les curés des paroisses, heureux
-de céder à l’entraînement général, chargèrent des laïques pieux du soin
-de nettoyer les ermitages et de mettre ces sanctuaires, dédiés aux
-saints de la contrée, dans un état de décence qui permît d’y célébrer
-la messe, au jour marqué des processions.
-
-Jusqu’en 1819, ce furent ces honnêtes et dévots paysans—tantôt le
-maître d’école, tantôt le sacristain, quelquefois le maire lui-même du
-village—qui furent les ermites bénévoles de Saint-Michel des Aires ou
-de Notre-Dame de Cavimont.
-
-Mais vers cette époque, tout changea brusquement. Amnistiés d’avance
-par l’exaltation religieuse que, sur divers points de nos campagnes, la
-plantation des croix de Mission avait portée au paroxysme, quelques-uns
-des laïques affectés à l’entretien des ermitages, se réclamant de
-la tradition, osèrent revêtir l’habit monastique et ressusciter la
-corporation éteinte des Frères libres de Saint-François.
-
-En vain les desservants, effrayés d’une telle audace, en appelèrent-ils
-à l’autorité diocésaine; les évêques, enfiévrés eux-mêmes par
-l’excitation devenue endémique, négligèrent de prendre une décision et
-finirent par fermer les yeux.
-
-C’est grâce à cette tolérance inouïe, qui prit sa source, nous en
-sommes convaincu, dans un sentiment respectable de propagande pieuse,
-que, durant quarante années, nous avons vu, dans tout le midi de la
-France, les Frères libres de Saint-François, rustauds masqués en
-Religieux, commettre toutes sortes d’exactions. Au lieu de se vouer
-exclusivement, ainsi que l’avaient fait les soldats de Simon de
-Montfort ou les frères-lais des abbayes, à la propreté des sanctuaires
-rustiques, ils quêtèrent partout pour vivre, et comme l’argent
-salit ceux qui n’ont pas l’âme assez haute pour le mépriser, nos
-ermites-paysans se vautrèrent dans l’ignominie.
-
-Certes, le clergé des campagnes, si méritant, si respecté au pays
-cévenol, tenta tous les moyens pour rendre les Frères libres plus
-dignes de l’habit qu’ils s’étaient indûment attribué. Rien n’y fit.
-L’homme de la terre resta, sous le froc, âpre, violent, purement
-instinctif comme sous le sarrau, et il n’a pas fallu moins que la
-gendarmerie pour délivrer la religion d’auxiliaires capables seulement
-de la compromettre et de la déshonorer.
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-
-
-
-_LA COMÉDIE_
-
-
-
-
-I
-
-M. Brémontier, mon maître d’école, me prouve qu’il a du nerf.
-
-
-Dans mon enfance, la haute vallée d’Orb, à elle seule, comptait
-six ermitages: Notre-Dame de Nize, Saint-Pantaléon de Boubals,
-Saint-Sauveur de Camplong, Saint-Raphaël de la Bastide, Saint-Michel
-des Aires et Notre-Dame de Cavimont. Trop jeune à dix ans pour être
-autorisé à suivre les processions qui, à certains jours de fête, au
-branle-bas de toutes les cloches de la ville, escaladaient nos rudes
-pics cévenols vers les chapelles votives, je me souviens encore
-avec quel étonnement ébahi je contemplais les Frères libres de
-Saint-François, soit que le frère Barnabé, envoyé par mon oncle, curé
-des Aires, vînt nous voir à la maison, soit que par hasard j’avisasse
-un de ses confrères dans la rue. Tout me charmait en eux: et le miroir
-du bourdon, et les coquilles de la pèlerine, et la croix en laiton de
-l’énorme chapelet.
-
-—Frère, une image!... Je vous en prie, Frère, donnez-moi une image!
-
-Lui s’arrêtait court, tirait un rouleau de papier des profondeurs
-de ses grandes poches, le dépliait à mes yeux éblouis, découpait
-prestement un saint ou une sainte avec son couteau aiguisé comme un
-rasoir, et me remettait son cadeau en me demandant ma demeure et mon
-nom.
-
-—Voilà notre maison, répondais-je levant la main.
-
-Souvent il me suivait, et ma mère reconnaissait sa générosité envers
-moi, tantôt par un long pli de saucisses, tantôt par une grosse tranche
-de jambon. Quelquefois, ayant feint de m’oublier, le finaud paraissait
-juste au moment où nous nous mettions à table, et, malgré mon père,
-un peu bien surpris de l’arrivée d’un pareil convive, ma mère lui
-indiquait un siége. Pauvre mère! pauvre mère!...
-
-J’avais fini par faire la connaissance presque intime des six ermites
-de la vallée; je savais leurs noms, et les jours de foire, bien sûr
-de les voir arriver tous les six pour quêter dans la foule, j’allais
-les attendre au pont de la rivière d’Orb, à l’entrée du faubourg
-Saint-Louis.
-
-—Hé! frère Barnabé!... Hé! frère Venceslas!... Hé! frère
-Barthélemy!... Hé! frère Adon!... Hé! frère Agricol!... Hé! frère
-Gratien!... m’écriais-je, les appelant au fur et à mesure qu’ils
-passaient et battant joyeusement des mains.
-
-Combien de fois je fus admis à l’honneur de les soulager de leur besace
-encore vide ou à celui encore plus grand de marcher, tenant entre mes
-doigts la croix luisante de leur chapelet flottant! Mes camarades—des
-gamins ébouriffés—m’enviaient tant de préférences, et nous regardaient
-défiler, les yeux pleins de cette bonne grosse envie des enfants, d’où
-les luttes, les douleurs, les déconvenues de la vie n’ont pas encore
-chassé la naïveté.
-
-—Est-il heureux! avaient-ils l’air de me crier avec une sorte de rage.
-
-En effet, j’étais heureux. Songez donc, être devenu l’ami des ermites,
-qui distribuaient des images, racontaient des histoires merveilleuses,
-et, au besoin, si mon gousset sonnait creux, pouvaient payer ma place à
-la _comédie_.
-
-Ah! la comédie!...
-
-Chez nous, tout spectacle, de quelque nature qu’on le suppose,
-s’appelait la comédie. Une représentation de _Sainte Geneviève de
-Brabant ou l’Innocence reconnue_, dans un vaste hangar de la rue du
-Moulin-à-l’Huile, comédie! Les tours de passe-passe d’un escamoteur
-ambulant dans une maison suspecte du quartier du Château, comédie! Un
-combat féroce entre des ours pyrénéens et nos terribles chiens-loups
-des Cévennes, sous la tente, au Planol, petite place située au bout de
-la grande rue, comédie, toujours comédie!
-
-A ces réunions bruyantes, les Frères libres de Saint-François n’avaient
-garde de manquer. Que de fois, je vis les têtes des ermites Barnabé
-Lavérune et Venceslas Labinowski, deux robustes gaillards, grands
-comme des peupliers de la rivière d’Orb, émerger au-dessus de la foule!
-Que de fois, j’entendis leurs éclats de rire détonner sur l’assistance
-pareils à des fanfares joyeuses! Que de fois je me sentis transporté
-par leurs applaudissements frénétiques, soit que Geneviève de Brabant
-eût fait faire une gentille cabriole à sa biche, soit que l’escamoteur
-fort habilement eût extrait sa muscade du nez d’un paysan tout ébaubi,
-soit que nos chiens, race obstinée et courageuse, eussent roulé sous le
-poteau du cirque l’ours, hurlant, ensanglanté, vaincu.
-
-Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites de la haute
-vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement me tenaient au cœur: Barnabé
-Lavérune, frère de Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski,
-frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la chose allait de soi.
-Ermite de Saint-Michel des Aires, petit village des bords de la rivière
-dont mon oncle était desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter
-chez nous. Depuis des années, il était comme une sorte de trait d’union
-ambulant entre le presbytère des Aires et notre maison de la rue de la
-Digue. Mon oncle avait-il besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf;
-sa gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen des environs,
-manquait-elle de pâtisseries:—«Barnabé!» lui criait-on.—Il partait.
-Du reste, il était le premier Frère libre de Saint-François que j’eusse
-vu. Puis il possédait un âne... oh! un âne! Il s’appelait Baptiste. Un
-jour, Barnabé eut la patience admirable, comme je m’entêtais à vouloir
-monter sur sa bête, de me faire faire le tour de la ville, tenant la
-bride de Baptiste à la main. Le brave homme!
-
-Les circonstances et les considérations de famille n’entraient pour
-rien dans l’affection que, dès longtemps, j’avais vouée au frère
-Labinowski. Je m’étais attaché à lui spontanément, charmé par la
-douceur de sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il
-n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images ni de médailles.
-
-Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux, je ne le
-quittais point d’une semelle, et lui, brusque, hautain, sévère, qui ne
-savait souffrir aucun enfant auprès de sa personne, me prenait par la
-main et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons petits dîners
-en un coin de la _Grappe-d’Or_, tandis que ma famille, inquiète, me
-cherchait par toute la ville!
-
-Comme il était Polonais et parlait assez mal le français, je rendais
-quelques menus services au frère Venceslas: il n’était pas rare, par
-exemple, que je l’aidasse à formuler ses demandes d’argent aux portes
-des riches où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût
-accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles d’aucune
-sorte. Il lui fallait de l’argent, rien que de l’argent. Il se disait
-le dernier rejeton d’une famille noble de son pays, et certainement sa
-tournure fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites pour
-donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions.
-
-Bien que je marchasse à peine sur mes onze ans, et qu’il y eût quelque
-naïveté à m’abreuver de longs récits, cet homme ne tarissait pas avec
-moi sur ses aventures. Il avait fait la guerre en Pologne en 1831;
-s’était distingué au premier rang; avait traversé la Russie sur un
-chariot au milieu des tourbillons de neige et des bandes hurlantes
-de loups affamés; avait passé trois ans en Sibérie; s’était sauvé
-après avoir tué deux de ses gardiens; avait pu gagner la France, et
-le chanoine Kostka, arrière petit-neveu de saint Stanislas Kostka, de
-Pologne, aujourd’hui prêtre auxiliaire de Saint-Roch, à Montpellier,
-lui avait obtenu de monseigneur l’évêque l’ermitage de Notre-Dame de
-Cavimont...
-
-J’ai toujours pensé qu’en récitant à un enfant le long journal de sa
-vie, le frère Venceslas n’avait d’autre but que de s’exercer dans la
-pratique de notre langue, laquelle lui devenait, me disait-il, de
-première nécessité.
-
- * * * * *
-
-Mais Barnabé, un peu marri sans doute de l’abandon où je le laissais
-les jours de foire et de marché, me dénonça à mes parents comme allant
-mendier aux portes avec l’ermite de Cavimont et poussant les choses
-jusqu’à tendre la main pour lui. Le coup était de bonne guerre, il
-porta. Mon père, furieux, me reconduisit lui-même chez M. Brémontier,
-le maître d’école avec qui je labourais péniblement les premières pages
-de l’_Epitome_, et me recommanda au chapitre.
-
-M. Brémontier, un sous-officier du premier empire échappé de
-la Bérésina,—pourquoi ne s’y était-il pas noyé avec tant
-d’autres!—n’avait pas besoin de stimulant, quand il s’agissait de
-dauber ses élèves. Il me réprimanda de sa grosse voix bourrue. Puis,
-quand mon père fut sorti, décrochant un nerf de bœuf, jaune, desséché,
-noueux, qui pendait derrière la porte, il m’en asséna le long des
-épaules plusieurs coups qui me jetèrent à plat sur le carreau.
-
-—Cela t’apprendra! ricanait mon bourreau, cela t’apprendra!
-
-Cela ne m’apprit rien; car, un mois après, comme les souvenirs de cette
-scène s’étaient effacés, et que ma mère, indignée des brutalités du
-maître d’école, avait presque congédié Barnabé, première cause de mon
-malheur, je parvins à dépister la surveillance des miens et à me rendre
-bien en avant de la ville pour attendre Venceslas. Justement nous
-étions au 22 septembre, jour où se tient, à Bédarieux, la foire la plus
-belle, la plus populeuse de l’année. Evidemment, l’ermite de Cavimont
-ne pouvait manquer de passer bientôt sur la route d’Hérépian. Je me
-rasai dans un champ, au milieu d’une luzernière assez haute, derrière
-une haie épaisse, non loin de la grange de M. Lautrec, et j’attendis.
-
-Des paysans, des paysannes défilaient sous mon œil attentif, les hommes
-juchés royalement sur leurs montures, les femmes marquant la trace de
-leurs pieds nus dans les ornières du chemin. Je vis passer M. Combal,
-maire des Aires. Il se prélassait à califourchon sur un mulet noir
-magnifique et avait en croupe sa fille Juliette, toute fraîche et toute
-contente. Sa femme, la Combale, courbée sur un bâton tout défléchi par
-le service, cheminait péniblement à quelques pas. Pourquoi Juliette
-laissait-elle sa mère se fatiguer ainsi, au lieu de lui céder sa place
-et de marcher? Ah! mauvais cœur!... Sur un chariot attelé d’un gros
-cheval de labour, je remarquai le marguillier Simon Garidel avec son
-fils Simonnet. Il me parut que Simonnet faisait des signes à Juliette
-Combal et lui souriait, mais je n’en suis pas sûr absolument. Je
-reconnus encore bien des visages: entre autres celui de Jean Maniglier,
-dit _Braguibus_, le joueur de fifre, le sorcier, le chanteur... Ah!
-j’aperçus aussi M. Martin, curé d’Hérépian...
-
-On jasait avec animation. Deux fois, au milieu de phrases volubiles,
-je saisis au vol le nom de Venceslas. Que lui voulait-on? Je tendis
-l’oreille. Plus rien...
-
-Il allait sans doute arriver, le Frère que j’aimais tant! J’explorai la
-route d’un regard rapide. Là-bas, un groupe de jeunes gens s’avançaient
-en chantant. Je ne l’ai pas oublié, il était environ sept heures
-du matin, et le soleil, émergeant au-dessus des montagnes comme la
-gueule chauffée à blanc d’une fournaise, rougissait déjà les grands
-blocs granitiques du mont Caroux.—Mon Dieu! mon Dieu! mon Venceslas
-qui ne paraissait point.—Enfin le voilà! pensai-je, démêlant, dans
-les derniers lambeaux de la brume matinale, à quelque distance de ma
-luzernière, une longue silhouette couronnée d’un vaste chapeau.
-
-On s’approchait. Ciel! c’était Barnabé. Mon oncle, maigre et pâle, se
-tenait sur Baptiste, que son maître, armé d’une houssine, fouaillait
-impitoyablement à tour de bras. Je reconnus également le personnage
-qui, monté sur une mule aux yeux farouches, cheminait à côté de mon
-oncle. C’était M. Anselme Benoît, le médecin des Aires et autres lieux.
-
-Quand tout ce monde, parlant haut, frôla la haie qui me cachait, on
-devine si ma tête disparut dans les hautes herbes et si je retins ma
-respiration.
-
-—Ce Venceslas est un véritable brigand de la Calabre! s’exclama frère
-Barnabé de sa voix de basse profonde.
-
-—C’est un scélérat digne de la corde! ajouta M. Anselme Benoît.
-
-—C’est pis que tout cela, conclut mon oncle, frère Labinowski est un
-sacrilége!
-
-Ils s’éloignèrent.
-
-
-
-
-II
-
-Notre héros saigne du nez devant la statue de Paul Riquet, à Béziers.
-
-
-Je fus atterré. Qu’avait fait Venceslas, mon Venceslas? Je restai
-longtemps couché dans la luzerne, non que je redoutasse de me
-montrer,—Barnabé et mon oncle étant passés, je n’avais désormais plus
-rien à craindre,—mais je sentis tout à coup mes forces m’abandonner.
-
-Que reprochait-on au Frère de Notre-Dame de Cavimont? Quel était son
-crime? Dieu! moi qui étais l’ami de Venceslas, ne me trouverais-je pas
-confondu dans l’accusation qui pesait sur lui? Certes, les jours de
-foire, le curé des Aires, frère Barnabé, M. Anselme Benoît, quelquefois
-M. Combal, le maire, avaient l’habitude de venir à Bédarieux; mais,
-après le méchant coup de l’ermite de Cavimont, qui sait si ce n’était
-pas pour me juger qu’ils y venaient aujourd’hui? Tous avaient un air
-indigné bien fait pour justifier mes appréhensions.
-
-La paralysie me gagnait les membres, et je me sentais la tête lourde.
-Un instant, il me sembla que la haie vive qui me séparait du chemin
-exécutait une sarabande folle autour de moi. Tout tournait: et la
-grange de M. Lautrec avec son pigeonnier bariolé de pigeons, et les
-longues rangées de mûriers de la Bastide, et le clocher de l’ermitage
-de Saint-Raphaël, dont, à travers les touffes épaisses des saules
-blancs, j’entrevoyais la toiture rouge, de l’autre côté de l’Orb.
-
-J’ignore combien de temps je passai dans cet état d’écrasante
-prostration. Oh! les peurs de l’enfance, qui les a oubliées! Mes
-terreurs obsédantes—il était évident qu’à mon insu j’avais dû tremper
-dans le forfait dont Venceslas s’était rendu coupable—finirent par
-avoir raison de ma pensée haletante, de mes nerfs malades, et je
-m’endormis, pelotonné dans ma luzernière comme un lapin que les chiens
-ont traqué,—quels chiens féroces que nos pensées!—et qui retrouve
-enfin son trou.
-
-Quand je revins à moi, la route d’Hérépian à Bédarieux se trouvait
-absolument déserte. Mes regards se portèrent au ciel. Le soleil avait
-marché à pas de géant, et remplissait la vallée tout entière de
-gerbes d’or à profusion. Qui sait? peut-être était-il tard déjà. Et
-personne pour demander l’heure! Je me passai la main sur le front,
-comme tout étourdi. Je pensai à ma mère, à mon père, qui en ce moment
-sans doute se mettaient à table avec mon oncle, Barnabé, M. Anselme
-Benoît... Comment les aborder?—Si je partais pour Notre-Dame de
-Cavimont?—L’audace des enfants ne mesure pas les obstacles. Je me mis
-debout et, sans plus ample délibération, par un bond de jeune chevreau,
-je sautai sur le chemin.
-
-—Et que fais-tu donc là, toi? me cria une voix féroce.
-
-Je me retournai. O terreur! des broussailles de la haie je vis saillir
-le bicorne d’un gendarme.
-
-—Je ne fais rien... je ne fais rien...
-
-—Veux-tu bien filer chez ton père, polisson, et laisser la justice
-tranquille.
-
-—La justice!... la justice!...
-
-Je n’attendis pas qu’on me répétât le commandement, car on avait
-commandé. Par le sentier de la grange de M. Lautrec, je gagnai les
-bords de la rivière au pas de course, traversai vivement la passerelle
-sur l’Orb, franchis le petit bois du Cros tout d’une haleine, et
-rentrai dans la ville par le faubourg Trousseau.
-
-Comme je passais devant l’église Saint-Alexandre, les douze coups de
-midi sonnèrent à la grosse horloge du clocher.
-
- * * * * *
-
-Sauf mon père, que ses travaux d’architecture retenaient souvent dans
-une vaste chambre au troisième, où il lavait à l’encre de Chine des
-plans que je trouvais admirables, quand j’entrai, tout le monde était
-assis autour de la table: mon oncle, le Frère, le médecin. Ma mère et
-Marion, notre bonne, vaquaient dans la cuisine aux derniers apprêts du
-repas.
-
-—Tu cours donc toujours? me dit le curé des Aires voyant mon front
-ruisselant.
-
-—Vous comprenez, mon oncle, les jours de foire..., balbutiai-je.
-
-Il m’embrassa et n’ajouta plus un mot.
-
-—Eh bien! as-tu vu ton Venceslas aujourd’hui, pétiot? me demanda
-Barnabé en m’allongeant une tape amicale sur la joue.
-
-—J’étais au Planol tout à l’heure, répondis-je, esquivant la question,
-et comme ces hommes de la Catalogne ont perdu l’ours qui leur restait,
-cette après-midi on fera battre des ânes avec les chiens-loups de la
-montagne. Si vous voulez que j’amène faire battre Baptiste?
-
-—Est-il fou, cet enfant! s’écria le Frère: attacher ma bête au poteau
-et la laisser tranquillement dévorer!
-
-—Baptiste ruera pour se défendre comme les autres, dis-je.
-
-Mon père entra.
-
-Une fois la soupe dépêchée,—à Bédarieux, on la mange à midi,—chacun
-respira.
-
-—Savez-vous, demanda mon père, si l’on a mis la main sur le Frère de
-Cavimont? Depuis ce matin, toute la ville est en rumeur à cause de lui.
-
-—La gendarmerie est à ses trousses, répondit mon oncle; mais elle ne
-l’a pas saisi.
-
-—Le saisira-t-elle? intervint M. Anselme Benoît. Je ne le crois pas.
-Venceslas Labinowski, qui a passé trois années en Sibérie, y dépista la
-police russe. Comment n’échapperait-il pas à nos bons gendarmes? Ils
-sont si bêtes!...
-
-—Oh! pour ça, j’en réponds, interrompit Barnabé, éclatant de rire.
-On leur en fait voir de grises tout de même, à ces pauvres gendarmes.
-Et tenez, moi qui vous parle, une fois, à Saint-Pons, avec M.
-Cœurdevache...
-
-Il s’arrêta court.
-
-—Une fois? interrogea mon oncle, arrêtant un regard sévère sur
-l’ermite de Saint-Michel... Cette aventure n’est pas à votre louange,
-et je vous invite à ne pas réveiller le souvenir de M. Cœurdevache, de
-Saint-Pons.
-
-Barnabé, subitement terrifié, laissa tomber son nez dans son assiette,
-et dévora, sans oser relever la tête, le bouilli de mouton que ma mère
-venait de lui servir.
-
-—Mais enfin, reprit mon père, après un silence de quelques minutes,
-vous qui êtes renseignés, fixez-moi sur cette aventure, car on la
-raconte de mille façons.
-
-—Voici la vérité vraie, dit mon oncle.
-
-Et, ayant déposé avec précaution sa fourchette et son couteau, s’étant
-essuyé les lèvres par ce geste à la fois solennel et recueilli dont les
-ecclésiastiques contractent l’habitude à l’autel, il allait prendre son
-élan, quand M. Anselme Benoît, lui faisant un signe:
-
-—Prenez garde, monsieur le curé, vous êtes atteint d’une affection de
-la gorge qui, pour le moment, n’offre rien de grave, je le crois, mais
-qui vous condamne à de grands ménagements...
-
-—Pourtant, mon ami..., hasarda le pauvre saint homme, pris brusquement
-d’une légère toux.
-
-—Vous voyez... vous voyez, s’écria le docteur, voilà une quinte! Quand
-je vous le disais!... Taisez-vous, je vous en prie, et au besoin je
-vous l’ordonne... Barnabé parlera pour vous. Il n’a pas la langue trop
-mal pendue, notre Frère... Allons, Barnabé!
-
-L’ermite leva sur l’assistance une face radieuse. Heureux de saisir la
-balle au bond, avant d’avaler le morceau qui lui emplissait la bouche:
-
-—Tous, ici, vous connaissez mon fils Félibien Lavérune?
-barbouilla-t-il.
-
-—Nous le connaissons, répondirent mon père et M. Anselme Benoît.
-
-—Comme vous le savez, il est dans les horlogeries, et travaille
-présentement à Moret, département du Jura, un pays aussi loin des Aires
-que Pâques est loin de la Trinité. S’il vous faut son adresse, il
-demeure rue des Balances, vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier...
-
-—Eh! que nous fait votre fils! interrompit M. Anselme Benoît, prêt à
-se fâcher. Parlez-nous de Venceslas Labinowski et laissez à tous les
-diables Félibien Lavérune avec son bourrelier.
-
-—Figurez-vous donc, poursuivit Barnabé, difficile à intimider,
-figurez-vous donc que, toutes les fois que je vais à Béziers,—ce qui
-m’arrive de cent en quarante, car les quêtes ne rapportent pas un fétu
-de ce côté-là,—je n’en reviens jamais sans être allé boire un coup
-chez M. Briguemal, horloger dans la rue Française. Pensez, c’est là que
-Félibien apprit son métier; puis ce sont des gens si bien éduqués,
-ces Briguemal! Madame Briguemal porte au cou une chaîne en or, en or
-fin, s’il vous plaît, qui pèse au moins une demi-livre... Pour lors,
-voici qu’avant-hier, vers les onze heures du soir, après avoir mis à
-sec, de compagnie avec M. Briguemal, trois bouteilles de vin blanc de
-Maraussan...
-
-—Trois bouteilles! se récria mon oncle.
-
-—Oh! des fioles de rien, aussi petites que des fioles d’apothicaire...
-
-—Eh bien? demanda M. Anselme Benoît.
-
-—Eh bien, je descendais pour me coucher vers l’_Auberge des
-Deux-Mulets_, où m’attendait Baptiste, quand, traversant la Place de la
-Citadelle, devinez qui j’aperçus sous les arbres de la promenade?...
-Pardi! Venceslas... Ah! j’en jure Dieu, il me fallut plus d’un coup
-d’œil pour le reconnaître. Ni froc, ni capuchon, ni pèlerine, ni
-chapelet, ni chapeau de Frère; un monsieur, je vous prie, un monsieur,
-le cigare à la bouche et la canne à la main. Etait-ce possible,
-paradis du Seigneur? Le maraussan—un coquin de vin tout de même qui
-fait des siennes sans en avoir l’air—ne m’avait-il pas brouillé les
-vitres? Comptez que ce n’était pas tout: notre homme se pavanait
-comme un roi, tenant à son bras gauche une femme qui laissait flotter
-une écharpe de soie à sa taille et sur sa tête un bonnet à rubans...
-Peut-être ne le savez-vous pas, mais moi qui ai voyagé, une fois
-jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle et deux fois jusqu’à Rome, je vous
-apprendrai qu’il y a comme ça, dans les grandes villes, des créatures
-sans conduite ni religion qui...
-
-—Barnabé! interrompit mon oncle avec un clignement d’yeux qui me
-désignait.
-
-L’ermite, trop prompt à battre l’amble sur un sujet scabreux, demeura
-tout interdit.
-
-—Continuez, voyons, c’est très amusant, lui dit M. Anselme Benoît.
-
-Les rênes lui étant rendues, le Frère reprit carrière.
-
-—Il y a au bout de la promenade de Béziers le piédestal de la statue
-de Paul Riquet, un homme tout en bronze, à ce que l’on dit, de pied
-en cap..... Vous allez voir... Semblablement au renard qui cherche
-son terrier, je me faufilai derrière ce piédestal de marbre, et,
-n’osant aborder mon couple sans être bien sûr du fait, je l’observai
-attentivement... Monsieur le curé, fâchez-vous si vous ne pouvez
-retenir votre colère: tout d’un coup, comme il n’y avait pas grand
-monde rôdant par là, Venceslas prit cette femme dans ses bras et
-l’embrassa, en répétant: «Catherine! Catherine!...»
-
-—Barnabé, c’est inconvenant, à la fin! s’écria mon oncle.
-
-—Je le sais, monsieur le curé. Aussi je ne fis ni une ni deux; je
-sautai de ma cachette et posai cinq doigts au collet du Frère de
-Cavimont.
-
-«—Ah! rufian! ah! homme sans foi ni loi! lui criai-je.
-
-«—Eh bien! qu’est-ce que je fais? eut-il le front de me répondre.
-
-«—Comment, misérable, tu ne vois pas que tu déshonores le métier?
-
-«—Alors, parce qu’on est Frère libre de Saint-François, on n’a pas le
-droit de se promener avec sa sœur?
-
-«—Ta sœur!... Est-ce que les sœurs ont des écharpes de soie et des
-bonnets à rubans? Tu crois donc parler à un conscrit? Tu crois donc que
-je ne connais pas les femmes, moi? J’ai été marié; la preuve, c’est que
-j’ai un enfant dans les horlogeries, à Moret, département du Jura; et
-je saisies femmes par cœur, les honnêtes aussi bien que...»
-
-—Les autres, interjeta vivement mon oncle, toujours à l’affût de
-quelque énormité.
-
-«—Les honnêtes et les autres...» Mais comme je ne le lâchais mie, et
-que mon poignet commençait à lui peser lourd sur la poitrine, sans que
-j’y prisse méfiance, Venceslas passa une de ses jambes à travers les
-miennes, fit un mouvement brusque de tout le corps, pareillement à
-Baptiste quand je l’étrille à rebrousse-poil, et nous nous trouvâmes
-séparés. Seulement lui disparaissait dans une ruelle obscure avec sa
-Catherine, tandis que moi, étendu comme une bête morte sur le gravier
-de la promenade, je ramassais un à un mes quatre membres endoloris
-et essayais de les faire jouer. Quel coup! Je ne vis pas le fil de
-la chose. C’est un coup de la Pologne sans doute... Je pus enfin me
-relever, rattraper mon chapeau que la bise emportait, secouer la pauvre
-soutane que me donna M. le curé, tout endommagée par la chute, et me
-traîner jusqu’à un banc de pierre qui se trouvait là. Lorsque je fus
-assis, je m’aperçus que le sang coulait de mon nez comme coule l’eau
-claire de ma fontaine de Saint-Michel... Ah! scélérat de Venceslas! si
-nous nous rencontrons jamais à la fourche de deux chemins!...
-
-Mon oncle resta grave. Mon père réprima une furieuse envie de rire.
-Quant à M. Anselme Benoît, moins discret, il éclata bruyamment.
-
- * * * * *
-
-Les transports exhilarants du docteur blessèrent l’ermite. Le paysan,
-que l’ignorance où il se débat rend ombrageux, a comme nous la peur
-terrible du ridicule. De ses deux petits yeux noirs, où la malice et la
-colère pétillaient ensemble, il dévisagea d’abord M. Anselme Benoît,
-placé en face de lui; puis, lestement, projetant son bras par-dessus la
-table, il le saisit à l’épaule et le secoua.
-
-Cette familiarité, qui dépassait toutes les bornes, ne parut offusquer
-en aucune façon le médecin des Aires, un rustre qu’on avait arraché à
-la charrue pour aller appliquer des cataplasmes à l’hôpital Saint-Eloi,
-à Montpellier, et qui en était revenu trois ans après avec un diplôme
-d’officier de santé; mais elle agréa médiocrement à mon père.
-
-—Barnabé, dit-il au Frère, je crains un peu que vous ne confondiez ma
-maison avec le cabaret de la _Grappe-d’Or_. Une autre fois, je vous
-prierai de prendre votre repas à la cuisine, en compagnie de Marion.
-
-—Et j’y serai mieux qu’avec vous, car Marion au moins ne se gaussera
-pas de moi, riposta-t-il.
-
-—Personne, ici, ne songe à se moquer de vous. On vous permet donc de
-continuer l’histoire de Venceslas, à une condition pourtant, c’est que
-vous surveillerez vos expressions.
-
-—Mes expressions! mes expressions!... Ah ça! croyez-vous que moi,
-j’ai, durant des années, poli comme vous le banc des écoles avec le
-fond de mes chausses! J’étais vannier quand ce bon M. le curé, qui
-avait dit un mot de la chose à Monseigneur, me fit présent d’une
-soutane et du même coup m’accorda l’ermitage de Saint-Michel. Voilà.
-Je parle donc avec les mots de chez nous, et, lorsque la langue se
-trouve à court, les bras l’aident à finir la besogne... Je vous baille
-présentement l’histoire amoureuse de Venceslas, et M. le médecin me rit
-au nez. Qui sait s’il rirait d’aussi bon appétit, si je vous racontais
-la sienne. Tout le monde connaît, aux Aires et dans les environs, que
-les jupons ne lui font pas peur, à M. Anselme Benoît.
-
-Mon oncle leva la tête et fut au moment de lancer quelques paroles
-vives à Barnabé, peut-être à le sommer d’avoir à quitter la table; mais
-un chatouillement qu’il éprouva soudain à la gorge lui ravit toute
-haleine, et il recommença à tousser.
-
-—Voilà ce dont vous êtes cause, vous! dit le docteur à l’ermite d’un
-ton irrité.
-
-Ce reproche atteignit profondément le Frère de Saint-Michel. Sa face se
-crispa, et ses _vitres_, comme il appelait ses yeux, se troublèrent.
-Obéissant à son cœur, resté bon dans la perversion native du sens
-moral, il se leva et alla tomber à genoux aux pieds de mon oncle.
-
-—Monsieur le curé, mon excellent monsieur le curé, je vous jure, foi
-d’honnête homme, que je ne vous occasionnerai plus le moindre déplaisir.
-
-Et, pour donner une idée des regrets qui lui bouleversaient l’âme, de
-son poing fermé il s’asséna un coup terrible sur la poitrine.
-
-Mon oncle, touché, se pencha. A l’étonnement général, il embrassa le
-Frère.
-
-—Pardonnez-lui tous, balbutia d’une voix éteinte le curé des Aires. Si
-vous saviez avec quel dévouement Marianne et lui me soignèrent, pendant
-la longue pneumonie qui m’a laissé cette affreuse toux... Ce pauvre
-ermite!... Tout le temps que dura la crise, le jour, la nuit, Barnabé
-ne déserta pas mon chevet, me souriant, m’encourageant, m’administrant
-tisanes et potions, ses deux yeux inquiets fixés sur moi. Et comme
-il était docile à la moindre parole de Marianne, comme il volait au
-moindre geste, ici, là, partout où on avait besoin de l’envoyer! Ah!
-il ne ressemble guère à Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël!
-Barnabé seul, je m’en souviens, parvenait, sans me faire souffrir, à me
-retourner dans mon lit, tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le côté
-droit, tantôt sur le dos. Un malade est toujours exigeant. Eh bien!
-tous mes caprices ne purent lasser sa bonne volonté. Jusqu’au moment où
-il me fut permis de me lever, le Frère se montra aussi serviable, aussi
-empressé, aussi généreux. Et quelle joie quand il me vit debout! Je ne
-puis y songer encore sans me sentir ému et sans lui redire ces mots que
-je lui ai répétés si souvent: «Merci, mon Barnabé, merci!»
-
-Il fut contraint de s’arrêter.
-
-Il y eut un long moment de silence. Ma mère pleurait presque. Quant à
-moi, il s’en fallait que je fusse à mon aise. Je n’avais plus faim.
-
-
-
-
-III
-
-Venceslas Labinowski, par des arguments péremptoires démontre qu’il
-n’est pas boiteux.
-
-
-Cependant le dîner, qui n’était pas près de finir, Marion ayant voulu
-se distinguer, après avoir commencé d’une façon joyeuse, menaçait de se
-terminer fort tristement. Chacun tenait les yeux fixés sur son assiette
-et mangeait d’un air ennuyé. Le plus morne était mon père, désolé de
-sa sévérité envers l’ermite de Saint-Michel, sévérité qui avait pu
-affliger mon oncle, habitué à tout supporter du Frère et à tout lui
-passer. Comment réparerait-il sa faute? C’est à quoi il songeait. A
-la longue, rien ne lui sembla plus capable de faire oublier à Barnabé
-l’admonestation un peu dure de tout à l’heure, que de l’inviter à
-poursuivre le récit de l’aventure de Venceslas Labinowski. La mauvaise
-humeur de l’ermite, s’il en conservait, disparaîtrait bientôt, noyée
-dans les flots de son éloquence, un peu trop salée sans doute, mais
-abondante, curieuse, singulièrement drôle et imagée.
-
-—Eh bien, Barnabé, lui dit-il, vous nous avez mis l’eau à la bouche et
-vous nous plantez là maintenant?
-
-—Mais..... balbutia le Frère, promenant des yeux pleins d’hésitation
-autour de la table.
-
-—Il nous faut la fin de votre histoire, insista mon père.
-
-—Il nous la faut absolument, appuya M. Anselme Benoît.
-
-—Puis-je parler, monsieur le curé? demanda-t-il d’un ton humble,
-presque piteux.
-
-Mon oncle se contenta d’acquiescer du geste.
-
-—Vous comprenez, dit l’ermite, repartant toutes voiles dehors,
-que voir couler son sang rouge sur le gravier, à la nuit, dans une
-ville étrangère, il y a là de quoi vous bouleverser tout l’estomac.
-Pourtant je ne perdis pas la caboche. Je m’encourus à l’_Auberge
-des Deux-Mulets_, où, m’étant plongé, comme fait un canard, quatre
-ou cinq fois la tête dans l’abreuvoir aux bêtes, la fraîcheur de
-l’eau arrêta la rivière de mon nez... Vous voyez d’ici la nuit que
-je dus passer. Ah! je vous le déclare, je ne rêvai point, ainsi que
-cela m’arrive quelquefois, de mon magot de Saint-Michel.—Vous ne le
-répéterez à personne, mais sachez que, sans que ça paraisse, j’ai bien
-six mille francs de bons écus blancs au fond d’un bas pour établir
-Félibien, «_quand son heure sera venue_», comme on lit dans le saint
-Evangile.—Au petit jour, je bridai hardiment Baptiste, et nous
-allâmes rôder à travers la ville. Pour dire vérité, je comptais bien
-achever de remplir l’outre de peau de bouc que ma bête portait sur son
-dos et où il manquait dix litres encore; mais au fond, si j’allais
-vaguer par tout Béziers, c’était dans l’espoir de rencontrer Venceslas.
-Quelle bataille! Rien ne m’eût empêché d’assommer sur place ce vaurien,
-ni ma soutane, ni mon bourdon, ni la règle de Saint-François, ni le
-bon Dieu lui-même en personne. On est homme avant d’être ermite,
-me semble-t-il... J’eus beau fouiller les places, les boulevards,
-n’oublier aucune de ces ruelles où s’abritent, semblablement à des
-taupes en leurs terriers, les méchantes femmes sans vergogne, pas
-plus de Venceslas que sur ma main.—Oh! je rencontrai M. Briguemal.
-Il allait porter une pendule à la sous-préfecture. Quelle pendule,
-Seigneur-Jésus! Figurez-vous que c’était un homme en bronze, tout
-pareil à Paul Riquet, et que les heures lui sonnaient dans le ventre...
-
-—Avançons, Barnabé, avançons! interrompit M. Anselme Benoît.
-
-—M. Briguemal fit jouer le grand ressort, puis...
-
-—Et Venceslas? interjeta mon père.
-
-—M’y voilà, les amis, m’y voilà...
-
-Il se recueillit quelques secondes.
-
-Il continua:
-
-—Cependant notre promenade, de Saint-Aphrodise à Saint-Jacques et
-de Saint-Jacques à la Madeleine,—il y a cinquante églises dans ce
-Béziers, mais on n’y est pas plus dévot pour ça,—ennuyait visiblement
-Baptiste, et d’autant plus que, un verre de vin par-ci, une bouteille
-de vin par-là au pauvre Frère, l’outre de bouc était devenue comble
-à souhait... Que faire?..... Peut-être, ayant rompu le licou de
-Saint-François pour courir après Catherine, mon gueux de Venceslas, son
-régal fini, était-il rentré à Notre-Dame de Cavimont.
-
-«—En route, Baptiste, mon ami! m’écriai-je en montrant le chemin de
-chez nous.
-
-«Et nous laissâmes Béziers et M. Briguemal derrière les talons.
-
-«Tout en cheminant, il me vint bien comme ça dans les esprits d’aller
-au plus pressé, et, auparavant de bouter pieds à Saint-Michel, de
-monter en droiture à Notre-Dame de Cavimont. Malheureusement, à la
-descente de Pétafy, laquelle dévale profond pareille à une route qui
-piquerait sa pointe en enfer, Baptiste eut un faux pas, s’abattit
-sous sa charge un peu lourde en vérité, et mon outre s’endommagea.
-J’arrangeai la chose vivement, ne pouvant souffrir que mon vin arrosât
-les cailloux. Mais j’eus beau serrer de force la peau de bouc avec
-ma ficelle, l’outre resta malade, et je dus songer à regagner la
-maison sans pratiquer le moindre crochet. Une fois mon vin mis dans la
-barrique, nous verrions bien du reste de quoi il retournerait entre
-Venceslas Labinowski et moi. J’étais pour qu’il retournât une bonne
-volée de coups de trique à rompre les os à ce Polonais.»
-
-Il respira, vida son verre, s’essuya le front, puis reprit:
-
-—Hier donc j’étais debout dès trois heures du matin... Quelle lune
-grosse et ronde!... Vous comprenez, j’avais le plan de prendre mon
-drôle entre les deux draps, la pie au nid, comme on dit. Je cassai une
-croûte, dis un bonjour au vin nouveau, un petit bonjour de rien, car
-il s’agissait de garder la tête en clarté, fis mes adieux à Baptiste,
-et me voilà déboulant vers la vallée d’Orb. Une nuit aussi claire que
-le jour, et pas un homme, pas une charrette sur la route. J’étais si
-content que j’en riais tout seul.—A propos, j’oubliais d’ajouter que
-moi, qui plus que pas un aime à accompagner ma marche du bourdon, je
-n’avais pas pris le mien à cette fête. Il y aurait bagarre entre le
-Frère de Cavimont et celui de Saint-Michel, il grèlerait des coups,
-et je ne devais point exposer mon bourdon, lequel est joli, délicat,
-orné des quatre animaux évangéliques taillés au couteau par Caramel,
-de Bédarieux... Tenez! ce Caramel possède des doigts d’ange. Il m’a
-montré une canne en buis, qu’il fabrique pour M. Lautrec, de la rue
-du Château, qui vaut son pesant d’or. Il y a, pour appuyer la main,
-une tête de chien parlante, et, à chaque nœud que forme le bois, il
-a figuré des coquilles de la mer en tout pareilles à celles de ma
-pèlerine. Il n’y manque rien, à ces coquilles de la mer...
-
-—Allons, bon! s’écria M. Anselme Benoît; après M. Briguemal, c’est
-Caramel à présent.
-
-—Barnabé, dit mon père impatienté, il s’agit de Venceslas Labinowski.
-
-Un moment, le Frère regarda dans le vide. Évidemment, perdu lui-même
-dans la trame de son récit, qu’il compliquait à plaisir, il avait
-quelque peine à se retrouver. Néanmoins, l’angoisse de ce rustre trop
-prolixe ne fut pas de longue durée. Tout à coup, son œil vague redevint
-vif et clair: l’esprit égaré entrevoyait sa route et de nouveau allait
-y marcher librement.
-
-Il poursuivit:
-
-—En escaladant la côte de Cavimont, je réfléchis que peut-être
-conviendrait-il, avant de sauter au combat, de s’armer les mains
-d’un long et solide gourdin. Venceslas avait bataillé dans son pays
-contre les armées des Russes, puis il était très expert dans la
-savate polonaise, comme il m’en cuisait encore au nez. Justement, à
-deux pas du sentier, l’aube, qui souriait à peine, me montra un épais
-taillis de rouvres.—Ce taillis appartient à M. Étienne Baticol, maire
-d’Hérépian.—J’y entrai, j’étendis le bras et je coupai un jeune plant.
-Il était fort tout ensemble et souple à l’égal d’un osier. Il ferait
-bon travailler avec cet instrument. Ah! je vous promets que j’atteignis
-promptement le plateau de Cavimont. Deux enjambées, et je touchai à la
-porte de l’ermitage.
-
-«—Venceslas! Venceslas! m’écriai-je, descends de là-haut! Viens donc:
-un particulier qui passe par ici aurait deux mots à te dire à l’oreille.
-
-«J’attendis, mon bâton en arrêt.
-
-«La maison garda le silence.
-
-«—Venceslas! Venceslas Labinowski! criai-je encore.
-
-«Et mon rouvre ébranla les volets du rez-de-chaussée. La danse
-commençait.
-
-«Aucune réponse... Ni les volets ni la porte ne bougèrent.
-
-«—Je suis Barnabé, Barnabé Lavérune! dis-je, collant mes lèvres au
-trou de la serrure. Descends! J’arrive pour te rendre ce que tu me
-donnas à Béziers, près du piédestal de Paul Riquet...
-
-«Un hibou que le jour levant dérangeait, car le ciel ouvrait de plus en
-plus son grand œil du côté de la terre, sortit d’un trou de la muraille
-et s’en alla battant des ailes. Voilà toute la réponse qu’on me fit.
-
-«—Ohé! Frère sans conduite et sans règle! ohé! gibier de potence!
-repris-je, frappant encore à tour de bras, tantôt la porte, tantôt les
-volets. Ah! tu ne veux pas sortir du lit; tu trouves sans doute qu’il
-est plus commode de faire le flambart sur les promenades des villes,
-avec des femmes de perdition, que de regarder en face le visage de
-l’honnête homme qui te réclame. Sois tranquille, je vas m’asseoir ici
-sur ton seuil, et tu ne perdras rien pour attendre. Nous verrons, bête
-féroce, quand la faim te fera sortir du terrier, si ta mère de la
-Pologne te mit dans les veines de l’eau de sa cruche ou du véritable
-sang.
-
-«Pendant que je bataillais ainsi tout seul, le soleil avait montré le
-bout de son nez. Aucun bruit sur le haut plateau de Cavimont, si ce
-n’est celui des oisillons voletant parmi les buissons de cades poussés
-aux crevasses du rocher. Je crois pourtant avoir ouï le cri rauque d’un
-aigle. Vous savez, l’aigle noir des Hautes-Cévennes, assez rare chez
-nous. Pour sûr, il y en avait un par là guettant quelque lièvre ou
-quelque lapin, comme moi je guettais Venceslas.
-
-«Ah ça! pensai-je, si finalement le Frère n’était pas revenu de ses
-caravanes à Béziers!
-
-«C’est toujours la bonne idée qui nous arrive la dernière... Mon
-rouvre, très dur encore que très pliant, avait singulièrement endommagé
-les volets de la fenêtre basse. Une des planches, mangée aux vers
-sans doute, était tombée en morceaux sous mes frappements. Par cette
-brèche, je regardai en l’intérieur de l’ermitage. Quel désordre, ciel
-du bon Dieu! On eût dit que le diable était passé par là avec toute sa
-clique de démons. Lit bouleversé et vide, chaises renversées, cruche
-cassée au milieu de la pièce.—Quand je songe à Saint-Michel, où tout
-reluit comme la prunelle de mon œil!—Je ne balançai pas une minute,
-et je donnai un coup de poing dans une vitre en papier.—Quoi, un
-ermitage si joli, et des vitres en papier aux fenêtres! Ça me fit mal
-à voir...—L’espagnolette, peu assujettie, céda, et je m’insinuai dans
-la maison. Je courus de la cave au grenier, tenant, bien entendu, mon
-rouvre haut levé. Il faut des précautions en ce monde.
-
-«O mes amis, quelle désolation! L’ermitage était pillé, pillé comme
-par des voleurs, quand ils ne laissent aux gens que les yeux pour
-pleurer. Les armoires, ouvertes à deux battants, ne contenaient plus
-de linge; les tableaux des murailles—j’en avais connu trois dans des
-cadres dorés représentant: le premier, Notre Seigneur donnant lui-même
-notre règle à saint François; le second, Notre Seigneur aux Oliviers;
-le troisième, la Sainte Vierge se promenant, entourée d’anges, sur le
-plateau de Cavimont, avec sainte Anne, sa mère,—décrochés; les missels
-où lisaient les curés voisins les jours de procession, emportés. Mon
-pied heurta sur les dalles quelque chose qui fit du bruit, c’était la
-clef de la chapelle.
-
-«Pourvu qu’il ne l’ait pas dévalisée aussi, cet ennemi du bon Dieu! me
-dis-je.
-
-«J’y courus.
-
-«Ah! je pleurerais tout mon soûl, quand j’y pense. Vous savez, monsieur
-le curé, la couronne toute en diamants, qui valait bien au moins six
-mille francs, un cadeau de madame la baronne de Serviès à Notre-Dame de
-Cavimont, au temps où M. Courbezon était curé de Villecelle-Mourcairol,
-volée. Le tabernacle était entr’ouvert. J’y fourrai l’œil. Le calice
-d’argent, le saint-ciboire d’argent, l’ostensoir d’argent, volés.
-Volées aussi les croix d’honneur que des malades dévots, anciens
-soldats de Napoléon guéris par Notre-Dame, lui avaient baillées en
-reconnaissance. Volés encore tous ces cœurs en or massif qui pendaient
-aux gradins de l’autel, présents de personnes pieuses et pénitentes. Ce
-misérable Venceslas, ce Polonais enragé, n’avait oublié aux murailles
-de la chapelle que les béquilles des boiteux redressés par la Sainte
-Vierge. Au fait, il avait laissé aussi, derrière la tribune du fond,
-quelques bandages déposés là par ces gens qui ont des maladies au
-bas-ventre...»
-
-—Barnabé! murmura mon oncle, le regardant.
-
-—Enfin, reprit-il, se frottant les mains, je vous ai raconté de fil
-en aiguille le commencement et la fin du mauvais coup de Venceslas
-Labinowski.
-
-—C’est vous alors qui avez prévenu la gendarmerie? lui demanda mon
-père.
-
-—Je vous promets qu’une fois toutes ces abominations vues de mes yeux,
-je ne me suis pas amusé à ferrer des cigales sur le rocher de Cavimont.
-Je suis monté au galop vers la ferme de l’Olivette, où demeure le maire
-d’Hérépian, commune de laquelle dépend l’ermitage. M. Baticol, encore
-que malade d’une enflure aux jambes, était à ses étables, en train de
-panser ses moutons qui ont le piétin. Je lui ai baillé la chose toute
-fraîche. J’en ai dit autant deux heures après à M. Combal, notre maire
-des Aires, et ce sont eux qui, hier au soir, sont venus prévenir le
-brigadier de gendarmerie.
-
-—En vérité, dit mon père, ce Venceslas me paraît un coquin des plus
-audacieux. Mais que va-t-il faire de tous ces objets volés?... Allons,
-il ne sera pas trop difficile de le prendre.
-
-—Ce ne sera pas toujours le gendarme que nous avons rencontré tapi
-dans la haie de la grange de M. Lautrec qui le prendra, intervint M.
-Anselme Benoît.
-
-—Faut-il être dépourvu de sens et de ruse! s’écria Barnabé; la
-gendarmerie se porte sur la route d’Hérépian, comme si Venceslas
-devait aujourd’hui venir à la foire de Bédarieux. C’est à Béziers, à
-Montpellier, à Marseille, à Toulon, dans les villes où il y a des
-femmes de méchante conduite, qu’il faut aller traquer ce brigand.
-
-—La misère l’obligera bien à se débarrasser de son butin, reprit mon
-père. Or, il ne sera pas commode dans nos pays de trouver à vendre un
-calice, un ostensoir, un saint-ciboire...
-
-—Et les Juifs donc, ces assassins du bon Dieu! interrompit l’ermite de
-Saint-Michel.
-
-—O Seigneur! soupira mon oncle, qui sait si le saint-ciboire ne
-contenait pas des hosties? Quelle profanation épouvantable, le corps
-de Jésus-Christ aux mains de ce scélérat! Peut-on songer à cela sans
-frémir...
-
-Il se signa dévotement. Ma mère, Barnabé et moi nous l’imitâmes.
-
-—Dois-je servir le café, monsieur? demanda Marion, entr’ouvrant la
-porte de la cuisine.
-
-—Surtout qu’il soit bien chaud! lui répliqua mon père.
-
-
-
-
-IV
-
-A Saint-Michel, l’argent du tronc est comme la glu, il se colle aux
-doigts de l’ermite.
-
-
-Je respirai. Dieu merci! je n’étais pas dans l’affaire. Égoïsme des
-enfants! dans le contentement que j’éprouvai, Venceslas Labinowski,
-ce Venceslas Labinowski que j’avais tant aimé, je l’abandonnais sans
-regrets à la gendarmerie, je l’eusse abandonné au bourreau. Peut-être,
-aujourd’hui même, agrippé au fond de quelque réduit de la montagne,
-allait-il traverser la ville, les menottes aux poignets. Oh! je ne
-serais pas le dernier, quand il passerait devant notre porte, à lui
-crier avec tout le monde:
-
-—Voleur, voleur, tu n’es qu’un voleur!
-
-J’osai relever la tête, que j’avais tenue penchée tout le temps du
-récit de Barnabé. Il fallait voir avec quelle volupté, à la fois
-complaisante et sérieuse, l’ermite de Saint-Michel, après avoir par
-un signe invité Marion à lui remplir de café et la tasse et la
-soucoupe, humait le moka brûlant! Dans sa longue fréquentation des
-ecclésiastiques, gens qui officient à la table comme à l’autel, le
-Frère avait fini par prendre quelque chose de leurs manières graves,
-cérémonieuses, apprêtées.
-
-—C’est bon! répétait-il à chaque gorgée, en se caressant l’estomac de
-sa large main étendue, c’est très-bon!
-
-Une fois, sa langue claqua bruyamment. Mais mon oncle fit les gros
-yeux, et cet homme exubérant de sève et de vie, qui ne demandait qu’à
-se répandre en gestes, en paroles, en démonstrations de toute sorte,
-courba le front et demeura coi.
-
-Pour moi, je m’ennuyais horriblement, et j’aurais voulu partir. Comment
-m’y prendre pour déserter cet interminable repas? Deux fois, sous
-la table, je pressai le genou à ma mère, essayant par ce contact de
-l’initier aux longues angoisses de mon martyre. Mais ma mère, occupée
-à faire fondre un énorme morceau de sucre dans un petit verre de
-_carthagène_, liqueur du crû que M. Anselme Benoît permettait à mon
-oncle, n’entendit pas mon appel ou feignit de ne pas l’entendre.
-
-Cependant il s’en allait deux heures, et c’était à trois heures que
-devait avoir lieu, en plein Planol, le combat des ânes et des chiens.
-Comment ne point assister à cette lutte unique, si terrible, si
-solennelle, moi qui n’en manquais aucune, ni les jours de foire, ni
-les jours de marché! Les Catalans me connaissaient bien avec ma blouse
-trouée aux coudes, mon pantalon poussiéreux aux genoux, mes chaussures
-rougeâtres et fripées, mon feutre sans forme ni couleur. Tout à coup,
-dans mes nouvelles préoccupations,—il est bien évident que Venceslas
-Labinowski n’occupait plus ma pensée,—je crus ouïr de lointains
-roulements de tambour. Probablement, selon une habitude ancienne,
-on commençait à travers les rues la promenade des ânes qui devaient
-soutenir l’assaut de nos féroces chiens-loups cévenols. Je ressentis
-d’intolérables picotements le long de l’échine, et je me secouai sur ma
-chaise comme je l’eusse fait sur une pelote d’épingles.
-
-—Eh bien! vas-tu rester tranquille? me dit mon père sévèrement.
-
-Eperdu, je regardai Barnabé.
-
-—Ah! je comprends le fillot, moi, intervint le Frère, devinant mon
-intime désir. Je suis sûr qu’un brin de comédie l’amuserait plus que
-l’histoire de Venceslas. Attends, mon garçonnet, attends que j’aie fini
-mon café, et je te mènerai au Planol. Parce que ton ami l’ermite de
-Cavimont a pris du champ, ce n’est pas une raison pour que tu passes ta
-foire de septembre aussi triste qu’un rat dans une ratière. D’ailleurs,
-je ne serais pas fâché de voir comment les ânes de la Catalogne se
-comportent...
-
-—Barnabé, interrompit mon oncle, à qui la _carthagène_ sucrée venait
-de restituer quelque voix, dernièrement, quand j’agonisais dans mon
-lit, vous me fîtes deux promesses: celle de ne plus fréquenter les
-spectacles et celle de ne plus rimer de chansons pour les jeunes gens à
-qui il prend envie, en compagnie de Braguibus, de donner des aubades
-aux filles. En soi, ces deux choses sont innocentes, et nos mœurs
-méridionales, peut-être trop tolérantes, les acceptent; mais elles
-peuvent devenir, pour certains, une cause de scandale, et je désire que
-vous vous en absteniez d’une manière absolue. Quoique laïque, l’habit
-dont mes mains vous revêtirent jadis, vous oblige à plus de réserve, à
-plus de dignité.
-
-—Mais, monsieur le curé, tous les ermites de la contrée vont à
-la comédie. Tenez! à la dernière foire, M. le curé de Vasplongue
-assistait, à côté de moi, à la _Tentation de Saint-Antoine_. Que c’est
-joli! Il y a un cochon, un vrai cochon qui...
-
-—M. le curé de Vasplongue et les ermites eurent tort, repartit mon
-oncle d’un ton bref.
-
-Il ne put en dire davantage: la respiration lui manquait.
-
-—Tu auras beau prêcher, mon pauvre ami, intervint mon père s’adressant
-à mon oncle, tu ne changeras pas le paysan. Le paysan, revêtu du froc,
-n’a pas tort de rester ce qu’il est foncièrement; mais l’évêque a tort
-de laisser l’habit ecclésiastique à des hommes généralement ignorants,
-grossiers, quelquefois vicieux...
-
-—Ohé, là-bas! s’écria Barnabé, je crois, monsieur l’architecte, que
-vous secouez les pruniers de mon jardin.
-
-—Je ne veux rien dire de désobligeant pour ton Frère de Saint-Michel.
-Barnabé est un brave et excellent homme. Malgré sa fréquentation trop
-assidue de la _Grappe-d’Or_, ton ermite conserve plus de tenue que ses
-confrères; d’ailleurs il te prodigua des soins qui me touchent, et il
-me trouvera toujours indulgent pour ses peccadilles. Mais l’exception
-n’est malheureusement pas la règle, et, si j’avais l’honneur d’être
-prêtre, je me hâterais de réclamer de l’autorité compétente la
-dissolution de la _Confrérie des Frères libres de Saint-François_.
-
-—Alors, que deviendraient nos ermitages? demanda mon oncle levant les
-bras au ciel.
-
-—On s’en passerait.
-
-—Tu en parles bien à ton aise, toi qui trouves toujours des plans
-à dresser et des maisons à bâtir. Tu ignores donc que Saint-Michel,
-à lui seul, fournit de messes cinq ou six desservants des environs,
-lesquels ne sauraient vivre avec leurs minces émoluments. La chapelle
-de Notre-Dame de Nize, confiée aux soins du pieux ermite Adon Laborie,
-rapporte, bon an mal an, quatre mille francs de messes basses, dont
-profitent les curés les plus pauvres de la montagne.
-
-—Ma foi, je ne suis pas d’avis que, pour un revenu quelconque, et
-celui-ci me paraît misérable, il convienne d’exposer la religion à
-devenir un objet de risée et de mépris. La corporation des Frères
-libres est une source perpétuelle de scandales. Aujourd’hui,
-c’est Venceslas Labinowski qui disparaît après avoir dévalisé sa
-propre chapelle; il y a deux ans, ce fut le frère Mercadier, de
-Saint-Pantaléon de Boubals, qui s’en alla, ayant enlevé je ne sais
-quelle fille dans une ferme de Caunas. Tu te réclameras en vain de nos
-mœurs méridionales, un peu trop faciles, j’en conviens; il n’en est
-pas moins vrai que les quêtes des ermites aux portes, où ils paraissent
-maintes fois dans un état complet d’ivresse, est quelque chose de
-profondément lamentable. Et sans aller plus loin, ce matin même, avant
-ton arrivée, le Frère de Saint-Raphaël, Barthélemy Pigassou, s’est
-présenté ici chancelant déjà et la langue embarrassée.
-
-Barnabé ne sut réprimer un éclat de rire. Mon père, presque offensé, le
-toisa dédaigneusement.
-
-—Auriez-vous quelque intérêt à m’interrompre? lui dit-il. Peut-être,
-à l’endroit de la bouteille, vous sentez-vous la conscience un peu
-chargée?
-
-—Et quel mal y a-t-il à s’oublier devant son verre, quand le vin est
-bon? riposta cyniquement l’ermite. Il me semble qu’en ce moment vous
-ne jetez pas votre café sous la table, vous... Écoutez donc, il faut
-passer quelque chose à ces pauvres Frères, qui nettoient les ermitages,
-invitent MM. les curés à dîner le jour des processions, versent dans
-leurs mains tout l’argent des troncs pour des messes...
-
-—Tout? interrompit mon père avec une vivacité pleine de malice.
-
-—Oh! quand même quelques piécettes s’arrêteraient au bout des doigts
-de ces pauvres Frères, interjeta M. Anselme Benoît. L’argent est si
-poisseux! c’est de la glu...
-
-—Pour moi, s’écria Barnabé, dont le teint du rouge passa à l’écarlate,
-je jure...
-
-Et il tendit ses deux mains jointes vers mon oncle.
-
-—Que voulez-vous? ajouta méchamment M. Anselme Benoît, on a un fils
-dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, rue des Balances,
-vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier, et il faudra bien l’établir, «_quand
-son heure sera venue_...»
-
-Mon oncle crut le moment arrivé de rompre les chiens sur un sujet qui
-allait s’envenimant de plus en plus. Que n’avait-il pas à redouter
-de la brutalité de son ermite, si on le poussait à bout! Il posa sa
-serviette sur la table et se leva.
-
-—Allons-nous voir M. le docteur Barascut? demanda-t-il au médecin des
-Aires. Voici l’heure de sa consultation, je crois.
-
-M. Anselme Benoît se mit debout.
-
-Au moment où l’officier de santé sortait de la salle à manger sur
-les traces de mon père et de mon oncle, en train de descendre déjà
-l’escalier, Barnabé l’arrêta; puis, lui plantant son poing fermé sous
-le nez:
-
-—Priez Dieu, lui murmura-t-il, de ne jamais sentir mes caresses sur
-vos os.
-
-M. Anselme Benoît haussa les épaules et sortit.
-
-Ma mère à son tour se retira, et nous restâmes seuls, Barnabé et moi.
-
-—A-t-on jamais vu, s’écria l’ermite, ne jugeant plus à propos de
-contenir sa fureur, a-t-on jamais vu, me traiter de cette façon? Ne
-dirait-on pas à l’entendre, ce médecin de malheur, qu’il m’a surpris
-comme ça faufilant la main dans le tronc de Saint-Michel? Oui, j’ai six
-mille francs, peut-être sept, au fond d’un sac; oui, je les ai, et ils
-ne doivent rien à personne, ni au bon Dieu particulièrement... Vois-tu,
-mon pétiot, on est jaloux, aux Aires, de savoir qu’un jour Félibien
-aura dans une grande ville, à Bédarieux ou à Béziers, un magasin rempli
-de pendules et de montres en or, à l’exemple de M. Briguemal. Raison
-pourquoi les méchantes langues voudraient insinuer... Quand je songe
-pourtant que je lui ai rendu mille et mille services, à cet Anselme
-Benoît, lequel a le front de se faire appeler _monsieur_ gros comme le
-bras, encore que son père fût vannier et tressât des corbeilles dans
-les oseraies de l’Orb côte à côte avec le mien. Quelle pitié, Seigneur
-du ciel, quelle pitié!... Enfin, qu’il me charge derechef, quand j’irai
-pour mes quêtes dans la montagne, de lui emporter des drogues à ses
-malades, c’est moi qui lui flanquerai ses fioles à la figure. Puisque
-je suis un voleur, va-t’en administrer toi-même les remèdes à tes
-pratiques, et ne leur vole pas leur argent, honnête homme que tu es!...
-
-Il s’assit, épongeant son front qui ruisselait.
-
-—J’ai tous les sens tournés, barbouilla-t-il, et il ne faudrait pas
-qu’en ce moment un ennemi me tombât sous le bourdon.
-
- * * * * *
-
-Abandonnant le Frère à ses déportements, j’avais ouvert la fenêtre.
-Il me semblait que les tambours, dont tout à l’heure j’avais perçu
-le premier bruit, se rapprochaient et qu’ils battaient le rappel. Je
-ne me trompais pas. Au bout de la rue de la Digue, une foule énorme
-rassemblée m’annonçait, sur ce point, la présence des _comédiens_.
-Tout à coup la multitude des curieux, qui formait un cercle compacte,
-s’entr’ouvrit et, dans l’écartement des groupes, apparurent les
-Catalans. Ils s’avancèrent vers notre maison, lentement, menant en
-laisse toutes espèces de bêtes muselées.
-
-—Barnabé! Barnabé! appelai-je.
-
-Le Frère lâcha M. Anselme Benoît, qu’il retenait entre ses dents, et
-sur mon invitation prit place à la fenêtre à côté de moi.
-
-Les meneurs d’animaux marchaient toujours dans une tourbe de gamins,
-les uns gambadant, les autres regardant ahuris. Ces hommes allaient
-gravement, solennellement. Leur mine avait une expression sévère,
-presque terrible, contractée sans doute dans l’exercice de leur affreux
-métier. La bête, avec laquelle ils vivaient depuis trop longtemps,
-avait laissé je ne sais quel reflet féroce sur leurs traits amaigris
-et durs. Une large ceinture écarlate ceignait leurs reins souples,
-nerveux, et, jusque vers le milieu de leur dos rebondi, retombaient les
-pompons d’une longue bonnette de laine bleue.
-
-—La comédie sera belle! soupira Barnabé, quand les Catalans défilèrent
-sous nos yeux... Est-ce possible? ajouta-t-il avec enthousiasme, un
-taureau de la Camargue, deux loups, trois ânes et une hyène!
-
-—Cette bête hérissée, c’est une hyène?
-
-—Oui, une hyène, une vraie. Ça ne vient pas dans nos pays, ce bétail.
-
-—Et où ça vient-il?
-
-—Dans les Afriques... Tu sais, les Afriques où les armées de la France
-se battent avec les Bédouins. Quand il était soldat, mon Félibien a
-bataillé dans ces contrées. C’est un luron, celui-là!
-
-Les Catalans avaient disparu, gagnant le Planol par la rue du Vignal.
-
-—Eh bien? demandai-je à l’ermite, en proie à toutes les angoisses et à
-toutes les sueurs.
-
-—Chut! me fit-il portant un doigt à ses lèvres.
-
-Puis à voix basse:
-
-—Descends doucement l’escalier, pareillement à un chat qui va faire
-un mauvais coup. Une fois dans la rue, tu t’en iras en avant, n’ayant
-l’air de rien, surtout tu ne courras pas. Il ne faut point laisser
-croire que nous nous échappons. Moi, je te suivrai, mais à distance...
-Je m’arrêterai même à deux ou trois portes, tout comme si je pratiquais
-mes quêtes, à l’habitude. Tu m’attendras à l’entrée de la rue du
-Vignal. S’il le fallait, il y a là de grands platanes, tu pourrais te
-cacher derrière les troncs qui sont énormes... Je te rejoindrai...
-
-—Et alors? interrompis-je le cœur palpitant d’espoir.
-
-—Alors, fillot, nous irons voir si la hyène des Afriques a les dents
-et les griffes aussi bien établies que les chiens du pays cévenol.
-
-—Vous me mènerez à la comédie, Barnabé?
-
-—Je t’y mènerai, mon garçonnet, tout droit comme mon bourdon.
-
-—Et mon oncle?
-
-—S’il vit, c’est à moi qu’il le doit. Il fermera les yeux sur
-cette comédie du Planol, comme il l’a fait sur tant d’autres menues
-escapades. Je ne suis pas un saint, moi, à l’exemple de Laborie...
-Allons, pars!
-
-Ce qui fut dit fut fait.
-
-
-
-
-V
-
-Mon oncle prend le parti d’acheter une calotte neuve.
-
-
-Cependant il était écrit que mon engouement tout à fait désordonné pour
-les Frères libres de Saint-François, lesquels représentaient à mes yeux
-la vie sans contrainte, la vie en plein air, la vie rustique enfin,
-m’attirerait quelque méchante affaire sur les bras, et que, Venceslas
-Labinowski ayant commencé ma perte, Barnabé Lavérune la consommerait.
-
-Comme l’aventure, aussi singulière que terrible, à laquelle je fus
-mêlé presque à mon insu, me paraît faite pour mettre de plus en plus
-en relief le caractère à la fois très simple et très complexe du Frère
-de Saint-Michel, on me permettra d’entrer dans quelques détails. Ayant
-à peine entrevu Venceslas, malgré l’attrait d’un type fort original,
-même dans le milieu de nos ermites cévenols, où l’originalité déborde,
-je n’ai pu m’étendre longuement sur son compte. Mais j’ai connu à
-fond Barnabé, mon enfance est remplie du souvenir de cet homme, et je
-demande à le raconter tout entier.
-
-Six mois après la disparition de Venceslas Labinowski, qu’aucun
-gendarme n’était parvenu à harponner ni dans la montagne, ni dans la
-plaine, je me trouvais installé au presbytère des Aires, bataillant,
-en compagnie de mon oncle, contre les _Fables de Phèdre_, lesquelles
-ne laissaient pas de nous offrir de nombreuses difficultés. Mon oncle
-avait bien reçu une traduction d’un libraire de Montpellier, M.
-Seguin; mais il avait négligé de la demander interlinéaire, et, quand
-il fallait en arriver au mot à mot... Pourtant nous finissions par
-nous sortir d’embarras. Oh! quelle joie alors, et comme l’élève et
-le professeur s’embrassaient, encore tout chauds de la lutte et tout
-enivrés de la victoire!
-
-Malheureusement la phthisie laryngée dont souffrait le pauvre curé des
-Aires s’était aggravée à la longue, et il avait dû demander un congé
-de vingt jours à Monseigneur pour aller prendre les eaux d’Amélie.
-Quelles préoccupations, bon Dieu!... Durant tout l’hiver, au coin
-du feu avec sa vieille gouvernante Marianne, dans la sacristie avec
-les marguilliers de la paroisse, sur la place du village avec ses
-simples ouailles, mon oncle s’était entretenu de ce voyage, le plus
-gros événement de sa vie. Il est certain que, n’ayant point quitté les
-Aires depuis vingt-cinq ans qu’il desservait ce modeste hameau, il lui
-en coûtait de s’en éloigner brusquement, surtout pour un motif aussi
-douloureux qu’une maladie de gorge passée à l’état chronique. Songez
-donc, plus de cinquante lieues à faire en diligence, car la Compagnie
-des chemins de fer du Midi n’avait pas encore étendu son réseau jusqu’à
-nos chaînons cévenols!
-
-Maintes fois, sentant la tête lui tourner à l’idée d’une pérégrination
-si lointaine, le saint homme avait essayé, réprimant, Dieu sait par
-quels efforts, un irrésistible besoin de tousser, de faire revenir son
-médecin, l’aimable Anselme Benoît, sur une décision qui le remplissait
-d’effarement. Mais le farouche officier de santé, s’appuyant sur
-l’opinion de M. le docteur Barascut, de Bédarieux, s’était montré
-inflexible.
-
-«_Laryngite: eaux d’Amélie!_» avait-il répondu, lisant dans un grand
-livre ouvert.
-
-Mon oncle donc avait dû se résigner. Il partirait vers Pâques, quand la
-neige serait fondue aux pentes du mont Caroux et que le soleil nouveau
-aurait un peu réchauffé la haute vallée d’Orb.
-
- * * * * *
-
-Le jour de Pâques arriva, et, avec lui, les effluves tièdes du
-printemps s’épandirent dans l’air, devenu plus transparent et
-plus doux. Après une messe basse mélancolique,—M. Anselme Benoît
-avait défendu au curé des Aires de chanter,—après des vêpres sans
-sermon,—M. Anselme Benoît avait presque interdit la parole au curé des
-Aires,—on rentra au presbytère pour ne songer désormais qu’au départ.
-La malle était préparée en un coin de la cuisine. C’était une petite
-malle mince et longue, consolidée aux encoignures par des lamelles de
-tôle épaisses, le couvercle hérissé de crins rudes comme le dos d’un
-porc-épic. Une grosse corde l’étreignait étroitement.
-
-—Tout y est-il? demanda mon oncle, préoccupé.
-
-—Voyons, répondit Marianne, comptant sur ses doigts: votre soutane
-neuve de drap du Nord, votre ceinture à glands de soie des grandes
-fêtes, deux rabats de fin mérinos, vos souliers à boucles d’acier, six
-paires de bas, quatre chemises, une étole, un surplis...
-
-—Et ma calotte?
-
-—Elle est si sale!
-
-—N’importe, il me la faut, mettez-la.
-
-—Que je la mette! Y pensez-vous, monsieur le curé? Tenez, regardez-la.
-
-Et la gouvernante, par un geste dépité, saisissant sur un meuble un
-petit couvre-chef en cuir bouilli, dont l’usure et la crasse avaient à
-la longue effacé les côtes élégantes des premiers jours, le fit passer
-sous les yeux de son maître.
-
-—Comment, vous oseriez?...
-
-—Je la veux.
-
-—Elle n’est plus bonne que pour Barnabé.
-
-—Je vous répète, Marianne, que je la veux!
-
-—Et si vous rencontrez quelque évêque dans ce pays où vous allez, vous
-présenterez-vous devant lui avec?...
-
-—Un évêque! murmura mon oncle levant ses deux bras et les laissant
-retomber aussitôt... Miséricorde! un évêque...
-
-—Croyez-vous que le bon Dieu épargne les évêques plus qu’il ne vous
-a épargné? Cela ne serait pas dans la justice, et le bon Dieu est plus
-juste que les hommes, heureusement. Allez, vous en verrez plus d’un
-Monseigneur geignant et toussant à faire pleurer comme vous... C’est
-décidé, vous achèterez une autre calotte dans les villes, puisque aussi
-bien vous devez traverser beaucoup de villes avant d’arriver à ces eaux
-de M. Anselme Benoît... Jésus-Maria! est-il possible? aller boire de
-l’eau dans des montagnes plus hautes et plus froides que nos Cévennes,
-quand je fais de si bonnes tisanes, moi!
-
-—Elles ne m’ont pas guéri, vos tisanes!
-
-—Mais elles vous guériront... Je suis bien sûre que si, au lieu d’un
-morceau de sucre, j’en mettais deux dans votre tasse...
-
-—Non, non, il faut partir, articula mon oncle d’un ton stoïque.
-
-La vieille gouvernante considéra son maître avec une sorte de stupeur.
-
-—Eh bien! partez, puisque ma tête ne sait rien trouver qui vous
-retienne, dit-elle d’une voix qu’elle essayait de rendre ferme, mais au
-fond de laquelle on devinait des larmes contenues. Apprenez pourtant
-que, vous voyant aller en voyage, moi aussi je vas m’encourir à travers
-routes, comme vous. Vienne Notre-Dame d’août, il y aura vingt-cinq ans
-que je n’ai bouté pieds hors des Aires, toujours à votre service et à
-votre soumission. Peut-être serait-il séant, à la fin des fins, d’aller
-voir un peu si mon pays natal n’a pas changé de place. J’ai enterré
-presque tous les miens, c’est vérité, et là-haut des tombes tant
-seulement m’attendent. Néanmoins cela, il me reste un frère encore du
-côté d’Eric-sous-Caroux...
-
-—Mais, Marianne, si vous partez pour Eric, que deviendra notre enfant,
-tout seul, à la cure?
-
-Et mon oncle arrêta sur moi des yeux attendris.
-
-—Notre enfant?... notre enfant?...
-
-—Songez que je ne resterai pas moins de vingt jours absent.
-
-—Vingt jours, ciel du bon Dieu, vingt jours! Ah ça! et si vous
-avez besoin de quelque chose dans ce pays des grandes montagnes?
-demanda-t-elle avec une vive inquiétude.
-
-—Je n’aurai besoin de rien.
-
-—Hélas! moi, je suis sur l’âge, j’ai soixante-deux ans bien comptés,
-mais le jarret est bon, et si la maladie vous tourmentait plus fort,
-vous me le feriez dire au moins par le facteur de la poste... Il y a
-un facteur, je pense, dans ce pays comme chez nous... Surtout ne vous
-tracassez pas les idées pour le chemin. Elles sont bien loin, ces
-sources de la médecine, puisque M. Anselme Benoît avoue que, de là, on
-touche l’Espagne de la main. Malgré tout, avec mon bâton et l’aide du
-bon Dieu, je finirai bien par arriver...
-
-Sa voix était devenue chevrotante.
-
-—L’Espagne!... Aller à la porte de l’Espagne! marmotta-t-elle en se
-laissant tomber sur le perron du foyer.
-
-Mon oncle, en proie d’ailleurs à un accablement profond, sentit toute
-résolution l’abandonner. N’osant regarder sa gouvernante, en train de
-s’essuyer les yeux, il se tourna de mon côté.
-
-—Mon enfant, me dit-il, si Marianne part pour Eric, tu iras demeurer
-jusqu’à son retour chez notre voisin, M. Anselme Benoît. M. Benoît
-t’aime, il te gâte même; tu te trouveras on ne peut mieux dans sa
-maison. Du reste, il va venir, et je le préviendrai.
-
-J’étais consterné. Ce grand M. Anselme Benoît, sévère et dur, avec sa
-redingote longue, son large chapeau, sa barbe qui lui avait dévoré le
-visage jusqu’aux yeux, ses lunettes vertes et rondes comme des pièces
-de deux sous, en dépit de quelques caresses distribuées par-ci par-là
-en courant, m’avait toujours un peu effrayé. Je regardai piteusement
-Marianne. Mon regard était un appel, il criait: «Sauvez-moi!
-Sauvez-moi!»
-
-—Mais, monsieur le curé, intervint la bonne gouvernante, flairant mes
-secrètes angoisses, notre pétiot va bien s’ennuyer avec un médecin qui,
-les trois quarts du temps, court dans la montagne après ses malades,
-et, durant l’autre quart, a le nez fourré dans les livres de son
-métier. Encore si M. Anselme Benoît était marié, s’il y avait une femme
-chez lui; mais on raconte...
-
-—Marianne!
-
-—Oui, on raconte qu’il court après cinquante jupons à la fois, quand
-il serait si honnête d’en tenir un tant seulement à la maison. Au fait,
-interrogez Barnabé.
-
-—Marianne! s’écria mon oncle avec un effort pour grossir sa voix.
-
-—Enfin, je tais ma langue. Mais mon avis est que nous ne pouvons
-abandonner notre enfant en de pareilles mains.
-
-—Où voulez-vous alors, si vous persistez à aller voir votre frère,
-que je laisse mon neveu? Vous savez bien que ses parents habitent, en
-ce moment, à plus de vingt lieues des Aires, et que le temps me manque
-pour entreprendre un voyage à Lunel.
-
-Il se tourna vers moi.
-
-—Veux-tu aller demeurer chez M. Combal? me demanda-t-il.
-
-—Chez M. le maire? répondis-je, implorant plus que jamais la vieille
-gouvernante de mes deux yeux suppliants.
-
-—Préfères-tu attendre notre retour chez les Garidel? insista mon
-oncle. Simonnet Garidel est un ami pour toi...
-
-—Oh! il a vingt-deux ans, et je n’en ai que douze, murmurai-je.
-
-—Et pour quelle raison, monsieur le curé, courir chercher si loin ce
-que vous avez sous la main? s’écria tout à coup Marianne. Que le bon
-Dieu vous bénisse! Qui vous empêche de confier l’enfant à Barnabé?
-Tous les jeudis, après ses devoirs, ne va-t-il pas à l’ermitage de
-Saint-Michel, pour y faire les cent coups? Puis Baptiste a de l’esprit,
-sans comparaison, comme vous et moi, et cette bête distraira notre
-pétiot.
-
-—Comment, il te plairait de passer plusieurs jours à l’ermitage?
-
-—Barnabé est si complaisant pour moi! répondis-je. La semaine passée,
-Baptiste, que j’avais monté avec la permission du Frère, a galopé
-jusque par delà le hameau de Margal. Quelle partie!—«Baptiste, ici!»
-Il venait.—«Baptiste, halte!» Il s’arrêtait.
-
-—Et travailleras-tu un peu à Saint-Michel?
-
-—Je travaillerai, mon oncle, je vous le promets.
-
-—N’oublie pas qu’à mon retour je te ferai réciter la grammaire latine
-jusqu’au «_Que retranché_.»
-
-—Je la réciterai sans une faute!
-
-Mon oncle m’embrassa. Des pleurs brillaient au coin de ses paupières.
-Etait-ce regret de me quitter, ou bien mes brusques transports lui
-avaient-ils fait faire un retour pénible sur lui-même? Qui sait?
-peut-être avais-je été bien cruel sans le savoir. Je restai tout
-interdit, n’osant lever mes yeux, qui, sans bien démêler pourquoi,
-venaient subitement de se remplir de larmes. Marianne, troublée, pour
-dissimuler un chagrin accablant, quitta sa place sur le granit du
-foyer, et vint considérer la malle, dont elle ferma à double tour la
-serrure et le cadenas.
-
-Cependant mon oncle demeurait immobile, pétrifié, promenant des regards
-vagues à travers les diverses pièces du presbytère, bouleversé de
-fond en comble. Tout à coup son visage pâle se colora d’une rougeur
-suspecte. Il toussa. Ce fut une quinte terrible, une quinte qui,
-ébranlant toute la machine de la tête aux pieds, ne lui permit pas de
-rester debout. Suant, soufflant, rendu, il s’assit.
-
-A ce moment si triste, parut M. Anselme Benoît.
-
-—Vous voyez, mon ami, lui dit-il, qu’il n’y a plus à hésiter. Plût
-au ciel que vous eussiez suivi plus tôt mes conseils et ceux du
-docteur Barascut! Je ne prétends pas que les eaux des Pyrénées vous
-guérissent radicalement; mais, je vous le garantis, elles produiront
-de l’amélioration. Un peu de courage, que diable! A cinquante ans, un
-homme est dans toute la vigueur de l’âge, et vous avez encore de longs
-jours devant vous.
-
-—Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses! gémit mon oncle.
-
-—Allons, reprit l’officier de santé, la carriole des Garidel est
-attelée, êtes-vous prêt?
-
-—Je suis prêt.
-
-—La diligence part de Bédarieux pour Béziers à sept heures, et il est
-cinq heures et demie à présent. Nous n’avons pas de temps à perdre.
-Êtes-vous heureux! vous allez voir des villes superbes: Béziers,
-Narbonne, Perpignan...
-
-M. Anselme Benoît se courba et passa sa main droite à l’une des
-poignées de la malle.
-
-—Marianne, fit-il, désignant l’autre poignée à la gouvernante.
-
-La malle fut enlevée.
-
-Une minute après, la carriole, dirigée par Simonnet Garidel,
-disparaissait derrière le four communal des Aires, et descendait vers
-la grande route, dans le fond de la vallée d’Orb.
-
-Marianne et moi, qui avions accompagné mon oncle jusque sur la place du
-village, nous rentrâmes à la cure en pleurant.
-
-
-
-
-VI
-
-Pour rôtir une brochette d’oisillons, ayez du lard frais et des braises
-vives.
-
-
-Le lendemain, Barnabé, que Marianne avait fait prévenir aussitôt après
-le départ de mon oncle, arriva de bonne heure chez nous.
-
- * * * * *
-
-Mais, avant d’aller plus loin en ce récit, il me paraît indispensable
-d’en portraire minutieusement le héros.
-
-Barnabé Lavérune, ou mieux frère Barnabé, comme on l’appelait aux Aires
-et partout dans les environs, était un énorme paysan de cinquante-cinq
-ans, aussi grand, aussi robuste qu’un châtaignier de la montagne. Il
-avait des bras démesurés, se terminant par des mains cartilagineuses,
-armées de doigts longs, durs et poilus. Son visage, au beau milieu
-duquel s’épatait, semblable à un champignon dans les bruyères, un gros
-nez tuberculeux sillonné de veinules violacées, avait un caractère de
-gouaillerie ironique qui faisait songer à ces personnages plantureux
-dont le génie de Rabelais peupla l’abbaye de Thélesme. Les yeux de
-Barnabé, noirs, petits, étaient singulièrement perçants. Une barbe
-touffue lui descendait jusqu’au bas de la poitrine, grise autour de la
-bouche largement coupée, d’un blanc ambré au-dessous du menton.
-
-Notre homme, qui, depuis plus de dix ans, appartenait à la Congrégation
-des Frères libres de Saint-François, était habillé, accoutré devrais-je
-dire, d’une soutane. Cette soutane, dans laquelle mon oncle s’était
-trouvé à son aise, craquait en maints endroits sur la vigoureuse
-armature de l’ermite de Saint-Michel. Il faut le reconnaître, c’est
-seulement après huit ans de bons et loyaux services que le curé des
-Aires avait consenti à se séparer de ce vêtement, élimé par la brosse,
-aminci par l’usure, un peu troué par-ci par-là. On devine comme ce
-fourreau de vieux drap, luisant à tous les plis, et dans lequel notre
-Frère s’était glissé non sans effort, ainsi que dans une gaîne,
-devait lui aller. Mon oncle étant de petite taille, l’étoffe de la
-soutane tombait ni plus ni moins jusqu’aux genoux de l’ermite, et là,
-abandonnait ses tibias à un pantalon de velours bleu, dit chez nous
-velours d’Espagne, et très en faveur auprès des paysans cévenols.
-
-Aux premiers jours de sa _moinerie_, pour emprunter le mot de maître
-François, dans toute la ferveur de sa vocation nouvelle, Barnabé avait
-caressé le rêve de s’acheter un froc de bure avec capuchon, en tout
-pareil à celui de la plupart de ses confrères. Mais à la longue, il
-était revenu de cette coquetterie, ne pouvant se résoudre à toucher au
-magot de Félibien. Tirer vingt francs du bas sacro-saint au fond duquel
-gîtait son trésor, c’était, lui semblait-il, ruiner Félibien, lui voler
-ses montres, ses pendules, le magasin qu’il entrevoyait pour lui dans
-l’avenir, et il avait accepté avec résignation toutes les loques qu’on
-lui offrait.
-
-Notre Frère étalait un chapelet à grains énormes noué autour des reins;
-une croix brillante se balançait sur sa poitrine, retenue par une
-chaînette de laiton; une pèlerine, bossuée pittoresquement de coquilles
-polies sur la pierre, lui couvrait les épaules. Son bicorne, autre
-cadeau de mon oncle, affichait, en guise de bourdaloue, une suite non
-interrompue de petites images encastrées dans des lamelles de plomb.
-Ce chapeau, rappelant le couvre-chef célèbre de Louis XI, seyait on ne
-peut mieux à Barnabé, qui le portait penché sur l’oreille droite avec
-beaucoup de crânerie.
-
-L’ermite de Saint-Michel, entêté à ne pas être confondu avec ses
-confrères de Cavimont, de Saint-Raphaël, de Boubals, de Notre-Dame de
-Nize, de Saint-Sauveur, lesquels depuis longtemps ont abandonné le
-bourdon, marchait toujours, lui, le bourdon à la main.
-
-«C’est l’insigne de notre Ordre!» répétait-il.
-
-De ce long bâton, souvenir des pèlerinages aux époques de foi, Barnabé
-avait fait un véritable objet d’art. Outre qu’après de minutieuses
-recherches, il l’avait coupé lui-même dans un bois de châtaigniers
-sauvages, nous connaissons que Caramel, de Bédarieux, s’y était
-appliqué de tout son talent. Un petit miroir enchâssé dans un cadre de
-cuivre poli étincelait à la cime de cette canne majestueuse, et, à une
-petite croix surmontant le tout, pendaient, gracieuses et brunes, deux
-gourdes sèches curieusement historiées à la pointe du couteau. Ces deux
-gourdes toujours pleines de vin, qui autrefois figuraient le dévouement
-des ermites aux pèlerins de la Terre-Sainte, Barnabé les vidait
-aujourd’hui à la plus grande gloire de Dieu. Que diable! on n’est pas
-Frère libre de Saint-François pour mourir de soif sur la route si âpre
-de la vie.
-
- * * * * *
-
-—Barnabé, lui dit la gouvernante, je vous ai fait venir parce que M.
-le curé m’a chargée de vous demander un service.
-
-—Je suis à la disposition de M. le curé et à la vôtre pareillement,
-Marianne... Ah! par exemple, je voudrais bien voir que l’ermite de
-Saint-Michel refusât quelque chose aux gens de la cure!
-
-La barbe du Frère s’agita, sa bouche s’ouvrit large et profonde comme
-un gouffre, et il éclata en bruyants éclats de rire.
-
-—Je sais que vous êtes reconnaissant envers M. le curé, et...
-
-—Reconnaissant! reconnaissant! interrompit-il, riant toujours...
-Ah ça! Marianne, soyons de bon compte, s’il vous plaît. Croyez-vous
-que Barnabé Lavérune, parce qu’il est le Frère le plus propre de la
-contrée, qu’il occupe l’ermitage le plus beau et le plus en vue de
-toute la montagne, qu’il a mis un peu de foin dans ses bottes, que
-son fils étudie dans les horlogeries, à Moret, département du Jura,
-croyez-vous qu’il ait oublié qu’il y a dix ans à peine il n’était qu’un
-misérable vannier de la rivière d’Orb? Dieu de Dieu! en ai-je tordu,
-en mon temps, de ces osiers, pour confectionner corbeilles, paniers,
-claies à cribler le sable et différentes autres marchandises! Mais M.
-le curé tenait un œil ouvert sur moi, et comme le travail ne m’avait
-pas fait abandonner l’église, que je ne manquais aucunement les offices
-pour aller boire au cabaret, que je laissais les filles à M. Anselme
-Benoît, il me confia Saint-Michel, avec la permission de Monseigneur...
-Quelle joie quand j’y pense!... Et vous voudriez que je fusse capable
-de refuser un service! Ah! si ma vie pouvait augmenter celle de M. le
-curé, qui est un saint sur la terre, je la lui donnerais des deux mains.
-
-—Il ne vous demande pas un si grand sacrifice: il vous demande tant
-seulement de garder son neveu à Saint-Michel, tandis que moi j’irai
-voir ce qui se passe chez mon frère, à Eric-sous-Caroux... Vous
-entendez bien que nous ne pouvons laisser notre enfant ici tout seul.
-
-Barnabé me caressa les deux joues du bout de ses gros doigts; puis,
-avec une hilarité débordante:
-
-—Allons-nous faire des nôtres par là-haut! dit-il. C’est Baptiste qui
-ne sera pas content, par exemple! Tu me promets au moins de ne pas me
-le crever dans nos affreuses pierrailles. Un âne, quelque courage à la
-course qu’on lui suppose, n’est jamais comme un cheval tout de même...
-Si j’avais un cheval, comme mes confrères des environs enrageraient!
-Sans compter que je pourrais alors pousser mes quêtes jusque du côté
-de Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Mais un Frère mendiant à cheval,
-cela occasionnerait du scandale, puis cela ne serait pas selon la règle
-de saint François... peut-être. Enfin, on verra plus tard avec les
-économies, quand Félibien sera revenu de Moret, département du Jura...
-
-—C’est donc une affaire convenue? interrompit Marianne.
-
-—C’est convenu semblablement à la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ
-sur le Calvaire, quand les Juifs se révoltèrent tous contre lui.
-
-—Vous prendrez bien soin de notre enfant, vous le promettez?
-
-—Je vous promets qu’avec moi il ne maigrira ni d’âme ni de corps.
-D’abord je suis gai comme toute une nichée de passereaux, et je chante
-à bouche-que-veux-tu tout le long de la journée. Au demeurant, vous
-savez que je m’entends plus que pas un aux chansons, moi! Demandez
-à Baptiste!... Voici notre vie: le matin, nous réciterons notre
-prière à la chapelle, devant la statue de saint Michel. Ah! je l’ai
-nettoyée, cette pauvre statue si noire! Dans le fait, tout est luisant
-au nid comme une image... Puis nous déjeunerons avec quatre doigts,
-peut-être six, de saucisse. C’est de la saucisse de Saint-Gervais.
-Vous connaissez sa réputation, n’est-ce pas, Marianne? Je l’ai quêtée
-en janvier, quelques jours après la grande tuerie de cochons qui se
-fait au carnaval. Aujourd’hui, la coquine vous a un air! On dirait,
-tant elle est rouge, ferme et fraîche, du saucisson de M. Cœurdevache,
-le charcutier... Puis nous irons mener Baptiste jusqu’à ma prairie.
-Il faut bien qu’il pâture à son tour, ce mien ami! Baptiste, encore
-qu’il soit de petite taille, vous a un appétit à faire reculer les
-deux mulets de M. Combal. Qu’ils sont beaux ces mulets de M. le maire,
-des mulets comme on en a au ciel!... Puis, quand l’idée nous en
-viendra, à genoux sur le sol, nous chanterons un _Adoremus_... Puis
-nous retournerons à l’ermitage sur le coup de midi, où, ayant pris
-une nouvelle becquée, nous dormirons notre sieste, à la bénédiction
-du Seigneur! La sieste, tout le monde sait ça, entretient l’homme en
-force et en vertu... Enfin, dans la vesprée, je raconterai à ce fillot
-mon voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle, une ville de l’Espagne,
-et mes deux voyages à Rome, la ville du pape et des chrétiens. M. le
-curé vous a annoncé, sans doute, que j’ai parlé au saint-père, là-bas,
-dans les Vaticans. C’est vrai tel que vous me voyez, malgré ma mine
-de loup. Le saint-père—apprenez toujours cela, Marianne, pour votre
-salut—est un homme grand. Il s’appelle Grégoire XVI. Pour la pâleur,
-il ressemble à l’hostie consacrée. Mais, malgré sa figure blanche comme
-sa soutane, car il porte une soutane blanche à pèlerine sans coquilles,
-il va très bien. Il m’a dit: «_Fra Barnabeo, fra Barnabeo._» Puis il
-ma béni. En ce moment, il me semblait que le bon Dieu en personne me
-descendait dans l’estomac... Donc, c’est convenu, Marianne, ne vous
-mettez pas chagrin en tête, nous mangerons bien, nous boirons mieux,
-nous rossignolerons à plaisir, et saint François fera le reste.
-
-—Voulez-vous prendre le petit paquet de l’enfant? demanda la vieille
-gouvernante.
-
-—J’en prendrai cent paquets, si vous me les donnez, pardi!
-
-Marianne atteignit sur une chaise un mouchoir à carreaux rouges, dont
-les quatre coins étaient retenus ensemble par des nœuds.
-
-—J’ai serré là-dedans, dit-elle, deux chemises, trois paires de bas,
-un bonnet pour la nuit...
-
-—Combien de temps comptez-vous séjourner à Eric?
-
-—De dix à quinze jours environ. Il faut bien dix jours pour voir les
-vivants et prier sur la tombe des morts. Hélas! j’en ai mis de mon
-monde au trou, par là-haut dans mon pays!
-
-—Qui a vie doit avoir mort, répondit philosophiquement Barnabé.
-Chacun son tour. Tenez, Marianne, c’est comme les lapins qui vont se
-prendre à mes collets dans les taillis, du côté de Margal. Sont-ils
-assez maladroits de passer par là! Mais c’est écrit aux Evangiles,
-le chemin du cimetière est attaché aux pieds des bêtes et des gens.
-Que voulez-vous? il faut ça, car, encore que la vie soit mauvaise,
-on se ferait joliment tirer l’oreille pour aller en paradis..... Oh!
-puis, ajouta-t-il en manière de consolation et toussant à ébranler les
-murailles du presbytère, on a le coffre plus ou moins solide.
-
-—Jésus-Seigneur! si notre pauvre M. le curé était bien en chair et en
-os comme vous! gémit Marianne, dont l’âme pleine d’anxiété courait,
-haletante, après la diligence qui emportait son maître vers les eaux
-d’Amélie.
-
-Cette note douloureuse tombant au milieu de ma joie me fit courir un
-frisson par tout le corps. L’expansion, la gaieté de frère Barnabé
-reçurent un coup dont elles ne se relevèrent point. Après un moment
-de silence fort embarrassé, l’ermite ne songea plus qu’à détaler. Il
-glissa mon paquet sous son bras, puis ouvrit la porte de la cure.
-
-—Je retourne de ce pas à Saint-Michel, me dit-il; tu m’y trouveras
-toujours, ainsi que Baptiste. Viens au plus tôt. Les nichées commencent
-leurs gazouillements dans les amandiers; je vois beaucoup de becs
-rouges à travers les feuilles nouvelles, et tu jugeras si je m’entends
-à rôtir à point les brochettes. Ayez sous le gril des braises vives et
-claires, puis, autour des bestioles, du lard frais... Plus d’une fois
-tu te lécheras les doigts, pétiot!
-
-Il descendit quatre à quatre l’escalier de notre perron.
-
-
-
-
-VII
-
-Marianne fait main basse sur le chocolat de mon oncle, du chocolat de
-quarante sous!
-
-
-Marianne me réveilla dès l’apparition de l’aube.
-
-—Allons, enfant! appela-t-elle.
-
-Je sautai à bas de mon petit lit de sangle et m’habillai vivement.
-J’entrai dans la cuisine. La vieille gouvernante trempait de longues
-mouillettes de pain en un bol de lait crémeux.
-
-—Voici ta tasse pleine, me dit-elle.
-
-Nous mangeâmes silencieusement.
-
-Tout à coup, l’_Angelus_ sonna. Nous nous mîmes à genoux et nous le
-récitâmes, Marianne estropiant le latin du verset, moi lui marmottant
-en réponse l’_Ave Maria_.
-
-—Cette cloche me fait mal, dit-elle, quand nous nous fûmes rassis.
-
-—Et pourquoi? lui demandai-je.
-
-—Il me semble qu’elle a le son plus triste que du temps de ton oncle.
-
-_Le temps de mon oncle!..._ J’eus peur. Qui sait? peut-être Marianne
-avait-elle déjà reçu une lettre qui lui annonçait quelque malheur.
-Incontinent, de grosses larmes tombèrent de mes yeux dans mon lait. La
-servante, qui n’avait pas vidé son bol, le déposa sur la table, s’amusa
-à rechercher les miettes de pain arrêtées dans les plis de son tablier
-et fit un effort pour ne pas regarder de mon côté. Enfin elle se leva,
-traversa la cuisine, le salon, puis disparut dans la chambre à coucher
-de mon oncle. Où allait-elle? Je l’entendis ouvrir la bibliothèque. Le
-cri de chaque meuble m’était devenu si familier! Que cherchait-elle
-dans la bibliothèque, elle qui ne savait pas lire? Elle reparut, tenant
-à la main un objet plié dans du papier jaune et qu’il me fut impossible
-de reconnaître.
-
-—Mon cher petit, me murmura-t-elle, voici une livre de chocolat. Tu
-l’emporteras à Saint-Michel. Tu en mangeras un morceau comme ça de
-temps en temps. Nous t’avons habitué aux douceurs ici, et je ne veux
-pas que tu t’en passes. C’est du chocolat de quarante sous, c’est le
-chocolat de ton oncle! Il le serre dans la bibliothèque, derrière les
-livres; mais je connais la cachette, et j’y ai passé la main pour toi.
-
-—Merci, Marianne.
-
-Je pris le paquet.
-
-—Je dois te prévenir, mon enfant, poursuivit-elle, que Barnabé est un
-peu porté sur sa bouche, le brave homme! Peut-être serait-il sage à toi
-de compter les billes de ton chocolat, et, chaque fois qu’il te sera
-arrivé d’en manger une, tu diras, sans avoir l’air d’y toucher, car il
-ne conviendrait pas de fâcher le Frère: «Barnabé, il m’en reste dix
-billes... Barnabé, il ne m’en reste plus que deux billes.» Si tu agis
-avec cette prudence, il n’osera pas entamer tes provisions.
-
-—Alors vous croyez, Marianne, qu’il serait capable?...
-
-—Oh! je ne voudrais pas faire de jugement téméraire; mais il a la
-dent si cruelle, le Frère! On ne pourrait croire ce qu’il a dévoré à
-la cure, durant la maladie de ton oncle. Il n’était jamais rassasié.
-Ah! comme notre jambon s’en allait! J’en pleurais. Chaque matin, il y
-pratiquait des entailles où l’on aurait logé les deux poings. J’avais
-toujours envie de lui crier comme ça: «_Voulez-vous le laisser à la
-fin des fins!_» Mais je n’osais pas, de peur de contrarier M. le curé.
-Et puis, afin qu’on l’aidât à retourner notre pauvre malade dans son
-lit, n’eut-il pas l’idée d’appeler chez nous le frère Barthélemy
-Pigassou, de Saint-Raphaël! Ce fut le tour de notre cave, par exemple!
-Ils buvaient tous les deux, ils buvaient comme de vrais moucherons
-de vendange. Ils n’épargnèrent même pas le vin vieux! Est-ce que M.
-Combal, est-ce que Simon Garidel, est-ce que son fils Simonnet, qui
-sont les amis de la maison, n’auraient pas donné un coup de main par
-ici? Quel besoin avions-nous du frère Barthélemy, de Saint-Raphaël,
-pour nous avaler tout vifs?...
-
-—Soyez tranquille, Marianne, je mènerai les choses d’après vos
-recommandations.
-
-Silencieux, nous nous regardâmes pendant quelques minutes.
-
-—Maintenant, reprit la vieille, les mains croisées sur ses genoux et
-comme se parlant à elle-même, moi je pars pour Eric-sous-Caroux. Ciel
-du bon Dieu! cela est-il possible qu’à soixante ans passés je retourne
-voir le pays de mon enfance? C’est à Eric que je naquis, un jour de
-Noël, dans une pauvre cabane, contre de gros rochers... Puis, toute
-jeunette, je fus placée chez M. Bergon pour garder ses ouailles dans
-la prairie. Enfin, étant un peu plus en taille et en force, je devins
-pastoure à la ferme des Ormes, près de Douch. Quel temps! Vous êtes
-heureux, les enfants tout de même comparés aux vieux comme moi...
-
-Elle s’interrompit.
-
-—C’est drôle, continua-t-elle, qu’on ne puisse pas oublier ses jeunes
-ans, et, encore qu’on ait eu beaucoup de mal à gagner sa misérable vie,
-qu’on revienne toujours à ses souvenirs, tout comme à une fontaine
-quand on a soif. Le bon Dieu l’a voulu ainsi peut-être pour nous
-apprendre à ne jamais mettre nos parents en oubli. Mes malheureux
-parents, si travailleurs, si rudes! Je vais trouver, au cimetière,
-l’herbe qui pousse sur leurs corps; mais eux, je ne les trouverai
-point...
-
-—Vous trouverez votre frère, Marianne.
-
-—Oui, certes! et une tante aussi à Douch, et mon parrain également à
-Saint-Gervais. Il s’appelle Pierre Tournel, autrement dit _le Borgne_,
-parce que d’un coup de corne une chèvre lui creva un œil, étant petit.
-Il a quatre-vingt-cinq ans. Mais pourrai-je, en dix jours, visiter
-tout ce monde de la montagne?
-
-—Moi, je serai très heureux chez Barnabé, et vous demeurerez là-haut
-quinze jours, si cela vous convient.
-
-—Et penseras-tu un peu à moi, mon pétiot, bien que je chemine loin de
-la cure?
-
-—Certainement, Marianne.
-
-—Il ne faudrait pas non plus oublier ton pauvre oncle.
-
-—Oh! Marianne!...
-
-—Soir et matin, je réciterai une dizaine de mon chapelet à son
-intention.
-
-—Je ferai comme vous, à Saint-Michel, avec Barnabé.
-
-Les premiers rayons du soleil s’infiltrèrent doucement dans la cuisine.
-
-—Voici le grand jour, dit la vieille; il faut que je parte. J’ai bien
-trois ou quatre montagnes à traverser et deux rivières avant de toucher
-à Eric.
-
-Elle alla fermer les volets du presbytère, verrouilla toutes les
-portes, puis saisit en un coin le bâton de cornouiller dont elle se
-servait pour assurer sa marche.
-
-A mon tour, je mis sous le bras mes livres, mes cahiers; je glissai mon
-encrier dans la poche.
-
-Nous sortîmes.
-
-Nous traversâmes la place des Aires sans échanger une parole, Marianne
-partagée entre le regret de me quitter et la joie intime d’aller revoir
-le hameau natal, moi, inquiet, troublé, sentant sur ma poitrine un
-poids qui l’écrasait, la gorge sèche, les jambes coupées.
-
-Nous devions nous séparer au ruisseau de Lavernière, qui coule au bas
-du village. Là, Marianne prendrait à droite, se dirigeant vers le roc
-de Caroux, dont le front de granit domine la vallée d’Orb, tandis que
-moi, tirant à gauche, je m’acheminerais vers Saint-Michel, à travers
-les châtaigneraies. Nous traversâmes le ruisseau sur les hautes
-passerelles luisantes. Les tiges vert-jaune des amarines, où pointaient
-des feuilles légères et transparentes comme des gouttes d’eau,
-cachaient en partie le courant.
-
-Nous nous arrêtâmes sur l’autre rive. Devant nous s’ouvraient,
-semblables aux deux branches d’un compas, nos deux routes différentes.
-Marianne, torturée par l’angoisse, me regarda. Quel regard! Elle agita
-les lèvres, mais ne put articuler un mot. Tout d’un coup elle laissa
-aller son bâton sur le sol, et m’enveloppa de ses bras tremblants.
-L’embrassement fut long. Dans le sein de cette femme, j’éprouvai
-des impressions que le temps n’a pas effacées et dont je ne saurais
-traduire ni la puissance, ni les délices, ni la profondeur.
-
-—Bonne paysanne, simple et grande par le cœur, comme vous m’avez
-aimé!—Elle dénoua ses bras, recueillit son bâton, s’éloigna. Je tombai
-dans les oseraies qui forment un rideau grisâtre le long de Lavernière,
-et je crois que je m’évanouis.
-
- * * * * *
-
-Quand je revins à moi, je m’aperçus avec surprise que mes pieds
-portaient sur la dernière passerelle et que les deux extrémités de mon
-pantalon flottaient dans l’eau. Quant à mes livres, à mes cahiers,
-ils avaient volé dans toutes les directions. La grammaire latine, par
-miracle, était restée sur le bord; mais mon cahier de _corrigés_—un
-cahier relié!—et mon _Phèdre_ buvaient tranquillement dans le
-ruisseau. Comment tout cela était-il arrivé? Je ne saurais le dire.
-Vivement je palpai mes poches: l’encrier n’avait pas bougé.
-
-Je me levai, regardant autour de moi. Sauf les lavandières du village
-dont j’entendais les battoirs avec les caquets et entrevoyais les
-coiffes blanches à travers les rameaux encore grêles des noisetiers,
-j’étais seul. Je m’en souviens, je m’étirai les bras comme après un
-long sommeil; puis, ayant recueilli livres et cahiers, je m’engageai
-dans le chemin de Saint-Michel.
-
-C’est un véritable chemin de chèvre, zigzaguant tantôt à droite,
-tantôt à gauche, obstrué par les branches qui menacent les yeux,
-toujours encombré de pierres qui roulent sous les pieds, et, malgré ces
-inconvénients multiples, très agréable à gravir, parce qu’il demeure
-constamment à l’ombre des arbres et qu’à mesure que l’on monte on
-découvre les plus magnifiques perspectives.
-
-A peine a-t-on fait cinquante pas en grimpant le long de cette rampe
-très raide, que, si l’on s’arrête une minute pour respirer et si
-l’on se retourne, on est tout à coup saisi d’admiration. A vos pieds
-se déroule, avec ses prairies d’un vert cru, ses hautes rangées
-de peupliers, ses saulées touffues, ses hameaux tapis sous des
-amoncellements de feuillage, la partie la plus large de la vallée
-d’Orb. Là-bas, la petite ville du Poujol, si pittoresque au milieu
-des blocs détachés de la grande montagne; plus près, dans un bouquet
-d’yeuses, la chapelle solitaire de Saint-Pierre de Rèdes, dont les
-voûtes surbaissées, le portail à plein cintre écrasé, les colonnes
-trapues et à chapiteaux grimaçants datent de l’époque carlovingienne;
-vis-à-vis, le joli établissement thermal de La Malou avec ses eaux
-chaudes jaillissantes, ses mille ruisselets rayant la plaine de
-leurs sédiments cuivrés; enfin, comme pour faire opposition à la
-grâce épanouie d’une nature à la fois sévère et charmante, à l’autre
-extrémité du tableau, le gros bourg d’Hérépian, à demi noyé dans la
-fumée noire ou les flammes rougeâtres de ses verreries.
-
-L’Orb, un peu maigre, serpente tout au fond de la vallée, laissant à
-découvert des roches micacées que le soleil, de temps à autre, allume
-ainsi que de gigantesques diamants. Et puis, si l’œil s’égare au-dessus
-de la rivière, semée d’îlots, quel splendide spectacle que celui des
-épaisses forêts de châtaigniers prenant racine aux premiers mamelons
-de la plaine et se prolongeant, avec leurs frondaisons qui moutonnent
-sous le vent ou étincellent sous la lumière, jusqu’aux crêtes
-sourcilleuses du roc de Caroux! Du sentier de Saint-Michel, distant
-de plusieurs kilomètres, ces énormes masses de verdure affectent les
-formes les plus étranges. On dirait parfois une grande mer verte, où
-les cimes saillantes des arbres figurent assez bien les mâts élevés des
-vaisseaux; puis on croit apercevoir des carrières immenses d’ardoises,
-où travaillent des légions d’ouvriers armés de pics. Si la tempête,
-sifflant aux pitons du mont Caroux, plie ces vastes rameaux, des trous
-béants, des gouffres insondables se creusent, et l’on distingue, à
-l’orifice de ces cavernes mouvantes, se pressant pour les envahir,
-comme un peuple effaré de géants.
-
-Certes, à douze ans, les mots me manquaient pour traduire les
-sensations que me faisait éprouver ce grandiose paysage. Mais je n’ai
-pas oublié avec quelle sorte de saisissement profond je le contemplais.
-Dès le berceau, par une pente mystérieuse de mon âme que personne
-n’expliquera, j’avais été conquis à la nature, à nos montagnes surtout,
-à nos superbes montagnes cévenoles, d’un profil si sévère, si noble,
-si hardi, où se découvrent toutes les richesses: des eaux qui défient
-l’éclat et la pureté du cristal, des bêtes fidèles et aux pieds sûrs,
-des hommes honnêtes, énergiques et courageux. _Alma tellus!..._
-
-Ce matin-là, escaladant cette montée tortueuse et presque à pic, je me
-retournais à chaque pas vers la vallée: non que j’eusse grande envie
-de m’abandonner aux songeries muettes, absorbantes, hiératiques, où je
-m’étais complu tant de fois; mais il me semblait toujours que, dominant
-toutes les routes du point élevé où je me trouvais, j’allais apercevoir
-Marianne au crochet de quelque chemin. Hélas! la pauvre vieille était
-déjà bien loin sans doute, car mon œil eut beau fouiller les sentiers,
-qui m’apparaissaient, ici comme de petits rubans bleus, plus loin comme
-de longues entailles pratiquées à la serpe dans le feuillage tassé des
-arbres, il ne découvrit rien.
-
-Encore une fois le sentiment de ma solitude m’écrasa et je dus
-m’asseoir sur une pierre. Toutes sortes d’idées bizarres me
-traversèrent l’esprit:—Si je courais après Marianne, peut-être
-parviendrais-je à la rattraper?... Oh! pourquoi ne m’avait-elle pas
-amené à Eric-sous-Caroux?—Je songeai même, en ma subite détresse, bien
-que mes parents demeurassent loin, à aller les rejoindre à pied, du
-côté de Lunel. Peut-être rencontrerais-je, sur la grande route, quelque
-roulier complaisant qui me permettrait de monter sur sa charrette quand
-je serais fatigué?
-
-Moi, d’abord si joyeux d’aller passer dix jours de franche et bonne
-liberté à l’ermitage de Saint-Michel, je ne pensais plus à Barnabé.
-Dans les suprêmes angoisses, le cœur va droit à ceux qui lui sont
-familiers, à ceux qu’il aime, et les étrangers demeurent les étrangers.
-
-Maintenant, je ne me révoltais plus contre les exigences, parfois
-tyranniques, de mon oncle; maintenant, je ne trouvais plus les
-réprimandes de Marianne trop sévères. J’eusse voulu que ces deux êtres,
-lesquels laissaient mon âme vide comme un flacon dont la liqueur
-s’est répandue, fussent près de moi, me morigénant, me menaçant, me
-punissant. Que n’aurais-je pas donné, en ce moment, pour être châtié de
-leur main, de leur propre main!...
-
-«O mon oncle! balbutiai-je d’une voix étranglée et pressant contre ma
-poitrine, par un mouvement convulsif, mes livres et mes cahiers, je
-travaillerai bien, vous serez content de moi.»
-
-Un coup de vent écarta les branchages des châtaigniers. J’aperçus les
-hautes murailles blanches de Saint-Michel.
-
-Je gravis au galop l’extrémité du sentier.
-
-
-
-
-VIII
-
-L’âne Baptiste plus aimable que son maître
-
-
-L’ermitage de Saint-Michel, juché à la cime d’un mamelon boisé mesurant
-une hauteur de six cents mètres environ, est un reste de monument
-féodal. Cette forteresse, destinée à commander un point important de
-la haute vallée d’Orb, donnait la main à vingt autres, échelonnées sur
-le flanc des montagnes, de l’un et de l’autre côté de la rivière. A
-l’époque des guerres de religion, toutes ces murailles à meurtrières
-et à mâchicoulis, dont la ceinture formidable devait protéger les
-Albigeois, succombèrent. Saint-Michel ne put tenir plus de trois jours
-devant les hordes fanatiques, sauvages, que Simon de Montfort avait
-répandues comme une mer dans le Midi.
-
-De ce château à triple enceinte, sur lequel le vicomte de Béziers avait
-compté pour défendre le défilé de Pétafy, il ne reste aujourd’hui
-que la chapelle, dédiée à saint Michel, sauvée, rapporte la légende,
-par l’archange lui-même, «_qui, dans la mêlée, batailla d’estoc et de
-taille_,» et deux ou trois salles basses recouvertes à grand’peine de
-tuiles rouges, où l’ermite industrieux s’arrangea vaille que vaille un
-logement.
-
-Du reste, partout sur le plateau, un gigantesque bloc granitique,
-ramification robuste de l’ossature des Cévennes, se découvrent des
-ruines, d’énormes entassements de pierres, dont les siècles n’ont pas
-encore détaché les ciments primitifs. Des herbes folles poussent sur
-ces amoncellements, y répandant la gaieté, la grâce, la poésie.
-
-Quelques arbres fruitiers, que les vents sans doute semèrent en
-des jours de tempête, entés depuis, jaillissent çà et là du rocher
-cyclopéen et lui donnent en certains coins l’aspect débonnaire d’un
-verger. Une fontaine d’eau vive sourd d’une crevasse derrière la
-chapelle, et, se répandant par mille rigoles, a créé le long des pentes
-du monticule une prairie artificielle, dont le vert tendre contraste
-agréablement aux yeux avec la verdure plus sombre des châtaigniers.
-
-Je courus à la porte d’ordinaire ouverte de Barnabé. Elle était fermée.
-Je frappai. Pas de réponse. Qu’était devenu l’ermite? La claie à
-montants solides qui barrait l’écurie de Baptiste avait été ramenée
-dans sa rainure de pierre et y tenait fortement.
-
-Glissant un regard à travers les intervalles de l’osier, je ne vis pas
-l’âne devant la crèche. Quoi, personne! Je retournai vers la chapelle:
-le grand portail à double battant en était clos aussi. J’étais bien
-seul, abandonné sur ce plateau désert.
-
-Je frissonnai.
-
-—Barnabé! m’écriai-je, la voix altérée par l’angoisse, Barnabé!
-
-Rien, rien...
-
-Je m’avançai jusqu’aux bords extrêmes de la roche de granit, explorant
-le pays à la ronde. Pas âme qui vive. Là-bas seulement, tout au fond,
-le long du ruisseau de Lavernière, à peu près à l’endroit où je m’étais
-trouvé mal, un troupeau de chèvres fauves et blanches buvaient au fil
-de l’eau. Sans doute les chèvres de M. Combal. Je distinguai le berger
-batifolant avec son bouc.
-
-Le vent continuait à souffler très vif. Sur les hauteurs, il cassait
-les pousses menues des châtaigniers, trop tendres pour lui résister.
-Songez donc, nous n’étions qu’aux premiers jours d’avril!
-
-Sentant mes genoux flageoler sous mes pensées de peur, je craignis
-d’être emporté par quelque rafale, et je reculai jusqu’au mur de la
-chapelle. Je me promenai quelques minutes, essayant de me donner le
-courage d’attendre, car Barnabé ne pouvait tarder à rentrer...
-
-Ah! ce vent, il avait, à travers les ruines, des hurlements, des
-miaulements, des cris qui tantôt me remplissaient d’épouvante et tantôt
-m’eussent fait pleurer.
-
-Pour échapper à ces bruits sinistres, je me réfugiai sous le porche de
-la chapelle, un porche à tympan, s’il vous plaît, représentant Jésus
-au milieu des Évangélistes, et à trumeau portant une statue de saint
-Michel qui piétine le Démon.
-
-Que faire cependant?... J’ouvris mon _Phèdre_. Si je parvenais à
-travailler, le temps passerait plus vite...
-
-Hélas! ce fut en vain qu’avec une sorte de joie nerveuse je disposai
-toutes choses autour de moi: la grammaire latine, l’écritoire, les
-cahiers; mon pauvre cerveau, que la tendresse excessive de mon cœur
-avait poussé à l’effarement, ne voulut rien entendre à la besogne que
-je lui imposais, et, après quelques barbouillages ineptes, je dus
-refermer mes livres, reboucher mon encrier—il était en verre bleu avec
-fermoir en cuivre—et reparaître, éperdu, au milieu du plateau. Pour le
-coup, s’il n’arrivait pas quelqu’un pour mettre fin à mon martyre, je
-ne tarderais pas à succomber. Je regardai la statue de saint Michel, je
-lui tendis des bras suppliants. Mais la pierre demeura immobile sur son
-piédestal...
-
-Des hirondelles, revenues depuis peu des pays chauds, voltigeaient
-joyeusement sous le porche. Heureuses hirondelles! elles n’avaient pas
-perdu leur oncle, elles; elles étaient là, dans les nids coutumiers,
-avec leur jeune famille, tandis que moi, j’avais perdu le presbytère et
-tous les miens... Un instant, mes yeux les suivirent tournoyant le long
-des corniches, leurs becs chargés de pâture, de brindilles de paille,
-ou de plume, ou de duvet. Je vis des martinets noirs, par troupe,
-s’élancer, rapides comme des flèches, du haut de Saint-Michel jusqu’au
-fond de la vallée d’Orb. Quelle souplesse! quel élan! et quel éclat
-sous le soleil! J’entendis le cri bizarre des engueulevents...
-
-«Oh! que ne suis-je une hirondelle, moi aussi, pour m’envoler bien loin
-retrouver mon oncle ou Marianne!» pensai-je.
-
-Ce spectacle de nature calma la fièvre qui me dévorait et fit un peu
-de repos à mon être physique et moral, en complète ébullition. Je
-réfléchis qu’après tout je n’étais pas délaissé, qu’une ressource
-me restait: M. Anselme Benoît. Certes, je n’aimais guère le
-médecin.—N’était-ce pas lui qui venait de me séparer de tout ce que
-j’aimais?—Mais, en fin de compte, sa maison m’était ouverte, j’étais
-sûr d’y être accueilli avec plaisir, et j’irais frapper là ce soir,
-si Barnabé, parti pour quelqu’une de ses tournées dans la montagne,
-ne reparaissait pas à Saint-Michel. Du reste, en y songeant bien,
-n’avais-je pas aussi les Combal, les Garidel, chez qui je trouverais
-également asile?
-
-Je respirai.
-
-Cependant, mon estomac, creusé par le grand air matinal et aussi
-peut-être par mes trop vives alarmes, commençait à bramer la faim. Je
-retirai la livre de chocolat de mon oncle de la poche où elle était
-restée enfouie. J’en croquai une bille sans désemparer.—Il était bon,
-le chocolat de quarante sous, et comme Marianne avait bien fait de
-passer la main derrière les livres de la bibliothèque!—Je donnai un
-coup de dent à la seconde bille; puis, réprimant ma gourmandise, je
-descendis derrière la chapelle pour boire un coup sur ce repas.
-
-Quelle eau limpide, fraîche, délicieuse! J’en puisai à plusieurs
-reprises dans le creux de mes mains réunies et m’en grisai à plaisir.
-Encore une fois j’allais plonger à la source mes deux poings jusqu’aux
-coudes, quand une voix large, sonore, retentissante, emplit soudain les
-châtaigneraies. Dieu! c’était Baptiste...
-
-Je me redressai vivement. La voix reprit la même antienne. Baptiste, à
-coup sûr, paissait dans la prairie de Saint-Michel, et Barnabé était
-avec lui. Comment n’avais-je pas pensé à cela? Je dégringolai à travers
-les hautes herbes.
-
- * * * * *
-
-Quand l’âne m’aperçut, il courut à moi. Encore que je l’eusse fouaillée
-souvent et d’importance, elle m’aimait, la brave bête!
-
-—Bonjour, mon Baptiston, lui dis-je de bonne humeur et lui passant la
-main sur les naseaux, qui se dilatèrent avec délices, bonjour!
-
-Il s’enleva des quatre pieds et se prit à gambader follement à travers
-la prairie.
-
-—Eh bien! quelle mouche t’a piqué, _imbecillas_? s’écria Barnabé.
-
-Je vis le Frère. Il était accroupi à l’ombre d’un bouquet de chênes
-verts, lequel poussait aux marges du ruisseau formé par les eaux vives
-de la fontaine où je venais de me désaltérer. Avec mon cœur tout à la
-joie, mes jambes d’un élan s’emportèrent vers l’ermite. Mais, lorsque
-je comptais qu’il allait se lever pour m’embrasser ou me donner sur
-les épaules la tape affectueuse que j’avais reçue tant de fois, il ne
-bougea aucunement. Je lui souhaitai le bonjour, comme je l’avais fait
-à Baptiste, mais d’une voix timide, presque troublée. Il me regarda et
-ne répondit point.
-
-—Bonjour, frère Barnabé, répétai-je, essayant de lui sourire.
-
-—Tu arrives bien mal à propos, mon garçon, me dit-il.
-
-Mes peurs me ressaisirent.
-
-—Vous ne pouvez donc pas me garder jusqu’au retour de Marianne? lui
-demandai-je, tremblant.
-
-—A cette heure, je n’ai point la tête à ça, fit-il avec un geste
-dépité.
-
-—Alors, il faut que je m’en retourne au presbytère?
-
-—Où tu trouveras visage de bois... Ah ça! voyons, pétiot, es-tu venu
-céans pour me tourner les esprits à l’envers? Par exemple, je voudrais
-bien voir que tu m’empêchasses de gagner aujourd’hui un gros écu de
-cinq francs! Crois-tu que ça coûtera quatre deniers tant seulement, le
-magasin de Félibien, quand il faudra acheter plus de cent pendules et
-des montres en or à n’en plus finir? Va-t-en donc voir si les murailles
-reluisent chez M. Briguemal, à Béziers. Sache, si tu peux comprendre
-cela, que je gagne de l’argent avec ma cervelle en ce moment, et que je
-ne veux pas entendre voler une mouche autour de moi. Braguibus attend
-mes vers pour sa musique, voilà!...
-
-Il plongea sa grosse tête, hérissée de cheveux et de poils, dans ses
-deux mains velues, et, silencieux, demeura roulé en boule sous les
-arbres. Usant de mille précautions, je déposai doucement à ses pieds
-mes livres, mes cahiers, mon écritoire bleue, puis j’allai retrouver
-Baptiste.
-
-Quelle bête admirable! Jamais, à Saint-Michel des Aires, ni peut-être
-en toutes les Cévennes méridionales, ne se rencontra âne plus fort,
-plus doux, plus complaisant. Il avait presque la taille d’un mulet de
-la plaine, et son poil long, soyeux, était d’un noir bleuâtre pareil
-à l’aile lustrée des corbeaux. Les oreilles, droites, semées çà et là
-de petites taches grisâtres, lui retombaient gracieuses, barbelées, le
-long des mâchoires et du col, qu’elles éventaient nonchalamment. Il
-possédait des yeux magnifiques, d’un brun luisant à la fois et amorti;
-c’étaient deux morceaux de velours qu’on venait de détacher d’une pièce
-neuve. Ses dents, régulièrement plantées, affichaient de haut en bas
-des rayures ambrées qui en rendaient l’émail plus éclatant. Avez-vous
-vu quelqu’une de ces grandes coquilles comme les marchands ambulants,
-venus des bords de la mer, en montrent pour les vendre dans nos
-montagnes? Mon oncle en étalait deux sur la cheminée de son salon. La
-bouche profonde de Baptiste avait le même ton rose-tendre, avec le même
-air de fraîcheur et les mêmes miroitements.
-
-Devinant que j’allais à lui, l’âne cessa de battre le pré; il s’avança
-vers moi à petits bonds.
-
-Les bêtes, dans la jeunesse—Baptiste avait à peine cinq ans—sont de
-véritables enfants; elles recherchent les enfants pour courir avec
-eux, folâtrer avec eux, jouer avec eux. L’enfance a le privilége de
-certaines folies innocentes, et ce privilége, parcourant l’échelle des
-êtres, engendre dans toute la création de touchantes affinités.
-
-Je m’agrippai à la crinière de Baptiste et lui grimpai sur le dos. Il
-partit au galop avec des reniflements joyeux.
-
-Comme c’était bon d’aller ainsi à travers les grandes herbes qui
-frôlaient le ventre de ma bête, où disparaissaient mes pieds pendants!
-Des hautes ramures des châtaigniers tombaient sur nous de larges nappes
-d’ombre. Plus loin, le soleil allumait, semblables à des clartés
-jaunes, rouges, bleues, toutes les fleurettes du gazon. Nous ne nous
-occupions pas de ces contrastes. Nous allions à travers l’ombre, à
-travers le soleil, ne songeant qu’à rire, qu’à nous amuser; car,
-tandis que Baptiste s’emportait davantage en son élan insensé, moi je
-riais aux éclats, le talonnant, le pinçant, lui parlant ainsi qu’à une
-personne humaine, et le caressant des deux mains à l’envi.
-
-Barnabé, couché comme un ours sous les chênes verts, se leva. Un
-sifflement suraigu retentit. Ma bête, emportée, s’arrêta court.
-
-—Descends! me cria le Frère.
-
-Je descendis.
-
-—Tu as de l’encre, je crois? me dit l’ermite, qui s’était rapproché.
-
-—Oui, Barnabé.
-
-—Et du papier aussi?
-
-—Certainement.
-
-—Nous aurons besoin de tout cela, fit-il, se passant la main droite
-sur le front et m’entraînant à l’ombre des arbres.
-
-—Asseyons-nous! reprit-il.
-
-Nous nous assîmes.
-
-—Voyons, fillot, serais-tu assez savant pour écrire du patois sur une
-de tes feuilles blanches?
-
-—J’ai copié, l’autre jour, pour mon oncle, un noël en patois, et
-peut-être, en m’appliquant bien...
-
-—Oh! si tu as copié un noël, tu copieras bien ma chanson...
-
-Je l’examinai avec surprise.
-
-—Comment, Barnabé, lui dis-je, vous avez fait une chanson?
-
-—Elle sera très jolie; elle aura cinq couplets... Braguibus va mettre
-son fifre en train...
-
-—Et la défense de mon oncle?
-
-—Je porte tous les respects à M. le curé des Aires, qui doit à mes
-soins le peu de souffle qui lui reste; mais faut-il, pour lui plaire,
-refuser de gagner cinq francs, peut-être dix? Ton oncle croit-il, par
-hasard, que les alouettes tombent rôties à l’ermitage de Saint-Michel?
-La famine m’aurait mis au trou depuis longues années, si j’avais dû me
-passer de mes industries. Le bon Dieu m’aurait-il donné des talents, ne
-devant pas m’en servir? Je ne gagne pas vingt sous chaque jour, moi,
-à dire une messe basse, et je ne connais pas la couleur des écus du
-gouvernement. Ton oncle parle toujours comme le riche, qui, ayant le
-ventre plein, dit aux personnes affamées: «_Ne mangez point ceci, ne
-mangez point cela._» D’ailleurs, les autres ermites de la vallée se
-gênent-ils pour besogner chacun à sa façon? Je ne parle aucunement de
-ton ami Venceslas Labinowski, lequel faisait un métier de déshonneur.
-Mais, sauf Adon Laborie, ermite de Notre-Dame de Nize, qui pratique la
-règle par le menu, les Frères libres de nos Cévennes marchent-ils tous
-en droiture dans le chemin de saint François? Est-ce que, par exemple,
-Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur, ne s’amuse pas un brin à
-l’usure, du côté de Camplong et de Graissessac? Il prête un pois, le
-malin, mais il faut lui rendre une fève. Et Agricol Lambertier, ermite
-de Saint-Pantaléon, qui aime la terre plus que le paradis, ne va-t-il
-pas à la journée afin d’avoir le plaisir de gagner une pièce de dix
-sous et de trousser par-ci par-là les jupons aux filles de Boubals? Je
-passe Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. Pour celui-là, il sent
-la vieille futaille d’une lieue, et l’on n’a pas besoin de lui tirer
-les vers du nez pour savoir qu’il passe moins de temps à nettoyer sa
-chapelle qu’à siffler la linotte dans son cellier. Moi, dès le premier
-âge, de tant loin qu’il me souvienne, j’aimai toujours inventer des
-chansons, et j’en invente encore quand on me paie.
-
-—Cependant, après sa maladie, vous promîtes à mon oncle...
-
-—Je lui promis tout ce qu’il voulut. Autant lui promettre le merle
-blanc, pardi! Fallait-il m’exposer à perdre la soutane et Saint-Michel
-avec? Fallait-il ruiner Félibien et son magasin? Tu ne sais donc pas,
-innocent, que, si M. le curé des Aires m’a mis son habit sur les
-épaules et le bourdon à la main, il a le pouvoir de me déplumer de
-tout cela, moyennant quelques lignes qu’il écrirait à Monseigneur?
-Ce n’est pas très solide, notre Ordre. Me vois-tu, dépouillé de mon
-costume d’ermite, obligé, pour gagner pain, de redevenir ce que je
-fus au temps jadis, un misérable ouvrier en vannerie?... Si quelque
-malheur me forçait jamais à retourner tordre les osiers, là-bas, au
-bord de l’Orb, j’en mourrais de honte. Songez donc, avoir été Frère
-de Saint-Michel; avoir dominé dans ce pays; avoir tiré un pied de
-nez à tous mes confrères, jaloux de mes richesses; avoir cheminé une
-fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, dans l’Espagne, deux fois
-jusqu’à Rome; avoir vu le saint-père, qui m’a parlé; et puis retomber
-aux corbeilles, aux paniers, à tous ces ouvrages grossiers des pauvres
-diables de la rivière!... Cela n’est pas possible et cela ne sera pas.
-
-—Alors, renoncez aux chansons!
-
-—Tu m’ennuies, toi, à la fin des fins, pétiot, et si tu es venu ici
-pour me prêcher, à l’exemple de ton oncle, tu agiras sagement en
-reprenant le chemin de la cure. A-t-on jamais vu un blanc-bec comme
-cela, qui ose tourmenter un homme de mon âge, un homme qui connaît
-tous les pays et tous les mondes de la terre, puisqu’il a pu arriver
-jusqu’en Italie à travers mille villes et mille villages, à un homme...
-
-—Ne vous fâchez pas, Barnabé. Soyez tranquille, mon oncle ne saura
-rien de cette chanson. Voulez-vous me la dicter? Je suis prêt à
-l’écrire, et vous serez content de moi.
-
-Je possédais une plume métallique superbe dans un petit étui en
-argent. Je la retirai délicatement du fourreau. Barnabé sourit. Il prit
-lui-même l’encrier abandonné sur le gazon et en releva le couvercle.
-
-—Ah! si je savais écrire! murmura-t-il avec un soupir douloureux... Et
-dire que le maître d’école des Aires me fait payer dix sous chaque fois
-qu’il me copie une chanson! Le voleur!
-
-Je détachai une feuille de papier réglé de mon cahier de versions, et,
-ramenant mes genoux pour m’arranger une façon de pupitre, j’attendis.
-
-
-
-
-IX
-
-Barnabé, pris de délire poétique, déchire la Muse à belles dents
-
-
-Au moment où je trempais le fin bout de ma plume dans l’encrier, le
-Frère me retint le bras.
-
-—Voici la chose tout uniment, mon garçonnet, me dit-il. C’est le fils
-Garidel qui voudrait se marier à la fille de M. Combal, le maire. Cet
-enfant a vingt-deux ans, il est donc en force de jeunesse; mais s’il
-ne porte pas deux tondus et un pelé dans sa besace, il ne s’en faut
-guère, tandis que la fillette possède du bien au soleil, elle. Oh! ces
-Combal, c’est riche comme la mer. Simon Garidel fut, lui aussi, notre
-maire dans les temps de Charles X; malheureusement, il eut des pertes,
-entreprenant de grosses affaires sur les osiers, et il dut laisser
-l’écharpe à un autre. Pour un brave homme, c’est un brave homme, franc
-comme l’or et honnête comme le bon Dieu... Quel dommage que tout le
-saint-frusquin des Garidel ne vaille pas vingt mille francs, quand
-les Combal ne savent pas ce qu’ils ont!... Tu comprends, de cette
-différence dans leur fortune naissent journellement des discussions
-entre les deux pères. Moi, je crois que si l’affaire dépendait tant
-seulement de M. Combal, elle serait bientôt bâclée, car il n’est pas
-porté sur les écus, notre maire; puis il aime Simonnet, lequel est
-un garçon robuste et plein de vaillance. Mais la Combale est là, et,
-quand il s’agit de ne point laisser s’éparpiller les sous, elle a des
-griffes partout, cette vieille: aux pieds, aux mains et à la langue
-principalement. L’autre jour, en ma présence, comme son mari revenait
-encore aux Garidel, ne lui a-t-elle pas jeté mille paroles insolentes
-au visage, l’accusant de lui manger son bien, et, pour marier _Liette_,
-de vouloir la réduire à la besace et au bâton! Ah! si ma défunte,
-à l’époque déjà ancienne où je vivais en ménage, se fût avisée de
-m’envoyer pareils lardons à la face, quelle danse, avec accompagnement
-d’amarines en guise de tambourin!...
-
-—Et Juliette Combal, que dit-elle de cela?
-
-—Liette! elle pleure et ne souffle mot.
-
-—A sa place, je ne pleurerais point, et j’épouserais Simonnet.
-
-—A la bonne heure! s’écria Barnabé content. Tu seras un homme, toi,
-fillot, je vois ça. Tu as raison: en ce monde, on doit en faire à sa
-tête, surtout quand l’amitié se met de la partie et vous fait cabrioler
-le sang dans l’estomac.
-
-Après une interruption de quelques minutes, il ajouta:
-
-—Simonnet est venu me trouver hier au soir; il était pâle comme
-l’écorce du bouleau et des larmes noyaient ses prunelles. J’ai pensé
-que Dieu l’aiderait en besogne amoureuse si je lui donnais une de mes
-chansons pour la chanter, la nuit, selon l’usage de chez nous, sous
-la fenêtre de sa belle, en compagnie de Braguibus. Mes chansons ayant
-porté bonheur à d’autres, pourquoi n’en irait-il pas de même pour le
-jeune Garidel? Il me comptera cinq francs, vingt sous par couplet.
-C’est convenu entre nous.
-
-Les branches des taillis penchées sur nos fronts s’agitèrent soudain,
-les arbres eux-mêmes secouèrent leurs panaches de petites feuilles
-clair-semées, que la séve nouvelle—elle monte lentement aux troncs
-des chênes—vivifiait goutte à goutte. Entre le Frère et moi, passa la
-longue tête noire de Baptiste.
-
-—A-t-on jamais vu bête plus curieuse! s’écria l’ermite, riant à gorge
-déployée. Il faut qu’elle fourre son museau partout.
-
-Puis, s’adressant à Baptiste:
-
-—Eh! que te font, à toi, qui vas à quatre pattes, les amourettes de
-Simonnet Garidel et de Liette Combal? Réponds, grand _Nicodème_, si tu
-l’oses.
-
-L’âne, interrogé, se mit à braire bruyamment. Barnabé rit de plus
-belle, et je ne me fis pas prier pour l’imiter.
-
-—Il n’existe pas de bourriquet plus esprité en toute création du bon
-Dieu, dit le Frère regardant Baptiste d’un œil attendri. Du reste,
-c’est moi qui l’ai éduqué, et l’on sait dans nos montagnes combien
-je m’entends aux animaux. S’il m’était arrivé, comme à ton oncle ou
-comme à toi, de pratiquer les écoles, je serais devenu un flambeau de
-sapience. Mais on était vannier chez nous, et, au lieu de m’envoyer aux
-livres des savants, mon père m’envoyait aux oseraies de la rivière, en
-m’allongeant des coups de houssine sur le dos. J’étais mauvais sujet,
-paraît-il, étant petit. Je me suis bien amendé tout de même au long
-des années. Cela ne veut pas dire que je sois encore aussi sage que
-saint Michel, lequel, toute sa vie, n’eut qu’une idée en tête: tuer le
-Démon pour faire plaisir au bon Dieu. Et la preuve que je ne suis pas
-toujours le droit sentier de la perfection, où saint François marcha
-sans broncher, c’est que, ton oncle m’ayant défendu de travailler aux
-chansons, j’y travaille tout de même. Que voulez-vous? malgré qu’on
-en ait, il faut que le naturel se montre... Ah! puis c’est si joli,
-une chanson! ça sonne si doux à l’oreille et au cœur, quand Braguibus
-l’accompagne du fifre ou de la voix... Tu vas en juger.
-
-Baptiste, autour de nous, broutait négligemment des touffes de sauge,
-de mauve, de pimprenelle...
-
-—Écoute, toi, mon Baptiston, dit-il. Cela t’instruira toujours un brin.
-
-Baptiste leva la tête, puis, à ma très grande surprise, s’accroupissant
-dans l’herbe, arrêta sur nous ses yeux, où l’on eût cru voir luire de
-vagues pensées.
-
-Je trempai vivement la plume dans l’encrier tout grand ouvert. Barnabé
-avait repris son attitude recueillie.
-
-—M’y voici, dit-il.
-
-Il s’arrêta court. Puis, s’étant à plusieurs reprises tapoté le front
-avec les phalanges noueuses de sa main droite:
-
-—Ciel du bon Dieu! reprit-il, quelle peine m’a coûtée ce premier
-couplet, car je n’ai inventé qu’un couplet depuis hier au soir! C’est
-toujours ainsi avec moi: le commencement se fait tirer l’oreille. Par
-exemple, une fois deux rimes désembourbées, ma chanson roule toute
-seule jusqu’au bout de son chemin; c’est absolument comme une charrette
-tirée par de bons chevaux. Mais il faut trouver ces deux rimes, et
-c’est le diable à confesser. Me suis-je cassé la tête!... Enfin, écris,
-pétiot.
-
-Il me dicta lentement ces vers de sa villanelle amoureuse. Je les
-traduis:
-
- «_Dis-moi, fillette_
- _Si jolie,_
- _Quand tu portes ton rouge tablier,
- Pourquoi, comme une peureuse
- Qui de l’amour craint l’étincelle,
- Te cacher toujours dans la maison?_»
-
-—C’est fini! fit l’ermite, se frottant les mains tout aise.
-
-J’essuyai ma plume avec une feuille souple de chêne vert.
-
-—Comment trouves-tu ça, enfant? reprit-il.
-
-—Superbe, superbe! m’écriai-je émerveillé, en effet, que ce rustre
-eût pu réaliser une strophe que, malgré mon _Epitome_ défriché et le
-problème des _Fables de Phèdre_ si laborieusement résolu, j’eusse été
-bien empêché de mettre debout.
-
-—Je suis bien sûr que tu n’en inventerais pas autant, toi, encore que
-tu lises et écrives couramment, me dit-il, flairant mes préoccupations.
-
-—Je n’en serais pas capable, Barnabé.
-
-Il saisit par un mouvement brusque la page où je venais de tracer mes
-pattes de mouche, et la regarda avec des yeux effroyablement dilatés.
-
-—Et dire que j’ai beau ouvrir mes deux lanternes comme des lunes
-rondes, je ne distingue, sur ce papier, que du noir et du blanc. Ils
-sont heureux, ceux qui s’entendent aux écritures et aux lectures! Moi,
-encore que je ne sois pas une bête, je suis un âne semblablement à
-Baptiste. Cela est-il bien possible que ma chanson soit là devant moi
-et que je ne la voie point! Ces petits signes que vous appelez des
-_lettres_ en votre français, n’ont donc été créés que pour les riches?
-Oh! si je les avais connus, je ne serais pas ermite... Qui sait ce
-que je serais!... Quoique Polonais, ce gueux de Venceslas lisait et
-écrivait...
-
-Ses yeux s’obscurcirent d’une buée épaisse. Le sentiment de son
-ignorance venait d’arracher presque des larmes au Frère libre de
-Saint-François.
-
-Il plia la feuille de papier, et, avec mille précautions pour qu’elle
-ne se froissât point, la glissa dans la fausse poche de sa soutane.
-
-—Tu n’as rien oublié au moins? me demanda-t-il.
-
-—Rien, Barnabé.
-
-—Présentement, il s’agit de remercier le bon Dieu. Allons, fillot, un
-_Adoremus_.
-
-Nous tombâmes à genoux sur le gazon, et à pleine voix nous chantâmes,
-comme nous l’eussions fait dans l’église des Aires:
-
-«_Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum._»
-
-Nous nous remîmes debout. L’ermite siffla de nouveau, plaçant deux
-doigts entre ses dents. Baptiste, prévenu, se dressa sur pieds.
-
-—Le soleil arrive à mon bourdon, me dit le Frère.
-
-Il me montra son bourdon fiché en terre à quelques pas; le soleil, en
-effet, en incendiait le petit miroir.
-
-—Il va être onze heures. Montons à Saint-Michel. Aussi bien, l’un
-et l’autre, poserons-nous nos coudes sur la table avec plaisir. Pour
-moi, quand la minute a sonné, on ne me vit jamais tourner le dos à la
-mangeoire.
-
-Nous enfilâmes un sentier ombreux dans les rocailles. Baptiste se
-prélassait gentiment devant nous.
-
- * * * * *
-
-Je n’ai jamais bien compris pourquoi les chardonnerets, qui volent aux
-monts d’Orb par bandes innombrables,—il pousse tant de chardons pour
-les nourrir au pays cévenol!—choisissent de préférence pour y bâtir
-leurs nids les fourchettes des amandiers. Est-ce la fleur parfumée
-de cet arbre, lequel s’endimanche de blanc dès les premiers jours de
-février, qui les attire? Pourtant ces pauvres chardonnerets devraient
-se méfier, les branches de l’amandier étant si maigres et si grêle
-étant son feuillage. Cette transparence fait tout découvrir, tout
-jusqu’au fin bout du bec de l’innocente bestiole, étendue comme morte
-sur sa couvée.
-
-Au lieu de tirer à gauche vers la porte de l’ermitage, Barnabé tira à
-droite, m’entraînant du côté du verger.
-
-—Les nichées mûrissent de jour en jour, mon garçon, me dit-il, les
-oiseaux seront aussi tendres que des prunes.
-
-Il leva la main au-dessus de sa tête, et j’ouïs de petits piaulements
-étouffés.
-
-—Oh! Barnabé, ne leur faites pas de mal! implorai-je.
-
-—Tu les veux?
-
-—Oui, oui, je les élèverai au presbytère.
-
-J’entr’ouvris mon gilet pour les recevoir dans mon sein, les y
-réchauffer, les y sentir... Mais des taches de sang me rougirent la
-chemise.
-
-—Comment, vous les avez blessés? demandai-je.
-
-—Je te l’ai promis, je veux que tu fasses un déjeuner à te lécher
-babines jusqu’à demain.
-
-—Mon Dieu! balbutiai-je bouleversé.
-
-Ma voix s’embarrassa.
-
-—J’ai du lard de cette année, frais et tendre comme le beurre du mont
-Caroux, reprit l’ermite promenant sa langue large et pointue sur les
-poils hérissés de sa moustache.
-
-—Je n’aime point le lard, moi, Barnabé!
-
-Il décrocha deux autres nids du milieu des branchages, puis de nouveau
-étouffa les petits entre ses mains.
-
-—Méchant! méchant! m’écriai-je.
-
-Le Frère rit à faire trembler sur ses épaules les coquilles de sa
-pèlerine de lasting.
-
-—Oui, vous êtes un méchant! continuai-je exaspéré. Je vous en
-préviens, du reste, si vous persistez à tuer ces chardonnerets qui sont
-si gentils, au lieu de me les donner pour être apprivoisés dans une
-cage, je vous dénoncerai à mon oncle, dès son retour.
-
-L’ermite s’amusa de ma fureur enfantine. Pour me narguer, il atteignit
-un nid de linottes dans un fourré, au-dessus d’un grand chèvrefeuille
-pourpre, à l’extrémité du plateau. Tant de cruauté me fit perdre la
-tête.
-
-—Soyez tranquille, Frère de démon, dis-je les dents serrées, mon oncle
-saura à quelle besogne impie vous employez votre temps à l’ermitage de
-Saint-Michel.
-
-—Ton oncle se moquera de toi, pétiot.
-
-Il commença à plumer les bestioles.
-
-—Pourvu qu’il ne vous oblige pas à lui restituer votre soutane, qui
-est à lui, en apprenant que vous vous occupez toujours de chansons avec
-Braguibus...
-
-J’avais à peine articulé ces mots, que la lourde main de Barnabé
-s’abattit sur mes épaules. Épouvanté, je jetai les yeux sur lui. Toute
-sa face, si débonnaire, si joviale, avait soudainement pris un aspect
-farouche. Sa bouche ricanait, montrant des dents acérées semblables aux
-crocs de nos chiens-loups, chez les Catalans du Planol.
-
-—As-tu envie que je te lance par delà ces granits?
-
-Il me désigna l’effroyable précipice que masquait à peine un rideau
-d’épines et de genévriers confondus.
-
-—C’est pour m’effrayer sans doute! balbutiai-je, affectant une
-assurance que j’étais bien loin de posséder.
-
-Il me happa au collet de ma veste, et, avec cinq de ses doigts
-crochus, résistants, me souleva de terre comme une plume. Je me crus
-perdu et fermai les yeux à tout événement.
-
-—Barnabé! râlai-je, Barnabé, je vous demande pardon!...
-
-Il me lâcha. Je m’affaissai à ses pieds sur la roche nue.
-
-—Tout ça n’est qu’un amusement, pétiot, c’est pour rire, fit-il,
-m’aidant à me replanter sur quilles... Aussi, pourquoi me contrarier
-les esprits? Tu comprends bien que je suis plus fort que toi, que tu ne
-pèses pas une once à mon poignet. Mettons que je t’eusse jeté là-bas
-sur les pierrailles du ruisseau de Lavernière; n’ayant pas des ailes
-aux côtes, tu te serais aplati la tête comme une fougasse dans un four,
-n’est-il pas vrai? Eh bien, qui m’aurait demandé raison de ta mort?
-La justice? Je me moque bien de la justice. J’en ai fait des farces,
-moi, au nez des gendarmes, durant mes quêtes dans la montagne et dans
-la plaine. Une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache... Enfin...
-J’aurais répondu à ta justice que tu avais glissé au long de quelque
-pente en courant après des nids de martinets, et tout aurait été fini...
-
-Ces paroles scélérates, bien que mon âge ne me permît pas d’en sonder
-toute l’horreur, me glacèrent jusqu’aux moelles.
-
-—Allons, allons, ajouta le Frère reprenant son gros rire, assez de
-sornettes et d’almanachs. Le temps se passe, et mon estomac reste vide
-comme une gourde fêlée.
-
-Il regarda la raie d’ombre que la corde de la cloche, tombant du haut
-du toit, dessinait sur la muraille blanche de Saint-Michel.
-
-—Il est midi, dit-il. Enfant, sonne l’_Angelus_; moi je vais allumer
-le feu pour nos brochettes.
-
-En chancelant, je m’acheminai vers la chapelle, et Barnabé, après avoir
-fait le signe de la croix, disparut, marmottant dans sa course le latin
-des versets et des _Ave Maria_.
-
-
-
-
-X
-
-On boit le frontignan de Gathon Molinier, mais on guigne son jambon.
-
-
-Ce fut à peine si mes bras, paralysés par une terreur qui me faisait
-trembler sur pieds comme un roseau, eurent la force de tirer la corde
-et de frapper sur la cloche les coups répétés de l’_Angelus_. Je me
-sentais mourir. Je balbutiai la prière, ainsi que j’en avais contracté
-l’habitude avec mon oncle au presbytère. Mais combien ma ferveur
-fut plus profonde ici que là-bas! Pour décider la Sainte-Vierge à
-intervenir en ma faveur, quand j’étais tombé aux mains d’un homme qui
-semblait en vouloir à ma vie, je récitai, en outre des _Ave Maria_,
-l’oraison de saint Bernard commençant par ces mots: «_Souvenez-vous, ô
-très pieuse vierge Marie_...»
-
-Je me sentis un peu rafraîchi, soulagé, rassuré.
-
-Cependant je ne savais me décider à rejoindre le Frère en son
-ermitage. La pensée me traversa l’esprit de lui fausser brusquement
-compagnie et de courir frapper à la porte de M. Anselme Benoît. Ah!
-certes, depuis que je commençais à connaître Barnabé, il s’en fallait
-que M. Anselme Benoît m’inspirât l’effroi qui m’avait empêché, le
-matin, d’aller prendre gîte chez lui!
-
-Je me mis à longer le mur de la chapelle au hasard. Bientôt, sans trop
-me rendre compte du but de mes pas, je m’acheminai vers la fontaine
-cristalline où je m’étais désaltéré. Une fois arrivé là, j’entrevoyais,
-dans les effarements de ma pauvre cervelle troublée, le moyen de me
-dissimuler derrière les troncs énormes des vieux châtaigniers et de
-m’échapper jusqu’aux Aires sans être aperçu.
-
-Je tournais, en m’effaçant dans l’ombre projetée par les hautes
-murailles, l’angle de la chapelle, et j’engageais le pied dans
-l’échancrure du granit, lequel, en cet endroit, forme comme un
-gigantesque escalier, quand une voix rude, hélas! trop connue, m’appela
-soudainement.
-
-—Eh bien! où t’en vas-tu? me dit l’ermite, qu’en une seconde ses
-jambes démesurées avaient porté jusqu’à moi.
-
-Je demeurai interdit.
-
-—Comment, le séjour de Saint-Michel te pèse déjà? reprit-il.
-
-—Non, Barnabé, répondis-je.
-
-Puis j’ajoutai avec un effort qui fit perler des gouttelettes de sueur
-à mon front:
-
-—J’allais à votre fontaine, là-dessous, pour me laver les mains avant
-le déjeuner.
-
-—Si c’est parce que, tout à l’heure, je t’ai refusé les chardonnerets
-que tu cherches à t’ensauver, c’est bien une folie d’enfant, cela. Sois
-tranquille, mon garçonnet, les oiseaux ne te manqueront point, puisque
-tu aimes ces bestioles. Dans le verger tant seulement, j’ai découvert
-plus de trente nichées; tu pourras les prendre à mesure qu’elles
-mûriront; je te fais présent de toutes.
-
-—De toutes, Barnabé?
-
-—As-tu une cage?
-
-—J’en ai une petite à la cure.
-
-—Je t’en fabriquerai une grande, moi-même, en osier. Ça me connaît,
-l’osier. Il faut voir comme je le travaille! Mes doigts s’entendent
-aux treillis les plus compliqués. J’invente des fleurs, je fais des
-rosaces, des cocardes, des calices, des ostensoires, et pour les cages
-à deux, quatre, six compartiments, il n’existe pas d’ouvrier pareil.
-Ah! je suis un fier homme, va, quand je veux m’en donner la peine...
-Es-tu content à présent?
-
-—Vous êtes bon, Barnabé, vous êtes le meilleur des ermites!
-m’écriai-je, subjugué à la fois et un peu servile.
-
-Au même instant, je sentis tout mon visage comme noyé dans la barbe
-profonde du Frère, et des baisers bruyants claquèrent sur mes joues.
-
-Baptiste, qui vaguait à travers le plateau, vint me flairer amicalement
-aux jambes. Foin de mes peurs! je suivis Barnabé et son âne vers la
-porte entr’ouverte de l’ermitage.
-
- * * * * *
-
-Dans la cheminée, large et haute, un fagot de branchettes sèches
-achevait de se consumer. Les braises incandescentes lançaient de
-courtes flammes blanches. Le Frère, avec une large pelle, ramena sur le
-devant du foyer les charbons rouges accumulés, puis abaissa dessus un
-gril de fer noir et luisant.
-
-—Fais-moi passer les brochettes, pétiot, me dit-il.
-
-Sur le coin d’une table en noyer massif, qui occupait le milieu
-de la vaste pièce,—sans doute salle d’armes de l’ancien château
-féodal,—trois brochettes avaient été disposées en un plat de grosse
-faïence verte. Pauvres chardonnerets du verger! ils tenaient leurs
-pattes et leur bec repliés dans une chemisette blanche de lard fin, et
-une lancette acérée d’épine leur avait traversé le corps d’outre en
-outre. L’ermite tendant la main vers moi, je lui abandonnai le plat.
-
-—A la saucisse maintenant! s’écria Barnabé, ayant posé les oiseaux sur
-le gril.
-
-Il ouvrit une porte à gauche et s’éclipsa.
-
-Je me trouvai seul avec Baptiste, lequel, s’étant faufilé dans
-l’ermitage sur nos talons, baguenaudait librement à travers l’immense
-cuisine, flairant de temps à autre la table, comme pour se renseigner
-sur les mets qu’on allait servir.
-
-—Tu as donc toujours faim, toi? lui demandai-je.
-
-Il vint à moi... Il regarda les chardonnerets qui crépitaient en
-rôtissant.
-
-Barnabé rentra.
-
-—Eh bien! grand poilu, fit-il apostrophant Baptiste, vas-tu me
-débarrasser le plancher, et au galop!...
-
-En même temps il leva sa main droite, où pendait un long pli de
-saucisse, désignant à l’âne le fond de la cuisine. La pauvre bête, les
-oreilles basses, la queue entre les deux cuisses comme après quelque
-horion, s’éloigna, et finalement disparut dans l’ombre d’un arceau.
-
-L’ermite retourna les chardonnerets, serra les brochettes l’une contre
-l’autre, maintenant que le feu en avait réduit le volume, et installa
-la saucisse sur le gril.
-
-—C’est de la saucisse de Saint-Gervais, dit-il, me la montrant du
-doigt. Remarque si elle est ronde et fraîche! Il n’y a pas une mie de
-pain là-dedans, c’est tout cochon et pur cochon. Ah! bien oui, du pain
-et des œufs dans la saucisse! On ne connaît pas cette fabrication-là
-à Saint-Gervais... A Murat, on arrange des andouillettes si bonnes
-qu’on en mangerait sans fin jusqu’aux portes de l’enfer. A Douch,
-les boudins sont excellents. A Rosis, avec les oreilles du porc, on
-fait des fromages de chair qui vous remontent l’appétit. Mais pour la
-saucisse, vois-tu, mon fillot, il n’y a que Saint-Gervais. J’ai quêté
-celle-ci dans le courant de janvier, vers la semaine des Rois, chez une
-fournière qui demeure au bord de la rivière de Mare. Elle s’appelle
-Agathe Molinier, ou _Gathon_ tout simplement. Il lui reste encore deux
-jambons pendus à une poutrelle. Enfin, on verra plus tard pour ces
-jambons.
-
-Il retourna la saucisse.
-
-Il reprit:
-
-—Quelle femme, cette Gathon Molinier! religieuse comme une image, et
-donnante comme la main du bon Dieu qui remplit le bec à sa créature
-chaque matin... Ça me remet dans l’idée que cette brave dévote de
-Saint-Gervais—elle ne me renvoya jamais besace vide—m’a donné une
-bouteille de frontignan. En voilà du vin qui vous feutre chaudement
-l’estomac! Le mari de Gathon, Jacques Molinier, un raccoutreur de
-barriques et de tonneaux, en retournant de par là-bas d’une ville
-marinière qui s’appelle Mèze, lui avait rapporté cette fiole. Nous la
-boirons à sa santé. Je n’ai pas chaque jour à ma table le neveu de M.
-le curé des Aires!
-
-Il s’en alla de nouveau.
-
-J’entendais encore le pas de Barnabé sur les marches retentissantes
-de la cave, quand il se produisit dans la cuisine un événement qui
-manqua de me faire perdre la tête. Les braises où venaient de rôtir
-doucettement les chardonnerets, imbibées de graisse par la grosse
-saucisse de Saint-Gervais, laquelle rendait du jus par tous les
-pores, s’enflammèrent. En moins d’une seconde, tout disparut dans un
-effroyable incendie, qui non-seulement embrasait le gril, mais s’était
-encore répandu jusqu’aux pierres du foyer, humides et fumantes.
-
-—Barnabé! Barnabé! m’écriai-je au désespoir.
-
-Il m’entendit et remonta quatre à quatre.
-
-—Miséricorde! fit-il.
-
-Il sauta sur le gril, souffla, souffla, souffla si fort et si dur
-que les flammes cédèrent. La saucisse de Gathon Molinier et les
-chardonnerets du verger apparurent légèrement charbonnés.
-
-—Cela leur vaut une flambée, dit le Frère, renversant le gril sur le
-plat... A table, mon garçonnet!
-
-Tandis que, d’une dent indolente, peu convaincue, je m’exerçais sur la
-saucisse de Saint-Gervais, Barnabé avala deux brochettes. Il fallait
-voir avec quel entrain il dépêchait la besogne. Une bête pour une
-bouchée, et je néglige les gros morceaux de pain qu’il engloutissait
-avec les oiseaux.
-
-—Allons donc, me répétait-il, allons donc, mange. Nous ne sommes pas
-ici pour compter les solives du plafond.
-
-Il est clair que, n’ayant aucune faim,—le chocolat de mon oncle me
-remplissait encore l’estomac,—je faisais assez piètre mine au repas.
-Du reste, pourquoi ne point avouer que la saucisse de Gathon Molinier
-ne stimulait en aucune façon mon appétit? Je regardais dans le vide,
-portant les yeux tantôt aux murailles, tantôt sur Barnabé, surtout vers
-la porte par laquelle Baptiste venait de disparaître sous les arceaux.
-
-—Si tu ne peux mordre à la pitance, bois un coup alors, me dit le
-Frère entre deux pauvres linottes qu’il engouffra comme des noisettes.
-
-Et, me remplissant le verre de frontignan, lequel coulait sans bruit
-comme l’huile d’or de la plaine:
-
-—Vois-tu, mon pétiot, me dit-il, je suis de l’avis de Barthélemy
-Pigassou, l’ermite de Saint-Raphaël: le vin est ce qu’il y a de
-meilleur dans la vie de ce monde. Le frontignan, voilà un vrai paradis!
-Va, va, tu sauras ça un jour... Quelle différence entre le frontignan
-et le maraussan, Jésus-Dieu! Si M. Briguemal, qui aime tant le vin
-blanc de sa cave, goûtait celui-ci! Dans le fait, il vaut mieux que
-nous soyons seuls à cette heure: elle est si petite, cette fiole de la
-brave Gathon!
-
-Il l’atteignit encore sur la table et acheva de la vider sans façon, à
-la régalade.
-
-—Si Anselme Benoît, qui fait tant de ravages dans nos montagnes,
-barbouilla-t-il, au lieu de ses drogues baillait du bon vin à ses
-malades, il ne les mènerait pas au cimetière par douzaines... Mais
-finalement, il faut que les médecins vivent et que les curés mangent de
-bonne soupe.
-
-Il allongea le bras pour saisir une bouteille de vin rouge.
-
-—Ciel de Dieu! marmotta-t-il en faisant sauter le bouchon, comme ces
-chardonnerets altèrent! Toutes les fois que j’ai le malheur de toucher
-à ces coquins d’oisillons, il faut de toute nécessité que plusieurs
-litres y passent. Ça se comprend dans le fond: ces bêtes avalent
-toutes sortes de graines sèches, elles se rafraîchissent rarement le
-bec, encore que l’eau ne manque point ici, et ça vous a un sang chaud,
-chaud!... A moi, ces oiseaux allument l’enfer dans l’estomac et dans
-le gosier... Sans compter que le lard rôti, flambé, brûlé, me gratte
-la langue comme une râpe et achève de me faire courir des charbons par
-tout le corps... Tu ne sens rien, toi, pétiot?
-
-—Non, Barnabé, je ne sens rien.
-
-—C’est qu’aussi tu es là, devant ton assiette et ton verre, aussi
-emprunté que le dimanche, quand tu te plantes debout pour chanter
-l’épître dans l’église... Oh! tu as une jolie voix, une voix de
-rossignol dans la feuillée. Moi, quand j’étais enfantelet,—il y a plus
-de quatre matins,—je piaulais aussi comme le fifre de Braguibus. Je
-montais, je descendais, je remontais, je redescendais...
-
-Il s’interrompit, et soudain entonna ce noël très populaire aux
-Cévennes:
-
- «Jésus est né dans l’étable,
- _Sanctum Dominum Jesum_.
- Voyez comme il est aimable!
- _Sanctum Dominum nostrum._»
-
-L’ermite, qui s’était mis debout, alla ainsi jusqu’à la fin du
-quatrième couplet, ayant bien soin, après chaque strophe, de s’arrêter
-quelques secondes pour vider son verre et me forcer à toucher au mien.
-Comme je savais, moi aussi, le cantique par cœur, dès le quatrième
-verset, entraîné presque à mon insu, je joignis ma voix de fausset
-à la voix de basse du Frère, et, durant une heure, l’ermitage de
-Saint-Michel envoya aux échos d’alentour le plus étrange concert qui
-fut jamais.
-
-Cependant, tandis que j’étais toujours en verve et disposé à
-poursuivre,—le noël n’a pas moins de vingt-cinq couplets,—Barnabé
-m’abandonna tout à coup. Effrayé d’entendre ma voix unique, laquelle
-avait atteint un diapason absolument inconnu dans l’art musical, je me
-tus à mon tour.
-
-L’ermite éclata de rire. Il se rassit.
-
-Alors seulement je m’aperçus que la face de Barnabé était
-effroyablement rouge et que ses yeux, noyés dans des vapeurs humides,
-n’avaient plus ni regard ni vie. Qu’allait-il lui arriver? Dix fois, il
-tenta de décrocher les hauts boutons de sa soutane pour donner aisance
-à son cou musculeux. Malheureusement ses doigts, qui tremblaient, ne
-réussirent pas à rencontrer les boutonnières. Pourquoi ses doigts
-tremblaient-ils? Sa main était si sûre lorsqu’elle saisissait les nids
-aux branchettes fourchues du verger! Enfin la soutane, tourmentée à
-tort et à travers, céda, et le Frère laissa voir, non-seulement son
-cou aux veines saillantes et pleines, mais aussi toute sa poitrine
-puissamment arquée, nerveuse, velue comme le dos de la hyène des
-Catalans. A ce spectacle nouveau pour moi, je rougis et ne pus
-m’empêcher de baisser pudiquement les yeux.
-
-L’ermite rit de plus belle; mais ce rire sans éclat, saccadé, presque
-bourbeux, m’épouvanta.
-
-—Barnabé! m’écriai-je.
-
-Sa prunelle recouvra quelque lumière.
-
-—Eh bien, quoi? me dit-il.
-
-—Si vous vouliez me le permettre, j’irais me promener un peu avec
-Baptiste... par là..., pas bien loin.
-
-—Baptiste! bredouilla-t-il. Ah! bien, avec Ba... Baptiste.
-
-—Oui: je ne le fatiguerai pas... Je retournerai ici bientôt.
-
-—Oh! oui... bien... bien.... tôt.
-
-Au moment où je m’effaçais dans l’ombre des arceaux, le Frère se
-souleva.
-
-—Je le défends! je le défends! s’écria-t-il.
-
-Je revins vers la table, tout intimidé.
-
-—Je voudrais bien voir, reprit l’ermite avec un geste de menace, je
-voudrais bien voir que tu eusses l’audace de mener mon âne au Planol
-pour l’y faire mordre par toutes les bêtes sauvages des Catalans. Pour
-le coup, si tu t’avisais d’endommager Baptiste en quelque façon, c’est
-moi qui te travaillerais les côtes.
-
-Je tremblais comme la feuille d’un amandier exposé au vent sur le
-plateau.
-
-—Mais, Barnabé, balbutiai-je, retenant les larmes dont mes yeux
-s’étaient remplis soudainement, je n’ai jamais eu l’intention de
-conduire Baptiste chez les Catalans.
-
-—Tu n’as jamais eu l’intention?...
-
-—D’ailleurs, nous sommes loin du Planol, ici, à Saint-Michel.
-
-—Tu n’as jamais eu l’intention? vociféra-t-il.
-
-—Non, Barnabé, non...
-
-—Et l’autre fois, chez ton père?...
-
-Il se mit debout, furieux, allongeant les mains pour me saisir.
-
-Je ne fis qu’un bond jusqu’à la porte. Au moment où je la franchissais
-comme affolé, j’entendis des chaises qui se renversaient, des verres
-et des bouteilles qui se brisaient, puis le bruit sourd d’un corps qui
-tombait lourdement.
-
-Je me retournai. L’ermite, ivre-mort, s’était de tout son long étendu
-sur le carreau.
-
-Je m’esquivai précipitamment.
-
-
- FIN DU LIVRE PREMIER.
-
-
-
-
- LIVRE DEUXIÈME
-
-
-
-
-_L’IDYLLE_
-
-I
-
-La tombée de la nuit, qui ferme le calice des fleurs, entr’ouvre l’âme
-des enfants.
-
-
-Je courus tout d’une haleine jusqu’à l’extrémité du plateau. Là, des
-bouillons blancs, qui formaient, amalgamés avec des églantiers en
-fleurs, une sorte de muraille, m’arrêtèrent heureusement. Encore un
-pas, et, du haut de la roche à pic, je roulais dans le précipice au
-fond duquel babille sur des cailloux ronds le ruisseau clairet de
-Lavernière.
-
-J’eus un frisson quand, à travers la frondaison transparente, mon
-œil plongea dans l’abîme, et vivement je me rejetai en arrière. Je
-pris le premier sentier s’offrant à mes pas: c’était celui du verger.
-En arrivant à la porte de ce Jardin de Délices,—car en cet endroit
-charmant piaulaient des nichées par centaines, et Dieu sait si les
-oiseaux me tinrent au cœur tout le long de mon enfance!—une réflexion
-m’arrêta: pourquoi, ne pouvant vivre chez Barnabé, qui m’effrayait
-sans cesse et finirait par m’allonger quelque mauvais coup, ne
-profiterais-je point de cette occasion unique pour me sauver?
-
-Harcelé par la peur, je vaguai je ne sais combien de temps à travers le
-plateau ronceux, cherchant le chemin des Aires et ne parvenant pas à le
-découvrir. Tout à coup, à ma grande surprise, je me retrouvai devant
-la porte à claire-voie du verger. J’avais un mal de tête horrible,
-et les arbres fruitiers, grêles et noueux, me paraissaient grands et
-droits comme des peupliers. Que se passait-il donc en moi? Les jambes
-me faisant à peu près défaut, je tâtai de mes deux mains mal assurées
-les fragments de granit, qui, pareils à des vertèbres, saillent à
-l’échine du plateau, et je gagnai un petit coin écarté, assez éloigné
-de l’ermitage. Juste à ce point cessent les amandiers, les abricotiers,
-les sorbiers, et le châtaignier, un moment délogé de son domaine,
-reprend royalement possession d’une terre qui lui appartient.
-
-Je connaissais cette retraite où disparaissaient les âpretés du rocher
-nu, que tapissait une herbe épaisse, où poussaient, en manière de
-bordure, chardons violets, menthes sauvages, asphodèles et giroflées.
-J’y étais venu plus d’une fois, les jours de congé, avec Baptiste et
-Barnabé. L’habitude maintenant m’y reconduisait.
-
-Jamais le gazon ne m’avait semblé plus touffu, plus frais, plus
-invitant. Je résistai peu à la séduction: mes genoux se plièrent
-d’eux-mêmes, et, comme le Frère étendu dans la cuisine de l’ermitage,
-moi, dont le frontignan de Gathon Molinier, le noël en vingt-cinq
-couplets, avaient alourdi les esprits, à mon tour je me laissai aller
-de toute ma taille, m’allongeai délicieusement, fermai les yeux et
-m’endormis.
-
-Quand je relevai mes paupières appesanties, l’ombre des arbres s’était
-singulièrement allongée sur le plateau de Saint-Michel. Je regardai
-autour de moi. Le verger bruissait comme une immense cage. C’était
-partout des pépiements timides, des cris aigus, des chants perlés,
-des bruits d’ailes. Pas une branche qui n’eût son oiseau perché.
-Quel réveil ravissant! Au-dessus de ma tête, un bouvreuil à son aise
-picorait les bourgeons tendres d’un néflier; je voyais sa jolie tête
-noire se baisser, puis se relever en cadence. Plus loin, un verdier,
-dont j’apercevais la queue jaune, les deux mignonnes jambettes roses,
-paraissait fort occupé à bâtir son nid dans une touffe de jeunes
-feuilles, à la cime d’un pommier. Enfin, à quelques pas du gazon où je
-demeurais vautré, le bec ambré d’un gros merle sortit d’un buisson de
-houx. Je fis un geste; le merle, sifflant, s’envola.
-
-Cependant, bien que la présence de tant d’oiseaux alertes, en quête
-de leur repas du soir, m’annonçât que l’heure était déjà avancée, je
-ne pouvais me décider à quitter mon réduit agreste, à la frontière
-extrême du verger. Où irais-je, d’ailleurs? Rentrerais-je à l’ermitage?
-Cette perspective, sans m’effrayer autant qu’on pourrait le croire, me
-souriait médiocrement. Partirais-je pour les Aires, maintenant que,
-remis de mon trouble par un sommeil réparateur, je ne devais plus
-hésiter à en découvrir le chemin sous bois? Je ne savais me résoudre à
-rien. En attendant de prendre un parti, dans la demi-somnolence où se
-complaisait mon âme, je m’intéressais à tout ce qui se passait sur le
-plateau.
-
-Après les oiseaux se chamaillant pour des bourgeons, des fleurs, des
-bouts d’herbe verte, des touffes de séneçon, de vieilles baies de
-genévrier desséchées découvertes sous l’arbuste qui faisait peau neuve,
-les arbres attirèrent mon attention. La plupart des troncs étaient
-tordus, déjetés, rogneux. Les branches, inclinées presque toutes dans
-la direction du midi, avaient des attitudes éplorées qui dénonçaient
-les luttes soutenues avec acharnement. Se pouvait-il, en effet, que
-le vent, les ayant à ce point infléchies, ne les eût pas du même
-coup emportées? Sans doute la roche dure, après avoir reçu ces hôtes
-malgré elle, habituée désormais à leur ombrage, se refusait-elle à les
-laisser partir et les retenait-elle par toutes les racines et par tous
-les fils. Le fait est que ces amandiers, ces pommiers, ces sorbiers,
-ces cerisiers, qui, le matin, étincelaient dans tout l’éclat de leur
-floraison blanche et rose, paraissaient, ce soir, à mesure que l’ombre
-les envahissait, singulièrement tristes et nus. Une chose me frappa:
-les fleurs, qui, dans les ténèbres commençantes, brillaient comme
-autant de lumières, au moment où les derniers rayons quittaient le
-plateau, s’éteignirent soudainement.
-
-Je me levai surpris, amenai à moi une branchette d’amandier et
-regardai. Les corolles, repliant leurs folioles éclatantes, venaient
-toutes de se refermer. Je dirigeai un œil irrité vers Caroux. Jamais
-cet énorme bloc de granit brun, que la main de Dieu roula dans la
-vallée d’Orb comme un nœud tout-puissant pour attacher la montagne à
-la plaine, ne mérita mieux que ce jour-là son nom de _Caroux_, tête
-rouge, _caput rubrum_. Le soleil couchant l’embrasait tout entier,
-vermillonnant ses crêtes dentelées, faisant resplendir ses crevasses,
-ses précipices, allumant par milliers des incendies à ses flancs
-rugueux. Tout d’un coup, l’astre tomba derrière la montagne, et la
-nuit, l’odieuse nuit, tira son rideau sur les cieux.
-
-—O Marianne! Marianne! êtes-vous au moins arrivée à Éric! m’écriai-je,
-saisi d’une émotion subite.
-
-Sans savoir pourquoi, j’éclatai en sanglots.
-
-—Eh bien! eh bien! mon garçonnet, que veut dire tout ceci? s’écria,
-dans le silence du plateau où les oiseaux ne bougeaient plus, la grosse
-voix de Barnabé.
-
-Je me retournai et vis le Frère. Assis à vingt pas de moi, au beau
-milieu de l’allée principale du verger, il tordait entre ses doigts
-agiles de longues tiges d’osier blanc.
-
-—Quelque abeille t’a donc piqué, que tu pleures comme un robinet de
-fontaine? me dit-il, riant de ce rire franc, communicatif, qui me
-réjouissait autrefois, et que je ne lui connaissais guère depuis ma
-venue à Saint-Michel.
-
-—Je pensais à Marianne, à notre Marianne du presbytère, balbutiai-je.
-
-—C’est que j’ai des abeilles ici. Elles me font du miel aussi jaune,
-aussi doux, que le miel du Narbonnais. Regarde!
-
-Il leva la main, me désignant de belles ruches, disposées dans les
-fentes du rocher.
-
-—Croyez-vous que Marianne soit arrivée à Éric maintenant? lui
-demandai-je, impuissant à distraire ma pensée de la pauvre vieille
-cheminant vers son pays natal.
-
-—Sois tranquille, mon pétiot; à cette heure, Marianne a vu le visage
-de son frère et l’a embrassé.
-
-—Ah! tant mieux! soupirai-je.
-
-Je sentis, dans ma poitrine, mon cœur qui se dilatait délicieusement.
-La nuit me remplissait de terreurs intimes indicibles, et je
-retournais, avec un attendrissement que je m’efforçais de contenir, à
-tous ceux qui m’étaient chers.
-
-Au moment où ma pensée inquiète visitait le presbytère, mon
-petit lit étroit dans l’alcôve où je ne coucherais pas,—où
-coucherais-je?—l’ermite me regarda avec bonté. J’allai à lui: j’avais
-besoin d’aller à quelqu’un.
-
-—C’est peut-être ma grande cage que vous commencez là, Barnabé? lui
-dis-je, osant toucher les branchettes d’osier.
-
-—Pour une vérité, voilà une vérité, enfant, répondit-il d’un ton
-joyeux. T’ayant un peu molesté ce matin, il faut bien que je te gâte un
-peu ce soir. Que veux-tu? j’étais en pointe de vin au déjeuner, ce qui
-ne m’était pas arrivé depuis tant et plus. Oh! moi, je ne ressemble
-point à Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. C’est le frontignan qui
-a fait le coup. Que Gathon Molinier aurait agi sagement, gardant sa
-bouteille et me donnant son jambon! Enfin, pour ce jambon, on verra:
-j’ai l’œil dessus...
-
-Il s’interrompit, et, d’une main preste, posa les premiers rayons de la
-porte de ma cage.
-
-—En avons-nous chanté un noël superbe! reprit-il. Si nous avions été
-à l’église, à la messe de minuit, toi portant ta soutanelle rouge de
-cardinal, moi ma pèlerine neuve à coquilles, comme ton oncle aurait
-été content!... D’abord, il faut lui rendre justice, ce frontignan
-vous donne une voix!... Tiens! il eût été prudent tout de même de
-garder un verre de cette liqueur pour après-demain, quand je serai
-obligé d’enseigner ma chanson à Simonnet et à Braguibus. Ils viendront
-tous les deux ici jeudi, à la vesprée. Mon Dieu! je sais bien que ce
-Braguibus manœuvre le fifre mieux que ne le fit jamais un autre en ce
-pays, et qu’il prend les airs d’un tour de main, comme moi les fourmis
-volantes, quand j’en attrape aux vendanges pour attirer les becfigues
-à mes trébuchets. Ça vous a des ventres, ces becfigues!... C’est
-égal, malgré les talents de Braguibus, une goutte de frontignan me
-rafraîchissant la luette, il me semble que j’aurais mieux rossignolé ma
-chanson. D’ailleurs, tant plus on fait valoir sa marchandise, tant plus
-on en retire de profit. Tu comprends cela, n’est-il pas vrai, fillot?
-
-—Mais votre chanson n’est pas finie, articulai-je timidement.
-
-—Voilà le malheur! Ah! si elle était finie! Dans les temps, j’allais
-vite en la besogne des rimes; à présent, ma tête se fatigue dans les
-chansons, tout comme mes jambes dans les chemins. J’ai Baptiste au
-moins pour les jambes; mais pour les chansons!... Pauvre moi! les
-vieux ans me tombent dessus et me mâchent les membres pareillement
-à des grêlons poussés par les giboulées de mars. Il me souvient de
-l’époque où, en un jour, j’inventais jusqu’à vingt-cinq couplets, et
-cela filait doux, agréable au cœur, facile à la voix. Aujourd’hui, j’ai
-besoin quelquefois d’une semaine pour tirer du fond de ma cervelle tant
-seulement vingt-cinq lignes, et c’est maladroit, peu galant, souvent
-mélancolieux à la mort... Pourvu que je sois prêt jeudi, lorsque ces
-gens des Aires frapperont à ma porte! Ayant à établir Félibien dans
-les horlogeries, il m’en coûterait de perdre les cinq francs convenus,
-mais il m’en coûterait bien davantage de laisser croire à la contrée
-que Barnabé Lavérune, si fameux par ses complaintes, ses chansonnettes,
-n’est plus capable de rien, et désormais ne rend pas plus de son en ce
-monde qu’une cloche qui aurait perdu son battant.
-
-Par un geste désespéré, il porta une main crispée à sa tête et
-s’arracha des poignées de cheveux. Cela me fit mal.
-
-—Ah! Barnabé, lui dis-je, que je regrette de ne rien entendre aux
-vers, moi! Quel plaisir j’aurais à vous aider!
-
-—Tu es un brave enfantelet, murmura-t-il, pénétré d’une émotion très
-vive, et c’est à présent que je m’en veux de t’avoir taquiné pour des
-nids de chardonnerets. Mais ne te tourmente aucunement les esprits
-et ne te bouleverse les sens: après la peine, viendra le tour du
-plaisir. Premièrement, c’est dimanche l’octave de Pâques, et lundi tout
-Bédarieux, avec ses deux curés, ses huit vicaires, ses Confréries de
-Pénitents, se dirigera vers Notre-Dame de Cavimont. Nous serons de la
-fête.
-
-—Eh quoi! Barnabé, vous m’amènerez à Notre-Dame? m’écriai-je, sautant
-de joie.
-
-—Je n’ai pas mémoire d’avoir manqué une procession à Cavimont, depuis
-ma première paire de sabots; et, passant la rivière lundi, je ne puis
-te laisser seul à Saint-Michel. Du reste, ma présence là-haut est,
-paraît-il, indispensable. Est-ce que M. le doyen Michelin pourrait
-dire la messe, si je n’allais mettre un peu d’ordre en la chapelle
-pillée par Venceslas Labinowski? Sans compter qu’il serait convenable
-peut-être de donner un coup de balai et de torchon dans l’intérieur de
-l’ermitage, que ton ami le voleur laissa en un bouleversement complet.
-On m’a fait entendre, à la cure de Bédarieux, qu’étant le Frère le
-plus proche de Notre-Dame de Cavimont, c’est moi que tous ces soins
-regardent. Aussi, depuis plus de six mois, pourquoi n’a-t-on pas
-nommé un autre ermite?... Ah! ces curés, comme ça nous fait trotter,
-nous autres pauvres Frères, et par des chemins où les ronces nous
-arrachent toujours un peu de laine, autrement dit un peu d’argent...
-Par exemple, si ce gros M. Michelin, ventru pareillement à une outre
-de bouc quand elle est pleine; si ses vicaires, maigres et pointus
-comme des clous, espèrent que je vas leur servir un dîner après la
-grand’-messe, je leur promets un pied de nez aussi long qu’un carême
-de quarante jours. Je nettoierai la chapelle, l’ermitage, le petit
-autel de Sainte-Anne-la-Marieuse: c’est pour le bon Dieu. Mais, quant
-à mettre la broche en branle, à rôtir des croustades au four, à plumer
-des volailles, à déboucher des bouteilles de vin vieux, je suis votre
-serviteur! Est-ce que j’empoche les revenus de Notre-Dame de Cavimont,
-moi, pour en endosser les charges? A ce compte, que deviendrait
-Félibien Lavérune, qui étudie les horlogeries à Moret, département du
-Jura?.... D’abord, j’ai dit au curé de Bédarieux: «Si vous plantez ce
-bât sur mon échine, je vous préviens que je ruerai des quatre fers, et
-gare à celui d’entre vous qui me serrera la sous-ventrière!...»
-
-La nuit peu à peu avait enveloppé le plateau de ses ombres de plus
-en plus épaisses. L’ermite laissa couler sur le roc les brins de
-saule blanc, jeta un dernier coup d’œil satisfait sur la cage, dont
-les quatre montants, fermement établis aux angles, indiquaient les
-proportions gracieuses, et, d’un mouvement brusque, se mit sur pieds.
-
-—Je n’y vois plus, dit-il. Demain, je terminerai cet ouvrage...
-Maintenant, c’est drôle, il me vient tout d’un coup des idées pour la
-chanson. C’est comme ça, ce travail de tête: encore qu’on n’y pense
-pas, on y pense, et la besogne se trouve quelquefois très avancée,
-quand on désespérait de la finir. Croirais-tu, pétiot, que, tandis que
-je te baillais mes raisonnements sur Notre-Dame de Cavimont, le second
-couplet de la chanson se fabriquait tout seul dans ma cervelle?...
-
-Il s’arrêta, se tiraillant les deux oreilles. Un moment, il demeura
-immobile, la tête basse, les yeux attachés au sol. Moi, je le
-regardais, saisi d’une crainte respectueuse.
-
-—C’est cela... Je le tiens! s’écria-t-il enfin. Fillot, courons à
-l’encre et au papier: le deuxième couplet est trouvé!
-
-Nous nous précipitâmes vers la maison.
-
- * * * * *
-
-Quel agréable petit lit me prépara l’ermite, douillet, chaud, sentant
-la lavande et le romarin! Au lieu de paille de maïs, la paillasse ne
-contenait que de la fougère, mais elle me parut si mollette! Ah! comme
-j’y dormis! Décidément, en dépit des malencontres de mon arrivée, il
-faisait bon vivre à Saint-Michel, et Barnabé Lavérune était bien le
-meilleur des Frères libres de Saint-François.
-
-Nous passâmes toute cette nouvelle journée et les trois quarts de la
-suivante à rimer, Barnabé et moi, en l’honneur de Juliette Combal. Pour
-la troisième strophe de sa singulière pastorale, ayant eu occasion
-de fournir au poète, qui daigna recourir à moi, deux rimes qu’il put
-utiliser, je devins incontinent son collaborateur. Je me fusse passé
-de cet honneur insigne, car désormais je fus privé de tout amusement.
-Baptiste, avec qui j’avais repris mes courses folles sur le plateau,
-dans le verger, à travers la prairie, me regardait d’un œil triste
-tenant entre mes deux mains mon front obsédé. Que de fois la pauvre
-bête dut, comme moi, envoyer la muse rustique à tous les diables.
-Mais, harponné par le Frère, lequel avait l’inspiration terrible, je
-fus tenu de me mettre l’esprit à la torture, et, malgré que j’en eusse,
-de rimailler jusqu’à la fin.
-
-Ce fut seulement le jeudi, à six heures du soir, que, sur une belle
-feuille blanche, j’écrivis la cinquième et dernière strophe de notre
-poème.
-
-—Maintenant tu peux aller sonner l’_Angelus_! me dit le Frère.
-
-Et il entonna:
-
-«_Adoremus in æternum..._»
-
-On devine si je dus secouer la cloche: les vibrations métalliques qui
-s’éparpillaient dans la vallée, c’était le chant de ma délivrance, et
-je tirai la corde de toute la force de mes bras.
-
-
-
-
-II
-
-Promenade au clair de lune de M. Cœurdevache, charcutier rue de
-Castres, à Saint-Pons.
-
-
-Après un souper frugal, composé d’oignons doux et d’une poignée de
-pois-chiches, le tout assaisonné à l’huile d’olive et au vinaigre
-rouge, l’ermite de Saint Michel, qui s’était montré d’une sobriété
-remarquable,—à peine avait-il vidé deux ou trois fois son verre
-plein,—m’entraîna brusquement à travers le plateau.
-
-—Moi, me dit-il, je ressemble au jeune levron: je n’aime pas le
-terrier, à moins qu’il ne pleuve à verse ou que je n’aie les chasseurs
-à mes trousses.
-
-—Les chasseurs? demandai-je étonné.
-
-—Les gendarmes, si tu n’entends point la comparaison.
-
-—Comment! les gendarmes vous ont poursuivi quelquefois, Barnabé?
-
-—Et ils allaient d’un bon train, montés sur leurs chevaux. Cela
-se passait il y a deux ans, sur la route de Saint-Pons, du côté
-d’Olargues. Mais, moi qui connaissais les petits chemins aussi bien que
-les grands, je fis un crochet tout d’un coup, me jetai dans la montagne
-à travers des taillis, cachai Baptiste dans un fourré, et les gendarmes
-perdirent mes pas. Ah! que gentiment je m’esclafai de rire, voyant
-là-bas au-dessous de moi, dans la plaine, ces hommes plantés sur leurs
-bêtes qui cherchaient des yeux leur gibier. Enfin, tirant mon âne par
-la bride derrière les feuillages, je finis par échapper aux brigands.
-Que de peines, de sueurs, dans les rocailles de Caroux! Le soir, par
-exemple, j’étais rompu de fatigue, et, quand j’arrivai au Poujol, chez
-une brave femme qui fut toujours secourable aux pauvres Frères, je
-te réponds, mon pétiot, que je demandai plutôt un lit pour m’étendre
-qu’une table pour m’ébaudir.
-
-—Et qu’aviez-vous donc fait?
-
-—Rien, pardi! Est-ce qu’on a besoin de faire quelque chose au
-gouvernement pour qu’il tracasse le pauvre monde? Va-t’en voir si M.
-Combal, qui lui rend des services, puisqu’il est maire de la commune
-sans paye, est dispensé de fournir les écus de ses impositions. Aux
-riches, le gouvernement prend leur argent; aux misérables comme moi,
-il prend leur peau, s’ils ne savent la défendre. Il faut bien, se les
-étant mis sur la croûte, qu’il donne du travail à ses percepteurs et à
-ses gendarmes.
-
-—Encore si les gendarmes attrapaient tous les voleurs!
-
-—Il ne manquerait plus que ça, par exemple! Plus d’un goujon glisse à
-travers les mailles du filet et s’en revient nager dans la rivière, dit
-Barnabé joyeusement.
-
-—Témoin, Venceslas Labinowski.
-
-L’ermite rit aux éclats.
-
-—Oh! pour celui-là, c’est un finaud, un Polonais de la Pologne, et
-s’il donne du fil à retordre à la justice, je n’en suis aucunement
-fâché.
-
-—C’est vous pourtant qui le dénonçâtes à M. Etienne Baticol, maire
-d’Hérépian, ainsi qu’à M. Combal, maire des Aires.
-
-—Pourquoi avait-il employé la savate avec moi, quand je lui donnais
-tout simplement un bon conseil, près de la statue de Paul Riquet, à
-Béziers?
-
-—Alors c’était de vous avoir jeté par terre, non d’avoir pillé
-Notre-Dame de Cavimont, que vous lui teniez rancune?
-
-—Moi, d’abord, qu’un particulier me tire un cheveu de la tête, je
-n’ai plus de tranquillité que je ne lui aie cassé un membre ou deux.
-Je suis ainsi fait: qui m’égratigne, je l’écorche... Crois-tu, par
-exemple, que si le charcutier de Saint-Pons qui m’accusa de lui avoir
-volé cent francs, et me lança la gendarmerie aux chausses, me tombait
-sous la griffe, je n’éprouvasse pas quelque satisfaction à lui caresser
-l’échine avec un gourdin de rouvre ou de châtaignier?...
-
-—Eh quoi! Barnabé, on osait vous accuser?...
-
-—Mon Dieu! je comprends que le frère Laborie, de Notre-Dame de Nize,
-fasse don à l’hôpital de Bédarieux du lard, de la saucisse, du boudin,
-mêmement des _grattons_ qu’il ramasse chaque année dans ses quêtes.
-Cette bienfaisance aux pauvres lui vaudra une belle place dans le ciel.
-Mais viderait-il son sac à plein bord sans exiger la moindre pièce
-blanche, si, comme moi, il avait un fils dans les horlogeries, à Moret,
-département du Jura? Je suis Frère libre de Saint-François, mais je
-suis père également, et le bon Dieu, qui me donna Félibien, me punirait
-si je le laissais en oubli. Je vis donc de mon métier, et je ne me
-fais pas tirer l’oreille toutes les fois que l’occasion se présente de
-m’arrondir le gousset...
-
-Il s’interrompit brusquement. Il porta les yeux vers le sentier qui
-débouche sur le plateau, à deux pas de la chapelle.
-
-—Personne encore! murmura-t-il.... Ah ça! est-ce que Simonnet Garidel
-ne se souvient plus qu’il m’a commandé une chanson?
-
-—Et ce charcutier de Saint-Pons? demandai-je.
-
-—Voici le fait. Je revenais de Marthomis, où les cochons, toujours
-bien nourris, ont une graisse!.... C’est moi qui ai découvert ce
-trou dans les Montagnes-Noires, et, tous les ans, je ne manque pas
-d’y descendre. La quête avait été à ce point prospère que Baptiste
-pliait sous les victuailles: andouilles, jambons, vessies pleines de
-saindoux... Tu comprends si je riais tout seul, marchant derrière ma
-bête, les yeux fixés sur mon butin... Ayant évité l’octroi par une
-ruse, j’entre dans Saint-Pons et je m’arrête, rue de Castres, à la
-porte de M. Cœurdevache, charcutier. Il a pour enseigne un cochon de
-lait si blanc qu’on le mangerait tout cru...
-
-«—Combien du tout? me demanda M. Cœurdevache, ayant vu et tâté ma
-marchandise.
-
-«—Soixante francs.
-
-«—Cinquante.
-
-«—Soixante.
-
-«Et je détachai Baptiste comme pour nous en aller.
-
-«—Marché conclu! s’écria le charcutier.
-
-«Alors, il ouvre un tiroir et a le front de m’offrir en paiement un
-morceau de papier.
-
-«—Frère, rendez-moi quarante francs et nous sommes quittes.
-
-«—Je ne veux pas de ce chiffon, lui dis-je.
-
-«—Mais c’est un billet de banque de cent francs.
-
-«—Il me faut de l’argent liquide et rond.
-
-«Il rejette le billet de banque au milieu de beaucoup d’autres dans
-le tiroir et monte au premier étage de sa maison. Un moment après, il
-redescend avec douze écus qui rendaient, en sa main, une musique plus
-jolie que celle de Braguibus. Il me les compte un à un.
-
-«La vente finie, j’enjambe Baptiste, et nous allons bravement
-souper à l’_Auberge du Cheval-Blanc_ chez Alexandre Morel, rue
-Neuve-de-Saint-Chinian.»
-
-Barnabé s’arrêta de nouveau. Pour s’enquérir de l’heure sans doute, il
-regarda le ciel, où la lune, un moment obscurcie par des nuages légers,
-brillait désormais d’un incomparable éclat.
-
-—C’est égal, dit-il, si Simonnet Garidel me manquait de parole, ce
-ne serait pas honnête... Enfant, toi qui as l’ouïe aussi fine qu’un
-perdreau, écoute un peu. N’entends-tu rien?
-
-—Je n’entends rien, Barnabé.
-
-—Ce que c’est que de nous! reprit le Frère. Il y a peu de temps
-encore, pas une feuille n’eût remué aux alentours de Saint-Michel que
-je n’en eusse été prévenu. A présent, c’est à peine si la voix du
-coucou arrive jusqu’à moi... Il se fait tard, mon pauvre Barnabé, il se
-fait tard...
-
-Ayant articulé ces paroles mélancoliques comme un glas, il se laissa
-tomber plutôt qu’il ne s’assit sur un bloc feutré d’un gazon épais. De
-ce point, non-seulement on pouvait sonder les sentiers aboutissant à
-l’ermitage, mais explorer la vallée d’Orb tout entière, endormie dans
-la paix de cette belle nuit. Je me plaçai près de l’ermite et demeurai
-silencieux.
-
- * * * * *
-
-Cependant, je faisais des réflexions singulières. Entraîné soudain par
-un courant d’idées tristes et esquivant la fin de son histoire avec
-le charcutier de la rue de Castres, Barnabé me donna des soupçons sur
-sa parfaite probité. Qui sait si cet homme, que j’avais connu depuis
-quelques jours tour à tour bon et méchant, compatissant et cruel,
-fermement dévoué en apparence à mon oncle et néanmoins, à propos des
-chansons, infidèle à ses engagements formels, n’avait pas, en effet,
-volé les cent francs à M. Cœurdevache, de Saint-Pons? Dieu! si Barnabé
-Lavérune était un autre Venceslas Labinowski! Un frisson me parcourut
-les membres, et c’est poussé par l’épouvante que, de moi-même, je me
-rejetai dans la malheureuse aventure avec le charcutier, comme, du haut
-de Saint-Michel, je me fusse précipité dans le ruisseau de Lavernière,
-si le vertige tout d’un coup fût venu griser mon cerveau.
-
-—Enfin, balbutiai-je, M. Cœurdevache vous accusait de lui avoir dérobé
-cent francs?
-
-—Pour le moment, je dépêchais, à l’_Auberge du Cheval-Blanc_, chez
-Alexandre Morel, un jeune poulet blanc de peau et tendre comme du
-caillé. Mon Dieu! je ne faisais de mal à personne, ayant distrait cette
-bête de ma quête à Marthomis. A mon dernier coup de dent, un homme
-entre, et je reconnais le charcutier de la rue de Castres.
-
-«—Un peu tard, monsieur Cœurdevache, lui dis-je: le rôti est enterré.
-Pourtant la besace est en fonds, et, s’il vous était agréable de
-trinquer avec moi...
-
-«—Ce n’est ni pour boire ni pour manger que je vous cherche, me dit
-cet homme, qui ne paraissait pas content.
-
-«—Est-ce pour me compter les poils de la barbe, par hasard? Venez-y,
-voyons.
-
-«—Frère, il me manque cent francs.
-
-«—Il me manque bien plus que cela, à moi, pour être riche comme vous.
-
-«—Frère Barnabé, je ne ris point.
-
-«—Pleurez à votre aise alors, et laissez-moi finir de souper.
-
-«—Il n’y avait que vous dans ma boutique, quand j’ai laissé mon tiroir
-ouvert.
-
-«Je me soulevai sur mes ergots.
-
-«—Ah ça! compère, allez-vous bientôt finir de me jeter vos accusations
-à la face? Savez-vous qu’au bout du compte vous pourriez me mettre les
-bras en danse, et qu’il ne vous en reviendrait rien de bon sur le dos?
-Attention! j’ai le sang vif comme la poudre à fusil, et, là où je pose
-la main, il reste des marques.
-
-«En barbouillant ces paroles, car la salive m’embarrasse les mots
-dans la colère, je regardais une fenêtre toute grande ouverte et, me
-trouvant seul avec M. Cœurdevache, l’envie me prenait aux ongles de le
-saisir par le drap de sa veste et de l’envoyer faire un voyage dans
-la basse-cour. Sans doute, le charcutier eut le pressentiment de mes
-intentions, car il recula de plusieurs semelles. Croyant qu’il allait
-appeler du secours dans la salle voisine, où ripaillait une bande
-nombreuse de charretiers, je lui appliquai une griffe sur l’épaule
-droite et le retins.
-
-«—Je ne veux pas, lui dis-je, que tous ces gens, en train de vider
-bouteille, viennent ici m’appeler voleur, comme vous avez osé le faire
-vous-même. Gardez donc bouche close, si vous tenez à votre vie. Oh!
-moi, je ne suis pas méchant, pratiquant la règle de saint François.
-Pourtant, si on me tarabuste trop les esprits, gare l’averse!... Je ne
-demande pas mieux que d’écouter vos explications, et, s’il y a erreur
-dans nos arrangements, d’en arriver à restituer le bien d’autrui. Mais
-vous conviendrez, monsieur Cœurdevache, que ce n’est pas dans une
-auberge, au milieu des allants et venants, que nous pouvons régler
-définitivement notre compte. Nous allons sortir du _Cheval-Blanc_ bras
-dessus bras dessous semblablement à de vieux amis que nous sommes, et
-nous nous entendrons dehors pour le mieux. Surtout pas un mot de cette
-affaire à Alexandre Morel, quand je vas lui payer le souper de Baptiste
-et le mien.
-
-«—Alors, vous allez venir à la maison? me demanda le charcutier, dont,
-moyennant ma main toujours appuyée sur lui, la voix devenait plus douce.
-
-«—Chez vous, ailleurs, où vous voudrez, chez M. le juge de paix, si
-cela vous plaît.
-
-«Une minute après, ayant baillé vingt sous à Alexandre Morel, détaché
-Baptiste du râtelier, avec M. Cœurdevache, dont j’avais rattrapé le
-bras vivement, nous enfilions la belle allée de platanes qui fait une
-si magnifique entrée à la petite ville de Saint-Pons.
-
-«—Où allons-nous de ce pas? me demanda M. Cœurdevache, un peu épeuré.
-
-«—Moi, je vais à mon ermitage de Saint-Michel, selon mon habitude,
-après mes quêtes, et vous, vous m’accompagnez un bout de chemin, pour
-causer des cent francs qu’on vous a volés.... Voyons, il fait nuit
-noire, personne ne nous écoute, contez-moi ça.
-
-«—La chose est bien simple, fit le charcutier; c’est pendant que je
-suis monté dans ma chambre, au premier étage, pour y chercher vos douze
-pièces d’argent, que le billet de banque de cent francs a disparu de
-mon tiroir.
-
-«—En êtes-vous bien sûr?
-
-«—J’avais compté.
-
-«—Il fallait recompter, que diable!
-
-«—J’ai recompté.
-
-«—Vous referez vos calculs en rentrant chez vous.
-
-«—Donc vous n’avez pas pris mon billet?
-
-«Je ne lui répondis point, mais je le serrai davantage, sentant
-à quelques mouvements qu’il ramassait ses forces pour essayer de
-s’échapper.
-
-«Nous marchâmes plus d’un quart d’heure sans débrider langue ni l’un ni
-l’autre. Moi, je riais dans ma peau de la bonne farce; lui, semblait au
-contraire consterné, se faisant traîner un peu à la queue de Baptiste,
-lequel, comme son maître, devait jubiler en son dedans à s’étouffer.
-
-«—A la fin des fins, me laisserez vous tranquille? s’écria M.
-Cœurdevache.
-
-«—Avec moi tout se paye, lui répondis-je. Pourquoi m’avez-vous appelé
-voleur...
-
-«—Je ne marcherai plus!
-
-«Il s’arrêta sur le coup. Je le regardai dans les prunelles.
-
-«—Suivez bien mes raisonnements, monsieur Cœurdevache, lui dis-je.
-Si je vous ai emmené hors de la ville, ce n’est pas pour le plaisir
-de faire société avec vous. Je fréquente MM. les curés, quelquefois
-monseigneur l’évêque, j’ai mêmement parlé à notre saint père le Pape,
-chaque fois que je suis allé à Rome pour le voir. Vous comprenez alors
-en quel état je tiens les charcutiers, lesquels, à ne point mentir,
-s’entendent merveilleusement à saigner les cochons, à confectionner
-andouilles, saucisses et boudins, mais ne chantent jamais la messe,
-ne confessent jamais personne et demandent une chose tant seulement
-au ciel: que les tripes soient bien succulentes et bien grasses, les
-lards bien blancs et bien épais... Vous m’accusez de vous avoir volé
-cent francs, et vous ne vous feriez pas scrupule, si d’aventure je
-vous lâchais les quatre membres, de vous encourir vers Saint-Pons et
-de lancer sur ma piste toute la meute des gendarmes. Je n’aime point
-ce peuple boutonné et moustachu, et ne veux aucunement, encore que je
-sois innocent comme l’enfant à la mamelle, me laisser agripper par lui.
-Raison pourquoi je vous mène faire une promenade au clair de lune et
-vous conseille de marquer le pas tranquillement à mes côtés.
-
-«—Alors vous m’enlevez?
-
-«Le mot me fit rire: il était si drôle!
-
-«—J’aimerais mieux enlever la belle madame Cœurdevache que vous, lui
-dis-je. Mais vous savez le proverbe: _Faute de grives, on prend des
-merles..._»
-
- * * * * *
-
-Barnabé se tut un moment. Son récit m’intéressait au delà de toute
-expression, et je ne pus me tenir de lui en demander la suite.
-
-—Eh bien? insistai-je.
-
-—Les hommes forts, ayant leurs bras, ne se méfient de rien ni de
-personne; il n’en va pas ainsi des hommes faibles, mon pétiot, me
-dit-il. Ceux-ci sont rusés et remplacent la force par la malice. Tu te
-souviens, je pense, de Venceslas Labinowski, et de son coup de savate,
-à Béziers? M. Cœurdevache, voyant miséricorde se perdre, s’était décidé
-à reprendre route avec moi. Il marchait même d’un bon pas. Seulement
-il arrivait de temps à autre que, sans motif visible, ses jambes
-se trouvaient embarrassées dans les miennes. Il était clair que le
-charcutier, comme y réussit plus tard Venceslas Labinowski, cherchait
-à me faire tomber pour prendre le large, tandis que je me ramasserais.
-Les loups, n’osant trop attaquer l’homme, qui les effraye avec sa haute
-taille, lui passent et repassent entre les deux mollets et travaillent
-par ce manége à le jeter à bas afin de le dévorer paisiblement après.
-Je savais ça, et, sans plus délibérer, saisissant M. Cœurdevache qui ne
-s’y attendait mie, je le plantai sur Baptiste à califourchon.
-
-«—Vous m’avez plusieurs fois marché sur les orteils, lui dis-je, et
-cela m’a porté à l’estomac. Allons, tenez la bride; moi, je tiens la
-queue, et battons la route vivement. J’ai hâte de revoir mon ermitage
-de Saint-Michel.
-
-«—Vous m’amenez chez vous?
-
-«—Oh! que nenni!
-
-«—Et quand me laisserez-vous retourner à Saint-Pons?
-
-«—A l’aube. La nuit est si douce!
-
-«—Et ma femme?
-
-«—Oh! les femmes, il y a tant et plus qu’elles savent se passer de
-leurs maris.
-
-«—La mienne m’aime, et je le lui rends.
-
-«—Je le rendais aussi à ma défunte, et à d’autres dans l’occasion;
-mais elles, tout en me le rendant, étaient fort capables de s’en
-laisser conter par les vanniers de la rivière, quand ils étaient jeunes
-et vigoureux. Allez, monsieur Cœurdevache, en amitié, l’homme et la
-femme se valent bien.
-
-«—Et mon petit garçon qui va sur ses sept ans, comme il doit sangloter
-à cette heure, ne me voyant plus revenir!
-
-«Le charcutier, finissant ces mots, pleura. Moi, je demeurai étourdi,
-et je pensai à mon Félibien qui était si loin, à Moret, département du
-Jura. Tout d’un coup, Baptiste, à qui le chagrin du charcutier faisait
-mal, s’arrêta.
-
-«—Monsieur Cœurdevache, dis-je, puisque vous avez, en votre maison,
-rue de Castres, un enfant qui vous espère dans l’inquiétude, la farce
-que je vous ai jouée est finie. Descendez et retournez chez vous.
-Jurez-moi tant seulement de ne souffler mot de ceci à personne qui
-vive, principalement à la gendarmerie.
-
-«—Je vous le jure, Frère.
-
-«Il sauta au milieu de la route. Je lui tins une minute les deux mains
-dans les miennes.
-
-«—Je n’ai point touché à votre tiroir, lui dis-je. Peut-être,
-fouillant toutes mes poches, trouverais-je un billet de banque plié en
-quatre dans mon gilet. Mais ce n’est le vôtre aucunement, je vous le
-promets. Les billets se ressemblent tous. Adieu donc, et embrassez pour
-moi votre femme, sans oublier votre pétiot.
-
-«Un instant après, il disparaissait à l’un des détours du chemin. Je
-traversai le gros bourg endormi de Riols... Voyez-vous, ce Simonnet
-Garidel qui se moque de ma chanson à présent qu’elle est faite!»
-
-Il se remit debout, impatient et inquiet.
-
-—Et les gendarmes de Saint-Pons? osai-je lui demander.
-
-—L’homme est menteur et manque facilement à ses promesses, répondit
-Barnabé, attentif à tous les bruits de la nuit. Le charcutier, qui
-avait juré, me lâcha les gendarmes. C’est dans les environs du
-Mas-de-l’Église que je les aperçus dans la brume, au premier matin;
-mais ils n’eurent pas assez de nez, et je leur échappai à travers les
-broussailles.
-
-—Ils ne vinrent pas jusqu’à Saint-Michel?
-
-—Jamais.... Pourtant, il me fallut avoir une explication avec le
-brigadier de gendarmerie de Bédarieux, qui, paraît-il, avait reçu des
-ordres contre moi.
-
-—Et que lui dites-vous, à ce brigadier?
-
-—Pardi! la vérité, la seule vérité. Je lui racontai que M.
-Cœurdevache, lequel, en sa ville natale, a la réputation de boire à
-l’égal d’une barrique sèche, était venu à ma rencontre à l’_Auberge
-du Cheval-Blanc_, et que là, l’un et l’autre, nous étant longuement
-aspergé la luette avec de l’eau bénite de cave, nous avions fini par
-nous prendre de bec, ainsi que cela arrive entre gens que le vin met
-en danse; puis, en compagnie de Baptiste, trop sage pour s’être laissé
-troubler la cervelle à l’abreuvoir, et qui conséquemment nous guidait
-en droiture vers Saint-Michel, nous avions batifolé toute la nuit
-à travers les chemins. Quant au billet de banque de cent francs et
-plus, c’était une lubie de M. Cœurdevache, dont la tête pour l’instant
-variait comme une pendule détraquée... Le brigadier pouffa de rire,
-m’appela, je crois, _ivrogne_, ce qui ne m’a pas dégoûté de vider mon
-verre, et je quittai la maison de la gendarmerie un peu plus content
-que je n’y étais entré. Diantre! c’est que la prison n’est pas bien
-loin de là... Enfin, ton oncle arrangea l’affaire...
-
-Un chant alerte, sonore, vif comme l’ariette d’un rossignol, éclatant
-dans les châtaigneraies, coupa la parole à l’ermite.
-
-—Braguibus! s’écria-t-il; j’entends le fifre de Braguibus!
-
-Il me prit une main et m’entraîna.
-
-
-
-
-III
-
-Jean Maniglier, mal culotté, comme le bon roi Dagobert, reçoit le
-surnom de _Braguibus_.
-
-
-A peine le Frère avait-il allumé son _carel_, lampe à trois becs de
-forme antique avec récipient de cuivre jaune, très en faveur chez les
-paysans de nos montagnes, que Simonnet Garidel et Jean Maniglier, dit
-_Braguibus_, parurent au seuil de l’ermitage.
-
-—J’ai cru que le loup vous avait mangés dans le bois, leur dit
-Barnabé, moitié ironique, moitié fâché.
-
-—Le loup? Je voudrais bien qu’il osât tant seulement me regarder! fit
-Simonnet, projetant en avant ses bras musculeux, aussi velus que la
-poitrine de l’ermite, cette poitrine que je n’avais pu voir sans rougir.
-
-—Oh! tu es fort, toi, je le sais, lui dit le Frère; mais pas contre
-Juliette Combal, par exemple!...
-
-Tandis que le jeune Garidel et Barnabé échangeaient ces paroles de
-bienvenue, Braguibus, avec l’aisance d’un habitué de l’endroit, avait
-pris une chaise, s’était assis, et, portant à plusieurs reprises le
-fifre à ses lèvres, en avait tiré, à la sourdine, des sons légers,
-comme pour mettre en train l’instrument.
-
- * * * * *
-
-Au fait, nous ne pouvons laisser passer ce personnage, historique en
-toute l’étendue des Cévennes méridionales, sans le faire connaître au
-lecteur.
-
-A l’époque où se déroulent les divers événements de ce récit, Jean
-Maniglier avait quarante-cinq ans environ. C’était un petit homme
-délicat et menu, vêtu en toute saison d’une veste de serge coupée
-rond sur les reins et à collet droit, selon la mode de chez nous.
-Par-ci par-là, parmi l’étoffe élimée, éclataient quelques boutons de
-métal soigneusement astiqués, un surtout, large comme un gros sou, où
-l’artiste suspendait son fifre au repos.
-
-A l’encontre de nos montagnards robustes, qui laissent volontiers
-flotter leur vêtement, la veste de Jean Maniglier demeurait constamment
-fermée. Sa poitrine, d’où sortait le précieux souffle qui filait des
-notes tour à tour tristes et gaies, paraissait grêle; de là, tant de
-précautions pour la préserver de la bise ou du froid. Le pantalon
-était large, à grand pont-levis jusque par-dessous les aisselles,
-toujours trop ample du fond, à la ceinture mal attachée. De ce pantalon
-incommensurable, où se perdaient les maigres tibias du musicien, où
-ses pieds mignons demeuraient perpétuellement engouffrés, lui était
-venu le surnom sous lequel tout le monde le désignait dans le pays.
-De _braies_, vieux mot qui signifie chausses, l’esprit comique de nos
-Cévenols n’avait pas eu de peine à déduire _Braguibus_, et, en homme
-d’esprit, Jean Maniglier avait été le premier à rire de cette joyeuse
-invention.
-
-Une grosse tête ronde, à figure poupine, presque glabre, souriante,
-surmontait ce corps débile. Le cou, caché sous de lourdes mèches de
-cheveux noirs, longues et droites comme des sabres, paraissait court,
-enfoncé entre les deux épaules, lesquelles tendaient à se relever en
-ailes, ainsi que cela arrive fréquemment chez les bossus. Evidemment
-Braguibus portait une gibbosité en un endroit quelconque de sa machine.
-Etait-ce par devant? était-ce par derrière? On l’ignorait. La bosse
-n’avait pas abouti jusqu’à fleur de peau; mais, pour être demeurée
-enfouie dans les profondeurs de l’organisme, elle n’en existait pas
-moins. On la pressentait, on la voyait, on la touchait.
-
-En nos rudes campagnes cévenoles, où la terre tour à tour argileuse et
-empierrée, mais toujours résistante et forte, réclame des hommes de
-fer, on devine le sort réservé aux malheureux que la nature marâtre n’a
-point armés pour le terrible combat de la culture. Non-seulement, dans
-les familles, que leur présence inutile épuise, ils deviennent l’objet
-du plus cruel abandon, mais aussi du plus affligeant mépris.
-
-Chez les paysans aisés, on arrive quelquefois à faire d’un infirme un
-maître d’école, un tailleur, un horloger: malheureusement, ces divers
-métiers, parce qu’ils exigent des sacrifices, sont rarement le lot de
-ces êtres pour qui l’injustice en ce monde commença dès le ventre de
-leur mère. En général, ils sont voués à la mendicité, à une existence
-toute de honte et d’abjection.
-
-Une intelligence surprenante—Dieu daigne souvent toucher du doigt
-sa créature la moins parfaite—avait préservé Jean Maniglier de la
-dégradation où tombent les faibles sur notre terre de granit. Né
-en pleine paysannerie, comme ses parents acharnés contre un sol
-ingrat, après avoir, dans les années de son enfance maladive, gardé
-les ouailles à travers les prairies et plus d’une fois, dans les
-forêts de chênes, au risque de se faire dévorer, les truies avec
-leurs marcassins, vers dix-huit ans, il avait essayé de se prendre à
-la terre. Impossible! Ses bras tremblants n’avaient soulevé le pic
-qu’avec peine et avaient totalement manqué de puissance pour peser
-sur l’oreillette de la charrue et enfoncer le soc dans les sillons.
-Il fallut tourner bride à un labeur qu’il eût aimé. Les champs, où
-il eût passé délicieusement sa vie, lui devenaient inaccessibles. Il
-quitta les Aires tout honteux, et, en pleurant, s’enfonça dans les
-Montagnes-Noires.
-
-Certes, le dessein de cet infortuné n’était pas de tendre la main aux
-portes des fermes. Malgré le sac de toile de genêt que sa mère prudente
-lui avait passé au col, il était déterminé, au contraire, à gagner son
-pain, à le gagner sans s’avilir à la sueur ensemble de toute son âme et
-de tout son corps. Cela était beau, et je ne sais, moi qui, dans ces
-dernières années, reçus les confidences de Braguibus, quelle intuition
-native ce rustre avait de la noblesse humaine. Il entra, en qualité
-d’aide-berger, de _pillard_, selon l’expression cévenole, à la borde
-des Quatre-Chemins, non loin de Rieussec.
-
-C’est dans les solitudes de ce pays pauvre et morne jusqu’à la
-désolation que s’éveilla l’instinct musical de Jean Maniglier. En un
-séchoir de châtaignes, où l’on passait la veillée, ayant ouï un pâtre
-jouer un noël sur le fifre, il en rêva plusieurs nuits et n’eut de
-cesse qu’il n’eût acquis, à Saint-Pons, l’instrument auquel il avait dû
-des jouissances si pures, si inconnues.
-
-Désormais, ce fut pour lui comme une fête éternelle, à travers les
-garrigues. Ayant inspiré quelque intérêt à l’éminent artiste du
-séchoir, frappé de ses dispositions naturelles, il en reçut des leçons,
-et ne tarda pas à savoir guider ses doigts sur les six trous. Quelle
-joie! quel enivrement! quand, un soir, ramenant ses longues files de
-chèvres et de moutons aux étables, il modula son premier accord. Cet
-enfant délicat et sensible, en qui la nature, avare du côté du corps,
-avait déposé tous les trésors de l’âme, faillit se trouver mal de
-plaisir. Les cieux venaient de s’ouvrir sur sa tête.
-
-La voie de Braguibus était trouvée. Il serait musicien. Comme le vieux
-pâtre de Rieussec, lequel, depuis vingt ans, avait abandonné son
-premier métier, trouvant plus lucratif et moins pénible d’aller sonner
-du fifre aux fêtes des villages, aux noces, aux baptêmes, voire aux
-enterrements, lui aussi se ferait _fifreur_. D’ailleurs, pouvait-il
-demeurer toute sa vie _pillard_, c’est-à-dire berger sans gages, pour
-la soupe et le pain seulement? Il était bien évident que, chétif
-des jambes, des bras, de toute sa personne, incapable par conséquent
-d’en imposer aux loups, très hardis aux Montagnes-Noires, il ne se
-trouverait jamais un propriétaire pour lui confier la garde exclusive
-d’un grand troupeau. Il s’acharna d’autant plus à son instrument,
-qu’il deviendrait sa ressource unique dans l’avenir; qu’il entrevoyait
-l’espoir de retirer, un jour, de ce morceau de buis, habilement
-manœuvré, de gros sous et la liberté.
-
-On avait complétement oublié Braguibus aux Aires, ses parents eux-mêmes
-ne songeaient plus à lui, quand, un soir d’été, un dimanche, au moment
-où, sur la place du village, jeunes gens et jeunes filles, vieux
-bonshommes et vieilles commères, devisaient de diverses façons, assis
-autour du four communal, une ariette légère et vive comme l’aile
-d’une hirondelle, vola au-dessus des têtes et les fit toutes se
-redresser. D’où partaient ces sons éclatants, plus purs que le bruit
-des cascatelles de Lavernière, plus suaves que les notes perlées du
-rossignol? Chacun s’interrogeait, lorsque Jean Maniglier surgit au
-point culminant du sentier qui, des profondeurs de la vallée d’Orb,
-grimpe droit jusqu’au hameau. Je laisse à penser si l’accueil fut
-bruyant, enthousiaste, chaleureux.
-
-Il y avait huit jours à peine que Barnabé Lavérune résidait à
-Saint-Michel, affublé de la soutane de mon oncle et nanti de la
-situation qu’il avait longtemps guignée, quand se produisit, aux Aires,
-l’extraordinaire événement de l’arrivée de Braguibus. Chaque famille
-tint à honneur de fêter le nouveau venu, dont le fifre du reste paya
-toujours l’écot avec usure; mais Barnabé mit une sorte d’acharnement à
-l’attirer à Saint-Michel.
-
-Jean Maniglier, qui avait besoin d’être patronné dans les environs,
-jusque dans son propre village, où, d’habitude ancienne, à la fête
-patronale, on engageait des ménétriers étrangers, comprit tout de suite
-le parti qu’il pourrait tirer de ses relations avec le Frère, et se
-laissa faire volontiers. On mangeait copieusement à l’ermitage, on y
-buvait mieux encore, puis Barnabé entamait son inépuisable répertoire
-de chansons, de noëls, et Braguibus l’accompagnait.
-
-Le Frère était aux anges. Certes, au Poujol, à Villecelle, à Rosis,
-où l’ancien vannier de la rivière d’Orb, que l’œil de mon oncle ne
-pouvait suivre partout, s’était plus d’une fois ébaudi en des bourrées
-mirifiques, Barnabé avait entendu le fifre souffler tous ses vents par
-tous ses trous. Mais nulle part, il ne lui était arrivé d’ouïr rien de
-semblable à la musique de Braguibus. Ailleurs, l’instrument partait en
-notes criardes, suraiguës; à Saint-Michel, sous les doigts souples de
-Jean Maniglier, il ne laissait échapper que des sons doux, moelleux,
-allant droit au cœur pour le faire délicieusement s’entr’ouvrir, ou
-bien aux yeux pour les faire pleurer. Et quelle incroyable variété
-dans les airs! A présent, c’étaient les soupirs si pénétrants de la
-fauvette; un moment après, le cantilène incomparable de la grive sous
-les genévriers; puis les trilles entre-croisés de la linotte et du
-chardonneret; enfin la fusée sonore du loriot, ce ténor infatigable de
-nos châtaigneraies. Oh! décidément, c’était passe-temps céleste que
-d’entendre le fifre de Braguibus! Le Frère le crut un peu sorcier.
-
-Cette intimité, d’abord toute d’enthousiasme artistique, tourna
-bientôt, chez l’ermite comme chez le musicien, à des calculs positifs.
-Pour le paysan, l’argent est au fond de toutes choses, et son âme
-paraît-elle intéressée à la partie, il ne faut pas s’y méprendre, c’est
-à l’argent qu’il en veut.
-
-Après deux semaines de relations, nos Cévenols s’étant tâtés
-mutuellement, sachant bien de quel profit ils pouvaient devenir l’un
-pour l’autre, signèrent un traité d’alliance offensive et défensive.
-Barnabé, très recherché aux Aires, très répandu dans la montagne,
-partirait le premier en guerre et découvrirait la besogne à Braguibus.
-Il le recommanderait dans les fermes riches pour les baptêmes, les
-premières communions, les mariages, au besoin pour les enterrements,
-car notre artiste gardait en réserve, dans les profondeurs de son fifre
-et de son génie, des chants funèbres aussi tristes, aussi désolés, que
-le _Dies iræ_ ou le _Requiem_. L’ermite de Saint-Michel s’engageait, en
-outre, à présenter son protégé à tous les Frères libres de la vallée
-d’Orb, surtout à Adon Laborie, de Notre-Dame de Nize, à qui sa sainteté
-avait créé dès longtemps une situation tout à fait prépondérante dans
-le pays.
-
-Braguibus, de son côté, promettait sous la foi du serment de tenir
-grand compte, durant ses pérégrinations, de l’œuvre poétique de
-Barnabé, dont il jouerait les airs sur le fifre et chanterait les
-paroles au besoin. Non-seulement, pour solenniser les fêtes où ses
-talents seraient réclamés, il mettrait en avant le répertoire fort
-riche en motifs variés de l’ermite; mais à l’église, les jours de
-Pâques, de Noël, il ne consentirait jamais à accompagner d’autres
-cantiques que les siens.
-
-Il va sans dire que Barnabé, absorbé par ses préoccupations
-paternelles, ne négligea point de régler la question des droits
-d’auteur: il toucherait dix sous toutes les fois que Braguibus serait
-engagé soit aux Aires, soit dans les villages environnants. C’était la
-part de Félibien.
-
-Mais l’article le plus longuement débattu de cette convention très
-diplomatique fut celui où il était question des ouvrages encore inédits
-de l’ermite de Saint-Michel. Barnabé, bien qu’investi désormais de
-fonctions semi-religieuses, ne comptait nullement fausser compagnie
-à la muse, et il exigeait de son associé qu’il lui fournît le plus
-souvent possible l’occasion de lui donner de nouveaux rendez-vous.
-
-Grâce aux bons offices de tous les Frères libres de la vallée,
-Braguibus serait bientôt le _fifreur_ le plus en renom des Cévennes
-méridionales: lui en coûterait-il beaucoup, tout en vulgarisant les
-anciennes chansons de son ami, de prévenir les filles et les garçons
-que, pour changer de métier, Barnabé Lavérune n’avait pas changé de
-caractère, et qu’il lui restait, comme par le passé, au fond du sac,
-des rimes amoureuses pour les galants?
-
-Je le proclame à son honneur, Jean Maniglier, assez naïf, assez
-religieux pour croire les devoirs d’ermite peu compatibles avec les
-libertés du chansonnier, osa lutter contre l’âpreté violente du Frère,
-tout entier à son Félibien; mais il fut rageusement traqué sur tous
-les points, menacé d’un abandon qui le précipitait de nouveau dans
-l’aventure, et cet homme faible céda.
-
- * * * * *
-
-Le lecteur sait désormais comment Simonnet Garidel, épris de Juliette
-Combal, fut amené à donner à l’ermite de Saint-Michel commande d’une
-chansonnette amoureuse: incontestablement, il y avait sous roche du
-traité passé, dix ans auparavant, entre le Frère et Braguibus.
-
-Du reste, il faut le reconnaître, Simonnet Garidel était bien le garçon
-des Cévennes le plus timide en amour, le plus empêché, par conséquent
-le moins capable de se tirer par ses seules forces du pas difficile
-où il avait laissé tomber son cœur. Nos villageois s’amusant peu aux
-bagatelles du sentiment, les mariages, chez nous, se bâclent vite; mais
-Simonnet s’était avisé de devenir amoureux, et les choses traînaient
-en longueur. Depuis plus de six mois, il aimait Juliette Combal. Par
-malheur, rencontrant la jeune fille, ses parents, non-seulement il
-n’avait pu jusqu’ici prendre sur lui de leur souffler un mot de ses
-intimes intentions, mais il n’avait su que fuir ou se cacher. Le
-minois frais, souriant de Juliette l’effrayait plus encore que la
-face parcheminée de la vieille Combale, l’air sérieux du maire, et il
-prenait ses jambes à son cou.
-
-Franchement c’était pitié de voir un grand gaillard, vigoureux comme un
-chêne, poilu jusqu’au blanc des yeux, trembler ainsi qu’une feuille
-parce qu’une petite fille, que sa main trop robuste eût écrasée comme
-un papillon si elle avait tenté de la saisir, venait à passer sur son
-chemin; et Braguibus, ce ciron, avait reproché cent fois à ce géant
-son défaut d’audace, sa lâcheté. Mais rien n’y faisait, et Simonnet,
-en véritable bête fauve, continuait à s’éclipser dès qu’il apercevait
-Juliette, qu’il recherchait pourtant dans tous les sentiers de la
-campagne et dans toutes les ruelles du hameau.
-
-A la fin, Braguibus, ce médecin par état des cœurs malades, désespérant
-de l’efficacité de ses conseils, toucha un mot à Barnabé de la
-situation piteuse du jeune paysan. Du premier coup d’œil, l’ermite
-jugea l’affaire excellente. Les Garidel ne possédaient pas moins de
-vingt mille francs de bonne terre au soleil; quant aux Combal, la
-plus grosse fortune des Aires, ils en possédaient quatre fois plus.
-On pouvait donc s’occuper de Juliette et de Simonnet, car il en
-reviendrait toujours quelque profit.
-
-Le plan fut arrêté sans désemparer. Tandis que Braguibus endoctrinerait
-le vieux Garidel, Barnabé, lié de longue main avec le maire Combal,
-essayerait d’habiles démarches dans le but d’amener, entre les deux
-pères, une entente mutuelle. Si la Combale, avare et tenace dans sa
-volonté, faisait échouer ce commencement d’entreprise, on recourrait
-à la chanson et au fifre pour frapper un grand coup sur le cœur de la
-jeune fille. Enfin, si les vers du Frère et la musique de Maniglier
-n’obtenaient pas le succès qu’on était en droit d’en attendre,
-alors... eh bien! alors on travaillerait les jeunes têtes des amoureux
-et on disposerait tout pour un enlèvement.
-
-Les premières tentatives ayant avorté, et nos Cévenols, ne sachant
-se déprendre du gain qu’ils avaient reluqué, on en était arrivé au
-deuxième expédient, au fifre et à la chanson.
-
-
-
-
-IV
-
-Simonnet Garidel, qui ne sait pas le latin, éclate comme une bombe.
-
-
-Braguibus, dont le fifre, à la cantonade, avait essayé plusieurs
-motifs, jugeant sans doute son instrument suffisamment préparé, se mit
-debout:
-
-—Eh bien! y sommes-nous? demanda-t-il s’adressant à Barnabé.
-
-—Nous y sommes, répondit le Frère.
-
-Et sa voix, sans articuler la moindre parole, d’un ton de fausset,
-fredonna un air qui, pareil à l’oiseau prenant son vol, s’enleva
-d’abord par une mélopée assez lente et plana bientôt à une
-incommensurable hauteur. Il n’en fallait pas davantage au musicien:
-Barnabé s’étant tu, Braguibus attaqua les mesures qui servaient
-d’ouverture à la chanson:
-
-—Allons-y! fit-il tout à coup, mais retenant toujours le fifre aux
-lèvres.
-
-Alors le Frère, habilement suivi à travers les méandres où s’égarait
-son gosier fantaisiste, aborda ce premier couplet:
-
- «_Dis-moi, fillette_
- _Si jolie_,
- _Quand tu portes ton rouge tablier,
- Pourquoi, ainsi qu’une peureuse
- Qui de l’amour craint l’étincelle,
- Te cacher toujours dans la maison?_»
-
-—Ah! c’est bien joli! dit Braguibus, tandis que l’ermite reprenait
-haleine; c’est bien joli! Cette _étincelle d’amour_, qui a mis le feu
-au cœur de Juliette Combal, voilà une idée heureuse! Et ce _tablier
-rouge_? Il n’y a que Barnabé pour trouver ces choses-là.
-
-—C’est très joli, en effet, répéta Simonnet Garidel; mais...
-
-—Mais? interrompit le Frère.
-
-—Mais, hasarda timidement l’amoureux, je n’ai jamais vu Liette avec un
-tablier rouge.
-
-Barnabé haussa les épaules, et, sur l’invitation du fifre, reprit son
-élan:
-
- «_Sors, fillette_
- _Si jolie_,
- _Ouvre la porte avec ta main,
- Montre-moi ton front qui rayonne,
- Tes yeux,—deux lumières,—et la couronne
- De tes cheveux longs jusqu’à demain._»
-
-—Eh bien, Simonnet, que dis-tu cette fois? s’écria Braguibus
-transporté. Est-ce une comparaison assez belle que ces yeux semblables
-à _deux_ véritables _lumières_?
-
-—Plains-toi à présent si tu en as le front! dit l’ermite.
-
-—Mon Dieu! c’est très-beau, c’est plus beau que tout ce que j’ai
-entendu chanter jusqu’ici aux Cévennes, balbutia le malheureux jeune
-homme; seulement...
-
-—Seulement? demanda Barnabé, laissant transparaître sa mauvaise humeur.
-
-—Seulement, reprit Simonnet, vous dites que les cheveux de Liette sont
-_longs jusqu’à demain_, et je ne lui connus jamais que des cheveux
-courts, frisés, qui flottent autour de sa tête comme un léger nuage où
-le soleil aurait passé ses clartés.
-
-Cet amant, qui ne voulait pas, même pour l’embellir, que l’on touchât
-au portrait idéal qu’il emportait dans son cœur de sa maîtresse, manqua
-de faire sortir notre ermite des gonds. Il est certain que la critique
-obstinée de Simonnet dépassait toutes les bornes. Quoi! il osait se
-permettre de trouver à redire à des chants auxquels, en toute l’étendue
-de la montagne, on applaudissait des deux mains! Pauvre Simonnet
-Garidel! pourquoi ne savait-il pas le latin? pourquoi ne s’était-il pas
-rencontré un pédant capable de lui expliquer ces trois mots: _Genus
-irritabile vatum_?
-
-Braguibus, craignant de voir les cartes se brouiller,—ce qui n’était
-pas arrivé à Saint-Michel de mémoire d’amoureux,—s’empressa de donner
-du souffle à son fifre.
-
-Le Frère, appelé, répondit incontinent:
-
- «_Mon Dieu! fillette_
- _Si jolie,_,
- _De moi tu n’auras donc point pitié!
- Tu ne m’aimes pas, moi je me meurs!
- Mais bientôt finira mon supplice:
- Je suis au trou pour plus de la moitié._»
-
-Barnabé n’avait pas fini de chanter cette strophe, que Simonnet Garidel
-levait les bras vers lui et donnait les marques d’un irrésistible
-enthousiasme.
-
-—C’est superbe! s’écria-t-il avec élan, c’est superbe! Ah! Frère, que
-je vous remercie! Vous avez raison, raison comme le bon Dieu, de dire
-que je suis à moitié mort. Moi, sentant mes jambes coupées, depuis que
-j’aime tant Liette, je me répétais en mon dedans: «_J’en mourrai, j’en
-mourrai bien sûr_;» mais jamais je n’eusse trouvé vos jolis mots pour
-conter ma peine.
-
-—Tu vois donc que je m’y entends à vos crève-cœur amoureux!
-interrompit l’ermite qui triomphait.
-
-—Certes, mieux que pas un!... Au demeurant, ni Braguibus ni vous,
-vous n’aurez à vous plaindre de moi. Les Garidel ne sont plus riches;
-mais il reste encore assez de miettes au fond du sac pour acquitter le
-service que vous me rendez... A propos, et le quatrième couplet?
-
-Braguibus et Barnabé, gonflés par l’espérance d’une grasse aubaine,
-s’enlevèrent de plus belle.
-
- «_Adieu, fillette_
- _Si jolie_,
- _Je pars, puisque tu ne me veux pas;
- Je ne retournerai plus au village,
- Et si ton œil voit mon visage,
- Ce sera la nuit, quand tu songeras._»
-
-—Et, à présent qu’est-ce que tu vas me dire? interrogea le Frère, ne
-se donnant pas le temps de respirer.
-
-Le jeune Garidel ne répondit point. Il restait immobile, comme fiché
-dans les dalles de l’ermitage, regardant tantôt à droite, tantôt à
-gauche, mais ne desserrant les dents en aucune façon.
-
-—Tu n’as donc pas compris, Simonnet? lui demanda Braguibus.
-
-L’amant de Liette fit un effort, puis il articula péniblement ces mots:
-
-—Si fait bien, j’ai compris.
-
-A ce moment, moi qui avais pris place en un coin obscur de l’immense
-cuisine et suivais curieusement nos trois personnages noyés dans la
-lumière jaune de la lampe de cuivre, je vis distinctement Simonnet
-chanceler sur ses jambes.
-
-—Il tombe! il tombe! m’écriai-je bondissant vers lui pour le soutenir.
-
-Mais déjà Barnabé l’avait saisi dans ses bras, et le guidait vers une
-escabelle, où il l’assit solidement.
-
-—Comment, mon garçon, lui dit-il, riant de son plus gros rire, tu
-commences à battre de l’aile, parce que je te chatouille un peu le cœur
-avec ma chanson? Elle est fort belle ma chanson, je ne vas pas contre;
-mais Dieu me sauve! c’est la première fois que j’assiste à pareille
-fête de voir les galants se trouver mal à Saint-Michel... En voilà un
-triomphe dont on parlera dans le pays! Et Braguibus, aussi sot qu’un
-panier sans anse, qui me barbouillait comme ça que mes romancines de
-ce jour ne valent pas celles du temps jadis. Les vers, c’est comme le
-vin: tant plus c’est vieux, tant plus c’est bon... Au fait, si, pour te
-remonter l’estomac, on essayait une bouteille du bon coin?
-
-—Merci, Frère, murmura le jeune homme d’une voix qui se raffermissait.
-
-L’ermite ne l’entendit point: il descendait quatre à quatre l’escalier
-de la cave, hurlant à tue-tête et sans penser à mal, le pauvre homme:
-
- «_Adieu, fillette_
- _Si jolie_,
- _Je pars, puisque tu ne me veux pas;
- Je ne retournerai plus au village,
- Et si ton œil voit mon visage,
- Ce sera la nuit, quand tu songeras._»
-
-Il reparut juste comme le dernier mot du verset tombait de ses lèvres.
-
-—Eh bien! Braguibus, tu n’as pas encore rincé les verres? dit-il.
-As-tu peur que l’eau de ma cruche ne te salisse les mains, par exemple!
-Hardi donc, l’endormi!
-
-Simonnet but le premier, puis Barnabé, puis Braguibus, puis moi, malgré
-que j’en eusse.
-
-On s’était attablé dans le rond lumineux que formait le _carel_
-accroché au rebord de la cheminée.
-
-—C’est du vin de Faugères, dit l’ermite. Oh! pour fameux, il est
-fameux... Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël, un vrai moucheron
-de cave, ce Frère, s’y oublierait jusqu’à la vie éternelle... Quand
-on pense pourtant que ce vin, qui prend des couleurs si plaisantes
-dans mon verre, qui est doux au gosier comme le velours et chaud aux
-intérieurs du corps comme les braises du four communal, ça vient dans
-un terrain aussi empierré que la grave de la rivière d’Orb! Il faut
-croire que la pierre de ce pays renferme de bons sucs tout de même.
-Je l’ai quêté il y a huit ans viennent les vendanges, et mon palais
-m’annonce qu’il ne s’est pas mal comporté depuis ce temps ancien.
-
-Vivement il atteignit une seconde bouteille.
-
-—Toutes les fois que je donne dans les chansons, il me vient une soif
-qui m’étrangle... Allons, Simonnet, encore un coup, mon garçon.
-
-—J’en ai assez, fit celui-ci retirant son verre.
-
-—Songe qu’il faut que je te remette droit sur tes quilles.
-
-—Ma faiblesse est passée.
-
-—De la faiblesse à ton âge, Jésus-Seigneur! Ce n’est pas moi qui avais
-des faiblesses, quand mon temps était de courir après les cotillons...
-Mais expliquons-nous, puisque aussi bien nous causons, les coudes sur
-la table et la bouteille sous les yeux: tu l’aimes donc bien cette
-Juliette Combal?
-
-Simonnet nous regarda tous avec des yeux un peu troublés.
-
-—Moi, dit-il enfin, je fus toujours fort contre la terre, et, dans
-notre contrée, je ne crois pas que l’on découvre un homme plus
-déterminé, plus entendu à toutes les besognes des champs. Mais, de tant
-loin qu’il me souvienne, pour de la force, je n’en eus jamais aucune
-contre les femmes. Tenez! vous connaissez le père Garidel, il est rude
-semblablement à l’écorce du rouvre et aussi vif que le feu de bruyères;
-eh bien! dans mon enfance, il avait beau crier, menacer, s’encolérer
-contre moi à en devenir rouge comme un coquelicot des blés, je m’en
-souciais autant que s’il eût chanté; tandis que si ma mère, la bonne
-défunte Garidelle, levait tant seulement un doigt, je me rendais tout
-de suite à merci et sans trouver un mot à répliquer. Les pantalons ne
-m’effrayèrent de la vie, mais les jupons!... C’est comme ça.
-
-Barnabé eut un éclat de rire qui fit trembler l’ermitage. Il
-s’administra une rasade de faugères.
-
-—A présent, vous devez comprendre si Liette Combal me fait peur,
-reprit le jeune homme. Mon Dieu! tant que nous fûmes petits, nos
-maisons étant amies d’ancienneté, nous jouions sur la place du village
-comme agneaux et cabris ont coutume de s’ébattre dans les champs.
-Mais un jour, Liette devint honteuse de nos jeux, moi tout aussi
-honteux qu’elle, et, depuis ce jour-là, nous nous sommes aimés... Ah!
-si la Combale pense que mon cœur, quand il s’est rempli de sa fille,
-reluquait les richesses qui reviendront un jour à Liette, comme la
-Combale se trompe joliment! Que voulez-vous? pour cette vieille,
-maîtresse de son mari, des gens et des bêtes de sa maison, il n’y a
-au monde que de l’argent, et, encore que Liette en tienne pour moi,
-l’avaricieuse mère ne lui permettra aucunement de m’épouser, moi
-n’ayant pas assez d’écus dans mon sac... Oh! les écus! les écus
-d’enfer!...
-
-—C’est bon, c’est très bon, les écus! interjeta l’ermite.
-
-—Vous savez dorénavant le fort et le faible de ce qu’il en est de moi,
-continua Simonnet d’une voix dolente. Hélas! ainsi que le dit votre
-chanson, Frère, il ne me reste qu’à m’en aller ou à mourir. M’en aller,
-mourir, tout cela c’est la même chose, car je le sens, une fois les
-talons tournés aux Aires, je marcherai tant que je trouverai terre sous
-mes pas et ne reparaîtrai plus au pays.
-
-Il s’attendrit à ces derniers mots. Des larmes, que ses paupières
-gonflées ne retenaient qu’avec peine, roulèrent, rondes, brillantes,
-pressées, le long de ses joues. Braguibus, d’un geste rapide, décrocha
-son fifre du bouton où il dormait paisiblement, et sonna tout d’un coup
-le motif de la chanson.
-
-Barnabé, à cet hallali, dressa l’oreille; puis, se campant debout,
-chanta le cinquième et dernier couplet.
-
- «_Oui, oui, fillette_
- _Si jolie_,
- _Mon amour n’est pas étouffé:
- Quand, je serai mort, je reviendrai encore
- Dans ta maison faire ténèbres,
- Pour t’offrir mon cœur éteint_.»
-
-[Pour ceux de nos lecteurs qui entendraient le patois languedocien, un
-des nombreux dérivés de la vieille langue romane, nous croyons devoir
-reproduire ici le texte même de la chanson de Barnabé:
-
- _Digos, filletto_
- _Tan poulidetto_,
- _Quan portos toun rouché bantal,
- Per dé qué, coumo uno paourugo
- Qué d’amour crento la bélugo,
- T’amaga toujours din l’oustal?_
-
- _Sourtis, filletto_
- _Tan poulidetto_,
- _Oubris la porto ambé ta man,
- Mastro mé toun froun qué rayonno,
- Tous éls,—dous luns,—é la courouno
- De toun pel loun jusqu’à déman._
-
- _Moun Diou, filletto_
- _Tan poulidetto_,
- _Dé yeou n’auras dounc pas piétat?
- Tu m’aïmos pas, é yeou mourissi;
- Mais léou finiro moun supplici:
- Sioï al clot par maï dé mitat._
-
-
- _Adiou, filletto_
- _Tan poulidetto_,
- _Partici, dounc qué mé bos pas,
- Tournaraï pas pus al bilaché,
- E sé toun él béï moun bisaché
- Sero la neï, quan souncharas._
-
- _Oï, oï, filletto_
- _Tan poulidetto_,
- _Moun amour n’es pas estouffat:
- Quan seraï mort, bandraï encoro
- Din toun oustal faïré tantaro,
- Per t’ouffri moun cur attudat._
-]
-
-
-Simonnet Garidel, tout à sa douleur, ne hasarda pas une observation.
-Il se contenta de prendre les mains de Barnabé, de Braguibus dans les
-siennes et de les y presser en sanglotant. Pour moi, il me revint ma
-part dans cette distribution affectueuse: l’amoureux m’apercevant à son
-côté et ne sachant peut-être trop ce qu’il faisait, m’embrassa. Comme
-je me trouvais le plus jeune de la bande, je me figurai que ce baiser
-était à l’adresse de Juliette Combal. Je le reçus avec plaisir.
-
-—Te voilà content de nous, j’espère? dit Barnabé.
-
-Cette interrogation à double tranchant fut comprise de Simonnet. Trop
-bouleversé encore pour parler, il voulut néanmoins marquer sans retard
-sa satisfaction au Frère et au musicien. Il glissa donc ses doigts dans
-la poche droite de son gilet; de gros écus y cliquetèrent bruyamment.
-Barnabé reçut un coup, ses yeux s’allumèrent de convoitise. Quant à
-Braguibus, bien qu’ému dans le fond tout autant que son complice, je
-dois déclarer qu’il ne perdit rien de la dignité de son attitude. Le
-jeune homme, rendu prodigue par son cœur entr’ouvert, déposa jusqu’à
-six pièces sur la table.
-
-—Trente francs! s’écria le Frère couvant du regard les écus.
-
-—Quinze francs pour chacun de vous... Ah! si vous conduisiez les
-choses à ce point que j’épousasse Liette!... ajouta-t-il avec un soupir.
-
-—Tu l’épouseras, ou j’y perdrai mon fifre! dit Braguibus, dont les
-doigts osseux agrippèrent lestement trois rondelles d’argent.
-
-—Moi, j’y perdrai mon ermitage! s’écria Barnabé... Au fait, mon
-garçon, tu vas, dans ton amitié pour Juliette Combal, comme un aveugle
-va dans les chemins de la montagne, cognant ses sabots, sa tête à
-toutes les roches et à tous les troncs. Pour les sabots, passe encore,
-mais pour la tête!... Ayant traversé dans les temps le sentier où tu
-marches, je suis plus capable qu’un autre de te servir de lumière et
-de guide, et je t’en servirai, dussé-je y laisser ma soutane et mon
-bourdon... C’est vérité, je n’ai pas complétement réussi auprès de
-notre maire. Cependant je dois t’avouer qu’à mes raisonnements plus
-d’une fois il a secoué les oreilles comme quelqu’un qui ne dit pas
-non. Sa femme, à l’avenir, ne le fera pas marcher à sa volonté. Ce qui
-donne grosse voix à la Combale en sa maison, c’est uniquement qu’elle
-porta le bien, et que Combal entra dans le mariage à peu près comme
-il était entré dans ce monde, nu, sans besace et sans bâton. Son beau
-coup, quand il eut idée de se mettre en ménage, m’a servi à lui faire
-comprendre que toi, aujourd’hui, tu te trouves vis-à-vis de sa fille
-dans une meilleure posture, puisque tu possèdes plus de vingt mille
-francs, qu’il ne se trouva lui-même vis-à-vis de sa femme, ne possédant
-ni un châtaignier sur la montagne ni un sou vaillant dans le gousset.
-Pas un mot n’est sorti de sa bouche à telles ouvertures, et il est
-demeuré silencieux comme un terme au bout d’un champ. Mais laisse
-faire, il ne te méprise point et il pense à toi, j’en suis sûr.
-
-Barnabé, dont la voix s’était assombrie, s’arrêta court. Il saisit
-hâtivement une troisième bouteille de faugères, et, avant qu’on pût
-l’en empêcher, emplit nos quatre verres jusqu’aux bords. Il vida le
-sien d’un trait.
-
-—Je hausse bien le coude, n’est-il pas vrai? fit-il riant. Que
-voulez-vous? c’est de naissance. Oh! puis le chant, ça vous altère tout
-le corps...
-
-Il regarda Simonnet.
-
-—Toi, lui dit-il, apprends au plus vite la chanson par cœur. Le neveu
-de M. le curé, qui écrit mieux que le maître d’école et ne demande rien
-pour sa peine, l’a couchée tout entière là-dessus.
-
-Il lui tendit un papier plié en quatre.
-
-Il reprit:
-
-—Dans deux jours, tu peux savoir ton affaire, et, samedi soir, avec
-Braguibus, vous donnerez la première aubade à Juliette. La petite
-entendra tout de son lit, n’aie crainte, et mes rimes, lui gonflant le
-cœur, lui apporteront force et courage. Tu n’es pas un garçon trop mal
-partagé du côté de la voix. Au demeurant, si des chats te venaient à la
-gorge, Braguibus laisserait un moment la musique et entreprendrait les
-paroles avec toi.
-
-—J’ai bien peur de ne pouvoir trouver en mon gosier ni les mots ni les
-sons, murmura Simonnet.
-
-—A la fin des fins, tu me ferais perdre le bon sens, toi, avec toutes
-tes vergognes! s’écria l’ermite véritablement impatienté. A-t-on jamais
-vu pareil _Nicodème_! Moi, en mon temps, quand j’essayai de tourner
-prunelles vers la mère de Félibien, elle en fut comme épouvantée et
-s’encourut vitement parmi les oseraies de l’Orb. Mais je l’eus bientôt
-rattrapée, et j’aurais bien voulu voir que quelqu’un se fût mêlé de
-nous déprendre. Quelle époque! la rivière coulait fraîche à deux pas,
-l’herbe poussait épaisse sous les aulnes, et le soleil, qui embrasait
-tout Caroux, paraissait grand comme cinquante roues de moulin ensemble.
-Crois-tu que je baissais le front à cette fête de nature! Je le
-portais haut, bien au contraire, et allais dans les chemins de chez
-nous, où, malgré la nuit tombante, brillaient pour mes yeux trente-six
-chandelles, plus content que je n’irai jamais dans les chemins du
-paradis sur les pas de Notre-Seigneur... Ah ça! mais le monde va donc
-finir que les jeunes gens, sans séve et sans courage, fléchissent
-devant les femmes pareillement à des amarines sur les genoux du
-vannier! Veux-tu la vérité de ma bouche, Simonnet Garidel? Tu crois
-aimer Juliette Combal, mais dans le fond, puisque tu n’oses rien lui
-dire, rien lui faire, c’est que tu ne l’aimes point. Voilà ton paquet.
-
-—Je ne l’aime point!
-
-Ces cinq mots ne furent qu’un cri. Le jeune homme s’était mis debout,
-comme piqué par un aiguillon qui l’eût atteint au cœur. Je ne sais
-quelle flamme subite avait envahi son visage, mais il était devenu
-écarlate. Ses yeux, jusque-là mornes, sans expression, pétillaient de
-vie, et ses cheveux, secoués par une tempête intérieure, se tenaient
-droit sur son front. J’eus peur.
-
-—A la bonne heure! je retrouve enfin un homme! lui dit Barnabé,
-lequel, effrayé peut-être aussi de cette explosion inattendue, avait
-brusquement quitté sa place et caressait de tapettes amicales les
-épaules de Simonnet... A présent, que vas-tu faire, mon fillot? lui
-demanda-t-il d’une voix plus douce qu’on ne devait s’y attendre après
-tant de verres de faugères.
-
-—Tout! répondit-il.
-
-—Tout, excepté des sottises, je pense, intervint Braguibus.
-
-—Je préfère encore m’adonner aux dernières sottises que de perdre
-Liette et puis mourir.
-
-L’ermite et le musicien se regardèrent stupéfiés. A force d’exciter
-la bête, ils lui avaient mis le mors aux dents, et maintenant, ils
-redoutaient de ne pouvoir plus l’arrêter.
-
-Le Frère, dont de trop fréquentes libations avaient allumé le cerveau
-et qui venait de tituber en faisant quatre pas vers Simonnet, se tenait
-maintenant ferme sur ses jambes, totalement dégrisé. Il se tourna
-soudain vers moi.
-
-—Pétiot, me dit-il, la nuit est avancée; gagne ton lit et dors-y les
-poings fermés. Moi, j’ai affaire du côté de Cavimont pour nettoyer
-l’ermitage. Attends-moi tranquillement.
-
-Il prit un bras à Simonnet et l’entraîna vers la porte. Braguibus eut
-un saut de carpe.
-
-Ils disparurent dans les ténèbres.
-
- * * * * *
-
-Transi d’épouvante, le gosier trop serré pour en faire jaillir un cri,
-je courus vers mon lit, où je m’étendis tout habillé. Je grelottais;
-des gouttes de sueur froide me dégouttaient du front... Seul!...
-
-J’ignore comment et à quelle heure je m’endormis.
-
-
-
-
-V
-
-Les yeux de Juliette Combal, deux pervenches sur une tasse de lait.
-
-
-Quand je m’éveillai, il faisait plein jour. Une chose m’étonna,
-me saisit: l’écrasant silence qui m’enveloppait. Aux branches des
-châtaigniers qui poussaient leurs jets verdoyants jusqu’à ma fenêtre,
-les oiseaux, dont le bruyant ramage m’avait été si doux les matins
-précédents, se taisaient. Je penchai la tête, anxieux, et ne vis pas
-voltiger une linotte dans la feuillée toute neuve. Qui sait? peut-être
-était-il bien tard. Je bondis à bas de mon lit. Alors seulement je
-m’aperçus que j’étais habillé, et le souvenir des scènes de la dernière
-nuit me traversa le cerveau.
-
-«Qu’avait-on fait de Simonnet? Barnabé était-il revenu de Notre-Dame de
-Cavimont?»
-
-Je courus à la cuisine. Personne. J’ouvris la porte de l’ermitage.
-Le plateau s’étendait désert devant moi. Je le parcourus dans tous
-les sens, espérant encore découvrir le Frère assis en quelque coin,
-parmi les plantes et les granits. Hélas! pas de Barnabé. Au milieu de
-la grande allée du verger, j’aperçus ma cage commencée et les brins
-d’osier traînant sur le sol.
-
-Mon isolement m’effraya, et, tout frissonnant de malaise, je repris le
-chemin de la maison.
-
-Ne sachant à quoi employer mon temps, en attendant l’ermite, je me
-mis à laver à l’eau de la cruche, ainsi que Braguibus l’avait fait la
-vieille, les verres laissés sales sur la table; je serrai même les
-bouteilles vides sur une étagère du placard; puis, saisissant un balai
-de genêt, je balayai la vaste pièce; puis, avec un torchon, j’enlevai
-la poussière qui blanchissait le modeste mobilier de Barnabé; puis...
-
-Je me livrais à ces besognes peu coutumières, pénétré de je ne sais
-quelle joie enfantine et inquiète. Évidemment il y avait de la fièvre
-en mon état. Pourquoi? Je ne sais. Peut-être redoutais-je, quand tout
-à l’heure le Frère allait reparaître, d’apprendre quelque nouvelle
-funeste; car dans l’exaltation où je l’avais vu, il me paraissait
-impossible que Simonnet Garidel n’eût pas commis quelque mauvais coup.
-Peut-être avais-je peur seulement, et cherchais-je, par cette activité
-factice, à échapper au sentiment d’une solitude qui m’accablait.
-
-Harassé de fatigue, je m’assis enfin...
-
-Et Barnabé qui ne revenait pas..... A quel travail allais-je vaquer
-maintenant? Si, plantant là l’ermitage, je descendais vers les Aires?
-Quelques jours avant, n’avais-je pas tenté de m’enfuir? Chose
-incroyable! je n’osai pas mettre un pied hors du logis.
-
-Ah! si je mangeais, les heures passeraient plus vite. J’ouvris la
-huche, et en retirai un pain entamé. Je pris un des verres que j’avais
-lavés, puis le remplis d’eau goutte à goutte. Mon regard s’amusa un
-long moment aux dessins bizarres que le vernis rouge étalait au ventre
-dodu de la cruche. C’était bien drôle, et je ris, encore que je n’en
-eusse pas envie.
-
-Je tirai de ma poche le chocolat de mon oncle; j’en comptai les billes.
-Comme j’avais été gourmand! il ne m’en restait que deux. Décidément je
-les croquai.
-
-Je terminais ce déjeuner délicieux, quand un bruit de pas retentit au
-fond de la cuisine, sous les arceaux. O bonheur! c’était Baptiste.
-
-Un moment après, sans m’expliquer encore aujourd’hui où tout à coup
-j’avais puisé tant de courage, j’enfourchais l’âne de l’ermite et le
-guidais vers l’escalier de granit qui forme une déchirure au plateau.
-
- * * * * *
-
-Il y a je ne sais quel charme indéfinissable, au mois d’avril, quand
-le soleil de l’année nouvelle est encore jeune, à s’égarer, soit à
-pied, soit hissé sur une monture, à travers nos immenses châtaigneraies
-cévenoles. Les grands arbres qui, hier encore, levaient vers le ciel
-leurs mille bras de spectres maigres et noirs, montrent des troncs où
-la mousse desséchée reverdit et des branches au bout desquelles, se
-dégageant doucement de leurs bourgeons abreuvés de séve, pointent de
-frêles rameaux. Des panaches gommeux, collés fraternellement les uns
-aux autres, se séparent et se déplient avec lenteur sous les baisers
-du dieu reconquis. A cette heure mystérieuse où la vie renaît aux
-entrailles émues de la nature, où la création perpétuelle, un moment
-entravée par l’hiver, recommence pour ainsi dire, vous surprenez la
-feuille du châtaignier, cette feuille robuste, cartilagineuse, aux
-filaments presque indestructibles, qui bientôt défiera les ardeurs
-torrides de juillet, aussi tendre, aussi délicate que l’herbe menue des
-prairies. Au lieu de cette nuance de vert sombre qui sied aux fortes
-essences, les seules chez lesquelles éclatent les richesses des couches
-profondes du sol, maintenant, c’est un vert indécis, transparent,
-quelque chose de blanchâtre et de laiteux. Le lait de la grande
-nourrice monte, en effet, aux lèvres de tous les êtres, et les inonde à
-plaisir.
-
-Quand, juché sur Baptiste, lequel reniflait bruyamment, je pénétrai
-dans la châtaigneraie qui enceint l’ermitage de Saint-Michel d’une
-splendide ceinture de troncs centenaires, le silence y était imposant,
-presque religieux. Pas un chant, pas un cri, pas un bruit d’ailes. Il
-était deux heures environ, et les oiseaux, après avoir folâtré le matin
-dans les branchages assouplis par la première feuillaison printanière,
-autour de la fontaine d’eau pure de la chapelle, parmi les herbes en
-fleurs des rigoles, demeuraient sans voix et ne bougeaient plus. Où
-étaient-ils? Je pensai aux pauvres familles dont nous avions détruit
-la couvée, et je me demandai si les pères et les mères n’avaient pas
-quitté le pays à jamais...
-
-Je descendais donc mélancoliquement le sentier, laissant errer ma
-bête à l’aventure, les yeux attachés aux branches entrelacées pour y
-découvrir une linotte, un bruant, un chardonneret, quand, du bouquet
-d’yeuses sous lequel j’avais rencontré l’ermite le jour de mon arrivée
-à Saint-Michel, un piaulement timide s’échappa. J’arrêtai Baptiste.
-C’était un loriot! Oh! quelle voix fraîche, sonore, retentissante,
-et comme elle se prolongeait sous les hautes arcades à perte de vue
-des châtaigniers! Pauvre loriot! je l’écoutai jusqu’à la fin; mais sa
-chansonnette, si vive, si joyeuse d’ordinaire, me semblait déborder de
-notes plaintives. Qui sait si cette adorable bestiole ne pleurait pas,
-elle aussi, quelqu’un de ses enfants?
-
-Baptiste, dont mon talon frôla le poil sensible, poursuivit sa marche
-vagabonde. Il allait hors des voies frayées, tantôt faisant une halte
-et me tirant la bride de son col tendu pour saisir les surgeons tendres
-des églantiers, tantôt trottinant en haut, en bas, à droite, à gauche,
-à sa fantaisie.
-
-Moi, maintenant, bien que ravi et de ma bête et de ma promenade,
-je réfléchissais à ma situation et me demandais sérieusement si je
-retournerais à Saint-Michel. Il était bien évident que ni mon oncle
-ni Marianne ne connaissaient à fond Barnabé Lavérune, car ils se
-fussent bien gardés de me confier à lui. L’on disait que Barthélemy
-Pigassou, ermite de Saint-Raphaël, buvait à se griser comme un tourde
-qui a pris son saoul dans les vignes; et lui donc, Barnabé? et lui?
-Quel exemple il venait de me donner! Quand mon oncle reviendrait et
-qu’il apprendrait de ma bouche en quel état nous étions, le jour du
-noël en vingt-cinq couplets!... Mais oserais-je lui raconter cela? La
-réputation du Frère de Saint-Michel était des meilleures dans le pays.
-Du reste, depuis qu’il avait donné quelques soins à mon oncle, tout le
-monde, à la cure, se montrait si faible pour Barnabé!
-
-Comme s’il eût deviné les intimes obsessions de mon esprit, Baptiste,
-ayant gravi la montée raide de Margal, la dégringola tout à coup et
-s’échappa comme affolé vers les Aires.
-
-Certainement, sans que je l’eusse prévenu de mes intentions,
-l’âne,—quel dommage que l’ermite possédât une bête pareille, elle
-aurait dû appartenir à un curé!—l’âne me déposerait à la porte de M.
-Anselme Benoît.
-
-Baptiste ne modifiait pas son allure et descendait le sentier gazonné
-qui serpente le long du ruisseau tapageur de Lavernière. Déjà les
-oseraies, les saulées, ressources d’un hameau où chacun se livre au
-commerce de la vannerie, devenaient plus rares, et les maisonnettes des
-Aires apparaissaient derrière les ramures cotonneuses des bouleaux.
-
-«Si Baptiste frappe à la porte de M. Anselme Benoît, me dis-je, heureux
-de laisser à l’âne, si intelligent, la responsabilité et l’audace d’une
-décision, s’il frappe à la porte de M. Anselme Benoît, j’entre et je
-reste.»
-
- * * * * *
-
-Cependant, nous touchions à l’endroit où le ruisseau offre un gué
-praticable à toutes les époques de l’année. Mais, à ma grande
-surprise, Baptiste s’arrêta court.
-
-—Allons donc, lui dis-je, allons donc!
-
-Il ne bougea pas.
-
-Au même instant, un clapotage bruyant eut lieu dans le ruisseau de
-Lavernière. Je regardai. Une mule à pompons rouges traversait le
-courant au galop. Malgré l’eau qu’elle soulevait autour d’elle comme
-un tourbillon, je la reconnus: c’était la mule de M. Anselme Benoît.
-Elle portait son maître solidement établi sur les étriers, puis, en
-croupe, une dame, que je trouvai fort belle, ma foi, et habillée tout à
-fait à la façon des dames de Bédarieux. Robe de soie, bottines de cuir
-vernis, gants, chapeau à fleurs et à rubans couleur de feu. Je ne pus
-m’empêcher de penser à Venceslas Labinowski se promenant, à Béziers,
-devant la statue de Paul Riquet, avec Catherine, et d’autant plus que
-M. Anselme Benoît fit une grimace et ne parut pas enchanté de me voir.
-
-—Où vas-tu donc, petit? me demanda-t-il d’un air rude.
-
-—Je ne vais nulle part, je me promène avec Baptiste.
-
-—Es-tu sage, au moins?
-
-—Oh! oui, monsieur Anselme Benoît.
-
-—Tu diras à Barnabé que je m’absente pour quelques jours. Si des
-malades me réclament, qu’il retienne leurs noms: je les visiterai à mon
-retour.
-
-Il serra le flanc de sa monture, qui partit oreilles dressées vers la
-grande route du Poujol.
-
-J’étais consterné.
-
-Baptiste, lequel avait son idée sans doute, n’en persista pas moins à
-pousser vers le village; il posa avec précaution ses pieds dans l’eau,
-et toucha l’autre côté de la rive.
-
-—Où iras-tu maintenant, imbécile? lui demandai-je.
-
-Blessé dans son amour-propre, il voulut imiter la mule fringante de M.
-Anselme Benoît, et, incontinent, fit feu des quatre fers.
-
-Baptiste, suant, le mors blanc d’écume, s’arrêta au perron des Combal.
-Justement Juliette nous regardait venir en riant.
-
-Je descendis.
-
-—Au lieu de te moquer de nous, toi, tu ferais bien mieux d’ouvrir
-l’écurie, lui dis-je, irrité.
-
-Juliette dégringola les marches du perron. Elle poussa une porte à
-claire-voie.
-
-—Tu ne vois donc pas dans quel état se trouve ce pauvre Baptiste!
-continuai-je d’une voix grossie par la colère.
-
-Je débridai mon bourriquet.
-
-—Le râtelier est plein d’esparcette, se contenta de me répondre la
-jeune fille.
-
-Elle me planta là sans ajouter un mot de plus et remonta vivement
-l’escalier.
-
-Le râtelier, en effet, était bourré jusque par-dessus la haute
-traverse. Ah! chez M. le maire, les bêtes n’avaient pas l’habitude de
-crever de famine, de _lire la gazette_, comme on dit chez nous. Il
-fallait voir quels magnifiques mulets, à la croupe ronde, grasse,
-luisante, aux sabots toujours minutieusement nettoyés! M. Combal
-les conduisait avec orgueil à ses labours de la montagne et de la
-plaine.—«Ce sont des montures sans pareilles!» répétait chacun, quand
-elles défilaient matin et soir à travers le village, allant à leur
-besogne ou en revenant.
-
-Baptiste connaissait ces nobles bêtes, fortes et fières comme des
-étalons. Aussi, lorsqu’il pénétra dans l’écurie, les mulets de M.
-Combal s’empressèrent-ils de lui faire accueil. Baptiste les regarda
-en hochant la tête, et moi qui prêtais à l’âne de Barnabé tous les
-sentiments dont l’homme est capable, je crus discerner la gratitude
-dans l’expression de ses yeux. A leur tour, les mulets daignèrent
-abaisser vers lui un regard où l’amitié certainement tempéra ce qui, en
-toute autre circonstance, eût paru trop farouche ou trop altier. L’âne
-du Frère, sans plus ample politesse, passa ses dents à travers les
-barreaux du râtelier et amena une touffe d’esparcette. Je le laissai
-aux impérieux besoins de son estomac.
-
- * * * * *
-
-—Eh bien! qu’est devenu ton monde? demandai-je à Juliette, l’avisant
-seule dans la maison.
-
-—On travaille à la rivière aujourd’hui, répondit-elle sans
-discontinuer de retourner, en des faisselles de grosse faïence jaune,
-les fromages de chèvre, les _fromageons_, qui s’y égouttaient.
-
-—A la rivière! Pourquoi donc?
-
-—On lave et on sèche la lessive chez nous.
-
-—Alors, on goûtera au bord de l’eau?
-
-—Je prépare le goûter pour tous: un _fromageon_ à chacun, puis de la
-fougasse fraîche.
-
-—J’aime tant la fougasse, quand elle sort du four, moi!
-
-—Cela veut dire que j’en mette un morceau de plus dans la corbeille?
-
-—Et un _fromageon_ aussi..... Oh! les jours de lessive, c’était des
-jours de fête chez ma mère, à Bédarieux! On déjeunait, on dînait, on
-soupait même quelquefois le long de l’Orb, au milieu des serviettes et
-des nappes étendues sur les galets. Quelle gaieté, ces lessiveuses! Il
-y en avait une, Marthon, qui chantait toujours..... Pour moi, j’aimais
-beaucoup à faire des ricochets dans l’eau, avec de petites pierres
-plates et rondes comme des sous. Que de bergeronnettes j’ai dérangées!
-Un jour, je craignis d’en avoir touché une... Quel amusement!
-
-J’avais débité cette tirade, pleine de souvenirs qui me faisaient
-battre le cœur, avec une volubilité singulière. Les grands yeux de
-Juliette Combal, ses yeux bleus,—deux feuilles de pervenche sur une
-tasse de lait, comme a dit Henri Heine,—me regardaient tout ébahis.
-
-—Ton oncle ne se fâchera-t-il pas, si je t’emmène? me dit-elle.
-
-—Mon oncle!... mon oncle!...
-
-La voix m’expira dans le gosier. Je pris une chaise pour m’asseoir.
-
-—Tu ne sais donc pas, Liette, dis-je, les yeux humides et appelant la
-jeune fille par l’abréviatif plus affectueux de son nom, tu ne sais
-donc pas que mon oncle est parti?
-
-—Ah! il est parti!... Si tu courais demander la permission à Marianne?
-
-—Marianne!... Hélas! elle est partie également pour sa montagne.
-
-Et des larmes tachèrent mon gilet.
-
-—Quoi! tu pleures? s’écria-t-elle.
-
-Elle rejeta la longue cuiller de buis avec laquelle elle s’appliquait
-à presser les fromages dans les faisselles, et, s’élançant vers moi
-par un bond où éclataient ensemble et la grâce et la tendresse, elle
-me prit dans ses bras, me serra contre sa jeune poitrine, plus chaude
-des sentiments naïfs de l’enfant que de ceux moins désintéressés de la
-femme, puis me baisa de toutes ses lèvres et de tout son cœur.
-
-—Allons, allons, me dit-elle avec une série de douces caresses qui me
-rendaient le courage, je ne veux pas que tu sois triste..... Je finis
-d’arranger le goûter, et nous partons. Il y a des bergeronnettes encore
-qui se mouillent la queue sur les pierres de la rivière d’Orb.
-
-Elle retourna à son caillé.
-
-Juliette Combal, ou mieux _Liette_ tout court, était une jeune fille
-de dix-huit ans; mais soit que, par quelque rachitisme de nature,
-l’enfance se fût prolongée chez elle au delà du terme ordinaire,
-soit que son air vif, espiègle, donnât le change sur son extrait de
-naissance, elle n’en paraissait pas plus de quinze. Elle était plutôt
-petite que grande, mince et délicate comme une jeune tige de saule
-blanc, droite et flexible comme un roseau de Lavernière. Sa figure un
-peu courte—c’est le caractère distinctif du type cévenol—affichait
-au coin des lèvres, aussi rouges que les pétales d’un coquelicot,
-deux fossettes gracieuses où voltigeait, toujours épanoui, le plus
-aimable des sourires. Cette jovialité enfantine, qui était en quelque
-sorte le privilége, le charme particulier et savoureux de cette menue
-paysanne, faisait dire à ceux qui la connaissaient:—«Oh! Liette, elle
-est venue au monde en riant.» Une chevelure d’un blond très clair et
-frisant naturellement, lançait ses boucles d’or à droite, à gauche,
-et ne contribuait pas peu à accroître, chez Juliette Combal, ces airs
-de gamin ébouriffé bien faits pour tromper sur son âge, son caractère
-et la portée de ses actions. Certes, la pauvre enfant, qui, peut-être
-en regardant Simonnet Garidel le dimanche à l’église, avait senti la
-séve d’une vie nouvelle lui envahir jusqu’aux replis les plus profonds
-du cœur, prise de coquetterie, avait bien tâché de ramener cette
-crinière indomptable à des formes plus nettes, moins désordonnées. Mais
-les pommades des coiffeurs de Bédarieux, leurs cosmétiques poisseux,
-étaient demeurés impuissants, et les cheveux, un moment contenus,
-avaient soulevé de nouveau leurs ondes et submergé les tempes et le
-front. Ajoutez à cette tête, ravissante dans son expression un peu
-sauvage, un nez fin brusquement coupé, dont l’impertinence provocatrice
-se trouvait tempérée par des yeux éminemment doux, un peu farouches, où
-la lumière se reposait sans éclat criard comme sur l’eau dormante d’un
-lac, et vous aurez l’ensemble de cette physionomie toute pétrie de
-grâce agreste, de vivacité printanière et d’esprit.
-
-En ce moment, Liette portait un corsage de droguet clair qui dessinait
-admirablement sa taille souple et ronde comme le tronc d’un jeune
-bouleau.
-
-—Sais-tu que tu es bien jolie! lui dis-je, et que Simonnet Garidel
-n’avait pas les yeux dans sa poche quand il t’a choisie!
-
-—Choisie? murmura-t-elle.
-
-—Pardi! fais la mystérieuse. Je sais de tes nouvelles, va!
-
-—Tu crois alors que Simonnet?...
-
-Ses joues, déjà colorées, s’étaient subitement nuancées d’un rouge plus
-vif. Son regard s’alluma. Je craignis de lui avoir fait de la peine.
-
-—Ma foi, lui dis-je, si tu ne veux pas que je te parle de Simonnet, tu
-as peut-être raison, car ce garçon ne me revient guère.
-
-—Vite, vite, partons. Il est déjà tard.
-
-Elle saisit une corbeille abandonnée sous une table et y empila
-précipitamment les faisselles pleines. Ayant roulé une serviette en
-guise de coussinet, elle se planta la corbeille sur la tête. Ses
-mouvements avaient quelque chose de brusque, presque de fiévreux. Il
-est bien certain qu’en l’entretenant de Simonnet Garidel je lui avais
-déplu.
-
-Nous sortîmes de la maison et enfilâmes silencieux le sentier vers la
-rivière.
-
-—A propos, et la fougasse? lui dis-je après une centaine de pas.
-
-—Mon Dieu! c’est vrai, nous l’avons oubliée.
-
-Elle déposa la corbeille sur le gazon et repartit en courant.
-
-Peut-être, me tenant rancune, Liette ne me rapporterait-elle pas ma
-part de fougasse. Je m’élançai après elle, lui criant:
-
-—Pense à mon morceau, Liette, penses-y!..... Puis, sois tranquille, je
-ne te tourmenterai plus avec ce Simonnet.
-
-Nous pillâmes la huche et redescendîmes le perron.
-
-
-
-
-VI
-
-L’amour fait peur, quand on le voit pour la première fois.
-
-
-Ne sachant que dire, le noël en vingt-cinq couplets me traversa
-l’esprit, et je me mis à chanter:
-
- —_Jésus est né dans l’étable_,
-
- —Sanctum Dominum Jesum,
-
-me répondit Juliette Combal, mettant sa voix cristalline au diapason de
-la mienne.
-
- —_Voyez comme il est aimable!_
-
-continuai-je.
-
- —Sanctum Dominum nostrum!
-
-me répondit la jeune fille.
-
-On devine si j’étais content! Puisque Liette chantait avec moi, elle ne
-m’en voulait plus.
-
-Nous poursuivîmes:
-
- MOI.
-
- —_La sainte Vierge Marie_,
-
- ELLE.
-
- —Sanctum Dominum Jesum,
-
- MOI.
-
- —_Fait téter l’Enfant chéri_,
-
- ELLE.
-
- —Sanctum Dominum nostrum.
-
-Ravi, j’allais attaquer le troisième couplet, quand Liette, faisant un
-mouvement avec ses deux bras:
-
-—Et ma corbeille! s’écria-t-elle.
-
-Je regardai le gazon. La corbeille avait disparu. Je devins tremblant.
-
-—Il est donc passé des voleurs par ici? balbutiai-je.
-
-Cependant Liette, debout au milieu du sentier, pâle, attristée,
-promenait des yeux inquiets dans toutes les directions. Je fus navré.
-
-—Que veux-tu? lui dis-je, prenant soudain mon parti de la perte des
-_fromageons_, nous goûterons avec de la fougasse pour aujourd’hui.
-
-J’avais à peine articulé ces mots, qu’une voix plus forte que la voix
-de Liette, mieux timbrée que la mienne, jeta dans l’air le troisième
-verset du noël:
-
- _Mais l’Enfant tout d’un coup pleure_,
- Sanctum Dominum Jesum:
- _Sur la croix il faut qu’il meure_,
- Sanctum Dominum nostrum.
-
-Liette se mit à rire.
-
-—Eh bien? lui demandai-je, surpris.
-
-—C’est Simonnet! dit-elle; tu ne l’as donc pas reconnu?
-
-—Simonnet!
-
-Et, les poings serrés, je m’avançai vers les osiers d’où partait le
-noël.
-
-La corbeille, avec le linge blanc qui recouvrait les faisselles,
-émergea peu à peu au-dessus du feuillage, puis je vis le front, puis
-les yeux, puis la barbe noire, enfin toute la poitrine de Simonnet
-Garidel.
-
-—Tu n’as pas honte, lui criai-je courroucé, tu n’as pas honte de voler
-comme ça les provisions d’autrui! Tu as mangé plus d’un _fromageon_,
-sans doute?
-
-Simonnet, tout penaud, s’avança vers Juliette Combal.
-
-—Est-ce que cela te déplairait que je te porte la corbeille jusqu’à la
-rivière? lui demanda-t-il.
-
-Sa voix chevrotait.
-
-—Tu parles comme un agneau qui fait _bê_!... au sortir de la bergerie.
-Crois-tu que, Liette et moi, nous ne soyons pas capables de nous tirer
-d’affaire?
-
-—C’est que la corbeille est bien lourde, murmura-t-il; puis elle foule
-les cheveux de Liette.
-
-—Les cheveux de Liette! Est-ce qu’ils te regardent, les cheveux de
-Liette?
-
-—Mais oui, puisque je les trouve beaux, et que je les aime!
-
-Je ne pus me tenir de rire à mon tour, et j’éclatai sans nulle retenue.
-
-Pourtant Liette et Simonnet s’étaient rapprochés l’un de l’autre et
-causaient _amitieusement_. Il est probable que mes reproches avaient
-troublé le jeune homme, car il rendait une parole pour dix que lui
-en donnait la jeune fille. J’avoue que la pâleur qui tout à l’heure
-blanchissait les traits de Juliette Combal—elle avait pâli en
-apercevant Simonnet—avait fait place sur son visage à une animation
-singulière. Son œil abattu était redevenu pétillant, et sa petite
-langue de chatte allait comme le battant de la clochette de l’église,
-quand elle entreprend ses roulements précipités au _Sanctus_ ou au
-_Domine, non sum dignus_...
-
-J’ignore quel instinct secret me fit deviner que j’étais de trop
-dans l’entretien des deux jeunes gens. Le fait est qu’en dépit d’une
-curiosité qui me brûlait l’âme ensemble avec la peau, je n’osais
-m’approcher d’eux. Je les regardais se parlant, se serrant les mains,
-se dévorant des yeux mutuellement, et je demeurais immobile, bouche
-close, frappé d’un hébêtement qui me paralysait tout entier.
-
-Que se passait-il? Ma vie, entre mon oncle et Marianne, ne m’avait
-encore révélé aucun des mystères du cœur. Le mien, ouvert à toutes
-les dissipations d’un écolier fantasque et vagabond, ne prévoyait
-encore rien au delà d’une bonne partie avec Baptiste, d’une cage
-pleine d’oiseaux, d’une lutte au Planol entre ours des Pyrénées et
-chiens-loups des Cévennes, rien au delà d’une longue, bien longue
-comédie, en compagnie de Barnabé, les jours de foire, à Bédarieux.
-
-Enfin Simonnet Garidel, qui avait tout d’abord déposé la corbeille aux
-pieds de Liette, la reprit et se la campa lestement sur la tête.
-
-—Tu me promets au moins, lui dit-elle d’un accent de prière, de me la
-rendre avant d’arriver à l’Orb? Peut-être mon père ne te verrait-il pas
-avec déplaisir, mais ma mère trouve que tu n’es pas assez riche, et tu
-comprends...
-
-Sans faire plus d’attention à moi que si je n’étais pas dans le
-sentier, ils allèrent en avant, bras dessus, bras dessous, sautillant,
-voletant, pirouettant. Le courage me manqua pour me plaindre. Je les
-laissai passer et les suivis tout honteux à une distance respectueuse.
-Il fallait voir comme Simonnet, si humble tout à l’heure, si courbé
-sous ma colère, s’était redressé maintenant, et de quelle allure royale
-il marchait!
-
-Ma foi, c’était un beau garçon que Simonnet Garidel: tout jeune encore,
-grand, fort, noueux comme un rouvre. Les épaules vigoureusement
-attachées, d’où partaient des bras musculeux, donnaient l’idée complète
-du paysan, d’un de ces athlètes obscurs mais sublimes qui livrent
-chaque jour à une terre avare la plus opiniâtre, la plus courageuse des
-luttes, pour lui arracher le pain qui perpétue la vie. Pendant cette
-course le long du ruisseau de Lavernière, course qui, pour le cœur de
-Simonnet Garidel, équivalait à une marche triomphale, que de fois cet
-enfant robuste des Cévennes, ne trouvant pas d’autre voie pour traduire
-au dehors la multitude d’émotions qui l’assiégeait, eut des mouvements
-de force qui émanaient de lui en quelque sorte à son insu! Il coulait
-un de ses bras autour de la taille de Juliette Combal, et les petits
-pieds de la jeune fille perdaient terre tout aussitôt. Une fois il
-l’enleva vers lui d’un geste si énergique, qu’il la monta jusqu’à la
-hauteur de ses lèvres.
-
-Alors, j’entendis un baiser éclatant.
-
-A ce spectacle, il me serait difficile d’analyser tout ce que
-j’éprouvai de sentiments étranges et confus. Je m’en souviens pourtant:
-j’eus une impression de malaise si forte, qu’il me prit envie de m’en
-aller. L’amour fait peur quand on le voit pour la première fois... Et
-ma fougasse? Je n’y pensais plus. C’est juste au moment où, d’un œil
-effaré, je fouillais les taillis environnants pour y découvrir un trou
-où me cacher que Juliette se retourna.
-
-—Allons donc! me dit-elle.
-
-Je m’élançai.
-
-Sans crier gare, Simonnet Garidel, négligeant de me dire adieu,
-s’engouffra dans les plantations de saules blancs, très touffus au bord
-du ruisseau, et s’éclipsa.
-
-—Eh bien! où va-t-il si vite? A-t-il peur de moi, par exemple?
-
-—Voulais-tu que ma mère le vît? répondit-elle avec une moue adorable.
-
-—Ta mère t’a donc défendu de causer avec lui?
-
-—Oui.
-
-—Et pourquoi?
-
-—Parce qu’elle a dans l’idée de me marier avec quelqu’un de plus riche.
-
-—Et toi, qu’est-ce que tu as dans l’idée, Liette?
-
-—Moi, je trouve Simonnet Garidel très gentil. As-tu remarqué comme il
-est fort? Et puis si tu savais quel bon cœur est le sien!
-
-Une petite femme, se soutenant sur un bâton, pointa à l’un des détours
-du sentier.
-
-—Jésus-Seigneur! dépêchons-nous, dit Juliette; voilà ma mère!
-
-C’était la Combale, en effet. En nous apercevant, elle doubla le pas,
-et bientôt je distinguai ses traits maigres, jaunis, parcheminés,
-éclairés par je ne sais quelle lueur d’atroce méchanceté.
-
-—A la fin des fins, te voilà, notre fille! s’écria-t-elle, quand nous
-fûmes à portée de sa voix. Qu’as-tu fait à la maison, je te prie,
-depuis tantôt trois heures que tu nous as quittés à la rivière? Ah! tu
-n’aimes guère trimer, toi, et tu laisses volontiers les autres se rôtir
-au soleil. Ciel du paradis! il te faut plus de temps pour mettre du
-caillé dans des faisselles qu’à M. le curé, le dimanche, pour dire la
-messe et débiter le prône... Et toi, marjolet, où t’en vas-tu de ce pas
-délibéré? me demanda-t-elle, m’apostrophant à mon tour.
-
-—J’allais par la montagne avec Baptiste, balbutiai-je... Puis Baptiste
-a eu faim, et je l’ai mené dans votre écurie...
-
-—C’est ça, c’est bien ça, Dieu me pardonne! il me faudra nourrir l’âne
-du Frère de Saint-Michel. A ce qu’il me semble, tu es né avec les mains
-ouvertes, toi, pour gaspiller le bien du prochain. Tu crois donc, parce
-que tu es le neveu de M. le curé, que tout t’appartient en ma maison
-et que tu as le droit de rassasier ton bidet avec l’esparcette de mes
-prairies? Est-ce toi, freluquet, qui payeras mes faucheurs, quand ces
-hommes viendront couper mes herbes? J’ai des mulets pour dépêcher mes
-foins, et je n’ai nullement besoin de l’âne de Barnabé. Va détacher ta
-bête de mon râtelier, et vivement je te prie!
-
-—Mais, Combale, murmurai-je ébaubi de l’algarade, Liette m’avait dit
-que vous me laisseriez goûter avec vous...
-
-—Pardi! la fougasse de mon four est si ronde et si grosse qu’il
-fallait ramasser des dents étrangères pour en venir à bout! Nous ne
-sommes pas assez de monde sans doute par là-bas...
-
-En même temps que, du bout de son bâton, elle désignait la rivière,
-elle lança à sa fille un regard froid et dur comme l’acier.
-
-—Si tu aimes la fougasse, pétiot, reprit-elle, dis à Marianne de
-M. le curé de t’en faire avec le blé de son champ... Allons, toi,
-ajouta-t-elle, se retournant de nouveau vers Liette, marche, au lieu
-de me regarder plantée là pareillement à une grande Sainte-Vierge dans
-sa niche. Tu ne sais donc pas, fille sans esprit, que quand on a des
-bouches à nourrir il ne faut pas leur faire attendre la pitance, car
-alors elles mangent le double et réduisent bientôt votre bien _à quia_?
-
-Juliette, habituée sans doute aux emportements de sa mère, avait
-supporté cette scène avec plus de calme que je ne lui en eusse jamais
-supposé. Ce qui me frappa surtout, ce fut une sorte d’indifférence
-courageuse où s’attestaient les virilités précoces d’une nature
-énergique et forte. Non-seulement, négligeant d’obtempérer à
-l’injonction brutale de la vieille, elle ne fit pas un pas, mais elle
-osa prendre ma défense.
-
-—Ma mère, dit-elle, bien souvent M. le curé a invité mon père à sa
-table; cent fois, quand j’étais petite, Marianne me donna des tartines
-de miel blanc. Vous ne pouvez donc aujourd’hui marchander un morceau de
-fougasse...
-
-—Veux-tu marcher, coquine! interrompit la Combale levant son bâton.
-
-Liette, sur les traits de laquelle venait de s’allumer une indignation
-superbe, saisit la corbeille par un geste dépité et la posa au milieu
-du chemin.
-
-—Ma mère, je n’ai faim ni de fougasse, ni de _fromageon_, dit-elle
-avec une dignité surprenante. Vous pouvez emporter tout.
-
-La Combale se jeta sur la corbeille comme sur une proie, l’enleva,
-l’établit du mieux qu’elle put sur sa hanche gauche, l’y maintint
-énergiquement avec l’un de ses bras, où les veines faisaient saillie
-pareilles à des ficelles bleues, et disparut en maugréant.
-
- * * * * *
-
-Tout à l’heure, quand le souvenir de mon oncle et de Marianne m’avait
-traversé l’esprit, le cœur, mes yeux s’étaient remplis de larmes;
-maintenant ce fut le tour de Liette de pleurer. Elle pleura tant
-et si fort que, ne sachant plus quels raisonnements lui bailler en
-consolation, je la menaçai d’aller quérir son père le long de l’Orb.
-
-—Celui-là te gâte, lui dis-je, Barnabé ne me l’a point caché, et
-certainement tu l’écouteras un peu mieux que tu ne m’écoutes.
-
-Elle me regarda étonnée; puis, tirant de sa poche son mouchoir
-blanc,—un fin mouchoir de fil, s’il vous plaît, la coquette!—elle
-essuya ses joues humides.
-
-—Tu es bien plus jolie à présent, repris-je. Allons, assez de pleurs.
-Du reste, je ferai ce que tu voudras... Faut-il que je m’en aille?
-
-Elle ne me répondit pas, mais me saisit la main droite et la retint.
-
-—Tu comprends, si ta mère doit t’adresser de nouveaux reproches à
-cause de moi, il vaudra mieux que je reprenne Baptiste et remonte vers
-Saint-Michel.
-
-Elle réfléchit un moment, deux doigts arrêtés sur ses lèvres.
-
-—Viens! dit-elle, m’entraînant tout à coup.
-
-—Et où courons-nous ainsi?
-
-—A la rivière... Mon père est là, et ma mère n’osera pas te renvoyer.
-
-—Et pourquoi irions-nous là-bas? On a sans doute avalé toute la
-corbeille depuis le temps... Ton père, ta mère, des lessiveuses..., ça
-mange beaucoup, tout ce monde.
-
-En échangeant ces paroles avec une certaine vivacité mutine, nous
-n’avions cessé de marcher, et nous touchâmes aux longues rangées de
-peupliers, de frênes, de bouleaux, dont les racines tortueuses, après
-s’être enfoncées dans l’humus gras du rivage, reparaissaient à fleur de
-terre et bossuaient le chemin en tous les sens.
-
-Nous entendîmes les voix des lessiveuses. Je me hissai sur la
-pointe des pieds, cherchant à deviner ce qui se passait parmi les
-galets.—Goûtait-on?—J’aperçus le père de Liette, sa mère, enfin
-deux femmes ramassant des pierres pour se fabriquer une manière de
-banc où s’asseoir. Brusquement la fougasse fraîche se montra aux
-mains de la Combale, et mon ouïe, aiguisée par mes désirs, perçut un
-léger craquement. Mon Dieu! les croûtes vives cédaient. Évidemment
-les morceaux allaient être distribués. La gourmandise est parfois
-héroïque—il faut dire que la saucisse de Gathon Molinier ne me
-soutenait plus guère—et, bien que j’eusse tout à redouter de la mère
-de Liette, n’y tenant plus, ce cri s’échappa de ma bouche malgré moi.
-
-—Gardez-en! gardez-en un peu!
-
-M. Combal se retourna.
-
-—Nous voici! continuai-je rassuré déjà, nous voici!
-
-Et, nous dégageant d’une forêt de troncs, la jeune fille et moi, nous
-surgîmes sur le rivage.
-
-M. le maire avait tout quitté pour courir à nous.
-
-—Bonjour, fillot, bonjour, me dit-il avec une caresse amicale. Liette
-a eu une bonne idée de t’amener ici: tu goûteras avec nous.
-
-—Avec nous! s’écria la Combale d’un ton sec, presque haineux. Ah ça!
-tu penses alors, mon homme, que je puis nourrir toutes les bouches de
-la création, moi? Oh! mon pauvre bien, si on l’abandonne aux affamés...
-Tu sauras, au fait, que notre fille est une fainéante, une sans-souci,
-une sans cœur, et, pour le neveu de M. le curé...
-
-—Tais-toi, Combale, dit M. le maire, plantant sa main calleuse sur la
-bouche de sa femme.
-
-La vieille, abasourdie, ne souffla mot.
-
-Ambroise Combal me montra une place au bout extrême d’un baquet à
-savonnage renversé, et, quand je fus installé, déposa lui-même sur mes
-genoux la faisselle la mieux remplie, accompagnée d’un beau quartier
-de fougasse. Ainsi que Baptiste, attaché là-haut devant l’esparcette
-fleurie, je ne me fis pas tirer l’oreille.
-
-
-
-
-VII
-
-Ambroise Combal réclame des cols raides pour faire le «_ci-devant_»
-parmi les conseillers municipaux.
-
-
-La grève de l’Orb—la _grave_, pour employer le mot cévenol, lequel,
-du reste, appartient au vieux français—est large et recouverte de
-pierres roulées affectant toutes les formes et toutes les couleurs. Ces
-fragments, charriés de la cime des montagnes par les nombreux affluents
-de la rivière, empierrent le sol à une profondeur de cinquante
-centimètres et même d’un mètre en certains endroits encaissés. On
-a beau, pour le besoin des grandes voies de communication ou la
-construction des murs de clôture qui partagent les propriétés, extraire
-de la grave des galets à pleins tombereaux, la mine entamée voit ses
-galeries comblées au premier orage, et le niveau primitif se rétablit.
-
-Il faut être né dans le pays, avoir le pied cévenol, habitué à tous les
-escarpements, à toutes les pierrailles, pour marcher facilement sur
-ces boules de grès, de basalte ou de granit.
-
-Nos pâtres qui, matin et soir, mènent leurs troupeaux se désaltérer
-aux eaux courantes de l’Orb, dansent, sautillent sur ce plancher
-roulant, mieux qu’ils ne seraient capables de le faire sur une surface
-parfaitement unie. Quant à nos moutons robustes, à nos chèvres
-vigoureuses et fortes, les hasards des bords de la rivière continuant
-pour eux les hasards de la montagne, ils ne s’en préoccupent en aucune
-façon. Que de fois n’ai-je pas vu deux boucs de compagnies différentes
-se prendre de querelle en pleine grave, et, se tenant debout, en
-équilibre, sur ce terrain qui fuyait, se cosser à qui mieux mieux sans
-la moindre glissade, le moindre trébuchement.
-
-Mais la grave, que bergers et troupeaux ne font que traverser, est le
-séjour habituel des lessiveuses. C’est là que ces femmes, vouées aux
-plus rudes besognes, ont en quelque sorte élu domicile. Non-seulement
-elles y passent la journée à étendre sur ces pierres lavées et relavées
-aux grands courants un linge qui ruisselle; mais souvent elles y
-viennent encore la nuit pour garder la meilleure place, la mieux
-exposée au soleil. Les contestations, du reste, sont fréquentes entre
-lessiveuses, et il n’est pas rare que ces femmes ergotées, solides du
-poignet, se prennent aux cheveux et se fassent voler la coiffe dans
-l’Orb.
-
-Ces batailles, qui n’ont rien d’homérique,—les héros d’Homère
-se taisaient en combattant et nos Cévenoles piaillent comme des
-brûlées,—éclatent d’ordinaire aux derniers soleils de l’automne
-ou aux premiers soleils du printemps, quand, chaque ménage soucieux
-d’avoir du linge blanc dans l’armoire pour l’hiver ou bien empressé
-de le remettre en état après la saison mauvaise, la grave se trouve
-envahie jusqu’au dernier galet.
-
- * * * * *
-
-Les lessiveuses des Aires, ce jour-là, n’avaient à se chamailler
-avec personne, car, sauf une douzaine de draps et de serviettes que
-j’apercevais à quelque distance et qui certainement n’appartenaient
-pas à la Combale, je ne voyais autour de moi que ces deux lettres se
-détachant en rouge: A. C., _Ambroise Combal_.
-
-—Allons, allons, ne mangez pas jusqu’à l’année prochaine, dit la mère
-de Liette, bousculant les femmes et les pressant de se remettre debout.
-Hardi! plions les chemises d’abord. Le soleil touche Caroux déjà, et
-l’humidité qui tombera bientôt ramollirait ma lessive. Ah! une lessive
-molle, que ça coûte d’empois!... _Monsieur_—elle désigna son mari
-par un geste où l’avarice mêlait je ne sais quel dédain—_Monsieur_
-veut des cols raides pour aller faire le _ci-devant_ à son conseil
-municipal. Il est joli, ton conseil municipal, un tas de gens sans sou
-ni maille...
-
-Elle saisit une chemise de grosse toile de genêt et la plia, y
-promenant sa main osseuse comme un fer à repasser.
-
-M. le maire était un homme indulgent et bon: il ne répondit pas à sa
-femme, dont il connaissait l’intarissable loquacité; il se contenta,
-tandis que Liette et moi recueillions les mouchoirs de cotonnade à
-carreaux, de les empiler dans une corbeille.
-
-—Tu pourrais bien te donner la peine d’étendre ces mouchoirs, au lieu
-de les rouler en paquets, lui cria la Combale d’un ton agressif. Tu ne
-sais donc pas, toi, que le moindre de ces chiffons me coûte douze sous
-et que ça s’en va si vite, si vite!... Jésus-Maria! quels voleurs, tous
-ces marchands de Bédarieux! Au temps jadis, la toile durait; maintenant
-je ne sais plus comment va le monde, vous vous retournez, et votre
-toile est finie. Aussi faut-il avoir toujours de l’argent au bout des
-doigts.—«_Paye ceci, Combale; Combale, paye cela!..._»
-
-Elle tourna l’œil vers les lessiveuses.
-
-—Ne battez donc pas les draps si fort, vous autres! leur dit-elle.
-
-Et, reprenant ses jérémiades:
-
-—Je te dis, mon homme, que cette mairie où tu vas depuis tantôt six
-mois, nous ruinera. Miséricorde! à ton âge, à cinquante ans, entrer
-dans les grandeurs! Est-ce que c’est fait pour des paysans comme nous,
-les grandeurs! Écris donc au gouvernement qu’il nous laisse un peu de
-repos.
-
-Elle s’interrompit et tendit vers le couchant une nouvelle chemise. De
-nombreuses éraflures et quelques trous laissèrent passer le soleil.
-
-—Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, encore une là qui est bien
-malade, et pourtant il n’y a pas dix ans que je l’ai cousue de mes
-doigts...
-
-M. Combal, sans s’émouvoir, était passé des mouchoirs aux serviettes.
-Sa femme poursuivit ses doléances.
-
-—Autrefois, marmotta-t-elle, on ne voyait jamais chez nous le facteur
-de la poste. A présent, il y vient tous les jours porter un journal de
-Paris. Et c’est un morceau de pain par-ci, un verre de vin par-là! Ah
-ça! est-ce que les affaires du gouvernement me regardent, moi! Combien
-de sacs d’écus cela a-t-il rapporté à Simon Garidel d’être maire de
-la commune pendant dix ans et plus? Ne nous a-t-il pas avoué lui-même
-qu’il avait mangé pour le moins deux mille francs de son bien à porter
-l’écharpe?... Tiens, Combal, regarde là-bas ce pauvre homme, et compare
-sa lessive à la nôtre. Je vois cinq ou six malheureux draps, tandis
-que j’en ai vingt paires, moi, sur la grave. Et l’enfant des Garidel
-voudrait épouser notre fille! Oh! oh! les Garidel, doucement, n’allons
-pas si vite en besogne, il vous faut mon consentement pour faire
-réussir la chose, et je ne le lâcherai pas sans regarder au fond de
-votre besace, mon consentement.
-
-—Simon Garidel possède pour plus de vingt mille francs encore. C’est
-un joli denier cela, Combale, hasarda M. le maire.
-
-—Vingt mille francs! Je crois, mon homme, que tu fais bonne mesure à
-ces gens-là. Mais quand cela serait, notre fille n’aura-t-elle pas, un
-jour, mes châtaigneraies de Margal, mes oseraies de la rivière, mes
-prairies du ruisseau et nos deux maisons des Aires, une fortune de
-nonante mille francs au moins?... Ciel du bon Dieu! dire qu’il faudra
-abandonner tant de richesses à l’heure de la mort!...
-
-Elle eut un geste de dépit en articulant ces derniers mots.
-
-—Quand je pense tout de même, murmura-t-elle avec un désespoir amer
-et naïf, qu’on a beau travailler, employer toutes les sueurs de son
-corps à se ramasser un peu de subsistance, à la fin des fins nous
-devons en venir à chavirer dans le trou et à faire chanter M. le curé.
-Pour moi, je te préviens, Ambroise, je ne veux rien donner à Liette
-en la mariant; j’entends retenir mes terres de mes dix doigts jusqu’à
-l’extrême-onction. Que veux-tu? c’est mon plaisir.
-
-—Garidel se montre beaucoup moins exigeant que ne le serait un autre:
-en me demandant Liette pour Simonnet, il désire tant seulement que nous
-donnions à notre fille nos oseraies, le long de l’Orb.
-
-—Pardi! il est rusé, le vieux bonhomme, et surtout ses yeux y voient
-clair. Il ne réclame que le meilleur quartier de mon gâteau. Il n’aura
-rien. Réponds-lui cela de ma part. Liette restera fille. Après tout,
-quel besoin a-t-on de se marier? Le mariage! en voilà une sornette, par
-exemple!
-
-—Combale, dit M. le maire avec un calme indolent, ne te monte pas
-ainsi: nous causerons de tout cela à tête reposée... Allons, sois
-contente, voilà la lessive réussie et...
-
-—Ah! ce sont mes oseraies qu’ils reluquent, ces Garidel, continua
-vivement cette paysanne âpre, tout à fait incapable de se déprendre
-d’un sujet qui l’atteignait, la blessait à tous les endroits sensibles.
-Les oseraies sont à moi, c’est moi qui les versai avec tous nos
-lopins dans ta besace, car tu n’étais pas un gros monsieur, mon pauvre
-Ambroise, quand je te connus. Par ainsi ne me trouble pas les esprits
-avec ces affaires. Si les Garidel veulent des oseraies où donner de la
-besogne à dix vanniers ensemble, qu’ils en achètent.
-
-—Chut! femme, je t’en prie: voici Simon Garidel.
-
- * * * * *
-
-En effet, le père de Simonnet, abandonnant à son fils, lequel venait
-d’arriver sur la grave, le soin de recueillir le linge de sa lessive,
-s’avançait vers nous à pas lents. C’était un petit vieillard, aux
-traits creusés, sec, recroquevillé comme la feuille du noyer quand les
-vents de novembre la balayent à travers les gazons roussis par les
-premiers froids. Une chose seule frappait dans son visage, ramassis de
-rides s’entrecroisant à la façon des mailles serrées d’un filet: ses
-yeux enfoncés sous des sourcils buissonneux et d’une extraordinaire
-vivacité.
-
-—Bien le bonjour, Combale, bien le bonjour, dit le vieux Simon, tirant
-droit vers la mère de Liette et la saluant galamment.
-
-—Bonjour, se contenta de répondre celle-ci d’un ton bourru.
-
-Elle lui tourna les talons pour aller interpeller ses lessiveuses.
-
-Le vieux Garidel—il avait soixante ans, et un paysan est vieux à
-cet âge en nos Cévennes—marcha vers M. le maire. Celui-ci, qui
-manifestement voyait le père de Simonnet avec plaisir, se porta à sa
-rencontre.
-
-—Vous voilà donc, l’ami! lui dit-il.
-
-Et il lui serra la main, politesse peu en usage chez les gens de
-nos montagnes, mais dont l’ancien maire et le nouveau avaient sans
-doute contracté l’habitude dans leurs relations avec les autorités du
-département.
-
-Liette, qui, bien qu’occupée en apparence à retourner sur les galets
-quelques pièces humides de toile, n’avait pas perdu un mot de la
-conversation de ses parents, comme si la présence du père de Simonnet
-l’eût effrayée, prit son vol du côté de sa mère. Moi, je ne bougeai
-pas de ma place sur le baquet de savonnage, très appliqué à détacher
-l’écorce d’une amarine que la séve montante m’aidait à décoller
-facilement du bois, et à me fabriquer vaille que vaille de longs
-sifflets de berger.
-
-—Eh bien! Combal, nous ne pourrons donc jamais amener cette affaire à
-bonne fin? Tu le sais pourtant, l’amitié qu’ils ont l’un pour l’autre
-sèche nos enfants sur pieds.
-
-—Que voulez-vous, notre ancien maire, ma femme se met dans des états...
-
-—Quand la mienne vivait, je ne lui eusse pas permis de poser son
-_halte-là_ à l’encontre de mes décisions. Une femme—c’est le bon Dieu
-qui l’a voulu—n’est qu’une femme après tout, et un homme doit toujours
-rester un homme.
-
-—C’est vrai, Garidel; mais avec mon caractère, un esclandre me coûte.
-De quoi n’est pas capable la Combale! La connaissez-vous?
-
-—Si je la connais! Hélas! je la connais mieux que la mère qui l’a
-mise au monde. La Combale aime le bien, elle l’aime plus qu’elle ne
-t’aime, qu’elle n’aime sa fille, qu’elle ne s’aime elle-même, qu’elle
-n’aime la religion... Je ne suis pas indifférent à la terre: je l’ai
-tant travaillée! elle me donna tant de peine toute la vie! Vois,
-Combal, comme elle m’a fait vieux avant les ans!... Pourtant, quand il
-s’agit de Simonnet, je prendrais ta fille sans un sou. On a un cœur
-dans la poitrine, encore qu’on soit paysan.
-
-La voix de ce vieillard s’embarrassait.
-
-—Il est de fait que votre garçon est un homme robuste et vaillant.
-
-—Robuste! regarde donc sur la place du village, le dimanche, et
-dis-moi si tu découvres beaucoup de jeunes gens taillés en force comme
-Simonnet... Vaillant! tu connais ma grande prairie, celle qui avoisine
-tes oseraies de l’Orb? en un jour, Simonnet l’a fauchée tout entière.
-Quel ouvrier tu aurais en lui pour redresser ton bien, qui manque de
-bras! Tes arbres, le bois mort les dévore. Si tu savais comme mon
-enfant manœuvre la hache! Quand il la manie, c’est comme un tourbillon
-terrible qui vous passerait devant les yeux.
-
-—Garidel, soyez tranquille: ma femme pense trop à nos richesses; mais
-moi, je pense à Liette. Je veux que Liette soit heureuse, et votre
-garçon me plaît. Soyez tranquille, tout s’arrangera.
-
-—Quand?
-
-—Il ne faut qu’un peu de temps pour user les idées si mauvaises de la
-Combale. Je vous en prie, notre ancien maire, accordez-moi encore un
-peu de temps.
-
-—Voilà six mois que cela dure, mon ami. On jase déjà dans le village.
-Sais-tu que M. le curé, la semaine dernière, me dit une parole qui me
-fit cabrioler tout le sang:—_Garidel, il faudrait peut-être veiller
-sur votre garçon_!» Crois-tu que de pareils avertissements, on puisse
-les endurer en paix, quand on est honnête homme? J’ai considéré cela
-comme un affront, et, encore que je respecte M. le curé, je lui ai
-répondu dans ma colère: «—_Les coqs sont libres, à ceux qui ont des
-poules de les bien garder_.»—Alors ta femme refuse ses oseraies?...
-
-—Oui, je les refuse! glapit une voix aigre et criarde. Vous n’avez
-qu’à passer votre chemin, brave homme, on ne donne rien par ici.
-
-Garidel se retourna vivement. Il vit la Combale debout devant lui,
-les poings crispés, le teint plus que jamais injecté de bile, le
-dévisageant d’un regard haineux et cruel.
-
-La mère de Liette, devinant sans doute qu’un débat touchant ses
-intérêts s’agitait non loin d’elle, avait vivement expédié vers le
-village ses lessiveuses avec les corbeilles pleines et, marchant à
-pas de loup sur les galets, était venue surprendre l’entretien de ses
-ennemis.
-
-—Ah! vous voulez me dépouiller, vous autres! s’écria-t-elle furieuse
-et labourant la grave de son bâton. Vous ne vous êtes pas levés assez
-matin, les amis, pour m’arracher la chemise de sur les os. Si mes
-oseraies vous font envie, moi, je les garde. M’entendez-vous, Simon
-Garidel? C’est vrai, j’étais un peu sur les ans quand j’épousai mon
-homme, mais je lui apportai tout, tout, le pain, le vin; et ce que je
-reçus de mes parents au baptême, je le conserverai jusqu’au suaire par
-amour pour mes parents défunts...
-
-—Mais Combale..., interrompit le père de Simonnet.
-
-—Allez, allez, bâtissez des plans. Moi, je suis sûre, avec mes ongles
-et mes dents, de venir facilement à bout de toutes vos manigances.
-Est-ce une raison, parce qu’on a une fille qui marche sur ses dix-huit
-ans, de se mettre à son dernier sou?
-
-—Alors, Liette ne se mariera point? demanda M. Combal d’un ton où
-perçait je ne sais quel emportement contenu.
-
-—Elle est donc bien malheureuse à la maison, notre pauvre fille! Que
-lui manque-t-il à cette mijaurée, qui boit, mange, batifole, ne fait
-œuvre de ses dix doigts de la journée, et n’a pas l’air de se douter
-que toute créature en ce monde doit travailler pour se nourrir?
-
-—Eh bien! si tu ne veux pas que notre Liette se marie, je le veux,
-moi! s’écria M. le maire d’une voix ferme.
-
-La Combale était peu habituée aux coups d’autorité de son mari. Elle
-hocha la tête orgueilleusement, et, le regardant avec une curiosité
-aussi dédaigneuse qu’insultante:
-
-—Toi, mon homme, toi! se contenta-t-elle de dire.
-
-Ses lèvres minces se contractèrent, ses dents longues apparurent, et un
-rire amer, rauque, diabolique, cingla M. le maire à la face comme un
-coup de fouet.
-
-Ambroise Combal, par un geste de menace, leva la main sur sa femme;
-mais Garidel, s’interposant, lui retint le bras.
-
-—Assez, assez, murmura le vieux paysan épouvanté, qu’il ne soit plus
-question de rien entre nous. Mon fils ne vous convient pas, Combale? Je
-ne suis pas en peine de lui, et je le garde.
-
-Juste à ce moment, Simonnet, avec une corbeille de linge sur la tête,
-passait à quelques pas, regagnant les Aires à grandes enjambées.
-
-—Bonsoir, la compagnie! ajouta Garidel.
-
-Incontinent, il tira vers son garçon.
-
- * * * * *
-
-Qu’allait-il se passer désormais entre la Combale, toujours hérissée
-comme une louve forcée par les chiens, et son mari, en proie à une
-colère d’autant plus formidable qu’elle était plus silencieuse et plus
-concentrée? Ne me faudrait-il pas assister à quelque horrible bataille
-parmi les galets roulants de la grave? L’effroi me prit à mon tour, et,
-du baquet de savonnage, me glissant presque à quatre pattes vers les
-osiers rameux, je m’esquivai prudemment.
-
-
-
-
-VIII
-
-La Combale déclare que Simonnet est du bois dont sont faits les hommes,
-et que ce bois est dur.
-
-
-Je ne tardai pas à rejoindre Garidel et Simonnet.
-
-Les deux paysans allaient devisant avec calme le long du sentier, où la
-nuit tombante projetait des ombres profondes, interrompues çà et là par
-de rares rayons d’adieu.
-
-—Tu pars aussi, toi, mon garçonnet? me demanda le vieux Simon d’un ton
-affectueux.
-
-—La Combale me fait peur, répondis-je.
-
-Simonnet se retourna.
-
-—Elle a donc été méchante pour toi également? s’informa-t-il.
-
-—Elle ne m’a pas regardé. Mais, tout de même, je n’étais pas à mon
-aise, et je retourne à Saint-Michel.
-
-On fit quelques pas sans échanger une parole.
-
-Tout à coup, Simonnet posa sa corbeille sur le sol et mit une main
-amicale sur l’épaule droite de son père. Le vieux, saisi, demeura
-immobile au milieu du chemin.
-
-—Enfant, que veux-tu de moi? demanda-t-il, regardant son fils avec
-inquiétude de la tête aux pieds.
-
-—Oh! un service, père, un grand service! balbutia celui-ci.
-
-—Est-il quelque chose, en ce monde de la terre, que je ne sois capable
-d’entreprendre pour mon Simonnet!
-
-—Père, Liette est riche; mais supposons: si elle était pauvre, me
-refuseriez-vous de la prendre pour femme?
-
-Garidel ne répondit pas.
-
-Le jeune homme reprit:
-
-—Quand vous épousâtes ma mère,—que le bon Dieu ait son âme au
-ciel!—quand vous épousâtes ma mère,—elle me le raconta cent
-fois,—elle n’avait rien, ni vignes, ni olivettes, ni châtaigneraies,
-ni prairies d’aucune sorte, et pourtant, la trouvant à votre goût,
-encore que vous eussiez du bien au soleil, vous la prîtes avec plaisir.
-
-Le vieillard, bouleversé par l’émotion qui lui remplissait le cœur,
-laissait aller sa tête à droite, à gauche, par un balancement qui
-traduisait toutes ses indécisions, et restait muet.
-
-—Mon père, poursuivit Simonnet, incapable de se contenir, avez-vous
-été heureux, tout le temps que vécut notre chère défunte?
-
-—Oui, bien heureux, murmura Garidel avec effort.
-
-Et de grosses larmes, rondes comme des gouttes de pluie, arrosèrent ses
-joues desséchées.
-
-—Ainsi en sera-t-il de moi, si vous le voulez! s’écria Simonnet, en
-proie à une passion qui ne lui permit pas de mesurer ce qu’il y avait
-de cruel pour son père dans les souvenirs qu’il évoquait.
-
-—Mais, mon pauvre garçon, dit Garidel après s’être longuement essuyé
-les yeux, Ambroise Combal a sa fierté, et il ne voudrait pas marier sa
-fille sans lui mettre quelque chose dans le tablier.
-
-—Qu’il donne ce qu’il voudra, je n’y regarderai point. J’aime Liette!
-
-—Savons-nous, d’ailleurs, si la Combale n’a pas dans l’idée de bailler
-à sa fille un mari plus riche que toi?
-
-—Puisqu’elle refuse de compter à Liette tant seulement un denier le
-jour de ses noces, les maris ne s’abattront pas ici par troupes, comme
-les grives en novembre pour se faire plumer.
-
-—Sans doute. Mais la petite _aura de quoi_ à la mort des siens, car
-la Combale a beau s’accrocher à son bien, elle ne l’emportera pas avec
-elle au cimetière, derrière l’église, et quelque galant patient et
-rusé...
-
-—Un galant! Je voudrais bien qu’il en vînt rôder quelqu’un aux Aires!
-
-Simonnet laissa échapper un geste furibond.
-
-—Enfin, voilà assez de raisonnements en l’air, ajouta-t-il avec une
-accentuation rude, où perçait je ne sais quelle impétuosité farouche.
-Mon avis est qu’il faut aller trouver la Combale et lui dire tout
-uniment ceci:
-
-—«_Nous prenons Liette avec sa coiffe tant seulement et son jupon_...»
-
-—Comme la jeunesse a la tête au vent! s’exclama le vieux Garidel.
-Jamais aucun souci du lendemain.
-
-—C’est comme ça, la jeunesse.
-
-—Et s’il te vient des enfants après ton mariage, _nigaudinos_?
-
-—Des enfants de Liette et de moi! s’écria Simonnet devenu fou soudain,
-complétement fou... Des enfants de Liette et de moi! répéta-t-il
-égaré... Ah! mon Dieu!...
-
-Il chancela. Son père alarmé le saisit.
-
-—Et vous croyez, dit-il, se dégageant de l’étreinte du vieux et
-reprenant équilibre sur ses jarrets raffermis, et vous croyez que, si
-le bon Dieu nous envoyait des enfants, à Liette et à moi, je ne serais
-pas capable de les nourrir? Mais alors, mon père, vous ne connaissez
-pas mon courage! Vous ne m’avez donc jamais vu aux champs? Gardez le
-bien que vous avez gagné, il vous appartient, je n’en veux pas, et
-soyez sûr, comme il existe un ciel de l’autre côté de la vie, que ma
-famille ne manquera jamais de pain... Des enfants à nous! Ah! ce n’est
-pas deux bras que j’aurai pour gagner la vie à ces anges de ma Liette,
-mais dix, mais vingt, mais cent. Nous verrons bien quelle terre me
-résistera, et si je ne parviendrai point à rassasier ma couvée...
-
-Il s’arrêta, épuisé.
-
-—Allons, viens. Nous parlerons de tout cela chez nous.
-
-Et, oubliant la corbeille pleine, il essaya pour l’entraîner de
-saisir les deux mains de son fils. Mais celui-ci les lui refusa avec
-obstination.
-
-—Non! non! fit-il, reculant. S’il vous plaît d’aller manger la soupe,
-allez-y. Je ne vous suis point: le malheur me remplit assez l’estomac,
-à moi.
-
-—Pauvre enfant! marmotta Garidel d’une voix si basse que je l’entendis
-à peine.
-
-Puis, saisissant enfin les mains qu’on lui refusait:
-
-—Que ta volonté soit faite, Simonnet! dit-il. Les Combal sont encore à
-la grave; allons au-devant d’eux.
-
-J’avais écouté cette courte scène dans une sorte de stupeur. Les
-emportements de Simonnet, la violence de ses paroles me confondaient.
-Quoi! Simon Garidel permettait à son fils d’élever si haut la voix
-devant lui! Je n’en revenais pas, moi qui osais à peine regarder mon
-père, et qui, loin de lui résister, me fusse blotti en un trou de
-souris quand il manifestait sa volonté.
-
-Cette disposition singulière où je me trouvais ne me laissa pas la
-liberté de suivre les deux paysans qui dévalaient vers la grave, car le
-chemin incline à cet endroit. Ne sachant mieux faire, je m’assis à côté
-de la corbeille pleine de Simonnet.
-
- * * * * *
-
-Cependant, mon œil, qui de ce point élevé pouvait se porter
-indifféremment, à droite sur les toits rouges du village, à gauche
-sur les lignes des grands arbres bordant la rivière, ne se détacha
-pas un instant du vieux Garidel et de son fils. Je les voyais, tantôt
-traversant des marges lumineuses, car dans l’écartement des hauts
-peupliers, bien que le soleil eût versé violemment derrière Caroux, le
-ciel incendié lançait de splendides reflets, tantôt s’engouffrant dans
-les ombres noires des massifs que les lueurs mourantes n’avaient pu
-pénétrer.
-
-Soudain, dans le silence qui m’enveloppait et commençait à m’effrayer,
-s’éleva le glapissement aigu de la Combale. La guerre allait-elle
-toujours son train? Convaincu qu’il ne pouvait rien m’arriver de
-fâcheux, quand les Garidel doublaient M. le maire, je m’élançai à
-toutes jambes.
-
-Mes oreilles avaient ouï juste. C’était bien la mère de Liette qui
-pérorait, pérorait, pérorait. Je dois le reconnaître pourtant, bien
-que sa voix conservât toujours des notes criardes, le ton général s’en
-trouvait singulièrement apaisé. Les propositions désintéressées de
-Simonnet avaient-elles touché la vieille, et son avarice était-elle à
-bout d’arguments?...
-
-—Oui, oui, Garidel, disait-elle, vous êtes un homme de sens, et le
-travail, je le sais, ne fait pas peur à votre garçon. Malgré tant de
-qualités, vous me laisserez le temps de réfléchir un brin, je pense. Le
-mariage est plus large que le ruisseau de Lavernière, et je veux que
-Liette pèse la chose, avant de passer cette rivière où tant d’autres se
-sont noyées. Ah! quand on est de l’autre côté de l’eau avec une bague
-au doigt, bonsoir! il faut demeurer avec son homme, serait-il aigre
-comme une cerise à Pâques ou comme un raisin à la Saint-Jean. Voilà le
-sort des femmes ici-bas?
-
-—Vous savez bien, Combale, que Simonnet... interrompit Garidel.
-
-—Il est du bois dont sont faits les hommes, et ce bois est dur...
-Mais parlons sérieusement: Liette ira habiter avec vous, dans votre
-maison?
-
-—Certainement.
-
-—Vous la nourrirez?
-
-—Avec ce que nous aurons de meilleur: des choux, des châtaignes, du
-lard, quelquefois une bête de la basse-cour.
-
-—Vous la vêtirez?
-
-—Il y a des marchands d’étoffes à Bédarieux, et nous ne craindrons pas
-de leur montrer la couleur de notre argent.
-
-—Et vous ne me demanderez rien?
-
-—Rien! s’écria Simonnet, plus empressé que son père.
-
-La vieille paysanne écarquilla ses yeux et regarda dédaigneusement le
-jeune homme. Puis, frappant sur le bras à Garidel:
-
-—Répondez-moi donc, vous: les enfants sont les enfants, ils ne
-s’entendent nullement aux affaires.
-
-—Pas un sou ne sortira de votre poche, Combale, murmura le vieux.
-
-—Bon, bon! vous êtes du brave monde tout de même... Oh! pour du brave
-monde, il n’en existe pas de pareil aux Aires, et, si je ne dis pas
-oui, je ne dis pas non. On verra... On s’arrangera... Le temps est un
-grand maître...
-
-Nous étions arrivés à la corbeille; Simonnet, la saisissant derechef,
-se la planta sur la tête.
-
-On marchait dans le plus profond silence. Le seul bruit désormais qu’on
-entendît était celui du bâton de la Combale, frappant à intervalles
-égaux de petits coups secs sur le sol. Bientôt nous perçûmes les
-roulements clairs et vifs du ruisseau de Lavernière, lequel, aux
-approches du village, ayant à sauter par-dessus des roches élevées,
-bondit en cascatelles joyeuses au milieu des osiers blancs et des
-ajoncs aux feuilles longues et pointues comme des épées.
-
-Nous avancions, chacun en proie à sa pensée intime et retenant
-toujours sa langue au nid. Nous touchâmes au bout du ruisseau. Là, je
-retrouvai le carrefour où, le jour du départ de mon oncle, nous nous
-étions embrassés, Marianne et moi. Je crus, dans les creux du gravier,
-discerner encore les traces fraîches des pas de la vieille gouvernante,
-et je me plus à y poser mes pieds d’enfant avec je ne sais quel
-enthousiasme ému qui me bouleversait le cœur.
-
-Nous franchîmes le courant sur les hautes passerelles de pierre, les
-Garidel en avant, puis les Combal, moi le dernier, sentant, avec la
-nuit qui déjà enveloppait toutes les formes de ses ombres, mon âme,
-ma jeune âme tendre et affectueuse, habituée à toutes les caresses du
-presbytère, se noyer en une mélancolie dont il m’était impossible de
-déterminer clairement l’objet.
-
-—Bonsoir, les amis, bonsoir! dit la Combale, tirant tout à coup
-vers sa maison, située en amont du ruisseau, tandis que les Garidel
-faisaient mine de gagner la leur, bâtie tout à fait en aval, au milieu
-d’une prairie, derrière un rideau de frênes et de peupliers.
-
-—Bonsoir! répondit le père de Simonnet, essayant d’entraîner son
-fils, lequel, immobile, regardait M. le maire, ne finissait pas de le
-regarder.
-
-—Attendez! s’écria le trop taciturne M. Combal.
-
-—Qu’allez-vous faire, mon homme? interrogea la mère de Liette levant
-un visage refnogné.
-
-—Les jours de lessive, reprit M. le maire, sont dans nos ménages
-villageois des jours de réjouissance et de fête. C’est chez nous
-une coutume de la plus grande ancienneté. Pourquoi, ce soir, ne
-souperions-nous pas tous ensemble, puisque aussi bien nous sommes sur
-le point de nous entendre et que les accordailles sont à peu près
-conclues.
-
-—Rien n’est conclu, interrompit la vieille, rien n’est conclu de
-définitif. J’ai demandé le temps de me retourner, avant de dire à
-Liette:—«_Arrange ton paquet et va-t’en chez les Garidel_.» Crois-tu,
-par hasard, Ambroise, qu’on se dépouille de sa fille comme ça au pied
-levé, sans se donner une minute pour faire des réflexions? Moi, je veux
-peser le fort et le faible avant de poser _ma croix_ sur le contrat.
-
-—Réfléchis jusqu’à la fin du monde, femme, si cela te plaît. Mais je
-ne vois pas là une raison pour que les Garidel ne soupent pas avec nous.
-
-—Des raisons! il te faut des raisons? Eh bien, je suis lasse de
-tenir table ouverte pour tout le monde que tu gorges chaque jour avec
-mon bien. Une fois c’est le facteur de la poste, une autre fois la
-ribambelle des conseillers, puis des gens de la mairie de Bédarieux
-qui viennent voir _M. le maire des Aires_! Ne m’a-t-il pas fallu,
-cet hiver, mettre toute ma cuisine en branle pour recevoir M. le
-sous-préfet de Béziers? Ce repas m’a coûté plus de quinze francs de bel
-et bon argent. Jésus-Dieu! quand je pense à ces trois écus qui sont
-sortis de ma bourse et que je ne rattraperai plus...
-
-—Combale, intervint le vieux Simon avec une tristesse pénétrante, nous
-n’avons plus de femme, hélas! à la maison, mais notre pot y bout tout
-de même. Du reste, Simonnet, qui s’entend si bien à retourner la terre,
-s’entend également à fricoter les victuailles.
-
-—Tenez! aujourd’hui, j’ai tué deux poulets de notre basse-cour,
-interjeta vivement le jeune homme, et, avant d’aller à la grave, je les
-ai portés chez notre voisine la fournière pour les faire rôtir.
-
-—Deux poulets! s’écria la Combale avec une sorte de saisissement, deux
-poulets! Ah! quel monde vous êtes, Seigneur du ciel! Vous mangez donc
-comme ça votre volaille, vous autres? Ces poulets, vous les auriez
-vendus trois francs au marché de Bédarieux.
-
-Et, se retournant vers son mari:
-
-—Combal, ce n’est pas chez nous, ce soir, qu’on fait liesse, c’est
-chez les Garidel. Moi, je n’ai qu’une soupe de _châtaignons_ à te
-donner, et ce n’est pas une soupe de roi.
-
-—Ta femme a raison, mon ami, dit le vieux Garidel. Viens avec nous.
-
-Simonnet plus que jamais tenait les yeux attachés sur M. le maire.
-
-—Non, non! répliqua celui-ci d’un ton ferme. On soupe chez nous ce
-soir. Je l’ai dit et je ne m’en dédis point. Nous avons aussi une
-basse-cour, nous autres, où les ouailles sont en quantité.
-
-—Je te conseille de toucher à mes bêtes, toi! cria la Combale d’un ton
-menaçant.
-
-—Mais puisque nos poulets sont au four, insinua Simonnet, je
-pourrais bien aller les chercher, avec d’autres choses que nous avons
-là-bas..... Que pensez-vous de mon idée, Combale? Je porterais aussi
-quelques bouteilles de notre vin...
-
-—Je pense, répondit la vieille, apaisée, que je n’ai rien à la maison
-pour vous recevoir tous, et que, si tu trouves des provisions, toi...
-
-Avant qu’elle eût fini de parler, encore que la corbeille lui pesât
-lourdement sur la tête, Simonnet était parti comme un trait.
-
-Nous défilâmes à travers les rocailles qui, aux environs des Aires,
-dominent le ruisseau.
-
-La Combale, peu satisfaite dans le fond, ne cessait de marmotter entre
-ses dents:
-
-—Mais si ces Garidel ouvrent leur sac si largement devant leurs
-bouches et les bouches étrangères, le sac verra bientôt la dernière
-miette passer par-dessus les bords. Que restera-t-il alors? la toile,
-c’est-à-dire rien, absolument rien... Ah! malheur à ceux qui, dans
-leur jeunesse, s’oublient à manger le pain tendre; dans les vieux
-ans, il faudra mordre au pain dur, et on ne pourra pas, parce que
-nos dents tombent avant que nous soyons tombés... Le proverbe le dit
-d’ailleurs:—«_Après blanc pain, pain bis ou faim_...» Miséricorde!
-et Liette irait faire ménage avec ces gens prodigues, qui ne savent
-pas qu’un sou est un sou, et qu’un écu, quand nous avons le bonheur de
-le posséder, nous devons, pour qu’il ne nous échappe, l’enfermer sous
-trente-six clefs. L’argent, ça roule si vite! c’est tout rond.....
-Enfin, on mangera leurs poulets, puisque aussi bien ils sont morts à
-cette heure et rôtis; on boira leur vin, puisque le voilà sorti de la
-cave; mais pour ma fille...
-
-Liette parut sur le perron.
-
-—Tout le linge est aux armoires, mère, dit-elle.
-
-—Il faut que je recompte les pièces, moi! répondit la vieille,
-gravissant les degrés.
-
-Simon Garidel faisait encore des façons. M. Combal lui prit le bras, et
-ils montèrent à leur tour.
-
- * * * * *
-
-Personne ne s’étant occupé de moi, je demeurai seul au bas du perron,
-l’esprit perplexe, l’âme troublée. Tout à coup la porte de la maison
-se ferma. Évidemment on ne me voulait pas, on me renvoyait. Je m’assis
-sur la dernière marche, autant affligé de l’oubli où l’on me laissait,
-qu’effrayé de la nuit qui s’épaississait à vue d’œil. Déjà je ne
-distinguais plus les massifs touffus de noisetiers qui, semblables à un
-courant de verdure, dégringolent du haut de la montagne, accompagnant
-le ruisseau de Lavernière à travers ses paresseux méandres, bondissant
-avec lui en cascade de feuillages aux endroits où l’eau se précipite
-de la cime des rochers, puis le suivant en droite ligne sur une arène
-paisible jusqu’à la rivière d’Orb.
-
-Que devenir au milieu de ces ténèbres? Aurais-je le courage de
-remonter vers Saint-Michel, à travers les châtaigneraies désertes et
-noires? Découvrirais-je seulement le sentier que je devais suivre,
-perdu dans cette obscurité, dans cette horreur? Ma foi, j’essaierais de
-frapper à la porte des Combal, ainsi que je l’avais fait le matin.
-
-La peur me poussant comme une main invisible cachée dans les ténèbres,
-je montai et posai un doigt tremblant sur le loquet.
-
-En ce moment, la voix de Baptiste emplit de ses éclats bruyants,
-prolongés, la solitude où je sentais mon âme, mon cœur, tout mon être
-physique et moral se dissoudre en quelque sorte et s’anéantir. Qui
-sait? peut-être Barnabé venait-il d’entrer dans l’écurie.
-
-Je bondis vers la porte à claire-voie.
-
-
-
-
-IX
-
-Ma fureur quand Liette m’embrasse, croyant embrasser Simonnet.
-
-
-N’y voyant goutte, c’est à tâtons que je dus me diriger vers Baptiste.
-Quant à lui, il poursuivait sa chanson aux notes larges, aux roulades
-saccadées.
-
-—Tu es donc bien content, toi? lui dis-je, le saisissant aux naseaux
-pour lui rabattre le caquet.
-
-Il se tut, et sa langue moelleuse et douce me lécha délicatement les
-mains.
-
-Je n’étais plus autant effrayé: Baptiste me touchait, puis j’entendais
-les ruminements lents et cadencés des mulets de M. Combal.
-
-«Au fait, pensai-je, si personne ne songe à venir me chercher dans
-cette écurie, pourquoi ne me résignerais-je pas à y coucher sur une
-botte d’esparcette, en quelque coin isolé? Les pâtres ne dorment-ils
-pas dans les étables, au milieu de leur bétail?»
-
-En faisant ces réflexions pleines de cet effarement que l’isolement et
-la nuit provoquent chez tous les êtres faibles, en particulier chez
-les enfants, j’avais dénoué la longe de cuir qui retenait Baptiste à
-la mangeoire et l’avais conduit jusqu’à la porte de l’écurie, contre
-la claire-voie grande ouverte. Pourquoi avais-je délié ma bête? Je
-n’en savais rien. Je menai l’âne près du perron des Combal, et là je
-l’enfourchai sans plus ample délibération.
-
-Allais-je partir au galop? Point. Je demeurai vissé sur ma monture,
-immobile, prenant un plaisir aussi véritable qu’il me serait difficile
-de l’expliquer à sentir Baptiste entre mes jambes, à l’entendre
-renâcler de temps à autre, à le voir, à lui caresser l’encolure de mes
-deux mains. Je n’étais plus seul!
-
-Brusquement, les choses obscurcies reparurent à mes yeux, sous une
-lumière dont les ondes grises et blanches descendaient de Saint-Michel.
-J’attendis tout haletant. La lune se levait du côté de l’ermitage,
-derrière les masses monstrueuses des châtaigniers; je distinguai, à
-travers les rameaux que ses rayons timides pénétraient doucement,
-d’abord ses yeux, puis son nez, puis sa bouche, enfin toute sa large
-face ronde splendidement épanouie.
-
-Au même instant, les noisetiers de Lavernière, morts, ensevelis,
-ressuscitèrent, et, par intervalles, l’eau du ruisseau se montra
-luisante et polie comme un miroir.
-
-«Nous trouverions bien notre route à présent!»
-
-Et mes talons frisaient déjà le poil profond de Baptiste, prêts à s’y
-enfoncer, quand la porte des Combal s’ouvrit tout en haut du perron.
-
-Liette parut.
-
-—Que fais-tu là sur ta bête? me demanda-t-elle.
-
-—Je pars pour Saint-Michel... J’attendais la lune pour y voir.
-
-—Comment, tu ne soupes pas avec nous?
-
-—On ne me l’a pas dit.
-
-—Je te le dis, alors.
-
-Elle me retira les rênes, que j’avais ramenées au moment de lancer
-Baptiste.
-
-—Descends, descends! me répéta-t-elle.
-
-Je sautai sur le sol.
-
-—Oui, lui dis-je, à toi, tout t’est égal, maintenant que tu es sûre
-d’épouser ton Simonnet. Mais pour moi, c’est différent... Si Barnabé
-m’attend là-haut?...
-
-—Il t’attendra, pardi, le Frère! fit-elle, montrant l’étable à
-Baptiste, qui s’y précipita tout joyeux.
-
-Négligeant la porte à claire-voie, la jeune fille ferma la porte pleine
-de l’écurie.
-
-—A propos... me souffla-t-elle, se penchant vers moi au point que ses
-cheveux toujours au vent me dansèrent sur le front.
-
-Elle s’arrêta.
-
-—Que veux-tu?
-
-—A propos... reprit-elle d’une voix si faible que, par un mouvement
-instinctif, renversant ma tête, je collai presque mon oreille contre
-ses lèvres.
-
-Encore une fois, elle n’osa pas.
-
-—Enfin, parleras-tu?
-
-Nos poitrines étaient si rapprochées l’une de l’autre, que j’entendais
-son cœur battre distinctement. C’était comme le tic-tac de la pendule
-de mon oncle, seulement le balancier de Liette marchait plus vite.
-
-Elle me passa son bras droit sur les épaules par un geste caressant,
-familier, et je la suivis dans le chemin étroit qui va en pente vers le
-ruisseau. Où me conduisait-elle?
-
-—Je compte bien que tu ne me mènes pas à la grave à cette heure? lui
-dis-je.
-
-—Oh! non.
-
-—Alors, où?
-
-—Tu étais là, toi, lorsque Simonnet et son père ont parlé à mes
-parents?
-
-—Je crois bien! Je n’ai pas perdu une parole.
-
-—Et que leur ont-ils raconté?
-
-—Simonnet demande que tu deviennes sa femme, et Garidel, tout en se
-faisant tirer un peu l’oreille, a fini par appuyer son raisonnement.
-
-—Ah! je les aime bien tous les deux!
-
-—Simonnet d’abord?
-
-—Oui, Simonnet d’abord... répondit-elle avec simplicité... Et les
-miens, qu’ont-ils dit?
-
-—Pour ta mère, elle ne veut rien te donner, et ton mariage ne lui
-agrée en aucune façon. Mais ton père a manqué se fâcher, et il
-t’accordera Simonnet.
-
-Le bras droit de Liette eut une crispation; sans que j’y fusse pour
-rien, mes joues allèrent droit à la portée de ses lèvres. Elle me baisa.
-
-—Mon père est bon comme le bon Dieu du ciel! murmura-t-elle avec un
-enthousiasme qui la faisait vibrer tout entière. C’est lui sans doute
-qui a invité les Garidel à souper chez nous?
-
-—Assurément il ne faut pas accuser la Combale de cette bonne action:
-elle est bien trop avare!
-
-—Et Simonnet est allé chercher des poulets?
-
-—Votre soupe de _châtaignons_ aurait-elle suffi à tout le monde? Pour
-moi, je ne l’aime pas, la soupe de _châtaignons_, je t’en préviens.
-
-Elle se pencha pour couper une fleur d’ajonc. Elle me la donna d’un air
-distrait.
-
-—Que veux-tu que je fasse de cela? lui dis-je étonné.
-
-—C’est vrai! murmura-t-elle en me la reprenant et la lançant dans le
-ruisseau.
-
-Puis elle ajouta négligemment:
-
-—Parfois, il me semble, me promenant avec toi, que je me promène avec
-Simonnet, et que tu es Simonnet.
-
-—Tu te trompes: je suis le neveu de M. le curé! m’écriai-je, humilié
-qu’on pût me confondre avec un paysan.
-
-—Simonnet est grand et tu es petit; Simonnet est fort et tu es faible;
-Simonnet m’aime, et toi... tu ne sais pas ce que c’est.
-
-—Tant mieux, ma foi, si t’aimer devait me faire mettre en colère
-contre mes parents! répliquai-je d’un accent naïf et convaincu.
-
-—Simonnet s’est donc mis en colère contre son père?
-
-—Ah! je t’en réponds. Il lui a corné aux oreilles qu’à tout prix il
-voulait être ton homme, qu’il ne lui demanderait pas miette de son bien
-pour se marier, qu’il travaillerait pour nourrir ses enfants...
-
-—Ses enfants?
-
-—Les enfants qu’on a quand on est marié, parbleu!
-
-Liette, qui me retenait toujours aux épaules, me ramena à elle et
-m’embrassa de nouveau.
-
-—Ah ça! lui dis-je, fâché et me dégageant, tu me prends donc encore
-pour Simonnet?
-
-—Que veux-tu? ce baiser m’est venu aux lèvres: il me fallait bien le
-donner à quelqu’un... J’eusse mieux aimé le garder pour Simonnet, mais
-je n’oserai jamais avec lui ce que j’ose avec toi...
-
-—Il t’aime pourtant, ce garçon, tandis que tu ne m’es de rien, à moi.
-
-—C’est peut-être pour cela que je n’ose pas... Puis, si quelqu’un nous
-voyait!...
-
-Je la regardai, ébahi; mais il me fut impossible d’apercevoir son
-visage, tant elle tenait la tête inclinée sur sa poitrine.
-
- * * * * *
-
-La lune, dégagée des branchages des arbres, en pleine marche dans un
-ciel sans nuage criblé d’étoiles petites et pointues, répandait sur
-les campagnes tranquilles sa lumière égale et douce. Non-seulement les
-noisetiers, un moment engouffrés dans les ténèbres, avaient repris
-forme et couleur, mais aussi les saules et les osiers. On entrevoyait
-au bord de l’eau jusqu’à des touffes de germandrées, puis, parmi les
-fentes des roches, des rameaux vivaces de bruyères pourpres. L’air,
-d’une limpidité extrême, nous découvrait les maisonnettes du village,
-éparpillées çà et là capricieusement. Nous les eussions comptées une à
-une, s’il nous en eût pris fantaisie.
-
-Cependant nous marchions toujours, Liette, que j’avais connue enjouée,
-folâtre, pour la première fois de sa vie méditative et grave; moi,
-fidèle à mon caractère expansif en dépit d’une sorte de mélancolie
-native, parlant beaucoup et me démenant davantage, maintenant que
-j’avais reconquis la liberté complète de mes jambes et de mes bras.
-
-Enfin nous nous arrêtâmes. Nous étions sur la place du village.
-Préoccupé du gîte que je pourrais choisir, si je venais à me brouiller
-avec le Frère, je jetai les yeux sur la maison de M. Anselme Benoît.
-Les volets verts en étaient hermétiquement clos. Le médecin, selon son
-habitude, galantisait à la ronde.
-
-Mon regard s’égara dans la large rue qui aboutit à l’église. L’église
-était ouverte. Quelques paysans, quelques paysannes y entraient pour
-réciter leur prière du soir.
-
-«Comment, on priait, quand mon oncle n’était plus là dans sa grande
-stalle de noyer!»
-
-Je vis, s’appuyant à la haute muraille de l’église, notre pauvre
-demeure lézardée, la cure, d’où tout le monde s’était enfui. Mon Dieu!
-que la maison de mon oncle me parut triste! J’en détournai vivement les
-yeux et me suspendis au bras de Liette, craignant de défaillir encore
-une fois et de tomber.
-
-—Qu’as-tu? me demanda-t-elle.
-
-—Si nous rentrions chez toi?
-
-Elle leva la main et me désigna le four communal, qui occupe le milieu
-de la place des Aires.
-
-—Entres-y, me dit-elle, et informe-toi si les poulets rôtissent.
-
-Quelqu’un avait entendu la voix de la jeune fille, car, incontinent
-qu’elle eut parlé, un homme parut à la porte du four. Cet homme ne fit
-qu’un bond et se trouva auprès de nous. C’était Simonnet.
-
-—Une minute tant seulement, dit-il, et tout est prêt.
-
-Puis, saisissant Liette de sa main droite et moi de sa main gauche:
-
-—Venez, venez!
-
-Il nous entraîna.
-
-Simonnet tira à lui la lourde porte de granit qui clôt le four. Quatre
-poulets, saupoudrés de mie de pain, crépitaient en deux grands plats de
-faïence. Le ton de leur peau, d’un jaune d’or, annonçait que la cuisson
-de ces bêtes allait arriver à point.
-
-—Eh bien? interrogea le jeune homme, nous regardant d’un air satisfait.
-
-—C’est trop, cela, répondit Liette.
-
-Simonnet referma le four.
-
-—Il fait bien chaud ici, fit-il, nous ressaisissant une main à l’un et
-à l’autre. Sortons.
-
- * * * * *
-
-Le four communal des Aires est une vaste rotonde décrépite, ruinée.
-D’énormes verrues de mousse verte parsèment les vieilles murailles,
-et plus d’une giroflée a pris racine dans les crevasses où le vent
-a pu déposer un peu de terre dans le courant des années. Un perron,
-large assise de pierre à peine équarrie sur lequel on hissa en retrait
-ce monument rustique, troué çà et là comme le sarrau usé d’un paysan,
-fait saillie tout autour du four communal, et offre un siége naturel
-aux commères, qui y passent de longues heures à dégourdir leurs
-langues, tandis que cuisent les fougasses et le pain. De là partent
-les médisances, les disputes, les haines, tout ce qui agite, trouble,
-passionne le village, le fait rire ou le fait pleurer.
-
-Simonnet nous montra ce large perron lustré par les jupons rudes des
-paysannes et brillant sous la lune comme une glace. Nous nous assîmes
-tous les trois, lui occupant la place du milieu.
-
-Tout à coup, le jeune paysan lâcha ma main, mais continua à retenir
-celle de Liette. Je remarquai même que, renflant ses dix doigts, il
-gardait la mignonne menotte de la jeune fille avec la même attention,
-la même délicatesse du toucher, les mêmes précautions minutieuses que
-s’il eût tenu prisonnier un chardonneret ou un rossignol.
-
-Quant à Liette, elle ne bougeait, ne soufflait mot, se laissant faire,
-prenant plaisir à ce jeu où je ne comprenais rien. Du reste, leur
-attitude à tous deux était des plus singulière et provoquait chez moi
-le plus parfait étonnement.
-
-J’avais cru qu’en nous attirant si vite au dehors, Simonnet avait
-quelque chose d’intéressant, de curieux à nous raconter, une histoire
-comme Barnabé en savait par centaines; et voilà que, silencieux autant
-que Liette, il demeurait bec cousu, mangeant la jeune fille de ses deux
-grands yeux affamés, et capable seulement de frapper en cadence la
-pierre du perron avec les talons de ses souliers. A la fin des fins, je
-m’ennuyais horriblement, moi, à les contempler, et je me levai.
-
-—Où t’en vas-tu? me demanda Liette.
-
-—Ah ça! crois-tu que je m’amuse beaucoup avec vous? Vous êtes là
-muets comme des truites de l’Orb, et vous passez tout le temps à vous
-regarder à l’égal de gens qui ne se seraient jamais rencontrés.
-
-—Mais, pétiot, quand on doit se marier, il faut bien se regarder, dit
-Simonnet.
-
-—Se regarder!... Et pourquoi?
-
-Il hésita.
-
-—Pour se voir, répondit-il... Moi, bien que je connaisse Liette, il
-me semble que je la vois pour la première fois de la vie. Elle est
-toute nouvelle pour moi. Quels jolis yeux elle a! quel front et quelles
-joues, plus blancs et plus roses que la fleur de nos amandiers! quelle
-bouche, plus rouge qu’une fraise mûre sous bois! quels cheveux!...
-
-—Oh! pour les cheveux, interrompis-je, n’en parlons pas; Liette ferait
-mieux de les peigner souvent et d’y mettre de la pommade, que de les
-laisser ainsi flotter sur son visage. Regarde-la donc, Simonnet, elle
-est tout éborgnée, les mèches lui retombent jusque par-dessous le
-menton.
-
-La jeune fille, en effet, se sentant rougir aux compliments
-enthousiastes du jeune homme, avait fait un simple mouvement de tête,
-et sa chevelure indomptée, se dénouant, s’était abattue comme un voile
-sur ses traits.
-
-Simonnet leva une main tremblante. Il voulait écarter le nuage vaporeux
-qui lui cachait Liette. Celle-ci ne résista pas; je crois même que,
-pour faciliter l’amoureuse envie, elle se pencha vers lui légèrement.
-
-—Et si vous vous embrassiez? leur dis-je, devinant à je ne sais quel
-mouvement obscur de mon cœur que j’allais leur faire plaisir.
-
-Le jeune paysan robuste la souleva dans ses bras comme une plume.
-Incontinent deux baisers sonores réveillèrent les échos du four.
-
-—A propos, m’écriai-je, et les poulets?
-
-—Ah! mon Dieu! dit Simonnet.
-
-—Ah! mon Dieu! répéta Liette.
-
-Il était juste temps d’accourir pour retirer les bêtes, car du jaune
-doré elles étaient en train de passer au jaune noir. On atteignit,
-sur une haute étagère, la large pelle à désenfourner et on ramena les
-poulets vivement.
-
- * * * * *
-
-Nous nous arrêtâmes quelques secondes dans la maison des Garidel, afin
-d’y prendre les dix litres de vin que Simonnet, très-soucieux de plaire
-à la Combale, avait préparés d’avance pour notre souper; puis nous
-remontâmes les marges gazonnées du ruisseau.
-
-
-
-
-X
-
-Vive le vin des accordailles!
-
-
-La soupe de châtaignes sèches, de _châtaignons_, est, aux Cévennes,
-le plat de résistance de la plupart des ménages rustiques. Ça coûte
-si peu, et c’est si commode à préparer! Deux ou quatre poignées de
-châtaignes au fond d’un vase, de l’eau par-dessus, puis vous laissez
-bouillir trois heures environ. Au bout de ce temps, vous obtenez un
-bouillon roussâtre de couleur, légèrement gluant et très sucré. Chez
-les paysans aisés, il n’est pas rare que, sur les tranches de pain
-destinées à recevoir cette rosée bienfaisante, on répande une jatte
-de lait, le lait se mariant très-agréablement pour le goût avec l’eau
-des _châtaignons_. Mais ces hautes fantaisies culinaires demeurent
-absolument inconnues du pauvre, qui boit son bouillon tel que sa
-marmite le lui verse et ne s’en porte pas plus mal.
-
-Quand nous entrâmes dans la cuisine, les bras chargés de victuailles,
-tout le monde était assis autour de la table, en train de dépêcher la
-soupe traditionnelle, où du reste la Combale n’avait pas laissé tomber
-la moindre goutte de lait.
-
-—Et vous oserez, s’écria cette femme hargneuse, avisant les poulets
-aux mains de Simonnet, et vous oserez manger cela, un vendredi, chez
-moi?
-
-—Réfléchissez, Combale, qu’une soupe de _châtaignons_ c’est bien
-maigre aussi, hasarda le vieux Garidel.
-
-—Mais personne ne vous a forcés à venir la manger, cette soupe de
-_châtaignons_. Laissez-la, si elle ne vous plaît point. Dieu m’assiste!
-il vous faut des volailles rôties, à vous autres, les Garidel, qui
-n’avez su faire qu’une chose en ce monde: enseigner à vos terres le
-chemin de votre estomac. Jésus-Maria! voilà la première fois de mes
-jours que cela arrive de voir une liesse chez moi un vendredi. Mais je
-n’en serai pas de votre liesse, et aussi bien je finirai ma soupe loin
-de toutes vos viandes, sur le perron du foyer.
-
-Elle enleva son assiette à demi-pleine par un geste de fureur et
-s’éloigna incontinent.
-
-Cependant M. Combal, qui ne s’était pas ému outre mesure de la retraite
-de sa femme, avait saisi plats et bouteilles, et, aidé des lessiveuses,
-très empressées à de si appétissantes besognes, installait le tout sur
-une nappe blanche.
-
-—A la bonne heure! dit-il, voilà qui fait meilleure mine sous la lampe
-que les raves et les _châtaignons_.
-
-Et, montrant à Simonnet une chaise vide près de lui:
-
-—Ta place, mon garçon.
-
-—La tienne ici, Liette! s’écria Simon Garidel, indiquant un siége à
-ses côtés.
-
-Au moment où Juliette, un peu confuse des politesses du père de
-Simonnet, allait à son tour s’asseoir à la table, très abondamment
-pourvue désormais, elle se sentit saisie par des mains inconnues et
-fut secouée si rudement qu’elle faillit en être renversée. Elle se
-retourna. Sa mère se tenait devant elle, cheveux hérissés, griffes
-tendues.
-
-—Que voulez-vous? murmura la jeune fille.
-
-—Ah ça! tu crois donc, innocente, s’écria cette harpie cévenole, tu
-crois donc que je m’en vas te laisser manger de ces poulets rôtis, moi?
-Nous sommes chrétiens, nous autres, si les Garidel ne le savent point,
-et je n’ai aucunement envie de perdre ma place au ciel pour réjouir
-ta gourmandise. Les parents répondent devant Dieu des péchés de leurs
-enfants, ma fille, lorsque, ayant moyen de le faire, ils ne les ont pas
-empêchés. Hardi! viens près de moi: je t’ai gardé ta part de soupe et
-ta part de _châtaignons_.
-
-Juliette, abasourdie par cette algarade, suivit sa mère sans répliquer;
-mais elle n’avait pas encore atteint le perron du foyer, où la vieille,
-mâchonnant des mots inintelligibles, venait de s’accroupir de nouveau,
-quand M. Combal, que le vieux Garidel avait regardé d’une façon
-significative, rejeta brusquement sa chaise et se mit debout. A ce
-mouvement d’énergie tout à fait inattendu, la Combale, flairant une
-lutte, se redressa elle aussi sur ses ergots.
-
-—Eh bien! mon homme, quelle mouche t’a donc piqué? demanda-t-elle d’un
-ton rogue.
-
-M. le maire ne lui répondit pas, ne la regarda même pas; il marcha
-droit à Liette, lui prit doucement une main et la reconduisit à sa
-place première.
-
-—Reste là, lui dit-il, je le veux!
-
-—Je le veux! je le veux! ricana la Combale. Tu es donc le maître, ici?
-
-—Oui.
-
-—Alors, c’est toi qui portas les terres, le bétail, cette maison où je
-suis née?...
-
-—Je ne parle ni des terres, ni du bétail, ni de ta maison, je parle de
-ma fille.
-
-—Alors, Liette n’est pas à moi, à moi qui la portai, à moi qui la
-nourris de mon lait comme une chèvre fait son cabri... Miséricorde du
-Seigneur! suis-je assez malheureuse...
-
-Elle leva ses bras maigres comme des osiers secs et se les croisa
-désespérément sur la tête.
-
-—Ah! poursuivit-elle, arrêtant sur son mari des yeux où une sorte
-d’attendrissement le disputait à son indomptable courroux, ah! ce
-n’est pas dans les temps anciens que tu m’eusses jeté à la face
-tant de méchantes paroles. Jadis, mon homme, tu étais doux à l’égal
-d’un agneau, et tout marchait à satisfaction: le bien, les bêtes et
-l’enfant. A présent, la roue de la lune a fait un tour, et les terres
-attendent souvent la pioche, les mulets le coup d’étrille, et Liette
-les soufflets qu’elle a mérités. La malédiction est entrée chez nous,
-depuis que le Frère de Saint-Michel s’est mis à fréquenter notre
-seuil. Il fut une époque, tu t’en souviens, où Barnabé montrait son nez
-deux ou trois fois par an, pour ses quêtes; maintenant, il ne décesse
-de monter notre perron. Pourvu qu’un de ces soirs, il ne lui prenne
-pas fantaisie de nous amener son compagnon Braguibus! Ce matin, vers
-les quatre heures, à la fine pointe de l’aube, n’ai-je pas entendu le
-fifre de ce mendiant aux alentours de ma maison! Mais qu’il vienne, cet
-emboiseur de filles, qu’il vienne, ce sorcier, car il fait tous les
-métiers du Démon ensemble, qu’il vienne enfin, ce guenilleux; ce n’est
-pas ma langue qui le recevra, mais il entendra sur son échine parler
-les nœuds de mon bâton...
-
-Ce dernier mot tombait à peine des lèvres de la vieille, que la chanson
-de Barnabé, fort gentiment détaillée par le fifre de Braguibus, éclata
-dans l’air calme de la nuit.
-
-—Tiens, c’est joli! s’exclamèrent ensemble les deux lessiveuses,
-pensant sans doute aux aubades de leur jeunesse.
-
-Simonnet avait dressé l’oreille, et, tout en écoutant, dévorait Liette
-des yeux.
-
-—Vous l’entendez! vous l’entendez! Le voilà derechef, ce pouilleux de
-musicien! s’écria la Combale.
-
-Elle s’arma, en effet, de son bâton, et, du mieux qu’elle put, se hâta
-vers la porte, qu’elle ouvrit toute grande d’un vigoureux tour de main.
-
-—Bonsoir, les amis, bonsoir! dit une voix forte qui me fit tressaillir.
-
-Je regardai et vis, se détachant sur le fond du ciel, clair et
-transparent comme l’agathe, la silhouette robuste de Barnabé. Derrière
-lui, cheminait dans l’ombre, timide et honteux, Jean Maniglier, les
-doigts encore aux trous de son instrument.
-
-—Merci, Combale, continua Barnabé prenant les mains rigides de la
-vieille et les secouant, merci. Et puis on dira que vous n’êtes pas
-bonne, vous qui vous donnez la peine d’ouvrir votre porte au pauvre
-Frère de Saint-Michel, auparavant qu’il ait frappé. Nous étions là,
-Braguibus et moi, indécis, nous demandant s’il était de convenance
-d’entrer chez vous, quand nous entendions distinctement le bruit des
-verres, des fourchettes et des couteaux. Déranger les gens qui soupent,
-ce n’est pas honnête, et je suis pour les honnêtetés. Tout de même
-j’aurais soulevé votre cadole. Cependant, j’aime mieux que ce soit vous
-qui l’ayez fait sauter, car cela veut dire que l’on nous invite.
-
-—Moi, vous inviter, moi!
-
-Elle leva son bâton; l’ermite le lui saisit en riant; puis, se penchant
-à son oreille:
-
-—Combale, lui soupira-t-il doucement et avec une gravité singulière,
-battez-moi si vous le pouvez, mais avant de molester Braguibus, pensez
-à vos châtaigneraies, à vos vignes, pensez à vos chèvres, à vos mulets,
-pensez aux vôtres et à vous-même. Vous ne savez donc pas que cet homme
-maigre comme un pic jette des sorts, qu’il appartient plus à l’autre
-monde qu’à celui-ci, et qu’il n’aurait qu’à souffler sur votre maison
-pour y porter toutes les désolations de la ruine et de la mort?...
-
-La vieille paysanne demeura pétrifiée sur place.
-
-Barnabé, débarrassé du plus gros obstacle, alla vers la table, salua M.
-Combal, qui parut enchanté de le voir, appliqua une tape amicale sur
-le dos à Simonnet, caressa du bout de ses doigts carrés la joue pâlie
-de Liette, glissa deux mots au vieux Garidel, puis, avec une aisance
-parfaite, ayant décroché lestement deux assiettes du vaissellier, il
-les posa à la place que la Combale avait désertée.
-
-—Serrez les coudes! dit-il aux lessiveuses, qui se collèrent l’une
-contre l’autre... A la pitance, Braguibus! ajouta-t-il.
-
-Personne ne s’y opposant, ils s’installèrent à la table.
-
- * * * * *
-
-—Voici ce que c’est, poursuivit le Frère entre deux bouchées, car il
-s’était empressé de se servir et de couler quelques os dans l’assiette
-de Maniglier, nous arrivons tout d’une haleine de Cavimont. Il fallait
-bien remettre en état ce pauvre ermitage dépouillé, ainsi que l’église
-de Notre-Dame et la petite chapelle de Sainte-Anne-la-Marieuse. Quelle
-trotte à travers des chemins d’enfer! C’est Braguibus qui pilait du
-poivre! Heureusement qu’on a des amis aux Aires et qu’ils s’entendent
-à dresser une table sur pieds! Savez-vous qu’il fait meilleur ici que
-là-haut, où ce coquin de Venceslas Labinowski ne laissa ni coq, ni
-gâline, ni le moindre morceau de jambon à se mettre sous la dent...
-
-Et, tout à coup, montrant à M. Combal une bouteille vide:
-
-—A propos, notre maire, puisque cette fiole a rendu l’âme, si on en
-débouchait une autre? Moi, je bois à verre pleurant.
-
-Simonnet, qui croyait avoir intérêt à complaire à l’ermite, lui versa
-une pleine rasade.
-
-—En voilà un poignet solide et un bon cœur! s’écria Barnabé, se
-léchant les moustaches. Je pense qu’à la fin des fins les affaires
-sont conclues, et que ces poulets sonnent la fête de la noce.
-Soyez tranquilles, quand le jour précis sera venu, je n’aurai pas
-besoin qu’on me fasse signe; j’arriverai, et de bonne heure. Un
-Frère, d’abord, c’est magnifique dans un mariage, car ça apporte la
-bénédiction du ciel... Oh! puis moi, depuis tant et tant, je suis
-pour que ces jeunesses se marient. Il y a bien des semaines que je me
-demande, soir et matin, en récitant ma prière:—«_Quel garçon Juliette
-Combal pourrait-elle bien épouser?_» et toujours saint Michel, ami
-des gens courageux, ou saint Jacques, patron des ermites, ou saint
-François, notre fondateur, m’a répondu:—«_Pardi! Simonnet Garidel_.»
-Tout à l’heure, avec Braguibus, pour apprendre des nouvelles, nous
-sommes allés rôder du côté du four communal. Quelle odeur de volailles
-rôties! Comme des chiens de chasse, nous avons suivi cette piste, et,
-en touchant à votre perron, nous nous sommes dit:—«_Allons, tout va
-bien_.»
-
-Il se retourna, cherchant la Combale des yeux. La vieille, assise sur
-une escabelle de bois, en un coin obscur de la vaste pièce, soutint le
-regard du Frère hardiment.
-
-—N’est-il pas vrai, l’ancienne, que tout est fini? lui demanda Barnabé.
-
-—Il s’en manque un brin, marmotta-t-elle.
-
-—Ma foi! brave Combale, ayant à bailler mari à votre fille, je
-comprends que vous vous montriez difficile: sans compter qu’après
-votre mort la petite aura plus d’argent qu’elle n’est grosse, elle
-tient de votre côté et vous a des yeux, une mine de pomme fraîche qui
-font plaisir. Mais nonobstant cela, où trouverez-vous un gendre de
-meilleure qualité que Simonnet? Est-il, en toutes les Cévennes, un
-garçon s’entendant mieux à la terre, plus esprité pour la gouverne des
-bestiaux? Et puis avez-vous ouï dire qu’il fréquentât les cabarets?
-Jamais on ne le vit dans les cafés, à Bédarieux, les jours de foire
-ou de marché. Quant aux cotillons, il ne ressemble pas à M. Anselme
-Benoît; il n’en eut qu’un en tête toute sa vie, et celui-là vous touche
-de près. Il se complaît tant seulement à une chose, ce fillot: à la
-besogne des étables ou à celle des champs. Aussi, allez donc voir
-un peu si le joli bien qui reste encore aux Garidel, malgré leurs
-malheurs, est peigné; il est lisse et luisant comme le miroir de mon
-bourdon. Et vous refuseriez votre fille à cet enfant plein de vaillance
-pour vous servir! et vous voudriez qu’il mourût de chagrin, car il
-mourra si...
-
-Liette, qui ne mangeait plus depuis un instant, ne sachant désormais
-comment surmonter sa honte, son embarras, se leva vivement et se sauva
-vers le fond de la cuisine. Par un mouvement de nature où éclatait une
-grâce pudique ineffable, arrivée près de l’escabelle, elle ouvrit ses
-deux bras et se précipita dans le sein de sa mère.
-
-La Combale reçut un coup. Elle se secoua, croyant peut-être échapper
-ainsi à l’émotion qui l’envahissait tout entière. Quelque chose
-s’écroulait en elle: l’avarice sans doute, et elle essayait de lutter.
-
-—Eh bien? eh bien? balbutia-t-elle, effarée.
-
-—Ma mère, ma mère! répéta Liette, dont un flot de larmes étouffait la
-voix.
-
-Toutes deux, silencieuses, se tenaient embrassées, et le murmure d’un
-baiser vola légèrement.
-
-M. Combal était pâle, les membres lui tremblaient. Il alla lui aussi
-vers l’escabelle. Une fois devant sa femme et sa fille, il ne trouva
-pas un mot, ne put que les regarder.
-
-Ne sachant quelle attitude adopter en face de cette scène aussi
-poignante qu’inattendue, à notre tour nous quittâmes tous la table et
-rejoignîmes M. le maire.
-
-La Combale releva la tête. Sa face ridée, desséchée, hâve, était
-luisante de pleurs. Sous cette rosée maternelle, les traits si durs
-de cette paysanne obstinée avaient pris une expression d’incroyable
-douceur. Elle me parut refaite, rajeunie.
-
-—Allons, Liette, allons, mon enfant, du courage! murmura-t-elle d’une
-voix affectueuse que personne ne lui connaissait... Ne te désole pas
-ainsi, reprit-elle; va, Simonnet est un garçon que je ne déteste point.
-
-—Moi, je l’aime! balbutia la jeune fille entre deux sanglots.
-
-—Mais je ne te le refuse nullement.
-
-Comme elle avait été atteinte aux entrailles, elle articula ces paroles
-généreuses:
-
-—Mon Dieu! un peu plus de bien, un peu moins, cela ne fait pas le
-bonheur.
-
-Et, après un silence, elle conclut par ce glas qui la dédommageait
-peut-être de tant de capitulations:
-
-—J’ai beau être riche, fillette, il me faudra tout de même mourir un
-jour.
-
-M. le maire les ayant attirées toutes deux, nous reparûmes autour de la
-table.
-
-Le père Garidel était à ce point bouleversé qu’il ne savait trouver sa
-chaise. Quant à Simonnet, je fus obligé de le guider: la tête perdue,
-il s’en allait vers la porte en chancelant.
-
- * * * * *
-
-Cependant Barnabé, incapable de comprendre, par conséquent de partager
-ces émotions délicieuses, regrettait la gaieté qui avait signalé le
-commencement du repas. Espérant qu’un peu de musique divertirait
-agréablement les esprits, il interpella Braguibus:
-
-—Voyons, toi, lui dit-il, depuis ton entrée ici, tu restes sérieux
-comme un pape. Si tu nous faisais entendre un petit air de ta façon?...
-En avant deux!
-
-Jean Maniglier était-il un artiste véritable? était-il un de ces êtres
-à l’âme profonde, enthousiaste, inspirée, capables de faire jaillir
-d’eux-mêmes l’expression d’une douleur étrangère et de l’imposer à tous
-par les créations souveraines du génie? Je serais tenté de le croire.
-Pourquoi Dieu, à tous les échelons de l’humanité, n’aurait-il pas
-laissé tomber quelqu’une de ces natures vibrantes, pour charmer nos
-vastes misères et nous dissimuler les laideurs repoussantes de la vie?
-L’art, qui marche incessamment à la recherche du beau et le réalise
-parmi les hommes, n’est-il pas un consolateur?
-
-Braguibus n’avait rien des habitudes vulgaires, exubérantes, brutales
-de l’ermite de Saint-Michel; il était délicat de forme, discret
-d’esprit, réservé d’attitude. Au lieu de s’abandonner à la chère lie,
-qui remplissait à la fois la bouche et l’entendement de Barnabé, lui,
-dès son arrivée chez les Combal, avait dirigé ses yeux, c’est-à-dire
-ses facultés pensantes et sensitives, vers Simonnet, vers Liette,
-et n’avait pu les détacher d’eux. Ce joueur de fifre, qui, courant
-la montagne avec son buis percé de six trous, assistait à tant de
-fêtes amoureuses, ne se souvenait pas d’avoir été jamais à ce point
-remué. La simplicité primitive de Simonnet, sa passion puissante et
-forte comme la nature, mais contenue par une timidité adorable, la
-mélancolie de Liette, mâtée subitement par l’amour, une pâleur de lis
-chez une enfant légère et dont le sang s’épanouissait sur les joues en
-floraison de roses, tout cela lui causait un attendrissement auquel il
-avait beaucoup de peine à résister. Aussi, plus d’une fois, au lieu de
-saisir la fourchette, les doigts de Braguibus, se portant à sa veste,
-cherchèrent-ils le fifre suspendu au bouton de repos. Cet artiste naïf
-voulait dire ses inquiétudes, son trouble, sa _peine_, et, d’instinct,
-ses mains tentaient des efforts pour lui délier sa vraie langue,
-laquelle était son instrument.
-
-Jean Maniglier préluda sur un rhythme lent, par quelques notes larges
-et graves qui contrastaient singulièrement avec les ariettes légères,
-vives, joyeuses, où d’ordinaire il se complaisait.
-
-—Tu vas donc enterrer quelqu’un? lui demanda l’ermite.
-
-Braguibus n’interrompit point son motif, il le poursuivit, mêlant
-de temps à autre à des intonations profondes les vibrations
-rudimentaires d’un chant dont le dessin, d’abord obscur et comme
-enfoui, transparaissait de plus en plus et finissait par s’accuser
-clairement. Bientôt la mélodie tout entière se dégagea des voiles qui
-l’enveloppaient et éclata dans son idéale pureté. C’était quelque
-chose de doux, de mélancolique, de tendre, de douloureux, presque de
-déchirant, un de ces élans passionnés qui bouleversent les cœurs et
-mettent des larmes dans les yeux.
-
-A peine le fifre avait-il lancé cette longue suite de soupirs et de
-sanglots, que, par une habileté incroyable, si l’on songe à l’artiste
-qui le gouvernait, il se rejetait dans les sons un peu lourds des
-premières mesures, donnant ainsi plus de relief à la fois et plus de
-charme à la partie chantante du morceau.
-
-Trois fois Braguibus renouvela ce jeu, et toujours il obtint le même
-succès, car, à chaque reprise de la romancine qui faisait saillie à son
-canevas sévère, il voyait tous les visages se tourner vers lui avec
-l’embarras, l’inquiétude que procure une irrésistible émotion. Le Frère
-de Saint-Michel lui-même, dompté par une puissance inconnue, regardait
-le musicien tout ahuri, non-seulement n’osant plus l’interrompre, mais
-l’encourageant du geste à continuer.
-
-Enfin Jean Maniglier, épuisé sans doute par l’inspiration, s’arrêta.
-Il essuya son fifre tout fumant, puis l’accrocha de nouveau au bouton
-luisant de sa veste.
-
-Personne n’osait parler. Simonnet avait les yeux opaques, troublés.
-Quant à Liette, elle pleurait. La Combale et son mari demeuraient
-mornes.
-
-—Femme, dit enfin le maire avec un effort, si tu nous donnais une
-bouteille de vin cuit? Il conviendrait peut-être bien de remercier Jean
-Maniglier de sa belle musique.
-
-—Tu as raison, mon homme, répondit la vieille avec docilité.
-
-Elle souleva un trousseau de clefs noyé dans les plis de son tablier de
-cotonnade bleue, en prit une dans sa main et alla ouvrir un placard.
-
-—C’est le vin des accordailles! articula solennellement M. Combal,
-lequel, ayant reçu la bouteille, la déposa sur la table.
-
-—Vivent les accordailles! s’écrièrent ensemble Barnabé et Braguibus.
-
-Quand les verres furent remplis, M. le maire prit Liette par la main,
-puis le vieux Garidel en fit autant pour son garçon. Tous quatre ils
-s’avancèrent à pas comptés vers la Combale.
-
-—Femme, dit le père de Liette, voici notre fille, fais d’elle ce que
-tu voudras, et que Dieu la protége!
-
-Il laissa Liette, qui demeura debout au côté droit de sa mère.
-
-—Combale, dit Simon Garidel, voici mon fils, faites de lui ce que vous
-voudrez, et que Dieu le protége!
-
-Il abandonna Simonnet, qui prit le côté gauche de la vieille paysanne.
-
-Celle-ci, plus bouleversée qu’elle ne l’avait été de sa vie, regarda
-tour à tour les deux amoureux, et, d’une voix tremblante:
-
-—Embrassez-vous, mes enfants, murmura-t-elle, et que le bon Dieu du
-ciel, notre maître à tous, vous protége!... Lundi prochain, c’est la
-fête de Notre-Dame de Cavimont, vous irez vous recommander à sainte
-Anne-la-Marieuse, puis nous verrons...
-
-Les deux jeunes gens, saisis de bonheur, se regardaient immobiles.
-
-—Embrassez-vous donc, mes tourtereaux! s’écria Barnabé. Un peu de sang
-dans les veines, voyons!
-
-Simonnet reçut Liette dans ses bras et lui imprima sur les joues, selon
-l’usage, deux gros baisers retentissants.
-
-—Enfin, voilà de la besogne pour M. le curé, quand il sera de retour,
-dit l’ermite applaudissant des deux mains.
-
-—Mon oncle! mon oncle! bredouillai-je.
-
-Moi aussi, je sentis mes yeux se mouiller.
-
-—Hardi, pétiot, en route! reprit le Frère.
-
-Puis, ayant saisi son bourdon:
-
-—Bonsoir, la compagnie! dit-il.
-
-Les Garidel et Braguibus descendirent avec nous le perron des Combal.
-Tandis qu’ils tiraient vers le bas du ruisseau, nous détachâmes
-Baptiste du râtelier et remontâmes paisiblement vers Saint-Michel, à
-travers les châtaigneraies endormies.
-
-
- FIN DU LIVRE DEUXIÈME
-
-
-
-
- LIVRE TROISIÈME
-
-
-
-
-_LE DRAME_
-
-I
-
-Baptiste et moi, nous traversons la rivière d’Orb sans encombre.
-
-
-Le dimanche, ce fut le curé d’Hérépian, M. Martin, qui, en l’absence de
-mon oncle, vint célébrer les offices aux Aires. Il dit une messe basse
-que je servis, habillé de la soutane de flanelle rouge et du surplis
-de mousseline que ma mère m’avait confectionnés elle-même, quand je
-m’étais éloigné de Bédarieux. J’avais aussi une petite calotte de
-cardinal.
-
-Le prône dura dix minutes: la lecture de l’Évangile du jour en
-français, quelques explications sommaires en patois; puis M. Martin,
-pressé sans doute de rentrer à son presbytère d’Hérépian pour y
-déjeuner, entonna le premier psaume des Vêpres: «_Dixit Dominus Domino
-meo_...» et soudain, dépouillant l’étole, nous laissa sous la direction
-de l’ermite de Saint-Michel.
-
-Tout se passa du reste dans un ordre parfait. Non-seulement les psaumes
-des Vêpres furent abordés sans interruption, mais nous attaquâmes
-les Complies et les terminâmes par un _Salve Regina_ solennel auquel
-Braguibus, averti par Barnabé, mêla les sons harmonieux de son fifre,
-comme mon oncle lui avait permis plus d’une fois d’en user aux fêtes de
-Pâques et de Noël.
-
-Pour moi, assis dans le chœur sur une escabelle de hêtre, non loin du
-maître-autel, je joignais ma voix à l’unisson général. Pourtant il
-m’arrivait de m’arrêter de temps à autre, soit pour diriger mes yeux
-vers la chaise de Marianne, que j’apercevais inoccupée contre la grande
-muraille blanche de la nef, soit pour regarder la stalle de noyer de
-mon oncle, où je ne distinguais plus son corps frêle, comme enfoui
-derrière les accoudoirs, mais la carrure athlétique de l’ermite de
-Saint-Michel. Cette vue m’éteignait la respiration, et je me souviens
-encore de plus d’un verset, commencé avec une sorte d’entrain joyeux,
-qui tout à coup s’achevait dans l’essoufflement et dans les pleurs.
-
-Certes, depuis mon installation chez Barnabé, pas un jour ne s’était
-passé que je n’eusse cent fois envoyé mon âme toute à mes chers
-absents; mais leur souvenir, supporté jusqu’ici avec une force qui
-n’allait pas sans quelque fierté chez un être sensible comme je
-l’étais, m’écrasait maintenant, m’anéantissait, me brisait. Quoi!
-l’église était ouverte, les cierges de l’autel avaient été allumés,
-les chantres manœuvraient l’énorme antiphonaire du lutrin, toute la
-paroisse chantait, et mon oncle n’était pas là, donnant le ton, son
-vespéral ou son graduel à la main! et, à travers les coiffes blanches
-des femmes recueillies, il m’était impossible de découvrir Marianne,
-faisant glisser entre ses doigts noueux les grains d’olive de son
-chapelet, et trouvant toujours une seconde pour lancer un regard de mon
-côté!
-
-«Ah! mon Dieu! soupirai-je à plusieurs reprises, ah! mon Dieu!...»
-
-Tout le monde était sorti de l’église, que, paralysé par mes regrets
-cuisants, je demeurais immobile au milieu du chœur, les yeux vagues,
-l’âme plus vague que les yeux, ne sachant ce que je devais faire ni où
-je devais aller.
-
-—Eh bien, pétiot, me cria la voix profonde de Barnabé, resteras-tu
-longtemps là-bas, perché sur ton escabelle comme un rouge-gorge sur une
-branche?
-
-Je me levai et rejoignis l’ermite dans la sacristie.
-
-—Vois-tu, dit-il, me montrant sur le rebord du vestiaire une _coque_,
-gâteau rond saupoudré de sucre qu’on sait pétrir dans tout ménage
-cévenol, je réfléchis que, M. le curé d’Hérépian ayant oublié son pain
-bénit, je ne dois pas l’abandonner aux rats de l’église. Moi, je n’aime
-point de voir se perdre les meilleurs présents du bon Dieu, et une
-_coque_, c’est fait pour la bouche d’un roi.
-
-Il entama la pâtisserie et en porta un gros morceau à ses lèvres.
-
-—C’est doux comme le miel! murmura-t-il.
-
-—Mais, Barnabé, mon oncle avait commandé cette _coque_ à la fournière
-tout exprès pour M. Martin.
-
-—Est-ce qu’il manque des _coques_ à Hérépian! Sois tranquille, fillot,
-les curés ont leurs tables toujours pleines jusqu’aux bords. Tu connais
-le proverbe: «_Dominus vobiscum_ ne vit jamais la famine chez lui.»
-Dieu ne le veut pas, et ça se comprend comme un et un font deux.
-
-Ces mots n’étaient pas sortis de sa bouche, que la dernière miette de
-la _coque_ s’y engouffrait avec d’imperceptibles craquements.
-
-J’étais furieux. Je savais quels soins avait pris mon oncle pour que
-M. Martin, en descendant de l’autel, trouvât, avant son déjeuner à
-Hérépian, un commencement de réfection, et j’en voulais au Frère de sa
-gloutonnerie. Peut-être avait-il caché la _coque_, peut-être M. Martin
-ne l’avait-il pas même aperçue.
-
-Pourtant, je n’osai hasarder le moindre reproche.
-
-Je dépouillai mon surplis, détachai les quarante boutons de ma
-soutanelle,—elle en avait quarante, enchâssés dans de jolies
-boutonnières de soie rouge,—et, selon les règles que mon oncle m’avait
-habitué à mettre en pratique, je pliai le tout soigneusement.
-
-Au moment où je glissais dans le vestiaire mon paquet, dont les
-plis,—je les vois encore,—offraient des lignes d’une correction
-admirable, l’ermite me retint le bras.
-
-—Tu n’emportes donc pas tes ornements à Notre-Dame de Cavimont? me
-demanda-t-il.
-
-—A Notre-Dame de Cavimont?
-
-—Est-il drôle, cet enfant!
-
-Puis, me regardant fixement;
-
-—Tu ne serais donc pas content de servir la messe à M. le curé de
-Bédarieux, quand, demain, il arrivera avec ses milliers de paroissiens
-à Notre-Dame de Cavimont?
-
-—Moi! moi! m’écriai-je transporté.
-
-—N’oublie rien; prends ta soutane, ta calotte et ton surplis.
-
-Je tremblais de joie et d’orgueil. Quoi! un jour de grande procession
-cantonale, ce serait moi qui aurais l’honneur, la gloire, d’être choisi
-pour servir la messe à M. le curé-doyen de Bédarieux!...
-
-J’étalai mes jolies nippes sacerdotales sur mon bras; puis, étant
-sortis de l’église, dont Barnabé ferma la serrure à double tour, nous
-rentrâmes à Saint-Michel.
-
- * * * * *
-
-Quelle charmante après-midi! Barnabé me proposa bien d’aller, en
-compagnie de Baptiste, m’ébaudir à travers champs, comme je l’avais
-fait l’avant-veille; mais je préférai demeurer à la maison, curieux
-de suivre le travail du Frère, qui venait de reprendre ma cage et
-paraissait décidé à la finir. Qui sait si, plus tard, quand mes
-oiseaux se trouveraient installés dans ce monument délicat d’osier,
-il n’aurait pas besoin de temps à autre de quelque réparation.
-Évidemment je n’aurais pas toujours l’ermite sous la main; tandis que
-j’aurais toujours des linottes, des verdiers, des bouvreuils, des
-chardonnerets... Pour l’enfant, l’enfance doit être éternelle.
-
-Nous nous étions établis, avec notre attirail de branchettes flexibles
-et vertes, à l’extrémité du verger, en cet endroit perdu où commence
-l’ombre noire des grands châtaigniers. Barnabé travaillait activement;
-moi, je lai passais une à une les amarines, et je prenais plaisir à
-les lui voir tordre comme des fils, après les avoir mâchonnées entre
-ses dents. Je ne l’ai pas oublié, je dépiquais aussi, les comprimant
-entre deux pierres plates, de longs épis de millet, dont j’enfouissais
-dans mes poches les grains précieux. Il me faudrait bien nourrir mes
-bestioles, un jour! Baptiste était non loin de nous, vaguant de ci de
-là, tantôt mordillant la cime des herbes menues, tantôt relevant tout à
-coup son col musculeux, tirant ses babines qui dénudaient ses gencives
-roses et reniflant l’air bruyamment. Il arrivait parfois que, faisant
-feu des quatre fers, notre bête s’emportait soudain en des courses tout
-à fait sans raison. Je suivais du coin de l’œil Baptiste filant comme
-un trait à travers les arbres du verger, puis je l’apercevais plus
-loin bondissant devant son ombre sur la roche nue du plateau, prenant
-des attitudes grotesques, faisant des mines singulières, dressant ses
-oreilles, les baissant avec lenteur pareilles à deux pistolets qui
-viseraient le même but, enfin les redressant d’un mouvement brusque,
-et, comme s’il s’était fait peur à lui-même, repartant au galop pour
-nous rejoindre, tout penaud et tout essoufflé.
-
-—Ta queue a donc pris feu, _imbécillas_? lui disait Barnabé.
-
-Il venait jusqu’à son maître et le regardait curieusement avec ses
-grands yeux farouches et doux.
-
-Le Frère, touché, lui donnait une tape amicale sur ses longues joues
-poilues, et lui, satisfait, de porter la tête au ciel et de braire
-solennellement. Quelle vie! quelle délicieuse, quelle enivrante vie,
-sur ces roches isolées, avec un âne, un ermite, la liberté pour
-compagnons!
-
-Souvent j’avais entendu mon oncle, qui se plaisait dans la solitude
-de son presbytère, répéter ces mots de saint Bernard:—«_O beata
-solitudo! ô sola beatitudo_!»—Bien qu’au milieu de mes divertissements
-rustiques, je négligeasse beaucoup mon _Phèdre_, je savais un peu de
-latin, et je ne me souviens pas combien de fois, à l’exemple de mon
-oncle, ces mots tombèrent de mes lèvres émues:—«_O solitude heureuse!
-ô seule béatitude_!»
-
- * * * * *
-
-Le lendemain matin, il faisait encore nuit noire quand l’ermite me
-réveilla.
-
-—Allons, debout! me dit-il. Il s’en va quatre heures, et nous avons de
-la besogne à Notre-Dame de Cavimont.
-
-Notre-Dame de Cavimont!
-
-J’écarquillai les yeux et sautai à bas de ma couchette. En deux
-minutes, je fus habillé. Un oignon doux, saupoudré de sel, m’attendait
-sur la table de la cuisine; je le happai, ainsi qu’une épaisse
-tranche de pain taillée dans la miche pour moi. Je suivis Barnabé
-très-impatient de partir.
-
-Au moment où le Frère fermait, refermait l’ermitage, je sentis quelques
-gouttes d’eau me tomber sur la figure et sur les mains.
-
-—Ah! mon Dieu! m’écriai-je, il pleut!
-
-—Pas assez pour mouiller un oiseau dans son nid, répondit Barnabé.
-Le vent est en bonne pointe, mon pétiot; quand le jour se lèvera, nous
-aurons un ciel clair comme une vitre.
-
-Il me saisit par la main et nous nous hâtâmes vers le sentier
-qui, du plateau de Saint-Michel, descend vers la vallée d’Orb par
-d’interminables détours. En passant devant la chapelle, je distinguai
-dans l’ombre brouillassante une forme bizarre qui remuait légèrement.
-Je ne fus pas maître de contenir un frisson.
-
-—Tu ne reconnais donc pas ton ami Baptiste? me dit l’ermite.
-
-L’âne, en effet, vint à nous; il était bridé, bâté, et portait, collés
-à ses flancs, deux énormes paniers en osier farcis jusque par-dessus
-les bords.
-
-—Ma bête se trouvant très chargée dans la circonstance et le chemin
-dévalant droit comme une échelle, me dit Barnabé, je voulais lancer mon
-bourriquet en avant: nous l’aurions rattrapé au ruisseau de Lavernière.
-Mais j’ai réfléchi que tu n’es point coutumier de la montagne, toi,
-et que Baptiste te serait d’une grande assistance à travers les
-châtaigneraies. Pour éviter les faux pas à mon âne, capable de broncher
-parmi les rocailles, je vas lui tenir la bride; quant à toi, accroche
-tes dix doigts à sa queue et laisse aller doucettement tes pas dans les
-siens. D’ici à une demi-heure, nous aurons touché le ruisseau, puis la
-route deviendra plane comme la main.
-
-Que de glissades! Une fois, Baptiste ayant brusquement accéléré sa
-marche, je tombai sur mes genoux et fus traîné pendant plusieurs
-secondes. Le plus horrible, c’est que, dans ma chute, j’avais senti
-craquer mon pantalon. Quel malheur! L’obscurité qui nous enveloppait
-était si épaisse, qu’il me fut impossible de voir en quel endroit mon
-pauvre vêtement venait de se déchirer. Comment servirais-je la messe
-désormais à Notre-Dame de Cavimont? Serais-je en état de paraître
-devant M. le curé-doyen de Bédarieux? L’angoisse me mit au front des
-gouttes de sueur.
-
-Je fis quelques pas, accablé.
-
-Soudain, un petit bruit me ranima. J’écoutai. C’était, à n’en pas
-douter, les cascatelles de Lavernière. Je levai la tête, et, à quelques
-pas, je discernai le miroir du ruisseau, où l’aube, qui imbibait peu
-à peu les arbres, faisait trembler ses premiers rayons. Je lâchai la
-queue de Baptiste.
-
-Cependant, à mesure que, nous dirigeant vers le pont d’Hérépian, nous
-pénétrions plus avant dans le cœur de la vallée d’Orb, le brouillard,
-qui ne nous avait pas quitté depuis Saint-Michel, s’épaississait
-toujours davantage. Tout à l’heure, dans la nuit, à travers les
-châtaigneraies, il se résolvait en une pluie fine, en une sorte de
-poussière humide, mais si transparente qu’en arrivant au bord de
-Lavernière, j’avais aperçu les troncs blanchâtres des bouleaux.
-Maintenant, quand la lumière naissante les imprégnait de toutes parts,
-les vapeurs semblaient se solidifier, et plus nous avancions vers
-la rivière, plus nous nous trouvions comme noyés dans leurs vagues
-moutonnantes, déroulant des volutes larges et profondes où la terre
-disparaissait complétement.
-
-A quelques mètres du sentier où nous cheminions, par un jour ordinaire,
-on eût remarqué la splendide plantation de peupliers de M. Combal,
-une forêt de fûts gros et gras, droits comme des mâts de vaisseaux;
-à présent, les nuées avaient roulé dans leurs voiles tous ces beaux
-arbres à n’en pouvoir découvrir ni une feuille ni un rameau. Du reste,
-pas une larme de pluie ne se dégageait de cette atmosphère dense, que
-nos têtes trouaient difficilement; nous allions à travers une galerie
-étroite, aux parois blanchâtres, quelquefois cristallines, et qui se
-prolongeaient sans fin.
-
-Nous perçûmes le vaste murmure de l’Orb s’engouffrant sous les arches
-du pont d’Hérépian.
-
-Nous arrivions au bord de l’eau. Baptiste s’arrêta.
-
-—Monte sur l’âne, pétiot, me dit le Frère.
-
-—Pourquoi? demandai-je timidement.
-
-La main large de Barnabé me prit aux chausses, et je me trouvai assis
-sur la barde entre les grands paniers d’osier.
-
-—Vois-tu, fillot, reprit l’ermite, j’ai besoin de faire des économies
-pour Félibien. Il se mariera, l’occasion venant. Or, figure-toi que,
-dans une barraque au bout du pont, il y a un homme affamé d’argent qui
-ne demande qu’à vous glisser la main dans le gousset. Moi, je déteste
-ces façons familières; si l’octroi veut vivre, qu’il demande des sous
-aux riches, qui sont coutumiers de la ripaille, non à un malheureux
-ermite, qui le plus souvent ne sait où mordre pour manger... Mon
-Dieu! aux bons jours, j’ai quêté dans les environs de Maraussan, une
-cinquantaine de litres de vin blanc. Mais est-ce une raison, parce
-que M. le curé d’Hérépian m’a acheté et payé le produit de ma quête,
-pour que je bâille une pièce de ma poche à l’employé de l’octroi? Tu
-le comprends, je ne dois rien à cet homme qu’on a placé au bout du
-pont pour aboyer aux jambes des passants:—«_Avez-vous quelque chose
-à déclarer_?»—Non, non, je n’ai rien à déclarer, et je vous engage à
-laisser passer tranquillement un Frère libre de Saint-François.
-
-Je demeurais interdit. Barnabé me passa les rênes de Baptiste dans les
-mains.
-
-—La rivière n’est pas du tout profonde en cet endroit, me dit-il; on
-voit les cailloux comme je te vois. D’ailleurs, Baptiste a fait souvent
-le chemin et tu n’as qu’à ne pas le contrarier dans sa marche.
-
-—Alors, je vais traverser l’Orb avec Baptiste? hasardai-je.
-
-—Il faut bien sauver les bouteilles, voyons!... Moi, je passerai seul
-sur le pont, je dirai même bonjour à l’homme de l’octroi pour l’amuser;
-puis nous nous retrouverons à l’entrée du bourg, le long de la prairie
-de M. Etienne Baticol. Baptiste sait tout, îl connaît terres et gens,
-laisse-le faire.
-
-—Mais si nous nous perdons dans le brouillard? marmottai-je, effrayé
-de l’aventure.
-
-—N’aie crainte. Le brouillard est moins épais à fleur d’eau. Tiens,
-regarde!
-
-Je mesurai, en effet, très distinctement du regard la rivière d’une
-rive à l’autre. Une buée légère s’en échappait, mais elle ne se
-condensait en vapeur qu’à une hauteur de deux mètres au-dessus du
-courant. L’eau miroitait, clapotait doucement et paraissait d’une
-limpidité admirable. Par endroits, les roches granitiques, prolongement
-des veines de la montagne, montraient leurs rondeurs solides et
-marbrées. L’âne but abondamment, puis releva ses babines toutes
-luisantes d’où s’échappaient des fils d’argent. C’était fort joli.
-
-—En avant, Baptiston! lui cria le Frère.
-
-Comme la bête, docile à la voix de son maître, engageait ses quatre
-sabots dans l’Orb, Barnabé s’éclipsa.
-
- * * * * *
-
-La traversée se fit sans encombre. Baptiste choisit intelligemment ses
-pas sur les rochers durs, dans le sable mouvant, parmi les cailloux
-moussus, et nous touchâmes au chemin creux, enfoui entre deux murailles
-de hauts églantiers, qui conduit droit à la prairie de M. Etienne
-Baticol.
-
-En ce moment, de grands déchirements se firent dans les lourdes
-vapeurs matinales; par ces trouées, un jour doux et tiède tomba
-sur nous. Baptiste, enchanté d’y voir clair une fois pour toutes,
-se prit à chanter de contentement; quant à moi, j’étais pleinement
-heureux: par-dessus le foin menu qui enveloppait les bouteilles de
-vin de Maraussan et les empêchait de cliqueter entre elles, je venais
-d’apercevoir, enveloppés dans un mouchoir de cotonnade à carreaux, ma
-soutanelle rouge, mon surplis, ma calotte de cardinal. Quelques boutons
-de soie brillaient aux ouvertures du linge comme autant de cerises
-mûres. Serais-je beau tout à l’heure à Notre-Dame de Cavimont, quand
-je précéderais vers l’autel M. le curé-doyen de Bédarieux!
-
-Ce qui portait ma joie au comble, c’était que mon pantalon n’était
-point trop endommagé. Une simple éraflure à la hanche gauche. Bah! sous
-la soutanelle...
-
-—Eh bien! eh bien! c’est donc la vie éternelle, ce chemin? me cria
-soudainement la voix de Barnabé.
-
-En proie à des rêveries délicieuses, bercé par la perspective d’un
-bonheur inouï, je ne m’étais pas aperçu que Baptiste s’était arrêté
-et broutait en paix les églantiers de M. Etienne Baticol. Je ramenai
-vivement les rênes qui ballaient au cou de ma bête, et nous entrâmes
-dans le bourg.
-
-
-
-
-II
-
-M. Martin, armé d’un coutelas, vient de commettre un meurtre.
-
-
-Quelle peur me fit M. le curé d’Hérépian, quand, après un carillon
-prolongé, il nous ouvrit enfin la porte de son presbytère! Je ne
-reconnus plus le M. Martin que j’avais vu la veille aux Aires, avec
-sa soutane proprette, son rabat fraîchement repassé, sa bonne face
-réjouie, sa crinière brune à peu près peignée et brossée. Le M. Martin
-qui m’apparut portait, noué à sa ceinture, un tablier de grosse toile
-écrue constellé de taches; sa figure bouleversée, ses cheveux en
-désordre lui communiquaient un aspect farouche, et, chose horrible! sa
-main droite tenait un long coutelas, d’où s’échappaient, une à une, de
-larges gouttes de sang.
-
-Saisi d’épouvante, je reculai jusqu’au milieu de la rue; Baptiste,
-effrayé, lui aussi, fit mine de lancer une ruade; quant à Barnabé, il
-ne put s’empêcher de pâlir légèrement.
-
-—Eh! Jésus-Seigneur, monsieur le curé, que se passe-t-il chez vous?
-demanda l’ermite.
-
-—Ah! la lutte a été terrible, répondit M. Martin, essoufflé.
-
-—Une lutte, ciel de Dieu!
-
-—Le scélérat! il m’a mordu le doigt jusqu’à l’os.
-
-—Qui vous a mordu? qui?
-
-—Le dindon, parbleu!
-
-—Le dindon! s’écria le Frère, éclatant de rire.
-
-Je me rapprochai curieusement.
-
-—Hier au soir, reprit le succursaliste d’Hérépian, M. le curé-doyen
-de Bédarieux m’a mandé un exprès pour me prévenir que, ne pouvant
-prendre le moindre rafraîchissement à Notre-Dame de Cavimont, puisqu’il
-a plu à ce coquin de Venceslas Labinowski de lever le pied, après la
-célébration de la messe à l’ermitage, il viendrait, sur le coup de
-midi, dîner chez moi avec tout son clergé. Certes, l’honneur est grand,
-mais quelle corvée!.... Tout de suite, j’ai fait prévenir le frère
-Pigassou, de Saint-Raphaël, d’avoir à se rendre ici de bon matin, pour
-nous aider de ses bras, Jeanneton et moi. Mais il n’est pas encore
-arrivé. Arrivera-t-il seulement, ce paresseux? Las de l’attendre, bien
-qu’il me répugne de verser le sang, je me suis armé d’un couteau...
-
-—Et vous êtes parti en chasse à travers la basse-cour? interrompit
-Barnabé, rejetant le foin léger qui capitonnait les bouteilles de
-maraussan.
-
-—Enfin, le vin ne manquera pas, au moins! dit M. Martin, reprenant
-l’air guilleret qui lui était habituel.
-
-—Regardez-moi ça! s’écria Barnabé, levant une bouteille dans les
-premiers rayons du jour.
-
-Puis il ajouta avec enthousiasme:
-
-—Est-ce clair? est-ce beau? Ce maraussan vous a une couleur jaune!...
-Ne dirait-on pas que ce vin contient de l’or? Oh! puis il faut voir
-comme il se comporte dans l’estomac!... Quand je songe que je vous ai
-cédé ce trésor pour rien, car dix sous le litre une liqueur pareille,
-ce n’est pas vendu, c’est donné... Enfin, vous êtes curé, je suis
-Frère, et je fais ce sacrifice pour le bon Dieu.
-
-M. Martin, ne songeant pas à son accoutrement ridicule, avait hasardé
-quelques pas en avant du presbytère, explorant de ses deux yeux
-inquiets la route qui s’enfonce vers le bois du Cros et serpente
-jusqu’à l’ermitage de Saint-Raphaël.
-
-—Vous verrez que ce frère Pigassou ne viendra pas, marmottait-il entre
-ses dents... C’est clair, il ne viendra pas... Un homme que j’ai comblé
-en toute occasion... Quelle ingratitude!
-
-—Mon Dieu! monsieur le curé, si c’est pour plumer le dindon que
-vous avez besoin de mon confrère de Saint-Raphaël, me voici! lui
-dit Barnabé. Je ne demande pas mieux que de rendre service aux gens
-embarrassés. Je suis bon, à condition que le temps ne me presse point
-trop. L’horloge de votre église sonne sept heures; vous pouvez donc
-disposer de moi ainsi que de mon pétiot jusqu’à huit. Par exemple, à
-huit heures, bonsoir la compagnie! nous filons vers Notre-Dame avec
-Baptiste, et rien ne nous retiendra, ni vin, ni fricot, ni rôti. Songez
-donc, quels arrangements je vais avoir à faire là-haut! Mais, coûte
-que coûte, il faut que tout soit propre sur les dix heures, quand la
-procession arrivera, bannières et drapeaux déployés. Tous les hommes
-fussent-ils curés, le bon Dieu avant tout le monde, voilà mon système à
-moi.
-
-—Vous êtes un brave Frère, Barnabé, lui dit le desservant heureux.
-Vite, à l’ouvrage!
-
-Nous nous mîmes à décharger Baptiste, lequel commençait à suer à
-grosses gouttes. L’ermite, avec précaution, retirait les bouteilles des
-paniers, me les donnait et je les passais à M. le curé d’Hérépian, qui
-les alignait le long de la muraille, dans le vestibule du presbytère.
-
-Comme nous finissions cette besogne amusante, Barnabé se mit à crier:
-
-—Pigassou! Pigassou!
-
-M. Martin, n’en croyant pas ses oreilles, bondit au seuil de la cure.
-En effet, à une portée de fusil, un vaste tricorne se balançait dans
-les brumes de plus en plus transparentes.
-
-—Enfin! murmura le pauvre desservant.
-
-Une minute après, l’ermite de Saint-Raphaël nous rejoignait.
-
- * * * * *
-
-Le frère Barthélemy Pigassou était un homme de quarante-cinq ans
-environ, petit, épais, tout rond de graisse comme un becfigue après
-vendanges. Dans le pays, on l’accusait d’être un maître buveur, et
-il suffisait, en effet, de jeter un coup d’œil sur sa large face en
-pleine lune, pour se convaincre que cette fois les méchantes langues
-n’avaient point menti. Sans parler de ses joues, luisantes de ce ton
-ardent et mordoré qu’on voit aux feuilles de vigne vers les premiers
-mois de l’automne; de ses oreilles, véritables coquelicots épanouis;
-de son nez, une grosse fraise mûre; ses yeux troubles, noyés dans un
-fluide où le regard semblait s’émousser, accusaient un alcoolisme
-invétéré. Seulement, chose singulière! le vin, qui chez la plupart des
-tempéraments dessèche le muscle, corrode les chairs, brûle pour ainsi
-dire la machine, avait au contraire chez l’ermite de Saint-Raphaël, par
-une disposition secrète de l’organisme, développé partout, de la tête
-aux pieds, une pléthore malsaine et débordante. Il allait dodelinant de
-la tête, tombant sur son pied droit, puis sur son pied gauche, toujours
-incertain et comme ahuri.
-
-Barthélemy Pigassou pénétra dans le vestibule.
-
-—Et ces fioles, que font-elles là? demanda-t-il, apercevant les
-bouteilles de maraussan rangées en bataille le long du mur.
-
-—Il est de fait, intervint Barnabé, qu’en un jour comme celui-ci,
-il vaudrait mieux qu’elles fussent à la cave qu’en cet endroit trop
-passant. Quelqu’un peut donner un coup de pied, et voilà mon maraussan
-faisant des rigoles entre les pavés.
-
-—Du maraussan! s’écria l’ermite de Saint-Raphaël; mais c’est du vin du
-bon Dieu, le maraussan!
-
-—Aussi ne l’ai-je point charrié pour toi, qui es toujours altéré comme
-une douve neuve! lui répliqua Barnabé.
-
-M. Martin ouvrit la porte de la basse-cour.
-
-—Frère Pigassou, dit-il, vous trouverez là un dindon que je viens
-de tuer. Il faut le plumer tant qu’il est chaud: vous aurez moins de
-peine. Ne vous occupez pas du fin duvet, j’ai des lavandes sèches
-pour flamber la bête. Du reste, vous aurez votre morceau... Quant
-à vous, Barnabé, puisque vous m’accordez une heure de votre temps,
-avec l’aide du neveu de M. le curé des Aires, ayez donc l’obligeance
-de descendre à la cave ces bouteilles, qu’il est peu prudent et peu
-convenable de laisser là. Cela fait, vous pourrez monter au pigeonnier
-et relever quatre nids qui sont à point. Pigassou plumera également ces
-bestioles... Pour moi, je cours rejoindre Jeanneton qui perd la tête.
-Je lui casserai les œufs et lui préparerai la farine pour sa croustade
-et ses biscotins...
-
-Il disparut dans les tournants de l’escalier.
-
-Baptiste, dont personne ne s’occupait, passa la tête dans
-l’entre-bâillement de la porte et remplit le presbytère d’un braiement
-splendide.
-
-—Je devine ce que tu demandes, toi, avec ta voix de chantre, lui dit
-Barnabé joyeusement.
-
-Il le débarrassa des paniers, de la barde, de la bride, puis, lui
-montrant de l’herbe fraîche, de l’autre côté du chemin:
-
-—La terre, avant d’appartenir aux hommes, appartient au bon Dieu et
-aux bêtes qu’il a créées. Va paître, mon Baptiston, va paître. Les
-oiseaux picorent bien dans le jardin d’un évêque, pardi!
-
-Et il lâcha l’âne à travers la prairie de M. Étienne Baticol.
-
-—Allons, pétiot, reprit-il, revenons aux bouteilles!
-
- * * * * *
-
-Nous fîmes plusieurs voyages à la cave. J’étais très content. Barnabé,
-dont les idées aussi inclinaient désormais à la gaieté, remontant et
-redescendant l’escalier, chantait à tue-tête:
-
-«_In exitu Israël de Œgypto..._»
-
-Nous reparaissions pour la cinquième fois dans le vestibule et nous
-saisissions les derniers litres, lorsque, les comptant, le Frère
-constata qu’il en manquait un.
-
-—Ah! ce brigand de Pigassou! s’écria-t-il.
-
-Il s’élança dans la basse-cour, et, d’un élan brusque, enlaça l’ermite
-de Saint-Raphaël. Hélas! l’alarme avait été donnée trop tard: la
-bouteille dérobée glougloutait déjà aux lèvres de Barthélemy Pigassou,
-qui la vidait dans un recueillement béat. Barnabé la lui arracha de
-haute lutte.
-
-—Tu es donc un païen de l’enfer! lui dit-il, furieux et le menaçant.
-
-—J’avais soif, balbutia l’autre, dont la langue, large comme une
-palette, recueillait en même temps sur ses lèvres les goutelettes d’or
-du maraussan.
-
-—Tu ne sais donc pas, malheureux, que c’est du vin pour la messe?
-
-—Il est bien bon! bredouilla Pigassou avec un soupir de profonde
-convoitise.
-
-Et, d’un mouvement instinctif, il tendit les deux bras pour ressaisir
-la fiole encore pleine à demi. Mais Barnabé me la passa lestement;
-puis, agrippant l’ermite de Saint-Raphaël aux épaules, le contraignit à
-se rasseoir.
-
-—Je te conseille, lui dit-il d’un ton quelque peu féroce, de te
-remettre à plumer ta bête, car sans cela, gare les prunes de mon
-prunier!
-
-Il leva sur lui ses deux poings fermés. Barthélemy Pigassou, terrifié,
-ne souffla mot; il regarda son confrère de Saint-Michel d’un œil
-craintif, effaré, et reprit sa besogne stupidement.
-
-Pour la dernière fois nous enfilâmes l’escalier de la cave.
-
-—Quel ivrogne, ce Pigassou! marmottait Barnabé se parlant à lui-même,
-quel ivrogne! C’est plus fort que lui: bouteille vue, bouteille vidée.
-Encore si ce maraussan lui appartenait!... Miséricorde de Dieu! quel
-Frère libre, ce Pigassou! Ah! s’il me ressemblait! Moi, ma langue
-prendrait-elle feu pareillement à une allumette, que, si je ne voulais
-point boire, je ne boirais point.... Il n’existe pas beaucoup de Frères
-de mon étoffe, vois-tu, fillot... C’est vérité, mon maraussan est un
-vrai vin du ciel, et ça vous tente, ça vous tente!...
-
-Il lança à la bouteille entamée un regard d’une expression absolument
-intraduisible. C’était quelque chose de tendre et c’était quelque chose
-de terrible.
-
-—Donne! s’écria-t-il, ne résistant plus au désir qui lui brûlait la
-gorge comme un fer rouge.
-
-J’hésitai. Ses grosses mains velues détachèrent mes doigts grêles du
-goulot, et le maraussan, désormais à la discrétion de l’ermite, prit la
-route, la grande route que le lecteur a devinée.
-
-—Le vin de la messe! le vin de la messe! répétai-je scandalisé et
-détournant les yeux.
-
-—Mais il n’est pas consacré, pétiot, me dit le Frère avec un geste de
-dénégation. Tu comprends bien que s’il était consacré!...
-
-—Oui, mais il ne vous appartient pas, puisque vous l’avez vendu à M.
-Martin, et que M. Martin vous l’a payé.
-
-—M. Martin?... Attends un peu.
-
-Quatre à quatre il remonta l’escalier de la cave. Je me jetai sur ses
-talons, curieux de ce qui allait advenir.
-
-Un puits, à margelle vermiculée par les ans, ouvrait sa bouche ronde en
-un coin de la basse-cour du presbytère. Barnabé débrouilla la chaînette
-de fer, la poulie grinça, et l’un des seaux descendit au fond. La tête
-penchée, j’observais tout. Ayant à plusieurs reprises heurté les parois
-de la muraille circulaire, le bois enfin brisa la glace sombre de
-l’eau et se remplit jusqu’aux bords. L’ermite tira de vigueur. Le seau
-reparut sur la margelle, laissant fuir le liquide par mille fentes.
-Incontinent, Barnabé y plongea la bouteille veuve du maraussan, et le
-goulot chanta, parla, geignit. Avec son litre plein, il traversa de
-nouveau la basse-cour sans même regarder Barthélemy Pigassou, occupé à
-sa volaille, et rentra dans la cure.
-
-Que signifiait ce manége? Reprenait-il le chemin de la cave pour y
-cacher cette bouteille adultérée parmi les autres, où reposait un vin
-franc, destiné au service divin?
-
-Le Frère, à ma grande surprise, s’arrêta au beau milieu du vestibule,
-leva les bras, me lança un regard où pétillait je ne sais quelle
-ironie diabolique, puis, ses doigts s’entrouvrant, il lâcha tout. Sur
-la dalle granitique, la chute de la bouteille produisit l’effet d’une
-détonation. Le verre s’éparpilla en mille morceaux, et le maraussan du
-puits coula dans toutes les directions.
-
-Au même instant, en haut de l’escalier, un loquet fut soulevé, et M.
-Martin, le visage enfariné, tenant aux mains, non plus un coutelas,
-mais un long bistortier de buis auquel adhéraient des fragments de
-pâte, apparut soudainement.
-
-—Eh bien? s’écria-t-il.
-
-—Quand je vous disais, monsieur le curé, que ces pavés boiraient leur
-coup de mon maraussan! répondit l’ermite sans sourciller.
-
-—Combien de bouteilles avez-vous cassées, Seigneur-Jésus?
-
-—Une tant seulement, monsieur Martin, une! Mais, à mon avis, c’est
-beaucoup trop... Un vin qui n’a pas son pareil!... Enfin, à la grâce de
-Dieu et de saint François!...
-
-Barthélemy Pigassou était accouru aussi, attiré par le bruit. N’ayant
-pas suivi l’opération de Barnabé au puits de la basse-cour, cet ivrogne
-naïf crut qu’en effet ce qu’il voyait reluire sur les dalles était du
-maraussan, et, pliant les genoux comme à l’église, il allait essayer
-de recueillir avec sa langue, démesurément élargie, quelques gouttes de
-ce nectar, quand son confrère le repoussant:
-
-—Tu n’es pas honteux!
-
-—Frère Pigassou! articula M. Martin indigné.
-
-L’ermite de Saint-Raphaël se releva.
-
-—Va donc quérir un balai, _imbecillas_, pour nettoyer le vestibule,
-lui dit Barnabé.
-
-Puis, s’adressant au curé d’Hérépian:
-
-—Soyez tranquille, monsieur Martin, rien de cet accident ne paraîtra
-tout à l’heure... Vous pouvez retourner à vos pâtisseries.
-
- * * * * *
-
-Tandis que le bon desservant, abusé par des mensonges odieux, courait
-rejoindre Jeanneton, Barnabé arrachait un balai des mains de Pigassou,
-et le promenait à travers le vestibule aussi sérieusement qu’il l’eût
-fait sur les dalles ébréchées de l’ermitage de Saint-Michel.
-
-La dernière gouttelette d’eau, à force d’être tendue, paraissant
-desséchée dans les rigoles; le Frère, dont je suivais les mouvements
-avec inquiétude,—je redoutais à chaque minute un nouveau
-méfait,—rejeta le balai, puis, tournant vers Barthélemy Pigassou un
-visage où s’épanouissait de nouveau le sourire bonasse qui lui était
-habituel:
-
-—Tu annonceras à M. le curé que le temps me manque pour grimper à son
-pigeonnier. Il saura bien tuer les pigeons, sachant tuer les piots.
-Braguibus et moi, nous avons donné un coup de coude, l’autre jour, à
-Notre-Dame; mais Venceslas laissa tout dans un état!...
-
-Au seuil de la porte, il siffla. Baptiste, noyé dans les hautes herbes
-de la prairie de M. Etienne Baticol, dressa les oreilles. Il accourut.
-Barnabé lui imposa de nouveau les deux paniers d’osier, sangla la
-barde, lui passa la bride. L’âne tressautait doucement, satisfait de
-sentir son estomac bien garni.
-
-—Il paraît qu’il fait bon dans les verdures de M. Etienne Baticol, lui
-dit l’ermite... Mon Dieu! comme on mange chez les riches!... Pétiot,
-ajouta-t-il, peut-être, après la fête de Notre-Dame, irons-nous faire
-ensemble quelques quêtes du côté de Saint-Gervais, de Rongas, de Douch,
-de Rosis; si je me décide, nous visiterons M. Etienne Baticol à sa
-ferme de l’Olivette. Je suis sûr que nous trouverons chez lui aise pour
-nos intérieurs, comme Baptiste. Il est si avenant, ce vieux M. Etienne
-Baticol! Il a des douleurs aux jambes malheureusement... Tu verras, à
-l’Olivette, des pigeons par milliers, des régiments de pintades et un
-paon qui a des plumes!... oh! mais des plumes!...
-
-—J’ai vu des paons à la grange de M. Lautrec.
-
-—Ces plumes de paon, ça vous regarde tout semblablement à des yeux, à
-des yeux humains qui n’ont pas besoin de lunettes... Enfin le bon Dieu
-fait bien ce qu’il fait, et son travail ne me regarde pas...
-
-Tout en devisant de la sorte, nous nous étions engagés dans le sentier
-de Notre-Dame de Cavimont.
-
-
-
-
-III
-
-Une dînette d’oiseaux à la Source de Notre-Dame de Cavimont.
-
-
-Le granit, cette armature solide des Cévennes, apparaît un peu
-partout aux divers endroits de nos montagnes. Ici, c’est un plateau
-de plusieurs kilomètres, comme le Larzac; ailleurs, des renflements
-isolés, comme du côté de Saint-Michel; plus loin, quelques veines
-perdues de la roche-mère, comme à Olargues ou à Eric-sous-Caroux.
-
-Là où le granit, devenu rare, plonge tout à coup aux entrailles du sol,
-le terrain se recouvre soit d’un humus gras et fertile, très propre
-à la culture du blé, soit de cailloux roulés très favorables à la
-vigne, soit de pierrailles volcaniques, tantôt dures, tantôt friables,
-toujours revêches à la végétation, ainsi qu’on peut l’observer dans les
-garrigues si attristantes de Carlincas.
-
-Le monticule absolument dépeuplé, à la cime duquel fut bâti l’ermitage
-de Cavimont, présente un vaste entassement de blocs de toute forme
-et de toute grosseur. Aux arêtes vives de ces énormes rocailles, on
-découvre encore comme la trace du feu qui les calcina. En effet,
-à quelque distance, sur le versant graveleux qui envisage le joli
-hameau de Villecelle-Mourcairol, s’ouvre un cratère béant. Partout les
-vestiges des explosions formidables de la terre cherchant son assiette
-et son repos.
-
-Cependant, à mesure qu’on gravit vers le sommet cette élévation
-encombrée de ruines, la roche primitive, un moment abolie, reparaît,
-et c’est sur un cube de granit mesurant huit cents mètres au moins
-d’étendue que portent les murailles de l’ermitage de Cavimont,
-celles de la chapelle de Notre-Dame, celles enfin du sanctuaire de
-Sainte-Anne-la-Marieuse, édifié à l’extrémité du plateau.
-
- * * * * *
-
-Dans le sentier escarpé qui monte, monte, monte sans fin, Baptiste
-suait, soufflait, était rendu. Il s’arrêta. Barnabé s’essuya le front
-et haleta bruyamment. Moi, je m’assis sur une pierre plate, respirant
-avec délices à pleine bouche et à plein cœur.
-
-—Malgré les gouttes de ce matin, je savais bien que le soleil nous
-rôtirait les côtes, pétiot, me dit le Frère.
-
-Le soleil, en effet, après avoir lancé quelques lueurs timides, qui
-s’étaient comme émoussées sur le fond du ciel uniformément blanchâtre
-et brumeux, venait de paraître derrière le bois du Cros, aux environs
-de l’ermitage de Saint-Raphaël. Ce n’était pas la roue de métal en
-fusion qui signale les levers de l’astre aux jours torrides de l’été;
-c’étaient des flammes moins vives, d’une teinte pâle et que le regard
-pouvait affronter.
-
-Cependant, à mesure que, laissant bien au-dessous de lui les bouquets
-de chênes qui couronnent les collines méridionales de la vallée d’Orb,
-le soleil poursuivait sa route éternelle de l’un vers l’autre horizon,
-on devinait qu’en dépit de l’hiver d’où il se dégageait à peine,
-sa jeunesse aurait assez de force pour livrer bataille aux vapeurs
-accumulées, pour les étreindre, les réduire, les absorber.
-
-Le combat fut engagé coup sur coup, et je ne me souviens pas d’avoir
-admiré jamais spectacle plus grandiose et plus splendide. Comme s’il
-répugnait à la boule incandescente de continuer sa marche dans les
-ténèbres, elle envoya un jet de rayons en vedette pour éclairer sa
-route. Ces rayons fulgurants piquèrent droit au zénith, et soudain, au
-milieu des amoncellements, s’ouvrirent de larges voies de lumière. Çà
-et là, à travers des brèches éclatantes, se déployèrent des espaces
-bleus, et le vrai ciel apparut par lambeaux dans l’infini.
-
-Mais l’attaque commençait à peine. Bientôt, serrés de près, poussés,
-refoulés, bousculés par les flots rouges jaillis du globe en pleine
-ascension, les nuages effarés battirent en retraite et allèrent former,
-en des coins perdus du firmament, comme d’immenses villes aux contours
-enchevêtrés et confus. Oh! alors, ce fut le tableau le plus admirable
-à la fois et le plus saisissant! Maître désormais de son chemin et
-plus sûr de la portée de ses coups, le soleil, impitoyable comme tous
-les vainqueurs, voulut battre en brèche les énormes cités aux murs
-cyclopéens qui venaient de surgir aux marges extrêmes de son empire.
-Première sommation: il leur dépêcha une flèche de feu qui en dessina
-nettement les enceintes formidables, les portes colossales, les mille
-tours crénelées. Les villes, assises sur des blocs incommensurables,
-étincelèrent comme cuirassées d’or, de gigantesques saphirs, et ne
-changèrent pas d’attitude.
-
-L’astre jaloux montait toujours, inondant de clartés rutilantes les
-vastes campagnes de l’azur reconquises, et daignant à peine adresser de
-vagues reflets aux murailles lointaines qui lui résistaient. Une façon
-peut-être de leur dire:—«_Prenez garde, on ne vous oublie pas_.»
-
-Tout à coup une tour démesurée, une tour de Babel qui s’élevait au
-milieu de ces entassements babyloniens, étincela comme un phare. Des
-flammes jaillirent par mille crevasses qui se creusèrent à ses flancs;
-puis elle apparut découronnée de son faîte. Le ciel brûlait. En
-quelques secondes, l’incendie se propagea de proche en proche sur tous
-les points, et un univers fut anéanti.
-
-Mais si rien ne faisait plus obstacle au soleil du côté du firmament,
-que le feu venait de balayer, il n’en était pas ainsi du côté de la
-terre. Là, les vapeurs épaisses qui nous avaient aveuglés, Barnabé,
-Baptiste et moi, depuis notre départ de Saint-Michel, semblaient devoir
-séjourner éternellement. De l’endroit élevé où nous étions parvenus,
-je voyais ces manières de nuages, rasant le sol, se dérouler mollement
-en anneaux interminables tout le long de la vallée d’Orb. Non-seulement
-je n’apercevais pas, dans la plaine peuplée de grands arbres, la cime
-extrême d’une branche, mais il m’était impossible de retrouver le
-clocher d’Hérépian, noyé comme tout le bourg dans cette mer aux vagues
-blanchâtres et lourdes, dentelées d’une écume aussi légère que la fumée.
-
-Aux environs du bois du Cros pourtant, juste à quelque distance de
-l’ermitage de Barthélemy Pigassou, on eût dit que les brouillards,
-abordés par des rayons tombant à pic, commençaient à céder le terrain.
-Je crus distinguer le toit rouge de Saint-Raphaël, et un peu plus bas,
-à gauche, le pigeonnier à pignon pointu de la grange de M. Lautrec.
-
-Je ne me trompais pas. La chapelle du frère Barthélemy Pigassou et la
-grange tout entière de M. Lautrec arrivèrent à la lumière, et, avec
-elles, une énorme portion de la rivière d’Orb, qu’à travers les hauts
-peupliers restitués, je vis éclater en larges bandes d’argent. La
-terre si vague, presque indistincte, renaissait à mes yeux avec toutes
-les richesses de ma plantureuse vallée natale, à mesure que l’astre,
-imbibant les vapeurs violettes, roses, dorées, les dissipait, les
-volatilisait, les buvait.
-
-Malgré les efforts du conquérant céleste, quelques écharpes, fuyant
-les coups terribles de la lumière, vagabondaient encore dans l’espace,
-s’accrochant aux mûriers de la Bastide, aux rochers sombres de Pétafy,
-à tous les obstacles d’occasion pour ne pas mourir. Mais un nouveau
-trait lancé d’en haut les atteignait, et, de ces gazes légères,
-flottantes, c’en était fait incontinent.
-
-Que de formes charmantes, gracieuses, tout irisées, voyagèrent de la
-colline boisée du Cros à la colline dénudée de Canals, volant, dansant,
-pirouettant, laissant tomber de leurs épaules frémissantes d’amples
-manteaux brodés d’or, de vermillon, d’azur, étalant à leurs fronts
-des diadèmes criblés de pierreries éblouissantes, tenant des sceptres
-flamboyants comme des épées d’archanges, montrant des pieds faits de
-deux gouttes de soleil, et dont mon regard ne savait soutenir l’éclat!
-
-—Que c’est beau, tout cela, Barnabé! que c’est beau! m’écriai-je
-transporté.
-
-—Quoi, fillot?
-
-—Cette reine, là-bas, assise sur un trône d’étoiles, près du village
-de Nissergues.
-
-—Une reine!... Ah ça! mais quelque cigale te chante donc dans la
-cervelle, enfant!
-
-—Et cette musique... Est-ce que vous n’entendez pas une musique?...
-
-—Peut-être Braguibus chemine-t-il par là avec les Garidel ou les
-Combal. Ils viendront tous à Notre-Dame aujourd’hui, ils porteront des
-victuailles...
-
-—Non! non! ce n’est pas le fifre de Braguibus.
-
-Barnabé se pencha et colla son oreille droite contre le sol. Il se
-remit debout vivement.
-
-—Mon Dieu! s’écria-t-il, ce sont les cloches de Bédarieux, ta musique.
-La procession sort de l’église Saint-Alexandre en ce moment. Dans deux
-heures, une heure et demie peut-être, elle touchera à Cavimont. Hardi!
-pétiot, à nos nettoyages, à nos nettoyages!
-
-Il allongea une tape à Baptiste, qui s’en alla en galopant.
-
- * * * * *
-
-La chapelle de Notre-Dame fut ouverte. Quel désordre et quelle
-poussière! Les araignées avaient tissé leurs toiles jusque sur la porte
-du tabernacle. Je ne parle point des fenêtres, on n’en distinguait plus
-les vitres.
-
-Le cœur serré, nous pénétrâmes dans la petite sacristie. Les tiroirs du
-vestiaire qui avaient contenu les ornements sacerdotaux apparaissaient
-béants, mais ils étaient vides. Un corporal jaunâtre, un amict, une
-aube déchirée, un linge de _lavabo_, roulés en torchon, traînaient
-par-ci par-là au fond des boiseries dévastées.
-
-Quel brigand, ce Venceslas Labinowski! Pour la première fois je sentis
-bien réellement toute l’horreur de son crime, et m’en voulus d’avoir pu
-m’attacher à un semblable scélérat.
-
-—Tu vois, tu vois! ne manqua pas de me dire le Frère, m’indiquant d’un
-geste significatif, où je flairai un reproche, le bouleversement de la
-chapelle et de la sacristie.
-
-—Oui, Barnabé, je vois, lui répondis-je plein de componction, baissant
-la tête et faisant un signe de croix.
-
-L’ermite se prit à rire.
-
-—A propos, fillot, sais-tu où est la Source de Cavimont? me
-demanda-t-il tout à coup.
-
-—Oui, je le sais. Je suis déjà venu trois fois à Notre-Dame avec ma
-mère, et toujours nous avons dîné près de la Source. Il y a des rochers
-hauts comme des murailles...
-
-—Cours remplir cette cruche. Moi, je vais sortir les chaises et les
-battre au grand air; puis j’arroserai les dalles et je balayerai d’un
-bout à l’autre.
-
-Je saisis la cruche ventrue par son anse unique et gagnai les pentes du
-rocher qui envisagent le village de Villemagne, tapi à l’ombre épaisse
-des noyers.
-
- * * * * *
-
-La fontaine de Cavimont ressemble à la fontaine de Saint-Michel comme
-une rivière à un misérable ruisselet. De l’autre côté de l’Orb, l’eau
-est assez rare; ici, elle sourd de toutes parts. De chaque crevasse
-du rocher, de chaque fissure du sol s’élancent des jets de cristal.
-Aux temps primitifs, des fleuves de feu s’épanchaient des cimes de
-la montagne; aujourd’hui, des sources abondantes s’échappent des
-cratères éteints et vont, après mille détours capricieux, mille bonds
-retentissants, vivifier les prairies qui verdissent le fond de la
-vallée, depuis la Bastide jusqu’au Poujol.
-
-A mesure que je descendais vers le réservoir enfoui, miroitant en bas
-comme du plomb fondu, le chemin, taillé dans une fente du granit,
-devenait plus difficile; mais en dépit des obstacles, j’avançais
-allègrement. La fente allait se rétrécissant toujours davantage.
-Qu’importe! je tâcherais bien de n’y point casser ma cruche.
-
-Aux premiers pas que j’avais faits vers la fontaine, quelques
-oisillons, perchés au hasard sur de maigres arbustes, m’avaient suivi,
-et maintenant leur bande plus nombreuse voletait autour de moi,
-poussant de petits cris plaintifs qui me touchaient au cœur.
-
-Comment m’expliquer que des bestioles si timides, si farouches
-d’ordinaire, fussent devenues si familières? La faim seule, me
-parut-il, était capable de les pousser à me donner cette fête
-inattendue, et l’on devine avec quels tressaillements de joie, palpant
-les poches de mon pantalon, j’y découvris le millet dépiqué la veille
-dans le verger de Saint-Michel.
-
-Oublieux de la corvée, je déposai la cruche sur le roc et je m’assis.
-Mes pieds ballants pendaient à quelques dix mètres au-dessus de la
-Source, où je me voyais réfléchi tout entier. C’est étonnant l’éclat
-qu’en cette eau calme et profonde produisaient les clous luisants de
-mes souliers de montagnard: on eût dit des étoiles microscopiques dans
-un petit ciel grand comme la main.
-
-Cependant, parmi les touffes de cresson, de mauve, de doucette, parmi
-les flèches d’eau qui bordaient ce mignon lac perdu, les oiseaux,
-impatients, faisaient rage. Je commençai ma distribution. Dieu! quel
-tapage étourdissant! Mon millet n’avait pas touché le sol que, déjà
-aperçu, on se précipitait, on se bousculait, on se piétinait. Jamais je
-n’entendis pareils bruits d’ailes et de becs. Un instant, pour happer
-un dernier grain, les bestioles acharnées ne formèrent plus qu’une
-boule roulante d’où s’échappaient des pépiements confus. Saisi de
-commisération devant cette multitude affamée, je ne ménageai plus ma
-provision, et je jetai, je jetai, je jetai...
-
-Oh! le charmant spectacle! Devant la mangeoire pleine à souhait, les
-oiseaux, ne doutant plus qu’ils ne dussent être rassasiés jusqu’au
-dernier, se calmèrent. Chacun s’installa à la table. Alors seulement
-il me fut possible de reconnaître à quelle sorte de monde j’avais
-affaire; car jusqu’ici, dans la mêlée générale, je n’avais distingué
-nulle espèce. Je vis mes chardonnerets favoris à tête rouge, à plumules
-barrées de jaune. M’avaient-ils suivi depuis Saint-Michel? Les
-bouvreuils aussi étaient en nombre, mangeant, les ailes mi-ouvertes,
-un œil veillant à la ronde. A l’ombre d’un genêt en fleur, j’avisai
-tout un escadron joyeux de fauvettes babillardes luttant contre des
-bergeronnettes-lavandières, prestes et légères comme des papillons. Un
-martin-pêcheur raya l’espace de sa queue aux magnifiques reflets.
-
-Encore une fois l’occasion me fut fournie d’observer combien la mésange
-est bête méchante et cruelle. Une pauvre linotte, trop tard accourue,
-s’étant risquée à disputer la moitié de sa proie à une mésange,
-celle-ci, féroce, ainsi qu’un clou acéré lui planta son bec dans la
-tête; une gouttelette de sang jaillit et coula le long de son col comme
-un rubis. Vite, pour dédommager la blessée, je jetai dans sa direction
-quelques moucherons happés au vol, et que je tenais en réserve pour
-dessert à mes invités. Malheureusement une escouade de martinets,
-s’élançant d’une anfractuosité, traversa l’air comme un tourbillon et
-avala, malgré que j’en eusse, le plus délicat morceau du festin.
-
-Beaucoup d’oiseaux, repus, s’envolèrent; d’autres continuèrent à
-folâtrer aux bords de la fontaine.
-
-C’était pour moi comme un enivrement céleste de contempler ces
-bestioles alertes, vives, procédant sans façon, à l’ombre des rochers,
-à leur jolie toilette du matin. Celle-ci, ayant sautelé longtemps
-parmi les cailloux verdâtres, se décidait enfin à piquer l’eau de
-son bec délicat, puis à y laisser couler doucement sa tête, qu’elle
-relevait d’un mouvement brusque toute ruisselante de pierreries.
-Cette autre, d’un bond, plongeait au beau milieu de la Source, qui se
-ridait du battement de ses ailes et à la surface de laquelle, par un
-prodige d’élasticité, de légèreté, de grâce, elle semblait marcher.
-Quelques-unes se contentaient de se rouler délicieusement sur les
-herbes humides des bords, rondes de mangeaille, toutes leurs plumes
-ébouriffées. C’était absolument comme le frère Barthélemy Pigassou
-ayant fait chère lie au cabaret de la _Grappe-d’Or_, à Bédarieux.
-
-—Tu t’es donc cassé la jambe? me cria tout à coup une voix qui me
-remplit les oreilles et la tête.
-
-Barnabé surgit devant moi.
-
-—J’étais... j’étais un peu fatigué, balbutiai-je.
-
-—Regarde! me fit-il levant une main. La procession passe devant la
-grange de M. Lautrec.
-
-En effet, j’aperçus comme des drapeaux flottants, puis des masses
-mouvantes le long de la grande route.
-
-Tandis que mes yeux s’attachaient à ce nouveau spectacle, le Frère
-avait rempli la cruche.
-
- * * * * *
-
-Nous remontâmes en toute hâte vers le plateau de Cavimont.
-
-
-
-
-IV
-
-Après un plongeon de plusieurs mois, Venceslas et Catherine reviennent
-sur l’eau.
-
-
-Une heure de travail acharné nous suffit à peine pour débarrasser
-la chapelle de Notre-Dame de la poussière et des araignées qui
-l’encombraient. Peut-être, en y regardant bien, malgré les torchons
-promenés dans tous les sens à la cime d’une latte, eût-on découvert
-encore en maints endroits plus d’un lambeau de toile noirâtre tombant
-des voûtes; mais l’aspect général était décent, et Barnabé, dans sa
-sagesse, décida que nous devions nous en tenir là.
-
-Restait le petit sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse, à cinquante
-mètres plus loin sur la roche nue. Nous y volâmes, et je passai le
-balai à travers les dalles branlantes, tandis que le Frère époussetait
-les candélabres en bois doré des gradins, lavait soigneusement la
-pierre sacrée de l’autel et étendait dessus une nappe blanche en gros
-fil de genêt.
-
-—Enfin, souffla l’ermite, la procession peut arriver!
-
-A ce moment, Baptiste, que nous avions laissé paissant les frigoules
-rares et maigres qui égayent les déchiquetures de l’énorme bloc, parut
-à la porte de la chapelle de Sainte-Anne; son poil était hérissé, ses
-oreilles étaient droites, et sa queue, soulevée, se tendait rigide
-comme un bâton. En nous apercevant, il fila les plus jolies notes de sa
-gamme.
-
-—Il y a du nouveau, dit Barnabé, attentif au chant et à toute
-l’attitude effarée de sa bête.
-
-Il lui fit un signe. Baptiste, la langue au repos, marcha devant. Nous
-le suivîmes.
-
- * * * * *
-
-Il y avait du nouveau, en effet.
-
-Sur le seuil de l’ermitage de Cavimont, une forme humaine était
-accroupie. Cette forme, habillée d’une grosse robe de bure, comme
-si elle n’avait pas assez des trois marches de pierre de taille
-pour la porter, projetait en avant ses deux mains fixées à un bâton
-noueux. D’où venait ce Frère libre de Saint-François? Qui était-il?
-Sa tête disparaissait entre les deux manches très amples de son habit
-monastique, du reste fort sale et déchiré par-ci par-là.
-
-Nous nous approchâmes.
-
-L’étranger, accablé sans doute par la fatigue et ayant trouvé une
-posture qui le délassait, ne bougea pas. Barnabé, impatienté, lui posa
-une de ses mains entre les deux épaules, et, le secouant:
-
-—Sommes-nous homme ou bête? lui demanda-t-il.
-
-Le voyageur n’articula pas un mot, mais se découvrit le visage.
-
-—Comment, Pastourel!
-
-—Oui, répondit l’autre avec un branlement de tête mélancolique, oui,
-Pastourel, Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur.
-
-—Voyons, que se passe-t-il, Frère?
-
-—Hélas! mon Dieu!...
-
-—Vous voilà maigre comme un cent de clous, et vous paraissez triste à
-vous seul autant que tout un enterrement.
-
-Frère Gratien se mit debout; puis, étendant vers l’ermite de
-Saint-Michel son bâton blanc de poussière, il lui dit d’un ton grave,
-presque fatidique:
-
-—Barnabé Lavérune, prenez garde à vous!
-
-Celui-ci tressaillit; ses cheveux, rudes comme une crinière, eurent un
-frissonnement qui les mit debout.
-
-—Que veut dire ceci? que veut dire ceci? répéta-t-il.
-
-En même temps, il soulevait le loquet qui fermait l’ermitage, et, par
-un geste, invitait le Frère de Saint-Sauveur à entrer. Pastourel ne se
-fit pas prier. Il s’insinua dans la cuisine. En cette pièce, restaient
-deux ou trois chaises en fort mauvais état et autant d’escabelles en
-bois de hêtre; Barnabé, rendu poli par la peur subite qui l’avait mordu
-aux entrailles, choisit la moins effondrée des chaises et l’offrit à
-son confrère, qui s’y laissa tomber en soupirant.
-
-Barnabé considérait Gratien Pastourel avec un intétérêt ému,
-dont sa terreur secrète faisait tous les frais. Quant à moi, je
-demeurais interdit, à la fois surpris et épouvanté par les égards que
-l’ermite de Saint-Michel, si entier, si absolu, témoignait à celui
-de Saint-Sauveur, si chétif et si incapable, le cas échéant, de lui
-résister.
-
-Le frère Gratien Pastourel était un petit vieillard de soixante-cinq
-ans environ. Sa figure, marquée de rides comme un fruit trop mûr, avait
-un ton blafard qui dénonçait l’épuisement complet de l’organisme.
-Partout le sang manquait pour vivifier les membres et le tronc. Ses
-yeux de couleur verdâtre, qui, malgré les dépressions qu’avaient subies
-les traits avec l’âge, s’étaient conservés grands, n’accusaient la vie
-que par intervalles. Sa tête, ronde comme une sphère, apparaissait
-luisante et totalement dégarnie. On le devinait, un rachitisme natif
-n’avait pas permis au crâne de conserver longtemps ses cheveux,
-la toison tout entière était tombée. N’oublions pas son nez, très
-mobile, lequel avait la courbe du bec de la chouette, et ses doigts
-singulièrement courts et crochus.
-
- * * * * *
-
-Cependant, le frère Gratien Pastourel, immobile sur son siége, se
-taisait. De temps à autre seulement, il lançait un regard à Barnabé,
-devenu son unique préoccupation.
-
-L’ermite de Saint-Michel, dont les grosses joues rebondies, du
-vermillon, étaient passées au jaune pâle, paraissait fort inquiet, il
-tremblait presque.
-
-—Allons, frère Gratien, dit-il ne tenant plus à son intime supplice,
-il ne faudrait pas être méchant envers moi. Je sais que, pareillement à
-Braguibus, des Aires, vous avez des accointances avec le malin esprit,
-qu’il vous a donné de grands pouvoirs sur vos semblables. Soyez de bon
-compte avec un ami, et ne me faites pas de mal, pour saint François,
-notre fondateur.
-
-—Comment, vous aussi, vous croyez que je suis sorcier? répondit le
-petit vieux haussant les épaules.
-
-—Tout le monde, aux Cévennes, connaît que vous jetez des sorts, et
-que, s’ils ne s’acquittent tôt, vous livrez à _l’Autre_ vos créanciers
-récalcitrants.
-
-—Vous me baillez là un plein boisseau de sottises, Frère. Je vous en
-préviens, si vous n’avez mieux au bout de votre langue, il serait séant
-de vous taire. Je suis sorcier comme je suis usurier; c’est-à-dire que
-je m’entends à ces deux métiers comme je m’entends à faire tourner la
-roue de la lune et la roue du soleil. Je suis bon, je suis serviable,
-voilà pour mon caractère. A présent, si vous tenez à savoir pourquoi,
-cette année, négligeant la procession de Bedarieux, où j’aurais dû
-prendre rang avec les frères Adon Laborie et Agricol Lambertier, et ne
-portant nulle attention à la maladie qui me tourmente, je suis venu
-seul à Cavimont, à travers les chemins de traverse, apprenez que c’est
-pour vous...
-
-—Pour moi?
-
-—Posez la main sur votre conscience, frère Barnabé: n’avez-vous
-jamais, avec vos doigts ou des bûchettes chargées de glu, enfin avec
-des moyens de ruse quelconques, fait venir à vous des pièces d’argent,
-voire des sous, qui dormaient doucement pour le bon Dieu au fond du
-tronc de Saint-Michel?
-
-—Mais, frère Gratien!... s’écria l’ermite effaré.
-
-—Il n’y a pas de frère Gratien... Vous l’avez fait, n’est-il pas
-vrai?... Bon!...
-
-—Cependant, frère Gratien...
-
-—Il n’y a pas de frère Gratien... Je sais tout, je lis en votre vie
-comme en mon paroissien ouvert soit à la messe, soit aux vêpres, soit
-aux complies.
-
-Barnabé, atteint et convaincu, courba la tête.
-
-Le Frère de Saint-Sauveur continua:
-
-—Une autre fois, à Saint-Pons, vous avez passé votre main dans le
-tiroir de M. Cœurdevache, charcutier, rue de Castres, et un billet de
-banque de cent francs vous est demeuré collé aux ongles...
-
-—Chut! chut!... Il y a du monde, Frère...
-
-—Chut, tant qu’il vous plaira; mais la chose est arrivée, et à
-telles enseignes que la gendarmerie, mise sur pieds... Enfin, M. le
-curé des Aires, prévenu à temps, arrangea l’affaire. Il remboursa M.
-Cœurdevache, ce brave M. le curé...
-
-Barnabé, la tête perdue, était tombé à genoux et tendait vers son
-terrible confrère des bras suppliants.
-
-—Un jour, poursuivit l’implacable Pastourel, à la ferme de Castelsec,
-près de Maraussan, profitant du sommeil des hommes qui, sur le midi,
-dormaient leur sieste à l’ombre, vous vous êtes faufilé dans une cave
-où l’on filtrait le vin nouveau et avez, sans permission, rempli votre
-outre au robinet. Ah! si votre Baptiste pouvait parler comme l’ânesse
-de Balaam! Les bêtes parlaient du temps de Notre-Seigneur...
-
-—Mon Dieu! mon Dieu du ciel! répétait Barnabé se frappant la poitrine.
-
-—Et à Gathon Molinier, de Saint-Gervais, lui en avez-vous assez joué
-de tours!... Pauvre femme!...
-
-—Je me convertirai, frère Gratien, je me convertirai. Je vous le jure,
-je fais vœu de retourner à Saint-Jacques de Compostelle, à Rome, où
-vous voudrez, pourvu que vous ne me perdiez pas, que vous ayez pitié
-de mon Félibien, pour qui j’ai commis plus de péchés que n’avait d’ans
-Mathusalem. Vous savez, Félibien Lavérune qui apprend les horlogeries à
-Moret, département du Jura...
-
-—Vos litanies seraient trop longues, Frère; je saute plusieurs saints
-et je m’arrête.
-
-—Merci à vous de tout mon cœur!
-
-Il se releva.
-
-—Mais où avez-vous pris connaissance de mes caravanes? demanda-t-il,
-moitié sérieux, moitié riant.
-
-—Vous pensez sans doute que _l’Autre_?...
-
-—Certes! il m’en court encore comme des lézards par tout le corps.
-
-—L’_Autre_ n’entre pour rien en votre histoire, Frère.
-
-—Alors qui a pu deviner?...
-
-—Qui?... N’avez-vous confié vos caravanes, comme vous dites, à
-personne?...
-
-—A personne, frère Gratien Pastourel.
-
-—Pas même à Venceslas Labinowski?
-
-—Ah! le sacripant!
-
-—Le mois d’avril a été des plus venteux, cette année, chez nous.
-Joignez à cela la pluie qui le plus souvent se mettait de la partie.
-La semaine dernière, une nuit que l’ouragan furieux hurlait autour de
-l’ermitage, soulevant les tuiles de mon toit et cassant quantité de
-branches dans les châtaigneraies environnantes, on frappa tout à coup à
-ma porte. Je ne dormais pas, et vous devinez qui fut surpris de sentir
-à pareille heure quelqu’un gratter au seuil de sa maison. Par une
-petite lucarne qui me sert de judas, je regardai. Les nuages marchaient
-dans le ciel semblablement à de grands troupeaux pressés de trouver un
-gîte, mais la lune brillait tout de même parmi les toisons, et je vis
-très distinctement le pèlerin qui venait de me tirer du lit. C’était un
-homme grand, maigre, vêtu plus misérablement que Job sur son fumier. Ce
-qui me fit trembler, c’est qu’il tenait un fusil à la main. Comme je ne
-soufflais mot, observant mon particulier, il recommença ses frappements.
-
-«—Que me voulez-vous? lui criai-je enfin.
-
-«—D’abord je veux manger, j’ai faim, me répondit une voix qui ne
-m’était pas inconnue.
-
-«—Qui êtes-vous?
-
-«—Un Frère libre de Saint-François.
-
-«—Votre nom?
-
-«—Venceslas Labinowski.
-
-«Encore qu’une semblable visite me fâchât beaucoup, j’allumai la
-chandelle et fis jouer la clef dans la serrure.
-
-«—Comment, c’est vous, Frère? lui dis-je. Miséricorde! en quel état
-vous voilà.
-
-«Lui, avec l’aisance d’un homme qui rentre dans sa propre maison,
-déposa son fusil en un coin, rejeta sur une chaise la limousine trempée
-jusqu’au dernier fil qui l’enveloppait, et, me regardant avec des yeux
-égarés, presque furieux:
-
-«—Vite, du pain, du vin, de la viande... Depuis deux jours, je n’ai
-rien mis dans l’estomac.
-
-«Saisi de pitié, je courus à mes provisions. Il mangea à lui seul
-autant que toute une bande de loups.
-
-«—Enfin que vous arrive-t-il? lui demandai-je, lorsque, étant
-rassasié, je le vis un peu plus tranquille.
-
-«—Figurez-vous, me rapporta-t-il, que, depuis plus de trois semaines,
-les gendarmes de Bédarieux, d’Olargues, de Saint-Gervais sont à
-mes trousses. Ah! je lui donne du fil à retordre, à tout ce monde
-du gouvernement; mais je ne vous dirai pas ce qu’il m’en coûte de
-fatigues. Je ne mange guère et ne dors plus... Pourtant, si Catherine
-savait à quels dangers je m’expose pour elle!...
-
-«—Catherine?
-
-«—Vous avez bien entendu raconter qu’étant ermite de Cavimont
-j’enlevai la fille de la ferme des _Trois-Chênes_, près de Douch. La
-coquine! m’en a-t-elle fait voir de grises! Ah! frère Gratien, la
-femme, c’est un être terrible, voyez-vous. Comme cette fille aimait
-les rubans, les affiquets d’or, je pillai ma propre chapelle pour lui
-en procurer. Malheureusement, l’argent, même celui qu’on a volé au bon
-Dieu, n’est pas éternel, et les derniers sous de nos ventes à des juifs
-venaient d’être dévorés, que Catherine, prise soi-disant de remords,
-me quittait et rentrait dans son pays. D’abord, le coup ne me fut pas
-bien rude. Mais je n’étais pas seul depuis quinze jours, traînant
-mes pas dans les faubourgs écartés de Marseille, où nous nous étions
-réfugiés, que mon cœur revint à Catherine Verdelon pour ne plus s’en
-détacher. Il fallait que je la revisse, que je la revisse absolument.
-Pour la revoir, j’eusse bravé toutes les gendarmeries de la terre. Cela
-prouve que, lorsqu’une femme nous tient, elle nous tient sans retour.
-Je partis... Que de nuits passées dans les bois qui entourent les
-_Trois-Chênes_! que de jours, dans les grottes obscures du mont Caroux!
-Je la vis enfin, je la vis!...
-
-«Le frère Venceslas s’arrêta un moment comme pour remâcher ces derniers
-mots; ils semblaient avoir pour lui un goût plus délicieux que le goût
-de la fougasse fraîche et du vin. Comme j’allais lui poser une question
-sur cette fille qui l’avait perdu, il continua son histoire:
-
-«—Une nuit,—il y a quinze ou dix-huit jours de cela,—Catherine et
-moi, assis au fond d’une combe secrète, nous devisions paisiblement
-de nous-mêmes et nous nous entr’embrassions, quand, au lointain, le
-fourreau d’acier d’un gendarme éclata dans un rayon de lune. Catherine,
-légère comme un oiseau, s’envola, et moi, sans bruit, je détalai
-parmi les rocailles aussi lestement qu’un levron. Depuis cette nuit,
-les gendarmes, le nez dans mon vent, ne lâchent plus ma piste. Mais
-je leur échapperai, frère Gratien, je leur échapperai... J’ai mon
-plan: pour le mettre à exécution, il me faudrait mille francs tant
-seulement. Avec cette somme, en compagnie de Catherine, je passerais
-en Espagne. Une fois là, nous travaillerions... Mais qui me prêtera
-mille francs? Mes anciens confrères seuls me peuvent rendre ce service.
-D’abord, j’ai pensé à Barnabé, de Saint-Michel: je sais qu’il a de
-l’argent, connaissant de sa bouche toutes ses affaires. Ah! sans que
-ça paraisse, il est plus filou que moi, allez, frère Barnabé Lavérune!
-Malheureusement, nous eûmes une pique à Béziers, près de la statue
-de Paul Riquet, et j’ai bien peur de ne pouvoir lui arracher un sou.
-Mon Dieu! l’idée m’est venue d’aller à son ermitage tout de même, et
-de faire du ravage par là. Puis j’ai réfléchi. A quoi me servirait,
-en effet, d’abattre Barnabé avec mon fusil, comme on abat un renard
-ou un loup, car Barnabé ressemble à ces deux animaux? Quand il serait
-mort, aurais-je son magot? Point. Si je sais qu’il possède un sac bien
-replet, j’ignore absolument où ce sac est caché. Voilà la question.
-Me voyez-vous descendant de Saint-Michel, après avoir commis un crime
-inutile, ce qui est toujours une bêtise, et n’emportant pas un sou
-vaillant dans le gousset? C’est impossible!...»
-
-—Comment, interrompit Barnabé, que l’indignation soulevait, il
-m’aurait tué?
-
-—Je vous l’ai dit: comme un renard ou comme un loup rencontré en plein
-bois...
-
-—Après?
-
-«—Jugeant donc la lutte peu fructueuse de ce côté, reprit Venceslas me
-regardant avec des yeux allumés, je me suis retourné du vôtre, frère
-Pastourel.
-
-«—Du mien?
-
-«—Ne faites-vous pas, d’ailleurs, le métier de prêter de l’argent?
-
-«—J’ai tiré de peine, à l’époque des semailles, quelques paysans, mes
-voisins, lui dis-je. Mais je donnais cinq francs, quelquefois huit...
-
-«—Eh bien! je deviendrai votre débiteur, moi aussi.
-
-«—Et où voulez-vous que je prenne mille francs?
-
-«—Je vais vous l’apprendre, répondit-il.
-
-«Il alla vers son fusil et le saisit. Vous comprenez si je tremblais de
-tous mes membres. Mes jambes ne me soutenant plus, je tombai sur mon
-escabelle. Alors, ce brigand me posa ses deux mains sur les épaules,
-et, me secouant comme un sac de _châtaignons_ où l’on veut faire entrer
-encore plus d’un boisseau:
-
-«—La clef de votre armoire! me cria-t-il.
-
-«—Je n’ai ni armoire ni clef.
-
-«—Où serrez-vous votre argent?
-
-«—Dans ma poche, quand il m’arrive d’en posséder quelque miette.
-
-«Il me mit lui-même debout, et, me soutenant, car j’eusse glissé sur le
-plancher, à demi-mort que j’étais, il fouilla mes chausses, ma bure et
-mon gilet. Il découvrit treize sous logés en un pli fin, au fond de mon
-capuchon.
-
-«—Ces treize sous sont donc toute votre fortune?
-
-«—Toute.
-
-«Il recula de quelques pas.
-
-«—Frère Pastourel, me dit-il, faites votre acte de contrition; vous
-allez paraître devant Dieu!
-
-«J’étais un homme perdu si je poussais à bout ce bandit.
-
-«Je le compris, et, me traînant jusqu’à ma cheminée, j’amenai à moi la
-plaque de fonte du foyer et découvris ma cachette.
-
-«—Tenez, Venceslas, tenez, prenez toute ma fortune, lui dis-je, et
-laissez-moi la vie.
-
-«Il ne fit qu’un bond pour happer le magot: quatre cent trente-deux
-francs!
-
-«Tandis que ce Polonais, arrondi de mon bien, s’enfuyait à travers
-la nuit, pareil à quelque bête fauve, moi, sans force, la tête
-troublée ainsi qu’après un festin de noce, je m’allongeai par terre et
-m’évanouis.»
-
-De grosses larmes roulèrent sur les joues blêmes de l’ermite de
-Saint-Sauveur. Une perte sèche de quatre cent trente-deux francs!...
-
- * * * * *
-
-Barnabé, se promenant de long en large, articulait des mots entrecoupés
-et gesticulait furieusement.
-
-—Il veut me tuer! il veut me tuer! répétait-il, les dents serrées.
-
-Quant à moi, j’avais peur et me demandais s’il était vrai que j’eusse
-connu, que j’eusse aimé ce Venceslas Labinowski, lequel, ayant été
-voleur, devenait maintenant assassin. Horrible! horrible! horrible!...
-
-—Mais, frère Gratien, avez-vous porté plainte à la gendarmerie de
-Bédarieux et de Saint-Gervais? lui demanda Barnabé.
-
-—La secousse a été si vive, que j’en ai gardé le lit plusieurs jours.
-Pensez, à mon âge! Aujourd’hui, m’en retournant avec la procession,
-je verrai les gendarmes de Bédarieux dans la vesprée. Mais j’avais
-d’abord un devoir d’amitié à accomplir, c’était de vous prévenir
-vous-même, frère Barnabé. Peut-être, avec mon argent, Venceslas et
-Catherine ont-ils déjà fait route pour l’Espagne. Dans tous les cas,
-je vous le répète, veillez au grain. Verrouillez bien votre porte de
-Saint-Michel, surtout tenez l’œil à vos économies. Retenez un conseil:
-gardez pour vous seul le secret de vos entreprises... Croyez-vous que
-je sois sorcier à présent et usurier aussi? Il est bien possible que,
-par-ci par-là, pour gagner une pièce blanche, j’aie dit son sort à
-quelque fillette amoureuse ou que j’aie quelquefois prêté cinq sous
-pour en avoir dix en retour. Tout ça n’empêche pas que je ne sois un
-honnête homme, un Frère libre ayant souci de la règle, et, si j’ai su
-vos affaires, c’est uniquement que vous aviez eu la maladresse de les
-confier à ce coquin de Venceslas. Tenez-vous donc pour averti.
-
-—Merci, Frère, merci... Il faut faire arrêter le Polonais, et, demain
-matin, quand j’en aurai fini par ici, j’irai prévenir les gendarmes de
-Saint-Gervais... Ah! il veut me tuer!... Ah! le sac de Félibien lui
-fait envie!... Voleur! canaille! assassin! je...
-
-—_Refugium peccatorum_! glapit une voix claire sur le plateau.
-
-—_Ora pro nobis_! répondit-on de toutes parts dans le lointain.
-
-—La procession! la procession! m’écriai-je, jetant un regard par la
-fenêtre.
-
-Nous sortîmes tous trois de l’ermitage.
-
-
-
-
-V
-
-M. Michelin n’aime pas le veau: «_Viande peu mûre, viande creuse_!»
-
-
-Barnabé se précipita vers la chapelle pour y vaquer aux derniers
-apprêts de la messe; frère Gratien et moi, nous le suivîmes.
-
-Tandis que l’ermite de Saint-Michel, ému de tout ce qu’il venait
-d’entendre, remplissait en maugréant les burettes, plongées à plusieurs
-reprises dans l’eau; que son confrère de Saint-Sauveur, alerte,
-fourbissait avec un torchon la sonnette de l’autel et l’encensoir;
-moi, préoccupé des hautes fonctions que j’allais être appelé à remplir
-auprès de M. le curé-doyen de Bédarieux, je revêtais ma soutanelle
-rouge, glissais par-dessus mon surplis tout nouvellement repassé avec
-amour par Marianne, et ornais ma tête ébouriffée de ma calotte de
-cardinal.
-
-—Ah! il veut me tuer pour s’approprier mon bien! grommelait de temps
-à autre Barnabé. Ah! il veut me tuer, ce brigand de la Calabre!
-
-Il ne pouvait tenir en place, et, tout en rinçant les burettes, qui
-tremblaient entre ses mains, il marchait dans tous les sens à travers
-la sacristie. Tout à coup, le verre fuit de ses doigts, et clac! une
-burette vole en éclats sur le pavé.
-
-—Eh bien, Frère! lui dit Gratien Pastourel d’un ton d’affectueux
-reproche, ce que l’on casse ne sert ni aux hommes ni au bon Dieu.
-
-Barnabé releva sa tête; tous les poils en étaient hérissés.
-
-—Plût au ciel que ce fut Venceslas et non cette burette que j’eusse
-brisé ainsi en mille morceaux! articula-t-il, l’œil étincelant et
-farouche.
-
-Puis, s’avançant vers moi:
-
-—Pétiot, me demanda-t-il, sais-tu si M. Anselme Benoît a toujours ses
-pistolets?
-
-—Je les ai vus chez lui l’autre jour, j’ai même tiré un coup avec...
-
-—Nous les lui emprunterons, n’aie peur, nous les lui emprunterons. Je
-m’armerai comme saint Michel.
-
-Un bruit effroyable de pas et de voix se fit incontinent dans la
-chapelle.
-
-J’accourus.
-
-C’était une bande de deux à trois cents gamins, avant-garde obligée de
-toute procession en nos montagnes. Il y avait, mêlées aux enfants de
-la ville, parmi lesquels je reconnus d’anciens camarades de l’école
-Brémontier, des escouades de petits paysans, naturels de Nissergues,
-Villemagne, les Aires, Margal et autres lieux circonvoisins. Ils
-portaient avec eux une longue croix de bois peinte en noir, aux deux
-bras de laquelle étaient nouées des banderolles de ruban violet.
-Je passai au milieu d’eux grave et morne, sans vouloir reconnaître
-personne. Les plus téméraires, les plus effrontés me regardèrent
-ébahis, et, tenus à distance par mon allure sérieuse, la majesté de mon
-costume, aucun d’eux n’osa m’aborder.
-
-«C’est lui, chuchotait-on, c’est lui!»
-
-Mais il ne se trouva pas un audacieux pour m’adresser un mot.
-
-Une fois mon beau costume endossé, toutes sortes d’idées ambitieuses
-m’avaient envahi l’esprit. Mon plan, en quittant brusquement les
-ermites, n’était pas de me mêler à la procession; je méprisais cette
-tourbe: je voulais au plus vite rejoindre le clergé et me confondre
-avec lui. Quel honneur de paraître, aux yeux de tous les villages de
-la vallée d’Orb, au milieu des vicaires, des curés, de me trouver
-peut-être placé par le hasard à côté de M. le doyen, superbement
-paré de son rochet brodé et de son camail de soie! Je me voyais déjà
-mêlant ma voix aigre et perçante aux voix mesurées, capables, des
-ecclésiastiques pour achever le chant des _Litanies_.
-
-Malheureusement la foule, déferlant comme une mer sur le plateau,
-m’arrêta court au sortir de la chapelle. De quel côté tirer? Je
-me jetai en un escarpement difficile, comptant m’échapper par là.
-Impossible: le flot battait tout le rocher, et je me vis contraint de
-reculer.
-
-Cependant, les masses profondes des pèlerins, surexcitées sans doute
-à la vue de la chapelle de Notre-Dame de Cavimont, où s’accomplirent
-tant de miracles, du sanctuaire vénéré de Sainte-Anne-la-Marieuse, si
-fertile en prodiges, venaient de reprendre les _Litanies de la Sainte
-Vierge_, et les chantaient avec transport. C’était un concert à la fois
-admirable et effrayant, dont ces solitudes tremblaient, frémissaient,
-dont les rochers impénétrables, frappés directement par les voix,
-renvoyaient à la vallée tranquille les échos tonitruants et prolongés.
-
-Au-dessus des têtes, moutonnant comme des vagues qui eussent gravi le
-mamelon, flottaient les drapeaux des corporations laïques indigènes:
-les Aînés, les Cadets, les Pénitents-Blancs, les Pénitents-Bleus;
-les bannières des confréries de femmes: les Dames du Saint-Calice,
-les Dames-Noires, les Filles de la Sainte-Espérance, les Filles des
-Clous-du-Calvaire; enfin des croix énormes, où le divin Crucifié, grand
-comme un homme, pleurait de vraies larmes et saignait à la fois par les
-cinq plaies.
-
-Le clergé parut dans cette multitude chantante, aux costumes divers,
-bariolée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Non-seulement je
-vis M. Michelin, suant et soufflant au milieu de ses vicaires, moins
-accablés que lui; mais je reconnus les desservants des villages
-environnants, et, parmi eux surtout, M. Martin, d’Hérépian, redevenu
-luisant et propre comme un miroir. Derrière lui, marchait, d’un pas
-recueilli et récitant son chapelet, le frère Adon Laborie, ermite de
-Notre-Dame de Nize. C’était un grand vieillard, maigre, le dos voûté,
-la tête penchée en avant. Une barbe blanche, longue et annelée, comme
-en portèrent les rois assyriens, encadrait sa figure osseuse, jaunâtre,
-à profil d’ascète, une figure descendue d’un cadre de Zurbaran. Ses
-yeux, perdus au fond d’orbites noirs, couronnés de sourcils épais,
-lançaient des rayons timides et voilés. Il allait paisible, se
-retournant de temps à autre pour murmurer quelques paroles à l’oreille
-d’un confrère qui cheminait à ses côtés.
-
-Ce confrère, que je n’eus aucune peine à reconnaître, n’était autre que
-le robuste Agricol Lambertier. Hélas! il s’en fallait que l’attitude de
-l’ermite de Saint-Pantaléon de Boubals à la procession eût le caractère
-de noble réserve religieuse qui distinguait à un si haut point celle du
-frère Laborie! Au lieu de chanter les _Litanies_ ou de tourner dans ses
-doigts les grains de son chapelet, Agricol Lambertier, un plantureux
-gaillard débordant de séve et de vie, jacassait, riait, batifolait
-avec une jolie fille bien découplée, haute en couleur, à la chair
-appétissante, aux lèvres de vermillon.
-
-—Victoire! belle Victoire! lui disait-il en s’émancipant.
-
-—Frère! Frère!... lui répétait à tout propos Adon Laborie, scandalisé
-et lui touchant le coude.
-
-Mais la partie de la procession la plus curieuse, la plus
-pittoresque, la plus originale, était celle qui venait immédiatement
-après les prêtres. Là aussi on chantait, peut-être même les voix
-atteignaient-elles une sonorité plus éclatante; seulement, au lieu de
-s’échapper du gosier éraillé d’un paysan ou de la bouche étroite de
-quelque dévote au col déjeté, le cantique sortait de poitrines plus
-robustes et plus profondes.
-
-Les promenades religieuses aux chapelles votives sont, en toute
-l’étendue des Cévennes, l’occasion de festins sur l’herbe, de copieuses
-et franches lippées au bord des sources murmurantes, de _beuveries_
-homériques à l’ombre des arbres et des rochers. Cet appétit féroce de
-nos pèlerins enthousiastes, que l’air plus vif des hauteurs stimule
-encore, nécessite d’énormes approvisionnements. Aussi, tandis que les
-enfants tout en fête marchent en avant, lançant les _Litanies_ aux
-échos de la vallée, quelque parent, placé en arrière du clergé, se
-résigne-t-il à pousser un âne chargé des croustades, des rôtis, des
-gâteaux, des bouteilles, qui tout à l’heure réjouiront les estomacs
-affamés.
-
-Il n’est pas rare, chose gracieuse et touchante! au-dessus des paniers
-collés aux flancs de la pauvre bourrique, de voir surgir soudain,
-du milieu des victuailles grouillantes, le visage rose et souriant
-d’un bébé. Cet être délicat, mignon, folâtre, a essuyé dans l’année
-quelque grave maladie, et on le mène à Cavimont pour l’y recommander à
-Notre-Dame.
-
-A un âge dont je n’ai pu conserver la mémoire, je fis moi-même trois
-fois ce voyage, et ma mère ne voulut laisser à personne la fatigue de
-conduire la bête qui me portait. Sainte et admirable femme!
-
-On devine les bruits étranges qui doivent retentir dans les rangs de
-cette deuxième procession. Les ânes, s’en donnant à cœur joie en
-ces jours de réjouissance universelle, entonnent leurs plus belles
-antiennes; les chevaux hennissent, hérissant leurs crinières et leurs
-queues; les mulets brutaux lancent des ruades mirifiques. C’est un
-brouhaha étourdissant, au milieu duquel se démène, à grand renfort
-de voix, de gestes, de gourdins, tout un peuple de conducteurs, de
-conductrices endimanchés, marmottant des prières ou fredonnant des
-chansons.
-
- * * * * *
-
-Le clergé, qui était devenu ma préoccupation unique, fendit la foule
-immobile sur le plateau débordant et pénétra dans la chapelle. Tous les
-prêtres, après la lecture d’une oraison faite par un vicaire, lecture
-destinée à clore les _Litanies_, s’acheminèrent vers la sacristie.
-M. Michelin, dont de grosses gouttes de sueur criblaient le visage
-écarlate, adressa quelques paroles à Barnabé, et demanda à s’habiller
-incontinent pour la messe.
-
-—Hâtons-nous, dit-il, car je suis très fatigué.
-
-Et, se tournant vers M. Martin, d’Hérépian:
-
-—Monsieur le curé, présentez-moi l’amict, je vous prie.
-
-M. Martin, sur le modeste vestiaire de Notre-Dame, saisit un carré de
-toile blanche, première pièce du vêtement compliqué que le prêtre revêt
-avant de monter à l’autel, et l’offrit au doyen, qui le baisa et se le
-passa sur les épaules.
-
-Impatient d’être remarqué,—jusqu’ici M. Michelin n’avait pas même
-abaissé un regard sur moi,—tandis que les vicaires vaquaient à
-des occupations diverses: se lavaient les mains à la cruche, se
-rafraîchissaient le front avec leurs mouchoirs tout imbibés, je me
-faufilai jusque sur le marchepied, où seuls se tenaient debout le curé
-de Bédarieux et son sacristain, le desservant d’Hérépian.
-
-—Eh bien, mon ami, avez-vous préparé un bon dîner au moins? demanda M.
-Michelin.
-
-—J’espère que M. le doyen sera satisfait.
-
-—Mon estomac bat la chamade, et je me sens d’un appétit à dévorer des
-cailloux.
-
-—Vous auriez dû prendre quelque chose avant de quitter Bédarieux.
-
-—C’est vrai. Un instant, j’ai eu l’idée, redoutant de ne pouvoir
-rester à jeun jusqu’à midi, de me décharger sur un de mes vicaires de
-la messe de Cavimont. Puis je n’ai pas osé. C’est moi qui célèbre cette
-messe tous les ans, et mon abstention eût produit un effet déplorable.
-
-—Ah! c’est qu’aussi il n’est pas d’ecclésiastique dans le diocèse qui
-s’entende comme M. le doyen à donner de la pompe à nos cérémonies.
-
-—Vous êtes trop aimable... Passez-moi le cordon.
-
-Avant que M. Martin eût pu le saisir, je m’étais précipité et avais
-happé le cordon de coton blanc à pompons que le prêtre se noue
-par-dessus l’aube. Un genou en terre, je le tendis à M. le curé de
-Bédarieux, qui le prit et ne me regarda point. Il se retourna vers M.
-Martin.
-
-—Quel potage? lui demanda-t-il tout bas.
-
-—Une soupe de mouton à la purée de pois.
-
-Les grosses lèvres rouges du doyen eurent une moue significative.
-
-—Enfin! murmura-t-il d’un ton résigné... Et après cette soupe de
-mouton, que je n’aime guère?
-
-—Un plat de veau aux carottes...
-
-—Des carottes! Mais ce n’est pas vendredi aujourd’hui, curé. Nous
-sortons à peine du carême.
-
-—Aussi ai-je noyé une bonne rouelle de veau parmi les légumes.
-
-—Du veau! du veau!... Viande peu mûre, viande creuse... Donnez-moi
-l’étole.
-
-Il se croisa l’étole sur la poitrine et murmura quelques mots latins.
-
-—Avez-vous songé aux hors-d’œuvre? reprit-il gravement.
-
-—Oui, monsieur le doyen: il y a un dindon à la broche.
-
-—Comment, un dindon pour hors-d’œuvre! Êtes vous fou, par exemple!
-
-—Il est fort beau, il pèse douze livres.
-
-—Vous ne me comprenez pas: je vous demande si vous vous êtes procuré
-du beurre frais, des olives, du saucisson, du thon mariné, des
-anchois...
-
-—Non, monsieur le doyen. Mais Jeanneton a fait une croustade
-magnifique.
-
-—Quels entremets?
-
-—Avec l’abatis du dindon...
-
-—Ne me parlez plus de votre dindon! interrompit M. Michelin, dont
-la gourmandise déçue avait enflé la voix. Venceslas Labinowski, ce
-voleur, nous traita mieux l’année passée dans son ermitage, que vous ne
-nous traitez dans votre cure. Quelle cuisine, Dieu m’assiste! quelle
-cuisine!... Avez-vous pensé aux vins?
-
-Le pauvre desservant, ahuri, balbutia:
-
-—J’ai acheté cinquante litres de vin de Maraussan au frère Barnabé, de
-Saint-Michel.
-
-—Du vin quêté aux portes!... Il doit être bon! dit M. Michelin,
-haussant les épaules. D’ailleurs, le maraussan est un vin liquoreux,
-c’est un vin de dessert, et j’espère que vous n’oserez pas nous le
-servir comme ordinaire.
-
-—Mais j’ai du vin rouge du pays de cette année...
-
-—Eh quoi! pas la moindre bouteille de saint-georges ou de faugères?...
-
-M. Martin, écrasé, ne répondit pas. Il prit sur le vestiaire le
-manipule et avec une épingle l’attacha au bras droit du célébrant.
-Celui-ci lui lança un regard où l’ironie et le dédain pétillaient
-ensemble; puis, avant que le malheureux curé d’Hérépian lui présentât
-la chasuble, l’enlevant de ses doigts crispés, il la revêtit tout d’un
-coup. Il en nouait vivement les cordons, quand les ermites, ayant mis
-quelque ordre parmi l’assistance, qui se bousculait dans la chapelle
-trop étroite, étant parvenus surtout à obtenir un peu de silence,
-reparurent dans la sacristie. M. le doyen leva la main, indiquant
-par un geste à deux de ses vicaires qui venaient d’endosser l’un la
-dalmatique de diacre, l’autre celle de sous-diacre, de se ranger
-devant lui, et l’on marcha processionnellement vers le chœur.
-
-«Et moi? et moi? Je n’aurais donc pas la gloire de servir la messe à M.
-le doyen?»
-
-Hélas! je venais de recevoir la première grande humiliation de ma vie.
-Malgré ma soutanelle rouge qui me seyait si bien, mon surplis amidonné
-et raide comme une planche, ma calotte de cardinal, qui me donnait un
-petit air de jeune pontife, je n’étais rien, on ne m’avait pas vu, je
-n’existais pas.
-
- * * * * *
-
-Soudain, des éclats de rire m’emplirent les oreilles et m’arrachèrent à
-ma mélancolie. C’étaient les ermites.
-
-Après avoir discrètement fermé la porte de la sacristie, au lieu
-d’assister à la messe qu’on célébrait solennellement, ils étaient là
-tous les quatre, le dos à la muraille, devisant de joyeusetés. Quels
-bons drilles que ces Frères libres de Saint-François! Pour l’instant,
-le frère Agricol Lambertier, ermite de Saint-Pantaléon, de Boubals,
-avait la parole:
-
-—... Vous comprenez bien, disait-il, continuant le récit de je ne sais
-quelle aventure galante, vous comprenez bien, mes amis, qu’en dépit
-du coup de fourche reçu sur le bras, je ne lâchai point Victoire. Je
-me souviens même que je l’embrassai au nez de celui qui voulait me la
-prendre. Cependant il fallait en finir avec mon ennemi, qui à la longue
-m’eût assommé sur place, et, retenant toujours la fillette d’une main,
-je dépêchai de l’autre un si joli soufflet au perruquier de Boubals
-qu’il en trébucha sur le sol.—«Pour t’apprendre, jeune homme, lui
-criai-je, qu’il ne faut point me déranger dans mes folies amoureuses,
-et que, parce qu’on tient un rasoir, on n’est pas capable de faire la
-barbe au frère Agricol Lambertier...»
-
-Barnabé éclata de rire, et si bruyamment que le frère Adon Laborie,
-quittant sa place, d’un geste rapide lui appliqua une de ses mains sur
-les lèvres.
-
-—Comment, lui dit-il, vous n’êtes pas honteux de faire tout ce tapage,
-quand, à deux pas de nous, on chante la sainte messe! Que voulez-vous
-que pensent les fidèles assemblés, s’ils vous entendent? Moi, malgré
-mes septante années, je suis allé à pied, ce matin, de mon ermitage
-à Bédarieux, et à pied je suis arrivé jusqu’à Notre-Dame avec la
-procession. J’ai cru que je tomberais de faiblesse en montant la côte
-de Cavimont, et si, à cette heure, on ne me voit pas suivre l’office
-divin, prosterné dans le chœur, c’est uniquement que je crains de me
-trouver mal et de troubler la solennité en quelque façon... Mais vous
-autres, ermites sans règle et sans discipline, que faites-vous dans la
-sacristie? Croyez-vous, frère Gratien, que le moment soit bien choisi
-pour nous parler de l’argent qu’on vous a volé?... Pensez-vous, frère
-Agricol, que le lieu où nous sommes soit l’endroit convenable pour y
-compter vos entreprises sur les filles de Boubals?... Êtes-vous bien
-sûr, frère Barnabé, qu’en ce jour de fête, nous nous soyons réunis ici,
-sous l’œil de la Sainte Vierge, pour y rire tant seulement et pour y
-folâtrer!...
-
-—Halte-là! frère Adon, je...
-
-—Où sont les temps d’autrefois! interrompit l’ermite de Notre-Dame
-de Nize avec mélancolie. Aux époques anciennes, les Frères libres de
-Saint-François ne ressemblaient pas aux Frères libres d’aujourd’hui. Au
-lieu de songer toujours à eux, comme nous autres ici présents, comme ce
-malheureux Barthélemy Pigassou, qui n’aime le prochain que pour le vin
-qu’il peut lui prendre, comme ce misérable Venceslas Labinowski, lequel
-a trahi le bon Dieu à l’exemple de Judas, ils étaient pieux, serviables
-à tous, ne quêtaient jamais pour entasser, mais tout au plus pour se
-nourrir... Frère Barnabé, j’ai connu l’ermite que vous remplaçâtes,
-c’était un saint; tandis que vous...
-
-—Oh! moi, s’empressa de dire le Frère de Saint-Michel, moi, j’ai plus
-d’une peccadille sur mon âme, comme j’ai plus d’une verrue sur mon
-corps. Que voulez-vous que j’y fasse, s’il n’a pas plu au bon Dieu
-de me donner plus de qualités? En fin de compte, la faute en est à
-lui qui, pouvant m’amender à plaisir, ne s’en occupe nullement... Du
-reste, vous savez, mon fils Félibien est dans les horlogeries, à Moret,
-département du Jura, et, de toute nécessité, je dois travailler pour
-lui.
-
-—Si c’est afin de gagner de l’argent à votre fils que vous êtes entré
-dans notre Ordre, vous eussiez mieux fait de demeurer vannier aux bords
-de la rivière d’Orb.
-
-—Vannier! vannier! s’écria Barnabé presque furieux. Et vous, pourquoi
-n’êtes-vous pas resté à la verrerie du Bousquet à souffler des
-bouteilles. Je vois, frère Adon, que si pour moi il faisait trop froid
-aux bords de la rivière, il faisait trop chaud pour vous devant la
-bouche du four.
-
-Aux joues blèmes du vieil ermite de Notre-Dame de Nize s’allumèrent de
-petites flammes rouges, son œil à demi-éteint se ranima, et, levant ses
-deux bras tremblants vers la porte de la sacristie accédant au chœur:
-
-—Mon Dieu, dit-il, Seigneur mon Dieu, je vous prends à témoin. C’est
-pour mieux vous aimer, pour mieux aimer mon prochain, que voici bientôt
-vingt ans j’entrai dans l’Ordre des Frères libres de Saint-François.
-Dites à ces hommes qui m’accusent, dites-leur, mon Dieu, si jamais je
-demandai un sou à personne, et si les pauvres du pays ne profitèrent
-pas toujours des aumônes que m’avaient faites les braves gens...
-
-Sa voix faible expira dans les sanglots.
-
-Les frères Gratien, Agricol, saisis, l’entourèrent et le conduisirent
-vers son escabelle, qu’il ne retrouvait plus. Enfin, Barnabé, fort
-embarrassé de son personnage, s’approcha à son tour tout hésitant, tout
-penaud.
-
-—Ermite de Saint-Michel, lui dit le frère Laborie surmontant son
-émotion, le brigadier de gendarmerie de Bédarieux, avec qui je causais
-l’autre jour, m’a avoué que, depuis votre méchante affaire avec M.
-Cœurdevache, de Saint-Pons, il a les yeux sur vous. M. le curé des
-Aires a eu beau donner cent francs, on vous surveille, je vous en
-préviens charitablement. Je vous conseille à l’avenir d’imiter mon
-exemple: voyagez sans monture et sans besace, ayez tant seulement
-votre bourdon. Ainsi faisant, on ne vous soupçonnera pas d’en vouloir
-au bien d’autrui.
-
-Barnabé demeura interdit. Sa face se crispa et soudain devint écarlate.
-Il n’est pas sûr que ce rustre, entraîné par son tempérament sauvage,
-n’eût fait un mauvais parti à son confrère de Notre-Dame de Nize, s’il
-se fût trouvé seul avec lui. Contraint de réprimer les fureurs qui le
-soulevaient, il ouvrit brusquement la porte de la sacristie et disparut
-dans la chapelle. Il avait besoin d’éviter les lanières dont les coups
-lui bleuissaient la peau.
-
-Les frères Agricol et Gratien, «_qui n’étaient pas sans péché_,»
-redoutant aussi la correction, s’esquivèrent.
-
-«Quels ermites! marmotta frère Adon Laborie, joignant dévotement ses
-mains où reparurent les grains de son chapelet, quels ermites!»
-
-Moi, je dépouillai ma soutanelle, mon surplis, ma calotte, et, comme
-une anguille, m’étant coulé entre les flots des assistants, je me
-sauvai à travers le plateau.
-
-
-
-
-VI
-
-Un bataille de bébés sur «_les pas de la sainte Marie_.»
-
-
-La campagne, aux alentours de Notre-Dame de Cavimont, apparaissait
-encombrée de monde. C’était un véritable champ de foire, bariolé de
-coiffes et de fichus, au milieu desquels des pyramides de chapeaux se
-trouvaient noyées. De tous les coins s’élevaient des cris, des paroles
-vives, d’interminables chamaillements.
-
-Tandis que le petit nombre des pèlerins entendait la messe avec
-dévotion et recueillement, la foule, accourue ici pour se gaver de
-viandes et de vins, vautrée dans l’herbe, au bord des ruisseaux
-babillards, ne songeait qu’à découvrir une place commode pour y
-festiner à l’ombre noire des granits. Quelles contestations, quelles
-colères, quels bousculements sans pitié! Et, parmi tout ce désordre
-enragé, les bêtes, effrayées, de braire, de hennir, de se cabrer. Je
-vis un mulet, oreilles effilées, poil hérissé, queue en panache,
-passer devant moi rapide comme le vent, et disparaître tout à coup.
-
-Évidemment l’endroit recherché de préférence était la Source ou ses
-environs immédiats. L’eau chantant sur les cailloux invite doucement
-à la gaieté; puis quelles délices de boire frais, quand on vient de
-traverser la plaine sous le soleil! De véritables masses, bruissantes
-comme des essaims, se précipitaient vers ces parages privilégiés.
-
-J’avais hasardé un pas vers la Source,—peut-être comptais-je y
-retrouver mes hôtes ailés du matin;—malheureusement, pressé de toutes
-parts et redoutant d’être entraîné, je dus battre de toutes mes forces
-en retraite.
-
-Enfin je me retrouvai libre à l’autre extrémité du plateau. C’était
-l’endroit le plus désert, le plus sauvage du bloc de Cavimont, mais à
-coup sûr le plus intéressant.
-
-La tradition veut qu’à une époque difficile à préciser,—«_dans les
-siècles_,» comme disent nos paysans,—la Sainte Vierge, accompagnée
-de sainte Anne, sa mère, ait fait des apparitions nombreuses sur le
-rocher de Cavimont. Elle descendait du ciel tout exprès pour convertir
-la vallée d’Orb, adonnée en ces temps lointains à toutes les débauches,
-à toutes les impiétés. La trace des pas de «_la sainte Marie_» reste
-encore visible dans le granit, et c’est une croyance enracinée dans nos
-montagnes que, pour fortifier un enfant faible, _malingreux_, chétif,
-il suffit de lui poser les pieds dans ces vestiges sacrés. Du reste,
-chose singulière et touchante! cette partie du plateau demeure l’objet
-du respect de tous: c’est le côté de «_la sainte Marie_,» et il est
-abandonné sans conteste aux mères et aux enfants.
-
-J’arrivai là juste au moment où allait avoir lieu, sur la pierre nue,
-la promenade pieuse des bébés. Quatre-vingts mères, peut-être cent, de
-tout âge, de toute condition, les unes habillées de soie, les autres de
-simple droguet, se tenaient debout, portant chacune un poupon dans ses
-bras. Quelques-uns de ces pauvres petits, fatigués sans doute par le
-voyage, pleuraient; la plupart montraient des minois frais, éveillés et
-se contentaient de regarder avec de grands yeux étonnés.
-
-La cloche de la chapelle sonna le premier coup de l’Elévation. M.
-Martin, d’Hérépian, parut, une aumônière de velours rouge à la main, et
-le pèlerinage «_aux pas de la sainte Marie_» commença.
-
-Je ne me souviens pas d’avoir, de ma vie, rien vu de plus gracieux, de
-plus charmant que toutes ces mignonnes jambettes rebondies de petites
-filles, de petits garçons, s’entrecroisant sur le granit et cherchant,
-sous la direction des mères attentives, les trous où il fallait
-s’arrêter. Parfois il arrivait que trois pieds aux ongles éclatants
-comme des feuilles de roses se présentaient pour se «_fortifier_»
-ensemble dans la même trace. Alors, le plus énergique repoussait les
-deux autres avec indignation, et c’étaient des cris accompagnés de
-larmes. Combien j’en aperçus de ces beaux yeux d’enfants, limpides tout
-à l’heure comme l’eau de la Source, brouillés maintenant et battus! Les
-mères, certes, s’interposaient dans ces combats mutins, mais leurs
-voix étaient rarement écoutées.
-
-—Méchant! méchant! répétait avec orgueil une jeune femme à son fils
-récalcitrant et batailleur.
-
-Celui-ci la regardait, souriait, et elle, pour réduire le révolté, lui
-dévorait les joues de baisers.
-
-M. le curé d’Hérépian n’avait garde d’oublier pourquoi M. Michelin
-l’avait envoyé, et, tout en racontant les apparitions célestes
-dans la vallée d’Orb pervertie, de temps à autre il présentait aux
-pèlerines,—plus souvent aux dames qu’aux simples paysannes,—sa bourse
-de velours large et béante comme un gouffre. Des sous y tombaient des
-mains crochues des montagnardes, mais des doigts gantés des citadines
-s’échappaient des pièces blanches et quelques rares louis. A ces bruits
-de monnaies, les marmots dressaient l’oreille, puis reprenaient leurs
-enjambées.
-
-Le prêtre parfois, s’arrachant au récit de la légende, se tournait vers
-une pauvre femme inquiète et la rassurait sur l’état de son enfant.
-Il lui racontait des guérisons miraculeuses. Il fallait voir avec
-quelle avidité la malheureuse mère buvait ses paroles! L’espérance
-n’était-elle pas déjà une consolation?
-
-—Tenez, madame, dit M. Martin, au moment où la procession enfantine
-défilait devant moi, il y a quelques années, nous avons eu à Cavimont
-un enfant de Bédarieux que les médecins avaient abandonné. La Sainte
-Vierge l’a guéri; mettez votre confiance en elle.
-
-Une subite émotion m’envahit: dans mon enfance maladive, durant trois
-années, à la fête du printemps, ma mère, me guidant à travers le roc
-de Cavimont, m’avait fait parcourir un à un «_les pas de la sainte
-Marie_.» Qui sait si ce n’était pas de moi que voulait parler M.
-Martin? Le souvenir de ma mère m’emplit l’âme, et, comme quelqu’un qui
-a peur, je pris mes jambes à mon cou.
-
- * * * * *
-
-Me heurtant les coudes à chaque seconde, j’eus envie d’en finir une
-fois pour toutes avec la multitude des pèlerins, et, en attendant
-Barnabé qui me rejoindrait après la messe, de me réfugier à l’ermitage.
-D’ailleurs, dans la basse-cour dépeuplée, ne trouverais-je pas Baptiste
-paissant les herbes poussées çà et là le long des murs? Il devait bien
-s’ennuyer tout seul, ce mien ami!
-
-Je posais la main sur le loquet de la masure décrépite de Cavimont,
-quand je m’entendis appeler. Je me retournai surpris. Dieu! c’était
-Simonnet Garidel. Son visage épanoui rayonnait comme un soleil. Pensez
-donc, il avait Juliette Combal à son bras!
-
-—Eh bien! il paraît que vous faites des vôtres déjà! leur dis-je. Vous
-allez vite en besogne vraiment... Et vos parents, où les avez-vous
-laissés?
-
-—Mon père est par là, fit Simonnet, étendant son bras dans la
-direction de la Source.
-
-—Le mien aussi, se hâta d’ajouter Liette.
-
-—Et la messe?
-
-—Nous sommes sortis de l’église pour aller visiter sainte Anne la
-Marieuse, me répondit le jeune Garidel.
-
-Puis, d’un ton plus bas, presque mystérieux:
-
-—Tu sais bien, c’est au moment de la Communion que les personnes dans
-notre position vont la voir.
-
-—Bien! bien! m’écriai-je, vous n’avez qu’une idée en tête, vous
-autres, celle de vous marier. Bon Dieu! mariez-vous. Cela m’est bien
-égal.
-
-Et, d’une secousse, j’ouvris la porte de l’ermitage.
-
-—Alors, tu ne veux pas venir prier sainte Anne pour nous?
-
-C’était la petite voix de Liette, la voix flûtée d’un oiseau, qui avait
-prononcé ces paroles.
-
-Je regardai la jeune fille. Elle baissa son front tout rougissant.
-
-—Donc un _Pater_ de moi à sainte Anne la Marieuse te ferait plaisir,
-Liette?
-
-—Oui, soupira-t-elle.
-
-—Tu crois qu’au ciel on écoute mes prières?
-
-—N’es-tu pas le neveu de M. le curé des Aires, un véritable saint?
-
-L’argument me parut irrésistible. Puisque j’étais le neveu de mon
-oncle, je devais me montrer bon prince. Je refermai l’ermitage, et,
-Liette lui tenant déjà le bras gauche, je pris le bras droit de
-Simonnet.
-
-La légende citée plus haut rapporte que, tandis que «_la sainte Marie_»
-se promenait sur les granits, sainte Anne l’attendait à quelque
-distance, «_en récitant son chapelet tranquillement_.» On connaît la
-pierre sur laquelle elle s’assit, et cette pierre, conservée dans
-l’étroit sanctuaire édifié en l’honneur de la sainte, accomplit tous
-les ans de nombreux prodiges. Non-seulement elle a la vertu singulière
-de redresser les membres déviés qui la touchent, de guérir «_de tous
-maux et maladies_» les dévots qui la baisent pieusement; mais elle
-possède par-dessus tout le privilége incomparable de faire aboutir les
-mariages les plus hérissés d’obstacles, les plus invraisemblables, les
-plus empêtrés. Pourvu que «_les deux amis_» posent en même temps leurs
-lèvres sur la paroi du bloc miraculeux, qu’ils récitent cinq _Pater_
-et cinq _Ave_, laissent une aumône «_pour l’entretien du culte_,» ils
-verront toutes les difficultés s’évanouir et leur mariage se réaliser
-dans un temps prochain. Pourquoi sainte Anne, qui elle-même était
-mariée à saint Joachim, ne se serait-elle pas faite la protectrice,
-la zélatrice du mariage? De là, en toute l’étendue des Cévennes
-méridionales, son nom de sainte Anne la Marieuse.
-
-Après avoir contemplé les petits bébés riant ou pleurant à travers les
-granits, je vis ici les grands bébés amoureux. Aucun ne riait, mais
-en retour plus d’un avait des larmes plein les yeux. Ils s’avançaient
-en colonne serrée, le jeune homme retenant doucement la jeune fille
-et la couvant de l’œil, de l’âme, de tout son être à qui la passion
-avait imposé son joug. Quelles chevelures splendides, brunes, blondes,
-rousses, débordaient des coiffes étincelantes de blancheur! Quels yeux
-adorables, depuis le bleu pâle jusqu’au noir luisant et profond, tantôt
-vaguant dans l’espace, puis regardant tout et ne voyant rien.
-
-Les jeunes gens étaient vraiment superbes avec leurs épaules carrées,
-leurs cheveux tenaces, leurs têtes que de temps à autre ils relevaient
-fièrement. L’amour, en leur faisant sentir l’aiguillon divin qui
-fait saigner le cœur, mais l’endurcit à la vie, avait allumé dans
-leurs prunelles je ne sais quelle flamme qui, les transfigurant, leur
-communiquait l’idéale beauté. Non, ce n’étaient pas les mêmes hommes
-que j’avais vus, hier encore, courbés sur le sillon, la mine inquiète,
-suant, acharnés à faire jaillir le pain de tous de notre sol ingrat.
-Maintenant ils étaient droits comme des peupliers, sereins comme des
-mages, inconscients comme la nature elle-même, leur mère et leur
-nourrice. Dieu tout à coup venait de les refaire neufs, pour célébrer
-la fête de l’amour, l’unique fête de la vie.
-
-Après une demi-heure d’attente, Juliette et Simonnet pénétrèrent enfin
-dans le petit sanctuaire.
-
-Bien que je ne fusse pas à la veille de me marier et qu’à mon bras
-manquât la fiancée, je m’y glissai en contrebande derrière mes deux
-amis.
-
-La pierre où se reposa sainte Anne la Marieuse, s’élance du milieu
-des dalles à deux pas de l’autel. C’est un bloc noirâtre, à peine
-équarri, d’une hauteur d’un mètre environ, une sorte de menhir que les
-attouchements, les frôlements, les baisers ont aminci vers le sommet.
-Pourquoi la mère de la Sainte Vierge, qui pouvait trouver tant d’autres
-endroits où s’asseoir, choisit-elle précisément cette colonne, où elle
-ne dut se maintenir que par des prodiges d’équilibre? La légende n’en
-parle point.
-
-Je retrouvai l’éternel M. Martin, perché sur une haute escabelle, à
-côté de la pierre miraculeuse. Les amants, avec des tremblements aux
-lèvres et aux genoux, ayant baisé la singulière relique, le brave
-homme, qui pourtant ne devait pas prélever un denier sur l’aubaine, car
-le curé de Bédarieux faisant aujourd’hui les frais de la procession, le
-casuel lui revenait de droit, leur présentait son sac de velours.
-
-Nous avancions peu à peu. Encore deux couples à passer, et notre tour
-arrivait. Liette était aussi pâle que son bonnet de batiste, dont les
-brides s’effaçaient dans la blancheur mate de ses joues. Simonnet avait
-les traits sérieux, les lèvres graves, le menton serré. Pour moi, je
-me sentais aux prises avec une grande inquiétude: baiserais-je, ne
-baiserais-je pas?
-
-Nous nous trouvâmes devant M. Martin. J’étais fort troublé.
-
-Soudain, derrière l’autel, semblable à un rossignol préludant dans la
-feuillée nouvelle, éclata le fifre de Braguibus.
-
-Les assistants levèrent la tête. M. Martin, étonné, se retourna. Je
-profitai du moment; je collai mes lèvres sur la pierre de sainte Anne
-la Marieuse, à côté des lèvres de Liette et de Simonnet.
-
-—Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous prie! articula le jeune
-homme à haute et intelligible voix.
-
-Puis il laissa tomber une pièce de cinq francs dans l’escarcelle de M.
-Martin.
-
-—Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous prie! murmura à son tour
-la jeune fille.
-
-Et, elle aussi, glissa un gros écu dans la bourse de velours.
-
-—Et toi, tu ne donnes rien, petit? me dit M. Martin, souriant.
-
-Je crus son invitation sérieuse, et, passant les doigts dans mon
-gousset, j’en arrachai deux sous doubles qui ressemblaient à des louis,
-tant je les avais polis en m’amusant au bouchon. Je jetai bruyamment
-mon trésor dans l’aumônière du curé d’Hérépian.
-
-Nous sortîmes.
-
- * * * * *
-
-Simonnet rayonnait de bonheur; quant à Liette, elle tenait la tête
-un peu baissée, mais elle allait si preste, si légère, qu’on eût dit
-plutôt un oisillon voletant parmi les lavandes et le thym, qu’une
-personne humaine marchant au milieu des pierrailles, les pieds serrés
-dans des souliers.
-
-—Es-tu contente, mignonne? lui demanda Simonnet, se décidant en fin de
-compte à déclaver les dents.
-
-—Je suis bien contente, répondit-elle... Et toi? s’informa-t-elle,
-relevant son visage où reparut quelque mutinerie.
-
-—Oh! moi, les anges me portent. Non, il ne me souvient pas de
-m’être trouvé jamais à pareille fête. Il me semble, ma Liette, en ce
-moment, que je suis plus riche que toi, que tout ce que nous voyons
-m’appartient: la terre, le ciel et même ce soleil que le bon Dieu
-fait briller là-haut près de lui. Ah! les jours de moisson, les jours
-de cueillette de nos châtaignes, quand tout était plein aux greniers
-et dans les séchoirs et qu’on n’avait plus de sacs pour recevoir
-la récolte, furent pour moi des jours malheureux comparés au jour
-d’aujourd’hui!... Tiens, veux-tu que, pour te prouver ce qu’il en est
-de moi présentement, je te presse dans mes bras et t’embrasse?
-
-—Et si l’on nous voit?
-
-—Que peut faire cela! Le bon Dieu nous voit bien, et son soleil aussi
-qui n’est pas aveugle.
-
-—Mais...
-
-Il lui ferma la bouche à grands coups de baisers.
-
-Des éclats de rire retentissants ébranlèrent l’air derrière nous.
-C’était Barnabé avec M. Combal.
-
-—En voilà des tourtereaux, en voilà des tourtereaux! s’exclama
-le Frère joyeusement. A la bonne heure! il paraît que sainte Anne
-la Marieuse n’a pas mis la brouille dans le ménage... Allons,
-consolons-nous de vieillir, monsieur le maire, le monde n’en est pas à
-son dernier poupon. Vive la vie!
-
-M. Combal, voyant sa Liette heureuse, la regardait tout ébahi.
-
-—Ah ça! les amis, reprit Barnabé, les embrassements ne valent ni
-fougasse ni vin, et encore que baiser une figure gentille et fraîche
-comme la figure de Liette soit un passe-temps de paradis, peut-être
-conviendrait il de ne pas oublier la pitance pour l’estomac. Le soleil
-étant dans sa rage, il nous amène midi. Nous agirons donc sagement en
-cherchant tout de suite une place à l’ombre pour y faire travailler nos
-mandibules en parfaite tranquillité. Le clergé s’en va dîner chez M.
-Martin, à Hérépian, tout est fini, et je n’en suis point fâché. «—Bon
-voyage, monsieur le curé-doyen de Bédarieux...» Allons, Simonnet, fais
-un peu trêve à ta Liette, et puisque, d’après ce que vient de me dire
-M. le maire, tu es venu jusqu’ici avec ton cheval chargé de provisions
-pour tous, dis-nous où nous devons nous asseoir et attaquer le rôti. Je
-sens les dents qui me tombent de besoin.
-
-—Suivez-moi, répondit laconiquement le jeune homme qui ne paraissait
-pas content.
-
-Et, sans laisser la main de Liette, il marcha, devisant avec elle,
-devant nous.
-
- * * * * *
-
-A cent mètres environ de la Source, en descendant vers Villemagne,
-la roche granitique qui couronne le monticule de Cavimont craque,
-s’entr’ouvre, s’écartèle pour ainsi dire. Au bas de cette cassure
-gigantesque, des prairies, avivées par l’eau qui sort du bloc à gros
-bouillons, étalent leur tapis d’un vert profond, presque noir.
-
-Le soleil ne pénétrant guère en ces endroits trop enfouis, les herbes
-n’ont pu prendre ces couleurs tendres, transparentes, lumineuses,
-dont elles se revêtent ailleurs. L’ombre éternelle qui les couvre
-leur a imprimé ses teintes de deuil et de mélancolie. Des sorbiers
-maigres, lépreux, poussent comme à regret aux bordures de ces gazons
-vivaces, mêlés aux lavandes, aux cystes, aux genévriers épineux, seule
-décoration végétale de ces laves éteintes et désolées.
-
-Au tronc d’un arbre chauve, je vis attaché le cheval des Garidel. Non
-loin, se trouvait assis le père de Simonnet. Braguibus était là aussi,
-occupé à tendre sur le gazon une grande nappe blanche, dont quelques
-pierres polies aux torrents retenaient les bords. Du reste, c’étaient
-partout des gens en train de dresser la table et de retirer les
-victuailles des paniers.
-
-Afin de rejoindre le vieux Garidel, lequel, bien que très religieux,
-s’était résigné à manquer la messe de Notre-Dame pour nous garder une
-place commode, nous dûmes descendre le cours de l’eau.
-
-Le ruisseau, s’échappant de la fontaine en bondissements tapageurs
-parmi les veinules du granit qui percent la peau çà et là, offrait en
-ce moment le plus singulier spectacle. Il était obstrué de bouteilles
-de haut en bas: ici, des bordelaises montrant leurs goulots capuchonnés
-de cire rouge; plus loin, des bourguignonnes aux cols plus allongés
-cachetées de vert; puis l’armée innombrable des flacons ordinaires
-de toute forme et de toute grosseur; enfin, clair-semés au milieu de
-ces verreries diverses, des cruchons de grès où la bière mousseuse
-rafraîchissait.
-
-—Quels jolis cailloux! s’écria Barnabé, dont l’œil s’alluma.
-
-Nous franchîmes le courant d’un bond et rejoignîmes notre monde.
-
-
-
-
-VII
-
-Braguibus, nouveau Pan, mène le chœur des Nymphes, des Faunes et des
-Sylvains.
-
-
-Les Garidel, autrefois, possédaient un troupeau de trois cents chèvres
-environ, la plus belle _cabrade_ peut-être des Cévennes méridionales;
-aujourd’hui, leur richesse en bétail avait diminué comme toutes leurs
-autres richesses, et c’était à peine si, à leur borde de Margal, vingt
-chèvres aux plantureuses mamelles broutaient parmi les rocailles, sous
-la conduite d’un bouc magnifiquement encorné.
-
-Cependant ces bêtes, chevrotant vers février, suffisaient à
-approvisionner la maison de cabris, et je ne fus pas étonné quand
-Simonnet déposa sur la nappe, tirée comme un linge sur la grave, deux
-chevreaux rôtis au four et panés. Tous les yeux s’équarquillèrent.
-Barnabé se frotta les mains bruyamment, et Braguibus eut un sourire
-discret.
-
-—Moi, dit l’ermite, donnant du fil à son couteau catalan en le passant
-et le repassant sur la queue de sa fourchette, je ne reculai jamais
-devant un quartier de cabri. Encore que cette viande ne soit pas des
-plus rassasiantes, elle est si blanche, si fraîche, qu’on y plante les
-gencives avec satisfaction. Ça ne résiste pas plus que le poulet de
-grain ou le caillé. La chose se comprend du reste, ces bêtes, jusqu’à
-ce jour, n’ont mordu qu’aux mamelles de leurs nourrices, et c’est bien
-naturel si elles sont tendres comme le lait qu’elles ont tété.
-
-D’un coup de fourchette hardi, il enleva un cuissot entier de chevreau.
-
-—Il paraît, Barnabé, que l’air de Cavimont vous a singulièrement
-creusé l’estomac, lui dit M. Combal un peu offusqué. Vous ne choisissez
-pas mal votre morceau.
-
-—Est-ce que par hasard vous avez la goutte aux dents, vous, monsieur
-le maire? Je vous plains. Pour moi, mes meules sont solides et ne
-demandent qu’à virer sur le bon froment. Au demeurant, il y aura de la
-pitance pour la compagnie. Vous, d’abord, vous ne mangez pas gros; le
-père Garidel n’a pas l’appétit d’un sergent; Braguibus porte en ses
-intérieurs un estomac de papier mâché; le neveu de M. le curé, c’est un
-oiseau, pas un homme; quant à nos deux amoureux, ils mordent à l’amour,
-et je vous réponds que ce pain-là en vaut bien un autre. Ce n’est pas
-du pain, l’amour, c’est de la fougasse de paradis... Connu!
-
-Il eut un éclat de rire si gras, si rond, qu’une dizaine de
-Pénitents-Bleus, qui, leur sac encore noué aux reins et leur capuchon
-renversé sur le dos, dînaient à quelques pas, avec femmes et marmots,
-tournèrent curieusement leurs têtes vers nous.
-
-—Eh bien! s’écria le Frère, heureux de l’émotion qu’il provoquait,
-est-ce que ma gaieté vous gêne, vous autres, par exemple? Moi, je ne
-ressemble pas à Braguibus, lequel est mélancolieux à la mort: je trouve
-le cabri bon, le vin excellent, la vie meilleure que tout cela, et je
-ris comme un coffre. D’abord, sachez cela, Pénitents de Bédarieux, la
-joie est chose divine, et les Apôtres furent bien contents lorsqu’ils
-virent ressusciter Notre-Seigneur...
-
-Une détonation se fit entendre. Un bouchon, volant à plusieurs mètres
-au-dessus de nous, tomba juste dans l’assiette de Barnabé.
-
-—Voilà la bière qui m’appelle! dit-il.
-
-Il se leva, saisit son verre, et alla vers le groupe des
-Pénitents-Bleus. Ceux-ci, qui étaient de bons et joyeux drilles, lui
-firent un accueil enthousiaste. Tandis qu’une main empressée lui
-versait de la bière, une autre lui tendait une assiette où se trouvait
-étalée une tranche de gigot froid.
-
-—Du mouton! s’écria le Frère. Enfin, je vais goûter de la vraie
-viande!.. Adieu, les amis, ajouta-t-il, nous envoyant une révérence
-ironique.
-
-Il plia les deux genoux et s’installa.
-
- * * * * *
-
-—Quel homme, ce Barnabé! murmura le père Garidel avec un haussement
-d’épaules. Encore qu’il soit ermite, il aime mieux la mangeaille que
-son habit et sa religion.
-
-—Que voulez-vous? intervint Braguibus, ce n’est pas sa faute au Frère
-de Saint-Michel, s’il a un appétit de loup. Malgré ses dents trop
-longues, il est bon et serviable tout de même.
-
-—Pour moi, je n’eus jamais à me plaindre de l’ermite, et sa nature
-franche, délibérée, me rendit son ami depuis bien des années, dit M.
-Combal.
-
-—Je lui donnerais la moitié de ma personne, moi! s’écria Simonnet tout
-d’un élan.
-
-—Et l’autre moitié, qu’en ferais-tu? lui demanda finement Braguibus.
-
-—L’autre moitié pour ma Liette, répondit-il.
-
-Le vieux Garidel, comme atteint par ces dernières paroles, ne sut
-contenir un geste de dépit. Puis, regardant le père de Liette avec des
-yeux où l’émotion de son cœur venait d’étendre un brouillard:
-
-—Ambroise Combal, lui dit-il, nos jeunes gens s’aiment; en eux, il ne
-reste plus rien pour nous. Nous pouvons mourir à présent.
-
-Liette et Simonnet courbèrent la tête, comme honteux de leur bonheur.
-
-—Ne soyez pas tristes, mes enfants, intervint M. le maire, dont la
-voix se mit à trembler. Ce que vous nous faites, au père Garidel et à
-moi, nous le fîmes nous-mêmes à nos parents, et vos enfants vous le
-feront un jour. La vie marche de ce pas cruel sur la terre, écrasant
-tout sur son chemin, les pauvres vieux principalement qui ne sont plus
-utiles à rien. Dieu a bien fait le partage des joies et des chagrins:
-d’abord les joies, pour que les lois du mariage, qui sont saintes,
-s’accomplissent; puis les chagrins, pour nous préparer à quitter ce
-monde où notre voyage est terminé... Néanmoins cela, je suis content
-et ne me contriste aucunement au mariage de ma Liette... Ma Liette se
-marie? Tant mieux! Je demande au ciel de les bénir, elle et son mari,
-afin qu’il y ait bientôt du bruit chez nous, et que, semblablement à un
-essaim d’abeilles, j’entende bruire des enfants sur le plancher de la
-maison.
-
-M. Combal s’arrêta court. En racontant son bonheur, les sanglots lui
-étaient montés à la gorge et avaient étouffé sa voix. Le vieux Garidel
-pleurait. Liette cachait sa tête dans son joli tablier de taffetas
-noir, tandis que Simonnet promenait dans le vide des regards sans
-pensée, presque éperdus.
-
-Je touchai le coude à Braguibus, tombé dans une contemplation
-singulière.
-
-—Allons, un coup de fifre! lui dis-je.
-
-Par un geste machinal, il porta l’instrument à ses lèvres, et d’un
-plein souffle lança aux échos profonds de la Source l’air très alerte
-de la chanson de Barnabé.
-
-—Eh bien! eh bien! s’écria le Frère, qui reparut incontinent au milieu
-de nous, et, d’un mouvement brusque, rabattit les doigts à Maniglier.
-Ce n’est point l’heure des chansons à présent, c’est l’heure des
-contredanses et des bourrées!... A deux pas d’ici, la prairie est
-large, et il s’y forme des groupes de filles et de garçons. On n’attend
-que le musicien pour commencer. Ah! bien oui, chanter, quand l’estomac
-a sa subsistance! Il faut donner aise aux jambes et laisser la voix en
-repos. En avant deux, l’ami!
-
-Saisissant Braguibus au bras droit, il l’enleva comme une plume, puis
-l’entraîna.
-
-Curieux de voir, je me jetai sur leurs talons.
-
- * * * * *
-
-L’eau appelle le gazon. A la naissance de la Source, les herbes
-commencent, et ce tapis de verdure, d’abord déchiré par les roches
-saillantes en maints endroits, s’élargit à mesure que les parois du
-granit s’écartent davantage et finissent par disparaître dans les
-profondeurs du terrain. A deux cents mètres environ de la fontaine
-jaillissante, c’est une véritable prairie avec ses marguerites
-blanches, ses boutons d’or, ses graminées aux lancéoles délicates et
-menues. M. Étienne Baticol, à qui, sauf l’ermitage, propriété de la
-commune d’Hérépian, appartient tout entier le monticule de Cavimont,
-prévoyant la multitude qui, aux approches de la fête, devait fouler ses
-foins, les avait fait couper huit jours avant Pâques. Les herbages,
-largement abreuvés, redressaient de nouveau leurs pointes, mais
-juste assez pour favoriser les glissades des danseurs, trop peu pour
-embarrasser leurs pieds.
-
-Quand nous arrivâmes à cette esplanade verdoyante, luisante encore
-sur ses bords du tranchant de la faux, elle était déjà envahie par
-la foule: partout des jeunes gens et des fillettes devisant, têtes
-penchées.
-
-Çà et là, des groupes de Pénitents; leurs sacs, fraîchement blanchis et
-repassés, trop éclatants au soleil, jetaient des notes criardes sur
-l’émeraude des gazons. Ces religieux de circonstance, dont plusieurs,
-bien que maçons, ébénistes, journaliers pour la terre, affichaient des
-panses rebondies, graves comme des chanoines, discutaient avec force
-gestes quel serait le drapeau qu’on planterait au milieu du bal.
-
-L’année précédente, le drapeau jaune des Pénitents-Bleus ayant obtenu
-l’honneur de présider aux danses, pourquoi le drapeau écarlate des
-Pénitents-Blancs ne flotterait-il pas à son tour sur le pré?
-
-Malgré les vociférations, les menaces de quelques Pénitents-Bleus
-difficiles à réduire, les Pénitents-Blancs l’emportèrent dans le débat,
-comme c’était justice, et leur couleur victorieuse fut déroulée aux
-yeux de tous.
-
-Ma surprise fut grande de rencontrer à travers cette foule affairée,
-turbulente, joyeuse, les ermites de Saint-Pantaléon de Boubals et de
-Saint-Sauveur de Camplong, que je croyais partis avec le clergé de
-Bédarieux. Certes, je n’ai rien à dire du frère Gratien, lequel, les
-mains embarrassées de chapelets et de médailles, cherchait à débiter
-sa pieuse marchandise parmi les pèlerins; mais peut-être pourrais-je
-affirmer que la conduite du frère Agricol était moins édifiante. Ainsi,
-sous mes yeux, je le vis pincer à la taille la même grande et forte
-fille avec laquelle il polissonnait à la procession.
-
-—Victoire! Victoire! lui disait-il toujours.
-
-Et celle-ci, de se retourner et de rire de ses trente-deux dents.
-
-Le frère Agricol Lambertier allait-il danser avec Victoire? Je pensai
-bien qu’il n’oserait pas.
-
-Cependant, de toutes parts, on avait aperçu Jean Maniglier, et on
-l’entourait, on le pressait. Barnabé, serré lui-même de près, joua
-des bras. Enfin, ayant réussi à repousser le flot, il se hissa sur la
-pointe des pieds; puis, élevant la voix:
-
-—Les amis, dit-il, Braguibus, qui à lui seul a plus de musique dans la
-cervelle que tous les musiciens des Cévennes ensemble, a inventé une
-contredanse nouvelle. Il l’appelle: «_La Montagnarde_.» Si vous voulez
-cette contredanse, plus amoureuse que les autres, puisque, au lieu
-d’embrasser tant seulement une fois sa danseuse, on l’embrasse trois
-fois: au commencement, au milieu, à la fin, Braguibus vous la jouera
-de grand cœur. Mais il pose une condition: c’est qu’avant d’engager le
-pas, chacun laissera tomber deux sous dans son chapeau. Braguibus «_n’a
-pas des chevilles d’or_» comme M. Étienne Baticol, et, pour que son
-fifre chante, il convient premièrement que son estomac soit bien plein.
-Vous êtes avertis.
-
-—_La Montagnarde! la Montagnarde_! vociférèrent mille voix.
-
-Barnabé arracha son chapeau à Jean Maniglier, et, tout en accompagnant
-l’artiste jusque sous le drapeau des Pénitents-Blancs, il quêta dans
-toutes les directions.
-
-Ce fut une grêle de monnaie.
-
-Au moment où Braguibus, installé sur le gazon, les jambes repliées
-et le dos appuyé à la hampe du drapeau, portait l’instrument à ses
-lèvres, Barnabé lui retint le bras, et, s’adressant à la foule:
-
-—Que tout se passe chrétiennement, au moins! s’écria-t-il.
-
-Incontinent, le fifre se donnant carrière, l’énorme branle-bas
-commença. Ce furent des va-et-vient rapides, des bondissements
-désordonnés, des bousculements formidables, d’où s’échappaient ensemble
-des cris de joie et des cris de douleur. Je vis plus d’un couple, pris
-de vertige, mesurer la profondeur du gazon, puis, se relevant, le front
-rouge de honte, repartir de plus belle à travers la prairie. L’entrain
-était admirable, le tournoiement diabolique.
-
-Lorsque Braguibus, par un silence, indiqua le moment venu des
-embrassements, la débandade devint générale. Tandis que de rares
-filles, honnêtes et simples, en toute naïveté, acceptaient sur leurs
-joues enflammées les gros baisers de leurs danseurs, le plus grand
-nombre de nos Cévenoles, subitement effarouchées, s’enfuirent vers
-les rocailles où l’ombre tombait épaisse pour s’y blottir et s’y
-cacher. Heureusement on les rejoignit bien vite, et ce n’est pas un
-baiser unique qu’elles reçurent, les ingénieuses coquettes, mais deux,
-mais trois, mais dix, mais autant qu’il en fallut pour dissiper leur
-épeurement.
-
-A quelques pas de nous, nous aperçûmes, Barnabé et moi, un
-Pénitent-Blanc qui s’en donnait, sur un frais visage, à cœur et à
-lèvres déboutonnés. Puis encore devinez qui nous avisâmes, derrière une
-haie d’épines abornant la salle de bal? M. Anselme Benoît, M. Anselme
-Benoît, des Aires, avec sa belle femme aux rubans de feu.
-
-—Gardez donc ces caresses pour vos malades, monsieur le médecin! et
-ne laissez pas tomber vos lunettes, lui cria l’ermite, dont un rire
-retentissant dilata l’immense bouche à en détacher le menton.
-
-Puis soudain m’interpellant:
-
-—Allons, pétiot, il va nous falloir remonter à Cavimont. Si ce matin
-nous avons tout dressé sur pied, c’est à nous encore, avant de partir,
-à mettre de l’ordre dans les deux chapelles et dans l’ermitage. Je
-pense que M. Michelin va bientôt nommer un Frère, et que la besogne
-de tout nettoyer par ici ne tombera pas sur mes bras à chaque
-procession... Braguibus travaillera tranquillement. D’abord j’ai
-confiance en lui, et je sais bien que j’aurai ma part des sous de son
-chapeau. Nous sommes associés pour les bals comme pour les chansons...
-
-Nous nous éloignâmes de la prairie, remontant vers Cavimont par le
-sentier vert de la Source.
-
-Barnabé se parlait à lui-même tout en cheminant:
-
-—Je m’étais promis, en quittant Saint-Michel, se disait-il, de faire
-une tournée aux environs de Saint-Gervais et de pousser peut-être
-jusqu’à Murat. Mais ce brigand de Venceslas Labinowski m’empêche, cette
-année, d’aller à la quête de la saucisse... Aux environs de Pâques, la
-saucisse est juste à point, dure, fraîche, savoureuse. C’est dommage!
-on est si généreux pour moi au Pradal, à Douch, à Rosis!... Que faire?
-Je ne puis pourtant pas laisser mon argent tout seul à Saint-Michel,
-pour que ce Polonais le découvre et me le vole. Seigneur du ciel! près
-de huit mille francs de beaux écus blancs, en un gros bas de coton
-bleu, sous un pavé de l’ermitage... Quand j’aurai dix mille francs,
-Félibien s’établira... Quel jour!... Je demanderai à Simonnet Garidel
-son fusil à deux coups et ses pistolets à M. Anselme Benoît; puis, si
-Venceslas se montre, avant qu’il ait ouvert la bouche pour me crier le
-mot de tous les voleurs: «_De l’argent! de l’argent!_» moi, je l’abats
-comme un gibier...
-
-Je m’arrêtai: j’avais entendu des bruits singuliers dans les roseaux
-qui, à l’endroit où nous étions parvenus, forment un épais rideau
-sur le courant de la Source. Le Frère lui-même, étonné et saisi,
-s’interrompit. Un peu effrayé, je me rapprochai de lui.
-
-Nous attendîmes, œil braqué, oreille au vent.
-
-Soudain deux têtes passèrent au-dessus des flèches des roseaux, puis
-vivement disparurent, puis se remontrèrent pour s’effacer encore. Je ne
-pus distinguer aucun visage.
-
-—Viens, fillot, viens, me dit Barnabé à voix basse. Quand les honnêtes
-gens s’amusent, il ne faut pas les inquiéter... Ça me rappelle le bon
-temps... Au demeurant, tu verras de quoi il s’agit... Marche doucement.
-
-Quittant le chemin gazonné du bord de l’eau, nous coupâmes à droite par
-les rochers.
-
-Je me retournai. Quel spectacle! Le frère Agricol Lambertier, les
-deux bras enlacés à la taille de sa Victoire, dansait sur le gazon,
-derrière les roseaux, avec une fureur de possédé. Il courait à droite,
-à gauche, faisant des pas démesurés avec ses pieds pointus tant il
-s’efforçait de les tendre, mais retenant toujours son fardeau qu’il
-couvrait de baisers à l’envi. Une fois, il manqua de rouler dans le
-ruisseau, ayant d’un seul bond arpenté trop de terrain. Une yeuse se
-trouva là, et, d’une main robuste comme un crochet de fer, il se retint
-au tronc vigoureusement.
-
-La mythologie m’avait souvent parlé des Nymphes, des Faunes, des
-Satyres, des Sylvains, sans que j’entendisse ces personnages fabuleux;
-désormais j’avais compris, et, rougissant jusqu’au blanc des yeux, je
-m’échappai vers Cavimont.
-
- * * * * *
-
-Pas plus de bruit autour de la chapelle de Notre-Dame qu’autour du
-sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse. Tout se taisait.
-
-Ce silence imposant—il l’est toujours sur les sommets—me permit de
-discerner des paroles qu’on murmurait en l’intérieur de l’ermitage. J’y
-courus.
-
-Adon Laborie et Gratien Pastourel, assis sur des escabelles, devisaient
-paisiblement à mi-voix. Un petit sac de grosse toile, farci d’écus, se
-tenait debout à la droite du frère Adon, et, devant le frère Gratien,
-se dressaient des piles de gros sous. Les ermites, tout en échangeant
-des paroles brèves, grignotaient des restes de victuailles, maigre
-fruit des quêtes qu’ils avaient dû pratiquer parmi les pèlerins de la
-Source et des rochers.
-
-Avant que les Frères, préoccupés, se fussent retournés vers moi,
-Barnabé parut.
-
-—Eh bien! demanda-t-il, frappant sur l’épaule à Laborie, combien de
-rondelles d’argent, cette année?
-
-—Quatre cent cinquante-trois francs huit sous. Notre-Dame a rendu deux
-cents francs, Sainte-Anne-la-Marieuse le reste.
-
-Barnabé soupesa le sac.
-
-—Sont-ils heureux, ces curés! articula-t-il l’œil enflammé de
-convoitise: rien pour les pauvres ermites, tout pour eux...
-
-—Et vous, frère Gratien, avez-vous rempli l’escarcelle?
-
-—J’ai vendu pour cinq francs trois sous de médailles, un franc de plus
-que l’an passé à pareille époque, répondit l’ermite de Saint-Sauveur.
-
-Il empocha lestement sa monnaie, tandis que le frère Adon, des deux
-mains serrait le sac aux écus, que Barnabé, bien à regret il faut le
-reconnaître, avait enfin remis sur la table.
-
-—Allons, bonsoir, Frère, portez-vous bien! murmurèrent à la fois les
-deux ermites.
-
-Ils détalèrent.
-
-Un peu ahuri, peut-être blessé de voir disparaître si brusquement ses
-confrères, Barnabé les regarda s’éloigner par la fenêtre ouverte. Une
-colère sourde, qu’il s’efforçait de contenir, lui crispait les poings.
-
-—Dites-moi donc, les amis, ne put-il s’empêcher de leur crier, au
-moment où ils atteignaient l’extrémité du plateau, avez-vous peur pour
-votre butin, par exemple?
-
-L’ermite de Saint-Sauveur seul se retourna.
-
-—Souvenez-vous de Venceslas Labinowski, glapit-il de toutes ses
-forces. Ce soir, je préviendrai moi-même la gendarmerie de Bédarieux;
-n’oubliez pas, demain matin, de prévenir celle de Saint-Gervais.
-
-Ils s’enfoncèrent dans une fente du granit.
-
-
-
-
-VIII
-
-M. Étienne Baticol, malade et vieux, regrette les beaux jours de sa
-jeunesse.
-
-
-Quelle nuit je passai, mon Dieu! Moi qui jusqu’alors, à Bédarieux, aux
-Aires, à Saint-Michel même, avais possédé un lit où m’étendre tout
-seul, je dus coucher avec Barnabé. Je renonce à décrire mes atroces
-souffrances durant de longues heures, au milieu des ténèbres, dans
-cet ermitage désert. Je n’ai pas oublié les frémissements de toute ma
-chair, chaque fois que, se retournant sur la paillasse trop étroite,
-le Frère venait à me frôler de ses jambes velues. Puis je dus entendre
-des ronflements épouvantables, mêlés à des paroles incohérentes et
-terribles. C’étaient surtout des menaces contre Venceslas Labinowski.
-Enfin, saturé de peur, transi de froid, à moitié mort, je m’endormis
-comme le jour pointait aux volets fendillés de Cavimont.
-
-Barnabé me réveilla.
-
-—Il est neuf heures, pétiot, me dit-il, et nous avons du chemin devant
-nous. Hardi!
-
-Le Frère, levé dès l’aube première, avait déjà mis toutes choses en
-état, tant dans la chapelle de Notre-Dame que dans le petit sanctuaire
-de Sainte-Anne-la-Marieuse et dans l’ermitage.
-
-Nous refermâmes les portes, et nous gravîmes un sentier raide, tirant
-droit vers la route de Saint-Gervais. Baptiste s’en allait d’un pas
-allègre, renâclant l’air à pleins naseaux.
-
-A un demi-kilomètre de Notre-Dame de Cavimont, vers le nord, le
-granit, surgi du bas de la vallée d’Orb comme les vagues moutonnantes
-d’un océan de pierre, cesse tout à coup. Le bloc énorme lance une
-dernière arête vive, puis se casse et ne reparaît plus. Le pays change
-absolument d’aspect. Tout à l’heure, sur le plateau de Notre-Dame, la
-nature cévenole ne laissait voir que son squelette rigide et froid;
-maintenant, aux environs de la ferme de l’Olivette, voici les muscles,
-la chair appétissante, la vie.
-
-A la ferme de l’Olivette, le plus riche morceau de la vaste propriété
-de M. Etienne Baticol, maire d’Hérépian, commence la belle plantation
-d’oliviers qui, se prolongeant à droite vers Olargues,—_olei ager_,—à
-gauche le long des collines de Canals, communique au paysage robuste
-de ces montagnes je ne sais quelle note de délicieuse mélancolie.
-Ces courants de verdure gris-pâle, traversant les masses sombres
-des châtaigniers, ressemblent à une sorte de rivière suspendue qui
-coulerait dans le voisinage du ciel.
-
-Enfin, à travers le feuillage grèle de troncs centenaires, nous
-aperçûmes les murs de la ferme. C’était un bâtiment à deux étages,
-blanchâtre, poussiéreux, fort pittoresque, grâce à de nombreuses
-lézardes d’où jaillissaient des touffes vertes, étoilées de fleurettes
-jaunes et bleues. Un pigeonnier s’élançait bien haut par-dessus les
-toits, montrant son rebord circulaire en briques rouges chargé de
-bestioles, les unes se becquetant à l’envi, les autres s’étirant les
-ailes, les yeux tournés vers le soleil.
-
-A notre approche, un chien courut à nous et proféra quelques abois
-étouffés; des pintades par bandes s’esquivèrent sur la pointe des
-orteils, tendant le col, criant de leurs voix tambourinantes; un paon,
-qui faisait superbement la roue au seuil de la maison, replia son
-éventail avec un rauquement d’alarme qui m’effraya.
-
-Cependant, personne ne paraissait. Barnabé laissa aller Baptiste vers
-une prairie voisine.
-
-—Eh bien! eh bien! tout le monde est donc mort à l’Olivette?
-s’écria-t-il, poussant la porte à claire-voie qui donnait accès dans la
-cuisine de la ferme.
-
-—Pas encore, Frère, pas encore, répondit-on.
-
-Nous entrâmes.
-
- * * * * *
-
-Devant un feu flambant de frigoules, de lavandes, de branchettes
-d’olivier, un homme se tenait assis dans un vaste fauteuil en planches
-de châtaignier. C’était le maître de céans, M. Étienne Baticol. Un
-bonnet de laine brune à rayures rouges, aussi court que la calotte
-d’un chanoine, lui recouvrait l’occiput et laissait déborder, sur
-les tempes, sur le front, le long du cou, les ondes d’une abondante
-chevelure blanche. Ses yeux étaient bleus, d’une extrême douceur.
-
-Pour le moment, M. Étienne Baticol lisait dans un gros livre relié
-en basane. Dès qu’il nous aperçut, il décrocha les lunettes à verres
-ronds, qui pinçaient son grand nez recourbé comme le bec d’un aigle, et
-nous adressa un sourire amical.
-
-—Bonjour, Frère, dit-il; et quel vent vous amène chez moi?
-
-—Le vent de la famine, monsieur Étienne, le vent de la famine. Nous
-tirions vers Saint-Gervais, le pétiot et moi, quand nous avons senti
-mourir nos jambes.
-
-—Tiens! ai-je pensé tout de suite, nous voici à deux pas de
-l’Olivette, et ce n’est pas M. Étienne Baticol, aussi riche que le bon
-Dieu et aussi bon, qui nous refusera un morceau de pain.
-
-—Et vous avez bien pensé, Frère. Seulement c’est dommage que
-quelqu’une de mes brus ou quelqu’un de mes garçons ne soit pas ici pour
-vous recevoir.
-
-—Où avez-vous votre belle famille?
-
-—Nos luzernes des bords de la rivière de Mare montaient en graines, et
-nous avons dû y mettre le fer samedi. A cette heure, on fait les balles
-par là-bas, et ce soir les chariots rentreront les foins.
-
-—La récolte est-elle prospère?
-
-—Je ne l’ai point vue, mon brave Barnabé.
-
-Puis, avec une mélancolie pénétrante:
-
-—Hélas! Frère, les vieux ans sont venus pour moi, j’en ai
-quatre-vingt-cinq, et la mort commence à me prendre par les jambes.
-Voilà deux mois que je n’ai bouté un pied dehors. Quelle punition, ne
-pouvoir marcher pour aller voir comment se portent mes terres!
-
-Il s’interrompit encore. Il regarda les vitres de l’immense cuisine que
-le soleil incendiait.
-
-Il reprit:
-
-—Encore s’il pleuvait! Mais voyez quel beau temps, Frère; c’est avril
-avec des feuilles, des herbes, de jeunes bestiaux, des oisillons sur
-toutes les branches... Enfin mes jambes, malgré les drogues de M.
-Anselme Benoît, ne savent prendre le chemin de se désenfler, et je
-demeure là tout seul avec les poules, les pintades, le paon, comme une
-chose inutile, comme un olivier qui ne doit plus donner de fruit et
-qu’il faut brûler...
-
-Les jérémiades éloquentes de ce vieux paysan attaché au sol par toutes
-ses fibres et que la mort allait déraciner, n’étaient point faites
-pour émouvoir Barnabé, uniquement attentif aux tiraillements de son
-insatiable appétit.
-
-—Ne vous tourmentez en aucune façon de l’absence des vôtres, monsieur
-Étienne, interjeta-t-il vivement; je ne suis point trop maladroit à la
-cuisine, et pourvu qu’il reste du jambon dans le placard, des œufs au
-poulailler...
-
-—La poêle est là, fit le vieillard levant la main et désignant la
-partie de la muraille entre les deux fenêtres.
-
-Barnabé ne tarda pas à découvrir le jambon; il en coupa deux mâles
-tranches, presque aussi larges qu’épaisses, et la poêle, exposée sur
-les flammes, commença à chanter.
-
-Huit œufs, encore chauds de la poule, furent jetés sur le jambon, et se
-roussirent en crépitant, se boursoufflant, lançant de petits jets de
-vapeur.
-
-En un tour de main, la table se trouva dressée; puis une bouteille de
-trois litres, découverte au fond d’un placard, fut installée au milieu.
-
-M. Baticol avait derechef affermi ses besicles au bout de son nez et
-repris tranquillement son livre. Comme les personnes peu habituées à
-la lecture, qui redoutent toujours de ne pas comprendre, le vieillard
-lisait à haute voix.
-
-«_En ce temps-là, Jésus dit aux Pharisiens: Je suis le bon Pasteur_...»
-
-—Et Dieu du ciel, c’est l’Évangile, cela! interrompit l’ermite, qui,
-m’ayant servi deux œufs, attaquait la première tranche de jambon.
-
-—L’évangile de dimanche prochain, le deuxième dimanche après Pâques,
-articula M. Baticol... Que Dieu me pardonne! je ne puis plus aller
-entendre la messe à l’église, dans mon banc de noyer, et M. Martin m’a
-conseillé de lire l’évangile, pour que le bon Dieu ne m’oublie pas tout
-à fait, quand bientôt j’aurai tant besoin de lui...
-
-Il poursuivit:
-
-«... _Le bon Pasteur donnera sa vie pour ses brebis; mais le
-mercenaire, et celui qui n’est point Pasteur, à qui les brebis
-n’appartiennent pas, ne voit pas sitôt venir le loup, qu’il
-abandonne les brebis et s’enfuit; et le loup les ravit et disperse le
-troupeau_...»
-
-—Je connais ça, monsieur Étienne, je connais ça, reprit Barnabé, la
-bouche libre après une rasade. Attendez une minute! Moi qui suis l’ami
-du bon Dieu, non tant seulement par l’habit, mais aussi par les bonnes
-intentions, je vas vous expliquer de quoi il retourne en cet évangile
-du deuxième dimanche après Pâques... Certainement il faut croire que,
-dans le pays de Notre-Seigneur, il existait, comme aux Cévennes, des
-loups, des brebis, des moutons, et même des vaches et des bœufs;
-mais, du reste, quand il dit un mot du bétail, est-ce une manière de
-parler... Apprenez ceci, monsieur Étienne, car encore que vous soyez
-maire, vous ne savez pas tout: par loup, Notre-Seigneur entend le
-démon, et par troupeau, tous les chrétiens qui sont dans l’univers sous
-le commandement du saint-père. Je le connais, le saint-père de Rome.
-Quel homme! magnifique comme le bon Dieu en personne...
-
-L’ermite planta sa fourchette dans la seconde tranche de jambon et la
-mordit vigoureusement.
-
-Le vieux paysan continua:
-
-«... _Or le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et qu’il
-ne se met point en peine des brebis_...»
-
-—Ce mercenaire se comporte tout juste comme Braguibus, quand il était
-_pillard_ à Rieussec, dit Barnabé éclatant de rire. Un jour, au coin
-d’un taillis de jeunes chênes, notre musicien voit briller pareillement
-à des braises les deux yeux d’un énorme loup. Que fait-il? Il fait
-comme un levron dont le plomb a frisé le poil, il saute et cabriole
-sans demander son chemin à personne. Ah! c’est que les bêtes ne lui
-appartenaient point. Voilà.
-
-«... _Je suis le bon Pasteur, je connais mes brebis et mes brebis me
-connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père, et
-je donne ma vie pour mes brebis_...»
-
-—Attention! s’écria le Frère s’étirant le cou pour avaler au plus
-vite le gros morceau qui lui emplissait la bouche. Attention, monsieur
-Étienne! répéta-t-il. Vous avez remarqué, je pense, que Notre-Seigneur
-parle toujours des brebis, jamais des moutons. Écoutez la raison de
-ce mystère: Notre Seigneur savait d’avance que, dans les églises,
-on verrait plus de femmes que d’hommes, et, comme les femmes sont
-les brebis, les hommes les moutons, il fait premièrement honneur aux
-femmes, plus douces, plus religieuses que nous. Vous voilà instruit...
-
-«... _J’ai encore d’autres brebis qui ne sont point de cette bergerie.
-Il faut que je les amène. Elles écouteront ma voix, et il n’y aura
-qu’un troupeau et qu’un Pasteur._»
-
-—Oh! pour ça, je m’en vas vous raconter ce que c’est: il s’agit des
-protestants. Vous savez qu’ils sont en nombre dans nos montagnes et
-qu’ils ont fait la guerre aux catholiques, aux temps les plus reculés
-et les plus anciens? Quelle racaille que ce monde! Et Luther et son
-frère Calvin, les connaissez-vous? C’étaient de vrais brigands de la
-Calabre, à l’époque où ils commandaient les guerres cévenoles. Du
-reste, quelle différence entre les ministres des protestants et les
-curés des catholiques! L’enfer et le ciel, monsieur Etienne, l’enfer
-et le ciel... Une fois, du côté de Vérénous, en retournant de mes
-quêtes, je rencontrai le ministre du temple de Graissessac. Ah! quelle
-envie me prit de le jeter dans la rivière de Mare.—«Un de moins!» me
-disais-je.—Il me salua, et je n’osai pas l’entreprendre. Mais gare, si
-le hasard le pousse de nouveau sur mon chemin!...
-
-—C’est pourtant un homme très honnête et très bon, M. le ministre de
-Graissessac, dit M. Baticol, refermant son livre.
-
-—Alors, vous aimez les protestants, vous? interrogea Barnabé, dont
-la bouteille de trois litres, vidée jusqu’à la dernière goutte, des
-profondeurs de l’estomac, lui envoyait des flammes au visage et des
-étincelles aux yeux.
-
-—Je les aime comme fait le bon Pasteur, qui les appelle à lui pour
-leur ouvrir les portes du ciel.
-
-—Eh bien, moi, je les déteste! vociféra le Frère, éclatant comme une
-mine, et il ne faudrait pas qu’en sortant d’ici il m’en tombât un sous
-le bourdon! A-t-on jamais vu, des gens qui osent bâtir des églises où
-l’on ne voit pas le moindre confessionnal! qui appellent communier
-_faire trempette_ dans un verre! Moi, je me confesse et je communie,
-selon les règles établies par le bon Dieu dans sa Passion, et je
-pratique tous les devoirs d’un bon chrétien et d’un bon Frère libre de
-Saint-François.
-
-Barnabé parlait avec une extrême exaltation. M. Etienne Baticol le
-regardait, pénétré d’un étonnement indicible.
-
-—Calmez-vous, Frère, calmez-vous, lui repéta-t-il d’un ton presque
-affectueux.
-
-—Que je me calme, quand j’entends parler des protestants, qui n’ont
-qu’une idée en tête, se moquer de notre sainte religion! hurla-t-il
-exaspéré.
-
-Le vieillard appliqua ses deux mains amaigries sur les bras nus de son
-fauteuil, fit un effort et se mit debout.
-
-—Barnabé Lavérune, dit-il, puisque vous allez à Saint-Gervais, je vous
-engage à continuer votre route.
-
-—C’est bien ça, vous me renvoyez, à présent que je vous ai expliqué
-l’Évangile et que vous n’avez plus besoin de moi.
-
-—A l’heure où j’en suis arrivé, je n’ai besoin de personne ni de rien,
-sauf de l’assistance du bon Dieu.
-
-Nous nous esquivâmes.
-
-Comme s’il avait pressenti l’heure du départ, Baptiste était revenu de
-la prairie où nous l’avons vu courir et nous attendait à une portée de
-fusil de la ferme, vers l’extrémité de la basse-cour.
-
-Nous allâmes à lui.
-
-Les ouailles, encore une fois épouvantées, firent rage de leurs ailes
-et de leurs voix.
-
-Au moment où tout un escadron de pintades passait devant nous effaré,
-le Frère serra son bourdon, et, avec une agilité, une prestesse
-incroyables, le lança sur les bestioles, qui piaillèrent effroyablement.
-
-Horreur! deux pintades étaient demeurées sur le carreau.
-
-Tandis que, tremblant de tous mes membres, je contemplais les
-malheureux volatiles se débattant contre la mort, Barnabé, paisible
-comme je l’avais vu dans son verger de Saint-Michel, le jour de
-l’assassinat des linottes et des chardonnerets, retirait sa besace
-enfouie avec mon paquet dans les paniers de Baptiste, et en déliait les
-cordons.
-
-—Eh quoi! lui dis-je, vous oserez emporter ces pintades que vous venez
-de tuer?
-
-—Est-ce que M. Etienne Baticol n’a pas pris mes paroles sur l’Évangile
-sans me payer?
-
-Il glissa lestement les deux bêtes toutes chaudes au fond de son sac,
-et replaça celui-ci dans les paniers, contre ma soutanelle et mon
-surplis. Cela fait, avec la semelle de ses gros souliers, il effaça les
-traces de sang qui reluisaient sur les cailloux de la basse-cour.
-
-Le coup avait été si violent, que j’aperçus les barbillons rouges des
-pintades à plusieurs pas de là sur une touffe de mauve. Je les ramassai
-pieusement.
-
-Je pleurais.
-
-—Allons! allons! dit Barnabé, s’adressant à Baptiste.
-
-Nous gagnâmes le col des _Treize-Vents_.
-
- * * * * *
-
-Saint-Gervais est une petite ville de trois mille âmes, assise à
-califourchon sur la rivière de Mare. Vers le nord, se déploient de
-vastes prairies; mais au sud, à l’est, à l’ouest, de hautes montagnes
-enserrent de toutes parts ce maigre chef-lieu de canton, un des plus
-pittoresques des Cévennes méridionales.
-
-Pour atteindre jusqu’à l’hôtel de la Gendarmerie, où Barnabé avait
-hâte de se rendre, dans le but de dénoncer au brigadier les faits
-et gestes de Venceslas Labinowski, nous dûmes traverser la rue de
-l’Espinouse. Dieu! quelle ne fut pas notre surprise en abordant cette
-longue ruelle ordinairement solitaire,—j’étais venu maintes fois avec
-mon oncle dîner chez M. le curé de Saint-Gervais,—de la trouver toute
-fourmillante de monde! Hommes, femmes, enfants surtout, étaient là,
-encombrant le pavé, les bras et les yeux tendus vers le pont, où se
-balançait une houle de têtes.
-
-Que se passait-il? Tout à coup les canons de quatre fusils
-étincelèrent, et des baudriers de gendarmes se détachèrent en vigueur
-sur le fond brunâtre de la foule.
-
-—On en amène un! glapit une commère.
-
-—C’est un homme! cria un gamin hissé sur les épaules de son père.
-
-Barnabé qui, à la descente très raide des _Treize-Vents_, avait laissé
-Baptiste libre de toute charge, accota sa bête contre la muraille d’une
-maison, grimpa le long de la barde, et, pour mieux voir, se planta
-debout sur la cime des orteils.
-
-—Venceslas! Venceslas Labinowski! hurla-t-il, comme fou.
-
-Tous les badauds le regardèrent, niaisement ébahis.
-
-Lui cependant avait remis pied à terre, s’était débarrassé des guides
-de Baptiste dans mes mains, et s’efforçait contre le flot des curieux,
-pour arriver plus vite à son ennemi, l’ancien Frère de Cavimont.
-
-—Ah! le brigand! ah! le scélérat! vociférait-il, jouant des coudes et
-du bourdon.
-
-Mais les carabines et les bicornes approchaient.
-
-Soudain la multitude, qui avait résisté à l’ermite, se fendit
-d’elle-même, et, dans l’entre-bâillement, les gendarmes apparurent de
-la tête aux pieds. Ils étaient au nombre de quatre. Au milieu d’eux,
-marchait, les pas entravés par des cordes et les menottes aux poignets,
-Venceslas Labinowski.
-
-Bien que sale et affreusement déguenillé, je n’eus aucune peine
-à reconnaître mon vieul ami de la _Grappe-d’Or_, à Bédarieux. Il
-portait, aujourd’hui qu’une tourbe énorme le dévisageait, le front
-aussi haut qu’autrefois, et ses traits avaient le même air de bravade,
-d’impertinence et, pourquoi ne pas le dire? de noblesse que je leur
-avais connu.
-
-—Voleur! voleur! lui cria Barnabé, allongeant vers lui ses bras par un
-geste de menace.
-
-Venceslas nous regarda. Oh! quels sentiments différents exprimèrent ses
-yeux, quand ils ne firent qu’effleurer l’ermite de Saint-Michel pour
-s’arrêter complaisamment sur moi! Je devinai que ce Polonais, bien que
-tombé aux griffes de la justice, méprisait Barnabé Lavérune et m’aimait
-encore, moi qui l’avais tant aimé.
-
-Je ne sais à quelle impulsion secrète j’obéis; mais, abandonnant
-Baptiste, je poussai en avant afin de revoir mon Venceslas. En
-m’avisant de nouveau sur son chemin, il fit une courte halte, comme
-fatigué; puis, se tournant vers moi, de cette voix douce, de cet
-accent intraduisible auquel j’avais su si peu résister quelques mois
-auparavant:
-
-—Bonjour, mon cher petit, bonjour! me dit-il.
-
-Je me sentis rougir, et reculai tout honteux à la fois et tout ému.
-
-Jusqu’à la porte de la prison, laquelle, à Saint-Gervais, ainsi qu’en
-beaucoup d’autres endroits de nos Cévennes, est située dans le clocher
-de l’église paroissiale, Barnabé, pris d’une sorte de délire furieux,
-ne cessa d’invectiver son ancien confrère:
-
-—Ah! tu complotais de venir m’assassiner, gueux de Polonais! Mais il y
-a une justice pour les gens de ton espèce, misérable! Va, le bourreau
-t’attend sur la place de l’Esplanade, à Montpellier.
-
-Enfin, le prisonnier mis en lieu sûr, la foule se dispersa.
-
-—Allons-nous retourner aux Aires à présent, Barnabé? demandai-je.
-
-—Aux Aires?
-
-—Puisque vous n’avez plus rien à faire désormais du côté de la
-Gendarmerie, nous pourrions revenir chez nous, il me semble.
-
-—Tu ne veux donc pas, pétiot, que je vende mes pintades?
-
-—Vos pintades? m’écriai-je, abasourdi.
-
-—A l’_Auberge de la Chèvre-Double_, je suis bien sûr qu’Antonin
-Tabarié m’en donnera vingt-cinq sous, peut-être trente.
-
-—Mais ces pintades appartiennent à M. Etienne Baticol, et...
-
-—Et tu feras bien de taire ta langue, toi! interrompit-il, me
-saisissant l’oreille droite entre ses gros doigts cartilagineux et la
-tirant à me la déchirer.
-
- * * * * *
-
-Malgré que j’en eusse, je fus contraint de suivre Barnabé à l’_Auberge
-de la Chèvre-Double_, chez Antonin Tabarié.
-
-
-
-
-IX
-
-Gathon Molinier a dressé la table, tout est prêt, mais Jacques n’arrive
-pas.
-
-
-Le pont de la Mare est à dos d’âne, pavé de cailloux ronds recueillis
-aux bords de la rivière. A ce monument fort raide, le seul qu’on puisse
-admirer à Saint-Gervais, s’appuie l’_Auberge de la Chèvre-Double_.
-C’est une vaste masure, plus large que haute, et dont les murailles,
-envisageant le nord, baignent pittoresquement dans l’eau. La façade,
-embellie de deux rangées de fenêtres, donne sur la rue de l’Espinouse,
-la rue la plus spacieuse de l’endroit.
-
-Un peu au-dessus de la porte d’entrée, dans un carré blanchi à la
-chaux, un artiste ambulant, lequel sans doute, en Normandie, avait
-peint des veaux à deux têtes, a badigeonné je ne sais quel monstre avec
-un double chef. Rien de plus grotesque que cette peinture rudimentaire,
-véritable image d’Epinal colossale, où tout manque, même cette fleur
-de naïveté que l’inexpérience de la main et l’ignorance de l’esprit
-communiquent à tant d’ouvrages imparfaits. Quant à la couleur, un rouge
-d’ocre s’épand depuis les deux têtes mal attachées jusqu’aux huit
-pattes pendantes, dont deux seulement touchent le sol. On aperçoit une
-colonne vertébrale unique, monstrueuse, hérissée de poils rudes, d’où
-partent tous ces membres épars. C’est bête tout ensemble et hideux.
-
-Une légende flamboyante, en lettres capitales illustrées d’agréments
-bizarres, encadre l’animal-phénomène. On lit:
-
- A LA CHÈVRE-DOUBLE
- _ANTONIN TABARIÉ_, _Aubergiste_,
- LOGE A PIED ET A CHEVAL.
-
-Des bornes de granit, extraites des carrières du mont Caroux, protégent
-les murs antiques de la _Chèvre-Double_ contre les roues des charrettes
-et des tilburys. A ces bornes, on scella des anneaux de fer destinés à
-retenir les bêtes des gens qui ripaillent chez Antonin Tabarié.
-
-L’ermite attacha Baptiste, retira sa besace des paniers, et nous
-franchîmes le seuil de l’hôtellerie.
-
-Les tables regorgeaient de victuailles. Pas une escabelle de bois qui
-n’eût son homme assis et bâfrant. A travers la vaste salle à manger,
-sur les pas des servantes empressées, des chiens-loups à colliers
-garnis de pointes redoutables se traînaient avec des grondements
-étouffés. D’où venaient ces gens et ces bêtes?
-
-Le milieu d’avril est le moment où émigrent, de la plaine, desséchée
-déjà, vers les hauteurs herbues, les grands troupeaux de moutons.
-Saint-Gervais, situé à l’orée immédiate de la montagne, se présente
-comme la dernière station des pâtres; c’est là que bon nombre d’entre
-eux boivent leur dernière pinte de vin et finissent par se coiffer
-plantureusement de leur verre, comme on dit au pays cévenol. Demain,
-sur les pics escarpés, dans les solitudes près des nuages, à travers
-les landes perdues, recommenceront la responsabilité, les sueurs,
-la peine; demain, les luttes acharnées avec les loups dévorants,
-les sangliers au boutoir terrible; aujourd’hui, à Saint-Gervais, la
-dernière gaieté, la dernière liesse, le dernier oubli, la dernière
-bénédiction du bon Dieu!
-
-—Bon appétit, les amis, bon appétit! s’écria l’ermite.
-
-Trois ou quatre visages se retournèrent vers nous.
-
-—Ah! voilà le frère Barnabé! répondit-on... Bonjour, Frère.
-
-Au bout de la table, quelqu’un se leva. C’était un grand jeune homme à
-l’air fin, distingué. Comme aux autres bergers cévenols, les cheveux
-coupés ras sur la nuque, conservés très-longs au-dessus des oreilles,
-lui descendaient en tire-bouchons le longs des tempes, mais ses
-traits avaient une fraîcheur et je ne sais quelle noblesse native
-qui dénonçaient une condition supérieure. Du reste, sa _grisaoudo_,
-sorte de dalmatique en grosse toile de genêt que les pâtres des hauts
-herbages passent sur leurs vêtements, paraissait d’une étoffe moins
-commune, et aux courtes manches flottantes brillaient deux bouffettes
-de ruban de fil bleu.
-
-L’ermite considéra cet inconnu avec respect, puis, s’adressant à lui
-d’un ton d’humilité obséquieuse que je ne lui connaissais pas:
-
-—Maître, lui dit-il, que saint François accorde de l’eau à vos
-prairies, de la graisse à vos moutons, du lait à vos chèvres, et à vous
-la fortune avec la santé! Moi, en effet, je suis Barnabé Lavérune, le
-pieux Barnabé Lavérune, ermite de Saint-Michel des Aires, et j’implore
-votre assistance pour l’amour de Dieu. Il existait un brigand parmi
-les Frères libres de Saint-François, un Polonais de l’enfer, Venceslas
-Labinowski; mais je ne lui ressemble point..... Donnez-moi une petite
-pièce blanche, un sou si vous ne pouvez une pièce, deux liards si vous
-ne pouvez un sou. J’ai besoin de grandes ressources pour ma chapelle,
-ainsi que pour cet enfant que vous voyez avec moi...
-
-Je sentis tout mon jeune sang me monter à la face et me la brûler;
-mais je n’osai interrompre le Frère, dont la main droite appuyée sur
-l’une de mes épaules me meurtrissait l’omoplate par un attouchement
-significatif.
-
-—Alors, vous ne voulez pas déjeuner en notre compagnie? lui demanda le
-berger à la _grisaoudo_ élégante et enrubannée.
-
-—Mon estomac est coutumier du jeûne, mes amis, répondit-il d’une voix
-dolente... J’aimerais mieux recevoir quelque monnaie pour l’entretien
-de ma chapelle, que de boire et de manger. Il faut faire pénitence.
-
-En articulant ces derniers mots, il tendit sa main ouverte vers le
-maître-herbager.
-
-—C’est vous, le plus riche, que Dieu a choisi pour donner aujourd’hui
-l’exemple aux autres, lui dit-il.
-
-Le jeune homme, s’étant rassis, tira de la poche de son pantalon un
-boursicaut en cuir, en délia les cordons aux nœuds compliqués, y coula
-deux doigts et amena une pièce luisante.
-
-—Tenez, Frère, voici quarante sous! dit-il.
-
-Barnabé rougit de plaisir: il ne s’attendait pas à si grosse aubaine.
-Il saisit la lourde croix de laiton qui lui ballait sur la poitrine,
-fit sauter par-dessus sa tête la chaîne qui la retenait, et présenta
-le crucifix au jeune homme, qui le baisa dévotement. Cette cérémonie
-achevée, il promena son chapeau à larges bords le long des tables,
-recevant les maigres offrandes des bergers. Plus d’un ne donna rien.
-
-—Pour ma chapelle de Saint-Michel! pour ma chapelle de Saint-Michel!
-répétait-il d’un ton pitoyable.
-
-Il recueillit la monnaie, puis s’inclinant:
-
-—Que le bon Dieu vous le rende! articula-t-il, l’œil humide de
-gratitude.
-
-Au fond de la salle à manger toute bruissante de propos ronds et salés,
-saturée de l’odeur des viandes et du vin, une porte vitrée était
-entr’ouverte; Barnabé la poussa, et nous nous glissâmes dans la cuisine
-de la _Chèvre-Double_.
-
-—Eh bien! Tabarié, le commerce va donc toujours de mieux en mieux?
-s’écria le Frère joyeusement.
-
-Sa voix venait de retrouver la note gouailleuse qui en était l’accent
-particulier.
-
-—Mon commerce au moins est honnête, répondit un gros homme, lequel,
-armé d’un long _flamboir_ rougi au feu, laissait tomber des gouttes de
-graisse enflammée sur un énorme gigot tournant à la broche devant un
-brasier.
-
-—Voyons, camarade, est-ce que vous avez vu le loup aujourd’hui? Vous
-voilà hérissé comme un pelon de châtaignier.
-
-—Non pas le loup, mais le frère Venceslas Labinowski.
-
-—Ah! le gueux!... Mais il y a Frère et Frère, l’ami...
-
-—Venceslas me doit neuf francs depuis un an: trois francs d’argent
-prêté et six francs pour quatre repas faits dans mon auberge.
-
-—Pourquoi ne pas écrire sur votre enseigne: «_Crédit est mort_?»
-Alexandre Morel, l’aubergiste du _Cheval-Blanc_, à Saint-Pons, n’a pas
-été si simple que vous.
-
-—J’avais confiance, pleurnicha Antonin Tabarié... Un Frère, il me
-semblait...
-
-—Un Frère... un Frère... Il ne faut pas trop s’y fier... Ah! si
-c’était un Frère comme Adon Laborie, de Notre-Dame de Nize, ou comme
-moi!... Vous ai-je jamais fait perdre un liard, Tabarié? J’aimerais
-mieux que le soleil me tombât dessus et me roussît jusqu’au dernier
-poil que de retenir un sou à mon prochain... D’abord, les Lavérune, de
-père en fils, ont marché toujours la conscience droite et le front
-découvert... Ce scélérat de Venceslas!... Que voulez-vous? il n’est pas
-le premier homme que les femmes mènent à mal... Enfin, il vient avec la
-justice de trouver chaussure à son pied...
-
-En débitant ces phrases, entrecoupées de silences, Barnabé suivait
-attentivement les diverses opérations de Tabarié. Celui-ci, ayant
-flambé le mouton, l’ayant saupoudré de sel gris, venait de l’étendre
-sur un lit de haricots, au fond d’une immense jatte de faïence; il
-le livra, ruisselant de jus, la peau jaunie et boursoufflée, à une
-servante, qui l’emporta.
-
-—Quelle pièce! fit l’ermite, ne sachant retenir un geste
-d’enthousiasme, quelle pièce!
-
-—Il sera tendre.
-
-Tout d’un coup, Barnabé retira la besace de sur son épaule et la déposa
-aux pieds d’Antonin Tabarié.
-
-—Vous avez donc quelque chose à me vendre? lui demanda l’hôtelier,
-familiarisé avec les façons de l’ermite.
-
-—Deux bestioles, si vous êtes raisonnable.
-
-—Voyons.
-
-—Sont-elles grasses! s’écria Barnabé, soufflant sur les pintades pour
-en montrer la peau à travers les plumes... Ça pèse comme plomb... Ah!
-le grain ne leur manqua jamais en ma basse-cour de Saint-Michel... Moi,
-je ne ressemble pas à ce brigand de Venceslas: c’est toujours pour vous
-faire gagner de l’argent que je viens vous voir.
-
-—Combien?
-
-—Tabarié, vous êtes un brave homme, plus humain qu’Alexandre Morel, de
-Saint-Pons, qui non-seulement ne veut pas reconnaître les Frères libres
-de Saint-François, quand ils frappent à sa porte le gousset vide, mais
-qui ne reconnaîtrait pas Notre-Seigneur en personne avec sa croix...
-Tenez! si au petit prix que je vous demanderai, vous voulez ajouter
-une tranche de votre gigot et un verre de vin pour nous remonter les
-forces, à cet enfant et à moi, nous tomberons d’accord tout de suite.
-
-—Combien? répéta laconiquement l’aubergiste.
-
-—Avec la tranche et la bouteille?
-
-—Oui.
-
-—Trente sous.
-
-—Trop cher. Je n’en veux pas.
-
-—Alors, il faudrait vous les donner pour une miette de votre mouton!
-Vous croyez donc que ces bêtes m’embarrassent? Pensez-vous, par hasard,
-que je les ai volées? Oh! oh! tous les Frères ne sont pas de la
-Pologne... Moi, d’abord, je suis né aux Aires... Vingt-cinq sous, si
-cela vous plaît?
-
-—Vingt.
-
-Barnabé ramassa la besace et fit mine de reprendre les pintades,
-demeurées aux mains de Tabarié.
-
-—C’est le dernier mot? interrogea-t-il.
-
-—Le dernier.
-
-—Eh bien!... gardez ma volaille. Apprenez pourtant qu’on est plus
-avare à la _Chèvre-Double_, de Saint-Gervais, qu’au _Cheval-Blanc_, de
-Saint-Pons.
-
-Je ne fis pas grand honneur au gigot; mais Barnabé, en un tour de
-mâchoire, engloutit tout le festin. Il convient de le déclarer à sa
-décharge, pris sur le pouce en un coin de la cuisine, ce repas ne fut
-ni copieux en viande ni suffisamment approvisionné en vin.
-
-Le prix des pintades empoché, l’ermite appliqua une grosse tape
-familière sur le ventre rebondi d’Antonin Tabarié.
-
-—A propos, savez-vous si Jacques Molinier est revenu de Mèze, près de
-la mer? demanda-t-il d’un air distrait à l’aubergiste.
-
-—Pas encore; Gathon l’attend, je crois.
-
- * * * * *
-
-Le hameau de Rongas, à quatre kilomètres environ de Saint-Gervais, est
-célèbre par ses fromages de chèvre. Nous y quêtâmes jusqu’au soir. Le
-Frère fit baiser plus de cent fois sa croix de laiton à de pauvres
-paysannes, tout heureuses de se dépouiller pour «_l’homme de Dieu_.»
-Barnabé, du reste, avait une attitude d’une majesté superbe, et son
-éloquence, fertile en paraboles, qu’il n’empruntait pas toujours à
-l’Évangile, était irrésistible.
-
-—Ce n’est pas à moi que vous donnez, répétait-il, c’est au bon Dieu.
-
-A la nuit, nous redescendîmes vers la rivière, regagnant Saint-Gervais
-à petits pas.
-
-Comme nous touchions aux bords de la Mare, peu profonde en cet endroit,
-et nous nous disposions à la franchir, l’ermite, lui saisissant la
-queue, arrêta l’âne. Vivement il tira d’un des paniers le paquet qui
-contenait mes habits de chœur; puis, me regardant avec des yeux qui
-m’effrayèrent:
-
-—Mets ta soutane, pétiot, me dit-il.
-
-—Nous allons donc à l’église? balbutiai-je.
-
-—Nous allons chez Gathon Molinier, la fournière... Hardi!
-
-Et il me passa la soutanelle rouge, la tirant à la déchirer.
-
-—Je n’ai pas besoin de m’habiller en cardinal pour...
-
-Le souffle manquant à ma poitrine, je ne pus achever.
-
-—Il ne me reste plus miette de jambon à Saint-Michel, reprit Barnabé,
-disposant de mes bras, de tout mon corps absolument inertes pour me
-revêtir du surplis; mais Gathon Molinier en possède plusieurs tout
-entiers, et elle me fera présent de la meilleure pièce, j’en suis sûr,
-si tu veux m’aider dans ma quête aujourd’hui. Je lui dirai comme ça que
-je suis arrivé de Rome... que tu connais notre saint-père le pape...
-que tu es le neveu d’un archevêque italien... Laisse-moi faire... Une
-fois le jambon dans ma besace, je te déshabille de tes ornements, je
-te plante sur Baptiste, et nous filons vers Saint-Michel droit et vite
-pareillement à des martinets regagnant leur nid.
-
-Avec ces derniers mots, il m’enleva ma casquette de drap bleue à
-visière vernie pour me coiffer de la calotte rouge.
-
-—Eh bien, non! m’écriai-je, ne sachant résister à la révolte de tout
-mon être, je n’irai pas chez Gathon Molinier, je n’irai pas!
-
-Et je me cramponnai des deux mains au tronc déjeté d’un saule penché
-sur l’eau.
-
-Le Frère n’eut pas une parole. Avec un calme épouvantable, il
-enfourcha Baptiste, se disposant à franchir seul la rivière.
-
-Au moment où l’âne posait les pieds dans le courant, très brillant sous
-la lune naissante, l’effroi délia mes doigts crispés, et, m’élançant
-comme un fou après la bête qui s’éloignait:
-
-—Barnabé, mon Barnabé, m’écriai-je, ne m’abandonnez pas ici, dans la
-nuit!
-
-J’ignore comment de ma gorge serrée avaient pu sortir ces paroles.
-Au risque de trébucher dans l’eau, de me noyer peut-être, d’un élan
-instinctif, je m’étais jeté sur les traces de Baptiste. L’âne, qui
-m’aimait, s’arrêta; l’ermite, toujours silencieux, allongea une main
-jusqu’à la ceinture de mon pantalon, m’enleva, et je grimpai sur la
-barde derrière lui. J’avais des tressaillements convulsifs.
-
-—Je ne vous désobéirai plus, Barnabé, je ne vous désobéirai plus,
-soyez tranquille, marmottai-je.
-
-—Tu comprends que je ne t’aurais pas laissé là aux bords de la Mare...
-C’était tant seulement pour te faire peur... Il faut bien, puisqu’il
-leur a plu de te confier à moi, que je te rende à ton oncle et à
-Marianne.
-
-—Mon pauvre oncle!... Ma pauvre Marianne!... murmurai-je, sentant
-crever mon cœur.
-
-Nous avions atteint l’autre rive; déjà quelques toits apparaissaient
-parmi les masses noires des arbres découpées à vif par la lune. Le
-Frère glissa sur le sol.
-
-—Demeure sur Baptiste, toi, fillot, me dit-il, car tu dois être un peu
-fatigué... Oh! je ne suis pas méchant, va; puis je t’aime comme si tu
-étais mon Félibien en personne... Voici tout uniment de quoi il s’agit:
-quand, dans une minute, nous serons chez Gathon Molinier, tu ne
-parleras pas plus que si l’on t’avait coupé la langue... Tu n’es pas,
-toi, de ces pays-ci; tu es de l’Italie, et tu ne sais pas notre patois
-cévenol... C’est une idée à moi pour m’amuser... Pourtant, si je touche
-mon chapelet, tu diras: «_La Madona_,» et si je touche ma grande croix,
-tu diras: «_Il Bambino_.» Ça veut dire, en le langage du saint-père,
-«_la Sainte Vierge et Notre-Seigneur_.» As-tu bien compris la leçon?
-
-—Oui, Barnabé, oui, m’empressai-je de répondre.
-
-—_La Madona_, _il Bambino_... Voyons!
-
-—_La Madona_, _il Bambino_, répétai-je.
-
-—C’est très-joli. A mes signes, tu n’auras qu’à répondre par ces mots,
-et tout ira bien... Descends maintenant, nous sommes devant la maison
-de Gathon Molinier, ajouta-t-il à voix plus basse.
-
-J’obéis.
-
- * * * * *
-
-Baptiste, habitué à faire de longues stations aux portes, se mit à
-flairer les mousses égayant les fentes des murailles; quant à nous,
-nous gravîmes au pas accéléré les hautes marches du perron.
-
-—Dieu vous assiste, brave Gathon! s’écria l’ermite, pénétrant dans une
-vaste pièce à peine éclairée, tout imprégnée de l’odeur du pain cuit.
-
-Une femme se tenait à genoux en un coin obscur; elle fit vivement le
-signe de la croix, comme pour clore une prière, se leva et vint à nous.
-
-—Bonsoir, Frère, bonsoir, reprit-elle d’un accent où l’on démêlait une
-profonde tristesse.
-
-—Il vous est donc arrivé malheur, bonne Gathon? lui demanda Barnabé,
-déposant par un geste familier sa besace sur une chaise.
-
-—Hélas! bredouilla la pauvre fournière, mon homme devait retourner
-hier au soir à la maison, et il n’a pas encore paru... Je récitais cinq
-_Pater_ et cinq _Ave_ à sainte Philomène... Pourvu qu’il ne lui soit
-rien arrivé en chemin... Toutes les fois que Jacques revient de Mèze,
-il en rapporte les écus de son travail, et quelles mauvaises rencontres
-ne peut-on pas faire sur les grandes routes, encore qu’on soit dans une
-voiture! N’a-t-on pas arrêté un voleur, ce matin, du côté de Caroux...
-
-—Alors, vous espérez votre mari d’un moment à l’autre? interrompit
-l’ermite regardant Gathon avec inquiétude.
-
-—Je l’ai espéré hier, je l’ai espéré encore tout aujourd’hui; mais il
-n’arrivera pas à présent.
-
-—Et pourquoi n’arrivera-t-il pas?
-
-—La voiture de La Caune vient de passer, et personne n’est descendu.
-
-—Il est donc coutumier de prendre cette voiture?
-
-—Toujours, Frère, toujours, à cause d’une faiblesse aux jambes. C’est
-de naissance, cette faiblesse.
-
-Barnabé respira bruyamment.
-
-—A propos, Gathon, et si on allumait la chandelle? dit-il. Savez-vous
-qu’on ne se voit pas le bout du nez tant seulement chez vous.
-
-La paysanne atteignit sa lampe de cuivre à trois becs, son _carel_,
-et enfouit dans les cendres incandescentes du four une de ces
-longues allumettes soufrées comme on en fabrique tant dans le pays
-avec des brins de genêt. Incontinent la lumière tira de l’ombre tous
-les objets: les larges pelles de sapin blanches et lisses, l’énorme
-fourgon emmanché d’une latte démesurée, le cendrier de fer, les cruches
-ventrues se faisant vis-à-vis sur la double pierre de l’évier et dont
-le vernis éclatant lança des éclairs furtifs.
-
-Je vis enfin Gathon Molinier, à peine aperçue jusqu’ici. C’était une
-femme petite, maigre, pâle, âgée de quarante ans environ. Elle avait
-sans doute pleuré, car ses yeux bruns, assez grands, paraissaient tout
-maculés et tout rouges.
-
-—Jésus-Seigneur! quel est cet enfant, Frère? s’écria-t-elle,
-s’avançant pour me regarder.
-
-—C’est un enfant de Rome, ma chère Gathon... Je l’ai ramené des
-Vaticans, lors de mon dernier voyage par là-bas... Le saint-père l’aime
-beaucoup, et il me l’a confié pour l’instruire dans la règle de saint
-François. Ah! c’est qu’à Rome, où tout le monde va en soutane comme au
-paradis, on me prend pour quelque chose, moi!
-
-—Il est beau semblablement à un ange!
-
-Et, me prenant la main droite, la bonne et naïve créature y déposa le
-plus respectueux des baisers. Mes jambes mouraient sous moi.
-
-Au même instant, Barnabé, que mes regards attentifs ne quittaient
-guère, toucha sa grande croix de laiton. Je me souvins du commandement,
-et, la peur me dilatant le gosier:
-
-—_Il Bambino_! m’écriai-je, _il Bambino_!
-
-Gathon recula effrayée.
-
-—Que dit-il? demanda-t-elle.
-
-—Cet enfant est Italien comme notre saint-père et son oncle
-l’archevêque de... Enfin... Il ne sait parler encore que le langage
-de son pays. Avec les temps, je lui enseignerai le cévenol, bien plus
-beau, plus plaisant que l’italien et le français.
-
-De nouveau il porta la main à sa croix.
-
-—_Il Bambino! il Bambino_! répétai-je.
-
-—Qu’est-ce qu’il veut, Frère? je lui donnerai ce qui lui fera plaisir,
-à ce petit Enfant-Jésus de Rome.
-
-—C’est bien simple, Gathon. Ces mots: «_Il Bambino_» veulent dire
-«_Notre-Seigneur_.» Présentement mon petit garçonnet du pape et de Mgr
-l’archevêque de...—j’ai oublié le nom de la ville—veut que je vous
-présente à baiser ma grande croix bénite à Rome et sur laquelle est
-cloué le Sauveur, comme au Calvaire, vous savez...
-
-—Oh! vite, Frère, que j’embrasse votre croix! Si, par quelque miracle,
-elle pouvait ramener mon homme à la maison!... Tenez! ajouta-t-elle,
-enlevant une serviette qui recouvrait plusieurs plats sur une table
-dressée non loin du four, j’avais préparé à mon pauvre Jacques un
-quartier d’agneau, avec une sauce à l’ail comme il l’aime; j’avais
-entamé une barrique de vin nouveau; j’avais pétri et fait cuire une
-fougasse ronde passée au jaune d’œuf... Mais il ne revient pas... Il
-marche peut-être par les routes seul, voulant cette fois économiser le
-prix de la voiture, et moi, je me désole ici avec vous... Votre croix,
-Frère, votre croix!
-
-Et, tombant à genoux, ce cœur brisé, débordant de religion ensemble et
-de désespoir, articula ces mots sublimes:
-
-—Je mets ma confiance en Dieu!
-
-Barnabé n’avait lancé qu’un regard du côté de la table, mais il avait
-été féroce. Il saisit le lourd crucifix de laiton, qu’il tira de son
-cou avec la chaînette de même métal; puis, étendant ses deux mains vers
-la fournière par un mouvement solennel:
-
-—Gathon Molinier, lui dit-il, je ne demande pas mieux que de vous
-donner à baiser cette croix dont le saint-père me fit présent, à Rome,
-dans les Vaticans. Je vous préviens pourtant que jamais personne n’y
-posa les lèvres dessus, avant de me glisser quelque chose dans le sac.
-En retour de mes indulgences,—ma croix a été _indulgenciée_ par le
-pape en personne,—à la _Chèvre-Double_, un herbager de la montagne
-m’a baillé un gros écu; à Rongas, les bonnes chrétiennes ont rempli
-de fromages les paniers de Baptiste; à l’Olivette, chez M. Étienne
-Baticol, je crois qu’on aurait étranglé toute la basse-cour pour moi...
-Gathon Molinier, ouvrez votre âme au bon Dieu et vos dix doigts au
-pieux ermite de Saint-Michel.
-
-—Que vous faut-il, Frère?
-
-—Presque rien, tant seulement de quoi fermer le bec d’un oiseau...
-Tous les ans, en janvier,—c’est en votre maison une habitude
-ancienne,—vous tuez deux ou trois porcs gros et gras. Tantôt c’est
-quatre cents livres, tantôt cinq cents livres de viande, voilà..... Ce
-petit, qui est un ange, comme vous l’avez reconnu, aime bien le jambon
-de France, n’en ayant de ses jours mangé en Italie, et si vous pouviez
-nous faire l’aumône...
-
-—D’un morceau de jambon?
-
-—Aussi épais que possible, car nous sommes deux, sans compter les
-pauvres qui quémandent sans cesse à ma porte de Saint-Michel.
-
-Gathon, n’articulant pas un mot, prit sur la table un lourd coutelas
-de cuisine et s’élança vers un escalier de bois tournant au fond de la
-pièce, dans une demi-obscurité.
-
-Incontinent, le Frère toucha son chapelet. C’était un appel, et je me
-mis à glapir:
-
-—_La Madona! la Madona!_
-
-La fournière, qui n’avait pas gravi toutes les marches, se retourna:
-
-—Que dit le petit du saint-père? demanda-t-elle.
-
-—_La Madona_, c’est le nom de la Sainte Vierge, et il dit qu’en ce
-moment la Sainte Vierge vous regarde, répondit Barnabé.
-
-Gathon avait à peine disparu au dernier détour de l’escalier que
-l’ermite, s’approchant des braises encore vives accumulées sous la
-margelle du four, y plongea soudain son crucifix, en ayant soin de le
-retenir par la longue chaînette de laiton. Qu’allait-il faire, mon
-Dieu?...
-
-Cependant, j’entendais les coups que la paysanne, là-haut, frappait
-sur l’os du jambon, pour en détacher un quartier. Ces coups répétés me
-portaient au cœur.—Ne me rendais-je pas complice d’un vol?—Enfin le
-bruit cessa, puis les pas de Gathon retentirent sur nos têtes. Elle
-allait redescendre sans doute...
-
-Barnabé, vivement, retira le crucifix enfoui; mais, n’osant y porter la
-main de peur de se brûler, moyennant la chaînette il le coucha sur les
-dalles et l’essuya tant bien que mal avec son mouchoir.
-
-La fournière parut. Elle tenait une énorme tranche de jambon. L’ermite
-la rejoignit dans l’ombre, au bas de l’escalier.
-
-—A genoux, Gathon Molinier! à genoux! lui cria-t-il d’une voix sévère.
-
-La malheureuse femme se prosterna.
-
-—Gathon Molinier, reprit l’ermite d’un accent de plus en plus dur,
-nous allons savoir si Notre-Seigneur et la Sainte Vierge sont contents
-de l’aumône que vous leur faites.
-
-En même temps, guidant le crucifix par la chaînette, il le lui colla
-sur le visage. Ce fut un cri déchirant. Je crois, du reste, que, ne
-pouvant la retenir, ma voix se joignit à celle de la fournière.
-
-—Vous voyez, Gathon Molinier, poursuivit froidement l’ermite, ni
-Notre-Seigneur ni la Sainte Vierge ne sont satisfaits de ce que vous
-ne leur accordez pas le jambon tout entier. Notre-Seigneur pourtant
-vous donna sa vie en mourant sur la croix, et la Sainte Vierge aussi
-quand elle monta au ciel. Enfin, le feu des damnés vous a brûlé la face
-pour vous rappeler qu’il y a un enfer. Je n’y suis pour rien, c’est un
-miracle...
-
-—Un miracle! un miracle!
-
-Quatre à quatre elle remonta l’escalier de la chambre haute.
-
-L’ermite fit deux pas, immergea lestement son crucifix dans une des
-cruches de l’évier, le roula parmi les plis d’un essuie-main accroché à
-un clou, puis attendit.
-
-La fournière ne tarda pas à reparaître. Ses deux bras avaient de la
-peine à soutenir le poids d’un jambon comme je n’en avais jamais vu de
-si gros.
-
-Le Frère, poussé par une convoitise irrésistible, s’élança d’un bond
-au-devant d’elle. Il reçut le précieux fardeau, et, chose insensée!
-colla ses lèvres sur la couenne et sur le lard. Il pleurait de joie.
-
-—Gardez-le, Frère, balbutia Gathon, éperdue, je vous le donne.
-
-Barnabé osa lui représenter la croix de laiton, et cette chrétienne
-héroïque eut le courage d’y appliquer sa bouche saignante.
-
-—Il est froid, Notre-Seigneur! il est froid! répéta-t-elle radieuse.
-
-Elle le baisa de nouveau.
-
-—C’est que vous avez fait votre devoir, lui répondit Barnabé.....
-Maintenant que tout est fini, avant de nous mettre à table pour manger
-votre agneau à l’ail, un _Adoremus_!
-
-Nous tombâmes tous trois à genoux, chantant à tue-tête:
-
-_Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum!_
-
-
-
-
-X
-
-Pour un jambon, Barnabé Lavérune perdit son âne et la vie.
-
-
-Barnabé n’était pas assis à table depuis cinq secondes qu’il reprenait
-sa gaieté bruyante. Tout avait changé brusquement en lui: son attitude
-presque terrible était redevenue abandonnée, libre jusqu’au sans-façon
-le plus indiscret, et sa voix impérieuse, sourde, contenue, éclatait de
-nouveau à faire trembler les vitres dans leurs châssis.
-
-Tandis que Gathon Molinier, sans doute fort honorée de servir l’enfant
-de Rome et le Frère, se démenait, nous passant assiettes et couteaux,
-l’ermite promenait des regards joyeux, enivrés, de l’agneau rôti,
-douillettement couché sur un lit d’aulx au fond de sa jatte brune, au
-jambon colossal, qu’il avait déposé sur une chaise à côté de lui. En
-vérité, c’était un morceau superbe, pesant quarante livres au moins,
-et dont le lard épais, diamanté par le sel où la ménagère l’avait
-laissé tremper durant plusieurs mois, étincelait sous le _carel_ comme
-l’eût fait un plein boisseau de pierreries.
-
-Enfin la fournière s’assit. Pauvre femme! ses lèvres, son nez, sa joue
-gauche, étaient tuméfiés par la brûlure du crucifix. Pourtant elle
-nous sourit, à moi surtout qu’elle regarda avec une vénération qui me
-consternait.
-
-—Voyez-vous, Gathon, lui dit le Frère, plantant sa fourchette dans
-l’agneau pour le découper, ne soyez pas en peine à cause de votre mari.
-Ce soir, vous avez fait trop de plaisir à Notre-Seigneur, en secourant
-ses pauvres, pour qu’à son tour Notre-Seigneur ne s’occupe pas de
-vous rendre heureuse. La diligence de La Caune ne vous a rien dit
-aujourd’hui; soyez tranquille, elle vous parlera demain...
-
-—Ah! mon cher homme!... Dieu vous entende, Frère!
-
-—Il m’entend toujours, moi! et la preuve, c’est qu’il ne me refuse
-point un miracle dans l’occasion... Vous avez bien vu pour le jambon...
-
-Vivement, et tout d’un élan, Gathon Molinier se mit debout.
-
-—Qu’y a-t-il? demanda Barnabé, en train de remplir son assiette.
-
-—Cette voix...
-
-—Quelle voix?
-
-—Je me suis trompée. Je croyais que Jacques arrivait.
-
-—Ah! il est loin encore. Je vous ai dit que c’était pour demain...
-Soupons à présent.
-
-Mais la fournière demeurait fixe, l’oreille aux écoutes. Tout à coup,
-au lointain, ce couplet d’une chanson cévenole éclata dans la nuit:
-
- «_Tonnelier malin,
- Pour qu’en tes barriques
- Les bonnes pratiques
- Remisent leur vin,
- Tonnelier malin,
- Raccoutre-les bien._»
-
-—C’est lui, Frère, c’est lui! s’écria Gathon, folle de joie.
-
-Ayant ouvert la porte, elle dégringola le perron.
-
-Barnabé, atteint par cette nouvelle, se dressa sur ses quilles à son
-tour. De ses dix doigts il agrippa le jambon.
-
-—La besace, fillot! me dit-il.
-
-Je la lui présentai. O désespoir! l’ouverture en était trop étroite.
-L’ermite essaya de ployer le manche du jambon. Vains efforts! le
-manche, venu d’une bête solide, résista. Que faire? Où cacher cette
-énorme aubaine?
-
-Cependant, on entendait la voix de Jacques Molinier parlant à sa femme,
-et la voix des voisins souhaitant la bienvenue au voyageur. Barnabé
-suait à grosses gouttes, et moi, sous ma soutanelle et mon surplis, je
-sentais mes pauvres membres flageoler.
-
-Enfin, la besace eut un gémissement, elle craquait sous l’effort.
-Qu’importe! le jambon allait disparaître. Malheureusement, à cette
-minute même, Jacques Molinier parut.
-
-—Eh bien, Frère, que faites-vous là? demanda-t-il.
-
-—Rien, rien, bredouilla Barnabé parachevant sa besogne.
-
-—Il me semble pourtant...
-
-—Oh! mon homme, interrompit Gathon, il vient d’y avoir un miracle
-dans notre maison... J’ai vu le bon Dieu, près de l’escalier de
-notre chambre, et, pour lui rendre grâces, j’ai donné au Frère de
-Saint-Michel un de nos jambons, le plus gros.
-
-Molinier ne répondit pas à sa femme. Il alla vers l’ermite penché
-toujours sur le sac, et, le touchant légèrement à l’épaule:
-
-—Je pense bien, l’ami, que vous allez laisser ce jambon, et cela sans
-vous faire prier.
-
-Barnabé releva la tête d’un mouvement plein de lenteur. Il mesura
-du coin de l’œil son adversaire, lequel, à vrai dire, était encore
-jeune,—quarante-cinq ans peut-être,—vigoureux d’aspect, mais petit et
-«_mal assis sur ses jarrets_,» comme on dit des boiteux dans le pays.
-Son inspection achevée, il grommela:
-
-—Molinier, je tiens cette aumône de votre femme et je ne la lâcherai
-point. Voilà.
-
-—Frère, en passant devant la _Chèvre-Double_, j’ai vu du monde
-assemblé et je suis descendu de la voiture. Alors, j’ai appris de la
-bouche de Tabarié l’histoire de l’ermite de Cavimont... Est-ce que vous
-voulez devenir voleur, vous aussi, ermite de Saint-Michel?
-
-Le jambon, pressé, moulu, trituré de toutes les façons, avait fini par
-entrer dans la besace, qu’il gonflait démesurément. Barnabé se passa le
-sac sur l’épaule; puis, sans autrement prendre souci des réclamations
-de Jacques Molinier, fit quelques pas pour sortir. Mais celui-ci
-s’élança, et, avant que le Frère pût s’échapper, referma violemment
-la porte de la maison. Il se planta vis-à-vis de l’ermite, la mine
-résolue, les poings serrés. Barnabé pâlit, ses sourcils hérissés se
-heurtèrent, sa barbe eut un frémissement, et tous les muscles de sa
-face horriblement tendus lui communiquèrent une expression de férocité
-qui me le rendit méconnaissable absolument.
-
-—Laissez-moi passer! articula-t-il d’autorité.
-
-—Mon jambon! riposta l’autre.
-
-—Jacques! Jacques! intervint la fournière, tendant des mains
-suppliantes.
-
-—Frère Barnabé! frère Barnabé! mâchonnai-je, pleurant.
-
-Nos deux hommes se regardaient dans le blanc des yeux et ne bougeaient
-point. Tout à coup l’ermite, qui avait laissé couler la besace à ses
-pieds, leva la main droite. Cinq doigts noueux, résistants comme
-l’acier, s’abattirent sur le gilet de Molinier. L’étoffe, trop vivement
-ramassée, poussa un cri, et la poitrine du paysan, atteinte par les
-ongles du Frère, rougit la chemise de quelques taches de sang.
-
-—Au secours! s’écria Gathon, ouvrant l’unique volet de la fenêtre, au
-secours!
-
-Jacques Molinier, rendu furieux par une attaque aussi brusque que
-violente, avait accepté la bataille, et, de ses deux bras vigoureux,
-souples comme des branches de châtaignier sauvage, étreignait
-énergiquement son ennemi. Barnabé, dont ce gnome robuste collé à ses
-flancs, par la compression qu’il exerçait sur sa poitrine, embarrassait
-la respiration, sentit subitement le souffle lui manquer; une seconde
-encore, et toute sa machine, prise de paralysie, s’affaissait sur le
-carreau. Il eut un bondissement formidable pour se dégager. Mais il
-étouffait toujours, n’ayant pas réussi à décrocher les tenailles qui
-lui avaient harponné les deux poumons et, en se faufilant jusqu’au cou,
-menaçaient de l’étrangler. D’instinct, mû par un élan désespéré de la
-vie qui se révolte, il se laissa tomber sur les dalles, et, avec son
-adversaire, qui ne se déprenait en aucune façon de ses habits, de sa
-chair, roula du seuil de la porte, où avait commencé la lutte, jusqu’à
-la margelle granitique du four. C’était épouvantable et hideux.
-
-—Au secours! glapissait Gathon, au secours!
-
-Soudainement, j’ignore par quel prodige de force ou d’adresse, Barnabé
-se trouva libre. La figure ensanglantée, la bouche ouverte pour
-ressaisir l’air qui lui avait fait défaut, il était là debout, nous
-dévisageant d’un regard stupide et cruel.
-
-—Mon homme, mon pauvre homme! gémit Gathon s’empressant vers son mari.
-
-Jacques Molinier, étendu sur le pavé, ne bougeait pas; sa tête, qui
-dans la chute avait porté sur le cendrier du four, laissait échapper
-des flots de sang par une blessure béante. Sous la lueur blafarde du
-_carel, e malin tonnelier_ paraissait livide. Était-il mort? Était-il
-évanoui?
-
-Je m’assis, les jambes ne me soutenant plus.
-
-Mais l’ermite ne paraissait avoir aucune envie de s’attarder dans la
-maison. Il rejeta son sac, toujours alourdi du jambon, sur son dos, me
-saisit au bras d’une main rude, et souleva le loquet de la porte.
-
-En ce moment, des voix retentirent au dehors. Avant que nous eussions
-tiré la porte à nous, elle s’ouvrit toute grande sous l’impulsion de
-cinquante bras.
-
-—Il a tué mon homme! il a tué mon homme! se lamentait Gathon, la face
-égarée.
-
-Elle désignait l’ermite à la multitude qui entrait.
-
-Barnabé, comme un taureau donnant des cornes, essaya de donner de la
-tête à travers la foule des voisins, cherchant à s’échapper. Mais il
-n’avait pas descendu trois marches du perron que, saisi par trente
-mains à la fois, harcelé de griffes de la tête aux pieds, après avoir
-laissé aller la besace de ses épaules, il dut se rendre à merci pour ne
-pas être écharpé.
-
-—Une corde! cria quelqu’un.
-
-L’ermite, harassé, haletant, la peau déchirée, l’habit en lambeaux,
-encore farouche mais écrasé par le sentiment de son impuissance,
-s’abandonna tout entier à la corde et ne proféra ni une plainte ni un
-mot.
-
-—A présent, moi, je m’en vas quérir les gendarmes, dit tranquillement
-un autre voisin.
-
-Cependant, on s’empressait autour de Jacques Molinier, qu’on avait
-relevé et assis sur une chaise. Moi, je promenais sur tout ce monde
-turbulent des regards où devaient se traduire mon hébétement ensemble
-avec mon désespoir. Allait-on me garrotter à mon tour? Effaré, je
-portai les mains à mon front, tâchant sans doute d’y retenir ma pensée
-qui fuyait, et dans une minute me livrerait sans défense à cette
-foule ameutée. Mon front était un bloc de glace. Tout d’un coup, je
-sentis mes yeux devenir froids aussi, et, je m’en souviens encore en
-frissonnant, j’eus l’impression bien nette, et d’autant plus terrible,
-de quelqu’un qui va mourir.
-
-—Je n’ai rien fait! je n’ai rien fait! râlai-je du ton dont j’eusse
-rendu le dernier soupir.
-
-Et je m’affaissai sur une marche du perron, non loin de Barnabé.
-
-Quand je repris connaissance, l’ermite était debout; la longue corde
-qui l’étreignait avait été déliée; seulement je vis quelque chose
-briller autour de ses poignets: c’étaient les menottes. Quatre
-gendarmes, accourus en toute hâte, l’entouraient. Un de ces hommes se
-retourna vers moi.
-
-—Allons, marche, vermine! me cria-t-il brusquement.
-
-—Je n’ai rien fait!... je n’ai rien fait!...
-
-Les sanglots étouffèrent ma voix.
-
-La multitude avait grossi, et nous dûmes traverser ces masses
-mouvantes, éclairées par les lueurs indécises de cent lanternes, au
-milieu des apostrophes, des rires, des vociférations et des hurlements.
-
-—Bonne nuit, Frère! nous cria Antonin Tabarié, comme nous défilions
-devant la _Chèvre-Double_.
-
- * * * * *
-
-Enfin, nous touchâmes le sommet de notre calvaire, le seuil de la
-prison de Saint-Gervais! Nous étions chez nous.
-
-L’escalier se perdait dans une tour humide et noire. Nous atteignîmes
-bientôt un palier assez spacieux. Un homme était là, la tige d’un
-_carel_ accrochée au bout des doigts.
-
-—C’est donc le jour des Frères aujourd’hui? dit ce personnage sinistre.
-
-Les gendarmes éclatèrent de rire.
-
-—Il paraît bien! répondit l’un d’eux.
-
-—Il y avait longtemps que nous guettions Barnabé, ajouta un autre.
-
-—Il porte plus d’un gros péché sur la conscience, continua un
-troisième.
-
-—Sans parler de M. Cœurdevache, de Saint-Pons, conclut le quatrième
-gendarme.
-
-Une lourde porte, ferrée de gros clous faisant saillie sur le bois, fut
-ouverte. On nous poussa; puis la porte, retirée vivement, se referma.
-
-Nous restâmes debout dans les ténèbres, consternés, écrasés, anéantis.
-Après avoir pleuré, sangloté, je poussai des cris. Je n’étais pas
-maître de ne pas crier. Soudain, une main me frôla. C’était évidemment
-la main de Barnabé. J’eus un frisson d’horreur.
-
-—Voulez-vous me laisser! lui dis-je, reculant.
-
-—Pauvre mignon! articula une voix attendrie.
-
-Et la main, qui avait tenté de me saisir, me caressa.
-
-En un trou de la muraille, un lampion brûlait dans un verre huileux. Un
-à un les objets, indistincts à mon entrée dans la prison, émergeaient
-peu à peu de l’obscurité: une cruche, de la paille, une escabelle de
-bois...
-
-J’ouvris plus grands mes yeux obscurcis par les larmes, et, devant
-moi, la mine inquiète, apitoyée, se dressa Venceslas Labinowski. Il
-m’embrassa. Dans mon affreuse détresse, je me laissai faire, je m’en
-souviens, avec une sorte de plaisir.
-
-—Comment, misérable, s’écria l’ancien Frère de Cavimont, s’adressant
-à l’ermite de Saint-Michel toujours silencieux, immobile, pétrifié,
-comment, vous avez osé mêler le neveu de M. le curé des Aires à vos
-aventures! Vous ne savez donc pas que cette peur est capable de le
-tuer! Pour une femme, j’ai volé les vases sacrés de mon ermitage
-et les ai vendus à des juifs; mais jamais il ne me fût venu l’idée
-d’assassiner un enfant, et vous assassinez celui-ci, bête brute que
-vous êtes!...
-
-Venceslas ne put se tenir de m’embrasser de nouveau.
-
-—Ne pleure pas, mon cher mignon: tu ne passeras pas de longues heures
-en prison, va. Demain matin, le brigadier de gendarmerie viendra, il
-est l’ami de M. le curé de Saint-Gervais, il connaît même ton oncle,
-je crois, et, sois tranquille, tu sortiras d’ici et retourneras aux
-Aires...
-
-Il arrêta sur Barnabé des regards chargés d’une colère terrible.
-
-—Voyons, vous qui ne cessiez de m’injurier ce matin dans la rue,
-allez-vous me dire ce que vous avez fait, pour que je sache jusqu’à
-quel point vous avez exposé ce pauvre petit.
-
-L’ermite de Saint-Michel, fiché dans les dalles comme un pieu, ne
-bougeait ni pieds ni langue. Labinowski, incapable de se contenir,
-l’agrippa aux épaules et le secoua à le renverser.
-
-—Je suis perdu, frère Venceslas, bredouilla-t-il.
-
-—Je l’espère bien!
-
-—Oh! Frère, mon brave frère Venceslas!...
-
-Il pleura abondamment.
-
-—Est-il lâche, cet animal! s’écria Venceslas exaspéré... Je vous
-demande ce que vous avez fait?
-
-—J’ai tué Jacques Molinier.
-
-—Vous... avez... tué?...
-
-—Quand je pense que c’est pour un jambon...
-
-—Et le neveu de M. le curé était là?
-
-—Oui.
-
-—Mais il n’a pas trempé dans cette horreur, je suppose?
-
-—Oh! non.
-
-—Cher enfant! murmura Labinowski avec un soupir de soulagement.
-
-Il se tourna vers moi et me sourit.
-
-—Alors, Jacques Molinier est mort? s’informa-t-il.
-
-—Je le crains. Il s’est fendu la tête en tombant.
-
-—Eh bien! voilà le plus joli coup de votre vie, et si votre affaire
-avec M. Cœurdevache était embrouillée, celle-ci est claire comme le
-jour...
-
-—Quoi? demanda stupidement Barnabé.
-
-—Parbleu! en vous voyant entrer ici, j’ai bien compris que nous
-voyagerions ensemble jusqu’à Brest ou à Toulon. Mais puisque vous
-poussez les choses, vous, jusqu’à ce que mort s’ensuive, je vois que
-nous n’irons ensemble que jusqu’à Montpellier.
-
-—Vous me laisserez?
-
-—Certes!
-
-—Où donc, frère Venceslas?
-
-—Ecoutez, imbécile. De Saint-Gervais, on nous mènera ensemble et en
-voiture, s’il vous plaît, jusqu’au Palais-de-Justice, à Montpellier. Là
-on nous jugera, et, après le jugement, tandis que moi, je prendrai la
-route du bagne, vous, toujours en voiture, vous irez sur l’Esplanade,
-où un monsieur bien habillé vous dira deux mots à l’oreille.
-
-—Pourquoi faire? balbutia l’ermite, hébété.
-
-—Pour vous couper le cou, scélérat!
-
-Barnabé, qu’une tension nerveuse extrême, une sorte de tétanos
-momentané, avait maintenu debout, raide, inflexible comme une barre de
-fer, sentit fléchir ses genoux. Pour ne pas tomber, il s’appuya sur
-le bras de Venceslas. Celui-ci le conduisit vers une botte de paille
-étalée en un coin, et, sans le soutenir autrement, ainsi qu’une masse,
-le laissa s’affaisser sur le carreau. Le Polonais éprouvait je ne sais
-quel amer et profond dégoût.
-
-Cependant, Barnabé, dont une catastrophe aussi subite qu’inattendue
-avait pour ainsi dire paralysé le cerveau, sentit la lumière de la
-pensée s’y infiltrer peu à peu; sa langue incontinent se délia.
-
-—Que deviendra Félibien? marmotta-t-il, que deviendra mon Félibien?...
-Moi qui ne travaillais que pour lui!... Sachant trouver de l’ouvrage,
-je lui aurais gagné, à force de peine un magasin aussi beau que celui
-de M. Briguemal, à Béziers... Maintenant tout est fini: je suis pris,
-et, puisque j’ai tué Jacques Molinier, il faudra bien que la justice
-me tue. Chacun son tour, l’honnête homme comme celui qui ne l’est
-pas!... Ah! mon Dieu! moi qui suis si méritant aux yeux de toute la
-contrée, pour la bagatelle d’un jambon!... Aussi pourquoi Molinier
-est-il retourné de Mèze, près de la mer! D’abord, je suis vif de mon
-naturel... J’ai poussé mon ennemi, et le malheur est arrivé tout
-seul... Etre en prison, moi, Barnabé Lavérune, ermite de Saint-Michel,
-qui suis allé une fois à Saint-Jacques de Compostelle et deux fois à
-Rome pour voir le saint-père et lui faire mes compliments!...
-
-—Tiens, j’y suis bien, en prison, moi, Venceslas Labinowski, ermite de
-Notre-Dame de Cavimont...
-
-—Vous, c’est différent...
-
-—C’est cela, moi, je suis un brigand de la Calabre, comme vous dites;
-mais vous, vous êtes un petit Saint-Jean qu’il faudra placer dans une
-niche... Nous verrons devant la cour d’assises...
-
-—La cour d’assises?
-
-—Nous verrons, devant la cour d’assises, lequel de nous deux il
-conviendra de canoniser... Le brigadier de gendarmerie, durant la
-visite qu’il m’a faite cette après-midi, m’a longuement entretenu de
-vos fredaines; il les connaît toutes.
-
-—Toutes? gémit Barnabé, courbant le front.
-
-—Du reste, qu’a-t-on besoin de revenir sur tous les tours que vous
-avez joués pour vous condamner, l’assassinat de Jacques Molinier
-suffira bien.
-
-—Il suffira?
-
-—Et vous irez embrasser M. le bourreau.
-
-—M. le bourreau? répéta le Frère, dont une terreur écrasante
-bouleversait de nouveau les idées.
-
-—Oui, M. le bourreau, répéta énergiquement Venceslas Labinowski.
-
-Barnabé, terrassé par ce coup de massue, s’étendit de tout son long,
-les quatre membres inertes, les yeux morts, vitreux, la bouche
-contractée par un intraduisible désespoir. Il se retourna brusquement,
-enfouit son visage dans la paille profonde et recommença ses sanglots,
-pareils à des hurlements.
-
-Ce campagnard effronté, volontaire, cynique, violent jusqu’à la
-férocité, était vaincu. La structure puissante de sa machine, bâtie
-à chaux et à sable, arc-boutée des muscles d’un centaure, avait fait
-jusqu’ici toute l’audace de l’ermite, et, cette audace mise à néant
-par une défaite imprévue, il ne lui restait plus aucun ressort. Les
-sentiments qui, même quand le monde entier l’écrase, restent l’honneur
-de la nature humaine, en affirmant chez elle la prédominance d’un
-principe indestructible, divin: la fierté, le courage, cette noblesse
-de l’attitude, preuve manifeste qu’il ne dépend pas des hasards de la
-vie de nous abaisser jusqu’au niveau de la brute, étaient inconnus de
-Barnabé. Venceslas Labinowski, malgré les crimes qui le chargeaient,
-soit par quelque finesse de son organisme, soit par quelque culture
-dont autrefois dans son pays il avait enrichi son esprit, percevait la
-pleine sensation de sa dignité. Mais le Frère de Saint-Michel était
-le paysan grossier, avide seulement d’argent et de mangeaille, sourd
-aux voix élevées de l’âme, courageux tant qu’il avait été le plus
-fort, amoindri, déprimé, bas, abject, dès qu’une force supérieure, le
-saisissant au collet, lui faisait ployer les genoux.
-
-—Pétiot, mon pétiot, barbouilla-t-il, m’appelant.
-
-Je m’approchai.
-
-—Il ne m’arrivera rien de bon, mon pétiot, je le crains. Mais
-tu sauveras mon trésor de Saint-Michel pour Félibien, n’est-il
-pas vrai?... Oh! je demande bien pardon à ton oncle, à Marianne
-pareillement... Va, je ne t’aurais pas amené avec ta soutane et ton
-surplis, si j’avais su... Tu recommanderas à ton oncle de lever le
-troisième pavé de la sixième rangée, dans ma chambre de Saint-Michel...
-Mon ermitage si joli, il faut le quitter, je ne le verrai plus!... Et
-Baptiste? Je pense qu’on le nourrit bien à la Gendarmerie... Sous ce
-troisième pavé, M. le curé découvrira ma cachette, puis tout au fond,
-en un recoin, sous un tas de feuilles sèches, un long bas plein comme
-un œuf. Il y a sept mille neuf cent nonante-trois francs huit sous.
-Quelle fortune, Jésus-Seigneur!... C’est comme ça...
-
-Il s’interrompit, se redressa sur son séant, puis se fouilla. Un éclair
-fugitif de vie illumina ses yeux éteints, quand le bout de ses doigts
-toucha le fond de son gousset. J’ouïs un léger bruit de monnaie.
-
-—Tiens, mon fillot, reprit-il me tendant quelques menues pièces
-blanches, voici six francs douze sous, tout ce qui me reste de mes
-quêtes et de mes ventes. Justement ça complète les huit mille francs de
-Félibien... Tu donneras cette somme à ton oncle, et tu lui diras que,
-pour tout le bien que je t’ai fait pendant qu’il buvait les eaux de M.
-Anselme Benoît, je ne lui réclame qu’une grâce: c’est de veiller à ce
-que mon Félibien ait tout mon magot, à ce qu’il n’en revienne pas un
-denier à la justice. Je pense bien qu’ayant pris l’homme, elle n’a pas
-besoin de lui voler le sac de ses économies, la justice!... Pour mes
-malheurs d’aujourd’hui, tu n’en parleras ni aux Combal, ni aux Garidel,
-ni à Braguibus, ni à Baptiste...
-
-Sans mot dire, je reçus l’argent de Barnabé.
-
-—Alors, vous ne gardez pas un sou? lui demanda Venceslas.
-
-—A quelles fins, mon Dieu?
-
-—Pour vous procurer des douceurs dans les prisons de Montpellier,
-avant le jugement... Moi, je conserve en poche soixante francs.
-
-—Le magot de frère Pastourel, de Saint-Sauveur, sans doute?
-
-—La fin du magot, hélas!... Une chose me console, c’est que j’ai pu
-laisser une avance à Catherine... Qui sait si je ne parviendrai pas, un
-jour, à la rejoindre!... Enfin... Pourvu qu’on ne me fouille pas, du
-reste!...
-
-Il s’arrêta, puis se passa la main sur le front comme pour chasser des
-pensées pénibles.
-
-—Barnabé, reprit-il, gardez quelques sous, je vous le conseille.
-
-—Je n’ai besoin de rien, répondit l’ermite d’une voix accablée.
-
-—Dans ce cas, attendez-vous à tirer plus d’une fois la langue de faim,
-surtout de soif.
-
-—Et si je n’y allais pas, dans vos prisons de Montpellier! s’écria le
-Frère, se plantant debout et gesticulant avec fureur.
-
-—Comment ferez-vous pour ne pas y aller?
-
-—Et si je leur glissais dans les doigts, à ces gendarmes du
-gouvernement! vociféra-t-il.
-
-Venceslas lui cingla la face d’un rire ironique, cruel, impitoyable,
-haussa dédaigneusement les épaules, et, se retournant vers moi:
-
-—Mignon, me dit-il de sa voix si affectueuse de la _Grappe-d’Or_,
-avec de la paille je vais t’arranger un petit lit près de moi. Tu
-dormiras, et cette affreuse nuit passera plus vite... Demain matin
-viendra le brigadier de gendarmerie. C’est un brave homme, malgré son
-métier. Je te le promets, il te conduira lui-même chez M. le curé de
-Saint-Gervais, qui prendra soin de toi...
-
-En me consolant ainsi, Venceslas, qui avait enlevé plusieurs brassées
-de paille, m’accommodait une couchette le long du mur. Il me saisit une
-main.
-
-—Dieu! s’écria-t-il, quelle fièvre!
-
-Il m’embrassa sur le front, et, me sentant mourir, après m’être
-suspendu au cou de Venceslas, qui, j’ai quelque honte à l’avouer, était
-redevenu mon Venceslas de Bédarieux, je me couchai sans dépouiller ni
-ma calotte, ni ma soutanelle, ni mon surplis.
-
-J’ignore combien de temps je demeurai encore les yeux ouverts,
-regardant la lune, dont les rayons venaient de frapper les barreaux
-d’une haute fenêtre percée juste en face de moi. J’aurais pu
-compter des milliers d’étoiles tremblotant dans un ciel tranquille.
-Etaient-elles heureuses, ces étoiles, libres là-haut dans l’espace
-infini! Venceslas s’arrangea une place à mes pieds et s’y étendit,
-m’ayant souri une dernière fois.
-
-J’éprouvais de temps à autre comme des suffocations, des envies
-irrésistibles de pleurer. Ces convulsions de la peur et du désespoir,
-malgré que j’en eusse, me tenaient éveillé. Pourtant, il était des
-minutes où je me sentais rassuré, où je parvenais à fixer ma pensée
-haletante sur le bonheur qui m’attendait, le lendemain matin, quand le
-brigadier de gendarmerie, convaincu de mon innocence, me remettrait aux
-mains de M. le curé de Saint-Gervais. De quel élan je volerais vers les
-Aires, vers Lunel, si Marianne n’était pas de retour d’Eric!
-
-Un moment, je me trouvai amené, par mon extrême fatigue, à cet état
-indécis où l’intelligence se noie, où l’âme et le corps, de conserve,
-vont s’abîmer dans le sommeil...
-
-—Et Baptiste? et Baptiste? cria-t-on près de moi.
-
-J’eus un redressement galvanique.
-
-Qui donc avait parlé?
-
-C’était Barnabé. Il allait à travers la prison, tenant dans ses mains
-la corde blanche, à nœuds solides, qui lui ceignait les reins, et dont
-les bouts flottants se confondaient avec son chapelet. Evidemment le
-Frère détachait son vêtement et, comme moi, se disposait à se coucher.
-
-Venceslas ronflait bruyamment. Je me renversai sur la paille et
-m’endormis les poings fermés.
-
- * * * * *
-
-Après plusieurs heures d’un repos inquiet, agité, fiévreux, quelque
-chose m’effleura le visage. Peut-être une nouvelle caresse de Venceslas
-Labinowski. Non, l’aile d’une hirondelle qui m’avait frôlé légèrement.
-J’en vis une, deux, trois, dix, volant à travers la prison, comme des
-fleurs blanches et noires entraînées dans un tourbillon. Les premières
-clartés de l’aube blanchissant les murailles, je pus distinguer, bâti
-au-dessus de ma tête, contre une poutrelle vermoulue, un nid d’où
-sortait une queue fourchue.
-
-Mes yeux, en quête à travers l’espace, s’arrêtèrent à la grande fenêtre
-sans vitres, obstruée de tiges de fer entre-croisées. Quelle était
-cette forme longue accrochée aux barreaux? Oh! c’était Barnabé! Éveillé
-avant moi, il se hissait sur la pointe des orteils pour respirer
-l’air frais du matin et jouir du spectacle de la rue. Il n’avait pas
-son chapeau sur la tête, et le vent, d’ordinaire assez vif aux pays
-de montagnes, soulevait ses cheveux gris, en éparpillait les mêches
-pointues de toutes parts.
-
-Quelle immobilité! Peut-être le Frère suivait-il de l’œil les
-gendarmes, qui se dirigeaient vers le clocher et tout à l’heure
-allaient entrer ici. Soudain il me parut, le jour grandissant toujours
-davantage, que les pieds de l’ermite ne touchaient pas le sol.
-
-Je me mis debout...
-
-Je m’approchai pour voir... Horreur!... Il s’échappa de ma poitrine un
-cri terrible; puis je reculai d’épouvante, appelant:
-
-—Venceslas! Venceslas!
-
-—Eh bien? demanda celui-ci, réveillé en sursaut.
-
-Je bondis à la porte de la prison, et, frappant avec fureur, je criai
-désespérément, comme chez Gathon Molinier:
-
-—Au secours! au secours!
-
-L’homme qui, la veille, tenait la lampe de cuivre devant les gendarmes,
-ouvrit un petit judas.
-
-—Qu’est-ce que vous voulez, vous autres? demanda-t-il.
-
-—Le frère Barnabé s’est pendu, lui répondit Labinowski froidement.
-Vite, portez un couteau pour couper la corde.
-
-Le geôlier, lequel était en même temps sonneur et sacristain de la
-paroisse, occupait un logement sur le palier de la prison. Il entra
-chez lui et reparut tout de suite, un énorme couteau de cuisine à la
-main.
-
-Quand le bonhomme, ayant fait sauter les verrous, entra, suivi
-de sa femme à moitié vêtue, il était pâle comme un linge. Songez
-donc, pareille catastrophe ne s’était évidemment jamais produite à
-Saint-Gervais.
-
-—Que faut-il faire? que faut-il faire? répétait-il, la tête perdue.
-
-—Passez-moi le couteau, lui dit Venceslas avec un calme admirable, et
-courez au galop prévenir le brigadier de gendarmerie. Moi, je me charge
-de décrocher mon confrère et de lui donner les premiers soins.
-
-L’honnête geôlier partit comme une flèche.
-
-Quand le bruit de ses pas eut cessé de retentir sur les marches de
-pierre de taille, l’ancien ermite de Cavimont, d’une voix câline,
-insinuante, émue, dit à la femme du sonneur:
-
-—Brave personne, dépêchez-vous d’aller, rue de l’Espinouse, chez le
-médecin, car, pour sauver le pendu, il faut le saigner tout de suite,
-et ce n’est pas mon métier.
-
-A peine la naïve geôlière, en imbibant son mouchoir de ses larmes, se
-fut-elle éloignée à son tour, que Venceslas Labinowski, rayonnant, me
-prit dans ses bras, m’embrassa et disparut...
-
- * * * * *
-
-Que fis-je dans la prison de Saint-Gervais, durant les éternelles
-minutes que j’y passai tout seul avec Barnabé, dont la face violacée,
-hideuse, où se lisaient les convulsions d’une horrible agonie, m’avait
-rempli d’un effroi à me rendre fou? Je ne saurais le dire. Je ne
-me souviens ni de l’arrivée des gendarmes, ni des reproches qu’ils
-adressèrent sans doute au geôlier, coupable d’avoir laissé s’évader
-Venceslas, ni des efforts qu’on dut tenter pour rappeler à la vie
-l’ermite de Saint-Michel. Vraisemblablement la méningite qui, dans
-quelques instants, allait bouleverser ma pauvre tête et me retenir
-plusieurs semaines dans un lit au presbytère de Saint-Gervais,
-m’envahissait déjà le cerveau et ne me permettait aucune perception
-bien distincte.
-
-On m’a raconté depuis que, dans mon trajet du clocher à la cure de
-Saint-Gervais, je balbutiais à chaque pas:
-
-—Je veux retourner chez mon oncle... Je veux retourner chez mon
-oncle... J’ai peur de Barnabé... J’ai peur...
-
-
-FIN DU LIVRE TROISIÈME
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-Je ne restai pas moins de trois semaines à Saint-Gervais. Enfin mon
-oncle, arrivé la veille des Pyrénées, vint me chercher, et le médecin
-de la rue de l’Espinouse, dont j’ai oublié le nom, pas plus que M.
-Anselme Benoît, lequel, en cette circonstance, me témoigna la plus vive
-affection, ne s’y opposant, nous partîmes pour les Aires.
-
-Il faisait une journée de mai douce, tempérée, suave. Le cheval des
-Garidel traînait la carriole, où nous étions entassés pêle-mêle: mon
-oncle, Marianne, Liette, qui avait voulu être du voyage parce que
-Simonnet en était, M. Combal, attaché à ses chers enfants à ne pouvoir
-plus s’en déprendre, moi enfin. Devant nous, allait M. Anselme Benoît,
-éclairant la route avec sa mule fringante, magnifiquement caparaçonnée.
-Derrière, fermant la marche, venait Braguibus chevauchant Baptiste,
-retiré depuis peu de la fourrière et gravissant la montée des
-_Treize-Vents_ à petits pas.
-
-Mon oncle, à qui les eaux d’Amélie avaient procuré du soulagement, bien
-qu’il se reprochât certainement de m’avoir confié à Barnabé, paraissait
-tout heureux. Il ne hasarda pas un mot sur l’ermite.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, fut célébré le mariage de Simonnet Garidel avec Juliette
-Combal. La cérémonie eut lieu avec toute la pompe possible. C’est
-moi qui assistai mon oncle à l’autel, revêtu de mes jolies nippes
-sacerdotales, que Marianne, en vue de la cérémonie, avait fait remettre
-en état. J’étais content, et cela me donna des forces. Je dois avouer
-pourtant qu’à l’Élévation, quand j’entendis le fifre de Braguibus,
-autorisé à mêler, lui aussi, sa note joyeuse à la fête, je reçus un
-tel coup que je sentis comme si le cœur me manquait. Cette musique me
-rappelait trop Saint-Michel, Barnabé, le drame poignant où j’avais
-failli périr.
-
-Du reste, cette mélopée matrimoniale fut le dernier élan, comme
-qui dirait le chant du cygne de Braguibus. Le dimanche d’après,
-en effet, aux vêpres, mon oncle, avant de donner la bénédiction
-du Saint-Sacrement, annonça à ses ouailles assemblées qu’avec
-l’agrément de Monseigneur il venait de nommer Jean Maniglier ermite de
-Saint-Michel, en remplacement de Barnabé Lavérune, «_dont la paroisse
-devait oublier la vie et surtout la mort_.»
-
-Au même instant, Braguibus, ses membres grêles ensevelis dans un
-vaste froc de bure, un bourdon neuf et brillant à la main, sortit
-de la sacristie. Il s’avança vers le chœur à pas comptés, déposa en
-_ex-voto_ son fifre sur le maître-autel, à la porte du tabernacle, puis
-s’agenouillant, selon l’usage, récita: «_Je me confesse_....»
-
-Mon oncle, alors, lui adressa quelques paroles sur la Confrérie des
-Frères libres de Saint-François. Il rappela que Saint-Michel avait
-connu des ermites qui non-seulement furent des sujets d’édification
-pour la paroisse des Aires, mais pour toute la vallée d’Orb. Il
-anathématisa Barnabé Lavérune, lequel, ayant manqué de donner la mort
-à Jacques Molinier, de Saint-Gervais, dont la blessure heureusement se
-trouvait cicatrisée aujourd’hui, en était arrivé à désespérer du ciel
-et à s’ouvrir de ses propres mains les portes de l’enfer. Enfin il
-lança la malédiction divine contre le frère Venceslas Labinowski, de
-Notre-Dame de Cavimont, ce criminel endurci...
-
-«Si ce malheureux, dit-il, est parvenu, par la ruse, à fuir la justice
-des hommes, il ne réussira pas à éviter le jugement de Dieu.»
-
-Durant cette instruction, Braguibus ne cessa de pleurer à chaudes
-larmes, et de se frapper la poitrine en répétant: «_C’est ma faute,
-c’est ma faute, c’est ma très-grande faute!..._»
-
- * * * * *
-
-—Et Félibien? va me demander le lecteur.
-
-—Félibien Lavérune n’avait eu garde, en apprenant la mort de son père,
-de demeurer à Moret, «_département du Jura_.» Il était accouru, avait
-palpé le magot enfoui sous «_le troisième pavé de la sixième rangée_;»
-puis, ayant vendu Baptiste à Braguibus, entiché de l’ermitage de
-Saint-Michel, était reparti allégrement.
-
-Félibien Lavérune est établi depuis longtemps; il possède un magasin
-qui laisse bien loin derrière lui, par le luxe de l’étalage et
-l’abondance des marchandises, la pauvre boutique de M. Briguemal, de
-Béziers, objet des convoitises de son père l’ermite. La devanture de
-cet établissement magnifique, qui se développe sur une façade de quinze
-mètres au moins, est surmontée de cette enseigne triomphante:
-
- AU MOUVEMENT PERPÉTUEL.
-
- _Félibien Lavérune, horloger de 1^{re} classe._
-
-—Où donc? où donc?
-
-—A Lyon, cher lecteur, à Lyon, rue Mercière.
-
-—A Lyon! est-ce possible?
-
-—Dieu! si Barnabé vivait!...
-
-
-Libourne, septembre 1872.—Paris, octobre 1873.
-
-
- FIN
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Barnabé, by Ferdinand Fabre
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNABÉ ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Barnabé, by Ferdinand Fabre.
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Barnabé, by Ferdinand Fabre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Barnabé
-
-Author: Ferdinand Fabre
-
-Release Date: February 11, 2016 [EBook #51179]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNABÉ ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="limit">
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="transnote p4">
-<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p>
-<p class="ptn">&mdash;Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-<p class="ptn">&mdash;On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur;
-l’image a été placée dans le domaine public.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 xlarge">BARNABÉ</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p>
-
-
-<p class="pc4 mid">OUVRAGES</p>
-
-<p class="pc">DE</p>
-
-<p class="pc large font1"><i>FERDINAND FABRE</i>.</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<table id="tad" summary="advert">
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdl">LES COURBEZON</td>
- <td class="tdr">1 vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdc1">(ouvrage couronné par l’Académie française.)</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdl">JULIEN SAVIGNAC</td>
- <td class="tdr">1 vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdl">MADEMOISELLE DE MALAVIEILLE</td>
- <td class="tdr">1 vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdl">LE CHEVRIER</td>
- <td class="tdr">1 vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdl">L’ABBÉ TIGRANE</td>
- <td class="tdr">1 vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">LE MARQUIS DE PIERRERUE:</td>
- <td class="tdl">&mdash;LA RUE DU PUITS-QUI-PARLE</td>
- <td class="tdr">1 vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdc">&mdash;&mdash;<span class="vh">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</span>&mdash;&mdash;</td>
- <td class="tdl">&mdash;LE CARMEL DE VAUGIRARD</td>
- <td class="tdr">1 vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdl">BARNABÉ</td>
- <td class="tdr">1 vol.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<hr class="d2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p>
-
-<h1 class="p4">BARNABÉ</h1>
-
-<p class="pc4">PAR</p>
-
-<p class="pc2 large">FERDINAND FABRE</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/logo.jpg" width="200" height="261"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc large">PARIS</p>
-<p class="pc mid">E. DENTU, ÉDITEUR</p>
-<p class="pc mid font2"><i>Libraire de la Société des Gens de Lettres</i></p>
-<p class="pc">PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE D’ORLÉANS</p>
-
-<hr class="d3" />
-
-<p class="pc">1875</p>
-<p class="pc reduct">Tous droits réservés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a><br /><a name="Page_v" id="Page_v">[v]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 mid"><i>Je dédie ce livre</i></p>
-<p class="pc2"><i>à</i></p>
-<p class="pc1 font1 elarge"><i>HECTOR MALOT,</i></p>
-<p class="pc2"><i>Comme un témoignage de mon amitié.</i></p>
-<p class="pr2 p4 font2 mid"><i>FERDINAND FABRE.</i></p>
-<p class="p4"><i>Septembre 1874.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[vi]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 elarge">TABLE DES MATIÈRES.</p>
-
-<table id="toc" summary="cont">
-
- <tr>
- <td> </td>
- <td class="tdr"><span class="small">Page</span></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">PRÉAMBULE</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">LIVRE PREMIER——<i>LA COMÉDIE</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">I.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_7">7</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">II.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_16">16</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">III.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_29">29</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">IV.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_40">40</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">V.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VI.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_60">60</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VII.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VIII.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">IX.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">X.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">LIVRE DEUXIÈME—<i>L’IDYLLE</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">I.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_117">117</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">II.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_129">129</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">III.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">IV.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_156">156</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">V.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VI.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VII.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VIII.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">IX.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">X.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_233">233</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">LIVRE TROISIÈME—<i>LE DRAME</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">I.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_249">249</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">II.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">III.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_274">274</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">IV.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_286">286</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">V.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_301">301</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VI.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_316">316</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VII.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_329">330</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VIII.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_343">343</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">IX.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_358">358</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">X.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_377">377</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">CONCLUSION</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_399">399</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 elarge">BARNABÉ</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<h2 class="p4 large font1"><i>PRÉAMBULE</i></h2>
-
-
-<p class="p2">...C’est une chose désolante! On m’écrit du Midi
-qu’un à un les ermitages se ferment, que les ermites,
-besace au dos, quittent leurs chapelles solitaires et
-qu’on ne les voit plus revenir. Les ordres sont-ils partis
-de la préfecture ou de l’évêché? Des deux côtés à la
-fois, pense-t-on. Quel dommage! Ah! le pittoresque,
-cette richesse de nos contrées, va perdre singulièrement!</p>
-
-<p>Mon Dieu, je sais bien que les <i>Frères libres de
-Saint-François</i>, comme aimaient à se faire appeler
-les membres de cette corporation absolument laïque,
-avaient à la longue infiltré dans la pratique de la règle
-plus de liberté qu’il ne convenait. Par exemple, il était
-peu édifiant, à Bédarieux, de voir, le lundi, jour de
-marché, les ermites des montagnes voisines sortir du<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span>
-cabaret de la <i>Grappe-d’Or</i> en titubant, en se bousculant,
-en vociférant, puis regagner, à la nuit, leurs demeures
-isolées en décrivant des zigzags ridicules dans
-la poussière des chemins...</p>
-
-<p>Mais puisque ces frocards grotesques, qu’on regardait
-s’en aller «<i>dodelinant de la tête et marmottant
-de la bouche</i>,» ne scandalisaient en aucune façon nos
-populations méridionales, qui ne confondirent jamais
-les détenteurs des ermitages avec les curés des paroisses,
-pourquoi leur enlever violemment ces moines
-fantaisistes, sans caractère religieux véritable, recrutés
-dans les fermes, non dans les séminaires, paysans dans
-le fond, nullement prêtres, et capables, quand la besogne
-pressait aux champs, de manœuvrer pour le premier
-venu ou la serpette dans la vigne, ou la gaule
-dans l’olivette, ou la faucille dans les blés? Hélas! ils
-avaient leurs faiblesses, paraît-il, et ces faiblesses les
-ont perdus.</p>
-
-<p>Qui tiendra désormais les ermitages en état? Va-t-on
-laisser s’écrouler, à la cime de nos montagnes sourcilleuses,
-ces maisonnettes parfois si gaies, parfois si terribles,
-selon les dispositions gracieuses ou violentes
-du site, mais toujours si hospitalières et si charmantes?</p>
-
-<p>En décembre, étiez-vous surpris par la neige, chassant
-la grive parmi les genévriers de Camplong, ou le
-lièvre dans les pierrailles semées de thym de Lunas,
-vite vous couriez frapper à l’ermitage de Saint-Sauveur
-ou à celui de Notre-Dame de Nize, et vous étiez
-accueilli à bras ouverts. Quel feu flambant de ramures
-sèches de châtaigniers dans l’âtre, et quelles<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>
-santés à saint Hubert avec le vin quêté aux meilleurs
-endroits du pays! Pour les chiens, vous n’aviez pas à
-vous en occuper; cela regardait l’ermite, qui les caressait,
-les pansait s’ils étaient blessés, et les installait en
-un coin sur de la paille fraîche, une écuelle bien remplie
-sous le nez. Ces braves Frères libres de Saint-François,
-quel entrain, quelle verve et quels rires éclatants
-avec les chasseurs!</p>
-
-<p>Du reste, il était de tradition en nos Cévennes,
-quand le titulaire d’un ermitage venait à mourir, de
-lui donner pour successeur un homme «<i>gai et bien
-délibéré</i>.» Les curés exigeaient bien du candidat certaines
-garanties: il fallait qu’il fût réputé honnête
-par toute la contrée, qu’il pratiquât très ostensiblement
-la religion, qu’il fût célibataire ou veuf... Mais il avait
-beau réunir les conditions requises, si on lui connaissait
-l’esprit morose, il était impitoyablement rejeté.</p>
-
-<p>«Avant d’endosser l’habit de saint François, va-t-en
-apprendre à rire,» dit un jour Simon Garidel, maire
-des Aires, à un rustre mélancolique qui sollicitait en
-larmoyant son appui pour obtenir l’ermitage de Saint-Michel.</p>
-
-<p class="p2">Maintenant, un mot, au point de vue historique,
-sur nos ermites cévenols.</p>
-
-<p><i>La Confrérie des Frères libres de Saint-François</i>,
-qui vient de disparaître, était fort ancienne; les renseignements
-puisés aux meilleures sources en font remonter
-l’établissement dans nos pays au commencement
-du treizième siècle, à la guerre des Albigeois.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p>
-
-<p>Après le sac de Béziers, des reîtres, détachés des
-bandes de Simon de Montfort, s’éparpillèrent dans nos
-villages où, trouvant le vin bon, les femmes jolies, ils
-contractèrent des alliances et se fixèrent.</p>
-
-<p>Mais le mariage et le jus de nos vignes plantureuses
-n’eurent pas des douceurs égales pour tous ces guerriers
-vagabonds. On compta bon nombre de réfractaires.
-Ceux-ci, gens farouches, échappés sans doute
-des cloîtres, que le légat Pierre de Castelnau avait fait
-ouvrir à deux battants pour grossir les rangs des Croisés,
-une fois les hérétiques dépêchés par le fer et le feu,
-ne songèrent qu’à revenir à la vie paisible du couvent.
-A la cime de nos montagnes, qu’ils avaient couvertes
-de ruines, ils se bâtirent d’étroits sanctuaires, et d’autorité,
-sous le vocable d’«<i>ermites</i>», s’en impatronisèrent
-les maîtres. Ce fut seulement vers 1218, quand le
-concile de Latran eut reconnu solennellement l’Ordre
-des Franciscains, que nos Réguliers sans règle des
-Cévennes s’arrogèrent le nom pompeux de <i>Frères
-libres de Saint-François</i>.</p>
-
-<p>Après la mort de ces moines-soldats, comme nos populations
-enthousiastes goûtaient fort les pèlerinages,
-les abbayes sur le territoire desquelles on avait édifié
-ces chapelles rustiques, en prirent la direction souveraine,
-en y maintenant un frère-lai, lequel, veuf de
-toute onction sacerdotale, vivait au milieu des paysans,
-recevait leurs aumônes, et, aux termes de la Chronique,
-avait la mission expresse de les «<i>édifier</i>». La
-célèbre abbaye de Joncels pourvut, durant des siècles,
-à nos ermitages de la haute vallée d’Orb.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span></p>
-
-<p>A la Révolution française, éclipse totale des Frères
-libres de Saint-François; on n’en découvre la trace
-nulle part.</p>
-
-<p>Cependant, dès 1805, l’apaisement s’était fait dans
-les esprits, et le catholicisme, un moment aboli, ayant
-reparu triomphant depuis le Concordat, on parla, chez
-nous, de restaurer les pèlerinages aux chapelles votives.
-Les chapelles étaient bien demeurées debout;
-mais où retrouver les ermites? Le fait est que les curés
-des paroisses, heureux de céder à l’entraînement
-général, chargèrent des laïques pieux du soin de nettoyer
-les ermitages et de mettre ces sanctuaires, dédiés
-aux saints de la contrée, dans un état de décence qui
-permît d’y célébrer la messe, au jour marqué des processions.</p>
-
-<p>Jusqu’en 1819, ce furent ces honnêtes et dévots
-paysans&mdash;tantôt le maître d’école, tantôt le sacristain,
-quelquefois le maire lui-même du village&mdash;qui furent
-les ermites bénévoles de Saint-Michel des Aires ou de
-Notre-Dame de Cavimont.</p>
-
-<p>Mais vers cette époque, tout changea brusquement.
-Amnistiés d’avance par l’exaltation religieuse que, sur
-divers points de nos campagnes, la plantation des croix
-de Mission avait portée au paroxysme, quelques-uns
-des laïques affectés à l’entretien des ermitages, se réclamant
-de la tradition, osèrent revêtir l’habit monastique
-et ressusciter la corporation éteinte des Frères
-libres de Saint-François.</p>
-
-<p>En vain les desservants, effrayés d’une telle audace,
-en appelèrent-ils à l’autorité diocésaine; les<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>
-évêques, enfiévrés eux-mêmes par l’excitation devenue
-endémique, négligèrent de prendre une décision et finirent
-par fermer les yeux.</p>
-
-<p>C’est grâce à cette tolérance inouïe, qui prit sa
-source, nous en sommes convaincu, dans un sentiment
-respectable de propagande pieuse, que, durant quarante
-années, nous avons vu, dans tout le midi de la
-France, les Frères libres de Saint-François, rustauds
-masqués en Religieux, commettre toutes sortes d’exactions.
-Au lieu de se vouer exclusivement, ainsi que
-l’avaient fait les soldats de Simon de Montfort ou les
-frères-lais des abbayes, à la propreté des sanctuaires
-rustiques, ils quêtèrent partout pour vivre, et comme
-l’argent salit ceux qui n’ont pas l’âme assez haute pour
-le mépriser, nos ermites-paysans se vautrèrent dans
-l’ignominie.</p>
-
-<p>Certes, le clergé des campagnes, si méritant, si respecté
-au pays cévenol, tenta tous les moyens pour
-rendre les Frères libres plus dignes de l’habit qu’ils
-s’étaient indûment attribué. Rien n’y fit. L’homme
-de la terre resta, sous le froc, âpre, violent, purement
-instinctif comme sous le sarrau, et il n’a pas fallu
-moins que la gendarmerie pour délivrer la religion
-d’auxiliaires capables seulement de la compromettre et
-de la déshonorer.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 elarge">LIVRE PREMIER</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="pc4 elarge"><i>LA COMÉDIE</i></p>
-
-<h2 class="p4">I</h2>
-
-<p class="pch">M. Brémontier, mon maître d’école, me prouve qu’il a du nerf.</p>
-
-<p>Dans mon enfance, la haute vallée d’Orb, à elle
-seule, comptait six ermitages: Notre-Dame de Nize,
-Saint-Pantaléon de Boubals, Saint-Sauveur de Camplong,
-Saint-Raphaël de la Bastide, Saint-Michel des
-Aires et Notre-Dame de Cavimont. Trop jeune à dix
-ans pour être autorisé à suivre les processions qui, à
-certains jours de fête, au branle-bas de toutes les cloches
-de la ville, escaladaient nos rudes pics cévenols
-vers les chapelles votives, je me souviens encore avec
-quel étonnement ébahi je contemplais les Frères libres
-de Saint-François, soit que le frère Barnabé, envoyé
-par mon oncle, curé des Aires, vînt nous voir à la
-maison, soit que par hasard j’avisasse un de ses confrères
-dans la rue. Tout me charmait en eux: et le<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>
-miroir du bourdon, et les coquilles de la pèlerine, et
-la croix en laiton de l’énorme chapelet.</p>
-
-<p>&mdash;Frère, une image!... Je vous en prie, Frère, donnez-moi
-une image!</p>
-
-<p>Lui s’arrêtait court, tirait un rouleau de papier des
-profondeurs de ses grandes poches, le dépliait à mes
-yeux éblouis, découpait prestement un saint ou une
-sainte avec son couteau aiguisé comme un rasoir, et
-me remettait son cadeau en me demandant ma demeure
-et mon nom.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà notre maison, répondais-je levant la main.</p>
-
-<p>Souvent il me suivait, et ma mère reconnaissait sa
-générosité envers moi, tantôt par un long pli de saucisses,
-tantôt par une grosse tranche de jambon. Quelquefois,
-ayant feint de m’oublier, le finaud paraissait
-juste au moment où nous nous mettions à table, et,
-malgré mon père, un peu bien surpris de l’arrivée d’un
-pareil convive, ma mère lui indiquait un siége. Pauvre
-mère! pauvre mère!...</p>
-
-<p>J’avais fini par faire la connaissance presque intime
-des six ermites de la vallée; je savais leurs noms, et les
-jours de foire, bien sûr de les voir arriver tous les six
-pour quêter dans la foule, j’allais les attendre au
-pont de la rivière d’Orb, à l’entrée du faubourg Saint-Louis.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! frère Barnabé!... Hé! frère Venceslas!... Hé!
-frère Barthélemy!... Hé! frère Adon!... Hé! frère
-Agricol!... Hé! frère Gratien!... m’écriais-je, les appelant
-au fur et à mesure qu’ils passaient et battant
-joyeusement des mains.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span></p>
-
-<p>Combien de fois je fus admis à l’honneur de les soulager
-de leur besace encore vide ou à celui encore plus
-grand de marcher, tenant entre mes doigts la croix luisante
-de leur chapelet flottant! Mes camarades&mdash;des
-gamins ébouriffés&mdash;m’enviaient tant de préférences,
-et nous regardaient défiler, les yeux pleins de cette
-bonne grosse envie des enfants, d’où les luttes, les
-douleurs, les déconvenues de la vie n’ont pas encore
-chassé la naïveté.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il heureux! avaient-ils l’air de me crier avec
-une sorte de rage.</p>
-
-<p>En effet, j’étais heureux. Songez donc, être devenu
-l’ami des ermites, qui distribuaient des images, racontaient
-des histoires merveilleuses, et, au besoin, si mon
-gousset sonnait creux, pouvaient payer ma place à la
-<i>comédie</i>.</p>
-
-<p>Ah! la comédie!...</p>
-
-<p>Chez nous, tout spectacle, de quelque nature qu’on
-le suppose, s’appelait la comédie. Une représentation
-de <i>Sainte Geneviève de Brabant ou l’Innocence reconnue</i>,
-dans un vaste hangar de la rue du Moulin-à-l’Huile,
-comédie! Les tours de passe-passe d’un escamoteur
-ambulant dans une maison suspecte du quartier
-du Château, comédie! Un combat féroce entre des ours
-pyrénéens et nos terribles chiens-loups des Cévennes,
-sous la tente, au Planol, petite place située au bout de
-la grande rue, comédie, toujours comédie!</p>
-
-<p>A ces réunions bruyantes, les Frères libres de Saint-François
-n’avaient garde de manquer. Que de fois, je
-vis les têtes des ermites Barnabé Lavérune et Venceslas<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
-Labinowski, deux robustes gaillards, grands comme des
-peupliers de la rivière d’Orb, émerger au-dessus de la
-foule! Que de fois, j’entendis leurs éclats de rire détonner
-sur l’assistance pareils à des fanfares joyeuses! Que
-de fois je me sentis transporté par leurs applaudissements
-frénétiques, soit que Geneviève de Brabant eût
-fait faire une gentille cabriole à sa biche, soit que l’escamoteur
-fort habilement eût extrait sa muscade du
-nez d’un paysan tout ébaubi, soit que nos chiens,
-race obstinée et courageuse, eussent roulé sous le poteau
-du cirque l’ours, hurlant, ensanglanté, vaincu.</p>
-
-<p>Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites
-de la haute vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement
-me tenaient au cœur: Barnabé Lavérune, frère de
-Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski,
-frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la
-chose allait de soi. Ermite de Saint-Michel des Aires,
-petit village des bords de la rivière dont mon oncle était
-desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter chez
-nous. Depuis des années, il était comme une sorte de
-trait d’union ambulant entre le presbytère des Aires
-et notre maison de la rue de la Digue. Mon oncle avait-il
-besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf; sa
-gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen
-des environs, manquait-elle de pâtisseries:&mdash;«Barnabé!»
-lui criait-on.&mdash;Il partait. Du reste, il était le
-premier Frère libre de Saint-François que j’eusse vu.
-Puis il possédait un âne... oh! un âne! Il s’appelait
-Baptiste. Un jour, Barnabé eut la patience admirable,
-comme je m’entêtais à vouloir monter sur sa bête, de<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
-me faire faire le tour de la ville, tenant la bride de Baptiste
-à la main. Le brave homme!</p>
-
-<p>Les circonstances et les considérations de famille
-n’entraient pour rien dans l’affection que, dès longtemps,
-j’avais vouée au frère Labinowski. Je m’étais
-attaché à lui spontanément, charmé par la douceur de
-sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il
-n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images
-ni de médailles.</p>
-
-<p>Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux,
-je ne le quittais point d’une semelle, et lui,
-brusque, hautain, sévère, qui ne savait souffrir aucun
-enfant auprès de sa personne, me prenait par la main
-et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons
-petits dîners en un coin de la <i>Grappe-d’Or</i>, tandis
-que ma famille, inquiète, me cherchait par toute la
-ville!</p>
-
-<p>Comme il était Polonais et parlait assez mal le français,
-je rendais quelques menus services au frère Venceslas:
-il n’était pas rare, par exemple, que je l’aidasse
-à formuler ses demandes d’argent aux portes des riches
-où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût
-accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles
-d’aucune sorte. Il lui fallait de l’argent, rien
-que de l’argent. Il se disait le dernier rejeton d’une famille
-noble de son pays, et certainement sa tournure
-fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites
-pour donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions.</p>
-
-<p>Bien que je marchasse à peine sur mes onze ans, et<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>
-qu’il y eût quelque naïveté à m’abreuver de longs récits,
-cet homme ne tarissait pas avec moi sur ses aventures.
-Il avait fait la guerre en Pologne en 1831; s’était distingué
-au premier rang; avait traversé la Russie sur
-un chariot au milieu des tourbillons de neige et des
-bandes hurlantes de loups affamés; avait passé trois
-ans en Sibérie; s’était sauvé après avoir tué deux de
-ses gardiens; avait pu gagner la France, et le chanoine
-Kostka, arrière petit-neveu de saint Stanislas
-Kostka, de Pologne, aujourd’hui prêtre auxiliaire de
-Saint-Roch, à Montpellier, lui avait obtenu de monseigneur
-l’évêque l’ermitage de Notre-Dame de Cavimont...</p>
-
-<p>J’ai toujours pensé qu’en récitant à un enfant le long
-journal de sa vie, le frère Venceslas n’avait d’autre but
-que de s’exercer dans la pratique de notre langue,
-laquelle lui devenait, me disait-il, de première nécessité.</p>
-
-<p class="p2">Mais Barnabé, un peu marri sans doute de l’abandon
-où je le laissais les jours de foire et de marché, me dénonça
-à mes parents comme allant mendier aux portes
-avec l’ermite de Cavimont et poussant les choses jusqu’à
-tendre la main pour lui. Le coup était de bonne
-guerre, il porta. Mon père, furieux, me reconduisit
-lui-même chez M. Brémontier, le maître d’école avec
-qui je labourais péniblement les premières pages de
-l’<i>Epitome</i>, et me recommanda au chapitre.</p>
-
-<p>M. Brémontier, un sous-officier du premier empire
-échappé de la Bérésina,&mdash;pourquoi ne s’y était-il pas
-noyé avec tant d’autres!&mdash;n’avait pas besoin de stimulant,<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>
-quand il s’agissait de dauber ses élèves. Il me
-réprimanda de sa grosse voix bourrue. Puis, quand
-mon père fut sorti, décrochant un nerf de bœuf, jaune,
-desséché, noueux, qui pendait derrière la porte, il m’en
-asséna le long des épaules plusieurs coups qui me jetèrent
-à plat sur le carreau.</p>
-
-<p>&mdash;Cela t’apprendra! ricanait mon bourreau, cela t’apprendra!</p>
-
-<p>Cela ne m’apprit rien; car, un mois après, comme
-les souvenirs de cette scène s’étaient effacés, et que ma
-mère, indignée des brutalités du maître d’école, avait
-presque congédié Barnabé, première cause de mon
-malheur, je parvins à dépister la surveillance des
-miens et à me rendre bien en avant de la ville pour
-attendre Venceslas. Justement nous étions au 22 septembre,
-jour où se tient, à Bédarieux, la foire la plus
-belle, la plus populeuse de l’année. Evidemment, l’ermite
-de Cavimont ne pouvait manquer de passer bientôt
-sur la route d’Hérépian. Je me rasai dans un champ,
-au milieu d’une luzernière assez haute, derrière une
-haie épaisse, non loin de la grange de M. Lautrec, et
-j’attendis.</p>
-
-<p>Des paysans, des paysannes défilaient sous mon œil
-attentif, les hommes juchés royalement sur leurs montures,
-les femmes marquant la trace de leurs pieds nus
-dans les ornières du chemin. Je vis passer M. Combal,
-maire des Aires. Il se prélassait à califourchon sur un
-mulet noir magnifique et avait en croupe sa fille Juliette,
-toute fraîche et toute contente. Sa femme, la Combale,
-courbée sur un bâton tout défléchi par le service, cheminait<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span>
-péniblement à quelques pas. Pourquoi Juliette
-laissait-elle sa mère se fatiguer ainsi, au lieu de lui céder
-sa place et de marcher? Ah! mauvais cœur!... Sur
-un chariot attelé d’un gros cheval de labour, je remarquai
-le marguillier Simon Garidel avec son fils Simonnet.
-Il me parut que Simonnet faisait des signes à
-Juliette Combal et lui souriait, mais je n’en suis pas
-sûr absolument. Je reconnus encore bien des visages:
-entre autres celui de Jean Maniglier, dit <i>Braguibus</i>, le
-joueur de fifre, le sorcier, le chanteur... Ah! j’aperçus
-aussi M. Martin, curé d’Hérépian...</p>
-
-<p>On jasait avec animation. Deux fois, au milieu de
-phrases volubiles, je saisis au vol le nom de Venceslas.
-Que lui voulait-on? Je tendis l’oreille. Plus rien...</p>
-
-<p>Il allait sans doute arriver, le Frère que j’aimais tant!
-J’explorai la route d’un regard rapide. Là-bas, un
-groupe de jeunes gens s’avançaient en chantant. Je ne
-l’ai pas oublié, il était environ sept heures du matin,
-et le soleil, émergeant au-dessus des montagnes comme
-la gueule chauffée à blanc d’une fournaise, rougissait
-déjà les grands blocs granitiques du mont Caroux.&mdash;Mon
-Dieu! mon Dieu! mon Venceslas qui ne paraissait
-point.&mdash;Enfin le voilà! pensai-je, démêlant, dans
-les derniers lambeaux de la brume matinale, à quelque
-distance de ma luzernière, une longue silhouette couronnée
-d’un vaste chapeau.</p>
-
-<p>On s’approchait. Ciel! c’était Barnabé. Mon oncle,
-maigre et pâle, se tenait sur Baptiste, que son maître,
-armé d’une houssine, fouaillait impitoyablement à
-tour de bras. Je reconnus également le personnage qui,<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span>
-monté sur une mule aux yeux farouches, cheminait à
-côté de mon oncle. C’était M. Anselme Benoît, le médecin
-des Aires et autres lieux.</p>
-
-<p>Quand tout ce monde, parlant haut, frôla la haie
-qui me cachait, on devine si ma tête disparut dans les
-hautes herbes et si je retins ma respiration.</p>
-
-<p>&mdash;Ce Venceslas est un véritable brigand de la Calabre!
-s’exclama frère Barnabé de sa voix de basse profonde.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un scélérat digne de la corde! ajouta M. Anselme
-Benoît.</p>
-
-<p>&mdash;C’est pis que tout cela, conclut mon oncle, frère
-Labinowski est un sacrilége!</p>
-
-<p>Ils s’éloignèrent.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">II</h2>
-
-<p class="pch">Notre héros saigne du nez devant la statue de Paul Riquet,
-à Béziers.</p>
-
-
-<p>Je fus atterré. Qu’avait fait Venceslas, mon Venceslas?
-Je restai longtemps couché dans la luzerne, non que je
-redoutasse de me montrer,&mdash;Barnabé et mon oncle
-étant passés, je n’avais désormais plus rien à craindre,&mdash;mais
-je sentis tout à coup mes forces m’abandonner.</p>
-
-<p>Que reprochait-on au Frère de Notre-Dame de Cavimont?
-Quel était son crime? Dieu! moi qui étais l’ami
-de Venceslas, ne me trouverais-je pas confondu dans
-l’accusation qui pesait sur lui? Certes, les jours de
-foire, le curé des Aires, frère Barnabé, M. Anselme
-Benoît, quelquefois M. Combal, le maire, avaient
-l’habitude de venir à Bédarieux; mais, après le méchant
-coup de l’ermite de Cavimont, qui sait si ce n’était pas
-pour me juger qu’ils y venaient aujourd’hui? Tous<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>
-avaient un air indigné bien fait pour justifier mes appréhensions.</p>
-
-<p>La paralysie me gagnait les membres, et je me sentais
-la tête lourde. Un instant, il me sembla que la haie
-vive qui me séparait du chemin exécutait une sarabande
-folle autour de moi. Tout tournait: et la grange de
-M. Lautrec avec son pigeonnier bariolé de pigeons, et
-les longues rangées de mûriers de la Bastide, et le clocher
-de l’ermitage de Saint-Raphaël, dont, à travers les
-touffes épaisses des saules blancs, j’entrevoyais la toiture
-rouge, de l’autre côté de l’Orb.</p>
-
-<p>J’ignore combien de temps je passai dans cet état
-d’écrasante prostration. Oh! les peurs de l’enfance, qui
-les a oubliées! Mes terreurs obsédantes&mdash;il était évident
-qu’à mon insu j’avais dû tremper dans le forfait
-dont Venceslas s’était rendu coupable&mdash;finirent par
-avoir raison de ma pensée haletante, de mes nerfs malades,
-et je m’endormis, pelotonné dans ma luzernière
-comme un lapin que les chiens ont traqué,&mdash;quels
-chiens féroces que nos pensées!&mdash;et qui retrouve enfin
-son trou.</p>
-
-<p>Quand je revins à moi, la route d’Hérépian à Bédarieux
-se trouvait absolument déserte. Mes regards se
-portèrent au ciel. Le soleil avait marché à pas de géant,
-et remplissait la vallée tout entière de gerbes d’or à
-profusion. Qui sait? peut-être était-il tard déjà. Et
-personne pour demander l’heure! Je me passai la main
-sur le front, comme tout étourdi. Je pensai à ma mère,
-à mon père, qui en ce moment sans doute se mettaient
-à table avec mon oncle, Barnabé, M. Anselme Benoît...<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>
-Comment les aborder?&mdash;Si je partais pour Notre-Dame
-de Cavimont?&mdash;L’audace des enfants ne mesure pas
-les obstacles. Je me mis debout et, sans plus ample
-délibération, par un bond de jeune chevreau, je sautai
-sur le chemin.</p>
-
-<p>&mdash;Et que fais-tu donc là, toi? me cria une voix
-féroce.</p>
-
-<p>Je me retournai. O terreur! des broussailles de la
-haie je vis saillir le bicorne d’un gendarme.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne fais rien... je ne fais rien...</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu bien filer chez ton père, polisson, et
-laisser la justice tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;La justice!... la justice!...</p>
-
-<p>Je n’attendis pas qu’on me répétât le commandement,
-car on avait commandé. Par le sentier de la grange de
-M. Lautrec, je gagnai les bords de la rivière au pas de
-course, traversai vivement la passerelle sur l’Orb, franchis
-le petit bois du Cros tout d’une haleine, et rentrai
-dans la ville par le faubourg Trousseau.</p>
-
-<p>Comme je passais devant l’église Saint-Alexandre, les
-douze coups de midi sonnèrent à la grosse horloge du
-clocher.</p>
-
-<p class="p2">Sauf mon père, que ses travaux d’architecture retenaient
-souvent dans une vaste chambre au troisième,
-où il lavait à l’encre de Chine des plans que je trouvais
-admirables, quand j’entrai, tout le monde était assis
-autour de la table: mon oncle, le Frère, le médecin.
-Ma mère et Marion, notre bonne, vaquaient dans la
-cuisine aux derniers apprêts du repas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu cours donc toujours? me dit le curé des Aires
-voyant mon front ruisselant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez, mon oncle, les jours de foire...,
-balbutiai-je.</p>
-
-<p>Il m’embrassa et n’ajouta plus un mot.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! as-tu vu ton Venceslas aujourd’hui,
-pétiot? me demanda Barnabé en m’allongeant une tape
-amicale sur la joue.</p>
-
-<p>&mdash;J’étais au Planol tout à l’heure, répondis-je, esquivant
-la question, et comme ces hommes de la Catalogne
-ont perdu l’ours qui leur restait, cette après-midi
-on fera battre des ânes avec les chiens-loups de la
-montagne. Si vous voulez que j’amène faire battre
-Baptiste?</p>
-
-<p>&mdash;Est-il fou, cet enfant! s’écria le Frère: attacher
-ma bête au poteau et la laisser tranquillement dévorer!</p>
-
-<p>&mdash;Baptiste ruera pour se défendre comme les autres,
-dis-je.</p>
-
-<p>Mon père entra.</p>
-
-<p>Une fois la soupe dépêchée,&mdash;à Bédarieux, on la
-mange à midi,&mdash;chacun respira.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous, demanda mon père, si l’on a mis la
-main sur le Frère de Cavimont? Depuis ce matin, toute
-la ville est en rumeur à cause de lui.</p>
-
-<p>&mdash;La gendarmerie est à ses trousses, répondit mon
-oncle; mais elle ne l’a pas saisi.</p>
-
-<p>&mdash;Le saisira-t-elle? intervint M. Anselme Benoît.
-Je ne le crois pas. Venceslas Labinowski, qui a passé
-trois années en Sibérie, y dépista la police russe.<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>
-Comment n’échapperait-il pas à nos bons gendarmes?
-Ils sont si bêtes!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour ça, j’en réponds, interrompit Barnabé,
-éclatant de rire. On leur en fait voir de grises tout de
-même, à ces pauvres gendarmes. Et tenez, moi qui
-vous parle, une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache...</p>
-
-<p>Il s’arrêta court.</p>
-
-<p>&mdash;Une fois? interrogea mon oncle, arrêtant un
-regard sévère sur l’ermite de Saint-Michel... Cette aventure
-n’est pas à votre louange, et je vous invite à ne pas
-réveiller le souvenir de M. Cœurdevache, de Saint-Pons.</p>
-
-<p>Barnabé, subitement terrifié, laissa tomber son nez
-dans son assiette, et dévora, sans oser relever la tête,
-le bouilli de mouton que ma mère venait de lui
-servir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, reprit mon père, après un silence de
-quelques minutes, vous qui êtes renseignés, fixez-moi
-sur cette aventure, car on la raconte de mille façons.</p>
-
-<p>&mdash;Voici la vérité vraie, dit mon oncle.</p>
-
-<p>Et, ayant déposé avec précaution sa fourchette et son
-couteau, s’étant essuyé les lèvres par ce geste à la fois
-solennel et recueilli dont les ecclésiastiques contractent
-l’habitude à l’autel, il allait prendre son élan, quand
-M. Anselme Benoît, lui faisant un signe:</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde, monsieur le curé, vous êtes atteint
-d’une affection de la gorge qui, pour le moment, n’offre
-rien de grave, je le crois, mais qui vous condamne à de
-grands ménagements...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, mon ami..., hasarda le pauvre saint
-homme, pris brusquement d’une légère toux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez... vous voyez, s’écria le docteur, voilà
-une quinte! Quand je vous le disais!... Taisez-vous,
-je vous en prie, et au besoin je vous l’ordonne... Barnabé
-parlera pour vous. Il n’a pas la langue trop mal
-pendue, notre Frère... Allons, Barnabé!</p>
-
-<p>L’ermite leva sur l’assistance une face radieuse.
-Heureux de saisir la balle au bond, avant d’avaler le
-morceau qui lui emplissait la bouche:</p>
-
-<p>&mdash;Tous, ici, vous connaissez mon fils Félibien Lavérune?
-barbouilla-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Nous le connaissons, répondirent mon père et
-M. Anselme Benoît.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous le savez, il est dans les horlogeries,
-et travaille présentement à Moret, département du Jura,
-un pays aussi loin des Aires que Pâques est loin de la
-Trinité. S’il vous faut son adresse, il demeure rue des
-Balances, vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! que nous fait votre fils! interrompit M. Anselme
-Benoît, prêt à se fâcher. Parlez-nous de Venceslas
-Labinowski et laissez à tous les diables Félibien Lavérune
-avec son bourrelier.</p>
-
-<p>&mdash;Figurez-vous donc, poursuivit Barnabé, difficile
-à intimider, figurez-vous donc que, toutes les fois que
-je vais à Béziers,&mdash;ce qui m’arrive de cent en quarante,
-car les quêtes ne rapportent pas un fétu de ce côté-là,&mdash;je
-n’en reviens jamais sans être allé boire un coup chez
-M. Briguemal, horloger dans la rue Française. Pensez,
-c’est là que Félibien apprit son métier; puis ce sont<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>
-des gens si bien éduqués, ces Briguemal! Madame
-Briguemal porte au cou une chaîne en or, en or fin,
-s’il vous plaît, qui pèse au moins une demi-livre...
-Pour lors, voici qu’avant-hier, vers les onze heures du
-soir, après avoir mis à sec, de compagnie avec M. Briguemal,
-trois bouteilles de vin blanc de Maraussan...</p>
-
-<p>&mdash;Trois bouteilles! se récria mon oncle.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! des fioles de rien, aussi petites que des fioles
-d’apothicaire...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? demanda M. Anselme Benoît.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, je descendais pour me coucher vers l’<i>Auberge
-des Deux-Mulets</i>, où m’attendait Baptiste,
-quand, traversant la Place de la Citadelle, devinez qui
-j’aperçus sous les arbres de la promenade?... Pardi!
-Venceslas... Ah! j’en jure Dieu, il me fallut plus d’un
-coup d’œil pour le reconnaître. Ni froc, ni capuchon,
-ni pèlerine, ni chapelet, ni chapeau de Frère; un monsieur,
-je vous prie, un monsieur, le cigare à la bouche
-et la canne à la main. Etait-ce possible, paradis du
-Seigneur? Le maraussan&mdash;un coquin de vin tout de
-même qui fait des siennes sans en avoir l’air&mdash;ne
-m’avait-il pas brouillé les vitres? Comptez que ce n’était
-pas tout: notre homme se pavanait comme un roi,
-tenant à son bras gauche une femme qui laissait flotter
-une écharpe de soie à sa taille et sur sa tête un bonnet
-à rubans... Peut-être ne le savez-vous pas, mais moi
-qui ai voyagé, une fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle
-et deux fois jusqu’à Rome, je vous apprendrai
-qu’il y a comme ça, dans les grandes villes, des créatures
-sans conduite ni religion qui...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Barnabé! interrompit mon oncle avec un clignement
-d’yeux qui me désignait.</p>
-
-<p>L’ermite, trop prompt à battre l’amble sur un sujet
-scabreux, demeura tout interdit.</p>
-
-<p>&mdash;Continuez, voyons, c’est très amusant, lui dit
-M. Anselme Benoît.</p>
-
-<p>Les rênes lui étant rendues, le Frère reprit carrière.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a au bout de la promenade de Béziers le
-piédestal de la statue de Paul Riquet, un homme tout
-en bronze, à ce que l’on dit, de pied en cap..... Vous
-allez voir... Semblablement au renard qui cherche son
-terrier, je me faufilai derrière ce piédestal de marbre,
-et, n’osant aborder mon couple sans être bien sûr du
-fait, je l’observai attentivement... Monsieur le curé,
-fâchez-vous si vous ne pouvez retenir votre colère: tout
-d’un coup, comme il n’y avait pas grand monde rôdant
-par là, Venceslas prit cette femme dans ses bras et
-l’embrassa, en répétant: «Catherine! Catherine!...»</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé, c’est inconvenant, à la fin! s’écria mon
-oncle.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, monsieur le curé. Aussi je ne fis ni une
-ni deux; je sautai de ma cachette et posai cinq doigts
-au collet du Frère de Cavimont.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! rufian! ah! homme sans foi ni loi! lui
-criai-je.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien! qu’est-ce que je fais? eut-il le front de
-me répondre.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment, misérable, tu ne vois pas que tu
-déshonores le métier?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span></p>
-
-<p>«&mdash;Alors, parce qu’on est Frère libre de Saint-François,
-on n’a pas le droit de se promener avec sa sœur?</p>
-
-<p>«&mdash;Ta sœur!... Est-ce que les sœurs ont des
-écharpes de soie et des bonnets à rubans? Tu crois donc
-parler à un conscrit? Tu crois donc que je ne connais
-pas les femmes, moi? J’ai été marié; la preuve, c’est
-que j’ai un enfant dans les horlogeries, à Moret, département
-du Jura; et je saisies femmes par cœur, les
-honnêtes aussi bien que...»</p>
-
-<p>&mdash;Les autres, interjeta vivement mon oncle, toujours
-à l’affût de quelque énormité.</p>
-
-<p>«&mdash;Les honnêtes et les autres...» Mais comme je
-ne le lâchais mie, et que mon poignet commençait à lui
-peser lourd sur la poitrine, sans que j’y prisse méfiance,
-Venceslas passa une de ses jambes à travers les
-miennes, fit un mouvement brusque de tout le corps,
-pareillement à Baptiste quand je l’étrille à rebrousse-poil,
-et nous nous trouvâmes séparés. Seulement lui
-disparaissait dans une ruelle obscure avec sa Catherine,
-tandis que moi, étendu comme une bête morte
-sur le gravier de la promenade, je ramassais un à un
-mes quatre membres endoloris et essayais de les faire
-jouer. Quel coup! Je ne vis pas le fil de la chose.
-C’est un coup de la Pologne sans doute... Je pus enfin
-me relever, rattraper mon chapeau que la bise emportait,
-secouer la pauvre soutane que me donna M. le
-curé, tout endommagée par la chute, et me traîner jusqu’à
-un banc de pierre qui se trouvait là. Lorsque je
-fus assis, je m’aperçus que le sang coulait de mon nez
-comme coule l’eau claire de ma fontaine de Saint-Michel...<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span>
-Ah! scélérat de Venceslas! si nous nous rencontrons
-jamais à la fourche de deux chemins!...</p>
-
-<p>Mon oncle resta grave. Mon père réprima une furieuse
-envie de rire. Quant à M. Anselme Benoît,
-moins discret, il éclata bruyamment.</p>
-
-<p class="p2">Les transports exhilarants du docteur blessèrent l’ermite.
-Le paysan, que l’ignorance où il se débat rend
-ombrageux, a comme nous la peur terrible du ridicule.
-De ses deux petits yeux noirs, où la malice et la colère
-pétillaient ensemble, il dévisagea d’abord M. Anselme
-Benoît, placé en face de lui; puis, lestement, projetant
-son bras par-dessus la table, il le saisit à l’épaule et le
-secoua.</p>
-
-<p>Cette familiarité, qui dépassait toutes les bornes,
-ne parut offusquer en aucune façon le médecin des
-Aires, un rustre qu’on avait arraché à la charrue pour
-aller appliquer des cataplasmes à l’hôpital Saint-Eloi, à
-Montpellier, et qui en était revenu trois ans après avec
-un diplôme d’officier de santé; mais elle agréa médiocrement
-à mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé, dit-il au Frère, je crains un peu que
-vous ne confondiez ma maison avec le cabaret de la
-<i>Grappe-d’Or</i>. Une autre fois, je vous prierai de
-prendre votre repas à la cuisine, en compagnie de Marion.</p>
-
-<p>&mdash;Et j’y serai mieux qu’avec vous, car Marion
-au moins ne se gaussera pas de moi, riposta-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Personne, ici, ne songe à se moquer de vous. On
-vous permet donc de continuer l’histoire de Venceslas,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>
-à une condition pourtant, c’est que vous surveillerez
-vos expressions.</p>
-
-<p>&mdash;Mes expressions! mes expressions!... Ah ça!
-croyez-vous que moi, j’ai, durant des années, poli
-comme vous le banc des écoles avec le fond de mes
-chausses! J’étais vannier quand ce bon M. le curé, qui
-avait dit un mot de la chose à Monseigneur, me fit présent
-d’une soutane et du même coup m’accorda l’ermitage
-de Saint-Michel. Voilà. Je parle donc avec les
-mots de chez nous, et, lorsque la langue se trouve à
-court, les bras l’aident à finir la besogne... Je vous
-baille présentement l’histoire amoureuse de Venceslas,
-et M. le médecin me rit au nez. Qui sait s’il rirait
-d’aussi bon appétit, si je vous racontais la sienne.
-Tout le monde connaît, aux Aires et dans les environs,
-que les jupons ne lui font pas peur, à M. Anselme
-Benoît.</p>
-
-<p>Mon oncle leva la tête et fut au moment de lancer
-quelques paroles vives à Barnabé, peut-être à le sommer
-d’avoir à quitter la table; mais un chatouillement
-qu’il éprouva soudain à la gorge lui ravit toute haleine,
-et il recommença à tousser.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce dont vous êtes cause, vous! dit le docteur
-à l’ermite d’un ton irrité.</p>
-
-<p>Ce reproche atteignit profondément le Frère de
-Saint-Michel. Sa face se crispa, et ses <i>vitres</i>, comme il
-appelait ses yeux, se troublèrent. Obéissant à son cœur,
-resté bon dans la perversion native du sens moral, il se
-leva et alla tomber à genoux aux pieds de mon oncle.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le curé, mon excellent monsieur le<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span>
-curé, je vous jure, foi d’honnête homme, que je ne vous
-occasionnerai plus le moindre déplaisir.</p>
-
-<p>Et, pour donner une idée des regrets qui lui bouleversaient
-l’âme, de son poing fermé il s’asséna un coup
-terrible sur la poitrine.</p>
-
-<p>Mon oncle, touché, se pencha. A l’étonnement général,
-il embrassa le Frère.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-lui tous, balbutia d’une voix éteinte
-le curé des Aires. Si vous saviez avec quel dévouement
-Marianne et lui me soignèrent, pendant la longue
-pneumonie qui m’a laissé cette affreuse toux... Ce
-pauvre ermite!... Tout le temps que dura la crise, le
-jour, la nuit, Barnabé ne déserta pas mon chevet, me
-souriant, m’encourageant, m’administrant tisanes et
-potions, ses deux yeux inquiets fixés sur moi. Et
-comme il était docile à la moindre parole de Marianne,
-comme il volait au moindre geste, ici, là, partout où
-on avait besoin de l’envoyer! Ah! il ne ressemble guère
-à Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël!
-Barnabé seul, je m’en souviens, parvenait, sans me
-faire souffrir, à me retourner dans mon lit, tantôt sur
-le côté gauche, tantôt sur le côté droit, tantôt sur le
-dos. Un malade est toujours exigeant. Eh bien! tous
-mes caprices ne purent lasser sa bonne volonté. Jusqu’au
-moment où il me fut permis de me lever, le
-Frère se montra aussi serviable, aussi empressé, aussi
-généreux. Et quelle joie quand il me vit debout! Je ne
-puis y songer encore sans me sentir ému et sans lui
-redire ces mots que je lui ai répétés si souvent:
-«Merci, mon Barnabé, merci!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span></p>
-
-<p>Il fut contraint de s’arrêter.</p>
-
-<p>Il y eut un long moment de silence. Ma mère pleurait
-presque. Quant à moi, il s’en fallait que je fusse à
-mon aise. Je n’avais plus faim.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">III</h2>
-
-<p class="pch">Venceslas Labinowski, par des arguments péremptoires
-démontre qu’il n’est pas boiteux.</p>
-
-<p>Cependant le dîner, qui n’était pas près de finir, Marion
-ayant voulu se distinguer, après avoir commencé
-d’une façon joyeuse, menaçait de se terminer fort tristement.
-Chacun tenait les yeux fixés sur son assiette
-et mangeait d’un air ennuyé. Le plus morne était
-mon père, désolé de sa sévérité envers l’ermite
-de Saint-Michel, sévérité qui avait pu affliger mon
-oncle, habitué à tout supporter du Frère et à tout lui
-passer. Comment réparerait-il sa faute? C’est à quoi il
-songeait. A la longue, rien ne lui sembla plus capable
-de faire oublier à Barnabé l’admonestation un peu
-dure de tout à l’heure, que de l’inviter à poursuivre le
-récit de l’aventure de Venceslas Labinowski. La mauvaise
-humeur de l’ermite, s’il en conservait, disparaîtrait
-bientôt, noyée dans les flots de son éloquence, un<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
-peu trop salée sans doute, mais abondante, curieuse,
-singulièrement drôle et imagée.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Barnabé, lui dit-il, vous nous avez
-mis l’eau à la bouche et vous nous plantez là maintenant?</p>
-
-<p>&mdash;Mais..... balbutia le Frère, promenant des yeux
-pleins d’hésitation autour de la table.</p>
-
-<p>&mdash;Il nous faut la fin de votre histoire, insista mon
-père.</p>
-
-<p>&mdash;Il nous la faut absolument, appuya M. Anselme
-Benoît.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je parler, monsieur le curé? demanda-t-il
-d’un ton humble, presque piteux.</p>
-
-<p>Mon oncle se contenta d’acquiescer du geste.</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez, dit l’ermite, repartant toutes
-voiles dehors, que voir couler son sang rouge sur
-le gravier, à la nuit, dans une ville étrangère, il y a
-là de quoi vous bouleverser tout l’estomac. Pourtant
-je ne perdis pas la caboche. Je m’encourus à l’<i>Auberge
-des Deux-Mulets</i>, où, m’étant plongé,
-comme fait un canard, quatre ou cinq fois la tête dans
-l’abreuvoir aux bêtes, la fraîcheur de l’eau arrêta la
-rivière de mon nez... Vous voyez d’ici la nuit que je
-dus passer. Ah! je vous le déclare, je ne rêvai point,
-ainsi que cela m’arrive quelquefois, de mon magot de
-Saint-Michel.&mdash;Vous ne le répéterez à personne,
-mais sachez que, sans que ça paraisse, j’ai bien six
-mille francs de bons écus blancs au fond d’un bas pour
-établir Félibien, «<i>quand son heure sera venue</i>»,
-comme on lit dans le saint Evangile.&mdash;Au petit jour,<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span>
-je bridai hardiment Baptiste, et nous allâmes rôder à
-travers la ville. Pour dire vérité, je comptais bien achever
-de remplir l’outre de peau de bouc que ma bête
-portait sur son dos et où il manquait dix litres
-encore; mais au fond, si j’allais vaguer par tout Béziers,
-c’était dans l’espoir de rencontrer Venceslas.
-Quelle bataille! Rien ne m’eût empêché d’assommer
-sur place ce vaurien, ni ma soutane, ni mon bourdon,
-ni la règle de Saint-François, ni le bon Dieu lui-même
-en personne. On est homme avant d’être ermite, me
-semble-t-il... J’eus beau fouiller les places, les boulevards,
-n’oublier aucune de ces ruelles où s’abritent,
-semblablement à des taupes en leurs terriers, les méchantes
-femmes sans vergogne, pas plus de Venceslas
-que sur ma main.&mdash;Oh! je rencontrai M. Briguemal.
-Il allait porter une pendule à la sous-préfecture.
-Quelle pendule, Seigneur-Jésus! Figurez-vous que
-c’était un homme en bronze, tout pareil à Paul Riquet,
-et que les heures lui sonnaient dans le ventre...</p>
-
-<p>&mdash;Avançons, Barnabé, avançons! interrompit
-M. Anselme Benoît.</p>
-
-<p>&mdash;M. Briguemal fit jouer le grand ressort, puis...</p>
-
-<p>&mdash;Et Venceslas? interjeta mon père.</p>
-
-<p>&mdash;M’y voilà, les amis, m’y voilà...</p>
-
-<p>Il se recueillit quelques secondes.</p>
-
-<p>Il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Cependant notre promenade, de Saint-Aphrodise
-à Saint-Jacques et de Saint-Jacques à la Madeleine,&mdash;il
-y a cinquante églises dans ce Béziers, mais on n’y est
-pas plus dévot pour ça,&mdash;ennuyait visiblement Baptiste,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
-et d’autant plus que, un verre de vin par-ci, une
-bouteille de vin par-là au pauvre Frère, l’outre de
-bouc était devenue comble à souhait... Que faire?.....
-Peut-être, ayant rompu le licou de Saint-François
-pour courir après Catherine, mon gueux de Venceslas,
-son régal fini, était-il rentré à Notre-Dame de Cavimont.</p>
-
-<p>«&mdash;En route, Baptiste, mon ami! m’écriai-je en
-montrant le chemin de chez nous.</p>
-
-<p>«Et nous laissâmes Béziers et M. Briguemal derrière
-les talons.</p>
-
-<p>«Tout en cheminant, il me vint bien comme ça
-dans les esprits d’aller au plus pressé, et, auparavant de
-bouter pieds à Saint-Michel, de monter en droiture à
-Notre-Dame de Cavimont. Malheureusement, à la descente
-de Pétafy, laquelle dévale profond pareille à une
-route qui piquerait sa pointe en enfer, Baptiste eut un
-faux pas, s’abattit sous sa charge un peu lourde en vérité,
-et mon outre s’endommagea. J’arrangeai la chose
-vivement, ne pouvant souffrir que mon vin arrosât les
-cailloux. Mais j’eus beau serrer de force la peau de
-bouc avec ma ficelle, l’outre resta malade, et je dus
-songer à regagner la maison sans pratiquer le moindre
-crochet. Une fois mon vin mis dans la barrique, nous
-verrions bien du reste de quoi il retournerait entre Venceslas
-Labinowski et moi. J’étais pour qu’il retournât
-une bonne volée de coups de trique à rompre les os à
-ce Polonais.»</p>
-
-<p>Il respira, vida son verre, s’essuya le front, puis reprit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Hier donc j’étais debout dès trois heures du
-matin... Quelle lune grosse et ronde!... Vous comprenez,
-j’avais le plan de prendre mon drôle entre les
-deux draps, la pie au nid, comme on dit. Je cassai
-une croûte, dis un bonjour au vin nouveau, un petit
-bonjour de rien, car il s’agissait de garder la tête en
-clarté, fis mes adieux à Baptiste, et me voilà déboulant
-vers la vallée d’Orb. Une nuit aussi claire que le jour,
-et pas un homme, pas une charrette sur la route. J’étais
-si content que j’en riais tout seul.&mdash;A propos, j’oubliais
-d’ajouter que moi, qui plus que pas un aime à
-accompagner ma marche du bourdon, je n’avais pas
-pris le mien à cette fête. Il y aurait bagarre entre le
-Frère de Cavimont et celui de Saint-Michel, il grèlerait
-des coups, et je ne devais point exposer mon bourdon,
-lequel est joli, délicat, orné des quatre animaux évangéliques
-taillés au couteau par Caramel, de Bédarieux...
-Tenez! ce Caramel possède des doigts d’ange. Il m’a
-montré une canne en buis, qu’il fabrique pour M. Lautrec,
-de la rue du Château, qui vaut son pesant d’or. Il
-y a, pour appuyer la main, une tête de chien parlante,
-et, à chaque nœud que forme le bois, il a figuré des coquilles
-de la mer en tout pareilles à celles de ma pèlerine.
-Il n’y manque rien, à ces coquilles de la mer...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, bon! s’écria M. Anselme Benoît; après
-M. Briguemal, c’est Caramel à présent.</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé, dit mon père impatienté, il s’agit de
-Venceslas Labinowski.</p>
-
-<p>Un moment, le Frère regarda dans le vide. Évidemment,
-perdu lui-même dans la trame de son récit,<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span>
-qu’il compliquait à plaisir, il avait quelque peine à se
-retrouver. Néanmoins, l’angoisse de ce rustre trop
-prolixe ne fut pas de longue durée. Tout à coup, son
-œil vague redevint vif et clair: l’esprit égaré entrevoyait
-sa route et de nouveau allait y marcher librement.</p>
-
-<p>Il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;En escaladant la côte de Cavimont, je réfléchis
-que peut-être conviendrait-il, avant de sauter au combat,
-de s’armer les mains d’un long et solide gourdin.
-Venceslas avait bataillé dans son pays contre les armées
-des Russes, puis il était très expert dans la savate
-polonaise, comme il m’en cuisait encore au nez. Justement,
-à deux pas du sentier, l’aube, qui souriait à
-peine, me montra un épais taillis de rouvres.&mdash;Ce
-taillis appartient à M. Étienne Baticol, maire d’Hérépian.&mdash;J’y
-entrai, j’étendis le bras et je coupai un
-jeune plant. Il était fort tout ensemble et souple à
-l’égal d’un osier. Il ferait bon travailler avec cet instrument.
-Ah! je vous promets que j’atteignis promptement
-le plateau de Cavimont. Deux enjambées, et je
-touchai à la porte de l’ermitage.</p>
-
-<p>«&mdash;Venceslas! Venceslas! m’écriai-je, descends de
-là-haut! Viens donc: un particulier qui passe par ici
-aurait deux mots à te dire à l’oreille.</p>
-
-<p>«J’attendis, mon bâton en arrêt.</p>
-
-<p>«La maison garda le silence.</p>
-
-<p>«&mdash;Venceslas! Venceslas Labinowski! criai-je
-encore.</p>
-
-<p>«Et mon rouvre ébranla les volets du rez-de-chaussée.
-La danse commençait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span></p>
-
-<p>«Aucune réponse... Ni les volets ni la porte ne bougèrent.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis Barnabé, Barnabé Lavérune! dis-je,
-collant mes lèvres au trou de la serrure. Descends!
-J’arrive pour te rendre ce que tu me donnas à Béziers,
-près du piédestal de Paul Riquet...</p>
-
-<p>«Un hibou que le jour levant dérangeait, car le
-ciel ouvrait de plus en plus son grand œil du côté de
-la terre, sortit d’un trou de la muraille et s’en alla
-battant des ailes. Voilà toute la réponse qu’on
-me fit.</p>
-
-<p>«&mdash;Ohé! Frère sans conduite et sans règle! ohé!
-gibier de potence! repris-je, frappant encore à tour de
-bras, tantôt la porte, tantôt les volets. Ah! tu ne veux
-pas sortir du lit; tu trouves sans doute qu’il est plus
-commode de faire le flambart sur les promenades des
-villes, avec des femmes de perdition, que de regarder
-en face le visage de l’honnête homme qui te réclame.
-Sois tranquille, je vas m’asseoir ici sur ton seuil, et tu
-ne perdras rien pour attendre. Nous verrons, bête féroce,
-quand la faim te fera sortir du terrier, si ta mère
-de la Pologne te mit dans les veines de l’eau de sa
-cruche ou du véritable sang.</p>
-
-<p>«Pendant que je bataillais ainsi tout seul, le soleil
-avait montré le bout de son nez. Aucun bruit sur le
-haut plateau de Cavimont, si ce n’est celui des oisillons
-voletant parmi les buissons de cades poussés aux crevasses
-du rocher. Je crois pourtant avoir ouï le cri
-rauque d’un aigle. Vous savez, l’aigle noir des Hautes-Cévennes,
-assez rare chez nous. Pour sûr, il y en avait<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span>
-un par là guettant quelque lièvre ou quelque lapin,
-comme moi je guettais Venceslas.</p>
-
-<p>«Ah ça! pensai-je, si finalement le Frère n’était
-pas revenu de ses caravanes à Béziers!</p>
-
-<p>«C’est toujours la bonne idée qui nous arrive la
-dernière... Mon rouvre, très dur encore que très pliant,
-avait singulièrement endommagé les volets de la fenêtre
-basse. Une des planches, mangée aux vers sans
-doute, était tombée en morceaux sous mes frappements.
-Par cette brèche, je regardai en l’intérieur de
-l’ermitage. Quel désordre, ciel du bon Dieu! On eût
-dit que le diable était passé par là avec toute sa clique
-de démons. Lit bouleversé et vide, chaises renversées,
-cruche cassée au milieu de la pièce.&mdash;Quand
-je songe à Saint-Michel, où tout reluit comme la prunelle
-de mon œil!&mdash;Je ne balançai pas une minute,
-et je donnai un coup de poing dans une vitre en papier.&mdash;Quoi,
-un ermitage si joli, et des vitres en papier
-aux fenêtres! Ça me fit mal à voir...&mdash;L’espagnolette,
-peu assujettie, céda, et je m’insinuai dans la maison.
-Je courus de la cave au grenier, tenant, bien entendu,
-mon rouvre haut levé. Il faut des précautions en ce
-monde.</p>
-
-<p>«O mes amis, quelle désolation! L’ermitage
-était pillé, pillé comme par des voleurs, quand ils ne
-laissent aux gens que les yeux pour pleurer. Les armoires,
-ouvertes à deux battants, ne contenaient plus
-de linge; les tableaux des murailles&mdash;j’en avais connu
-trois dans des cadres dorés représentant: le premier,
-Notre Seigneur donnant lui-même notre règle à saint<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span>
-François; le second, Notre Seigneur aux Oliviers; le
-troisième, la Sainte Vierge se promenant, entourée
-d’anges, sur le plateau de Cavimont, avec sainte Anne,
-sa mère,&mdash;décrochés; les missels où lisaient les curés
-voisins les jours de procession, emportés. Mon pied
-heurta sur les dalles quelque chose qui fit du bruit,
-c’était la clef de la chapelle.</p>
-
-<p>«Pourvu qu’il ne l’ait pas dévalisée aussi, cet
-ennemi du bon Dieu! me dis-je.</p>
-
-<p>«J’y courus.</p>
-
-<p>«Ah! je pleurerais tout mon soûl, quand j’y
-pense. Vous savez, monsieur le curé, la couronne
-toute en diamants, qui valait bien au moins six mille
-francs, un cadeau de madame la baronne de Serviès à
-Notre-Dame de Cavimont, au temps où M. Courbezon
-était curé de Villecelle-Mourcairol, volée. Le tabernacle
-était entr’ouvert. J’y fourrai l’œil. Le calice d’argent,
-le saint-ciboire d’argent, l’ostensoir d’argent,
-volés. Volées aussi les croix d’honneur que des malades
-dévots, anciens soldats de Napoléon guéris par
-Notre-Dame, lui avaient baillées en reconnaissance.
-Volés encore tous ces cœurs en or massif qui pendaient
-aux gradins de l’autel, présents de personnes pieuses
-et pénitentes. Ce misérable Venceslas, ce Polonais
-enragé, n’avait oublié aux murailles de la chapelle que
-les béquilles des boiteux redressés par la Sainte Vierge.
-Au fait, il avait laissé aussi, derrière la tribune du
-fond, quelques bandages déposés là par ces gens qui
-ont des maladies au bas-ventre...»</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé! murmura mon oncle, le regardant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Enfin, reprit-il, se frottant les mains, je vous ai
-raconté de fil en aiguille le commencement et la fin du
-mauvais coup de Venceslas Labinowski.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vous alors qui avez prévenu la gendarmerie?
-lui demanda mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous promets qu’une fois toutes ces abominations
-vues de mes yeux, je ne me suis pas amusé à
-ferrer des cigales sur le rocher de Cavimont. Je suis
-monté au galop vers la ferme de l’Olivette, où demeure
-le maire d’Hérépian, commune de laquelle dépend
-l’ermitage. M. Baticol, encore que malade d’une
-enflure aux jambes, était à ses étables, en train de
-panser ses moutons qui ont le piétin. Je lui ai baillé
-la chose toute fraîche. J’en ai dit autant deux heures
-après à M. Combal, notre maire des Aires, et ce sont
-eux qui, hier au soir, sont venus prévenir le brigadier
-de gendarmerie.</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, dit mon père, ce Venceslas me paraît
-un coquin des plus audacieux. Mais que va-t-il faire
-de tous ces objets volés?... Allons, il ne sera pas trop
-difficile de le prendre.</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne sera pas toujours le gendarme que nous
-avons rencontré tapi dans la haie de la grange de
-M. Lautrec qui le prendra, intervint M. Anselme
-Benoît.</p>
-
-<p>&mdash;Faut-il être dépourvu de sens et de ruse! s’écria
-Barnabé; la gendarmerie se porte sur la route d’Hérépian,
-comme si Venceslas devait aujourd’hui venir
-à la foire de Bédarieux. C’est à Béziers, à Montpellier,
-à Marseille, à Toulon, dans les villes où il y a des<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>
-femmes de méchante conduite, qu’il faut aller traquer
-ce brigand.</p>
-
-<p>&mdash;La misère l’obligera bien à se débarrasser de son
-butin, reprit mon père. Or, il ne sera pas commode
-dans nos pays de trouver à vendre un calice, un ostensoir,
-un saint-ciboire...</p>
-
-<p>&mdash;Et les Juifs donc, ces assassins du bon Dieu! interrompit
-l’ermite de Saint-Michel.</p>
-
-<p>&mdash;O Seigneur! soupira mon oncle, qui sait si le
-saint-ciboire ne contenait pas des hosties? Quelle profanation
-épouvantable, le corps de Jésus-Christ aux
-mains de ce scélérat! Peut-on songer à cela sans frémir...</p>
-
-<p>Il se signa dévotement. Ma mère, Barnabé et moi
-nous l’imitâmes.</p>
-
-<p>&mdash;Dois-je servir le café, monsieur? demanda Marion,
-entr’ouvrant la porte de la cuisine.</p>
-
-<p>&mdash;Surtout qu’il soit bien chaud! lui répliqua mon
-père.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IV</h2>
-
-<p class="pch">A Saint-Michel, l’argent du tronc est comme la glu,
-il se colle aux doigts de l’ermite.</p>
-
-<p>Je respirai. Dieu merci! je n’étais pas dans l’affaire.
-Égoïsme des enfants! dans le contentement que j’éprouvai,
-Venceslas Labinowski, ce Venceslas Labinowski
-que j’avais tant aimé, je l’abandonnais sans
-regrets à la gendarmerie, je l’eusse abandonné au bourreau.
-Peut-être, aujourd’hui même, agrippé au fond
-de quelque réduit de la montagne, allait-il traverser la
-ville, les menottes aux poignets. Oh! je ne serais pas
-le dernier, quand il passerait devant notre porte, à lui
-crier avec tout le monde:</p>
-
-<p>&mdash;Voleur, voleur, tu n’es qu’un voleur!</p>
-
-<p>J’osai relever la tête, que j’avais tenue penchée tout
-le temps du récit de Barnabé. Il fallait voir avec quelle
-volupté, à la fois complaisante et sérieuse, l’ermite de
-Saint-Michel, après avoir par un signe invité Marion<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>
-à lui remplir de café et la tasse et la soucoupe, humait
-le moka brûlant! Dans sa longue fréquentation des
-ecclésiastiques, gens qui officient à la table comme à
-l’autel, le Frère avait fini par prendre quelque chose
-de leurs manières graves, cérémonieuses, apprêtées.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bon! répétait-il à chaque gorgée, en se caressant
-l’estomac de sa large main étendue, c’est très-bon!</p>
-
-<p>Une fois, sa langue claqua bruyamment. Mais mon
-oncle fit les gros yeux, et cet homme exubérant de
-sève et de vie, qui ne demandait qu’à se répandre en
-gestes, en paroles, en démonstrations de toute sorte,
-courba le front et demeura coi.</p>
-
-<p>Pour moi, je m’ennuyais horriblement, et j’aurais
-voulu partir. Comment m’y prendre pour déserter cet
-interminable repas? Deux fois, sous la table, je pressai
-le genou à ma mère, essayant par ce contact de l’initier
-aux longues angoisses de mon martyre. Mais ma mère,
-occupée à faire fondre un énorme morceau de sucre
-dans un petit verre de <i>carthagène</i>, liqueur du crû
-que M. Anselme Benoît permettait à mon oncle,
-n’entendit pas mon appel ou feignit de ne pas l’entendre.</p>
-
-<p>Cependant il s’en allait deux heures, et c’était à
-trois heures que devait avoir lieu, en plein Planol, le
-combat des ânes et des chiens. Comment ne point assister
-à cette lutte unique, si terrible, si solennelle,
-moi qui n’en manquais aucune, ni les jours de foire,
-ni les jours de marché! Les Catalans me connaissaient
-bien avec ma blouse trouée aux coudes, mon pantalon<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>
-poussiéreux aux genoux, mes chaussures rougeâtres et
-fripées, mon feutre sans forme ni couleur. Tout à
-coup, dans mes nouvelles préoccupations,&mdash;il est bien
-évident que Venceslas Labinowski n’occupait plus ma
-pensée,&mdash;je crus ouïr de lointains roulements de
-tambour. Probablement, selon une habitude ancienne,
-on commençait à travers les rues la promenade des
-ânes qui devaient soutenir l’assaut de nos féroces
-chiens-loups cévenols. Je ressentis d’intolérables picotements
-le long de l’échine, et je me secouai sur ma
-chaise comme je l’eusse fait sur une pelote d’épingles.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vas-tu rester tranquille? me dit mon
-père sévèrement.</p>
-
-<p>Eperdu, je regardai Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je comprends le fillot, moi, intervint le
-Frère, devinant mon intime désir. Je suis sûr qu’un
-brin de comédie l’amuserait plus que l’histoire de
-Venceslas. Attends, mon garçonnet, attends que j’aie
-fini mon café, et je te mènerai au Planol. Parce que
-ton ami l’ermite de Cavimont a pris du champ, ce
-n’est pas une raison pour que tu passes ta foire de
-septembre aussi triste qu’un rat dans une ratière.
-D’ailleurs, je ne serais pas fâché de voir comment les
-ânes de la Catalogne se comportent...</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé, interrompit mon oncle, à qui la <i>carthagène</i>
-sucrée venait de restituer quelque voix, dernièrement,
-quand j’agonisais dans mon lit, vous me fîtes
-deux promesses: celle de ne plus fréquenter les spectacles
-et celle de ne plus rimer de chansons pour les
-jeunes gens à qui il prend envie, en compagnie de<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>
-Braguibus, de donner des aubades aux filles. En soi,
-ces deux choses sont innocentes, et nos mœurs méridionales,
-peut-être trop tolérantes, les acceptent; mais
-elles peuvent devenir, pour certains, une cause de
-scandale, et je désire que vous vous en absteniez d’une
-manière absolue. Quoique laïque, l’habit dont mes
-mains vous revêtirent jadis, vous oblige à plus de réserve,
-à plus de dignité.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur le curé, tous les ermites de la
-contrée vont à la comédie. Tenez! à la dernière foire,
-M. le curé de Vasplongue assistait, à côté de moi, à la
-<i>Tentation de Saint-Antoine</i>. Que c’est joli! Il y a un
-cochon, un vrai cochon qui...</p>
-
-<p>&mdash;M. le curé de Vasplongue et les ermites eurent
-tort, repartit mon oncle d’un ton bref.</p>
-
-<p>Il ne put en dire davantage: la respiration lui manquait.</p>
-
-<p>&mdash;Tu auras beau prêcher, mon pauvre ami, intervint
-mon père s’adressant à mon oncle, tu ne changeras
-pas le paysan. Le paysan, revêtu du froc, n’a pas
-tort de rester ce qu’il est foncièrement; mais l’évêque
-a tort de laisser l’habit ecclésiastique à des hommes
-généralement ignorants, grossiers, quelquefois vicieux...</p>
-
-<p>&mdash;Ohé, là-bas! s’écria Barnabé, je crois, monsieur
-l’architecte, que vous secouez les pruniers de mon
-jardin.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux rien dire de désobligeant pour ton
-Frère de Saint-Michel. Barnabé est un brave et excellent
-homme. Malgré sa fréquentation trop assidue de
-la <i>Grappe-d’Or</i>, ton ermite conserve plus de tenue que<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span>
-ses confrères; d’ailleurs il te prodigua des soins qui me
-touchent, et il me trouvera toujours indulgent pour ses
-peccadilles. Mais l’exception n’est malheureusement
-pas la règle, et, si j’avais l’honneur d’être prêtre, je me
-hâterais de réclamer de l’autorité compétente la dissolution
-de la <i>Confrérie des Frères libres de Saint-François</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, que deviendraient nos ermitages? demanda
-mon oncle levant les bras au ciel.</p>
-
-<p>&mdash;On s’en passerait.</p>
-
-<p>&mdash;Tu en parles bien à ton aise, toi qui trouves toujours
-des plans à dresser et des maisons à bâtir. Tu
-ignores donc que Saint-Michel, à lui seul, fournit de
-messes cinq ou six desservants des environs, lesquels
-ne sauraient vivre avec leurs minces émoluments. La
-chapelle de Notre-Dame de Nize, confiée aux soins du
-pieux ermite Adon Laborie, rapporte, bon an mal an,
-quatre mille francs de messes basses, dont profitent les
-curés les plus pauvres de la montagne.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je ne suis pas d’avis que, pour un revenu
-quelconque, et celui-ci me paraît misérable, il convienne
-d’exposer la religion à devenir un objet de risée
-et de mépris. La corporation des Frères libres est une
-source perpétuelle de scandales. Aujourd’hui, c’est
-Venceslas Labinowski qui disparaît après avoir dévalisé
-sa propre chapelle; il y a deux ans, ce fut le frère
-Mercadier, de Saint-Pantaléon de Boubals, qui s’en
-alla, ayant enlevé je ne sais quelle fille dans une ferme
-de Caunas. Tu te réclameras en vain de nos mœurs
-méridionales, un peu trop faciles, j’en conviens; il<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span>
-n’en est pas moins vrai que les quêtes des ermites aux
-portes, où ils paraissent maintes fois dans un état complet
-d’ivresse, est quelque chose de profondément
-lamentable. Et sans aller plus loin, ce matin même,
-avant ton arrivée, le Frère de Saint-Raphaël, Barthélemy
-Pigassou, s’est présenté ici chancelant déjà et la
-langue embarrassée.</p>
-
-<p>Barnabé ne sut réprimer un éclat de rire. Mon père,
-presque offensé, le toisa dédaigneusement.</p>
-
-<p>&mdash;Auriez-vous quelque intérêt à m’interrompre?
-lui dit-il. Peut-être, à l’endroit de la bouteille, vous
-sentez-vous la conscience un peu chargée?</p>
-
-<p>&mdash;Et quel mal y a-t-il à s’oublier devant son verre,
-quand le vin est bon? riposta cyniquement l’ermite. Il
-me semble qu’en ce moment vous ne jetez pas votre
-café sous la table, vous... Écoutez donc, il faut passer
-quelque chose à ces pauvres Frères, qui nettoient les
-ermitages, invitent MM. les curés à dîner le jour des
-processions, versent dans leurs mains tout l’argent des
-troncs pour des messes...</p>
-
-<p>&mdash;Tout? interrompit mon père avec une vivacité
-pleine de malice.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! quand même quelques piécettes s’arrêteraient
-au bout des doigts de ces pauvres Frères, interjeta
-M. Anselme Benoît. L’argent est si poisseux! c’est de
-la glu...</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, s’écria Barnabé, dont le teint du rouge
-passa à l’écarlate, je jure...</p>
-
-<p>Et il tendit ses deux mains jointes vers mon oncle.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? ajouta méchamment M. Anselme<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>
-Benoît, on a un fils dans les horlogeries, à
-Moret, département du Jura, rue des Balances, vis-à-vis
-M. Pincedos, bourrelier, et il faudra bien l’établir,
-«<i>quand son heure sera venue</i>...»</p>
-
-<p>Mon oncle crut le moment arrivé de rompre les
-chiens sur un sujet qui allait s’envenimant de plus en
-plus. Que n’avait-il pas à redouter de la brutalité de
-son ermite, si on le poussait à bout! Il posa sa serviette
-sur la table et se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Allons-nous voir M. le docteur Barascut? demanda-t-il
-au médecin des Aires. Voici l’heure de sa
-consultation, je crois.</p>
-
-<p>M. Anselme Benoît se mit debout.</p>
-
-<p>Au moment où l’officier de santé sortait de la salle à
-manger sur les traces de mon père et de mon oncle, en
-train de descendre déjà l’escalier, Barnabé l’arrêta;
-puis, lui plantant son poing fermé sous le nez:</p>
-
-<p>&mdash;Priez Dieu, lui murmura-t-il, de ne jamais sentir
-mes caresses sur vos os.</p>
-
-<p>M. Anselme Benoît haussa les épaules et sortit.</p>
-
-<p>Ma mère à son tour se retira, et nous restâmes seuls,
-Barnabé et moi.</p>
-
-<p>&mdash;A-t-on jamais vu, s’écria l’ermite, ne jugeant
-plus à propos de contenir sa fureur, a-t-on jamais vu,
-me traiter de cette façon? Ne dirait-on pas à l’entendre,
-ce médecin de malheur, qu’il m’a surpris comme
-ça faufilant la main dans le tronc de Saint-Michel?
-Oui, j’ai six mille francs, peut-être sept, au fond d’un
-sac; oui, je les ai, et ils ne doivent rien à personne, ni
-au bon Dieu particulièrement... Vois-tu, mon pétiot,<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>
-on est jaloux, aux Aires, de savoir qu’un jour Félibien
-aura dans une grande ville, à Bédarieux ou à Béziers,
-un magasin rempli de pendules et de montres en or, à
-l’exemple de M. Briguemal. Raison pourquoi les méchantes
-langues voudraient insinuer... Quand je songe
-pourtant que je lui ai rendu mille et mille services, à
-cet Anselme Benoît, lequel a le front de se faire appeler
-<i>monsieur</i> gros comme le bras, encore que son père
-fût vannier et tressât des corbeilles dans les oseraies de
-l’Orb côte à côte avec le mien. Quelle pitié, Seigneur
-du ciel, quelle pitié!... Enfin, qu’il me charge derechef,
-quand j’irai pour mes quêtes dans la montagne,
-de lui emporter des drogues à ses malades, c’est moi
-qui lui flanquerai ses fioles à la figure. Puisque je suis
-un voleur, va-t’en administrer toi-même les remèdes à
-tes pratiques, et ne leur vole pas leur argent, honnête
-homme que tu es!...</p>
-
-<p>Il s’assit, épongeant son front qui ruisselait.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai tous les sens tournés, barbouilla-t-il, et il ne
-faudrait pas qu’en ce moment un ennemi me tombât
-sous le bourdon.</p>
-
-<p class="p2">Abandonnant le Frère à ses déportements, j’avais
-ouvert la fenêtre. Il me semblait que les tambours,
-dont tout à l’heure j’avais perçu le premier bruit, se
-rapprochaient et qu’ils battaient le rappel. Je ne me
-trompais pas. Au bout de la rue de la Digue, une foule
-énorme rassemblée m’annonçait, sur ce point, la présence
-des <i>comédiens</i>. Tout à coup la multitude des
-curieux, qui formait un cercle compacte, s’entr’ouvrit<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span>
-et, dans l’écartement des groupes, apparurent les Catalans.
-Ils s’avancèrent vers notre maison, lentement,
-menant en laisse toutes espèces de bêtes muselées.</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé! Barnabé! appelai-je.</p>
-
-<p>Le Frère lâcha M. Anselme Benoît, qu’il retenait
-entre ses dents, et sur mon invitation prit place à la
-fenêtre à côté de moi.</p>
-
-<p>Les meneurs d’animaux marchaient toujours dans
-une tourbe de gamins, les uns gambadant, les autres
-regardant ahuris. Ces hommes allaient gravement, solennellement.
-Leur mine avait une expression sévère,
-presque terrible, contractée sans doute dans l’exercice
-de leur affreux métier. La bête, avec laquelle ils vivaient
-depuis trop longtemps, avait laissé je ne sais quel reflet
-féroce sur leurs traits amaigris et durs. Une large ceinture
-écarlate ceignait leurs reins souples, nerveux, et,
-jusque vers le milieu de leur dos rebondi, retombaient
-les pompons d’une longue bonnette de laine bleue.</p>
-
-<p>&mdash;La comédie sera belle! soupira Barnabé, quand
-les Catalans défilèrent sous nos yeux... Est-ce possible?
-ajouta-t-il avec enthousiasme, un taureau de la Camargue,
-deux loups, trois ânes et une hyène!</p>
-
-<p>&mdash;Cette bête hérissée, c’est une hyène?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, une hyène, une vraie. Ça ne vient pas dans
-nos pays, ce bétail.</p>
-
-<p>&mdash;Et où ça vient-il?</p>
-
-<p>&mdash;Dans les Afriques... Tu sais, les Afriques où les
-armées de la France se battent avec les Bédouins.
-Quand il était soldat, mon Félibien a bataillé dans ces
-contrées. C’est un luron, celui-là!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span></p>
-
-<p>Les Catalans avaient disparu, gagnant le Planol par
-la rue du Vignal.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? demandai-je à l’ermite, en proie à
-toutes les angoisses et à toutes les sueurs.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! me fit-il portant un doigt à ses lèvres.</p>
-
-<p>Puis à voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Descends doucement l’escalier, pareillement à un
-chat qui va faire un mauvais coup. Une fois dans la
-rue, tu t’en iras en avant, n’ayant l’air de rien, surtout
-tu ne courras pas. Il ne faut point laisser croire
-que nous nous échappons. Moi, je te suivrai, mais à
-distance... Je m’arrêterai même à deux ou trois portes,
-tout comme si je pratiquais mes quêtes, à l’habitude.
-Tu m’attendras à l’entrée de la rue du Vignal. S’il le
-fallait, il y a là de grands platanes, tu pourrais te
-cacher derrière les troncs qui sont énormes... Je te
-rejoindrai...</p>
-
-<p>&mdash;Et alors? interrompis-je le cœur palpitant d’espoir.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, fillot, nous irons voir si la hyène des Afriques
-a les dents et les griffes aussi bien établies que les
-chiens du pays cévenol.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me mènerez à la comédie, Barnabé?</p>
-
-<p>&mdash;Je t’y mènerai, mon garçonnet, tout droit comme
-mon bourdon.</p>
-
-<p>&mdash;Et mon oncle?</p>
-
-<p>&mdash;S’il vit, c’est à moi qu’il le doit. Il fermera les
-yeux sur cette comédie du Planol, comme il l’a fait
-sur tant d’autres menues escapades. Je ne suis pas un
-saint, moi, à l’exemple de Laborie... Allons, pars!</p>
-
-<p>Ce qui fut dit fut fait.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">V</h2>
-
-<p class="pch">Mon oncle prend le parti d’acheter une calotte neuve.</p>
-
-<p>Cependant il était écrit que mon engouement tout à
-fait désordonné pour les Frères libres de Saint-François,
-lesquels représentaient à mes yeux la vie sans
-contrainte, la vie en plein air, la vie rustique enfin,
-m’attirerait quelque méchante affaire sur les bras, et
-que, Venceslas Labinowski ayant commencé ma perte,
-Barnabé Lavérune la consommerait.</p>
-
-<p>Comme l’aventure, aussi singulière que terrible, à
-laquelle je fus mêlé presque à mon insu, me paraît
-faite pour mettre de plus en plus en relief le caractère
-à la fois très simple et très complexe du Frère de Saint-Michel,
-on me permettra d’entrer dans quelques détails.
-Ayant à peine entrevu Venceslas, malgré l’attrait
-d’un type fort original, même dans le milieu de
-nos ermites cévenols, où l’originalité déborde, je n’ai<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>
-pu m’étendre longuement sur son compte. Mais j’ai
-connu à fond Barnabé, mon enfance est remplie du
-souvenir de cet homme, et je demande à le raconter
-tout entier.</p>
-
-<p>Six mois après la disparition de Venceslas Labinowski,
-qu’aucun gendarme n’était parvenu à harponner
-ni dans la montagne, ni dans la plaine, je me trouvais
-installé au presbytère des Aires, bataillant, en
-compagnie de mon oncle, contre les <i>Fables de Phèdre</i>,
-lesquelles ne laissaient pas de nous offrir de nombreuses
-difficultés. Mon oncle avait bien reçu une traduction
-d’un libraire de Montpellier, M. Seguin; mais il
-avait négligé de la demander interlinéaire, et, quand il
-fallait en arriver au mot à mot... Pourtant nous finissions
-par nous sortir d’embarras. Oh! quelle joie alors,
-et comme l’élève et le professeur s’embrassaient, encore
-tout chauds de la lutte et tout enivrés de la victoire!</p>
-
-<p>Malheureusement la phthisie laryngée dont souffrait
-le pauvre curé des Aires s’était aggravée à la longue,
-et il avait dû demander un congé de vingt jours à
-Monseigneur pour aller prendre les eaux d’Amélie.
-Quelles préoccupations, bon Dieu!... Durant tout
-l’hiver, au coin du feu avec sa vieille gouvernante Marianne,
-dans la sacristie avec les marguilliers de la
-paroisse, sur la place du village avec ses simples
-ouailles, mon oncle s’était entretenu de ce voyage, le
-plus gros événement de sa vie. Il est certain que,
-n’ayant point quitté les Aires depuis vingt-cinq ans
-qu’il desservait ce modeste hameau, il lui en coûtait
-de s’en éloigner brusquement, surtout pour un motif<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span>
-aussi douloureux qu’une maladie de gorge passée à
-l’état chronique. Songez donc, plus de cinquante lieues
-à faire en diligence, car la Compagnie des chemins de
-fer du Midi n’avait pas encore étendu son réseau jusqu’à
-nos chaînons cévenols!</p>
-
-<p>Maintes fois, sentant la tête lui tourner à l’idée
-d’une pérégrination si lointaine, le saint homme avait
-essayé, réprimant, Dieu sait par quels efforts, un irrésistible
-besoin de tousser, de faire revenir son médecin,
-l’aimable Anselme Benoît, sur une décision qui le
-remplissait d’effarement. Mais le farouche officier de
-santé, s’appuyant sur l’opinion de M. le docteur Barascut,
-de Bédarieux, s’était montré inflexible.</p>
-
-<p>«<i>Laryngite: eaux d’Amélie!</i>» avait-il répondu,
-lisant dans un grand livre ouvert.</p>
-
-<p>Mon oncle donc avait dû se résigner. Il partirait
-vers Pâques, quand la neige serait fondue aux pentes
-du mont Caroux et que le soleil nouveau aurait un
-peu réchauffé la haute vallée d’Orb.</p>
-
-<p class="p2">Le jour de Pâques arriva, et, avec lui, les effluves
-tièdes du printemps s’épandirent dans l’air, devenu
-plus transparent et plus doux. Après une messe basse
-mélancolique,&mdash;M. Anselme Benoît avait défendu au
-curé des Aires de chanter,&mdash;après des vêpres sans sermon,&mdash;M.
-Anselme Benoît avait presque interdit la
-parole au curé des Aires,&mdash;on rentra au presbytère pour
-ne songer désormais qu’au départ. La malle était préparée
-en un coin de la cuisine. C’était une petite malle
-mince et longue, consolidée aux encoignures par des<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>
-lamelles de tôle épaisses, le couvercle hérissé de crins
-rudes comme le dos d’un porc-épic. Une grosse corde
-l’étreignait étroitement.</p>
-
-<p>&mdash;Tout y est-il? demanda mon oncle, préoccupé.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, répondit Marianne, comptant sur ses
-doigts: votre soutane neuve de drap du Nord, votre
-ceinture à glands de soie des grandes fêtes, deux rabats
-de fin mérinos, vos souliers à boucles d’acier, six
-paires de bas, quatre chemises, une étole, un surplis...</p>
-
-<p>&mdash;Et ma calotte?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est si sale!</p>
-
-<p>&mdash;N’importe, il me la faut, mettez-la.</p>
-
-<p>&mdash;Que je la mette! Y pensez-vous, monsieur le
-curé? Tenez, regardez-la.</p>
-
-<p>Et la gouvernante, par un geste dépité, saisissant
-sur un meuble un petit couvre-chef en cuir bouilli,
-dont l’usure et la crasse avaient à la longue effacé les
-côtes élégantes des premiers jours, le fit passer sous les
-yeux de son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous oseriez?...</p>
-
-<p>&mdash;Je la veux.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n’est plus bonne que pour Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous répète, Marianne, que je la veux!</p>
-
-<p>&mdash;Et si vous rencontrez quelque évêque dans ce
-pays où vous allez, vous présenterez-vous devant lui
-avec?...</p>
-
-<p>&mdash;Un évêque! murmura mon oncle levant ses deux
-bras et les laissant retomber aussitôt... Miséricorde!
-un évêque...</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous que le bon Dieu épargne les évêques<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span>
-plus qu’il ne vous a épargné? Cela ne serait pas
-dans la justice, et le bon Dieu est plus juste que les
-hommes, heureusement. Allez, vous en verrez plus
-d’un Monseigneur geignant et toussant à faire pleurer
-comme vous... C’est décidé, vous achèterez une autre
-calotte dans les villes, puisque aussi bien vous devez
-traverser beaucoup de villes avant d’arriver à ces eaux
-de M. Anselme Benoît... Jésus-Maria! est-il possible?
-aller boire de l’eau dans des montagnes plus hautes et
-plus froides que nos Cévennes, quand je fais de si
-bonnes tisanes, moi!</p>
-
-<p>&mdash;Elles ne m’ont pas guéri, vos tisanes!</p>
-
-<p>&mdash;Mais elles vous guériront... Je suis bien sûre
-que si, au lieu d’un morceau de sucre, j’en mettais
-deux dans votre tasse...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, il faut partir, articula mon oncle d’un
-ton stoïque.</p>
-
-<p>La vieille gouvernante considéra son maître avec
-une sorte de stupeur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! partez, puisque ma tête ne sait rien
-trouver qui vous retienne, dit-elle d’une voix qu’elle
-essayait de rendre ferme, mais au fond de laquelle on
-devinait des larmes contenues. Apprenez pourtant que,
-vous voyant aller en voyage, moi aussi je vas m’encourir
-à travers routes, comme vous. Vienne Notre-Dame
-d’août, il y aura vingt-cinq ans que je n’ai bouté
-pieds hors des Aires, toujours à votre service et à votre
-soumission. Peut-être serait-il séant, à la fin des fins,
-d’aller voir un peu si mon pays natal n’a pas changé
-de place. J’ai enterré presque tous les miens, c’est<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span>
-vérité, et là-haut des tombes tant seulement m’attendent.
-Néanmoins cela, il me reste un frère encore du
-côté d’Eric-sous-Caroux...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Marianne, si vous partez pour Eric, que
-deviendra notre enfant, tout seul, à la cure?</p>
-
-<p>Et mon oncle arrêta sur moi des yeux attendris.</p>
-
-<p>&mdash;Notre enfant?... notre enfant?...</p>
-
-<p>&mdash;Songez que je ne resterai pas moins de vingt
-jours absent.</p>
-
-<p>&mdash;Vingt jours, ciel du bon Dieu, vingt jours! Ah
-ça! et si vous avez besoin de quelque chose dans ce
-pays des grandes montagnes? demanda-t-elle avec une
-vive inquiétude.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’aurai besoin de rien.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! moi, je suis sur l’âge, j’ai soixante-deux
-ans bien comptés, mais le jarret est bon, et si la maladie
-vous tourmentait plus fort, vous me le feriez dire
-au moins par le facteur de la poste... Il y a un facteur,
-je pense, dans ce pays comme chez nous... Surtout ne
-vous tracassez pas les idées pour le chemin. Elles sont
-bien loin, ces sources de la médecine, puisque M. Anselme
-Benoît avoue que, de là, on touche l’Espagne de
-la main. Malgré tout, avec mon bâton et l’aide du
-bon Dieu, je finirai bien par arriver...</p>
-
-<p>Sa voix était devenue chevrotante.</p>
-
-<p>&mdash;L’Espagne!... Aller à la porte de l’Espagne! marmotta-t-elle
-en se laissant tomber sur le perron du
-foyer.</p>
-
-<p>Mon oncle, en proie d’ailleurs à un accablement
-profond, sentit toute résolution l’abandonner. N’osant<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span>
-regarder sa gouvernante, en train de s’essuyer les yeux,
-il se tourna de mon côté.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, me dit-il, si Marianne part pour
-Eric, tu iras demeurer jusqu’à son retour chez notre
-voisin, M. Anselme Benoît. M. Benoît t’aime, il te
-gâte même; tu te trouveras on ne peut mieux dans sa
-maison. Du reste, il va venir, et je le préviendrai.</p>
-
-<p>J’étais consterné. Ce grand M. Anselme Benoît,
-sévère et dur, avec sa redingote longue, son large chapeau,
-sa barbe qui lui avait dévoré le visage jusqu’aux
-yeux, ses lunettes vertes et rondes comme des pièces
-de deux sous, en dépit de quelques caresses distribuées
-par-ci par-là en courant, m’avait toujours un peu
-effrayé. Je regardai piteusement Marianne. Mon regard
-était un appel, il criait: «Sauvez-moi! Sauvez-moi!»</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur le curé, intervint la bonne gouvernante,
-flairant mes secrètes angoisses, notre pétiot
-va bien s’ennuyer avec un médecin qui, les trois quarts
-du temps, court dans la montagne après ses malades,
-et, durant l’autre quart, a le nez fourré dans les livres
-de son métier. Encore si M. Anselme Benoît était marié,
-s’il y avait une femme chez lui; mais on raconte...</p>
-
-<p>&mdash;Marianne!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, on raconte qu’il court après cinquante
-jupons à la fois, quand il serait si honnête d’en tenir
-un tant seulement à la maison. Au fait, interrogez
-Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Marianne! s’écria mon oncle avec un effort pour
-grossir sa voix.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, je tais ma langue. Mais mon avis est que<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>
-nous ne pouvons abandonner notre enfant en de
-pareilles mains.</p>
-
-<p>&mdash;Où voulez-vous alors, si vous persistez à aller
-voir votre frère, que je laisse mon neveu? Vous savez
-bien que ses parents habitent, en ce moment, à plus
-de vingt lieues des Aires, et que le temps me manque
-pour entreprendre un voyage à Lunel.</p>
-
-<p>Il se tourna vers moi.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu aller demeurer chez M. Combal? me
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Chez M. le maire? répondis-je, implorant plus
-que jamais la vieille gouvernante de mes deux yeux
-suppliants.</p>
-
-<p>&mdash;Préfères-tu attendre notre retour chez les Garidel?
-insista mon oncle. Simonnet Garidel est un ami pour
-toi...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il a vingt-deux ans, et je n’en ai que douze,
-murmurai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Et pour quelle raison, monsieur le curé, courir
-chercher si loin ce que vous avez sous la main? s’écria
-tout à coup Marianne. Que le bon Dieu vous bénisse!
-Qui vous empêche de confier l’enfant à Barnabé? Tous
-les jeudis, après ses devoirs, ne va-t-il pas à l’ermitage
-de Saint-Michel, pour y faire les cent coups? Puis
-Baptiste a de l’esprit, sans comparaison, comme vous
-et moi, et cette bête distraira notre pétiot.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, il te plairait de passer plusieurs jours
-à l’ermitage?</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé est si complaisant pour moi! répondis-je.
-La semaine passée, Baptiste, que j’avais monté avec la<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span>
-permission du Frère, a galopé jusque par delà le hameau
-de Margal. Quelle partie!&mdash;«Baptiste, ici!»
-Il venait.&mdash;«Baptiste, halte!» Il s’arrêtait.</p>
-
-<p>&mdash;Et travailleras-tu un peu à Saint-Michel?</p>
-
-<p>&mdash;Je travaillerai, mon oncle, je vous le promets.</p>
-
-<p>&mdash;N’oublie pas qu’à mon retour je te ferai réciter la
-grammaire latine jusqu’au «<i>Que retranché</i>.»</p>
-
-<p>&mdash;Je la réciterai sans une faute!</p>
-
-<p>Mon oncle m’embrassa. Des pleurs brillaient au coin
-de ses paupières. Etait-ce regret de me quitter, ou bien
-mes brusques transports lui avaient-ils fait faire un
-retour pénible sur lui-même? Qui sait? peut-être
-avais-je été bien cruel sans le savoir. Je restai tout interdit,
-n’osant lever mes yeux, qui, sans bien démêler
-pourquoi, venaient subitement de se remplir de larmes.
-Marianne, troublée, pour dissimuler un chagrin accablant,
-quitta sa place sur le granit du foyer, et vint
-considérer la malle, dont elle ferma à double tour la
-serrure et le cadenas.</p>
-
-<p>Cependant mon oncle demeurait immobile, pétrifié,
-promenant des regards vagues à travers les diverses
-pièces du presbytère, bouleversé de fond en comble.
-Tout à coup son visage pâle se colora d’une rougeur
-suspecte. Il toussa. Ce fut une quinte terrible, une
-quinte qui, ébranlant toute la machine de la tête aux
-pieds, ne lui permit pas de rester debout. Suant, soufflant,
-rendu, il s’assit.</p>
-
-<p>A ce moment si triste, parut M. Anselme Benoît.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, mon ami, lui dit-il, qu’il n’y a plus
-à hésiter. Plût au ciel que vous eussiez suivi plus tôt<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span>
-mes conseils et ceux du docteur Barascut! Je ne prétends
-pas que les eaux des Pyrénées vous guérissent
-radicalement; mais, je vous le garantis, elles produiront
-de l’amélioration. Un peu de courage, que diable! A
-cinquante ans, un homme est dans toute la vigueur de
-l’âge, et vous avez encore de longs jours devant vous.</p>
-
-<p>&mdash;Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses!
-gémit mon oncle.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, reprit l’officier de santé, la carriole des
-Garidel est attelée, êtes-vous prêt?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis prêt.</p>
-
-<p>&mdash;La diligence part de Bédarieux pour Béziers à
-sept heures, et il est cinq heures et demie à présent.
-Nous n’avons pas de temps à perdre. Êtes-vous heureux!
-vous allez voir des villes superbes: Béziers,
-Narbonne, Perpignan...</p>
-
-<p>M. Anselme Benoît se courba et passa sa main
-droite à l’une des poignées de la malle.</p>
-
-<p>&mdash;Marianne, fit-il, désignant l’autre poignée à la
-gouvernante.</p>
-
-<p>La malle fut enlevée.</p>
-
-<p>Une minute après, la carriole, dirigée par Simonnet
-Garidel, disparaissait derrière le four communal des
-Aires, et descendait vers la grande route, dans le fond
-de la vallée d’Orb.</p>
-
-<p>Marianne et moi, qui avions accompagné mon oncle
-jusque sur la place du village, nous rentrâmes à la
-cure en pleurant.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VI</h2>
-
-<p class="pch">Pour rôtir une brochette d’oisillons, ayez du lard frais
-et des braises vives.</p>
-
-
-<p>Le lendemain, Barnabé, que Marianne avait fait
-prévenir aussitôt après le départ de mon oncle, arriva
-de bonne heure chez nous.</p>
-
-<p class="p2">Mais, avant d’aller plus loin en ce récit, il me paraît
-indispensable d’en portraire minutieusement le héros.</p>
-
-<p>Barnabé Lavérune, ou mieux frère Barnabé, comme
-on l’appelait aux Aires et partout dans les environs,
-était un énorme paysan de cinquante-cinq ans,
-aussi grand, aussi robuste qu’un châtaignier de la
-montagne. Il avait des bras démesurés, se terminant
-par des mains cartilagineuses, armées de doigts longs,
-durs et poilus. Son visage, au beau milieu duquel s’épatait,
-semblable à un champignon dans les bruyères,
-un gros nez tuberculeux sillonné de veinules violacées,<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span>
-avait un caractère de gouaillerie ironique qui faisait
-songer à ces personnages plantureux dont le génie de
-Rabelais peupla l’abbaye de Thélesme. Les yeux de
-Barnabé, noirs, petits, étaient singulièrement perçants.
-Une barbe touffue lui descendait jusqu’au bas de la
-poitrine, grise autour de la bouche largement coupée,
-d’un blanc ambré au-dessous du menton.</p>
-
-<p>Notre homme, qui, depuis plus de dix ans, appartenait
-à la Congrégation des Frères libres de Saint-François,
-était habillé, accoutré devrais-je dire, d’une soutane.
-Cette soutane, dans laquelle mon oncle s’était
-trouvé à son aise, craquait en maints endroits sur la
-vigoureuse armature de l’ermite de Saint-Michel. Il
-faut le reconnaître, c’est seulement après huit ans de
-bons et loyaux services que le curé des Aires avait consenti
-à se séparer de ce vêtement, élimé par la brosse,
-aminci par l’usure, un peu troué par-ci par-là. On devine
-comme ce fourreau de vieux drap, luisant à tous
-les plis, et dans lequel notre Frère s’était glissé non
-sans effort, ainsi que dans une gaîne, devait lui aller.
-Mon oncle étant de petite taille, l’étoffe de la soutane
-tombait ni plus ni moins jusqu’aux genoux de l’ermite,
-et là, abandonnait ses tibias à un pantalon de velours
-bleu, dit chez nous velours d’Espagne, et très en faveur
-auprès des paysans cévenols.</p>
-
-<p>Aux premiers jours de sa <i>moinerie</i>, pour emprunter
-le mot de maître François, dans toute la ferveur de sa
-vocation nouvelle, Barnabé avait caressé le rêve de
-s’acheter un froc de bure avec capuchon, en tout pareil
-à celui de la plupart de ses confrères. Mais à la longue,<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span>
-il était revenu de cette coquetterie, ne pouvant se résoudre
-à toucher au magot de Félibien. Tirer vingt francs
-du bas sacro-saint au fond duquel gîtait son trésor,
-c’était, lui semblait-il, ruiner Félibien, lui voler ses
-montres, ses pendules, le magasin qu’il entrevoyait pour
-lui dans l’avenir, et il avait accepté avec résignation
-toutes les loques qu’on lui offrait.</p>
-
-<p>Notre Frère étalait un chapelet à grains énormes
-noué autour des reins; une croix brillante se balançait
-sur sa poitrine, retenue par une chaînette de laiton;
-une pèlerine, bossuée pittoresquement de coquilles
-polies sur la pierre, lui couvrait les épaules. Son bicorne,
-autre cadeau de mon oncle, affichait, en guise
-de bourdaloue, une suite non interrompue de petites
-images encastrées dans des lamelles de plomb. Ce chapeau,
-rappelant le couvre-chef célèbre de Louis XI,
-seyait on ne peut mieux à Barnabé, qui le portait penché
-sur l’oreille droite avec beaucoup de crânerie.</p>
-
-<p>L’ermite de Saint-Michel, entêté à ne pas être confondu
-avec ses confrères de Cavimont, de Saint-Raphaël,
-de Boubals, de Notre-Dame de Nize, de
-Saint-Sauveur, lesquels depuis longtemps ont abandonné
-le bourdon, marchait toujours, lui, le bourdon à
-la main.</p>
-
-<p>«C’est l’insigne de notre Ordre!» répétait-il.</p>
-
-<p>De ce long bâton, souvenir des pèlerinages aux
-époques de foi, Barnabé avait fait un véritable objet
-d’art. Outre qu’après de minutieuses recherches, il
-l’avait coupé lui-même dans un bois de châtaigniers
-sauvages, nous connaissons que Caramel, de Bédarieux,<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span>
-s’y était appliqué de tout son talent. Un petit
-miroir enchâssé dans un cadre de cuivre poli étincelait
-à la cime de cette canne majestueuse, et, à une petite
-croix surmontant le tout, pendaient, gracieuses et
-brunes, deux gourdes sèches curieusement historiées à
-la pointe du couteau. Ces deux gourdes toujours pleines
-de vin, qui autrefois figuraient le dévouement des
-ermites aux pèlerins de la Terre-Sainte, Barnabé les
-vidait aujourd’hui à la plus grande gloire de Dieu. Que
-diable! on n’est pas Frère libre de Saint-François pour
-mourir de soif sur la route si âpre de la vie.</p>
-
-<p class="p2">&mdash;Barnabé, lui dit la gouvernante, je vous ai fait
-venir parce que M. le curé m’a chargée de vous demander
-un service.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis à la disposition de M. le curé et à la vôtre
-pareillement, Marianne... Ah! par exemple, je voudrais
-bien voir que l’ermite de Saint-Michel refusât
-quelque chose aux gens de la cure!</p>
-
-<p>La barbe du Frère s’agita, sa bouche s’ouvrit large
-et profonde comme un gouffre, et il éclata en bruyants
-éclats de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que vous êtes reconnaissant envers M. le
-curé, et...</p>
-
-<p>&mdash;Reconnaissant! reconnaissant! interrompit-il,
-riant toujours... Ah ça! Marianne, soyons de bon
-compte, s’il vous plaît. Croyez-vous que Barnabé Lavérune,
-parce qu’il est le Frère le plus propre de la
-contrée, qu’il occupe l’ermitage le plus beau et le
-plus en vue de toute la montagne, qu’il a mis un peu<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span>
-de foin dans ses bottes, que son fils étudie dans les
-horlogeries, à Moret, département du Jura, croyez-vous
-qu’il ait oublié qu’il y a dix ans à peine il n’était
-qu’un misérable vannier de la rivière d’Orb? Dieu de
-Dieu! en ai-je tordu, en mon temps, de ces osiers, pour
-confectionner corbeilles, paniers, claies à cribler le
-sable et différentes autres marchandises! Mais M. le
-curé tenait un œil ouvert sur moi, et comme le travail
-ne m’avait pas fait abandonner l’église, que je ne manquais
-aucunement les offices pour aller boire au cabaret,
-que je laissais les filles à M. Anselme Benoît, il me
-confia Saint-Michel, avec la permission de Monseigneur...
-Quelle joie quand j’y pense!... Et vous voudriez
-que je fusse capable de refuser un service! Ah! si
-ma vie pouvait augmenter celle de M. le curé, qui est
-un saint sur la terre, je la lui donnerais des deux
-mains.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne vous demande pas un si grand sacrifice:
-il vous demande tant seulement de garder son neveu
-à Saint-Michel, tandis que moi j’irai voir ce qui
-se passe chez mon frère, à Eric-sous-Caroux... Vous
-entendez bien que nous ne pouvons laisser notre enfant
-ici tout seul.</p>
-
-<p>Barnabé me caressa les deux joues du bout de ses
-gros doigts; puis, avec une hilarité débordante:</p>
-
-<p>&mdash;Allons-nous faire des nôtres par là-haut! dit-il.
-C’est Baptiste qui ne sera pas content, par exemple!
-Tu me promets au moins de ne pas me le crever dans
-nos affreuses pierrailles. Un âne, quelque courage à la
-course qu’on lui suppose, n’est jamais comme un cheval<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span>
-tout de même... Si j’avais un cheval, comme mes
-confrères des environs enrageraient! Sans compter que
-je pourrais alors pousser mes quêtes jusque du côté de
-Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Mais un Frère mendiant
-à cheval, cela occasionnerait du scandale, puis
-cela ne serait pas selon la règle de saint François... peut-être.
-Enfin, on verra plus tard avec les économies,
-quand Félibien sera revenu de Moret, département du
-Jura...</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc une affaire convenue? interrompit
-Marianne.</p>
-
-<p>&mdash;C’est convenu semblablement à la mort de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ sur le Calvaire, quand les Juifs
-se révoltèrent tous contre lui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous prendrez bien soin de notre enfant, vous le
-promettez?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous promets qu’avec moi il ne maigrira ni
-d’âme ni de corps. D’abord je suis gai comme toute
-une nichée de passereaux, et je chante à bouche-que-veux-tu
-tout le long de la journée. Au demeurant, vous
-savez que je m’entends plus que pas un aux chansons,
-moi! Demandez à Baptiste!... Voici notre vie: le matin,
-nous réciterons notre prière à la chapelle, devant la
-statue de saint Michel. Ah! je l’ai nettoyée, cette pauvre
-statue si noire! Dans le fait, tout est luisant au
-nid comme une image... Puis nous déjeunerons avec
-quatre doigts, peut-être six, de saucisse. C’est de la saucisse
-de Saint-Gervais. Vous connaissez sa réputation,
-n’est-ce pas, Marianne? Je l’ai quêtée en janvier, quelques
-jours après la grande tuerie de cochons qui se fait<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span>
-au carnaval. Aujourd’hui, la coquine vous a un air!
-On dirait, tant elle est rouge, ferme et fraîche, du saucisson
-de M. Cœurdevache, le charcutier... Puis nous
-irons mener Baptiste jusqu’à ma prairie. Il faut bien
-qu’il pâture à son tour, ce mien ami! Baptiste, encore
-qu’il soit de petite taille, vous a un appétit à faire reculer
-les deux mulets de M. Combal. Qu’ils sont beaux
-ces mulets de M. le maire, des mulets comme on en a
-au ciel!... Puis, quand l’idée nous en viendra, à genoux
-sur le sol, nous chanterons un <i>Adoremus</i>... Puis
-nous retournerons à l’ermitage sur le coup de midi,
-où, ayant pris une nouvelle becquée, nous dormirons
-notre sieste, à la bénédiction du Seigneur! La sieste,
-tout le monde sait ça, entretient l’homme en force et
-en vertu... Enfin, dans la vesprée, je raconterai à ce fillot
-mon voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle, une
-ville de l’Espagne, et mes deux voyages à Rome, la ville
-du pape et des chrétiens. M. le curé vous a annoncé,
-sans doute, que j’ai parlé au saint-père, là-bas, dans les
-Vaticans. C’est vrai tel que vous me voyez, malgré ma
-mine de loup. Le saint-père&mdash;apprenez toujours cela,
-Marianne, pour votre salut&mdash;est un homme grand. Il
-s’appelle Grégoire XVI. Pour la pâleur, il ressemble à
-l’hostie consacrée. Mais, malgré sa figure blanche
-comme sa soutane, car il porte une soutane blanche à
-pèlerine sans coquilles, il va très bien. Il m’a dit:
-«<i>Fra Barnabeo, fra Barnabeo.</i>» Puis il ma béni.
-En ce moment, il me semblait que le bon Dieu en personne
-me descendait dans l’estomac... Donc, c’est
-convenu, Marianne, ne vous mettez pas chagrin en<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>
-tête, nous mangerons bien, nous boirons mieux, nous
-rossignolerons à plaisir, et saint François fera le
-reste.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous prendre le petit paquet de l’enfant?
-demanda la vieille gouvernante.</p>
-
-<p>&mdash;J’en prendrai cent paquets, si vous me les donnez,
-pardi!</p>
-
-<p>Marianne atteignit sur une chaise un mouchoir à
-carreaux rouges, dont les quatre coins étaient retenus
-ensemble par des nœuds.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai serré là-dedans, dit-elle, deux chemises, trois
-paires de bas, un bonnet pour la nuit...</p>
-
-<p>&mdash;Combien de temps comptez-vous séjourner à
-Eric?</p>
-
-<p>&mdash;De dix à quinze jours environ. Il faut bien dix
-jours pour voir les vivants et prier sur la tombe des
-morts. Hélas! j’en ai mis de mon monde au trou, par
-là-haut dans mon pays!</p>
-
-<p>&mdash;Qui a vie doit avoir mort, répondit philosophiquement
-Barnabé. Chacun son tour. Tenez, Marianne,
-c’est comme les lapins qui vont se prendre à mes collets
-dans les taillis, du côté de Margal. Sont-ils assez
-maladroits de passer par là! Mais c’est écrit aux Evangiles,
-le chemin du cimetière est attaché aux pieds des
-bêtes et des gens. Que voulez-vous? il faut ça, car, encore
-que la vie soit mauvaise, on se ferait joliment
-tirer l’oreille pour aller en paradis..... Oh! puis,
-ajouta-t-il en manière de consolation et toussant à ébranler
-les murailles du presbytère, on a le coffre plus ou
-moins solide.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Jésus-Seigneur! si notre pauvre M. le curé était
-bien en chair et en os comme vous! gémit Marianne,
-dont l’âme pleine d’anxiété courait, haletante, après la
-diligence qui emportait son maître vers les eaux
-d’Amélie.</p>
-
-<p>Cette note douloureuse tombant au milieu de ma joie
-me fit courir un frisson par tout le corps. L’expansion,
-la gaieté de frère Barnabé reçurent un coup
-dont elles ne se relevèrent point. Après un moment
-de silence fort embarrassé, l’ermite ne songea plus qu’à
-détaler. Il glissa mon paquet sous son bras, puis ouvrit
-la porte de la cure.</p>
-
-<p>&mdash;Je retourne de ce pas à Saint-Michel, me dit-il;
-tu m’y trouveras toujours, ainsi que Baptiste. Viens
-au plus tôt. Les nichées commencent leurs gazouillements
-dans les amandiers; je vois beaucoup de becs
-rouges à travers les feuilles nouvelles, et tu jugeras
-si je m’entends à rôtir à point les brochettes. Ayez
-sous le gril des braises vives et claires, puis, autour des
-bestioles, du lard frais... Plus d’une fois tu te lécheras les
-doigts, pétiot!</p>
-
-<p>Il descendit quatre à quatre l’escalier de notre
-perron.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VII</h2>
-
-<p class="pch">Marianne fait main basse sur le chocolat de mon oncle,
-du chocolat de quarante sous!</p>
-
-<p>Marianne me réveilla dès l’apparition de l’aube.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, enfant! appela-t-elle.</p>
-
-<p>Je sautai à bas de mon petit lit de sangle et m’habillai
-vivement. J’entrai dans la cuisine. La vieille
-gouvernante trempait de longues mouillettes de pain
-en un bol de lait crémeux.</p>
-
-<p>&mdash;Voici ta tasse pleine, me dit-elle.</p>
-
-<p>Nous mangeâmes silencieusement.</p>
-
-<p>Tout à coup, l’<i>Angelus</i> sonna. Nous nous mîmes à
-genoux et nous le récitâmes, Marianne estropiant le
-latin du verset, moi lui marmottant en réponse l’<i>Ave
-Maria</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Cette cloche me fait mal, dit-elle, quand nous
-nous fûmes rassis.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi? lui demandai-je.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il me semble qu’elle a le son plus triste que du
-temps de ton oncle.</p>
-
-<p><i>Le temps de mon oncle!...</i> J’eus peur. Qui sait?
-peut-être Marianne avait-elle déjà reçu une lettre
-qui lui annonçait quelque malheur. Incontinent, de
-grosses larmes tombèrent de mes yeux dans mon lait.
-La servante, qui n’avait pas vidé son bol, le déposa sur
-la table, s’amusa à rechercher les miettes de pain arrêtées
-dans les plis de son tablier et fit un effort pour ne
-pas regarder de mon côté. Enfin elle se leva, traversa
-la cuisine, le salon, puis disparut dans la chambre à
-coucher de mon oncle. Où allait-elle? Je l’entendis
-ouvrir la bibliothèque. Le cri de chaque meuble m’était
-devenu si familier! Que cherchait-elle dans la bibliothèque,
-elle qui ne savait pas lire? Elle reparut, tenant
-à la main un objet plié dans du papier jaune et qu’il
-me fut impossible de reconnaître.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher petit, me murmura-t-elle, voici une
-livre de chocolat. Tu l’emporteras à Saint-Michel. Tu
-en mangeras un morceau comme ça de temps en
-temps. Nous t’avons habitué aux douceurs ici, et je ne
-veux pas que tu t’en passes. C’est du chocolat de quarante
-sous, c’est le chocolat de ton oncle! Il le serre
-dans la bibliothèque, derrière les livres; mais je connais
-la cachette, et j’y ai passé la main pour toi.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Marianne.</p>
-
-<p>Je pris le paquet.</p>
-
-<p>&mdash;Je dois te prévenir, mon enfant, poursuivit-elle,
-que Barnabé est un peu porté sur sa bouche, le brave
-homme! Peut-être serait-il sage à toi de compter les<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span>
-billes de ton chocolat, et, chaque fois qu’il te sera arrivé
-d’en manger une, tu diras, sans avoir l’air d’y
-toucher, car il ne conviendrait pas de fâcher le Frère:
-«Barnabé, il m’en reste dix billes... Barnabé, il ne
-m’en reste plus que deux billes.» Si tu agis avec cette
-prudence, il n’osera pas entamer tes provisions.</p>
-
-<p>&mdash;Alors vous croyez, Marianne, qu’il serait capable?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne voudrais pas faire de jugement téméraire;
-mais il a la dent si cruelle, le Frère! On ne
-pourrait croire ce qu’il a dévoré à la cure, durant la
-maladie de ton oncle. Il n’était jamais rassasié. Ah!
-comme notre jambon s’en allait! J’en pleurais. Chaque
-matin, il y pratiquait des entailles où l’on aurait logé
-les deux poings. J’avais toujours envie de lui crier
-comme ça: «<i>Voulez-vous le laisser à la fin des fins!</i>»
-Mais je n’osais pas, de peur de contrarier M. le curé.
-Et puis, afin qu’on l’aidât à retourner notre pauvre
-malade dans son lit, n’eut-il pas l’idée d’appeler chez
-nous le frère Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël!
-Ce fut le tour de notre cave, par exemple! Ils buvaient
-tous les deux, ils buvaient comme de vrais
-moucherons de vendange. Ils n’épargnèrent même pas
-le vin vieux! Est-ce que M. Combal, est-ce que Simon
-Garidel, est-ce que son fils Simonnet, qui sont les
-amis de la maison, n’auraient pas donné un coup de
-main par ici? Quel besoin avions-nous du frère Barthélemy,
-de Saint-Raphaël, pour nous avaler tout vifs?...</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille, Marianne, je mènerai les choses
-d’après vos recommandations.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span></p>
-
-<p>Silencieux, nous nous regardâmes pendant quelques
-minutes.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, reprit la vieille, les mains croisées
-sur ses genoux et comme se parlant à elle-même, moi
-je pars pour Eric-sous-Caroux. Ciel du bon Dieu! cela
-est-il possible qu’à soixante ans passés je retourne
-voir le pays de mon enfance? C’est à Eric que je naquis,
-un jour de Noël, dans une pauvre cabane, contre
-de gros rochers... Puis, toute jeunette, je fus placée
-chez M. Bergon pour garder ses ouailles dans la prairie.
-Enfin, étant un peu plus en taille et en force, je
-devins pastoure à la ferme des Ormes, près de Douch.
-Quel temps! Vous êtes heureux, les enfants tout de
-même comparés aux vieux comme moi...</p>
-
-<p>Elle s’interrompit.</p>
-
-<p>&mdash;C’est drôle, continua-t-elle, qu’on ne puisse pas
-oublier ses jeunes ans, et, encore qu’on ait eu beaucoup
-de mal à gagner sa misérable vie, qu’on revienne
-toujours à ses souvenirs, tout comme à une fontaine
-quand on a soif. Le bon Dieu l’a voulu ainsi peut-être
-pour nous apprendre à ne jamais mettre nos parents
-en oubli. Mes malheureux parents, si travailleurs,
-si rudes! Je vais trouver, au cimetière, l’herbe
-qui pousse sur leurs corps; mais eux, je ne les trouverai
-point...</p>
-
-<p>&mdash;Vous trouverez votre frère, Marianne.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, certes! et une tante aussi à Douch, et mon
-parrain également à Saint-Gervais. Il s’appelle Pierre
-Tournel, autrement dit <i>le Borgne</i>, parce que d’un coup
-de corne une chèvre lui creva un œil, étant petit. Il a<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span>
-quatre-vingt-cinq ans. Mais pourrai-je, en dix jours,
-visiter tout ce monde de la montagne?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je serai très heureux chez Barnabé, et vous
-demeurerez là-haut quinze jours, si cela vous convient.</p>
-
-<p>&mdash;Et penseras-tu un peu à moi, mon pétiot, bien
-que je chemine loin de la cure?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, Marianne.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faudrait pas non plus oublier ton pauvre
-oncle.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Marianne!...</p>
-
-<p>&mdash;Soir et matin, je réciterai une dizaine de mon
-chapelet à son intention.</p>
-
-<p>&mdash;Je ferai comme vous, à Saint-Michel, avec Barnabé.</p>
-
-<p>Les premiers rayons du soleil s’infiltrèrent doucement
-dans la cuisine.</p>
-
-<p>&mdash;Voici le grand jour, dit la vieille; il faut que je
-parte. J’ai bien trois ou quatre montagnes à traverser
-et deux rivières avant de toucher à Eric.</p>
-
-<p>Elle alla fermer les volets du presbytère, verrouilla
-toutes les portes, puis saisit en un coin le bâton
-de cornouiller dont elle se servait pour assurer
-sa marche.</p>
-
-<p>A mon tour, je mis sous le bras mes livres, mes
-cahiers; je glissai mon encrier dans la poche.</p>
-
-<p>Nous sortîmes.</p>
-
-<p>Nous traversâmes la place des Aires sans échanger
-une parole, Marianne partagée entre le regret de me
-quitter et la joie intime d’aller revoir le hameau natal,<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>
-moi, inquiet, troublé, sentant sur ma poitrine un
-poids qui l’écrasait, la gorge sèche, les jambes coupées.</p>
-
-<p>Nous devions nous séparer au ruisseau de Lavernière,
-qui coule au bas du village. Là, Marianne prendrait
-à droite, se dirigeant vers le roc de Caroux, dont
-le front de granit domine la vallée d’Orb, tandis que
-moi, tirant à gauche, je m’acheminerais vers Saint-Michel,
-à travers les châtaigneraies. Nous traversâmes
-le ruisseau sur les hautes passerelles luisantes. Les
-tiges vert-jaune des amarines, où pointaient des feuilles
-légères et transparentes comme des gouttes d’eau,
-cachaient en partie le courant.</p>
-
-<p>Nous nous arrêtâmes sur l’autre rive. Devant nous
-s’ouvraient, semblables aux deux branches d’un compas,
-nos deux routes différentes. Marianne, torturée
-par l’angoisse, me regarda. Quel regard! Elle agita
-les lèvres, mais ne put articuler un mot. Tout d’un
-coup elle laissa aller son bâton sur le sol, et m’enveloppa
-de ses bras tremblants. L’embrassement fut long.
-Dans le sein de cette femme, j’éprouvai des impressions
-que le temps n’a pas effacées et dont je ne saurais traduire
-ni la puissance, ni les délices, ni la profondeur.</p>
-
-<p>&mdash;Bonne paysanne, simple et grande par le cœur,
-comme vous m’avez aimé!&mdash;Elle dénoua ses bras,
-recueillit son bâton, s’éloigna. Je tombai dans les oseraies
-qui forment un rideau grisâtre le long de Lavernière,
-et je crois que je m’évanouis.</p>
-
-<p class="p2">Quand je revins à moi, je m’aperçus avec surprise<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span>
-que mes pieds portaient sur la dernière passerelle et que
-les deux extrémités de mon pantalon flottaient dans
-l’eau. Quant à mes livres, à mes cahiers, ils avaient
-volé dans toutes les directions. La grammaire latine,
-par miracle, était restée sur le bord; mais mon cahier
-de <i>corrigés</i>&mdash;un cahier relié!&mdash;et mon <i>Phèdre</i>
-buvaient tranquillement dans le ruisseau. Comment
-tout cela était-il arrivé? Je ne saurais le dire. Vivement
-je palpai mes poches: l’encrier n’avait pas
-bougé.</p>
-
-<p>Je me levai, regardant autour de moi. Sauf les
-lavandières du village dont j’entendais les battoirs avec
-les caquets et entrevoyais les coiffes blanches à travers
-les rameaux encore grêles des noisetiers, j’étais seul. Je
-m’en souviens, je m’étirai les bras comme après un
-long sommeil; puis, ayant recueilli livres et cahiers, je
-m’engageai dans le chemin de Saint-Michel.</p>
-
-<p>C’est un véritable chemin de chèvre, zigzaguant
-tantôt à droite, tantôt à gauche, obstrué par les branches
-qui menacent les yeux, toujours encombré de
-pierres qui roulent sous les pieds, et, malgré ces inconvénients
-multiples, très agréable à gravir, parce qu’il
-demeure constamment à l’ombre des arbres et qu’à
-mesure que l’on monte on découvre les plus magnifiques
-perspectives.</p>
-
-<p>A peine a-t-on fait cinquante pas en grimpant le
-long de cette rampe très raide, que, si l’on s’arrête une
-minute pour respirer et si l’on se retourne, on est tout
-à coup saisi d’admiration. A vos pieds se déroule, avec
-ses prairies d’un vert cru, ses hautes rangées de peupliers,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span>
-ses saulées touffues, ses hameaux tapis sous des
-amoncellements de feuillage, la partie la plus large de
-la vallée d’Orb. Là-bas, la petite ville du Poujol, si
-pittoresque au milieu des blocs détachés de la grande
-montagne; plus près, dans un bouquet d’yeuses, la
-chapelle solitaire de Saint-Pierre de Rèdes, dont les
-voûtes surbaissées, le portail à plein cintre écrasé, les
-colonnes trapues et à chapiteaux grimaçants datent de
-l’époque carlovingienne; vis-à-vis, le joli établissement
-thermal de La Malou avec ses eaux chaudes jaillissantes,
-ses mille ruisselets rayant la plaine de leurs sédiments
-cuivrés; enfin, comme pour faire opposition à la grâce
-épanouie d’une nature à la fois sévère et charmante, à
-l’autre extrémité du tableau, le gros bourg d’Hérépian,
-à demi noyé dans la fumée noire ou les flammes rougeâtres
-de ses verreries.</p>
-
-<p>L’Orb, un peu maigre, serpente tout au fond de la
-vallée, laissant à découvert des roches micacées que le
-soleil, de temps à autre, allume ainsi que de gigantesques
-diamants. Et puis, si l’œil s’égare au-dessus de
-la rivière, semée d’îlots, quel splendide spectacle que
-celui des épaisses forêts de châtaigniers prenant racine
-aux premiers mamelons de la plaine et se prolongeant,
-avec leurs frondaisons qui moutonnent sous le vent ou
-étincellent sous la lumière, jusqu’aux crêtes sourcilleuses
-du roc de Caroux! Du sentier de Saint-Michel,
-distant de plusieurs kilomètres, ces énormes masses de
-verdure affectent les formes les plus étranges. On dirait
-parfois une grande mer verte, où les cimes saillantes
-des arbres figurent assez bien les mâts élevés des vaisseaux;<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span>
-puis on croit apercevoir des carrières immenses
-d’ardoises, où travaillent des légions d’ouvriers armés
-de pics. Si la tempête, sifflant aux pitons du mont
-Caroux, plie ces vastes rameaux, des trous béants, des
-gouffres insondables se creusent, et l’on distingue, à
-l’orifice de ces cavernes mouvantes, se pressant pour
-les envahir, comme un peuple effaré de géants.</p>
-
-<p>Certes, à douze ans, les mots me manquaient pour
-traduire les sensations que me faisait éprouver ce
-grandiose paysage. Mais je n’ai pas oublié avec quelle
-sorte de saisissement profond je le contemplais. Dès le
-berceau, par une pente mystérieuse de mon âme que
-personne n’expliquera, j’avais été conquis à la nature,
-à nos montagnes surtout, à nos superbes montagnes
-cévenoles, d’un profil si sévère, si noble, si hardi, où
-se découvrent toutes les richesses: des eaux qui défient
-l’éclat et la pureté du cristal, des bêtes fidèles et
-aux pieds sûrs, des hommes honnêtes, énergiques et
-courageux. <i>Alma tellus!...</i></p>
-
-<p>Ce matin-là, escaladant cette montée tortueuse et
-presque à pic, je me retournais à chaque pas vers la
-vallée: non que j’eusse grande envie de m’abandonner
-aux songeries muettes, absorbantes, hiératiques, où je
-m’étais complu tant de fois; mais il me semblait toujours
-que, dominant toutes les routes du point élevé où
-je me trouvais, j’allais apercevoir Marianne au crochet
-de quelque chemin. Hélas! la pauvre vieille était déjà
-bien loin sans doute, car mon œil eut beau fouiller les
-sentiers, qui m’apparaissaient, ici comme de petits
-rubans bleus, plus loin comme de longues entailles<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span>
-pratiquées à la serpe dans le feuillage tassé des arbres,
-il ne découvrit rien.</p>
-
-<p>Encore une fois le sentiment de ma solitude m’écrasa
-et je dus m’asseoir sur une pierre. Toutes sortes d’idées
-bizarres me traversèrent l’esprit:&mdash;Si je courais après
-Marianne, peut-être parviendrais-je à la rattraper?...
-Oh! pourquoi ne m’avait-elle pas amené à Eric-sous-Caroux?&mdash;Je
-songeai même, en ma subite détresse,
-bien que mes parents demeurassent loin, à aller les
-rejoindre à pied, du côté de Lunel. Peut-être rencontrerais-je,
-sur la grande route, quelque roulier complaisant
-qui me permettrait de monter sur sa charrette
-quand je serais fatigué?</p>
-
-<p>Moi, d’abord si joyeux d’aller passer dix jours de
-franche et bonne liberté à l’ermitage de Saint-Michel,
-je ne pensais plus à Barnabé. Dans les suprêmes angoisses,
-le cœur va droit à ceux qui lui sont familiers,
-à ceux qu’il aime, et les étrangers demeurent les étrangers.</p>
-
-<p>Maintenant, je ne me révoltais plus contre les exigences,
-parfois tyranniques, de mon oncle; maintenant,
-je ne trouvais plus les réprimandes de Marianne
-trop sévères. J’eusse voulu que ces deux êtres, lesquels
-laissaient mon âme vide comme un flacon dont la
-liqueur s’est répandue, fussent près de moi, me morigénant,
-me menaçant, me punissant. Que n’aurais-je
-pas donné, en ce moment, pour être châtié de leur
-main, de leur propre main!...</p>
-
-<p>«O mon oncle! balbutiai-je d’une voix étranglée
-et pressant contre ma poitrine, par un mouvement<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span>
-convulsif, mes livres et mes cahiers, je travaillerai bien,
-vous serez content de moi.»</p>
-
-<p>Un coup de vent écarta les branchages des châtaigniers.
-J’aperçus les hautes murailles blanches de
-Saint-Michel.</p>
-
-<p>Je gravis au galop l’extrémité du sentier.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VIII</h2>
-
-<p class="pch">L’âne Baptiste plus aimable que son maître</p>
-
-<p>L’ermitage de Saint-Michel, juché à la cime d’un
-mamelon boisé mesurant une hauteur de six cents
-mètres environ, est un reste de monument féodal.
-Cette forteresse, destinée à commander un point important
-de la haute vallée d’Orb, donnait la main à
-vingt autres, échelonnées sur le flanc des montagnes,
-de l’un et de l’autre côté de la rivière. A l’époque des
-guerres de religion, toutes ces murailles à meurtrières
-et à mâchicoulis, dont la ceinture formidable devait
-protéger les Albigeois, succombèrent. Saint-Michel ne
-put tenir plus de trois jours devant les hordes fanatiques,
-sauvages, que Simon de Montfort avait répandues
-comme une mer dans le Midi.</p>
-
-<p>De ce château à triple enceinte, sur lequel le vicomte
-de Béziers avait compté pour défendre le défilé<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span>
-de Pétafy, il ne reste aujourd’hui que la chapelle, dédiée
-à saint Michel, sauvée, rapporte la légende, par
-l’archange lui-même, «<i>qui, dans la mêlée, batailla
-d’estoc et de taille</i>,» et deux ou trois salles basses
-recouvertes à grand’peine de tuiles rouges, où l’ermite
-industrieux s’arrangea vaille que vaille un logement.</p>
-
-<p>Du reste, partout sur le plateau, un gigantesque
-bloc granitique, ramification robuste de l’ossature des
-Cévennes, se découvrent des ruines, d’énormes entassements
-de pierres, dont les siècles n’ont pas encore
-détaché les ciments primitifs. Des herbes folles poussent
-sur ces amoncellements, y répandant la gaieté, la
-grâce, la poésie.</p>
-
-<p>Quelques arbres fruitiers, que les vents sans doute
-semèrent en des jours de tempête, entés depuis, jaillissent
-çà et là du rocher cyclopéen et lui donnent en
-certains coins l’aspect débonnaire d’un verger. Une
-fontaine d’eau vive sourd d’une crevasse derrière la
-chapelle, et, se répandant par mille rigoles, a créé le
-long des pentes du monticule une prairie artificielle,
-dont le vert tendre contraste agréablement aux yeux
-avec la verdure plus sombre des châtaigniers.</p>
-
-<p>Je courus à la porte d’ordinaire ouverte de Barnabé.
-Elle était fermée. Je frappai. Pas de réponse. Qu’était
-devenu l’ermite? La claie à montants solides qui
-barrait l’écurie de Baptiste avait été ramenée dans sa
-rainure de pierre et y tenait fortement.</p>
-
-<p>Glissant un regard à travers les intervalles de l’osier,
-je ne vis pas l’âne devant la crèche. Quoi, personne!
-Je retournai vers la chapelle: le grand portail à double<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span>
-battant en était clos aussi. J’étais bien seul, abandonné
-sur ce plateau désert.</p>
-
-<p>Je frissonnai.</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé! m’écriai-je, la voix altérée par l’angoisse,
-Barnabé!</p>
-
-<p>Rien, rien...</p>
-
-<p>Je m’avançai jusqu’aux bords extrêmes de la roche
-de granit, explorant le pays à la ronde. Pas âme qui
-vive. Là-bas seulement, tout au fond, le long du
-ruisseau de Lavernière, à peu près à l’endroit où je
-m’étais trouvé mal, un troupeau de chèvres fauves
-et blanches buvaient au fil de l’eau. Sans doute les
-chèvres de M. Combal. Je distinguai le berger batifolant
-avec son bouc.</p>
-
-<p>Le vent continuait à souffler très vif. Sur les hauteurs,
-il cassait les pousses menues des châtaigniers,
-trop tendres pour lui résister. Songez donc, nous n’étions
-qu’aux premiers jours d’avril!</p>
-
-<p>Sentant mes genoux flageoler sous mes pensées de
-peur, je craignis d’être emporté par quelque rafale, et
-je reculai jusqu’au mur de la chapelle. Je me promenai
-quelques minutes, essayant de me donner le courage
-d’attendre, car Barnabé ne pouvait tarder à rentrer...</p>
-
-<p>Ah! ce vent, il avait, à travers les ruines, des hurlements,
-des miaulements, des cris qui tantôt me
-remplissaient d’épouvante et tantôt m’eussent fait
-pleurer.</p>
-
-<p>Pour échapper à ces bruits sinistres, je me réfugiai
-sous le porche de la chapelle, un porche à tympan,<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span>
-s’il vous plaît, représentant Jésus au milieu des Évangélistes,
-et à trumeau portant une statue de saint Michel
-qui piétine le Démon.</p>
-
-<p>Que faire cependant?... J’ouvris mon <i>Phèdre</i>. Si
-je parvenais à travailler, le temps passerait plus vite...</p>
-
-<p>Hélas! ce fut en vain qu’avec une sorte de joie nerveuse
-je disposai toutes choses autour de moi: la
-grammaire latine, l’écritoire, les cahiers; mon pauvre
-cerveau, que la tendresse excessive de mon cœur avait
-poussé à l’effarement, ne voulut rien entendre à la besogne
-que je lui imposais, et, après quelques barbouillages
-ineptes, je dus refermer mes livres, reboucher
-mon encrier&mdash;il était en verre bleu avec fermoir en
-cuivre&mdash;et reparaître, éperdu, au milieu du plateau.
-Pour le coup, s’il n’arrivait pas quelqu’un pour mettre
-fin à mon martyre, je ne tarderais pas à succomber. Je
-regardai la statue de saint Michel, je lui tendis des
-bras suppliants. Mais la pierre demeura immobile sur
-son piédestal...</p>
-
-<p>Des hirondelles, revenues depuis peu des pays
-chauds, voltigeaient joyeusement sous le porche. Heureuses
-hirondelles! elles n’avaient pas perdu leur
-oncle, elles; elles étaient là, dans les nids coutumiers,
-avec leur jeune famille, tandis que moi, j’avais perdu
-le presbytère et tous les miens... Un instant, mes
-yeux les suivirent tournoyant le long des corniches,
-leurs becs chargés de pâture, de brindilles de paille,
-ou de plume, ou de duvet. Je vis des martinets noirs,
-par troupe, s’élancer, rapides comme des flèches, du
-haut de Saint-Michel jusqu’au fond de la vallée d’Orb.<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>
-Quelle souplesse! quel élan! et quel éclat sous le soleil!
-J’entendis le cri bizarre des engueulevents...</p>
-
-<p>«Oh! que ne suis-je une hirondelle, moi aussi,
-pour m’envoler bien loin retrouver mon oncle ou Marianne!»
-pensai-je.</p>
-
-<p>Ce spectacle de nature calma la fièvre qui me dévorait
-et fit un peu de repos à mon être physique et moral,
-en complète ébullition. Je réfléchis qu’après tout
-je n’étais pas délaissé, qu’une ressource me restait:
-M. Anselme Benoît. Certes, je n’aimais guère le médecin.&mdash;N’était-ce
-pas lui qui venait de me séparer de
-tout ce que j’aimais?&mdash;Mais, en fin de compte, sa
-maison m’était ouverte, j’étais sûr d’y être accueilli avec
-plaisir, et j’irais frapper là ce soir, si Barnabé, parti
-pour quelqu’une de ses tournées dans la montagne,
-ne reparaissait pas à Saint-Michel. Du reste, en y songeant
-bien, n’avais-je pas aussi les Combal, les Garidel,
-chez qui je trouverais également asile?</p>
-
-<p>Je respirai.</p>
-
-<p>Cependant, mon estomac, creusé par le grand air
-matinal et aussi peut-être par mes trop vives alarmes,
-commençait à bramer la faim. Je retirai la livre
-de chocolat de mon oncle de la poche où elle était
-restée enfouie. J’en croquai une bille sans désemparer.&mdash;Il
-était bon, le chocolat de quarante sous, et
-comme Marianne avait bien fait de passer la main derrière
-les livres de la bibliothèque!&mdash;Je donnai un coup
-de dent à la seconde bille; puis, réprimant ma gourmandise,
-je descendis derrière la chapelle pour boire
-un coup sur ce repas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span></p>
-
-<p>Quelle eau limpide, fraîche, délicieuse! J’en puisai
-à plusieurs reprises dans le creux de mes mains réunies
-et m’en grisai à plaisir. Encore une fois j’allais
-plonger à la source mes deux poings jusqu’aux coudes,
-quand une voix large, sonore, retentissante, emplit
-soudain les châtaigneraies. Dieu! c’était Baptiste...</p>
-
-<p>Je me redressai vivement. La voix reprit la même
-antienne. Baptiste, à coup sûr, paissait dans la prairie
-de Saint-Michel, et Barnabé était avec lui. Comment
-n’avais-je pas pensé à cela? Je dégringolai à
-travers les hautes herbes.</p>
-
-<p class="p2">Quand l’âne m’aperçut, il courut à moi. Encore que
-je l’eusse fouaillée souvent et d’importance, elle m’aimait,
-la brave bête!</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mon Baptiston, lui dis-je de bonne
-humeur et lui passant la main sur les naseaux, qui
-se dilatèrent avec délices, bonjour!</p>
-
-<p>Il s’enleva des quatre pieds et se prit à gambader
-follement à travers la prairie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! quelle mouche t’a piqué, <i>imbecillas</i>?
-s’écria Barnabé.</p>
-
-<p>Je vis le Frère. Il était accroupi à l’ombre d’un bouquet
-de chênes verts, lequel poussait aux marges du
-ruisseau formé par les eaux vives de la fontaine où je
-venais de me désaltérer. Avec mon cœur tout à la joie,
-mes jambes d’un élan s’emportèrent vers l’ermite.
-Mais, lorsque je comptais qu’il allait se lever pour
-m’embrasser ou me donner sur les épaules la tape affectueuse
-que j’avais reçue tant de fois, il ne bougea<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>
-aucunement. Je lui souhaitai le bonjour, comme je
-l’avais fait à Baptiste, mais d’une voix timide, presque
-troublée. Il me regarda et ne répondit point.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, frère Barnabé, répétai-je, essayant de
-lui sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu arrives bien mal à propos, mon garçon, me
-dit-il.</p>
-
-<p>Mes peurs me ressaisirent.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pouvez donc pas me garder jusqu’au
-retour de Marianne? lui demandai-je, tremblant.</p>
-
-<p>&mdash;A cette heure, je n’ai point la tête à ça, fit-il
-avec un geste dépité.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, il faut que je m’en retourne au presbytère?</p>
-
-<p>&mdash;Où tu trouveras visage de bois... Ah ça! voyons,
-pétiot, es-tu venu céans pour me tourner les esprits à
-l’envers? Par exemple, je voudrais bien voir que tu
-m’empêchasses de gagner aujourd’hui un gros écu de
-cinq francs! Crois-tu que ça coûtera quatre deniers
-tant seulement, le magasin de Félibien, quand il faudra
-acheter plus de cent pendules et des montres en or à
-n’en plus finir? Va-t-en donc voir si les murailles reluisent
-chez M. Briguemal, à Béziers. Sache, si tu
-peux comprendre cela, que je gagne de l’argent avec
-ma cervelle en ce moment, et que je ne veux pas entendre
-voler une mouche autour de moi. Braguibus
-attend mes vers pour sa musique, voilà!...</p>
-
-<p>Il plongea sa grosse tête, hérissée de cheveux et de
-poils, dans ses deux mains velues, et, silencieux, demeura
-roulé en boule sous les arbres. Usant de mille<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span>
-précautions, je déposai doucement à ses pieds mes livres,
-mes cahiers, mon écritoire bleue, puis j’allai retrouver
-Baptiste.</p>
-
-<p>Quelle bête admirable! Jamais, à Saint-Michel des
-Aires, ni peut-être en toutes les Cévennes méridionales,
-ne se rencontra âne plus fort, plus doux, plus complaisant.
-Il avait presque la taille d’un mulet de la
-plaine, et son poil long, soyeux, était d’un noir bleuâtre
-pareil à l’aile lustrée des corbeaux. Les oreilles,
-droites, semées çà et là de petites taches grisâtres, lui
-retombaient gracieuses, barbelées, le long des mâchoires
-et du col, qu’elles éventaient nonchalamment. Il
-possédait des yeux magnifiques, d’un brun luisant à la
-fois et amorti; c’étaient deux morceaux de velours
-qu’on venait de détacher d’une pièce neuve. Ses dents,
-régulièrement plantées, affichaient de haut en bas des
-rayures ambrées qui en rendaient l’émail plus éclatant.
-Avez-vous vu quelqu’une de ces grandes coquilles
-comme les marchands ambulants, venus des bords de
-la mer, en montrent pour les vendre dans nos montagnes?
-Mon oncle en étalait deux sur la cheminée de
-son salon. La bouche profonde de Baptiste avait le
-même ton rose-tendre, avec le même air de fraîcheur
-et les mêmes miroitements.</p>
-
-<p>Devinant que j’allais à lui, l’âne cessa de battre le
-pré; il s’avança vers moi à petits bonds.</p>
-
-<p>Les bêtes, dans la jeunesse&mdash;Baptiste avait à peine
-cinq ans&mdash;sont de véritables enfants; elles recherchent
-les enfants pour courir avec eux, folâtrer avec eux,
-jouer avec eux. L’enfance a le privilége de certaines<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span>
-folies innocentes, et ce privilége, parcourant l’échelle
-des êtres, engendre dans toute la création de touchantes
-affinités.</p>
-
-<p>Je m’agrippai à la crinière de Baptiste et lui grimpai
-sur le dos. Il partit au galop avec des reniflements
-joyeux.</p>
-
-<p>Comme c’était bon d’aller ainsi à travers les grandes
-herbes qui frôlaient le ventre de ma bête, où disparaissaient
-mes pieds pendants! Des hautes ramures des
-châtaigniers tombaient sur nous de larges nappes
-d’ombre. Plus loin, le soleil allumait, semblables à des
-clartés jaunes, rouges, bleues, toutes les fleurettes du
-gazon. Nous ne nous occupions pas de ces contrastes.
-Nous allions à travers l’ombre, à travers le soleil, ne
-songeant qu’à rire, qu’à nous amuser; car, tandis que
-Baptiste s’emportait davantage en son élan insensé,
-moi je riais aux éclats, le talonnant, le pinçant, lui
-parlant ainsi qu’à une personne humaine, et le caressant
-des deux mains à l’envi.</p>
-
-<p>Barnabé, couché comme un ours sous les chênes
-verts, se leva. Un sifflement suraigu retentit. Ma bête,
-emportée, s’arrêta court.</p>
-
-<p>&mdash;Descends! me cria le Frère.</p>
-
-<p>Je descendis.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as de l’encre, je crois? me dit l’ermite, qui
-s’était rapproché.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Et du papier aussi?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Nous aurons besoin de tout cela, fit-il, se passant<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span>
-la main droite sur le front et m’entraînant à l’ombre
-des arbres.</p>
-
-<p>&mdash;Asseyons-nous! reprit-il.</p>
-
-<p>Nous nous assîmes.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, fillot, serais-tu assez savant pour écrire
-du patois sur une de tes feuilles blanches?</p>
-
-<p>&mdash;J’ai copié, l’autre jour, pour mon oncle, un noël
-en patois, et peut-être, en m’appliquant bien...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si tu as copié un noël, tu copieras bien ma
-chanson...</p>
-
-<p>Je l’examinai avec surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, Barnabé, lui dis-je, vous avez fait une
-chanson?</p>
-
-<p>&mdash;Elle sera très jolie; elle aura cinq couplets... Braguibus
-va mettre son fifre en train...</p>
-
-<p>&mdash;Et la défense de mon oncle?</p>
-
-<p>&mdash;Je porte tous les respects à M. le curé des Aires,
-qui doit à mes soins le peu de souffle qui lui reste;
-mais faut-il, pour lui plaire, refuser de gagner cinq
-francs, peut-être dix? Ton oncle croit-il, par hasard,
-que les alouettes tombent rôties à l’ermitage de Saint-Michel?
-La famine m’aurait mis au trou depuis longues
-années, si j’avais dû me passer de mes industries.
-Le bon Dieu m’aurait-il donné des talents, ne devant
-pas m’en servir? Je ne gagne pas vingt sous chaque
-jour, moi, à dire une messe basse, et je ne connais pas
-la couleur des écus du gouvernement. Ton oncle parle
-toujours comme le riche, qui, ayant le ventre plein,
-dit aux personnes affamées: «<i>Ne mangez point ceci,
-ne mangez point cela.</i>» D’ailleurs, les autres ermites<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span>
-de la vallée se gênent-ils pour besogner chacun à sa
-façon? Je ne parle aucunement de ton ami Venceslas
-Labinowski, lequel faisait un métier de déshonneur.
-Mais, sauf Adon Laborie, ermite de Notre-Dame de
-Nize, qui pratique la règle par le menu, les Frères libres
-de nos Cévennes marchent-ils tous en droiture
-dans le chemin de saint François? Est-ce que, par
-exemple, Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur,
-ne s’amuse pas un brin à l’usure, du côté de Camplong
-et de Graissessac? Il prête un pois, le malin, mais il
-faut lui rendre une fève. Et Agricol Lambertier,
-ermite de Saint-Pantaléon, qui aime la terre plus
-que le paradis, ne va-t-il pas à la journée afin d’avoir
-le plaisir de gagner une pièce de dix sous et de trousser
-par-ci par-là les jupons aux filles de Boubals? Je passe
-Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. Pour celui-là,
-il sent la vieille futaille d’une lieue, et l’on n’a pas besoin
-de lui tirer les vers du nez pour savoir qu’il passe
-moins de temps à nettoyer sa chapelle qu’à siffler la linotte
-dans son cellier. Moi, dès le premier âge, de tant
-loin qu’il me souvienne, j’aimai toujours inventer des
-chansons, et j’en invente encore quand on me paie.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, après sa maladie, vous promîtes à
-mon oncle...</p>
-
-<p>&mdash;Je lui promis tout ce qu’il voulut. Autant lui
-promettre le merle blanc, pardi! Fallait-il m’exposer
-à perdre la soutane et Saint-Michel avec? Fallait-il
-ruiner Félibien et son magasin? Tu ne sais donc pas,
-innocent, que, si M. le curé des Aires m’a mis son habit
-sur les épaules et le bourdon à la main, il a le pouvoir<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span>
-de me déplumer de tout cela, moyennant quelques
-lignes qu’il écrirait à Monseigneur? Ce n’est pas très
-solide, notre Ordre. Me vois-tu, dépouillé de mon costume
-d’ermite, obligé, pour gagner pain, de redevenir
-ce que je fus au temps jadis, un misérable ouvrier
-en vannerie?... Si quelque malheur me forçait jamais
-à retourner tordre les osiers, là-bas, au bord de l’Orb,
-j’en mourrais de honte. Songez donc, avoir été Frère de
-Saint-Michel; avoir dominé dans ce pays; avoir tiré un
-pied de nez à tous mes confrères, jaloux de mes richesses;
-avoir cheminé une fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle,
-dans l’Espagne, deux fois jusqu’à
-Rome; avoir vu le saint-père, qui m’a parlé; et puis
-retomber aux corbeilles, aux paniers, à tous ces ouvrages
-grossiers des pauvres diables de la rivière!... Cela
-n’est pas possible et cela ne sera pas.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, renoncez aux chansons!</p>
-
-<p>&mdash;Tu m’ennuies, toi, à la fin des fins, pétiot, et si
-tu es venu ici pour me prêcher, à l’exemple de ton
-oncle, tu agiras sagement en reprenant le chemin de la
-cure. A-t-on jamais vu un blanc-bec comme cela, qui
-ose tourmenter un homme de mon âge, un homme
-qui connaît tous les pays et tous les mondes de la terre,
-puisqu’il a pu arriver jusqu’en Italie à travers mille
-villes et mille villages, à un homme...</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous fâchez pas, Barnabé. Soyez tranquille,
-mon oncle ne saura rien de cette chanson. Voulez-vous
-me la dicter? Je suis prêt à l’écrire, et vous serez content
-de moi.</p>
-
-<p>Je possédais une plume métallique superbe dans un<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span>
-petit étui en argent. Je la retirai délicatement du fourreau.
-Barnabé sourit. Il prit lui-même l’encrier abandonné
-sur le gazon et en releva le couvercle.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si je savais écrire! murmura-t-il avec un
-soupir douloureux... Et dire que le maître d’école des
-Aires me fait payer dix sous chaque fois qu’il me copie
-une chanson! Le voleur!</p>
-
-<p>Je détachai une feuille de papier réglé de mon cahier
-de versions, et, ramenant mes genoux pour m’arranger
-une façon de pupitre, j’attendis.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<p class="pch">Barnabé, pris de délire poétique, déchire la Muse
-à belles dents</p>
-
-<p>Au moment où je trempais le fin bout de ma plume
-dans l’encrier, le Frère me retint le bras.</p>
-
-<p>&mdash;Voici la chose tout uniment, mon garçonnet, me
-dit-il. C’est le fils Garidel qui voudrait se marier à la
-fille de M. Combal, le maire. Cet enfant a vingt-deux
-ans, il est donc en force de jeunesse; mais s’il ne porte
-pas deux tondus et un pelé dans sa besace, il ne s’en
-faut guère, tandis que la fillette possède du bien au
-soleil, elle. Oh! ces Combal, c’est riche comme la mer.
-Simon Garidel fut, lui aussi, notre maire dans les
-temps de Charles X; malheureusement, il eut des pertes,
-entreprenant de grosses affaires sur les osiers, et il
-dut laisser l’écharpe à un autre. Pour un brave
-homme, c’est un brave homme, franc comme l’or et
-honnête comme le bon Dieu... Quel dommage que tout<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span>
-le saint-frusquin des Garidel ne vaille pas vingt mille
-francs, quand les Combal ne savent pas ce qu’ils ont!...
-Tu comprends, de cette différence dans leur fortune
-naissent journellement des discussions entre les deux
-pères. Moi, je crois que si l’affaire dépendait tant
-seulement de M. Combal, elle serait bientôt bâclée,
-car il n’est pas porté sur les écus, notre maire;
-puis il aime Simonnet, lequel est un garçon robuste et
-plein de vaillance. Mais la Combale est là, et, quand il
-s’agit de ne point laisser s’éparpiller les sous, elle a des
-griffes partout, cette vieille: aux pieds, aux mains et à
-la langue principalement. L’autre jour, en ma présence,
-comme son mari revenait encore aux Garidel,
-ne lui a-t-elle pas jeté mille paroles insolentes au visage,
-l’accusant de lui manger son bien, et, pour marier
-<i>Liette</i>, de vouloir la réduire à la besace et au bâton!
-Ah! si ma défunte, à l’époque déjà ancienne où je vivais
-en ménage, se fût avisée de m’envoyer pareils
-lardons à la face, quelle danse, avec accompagnement
-d’amarines en guise de tambourin!...</p>
-
-<p>&mdash;Et Juliette Combal, que dit-elle de cela?</p>
-
-<p>&mdash;Liette! elle pleure et ne souffle mot.</p>
-
-<p>&mdash;A sa place, je ne pleurerais point, et j’épouserais
-Simonnet.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure! s’écria Barnabé content. Tu
-seras un homme, toi, fillot, je vois ça. Tu as raison:
-en ce monde, on doit en faire à sa tête, surtout quand
-l’amitié se met de la partie et vous fait cabrioler le sang
-dans l’estomac.</p>
-
-<p>Après une interruption de quelques minutes, il ajouta:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Simonnet est venu me trouver hier au soir; il était
-pâle comme l’écorce du bouleau et des larmes noyaient
-ses prunelles. J’ai pensé que Dieu l’aiderait en besogne
-amoureuse si je lui donnais une de mes chansons pour
-la chanter, la nuit, selon l’usage de chez nous, sous la
-fenêtre de sa belle, en compagnie de Braguibus. Mes
-chansons ayant porté bonheur à d’autres, pourquoi
-n’en irait-il pas de même pour le jeune Garidel? Il me
-comptera cinq francs, vingt sous par couplet. C’est
-convenu entre nous.</p>
-
-<p>Les branches des taillis penchées sur nos fronts s’agitèrent
-soudain, les arbres eux-mêmes secouèrent leurs
-panaches de petites feuilles clair-semées, que la séve
-nouvelle&mdash;elle monte lentement aux troncs des chênes&mdash;vivifiait
-goutte à goutte. Entre le Frère et moi, passa
-la longue tête noire de Baptiste.</p>
-
-<p>&mdash;A-t-on jamais vu bête plus curieuse! s’écria l’ermite,
-riant à gorge déployée. Il faut qu’elle fourre son
-museau partout.</p>
-
-<p>Puis, s’adressant à Baptiste:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! que te font, à toi, qui vas à quatre pattes, les
-amourettes de Simonnet Garidel et de Liette Combal?
-Réponds, grand <i>Nicodème</i>, si tu l’oses.</p>
-
-<p>L’âne, interrogé, se mit à braire bruyamment. Barnabé
-rit de plus belle, et je ne me fis pas prier pour
-l’imiter.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’existe pas de bourriquet plus esprité en toute
-création du bon Dieu, dit le Frère regardant Baptiste
-d’un œil attendri. Du reste, c’est moi qui l’ai éduqué,
-et l’on sait dans nos montagnes combien je m’entends<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>
-aux animaux. S’il m’était arrivé, comme à ton
-oncle ou comme à toi, de pratiquer les écoles, je serais
-devenu un flambeau de sapience. Mais on était vannier
-chez nous, et, au lieu de m’envoyer aux livres des
-savants, mon père m’envoyait aux oseraies de la rivière,
-en m’allongeant des coups de houssine sur le dos.
-J’étais mauvais sujet, paraît-il, étant petit. Je me suis
-bien amendé tout de même au long des années. Cela
-ne veut pas dire que je sois encore aussi sage que saint
-Michel, lequel, toute sa vie, n’eut qu’une idée en tête:
-tuer le Démon pour faire plaisir au bon Dieu. Et la
-preuve que je ne suis pas toujours le droit sentier de la
-perfection, où saint François marcha sans broncher,
-c’est que, ton oncle m’ayant défendu de travailler aux
-chansons, j’y travaille tout de même. Que voulez-vous?
-malgré qu’on en ait, il faut que le naturel se montre...
-Ah! puis c’est si joli, une chanson! ça sonne si doux à
-l’oreille et au cœur, quand Braguibus l’accompagne du
-fifre ou de la voix... Tu vas en juger.</p>
-
-<p>Baptiste, autour de nous, broutait négligemment des
-touffes de sauge, de mauve, de pimprenelle...</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, toi, mon Baptiston, dit-il. Cela t’instruira
-toujours un brin.</p>
-
-<p>Baptiste leva la tête, puis, à ma très grande surprise,
-s’accroupissant dans l’herbe, arrêta sur nous ses yeux,
-où l’on eût cru voir luire de vagues pensées.</p>
-
-<p>Je trempai vivement la plume dans l’encrier tout grand
-ouvert. Barnabé avait repris son attitude recueillie.</p>
-
-<p>&mdash;M’y voici, dit-il.</p>
-
-<p>Il s’arrêta court. Puis, s’étant à plusieurs reprises<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span>
-tapoté le front avec les phalanges noueuses de sa main
-droite:</p>
-
-<p>&mdash;Ciel du bon Dieu! reprit-il, quelle peine m’a coûtée
-ce premier couplet, car je n’ai inventé qu’un couplet
-depuis hier au soir! C’est toujours ainsi avec moi:
-le commencement se fait tirer l’oreille. Par exemple,
-une fois deux rimes désembourbées, ma chanson roule
-toute seule jusqu’au bout de son chemin; c’est absolument
-comme une charrette tirée par de bons chevaux.
-Mais il faut trouver ces deux rimes, et c’est le diable à
-confesser. Me suis-je cassé la tête!... Enfin, écris, pétiot.</p>
-
-<p>Il me dicta lentement ces vers de sa villanelle amoureuse.
-Je les traduis:</p>
-
-<p class="pp8q p1">«<i>Dis-moi, fillette</i></p>
-<p class="pp10"><i>Si jolie,</i></p>
-<p class="pp6"><i>Quand tu portes ton rouge tablier,<br />
-Pourquoi, comme une peureuse<br />
-Qui de l’amour craint l’étincelle,<br />
-Te cacher toujours dans la maison?</i>»</p>
-
-<p class="p1">&mdash;C’est fini! fit l’ermite, se frottant les mains tout
-aise.</p>
-
-<p>J’essuyai ma plume avec une feuille souple de chêne
-vert.</p>
-
-<p>&mdash;Comment trouves-tu ça, enfant? reprit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Superbe, superbe! m’écriai-je émerveillé, en effet,
-que ce rustre eût pu réaliser une strophe que, malgré
-mon <i>Epitome</i> défriché et le problème des <i>Fables de
-Phèdre</i> si laborieusement résolu, j’eusse été bien empêché
-de mettre debout.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien sûr que tu n’en inventerais pas autant,
-toi, encore que tu lises et écrives couramment,
-me dit-il, flairant mes préoccupations.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’en serais pas capable, Barnabé.</p>
-
-<p>Il saisit par un mouvement brusque la page où je
-venais de tracer mes pattes de mouche, et la regarda
-avec des yeux effroyablement dilatés.</p>
-
-<p>&mdash;Et dire que j’ai beau ouvrir mes deux lanternes
-comme des lunes rondes, je ne distingue, sur ce papier,
-que du noir et du blanc. Ils sont heureux, ceux
-qui s’entendent aux écritures et aux lectures! Moi,
-encore que je ne sois pas une bête, je suis un âne semblablement
-à Baptiste. Cela est-il bien possible que ma
-chanson soit là devant moi et que je ne la voie point!
-Ces petits signes que vous appelez des <i>lettres</i> en votre
-français, n’ont donc été créés que pour les riches? Oh!
-si je les avais connus, je ne serais pas ermite... Qui
-sait ce que je serais!... Quoique Polonais, ce gueux
-de Venceslas lisait et écrivait...</p>
-
-<p>Ses yeux s’obscurcirent d’une buée épaisse. Le sentiment
-de son ignorance venait d’arracher presque des
-larmes au Frère libre de Saint-François.</p>
-
-<p>Il plia la feuille de papier, et, avec mille précautions
-pour qu’elle ne se froissât point, la glissa dans la fausse
-poche de sa soutane.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’as rien oublié au moins? me demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Présentement, il s’agit de remercier le bon Dieu.
-Allons, fillot, un <i>Adoremus</i>.</p>
-
-<p>Nous tombâmes à genoux sur le gazon, et à pleine<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span>
-voix nous chantâmes, comme nous l’eussions fait dans
-l’église des Aires:</p>
-
-<p>«<i>Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum.</i>»</p>
-
-<p>Nous nous remîmes debout. L’ermite siffla de nouveau,
-plaçant deux doigts entre ses dents. Baptiste,
-prévenu, se dressa sur pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Le soleil arrive à mon bourdon, me dit le Frère.</p>
-
-<p>Il me montra son bourdon fiché en terre à quelques
-pas; le soleil, en effet, en incendiait le petit miroir.</p>
-
-<p>&mdash;Il va être onze heures. Montons à Saint-Michel.
-Aussi bien, l’un et l’autre, poserons-nous nos coudes
-sur la table avec plaisir. Pour moi, quand la minute
-a sonné, on ne me vit jamais tourner le dos à la mangeoire.</p>
-
-<p>Nous enfilâmes un sentier ombreux dans les rocailles.
-Baptiste se prélassait gentiment devant nous.</p>
-
-<p class="p2">Je n’ai jamais bien compris pourquoi les chardonnerets,
-qui volent aux monts d’Orb par bandes innombrables,&mdash;il
-pousse tant de chardons pour les nourrir
-au pays cévenol!&mdash;choisissent de préférence pour y
-bâtir leurs nids les fourchettes des amandiers. Est-ce
-la fleur parfumée de cet arbre, lequel s’endimanche de
-blanc dès les premiers jours de février, qui les attire?
-Pourtant ces pauvres chardonnerets devraient se méfier,
-les branches de l’amandier étant si maigres et si
-grêle étant son feuillage. Cette transparence fait tout
-découvrir, tout jusqu’au fin bout du bec de l’innocente
-bestiole, étendue comme morte sur sa couvée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span></p>
-
-<p>Au lieu de tirer à gauche vers la porte de l’ermitage,
-Barnabé tira à droite, m’entraînant du côté du verger.</p>
-
-<p>&mdash;Les nichées mûrissent de jour en jour, mon garçon,
-me dit-il, les oiseaux seront aussi tendres que des
-prunes.</p>
-
-<p>Il leva la main au-dessus de sa tête, et j’ouïs de petits
-piaulements étouffés.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Barnabé, ne leur faites pas de mal! implorai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Tu les veux?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, je les élèverai au presbytère.</p>
-
-<p>J’entr’ouvris mon gilet pour les recevoir dans mon
-sein, les y réchauffer, les y sentir... Mais des taches de
-sang me rougirent la chemise.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous les avez blessés? demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Je te l’ai promis, je veux que tu fasses un déjeuner
-à te lécher babines jusqu’à demain.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! balbutiai-je bouleversé.</p>
-
-<p>Ma voix s’embarrassa.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai du lard de cette année, frais et tendre comme
-le beurre du mont Caroux, reprit l’ermite promenant
-sa langue large et pointue sur les poils hérissés de sa
-moustache.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’aime point le lard, moi, Barnabé!</p>
-
-<p>Il décrocha deux autres nids du milieu des branchages,
-puis de nouveau étouffa les petits entre ses mains.</p>
-
-<p>&mdash;Méchant! méchant! m’écriai-je.</p>
-
-<p>Le Frère rit à faire trembler sur ses épaules les coquilles
-de sa pèlerine de lasting.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous êtes un méchant! continuai-je exaspéré.<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span>
-Je vous en préviens, du reste, si vous persistez à tuer
-ces chardonnerets qui sont si gentils, au lieu de me
-les donner pour être apprivoisés dans une cage, je
-vous dénoncerai à mon oncle, dès son retour.</p>
-
-<p>L’ermite s’amusa de ma fureur enfantine. Pour me
-narguer, il atteignit un nid de linottes dans un fourré,
-au-dessus d’un grand chèvrefeuille pourpre, à l’extrémité
-du plateau. Tant de cruauté me fit perdre la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille, Frère de démon, dis-je les dents
-serrées, mon oncle saura à quelle besogne impie vous
-employez votre temps à l’ermitage de Saint-Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Ton oncle se moquera de toi, pétiot.</p>
-
-<p>Il commença à plumer les bestioles.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu’il ne vous oblige pas à lui restituer
-votre soutane, qui est à lui, en apprenant que vous
-vous occupez toujours de chansons avec Braguibus...</p>
-
-<p>J’avais à peine articulé ces mots, que la lourde main
-de Barnabé s’abattit sur mes épaules. Épouvanté, je
-jetai les yeux sur lui. Toute sa face, si débonnaire, si
-joviale, avait soudainement pris un aspect farouche. Sa
-bouche ricanait, montrant des dents acérées semblables
-aux crocs de nos chiens-loups, chez les Catalans
-du Planol.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu envie que je te lance par delà ces granits?</p>
-
-<p>Il me désigna l’effroyable précipice que masquait à
-peine un rideau d’épines et de genévriers confondus.</p>
-
-<p>&mdash;C’est pour m’effrayer sans doute! balbutiai-je,
-affectant une assurance que j’étais bien loin de posséder.</p>
-
-<p>Il me happa au collet de ma veste, et, avec cinq de<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span>
-ses doigts crochus, résistants, me souleva de terre
-comme une plume. Je me crus perdu et fermai les yeux
-à tout événement.</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé! râlai-je, Barnabé, je vous demande
-pardon!...</p>
-
-<p>Il me lâcha. Je m’affaissai à ses pieds sur la roche
-nue.</p>
-
-<p>&mdash;Tout ça n’est qu’un amusement, pétiot, c’est
-pour rire, fit-il, m’aidant à me replanter sur quilles...
-Aussi, pourquoi me contrarier les esprits? Tu comprends
-bien que je suis plus fort que toi, que tu ne pèses pas
-une once à mon poignet. Mettons que je t’eusse jeté
-là-bas sur les pierrailles du ruisseau de Lavernière;
-n’ayant pas des ailes aux côtes, tu te serais aplati la
-tête comme une fougasse dans un four, n’est-il pas
-vrai? Eh bien, qui m’aurait demandé raison de ta
-mort? La justice? Je me moque bien de la justice. J’en
-ai fait des farces, moi, au nez des gendarmes, durant
-mes quêtes dans la montagne et dans la plaine. Une
-fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache... Enfin...
-J’aurais répondu à ta justice que tu avais glissé au
-long de quelque pente en courant après des nids de
-martinets, et tout aurait été fini...</p>
-
-<p>Ces paroles scélérates, bien que mon âge ne me permît
-pas d’en sonder toute l’horreur, me glacèrent jusqu’aux
-moelles.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, ajouta le Frère reprenant son gros
-rire, assez de sornettes et d’almanachs. Le temps se
-passe, et mon estomac reste vide comme une gourde
-fêlée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span></p>
-
-<p>Il regarda la raie d’ombre que la corde de la cloche,
-tombant du haut du toit, dessinait sur la muraille
-blanche de Saint-Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Il est midi, dit-il. Enfant, sonne l’<i>Angelus</i>; moi
-je vais allumer le feu pour nos brochettes.</p>
-
-<p>En chancelant, je m’acheminai vers la chapelle, et
-Barnabé, après avoir fait le signe de la croix, disparut,
-marmottant dans sa course le latin des versets et des
-<i>Ave Maria</i>.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">X</h2>
-
-<p class="pch">On boit le frontignan de Gathon Molinier,
-mais on guigne son jambon.</p>
-
-<p>Ce fut à peine si mes bras, paralysés par une terreur
-qui me faisait trembler sur pieds comme un roseau,
-eurent la force de tirer la corde et de frapper sur la
-cloche les coups répétés de l’<i>Angelus</i>. Je me sentais
-mourir. Je balbutiai la prière, ainsi que j’en avais contracté
-l’habitude avec mon oncle au presbytère. Mais
-combien ma ferveur fut plus profonde ici que là-bas!
-Pour décider la Sainte-Vierge à intervenir en ma faveur,
-quand j’étais tombé aux mains d’un homme qui semblait
-en vouloir à ma vie, je récitai, en outre des <i>Ave
-Maria</i>, l’oraison de saint Bernard commençant par ces
-mots: «<i>Souvenez-vous, ô très pieuse vierge Marie</i>...»</p>
-
-<p>Je me sentis un peu rafraîchi, soulagé, rassuré.</p>
-
-<p>Cependant je ne savais me décider à rejoindre le<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span>
-Frère en son ermitage. La pensée me traversa l’esprit
-de lui fausser brusquement compagnie et de courir
-frapper à la porte de M. Anselme Benoît. Ah! certes,
-depuis que je commençais à connaître Barnabé, il s’en
-fallait que M. Anselme Benoît m’inspirât l’effroi qui
-m’avait empêché, le matin, d’aller prendre gîte chez
-lui!</p>
-
-<p>Je me mis à longer le mur de la chapelle au hasard.
-Bientôt, sans trop me rendre compte du but de mes
-pas, je m’acheminai vers la fontaine cristalline où je
-m’étais désaltéré. Une fois arrivé là, j’entrevoyais, dans
-les effarements de ma pauvre cervelle troublée, le
-moyen de me dissimuler derrière les troncs énormes
-des vieux châtaigniers et de m’échapper jusqu’aux
-Aires sans être aperçu.</p>
-
-<p>Je tournais, en m’effaçant dans l’ombre projetée par
-les hautes murailles, l’angle de la chapelle, et j’engageais
-le pied dans l’échancrure du granit, lequel, en cet
-endroit, forme comme un gigantesque escalier, quand
-une voix rude, hélas! trop connue, m’appela soudainement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! où t’en vas-tu? me dit l’ermite, qu’en
-une seconde ses jambes démesurées avaient porté jusqu’à
-moi.</p>
-
-<p>Je demeurai interdit.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, le séjour de Saint-Michel te pèse déjà?
-reprit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Barnabé, répondis-je.</p>
-
-<p>Puis j’ajoutai avec un effort qui fit perler des gouttelettes
-de sueur à mon front:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;J’allais à votre fontaine, là-dessous, pour me laver
-les mains avant le déjeuner.</p>
-
-<p>&mdash;Si c’est parce que, tout à l’heure, je t’ai refusé
-les chardonnerets que tu cherches à t’ensauver, c’est
-bien une folie d’enfant, cela. Sois tranquille, mon garçonnet,
-les oiseaux ne te manqueront point, puisque
-tu aimes ces bestioles. Dans le verger tant seulement,
-j’ai découvert plus de trente nichées; tu pourras les
-prendre à mesure qu’elles mûriront; je te fais présent de
-toutes.</p>
-
-<p>&mdash;De toutes, Barnabé?</p>
-
-<p>&mdash;As-tu une cage?</p>
-
-<p>&mdash;J’en ai une petite à la cure.</p>
-
-<p>&mdash;Je t’en fabriquerai une grande, moi-même, en
-osier. Ça me connaît, l’osier. Il faut voir comme je
-le travaille! Mes doigts s’entendent aux treillis les plus
-compliqués. J’invente des fleurs, je fais des rosaces,
-des cocardes, des calices, des ostensoires, et pour les
-cages à deux, quatre, six compartiments, il n’existe
-pas d’ouvrier pareil. Ah! je suis un fier homme, va,
-quand je veux m’en donner la peine... Es-tu content à
-présent?</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bon, Barnabé, vous êtes le meilleur
-des ermites! m’écriai-je, subjugué à la fois et un peu
-servile.</p>
-
-<p>Au même instant, je sentis tout mon visage comme
-noyé dans la barbe profonde du Frère, et des baisers
-bruyants claquèrent sur mes joues.</p>
-
-<p>Baptiste, qui vaguait à travers le plateau, vint me
-flairer amicalement aux jambes. Foin de mes peurs!<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span>
-je suivis Barnabé et son âne vers la porte entr’ouverte
-de l’ermitage.</p>
-
-<p class="p2">Dans la cheminée, large et haute, un fagot de branchettes
-sèches achevait de se consumer. Les braises
-incandescentes lançaient de courtes flammes blanches.
-Le Frère, avec une large pelle, ramena sur le devant
-du foyer les charbons rouges accumulés, puis abaissa
-dessus un gril de fer noir et luisant.</p>
-
-<p>&mdash;Fais-moi passer les brochettes, pétiot, me dit-il.</p>
-
-<p>Sur le coin d’une table en noyer massif, qui occupait
-le milieu de la vaste pièce,&mdash;sans doute salle d’armes
-de l’ancien château féodal,&mdash;trois brochettes avaient
-été disposées en un plat de grosse faïence verte. Pauvres
-chardonnerets du verger! ils tenaient leurs
-pattes et leur bec repliés dans une chemisette blanche
-de lard fin, et une lancette acérée d’épine leur avait
-traversé le corps d’outre en outre. L’ermite tendant la
-main vers moi, je lui abandonnai le plat.</p>
-
-<p>&mdash;A la saucisse maintenant! s’écria Barnabé, ayant
-posé les oiseaux sur le gril.</p>
-
-<p>Il ouvrit une porte à gauche et s’éclipsa.</p>
-
-<p>Je me trouvai seul avec Baptiste, lequel, s’étant faufilé
-dans l’ermitage sur nos talons, baguenaudait librement
-à travers l’immense cuisine, flairant de temps à
-autre la table, comme pour se renseigner sur les mets
-qu’on allait servir.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as donc toujours faim, toi? lui demandai-je.</p>
-
-<p>Il vint à moi... Il regarda les chardonnerets qui crépitaient
-en rôtissant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span></p>
-
-<p>Barnabé rentra.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! grand poilu, fit-il apostrophant Baptiste,
-vas-tu me débarrasser le plancher, et au galop!...</p>
-
-<p>En même temps il leva sa main droite, où pendait
-un long pli de saucisse, désignant à l’âne le fond de
-la cuisine. La pauvre bête, les oreilles basses, la queue
-entre les deux cuisses comme après quelque horion,
-s’éloigna, et finalement disparut dans l’ombre d’un arceau.</p>
-
-<p>L’ermite retourna les chardonnerets, serra les brochettes
-l’une contre l’autre, maintenant que le feu en
-avait réduit le volume, et installa la saucisse sur le
-gril.</p>
-
-<p>&mdash;C’est de la saucisse de Saint-Gervais, dit-il, me
-la montrant du doigt. Remarque si elle est ronde et
-fraîche! Il n’y a pas une mie de pain là-dedans, c’est
-tout cochon et pur cochon. Ah! bien oui, du pain et
-des œufs dans la saucisse! On ne connaît pas cette fabrication-là
-à Saint-Gervais... A Murat, on arrange
-des andouillettes si bonnes qu’on en mangerait sans fin
-jusqu’aux portes de l’enfer. A Douch, les boudins
-sont excellents. A Rosis, avec les oreilles du porc, on
-fait des fromages de chair qui vous remontent l’appétit.
-Mais pour la saucisse, vois-tu, mon fillot, il n’y
-a que Saint-Gervais. J’ai quêté celle-ci dans le courant
-de janvier, vers la semaine des Rois, chez une fournière
-qui demeure au bord de la rivière de Mare. Elle
-s’appelle Agathe Molinier, ou <i>Gathon</i> tout simplement.
-Il lui reste encore deux jambons pendus à une<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span>
-poutrelle. Enfin, on verra plus tard pour ces jambons.</p>
-
-<p>Il retourna la saucisse.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle femme, cette Gathon Molinier! religieuse
-comme une image, et donnante comme la main du bon
-Dieu qui remplit le bec à sa créature chaque matin...
-Ça me remet dans l’idée que cette brave dévote de
-Saint-Gervais&mdash;elle ne me renvoya jamais besace vide&mdash;m’a
-donné une bouteille de frontignan. En voilà du
-vin qui vous feutre chaudement l’estomac! Le mari de
-Gathon, Jacques Molinier, un raccoutreur de barriques
-et de tonneaux, en retournant de par là-bas d’une
-ville marinière qui s’appelle Mèze, lui avait rapporté
-cette fiole. Nous la boirons à sa santé. Je n’ai pas
-chaque jour à ma table le neveu de M. le curé des
-Aires!</p>
-
-<p>Il s’en alla de nouveau.</p>
-
-<p>J’entendais encore le pas de Barnabé sur les marches
-retentissantes de la cave, quand il se produisit dans la
-cuisine un événement qui manqua de me faire perdre
-la tête. Les braises où venaient de rôtir doucettement
-les chardonnerets, imbibées de graisse par la grosse
-saucisse de Saint-Gervais, laquelle rendait du jus par
-tous les pores, s’enflammèrent. En moins d’une
-seconde, tout disparut dans un effroyable incendie, qui
-non-seulement embrasait le gril, mais s’était encore
-répandu jusqu’aux pierres du foyer, humides et fumantes.</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé! Barnabé! m’écriai-je au désespoir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span></p>
-
-<p>Il m’entendit et remonta quatre à quatre.</p>
-
-<p>&mdash;Miséricorde! fit-il.</p>
-
-<p>Il sauta sur le gril, souffla, souffla, souffla si fort et
-si dur que les flammes cédèrent. La saucisse de Gathon
-Molinier et les chardonnerets du verger apparurent légèrement
-charbonnés.</p>
-
-<p>&mdash;Cela leur vaut une flambée, dit le Frère, renversant
-le gril sur le plat... A table, mon garçonnet!</p>
-
-<p>Tandis que, d’une dent indolente, peu convaincue,
-je m’exerçais sur la saucisse de Saint-Gervais, Barnabé
-avala deux brochettes. Il fallait voir avec quel entrain
-il dépêchait la besogne. Une bête pour une bouchée,
-et je néglige les gros morceaux de pain qu’il engloutissait
-avec les oiseaux.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc, me répétait-il, allons donc, mange.
-Nous ne sommes pas ici pour compter les solives du
-plafond.</p>
-
-<p>Il est clair que, n’ayant aucune faim,&mdash;le chocolat
-de mon oncle me remplissait encore l’estomac,&mdash;je
-faisais assez piètre mine au repas. Du reste, pourquoi
-ne point avouer que la saucisse de Gathon Molinier ne
-stimulait en aucune façon mon appétit? Je regardais
-dans le vide, portant les yeux tantôt aux murailles,
-tantôt sur Barnabé, surtout vers la porte par laquelle
-Baptiste venait de disparaître sous les arceaux.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu ne peux mordre à la pitance, bois un coup
-alors, me dit le Frère entre deux pauvres linottes qu’il
-engouffra comme des noisettes.</p>
-
-<p>Et, me remplissant le verre de frontignan, lequel coulait
-sans bruit comme l’huile d’or de la plaine:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, mon pétiot, me dit-il, je suis de l’avis de
-Barthélemy Pigassou, l’ermite de Saint-Raphaël: le
-vin est ce qu’il y a de meilleur dans la vie de ce monde.
-Le frontignan, voilà un vrai paradis! Va, va, tu
-sauras ça un jour... Quelle différence entre le frontignan
-et le maraussan, Jésus-Dieu! Si M. Briguemal,
-qui aime tant le vin blanc de sa cave, goûtait celui-ci!
-Dans le fait, il vaut mieux que nous soyons seuls à
-cette heure: elle est si petite, cette fiole de la brave
-Gathon!</p>
-
-<p>Il l’atteignit encore sur la table et acheva de la vider
-sans façon, à la régalade.</p>
-
-<p>&mdash;Si Anselme Benoît, qui fait tant de ravages dans
-nos montagnes, barbouilla-t-il, au lieu de ses drogues
-baillait du bon vin à ses malades, il ne les mènerait
-pas au cimetière par douzaines... Mais finalement, il
-faut que les médecins vivent et que les curés mangent
-de bonne soupe.</p>
-
-<p>Il allongea le bras pour saisir une bouteille de vin
-rouge.</p>
-
-<p>&mdash;Ciel de Dieu! marmotta-t-il en faisant sauter le
-bouchon, comme ces chardonnerets altèrent! Toutes
-les fois que j’ai le malheur de toucher à ces coquins
-d’oisillons, il faut de toute nécessité que plusieurs litres
-y passent. Ça se comprend dans le fond: ces bêtes
-avalent toutes sortes de graines sèches, elles se rafraîchissent
-rarement le bec, encore que l’eau ne manque
-point ici, et ça vous a un sang chaud, chaud!... A moi,
-ces oiseaux allument l’enfer dans l’estomac et dans le
-gosier... Sans compter que le lard rôti, flambé, brûlé,<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span>
-me gratte la langue comme une râpe et achève de me
-faire courir des charbons par tout le corps... Tu ne sens
-rien, toi, pétiot?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Barnabé, je ne sens rien.</p>
-
-<p>&mdash;C’est qu’aussi tu es là, devant ton assiette et ton
-verre, aussi emprunté que le dimanche, quand tu te
-plantes debout pour chanter l’épître dans l’église... Oh!
-tu as une jolie voix, une voix de rossignol dans la
-feuillée. Moi, quand j’étais enfantelet,&mdash;il y a plus de
-quatre matins,&mdash;je piaulais aussi comme le fifre de
-Braguibus. Je montais, je descendais, je remontais, je
-redescendais...</p>
-
-<p>Il s’interrompit, et soudain entonna ce noël très
-populaire aux Cévennes:</p>
-
-<p class="pp6 p1">«Jésus est né dans l’étable,<br />
-<i>Sanctum Dominum Jesum</i>.<br />
-Voyez comme il est aimable!<br />
-<i>Sanctum Dominum nostrum.</i>»</p>
-
-<p class="p1">L’ermite, qui s’était mis debout, alla ainsi jusqu’à
-la fin du quatrième couplet, ayant bien soin, après
-chaque strophe, de s’arrêter quelques secondes pour
-vider son verre et me forcer à toucher au mien. Comme
-je savais, moi aussi, le cantique par cœur, dès le quatrième
-verset, entraîné presque à mon insu, je joignis
-ma voix de fausset à la voix de basse du Frère, et,
-durant une heure, l’ermitage de Saint-Michel envoya
-aux échos d’alentour le plus étrange concert qui fut
-jamais.</p>
-
-<p>Cependant, tandis que j’étais toujours en verve et<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span>
-disposé à poursuivre,&mdash;le noël n’a pas moins de vingt-cinq
-couplets,&mdash;Barnabé m’abandonna tout à coup.
-Effrayé d’entendre ma voix unique, laquelle avait atteint
-un diapason absolument inconnu dans l’art musical, je
-me tus à mon tour.</p>
-
-<p>L’ermite éclata de rire. Il se rassit.</p>
-
-<p>Alors seulement je m’aperçus que la face de Barnabé
-était effroyablement rouge et que ses yeux,
-noyés dans des vapeurs humides, n’avaient plus ni
-regard ni vie. Qu’allait-il lui arriver? Dix fois, il
-tenta de décrocher les hauts boutons de sa soutane
-pour donner aisance à son cou musculeux. Malheureusement
-ses doigts, qui tremblaient, ne réussirent
-pas à rencontrer les boutonnières. Pourquoi ses doigts
-tremblaient-ils? Sa main était si sûre lorsqu’elle
-saisissait les nids aux branchettes fourchues du verger!
-Enfin la soutane, tourmentée à tort et à travers, céda,
-et le Frère laissa voir, non-seulement son cou aux
-veines saillantes et pleines, mais aussi toute sa poitrine
-puissamment arquée, nerveuse, velue comme le dos de la
-hyène des Catalans. A ce spectacle nouveau pour moi,
-je rougis et ne pus m’empêcher de baisser pudiquement
-les yeux.</p>
-
-<p>L’ermite rit de plus belle; mais ce rire sans éclat,
-saccadé, presque bourbeux, m’épouvanta.</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé! m’écriai-je.</p>
-
-<p>Sa prunelle recouvra quelque lumière.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quoi? me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous vouliez me le permettre, j’irais me promener
-un peu avec Baptiste... par là..., pas bien loin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Baptiste! bredouilla-t-il. Ah! bien, avec Ba...
-Baptiste.</p>
-
-<p>&mdash;Oui: je ne le fatiguerai pas... Je retournerai ici
-bientôt.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui... bien... bien.... tôt.</p>
-
-<p>Au moment où je m’effaçais dans l’ombre des arceaux,
-le Frère se souleva.</p>
-
-<p>&mdash;Je le défends! je le défends! s’écria-t-il.</p>
-
-<p>Je revins vers la table, tout intimidé.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais bien voir, reprit l’ermite avec un
-geste de menace, je voudrais bien voir que tu eusses
-l’audace de mener mon âne au Planol pour l’y faire
-mordre par toutes les bêtes sauvages des Catalans.
-Pour le coup, si tu t’avisais d’endommager Baptiste
-en quelque façon, c’est moi qui te travaillerais les
-côtes.</p>
-
-<p>Je tremblais comme la feuille d’un amandier exposé
-au vent sur le plateau.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Barnabé, balbutiai-je, retenant les larmes
-dont mes yeux s’étaient remplis soudainement, je n’ai
-jamais eu l’intention de conduire Baptiste chez les
-Catalans.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’as jamais eu l’intention?...</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs, nous sommes loin du Planol, ici, à
-Saint-Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’as jamais eu l’intention? vociféra-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Barnabé, non...</p>
-
-<p>&mdash;Et l’autre fois, chez ton père?...</p>
-
-<p>Il se mit debout, furieux, allongeant les mains pour
-me saisir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span></p>
-
-<p>Je ne fis qu’un bond jusqu’à la porte. Au moment
-où je la franchissais comme affolé, j’entendis des chaises
-qui se renversaient, des verres et des bouteilles qui se
-brisaient, puis le bruit sourd d’un corps qui tombait
-lourdement.</p>
-
-<p>Je me retournai. L’ermite, ivre-mort, s’était de tout
-son long étendu sur le carreau.</p>
-
-<p>Je m’esquivai précipitamment.</p>
-
-
-<p class="pc4">FIN DU LIVRE PREMIER.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a><br /><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 elarge">LIVRE DEUXIÈME</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="pc4 elarge"><i>L’IDYLLE</i></p>
-
-<h2 class="p4">I</h2>
-
-<p class="pch">La tombée de la nuit, qui ferme le calice des fleurs, entr’ouvre
-l’âme des enfants.</p>
-
-<p>Je courus tout d’une haleine jusqu’à l’extrémité du
-plateau. Là, des bouillons blancs, qui formaient, amalgamés
-avec des églantiers en fleurs, une sorte de muraille,
-m’arrêtèrent heureusement. Encore un pas, et,
-du haut de la roche à pic, je roulais dans le précipice
-au fond duquel babille sur des cailloux ronds le ruisseau
-clairet de Lavernière.</p>
-
-<p>J’eus un frisson quand, à travers la frondaison
-transparente, mon œil plongea dans l’abîme, et vivement
-je me rejetai en arrière. Je pris le premier sentier
-s’offrant à mes pas: c’était celui du verger. En
-arrivant à la porte de ce Jardin de Délices,&mdash;car en
-cet endroit charmant piaulaient des nichées par centaines,
-et Dieu sait si les oiseaux me tinrent au cœur
-tout le long de mon enfance!&mdash;une réflexion m’arrêta:<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span>
-pourquoi, ne pouvant vivre chez Barnabé, qui m’effrayait
-sans cesse et finirait par m’allonger quelque
-mauvais coup, ne profiterais-je point de cette occasion
-unique pour me sauver?</p>
-
-<p>Harcelé par la peur, je vaguai je ne sais combien de
-temps à travers le plateau ronceux, cherchant le chemin
-des Aires et ne parvenant pas à le découvrir. Tout
-à coup, à ma grande surprise, je me retrouvai devant
-la porte à claire-voie du verger. J’avais un mal de tête
-horrible, et les arbres fruitiers, grêles et noueux, me
-paraissaient grands et droits comme des peupliers.
-Que se passait-il donc en moi? Les jambes me faisant
-à peu près défaut, je tâtai de mes deux mains mal
-assurées les fragments de granit, qui, pareils à des vertèbres,
-saillent à l’échine du plateau, et je gagnai un
-petit coin écarté, assez éloigné de l’ermitage. Juste à
-ce point cessent les amandiers, les abricotiers, les sorbiers,
-et le châtaignier, un moment délogé de son
-domaine, reprend royalement possession d’une terre
-qui lui appartient.</p>
-
-<p>Je connaissais cette retraite où disparaissaient les
-âpretés du rocher nu, que tapissait une herbe épaisse,
-où poussaient, en manière de bordure, chardons violets,
-menthes sauvages, asphodèles et giroflées. J’y
-étais venu plus d’une fois, les jours de congé, avec
-Baptiste et Barnabé. L’habitude maintenant m’y reconduisait.</p>
-
-<p>Jamais le gazon ne m’avait semblé plus touffu, plus
-frais, plus invitant. Je résistai peu à la séduction: mes
-genoux se plièrent d’eux-mêmes, et, comme le Frère<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span>
-étendu dans la cuisine de l’ermitage, moi, dont le
-frontignan de Gathon Molinier, le noël en vingt-cinq
-couplets, avaient alourdi les esprits, à mon tour je me
-laissai aller de toute ma taille, m’allongeai délicieusement,
-fermai les yeux et m’endormis.</p>
-
-<p>Quand je relevai mes paupières appesanties, l’ombre
-des arbres s’était singulièrement allongée sur le plateau
-de Saint-Michel. Je regardai autour de moi. Le verger
-bruissait comme une immense cage. C’était partout
-des pépiements timides, des cris aigus, des chants perlés,
-des bruits d’ailes. Pas une branche qui n’eût son
-oiseau perché. Quel réveil ravissant! Au-dessus de ma
-tête, un bouvreuil à son aise picorait les bourgeons
-tendres d’un néflier; je voyais sa jolie tête noire se
-baisser, puis se relever en cadence. Plus loin, un verdier,
-dont j’apercevais la queue jaune, les deux mignonnes
-jambettes roses, paraissait fort occupé à bâtir son
-nid dans une touffe de jeunes feuilles, à la cime d’un
-pommier. Enfin, à quelques pas du gazon où je demeurais
-vautré, le bec ambré d’un gros merle sortit
-d’un buisson de houx. Je fis un geste; le merle, sifflant,
-s’envola.</p>
-
-<p>Cependant, bien que la présence de tant d’oiseaux
-alertes, en quête de leur repas du soir, m’annonçât que
-l’heure était déjà avancée, je ne pouvais me décider à
-quitter mon réduit agreste, à la frontière extrême du
-verger. Où irais-je, d’ailleurs? Rentrerais-je à l’ermitage?
-Cette perspective, sans m’effrayer autant qu’on
-pourrait le croire, me souriait médiocrement. Partirais-je
-pour les Aires, maintenant que, remis de mon<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>
-trouble par un sommeil réparateur, je ne devais plus
-hésiter à en découvrir le chemin sous bois? Je ne savais
-me résoudre à rien. En attendant de prendre un parti,
-dans la demi-somnolence où se complaisait mon âme,
-je m’intéressais à tout ce qui se passait sur le plateau.</p>
-
-<p>Après les oiseaux se chamaillant pour des bourgeons,
-des fleurs, des bouts d’herbe verte, des touffes
-de séneçon, de vieilles baies de genévrier desséchées
-découvertes sous l’arbuste qui faisait peau neuve, les
-arbres attirèrent mon attention. La plupart des troncs
-étaient tordus, déjetés, rogneux. Les branches, inclinées
-presque toutes dans la direction du midi, avaient
-des attitudes éplorées qui dénonçaient les luttes soutenues
-avec acharnement. Se pouvait-il, en effet, que le
-vent, les ayant à ce point infléchies, ne les eût pas du
-même coup emportées? Sans doute la roche dure, après
-avoir reçu ces hôtes malgré elle, habituée désormais à
-leur ombrage, se refusait-elle à les laisser partir et les
-retenait-elle par toutes les racines et par tous les fils.
-Le fait est que ces amandiers, ces pommiers, ces sorbiers,
-ces cerisiers, qui, le matin, étincelaient dans
-tout l’éclat de leur floraison blanche et rose, paraissaient,
-ce soir, à mesure que l’ombre les envahissait,
-singulièrement tristes et nus. Une chose me frappa: les
-fleurs, qui, dans les ténèbres commençantes, brillaient
-comme autant de lumières, au moment où les derniers
-rayons quittaient le plateau, s’éteignirent soudainement.</p>
-
-<p>Je me levai surpris, amenai à moi une branchette
-d’amandier et regardai. Les corolles, repliant leurs folioles<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>
-éclatantes, venaient toutes de se refermer. Je dirigeai
-un œil irrité vers Caroux. Jamais cet énorme
-bloc de granit brun, que la main de Dieu roula dans
-la vallée d’Orb comme un nœud tout-puissant pour attacher
-la montagne à la plaine, ne mérita mieux que ce
-jour-là son nom de <i>Caroux</i>, tête rouge, <i>caput rubrum</i>.
-Le soleil couchant l’embrasait tout entier, vermillonnant
-ses crêtes dentelées, faisant resplendir ses crevasses,
-ses précipices, allumant par milliers des incendies
-à ses flancs rugueux. Tout d’un coup, l’astre tomba
-derrière la montagne, et la nuit, l’odieuse nuit, tira
-son rideau sur les cieux.</p>
-
-<p>&mdash;O Marianne! Marianne! êtes-vous au moins
-arrivée à Éric! m’écriai-je, saisi d’une émotion subite.</p>
-
-<p>Sans savoir pourquoi, j’éclatai en sanglots.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! eh bien! mon garçonnet, que veut dire
-tout ceci? s’écria, dans le silence du plateau où les
-oiseaux ne bougeaient plus, la grosse voix de Barnabé.</p>
-
-<p>Je me retournai et vis le Frère. Assis à vingt pas
-de moi, au beau milieu de l’allée principale du verger,
-il tordait entre ses doigts agiles de longues tiges d’osier
-blanc.</p>
-
-<p>&mdash;Quelque abeille t’a donc piqué, que tu pleures
-comme un robinet de fontaine? me dit-il, riant de ce
-rire franc, communicatif, qui me réjouissait autrefois,
-et que je ne lui connaissais guère depuis ma venue
-à Saint-Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Je pensais à Marianne, à notre Marianne du presbytère,
-balbutiai-je.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est que j’ai des abeilles ici. Elles me font du miel
-aussi jaune, aussi doux, que le miel du Narbonnais.
-Regarde!</p>
-
-<p>Il leva la main, me désignant de belles ruches, disposées
-dans les fentes du rocher.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous que Marianne soit arrivée à Éric
-maintenant? lui demandai-je, impuissant à distraire
-ma pensée de la pauvre vieille cheminant vers son
-pays natal.</p>
-
-<p>&mdash;Sois tranquille, mon pétiot; à cette heure, Marianne
-a vu le visage de son frère et l’a embrassé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tant mieux! soupirai-je.</p>
-
-<p>Je sentis, dans ma poitrine, mon cœur qui se dilatait
-délicieusement. La nuit me remplissait de terreurs intimes
-indicibles, et je retournais, avec un attendrissement
-que je m’efforçais de contenir, à tous ceux qui
-m’étaient chers.</p>
-
-<p>Au moment où ma pensée inquiète visitait le presbytère,
-mon petit lit étroit dans l’alcôve où je ne coucherais
-pas,&mdash;où coucherais-je?&mdash;l’ermite me regarda
-avec bonté. J’allai à lui: j’avais besoin d’aller
-à quelqu’un.</p>
-
-<p>&mdash;C’est peut-être ma grande cage que vous commencez
-là, Barnabé? lui dis-je, osant toucher les branchettes
-d’osier.</p>
-
-<p>&mdash;Pour une vérité, voilà une vérité, enfant, répondit-il
-d’un ton joyeux. T’ayant un peu molesté ce
-matin, il faut bien que je te gâte un peu ce soir. Que
-veux-tu? j’étais en pointe de vin au déjeuner, ce qui
-ne m’était pas arrivé depuis tant et plus. Oh! moi,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
-je ne ressemble point à Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël.
-C’est le frontignan qui a fait le coup. Que
-Gathon Molinier aurait agi sagement, gardant sa bouteille
-et me donnant son jambon! Enfin, pour ce jambon,
-on verra: j’ai l’œil dessus...</p>
-
-<p>Il s’interrompit, et, d’une main preste, posa les premiers
-rayons de la porte de ma cage.</p>
-
-<p>&mdash;En avons-nous chanté un noël superbe! reprit-il.
-Si nous avions été à l’église, à la messe de minuit, toi
-portant ta soutanelle rouge de cardinal, moi ma pèlerine
-neuve à coquilles, comme ton oncle aurait été
-content!... D’abord, il faut lui rendre justice, ce frontignan
-vous donne une voix!... Tiens! il eût été
-prudent tout de même de garder un verre de cette liqueur
-pour après-demain, quand je serai obligé d’enseigner
-ma chanson à Simonnet et à Braguibus. Ils
-viendront tous les deux ici jeudi, à la vesprée. Mon
-Dieu! je sais bien que ce Braguibus manœuvre le fifre
-mieux que ne le fit jamais un autre en ce pays, et qu’il
-prend les airs d’un tour de main, comme moi les fourmis
-volantes, quand j’en attrape aux vendanges pour
-attirer les becfigues à mes trébuchets. Ça vous a des
-ventres, ces becfigues!... C’est égal, malgré les talents
-de Braguibus, une goutte de frontignan me rafraîchissant
-la luette, il me semble que j’aurais mieux rossignolé
-ma chanson. D’ailleurs, tant plus on fait valoir
-sa marchandise, tant plus on en retire de profit. Tu
-comprends cela, n’est-il pas vrai, fillot?</p>
-
-<p>&mdash;Mais votre chanson n’est pas finie, articulai-je
-timidement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Voilà le malheur! Ah! si elle était finie! Dans
-les temps, j’allais vite en la besogne des rimes; à présent,
-ma tête se fatigue dans les chansons, tout comme mes
-jambes dans les chemins. J’ai Baptiste au moins pour
-les jambes; mais pour les chansons!... Pauvre moi!
-les vieux ans me tombent dessus et me mâchent les
-membres pareillement à des grêlons poussés par les
-giboulées de mars. Il me souvient de l’époque où, en
-un jour, j’inventais jusqu’à vingt-cinq couplets, et cela
-filait doux, agréable au cœur, facile à la voix. Aujourd’hui,
-j’ai besoin quelquefois d’une semaine pour tirer
-du fond de ma cervelle tant seulement vingt-cinq lignes,
-et c’est maladroit, peu galant, souvent mélancolieux
-à la mort... Pourvu que je sois prêt jeudi, lorsque ces
-gens des Aires frapperont à ma porte! Ayant à établir
-Félibien dans les horlogeries, il m’en coûterait de
-perdre les cinq francs convenus, mais il m’en coûterait
-bien davantage de laisser croire à la contrée que Barnabé
-Lavérune, si fameux par ses complaintes, ses
-chansonnettes, n’est plus capable de rien, et désormais
-ne rend pas plus de son en ce monde qu’une cloche
-qui aurait perdu son battant.</p>
-
-<p>Par un geste désespéré, il porta une main crispée
-à sa tête et s’arracha des poignées de cheveux. Cela me
-fit mal.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Barnabé, lui dis-je, que je regrette de ne rien
-entendre aux vers, moi! Quel plaisir j’aurais à vous
-aider!</p>
-
-<p>&mdash;Tu es un brave enfantelet, murmura-t-il, pénétré
-d’une émotion très vive, et c’est à présent que je m’en<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span>
-veux de t’avoir taquiné pour des nids de chardonnerets.
-Mais ne te tourmente aucunement les esprits et ne te
-bouleverse les sens: après la peine, viendra le tour du
-plaisir. Premièrement, c’est dimanche l’octave de
-Pâques, et lundi tout Bédarieux, avec ses deux curés,
-ses huit vicaires, ses Confréries de Pénitents, se dirigera
-vers Notre-Dame de Cavimont. Nous serons de la
-fête.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! Barnabé, vous m’amènerez à Notre-Dame?
-m’écriai-je, sautant de joie.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas mémoire d’avoir manqué une procession
-à Cavimont, depuis ma première paire de
-sabots; et, passant la rivière lundi, je ne puis te laisser
-seul à Saint-Michel. Du reste, ma présence là-haut est,
-paraît-il, indispensable. Est-ce que M. le doyen Michelin
-pourrait dire la messe, si je n’allais mettre un
-peu d’ordre en la chapelle pillée par Venceslas Labinowski?
-Sans compter qu’il serait convenable peut-être
-de donner un coup de balai et de torchon dans l’intérieur
-de l’ermitage, que ton ami le voleur laissa en un
-bouleversement complet. On m’a fait entendre, à la
-cure de Bédarieux, qu’étant le Frère le plus proche de
-Notre-Dame de Cavimont, c’est moi que tous ces
-soins regardent. Aussi, depuis plus de six mois, pourquoi
-n’a-t-on pas nommé un autre ermite?... Ah! ces
-curés, comme ça nous fait trotter, nous autres pauvres
-Frères, et par des chemins où les ronces nous arrachent
-toujours un peu de laine, autrement dit un peu d’argent...
-Par exemple, si ce gros M. Michelin, ventru
-pareillement à une outre de bouc quand elle est pleine;<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span>
-si ses vicaires, maigres et pointus comme des clous,
-espèrent que je vas leur servir un dîner après la grand’-messe,
-je leur promets un pied de nez aussi long qu’un
-carême de quarante jours. Je nettoierai la chapelle,
-l’ermitage, le petit autel de Sainte-Anne-la-Marieuse:
-c’est pour le bon Dieu. Mais, quant à mettre la broche
-en branle, à rôtir des croustades au four, à plumer des
-volailles, à déboucher des bouteilles de vin vieux, je
-suis votre serviteur! Est-ce que j’empoche les revenus
-de Notre-Dame de Cavimont, moi, pour en endosser
-les charges? A ce compte, que deviendrait Félibien
-Lavérune, qui étudie les horlogeries à Moret, département
-du Jura?.... D’abord, j’ai dit au curé de Bédarieux:
-«Si vous plantez ce bât sur mon échine, je
-vous préviens que je ruerai des quatre fers, et gare à
-celui d’entre vous qui me serrera la sous-ventrière!...»</p>
-
-<p>La nuit peu à peu avait enveloppé le plateau de ses
-ombres de plus en plus épaisses. L’ermite laissa couler
-sur le roc les brins de saule blanc, jeta un dernier coup
-d’œil satisfait sur la cage, dont les quatre montants,
-fermement établis aux angles, indiquaient les proportions
-gracieuses, et, d’un mouvement brusque, se mit
-sur pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’y vois plus, dit-il. Demain, je terminerai cet
-ouvrage... Maintenant, c’est drôle, il me vient tout
-d’un coup des idées pour la chanson. C’est comme ça,
-ce travail de tête: encore qu’on n’y pense pas, on
-y pense, et la besogne se trouve quelquefois très
-avancée, quand on désespérait de la finir. Croirais-tu,
-pétiot, que, tandis que je te baillais mes raisonnements<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span>
-sur Notre-Dame de Cavimont, le second couplet de la
-chanson se fabriquait tout seul dans ma cervelle?...</p>
-
-<p>Il s’arrêta, se tiraillant les deux oreilles. Un moment, il
-demeura immobile, la tête basse, les yeux attachés au sol.
-Moi, je le regardais, saisi d’une crainte respectueuse.</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela... Je le tiens! s’écria-t-il enfin. Fillot,
-courons à l’encre et au papier: le deuxième couplet est
-trouvé!</p>
-
-<p>Nous nous précipitâmes vers la maison.</p>
-
-<p class="p2">Quel agréable petit lit me prépara l’ermite, douillet,
-chaud, sentant la lavande et le romarin! Au lieu de
-paille de maïs, la paillasse ne contenait que de la fougère,
-mais elle me parut si mollette! Ah! comme j’y
-dormis! Décidément, en dépit des malencontres de
-mon arrivée, il faisait bon vivre à Saint-Michel, et
-Barnabé Lavérune était bien le meilleur des Frères
-libres de Saint-François.</p>
-
-<p>Nous passâmes toute cette nouvelle journée et les
-trois quarts de la suivante à rimer, Barnabé et moi, en
-l’honneur de Juliette Combal. Pour la troisième strophe
-de sa singulière pastorale, ayant eu occasion de
-fournir au poète, qui daigna recourir à moi, deux rimes
-qu’il put utiliser, je devins incontinent son collaborateur.
-Je me fusse passé de cet honneur insigne,
-car désormais je fus privé de tout amusement. Baptiste,
-avec qui j’avais repris mes courses folles sur le plateau,
-dans le verger, à travers la prairie, me regardait d’un
-œil triste tenant entre mes deux mains mon front obsédé.
-Que de fois la pauvre bête dut, comme moi,<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span>
-envoyer la muse rustique à tous les diables. Mais,
-harponné par le Frère, lequel avait l’inspiration terrible,
-je fus tenu de me mettre l’esprit à la torture, et,
-malgré que j’en eusse, de rimailler jusqu’à la fin.</p>
-
-<p>Ce fut seulement le jeudi, à six heures du soir, que,
-sur une belle feuille blanche, j’écrivis la cinquième
-et dernière strophe de notre poème.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant tu peux aller sonner l’<i>Angelus</i>! me
-dit le Frère.</p>
-
-<p>Et il entonna:</p>
-
-<p>«<i>Adoremus in æternum...</i>»</p>
-
-<p>On devine si je dus secouer la cloche: les vibrations
-métalliques qui s’éparpillaient dans la vallée, c’était le
-chant de ma délivrance, et je tirai la corde de toute la
-force de mes bras.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">II</h2>
-
-<p class="pch">Promenade au clair de lune de M. Cœurdevache, charcutier
-rue de Castres, à Saint-Pons.</p>
-
-<p>Après un souper frugal, composé d’oignons doux et
-d’une poignée de pois-chiches, le tout assaisonné à
-l’huile d’olive et au vinaigre rouge, l’ermite de Saint
-Michel, qui s’était montré d’une sobriété remarquable,&mdash;à
-peine avait-il vidé deux ou trois fois son verre
-plein,&mdash;m’entraîna brusquement à travers le plateau.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, me dit-il, je ressemble au jeune levron: je
-n’aime pas le terrier, à moins qu’il ne pleuve à verse
-ou que je n’aie les chasseurs à mes trousses.</p>
-
-<p>&mdash;Les chasseurs? demandai-je étonné.</p>
-
-<p>&mdash;Les gendarmes, si tu n’entends point la comparaison.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! les gendarmes vous ont poursuivi
-quelquefois, Barnabé?</p>
-
-<p>&mdash;Et ils allaient d’un bon train, montés sur leurs chevaux.<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span>
-Cela se passait il y a deux ans, sur la route de
-Saint-Pons, du côté d’Olargues. Mais, moi qui connaissais
-les petits chemins aussi bien que les grands,
-je fis un crochet tout d’un coup, me jetai dans la montagne
-à travers des taillis, cachai Baptiste dans un
-fourré, et les gendarmes perdirent mes pas. Ah! que
-gentiment je m’esclafai de rire, voyant là-bas au-dessous
-de moi, dans la plaine, ces hommes plantés sur
-leurs bêtes qui cherchaient des yeux leur gibier. Enfin,
-tirant mon âne par la bride derrière les feuillages, je
-finis par échapper aux brigands. Que de peines, de
-sueurs, dans les rocailles de Caroux! Le soir, par
-exemple, j’étais rompu de fatigue, et, quand j’arrivai
-au Poujol, chez une brave femme qui fut toujours secourable
-aux pauvres Frères, je te réponds, mon pétiot,
-que je demandai plutôt un lit pour m’étendre qu’une
-table pour m’ébaudir.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu’aviez-vous donc fait?</p>
-
-<p>&mdash;Rien, pardi! Est-ce qu’on a besoin de faire quelque
-chose au gouvernement pour qu’il tracasse le pauvre
-monde? Va-t’en voir si M. Combal, qui lui rend
-des services, puisqu’il est maire de la commune sans
-paye, est dispensé de fournir les écus de ses impositions.
-Aux riches, le gouvernement prend leur argent;
-aux misérables comme moi, il prend leur peau, s’ils ne
-savent la défendre. Il faut bien, se les étant mis sur la
-croûte, qu’il donne du travail à ses percepteurs et à ses
-gendarmes.</p>
-
-<p>&mdash;Encore si les gendarmes attrapaient tous les voleurs!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il ne manquerait plus que ça, par exemple! Plus
-d’un goujon glisse à travers les mailles du filet et s’en
-revient nager dans la rivière, dit Barnabé joyeusement.</p>
-
-<p>&mdash;Témoin, Venceslas Labinowski.</p>
-
-<p>L’ermite rit aux éclats.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour celui-là, c’est un finaud, un Polonais
-de la Pologne, et s’il donne du fil à retordre à la justice,
-je n’en suis aucunement fâché.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vous pourtant qui le dénonçâtes à M. Etienne
-Baticol, maire d’Hérépian, ainsi qu’à M. Combal,
-maire des Aires.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi avait-il employé la savate avec moi,
-quand je lui donnais tout simplement un bon conseil,
-près de la statue de Paul Riquet, à Béziers?</p>
-
-<p>&mdash;Alors c’était de vous avoir jeté par terre, non
-d’avoir pillé Notre-Dame de Cavimont, que vous lui
-teniez rancune?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, d’abord, qu’un particulier me tire un cheveu
-de la tête, je n’ai plus de tranquillité que je ne lui
-aie cassé un membre ou deux. Je suis ainsi fait: qui
-m’égratigne, je l’écorche... Crois-tu, par exemple, que
-si le charcutier de Saint-Pons qui m’accusa de lui
-avoir volé cent francs, et me lança la gendarmerie aux
-chausses, me tombait sous la griffe, je n’éprouvasse
-pas quelque satisfaction à lui caresser l’échine avec un
-gourdin de rouvre ou de châtaignier?...</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! Barnabé, on osait vous accuser?...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! je comprends que le frère Laborie,
-de Notre-Dame de Nize, fasse don à l’hôpital de Bédarieux
-du lard, de la saucisse, du boudin, mêmement<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>
-des <i>grattons</i> qu’il ramasse chaque année dans ses
-quêtes. Cette bienfaisance aux pauvres lui vaudra une
-belle place dans le ciel. Mais viderait-il son sac à plein
-bord sans exiger la moindre pièce blanche, si, comme
-moi, il avait un fils dans les horlogeries, à Moret,
-département du Jura? Je suis Frère libre de Saint-François,
-mais je suis père également, et le bon Dieu,
-qui me donna Félibien, me punirait si je le laissais en
-oubli. Je vis donc de mon métier, et je ne me fais pas
-tirer l’oreille toutes les fois que l’occasion se présente
-de m’arrondir le gousset...</p>
-
-<p>Il s’interrompit brusquement. Il porta les yeux vers
-le sentier qui débouche sur le plateau, à deux pas de la
-chapelle.</p>
-
-<p>&mdash;Personne encore! murmura-t-il.... Ah ça! est-ce
-que Simonnet Garidel ne se souvient plus qu’il m’a
-commandé une chanson?</p>
-
-<p>&mdash;Et ce charcutier de Saint-Pons? demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Voici le fait. Je revenais de Marthomis, où les
-cochons, toujours bien nourris, ont une graisse!....
-C’est moi qui ai découvert ce trou dans les Montagnes-Noires,
-et, tous les ans, je ne manque pas d’y descendre.
-La quête avait été à ce point prospère que Baptiste
-pliait sous les victuailles: andouilles, jambons, vessies
-pleines de saindoux... Tu comprends si je riais tout
-seul, marchant derrière ma bête, les yeux fixés sur
-mon butin... Ayant évité l’octroi par une ruse, j’entre
-dans Saint-Pons et je m’arrête, rue de Castres, à la porte
-de M. Cœurdevache, charcutier. Il a pour enseigne un
-cochon de lait si blanc qu’on le mangerait tout cru...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span></p>
-
-<p>«&mdash;Combien du tout? me demanda M. Cœurdevache,
-ayant vu et tâté ma marchandise.</p>
-
-<p>«&mdash;Soixante francs.</p>
-
-<p>«&mdash;Cinquante.</p>
-
-<p>«&mdash;Soixante.</p>
-
-<p>«Et je détachai Baptiste comme pour nous en
-aller.</p>
-
-<p>«&mdash;Marché conclu! s’écria le charcutier.</p>
-
-<p>«Alors, il ouvre un tiroir et a le front de m’offrir
-en paiement un morceau de papier.</p>
-
-<p>«&mdash;Frère, rendez-moi quarante francs et nous
-sommes quittes.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne veux pas de ce chiffon, lui dis-je.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais c’est un billet de banque de cent francs.</p>
-
-<p>«&mdash;Il me faut de l’argent liquide et rond.</p>
-
-<p>«Il rejette le billet de banque au milieu de beaucoup
-d’autres dans le tiroir et monte au premier étage de sa
-maison. Un moment après, il redescend avec douze
-écus qui rendaient, en sa main, une musique plus
-jolie que celle de Braguibus. Il me les compte un à
-un.</p>
-
-<p>«La vente finie, j’enjambe Baptiste, et nous
-allons bravement souper à l’<i>Auberge du Cheval-Blanc</i>
-chez Alexandre Morel, rue Neuve-de-Saint-Chinian.»</p>
-
-<p>Barnabé s’arrêta de nouveau. Pour s’enquérir de
-l’heure sans doute, il regarda le ciel, où la lune, un
-moment obscurcie par des nuages légers, brillait désormais
-d’un incomparable éclat.</p>
-
-<p>&mdash;C’est égal, dit-il, si Simonnet Garidel me manquait<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span>
-de parole, ce ne serait pas honnête... Enfant, toi qui
-as l’ouïe aussi fine qu’un perdreau, écoute un peu.
-N’entends-tu rien?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’entends rien, Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que c’est que de nous! reprit le Frère. Il y a
-peu de temps encore, pas une feuille n’eût remué aux
-alentours de Saint-Michel que je n’en eusse été prévenu.
-A présent, c’est à peine si la voix du coucou arrive
-jusqu’à moi... Il se fait tard, mon pauvre Barnabé,
-il se fait tard...</p>
-
-<p>Ayant articulé ces paroles mélancoliques comme un
-glas, il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit sur un
-bloc feutré d’un gazon épais. De ce point, non-seulement
-on pouvait sonder les sentiers aboutissant à l’ermitage,
-mais explorer la vallée d’Orb tout entière,
-endormie dans la paix de cette belle nuit. Je me plaçai
-près de l’ermite et demeurai silencieux.</p>
-
-<p class="p2">Cependant, je faisais des réflexions singulières.
-Entraîné soudain par un courant d’idées tristes et esquivant
-la fin de son histoire avec le charcutier de la rue
-de Castres, Barnabé me donna des soupçons sur sa
-parfaite probité. Qui sait si cet homme, que j’avais
-connu depuis quelques jours tour à tour bon et méchant,
-compatissant et cruel, fermement dévoué en apparence
-à mon oncle et néanmoins, à propos des chansons,
-infidèle à ses engagements formels, n’avait pas, en effet,
-volé les cent francs à M. Cœurdevache, de Saint-Pons?
-Dieu! si Barnabé Lavérune était un autre Venceslas
-Labinowski! Un frisson me parcourut les membres,<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span>
-et c’est poussé par l’épouvante que, de moi-même,
-je me rejetai dans la malheureuse aventure avec
-le charcutier, comme, du haut de Saint-Michel, je me
-fusse précipité dans le ruisseau de Lavernière, si le
-vertige tout d’un coup fût venu griser mon cerveau.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, balbutiai-je, M. Cœurdevache vous accusait
-de lui avoir dérobé cent francs?</p>
-
-<p>&mdash;Pour le moment, je dépêchais, à l’<i>Auberge du
-Cheval-Blanc</i>, chez Alexandre Morel, un jeune poulet
-blanc de peau et tendre comme du caillé. Mon Dieu!
-je ne faisais de mal à personne, ayant distrait cette
-bête de ma quête à Marthomis. A mon dernier coup de
-dent, un homme entre, et je reconnais le charcutier de
-la rue de Castres.</p>
-
-<p>«&mdash;Un peu tard, monsieur Cœurdevache, lui dis-je:
-le rôti est enterré. Pourtant la besace est en fonds,
-et, s’il vous était agréable de trinquer avec moi...</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n’est ni pour boire ni pour manger que je
-vous cherche, me dit cet homme, qui ne paraissait pas
-content.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce pour me compter les poils de la barbe,
-par hasard? Venez-y, voyons.</p>
-
-<p>«&mdash;Frère, il me manque cent francs.</p>
-
-<p>«&mdash;Il me manque bien plus que cela, à moi, pour
-être riche comme vous.</p>
-
-<p>«&mdash;Frère Barnabé, je ne ris point.</p>
-
-<p>«&mdash;Pleurez à votre aise alors, et laissez-moi finir
-de souper.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n’y avait que vous dans ma boutique, quand
-j’ai laissé mon tiroir ouvert.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span></p>
-
-<p>«Je me soulevai sur mes ergots.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah ça! compère, allez-vous bientôt finir de
-me jeter vos accusations à la face? Savez-vous qu’au
-bout du compte vous pourriez me mettre les bras
-en danse, et qu’il ne vous en reviendrait rien de
-bon sur le dos? Attention! j’ai le sang vif comme la
-poudre à fusil, et, là où je pose la main, il reste des
-marques.</p>
-
-<p>«En barbouillant ces paroles, car la salive m’embarrasse
-les mots dans la colère, je regardais une
-fenêtre toute grande ouverte et, me trouvant seul avec
-M. Cœurdevache, l’envie me prenait aux ongles de
-le saisir par le drap de sa veste et de l’envoyer faire un
-voyage dans la basse-cour. Sans doute, le charcutier
-eut le pressentiment de mes intentions, car il recula de
-plusieurs semelles. Croyant qu’il allait appeler du
-secours dans la salle voisine, où ripaillait une bande
-nombreuse de charretiers, je lui appliquai une griffe
-sur l’épaule droite et le retins.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne veux pas, lui dis-je, que tous ces gens, en
-train de vider bouteille, viennent ici m’appeler voleur,
-comme vous avez osé le faire vous-même. Gardez donc
-bouche close, si vous tenez à votre vie. Oh! moi, je ne
-suis pas méchant, pratiquant la règle de saint François.
-Pourtant, si on me tarabuste trop les esprits, gare
-l’averse!... Je ne demande pas mieux que d’écouter
-vos explications, et, s’il y a erreur dans nos arrangements,
-d’en arriver à restituer le bien d’autrui. Mais
-vous conviendrez, monsieur Cœurdevache, que ce n’est
-pas dans une auberge, au milieu des allants et venants,<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>
-que nous pouvons régler définitivement notre compte.
-Nous allons sortir du <i>Cheval-Blanc</i> bras dessus bras
-dessous semblablement à de vieux amis que nous sommes,
-et nous nous entendrons dehors pour le mieux.
-Surtout pas un mot de cette affaire à Alexandre Morel,
-quand je vas lui payer le souper de Baptiste et le
-mien.</p>
-
-<p>«&mdash;Alors, vous allez venir à la maison? me demanda
-le charcutier, dont, moyennant ma main toujours
-appuyée sur lui, la voix devenait plus douce.</p>
-
-<p>«&mdash;Chez vous, ailleurs, où vous voudrez, chez
-M. le juge de paix, si cela vous plaît.</p>
-
-<p>«Une minute après, ayant baillé vingt sous à
-Alexandre Morel, détaché Baptiste du râtelier, avec
-M. Cœurdevache, dont j’avais rattrapé le bras vivement,
-nous enfilions la belle allée de platanes qui
-fait une si magnifique entrée à la petite ville de Saint-Pons.</p>
-
-<p>«&mdash;Où allons-nous de ce pas? me demanda M.
-Cœurdevache, un peu épeuré.</p>
-
-<p>«&mdash;Moi, je vais à mon ermitage de Saint-Michel,
-selon mon habitude, après mes quêtes, et vous, vous
-m’accompagnez un bout de chemin, pour causer des
-cent francs qu’on vous a volés.... Voyons, il fait
-nuit noire, personne ne nous écoute, contez-moi ça.</p>
-
-<p>«&mdash;La chose est bien simple, fit le charcutier;
-c’est pendant que je suis monté dans ma chambre, au
-premier étage, pour y chercher vos douze pièces d’argent,
-que le billet de banque de cent francs a disparu
-de mon tiroir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p>
-
-<p>«&mdash;En êtes-vous bien sûr?</p>
-
-<p>«&mdash;J’avais compté.</p>
-
-<p>«&mdash;Il fallait recompter, que diable!</p>
-
-<p>«&mdash;J’ai recompté.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous referez vos calculs en rentrant chez
-vous.</p>
-
-<p>«&mdash;Donc vous n’avez pas pris mon billet?</p>
-
-<p>«Je ne lui répondis point, mais je le serrai davantage,
-sentant à quelques mouvements qu’il ramassait
-ses forces pour essayer de s’échapper.</p>
-
-<p>«Nous marchâmes plus d’un quart d’heure sans
-débrider langue ni l’un ni l’autre. Moi, je riais dans
-ma peau de la bonne farce; lui, semblait au contraire
-consterné, se faisant traîner un peu à la queue de
-Baptiste, lequel, comme son maître, devait jubiler en
-son dedans à s’étouffer.</p>
-
-<p>«&mdash;A la fin des fins, me laisserez vous tranquille?
-s’écria M. Cœurdevache.</p>
-
-<p>«&mdash;Avec moi tout se paye, lui répondis-je. Pourquoi
-m’avez-vous appelé voleur...</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne marcherai plus!</p>
-
-<p>«Il s’arrêta sur le coup. Je le regardai dans les prunelles.</p>
-
-<p>«&mdash;Suivez bien mes raisonnements, monsieur
-Cœurdevache, lui dis-je. Si je vous ai emmené hors de
-la ville, ce n’est pas pour le plaisir de faire société avec
-vous. Je fréquente MM. les curés, quelquefois monseigneur
-l’évêque, j’ai mêmement parlé à notre saint
-père le Pape, chaque fois que je suis allé à Rome pour
-le voir. Vous comprenez alors en quel état je tiens les<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
-charcutiers, lesquels, à ne point mentir, s’entendent
-merveilleusement à saigner les cochons, à confectionner
-andouilles, saucisses et boudins, mais ne chantent
-jamais la messe, ne confessent jamais personne et demandent
-une chose tant seulement au ciel: que les
-tripes soient bien succulentes et bien grasses, les lards
-bien blancs et bien épais... Vous m’accusez de vous
-avoir volé cent francs, et vous ne vous feriez pas scrupule,
-si d’aventure je vous lâchais les quatre membres,
-de vous encourir vers Saint-Pons et de lancer sur ma
-piste toute la meute des gendarmes. Je n’aime point ce
-peuple boutonné et moustachu, et ne veux aucunement,
-encore que je sois innocent comme l’enfant à la
-mamelle, me laisser agripper par lui. Raison pourquoi
-je vous mène faire une promenade au clair de lune et
-vous conseille de marquer le pas tranquillement à mes
-côtés.</p>
-
-<p>«&mdash;Alors vous m’enlevez?</p>
-
-<p>«Le mot me fit rire: il était si drôle!</p>
-
-<p>«&mdash;J’aimerais mieux enlever la belle madame
-Cœurdevache que vous, lui dis-je. Mais vous savez le
-proverbe: <i>Faute de grives, on prend des merles...</i>»</p>
-
-<p class="p2">Barnabé se tut un moment. Son récit m’intéressait
-au delà de toute expression, et je ne pus me tenir de lui
-en demander la suite.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? insistai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes forts, ayant leurs bras, ne se méfient
-de rien ni de personne; il n’en va pas ainsi des
-hommes faibles, mon pétiot, me dit-il. Ceux-ci sont<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span>
-rusés et remplacent la force par la malice. Tu te souviens,
-je pense, de Venceslas Labinowski, et de son
-coup de savate, à Béziers? M. Cœurdevache, voyant
-miséricorde se perdre, s’était décidé à reprendre route
-avec moi. Il marchait même d’un bon pas. Seulement
-il arrivait de temps à autre que, sans motif visible, ses
-jambes se trouvaient embarrassées dans les miennes.
-Il était clair que le charcutier, comme y réussit plus
-tard Venceslas Labinowski, cherchait à me faire tomber
-pour prendre le large, tandis que je me ramasserais.
-Les loups, n’osant trop attaquer l’homme, qui les effraye
-avec sa haute taille, lui passent et repassent entre
-les deux mollets et travaillent par ce manége à le jeter
-à bas afin de le dévorer paisiblement après. Je savais
-ça, et, sans plus délibérer, saisissant M. Cœurdevache
-qui ne s’y attendait mie, je le plantai sur Baptiste à
-califourchon.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous m’avez plusieurs fois marché sur les
-orteils, lui dis-je, et cela m’a porté à l’estomac. Allons,
-tenez la bride; moi, je tiens la queue, et battons la
-route vivement. J’ai hâte de revoir mon ermitage de
-Saint-Michel.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous m’amenez chez vous?</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! que nenni!</p>
-
-<p>«&mdash;Et quand me laisserez-vous retourner à Saint-Pons?</p>
-
-<p>«&mdash;A l’aube. La nuit est si douce!</p>
-
-<p>«&mdash;Et ma femme?</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! les femmes, il y a tant et plus qu’elles
-savent se passer de leurs maris.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span></p>
-
-<p>«&mdash;La mienne m’aime, et je le lui rends.</p>
-
-<p>«&mdash;Je le rendais aussi à ma défunte, et à d’autres
-dans l’occasion; mais elles, tout en me le rendant,
-étaient fort capables de s’en laisser conter par les vanniers
-de la rivière, quand ils étaient jeunes et vigoureux.
-Allez, monsieur Cœurdevache, en amitié, l’homme
-et la femme se valent bien.</p>
-
-<p>«&mdash;Et mon petit garçon qui va sur ses sept ans,
-comme il doit sangloter à cette heure, ne me voyant
-plus revenir!</p>
-
-<p>«Le charcutier, finissant ces mots, pleura. Moi, je
-demeurai étourdi, et je pensai à mon Félibien qui était
-si loin, à Moret, département du Jura. Tout d’un
-coup, Baptiste, à qui le chagrin du charcutier faisait
-mal, s’arrêta.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur Cœurdevache, dis-je, puisque vous
-avez, en votre maison, rue de Castres, un enfant qui
-vous espère dans l’inquiétude, la farce que je vous ai
-jouée est finie. Descendez et retournez chez vous. Jurez-moi
-tant seulement de ne souffler mot de ceci à
-personne qui vive, principalement à la gendarmerie.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous le jure, Frère.</p>
-
-<p>«Il sauta au milieu de la route. Je lui tins une minute
-les deux mains dans les miennes.</p>
-
-<p>«&mdash;Je n’ai point touché à votre tiroir, lui dis-je. Peut-être,
-fouillant toutes mes poches, trouverais-je un billet
-de banque plié en quatre dans mon gilet. Mais ce n’est
-le vôtre aucunement, je vous le promets. Les billets
-se ressemblent tous. Adieu donc, et embrassez pour moi
-votre femme, sans oublier votre pétiot.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span></p>
-
-<p>«Un instant après, il disparaissait à l’un des détours
-du chemin. Je traversai le gros bourg endormi de Riols...
-Voyez-vous, ce Simonnet Garidel qui se moque de ma
-chanson à présent qu’elle est faite!»</p>
-
-<p>Il se remit debout, impatient et inquiet.</p>
-
-<p>&mdash;Et les gendarmes de Saint-Pons? osai-je lui demander.</p>
-
-<p>&mdash;L’homme est menteur et manque facilement à ses
-promesses, répondit Barnabé, attentif à tous les bruits
-de la nuit. Le charcutier, qui avait juré, me lâcha les
-gendarmes. C’est dans les environs du Mas-de-l’Église
-que je les aperçus dans la brume, au premier matin;
-mais ils n’eurent pas assez de nez, et je leur échappai
-à travers les broussailles.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne vinrent pas jusqu’à Saint-Michel?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais.... Pourtant, il me fallut avoir une explication
-avec le brigadier de gendarmerie de Bédarieux,
-qui, paraît-il, avait reçu des ordres contre moi.</p>
-
-<p>&mdash;Et que lui dites-vous, à ce brigadier?</p>
-
-<p>&mdash;Pardi! la vérité, la seule vérité. Je lui racontai
-que M. Cœurdevache, lequel, en sa ville natale, a la
-réputation de boire à l’égal d’une barrique sèche, était
-venu à ma rencontre à l’<i>Auberge du Cheval-Blanc</i>,
-et que là, l’un et l’autre, nous étant longuement aspergé
-la luette avec de l’eau bénite de cave, nous avions fini
-par nous prendre de bec, ainsi que cela arrive entre
-gens que le vin met en danse; puis, en compagnie
-de Baptiste, trop sage pour s’être laissé troubler la cervelle
-à l’abreuvoir, et qui conséquemment nous guidait
-en droiture vers Saint-Michel, nous avions batifolé<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span>
-toute la nuit à travers les chemins. Quant au billet
-de banque de cent francs et plus, c’était une lubie de
-M. Cœurdevache, dont la tête pour l’instant variait
-comme une pendule détraquée... Le brigadier pouffa
-de rire, m’appela, je crois, <i>ivrogne</i>, ce qui ne m’a pas
-dégoûté de vider mon verre, et je quittai la maison
-de la gendarmerie un peu plus content que je n’y étais
-entré. Diantre! c’est que la prison n’est pas bien loin
-de là... Enfin, ton oncle arrangea l’affaire...</p>
-
-<p>Un chant alerte, sonore, vif comme l’ariette d’un
-rossignol, éclatant dans les châtaigneraies, coupa la
-parole à l’ermite.</p>
-
-<p>&mdash;Braguibus! s’écria-t-il; j’entends le fifre de Braguibus!</p>
-
-<p>Il me prit une main et m’entraîna.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="pc4">III</h2>
-
-<p class="pch">Jean Maniglier, mal culotté, comme le bon roi Dagobert,
-reçoit le surnom de <i>Braguibus</i>.</p>
-
-<p>A peine le Frère avait-il allumé son <i>carel</i>, lampe à
-trois becs de forme antique avec récipient de cuivre
-jaune, très en faveur chez les paysans de nos montagnes,
-que Simonnet Garidel et Jean Maniglier, dit <i>Braguibus</i>,
-parurent au seuil de l’ermitage.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai cru que le loup vous avait mangés dans
-le bois, leur dit Barnabé, moitié ironique, moitié
-fâché.</p>
-
-<p>&mdash;Le loup? Je voudrais bien qu’il osât tant seulement
-me regarder! fit Simonnet, projetant en avant
-ses bras musculeux, aussi velus que la poitrine de
-l’ermite, cette poitrine que je n’avais pu voir sans
-rougir.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu es fort, toi, je le sais, lui dit le Frère;
-mais pas contre Juliette Combal, par exemple!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span></p>
-
-<p>Tandis que le jeune Garidel et Barnabé échangeaient
-ces paroles de bienvenue, Braguibus, avec l’aisance
-d’un habitué de l’endroit, avait pris une chaise, s’était
-assis, et, portant à plusieurs reprises le fifre à ses lèvres,
-en avait tiré, à la sourdine, des sons légers, comme
-pour mettre en train l’instrument.</p>
-
-<p class="p2">Au fait, nous ne pouvons laisser passer ce personnage,
-historique en toute l’étendue des Cévennes méridionales,
-sans le faire connaître au lecteur.</p>
-
-<p>A l’époque où se déroulent les divers événements de
-ce récit, Jean Maniglier avait quarante-cinq ans environ.
-C’était un petit homme délicat et menu, vêtu en
-toute saison d’une veste de serge coupée rond sur les
-reins et à collet droit, selon la mode de chez nous.
-Par-ci par-là, parmi l’étoffe élimée, éclataient quelques
-boutons de métal soigneusement astiqués, un surtout,
-large comme un gros sou, où l’artiste suspendait son
-fifre au repos.</p>
-
-<p>A l’encontre de nos montagnards robustes, qui laissent
-volontiers flotter leur vêtement, la veste de Jean
-Maniglier demeurait constamment fermée. Sa poitrine,
-d’où sortait le précieux souffle qui filait des notes tour
-à tour tristes et gaies, paraissait grêle; de là, tant de
-précautions pour la préserver de la bise ou du froid. Le
-pantalon était large, à grand pont-levis jusque par-dessous
-les aisselles, toujours trop ample du fond, à la
-ceinture mal attachée. De ce pantalon incommensurable,
-où se perdaient les maigres tibias du musicien,
-où ses pieds mignons demeuraient perpétuellement engouffrés,<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>
-lui était venu le surnom sous lequel tout le
-monde le désignait dans le pays. De <i>braies</i>, vieux mot
-qui signifie chausses, l’esprit comique de nos Cévenols
-n’avait pas eu de peine à déduire <i>Braguibus</i>, et, en
-homme d’esprit, Jean Maniglier avait été le premier à
-rire de cette joyeuse invention.</p>
-
-<p>Une grosse tête ronde, à figure poupine, presque
-glabre, souriante, surmontait ce corps débile. Le cou,
-caché sous de lourdes mèches de cheveux noirs, longues
-et droites comme des sabres, paraissait court, enfoncé
-entre les deux épaules, lesquelles tendaient à se relever
-en ailes, ainsi que cela arrive fréquemment chez les bossus.
-Evidemment Braguibus portait une gibbosité en
-un endroit quelconque de sa machine. Etait-ce par devant?
-était-ce par derrière? On l’ignorait. La bosse n’avait
-pas abouti jusqu’à fleur de peau; mais, pour être
-demeurée enfouie dans les profondeurs de l’organisme,
-elle n’en existait pas moins. On la pressentait, on la
-voyait, on la touchait.</p>
-
-<p>En nos rudes campagnes cévenoles, où la terre tour à
-tour argileuse et empierrée, mais toujours résistante et
-forte, réclame des hommes de fer, on devine le sort réservé
-aux malheureux que la nature marâtre n’a point
-armés pour le terrible combat de la culture. Non-seulement,
-dans les familles, que leur présence inutile épuise,
-ils deviennent l’objet du plus cruel abandon, mais aussi
-du plus affligeant mépris.</p>
-
-<p>Chez les paysans aisés, on arrive quelquefois à
-faire d’un infirme un maître d’école, un tailleur,
-un horloger: malheureusement, ces divers métiers,<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>
-parce qu’ils exigent des sacrifices, sont rarement le
-lot de ces êtres pour qui l’injustice en ce monde commença
-dès le ventre de leur mère. En général, ils sont
-voués à la mendicité, à une existence toute de honte et
-d’abjection.</p>
-
-<p>Une intelligence surprenante&mdash;Dieu daigne souvent
-toucher du doigt sa créature la moins parfaite&mdash;avait
-préservé Jean Maniglier de la dégradation où tombent
-les faibles sur notre terre de granit. Né en pleine
-paysannerie, comme ses parents acharnés contre un sol
-ingrat, après avoir, dans les années de son enfance maladive,
-gardé les ouailles à travers les prairies et plus
-d’une fois, dans les forêts de chênes, au risque de se
-faire dévorer, les truies avec leurs marcassins, vers dix-huit
-ans, il avait essayé de se prendre à la terre. Impossible!
-Ses bras tremblants n’avaient soulevé le pic
-qu’avec peine et avaient totalement manqué de puissance
-pour peser sur l’oreillette de la charrue et enfoncer
-le soc dans les sillons. Il fallut tourner bride à un
-labeur qu’il eût aimé. Les champs, où il eût passé délicieusement
-sa vie, lui devenaient inaccessibles. Il
-quitta les Aires tout honteux, et, en pleurant, s’enfonça
-dans les Montagnes-Noires.</p>
-
-<p>Certes, le dessein de cet infortuné n’était pas de tendre
-la main aux portes des fermes. Malgré le sac de
-toile de genêt que sa mère prudente lui avait passé au
-col, il était déterminé, au contraire, à gagner son pain,
-à le gagner sans s’avilir à la sueur ensemble de toute
-son âme et de tout son corps. Cela était beau, et je ne
-sais, moi qui, dans ces dernières années, reçus les confidences<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span>
-de Braguibus, quelle intuition native ce rustre
-avait de la noblesse humaine. Il entra, en qualité
-d’aide-berger, de <i>pillard</i>, selon l’expression cévenole, à
-la borde des Quatre-Chemins, non loin de Rieussec.</p>
-
-<p>C’est dans les solitudes de ce pays pauvre et morne
-jusqu’à la désolation que s’éveilla l’instinct musical de
-Jean Maniglier. En un séchoir de châtaignes, où l’on
-passait la veillée, ayant ouï un pâtre jouer un noël sur
-le fifre, il en rêva plusieurs nuits et n’eut de cesse
-qu’il n’eût acquis, à Saint-Pons, l’instrument auquel
-il avait dû des jouissances si pures, si inconnues.</p>
-
-<p>Désormais, ce fut pour lui comme une fête éternelle,
-à travers les garrigues. Ayant inspiré quelque intérêt à
-l’éminent artiste du séchoir, frappé de ses dispositions
-naturelles, il en reçut des leçons, et ne tarda pas à
-savoir guider ses doigts sur les six trous. Quelle joie!
-quel enivrement! quand, un soir, ramenant ses longues
-files de chèvres et de moutons aux étables, il modula
-son premier accord. Cet enfant délicat et sensible,
-en qui la nature, avare du côté du corps, avait déposé
-tous les trésors de l’âme, faillit se trouver mal de plaisir.
-Les cieux venaient de s’ouvrir sur sa tête.</p>
-
-<p>La voie de Braguibus était trouvée. Il serait musicien.
-Comme le vieux pâtre de Rieussec, lequel,
-depuis vingt ans, avait abandonné son premier métier,
-trouvant plus lucratif et moins pénible d’aller
-sonner du fifre aux fêtes des villages, aux noces, aux
-baptêmes, voire aux enterrements, lui aussi se ferait
-<i>fifreur</i>. D’ailleurs, pouvait-il demeurer toute sa vie
-<i>pillard</i>, c’est-à-dire berger sans gages, pour la soupe<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span>
-et le pain seulement? Il était bien évident que, chétif
-des jambes, des bras, de toute sa personne, incapable
-par conséquent d’en imposer aux loups, très hardis aux
-Montagnes-Noires, il ne se trouverait jamais un propriétaire
-pour lui confier la garde exclusive d’un grand
-troupeau. Il s’acharna d’autant plus à son instrument,
-qu’il deviendrait sa ressource unique dans l’avenir;
-qu’il entrevoyait l’espoir de retirer, un jour, de ce morceau
-de buis, habilement manœuvré, de gros sous et la
-liberté.</p>
-
-<p>On avait complétement oublié Braguibus aux Aires,
-ses parents eux-mêmes ne songeaient plus à lui,
-quand, un soir d’été, un dimanche, au moment où,
-sur la place du village, jeunes gens et jeunes filles,
-vieux bonshommes et vieilles commères, devisaient de
-diverses façons, assis autour du four communal, une
-ariette légère et vive comme l’aile d’une hirondelle,
-vola au-dessus des têtes et les fit toutes se redresser.
-D’où partaient ces sons éclatants, plus purs que le bruit
-des cascatelles de Lavernière, plus suaves que les notes
-perlées du rossignol? Chacun s’interrogeait, lorsque
-Jean Maniglier surgit au point culminant du sentier
-qui, des profondeurs de la vallée d’Orb, grimpe droit
-jusqu’au hameau. Je laisse à penser si l’accueil fut
-bruyant, enthousiaste, chaleureux.</p>
-
-<p>Il y avait huit jours à peine que Barnabé Lavérune
-résidait à Saint-Michel, affublé de la soutane de mon
-oncle et nanti de la situation qu’il avait longtemps
-guignée, quand se produisit, aux Aires, l’extraordinaire
-événement de l’arrivée de Braguibus. Chaque famille<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span>
-tint à honneur de fêter le nouveau venu, dont le fifre
-du reste paya toujours l’écot avec usure; mais Barnabé
-mit une sorte d’acharnement à l’attirer à Saint-Michel.</p>
-
-<p>Jean Maniglier, qui avait besoin d’être patronné
-dans les environs, jusque dans son propre village, où,
-d’habitude ancienne, à la fête patronale, on engageait
-des ménétriers étrangers, comprit tout de suite le parti
-qu’il pourrait tirer de ses relations avec le Frère, et se
-laissa faire volontiers. On mangeait copieusement à
-l’ermitage, on y buvait mieux encore, puis Barnabé
-entamait son inépuisable répertoire de chansons, de
-noëls, et Braguibus l’accompagnait.</p>
-
-<p>Le Frère était aux anges. Certes, au Poujol, à Villecelle,
-à Rosis, où l’ancien vannier de la rivière d’Orb,
-que l’œil de mon oncle ne pouvait suivre partout,
-s’était plus d’une fois ébaudi en des bourrées mirifiques,
-Barnabé avait entendu le fifre souffler tous ses vents
-par tous ses trous. Mais nulle part, il ne lui était arrivé
-d’ouïr rien de semblable à la musique de Braguibus.
-Ailleurs, l’instrument partait en notes criardes, suraiguës;
-à Saint-Michel, sous les doigts souples de Jean
-Maniglier, il ne laissait échapper que des sons doux,
-moelleux, allant droit au cœur pour le faire délicieusement
-s’entr’ouvrir, ou bien aux yeux pour les faire
-pleurer. Et quelle incroyable variété dans les airs!
-A présent, c’étaient les soupirs si pénétrants de la fauvette;
-un moment après, le cantilène incomparable de
-la grive sous les genévriers; puis les trilles entre-croisés
-de la linotte et du chardonneret; enfin la fusée
-sonore du loriot, ce ténor infatigable de nos châtaigneraies.<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span>
-Oh! décidément, c’était passe-temps céleste que
-d’entendre le fifre de Braguibus! Le Frère le crut un peu
-sorcier.</p>
-
-<p>Cette intimité, d’abord toute d’enthousiasme artistique,
-tourna bientôt, chez l’ermite comme chez le
-musicien, à des calculs positifs. Pour le paysan, l’argent
-est au fond de toutes choses, et son âme paraît-elle
-intéressée à la partie, il ne faut pas s’y méprendre, c’est
-à l’argent qu’il en veut.</p>
-
-<p>Après deux semaines de relations, nos Cévenols s’étant
-tâtés mutuellement, sachant bien de quel profit ils pouvaient
-devenir l’un pour l’autre, signèrent un traité
-d’alliance offensive et défensive. Barnabé, très recherché
-aux Aires, très répandu dans la montagne, partirait le
-premier en guerre et découvrirait la besogne à Braguibus.
-Il le recommanderait dans les fermes riches
-pour les baptêmes, les premières communions, les
-mariages, au besoin pour les enterrements, car notre
-artiste gardait en réserve, dans les profondeurs de son
-fifre et de son génie, des chants funèbres aussi tristes,
-aussi désolés, que le <i>Dies iræ</i> ou le <i>Requiem</i>. L’ermite
-de Saint-Michel s’engageait, en outre, à présenter son
-protégé à tous les Frères libres de la vallée d’Orb,
-surtout à Adon Laborie, de Notre-Dame de Nize, à
-qui sa sainteté avait créé dès longtemps une situation
-tout à fait prépondérante dans le pays.</p>
-
-<p>Braguibus, de son côté, promettait sous la foi du
-serment de tenir grand compte, durant ses pérégrinations,
-de l’œuvre poétique de Barnabé, dont il jouerait
-les airs sur le fifre et chanterait les paroles au besoin.<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>
-Non-seulement, pour solenniser les fêtes où ses talents
-seraient réclamés, il mettrait en avant le répertoire fort
-riche en motifs variés de l’ermite; mais à l’église, les
-jours de Pâques, de Noël, il ne consentirait jamais à
-accompagner d’autres cantiques que les siens.</p>
-
-<p>Il va sans dire que Barnabé, absorbé par ses préoccupations
-paternelles, ne négligea point de régler
-la question des droits d’auteur: il toucherait dix sous
-toutes les fois que Braguibus serait engagé soit aux
-Aires, soit dans les villages environnants. C’était la
-part de Félibien.</p>
-
-<p>Mais l’article le plus longuement débattu de cette
-convention très diplomatique fut celui où il était question
-des ouvrages encore inédits de l’ermite de Saint-Michel.
-Barnabé, bien qu’investi désormais de fonctions
-semi-religieuses, ne comptait nullement fausser
-compagnie à la muse, et il exigeait de son associé qu’il
-lui fournît le plus souvent possible l’occasion de lui
-donner de nouveaux rendez-vous.</p>
-
-<p>Grâce aux bons offices de tous les Frères libres de la
-vallée, Braguibus serait bientôt le <i>fifreur</i> le plus en
-renom des Cévennes méridionales: lui en coûterait-il
-beaucoup, tout en vulgarisant les anciennes chansons
-de son ami, de prévenir les filles et les garçons que,
-pour changer de métier, Barnabé Lavérune n’avait
-pas changé de caractère, et qu’il lui restait, comme
-par le passé, au fond du sac, des rimes amoureuses
-pour les galants?</p>
-
-<p>Je le proclame à son honneur, Jean Maniglier, assez
-naïf, assez religieux pour croire les devoirs d’ermite<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span>
-peu compatibles avec les libertés du chansonnier, osa
-lutter contre l’âpreté violente du Frère, tout entier à
-son Félibien; mais il fut rageusement traqué sur tous
-les points, menacé d’un abandon qui le précipitait de
-nouveau dans l’aventure, et cet homme faible céda.</p>
-
-<p class="p2">Le lecteur sait désormais comment Simonnet Garidel,
-épris de Juliette Combal, fut amené à donner à
-l’ermite de Saint-Michel commande d’une chansonnette
-amoureuse: incontestablement, il y avait sous
-roche du traité passé, dix ans auparavant, entre le
-Frère et Braguibus.</p>
-
-<p>Du reste, il faut le reconnaître, Simonnet Garidel
-était bien le garçon des Cévennes le plus timide en
-amour, le plus empêché, par conséquent le moins capable
-de se tirer par ses seules forces du pas difficile où il
-avait laissé tomber son cœur. Nos villageois s’amusant
-peu aux bagatelles du sentiment, les mariages, chez
-nous, se bâclent vite; mais Simonnet s’était avisé de
-devenir amoureux, et les choses traînaient en longueur.
-Depuis plus de six mois, il aimait Juliette Combal.
-Par malheur, rencontrant la jeune fille, ses parents,
-non-seulement il n’avait pu jusqu’ici prendre sur lui
-de leur souffler un mot de ses intimes intentions, mais
-il n’avait su que fuir ou se cacher. Le minois frais,
-souriant de Juliette l’effrayait plus encore que la face
-parcheminée de la vieille Combale, l’air sérieux du
-maire, et il prenait ses jambes à son cou.</p>
-
-<p>Franchement c’était pitié de voir un grand gaillard,
-vigoureux comme un chêne, poilu jusqu’au blanc des<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span>
-yeux, trembler ainsi qu’une feuille parce qu’une petite
-fille, que sa main trop robuste eût écrasée comme
-un papillon si elle avait tenté de la saisir, venait à passer
-sur son chemin; et Braguibus, ce ciron, avait reproché
-cent fois à ce géant son défaut d’audace, sa lâcheté.
-Mais rien n’y faisait, et Simonnet, en véritable
-bête fauve, continuait à s’éclipser dès qu’il apercevait
-Juliette, qu’il recherchait pourtant dans tous les sentiers
-de la campagne et dans toutes les ruelles du
-hameau.</p>
-
-<p>A la fin, Braguibus, ce médecin par état des cœurs
-malades, désespérant de l’efficacité de ses conseils, toucha
-un mot à Barnabé de la situation piteuse du jeune
-paysan. Du premier coup d’œil, l’ermite jugea l’affaire
-excellente. Les Garidel ne possédaient pas moins de
-vingt mille francs de bonne terre au soleil; quant aux
-Combal, la plus grosse fortune des Aires, ils en possédaient
-quatre fois plus. On pouvait donc s’occuper de
-Juliette et de Simonnet, car il en reviendrait toujours
-quelque profit.</p>
-
-<p>Le plan fut arrêté sans désemparer. Tandis que
-Braguibus endoctrinerait le vieux Garidel, Barnabé,
-lié de longue main avec le maire Combal, essayerait
-d’habiles démarches dans le but d’amener, entre les
-deux pères, une entente mutuelle. Si la Combale,
-avare et tenace dans sa volonté, faisait échouer ce commencement
-d’entreprise, on recourrait à la chanson et
-au fifre pour frapper un grand coup sur le cœur de la
-jeune fille. Enfin, si les vers du Frère et la musique
-de Maniglier n’obtenaient pas le succès qu’on était en<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>
-droit d’en attendre, alors... eh bien! alors on travaillerait
-les jeunes têtes des amoureux et on disposerait tout
-pour un enlèvement.</p>
-
-<p>Les premières tentatives ayant avorté, et nos Cévenols,
-ne sachant se déprendre du gain qu’ils avaient
-reluqué, on en était arrivé au deuxième expédient, au
-fifre et à la chanson.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IV</h2>
-
-<p class="pch">Simonnet Garidel, qui ne sait pas le latin, éclate
-comme une bombe.</p>
-
-<p>Braguibus, dont le fifre, à la cantonade, avait essayé
-plusieurs motifs, jugeant sans doute son instrument
-suffisamment préparé, se mit debout:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! y sommes-nous? demanda-t-il s’adressant
-à Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Nous y sommes, répondit le Frère.</p>
-
-<p>Et sa voix, sans articuler la moindre parole, d’un
-ton de fausset, fredonna un air qui, pareil à l’oiseau
-prenant son vol, s’enleva d’abord par une mélopée assez
-lente et plana bientôt à une incommensurable hauteur.
-Il n’en fallait pas davantage au musicien: Barnabé
-s’étant tu, Braguibus attaqua les mesures qui
-servaient d’ouverture à la chanson:</p>
-
-<p>&mdash;Allons-y! fit-il tout à coup, mais retenant toujours
-le fifre aux lèvres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span></p>
-
-<p>Alors le Frère, habilement suivi à travers les méandres
-où s’égarait son gosier fantaisiste, aborda ce premier
-couplet:</p>
-
-<p class="pp8q p1">«<i>Dis-moi, fillette</i></p>
-<p class="pp10"><i>Si jolie</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>Quand tu portes ton rouge tablier,<br />
-Pourquoi, ainsi qu’une peureuse<br />
-Qui de l’amour craint l’étincelle,<br />
-Te cacher toujours dans la maison?</i>»</p>
-
-<p class="p1">&mdash;Ah! c’est bien joli! dit Braguibus, tandis que
-l’ermite reprenait haleine; c’est bien joli! Cette <i>étincelle
-d’amour</i>, qui a mis le feu au cœur de Juliette
-Combal, voilà une idée heureuse! Et ce <i>tablier rouge</i>?
-Il n’y a que Barnabé pour trouver ces choses-là.</p>
-
-<p>&mdash;C’est très joli, en effet, répéta Simonnet Garidel;
-mais...</p>
-
-<p>&mdash;Mais? interrompit le Frère.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, hasarda timidement l’amoureux, je n’ai jamais
-vu Liette avec un tablier rouge.</p>
-
-<p>Barnabé haussa les épaules, et, sur l’invitation du
-fifre, reprit son élan:</p>
-
-<p class="pp8q p1">«<i>Sors, fillette</i></p>
-<p class="pp10"><i>Si jolie</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>Ouvre la porte avec ta main,<br />
-Montre-moi ton front qui rayonne,<br />
-Tes yeux,&mdash;deux lumières,&mdash;et la couronne<br />
-De tes cheveux longs jusqu’à demain.</i>»</p>
-
-<p class="p1">&mdash;Eh bien, Simonnet, que dis-tu cette fois? s’écria
-Braguibus transporté. Est-ce une comparaison assez
-belle que ces yeux semblables à <i>deux</i> véritables
-<i>lumières</i>?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Plains-toi à présent si tu en as le front! dit l’ermite.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! c’est très-beau, c’est plus beau que
-tout ce que j’ai entendu chanter jusqu’ici aux Cévennes,
-balbutia le malheureux jeune homme; seulement...</p>
-
-<p>&mdash;Seulement? demanda Barnabé, laissant transparaître
-sa mauvaise humeur.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement, reprit Simonnet, vous dites que les
-cheveux de Liette sont <i>longs jusqu’à demain</i>, et je
-ne lui connus jamais que des cheveux courts, frisés,
-qui flottent autour de sa tête comme un léger nuage où
-le soleil aurait passé ses clartés.</p>
-
-<p>Cet amant, qui ne voulait pas, même pour l’embellir,
-que l’on touchât au portrait idéal qu’il emportait
-dans son cœur de sa maîtresse, manqua de faire
-sortir notre ermite des gonds. Il est certain que la
-critique obstinée de Simonnet dépassait toutes les
-bornes. Quoi! il osait se permettre de trouver à redire
-à des chants auxquels, en toute l’étendue de la montagne,
-on applaudissait des deux mains! Pauvre
-Simonnet Garidel! pourquoi ne savait-il pas le latin?
-pourquoi ne s’était-il pas rencontré un pédant capable
-de lui expliquer ces trois mots: <i>Genus irritabile
-vatum</i>?</p>
-
-<p>Braguibus, craignant de voir les cartes se brouiller,&mdash;ce
-qui n’était pas arrivé à Saint-Michel de mémoire
-d’amoureux,&mdash;s’empressa de donner du souffle à son
-fifre.</p>
-
-<p>Le Frère, appelé, répondit incontinent:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span></p>
-
-<p class="pp8q p1">«<i>Mon Dieu! fillette</i></p>
-<p class="pp10"><i>Si jolie,</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>De moi tu n’auras donc point pitié!<br />
-Tu ne m’aimes pas, moi je me meurs!<br />
-Mais bientôt finira mon supplice:<br />
-Je suis au trou pour plus de la moitié.</i>»</p>
-
-<p class="p1">Barnabé n’avait pas fini de chanter cette strophe,
-que Simonnet Garidel levait les bras vers lui et donnait
-les marques d’un irrésistible enthousiasme.</p>
-
-<p>&mdash;C’est superbe! s’écria-t-il avec élan, c’est superbe!
-Ah! Frère, que je vous remercie! Vous avez raison,
-raison comme le bon Dieu, de dire que je suis à moitié
-mort. Moi, sentant mes jambes coupées, depuis que
-j’aime tant Liette, je me répétais en mon dedans:
-«<i>J’en mourrai, j’en mourrai bien sûr</i>;» mais jamais
-je n’eusse trouvé vos jolis mots pour conter ma peine.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois donc que je m’y entends à vos crève-cœur
-amoureux! interrompit l’ermite qui triomphait.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, mieux que pas un!... Au demeurant, ni
-Braguibus ni vous, vous n’aurez à vous plaindre de
-moi. Les Garidel ne sont plus riches; mais il reste
-encore assez de miettes au fond du sac pour acquitter
-le service que vous me rendez... A propos, et le quatrième
-couplet?</p>
-
-<p>Braguibus et Barnabé, gonflés par l’espérance d’une
-grasse aubaine, s’enlevèrent de plus belle.</p>
-
-<p class="pp8q p1">«<i>Adieu, fillette</i></p>
-<p class="pp10"><i>Si jolie</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>Je pars, puisque tu ne me veux pas;<br />
-Je ne retournerai plus au village,<br />
-Et si ton œil voit mon visage,<br />
-Ce sera la nuit, quand tu songeras.</i>»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span></p>
-
-<p class="p1">&mdash;Et, à présent qu’est-ce que tu vas me dire? interrogea
-le Frère, ne se donnant pas le temps de
-respirer.</p>
-
-<p>Le jeune Garidel ne répondit point. Il restait immobile,
-comme fiché dans les dalles de l’ermitage, regardant
-tantôt à droite, tantôt à gauche, mais ne desserrant
-les dents en aucune façon.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’as donc pas compris, Simonnet? lui
-demanda Braguibus.</p>
-
-<p>L’amant de Liette fit un effort, puis il articula
-péniblement ces mots:</p>
-
-<p>&mdash;Si fait bien, j’ai compris.</p>
-
-<p>A ce moment, moi qui avais pris place en un coin
-obscur de l’immense cuisine et suivais curieusement
-nos trois personnages noyés dans la lumière jaune de
-la lampe de cuivre, je vis distinctement Simonnet
-chanceler sur ses jambes.</p>
-
-<p>&mdash;Il tombe! il tombe! m’écriai-je bondissant vers
-lui pour le soutenir.</p>
-
-<p>Mais déjà Barnabé l’avait saisi dans ses bras, et le
-guidait vers une escabelle, où il l’assit solidement.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, mon garçon, lui dit-il, riant de son
-plus gros rire, tu commences à battre de l’aile, parce
-que je te chatouille un peu le cœur avec ma chanson?
-Elle est fort belle ma chanson, je ne vas pas contre;
-mais Dieu me sauve! c’est la première fois que j’assiste
-à pareille fête de voir les galants se trouver mal à
-Saint-Michel... En voilà un triomphe dont on parlera
-dans le pays! Et Braguibus, aussi sot qu’un panier<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>
-sans anse, qui me barbouillait comme ça que mes
-romancines de ce jour ne valent pas celles du temps
-jadis. Les vers, c’est comme le vin: tant plus c’est
-vieux, tant plus c’est bon... Au fait, si, pour te remonter
-l’estomac, on essayait une bouteille du bon coin?</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Frère, murmura le jeune homme d’une
-voix qui se raffermissait.</p>
-
-<p>L’ermite ne l’entendit point: il descendait quatre à
-quatre l’escalier de la cave, hurlant à tue-tête et sans
-penser à mal, le pauvre homme:</p>
-
-<p class="pp8q p1">«<i>Adieu, fillette</i></p>
-<p class="pp10"><i>Si jolie</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>Je pars, puisque tu ne me veux pas;<br />
-Je ne retournerai plus au village,<br />
-Et si ton œil voit mon visage,<br />
-Ce sera la nuit, quand tu songeras.</i>»</p>
-
-<p class="p1">Il reparut juste comme le dernier mot du verset
-tombait de ses lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Braguibus, tu n’as pas encore rincé
-les verres? dit-il. As-tu peur que l’eau de ma cruche
-ne te salisse les mains, par exemple! Hardi donc,
-l’endormi!</p>
-
-<p>Simonnet but le premier, puis Barnabé, puis Braguibus,
-puis moi, malgré que j’en eusse.</p>
-
-<p>On s’était attablé dans le rond lumineux que
-formait le <i>carel</i> accroché au rebord de la cheminée.</p>
-
-<p>&mdash;C’est du vin de Faugères, dit l’ermite. Oh! pour
-fameux, il est fameux... Barthélemy Pigassou, de
-Saint-Raphaël, un vrai moucheron de cave, ce Frère,
-s’y oublierait jusqu’à la vie éternelle... Quand on<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span>
-pense pourtant que ce vin, qui prend des couleurs si
-plaisantes dans mon verre, qui est doux au gosier
-comme le velours et chaud aux intérieurs du corps
-comme les braises du four communal, ça vient dans
-un terrain aussi empierré que la grave de la rivière
-d’Orb! Il faut croire que la pierre de ce pays renferme
-de bons sucs tout de même. Je l’ai quêté il y a huit
-ans viennent les vendanges, et mon palais m’annonce
-qu’il ne s’est pas mal comporté depuis ce temps ancien.</p>
-
-<p>Vivement il atteignit une seconde bouteille.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes les fois que je donne dans les chansons,
-il me vient une soif qui m’étrangle... Allons, Simonnet,
-encore un coup, mon garçon.</p>
-
-<p>&mdash;J’en ai assez, fit celui-ci retirant son verre.</p>
-
-<p>&mdash;Songe qu’il faut que je te remette droit sur tes
-quilles.</p>
-
-<p>&mdash;Ma faiblesse est passée.</p>
-
-<p>&mdash;De la faiblesse à ton âge, Jésus-Seigneur! Ce
-n’est pas moi qui avais des faiblesses, quand mon
-temps était de courir après les cotillons... Mais expliquons-nous,
-puisque aussi bien nous causons, les
-coudes sur la table et la bouteille sous les yeux: tu
-l’aimes donc bien cette Juliette Combal?</p>
-
-<p>Simonnet nous regarda tous avec des yeux un peu
-troublés.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit-il enfin, je fus toujours fort contre la
-terre, et, dans notre contrée, je ne crois pas que l’on
-découvre un homme plus déterminé, plus entendu à
-toutes les besognes des champs. Mais, de tant loin<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>
-qu’il me souvienne, pour de la force, je n’en eus jamais
-aucune contre les femmes. Tenez! vous connaissez le
-père Garidel, il est rude semblablement à l’écorce du
-rouvre et aussi vif que le feu de bruyères; eh bien!
-dans mon enfance, il avait beau crier, menacer, s’encolérer
-contre moi à en devenir rouge comme un
-coquelicot des blés, je m’en souciais autant que s’il eût
-chanté; tandis que si ma mère, la bonne défunte Garidelle,
-levait tant seulement un doigt, je me rendais
-tout de suite à merci et sans trouver un mot à répliquer.
-Les pantalons ne m’effrayèrent de la vie, mais
-les jupons!... C’est comme ça.</p>
-
-<p>Barnabé eut un éclat de rire qui fit trembler l’ermitage.
-Il s’administra une rasade de faugères.</p>
-
-<p>&mdash;A présent, vous devez comprendre si Liette
-Combal me fait peur, reprit le jeune homme. Mon
-Dieu! tant que nous fûmes petits, nos maisons étant
-amies d’ancienneté, nous jouions sur la place du
-village comme agneaux et cabris ont coutume de s’ébattre
-dans les champs. Mais un jour, Liette devint
-honteuse de nos jeux, moi tout aussi honteux qu’elle,
-et, depuis ce jour-là, nous nous sommes aimés... Ah!
-si la Combale pense que mon cœur, quand il s’est
-rempli de sa fille, reluquait les richesses qui reviendront
-un jour à Liette, comme la Combale se trompe
-joliment! Que voulez-vous? pour cette vieille, maîtresse
-de son mari, des gens et des bêtes de sa maison,
-il n’y a au monde que de l’argent, et, encore que Liette
-en tienne pour moi, l’avaricieuse mère ne lui permettra
-aucunement de m’épouser, moi n’ayant pas<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span>
-assez d’écus dans mon sac... Oh! les écus! les écus
-d’enfer!...</p>
-
-<p>&mdash;C’est bon, c’est très bon, les écus! interjeta l’ermite.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez dorénavant le fort et le faible de ce
-qu’il en est de moi, continua Simonnet d’une voix dolente.
-Hélas! ainsi que le dit votre chanson, Frère, il
-ne me reste qu’à m’en aller ou à mourir. M’en aller,
-mourir, tout cela c’est la même chose, car je le sens,
-une fois les talons tournés aux Aires, je marcherai tant
-que je trouverai terre sous mes pas et ne reparaîtrai
-plus au pays.</p>
-
-<p>Il s’attendrit à ces derniers mots. Des larmes, que ses
-paupières gonflées ne retenaient qu’avec peine, roulèrent,
-rondes, brillantes, pressées, le long de ses joues.
-Braguibus, d’un geste rapide, décrocha son fifre du
-bouton où il dormait paisiblement, et sonna tout d’un
-coup le motif de la chanson.</p>
-
-<p>Barnabé, à cet hallali, dressa l’oreille; puis, se campant
-debout, chanta le cinquième et dernier couplet.</p>
-
-<p class="pp8q p1">«<i>Oui, oui, fillette</i></p>
-<p class="pp10"><i>Si jolie</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>Mon amour n’est pas étouffé:<br />
-Quand, je serai mort, je reviendrai encore<br />
-Dans ta maison faire ténèbres,<br />
-Pour t’offrir mon cœur éteint</i>.»</p>
-
-<p class="p1">[Pour ceux de nos lecteurs qui entendraient le patois languedocien,
-un des nombreux dérivés de la vieille langue romane,
-nous croyons devoir reproduire ici le texte même de la
-chanson de Barnabé:</p>
-
-<p class="pp8q p1"><i>Digos, filletto</i></p>
-<p class="pp10"><i>Tan poulidetto</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>Quan portos toun rouché bantal,<br />
-Per dé qué, coumo uno paourugo<br />
-Qué d’amour crento la bélugo,<br />
-T’amaga toujours din l’oustal?</i></p>
-
-<p class="pp8q p1"><i>Sourtis, filletto</i></p>
-<p class="pp10"><i>Tan poulidetto</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>Oubris la porto ambé ta man,<br />
-Mastro mé toun froun qué rayonno,<br />
-Tous éls,&mdash;dous luns,&mdash;é la courouno<br />
-De toun pel loun jusqu’à déman.</i></p>
-
-<p class="pp8q p1"><i>Moun Diou, filletto</i></p>
-<p class="pp10"><i>Tan poulidetto</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>Dé yeou n’auras dounc pas piétat?<br />
-Tu m’aïmos pas, é yeou mourissi;<br />
-Mais léou finiro moun supplici:<br />
-Sioï al clot par maï dé mitat.</i></p>
-
-<p class="pp8q p1"><i>Adiou, filletto</i></p>
-<p class="pp10"><i>Tan poulidetto</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>Partici, dounc qué mé bos pas,<br />
-Tournaraï pas pus al bilaché,<br />
-E sé toun él béï moun bisaché<br />
-Sero la neï, quan souncharas.</i></p>
-
-<p class="pp8q p1"><i>Oï, oï, filletto</i></p>
-<p class="pp10"><i>Tan poulidetto</i>,</p>
-<p class="pp6"><i>Moun amour n’es pas estouffat:<br />
-Quan seraï mort, bandraï encoro<br />
-Din toun oustal faïré tantaro,<br />
-Per t’ouffri moun cur attudat.</i>]</p>
-
-<p class="p1">Simonnet Garidel, tout à sa douleur, ne hasarda pas<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
-une observation. Il se contenta de prendre les mains de
-Barnabé, de Braguibus dans les siennes et de les y
-presser en sanglotant. Pour moi, il me revint ma part
-dans cette distribution affectueuse: l’amoureux m’apercevant
-à son côté et ne sachant peut-être trop ce
-qu’il faisait, m’embrassa. Comme je me trouvais le
-plus jeune de la bande, je me figurai que ce baiser était
-à l’adresse de Juliette Combal. Je le reçus avec plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Te voilà content de nous, j’espère? dit Barnabé.</p>
-
-<p>Cette interrogation à double tranchant fut comprise<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span>
-de Simonnet. Trop bouleversé encore pour parler, il
-voulut néanmoins marquer sans retard sa satisfaction
-au Frère et au musicien. Il glissa donc ses doigts dans
-la poche droite de son gilet; de gros écus y cliquetèrent
-bruyamment. Barnabé reçut un coup, ses yeux s’allumèrent
-de convoitise. Quant à Braguibus, bien qu’ému
-dans le fond tout autant que son complice, je dois déclarer
-qu’il ne perdit rien de la dignité de son attitude.
-Le jeune homme, rendu prodigue par son cœur entr’ouvert,
-déposa jusqu’à six pièces sur la table.</p>
-
-<p>&mdash;Trente francs! s’écria le Frère couvant du regard
-les écus.</p>
-
-<p>&mdash;Quinze francs pour chacun de vous... Ah! si vous
-conduisiez les choses à ce point que j’épousasse Liette!...
-ajouta-t-il avec un soupir.</p>
-
-<p>&mdash;Tu l’épouseras, ou j’y perdrai mon fifre! dit Braguibus,
-dont les doigts osseux agrippèrent lestement
-trois rondelles d’argent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Moi, j’y perdrai mon ermitage! s’écria Barnabé...
-Au fait, mon garçon, tu vas, dans ton amitié pour
-Juliette Combal, comme un aveugle va dans les chemins
-de la montagne, cognant ses sabots, sa tête à toutes
-les roches et à tous les troncs. Pour les sabots,
-passe encore, mais pour la tête!... Ayant traversé dans
-les temps le sentier où tu marches, je suis plus capable
-qu’un autre de te servir de lumière et de guide, et je
-t’en servirai, dussé-je y laisser ma soutane et mon
-bourdon... C’est vérité, je n’ai pas complétement réussi
-auprès de notre maire. Cependant je dois t’avouer qu’à
-mes raisonnements plus d’une fois il a secoué les oreilles
-comme quelqu’un qui ne dit pas non. Sa femme, à
-l’avenir, ne le fera pas marcher à sa volonté. Ce qui
-donne grosse voix à la Combale en sa maison, c’est
-uniquement qu’elle porta le bien, et que Combal entra
-dans le mariage à peu près comme il était entré dans ce
-monde, nu, sans besace et sans bâton. Son beau coup,
-quand il eut idée de se mettre en ménage, m’a servi à
-lui faire comprendre que toi, aujourd’hui, tu te trouves
-vis-à-vis de sa fille dans une meilleure posture,
-puisque tu possèdes plus de vingt mille francs, qu’il ne
-se trouva lui-même vis-à-vis de sa femme, ne possédant
-ni un châtaignier sur la montagne ni un sou
-vaillant dans le gousset. Pas un mot n’est sorti de sa
-bouche à telles ouvertures, et il est demeuré silencieux
-comme un terme au bout d’un champ. Mais laisse faire,
-il ne te méprise point et il pense à toi, j’en suis sûr.</p>
-
-<p>Barnabé, dont la voix s’était assombrie, s’arrêta court.
-Il saisit hâtivement une troisième bouteille de faugères,<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span>
-et, avant qu’on pût l’en empêcher, emplit nos quatre
-verres jusqu’aux bords. Il vida le sien d’un trait.</p>
-
-<p>&mdash;Je hausse bien le coude, n’est-il pas vrai? fit-il
-riant. Que voulez-vous? c’est de naissance. Oh! puis
-le chant, ça vous altère tout le corps...</p>
-
-<p>Il regarda Simonnet.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, lui dit-il, apprends au plus vite la chanson
-par cœur. Le neveu de M. le curé, qui écrit mieux que
-le maître d’école et ne demande rien pour sa peine, l’a
-couchée tout entière là-dessus.</p>
-
-<p>Il lui tendit un papier plié en quatre.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Dans deux jours, tu peux savoir ton affaire, et,
-samedi soir, avec Braguibus, vous donnerez la première
-aubade à Juliette. La petite entendra tout de son
-lit, n’aie crainte, et mes rimes, lui gonflant le cœur,
-lui apporteront force et courage. Tu n’es pas un garçon
-trop mal partagé du côté de la voix. Au demeurant, si
-des chats te venaient à la gorge, Braguibus laisserait
-un moment la musique et entreprendrait les paroles
-avec toi.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai bien peur de ne pouvoir trouver en mon gosier
-ni les mots ni les sons, murmura Simonnet.</p>
-
-<p>&mdash;A la fin des fins, tu me ferais perdre le bon sens,
-toi, avec toutes tes vergognes! s’écria l’ermite véritablement
-impatienté. A-t-on jamais vu pareil <i>Nicodème</i>!
-Moi, en mon temps, quand j’essayai de tourner
-prunelles vers la mère de Félibien, elle en fut comme
-épouvantée et s’encourut vitement parmi les oseraies de
-l’Orb. Mais je l’eus bientôt rattrapée, et j’aurais bien<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span>
-voulu voir que quelqu’un se fût mêlé de nous déprendre.
-Quelle époque! la rivière coulait fraîche à deux
-pas, l’herbe poussait épaisse sous les aulnes, et le soleil,
-qui embrasait tout Caroux, paraissait grand comme
-cinquante roues de moulin ensemble. Crois-tu que je
-baissais le front à cette fête de nature! Je le portais
-haut, bien au contraire, et allais dans les chemins de
-chez nous, où, malgré la nuit tombante, brillaient
-pour mes yeux trente-six chandelles, plus content que
-je n’irai jamais dans les chemins du paradis sur les
-pas de Notre-Seigneur... Ah ça! mais le monde va
-donc finir que les jeunes gens, sans séve et sans courage,
-fléchissent devant les femmes pareillement à des
-amarines sur les genoux du vannier! Veux-tu la vérité
-de ma bouche, Simonnet Garidel? Tu crois aimer Juliette
-Combal, mais dans le fond, puisque tu n’oses
-rien lui dire, rien lui faire, c’est que tu ne l’aimes
-point. Voilà ton paquet.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l’aime point!</p>
-
-<p>Ces cinq mots ne furent qu’un cri. Le jeune homme
-s’était mis debout, comme piqué par un aiguillon qui
-l’eût atteint au cœur. Je ne sais quelle flamme subite
-avait envahi son visage, mais il était devenu écarlate.
-Ses yeux, jusque-là mornes, sans expression, pétillaient
-de vie, et ses cheveux, secoués par une tempête intérieure,
-se tenaient droit sur son front. J’eus peur.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure! je retrouve enfin un homme!
-lui dit Barnabé, lequel, effrayé peut-être aussi de cette
-explosion inattendue, avait brusquement quitté sa
-place et caressait de tapettes amicales les épaules de<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>
-Simonnet... A présent, que vas-tu faire, mon fillot?
-lui demanda-t-il d’une voix plus douce qu’on ne devait
-s’y attendre après tant de verres de faugères.</p>
-
-<p>&mdash;Tout! répondit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Tout, excepté des sottises, je pense, intervint
-Braguibus.</p>
-
-<p>&mdash;Je préfère encore m’adonner aux dernières sottises
-que de perdre Liette et puis mourir.</p>
-
-<p>L’ermite et le musicien se regardèrent stupéfiés. A
-force d’exciter la bête, ils lui avaient mis le mors aux
-dents, et maintenant, ils redoutaient de ne pouvoir
-plus l’arrêter.</p>
-
-<p>Le Frère, dont de trop fréquentes libations avaient
-allumé le cerveau et qui venait de tituber en faisant
-quatre pas vers Simonnet, se tenait maintenant ferme
-sur ses jambes, totalement dégrisé. Il se tourna soudain
-vers moi.</p>
-
-<p>&mdash;Pétiot, me dit-il, la nuit est avancée; gagne ton
-lit et dors-y les poings fermés. Moi, j’ai affaire du
-côté de Cavimont pour nettoyer l’ermitage. Attends-moi
-tranquillement.</p>
-
-<p>Il prit un bras à Simonnet et l’entraîna vers la
-porte. Braguibus eut un saut de carpe.</p>
-
-<p>Ils disparurent dans les ténèbres.</p>
-
-<p class="p2">Transi d’épouvante, le gosier trop serré pour en faire
-jaillir un cri, je courus vers mon lit, où je m’étendis
-tout habillé. Je grelottais; des gouttes de sueur froide
-me dégouttaient du front... Seul!...</p>
-
-<p>J’ignore comment et à quelle heure je m’endormis.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">V</h2>
-
-<p class="pch">Les yeux de Juliette Combal, deux pervenches
-sur une tasse de lait.</p>
-
-<p>Quand je m’éveillai, il faisait plein jour. Une chose
-m’étonna, me saisit: l’écrasant silence qui m’enveloppait.
-Aux branches des châtaigniers qui poussaient
-leurs jets verdoyants jusqu’à ma fenêtre, les oiseaux,
-dont le bruyant ramage m’avait été si doux les matins
-précédents, se taisaient. Je penchai la tête, anxieux,
-et ne vis pas voltiger une linotte dans la feuillée toute
-neuve. Qui sait? peut-être était-il bien tard. Je bondis
-à bas de mon lit. Alors seulement je m’aperçus que
-j’étais habillé, et le souvenir des scènes de la dernière
-nuit me traversa le cerveau.</p>
-
-<p>«Qu’avait-on fait de Simonnet? Barnabé était-il
-revenu de Notre-Dame de Cavimont?»</p>
-
-<p>Je courus à la cuisine. Personne. J’ouvris la porte
-de l’ermitage. Le plateau s’étendait désert devant moi.<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span>
-Je le parcourus dans tous les sens, espérant encore découvrir
-le Frère assis en quelque coin, parmi les
-plantes et les granits. Hélas! pas de Barnabé. Au milieu
-de la grande allée du verger, j’aperçus ma cage
-commencée et les brins d’osier traînant sur le sol.</p>
-
-<p>Mon isolement m’effraya, et, tout frissonnant de
-malaise, je repris le chemin de la maison.</p>
-
-<p>Ne sachant à quoi employer mon temps, en attendant
-l’ermite, je me mis à laver à l’eau de la cruche, ainsi
-que Braguibus l’avait fait la vieille, les verres laissés
-sales sur la table; je serrai même les bouteilles vides
-sur une étagère du placard; puis, saisissant un balai
-de genêt, je balayai la vaste pièce; puis, avec un torchon,
-j’enlevai la poussière qui blanchissait le modeste
-mobilier de Barnabé; puis...</p>
-
-<p>Je me livrais à ces besognes peu coutumières, pénétré
-de je ne sais quelle joie enfantine et inquiète. Évidemment
-il y avait de la fièvre en mon état. Pourquoi? Je
-ne sais. Peut-être redoutais-je, quand tout à l’heure
-le Frère allait reparaître, d’apprendre quelque nouvelle
-funeste; car dans l’exaltation où je l’avais vu, il me
-paraissait impossible que Simonnet Garidel n’eût pas
-commis quelque mauvais coup. Peut-être avais-je
-peur seulement, et cherchais-je, par cette activité
-factice, à échapper au sentiment d’une solitude qui
-m’accablait.</p>
-
-<p>Harassé de fatigue, je m’assis enfin...</p>
-
-<p>Et Barnabé qui ne revenait pas..... A quel travail
-allais-je vaquer maintenant? Si, plantant là l’ermitage,
-je descendais vers les Aires? Quelques jours avant,<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span>
-n’avais-je pas tenté de m’enfuir? Chose incroyable! je
-n’osai pas mettre un pied hors du logis.</p>
-
-<p>Ah! si je mangeais, les heures passeraient plus vite.
-J’ouvris la huche, et en retirai un pain entamé. Je
-pris un des verres que j’avais lavés, puis le remplis
-d’eau goutte à goutte. Mon regard s’amusa un long
-moment aux dessins bizarres que le vernis rouge étalait
-au ventre dodu de la cruche. C’était bien drôle, et
-je ris, encore que je n’en eusse pas envie.</p>
-
-<p>Je tirai de ma poche le chocolat de mon oncle; j’en
-comptai les billes. Comme j’avais été gourmand! il ne
-m’en restait que deux. Décidément je les croquai.</p>
-
-<p>Je terminais ce déjeuner délicieux, quand un bruit
-de pas retentit au fond de la cuisine, sous les arceaux.
-O bonheur! c’était Baptiste.</p>
-
-<p>Un moment après, sans m’expliquer encore aujourd’hui
-où tout à coup j’avais puisé tant de courage, j’enfourchais
-l’âne de l’ermite et le guidais vers l’escalier de
-granit qui forme une déchirure au plateau.</p>
-
-<p class="p2">Il y a je ne sais quel charme indéfinissable, au mois
-d’avril, quand le soleil de l’année nouvelle est encore
-jeune, à s’égarer, soit à pied, soit hissé sur une monture,
-à travers nos immenses châtaigneraies cévenoles.
-Les grands arbres qui, hier encore, levaient vers
-le ciel leurs mille bras de spectres maigres et noirs,
-montrent des troncs où la mousse desséchée reverdit et
-des branches au bout desquelles, se dégageant doucement
-de leurs bourgeons abreuvés de séve, pointent de
-frêles rameaux. Des panaches gommeux, collés fraternellement<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span>
-les uns aux autres, se séparent et se déplient
-avec lenteur sous les baisers du dieu reconquis. A cette
-heure mystérieuse où la vie renaît aux entrailles émues
-de la nature, où la création perpétuelle, un moment
-entravée par l’hiver, recommence pour ainsi dire, vous
-surprenez la feuille du châtaignier, cette feuille robuste,
-cartilagineuse, aux filaments presque indestructibles,
-qui bientôt défiera les ardeurs torrides de juillet, aussi
-tendre, aussi délicate que l’herbe menue des prairies. Au
-lieu de cette nuance de vert sombre qui sied aux fortes
-essences, les seules chez lesquelles éclatent les richesses
-des couches profondes du sol, maintenant, c’est un vert
-indécis, transparent, quelque chose de blanchâtre et de
-laiteux. Le lait de la grande nourrice monte, en effet,
-aux lèvres de tous les êtres, et les inonde à plaisir.</p>
-
-<p>Quand, juché sur Baptiste, lequel reniflait bruyamment,
-je pénétrai dans la châtaigneraie qui enceint
-l’ermitage de Saint-Michel d’une splendide ceinture de
-troncs centenaires, le silence y était imposant, presque
-religieux. Pas un chant, pas un cri, pas un bruit
-d’ailes. Il était deux heures environ, et les oiseaux,
-après avoir folâtré le matin dans les branchages assouplis
-par la première feuillaison printanière, autour de
-la fontaine d’eau pure de la chapelle, parmi les herbes
-en fleurs des rigoles, demeuraient sans voix et ne bougeaient
-plus. Où étaient-ils? Je pensai aux pauvres
-familles dont nous avions détruit la couvée, et je me
-demandai si les pères et les mères n’avaient pas quitté
-le pays à jamais...</p>
-
-<p>Je descendais donc mélancoliquement le sentier,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>
-laissant errer ma bête à l’aventure, les yeux attachés
-aux branches entrelacées pour y découvrir une linotte,
-un bruant, un chardonneret, quand, du bouquet
-d’yeuses sous lequel j’avais rencontré l’ermite le jour
-de mon arrivée à Saint-Michel, un piaulement timide
-s’échappa. J’arrêtai Baptiste. C’était un loriot! Oh!
-quelle voix fraîche, sonore, retentissante, et comme
-elle se prolongeait sous les hautes arcades à perte de
-vue des châtaigniers! Pauvre loriot! je l’écoutai jusqu’à
-la fin; mais sa chansonnette, si vive, si joyeuse d’ordinaire,
-me semblait déborder de notes plaintives. Qui
-sait si cette adorable bestiole ne pleurait pas, elle aussi,
-quelqu’un de ses enfants?</p>
-
-<p>Baptiste, dont mon talon frôla le poil sensible,
-poursuivit sa marche vagabonde. Il allait hors des
-voies frayées, tantôt faisant une halte et me tirant la
-bride de son col tendu pour saisir les surgeons tendres
-des églantiers, tantôt trottinant en haut, en bas, à
-droite, à gauche, à sa fantaisie.</p>
-
-<p>Moi, maintenant, bien que ravi et de ma bête et de
-ma promenade, je réfléchissais à ma situation et me
-demandais sérieusement si je retournerais à Saint-Michel.
-Il était bien évident que ni mon oncle ni
-Marianne ne connaissaient à fond Barnabé Lavérune,
-car ils se fussent bien gardés de me confier à lui. L’on
-disait que Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël,
-buvait à se griser comme un tourde qui a pris
-son saoul dans les vignes; et lui donc, Barnabé? et
-lui? Quel exemple il venait de me donner! Quand
-mon oncle reviendrait et qu’il apprendrait de ma<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span>
-bouche en quel état nous étions, le jour du noël en
-vingt-cinq couplets!... Mais oserais-je lui raconter
-cela? La réputation du Frère de Saint-Michel était
-des meilleures dans le pays. Du reste, depuis qu’il avait
-donné quelques soins à mon oncle, tout le monde, à
-la cure, se montrait si faible pour Barnabé!</p>
-
-<p>Comme s’il eût deviné les intimes obsessions de
-mon esprit, Baptiste, ayant gravi la montée raide de
-Margal, la dégringola tout à coup et s’échappa comme
-affolé vers les Aires.</p>
-
-<p>Certainement, sans que je l’eusse prévenu de mes
-intentions, l’âne,&mdash;quel dommage que l’ermite possédât
-une bête pareille, elle aurait dû appartenir à un
-curé!&mdash;l’âne me déposerait à la porte de M. Anselme
-Benoît.</p>
-
-<p>Baptiste ne modifiait pas son allure et descendait le
-sentier gazonné qui serpente le long du ruisseau tapageur
-de Lavernière. Déjà les oseraies, les saulées,
-ressources d’un hameau où chacun se livre au commerce
-de la vannerie, devenaient plus rares, et les
-maisonnettes des Aires apparaissaient derrière les
-ramures cotonneuses des bouleaux.</p>
-
-<p>«Si Baptiste frappe à la porte de M. Anselme
-Benoît, me dis-je, heureux de laisser à l’âne, si intelligent,
-la responsabilité et l’audace d’une décision, s’il
-frappe à la porte de M. Anselme Benoît, j’entre et je
-reste.»</p>
-
-<p class="p2">Cependant, nous touchions à l’endroit où le ruisseau
-offre un gué praticable à toutes les époques de<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span>
-l’année. Mais, à ma grande surprise, Baptiste s’arrêta
-court.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc, lui dis-je, allons donc!</p>
-
-<p>Il ne bougea pas.</p>
-
-<p>Au même instant, un clapotage bruyant eut lieu
-dans le ruisseau de Lavernière. Je regardai. Une mule
-à pompons rouges traversait le courant au galop.
-Malgré l’eau qu’elle soulevait autour d’elle comme un
-tourbillon, je la reconnus: c’était la mule de M. Anselme
-Benoît. Elle portait son maître solidement
-établi sur les étriers, puis, en croupe, une dame, que je
-trouvai fort belle, ma foi, et habillée tout à fait à la
-façon des dames de Bédarieux. Robe de soie, bottines
-de cuir vernis, gants, chapeau à fleurs et à rubans
-couleur de feu. Je ne pus m’empêcher de penser à
-Venceslas Labinowski se promenant, à Béziers, devant
-la statue de Paul Riquet, avec Catherine, et d’autant
-plus que M. Anselme Benoît fit une grimace et ne
-parut pas enchanté de me voir.</p>
-
-<p>&mdash;Où vas-tu donc, petit? me demanda-t-il d’un air
-rude.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vais nulle part, je me promène avec
-Baptiste.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu sage, au moins?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, monsieur Anselme Benoît.</p>
-
-<p>&mdash;Tu diras à Barnabé que je m’absente pour quelques
-jours. Si des malades me réclament, qu’il retienne
-leurs noms: je les visiterai à mon retour.</p>
-
-<p>Il serra le flanc de sa monture, qui partit oreilles
-dressées vers la grande route du Poujol.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span></p>
-
-<p>J’étais consterné.</p>
-
-<p>Baptiste, lequel avait son idée sans doute, n’en persista
-pas moins à pousser vers le village; il posa avec
-précaution ses pieds dans l’eau, et toucha l’autre côté
-de la rive.</p>
-
-<p>&mdash;Où iras-tu maintenant, imbécile? lui demandai-je.</p>
-
-<p>Blessé dans son amour-propre, il voulut imiter la
-mule fringante de M. Anselme Benoît, et, incontinent,
-fit feu des quatre fers.</p>
-
-<p>Baptiste, suant, le mors blanc d’écume, s’arrêta au
-perron des Combal. Justement Juliette nous regardait
-venir en riant.</p>
-
-<p>Je descendis.</p>
-
-<p>&mdash;Au lieu de te moquer de nous, toi, tu ferais bien
-mieux d’ouvrir l’écurie, lui dis-je, irrité.</p>
-
-<p>Juliette dégringola les marches du perron. Elle
-poussa une porte à claire-voie.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne vois donc pas dans quel état se trouve ce
-pauvre Baptiste! continuai-je d’une voix grossie par la
-colère.</p>
-
-<p>Je débridai mon bourriquet.</p>
-
-<p>&mdash;Le râtelier est plein d’esparcette, se contenta de
-me répondre la jeune fille.</p>
-
-<p>Elle me planta là sans ajouter un mot de plus et
-remonta vivement l’escalier.</p>
-
-<p>Le râtelier, en effet, était bourré jusque par-dessus
-la haute traverse. Ah! chez M. le maire, les bêtes n’avaient
-pas l’habitude de crever de famine, de <i>lire la
-gazette</i>, comme on dit chez nous. Il fallait voir quels
-magnifiques mulets, à la croupe ronde, grasse,<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span>
-luisante, aux sabots toujours minutieusement nettoyés!
-M. Combal les conduisait avec orgueil à ses
-labours de la montagne et de la plaine.&mdash;«Ce sont
-des montures sans pareilles!» répétait chacun, quand
-elles défilaient matin et soir à travers le village, allant
-à leur besogne ou en revenant.</p>
-
-<p>Baptiste connaissait ces nobles bêtes, fortes et fières
-comme des étalons. Aussi, lorsqu’il pénétra dans l’écurie,
-les mulets de M. Combal s’empressèrent-ils de
-lui faire accueil. Baptiste les regarda en hochant la
-tête, et moi qui prêtais à l’âne de Barnabé tous les sentiments
-dont l’homme est capable, je crus discerner la
-gratitude dans l’expression de ses yeux. A leur tour,
-les mulets daignèrent abaisser vers lui un regard où
-l’amitié certainement tempéra ce qui, en toute autre
-circonstance, eût paru trop farouche ou trop altier.
-L’âne du Frère, sans plus ample politesse, passa ses
-dents à travers les barreaux du râtelier et amena une
-touffe d’esparcette. Je le laissai aux impérieux besoins
-de son estomac.</p>
-
-<p class="p2">&mdash;Eh bien! qu’est devenu ton monde? demandai-je
-à Juliette, l’avisant seule dans la maison.</p>
-
-<p>&mdash;On travaille à la rivière aujourd’hui, répondit-elle
-sans discontinuer de retourner, en des faisselles de
-grosse faïence jaune, les fromages de chèvre, les <i>fromageons</i>,
-qui s’y égouttaient.</p>
-
-<p>&mdash;A la rivière! Pourquoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;On lave et on sèche la lessive chez nous.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, on goûtera au bord de l’eau?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je prépare le goûter pour tous: un <i>fromageon</i> à
-chacun, puis de la fougasse fraîche.</p>
-
-<p>&mdash;J’aime tant la fougasse, quand elle sort du four,
-moi!</p>
-
-<p>&mdash;Cela veut dire que j’en mette un morceau de plus
-dans la corbeille?</p>
-
-<p>&mdash;Et un <i>fromageon</i> aussi..... Oh! les jours de
-lessive, c’était des jours de fête chez ma mère, à Bédarieux!
-On déjeunait, on dînait, on soupait même
-quelquefois le long de l’Orb, au milieu des serviettes et
-des nappes étendues sur les galets. Quelle gaieté, ces
-lessiveuses! Il y en avait une, Marthon, qui chantait
-toujours..... Pour moi, j’aimais beaucoup à faire des
-ricochets dans l’eau, avec de petites pierres plates et
-rondes comme des sous. Que de bergeronnettes j’ai dérangées!
-Un jour, je craignis d’en avoir touché une...
-Quel amusement!</p>
-
-<p>J’avais débité cette tirade, pleine de souvenirs qui
-me faisaient battre le cœur, avec une volubilité singulière.
-Les grands yeux de Juliette Combal, ses yeux
-bleus,&mdash;deux feuilles de pervenche sur une tasse de
-lait, comme a dit Henri Heine,&mdash;me regardaient tout
-ébahis.</p>
-
-<p>&mdash;Ton oncle ne se fâchera-t-il pas, si je t’emmène?
-me dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mon oncle!... mon oncle!...</p>
-
-<p>La voix m’expira dans le gosier. Je pris une chaise
-pour m’asseoir.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais donc pas, Liette, dis-je, les yeux humides
-et appelant la jeune fille par l’abréviatif plus<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span>
-affectueux de son nom, tu ne sais donc pas que mon
-oncle est parti?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il est parti!... Si tu courais demander la permission
-à Marianne?</p>
-
-<p>&mdash;Marianne!... Hélas! elle est partie également
-pour sa montagne.</p>
-
-<p>Et des larmes tachèrent mon gilet.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! tu pleures? s’écria-t-elle.</p>
-
-<p>Elle rejeta la longue cuiller de buis avec laquelle elle
-s’appliquait à presser les fromages dans les faisselles,
-et, s’élançant vers moi par un bond où éclataient ensemble
-et la grâce et la tendresse, elle me prit dans ses
-bras, me serra contre sa jeune poitrine, plus chaude des
-sentiments naïfs de l’enfant que de ceux moins désintéressés
-de la femme, puis me baisa de toutes ses lèvres
-et de tout son cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, me dit-elle avec une série de douces
-caresses qui me rendaient le courage, je ne veux pas
-que tu sois triste..... Je finis d’arranger le goûter, et
-nous partons. Il y a des bergeronnettes encore qui se
-mouillent la queue sur les pierres de la rivière d’Orb.</p>
-
-<p>Elle retourna à son caillé.</p>
-
-<p>Juliette Combal, ou mieux <i>Liette</i> tout court, était
-une jeune fille de dix-huit ans; mais soit que, par quelque
-rachitisme de nature, l’enfance se fût prolongée
-chez elle au delà du terme ordinaire, soit que son air
-vif, espiègle, donnât le change sur son extrait de naissance,
-elle n’en paraissait pas plus de quinze. Elle était
-plutôt petite que grande, mince et délicate comme une
-jeune tige de saule blanc, droite et flexible comme un<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span>
-roseau de Lavernière. Sa figure un peu courte&mdash;c’est
-le caractère distinctif du type cévenol&mdash;affichait
-au coin des lèvres, aussi rouges que les pétales d’un
-coquelicot, deux fossettes gracieuses où voltigeait, toujours
-épanoui, le plus aimable des sourires. Cette
-jovialité enfantine, qui était en quelque sorte le privilége,
-le charme particulier et savoureux de cette menue
-paysanne, faisait dire à ceux qui la connaissaient:&mdash;«Oh!
-Liette, elle est venue au monde en riant.»
-Une chevelure d’un blond très clair et frisant naturellement,
-lançait ses boucles d’or à droite, à gauche,
-et ne contribuait pas peu à accroître, chez Juliette
-Combal, ces airs de gamin ébouriffé bien faits pour
-tromper sur son âge, son caractère et la portée de ses
-actions. Certes, la pauvre enfant, qui, peut-être en regardant
-Simonnet Garidel le dimanche à l’église, avait
-senti la séve d’une vie nouvelle lui envahir jusqu’aux
-replis les plus profonds du cœur, prise de coquetterie,
-avait bien tâché de ramener cette crinière indomptable
-à des formes plus nettes, moins désordonnées. Mais les
-pommades des coiffeurs de Bédarieux, leurs cosmétiques
-poisseux, étaient demeurés impuissants, et les
-cheveux, un moment contenus, avaient soulevé de nouveau
-leurs ondes et submergé les tempes et le front.
-Ajoutez à cette tête, ravissante dans son expression un
-peu sauvage, un nez fin brusquement coupé, dont
-l’impertinence provocatrice se trouvait tempérée par
-des yeux éminemment doux, un peu farouches, où la
-lumière se reposait sans éclat criard comme sur l’eau
-dormante d’un lac, et vous aurez l’ensemble de cette<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span>
-physionomie toute pétrie de grâce agreste, de vivacité
-printanière et d’esprit.</p>
-
-<p>En ce moment, Liette portait un corsage de droguet
-clair qui dessinait admirablement sa taille souple et
-ronde comme le tronc d’un jeune bouleau.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu que tu es bien jolie! lui dis-je, et que Simonnet
-Garidel n’avait pas les yeux dans sa poche
-quand il t’a choisie!</p>
-
-<p>&mdash;Choisie? murmura-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Pardi! fais la mystérieuse. Je sais de tes nouvelles,
-va!</p>
-
-<p>&mdash;Tu crois alors que Simonnet?...</p>
-
-<p>Ses joues, déjà colorées, s’étaient subitement nuancées
-d’un rouge plus vif. Son regard s’alluma. Je craignis
-de lui avoir fait de la peine.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, lui dis-je, si tu ne veux pas que je te
-parle de Simonnet, tu as peut-être raison, car ce garçon
-ne me revient guère.</p>
-
-<p>&mdash;Vite, vite, partons. Il est déjà tard.</p>
-
-<p>Elle saisit une corbeille abandonnée sous une table
-et y empila précipitamment les faisselles pleines. Ayant
-roulé une serviette en guise de coussinet, elle se planta
-la corbeille sur la tête. Ses mouvements avaient quelque
-chose de brusque, presque de fiévreux. Il est bien
-certain qu’en l’entretenant de Simonnet Garidel je lui
-avais déplu.</p>
-
-<p>Nous sortîmes de la maison et enfilâmes silencieux
-le sentier vers la rivière.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, et la fougasse? lui dis-je après une
-centaine de pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! c’est vrai, nous l’avons oubliée.</p>
-
-<p>Elle déposa la corbeille sur le gazon et repartit en
-courant.</p>
-
-<p>Peut-être, me tenant rancune, Liette ne me rapporterait-elle
-pas ma part de fougasse. Je m’élançai après
-elle, lui criant:</p>
-
-<p>&mdash;Pense à mon morceau, Liette, penses-y!.....
-Puis, sois tranquille, je ne te tourmenterai plus avec
-ce Simonnet.</p>
-
-<p>Nous pillâmes la huche et redescendîmes le perron.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VI</h2>
-
-<p class="pch">L’amour fait peur, quand on le voit pour la première fois.</p>
-
-
-<p>Ne sachant que dire, le noël en vingt-cinq couplets
-me traversa l’esprit, et je me mis à chanter:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Jésus est né dans l’étable</i>,</p>
-
-<p class="p1">&mdash;Sanctum Dominum Jesum,</p>
-
-<p>me répondit Juliette Combal, mettant sa voix cristalline
-au diapason de la mienne.</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Voyez comme il est aimable!</i><br />
-</p>
-
-<p>continuai-je.</p>
-
-<p>
-&mdash;Sanctum Dominum nostrum!<br />
-</p>
-
-<p>me répondit la jeune fille.</p>
-
-<p>On devine si j’étais content! Puisque Liette chantait
-avec moi, elle ne m’en voulait plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span></p>
-
-<p>Nous poursuivîmes:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p class="pc reduct">MOI.</p>
-
-<p>&mdash;<i>La sainte Vierge Marie</i>,</p>
-
-<p class="pc reduct">ELLE.</p>
-
-<p>&mdash;Sanctum Dominum Jesum,</p>
-
-<p class="pc reduct">MOI.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Fait téter l’Enfant chéri</i>,</p>
-
-<p class="pc reduct">ELLE.</p>
-
-<p>&mdash;Sanctum Dominum nostrum.</p></blockquote>
-
-<p>Ravi, j’allais attaquer le troisième couplet, quand
-Liette, faisant un mouvement avec ses deux bras:</p>
-
-<p>&mdash;Et ma corbeille! s’écria-t-elle.</p>
-
-<p>Je regardai le gazon. La corbeille avait disparu. Je
-devins tremblant.</p>
-
-<p>&mdash;Il est donc passé des voleurs par ici? balbutiai-je.</p>
-
-<p>Cependant Liette, debout au milieu du sentier, pâle,
-attristée, promenait des yeux inquiets dans toutes les
-directions. Je fus navré.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu? lui dis-je, prenant soudain mon
-parti de la perte des <i>fromageons</i>, nous goûterons avec
-de la fougasse pour aujourd’hui.</p>
-
-<p>J’avais à peine articulé ces mots, qu’une voix plus
-forte que la voix de Liette, mieux timbrée que la
-mienne, jeta dans l’air le troisième verset du noël:</p>
-
-<p class="pp6 p1"><i>Mais l’Enfant tout d’un coup pleure</i>,<br />
-Sanctum Dominum Jesum:<br />
-<i>Sur la croix il faut qu’il meure</i>,<br />
-Sanctum Dominum nostrum.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span></p>
-
-<p class="p1">Liette se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? lui demandai-je, surpris.</p>
-
-<p>&mdash;C’est Simonnet! dit-elle; tu ne l’as donc pas reconnu?</p>
-
-<p>&mdash;Simonnet!</p>
-
-<p>Et, les poings serrés, je m’avançai vers les osiers
-d’où partait le noël.</p>
-
-<p>La corbeille, avec le linge blanc qui recouvrait les
-faisselles, émergea peu à peu au-dessus du feuillage,
-puis je vis le front, puis les yeux, puis la barbe noire,
-enfin toute la poitrine de Simonnet Garidel.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’as pas honte, lui criai-je courroucé, tu n’as
-pas honte de voler comme ça les provisions d’autrui!
-Tu as mangé plus d’un <i>fromageon</i>, sans doute?</p>
-
-<p>Simonnet, tout penaud, s’avança vers Juliette
-Combal.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que cela te déplairait que je te porte la
-corbeille jusqu’à la rivière? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>Sa voix chevrotait.</p>
-
-<p>&mdash;Tu parles comme un agneau qui fait <i>bê</i>!... au
-sortir de la bergerie. Crois-tu que, Liette et moi, nous
-ne soyons pas capables de nous tirer d’affaire?</p>
-
-<p>&mdash;C’est que la corbeille est bien lourde, murmura-t-il;
-puis elle foule les cheveux de Liette.</p>
-
-<p>&mdash;Les cheveux de Liette! Est-ce qu’ils te regardent,
-les cheveux de Liette?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, puisque je les trouve beaux, et que je
-les aime!</p>
-
-<p>Je ne pus me tenir de rire à mon tour, et j’éclatai
-sans nulle retenue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span></p>
-
-<p>Pourtant Liette et Simonnet s’étaient rapprochés
-l’un de l’autre et causaient <i>amitieusement</i>. Il est probable
-que mes reproches avaient troublé le jeune
-homme, car il rendait une parole pour dix que lui en
-donnait la jeune fille. J’avoue que la pâleur qui tout
-à l’heure blanchissait les traits de Juliette Combal&mdash;elle
-avait pâli en apercevant Simonnet&mdash;avait fait place
-sur son visage à une animation singulière. Son œil
-abattu était redevenu pétillant, et sa petite langue
-de chatte allait comme le battant de la clochette de
-l’église, quand elle entreprend ses roulements précipités
-au <i>Sanctus</i> ou au <i>Domine, non sum dignus</i>...</p>
-
-<p>J’ignore quel instinct secret me fit deviner que j’étais
-de trop dans l’entretien des deux jeunes gens. Le fait
-est qu’en dépit d’une curiosité qui me brûlait l’âme
-ensemble avec la peau, je n’osais m’approcher d’eux.
-Je les regardais se parlant, se serrant les mains, se dévorant
-des yeux mutuellement, et je demeurais immobile,
-bouche close, frappé d’un hébêtement qui me
-paralysait tout entier.</p>
-
-<p>Que se passait-il? Ma vie, entre mon oncle et Marianne,
-ne m’avait encore révélé aucun des mystères
-du cœur. Le mien, ouvert à toutes les dissipations
-d’un écolier fantasque et vagabond, ne prévoyait encore
-rien au delà d’une bonne partie avec Baptiste, d’une
-cage pleine d’oiseaux, d’une lutte au Planol entre ours
-des Pyrénées et chiens-loups des Cévennes, rien au
-delà d’une longue, bien longue comédie, en compagnie
-de Barnabé, les jours de foire, à Bédarieux.</p>
-
-<p>Enfin Simonnet Garidel, qui avait tout d’abord déposé<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>
-la corbeille aux pieds de Liette, la reprit et se la
-campa lestement sur la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me promets au moins, lui dit-elle d’un accent
-de prière, de me la rendre avant d’arriver à l’Orb?
-Peut-être mon père ne te verrait-il pas avec déplaisir,
-mais ma mère trouve que tu n’es pas assez riche, et
-tu comprends...</p>
-
-<p>Sans faire plus d’attention à moi que si je n’étais pas
-dans le sentier, ils allèrent en avant, bras dessus, bras
-dessous, sautillant, voletant, pirouettant. Le courage
-me manqua pour me plaindre. Je les laissai passer et
-les suivis tout honteux à une distance respectueuse.
-Il fallait voir comme Simonnet, si humble tout à
-l’heure, si courbé sous ma colère, s’était redressé maintenant,
-et de quelle allure royale il marchait!</p>
-
-<p>Ma foi, c’était un beau garçon que Simonnet Garidel:
-tout jeune encore, grand, fort, noueux comme un
-rouvre. Les épaules vigoureusement attachées, d’où
-partaient des bras musculeux, donnaient l’idée complète
-du paysan, d’un de ces athlètes obscurs mais
-sublimes qui livrent chaque jour à une terre avare la
-plus opiniâtre, la plus courageuse des luttes, pour lui
-arracher le pain qui perpétue la vie. Pendant cette
-course le long du ruisseau de Lavernière, course qui,
-pour le cœur de Simonnet Garidel, équivalait à une
-marche triomphale, que de fois cet enfant robuste des
-Cévennes, ne trouvant pas d’autre voie pour traduire
-au dehors la multitude d’émotions qui l’assiégeait,
-eut des mouvements de force qui émanaient de lui en
-quelque sorte à son insu! Il coulait un de ses bras<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span>
-autour de la taille de Juliette Combal, et les petits
-pieds de la jeune fille perdaient terre tout aussitôt. Une
-fois il l’enleva vers lui d’un geste si énergique, qu’il la
-monta jusqu’à la hauteur de ses lèvres.</p>
-
-<p>Alors, j’entendis un baiser éclatant.</p>
-
-<p>A ce spectacle, il me serait difficile d’analyser tout
-ce que j’éprouvai de sentiments étranges et confus. Je
-m’en souviens pourtant: j’eus une impression de
-malaise si forte, qu’il me prit envie de m’en aller.
-L’amour fait peur quand on le voit pour la première
-fois... Et ma fougasse? Je n’y pensais plus. C’est juste
-au moment où, d’un œil effaré, je fouillais les taillis
-environnants pour y découvrir un trou où me cacher
-que Juliette se retourna.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! me dit-elle.</p>
-
-<p>Je m’élançai.</p>
-
-<p>Sans crier gare, Simonnet Garidel, négligeant de me
-dire adieu, s’engouffra dans les plantations de saules
-blancs, très touffus au bord du ruisseau, et s’éclipsa.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! où va-t-il si vite? A-t-il peur de moi,
-par exemple?</p>
-
-<p>&mdash;Voulais-tu que ma mère le vît? répondit-elle
-avec une moue adorable.</p>
-
-<p>&mdash;Ta mère t’a donc défendu de causer avec lui?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu’elle a dans l’idée de me marier avec
-quelqu’un de plus riche.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, qu’est-ce que tu as dans l’idée, Liette?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je trouve Simonnet Garidel très gentil. As-tu<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span>
-remarqué comme il est fort? Et puis si tu savais quel
-bon cœur est le sien!</p>
-
-<p>Une petite femme, se soutenant sur un bâton, pointa
-à l’un des détours du sentier.</p>
-
-<p>&mdash;Jésus-Seigneur! dépêchons-nous, dit Juliette;
-voilà ma mère!</p>
-
-<p>C’était la Combale, en effet. En nous apercevant,
-elle doubla le pas, et bientôt je distinguai ses traits
-maigres, jaunis, parcheminés, éclairés par je ne sais
-quelle lueur d’atroce méchanceté.</p>
-
-<p>&mdash;A la fin des fins, te voilà, notre fille! s’écria-t-elle,
-quand nous fûmes à portée de sa voix. Qu’as-tu fait à
-la maison, je te prie, depuis tantôt trois heures que tu
-nous as quittés à la rivière? Ah! tu n’aimes guère trimer,
-toi, et tu laisses volontiers les autres se rôtir au
-soleil. Ciel du paradis! il te faut plus de temps pour
-mettre du caillé dans des faisselles qu’à M. le curé, le
-dimanche, pour dire la messe et débiter le prône... Et
-toi, marjolet, où t’en vas-tu de ce pas délibéré? me demanda-t-elle,
-m’apostrophant à mon tour.</p>
-
-<p>&mdash;J’allais par la montagne avec Baptiste, balbutiai-je...
-Puis Baptiste a eu faim, et je l’ai mené dans votre
-écurie...</p>
-
-<p>&mdash;C’est ça, c’est bien ça, Dieu me pardonne! il me
-faudra nourrir l’âne du Frère de Saint-Michel. A ce
-qu’il me semble, tu es né avec les mains ouvertes, toi,
-pour gaspiller le bien du prochain. Tu crois donc,
-parce que tu es le neveu de M. le curé, que tout t’appartient
-en ma maison et que tu as le droit de rassasier
-ton bidet avec l’esparcette de mes prairies? Est-ce<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span>
-toi, freluquet, qui payeras mes faucheurs, quand ces
-hommes viendront couper mes herbes? J’ai des mulets
-pour dépêcher mes foins, et je n’ai nullement
-besoin de l’âne de Barnabé. Va détacher ta bête de mon
-râtelier, et vivement je te prie!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Combale, murmurai-je ébaubi de l’algarade,
-Liette m’avait dit que vous me laisseriez goûter
-avec vous...</p>
-
-<p>&mdash;Pardi! la fougasse de mon four est si ronde et si
-grosse qu’il fallait ramasser des dents étrangères pour
-en venir à bout! Nous ne sommes pas assez de monde
-sans doute par là-bas...</p>
-
-<p>En même temps que, du bout de son bâton, elle désignait
-la rivière, elle lança à sa fille un regard froid et
-dur comme l’acier.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu aimes la fougasse, pétiot, reprit-elle, dis à
-Marianne de M. le curé de t’en faire avec le blé de son
-champ... Allons, toi, ajouta-t-elle, se retournant de
-nouveau vers Liette, marche, au lieu de me regarder
-plantée là pareillement à une grande Sainte-Vierge
-dans sa niche. Tu ne sais donc pas, fille sans esprit,
-que quand on a des bouches à nourrir il ne faut pas
-leur faire attendre la pitance, car alors elles mangent
-le double et réduisent bientôt votre bien <i>à quia</i>?</p>
-
-<p>Juliette, habituée sans doute aux emportements de
-sa mère, avait supporté cette scène avec plus de calme
-que je ne lui en eusse jamais supposé. Ce qui me frappa
-surtout, ce fut une sorte d’indifférence courageuse où
-s’attestaient les virilités précoces d’une nature énergique
-et forte. Non-seulement, négligeant d’obtempérer<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span>
-à l’injonction brutale de la vieille, elle ne fit pas un
-pas, mais elle osa prendre ma défense.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, dit-elle, bien souvent M. le curé a invité
-mon père à sa table; cent fois, quand j’étais petite,
-Marianne me donna des tartines de miel blanc. Vous
-ne pouvez donc aujourd’hui marchander un morceau
-de fougasse...</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu marcher, coquine! interrompit la Combale
-levant son bâton.</p>
-
-<p>Liette, sur les traits de laquelle venait de s’allumer
-une indignation superbe, saisit la corbeille par
-un geste dépité et la posa au milieu du chemin.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, je n’ai faim ni de fougasse, ni de <i>fromageon</i>,
-dit-elle avec une dignité surprenante. Vous
-pouvez emporter tout.</p>
-
-<p>La Combale se jeta sur la corbeille comme sur une
-proie, l’enleva, l’établit du mieux qu’elle put sur sa
-hanche gauche, l’y maintint énergiquement avec l’un
-de ses bras, où les veines faisaient saillie pareilles à
-des ficelles bleues, et disparut en maugréant.</p>
-
-<p class="p2">Tout à l’heure, quand le souvenir de mon oncle et de
-Marianne m’avait traversé l’esprit, le cœur, mes yeux s’étaient
-remplis de larmes; maintenant ce fut le tour de
-Liette de pleurer. Elle pleura tant et si fort que, ne sachant
-plus quels raisonnements lui bailler en consolation,
-je la menaçai d’aller quérir son père le long de l’Orb.</p>
-
-<p>&mdash;Celui-là te gâte, lui dis-je, Barnabé ne me l’a
-point caché, et certainement tu l’écouteras un peu
-mieux que tu ne m’écoutes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span></p>
-
-<p>Elle me regarda étonnée; puis, tirant de sa poche son
-mouchoir blanc,&mdash;un fin mouchoir de fil, s’il vous
-plaît, la coquette!&mdash;elle essuya ses joues humides.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es bien plus jolie à présent, repris-je. Allons,
-assez de pleurs. Du reste, je ferai ce que tu voudras...
-Faut-il que je m’en aille?</p>
-
-<p>Elle ne me répondit pas, mais me saisit la main
-droite et la retint.</p>
-
-<p>&mdash;Tu comprends, si ta mère doit t’adresser de nouveaux
-reproches à cause de moi, il vaudra mieux
-que je reprenne Baptiste et remonte vers Saint-Michel.</p>
-
-<p>Elle réfléchit un moment, deux doigts arrêtés sur ses
-lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Viens! dit-elle, m’entraînant tout à coup.</p>
-
-<p>&mdash;Et où courons-nous ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;A la rivière... Mon père est là, et ma mère n’osera
-pas te renvoyer.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi irions-nous là-bas? On a sans doute
-avalé toute la corbeille depuis le temps... Ton père, ta
-mère, des lessiveuses..., ça mange beaucoup, tout ce
-monde.</p>
-
-<p>En échangeant ces paroles avec une certaine vivacité
-mutine, nous n’avions cessé de marcher, et nous touchâmes
-aux longues rangées de peupliers, de frênes,
-de bouleaux, dont les racines tortueuses, après s’être
-enfoncées dans l’humus gras du rivage, reparaissaient
-à fleur de terre et bossuaient le chemin en tous les
-sens.</p>
-
-<p>Nous entendîmes les voix des lessiveuses. Je me hissai<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span>
-sur la pointe des pieds, cherchant à deviner ce qui se
-passait parmi les galets.&mdash;Goûtait-on?&mdash;J’aperçus le
-père de Liette, sa mère, enfin deux femmes ramassant
-des pierres pour se fabriquer une manière de banc où
-s’asseoir. Brusquement la fougasse fraîche se montra
-aux mains de la Combale, et mon ouïe, aiguisée par
-mes désirs, perçut un léger craquement. Mon Dieu!
-les croûtes vives cédaient. Évidemment les morceaux
-allaient être distribués. La gourmandise est parfois héroïque&mdash;il
-faut dire que la saucisse de Gathon Molinier
-ne me soutenait plus guère&mdash;et, bien que j’eusse
-tout à redouter de la mère de Liette, n’y tenant plus,
-ce cri s’échappa de ma bouche malgré moi.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez-en! gardez-en un peu!</p>
-
-<p>M. Combal se retourna.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voici! continuai-je rassuré déjà, nous
-voici!</p>
-
-<p>Et, nous dégageant d’une forêt de troncs, la jeune
-fille et moi, nous surgîmes sur le rivage.</p>
-
-<p>M. le maire avait tout quitté pour courir à nous.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, fillot, bonjour, me dit-il avec une caresse
-amicale. Liette a eu une bonne idée de t’amener
-ici: tu goûteras avec nous.</p>
-
-<p>&mdash;Avec nous! s’écria la Combale d’un ton sec,
-presque haineux. Ah ça! tu penses alors, mon
-homme, que je puis nourrir toutes les bouches de la
-création, moi? Oh! mon pauvre bien, si on l’abandonne
-aux affamés... Tu sauras, au fait, que notre
-fille est une fainéante, une sans-souci, une sans cœur,
-et, pour le neveu de M. le curé...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, Combale, dit M. le maire, plantant sa
-main calleuse sur la bouche de sa femme.</p>
-
-<p>La vieille, abasourdie, ne souffla mot.</p>
-
-<p>Ambroise Combal me montra une place au bout extrême
-d’un baquet à savonnage renversé, et, quand je
-fus installé, déposa lui-même sur mes genoux la faisselle
-la mieux remplie, accompagnée d’un beau quartier
-de fougasse. Ainsi que Baptiste, attaché là-haut
-devant l’esparcette fleurie, je ne me fis pas tirer l’oreille.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VII</h2>
-
-<p class="pch">Ambroise Combal réclame des cols raides pour faire le
-«<i>ci-devant</i>» parmi les conseillers municipaux.</p>
-
-<p>La grève de l’Orb&mdash;la <i>grave</i>, pour employer le
-mot cévenol, lequel, du reste, appartient au vieux
-français&mdash;est large et recouverte de pierres roulées affectant
-toutes les formes et toutes les couleurs. Ces
-fragments, charriés de la cime des montagnes par les
-nombreux affluents de la rivière, empierrent le sol à
-une profondeur de cinquante centimètres et même d’un
-mètre en certains endroits encaissés. On a beau, pour
-le besoin des grandes voies de communication ou la
-construction des murs de clôture qui partagent les propriétés,
-extraire de la grave des galets à pleins tombereaux,
-la mine entamée voit ses galeries comblées au
-premier orage, et le niveau primitif se rétablit.</p>
-
-<p>Il faut être né dans le pays, avoir le pied cévenol,
-habitué à tous les escarpements, à toutes les pierrailles,<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span>
-pour marcher facilement sur ces boules de grès, de basalte
-ou de granit.</p>
-
-<p>Nos pâtres qui, matin et soir, mènent leurs troupeaux
-se désaltérer aux eaux courantes de l’Orb, dansent,
-sautillent sur ce plancher roulant, mieux qu’ils
-ne seraient capables de le faire sur une surface parfaitement
-unie. Quant à nos moutons robustes, à nos chèvres
-vigoureuses et fortes, les hasards des bords de la
-rivière continuant pour eux les hasards de la montagne,
-ils ne s’en préoccupent en aucune façon. Que de
-fois n’ai-je pas vu deux boucs de compagnies différentes
-se prendre de querelle en pleine grave, et, se tenant
-debout, en équilibre, sur ce terrain qui fuyait, se cosser
-à qui mieux mieux sans la moindre glissade, le
-moindre trébuchement.</p>
-
-<p>Mais la grave, que bergers et troupeaux ne font que
-traverser, est le séjour habituel des lessiveuses. C’est là
-que ces femmes, vouées aux plus rudes besognes, ont
-en quelque sorte élu domicile. Non-seulement elles y
-passent la journée à étendre sur ces pierres lavées et relavées
-aux grands courants un linge qui ruisselle;
-mais souvent elles y viennent encore la nuit pour garder
-la meilleure place, la mieux exposée au soleil. Les
-contestations, du reste, sont fréquentes entre lessiveuses,
-et il n’est pas rare que ces femmes ergotées, solides
-du poignet, se prennent aux cheveux et se fassent voler
-la coiffe dans l’Orb.</p>
-
-<p>Ces batailles, qui n’ont rien d’homérique,&mdash;les héros
-d’Homère se taisaient en combattant et nos Cévenoles
-piaillent comme des brûlées,&mdash;éclatent d’ordinaire<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span>
-aux derniers soleils de l’automne ou aux premiers
-soleils du printemps, quand, chaque ménage soucieux
-d’avoir du linge blanc dans l’armoire pour l’hiver ou
-bien empressé de le remettre en état après la saison
-mauvaise, la grave se trouve envahie jusqu’au dernier
-galet.</p>
-
-<p class="p2">Les lessiveuses des Aires, ce jour-là, n’avaient à se
-chamailler avec personne, car, sauf une douzaine de
-draps et de serviettes que j’apercevais à quelque distance
-et qui certainement n’appartenaient pas à la
-Combale, je ne voyais autour de moi que ces deux lettres
-se détachant en rouge: A. C., <i>Ambroise Combal</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, ne mangez pas jusqu’à l’année
-prochaine, dit la mère de Liette, bousculant les femmes
-et les pressant de se remettre debout. Hardi!
-plions les chemises d’abord. Le soleil touche Caroux
-déjà, et l’humidité qui tombera bientôt ramollirait ma
-lessive. Ah! une lessive molle, que ça coûte d’empois!...
-<i>Monsieur</i>&mdash;elle désigna son mari par un geste où l’avarice
-mêlait je ne sais quel dédain&mdash;<i>Monsieur</i> veut
-des cols raides pour aller faire le <i>ci-devant</i> à son conseil
-municipal. Il est joli, ton conseil municipal, un tas de
-gens sans sou ni maille...</p>
-
-<p>Elle saisit une chemise de grosse toile de genêt et la
-plia, y promenant sa main osseuse comme un fer à repasser.</p>
-
-<p>M. le maire était un homme indulgent et bon: il ne
-répondit pas à sa femme, dont il connaissait l’intarissable
-loquacité; il se contenta, tandis que Liette et moi<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span>
-recueillions les mouchoirs de cotonnade à carreaux, de
-les empiler dans une corbeille.</p>
-
-<p>&mdash;Tu pourrais bien te donner la peine d’étendre
-ces mouchoirs, au lieu de les rouler en paquets, lui cria
-la Combale d’un ton agressif. Tu ne sais donc pas, toi,
-que le moindre de ces chiffons me coûte douze sous et
-que ça s’en va si vite, si vite!... Jésus-Maria! quels
-voleurs, tous ces marchands de Bédarieux! Au temps
-jadis, la toile durait; maintenant je ne sais plus comment
-va le monde, vous vous retournez, et votre
-toile est finie. Aussi faut-il avoir toujours de l’argent
-au bout des doigts.&mdash;«<i>Paye ceci, Combale; Combale,
-paye cela!...</i>»</p>
-
-<p>Elle tourna l’œil vers les lessiveuses.</p>
-
-<p>&mdash;Ne battez donc pas les draps si fort, vous autres!
-leur dit-elle.</p>
-
-<p>Et, reprenant ses jérémiades:</p>
-
-<p>&mdash;Je te dis, mon homme, que cette mairie où tu vas
-depuis tantôt six mois, nous ruinera. Miséricorde! à
-ton âge, à cinquante ans, entrer dans les grandeurs!
-Est-ce que c’est fait pour des paysans comme nous, les
-grandeurs! Écris donc au gouvernement qu’il nous
-laisse un peu de repos.</p>
-
-<p>Elle s’interrompit et tendit vers le couchant une
-nouvelle chemise. De nombreuses éraflures et quelques
-trous laissèrent passer le soleil.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, encore
-une là qui est bien malade, et pourtant il n’y a pas dix
-ans que je l’ai cousue de mes doigts...</p>
-
-<p>M. Combal, sans s’émouvoir, était passé des mouchoirs<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span>
-aux serviettes. Sa femme poursuivit ses doléances.</p>
-
-<p>&mdash;Autrefois, marmotta-t-elle, on ne voyait jamais
-chez nous le facteur de la poste. A présent, il y vient
-tous les jours porter un journal de Paris. Et c’est un
-morceau de pain par-ci, un verre de vin par-là! Ah
-ça! est-ce que les affaires du gouvernement me regardent,
-moi! Combien de sacs d’écus cela a-t-il rapporté
-à Simon Garidel d’être maire de la commune pendant
-dix ans et plus? Ne nous a-t-il pas avoué lui-même
-qu’il avait mangé pour le moins deux mille francs de
-son bien à porter l’écharpe?... Tiens, Combal, regarde
-là-bas ce pauvre homme, et compare sa lessive à la nôtre.
-Je vois cinq ou six malheureux draps, tandis que
-j’en ai vingt paires, moi, sur la grave. Et l’enfant des
-Garidel voudrait épouser notre fille! Oh! oh! les Garidel,
-doucement, n’allons pas si vite en besogne, il vous
-faut mon consentement pour faire réussir la chose, et
-je ne le lâcherai pas sans regarder au fond de votre besace,
-mon consentement.</p>
-
-<p>&mdash;Simon Garidel possède pour plus de vingt mille
-francs encore. C’est un joli denier cela, Combale, hasarda
-M. le maire.</p>
-
-<p>&mdash;Vingt mille francs! Je crois, mon homme, que tu
-fais bonne mesure à ces gens-là. Mais quand cela serait,
-notre fille n’aura-t-elle pas, un jour, mes châtaigneraies
-de Margal, mes oseraies de la rivière, mes
-prairies du ruisseau et nos deux maisons des Aires,
-une fortune de nonante mille francs au moins?... Ciel
-du bon Dieu! dire qu’il faudra abandonner tant de richesses
-à l’heure de la mort!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span></p>
-
-<p>Elle eut un geste de dépit en articulant ces derniers
-mots.</p>
-
-<p>&mdash;Quand je pense tout de même, murmura-t-elle
-avec un désespoir amer et naïf, qu’on a beau travailler,
-employer toutes les sueurs de son corps à se ramasser
-un peu de subsistance, à la fin des fins nous devons en
-venir à chavirer dans le trou et à faire chanter M. le
-curé. Pour moi, je te préviens, Ambroise, je ne veux
-rien donner à Liette en la mariant; j’entends retenir
-mes terres de mes dix doigts jusqu’à l’extrême-onction.
-Que veux-tu? c’est mon plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Garidel se montre beaucoup moins exigeant que
-ne le serait un autre: en me demandant Liette pour
-Simonnet, il désire tant seulement que nous donnions
-à notre fille nos oseraies, le long de l’Orb.</p>
-
-<p>&mdash;Pardi! il est rusé, le vieux bonhomme, et surtout
-ses yeux y voient clair. Il ne réclame que le meilleur
-quartier de mon gâteau. Il n’aura rien. Réponds-lui
-cela de ma part. Liette restera fille. Après tout, quel
-besoin a-t-on de se marier? Le mariage! en voilà une
-sornette, par exemple!</p>
-
-<p>&mdash;Combale, dit M. le maire avec un calme indolent,
-ne te monte pas ainsi: nous causerons de tout
-cela à tête reposée... Allons, sois contente, voilà la lessive
-réussie et...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce sont mes oseraies qu’ils reluquent, ces
-Garidel, continua vivement cette paysanne âpre, tout
-à fait incapable de se déprendre d’un sujet qui
-l’atteignait, la blessait à tous les endroits sensibles.
-Les oseraies sont à moi, c’est moi qui les versai<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span>
-avec tous nos lopins dans ta besace, car tu n’étais pas
-un gros monsieur, mon pauvre Ambroise, quand je te
-connus. Par ainsi ne me trouble pas les esprits avec
-ces affaires. Si les Garidel veulent des oseraies où
-donner de la besogne à dix vanniers ensemble, qu’ils
-en achètent.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! femme, je t’en prie: voici Simon Garidel.</p>
-
-<p class="p2">En effet, le père de Simonnet, abandonnant à son
-fils, lequel venait d’arriver sur la grave, le soin de recueillir
-le linge de sa lessive, s’avançait vers nous à
-pas lents. C’était un petit vieillard, aux traits creusés,
-sec, recroquevillé comme la feuille du noyer quand les
-vents de novembre la balayent à travers les gazons
-roussis par les premiers froids. Une chose seule frappait
-dans son visage, ramassis de rides s’entrecroisant
-à la façon des mailles serrées d’un filet: ses yeux enfoncés
-sous des sourcils buissonneux et d’une extraordinaire
-vivacité.</p>
-
-<p>&mdash;Bien le bonjour, Combale, bien le bonjour, dit le
-vieux Simon, tirant droit vers la mère de Liette et
-la saluant galamment.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, se contenta de répondre celle-ci d’un
-ton bourru.</p>
-
-<p>Elle lui tourna les talons pour aller interpeller ses
-lessiveuses.</p>
-
-<p>Le vieux Garidel&mdash;il avait soixante ans, et un
-paysan est vieux à cet âge en nos Cévennes&mdash;marcha
-vers M. le maire. Celui-ci, qui manifestement voyait
-le père de Simonnet avec plaisir, se porta à sa rencontre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà donc, l’ami! lui dit-il.</p>
-
-<p>Et il lui serra la main, politesse peu en usage chez
-les gens de nos montagnes, mais dont l’ancien maire et
-le nouveau avaient sans doute contracté l’habitude
-dans leurs relations avec les autorités du département.</p>
-
-<p>Liette, qui, bien qu’occupée en apparence à retourner
-sur les galets quelques pièces humides de toile,
-n’avait pas perdu un mot de la conversation de ses parents,
-comme si la présence du père de Simonnet l’eût
-effrayée, prit son vol du côté de sa mère. Moi, je ne
-bougeai pas de ma place sur le baquet de savonnage,
-très appliqué à détacher l’écorce d’une amarine que
-la séve montante m’aidait à décoller facilement du
-bois, et à me fabriquer vaille que vaille de longs sifflets
-de berger.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Combal, nous ne pourrons donc jamais
-amener cette affaire à bonne fin? Tu le sais pourtant,
-l’amitié qu’ils ont l’un pour l’autre sèche nos enfants
-sur pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous, notre ancien maire, ma femme
-se met dans des états...</p>
-
-<p>&mdash;Quand la mienne vivait, je ne lui eusse pas permis
-de poser son <i>halte-là</i> à l’encontre de mes décisions.
-Une femme&mdash;c’est le bon Dieu qui l’a voulu&mdash;n’est
-qu’une femme après tout, et un homme doit toujours
-rester un homme.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, Garidel; mais avec mon caractère, un
-esclandre me coûte. De quoi n’est pas capable la
-Combale! La connaissez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Si je la connais! Hélas! je la connais mieux que<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span>
-la mère qui l’a mise au monde. La Combale aime le
-bien, elle l’aime plus qu’elle ne t’aime, qu’elle n’aime
-sa fille, qu’elle ne s’aime elle-même, qu’elle n’aime la
-religion... Je ne suis pas indifférent à la terre: je l’ai
-tant travaillée! elle me donna tant de peine toute la
-vie! Vois, Combal, comme elle m’a fait vieux avant
-les ans!... Pourtant, quand il s’agit de Simonnet, je
-prendrais ta fille sans un sou. On a un cœur dans la
-poitrine, encore qu’on soit paysan.</p>
-
-<p>La voix de ce vieillard s’embarrassait.</p>
-
-<p>&mdash;Il est de fait que votre garçon est un homme
-robuste et vaillant.</p>
-
-<p>&mdash;Robuste! regarde donc sur la place du village,
-le dimanche, et dis-moi si tu découvres beaucoup de
-jeunes gens taillés en force comme Simonnet... Vaillant!
-tu connais ma grande prairie, celle qui avoisine
-tes oseraies de l’Orb? en un jour, Simonnet l’a fauchée
-tout entière. Quel ouvrier tu aurais en lui pour
-redresser ton bien, qui manque de bras! Tes arbres, le
-bois mort les dévore. Si tu savais comme mon enfant
-manœuvre la hache! Quand il la manie, c’est comme
-un tourbillon terrible qui vous passerait devant les
-yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Garidel, soyez tranquille: ma femme pense trop à
-nos richesses; mais moi, je pense à Liette. Je veux que
-Liette soit heureuse, et votre garçon me plaît. Soyez
-tranquille, tout s’arrangera.</p>
-
-<p>&mdash;Quand?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut qu’un peu de temps pour user les idées
-si mauvaises de la Combale. Je vous en prie, notre<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span>
-ancien maire, accordez-moi encore un peu de temps.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà six mois que cela dure, mon ami. On jase
-déjà dans le village. Sais-tu que M. le curé, la semaine
-dernière, me dit une parole qui me fit cabrioler tout le
-sang:&mdash;<i>Garidel, il faudrait peut-être veiller sur
-votre garçon</i>!» Crois-tu que de pareils avertissements,
-on puisse les endurer en paix, quand on est
-honnête homme? J’ai considéré cela comme un affront,
-et, encore que je respecte M. le curé, je lui ai répondu
-dans ma colère: «&mdash;<i>Les coqs sont libres, à ceux qui
-ont des poules de les bien garder</i>.»&mdash;Alors ta femme
-refuse ses oseraies?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je les refuse! glapit une voix aigre et
-criarde. Vous n’avez qu’à passer votre chemin, brave
-homme, on ne donne rien par ici.</p>
-
-<p>Garidel se retourna vivement. Il vit la Combale
-debout devant lui, les poings crispés, le teint plus que
-jamais injecté de bile, le dévisageant d’un regard haineux
-et cruel.</p>
-
-<p>La mère de Liette, devinant sans doute qu’un débat
-touchant ses intérêts s’agitait non loin d’elle, avait
-vivement expédié vers le village ses lessiveuses avec
-les corbeilles pleines et, marchant à pas de loup sur les
-galets, était venue surprendre l’entretien de ses ennemis.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous voulez me dépouiller, vous autres!
-s’écria-t-elle furieuse et labourant la grave de son
-bâton. Vous ne vous êtes pas levés assez matin, les
-amis, pour m’arracher la chemise de sur les os. Si mes
-oseraies vous font envie, moi, je les garde. M’entendez-vous,<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span>
-Simon Garidel? C’est vrai, j’étais un peu sur
-les ans quand j’épousai mon homme, mais je lui apportai
-tout, tout, le pain, le vin; et ce que je reçus de
-mes parents au baptême, je le conserverai jusqu’au
-suaire par amour pour mes parents défunts...</p>
-
-<p>&mdash;Mais Combale..., interrompit le père de Simonnet.</p>
-
-<p>&mdash;Allez, allez, bâtissez des plans. Moi, je suis sûre,
-avec mes ongles et mes dents, de venir facilement à
-bout de toutes vos manigances. Est-ce une raison,
-parce qu’on a une fille qui marche sur ses dix-huit
-ans, de se mettre à son dernier sou?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Liette ne se mariera point? demanda
-M. Combal d’un ton où perçait je ne sais quel emportement
-contenu.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est donc bien malheureuse à la maison, notre
-pauvre fille! Que lui manque-t-il à cette mijaurée, qui
-boit, mange, batifole, ne fait œuvre de ses dix doigts
-de la journée, et n’a pas l’air de se douter que toute
-créature en ce monde doit travailler pour se nourrir?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! si tu ne veux pas que notre Liette se
-marie, je le veux, moi! s’écria M. le maire d’une voix
-ferme.</p>
-
-<p>La Combale était peu habituée aux coups d’autorité
-de son mari. Elle hocha la tête orgueilleusement, et,
-le regardant avec une curiosité aussi dédaigneuse qu’insultante:</p>
-
-<p>&mdash;Toi, mon homme, toi! se contenta-t-elle de dire.</p>
-
-<p>Ses lèvres minces se contractèrent, ses dents longues
-apparurent, et un rire amer, rauque, diabolique, cingla
-M. le maire à la face comme un coup de fouet.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span></p>
-
-<p>Ambroise Combal, par un geste de menace, leva
-la main sur sa femme; mais Garidel, s’interposant,
-lui retint le bras.</p>
-
-<p>&mdash;Assez, assez, murmura le vieux paysan épouvanté,
-qu’il ne soit plus question de rien entre nous.
-Mon fils ne vous convient pas, Combale? Je ne suis
-pas en peine de lui, et je le garde.</p>
-
-<p>Juste à ce moment, Simonnet, avec une corbeille de
-linge sur la tête, passait à quelques pas, regagnant les
-Aires à grandes enjambées.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, la compagnie! ajouta Garidel.</p>
-
-<p>Incontinent, il tira vers son garçon.</p>
-
-<p class="p2">Qu’allait-il se passer désormais entre la Combale,
-toujours hérissée comme une louve forcée par les chiens,
-et son mari, en proie à une colère d’autant plus formidable
-qu’elle était plus silencieuse et plus concentrée? Ne
-me faudrait-il pas assister à quelque horrible bataille
-parmi les galets roulants de la grave? L’effroi me prit
-à mon tour, et, du baquet de savonnage, me glissant
-presque à quatre pattes vers les osiers rameux, je m’esquivai
-prudemment.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VIII</h2>
-
-<p class="pch">La Combale déclare que Simonnet est du bois dont sont faits
-les hommes, et que ce bois est dur.</p>
-
-<p>Je ne tardai pas à rejoindre Garidel et Simonnet.</p>
-
-<p>Les deux paysans allaient devisant avec calme le
-long du sentier, où la nuit tombante projetait des ombres
-profondes, interrompues çà et là par de rares rayons
-d’adieu.</p>
-
-<p>&mdash;Tu pars aussi, toi, mon garçonnet? me demanda
-le vieux Simon d’un ton affectueux.</p>
-
-<p>&mdash;La Combale me fait peur, répondis-je.</p>
-
-<p>Simonnet se retourna.</p>
-
-<p>&mdash;Elle a donc été méchante pour toi également?
-s’informa-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne m’a pas regardé. Mais, tout de même,
-je n’étais pas à mon aise, et je retourne à Saint-Michel.</p>
-
-<p>On fit quelques pas sans échanger une parole.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span></p>
-
-<p>Tout à coup, Simonnet posa sa corbeille sur le sol
-et mit une main amicale sur l’épaule droite de son père.
-Le vieux, saisi, demeura immobile au milieu du
-chemin.</p>
-
-<p>&mdash;Enfant, que veux-tu de moi? demanda-t-il, regardant
-son fils avec inquiétude de la tête aux pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! un service, père, un grand service! balbutia
-celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il quelque chose, en ce monde de la terre, que
-je ne sois capable d’entreprendre pour mon Simonnet!</p>
-
-<p>&mdash;Père, Liette est riche; mais supposons: si elle
-était pauvre, me refuseriez-vous de la prendre pour
-femme?</p>
-
-<p>Garidel ne répondit pas.</p>
-
-<p>Le jeune homme reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Quand vous épousâtes ma mère,&mdash;que le bon
-Dieu ait son âme au ciel!&mdash;quand vous épousâtes ma
-mère,&mdash;elle me le raconta cent fois,&mdash;elle n’avait
-rien, ni vignes, ni olivettes, ni châtaigneraies, ni
-prairies d’aucune sorte, et pourtant, la trouvant à
-votre goût, encore que vous eussiez du bien au soleil,
-vous la prîtes avec plaisir.</p>
-
-<p>Le vieillard, bouleversé par l’émotion qui lui remplissait
-le cœur, laissait aller sa tête à droite, à gauche,
-par un balancement qui traduisait toutes ses indécisions,
-et restait muet.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, poursuivit Simonnet, incapable de se
-contenir, avez-vous été heureux, tout le temps que
-vécut notre chère défunte?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, bien heureux, murmura Garidel avec effort.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span></p>
-
-<p>Et de grosses larmes, rondes comme des gouttes de
-pluie, arrosèrent ses joues desséchées.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi en sera-t-il de moi, si vous le voulez!
-s’écria Simonnet, en proie à une passion qui ne lui
-permit pas de mesurer ce qu’il y avait de cruel pour
-son père dans les souvenirs qu’il évoquait.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon pauvre garçon, dit Garidel après s’être
-longuement essuyé les yeux, Ambroise Combal a sa
-fierté, et il ne voudrait pas marier sa fille sans lui mettre
-quelque chose dans le tablier.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’il donne ce qu’il voudra, je n’y regarderai
-point. J’aime Liette!</p>
-
-<p>&mdash;Savons-nous, d’ailleurs, si la Combale n’a pas
-dans l’idée de bailler à sa fille un mari plus riche que
-toi?</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu’elle refuse de compter à Liette tant seulement
-un denier le jour de ses noces, les maris ne s’abattront
-pas ici par troupes, comme les grives en novembre
-pour se faire plumer.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Mais la petite <i>aura de quoi</i> à la
-mort des siens, car la Combale a beau s’accrocher à
-son bien, elle ne l’emportera pas avec elle au cimetière,
-derrière l’église, et quelque galant patient et rusé...</p>
-
-<p>&mdash;Un galant! Je voudrais bien qu’il en vînt rôder
-quelqu’un aux Aires!</p>
-
-<p>Simonnet laissa échapper un geste furibond.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, voilà assez de raisonnements en l’air, ajouta-t-il
-avec une accentuation rude, où perçait je ne sais
-quelle impétuosité farouche. Mon avis est qu’il faut
-aller trouver la Combale et lui dire tout uniment ceci:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«<i>Nous prenons Liette avec sa coiffe tant seulement
-et son jupon</i>...»</p>
-
-<p>&mdash;Comme la jeunesse a la tête au vent! s’exclama
-le vieux Garidel. Jamais aucun souci du lendemain.</p>
-
-<p>&mdash;C’est comme ça, la jeunesse.</p>
-
-<p>&mdash;Et s’il te vient des enfants après ton mariage,
-<i>nigaudinos</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Des enfants de Liette et de moi! s’écria Simonnet
-devenu fou soudain, complétement fou... Des enfants
-de Liette et de moi! répéta-t-il égaré... Ah! mon
-Dieu!...</p>
-
-<p>Il chancela. Son père alarmé le saisit.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous croyez, dit-il, se dégageant de l’étreinte
-du vieux et reprenant équilibre sur ses jarrets raffermis,
-et vous croyez que, si le bon Dieu nous envoyait des
-enfants, à Liette et à moi, je ne serais pas capable de
-les nourrir? Mais alors, mon père, vous ne connaissez
-pas mon courage! Vous ne m’avez donc jamais vu aux
-champs? Gardez le bien que vous avez gagné, il vous
-appartient, je n’en veux pas, et soyez sûr, comme il
-existe un ciel de l’autre côté de la vie, que ma famille
-ne manquera jamais de pain... Des enfants à nous!
-Ah! ce n’est pas deux bras que j’aurai pour gagner la
-vie à ces anges de ma Liette, mais dix, mais vingt,
-mais cent. Nous verrons bien quelle terre me résistera,
-et si je ne parviendrai point à rassasier ma couvée...</p>
-
-<p>Il s’arrêta, épuisé.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, viens. Nous parlerons de tout cela chez
-nous.</p>
-
-<p>Et, oubliant la corbeille pleine, il essaya pour l’entraîner<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span>
-de saisir les deux mains de son fils. Mais celui-ci
-les lui refusa avec obstination.</p>
-
-<p>&mdash;Non! non! fit-il, reculant. S’il vous plaît d’aller
-manger la soupe, allez-y. Je ne vous suis point: le
-malheur me remplit assez l’estomac, à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre enfant! marmotta Garidel d’une voix si
-basse que je l’entendis à peine.</p>
-
-<p>Puis, saisissant enfin les mains qu’on lui refusait:</p>
-
-<p>&mdash;Que ta volonté soit faite, Simonnet! dit-il. Les
-Combal sont encore à la grave; allons au-devant d’eux.</p>
-
-<p>J’avais écouté cette courte scène dans une sorte de
-stupeur. Les emportements de Simonnet, la violence
-de ses paroles me confondaient. Quoi! Simon Garidel
-permettait à son fils d’élever si haut la voix devant lui!
-Je n’en revenais pas, moi qui osais à peine regarder
-mon père, et qui, loin de lui résister, me fusse blotti en
-un trou de souris quand il manifestait sa volonté.</p>
-
-<p>Cette disposition singulière où je me trouvais ne me
-laissa pas la liberté de suivre les deux paysans qui dévalaient
-vers la grave, car le chemin incline à cet endroit.
-Ne sachant mieux faire, je m’assis à côté de la
-corbeille pleine de Simonnet.</p>
-
-<p class="p2">Cependant, mon œil, qui de ce point élevé pouvait
-se porter indifféremment, à droite sur les toits rouges
-du village, à gauche sur les lignes des grands arbres
-bordant la rivière, ne se détacha pas un instant du vieux
-Garidel et de son fils. Je les voyais, tantôt traversant
-des marges lumineuses, car dans l’écartement des hauts
-peupliers, bien que le soleil eût versé violemment derrière<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span>
-Caroux, le ciel incendié lançait de splendides reflets,
-tantôt s’engouffrant dans les ombres noires des
-massifs que les lueurs mourantes n’avaient pu pénétrer.</p>
-
-<p>Soudain, dans le silence qui m’enveloppait et commençait
-à m’effrayer, s’éleva le glapissement aigu de
-la Combale. La guerre allait-elle toujours son train?
-Convaincu qu’il ne pouvait rien m’arriver de fâcheux,
-quand les Garidel doublaient M. le maire, je m’élançai
-à toutes jambes.</p>
-
-<p>Mes oreilles avaient ouï juste. C’était bien la mère
-de Liette qui pérorait, pérorait, pérorait. Je dois le
-reconnaître pourtant, bien que sa voix conservât toujours
-des notes criardes, le ton général s’en trouvait
-singulièrement apaisé. Les propositions désintéressées
-de Simonnet avaient-elles touché la vieille, et son avarice
-était-elle à bout d’arguments?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, Garidel, disait-elle, vous êtes un homme
-de sens, et le travail, je le sais, ne fait pas peur à votre
-garçon. Malgré tant de qualités, vous me laisserez le
-temps de réfléchir un brin, je pense. Le mariage est
-plus large que le ruisseau de Lavernière, et je veux
-que Liette pèse la chose, avant de passer cette rivière
-où tant d’autres se sont noyées. Ah! quand on est de
-l’autre côté de l’eau avec une bague au doigt, bonsoir!
-il faut demeurer avec son homme, serait-il aigre comme
-une cerise à Pâques ou comme un raisin à la Saint-Jean.
-Voilà le sort des femmes ici-bas?</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien, Combale, que Simonnet... interrompit
-Garidel.</p>
-
-<p>&mdash;Il est du bois dont sont faits les hommes, et ce<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span>
-bois est dur... Mais parlons sérieusement: Liette ira
-habiter avec vous, dans votre maison?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous la nourrirez?</p>
-
-<p>&mdash;Avec ce que nous aurons de meilleur: des choux,
-des châtaignes, du lard, quelquefois une bête de la
-basse-cour.</p>
-
-<p>&mdash;Vous la vêtirez?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des marchands d’étoffes à Bédarieux, et
-nous ne craindrons pas de leur montrer la couleur de
-notre argent.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous ne me demanderez rien?</p>
-
-<p>&mdash;Rien! s’écria Simonnet, plus empressé que son
-père.</p>
-
-<p>La vieille paysanne écarquilla ses yeux et regarda
-dédaigneusement le jeune homme. Puis, frappant sur
-le bras à Garidel:</p>
-
-<p>&mdash;Répondez-moi donc, vous: les enfants sont les
-enfants, ils ne s’entendent nullement aux affaires.</p>
-
-<p>&mdash;Pas un sou ne sortira de votre poche, Combale,
-murmura le vieux.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, bon! vous êtes du brave monde tout de
-même... Oh! pour du brave monde, il n’en existe pas
-de pareil aux Aires, et, si je ne dis pas oui, je ne dis
-pas non. On verra... On s’arrangera... Le temps est
-un grand maître...</p>
-
-<p>Nous étions arrivés à la corbeille; Simonnet, la saisissant
-derechef, se la planta sur la tête.</p>
-
-<p>On marchait dans le plus profond silence. Le seul
-bruit désormais qu’on entendît était celui du bâton de<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span>
-la Combale, frappant à intervalles égaux de petits
-coups secs sur le sol. Bientôt nous perçûmes les roulements
-clairs et vifs du ruisseau de Lavernière, lequel,
-aux approches du village, ayant à sauter par-dessus des
-roches élevées, bondit en cascatelles joyeuses au milieu
-des osiers blancs et des ajoncs aux feuilles longues et
-pointues comme des épées.</p>
-
-<p>Nous avancions, chacun en proie à sa pensée intime
-et retenant toujours sa langue au nid. Nous touchâmes
-au bout du ruisseau. Là, je retrouvai le carrefour où,
-le jour du départ de mon oncle, nous nous étions
-embrassés, Marianne et moi. Je crus, dans les creux du
-gravier, discerner encore les traces fraîches des pas de
-la vieille gouvernante, et je me plus à y poser mes
-pieds d’enfant avec je ne sais quel enthousiasme ému
-qui me bouleversait le cœur.</p>
-
-<p>Nous franchîmes le courant sur les hautes passerelles
-de pierre, les Garidel en avant, puis les Combal,
-moi le dernier, sentant, avec la nuit qui déjà enveloppait
-toutes les formes de ses ombres, mon âme, ma
-jeune âme tendre et affectueuse, habituée à toutes les
-caresses du presbytère, se noyer en une mélancolie dont
-il m’était impossible de déterminer clairement l’objet.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, les amis, bonsoir! dit la Combale, tirant
-tout à coup vers sa maison, située en amont du ruisseau,
-tandis que les Garidel faisaient mine de gagner
-la leur, bâtie tout à fait en aval, au milieu d’une prairie,
-derrière un rideau de frênes et de peupliers.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir! répondit le père de Simonnet, essayant<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span>
-d’entraîner son fils, lequel, immobile, regardait M. le
-maire, ne finissait pas de le regarder.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez! s’écria le trop taciturne M. Combal.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’allez-vous faire, mon homme? interrogea la
-mère de Liette levant un visage refnogné.</p>
-
-<p>&mdash;Les jours de lessive, reprit M. le maire, sont dans
-nos ménages villageois des jours de réjouissance et de
-fête. C’est chez nous une coutume de la plus grande
-ancienneté. Pourquoi, ce soir, ne souperions-nous pas
-tous ensemble, puisque aussi bien nous sommes sur le
-point de nous entendre et que les accordailles sont
-à peu près conclues.</p>
-
-<p>&mdash;Rien n’est conclu, interrompit la vieille, rien n’est
-conclu de définitif. J’ai demandé le temps de me retourner,
-avant de dire à Liette:&mdash;«<i>Arrange ton paquet
-et va-t’en chez les Garidel</i>.» Crois-tu, par hasard, Ambroise,
-qu’on se dépouille de sa fille comme ça au pied
-levé, sans se donner une minute pour faire des réflexions?
-Moi, je veux peser le fort et le faible avant
-de poser <i>ma croix</i> sur le contrat.</p>
-
-<p>&mdash;Réfléchis jusqu’à la fin du monde, femme, si cela
-te plaît. Mais je ne vois pas là une raison pour que les
-Garidel ne soupent pas avec nous.</p>
-
-<p>&mdash;Des raisons! il te faut des raisons? Eh bien, je
-suis lasse de tenir table ouverte pour tout le monde
-que tu gorges chaque jour avec mon bien. Une fois
-c’est le facteur de la poste, une autre fois la ribambelle
-des conseillers, puis des gens de la mairie de Bédarieux
-qui viennent voir <i>M. le maire des Aires</i>! Ne m’a-t-il
-pas fallu, cet hiver, mettre toute ma cuisine en branle<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span>
-pour recevoir M. le sous-préfet de Béziers? Ce repas
-m’a coûté plus de quinze francs de bel et bon argent.
-Jésus-Dieu! quand je pense à ces trois écus qui
-sont sortis de ma bourse et que je ne rattraperai
-plus...</p>
-
-<p>&mdash;Combale, intervint le vieux Simon avec une tristesse
-pénétrante, nous n’avons plus de femme, hélas! à
-la maison, mais notre pot y bout tout de même. Du
-reste, Simonnet, qui s’entend si bien à retourner la
-terre, s’entend également à fricoter les victuailles.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez! aujourd’hui, j’ai tué deux poulets de notre
-basse-cour, interjeta vivement le jeune homme, et,
-avant d’aller à la grave, je les ai portés chez notre voisine
-la fournière pour les faire rôtir.</p>
-
-<p>&mdash;Deux poulets! s’écria la Combale avec une sorte
-de saisissement, deux poulets! Ah! quel monde vous
-êtes, Seigneur du ciel! Vous mangez donc comme ça
-votre volaille, vous autres? Ces poulets, vous les auriez
-vendus trois francs au marché de Bédarieux.</p>
-
-<p>Et, se retournant vers son mari:</p>
-
-<p>&mdash;Combal, ce n’est pas chez nous, ce soir, qu’on
-fait liesse, c’est chez les Garidel. Moi, je n’ai qu’une
-soupe de <i>châtaignons</i> à te donner, et ce n’est pas une
-soupe de roi.</p>
-
-<p>&mdash;Ta femme a raison, mon ami, dit le vieux Garidel.
-Viens avec nous.</p>
-
-<p>Simonnet plus que jamais tenait les yeux attachés
-sur M. le maire.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! répliqua celui-ci d’un ton ferme. On
-soupe chez nous ce soir. Je l’ai dit et je ne m’en dédis<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span>
-point. Nous avons aussi une basse-cour, nous autres,
-où les ouailles sont en quantité.</p>
-
-<p>&mdash;Je te conseille de toucher à mes bêtes, toi! cria la
-Combale d’un ton menaçant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisque nos poulets sont au four, insinua
-Simonnet, je pourrais bien aller les chercher, avec d’autres
-choses que nous avons là-bas..... Que pensez-vous
-de mon idée, Combale? Je porterais aussi quelques bouteilles
-de notre vin...</p>
-
-<p>&mdash;Je pense, répondit la vieille, apaisée, que je n’ai
-rien à la maison pour vous recevoir tous, et que, si tu
-trouves des provisions, toi...</p>
-
-<p>Avant qu’elle eût fini de parler, encore que la corbeille
-lui pesât lourdement sur la tête, Simonnet était
-parti comme un trait.</p>
-
-<p>Nous défilâmes à travers les rocailles qui, aux environs
-des Aires, dominent le ruisseau.</p>
-
-<p>La Combale, peu satisfaite dans le fond, ne cessait de
-marmotter entre ses dents:</p>
-
-<p>&mdash;Mais si ces Garidel ouvrent leur sac si largement
-devant leurs bouches et les bouches étrangères,
-le sac verra bientôt la dernière miette passer par-dessus
-les bords. Que restera-t-il alors? la toile, c’est-à-dire
-rien, absolument rien... Ah! malheur à ceux qui, dans
-leur jeunesse, s’oublient à manger le pain tendre; dans
-les vieux ans, il faudra mordre au pain dur, et on ne
-pourra pas, parce que nos dents tombent avant que
-nous soyons tombés... Le proverbe le dit d’ailleurs:&mdash;«<i>Après
-blanc pain, pain bis ou faim</i>...» Miséricorde! et
-Liette irait faire ménage avec ces gens prodigues, qui<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span>
-ne savent pas qu’un sou est un sou, et qu’un écu,
-quand nous avons le bonheur de le posséder, nous devons,
-pour qu’il ne nous échappe, l’enfermer sous
-trente-six clefs. L’argent, ça roule si vite! c’est tout
-rond..... Enfin, on mangera leurs poulets, puisque
-aussi bien ils sont morts à cette heure et rôtis; on boira
-leur vin, puisque le voilà sorti de la cave; mais pour
-ma fille...</p>
-
-<p>Liette parut sur le perron.</p>
-
-<p>&mdash;Tout le linge est aux armoires, mère, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que je recompte les pièces, moi! répondit
-la vieille, gravissant les degrés.</p>
-
-<p>Simon Garidel faisait encore des façons. M. Combal
-lui prit le bras, et ils montèrent à leur tour.</p>
-
-<p class="p2">Personne ne s’étant occupé de moi, je demeurai seul
-au bas du perron, l’esprit perplexe, l’âme troublée.
-Tout à coup la porte de la maison se ferma. Évidemment
-on ne me voulait pas, on me renvoyait. Je m’assis
-sur la dernière marche, autant affligé de l’oubli où
-l’on me laissait, qu’effrayé de la nuit qui s’épaississait
-à vue d’œil. Déjà je ne distinguais plus les massifs touffus
-de noisetiers qui, semblables à un courant de verdure,
-dégringolent du haut de la montagne, accompagnant
-le ruisseau de Lavernière à travers ses paresseux
-méandres, bondissant avec lui en cascade de feuillages
-aux endroits où l’eau se précipite de la cime des rochers,
-puis le suivant en droite ligne sur une arène paisible
-jusqu’à la rivière d’Orb.</p>
-
-<p>Que devenir au milieu de ces ténèbres? Aurais-je le<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span>
-courage de remonter vers Saint-Michel, à travers les
-châtaigneraies désertes et noires? Découvrirais-je seulement
-le sentier que je devais suivre, perdu dans
-cette obscurité, dans cette horreur? Ma foi, j’essaierais
-de frapper à la porte des Combal, ainsi que je l’avais
-fait le matin.</p>
-
-<p>La peur me poussant comme une main invisible
-cachée dans les ténèbres, je montai et posai un doigt
-tremblant sur le loquet.</p>
-
-<p>En ce moment, la voix de Baptiste emplit de ses
-éclats bruyants, prolongés, la solitude où je sentais mon
-âme, mon cœur, tout mon être physique et moral se
-dissoudre en quelque sorte et s’anéantir. Qui sait? peut-être
-Barnabé venait-il d’entrer dans l’écurie.</p>
-
-<p>Je bondis vers la porte à claire-voie.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<p class="pch">Ma fureur quand Liette m’embrasse, croyant embrasser
-Simonnet.</p>
-
-
-<p>N’y voyant goutte, c’est à tâtons que je dus me diriger
-vers Baptiste. Quant à lui, il poursuivait sa chanson
-aux notes larges, aux roulades saccadées.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es donc bien content, toi? lui dis-je, le saisissant
-aux naseaux pour lui rabattre le caquet.</p>
-
-<p>Il se tut, et sa langue moelleuse et douce me lécha
-délicatement les mains.</p>
-
-<p>Je n’étais plus autant effrayé: Baptiste me touchait,
-puis j’entendais les ruminements lents et cadencés des
-mulets de M. Combal.</p>
-
-<p>«Au fait, pensai-je, si personne ne songe à venir me
-chercher dans cette écurie, pourquoi ne me résignerais-je
-pas à y coucher sur une botte d’esparcette, en quelque
-coin isolé? Les pâtres ne dorment-ils pas dans les
-étables, au milieu de leur bétail?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span></p>
-
-<p>En faisant ces réflexions pleines de cet effarement
-que l’isolement et la nuit provoquent chez tous les êtres
-faibles, en particulier chez les enfants, j’avais dénoué
-la longe de cuir qui retenait Baptiste à la mangeoire et
-l’avais conduit jusqu’à la porte de l’écurie, contre la
-claire-voie grande ouverte. Pourquoi avais-je délié
-ma bête? Je n’en savais rien. Je menai l’âne près
-du perron des Combal, et là je l’enfourchai sans plus
-ample délibération.</p>
-
-<p>Allais-je partir au galop? Point. Je demeurai vissé
-sur ma monture, immobile, prenant un plaisir aussi
-véritable qu’il me serait difficile de l’expliquer à sentir
-Baptiste entre mes jambes, à l’entendre renâcler de
-temps à autre, à le voir, à lui caresser l’encolure de
-mes deux mains. Je n’étais plus seul!</p>
-
-<p>Brusquement, les choses obscurcies reparurent à
-mes yeux, sous une lumière dont les ondes grises et
-blanches descendaient de Saint-Michel. J’attendis tout
-haletant. La lune se levait du côté de l’ermitage, derrière
-les masses monstrueuses des châtaigniers; je distinguai,
-à travers les rameaux que ses rayons timides
-pénétraient doucement, d’abord ses yeux, puis son nez,
-puis sa bouche, enfin toute sa large face ronde splendidement
-épanouie.</p>
-
-<p>Au même instant, les noisetiers de Lavernière,
-morts, ensevelis, ressuscitèrent, et, par intervalles,
-l’eau du ruisseau se montra luisante et polie comme
-un miroir.</p>
-
-<p>«Nous trouverions bien notre route à présent!»</p>
-
-<p>Et mes talons frisaient déjà le poil profond de Baptiste,<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span>
-prêts à s’y enfoncer, quand la porte des Combal
-s’ouvrit tout en haut du perron.</p>
-
-<p>Liette parut.</p>
-
-<p>&mdash;Que fais-tu là sur ta bête? me demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Je pars pour Saint-Michel... J’attendais la lune
-pour y voir.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, tu ne soupes pas avec nous?</p>
-
-<p>&mdash;On ne me l’a pas dit.</p>
-
-<p>&mdash;Je te le dis, alors.</p>
-
-<p>Elle me retira les rênes, que j’avais ramenées au moment
-de lancer Baptiste.</p>
-
-<p>&mdash;Descends, descends! me répéta-t-elle.</p>
-
-<p>Je sautai sur le sol.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, lui dis-je, à toi, tout t’est égal, maintenant
-que tu es sûre d’épouser ton Simonnet. Mais pour moi,
-c’est différent... Si Barnabé m’attend là-haut?...</p>
-
-<p>&mdash;Il t’attendra, pardi, le Frère! fit-elle, montrant
-l’étable à Baptiste, qui s’y précipita tout joyeux.</p>
-
-<p>Négligeant la porte à claire-voie, la jeune fille ferma
-la porte pleine de l’écurie.</p>
-
-<p>&mdash;A propos... me souffla-t-elle, se penchant vers moi
-au point que ses cheveux toujours au vent me dansèrent
-sur le front.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
-
-<p>&mdash;A propos... reprit-elle d’une voix si faible que,
-par un mouvement instinctif, renversant ma tête, je
-collai presque mon oreille contre ses lèvres.</p>
-
-<p>Encore une fois, elle n’osa pas.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, parleras-tu?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p>
-
-<p>Nos poitrines étaient si rapprochées l’une de l’autre,
-que j’entendais son cœur battre distinctement. C’était
-comme le tic-tac de la pendule de mon oncle, seulement
-le balancier de Liette marchait plus vite.</p>
-
-<p>Elle me passa son bras droit sur les épaules par un
-geste caressant, familier, et je la suivis dans le chemin
-étroit qui va en pente vers le ruisseau. Où me conduisait-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Je compte bien que tu ne me mènes pas à la grave
-à cette heure? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, où?</p>
-
-<p>&mdash;Tu étais là, toi, lorsque Simonnet et son père ont
-parlé à mes parents?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien! Je n’ai pas perdu une parole.</p>
-
-<p>&mdash;Et que leur ont-ils raconté?</p>
-
-<p>&mdash;Simonnet demande que tu deviennes sa femme,
-et Garidel, tout en se faisant tirer un peu l’oreille, a fini
-par appuyer son raisonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je les aime bien tous les deux!</p>
-
-<p>&mdash;Simonnet d’abord?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Simonnet d’abord... répondit-elle avec simplicité...
-Et les miens, qu’ont-ils dit?</p>
-
-<p>&mdash;Pour ta mère, elle ne veut rien te donner, et ton
-mariage ne lui agrée en aucune façon. Mais ton père
-a manqué se fâcher, et il t’accordera Simonnet.</p>
-
-<p>Le bras droit de Liette eut une crispation; sans que
-j’y fusse pour rien, mes joues allèrent droit à la portée
-de ses lèvres. Elle me baisa.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père est bon comme le bon Dieu du ciel!<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span>
-murmura-t-elle avec un enthousiasme qui la faisait
-vibrer tout entière. C’est lui sans doute qui a invité
-les Garidel à souper chez nous?</p>
-
-<p>&mdash;Assurément il ne faut pas accuser la Combale de
-cette bonne action: elle est bien trop avare!</p>
-
-<p>&mdash;Et Simonnet est allé chercher des poulets?</p>
-
-<p>&mdash;Votre soupe de <i>châtaignons</i> aurait-elle suffi
-à tout le monde? Pour moi, je ne l’aime pas, la soupe
-de <i>châtaignons</i>, je t’en préviens.</p>
-
-<p>Elle se pencha pour couper une fleur d’ajonc. Elle
-me la donna d’un air distrait.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu que je fasse de cela? lui dis-je
-étonné.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai! murmura-t-elle en me la reprenant
-et la lançant dans le ruisseau.</p>
-
-<p>Puis elle ajouta négligemment:</p>
-
-<p>&mdash;Parfois, il me semble, me promenant avec toi,
-que je me promène avec Simonnet, et que tu es Simonnet.</p>
-
-<p>&mdash;Tu te trompes: je suis le neveu de M. le curé!
-m’écriai-je, humilié qu’on pût me confondre avec un
-paysan.</p>
-
-<p>&mdash;Simonnet est grand et tu es petit; Simonnet est
-fort et tu es faible; Simonnet m’aime, et toi... tu ne
-sais pas ce que c’est.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, ma foi, si t’aimer devait me faire
-mettre en colère contre mes parents! répliquai-je d’un
-accent naïf et convaincu.</p>
-
-<p>&mdash;Simonnet s’est donc mis en colère contre son
-père?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! je t’en réponds. Il lui a corné aux oreilles
-qu’à tout prix il voulait être ton homme, qu’il ne lui
-demanderait pas miette de son bien pour se marier,
-qu’il travaillerait pour nourrir ses enfants...</p>
-
-<p>&mdash;Ses enfants?</p>
-
-<p>&mdash;Les enfants qu’on a quand on est marié, parbleu!</p>
-
-<p>Liette, qui me retenait toujours aux épaules, me
-ramena à elle et m’embrassa de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! lui dis-je, fâché et me dégageant, tu me
-prends donc encore pour Simonnet?</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu? ce baiser m’est venu aux lèvres:
-il me fallait bien le donner à quelqu’un... J’eusse mieux
-aimé le garder pour Simonnet, mais je n’oserai jamais
-avec lui ce que j’ose avec toi...</p>
-
-<p>&mdash;Il t’aime pourtant, ce garçon, tandis que tu ne
-m’es de rien, à moi.</p>
-
-<p>&mdash;C’est peut-être pour cela que je n’ose pas... Puis,
-si quelqu’un nous voyait!...</p>
-
-<p>Je la regardai, ébahi; mais il me fut impossible
-d’apercevoir son visage, tant elle tenait la tête inclinée
-sur sa poitrine.</p>
-
-<p class="p2">La lune, dégagée des branchages des arbres, en pleine
-marche dans un ciel sans nuage criblé d’étoiles petites
-et pointues, répandait sur les campagnes tranquilles
-sa lumière égale et douce. Non-seulement les noisetiers,
-un moment engouffrés dans les ténèbres, avaient repris
-forme et couleur, mais aussi les saules et les osiers. On
-entrevoyait au bord de l’eau jusqu’à des touffes de germandrées,
-puis, parmi les fentes des roches, des rameaux<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span>
-vivaces de bruyères pourpres. L’air, d’une
-limpidité extrême, nous découvrait les maisonnettes
-du village, éparpillées çà et là capricieusement. Nous
-les eussions comptées une à une, s’il nous en eût pris
-fantaisie.</p>
-
-<p>Cependant nous marchions toujours, Liette, que
-j’avais connue enjouée, folâtre, pour la première fois
-de sa vie méditative et grave; moi, fidèle à mon caractère
-expansif en dépit d’une sorte de mélancolie
-native, parlant beaucoup et me démenant davantage,
-maintenant que j’avais reconquis la liberté complète
-de mes jambes et de mes bras.</p>
-
-<p>Enfin nous nous arrêtâmes. Nous étions sur la place
-du village. Préoccupé du gîte que je pourrais choisir,
-si je venais à me brouiller avec le Frère, je jetai les
-yeux sur la maison de M. Anselme Benoît. Les volets
-verts en étaient hermétiquement clos. Le médecin,
-selon son habitude, galantisait à la ronde.</p>
-
-<p>Mon regard s’égara dans la large rue qui aboutit à
-l’église. L’église était ouverte. Quelques paysans, quelques
-paysannes y entraient pour réciter leur prière du
-soir.</p>
-
-<p>«Comment, on priait, quand mon oncle n’était
-plus là dans sa grande stalle de noyer!»</p>
-
-<p>Je vis, s’appuyant à la haute muraille de l’église,
-notre pauvre demeure lézardée, la cure, d’où tout le
-monde s’était enfui. Mon Dieu! que la maison de mon
-oncle me parut triste! J’en détournai vivement les
-yeux et me suspendis au bras de Liette, craignant de
-défaillir encore une fois et de tomber.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu’as-tu? me demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous rentrions chez toi?</p>
-
-<p>Elle leva la main et me désigna le four communal,
-qui occupe le milieu de la place des Aires.</p>
-
-<p>&mdash;Entres-y, me dit-elle, et informe-toi si les poulets
-rôtissent.</p>
-
-<p>Quelqu’un avait entendu la voix de la jeune fille,
-car, incontinent qu’elle eut parlé, un homme parut à
-la porte du four. Cet homme ne fit qu’un bond et se
-trouva auprès de nous. C’était Simonnet.</p>
-
-<p>&mdash;Une minute tant seulement, dit-il, et tout est
-prêt.</p>
-
-<p>Puis, saisissant Liette de sa main droite et moi de sa
-main gauche:</p>
-
-<p>&mdash;Venez, venez!</p>
-
-<p>Il nous entraîna.</p>
-
-<p>Simonnet tira à lui la lourde porte de granit qui clôt
-le four. Quatre poulets, saupoudrés de mie de pain,
-crépitaient en deux grands plats de faïence. Le ton
-de leur peau, d’un jaune d’or, annonçait que la
-cuisson de ces bêtes allait arriver à point.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? interrogea le jeune homme, nous regardant
-d’un air satisfait.</p>
-
-<p>&mdash;C’est trop, cela, répondit Liette.</p>
-
-<p>Simonnet referma le four.</p>
-
-<p>&mdash;Il fait bien chaud ici, fit-il, nous ressaisissant
-une main à l’un et à l’autre. Sortons.</p>
-
-<p class="p2">Le four communal des Aires est une vaste rotonde
-décrépite, ruinée. D’énormes verrues de mousse<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span>
-verte parsèment les vieilles murailles, et plus d’une giroflée
-a pris racine dans les crevasses où le vent a pu
-déposer un peu de terre dans le courant des années.
-Un perron, large assise de pierre à peine équarrie sur
-lequel on hissa en retrait ce monument rustique, troué
-çà et là comme le sarrau usé d’un paysan, fait saillie
-tout autour du four communal, et offre un siége naturel
-aux commères, qui y passent de longues heures à
-dégourdir leurs langues, tandis que cuisent les fougasses
-et le pain. De là partent les médisances, les disputes,
-les haines, tout ce qui agite, trouble, passionne
-le village, le fait rire ou le fait pleurer.</p>
-
-<p>Simonnet nous montra ce large perron lustré par
-les jupons rudes des paysannes et brillant sous la lune
-comme une glace. Nous nous assîmes tous les trois,
-lui occupant la place du milieu.</p>
-
-<p>Tout à coup, le jeune paysan lâcha ma main, mais
-continua à retenir celle de Liette. Je remarquai même
-que, renflant ses dix doigts, il gardait la mignonne
-menotte de la jeune fille avec la même attention, la
-même délicatesse du toucher, les mêmes précautions
-minutieuses que s’il eût tenu prisonnier un chardonneret
-ou un rossignol.</p>
-
-<p>Quant à Liette, elle ne bougeait, ne soufflait mot,
-se laissant faire, prenant plaisir à ce jeu où je ne comprenais
-rien. Du reste, leur attitude à tous deux était
-des plus singulière et provoquait chez moi le plus parfait
-étonnement.</p>
-
-<p>J’avais cru qu’en nous attirant si vite au dehors, Simonnet
-avait quelque chose d’intéressant, de curieux<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span>
-à nous raconter, une histoire comme Barnabé en savait
-par centaines; et voilà que, silencieux autant que
-Liette, il demeurait bec cousu, mangeant la jeune fille
-de ses deux grands yeux affamés, et capable seulement
-de frapper en cadence la pierre du perron avec les talons
-de ses souliers. A la fin des fins, je m’ennuyais
-horriblement, moi, à les contempler, et je me
-levai.</p>
-
-<p>&mdash;Où t’en vas-tu? me demanda Liette.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! crois-tu que je m’amuse beaucoup avec
-vous? Vous êtes là muets comme des truites de l’Orb,
-et vous passez tout le temps à vous regarder à l’égal
-de gens qui ne se seraient jamais rencontrés.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, pétiot, quand on doit se marier, il faut
-bien se regarder, dit Simonnet.</p>
-
-<p>&mdash;Se regarder!... Et pourquoi?</p>
-
-<p>Il hésita.</p>
-
-<p>&mdash;Pour se voir, répondit-il... Moi, bien que je connaisse
-Liette, il me semble que je la vois pour la première
-fois de la vie. Elle est toute nouvelle pour moi.
-Quels jolis yeux elle a! quel front et quelles joues,
-plus blancs et plus roses que la fleur de nos amandiers!
-quelle bouche, plus rouge qu’une fraise mûre
-sous bois! quels cheveux!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour les cheveux, interrompis-je, n’en parlons
-pas; Liette ferait mieux de les peigner souvent et
-d’y mettre de la pommade, que de les laisser ainsi
-flotter sur son visage. Regarde-la donc, Simonnet, elle
-est tout éborgnée, les mèches lui retombent jusque par-dessous
-le menton.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span></p>
-
-<p>La jeune fille, en effet, se sentant rougir aux compliments
-enthousiastes du jeune homme, avait fait un
-simple mouvement de tête, et sa chevelure indomptée,
-se dénouant, s’était abattue comme un voile sur ses
-traits.</p>
-
-<p>Simonnet leva une main tremblante. Il voulait écarter
-le nuage vaporeux qui lui cachait Liette. Celle-ci
-ne résista pas; je crois même que, pour faciliter l’amoureuse
-envie, elle se pencha vers lui légèrement.</p>
-
-<p>&mdash;Et si vous vous embrassiez? leur dis-je, devinant
-à je ne sais quel mouvement obscur de mon cœur que
-j’allais leur faire plaisir.</p>
-
-<p>Le jeune paysan robuste la souleva dans ses bras
-comme une plume. Incontinent deux baisers sonores
-réveillèrent les échos du four.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, m’écriai-je, et les poulets?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! dit Simonnet.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! répéta Liette.</p>
-
-<p>Il était juste temps d’accourir pour retirer les bêtes,
-car du jaune doré elles étaient en train de passer au jaune
-noir. On atteignit, sur une haute étagère, la large pelle
-à désenfourner et on ramena les poulets vivement.</p>
-
-<p class="p2">Nous nous arrêtâmes quelques secondes dans la
-maison des Garidel, afin d’y prendre les dix litres de
-vin que Simonnet, très-soucieux de plaire à la Combale,
-avait préparés d’avance pour notre souper; puis
-nous remontâmes les marges gazonnées du ruisseau.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">X</h2>
-
-<p class="pch">Vive le vin des accordailles!</p>
-
-<p>La soupe de châtaignes sèches, de <i>châtaignons</i>, est,
-aux Cévennes, le plat de résistance de la plupart des
-ménages rustiques. Ça coûte si peu, et c’est si commode
-à préparer! Deux ou quatre poignées de châtaignes au
-fond d’un vase, de l’eau par-dessus, puis vous laissez
-bouillir trois heures environ. Au bout de ce temps,
-vous obtenez un bouillon roussâtre de couleur, légèrement
-gluant et très sucré. Chez les paysans aisés,
-il n’est pas rare que, sur les tranches de pain destinées
-à recevoir cette rosée bienfaisante, on répande
-une jatte de lait, le lait se mariant très-agréablement
-pour le goût avec l’eau des <i>châtaignons</i>. Mais ces
-hautes fantaisies culinaires demeurent absolument
-inconnues du pauvre, qui boit son bouillon tel que sa
-marmite le lui verse et ne s’en porte pas plus mal.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span></p>
-
-<p>Quand nous entrâmes dans la cuisine, les bras chargés
-de victuailles, tout le monde était assis autour de
-la table, en train de dépêcher la soupe traditionnelle,
-où du reste la Combale n’avait pas laissé tomber la
-moindre goutte de lait.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous oserez, s’écria cette femme hargneuse,
-avisant les poulets aux mains de Simonnet, et vous
-oserez manger cela, un vendredi, chez moi?</p>
-
-<p>&mdash;Réfléchissez, Combale, qu’une soupe de <i>châtaignons</i>
-c’est bien maigre aussi, hasarda le vieux Garidel.</p>
-
-<p>&mdash;Mais personne ne vous a forcés à venir la manger,
-cette soupe de <i>châtaignons</i>. Laissez-la, si elle ne
-vous plaît point. Dieu m’assiste! il vous faut des
-volailles rôties, à vous autres, les Garidel, qui n’avez su
-faire qu’une chose en ce monde: enseigner à vos terres
-le chemin de votre estomac. Jésus-Maria! voilà la première
-fois de mes jours que cela arrive de voir une
-liesse chez moi un vendredi. Mais je n’en serai pas de
-votre liesse, et aussi bien je finirai ma soupe loin de
-toutes vos viandes, sur le perron du foyer.</p>
-
-<p>Elle enleva son assiette à demi-pleine par un geste
-de fureur et s’éloigna incontinent.</p>
-
-<p>Cependant M. Combal, qui ne s’était pas ému outre
-mesure de la retraite de sa femme, avait saisi plats et
-bouteilles, et, aidé des lessiveuses, très empressées à de
-si appétissantes besognes, installait le tout sur une
-nappe blanche.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure! dit-il, voilà qui fait meilleure
-mine sous la lampe que les raves et les <i>châtaignons</i>.</p>
-
-<p>Et, montrant à Simonnet une chaise vide près de lui:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ta place, mon garçon.</p>
-
-<p>&mdash;La tienne ici, Liette! s’écria Simon Garidel, indiquant
-un siége à ses côtés.</p>
-
-<p>Au moment où Juliette, un peu confuse des politesses
-du père de Simonnet, allait à son tour s’asseoir
-à la table, très abondamment pourvue désormais, elle
-se sentit saisie par des mains inconnues et fut secouée
-si rudement qu’elle faillit en être renversée. Elle se
-retourna. Sa mère se tenait devant elle, cheveux hérissés,
-griffes tendues.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? murmura la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! tu crois donc, innocente, s’écria cette
-harpie cévenole, tu crois donc que je m’en vas te laisser
-manger de ces poulets rôtis, moi? Nous sommes chrétiens,
-nous autres, si les Garidel ne le savent point, et je
-n’ai aucunement envie de perdre ma place au ciel pour
-réjouir ta gourmandise. Les parents répondent devant
-Dieu des péchés de leurs enfants, ma fille, lorsque,
-ayant moyen de le faire, ils ne les ont pas empêchés.
-Hardi! viens près de moi: je t’ai gardé ta part de soupe
-et ta part de <i>châtaignons</i>.</p>
-
-<p>Juliette, abasourdie par cette algarade, suivit sa mère
-sans répliquer; mais elle n’avait pas encore atteint le
-perron du foyer, où la vieille, mâchonnant des mots inintelligibles,
-venait de s’accroupir de nouveau, quand
-M. Combal, que le vieux Garidel avait regardé d’une
-façon significative, rejeta brusquement sa chaise et se
-mit debout. A ce mouvement d’énergie tout à fait inattendu,
-la Combale, flairant une lutte, se redressa elle
-aussi sur ses ergots.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mon homme, quelle mouche t’a donc
-piqué? demanda-t-elle d’un ton rogue.</p>
-
-<p>M. le maire ne lui répondit pas, ne la regarda même
-pas; il marcha droit à Liette, lui prit doucement une
-main et la reconduisit à sa place première.</p>
-
-<p>&mdash;Reste là, lui dit-il, je le veux!</p>
-
-<p>&mdash;Je le veux! je le veux! ricana la Combale. Tu es
-donc le maître, ici?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c’est toi qui portas les terres, le bétail, cette
-maison où je suis née?...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne parle ni des terres, ni du bétail, ni de ta
-maison, je parle de ma fille.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Liette n’est pas à moi, à moi qui la portai,
-à moi qui la nourris de mon lait comme une chèvre
-fait son cabri... Miséricorde du Seigneur! suis-je assez
-malheureuse...</p>
-
-<p>Elle leva ses bras maigres comme des osiers secs et se
-les croisa désespérément sur la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! poursuivit-elle, arrêtant sur son mari des
-yeux où une sorte d’attendrissement le disputait à
-son indomptable courroux, ah! ce n’est pas dans les
-temps anciens que tu m’eusses jeté à la face tant de
-méchantes paroles. Jadis, mon homme, tu étais doux
-à l’égal d’un agneau, et tout marchait à satisfaction:
-le bien, les bêtes et l’enfant. A présent, la roue de la
-lune a fait un tour, et les terres attendent souvent la
-pioche, les mulets le coup d’étrille, et Liette les soufflets
-qu’elle a mérités. La malédiction est entrée chez nous,
-depuis que le Frère de Saint-Michel s’est mis à fréquenter<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span>
-notre seuil. Il fut une époque, tu t’en souviens,
-où Barnabé montrait son nez deux ou trois fois par an,
-pour ses quêtes; maintenant, il ne décesse de monter
-notre perron. Pourvu qu’un de ces soirs, il ne lui
-prenne pas fantaisie de nous amener son compagnon
-Braguibus! Ce matin, vers les quatre heures, à la fine
-pointe de l’aube, n’ai-je pas entendu le fifre de ce mendiant
-aux alentours de ma maison! Mais qu’il vienne,
-cet emboiseur de filles, qu’il vienne, ce sorcier, car il
-fait tous les métiers du Démon ensemble, qu’il vienne
-enfin, ce guenilleux; ce n’est pas ma langue qui le recevra,
-mais il entendra sur son échine parler les nœuds
-de mon bâton...</p>
-
-<p>Ce dernier mot tombait à peine des lèvres de la vieille,
-que la chanson de Barnabé, fort gentiment détaillée
-par le fifre de Braguibus, éclata dans l’air calme de la
-nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c’est joli! s’exclamèrent ensemble les deux
-lessiveuses, pensant sans doute aux aubades de leur
-jeunesse.</p>
-
-<p>Simonnet avait dressé l’oreille, et, tout en écoutant,
-dévorait Liette des yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l’entendez! vous l’entendez! Le voilà derechef,
-ce pouilleux de musicien! s’écria la Combale.</p>
-
-<p>Elle s’arma, en effet, de son bâton, et, du mieux
-qu’elle put, se hâta vers la porte, qu’elle ouvrit toute
-grande d’un vigoureux tour de main.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, les amis, bonsoir! dit une voix forte
-qui me fit tressaillir.</p>
-
-<p>Je regardai et vis, se détachant sur le fond du ciel,<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span>
-clair et transparent comme l’agathe, la silhouette robuste
-de Barnabé. Derrière lui, cheminait dans
-l’ombre, timide et honteux, Jean Maniglier, les doigts
-encore aux trous de son instrument.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Combale, continua Barnabé prenant les
-mains rigides de la vieille et les secouant, merci. Et
-puis on dira que vous n’êtes pas bonne, vous qui vous
-donnez la peine d’ouvrir votre porte au pauvre Frère
-de Saint-Michel, auparavant qu’il ait frappé. Nous
-étions là, Braguibus et moi, indécis, nous demandant
-s’il était de convenance d’entrer chez vous, quand nous
-entendions distinctement le bruit des verres, des fourchettes
-et des couteaux. Déranger les gens qui soupent,
-ce n’est pas honnête, et je suis pour les honnêtetés.
-Tout de même j’aurais soulevé votre cadole. Cependant,
-j’aime mieux que ce soit vous qui l’ayez fait
-sauter, car cela veut dire que l’on nous invite.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, vous inviter, moi!</p>
-
-<p>Elle leva son bâton; l’ermite le lui saisit en riant;
-puis, se penchant à son oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Combale, lui soupira-t-il doucement et avec une
-gravité singulière, battez-moi si vous le pouvez, mais
-avant de molester Braguibus, pensez à vos châtaigneraies,
-à vos vignes, pensez à vos chèvres, à vos mulets,
-pensez aux vôtres et à vous-même. Vous ne savez donc
-pas que cet homme maigre comme un pic jette des
-sorts, qu’il appartient plus à l’autre monde qu’à celui-ci,
-et qu’il n’aurait qu’à souffler sur votre maison pour
-y porter toutes les désolations de la ruine et de la
-mort?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span></p>
-
-<p>La vieille paysanne demeura pétrifiée sur place.</p>
-
-<p>Barnabé, débarrassé du plus gros obstacle, alla vers
-la table, salua M. Combal, qui parut enchanté de le
-voir, appliqua une tape amicale sur le dos à Simonnet,
-caressa du bout de ses doigts carrés la joue pâlie de
-Liette, glissa deux mots au vieux Garidel, puis, avec
-une aisance parfaite, ayant décroché lestement deux
-assiettes du vaissellier, il les posa à la place que la
-Combale avait désertée.</p>
-
-<p>&mdash;Serrez les coudes! dit-il aux lessiveuses, qui se
-collèrent l’une contre l’autre... A la pitance, Braguibus!
-ajouta-t-il.</p>
-
-<p>Personne ne s’y opposant, ils s’installèrent à la table.</p>
-
-<p class="p2">&mdash;Voici ce que c’est, poursuivit le Frère entre deux
-bouchées, car il s’était empressé de se servir et de
-couler quelques os dans l’assiette de Maniglier, nous
-arrivons tout d’une haleine de Cavimont. Il fallait
-bien remettre en état ce pauvre ermitage dépouillé,
-ainsi que l’église de Notre-Dame et la petite chapelle
-de Sainte-Anne-la-Marieuse. Quelle trotte à travers des
-chemins d’enfer! C’est Braguibus qui pilait du poivre!
-Heureusement qu’on a des amis aux Aires et qu’ils
-s’entendent à dresser une table sur pieds! Savez-vous
-qu’il fait meilleur ici que là-haut, où ce coquin de Venceslas
-Labinowski ne laissa ni coq, ni gâline, ni le moindre
-morceau de jambon à se mettre sous la dent...</p>
-
-<p>Et, tout à coup, montrant à M. Combal une bouteille
-vide:</p>
-
-<p>&mdash;A propos, notre maire, puisque cette fiole a rendu<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span>
-l’âme, si on en débouchait une autre? Moi, je bois à
-verre pleurant.</p>
-
-<p>Simonnet, qui croyait avoir intérêt à complaire à
-l’ermite, lui versa une pleine rasade.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà un poignet solide et un bon cœur! s’écria
-Barnabé, se léchant les moustaches. Je pense
-qu’à la fin des fins les affaires sont conclues, et que
-ces poulets sonnent la fête de la noce. Soyez tranquilles,
-quand le jour précis sera venu, je n’aurai
-pas besoin qu’on me fasse signe; j’arriverai, et de
-bonne heure. Un Frère, d’abord, c’est magnifique
-dans un mariage, car ça apporte la bénédiction du
-ciel... Oh! puis moi, depuis tant et tant, je suis pour
-que ces jeunesses se marient. Il y a bien des semaines
-que je me demande, soir et matin, en récitant ma
-prière:&mdash;«<i>Quel garçon Juliette Combal pourrait-elle
-bien épouser?</i>» et toujours saint Michel, ami des
-gens courageux, ou saint Jacques, patron des ermites,
-ou saint François, notre fondateur, m’a répondu:&mdash;«<i>Pardi!
-Simonnet Garidel</i>.» Tout à l’heure, avec
-Braguibus, pour apprendre des nouvelles, nous sommes
-allés rôder du côté du four communal. Quelle
-odeur de volailles rôties! Comme des chiens de chasse,
-nous avons suivi cette piste, et, en touchant à votre
-perron, nous nous sommes dit:&mdash;«<i>Allons, tout
-va bien</i>.»</p>
-
-<p>Il se retourna, cherchant la Combale des yeux. La
-vieille, assise sur une escabelle de bois, en un coin
-obscur de la vaste pièce, soutint le regard du Frère
-hardiment.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;N’est-il pas vrai, l’ancienne, que tout est fini? lui
-demanda Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Il s’en manque un brin, marmotta-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! brave Combale, ayant à bailler mari à
-votre fille, je comprends que vous vous montriez difficile:
-sans compter qu’après votre mort la petite aura
-plus d’argent qu’elle n’est grosse, elle tient de votre
-côté et vous a des yeux, une mine de pomme fraîche
-qui font plaisir. Mais nonobstant cela, où trouverez-vous
-un gendre de meilleure qualité que Simonnet?
-Est-il, en toutes les Cévennes, un garçon s’entendant
-mieux à la terre, plus esprité pour la gouverne des
-bestiaux? Et puis avez-vous ouï dire qu’il fréquentât
-les cabarets? Jamais on ne le vit dans les cafés, à Bédarieux,
-les jours de foire ou de marché. Quant aux cotillons,
-il ne ressemble pas à M. Anselme Benoît; il n’en
-eut qu’un en tête toute sa vie, et celui-là vous touche
-de près. Il se complaît tant seulement à une chose, ce
-fillot: à la besogne des étables ou à celle des champs.
-Aussi, allez donc voir un peu si le joli bien qui reste
-encore aux Garidel, malgré leurs malheurs, est peigné;
-il est lisse et luisant comme le miroir de mon bourdon.
-Et vous refuseriez votre fille à cet enfant plein de
-vaillance pour vous servir! et vous voudriez qu’il mourût
-de chagrin, car il mourra si...</p>
-
-<p>Liette, qui ne mangeait plus depuis un instant, ne
-sachant désormais comment surmonter sa honte, son
-embarras, se leva vivement et se sauva vers le fond de
-la cuisine. Par un mouvement de nature où éclatait
-une grâce pudique ineffable, arrivée près de l’escabelle,<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span>
-elle ouvrit ses deux bras et se précipita dans le sein de
-sa mère.</p>
-
-<p>La Combale reçut un coup. Elle se secoua, croyant
-peut-être échapper ainsi à l’émotion qui l’envahissait
-tout entière. Quelque chose s’écroulait en elle: l’avarice
-sans doute, et elle essayait de lutter.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? eh bien? balbutia-t-elle, effarée.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, ma mère! répéta Liette, dont un flot
-de larmes étouffait la voix.</p>
-
-<p>Toutes deux, silencieuses, se tenaient embrassées, et
-le murmure d’un baiser vola légèrement.</p>
-
-<p>M. Combal était pâle, les membres lui tremblaient.
-Il alla lui aussi vers l’escabelle. Une fois devant sa
-femme et sa fille, il ne trouva pas un mot, ne put
-que les regarder.</p>
-
-<p>Ne sachant quelle attitude adopter en face de cette
-scène aussi poignante qu’inattendue, à notre tour nous
-quittâmes tous la table et rejoignîmes M. le maire.</p>
-
-<p>La Combale releva la tête. Sa face ridée, desséchée,
-hâve, était luisante de pleurs. Sous cette rosée maternelle,
-les traits si durs de cette paysanne obstinée avaient
-pris une expression d’incroyable douceur. Elle me
-parut refaite, rajeunie.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Liette, allons, mon enfant, du courage!
-murmura-t-elle d’une voix affectueuse que personne ne
-lui connaissait... Ne te désole pas ainsi, reprit-elle; va,
-Simonnet est un garçon que je ne déteste point.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je l’aime! balbutia la jeune fille entre deux
-sanglots.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne te le refuse nullement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span></p>
-
-<p>Comme elle avait été atteinte aux entrailles, elle articula
-ces paroles généreuses:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! un peu plus de bien, un peu moins,
-cela ne fait pas le bonheur.</p>
-
-<p>Et, après un silence, elle conclut par ce glas qui la
-dédommageait peut-être de tant de capitulations:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai beau être riche, fillette, il me faudra tout de
-même mourir un jour.</p>
-
-<p>M. le maire les ayant attirées toutes deux, nous reparûmes
-autour de la table.</p>
-
-<p>Le père Garidel était à ce point bouleversé qu’il ne
-savait trouver sa chaise. Quant à Simonnet, je fus
-obligé de le guider: la tête perdue, il s’en allait vers la
-porte en chancelant.</p>
-
-<p class="p2">Cependant Barnabé, incapable de comprendre, par
-conséquent de partager ces émotions délicieuses, regrettait
-la gaieté qui avait signalé le commencement
-du repas. Espérant qu’un peu de musique divertirait
-agréablement les esprits, il interpella Braguibus:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, toi, lui dit-il, depuis ton entrée ici, tu
-restes sérieux comme un pape. Si tu nous faisais entendre
-un petit air de ta façon?... En avant deux!</p>
-
-<p>Jean Maniglier était-il un artiste véritable? était-il
-un de ces êtres à l’âme profonde, enthousiaste, inspirée,
-capables de faire jaillir d’eux-mêmes l’expression d’une
-douleur étrangère et de l’imposer à tous par les créations
-souveraines du génie? Je serais tenté de le croire.
-Pourquoi Dieu, à tous les échelons de l’humanité,
-n’aurait-il pas laissé tomber quelqu’une de ces natures<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span>
-vibrantes, pour charmer nos vastes misères et nous
-dissimuler les laideurs repoussantes de la vie? L’art,
-qui marche incessamment à la recherche du beau et le
-réalise parmi les hommes, n’est-il pas un consolateur?</p>
-
-<p>Braguibus n’avait rien des habitudes vulgaires, exubérantes,
-brutales de l’ermite de Saint-Michel; il était
-délicat de forme, discret d’esprit, réservé d’attitude.
-Au lieu de s’abandonner à la chère lie, qui remplissait
-à la fois la bouche et l’entendement de Barnabé, lui,
-dès son arrivée chez les Combal, avait dirigé ses yeux,
-c’est-à-dire ses facultés pensantes et sensitives, vers Simonnet,
-vers Liette, et n’avait pu les détacher d’eux.
-Ce joueur de fifre, qui, courant la montagne avec son
-buis percé de six trous, assistait à tant de fêtes amoureuses,
-ne se souvenait pas d’avoir été jamais à ce point
-remué. La simplicité primitive de Simonnet, sa passion
-puissante et forte comme la nature, mais contenue par
-une timidité adorable, la mélancolie de Liette, mâtée
-subitement par l’amour, une pâleur de lis chez une
-enfant légère et dont le sang s’épanouissait sur les joues
-en floraison de roses, tout cela lui causait un attendrissement
-auquel il avait beaucoup de peine à résister.
-Aussi, plus d’une fois, au lieu de saisir la fourchette,
-les doigts de Braguibus, se portant à sa veste, cherchèrent-ils
-le fifre suspendu au bouton de repos. Cet artiste
-naïf voulait dire ses inquiétudes, son trouble, sa
-<i>peine</i>, et, d’instinct, ses mains tentaient des efforts
-pour lui délier sa vraie langue, laquelle était son instrument.</p>
-
-<p>Jean Maniglier préluda sur un rhythme lent, par<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span>
-quelques notes larges et graves qui contrastaient singulièrement
-avec les ariettes légères, vives, joyeuses,
-où d’ordinaire il se complaisait.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas donc enterrer quelqu’un? lui demanda
-l’ermite.</p>
-
-<p>Braguibus n’interrompit point son motif, il le poursuivit,
-mêlant de temps à autre à des intonations profondes
-les vibrations rudimentaires d’un chant dont le
-dessin, d’abord obscur et comme enfoui, transparaissait
-de plus en plus et finissait par s’accuser clairement.
-Bientôt la mélodie tout entière se dégagea des
-voiles qui l’enveloppaient et éclata dans son idéale
-pureté. C’était quelque chose de doux, de mélancolique,
-de tendre, de douloureux, presque de déchirant,
-un de ces élans passionnés qui bouleversent les cœurs
-et mettent des larmes dans les yeux.</p>
-
-<p>A peine le fifre avait-il lancé cette longue suite de
-soupirs et de sanglots, que, par une habileté incroyable,
-si l’on songe à l’artiste qui le gouvernait, il se
-rejetait dans les sons un peu lourds des premières
-mesures, donnant ainsi plus de relief à la fois
-et plus de charme à la partie chantante du morceau.</p>
-
-<p>Trois fois Braguibus renouvela ce jeu, et toujours il
-obtint le même succès, car, à chaque reprise de la romancine
-qui faisait saillie à son canevas sévère, il voyait
-tous les visages se tourner vers lui avec l’embarras,
-l’inquiétude que procure une irrésistible émotion. Le
-Frère de Saint-Michel lui-même, dompté par une
-puissance inconnue, regardait le musicien tout ahuri,<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span>
-non-seulement n’osant plus l’interrompre, mais l’encourageant
-du geste à continuer.</p>
-
-<p>Enfin Jean Maniglier, épuisé sans doute par l’inspiration,
-s’arrêta. Il essuya son fifre tout fumant,
-puis l’accrocha de nouveau au bouton luisant de sa
-veste.</p>
-
-<p>Personne n’osait parler. Simonnet avait les yeux
-opaques, troublés. Quant à Liette, elle pleurait. La
-Combale et son mari demeuraient mornes.</p>
-
-<p>&mdash;Femme, dit enfin le maire avec un effort, si tu
-nous donnais une bouteille de vin cuit? Il conviendrait
-peut-être bien de remercier Jean Maniglier de sa belle
-musique.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, mon homme, répondit la vieille avec
-docilité.</p>
-
-<p>Elle souleva un trousseau de clefs noyé dans les plis
-de son tablier de cotonnade bleue, en prit une dans sa
-main et alla ouvrir un placard.</p>
-
-<p>&mdash;C’est le vin des accordailles! articula solennellement
-M. Combal, lequel, ayant reçu la bouteille, la
-déposa sur la table.</p>
-
-<p>&mdash;Vivent les accordailles! s’écrièrent ensemble Barnabé
-et Braguibus.</p>
-
-<p>Quand les verres furent remplis, M. le maire prit
-Liette par la main, puis le vieux Garidel en fit autant
-pour son garçon. Tous quatre ils s’avancèrent à pas
-comptés vers la Combale.</p>
-
-<p>&mdash;Femme, dit le père de Liette, voici notre fille,
-fais d’elle ce que tu voudras, et que Dieu la protége!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span></p>
-
-<p>Il laissa Liette, qui demeura debout au côté droit
-de sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Combale, dit Simon Garidel, voici mon fils, faites
-de lui ce que vous voudrez, et que Dieu le protége!</p>
-
-<p>Il abandonna Simonnet, qui prit le côté gauche de
-la vieille paysanne.</p>
-
-<p>Celle-ci, plus bouleversée qu’elle ne l’avait été de sa
-vie, regarda tour à tour les deux amoureux, et,
-d’une voix tremblante:</p>
-
-<p>&mdash;Embrassez-vous, mes enfants, murmura-t-elle, et
-que le bon Dieu du ciel, notre maître à tous, vous
-protége!... Lundi prochain, c’est la fête de Notre-Dame
-de Cavimont, vous irez vous recommander à sainte
-Anne-la-Marieuse, puis nous verrons...</p>
-
-<p>Les deux jeunes gens, saisis de bonheur, se regardaient
-immobiles.</p>
-
-<p>&mdash;Embrassez-vous donc, mes tourtereaux! s’écria
-Barnabé. Un peu de sang dans les veines, voyons!</p>
-
-<p>Simonnet reçut Liette dans ses bras et lui imprima
-sur les joues, selon l’usage, deux gros baisers retentissants.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, voilà de la besogne pour M. le curé, quand
-il sera de retour, dit l’ermite applaudissant des deux
-mains.</p>
-
-<p>&mdash;Mon oncle! mon oncle! bredouillai-je.</p>
-
-<p>Moi aussi, je sentis mes yeux se mouiller.</p>
-
-<p>&mdash;Hardi, pétiot, en route! reprit le Frère.</p>
-
-<p>Puis, ayant saisi son bourdon:</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, la compagnie! dit-il.</p>
-
-<p>Les Garidel et Braguibus descendirent avec nous le<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span>
-perron des Combal. Tandis qu’ils tiraient vers le
-bas du ruisseau, nous détachâmes Baptiste du râtelier
-et remontâmes paisiblement vers Saint-Michel, à
-travers les châtaigneraies endormies.</p>
-
-<p class="pc4 reduct">FIN DU LIVRE DEUXIÈME</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 elarge">LIVRE TROISIÈME</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="pc4 elarge"><i>LE DRAME</i></p>
-
-<h2 class="p4">I</h2>
-
-<p class="pch">Baptiste et moi, nous traversons la rivière d’Orb sans encombre.</p>
-
-<p>Le dimanche, ce fut le curé d’Hérépian, M. Martin,
-qui, en l’absence de mon oncle, vint célébrer les offices
-aux Aires. Il dit une messe basse que je servis, habillé
-de la soutane de flanelle rouge et du surplis de mousseline
-que ma mère m’avait confectionnés elle-même,
-quand je m’étais éloigné de Bédarieux. J’avais aussi
-une petite calotte de cardinal.</p>
-
-<p>Le prône dura dix minutes: la lecture de l’Évangile
-du jour en français, quelques explications sommaires
-en patois; puis M. Martin, pressé sans doute
-de rentrer à son presbytère d’Hérépian pour y déjeuner,
-entonna le premier psaume des Vêpres: «<i>Dixit
-Dominus Domino meo</i>...» et soudain, dépouillant
-l’étole, nous laissa sous la direction de l’ermite de
-Saint-Michel.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span></p>
-
-<p>Tout se passa du reste dans un ordre parfait. Non-seulement
-les psaumes des Vêpres furent abordés sans
-interruption, mais nous attaquâmes les Complies et
-les terminâmes par un <i>Salve Regina</i> solennel auquel
-Braguibus, averti par Barnabé, mêla les sons harmonieux
-de son fifre, comme mon oncle lui avait permis
-plus d’une fois d’en user aux fêtes de Pâques et de
-Noël.</p>
-
-<p>Pour moi, assis dans le chœur sur une escabelle de
-hêtre, non loin du maître-autel, je joignais ma voix à
-l’unisson général. Pourtant il m’arrivait de m’arrêter
-de temps à autre, soit pour diriger mes yeux vers
-la chaise de Marianne, que j’apercevais inoccupée
-contre la grande muraille blanche de la nef, soit pour
-regarder la stalle de noyer de mon oncle, où je ne distinguais
-plus son corps frêle, comme enfoui derrière
-les accoudoirs, mais la carrure athlétique de l’ermite
-de Saint-Michel. Cette vue m’éteignait la respiration,
-et je me souviens encore de plus d’un verset, commencé
-avec une sorte d’entrain joyeux, qui tout à
-coup s’achevait dans l’essoufflement et dans les pleurs.</p>
-
-<p>Certes, depuis mon installation chez Barnabé, pas
-un jour ne s’était passé que je n’eusse cent fois envoyé
-mon âme toute à mes chers absents; mais leur souvenir,
-supporté jusqu’ici avec une force qui n’allait pas
-sans quelque fierté chez un être sensible comme je
-l’étais, m’écrasait maintenant, m’anéantissait, me
-brisait. Quoi! l’église était ouverte, les cierges de
-l’autel avaient été allumés, les chantres manœuvraient
-l’énorme antiphonaire du lutrin, toute la paroisse<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span>
-chantait, et mon oncle n’était pas là, donnant le ton,
-son vespéral ou son graduel à la main! et, à travers les
-coiffes blanches des femmes recueillies, il m’était impossible
-de découvrir Marianne, faisant glisser entre
-ses doigts noueux les grains d’olive de son chapelet, et
-trouvant toujours une seconde pour lancer un regard
-de mon côté!</p>
-
-<p>«Ah! mon Dieu! soupirai-je à plusieurs reprises,
-ah! mon Dieu!...»</p>
-
-<p>Tout le monde était sorti de l’église, que, paralysé
-par mes regrets cuisants, je demeurais immobile au
-milieu du chœur, les yeux vagues, l’âme plus vague
-que les yeux, ne sachant ce que je devais faire ni où je
-devais aller.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, pétiot, me cria la voix profonde de Barnabé,
-resteras-tu longtemps là-bas, perché sur ton
-escabelle comme un rouge-gorge sur une branche?</p>
-
-<p>Je me levai et rejoignis l’ermite dans la sacristie.</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, dit-il, me montrant sur le rebord du
-vestiaire une <i>coque</i>, gâteau rond saupoudré de sucre
-qu’on sait pétrir dans tout ménage cévenol, je réfléchis
-que, M. le curé d’Hérépian ayant oublié son pain
-bénit, je ne dois pas l’abandonner aux rats de l’église.
-Moi, je n’aime point de voir se perdre les meilleurs
-présents du bon Dieu, et une <i>coque</i>, c’est fait pour la
-bouche d’un roi.</p>
-
-<p>Il entama la pâtisserie et en porta un gros morceau
-à ses lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;C’est doux comme le miel! murmura-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Barnabé, mon oncle avait commandé cette<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span>
-<i>coque</i> à la fournière tout exprès pour M. Martin.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu’il manque des <i>coques</i> à Hérépian! Sois
-tranquille, fillot, les curés ont leurs tables toujours
-pleines jusqu’aux bords. Tu connais le proverbe:
-«<i>Dominus vobiscum</i> ne vit jamais la famine chez lui.»
-Dieu ne le veut pas, et ça se comprend comme un et
-un font deux.</p>
-
-<p>Ces mots n’étaient pas sortis de sa bouche, que la
-dernière miette de la <i>coque</i> s’y engouffrait avec d’imperceptibles
-craquements.</p>
-
-<p>J’étais furieux. Je savais quels soins avait pris mon
-oncle pour que M. Martin, en descendant de l’autel,
-trouvât, avant son déjeuner à Hérépian, un commencement
-de réfection, et j’en voulais au Frère de sa
-gloutonnerie. Peut-être avait-il caché la <i>coque</i>, peut-être
-M. Martin ne l’avait-il pas même aperçue.</p>
-
-<p>Pourtant, je n’osai hasarder le moindre reproche.</p>
-
-<p>Je dépouillai mon surplis, détachai les quarante
-boutons de ma soutanelle,&mdash;elle en avait quarante,
-enchâssés dans de jolies boutonnières de soie rouge,&mdash;et,
-selon les règles que mon oncle m’avait habitué à
-mettre en pratique, je pliai le tout soigneusement.</p>
-
-<p>Au moment où je glissais dans le vestiaire mon paquet,
-dont les plis,&mdash;je les vois encore,&mdash;offraient
-des lignes d’une correction admirable, l’ermite me retint
-le bras.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’emportes donc pas tes ornements à Notre-Dame
-de Cavimont? me demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;A Notre-Dame de Cavimont?</p>
-
-<p>&mdash;Est-il drôle, cet enfant!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span></p>
-
-<p>Puis, me regardant fixement;</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne serais donc pas content de servir la messe à
-M. le curé de Bédarieux, quand, demain, il arrivera avec
-ses milliers de paroissiens à Notre-Dame de Cavimont?</p>
-
-<p>&mdash;Moi! moi! m’écriai-je transporté.</p>
-
-<p>&mdash;N’oublie rien; prends ta soutane, ta calotte et ton
-surplis.</p>
-
-<p>Je tremblais de joie et d’orgueil. Quoi! un jour de
-grande procession cantonale, ce serait moi qui aurais
-l’honneur, la gloire, d’être choisi pour servir la messe
-à M. le curé-doyen de Bédarieux!...</p>
-
-<p>J’étalai mes jolies nippes sacerdotales sur mon bras;
-puis, étant sortis de l’église, dont Barnabé ferma la
-serrure à double tour, nous rentrâmes à Saint-Michel.</p>
-
-<p class="p2">Quelle charmante après-midi! Barnabé me proposa
-bien d’aller, en compagnie de Baptiste, m’ébaudir à
-travers champs, comme je l’avais fait l’avant-veille;
-mais je préférai demeurer à la maison, curieux de suivre
-le travail du Frère, qui venait de reprendre ma
-cage et paraissait décidé à la finir. Qui sait si, plus tard,
-quand mes oiseaux se trouveraient installés dans ce
-monument délicat d’osier, il n’aurait pas besoin de
-temps à autre de quelque réparation. Évidemment je
-n’aurais pas toujours l’ermite sous la main; tandis que
-j’aurais toujours des linottes, des verdiers, des bouvreuils,
-des chardonnerets... Pour l’enfant, l’enfance
-doit être éternelle.</p>
-
-<p>Nous nous étions établis, avec notre attirail de branchettes
-flexibles et vertes, à l’extrémité du verger, en<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span>
-cet endroit perdu où commence l’ombre noire des
-grands châtaigniers. Barnabé travaillait activement;
-moi, je lai passais une à une les amarines, et je prenais
-plaisir à les lui voir tordre comme des fils, après les
-avoir mâchonnées entre ses dents. Je ne l’ai pas oublié,
-je dépiquais aussi, les comprimant entre deux pierres
-plates, de longs épis de millet, dont j’enfouissais dans
-mes poches les grains précieux. Il me faudrait bien
-nourrir mes bestioles, un jour! Baptiste était non loin
-de nous, vaguant de ci de là, tantôt mordillant la cime
-des herbes menues, tantôt relevant tout à coup son col
-musculeux, tirant ses babines qui dénudaient ses gencives
-roses et reniflant l’air bruyamment. Il arrivait
-parfois que, faisant feu des quatre fers, notre bête s’emportait
-soudain en des courses tout à fait sans raison.
-Je suivais du coin de l’œil Baptiste filant comme un
-trait à travers les arbres du verger, puis je l’apercevais
-plus loin bondissant devant son ombre sur la roche nue
-du plateau, prenant des attitudes grotesques, faisant des
-mines singulières, dressant ses oreilles, les baissant avec
-lenteur pareilles à deux pistolets qui viseraient le même
-but, enfin les redressant d’un mouvement brusque, et,
-comme s’il s’était fait peur à lui-même, repartant au
-galop pour nous rejoindre, tout penaud et tout essoufflé.</p>
-
-<p>&mdash;Ta queue a donc pris feu, <i>imbécillas</i>? lui disait
-Barnabé.</p>
-
-<p>Il venait jusqu’à son maître et le regardait curieusement
-avec ses grands yeux farouches et doux.</p>
-
-<p>Le Frère, touché, lui donnait une tape amicale sur
-ses longues joues poilues, et lui, satisfait, de porter la<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span>
-tête au ciel et de braire solennellement. Quelle vie! quelle
-délicieuse, quelle enivrante vie, sur ces roches isolées,
-avec un âne, un ermite, la liberté pour compagnons!</p>
-
-<p>Souvent j’avais entendu mon oncle, qui se plaisait
-dans la solitude de son presbytère, répéter ces mots de
-saint Bernard:&mdash;«<i>O beata solitudo! ô sola beatitudo</i>!»&mdash;Bien
-qu’au milieu de mes divertissements
-rustiques, je négligeasse beaucoup mon <i>Phèdre</i>, je savais
-un peu de latin, et je ne me souviens pas combien
-de fois, à l’exemple de mon oncle, ces mots tombèrent
-de mes lèvres émues:&mdash;«<i>O solitude heureuse! ô
-seule béatitude</i>!»</p>
-
-<p class="p2">Le lendemain matin, il faisait encore nuit noire
-quand l’ermite me réveilla.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, debout! me dit-il. Il s’en va quatre heures,
-et nous avons de la besogne à Notre-Dame de Cavimont.</p>
-
-<p>Notre-Dame de Cavimont!</p>
-
-<p>J’écarquillai les yeux et sautai à bas de ma couchette.
-En deux minutes, je fus habillé. Un oignon doux, saupoudré
-de sel, m’attendait sur la table de la cuisine; je
-le happai, ainsi qu’une épaisse tranche de pain taillée
-dans la miche pour moi. Je suivis Barnabé très-impatient
-de partir.</p>
-
-<p>Au moment où le Frère fermait, refermait l’ermitage,
-je sentis quelques gouttes d’eau me tomber sur la
-figure et sur les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! m’écriai-je, il pleut!</p>
-
-<p>&mdash;Pas assez pour mouiller un oiseau dans son nid,<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span>
-répondit Barnabé. Le vent est en bonne pointe, mon
-pétiot; quand le jour se lèvera, nous aurons un ciel
-clair comme une vitre.</p>
-
-<p>Il me saisit par la main et nous nous hâtâmes vers le
-sentier qui, du plateau de Saint-Michel, descend vers la
-vallée d’Orb par d’interminables détours. En passant
-devant la chapelle, je distinguai dans l’ombre brouillassante
-une forme bizarre qui remuait légèrement. Je
-ne fus pas maître de contenir un frisson.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne reconnais donc pas ton ami Baptiste? me
-dit l’ermite.</p>
-
-<p>L’âne, en effet, vint à nous; il était bridé, bâté, et
-portait, collés à ses flancs, deux énormes paniers en
-osier farcis jusque par-dessus les bords.</p>
-
-<p>&mdash;Ma bête se trouvant très chargée dans la circonstance
-et le chemin dévalant droit comme une échelle,
-me dit Barnabé, je voulais lancer mon bourriquet en
-avant: nous l’aurions rattrapé au ruisseau de Lavernière.
-Mais j’ai réfléchi que tu n’es point coutumier de
-la montagne, toi, et que Baptiste te serait d’une grande
-assistance à travers les châtaigneraies. Pour éviter les
-faux pas à mon âne, capable de broncher parmi les rocailles,
-je vas lui tenir la bride; quant à toi, accroche
-tes dix doigts à sa queue et laisse aller doucettement tes
-pas dans les siens. D’ici à une demi-heure, nous aurons
-touché le ruisseau, puis la route deviendra plane comme
-la main.</p>
-
-<p>Que de glissades! Une fois, Baptiste ayant brusquement
-accéléré sa marche, je tombai sur mes genoux et
-fus traîné pendant plusieurs secondes. Le plus horrible,<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span>
-c’est que, dans ma chute, j’avais senti craquer mon
-pantalon. Quel malheur! L’obscurité qui nous enveloppait
-était si épaisse, qu’il me fut impossible de voir
-en quel endroit mon pauvre vêtement venait de se déchirer.
-Comment servirais-je la messe désormais à
-Notre-Dame de Cavimont? Serais-je en état de paraître
-devant M. le curé-doyen de Bédarieux? L’angoisse
-me mit au front des gouttes de sueur.</p>
-
-<p>Je fis quelques pas, accablé.</p>
-
-<p>Soudain, un petit bruit me ranima. J’écoutai. C’était,
-à n’en pas douter, les cascatelles de Lavernière. Je
-levai la tête, et, à quelques pas, je discernai le miroir
-du ruisseau, où l’aube, qui imbibait peu à peu les
-arbres, faisait trembler ses premiers rayons. Je lâchai
-la queue de Baptiste.</p>
-
-<p>Cependant, à mesure que, nous dirigeant vers le
-pont d’Hérépian, nous pénétrions plus avant dans le
-cœur de la vallée d’Orb, le brouillard, qui ne nous
-avait pas quitté depuis Saint-Michel, s’épaississait toujours
-davantage. Tout à l’heure, dans la nuit, à travers
-les châtaigneraies, il se résolvait en une pluie fine, en
-une sorte de poussière humide, mais si transparente
-qu’en arrivant au bord de Lavernière, j’avais aperçu les
-troncs blanchâtres des bouleaux. Maintenant, quand la
-lumière naissante les imprégnait de toutes parts, les
-vapeurs semblaient se solidifier, et plus nous avancions
-vers la rivière, plus nous nous trouvions comme
-noyés dans leurs vagues moutonnantes, déroulant des
-volutes larges et profondes où la terre disparaissait
-complétement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span></p>
-
-<p>A quelques mètres du sentier où nous cheminions,
-par un jour ordinaire, on eût remarqué la splendide
-plantation de peupliers de M. Combal, une forêt de
-fûts gros et gras, droits comme des mâts de vaisseaux;
-à présent, les nuées avaient roulé dans leurs voiles
-tous ces beaux arbres à n’en pouvoir découvrir ni une
-feuille ni un rameau. Du reste, pas une larme de pluie
-ne se dégageait de cette atmosphère dense, que nos
-têtes trouaient difficilement; nous allions à travers une
-galerie étroite, aux parois blanchâtres, quelquefois cristallines,
-et qui se prolongeaient sans fin.</p>
-
-<p>Nous perçûmes le vaste murmure de l’Orb s’engouffrant
-sous les arches du pont d’Hérépian.</p>
-
-<p>Nous arrivions au bord de l’eau. Baptiste s’arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;Monte sur l’âne, pétiot, me dit le Frère.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? demandai-je timidement.</p>
-
-<p>La main large de Barnabé me prit aux chausses, et
-je me trouvai assis sur la barde entre les grands paniers
-d’osier.</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, fillot, reprit l’ermite, j’ai besoin de faire
-des économies pour Félibien. Il se mariera, l’occasion
-venant. Or, figure-toi que, dans une barraque au bout
-du pont, il y a un homme affamé d’argent qui ne demande
-qu’à vous glisser la main dans le gousset. Moi,
-je déteste ces façons familières; si l’octroi veut vivre,
-qu’il demande des sous aux riches, qui sont coutumiers
-de la ripaille, non à un malheureux ermite, qui le plus
-souvent ne sait où mordre pour manger... Mon Dieu!
-aux bons jours, j’ai quêté dans les environs de Maraussan,
-une cinquantaine de litres de vin blanc. Mais est-ce<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span>
-une raison, parce que M. le curé d’Hérépian m’a
-acheté et payé le produit de ma quête, pour que
-je bâille une pièce de ma poche à l’employé de l’octroi?
-Tu le comprends, je ne dois rien à cet homme
-qu’on a placé au bout du pont pour aboyer aux jambes
-des passants:&mdash;«<i>Avez-vous quelque chose à déclarer</i>?»&mdash;Non,
-non, je n’ai rien à déclarer, et je vous
-engage à laisser passer tranquillement un Frère libre de
-Saint-François.</p>
-
-<p>Je demeurais interdit. Barnabé me passa les rênes de
-Baptiste dans les mains.</p>
-
-<p>&mdash;La rivière n’est pas du tout profonde en cet endroit,
-me dit-il; on voit les cailloux comme je te vois.
-D’ailleurs, Baptiste a fait souvent le chemin et tu n’as
-qu’à ne pas le contrarier dans sa marche.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, je vais traverser l’Orb avec Baptiste? hasardai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut bien sauver les bouteilles, voyons!... Moi,
-je passerai seul sur le pont, je dirai même bonjour à
-l’homme de l’octroi pour l’amuser; puis nous nous retrouverons
-à l’entrée du bourg, le long de la prairie de
-M. Etienne Baticol. Baptiste sait tout, îl connaît terres
-et gens, laisse-le faire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si nous nous perdons dans le brouillard?
-marmottai-je, effrayé de l’aventure.</p>
-
-<p>&mdash;N’aie crainte. Le brouillard est moins épais à
-fleur d’eau. Tiens, regarde!</p>
-
-<p>Je mesurai, en effet, très distinctement du regard la
-rivière d’une rive à l’autre. Une buée légère s’en échappait,
-mais elle ne se condensait en vapeur qu’à une<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span>
-hauteur de deux mètres au-dessus du courant. L’eau
-miroitait, clapotait doucement et paraissait d’une limpidité
-admirable. Par endroits, les roches granitiques,
-prolongement des veines de la montagne, montraient
-leurs rondeurs solides et marbrées. L’âne but abondamment,
-puis releva ses babines toutes luisantes d’où
-s’échappaient des fils d’argent. C’était fort joli.</p>
-
-<p>&mdash;En avant, Baptiston! lui cria le Frère.</p>
-
-<p>Comme la bête, docile à la voix de son maître,
-engageait ses quatre sabots dans l’Orb, Barnabé s’éclipsa.</p>
-
-<p class="p2">La traversée se fit sans encombre. Baptiste choisit
-intelligemment ses pas sur les rochers durs, dans le
-sable mouvant, parmi les cailloux moussus, et nous
-touchâmes au chemin creux, enfoui entre deux murailles
-de hauts églantiers, qui conduit droit à la prairie
-de M. Etienne Baticol.</p>
-
-<p>En ce moment, de grands déchirements se firent dans
-les lourdes vapeurs matinales; par ces trouées, un jour
-doux et tiède tomba sur nous. Baptiste, enchanté
-d’y voir clair une fois pour toutes, se prit à chanter de
-contentement; quant à moi, j’étais pleinement heureux:
-par-dessus le foin menu qui enveloppait les
-bouteilles de vin de Maraussan et les empêchait de
-cliqueter entre elles, je venais d’apercevoir, enveloppés
-dans un mouchoir de cotonnade à carreaux, ma soutanelle
-rouge, mon surplis, ma calotte de cardinal. Quelques
-boutons de soie brillaient aux ouvertures du linge
-comme autant de cerises mûres. Serais-je beau tout à<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span>
-l’heure à Notre-Dame de Cavimont, quand je précéderais
-vers l’autel M. le curé-doyen de Bédarieux!</p>
-
-<p>Ce qui portait ma joie au comble, c’était que mon
-pantalon n’était point trop endommagé. Une simple
-éraflure à la hanche gauche. Bah! sous la soutanelle...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! eh bien! c’est donc la vie éternelle,
-ce chemin? me cria soudainement la voix de Barnabé.</p>
-
-<p>En proie à des rêveries délicieuses, bercé par la
-perspective d’un bonheur inouï, je ne m’étais pas
-aperçu que Baptiste s’était arrêté et broutait en paix
-les églantiers de M. Etienne Baticol. Je ramenai vivement
-les rênes qui ballaient au cou de ma bête, et nous
-entrâmes dans le bourg.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">II</h2>
-
-<p class="pch">M. Martin, armé d’un coutelas, vient de commettre un
-meurtre.</p>
-
-<p>Quelle peur me fit M. le curé d’Hérépian, quand,
-après un carillon prolongé, il nous ouvrit enfin la porte
-de son presbytère! Je ne reconnus plus le M. Martin
-que j’avais vu la veille aux Aires, avec sa soutane proprette,
-son rabat fraîchement repassé, sa bonne face
-réjouie, sa crinière brune à peu près peignée et brossée.
-Le M. Martin qui m’apparut portait, noué à sa ceinture,
-un tablier de grosse toile écrue constellé de
-taches; sa figure bouleversée, ses cheveux en désordre
-lui communiquaient un aspect farouche, et, chose horrible!
-sa main droite tenait un long coutelas, d’où
-s’échappaient, une à une, de larges gouttes de sang.</p>
-
-<p>Saisi d’épouvante, je reculai jusqu’au milieu de la
-rue; Baptiste, effrayé, lui aussi, fit mine de lancer une<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span>
-ruade; quant à Barnabé, il ne put s’empêcher de pâlir
-légèrement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Jésus-Seigneur, monsieur le curé, que se
-passe-t-il chez vous? demanda l’ermite.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la lutte a été terrible, répondit M. Martin,
-essoufflé.</p>
-
-<p>&mdash;Une lutte, ciel de Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;Le scélérat! il m’a mordu le doigt jusqu’à l’os.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous a mordu? qui?</p>
-
-<p>&mdash;Le dindon, parbleu!</p>
-
-<p>&mdash;Le dindon! s’écria le Frère, éclatant de rire.</p>
-
-<p>Je me rapprochai curieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Hier au soir, reprit le succursaliste d’Hérépian,
-M. le curé-doyen de Bédarieux m’a mandé un exprès
-pour me prévenir que, ne pouvant prendre le moindre
-rafraîchissement à Notre-Dame de Cavimont, puisqu’il
-a plu à ce coquin de Venceslas Labinowski de lever le
-pied, après la célébration de la messe à l’ermitage, il
-viendrait, sur le coup de midi, dîner chez moi avec
-tout son clergé. Certes, l’honneur est grand, mais quelle
-corvée!.... Tout de suite, j’ai fait prévenir le frère
-Pigassou, de Saint-Raphaël, d’avoir à se rendre ici de
-bon matin, pour nous aider de ses bras, Jeanneton et
-moi. Mais il n’est pas encore arrivé. Arrivera-t-il seulement,
-ce paresseux? Las de l’attendre, bien qu’il me
-répugne de verser le sang, je me suis armé d’un couteau...</p>
-
-<p>&mdash;Et vous êtes parti en chasse à travers la basse-cour?
-interrompit Barnabé, rejetant le foin léger qui
-capitonnait les bouteilles de maraussan.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Enfin, le vin ne manquera pas, au moins! dit
-M. Martin, reprenant l’air guilleret qui lui était habituel.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez-moi ça! s’écria Barnabé, levant une
-bouteille dans les premiers rayons du jour.</p>
-
-<p>Puis il ajouta avec enthousiasme:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce clair? est-ce beau? Ce maraussan vous a
-une couleur jaune!... Ne dirait-on pas que ce vin contient
-de l’or? Oh! puis il faut voir comme il se comporte
-dans l’estomac!... Quand je songe que je vous ai
-cédé ce trésor pour rien, car dix sous le litre une liqueur
-pareille, ce n’est pas vendu, c’est donné... Enfin,
-vous êtes curé, je suis Frère, et je fais ce sacrifice pour
-le bon Dieu.</p>
-
-<p>M. Martin, ne songeant pas à son accoutrement ridicule,
-avait hasardé quelques pas en avant du presbytère,
-explorant de ses deux yeux inquiets la route qui
-s’enfonce vers le bois du Cros et serpente jusqu’à l’ermitage
-de Saint-Raphaël.</p>
-
-<p>&mdash;Vous verrez que ce frère Pigassou ne viendra
-pas, marmottait-il entre ses dents... C’est clair, il ne
-viendra pas... Un homme que j’ai comblé en toute
-occasion... Quelle ingratitude!</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur le curé, si c’est pour plumer
-le dindon que vous avez besoin de mon confrère
-de Saint-Raphaël, me voici! lui dit Barnabé. Je ne
-demande pas mieux que de rendre service aux gens
-embarrassés. Je suis bon, à condition que le temps ne
-me presse point trop. L’horloge de votre église sonne
-sept heures; vous pouvez donc disposer de moi ainsi<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span>
-que de mon pétiot jusqu’à huit. Par exemple, à huit
-heures, bonsoir la compagnie! nous filons vers Notre-Dame
-avec Baptiste, et rien ne nous retiendra, ni vin,
-ni fricot, ni rôti. Songez donc, quels arrangements je
-vais avoir à faire là-haut! Mais, coûte que coûte, il faut
-que tout soit propre sur les dix heures, quand la procession
-arrivera, bannières et drapeaux déployés. Tous les
-hommes fussent-ils curés, le bon Dieu avant tout le
-monde, voilà mon système à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un brave Frère, Barnabé, lui dit le desservant
-heureux. Vite, à l’ouvrage!</p>
-
-<p>Nous nous mîmes à décharger Baptiste, lequel commençait
-à suer à grosses gouttes. L’ermite, avec précaution,
-retirait les bouteilles des paniers, me les donnait
-et je les passais à M. le curé d’Hérépian, qui les
-alignait le long de la muraille, dans le vestibule du
-presbytère.</p>
-
-<p>Comme nous finissions cette besogne amusante,
-Barnabé se mit à crier:</p>
-
-<p>&mdash;Pigassou! Pigassou!</p>
-
-<p>M. Martin, n’en croyant pas ses oreilles, bondit au
-seuil de la cure. En effet, à une portée de fusil, un
-vaste tricorne se balançait dans les brumes de plus en
-plus transparentes.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin! murmura le pauvre desservant.</p>
-
-<p>Une minute après, l’ermite de Saint-Raphaël nous
-rejoignait.</p>
-
-<p class="p2">Le frère Barthélemy Pigassou était un homme de
-quarante-cinq ans environ, petit, épais, tout rond de<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span>
-graisse comme un becfigue après vendanges. Dans le
-pays, on l’accusait d’être un maître buveur, et il suffisait,
-en effet, de jeter un coup d’œil sur sa large face en
-pleine lune, pour se convaincre que cette fois les méchantes
-langues n’avaient point menti. Sans parler de
-ses joues, luisantes de ce ton ardent et mordoré qu’on
-voit aux feuilles de vigne vers les premiers mois de
-l’automne; de ses oreilles, véritables coquelicots épanouis;
-de son nez, une grosse fraise mûre; ses yeux
-troubles, noyés dans un fluide où le regard semblait s’émousser,
-accusaient un alcoolisme invétéré. Seulement,
-chose singulière! le vin, qui chez la plupart des tempéraments
-dessèche le muscle, corrode les chairs, brûle
-pour ainsi dire la machine, avait au contraire chez
-l’ermite de Saint-Raphaël, par une disposition secrète
-de l’organisme, développé partout, de la tête aux pieds,
-une pléthore malsaine et débordante. Il allait dodelinant
-de la tête, tombant sur son pied droit, puis sur
-son pied gauche, toujours incertain et comme ahuri.</p>
-
-<p>Barthélemy Pigassou pénétra dans le vestibule.</p>
-
-<p>&mdash;Et ces fioles, que font-elles là? demanda-t-il,
-apercevant les bouteilles de maraussan rangées en
-bataille le long du mur.</p>
-
-<p>&mdash;Il est de fait, intervint Barnabé, qu’en un jour
-comme celui-ci, il vaudrait mieux qu’elles fussent à la
-cave qu’en cet endroit trop passant. Quelqu’un peut
-donner un coup de pied, et voilà mon maraussan faisant
-des rigoles entre les pavés.</p>
-
-<p>&mdash;Du maraussan! s’écria l’ermite de Saint-Raphaël;
-mais c’est du vin du bon Dieu, le maraussan!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Aussi ne l’ai-je point charrié pour toi, qui es
-toujours altéré comme une douve neuve! lui répliqua
-Barnabé.</p>
-
-<p>M. Martin ouvrit la porte de la basse-cour.</p>
-
-<p>&mdash;Frère Pigassou, dit-il, vous trouverez là un
-dindon que je viens de tuer. Il faut le plumer tant
-qu’il est chaud: vous aurez moins de peine. Ne vous
-occupez pas du fin duvet, j’ai des lavandes sèches pour
-flamber la bête. Du reste, vous aurez votre morceau...
-Quant à vous, Barnabé, puisque vous m’accordez une
-heure de votre temps, avec l’aide du neveu de M. le
-curé des Aires, ayez donc l’obligeance de descendre à
-la cave ces bouteilles, qu’il est peu prudent et peu
-convenable de laisser là. Cela fait, vous pourrez
-monter au pigeonnier et relever quatre nids qui sont à
-point. Pigassou plumera également ces bestioles...
-Pour moi, je cours rejoindre Jeanneton qui perd la tête.
-Je lui casserai les œufs et lui préparerai la farine pour
-sa croustade et ses biscotins...</p>
-
-<p>Il disparut dans les tournants de l’escalier.</p>
-
-<p>Baptiste, dont personne ne s’occupait, passa la tête
-dans l’entre-bâillement de la porte et remplit le presbytère
-d’un braiement splendide.</p>
-
-<p>&mdash;Je devine ce que tu demandes, toi, avec ta voix
-de chantre, lui dit Barnabé joyeusement.</p>
-
-<p>Il le débarrassa des paniers, de la barde, de la bride,
-puis, lui montrant de l’herbe fraîche, de l’autre côté du
-chemin:</p>
-
-<p>&mdash;La terre, avant d’appartenir aux hommes, appartient
-au bon Dieu et aux bêtes qu’il a créées. Va paître,<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span>
-mon Baptiston, va paître. Les oiseaux picorent bien
-dans le jardin d’un évêque, pardi!</p>
-
-<p>Et il lâcha l’âne à travers la prairie de M. Étienne
-Baticol.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, pétiot, reprit-il, revenons aux bouteilles!</p>
-
-<p class="p2">Nous fîmes plusieurs voyages à la cave. J’étais très
-content. Barnabé, dont les idées aussi inclinaient désormais
-à la gaieté, remontant et redescendant l’escalier,
-chantait à tue-tête:</p>
-
-<p>«<i>In exitu Israël de Œgypto...</i>»</p>
-
-<p>Nous reparaissions pour la cinquième fois dans le
-vestibule et nous saisissions les derniers litres, lorsque,
-les comptant, le Frère constata qu’il en manquait un.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce brigand de Pigassou! s’écria-t-il.</p>
-
-<p>Il s’élança dans la basse-cour, et, d’un élan brusque,
-enlaça l’ermite de Saint-Raphaël. Hélas! l’alarme
-avait été donnée trop tard: la bouteille dérobée glougloutait
-déjà aux lèvres de Barthélemy Pigassou, qui
-la vidait dans un recueillement béat. Barnabé la lui
-arracha de haute lutte.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es donc un païen de l’enfer! lui dit-il, furieux
-et le menaçant.</p>
-
-<p>&mdash;J’avais soif, balbutia l’autre, dont la langue,
-large comme une palette, recueillait en même temps
-sur ses lèvres les goutelettes d’or du maraussan.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais donc pas, malheureux, que c’est du vin
-pour la messe?</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien bon! bredouilla Pigassou avec un soupir
-de profonde convoitise.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span></p>
-
-<p>Et, d’un mouvement instinctif, il tendit les deux
-bras pour ressaisir la fiole encore pleine à demi. Mais
-Barnabé me la passa lestement; puis, agrippant l’ermite
-de Saint-Raphaël aux épaules, le contraignit à se
-rasseoir.</p>
-
-<p>&mdash;Je te conseille, lui dit-il d’un ton quelque peu
-féroce, de te remettre à plumer ta bête, car sans cela,
-gare les prunes de mon prunier!</p>
-
-<p>Il leva sur lui ses deux poings fermés. Barthélemy
-Pigassou, terrifié, ne souffla mot; il regarda son confrère
-de Saint-Michel d’un œil craintif, effaré, et reprit
-sa besogne stupidement.</p>
-
-<p>Pour la dernière fois nous enfilâmes l’escalier de la
-cave.</p>
-
-<p>&mdash;Quel ivrogne, ce Pigassou! marmottait Barnabé
-se parlant à lui-même, quel ivrogne! C’est plus fort
-que lui: bouteille vue, bouteille vidée. Encore si ce
-maraussan lui appartenait!... Miséricorde de Dieu!
-quel Frère libre, ce Pigassou! Ah! s’il me ressemblait!
-Moi, ma langue prendrait-elle feu pareillement
-à une allumette, que, si je ne voulais point boire,
-je ne boirais point.... Il n’existe pas beaucoup de
-Frères de mon étoffe, vois-tu, fillot... C’est vérité, mon
-maraussan est un vrai vin du ciel, et ça vous tente, ça
-vous tente!...</p>
-
-<p>Il lança à la bouteille entamée un regard d’une expression
-absolument intraduisible. C’était quelque
-chose de tendre et c’était quelque chose de terrible.</p>
-
-<p>&mdash;Donne! s’écria-t-il, ne résistant plus au désir qui
-lui brûlait la gorge comme un fer rouge.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p>
-
-<p>J’hésitai. Ses grosses mains velues détachèrent mes
-doigts grêles du goulot, et le maraussan, désormais à
-la discrétion de l’ermite, prit la route, la grande route
-que le lecteur a devinée.</p>
-
-<p>&mdash;Le vin de la messe! le vin de la messe! répétai-je
-scandalisé et détournant les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il n’est pas consacré, pétiot, me dit le Frère
-avec un geste de dénégation. Tu comprends bien que
-s’il était consacré!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais il ne vous appartient pas, puisque vous
-l’avez vendu à M. Martin, et que M. Martin vous l’a
-payé.</p>
-
-<p>&mdash;M. Martin?... Attends un peu.</p>
-
-<p>Quatre à quatre il remonta l’escalier de la cave. Je
-me jetai sur ses talons, curieux de ce qui allait advenir.</p>
-
-<p>Un puits, à margelle vermiculée par les ans, ouvrait
-sa bouche ronde en un coin de la basse-cour du presbytère.
-Barnabé débrouilla la chaînette de fer, la poulie
-grinça, et l’un des seaux descendit au fond. La tête
-penchée, j’observais tout. Ayant à plusieurs reprises
-heurté les parois de la muraille circulaire, le bois enfin
-brisa la glace sombre de l’eau et se remplit jusqu’aux
-bords. L’ermite tira de vigueur. Le seau reparut sur la
-margelle, laissant fuir le liquide par mille fentes. Incontinent,
-Barnabé y plongea la bouteille veuve du
-maraussan, et le goulot chanta, parla, geignit. Avec
-son litre plein, il traversa de nouveau la basse-cour
-sans même regarder Barthélemy Pigassou, occupé à sa
-volaille, et rentra dans la cure.</p>
-
-<p>Que signifiait ce manége? Reprenait-il le chemin de<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span>
-la cave pour y cacher cette bouteille adultérée parmi
-les autres, où reposait un vin franc, destiné au service
-divin?</p>
-
-<p>Le Frère, à ma grande surprise, s’arrêta au beau
-milieu du vestibule, leva les bras, me lança un regard
-où pétillait je ne sais quelle ironie diabolique, puis, ses
-doigts s’entrouvrant, il lâcha tout. Sur la dalle granitique,
-la chute de la bouteille produisit l’effet d’une détonation.
-Le verre s’éparpilla en mille morceaux, et le
-maraussan du puits coula dans toutes les directions.</p>
-
-<p>Au même instant, en haut de l’escalier, un loquet
-fut soulevé, et M. Martin, le visage enfariné, tenant
-aux mains, non plus un coutelas, mais un long bistortier
-de buis auquel adhéraient des fragments de pâte,
-apparut soudainement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? s’écria-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Quand je vous disais, monsieur le curé, que ces
-pavés boiraient leur coup de mon maraussan! répondit
-l’ermite sans sourciller.</p>
-
-<p>&mdash;Combien de bouteilles avez-vous cassées,
-Seigneur-Jésus?</p>
-
-<p>&mdash;Une tant seulement, monsieur Martin, une! Mais,
-à mon avis, c’est beaucoup trop... Un vin qui n’a pas
-son pareil!... Enfin, à la grâce de Dieu et de saint
-François!...</p>
-
-<p>Barthélemy Pigassou était accouru aussi, attiré par
-le bruit. N’ayant pas suivi l’opération de Barnabé au
-puits de la basse-cour, cet ivrogne naïf crut qu’en effet
-ce qu’il voyait reluire sur les dalles était du maraussan,
-et, pliant les genoux comme à l’église, il allait essayer<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span>
-de recueillir avec sa langue, démesurément élargie,
-quelques gouttes de ce nectar, quand son confrère le
-repoussant:</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’es pas honteux!</p>
-
-<p>&mdash;Frère Pigassou! articula M. Martin indigné.</p>
-
-<p>L’ermite de Saint-Raphaël se releva.</p>
-
-<p>&mdash;Va donc quérir un balai, <i>imbecillas</i>, pour nettoyer
-le vestibule, lui dit Barnabé.</p>
-
-<p>Puis, s’adressant au curé d’Hérépian:</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur Martin, rien de cet
-accident ne paraîtra tout à l’heure... Vous pouvez retourner
-à vos pâtisseries.</p>
-
-<p class="p2">Tandis que le bon desservant, abusé par des mensonges
-odieux, courait rejoindre Jeanneton, Barnabé
-arrachait un balai des mains de Pigassou, et le promenait
-à travers le vestibule aussi sérieusement qu’il l’eût
-fait sur les dalles ébréchées de l’ermitage de Saint-Michel.</p>
-
-<p>La dernière gouttelette d’eau, à force d’être tendue,
-paraissant desséchée dans les rigoles; le Frère, dont je
-suivais les mouvements avec inquiétude,&mdash;je redoutais
-à chaque minute un nouveau méfait,&mdash;rejeta le
-balai, puis, tournant vers Barthélemy Pigassou un visage
-où s’épanouissait de nouveau le sourire bonasse
-qui lui était habituel:</p>
-
-<p>&mdash;Tu annonceras à M. le curé que le temps me
-manque pour grimper à son pigeonnier. Il saura bien
-tuer les pigeons, sachant tuer les piots. Braguibus et
-moi, nous avons donné un coup de coude, l’autre jour,<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span>
-à Notre-Dame; mais Venceslas laissa tout dans un
-état!...</p>
-
-<p>Au seuil de la porte, il siffla. Baptiste, noyé dans les
-hautes herbes de la prairie de M. Etienne Baticol,
-dressa les oreilles. Il accourut. Barnabé lui imposa de
-nouveau les deux paniers d’osier, sangla la barde, lui
-passa la bride. L’âne tressautait doucement, satisfait de
-sentir son estomac bien garni.</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît qu’il fait bon dans les verdures de
-M. Etienne Baticol, lui dit l’ermite... Mon Dieu!
-comme on mange chez les riches!... Pétiot, ajouta-t-il,
-peut-être, après la fête de Notre-Dame, irons-nous faire
-ensemble quelques quêtes du côté de Saint-Gervais,
-de Rongas, de Douch, de Rosis; si je me décide, nous
-visiterons M. Etienne Baticol à sa ferme de l’Olivette.
-Je suis sûr que nous trouverons chez lui aise pour
-nos intérieurs, comme Baptiste. Il est si avenant, ce
-vieux M. Etienne Baticol! Il a des douleurs aux
-jambes malheureusement... Tu verras, à l’Olivette, des
-pigeons par milliers, des régiments de pintades et un
-paon qui a des plumes!... oh! mais des plumes!...</p>
-
-<p>&mdash;J’ai vu des paons à la grange de M. Lautrec.</p>
-
-<p>&mdash;Ces plumes de paon, ça vous regarde tout semblablement
-à des yeux, à des yeux humains qui n’ont
-pas besoin de lunettes... Enfin le bon Dieu fait bien ce
-qu’il fait, et son travail ne me regarde pas...</p>
-
-<p>Tout en devisant de la sorte, nous nous étions engagés
-dans le sentier de Notre-Dame de Cavimont.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">III</h2>
-
-<p class="pch">Une dînette d’oiseaux à la Source de Notre-Dame de Cavimont.</p>
-
-<p>Le granit, cette armature solide des Cévennes, apparaît
-un peu partout aux divers endroits de nos montagnes.
-Ici, c’est un plateau de plusieurs kilomètres,
-comme le Larzac; ailleurs, des renflements isolés,
-comme du côté de Saint-Michel; plus loin, quelques
-veines perdues de la roche-mère, comme à Olargues
-ou à Eric-sous-Caroux.</p>
-
-<p>Là où le granit, devenu rare, plonge tout à coup
-aux entrailles du sol, le terrain se recouvre soit d’un
-humus gras et fertile, très propre à la culture du blé,
-soit de cailloux roulés très favorables à la vigne, soit
-de pierrailles volcaniques, tantôt dures, tantôt friables,
-toujours revêches à la végétation, ainsi qu’on peut
-l’observer dans les garrigues si attristantes de Carlincas.</p>
-
-<p>Le monticule absolument dépeuplé, à la cime duquel<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span>
-fut bâti l’ermitage de Cavimont, présente un
-vaste entassement de blocs de toute forme et de toute
-grosseur. Aux arêtes vives de ces énormes rocailles,
-on découvre encore comme la trace du feu qui
-les calcina. En effet, à quelque distance, sur le versant
-graveleux qui envisage le joli hameau de Villecelle-Mourcairol,
-s’ouvre un cratère béant. Partout les vestiges
-des explosions formidables de la terre cherchant
-son assiette et son repos.</p>
-
-<p>Cependant, à mesure qu’on gravit vers le sommet
-cette élévation encombrée de ruines, la roche primitive,
-un moment abolie, reparaît, et c’est sur un cube de
-granit mesurant huit cents mètres au moins d’étendue
-que portent les murailles de l’ermitage de Cavimont,
-celles de la chapelle de Notre-Dame, celles enfin du
-sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse, édifié à l’extrémité
-du plateau.</p>
-
-<p class="p2">Dans le sentier escarpé qui monte, monte, monte
-sans fin, Baptiste suait, soufflait, était rendu. Il s’arrêta.
-Barnabé s’essuya le front et haleta bruyamment.
-Moi, je m’assis sur une pierre plate, respirant avec délices
-à pleine bouche et à plein cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Malgré les gouttes de ce matin, je savais bien que
-le soleil nous rôtirait les côtes, pétiot, me dit le Frère.</p>
-
-<p>Le soleil, en effet, après avoir lancé quelques lueurs
-timides, qui s’étaient comme émoussées sur le fond du
-ciel uniformément blanchâtre et brumeux, venait de
-paraître derrière le bois du Cros, aux environs de l’ermitage
-de Saint-Raphaël. Ce n’était pas la roue de<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span>
-métal en fusion qui signale les levers de l’astre aux
-jours torrides de l’été; c’étaient des flammes moins
-vives, d’une teinte pâle et que le regard pouvait affronter.</p>
-
-<p>Cependant, à mesure que, laissant bien au-dessous
-de lui les bouquets de chênes qui couronnent les collines
-méridionales de la vallée d’Orb, le soleil poursuivait
-sa route éternelle de l’un vers l’autre horizon, on
-devinait qu’en dépit de l’hiver d’où il se dégageait à
-peine, sa jeunesse aurait assez de force pour livrer bataille
-aux vapeurs accumulées, pour les étreindre, les
-réduire, les absorber.</p>
-
-<p>Le combat fut engagé coup sur coup, et je ne me souviens
-pas d’avoir admiré jamais spectacle plus grandiose
-et plus splendide. Comme s’il répugnait à la
-boule incandescente de continuer sa marche dans les
-ténèbres, elle envoya un jet de rayons en vedette pour
-éclairer sa route. Ces rayons fulgurants piquèrent
-droit au zénith, et soudain, au milieu des amoncellements,
-s’ouvrirent de larges voies de lumière. Çà et là,
-à travers des brèches éclatantes, se déployèrent des
-espaces bleus, et le vrai ciel apparut par lambeaux dans
-l’infini.</p>
-
-<p>Mais l’attaque commençait à peine. Bientôt, serrés
-de près, poussés, refoulés, bousculés par les flots rouges
-jaillis du globe en pleine ascension, les nuages effarés
-battirent en retraite et allèrent former, en des coins perdus
-du firmament, comme d’immenses villes aux contours
-enchevêtrés et confus. Oh! alors, ce fut le tableau
-le plus admirable à la fois et le plus saisissant! Maître<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span>
-désormais de son chemin et plus sûr de la portée de
-ses coups, le soleil, impitoyable comme tous les vainqueurs,
-voulut battre en brèche les énormes cités aux
-murs cyclopéens qui venaient de surgir aux marges
-extrêmes de son empire. Première sommation: il leur
-dépêcha une flèche de feu qui en dessina nettement
-les enceintes formidables, les portes colossales, les mille
-tours crénelées. Les villes, assises sur des blocs incommensurables,
-étincelèrent comme cuirassées d’or, de
-gigantesques saphirs, et ne changèrent pas d’attitude.</p>
-
-<p>L’astre jaloux montait toujours, inondant de clartés
-rutilantes les vastes campagnes de l’azur reconquises,
-et daignant à peine adresser de vagues reflets aux murailles
-lointaines qui lui résistaient. Une façon peut-être
-de leur dire:&mdash;«<i>Prenez garde, on ne vous oublie
-pas</i>.»</p>
-
-<p>Tout à coup une tour démesurée, une tour de Babel
-qui s’élevait au milieu de ces entassements babyloniens,
-étincela comme un phare. Des flammes jaillirent
-par mille crevasses qui se creusèrent à ses flancs; puis
-elle apparut découronnée de son faîte. Le ciel brûlait.
-En quelques secondes, l’incendie se propagea de
-proche en proche sur tous les points, et un univers fut
-anéanti.</p>
-
-<p>Mais si rien ne faisait plus obstacle au soleil du côté
-du firmament, que le feu venait de balayer, il n’en
-était pas ainsi du côté de la terre. Là, les vapeurs
-épaisses qui nous avaient aveuglés, Barnabé, Baptiste
-et moi, depuis notre départ de Saint-Michel, semblaient
-devoir séjourner éternellement. De l’endroit élevé où<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span>
-nous étions parvenus, je voyais ces manières de nuages,
-rasant le sol, se dérouler mollement en anneaux
-interminables tout le long de la vallée d’Orb. Non-seulement
-je n’apercevais pas, dans la plaine peuplée de
-grands arbres, la cime extrême d’une branche, mais il
-m’était impossible de retrouver le clocher d’Hérépian,
-noyé comme tout le bourg dans cette mer aux vagues
-blanchâtres et lourdes, dentelées d’une écume aussi légère
-que la fumée.</p>
-
-<p>Aux environs du bois du Cros pourtant, juste à
-quelque distance de l’ermitage de Barthélemy Pigassou,
-on eût dit que les brouillards, abordés par des
-rayons tombant à pic, commençaient à céder le terrain.
-Je crus distinguer le toit rouge de Saint-Raphaël, et un
-peu plus bas, à gauche, le pigeonnier à pignon pointu
-de la grange de M. Lautrec.</p>
-
-<p>Je ne me trompais pas. La chapelle du frère Barthélemy
-Pigassou et la grange tout entière de M. Lautrec
-arrivèrent à la lumière, et, avec elles, une
-énorme portion de la rivière d’Orb, qu’à travers les
-hauts peupliers restitués, je vis éclater en larges bandes
-d’argent. La terre si vague, presque indistincte, renaissait
-à mes yeux avec toutes les richesses de ma
-plantureuse vallée natale, à mesure que l’astre, imbibant
-les vapeurs violettes, roses, dorées, les dissipait,
-les volatilisait, les buvait.</p>
-
-<p>Malgré les efforts du conquérant céleste, quelques
-écharpes, fuyant les coups terribles de la lumière, vagabondaient
-encore dans l’espace, s’accrochant aux
-mûriers de la Bastide, aux rochers sombres de Pétafy,<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span>
-à tous les obstacles d’occasion pour ne pas mourir.
-Mais un nouveau trait lancé d’en haut les atteignait,
-et, de ces gazes légères, flottantes, c’en était fait incontinent.</p>
-
-<p>Que de formes charmantes, gracieuses, tout irisées,
-voyagèrent de la colline boisée du Cros à la colline dénudée
-de Canals, volant, dansant, pirouettant, laissant
-tomber de leurs épaules frémissantes d’amples manteaux
-brodés d’or, de vermillon, d’azur, étalant à leurs
-fronts des diadèmes criblés de pierreries éblouissantes,
-tenant des sceptres flamboyants comme des épées d’archanges,
-montrant des pieds faits de deux gouttes de
-soleil, et dont mon regard ne savait soutenir l’éclat!</p>
-
-<p>&mdash;Que c’est beau, tout cela, Barnabé! que c’est
-beau! m’écriai-je transporté.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, fillot?</p>
-
-<p>&mdash;Cette reine, là-bas, assise sur un trône d’étoiles,
-près du village de Nissergues.</p>
-
-<p>&mdash;Une reine!... Ah ça! mais quelque cigale te
-chante donc dans la cervelle, enfant!</p>
-
-<p>&mdash;Et cette musique... Est-ce que vous n’entendez
-pas une musique?...</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être Braguibus chemine-t-il par là avec les
-Garidel ou les Combal. Ils viendront tous à Notre-Dame
-aujourd’hui, ils porteront des victuailles...</p>
-
-<p>&mdash;Non! non! ce n’est pas le fifre de Braguibus.</p>
-
-<p>Barnabé se pencha et colla son oreille droite contre
-le sol. Il se remit debout vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! s’écria-t-il, ce sont les cloches de
-Bédarieux, ta musique. La procession sort de l’église<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span>
-Saint-Alexandre en ce moment. Dans deux heures,
-une heure et demie peut-être, elle touchera à Cavimont.
-Hardi! pétiot, à nos nettoyages, à nos nettoyages!</p>
-
-<p>Il allongea une tape à Baptiste, qui s’en alla en
-galopant.</p>
-
-<p class="p2">La chapelle de Notre-Dame fut ouverte. Quel
-désordre et quelle poussière! Les araignées avaient
-tissé leurs toiles jusque sur la porte du tabernacle. Je
-ne parle point des fenêtres, on n’en distinguait plus les
-vitres.</p>
-
-<p>Le cœur serré, nous pénétrâmes dans la petite sacristie.
-Les tiroirs du vestiaire qui avaient contenu les
-ornements sacerdotaux apparaissaient béants, mais ils
-étaient vides. Un corporal jaunâtre, un amict, une
-aube déchirée, un linge de <i>lavabo</i>, roulés en torchon,
-traînaient par-ci par-là au fond des boiseries dévastées.</p>
-
-<p>Quel brigand, ce Venceslas Labinowski! Pour la première
-fois je sentis bien réellement toute l’horreur de
-son crime, et m’en voulus d’avoir pu m’attacher à un
-semblable scélérat.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, tu vois! ne manqua pas de me dire le
-Frère, m’indiquant d’un geste significatif, où je flairai
-un reproche, le bouleversement de la chapelle et de
-la sacristie.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Barnabé, je vois, lui répondis-je plein de
-componction, baissant la tête et faisant un signe de
-croix.</p>
-
-<p>L’ermite se prit à rire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;A propos, fillot, sais-tu où est la Source de Cavimont?
-me demanda-t-il tout à coup.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je le sais. Je suis déjà venu trois fois à Notre-Dame
-avec ma mère, et toujours nous avons dîné
-près de la Source. Il y a des rochers hauts comme des
-murailles...</p>
-
-<p>&mdash;Cours remplir cette cruche. Moi, je vais sortir les
-chaises et les battre au grand air; puis j’arroserai les
-dalles et je balayerai d’un bout à l’autre.</p>
-
-<p>Je saisis la cruche ventrue par son anse unique
-et gagnai les pentes du rocher qui envisagent le
-village de Villemagne, tapi à l’ombre épaisse des
-noyers.</p>
-
-<p class="p2">La fontaine de Cavimont ressemble à la fontaine de
-Saint-Michel comme une rivière à un misérable
-ruisselet. De l’autre côté de l’Orb, l’eau est assez rare;
-ici, elle sourd de toutes parts. De chaque crevasse du
-rocher, de chaque fissure du sol s’élancent des jets de
-cristal. Aux temps primitifs, des fleuves de feu s’épanchaient
-des cimes de la montagne; aujourd’hui, des
-sources abondantes s’échappent des cratères éteints et
-vont, après mille détours capricieux, mille bonds retentissants,
-vivifier les prairies qui verdissent le fond
-de la vallée, depuis la Bastide jusqu’au Poujol.</p>
-
-<p>A mesure que je descendais vers le réservoir enfoui,
-miroitant en bas comme du plomb fondu, le chemin,
-taillé dans une fente du granit, devenait plus difficile;
-mais en dépit des obstacles, j’avançais allègrement. La
-fente allait se rétrécissant toujours davantage. Qu’importe!<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span>
-je tâcherais bien de n’y point casser ma cruche.</p>
-
-<p>Aux premiers pas que j’avais faits vers la fontaine,
-quelques oisillons, perchés au hasard sur de maigres
-arbustes, m’avaient suivi, et maintenant leur bande
-plus nombreuse voletait autour de moi, poussant de
-petits cris plaintifs qui me touchaient au cœur.</p>
-
-<p>Comment m’expliquer que des bestioles si timides,
-si farouches d’ordinaire, fussent devenues si familières?
-La faim seule, me parut-il, était capable
-de les pousser à me donner cette fête inattendue, et
-l’on devine avec quels tressaillements de joie, palpant
-les poches de mon pantalon, j’y découvris le millet
-dépiqué la veille dans le verger de Saint-Michel.</p>
-
-<p>Oublieux de la corvée, je déposai la cruche sur le
-roc et je m’assis. Mes pieds ballants pendaient à quelques
-dix mètres au-dessus de la Source, où je me voyais
-réfléchi tout entier. C’est étonnant l’éclat qu’en cette eau
-calme et profonde produisaient les clous luisants de mes
-souliers de montagnard: on eût dit des étoiles microscopiques
-dans un petit ciel grand comme la main.</p>
-
-<p>Cependant, parmi les touffes de cresson, de mauve,
-de doucette, parmi les flèches d’eau qui bordaient ce mignon
-lac perdu, les oiseaux, impatients, faisaient rage.
-Je commençai ma distribution. Dieu! quel tapage étourdissant!
-Mon millet n’avait pas touché le sol que, déjà
-aperçu, on se précipitait, on se bousculait, on se piétinait.
-Jamais je n’entendis pareils bruits d’ailes et de
-becs. Un instant, pour happer un dernier grain, les
-bestioles acharnées ne formèrent plus qu’une boule
-roulante d’où s’échappaient des pépiements confus.<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span>
-Saisi de commisération devant cette multitude affamée,
-je ne ménageai plus ma provision, et je jetai,
-je jetai, je jetai...</p>
-
-<p>Oh! le charmant spectacle! Devant la mangeoire
-pleine à souhait, les oiseaux, ne doutant plus qu’ils
-ne dussent être rassasiés jusqu’au dernier, se calmèrent.
-Chacun s’installa à la table. Alors seulement il me fut
-possible de reconnaître à quelle sorte de monde j’avais
-affaire; car jusqu’ici, dans la mêlée générale, je n’avais
-distingué nulle espèce. Je vis mes chardonnerets
-favoris à tête rouge, à plumules barrées de jaune.
-M’avaient-ils suivi depuis Saint-Michel? Les bouvreuils
-aussi étaient en nombre, mangeant, les ailes
-mi-ouvertes, un œil veillant à la ronde. A l’ombre
-d’un genêt en fleur, j’avisai tout un escadron joyeux
-de fauvettes babillardes luttant contre des bergeronnettes-lavandières,
-prestes et légères comme des papillons.
-Un martin-pêcheur raya l’espace de sa queue
-aux magnifiques reflets.</p>
-
-<p>Encore une fois l’occasion me fut fournie d’observer
-combien la mésange est bête méchante et cruelle.
-Une pauvre linotte, trop tard accourue, s’étant risquée
-à disputer la moitié de sa proie à une mésange,
-celle-ci, féroce, ainsi qu’un clou acéré lui planta son
-bec dans la tête; une gouttelette de sang jaillit et
-coula le long de son col comme un rubis. Vite, pour
-dédommager la blessée, je jetai dans sa direction quelques
-moucherons happés au vol, et que je tenais en
-réserve pour dessert à mes invités. Malheureusement
-une escouade de martinets, s’élançant d’une anfractuosité,<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>
-traversa l’air comme un tourbillon et avala,
-malgré que j’en eusse, le plus délicat morceau du
-festin.</p>
-
-<p>Beaucoup d’oiseaux, repus, s’envolèrent; d’autres
-continuèrent à folâtrer aux bords de la fontaine.</p>
-
-<p>C’était pour moi comme un enivrement céleste de
-contempler ces bestioles alertes, vives, procédant sans
-façon, à l’ombre des rochers, à leur jolie toilette du
-matin. Celle-ci, ayant sautelé longtemps parmi les
-cailloux verdâtres, se décidait enfin à piquer l’eau de
-son bec délicat, puis à y laisser couler doucement
-sa tête, qu’elle relevait d’un mouvement brusque
-toute ruisselante de pierreries. Cette autre, d’un
-bond, plongeait au beau milieu de la Source, qui se
-ridait du battement de ses ailes et à la surface de laquelle,
-par un prodige d’élasticité, de légèreté, de
-grâce, elle semblait marcher. Quelques-unes se contentaient
-de se rouler délicieusement sur les herbes
-humides des bords, rondes de mangeaille, toutes
-leurs plumes ébouriffées. C’était absolument comme le
-frère Barthélemy Pigassou ayant fait chère lie au
-cabaret de la <i>Grappe-d’Or</i>, à Bédarieux.</p>
-
-<p>&mdash;Tu t’es donc cassé la jambe? me cria tout à
-coup une voix qui me remplit les oreilles et la
-tête.</p>
-
-<p>Barnabé surgit devant moi.</p>
-
-<p>&mdash;J’étais... j’étais un peu fatigué, balbutiai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Regarde! me fit-il levant une main. La procession
-passe devant la grange de M. Lautrec.</p>
-
-<p>En effet, j’aperçus comme des drapeaux flottants,<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span>
-puis des masses mouvantes le long de la grande route.</p>
-
-<p>Tandis que mes yeux s’attachaient à ce nouveau
-spectacle, le Frère avait rempli la cruche.</p>
-
-<p class="p2">Nous remontâmes en toute hâte vers le plateau de
-Cavimont.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IV</h2>
-
-<p class="pch">Après un plongeon de plusieurs mois, Venceslas et Catherine
-reviennent sur l’eau.</p>
-
-<p>Une heure de travail acharné nous suffit à peine pour
-débarrasser la chapelle de Notre-Dame de la poussière
-et des araignées qui l’encombraient. Peut-être, en y regardant
-bien, malgré les torchons promenés dans tous
-les sens à la cime d’une latte, eût-on découvert encore
-en maints endroits plus d’un lambeau de toile noirâtre
-tombant des voûtes; mais l’aspect général était décent,
-et Barnabé, dans sa sagesse, décida que nous devions
-nous en tenir là.</p>
-
-<p>Restait le petit sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse,
-à cinquante mètres plus loin sur la roche nue.
-Nous y volâmes, et je passai le balai à travers
-les dalles branlantes, tandis que le Frère époussetait
-les candélabres en bois doré des gradins, lavait soigneusement<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span>
-la pierre sacrée de l’autel et étendait dessus une
-nappe blanche en gros fil de genêt.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, souffla l’ermite, la procession peut arriver!</p>
-
-<p>A ce moment, Baptiste, que nous avions laissé paissant
-les frigoules rares et maigres qui égayent les déchiquetures
-de l’énorme bloc, parut à la porte de la
-chapelle de Sainte-Anne; son poil était hérissé, ses
-oreilles étaient droites, et sa queue, soulevée, se tendait
-rigide comme un bâton. En nous apercevant, il fila
-les plus jolies notes de sa gamme.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a du nouveau, dit Barnabé, attentif au chant
-et à toute l’attitude effarée de sa bête.</p>
-
-<p>Il lui fit un signe. Baptiste, la langue au repos, marcha
-devant. Nous le suivîmes.</p>
-
-<p class="p2">Il y avait du nouveau, en effet.</p>
-
-<p>Sur le seuil de l’ermitage de Cavimont, une forme
-humaine était accroupie. Cette forme, habillée d’une
-grosse robe de bure, comme si elle n’avait pas assez
-des trois marches de pierre de taille pour la porter, projetait
-en avant ses deux mains fixées à un bâton
-noueux. D’où venait ce Frère libre de Saint-François?
-Qui était-il? Sa tête disparaissait entre les deux manches
-très amples de son habit monastique, du reste
-fort sale et déchiré par-ci par-là.</p>
-
-<p>Nous nous approchâmes.</p>
-
-<p>L’étranger, accablé sans doute par la fatigue et
-ayant trouvé une posture qui le délassait, ne bougea
-pas. Barnabé, impatienté, lui posa une de ses mains
-entre les deux épaules, et, le secouant:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Sommes-nous homme ou bête? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>Le voyageur n’articula pas un mot, mais se découvrit
-le visage.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, Pastourel!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit l’autre avec un branlement de tête
-mélancolique, oui, Pastourel, Gratien Pastourel, ermite
-de Saint-Sauveur.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, que se passe-t-il, Frère?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! mon Dieu!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà maigre comme un cent de clous, et
-vous paraissez triste à vous seul autant que tout un enterrement.</p>
-
-<p>Frère Gratien se mit debout; puis, étendant vers l’ermite
-de Saint-Michel son bâton blanc de poussière, il
-lui dit d’un ton grave, presque fatidique:</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé Lavérune, prenez garde à vous!</p>
-
-<p>Celui-ci tressaillit; ses cheveux, rudes comme
-une crinière, eurent un frissonnement qui les mit debout.</p>
-
-<p>&mdash;Que veut dire ceci? que veut dire ceci? répéta-t-il.</p>
-
-<p>En même temps, il soulevait le loquet qui fermait
-l’ermitage, et, par un geste, invitait le Frère de Saint-Sauveur
-à entrer. Pastourel ne se fit pas prier. Il s’insinua
-dans la cuisine. En cette pièce, restaient deux
-ou trois chaises en fort mauvais état et autant d’escabelles
-en bois de hêtre; Barnabé, rendu poli par la
-peur subite qui l’avait mordu aux entrailles, choisit la
-moins effondrée des chaises et l’offrit à son confrère,
-qui s’y laissa tomber en soupirant.</p>
-
-<p>Barnabé considérait Gratien Pastourel avec un intétérêt<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span>
-ému, dont sa terreur secrète faisait tous les frais.
-Quant à moi, je demeurais interdit, à la fois surpris et
-épouvanté par les égards que l’ermite de Saint-Michel,
-si entier, si absolu, témoignait à celui de Saint-Sauveur,
-si chétif et si incapable, le cas échéant, de lui
-résister.</p>
-
-<p>Le frère Gratien Pastourel était un petit vieillard de
-soixante-cinq ans environ. Sa figure, marquée de rides
-comme un fruit trop mûr, avait un ton blafard qui
-dénonçait l’épuisement complet de l’organisme. Partout
-le sang manquait pour vivifier les membres et le
-tronc. Ses yeux de couleur verdâtre, qui, malgré les
-dépressions qu’avaient subies les traits avec l’âge, s’étaient
-conservés grands, n’accusaient la vie que par
-intervalles. Sa tête, ronde comme une sphère, apparaissait
-luisante et totalement dégarnie. On le devinait,
-un rachitisme natif n’avait pas permis au crâne de
-conserver longtemps ses cheveux, la toison tout entière
-était tombée. N’oublions pas son nez, très mobile,
-lequel avait la courbe du bec de la chouette, et ses
-doigts singulièrement courts et crochus.</p>
-
-<p class="p2">Cependant, le frère Gratien Pastourel, immobile sur
-son siége, se taisait. De temps à autre seulement, il
-lançait un regard à Barnabé, devenu son unique préoccupation.</p>
-
-<p>L’ermite de Saint-Michel, dont les grosses joues rebondies,
-du vermillon, étaient passées au jaune pâle,
-paraissait fort inquiet, il tremblait presque.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allons, frère Gratien, dit-il ne tenant plus à son
-intime supplice, il ne faudrait pas être méchant envers
-moi. Je sais que, pareillement à Braguibus, des Aires,
-vous avez des accointances avec le malin esprit, qu’il
-vous a donné de grands pouvoirs sur vos semblables.
-Soyez de bon compte avec un ami, et ne me faites pas
-de mal, pour saint François, notre fondateur.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous aussi, vous croyez que je suis sorcier?
-répondit le petit vieux haussant les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde, aux Cévennes, connaît que vous
-jetez des sorts, et que, s’ils ne s’acquittent tôt, vous
-livrez à <i>l’Autre</i> vos créanciers récalcitrants.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me baillez là un plein boisseau de sottises,
-Frère. Je vous en préviens, si vous n’avez mieux au
-bout de votre langue, il serait séant de vous taire. Je
-suis sorcier comme je suis usurier; c’est-à-dire que je
-m’entends à ces deux métiers comme je m’entends à
-faire tourner la roue de la lune et la roue du soleil. Je
-suis bon, je suis serviable, voilà pour mon caractère.
-A présent, si vous tenez à savoir pourquoi, cette année,
-négligeant la procession de Bedarieux, où j’aurais dû
-prendre rang avec les frères Adon Laborie et Agricol
-Lambertier, et ne portant nulle attention à la maladie
-qui me tourmente, je suis venu seul à Cavimont, à travers
-les chemins de traverse, apprenez que c’est pour
-vous...</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi?</p>
-
-<p>&mdash;Posez la main sur votre conscience, frère Barnabé:
-n’avez-vous jamais, avec vos doigts ou des
-bûchettes chargées de glu, enfin avec des moyens de<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span>
-ruse quelconques, fait venir à vous des pièces d’argent,
-voire des sous, qui dormaient doucement pour le bon
-Dieu au fond du tronc de Saint-Michel?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, frère Gratien!... s’écria l’ermite effaré.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’y a pas de frère Gratien... Vous l’avez fait,
-n’est-il pas vrai?... Bon!...</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, frère Gratien...</p>
-
-<p>&mdash;Il n’y a pas de frère Gratien... Je sais tout, je lis
-en votre vie comme en mon paroissien ouvert soit à la
-messe, soit aux vêpres, soit aux complies.</p>
-
-<p>Barnabé, atteint et convaincu, courba la tête.</p>
-
-<p>Le Frère de Saint-Sauveur continua:</p>
-
-<p>&mdash;Une autre fois, à Saint-Pons, vous avez passé
-votre main dans le tiroir de M. Cœurdevache, charcutier,
-rue de Castres, et un billet de banque de cent
-francs vous est demeuré collé aux ongles...</p>
-
-<p>&mdash;Chut! chut!... Il y a du monde, Frère...</p>
-
-<p>&mdash;Chut, tant qu’il vous plaira; mais la chose est
-arrivée, et à telles enseignes que la gendarmerie, mise
-sur pieds... Enfin, M. le curé des Aires, prévenu à
-temps, arrangea l’affaire. Il remboursa M. Cœurdevache,
-ce brave M. le curé...</p>
-
-<p>Barnabé, la tête perdue, était tombé à genoux et tendait
-vers son terrible confrère des bras suppliants.</p>
-
-<p>&mdash;Un jour, poursuivit l’implacable Pastourel, à la
-ferme de Castelsec, près de Maraussan, profitant du
-sommeil des hommes qui, sur le midi, dormaient leur
-sieste à l’ombre, vous vous êtes faufilé dans une cave
-où l’on filtrait le vin nouveau et avez, sans permission,
-rempli votre outre au robinet. Ah! si votre Baptiste<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span>
-pouvait parler comme l’ânesse de Balaam! Les bêtes
-parlaient du temps de Notre-Seigneur...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu du ciel! répétait Barnabé
-se frappant la poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Et à Gathon Molinier, de Saint-Gervais, lui en
-avez-vous assez joué de tours!... Pauvre femme!...</p>
-
-<p>&mdash;Je me convertirai, frère Gratien, je me convertirai.
-Je vous le jure, je fais vœu de retourner à Saint-Jacques
-de Compostelle, à Rome, où vous voudrez,
-pourvu que vous ne me perdiez pas, que vous ayez
-pitié de mon Félibien, pour qui j’ai commis plus de
-péchés que n’avait d’ans Mathusalem. Vous savez,
-Félibien Lavérune qui apprend les horlogeries à Moret,
-département du Jura...</p>
-
-<p>&mdash;Vos litanies seraient trop longues, Frère; je
-saute plusieurs saints et je m’arrête.</p>
-
-<p>&mdash;Merci à vous de tout mon cœur!</p>
-
-<p>Il se releva.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où avez-vous pris connaissance de mes caravanes?
-demanda-t-il, moitié sérieux, moitié riant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pensez sans doute que <i>l’Autre</i>?...</p>
-
-<p>&mdash;Certes! il m’en court encore comme des lézards
-par tout le corps.</p>
-
-<p>&mdash;L’<i>Autre</i> n’entre pour rien en votre histoire, Frère.</p>
-
-<p>&mdash;Alors qui a pu deviner?...</p>
-
-<p>&mdash;Qui?... N’avez-vous confié vos caravanes, comme
-vous dites, à personne?...</p>
-
-<p>&mdash;A personne, frère Gratien Pastourel.</p>
-
-<p>&mdash;Pas même à Venceslas Labinowski?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le sacripant!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Le mois d’avril a été des plus venteux, cette année,
-chez nous. Joignez à cela la pluie qui le plus souvent
-se mettait de la partie. La semaine dernière, une nuit
-que l’ouragan furieux hurlait autour de l’ermitage,
-soulevant les tuiles de mon toit et cassant quantité de
-branches dans les châtaigneraies environnantes, on
-frappa tout à coup à ma porte. Je ne dormais pas, et vous
-devinez qui fut surpris de sentir à pareille heure quelqu’un
-gratter au seuil de sa maison. Par une petite lucarne
-qui me sert de judas, je regardai. Les nuages marchaient
-dans le ciel semblablement à de grands troupeaux
-pressés de trouver un gîte, mais la lune brillait tout de
-même parmi les toisons, et je vis très distinctement le
-pèlerin qui venait de me tirer du lit. C’était un homme
-grand, maigre, vêtu plus misérablement que Job sur
-son fumier. Ce qui me fit trembler, c’est qu’il tenait un
-fusil à la main. Comme je ne soufflais mot, observant
-mon particulier, il recommença ses frappements.</p>
-
-<p>«&mdash;Que me voulez-vous? lui criai-je enfin.</p>
-
-<p>«&mdash;D’abord je veux manger, j’ai faim, me répondit
-une voix qui ne m’était pas inconnue.</p>
-
-<p>«&mdash;Qui êtes-vous?</p>
-
-<p>«&mdash;Un Frère libre de Saint-François.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre nom?</p>
-
-<p>«&mdash;Venceslas Labinowski.</p>
-
-<p>«Encore qu’une semblable visite me fâchât beaucoup,
-j’allumai la chandelle et fis jouer la clef dans la
-serrure.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment, c’est vous, Frère? lui dis-je. Miséricorde!
-en quel état vous voilà.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span></p>
-
-<p>«Lui, avec l’aisance d’un homme qui rentre dans sa
-propre maison, déposa son fusil en un coin, rejeta sur
-une chaise la limousine trempée jusqu’au dernier fil
-qui l’enveloppait, et, me regardant avec des yeux égarés,
-presque furieux:</p>
-
-<p>«&mdash;Vite, du pain, du vin, de la viande... Depuis
-deux jours, je n’ai rien mis dans l’estomac.</p>
-
-<p>«Saisi de pitié, je courus à mes provisions. Il mangea
-à lui seul autant que toute une bande de loups.</p>
-
-<p>«&mdash;Enfin que vous arrive-t-il? lui demandai-je,
-lorsque, étant rassasié, je le vis un peu plus tranquille.</p>
-
-<p>«&mdash;Figurez-vous, me rapporta-t-il, que, depuis plus
-de trois semaines, les gendarmes de Bédarieux, d’Olargues,
-de Saint-Gervais sont à mes trousses. Ah! je lui
-donne du fil à retordre, à tout ce monde du gouvernement;
-mais je ne vous dirai pas ce qu’il m’en coûte de
-fatigues. Je ne mange guère et ne dors plus... Pourtant,
-si Catherine savait à quels dangers je m’expose pour
-elle!...</p>
-
-<p>«&mdash;Catherine?</p>
-
-<p>«&mdash;Vous avez bien entendu raconter qu’étant ermite
-de Cavimont j’enlevai la fille de la ferme des <i>Trois-Chênes</i>,
-près de Douch. La coquine! m’en a-t-elle fait
-voir de grises! Ah! frère Gratien, la femme, c’est un
-être terrible, voyez-vous. Comme cette fille aimait les
-rubans, les affiquets d’or, je pillai ma propre chapelle
-pour lui en procurer. Malheureusement, l’argent, même
-celui qu’on a volé au bon Dieu, n’est pas éternel, et les
-derniers sous de nos ventes à des juifs venaient d’être<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span>
-dévorés, que Catherine, prise soi-disant de remords,
-me quittait et rentrait dans son pays. D’abord, le coup
-ne me fut pas bien rude. Mais je n’étais pas seul depuis
-quinze jours, traînant mes pas dans les faubourgs écartés
-de Marseille, où nous nous étions réfugiés, que mon
-cœur revint à Catherine Verdelon pour ne plus s’en
-détacher. Il fallait que je la revisse, que je la revisse
-absolument. Pour la revoir, j’eusse bravé toutes les
-gendarmeries de la terre. Cela prouve que, lorsqu’une
-femme nous tient, elle nous tient sans retour. Je
-partis... Que de nuits passées dans les bois qui entourent
-les <i>Trois-Chênes</i>! que de jours, dans les grottes obscures
-du mont Caroux! Je la vis enfin, je la vis!...</p>
-
-<p>«Le frère Venceslas s’arrêta un moment comme
-pour remâcher ces derniers mots; ils semblaient avoir
-pour lui un goût plus délicieux que le goût de la fougasse
-fraîche et du vin. Comme j’allais lui poser une
-question sur cette fille qui l’avait perdu, il continua
-son histoire:</p>
-
-<p>«&mdash;Une nuit,&mdash;il y a quinze ou dix-huit jours de
-cela,&mdash;Catherine et moi, assis au fond d’une combe
-secrète, nous devisions paisiblement de nous-mêmes et
-nous nous entr’embrassions, quand, au lointain, le
-fourreau d’acier d’un gendarme éclata dans un rayon
-de lune. Catherine, légère comme un oiseau, s’envola,
-et moi, sans bruit, je détalai parmi les rocailles aussi
-lestement qu’un levron. Depuis cette nuit, les gendarmes,
-le nez dans mon vent, ne lâchent plus ma piste.
-Mais je leur échapperai, frère Gratien, je leur échapperai...
-J’ai mon plan: pour le mettre à exécution, il<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span>
-me faudrait mille francs tant seulement. Avec cette
-somme, en compagnie de Catherine, je passerais en
-Espagne. Une fois là, nous travaillerions... Mais qui
-me prêtera mille francs? Mes anciens confrères seuls
-me peuvent rendre ce service. D’abord, j’ai pensé à
-Barnabé, de Saint-Michel: je sais qu’il a de l’argent,
-connaissant de sa bouche toutes ses affaires. Ah! sans
-que ça paraisse, il est plus filou que moi, allez, frère
-Barnabé Lavérune! Malheureusement, nous eûmes
-une pique à Béziers, près de la statue de Paul Riquet,
-et j’ai bien peur de ne pouvoir lui arracher un sou.
-Mon Dieu! l’idée m’est venue d’aller à son ermitage
-tout de même, et de faire du ravage par là. Puis j’ai
-réfléchi. A quoi me servirait, en effet, d’abattre Barnabé
-avec mon fusil, comme on abat un renard ou un
-loup, car Barnabé ressemble à ces deux animaux?
-Quand il serait mort, aurais-je son magot? Point.
-Si je sais qu’il possède un sac bien replet, j’ignore absolument
-où ce sac est caché. Voilà la question. Me
-voyez-vous descendant de Saint-Michel, après avoir
-commis un crime inutile, ce qui est toujours une bêtise,
-et n’emportant pas un sou vaillant dans le gousset?
-C’est impossible!...»</p>
-
-<p>&mdash;Comment, interrompit Barnabé, que l’indignation
-soulevait, il m’aurait tué?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l’ai dit: comme un renard ou comme un
-loup rencontré en plein bois...</p>
-
-<p>&mdash;Après?</p>
-
-<p>«&mdash;Jugeant donc la lutte peu fructueuse de ce
-côté, reprit Venceslas me regardant avec des yeux<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span>
-allumés, je me suis retourné du vôtre, frère Pastourel.</p>
-
-<p>«&mdash;Du mien?</p>
-
-<p>«&mdash;Ne faites-vous pas, d’ailleurs, le métier de prêter
-de l’argent?</p>
-
-<p>«&mdash;J’ai tiré de peine, à l’époque des semailles,
-quelques paysans, mes voisins, lui dis-je. Mais je donnais
-cinq francs, quelquefois huit...</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien! je deviendrai votre débiteur, moi
-aussi.</p>
-
-<p>«&mdash;Et où voulez-vous que je prenne mille francs?</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais vous l’apprendre, répondit-il.</p>
-
-<p>«Il alla vers son fusil et le saisit. Vous comprenez
-si je tremblais de tous mes membres. Mes jambes ne
-me soutenant plus, je tombai sur mon escabelle. Alors,
-ce brigand me posa ses deux mains sur les épaules, et,
-me secouant comme un sac de <i>châtaignons</i> où l’on veut
-faire entrer encore plus d’un boisseau:</p>
-
-<p>«&mdash;La clef de votre armoire! me cria-t-il.</p>
-
-<p>«&mdash;Je n’ai ni armoire ni clef.</p>
-
-<p>«&mdash;Où serrez-vous votre argent?</p>
-
-<p>«&mdash;Dans ma poche, quand il m’arrive d’en posséder
-quelque miette.</p>
-
-<p>«Il me mit lui-même debout, et, me soutenant, car
-j’eusse glissé sur le plancher, à demi-mort que j’étais,
-il fouilla mes chausses, ma bure et mon gilet. Il découvrit
-treize sous logés en un pli fin, au fond de mon
-capuchon.</p>
-
-<p>«&mdash;Ces treize sous sont donc toute votre fortune?</p>
-
-<p>«&mdash;Toute.</p>
-
-<p>«Il recula de quelques pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span></p>
-
-<p>«&mdash;Frère Pastourel, me dit-il, faites votre acte de
-contrition; vous allez paraître devant Dieu!</p>
-
-<p>«J’étais un homme perdu si je poussais à bout ce
-bandit.</p>
-
-<p>«Je le compris, et, me traînant jusqu’à ma cheminée,
-j’amenai à moi la plaque de fonte du foyer et
-découvris ma cachette.</p>
-
-<p>«&mdash;Tenez, Venceslas, tenez, prenez toute ma fortune,
-lui dis-je, et laissez-moi la vie.</p>
-
-<p>«Il ne fit qu’un bond pour happer le magot: quatre
-cent trente-deux francs!</p>
-
-<p>«Tandis que ce Polonais, arrondi de mon bien, s’enfuyait
-à travers la nuit, pareil à quelque bête fauve,
-moi, sans force, la tête troublée ainsi qu’après un
-festin de noce, je m’allongeai par terre et m’évanouis.»</p>
-
-<p>De grosses larmes roulèrent sur les joues blêmes de
-l’ermite de Saint-Sauveur. Une perte sèche de quatre
-cent trente-deux francs!...</p>
-
-<p class="p2">Barnabé, se promenant de long en large, articulait
-des mots entrecoupés et gesticulait furieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Il veut me tuer! il veut me tuer! répétait-il, les
-dents serrées.</p>
-
-<p>Quant à moi, j’avais peur et me demandais s’il était
-vrai que j’eusse connu, que j’eusse aimé ce Venceslas
-Labinowski, lequel, ayant été voleur, devenait maintenant
-assassin. Horrible! horrible! horrible!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, frère Gratien, avez-vous porté plainte à la<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span>
-gendarmerie de Bédarieux et de Saint-Gervais? lui demanda
-Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;La secousse a été si vive, que j’en ai gardé le lit
-plusieurs jours. Pensez, à mon âge! Aujourd’hui, m’en
-retournant avec la procession, je verrai les gendarmes
-de Bédarieux dans la vesprée. Mais j’avais d’abord un
-devoir d’amitié à accomplir, c’était de vous prévenir
-vous-même, frère Barnabé. Peut-être, avec mon argent,
-Venceslas et Catherine ont-ils déjà fait route
-pour l’Espagne. Dans tous les cas, je vous le répète,
-veillez au grain. Verrouillez bien votre porte de Saint-Michel,
-surtout tenez l’œil à vos économies. Retenez
-un conseil: gardez pour vous seul le secret de vos entreprises...
-Croyez-vous que je sois sorcier à présent et
-usurier aussi? Il est bien possible que, par-ci par-là,
-pour gagner une pièce blanche, j’aie dit son sort à
-quelque fillette amoureuse ou que j’aie quelquefois
-prêté cinq sous pour en avoir dix en retour. Tout ça
-n’empêche pas que je ne sois un honnête homme, un
-Frère libre ayant souci de la règle, et, si j’ai su vos
-affaires, c’est uniquement que vous aviez eu la maladresse
-de les confier à ce coquin de Venceslas. Tenez-vous
-donc pour averti.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Frère, merci... Il faut faire arrêter le Polonais,
-et, demain matin, quand j’en aurai fini par ici,
-j’irai prévenir les gendarmes de Saint-Gervais... Ah!
-il veut me tuer!... Ah! le sac de Félibien lui fait
-envie!... Voleur! canaille! assassin! je...</p>
-
-<p>&mdash;<i>Refugium peccatorum</i>! glapit une voix claire sur
-le plateau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;<i>Ora pro nobis</i>! répondit-on de toutes parts dans
-le lointain.</p>
-
-<p>&mdash;La procession! la procession! m’écriai-je, jetant
-un regard par la fenêtre.</p>
-
-<p>Nous sortîmes tous trois de l’ermitage.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">V</h2>
-
-<p class="pch">M. Michelin n’aime pas le veau: «<i>Viande peu mûre, viande
-creuse</i>!»</p>
-
-<p>Barnabé se précipita vers la chapelle pour y vaquer
-aux derniers apprêts de la messe; frère Gratien et moi,
-nous le suivîmes.</p>
-
-<p>Tandis que l’ermite de Saint-Michel, ému de tout
-ce qu’il venait d’entendre, remplissait en maugréant
-les burettes, plongées à plusieurs reprises dans l’eau;
-que son confrère de Saint-Sauveur, alerte, fourbissait
-avec un torchon la sonnette de l’autel et l’encensoir;
-moi, préoccupé des hautes fonctions que j’allais être
-appelé à remplir auprès de M. le curé-doyen de Bédarieux,
-je revêtais ma soutanelle rouge, glissais par-dessus
-mon surplis tout nouvellement repassé avec
-amour par Marianne, et ornais ma tête ébouriffée de
-ma calotte de cardinal.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il veut me tuer pour s’approprier mon bien!<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span>
-grommelait de temps à autre Barnabé. Ah! il veut me
-tuer, ce brigand de la Calabre!</p>
-
-<p>Il ne pouvait tenir en place, et, tout en rinçant les
-burettes, qui tremblaient entre ses mains, il marchait
-dans tous les sens à travers la sacristie. Tout à coup,
-le verre fuit de ses doigts, et clac! une burette vole en
-éclats sur le pavé.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Frère! lui dit Gratien Pastourel d’un
-ton d’affectueux reproche, ce que l’on casse ne sert ni
-aux hommes ni au bon Dieu.</p>
-
-<p>Barnabé releva sa tête; tous les poils en étaient
-hérissés.</p>
-
-<p>&mdash;Plût au ciel que ce fut Venceslas et non cette burette
-que j’eusse brisé ainsi en mille morceaux! articula-t-il,
-l’œil étincelant et farouche.</p>
-
-<p>Puis, s’avançant vers moi:</p>
-
-<p>&mdash;Pétiot, me demanda-t-il, sais-tu si M. Anselme
-Benoît a toujours ses pistolets?</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai vus chez lui l’autre jour, j’ai même tiré
-un coup avec...</p>
-
-<p>&mdash;Nous les lui emprunterons, n’aie peur, nous les
-lui emprunterons. Je m’armerai comme saint Michel.</p>
-
-<p>Un bruit effroyable de pas et de voix se fit incontinent
-dans la chapelle.</p>
-
-<p>J’accourus.</p>
-
-<p>C’était une bande de deux à trois cents gamins,
-avant-garde obligée de toute procession en nos montagnes.
-Il y avait, mêlées aux enfants de la ville, parmi
-lesquels je reconnus d’anciens camarades de l’école
-Brémontier, des escouades de petits paysans, naturels<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span>
-de Nissergues, Villemagne, les Aires, Margal et autres
-lieux circonvoisins. Ils portaient avec eux une longue
-croix de bois peinte en noir, aux deux bras de laquelle
-étaient nouées des banderolles de ruban violet. Je passai
-au milieu d’eux grave et morne, sans vouloir reconnaître
-personne. Les plus téméraires, les plus effrontés
-me regardèrent ébahis, et, tenus à distance par mon
-allure sérieuse, la majesté de mon costume, aucun
-d’eux n’osa m’aborder.</p>
-
-<p>«C’est lui, chuchotait-on, c’est lui!»</p>
-
-<p>Mais il ne se trouva pas un audacieux pour m’adresser
-un mot.</p>
-
-<p>Une fois mon beau costume endossé, toutes sortes
-d’idées ambitieuses m’avaient envahi l’esprit. Mon
-plan, en quittant brusquement les ermites, n’était pas
-de me mêler à la procession; je méprisais cette tourbe:
-je voulais au plus vite rejoindre le clergé et me confondre
-avec lui. Quel honneur de paraître, aux yeux
-de tous les villages de la vallée d’Orb, au milieu des
-vicaires, des curés, de me trouver peut-être placé par
-le hasard à côté de M. le doyen, superbement paré de
-son rochet brodé et de son camail de soie! Je me voyais
-déjà mêlant ma voix aigre et perçante aux voix mesurées,
-capables, des ecclésiastiques pour achever le
-chant des <i>Litanies</i>.</p>
-
-<p>Malheureusement la foule, déferlant comme une mer
-sur le plateau, m’arrêta court au sortir de la chapelle.
-De quel côté tirer? Je me jetai en un escarpement difficile,
-comptant m’échapper par là. Impossible: le flot
-battait tout le rocher, et je me vis contraint de reculer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span></p>
-
-<p>Cependant, les masses profondes des pèlerins, surexcitées
-sans doute à la vue de la chapelle de Notre-Dame
-de Cavimont, où s’accomplirent tant de miracles, du
-sanctuaire vénéré de Sainte-Anne-la-Marieuse, si fertile
-en prodiges, venaient de reprendre les <i>Litanies
-de la Sainte Vierge</i>, et les chantaient avec transport.
-C’était un concert à la fois admirable et effrayant,
-dont ces solitudes tremblaient, frémissaient, dont les
-rochers impénétrables, frappés directement par les voix,
-renvoyaient à la vallée tranquille les échos tonitruants
-et prolongés.</p>
-
-<p>Au-dessus des têtes, moutonnant comme des vagues
-qui eussent gravi le mamelon, flottaient les drapeaux
-des corporations laïques indigènes: les Aînés, les Cadets,
-les Pénitents-Blancs, les Pénitents-Bleus; les bannières
-des confréries de femmes: les Dames du Saint-Calice,
-les Dames-Noires, les Filles de la Sainte-Espérance,
-les Filles des Clous-du-Calvaire; enfin des croix énormes,
-où le divin Crucifié, grand comme un homme,
-pleurait de vraies larmes et saignait à la fois par les
-cinq plaies.</p>
-
-<p>Le clergé parut dans cette multitude chantante, aux
-costumes divers, bariolée de toutes les couleurs de
-l’arc-en-ciel. Non-seulement je vis M. Michelin, suant
-et soufflant au milieu de ses vicaires, moins accablés
-que lui; mais je reconnus les desservants des villages
-environnants, et, parmi eux surtout, M. Martin, d’Hérépian,
-redevenu luisant et propre comme un miroir.
-Derrière lui, marchait, d’un pas recueilli et récitant
-son chapelet, le frère Adon Laborie, ermite de Notre-Dame<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span>
-de Nize. C’était un grand vieillard, maigre, le
-dos voûté, la tête penchée en avant. Une barbe blanche,
-longue et annelée, comme en portèrent les rois assyriens,
-encadrait sa figure osseuse, jaunâtre, à profil
-d’ascète, une figure descendue d’un cadre de Zurbaran.
-Ses yeux, perdus au fond d’orbites noirs, couronnés
-de sourcils épais, lançaient des rayons timides
-et voilés. Il allait paisible, se retournant de temps à
-autre pour murmurer quelques paroles à l’oreille d’un
-confrère qui cheminait à ses côtés.</p>
-
-<p>Ce confrère, que je n’eus aucune peine à reconnaître,
-n’était autre que le robuste Agricol Lambertier. Hélas!
-il s’en fallait que l’attitude de l’ermite de Saint-Pantaléon
-de Boubals à la procession eût le caractère de noble
-réserve religieuse qui distinguait à un si haut point celle
-du frère Laborie! Au lieu de chanter les <i>Litanies</i> ou de
-tourner dans ses doigts les grains de son chapelet, Agricol
-Lambertier, un plantureux gaillard débordant de
-séve et de vie, jacassait, riait, batifolait avec une
-jolie fille bien découplée, haute en couleur, à la chair
-appétissante, aux lèvres de vermillon.</p>
-
-<p>&mdash;Victoire! belle Victoire! lui disait-il en s’émancipant.</p>
-
-<p>&mdash;Frère! Frère!... lui répétait à tout propos Adon
-Laborie, scandalisé et lui touchant le coude.</p>
-
-<p>Mais la partie de la procession la plus curieuse, la
-plus pittoresque, la plus originale, était celle qui
-venait immédiatement après les prêtres. Là aussi on
-chantait, peut-être même les voix atteignaient-elles
-une sonorité plus éclatante; seulement, au lieu de s’échapper<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span>
-du gosier éraillé d’un paysan ou de la bouche
-étroite de quelque dévote au col déjeté, le cantique
-sortait de poitrines plus robustes et plus profondes.</p>
-
-<p>Les promenades religieuses aux chapelles votives
-sont, en toute l’étendue des Cévennes, l’occasion de
-festins sur l’herbe, de copieuses et franches lippées au
-bord des sources murmurantes, de <i>beuveries</i> homériques
-à l’ombre des arbres et des rochers. Cet
-appétit féroce de nos pèlerins enthousiastes, que l’air
-plus vif des hauteurs stimule encore, nécessite d’énormes
-approvisionnements. Aussi, tandis que les enfants
-tout en fête marchent en avant, lançant les <i>Litanies</i>
-aux échos de la vallée, quelque parent, placé en arrière
-du clergé, se résigne-t-il à pousser un âne chargé des
-croustades, des rôtis, des gâteaux, des bouteilles, qui
-tout à l’heure réjouiront les estomacs affamés.</p>
-
-<p>Il n’est pas rare, chose gracieuse et touchante! au-dessus
-des paniers collés aux flancs de la pauvre bourrique,
-de voir surgir soudain, du milieu des victuailles
-grouillantes, le visage rose et souriant d’un bébé. Cet
-être délicat, mignon, folâtre, a essuyé dans l’année
-quelque grave maladie, et on le mène à Cavimont
-pour l’y recommander à Notre-Dame.</p>
-
-<p>A un âge dont je n’ai pu conserver la mémoire, je
-fis moi-même trois fois ce voyage, et ma mère ne voulut
-laisser à personne la fatigue de conduire la bête
-qui me portait. Sainte et admirable femme!</p>
-
-<p>On devine les bruits étranges qui doivent retentir
-dans les rangs de cette deuxième procession. Les ânes,<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span>
-s’en donnant à cœur joie en ces jours de réjouissance
-universelle, entonnent leurs plus belles antiennes; les
-chevaux hennissent, hérissant leurs crinières et leurs
-queues; les mulets brutaux lancent des ruades mirifiques.
-C’est un brouhaha étourdissant, au milieu
-duquel se démène, à grand renfort de voix, de gestes,
-de gourdins, tout un peuple de conducteurs, de conductrices
-endimanchés, marmottant des prières ou
-fredonnant des chansons.</p>
-
-<p class="p2">Le clergé, qui était devenu ma préoccupation
-unique, fendit la foule immobile sur le plateau débordant
-et pénétra dans la chapelle. Tous les prêtres,
-après la lecture d’une oraison faite par un vicaire,
-lecture destinée à clore les <i>Litanies</i>, s’acheminèrent
-vers la sacristie. M. Michelin, dont de grosses gouttes
-de sueur criblaient le visage écarlate, adressa quelques
-paroles à Barnabé, et demanda à s’habiller incontinent
-pour la messe.</p>
-
-<p>&mdash;Hâtons-nous, dit-il, car je suis très fatigué.</p>
-
-<p>Et, se tournant vers M. Martin, d’Hérépian:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le curé, présentez-moi l’amict, je vous
-prie.</p>
-
-<p>M. Martin, sur le modeste vestiaire de Notre-Dame,
-saisit un carré de toile blanche, première pièce du vêtement
-compliqué que le prêtre revêt avant de monter à
-l’autel, et l’offrit au doyen, qui le baisa et se le passa
-sur les épaules.</p>
-
-<p>Impatient d’être remarqué,&mdash;jusqu’ici M. Michelin
-n’avait pas même abaissé un regard sur moi,&mdash;tandis<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span>
-que les vicaires vaquaient à des occupations diverses:
-se lavaient les mains à la cruche, se rafraîchissaient le
-front avec leurs mouchoirs tout imbibés, je me faufilai
-jusque sur le marchepied, où seuls se tenaient debout
-le curé de Bédarieux et son sacristain, le desservant
-d’Hérépian.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon ami, avez-vous préparé un bon
-dîner au moins? demanda M. Michelin.</p>
-
-<p>&mdash;J’espère que M. le doyen sera satisfait.</p>
-
-<p>&mdash;Mon estomac bat la chamade, et je me sens d’un
-appétit à dévorer des cailloux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous auriez dû prendre quelque chose avant de
-quitter Bédarieux.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai. Un instant, j’ai eu l’idée, redoutant de
-ne pouvoir rester à jeun jusqu’à midi, de me décharger
-sur un de mes vicaires de la messe de Cavimont.
-Puis je n’ai pas osé. C’est moi qui célèbre cette messe
-tous les ans, et mon abstention eût produit un effet
-déplorable.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est qu’aussi il n’est pas d’ecclésiastique
-dans le diocèse qui s’entende comme M. le doyen à donner
-de la pompe à nos cérémonies.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes trop aimable... Passez-moi le cordon.</p>
-
-<p>Avant que M. Martin eût pu le saisir, je m’étais
-précipité et avais happé le cordon de coton blanc à
-pompons que le prêtre se noue par-dessus l’aube. Un
-genou en terre, je le tendis à M. le curé de Bédarieux,
-qui le prit et ne me regarda point. Il se retourna vers
-M. Martin.</p>
-
-<p>&mdash;Quel potage? lui demanda-t-il tout bas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Une soupe de mouton à la purée de pois.</p>
-
-<p>Les grosses lèvres rouges du doyen eurent une moue
-significative.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin! murmura-t-il d’un ton résigné... Et après
-cette soupe de mouton, que je n’aime guère?</p>
-
-<p>&mdash;Un plat de veau aux carottes...</p>
-
-<p>&mdash;Des carottes! Mais ce n’est pas vendredi aujourd’hui,
-curé. Nous sortons à peine du carême.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi ai-je noyé une bonne rouelle de veau
-parmi les légumes.</p>
-
-<p>&mdash;Du veau! du veau!... Viande peu mûre, viande
-creuse... Donnez-moi l’étole.</p>
-
-<p>Il se croisa l’étole sur la poitrine et murmura quelques
-mots latins.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous songé aux hors-d’œuvre? reprit-il
-gravement.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur le doyen: il y a un dindon à la
-broche.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, un dindon pour hors-d’œuvre! Êtes
-vous fou, par exemple!</p>
-
-<p>&mdash;Il est fort beau, il pèse douze livres.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas: je vous demande si
-vous vous êtes procuré du beurre frais, des olives,
-du saucisson, du thon mariné, des anchois...</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur le doyen. Mais Jeanneton a fait
-une croustade magnifique.</p>
-
-<p>&mdash;Quels entremets?</p>
-
-<p>&mdash;Avec l’abatis du dindon...</p>
-
-<p>&mdash;Ne me parlez plus de votre dindon! interrompit
-M. Michelin, dont la gourmandise déçue avait enflé<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span>
-la voix. Venceslas Labinowski, ce voleur, nous traita
-mieux l’année passée dans son ermitage, que vous ne
-nous traitez dans votre cure. Quelle cuisine, Dieu
-m’assiste! quelle cuisine!... Avez-vous pensé aux
-vins?</p>
-
-<p>Le pauvre desservant, ahuri, balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai acheté cinquante litres de vin de Maraussan
-au frère Barnabé, de Saint-Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Du vin quêté aux portes!... Il doit être bon! dit
-M. Michelin, haussant les épaules. D’ailleurs, le maraussan
-est un vin liquoreux, c’est un vin de dessert,
-et j’espère que vous n’oserez pas nous le servir comme
-ordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j’ai du vin rouge du pays de cette année...</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! pas la moindre bouteille de saint-georges
-ou de faugères?...</p>
-
-<p>M. Martin, écrasé, ne répondit pas. Il prit sur le
-vestiaire le manipule et avec une épingle l’attacha au
-bras droit du célébrant. Celui-ci lui lança un regard où
-l’ironie et le dédain pétillaient ensemble; puis, avant
-que le malheureux curé d’Hérépian lui présentât la
-chasuble, l’enlevant de ses doigts crispés, il la revêtit
-tout d’un coup. Il en nouait vivement les cordons,
-quand les ermites, ayant mis quelque ordre parmi
-l’assistance, qui se bousculait dans la chapelle trop
-étroite, étant parvenus surtout à obtenir un peu
-de silence, reparurent dans la sacristie. M. le doyen
-leva la main, indiquant par un geste à deux de ses
-vicaires qui venaient d’endosser l’un la dalmatique de
-diacre, l’autre celle de sous-diacre, de se ranger devant<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span>
-lui, et l’on marcha processionnellement vers le chœur.</p>
-
-<p>«Et moi? et moi? Je n’aurais donc pas la gloire de
-servir la messe à M. le doyen?»</p>
-
-<p>Hélas! je venais de recevoir la première grande humiliation
-de ma vie. Malgré ma soutanelle rouge qui
-me seyait si bien, mon surplis amidonné et raide
-comme une planche, ma calotte de cardinal, qui me
-donnait un petit air de jeune pontife, je n’étais rien,
-on ne m’avait pas vu, je n’existais pas.</p>
-
-<p class="p2">Soudain, des éclats de rire m’emplirent les oreilles et
-m’arrachèrent à ma mélancolie. C’étaient les ermites.</p>
-
-<p>Après avoir discrètement fermé la porte de la sacristie,
-au lieu d’assister à la messe qu’on célébrait solennellement,
-ils étaient là tous les quatre, le dos à la muraille,
-devisant de joyeusetés. Quels bons drilles que
-ces Frères libres de Saint-François! Pour l’instant, le
-frère Agricol Lambertier, ermite de Saint-Pantaléon,
-de Boubals, avait la parole:</p>
-
-<p>&mdash;... Vous comprenez bien, disait-il, continuant
-le récit de je ne sais quelle aventure galante, vous
-comprenez bien, mes amis, qu’en dépit du coup de
-fourche reçu sur le bras, je ne lâchai point Victoire. Je
-me souviens même que je l’embrassai au nez de celui
-qui voulait me la prendre. Cependant il fallait en finir
-avec mon ennemi, qui à la longue m’eût assommé sur
-place, et, retenant toujours la fillette d’une main, je
-dépêchai de l’autre un si joli soufflet au perruquier de
-Boubals qu’il en trébucha sur le sol.&mdash;«Pour t’apprendre,
-jeune homme, lui criai-je, qu’il ne faut point<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span>
-me déranger dans mes folies amoureuses, et que, parce
-qu’on tient un rasoir, on n’est pas capable de faire la
-barbe au frère Agricol Lambertier...»</p>
-
-<p>Barnabé éclata de rire, et si bruyamment que le
-frère Adon Laborie, quittant sa place, d’un geste rapide
-lui appliqua une de ses mains sur les lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, lui dit-il, vous n’êtes pas honteux de
-faire tout ce tapage, quand, à deux pas de nous, on
-chante la sainte messe! Que voulez-vous que pensent
-les fidèles assemblés, s’ils vous entendent? Moi, malgré
-mes septante années, je suis allé à pied, ce matin, de mon
-ermitage à Bédarieux, et à pied je suis arrivé jusqu’à
-Notre-Dame avec la procession. J’ai cru que je tomberais
-de faiblesse en montant la côte de Cavimont,
-et si, à cette heure, on ne me voit pas suivre l’office
-divin, prosterné dans le chœur, c’est uniquement
-que je crains de me trouver mal et de troubler la
-solennité en quelque façon... Mais vous autres, ermites
-sans règle et sans discipline, que faites-vous dans la
-sacristie? Croyez-vous, frère Gratien, que le moment
-soit bien choisi pour nous parler de l’argent qu’on vous
-a volé?... Pensez-vous, frère Agricol, que le lieu où
-nous sommes soit l’endroit convenable pour y compter
-vos entreprises sur les filles de Boubals?... Êtes-vous
-bien sûr, frère Barnabé, qu’en ce jour de fête,
-nous nous soyons réunis ici, sous l’œil de la Sainte
-Vierge, pour y rire tant seulement et pour y folâtrer!...</p>
-
-<p>&mdash;Halte-là! frère Adon, je...</p>
-
-<p>&mdash;Où sont les temps d’autrefois! interrompit l’ermite<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span>
-de Notre-Dame de Nize avec mélancolie. Aux
-époques anciennes, les Frères libres de Saint-François
-ne ressemblaient pas aux Frères libres d’aujourd’hui.
-Au lieu de songer toujours à eux, comme nous autres
-ici présents, comme ce malheureux Barthélemy Pigassou,
-qui n’aime le prochain que pour le vin qu’il
-peut lui prendre, comme ce misérable Venceslas Labinowski,
-lequel a trahi le bon Dieu à l’exemple de Judas,
-ils étaient pieux, serviables à tous, ne quêtaient
-jamais pour entasser, mais tout au plus pour se nourrir...
-Frère Barnabé, j’ai connu l’ermite que vous remplaçâtes,
-c’était un saint; tandis que vous...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, s’empressa de dire le Frère de Saint-Michel,
-moi, j’ai plus d’une peccadille sur mon âme,
-comme j’ai plus d’une verrue sur mon corps. Que
-voulez-vous que j’y fasse, s’il n’a pas plu au bon Dieu
-de me donner plus de qualités? En fin de compte, la
-faute en est à lui qui, pouvant m’amender à plaisir,
-ne s’en occupe nullement... Du reste, vous savez,
-mon fils Félibien est dans les horlogeries, à Moret, département
-du Jura, et, de toute nécessité, je dois travailler
-pour lui.</p>
-
-<p>&mdash;Si c’est afin de gagner de l’argent à votre fils que
-vous êtes entré dans notre Ordre, vous eussiez mieux
-fait de demeurer vannier aux bords de la rivière
-d’Orb.</p>
-
-<p>&mdash;Vannier! vannier! s’écria Barnabé presque furieux.
-Et vous, pourquoi n’êtes-vous pas resté à la verrerie
-du Bousquet à souffler des bouteilles. Je vois,
-frère Adon, que si pour moi il faisait trop froid aux<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span>
-bords de la rivière, il faisait trop chaud pour vous devant
-la bouche du four.</p>
-
-<p>Aux joues blèmes du vieil ermite de Notre-Dame
-de Nize s’allumèrent de petites flammes rouges, son
-œil à demi-éteint se ranima, et, levant ses deux bras
-tremblants vers la porte de la sacristie accédant au
-chœur:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, dit-il, Seigneur mon Dieu, je vous
-prends à témoin. C’est pour mieux vous aimer, pour
-mieux aimer mon prochain, que voici bientôt vingt
-ans j’entrai dans l’Ordre des Frères libres de Saint-François.
-Dites à ces hommes qui m’accusent, dites-leur,
-mon Dieu, si jamais je demandai un sou à personne,
-et si les pauvres du pays ne profitèrent pas
-toujours des aumônes que m’avaient faites les braves
-gens...</p>
-
-<p>Sa voix faible expira dans les sanglots.</p>
-
-<p>Les frères Gratien, Agricol, saisis, l’entourèrent
-et le conduisirent vers son escabelle, qu’il ne retrouvait
-plus. Enfin, Barnabé, fort embarrassé de son personnage,
-s’approcha à son tour tout hésitant, tout penaud.</p>
-
-<p>&mdash;Ermite de Saint-Michel, lui dit le frère Laborie
-surmontant son émotion, le brigadier de gendarmerie
-de Bédarieux, avec qui je causais l’autre jour, m’a
-avoué que, depuis votre méchante affaire avec M. Cœurdevache,
-de Saint-Pons, il a les yeux sur vous.
-M. le curé des Aires a eu beau donner cent francs, on
-vous surveille, je vous en préviens charitablement.
-Je vous conseille à l’avenir d’imiter mon exemple:<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span>
-voyagez sans monture et sans besace, ayez tant seulement
-votre bourdon. Ainsi faisant, on ne vous soupçonnera
-pas d’en vouloir au bien d’autrui.</p>
-
-<p>Barnabé demeura interdit. Sa face se crispa et soudain
-devint écarlate. Il n’est pas sûr que ce rustre, entraîné
-par son tempérament sauvage, n’eût fait un
-mauvais parti à son confrère de Notre-Dame de Nize,
-s’il se fût trouvé seul avec lui. Contraint de réprimer
-les fureurs qui le soulevaient, il ouvrit brusquement
-la porte de la sacristie et disparut dans la chapelle. Il
-avait besoin d’éviter les lanières dont les coups lui
-bleuissaient la peau.</p>
-
-<p>Les frères Agricol et Gratien, «<i>qui n’étaient pas
-sans péché</i>,» redoutant aussi la correction, s’esquivèrent.</p>
-
-<p>«Quels ermites! marmotta frère Adon Laborie, joignant
-dévotement ses mains où reparurent les grains
-de son chapelet, quels ermites!»</p>
-
-<p>Moi, je dépouillai ma soutanelle, mon surplis, ma
-calotte, et, comme une anguille, m’étant coulé entre
-les flots des assistants, je me sauvai à travers le plateau.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VI</h2>
-
-<p class="pch">Un bataille de bébés sur «<i>les pas de la sainte Marie</i>.»</p>
-
-<p>La campagne, aux alentours de Notre-Dame de
-Cavimont, apparaissait encombrée de monde. C’était
-un véritable champ de foire, bariolé de coiffes et de
-fichus, au milieu desquels des pyramides de chapeaux
-se trouvaient noyées. De tous les coins s’élevaient des
-cris, des paroles vives, d’interminables chamaillements.</p>
-
-<p>Tandis que le petit nombre des pèlerins entendait la
-messe avec dévotion et recueillement, la foule, accourue
-ici pour se gaver de viandes et de vins, vautrée dans
-l’herbe, au bord des ruisseaux babillards, ne songeait
-qu’à découvrir une place commode pour y festiner à
-l’ombre noire des granits. Quelles contestations, quelles
-colères, quels bousculements sans pitié! Et, parmi
-tout ce désordre enragé, les bêtes, effrayées, de braire,
-de hennir, de se cabrer. Je vis un mulet, oreilles effilées,<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span>
-poil hérissé, queue en panache, passer devant moi rapide
-comme le vent, et disparaître tout à coup.</p>
-
-<p>Évidemment l’endroit recherché de préférence était
-la Source ou ses environs immédiats. L’eau chantant
-sur les cailloux invite doucement à la gaieté; puis
-quelles délices de boire frais, quand on vient de traverser
-la plaine sous le soleil! De véritables masses, bruissantes
-comme des essaims, se précipitaient vers ces
-parages privilégiés.</p>
-
-<p>J’avais hasardé un pas vers la Source,&mdash;peut-être
-comptais-je y retrouver mes hôtes ailés du matin;&mdash;malheureusement,
-pressé de toutes parts et redoutant
-d’être entraîné, je dus battre de toutes mes forces en
-retraite.</p>
-
-<p>Enfin je me retrouvai libre à l’autre extrémité du
-plateau. C’était l’endroit le plus désert, le plus sauvage
-du bloc de Cavimont, mais à coup sûr le plus intéressant.</p>
-
-<p>La tradition veut qu’à une époque difficile à préciser,&mdash;«<i>dans
-les siècles</i>,» comme disent nos paysans,&mdash;la
-Sainte Vierge, accompagnée de sainte Anne, sa mère,
-ait fait des apparitions nombreuses sur le rocher de
-Cavimont. Elle descendait du ciel tout exprès pour
-convertir la vallée d’Orb, adonnée en ces temps lointains
-à toutes les débauches, à toutes les impiétés.
-La trace des pas de «<i>la sainte Marie</i>» reste encore
-visible dans le granit, et c’est une croyance enracinée
-dans nos montagnes que, pour fortifier un enfant faible,
-<i>malingreux</i>, chétif, il suffit de lui poser les pieds dans
-ces vestiges sacrés. Du reste, chose singulière et touchante!<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span>
-cette partie du plateau demeure l’objet du
-respect de tous: c’est le côté de «<i>la sainte Marie</i>,»
-et il est abandonné sans conteste aux mères et aux
-enfants.</p>
-
-<p>J’arrivai là juste au moment où allait avoir lieu, sur
-la pierre nue, la promenade pieuse des bébés. Quatre-vingts
-mères, peut-être cent, de tout âge, de toute condition,
-les unes habillées de soie, les autres de simple
-droguet, se tenaient debout, portant chacune un poupon
-dans ses bras. Quelques-uns de ces pauvres petits, fatigués
-sans doute par le voyage, pleuraient; la plupart
-montraient des minois frais, éveillés et se contentaient
-de regarder avec de grands yeux étonnés.</p>
-
-<p>La cloche de la chapelle sonna le premier coup de
-l’Elévation. M. Martin, d’Hérépian, parut, une aumônière
-de velours rouge à la main, et le pèlerinage
-«<i>aux pas de la sainte Marie</i>» commença.</p>
-
-<p>Je ne me souviens pas d’avoir, de ma vie, rien vu
-de plus gracieux, de plus charmant que toutes ces mignonnes
-jambettes rebondies de petites filles, de petits
-garçons, s’entrecroisant sur le granit et cherchant,
-sous la direction des mères attentives, les trous où il
-fallait s’arrêter. Parfois il arrivait que trois pieds aux
-ongles éclatants comme des feuilles de roses se présentaient
-pour se «<i>fortifier</i>» ensemble dans la même trace.
-Alors, le plus énergique repoussait les deux autres avec
-indignation, et c’étaient des cris accompagnés de larmes.
-Combien j’en aperçus de ces beaux yeux d’enfants,
-limpides tout à l’heure comme l’eau de la Source,
-brouillés maintenant et battus! Les mères, certes, s’interposaient<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span>
-dans ces combats mutins, mais leurs voix
-étaient rarement écoutées.</p>
-
-<p>&mdash;Méchant! méchant! répétait avec orgueil une
-jeune femme à son fils récalcitrant et batailleur.</p>
-
-<p>Celui-ci la regardait, souriait, et elle, pour réduire
-le révolté, lui dévorait les joues de baisers.</p>
-
-<p>M. le curé d’Hérépian n’avait garde d’oublier pourquoi
-M. Michelin l’avait envoyé, et, tout en racontant
-les apparitions célestes dans la vallée d’Orb pervertie,
-de temps à autre il présentait aux pèlerines,&mdash;plus
-souvent aux dames qu’aux simples paysannes,&mdash;sa
-bourse de velours large et béante comme un gouffre.
-Des sous y tombaient des mains crochues des montagnardes,
-mais des doigts gantés des citadines s’échappaient
-des pièces blanches et quelques rares louis. A
-ces bruits de monnaies, les marmots dressaient l’oreille,
-puis reprenaient leurs enjambées.</p>
-
-<p>Le prêtre parfois, s’arrachant au récit de la légende,
-se tournait vers une pauvre femme inquiète et la rassurait
-sur l’état de son enfant. Il lui racontait des
-guérisons miraculeuses. Il fallait voir avec quelle
-avidité la malheureuse mère buvait ses paroles! L’espérance
-n’était-elle pas déjà une consolation?</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, madame, dit M. Martin, au moment où
-la procession enfantine défilait devant moi, il y a quelques
-années, nous avons eu à Cavimont un enfant de
-Bédarieux que les médecins avaient abandonné. La
-Sainte Vierge l’a guéri; mettez votre confiance en elle.</p>
-
-<p>Une subite émotion m’envahit: dans mon enfance
-maladive, durant trois années, à la fête du printemps,<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span>
-ma mère, me guidant à travers le roc de Cavimont,
-m’avait fait parcourir un à un «<i>les pas de la sainte
-Marie</i>.» Qui sait si ce n’était pas de moi que voulait
-parler M. Martin? Le souvenir de ma mère m’emplit
-l’âme, et, comme quelqu’un qui a peur, je pris mes
-jambes à mon cou.</p>
-
-<p class="p2">Me heurtant les coudes à chaque seconde, j’eus envie
-d’en finir une fois pour toutes avec la multitude
-des pèlerins, et, en attendant Barnabé qui me rejoindrait
-après la messe, de me réfugier à l’ermitage.
-D’ailleurs, dans la basse-cour dépeuplée, ne trouverais-je
-pas Baptiste paissant les herbes poussées çà et là
-le long des murs? Il devait bien s’ennuyer tout seul,
-ce mien ami!</p>
-
-<p>Je posais la main sur le loquet de la masure décrépite
-de Cavimont, quand je m’entendis appeler. Je me
-retournai surpris. Dieu! c’était Simonnet Garidel. Son
-visage épanoui rayonnait comme un soleil. Pensez
-donc, il avait Juliette Combal à son bras!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! il paraît que vous faites des vôtres déjà!
-leur dis-je. Vous allez vite en besogne vraiment... Et
-vos parents, où les avez-vous laissés?</p>
-
-<p>&mdash;Mon père est par là, fit Simonnet, étendant son
-bras dans la direction de la Source.</p>
-
-<p>&mdash;Le mien aussi, se hâta d’ajouter Liette.</p>
-
-<p>&mdash;Et la messe?</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes sortis de l’église pour aller visiter
-sainte Anne la Marieuse, me répondit le jeune Garidel.</p>
-
-<p>Puis, d’un ton plus bas, presque mystérieux:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu sais bien, c’est au moment de la Communion
-que les personnes dans notre position vont la voir.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! bien! m’écriai-je, vous n’avez qu’une idée
-en tête, vous autres, celle de vous marier. Bon Dieu!
-mariez-vous. Cela m’est bien égal.</p>
-
-<p>Et, d’une secousse, j’ouvris la porte de l’ermitage.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tu ne veux pas venir prier sainte Anne
-pour nous?</p>
-
-<p>C’était la petite voix de Liette, la voix flûtée d’un
-oiseau, qui avait prononcé ces paroles.</p>
-
-<p>Je regardai la jeune fille. Elle baissa son front tout
-rougissant.</p>
-
-<p>&mdash;Donc un <i>Pater</i> de moi à sainte Anne la Marieuse
-te ferait plaisir, Liette?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, soupira-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Tu crois qu’au ciel on écoute mes prières?</p>
-
-<p>&mdash;N’es-tu pas le neveu de M. le curé des Aires, un
-véritable saint?</p>
-
-<p>L’argument me parut irrésistible. Puisque j’étais le
-neveu de mon oncle, je devais me montrer bon prince.
-Je refermai l’ermitage, et, Liette lui tenant déjà le bras
-gauche, je pris le bras droit de Simonnet.</p>
-
-<p>La légende citée plus haut rapporte que, tandis que
-«<i>la sainte Marie</i>» se promenait sur les granits, sainte
-Anne l’attendait à quelque distance, «<i>en récitant
-son chapelet tranquillement</i>.» On connaît la pierre
-sur laquelle elle s’assit, et cette pierre, conservée dans
-l’étroit sanctuaire édifié en l’honneur de la sainte,
-accomplit tous les ans de nombreux prodiges. Non-seulement
-elle a la vertu singulière de redresser les<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span>
-membres déviés qui la touchent, de guérir «<i>de tous
-maux et maladies</i>» les dévots qui la baisent pieusement;
-mais elle possède par-dessus tout le privilége
-incomparable de faire aboutir les mariages les plus
-hérissés d’obstacles, les plus invraisemblables, les plus
-empêtrés. Pourvu que «<i>les deux amis</i>» posent en
-même temps leurs lèvres sur la paroi du bloc miraculeux,
-qu’ils récitent cinq <i>Pater</i> et cinq <i>Ave</i>, laissent
-une aumône «<i>pour l’entretien du culte</i>,» ils verront
-toutes les difficultés s’évanouir et leur mariage se
-réaliser dans un temps prochain. Pourquoi sainte
-Anne, qui elle-même était mariée à saint Joachim, ne
-se serait-elle pas faite la protectrice, la zélatrice du
-mariage? De là, en toute l’étendue des Cévennes méridionales,
-son nom de sainte Anne la Marieuse.</p>
-
-<p>Après avoir contemplé les petits bébés riant ou pleurant
-à travers les granits, je vis ici les grands bébés
-amoureux. Aucun ne riait, mais en retour plus d’un
-avait des larmes plein les yeux. Ils s’avançaient en colonne
-serrée, le jeune homme retenant doucement la
-jeune fille et la couvant de l’œil, de l’âme, de tout son
-être à qui la passion avait imposé son joug. Quelles
-chevelures splendides, brunes, blondes, rousses, débordaient
-des coiffes étincelantes de blancheur! Quels
-yeux adorables, depuis le bleu pâle jusqu’au noir luisant
-et profond, tantôt vaguant dans l’espace, puis regardant
-tout et ne voyant rien.</p>
-
-<p>Les jeunes gens étaient vraiment superbes avec leurs
-épaules carrées, leurs cheveux tenaces, leurs têtes que de
-temps à autre ils relevaient fièrement. L’amour, en leur<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span>
-faisant sentir l’aiguillon divin qui fait saigner le cœur,
-mais l’endurcit à la vie, avait allumé dans leurs prunelles
-je ne sais quelle flamme qui, les transfigurant,
-leur communiquait l’idéale beauté. Non, ce n’étaient pas
-les mêmes hommes que j’avais vus, hier encore, courbés
-sur le sillon, la mine inquiète, suant, acharnés à
-faire jaillir le pain de tous de notre sol ingrat. Maintenant
-ils étaient droits comme des peupliers, sereins
-comme des mages, inconscients comme la nature elle-même,
-leur mère et leur nourrice. Dieu tout à coup
-venait de les refaire neufs, pour célébrer la fête de l’amour,
-l’unique fête de la vie.</p>
-
-<p>Après une demi-heure d’attente, Juliette et Simonnet
-pénétrèrent enfin dans le petit sanctuaire.</p>
-
-<p>Bien que je ne fusse pas à la veille de me marier et
-qu’à mon bras manquât la fiancée, je m’y glissai en
-contrebande derrière mes deux amis.</p>
-
-<p>La pierre où se reposa sainte Anne la Marieuse, s’élance
-du milieu des dalles à deux pas de l’autel. C’est
-un bloc noirâtre, à peine équarri, d’une hauteur d’un
-mètre environ, une sorte de menhir que les attouchements,
-les frôlements, les baisers ont aminci vers le
-sommet. Pourquoi la mère de la Sainte Vierge, qui
-pouvait trouver tant d’autres endroits où s’asseoir,
-choisit-elle précisément cette colonne, où elle ne dut se
-maintenir que par des prodiges d’équilibre? La légende
-n’en parle point.</p>
-
-<p>Je retrouvai l’éternel M. Martin, perché sur une
-haute escabelle, à côté de la pierre miraculeuse. Les
-amants, avec des tremblements aux lèvres et aux genoux,<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span>
-ayant baisé la singulière relique, le brave
-homme, qui pourtant ne devait pas prélever un denier
-sur l’aubaine, car le curé de Bédarieux faisant aujourd’hui
-les frais de la procession, le casuel lui revenait de
-droit, leur présentait son sac de velours.</p>
-
-<p>Nous avancions peu à peu. Encore deux couples à
-passer, et notre tour arrivait. Liette était aussi pâle que
-son bonnet de batiste, dont les brides s’effaçaient dans la
-blancheur mate de ses joues. Simonnet avait les traits
-sérieux, les lèvres graves, le menton serré. Pour moi, je
-me sentais aux prises avec une grande inquiétude: baiserais-je,
-ne baiserais-je pas?</p>
-
-<p>Nous nous trouvâmes devant M. Martin. J’étais fort
-troublé.</p>
-
-<p>Soudain, derrière l’autel, semblable à un rossignol
-préludant dans la feuillée nouvelle, éclata le fifre de
-Braguibus.</p>
-
-<p>Les assistants levèrent la tête. M. Martin, étonné, se
-retourna. Je profitai du moment; je collai mes lèvres
-sur la pierre de sainte Anne la Marieuse, à côté des
-lèvres de Liette et de Simonnet.</p>
-
-<p>&mdash;Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous
-prie! articula le jeune homme à haute et intelligible
-voix.</p>
-
-<p>Puis il laissa tomber une pièce de cinq francs dans
-l’escarcelle de M. Martin.</p>
-
-<p>&mdash;Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous
-prie! murmura à son tour la jeune fille.</p>
-
-<p>Et, elle aussi, glissa un gros écu dans la bourse de
-velours.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et toi, tu ne donnes rien, petit? me dit M. Martin,
-souriant.</p>
-
-<p>Je crus son invitation sérieuse, et, passant les doigts
-dans mon gousset, j’en arrachai deux sous doubles qui
-ressemblaient à des louis, tant je les avais polis en m’amusant
-au bouchon. Je jetai bruyamment mon trésor
-dans l’aumônière du curé d’Hérépian.</p>
-
-<p>Nous sortîmes.</p>
-
-<p class="p2">Simonnet rayonnait de bonheur; quant à Liette,
-elle tenait la tête un peu baissée, mais elle allait si
-preste, si légère, qu’on eût dit plutôt un oisillon voletant
-parmi les lavandes et le thym, qu’une personne
-humaine marchant au milieu des pierrailles, les pieds
-serrés dans des souliers.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu contente, mignonne? lui demanda Simonnet,
-se décidant en fin de compte à déclaver les dents.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien contente, répondit-elle... Et toi?
-s’informa-t-elle, relevant son visage où reparut quelque
-mutinerie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, les anges me portent. Non, il ne me
-souvient pas de m’être trouvé jamais à pareille fête. Il
-me semble, ma Liette, en ce moment, que je suis plus
-riche que toi, que tout ce que nous voyons m’appartient:
-la terre, le ciel et même ce soleil que le bon Dieu fait
-briller là-haut près de lui. Ah! les jours de moisson, les
-jours de cueillette de nos châtaignes, quand tout était
-plein aux greniers et dans les séchoirs et qu’on n’avait
-plus de sacs pour recevoir la récolte, furent pour moi
-des jours malheureux comparés au jour d’aujourd’hui!...<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span>
-Tiens, veux-tu que, pour te prouver ce qu’il
-en est de moi présentement, je te presse dans mes bras
-et t’embrasse?</p>
-
-<p>&mdash;Et si l’on nous voit?</p>
-
-<p>&mdash;Que peut faire cela! Le bon Dieu nous voit bien,
-et son soleil aussi qui n’est pas aveugle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais...</p>
-
-<p>Il lui ferma la bouche à grands coups de baisers.</p>
-
-<p>Des éclats de rire retentissants ébranlèrent l’air derrière
-nous. C’était Barnabé avec M. Combal.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà des tourtereaux, en voilà des tourtereaux!
-s’exclama le Frère joyeusement. A la bonne
-heure! il paraît que sainte Anne la Marieuse n’a pas
-mis la brouille dans le ménage... Allons, consolons-nous
-de vieillir, monsieur le maire, le monde n’en est
-pas à son dernier poupon. Vive la vie!</p>
-
-<p>M. Combal, voyant sa Liette heureuse, la regardait
-tout ébahi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! les amis, reprit Barnabé, les embrassements
-ne valent ni fougasse ni vin, et encore que baiser
-une figure gentille et fraîche comme la figure de Liette
-soit un passe-temps de paradis, peut-être conviendrait
-il de ne pas oublier la pitance pour l’estomac. Le soleil
-étant dans sa rage, il nous amène midi. Nous agirons
-donc sagement en cherchant tout de suite une place à
-l’ombre pour y faire travailler nos mandibules en parfaite
-tranquillité. Le clergé s’en va dîner chez M. Martin,
-à Hérépian, tout est fini, et je n’en suis point fâché.
-«&mdash;Bon voyage, monsieur le curé-doyen de Bédarieux...»
-Allons, Simonnet, fais un peu trêve à ta<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span>
-Liette, et puisque, d’après ce que vient de me dire M. le
-maire, tu es venu jusqu’ici avec ton cheval chargé de
-provisions pour tous, dis-nous où nous devons nous
-asseoir et attaquer le rôti. Je sens les dents qui me tombent
-de besoin.</p>
-
-<p>&mdash;Suivez-moi, répondit laconiquement le jeune
-homme qui ne paraissait pas content.</p>
-
-<p>Et, sans laisser la main de Liette, il marcha, devisant
-avec elle, devant nous.</p>
-
-<p class="p2">A cent mètres environ de la Source, en descendant
-vers Villemagne, la roche granitique qui couronne le
-monticule de Cavimont craque, s’entr’ouvre, s’écartèle
-pour ainsi dire. Au bas de cette cassure gigantesque, des
-prairies, avivées par l’eau qui sort du bloc à gros bouillons,
-étalent leur tapis d’un vert profond, presque noir.</p>
-
-<p>Le soleil ne pénétrant guère en ces endroits trop
-enfouis, les herbes n’ont pu prendre ces couleurs tendres,
-transparentes, lumineuses, dont elles se revêtent
-ailleurs. L’ombre éternelle qui les couvre leur a imprimé
-ses teintes de deuil et de mélancolie. Des
-sorbiers maigres, lépreux, poussent comme à regret aux
-bordures de ces gazons vivaces, mêlés aux lavandes,
-aux cystes, aux genévriers épineux, seule décoration
-végétale de ces laves éteintes et désolées.</p>
-
-<p>Au tronc d’un arbre chauve, je vis attaché le cheval
-des Garidel. Non loin, se trouvait assis le père de Simonnet.
-Braguibus était là aussi, occupé à tendre sur
-le gazon une grande nappe blanche, dont quelques
-pierres polies aux torrents retenaient les bords. Du reste,<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span>
-c’étaient partout des gens en train de dresser la table
-et de retirer les victuailles des paniers.</p>
-
-<p>Afin de rejoindre le vieux Garidel, lequel, bien que
-très religieux, s’était résigné à manquer la messe de Notre-Dame
-pour nous garder une place commode, nous
-dûmes descendre le cours de l’eau.</p>
-
-<p>Le ruisseau, s’échappant de la fontaine en bondissements
-tapageurs parmi les veinules du granit qui
-percent la peau çà et là, offrait en ce moment le plus
-singulier spectacle. Il était obstrué de bouteilles de
-haut en bas: ici, des bordelaises montrant leurs goulots
-capuchonnés de cire rouge; plus loin, des bourguignonnes
-aux cols plus allongés cachetées de vert;
-puis l’armée innombrable des flacons ordinaires de
-toute forme et de toute grosseur; enfin, clair-semés au
-milieu de ces verreries diverses, des cruchons de grès
-où la bière mousseuse rafraîchissait.</p>
-
-<p>&mdash;Quels jolis cailloux! s’écria Barnabé, dont l’œil
-s’alluma.</p>
-
-<p>Nous franchîmes le courant d’un bond et rejoignîmes
-notre monde.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VII</h2>
-
-<p class="pch">Braguibus, nouveau Pan, mène le chœur des Nymphes, des
-Faunes et des Sylvains.</p>
-
-<p>Les Garidel, autrefois, possédaient un troupeau de
-trois cents chèvres environ, la plus belle <i>cabrade</i> peut-être
-des Cévennes méridionales; aujourd’hui, leur richesse
-en bétail avait diminué comme toutes leurs
-autres richesses, et c’était à peine si, à leur borde de
-Margal, vingt chèvres aux plantureuses mamelles broutaient
-parmi les rocailles, sous la conduite d’un bouc
-magnifiquement encorné.</p>
-
-<p>Cependant ces bêtes, chevrotant vers février, suffisaient
-à approvisionner la maison de cabris, et je ne
-fus pas étonné quand Simonnet déposa sur la nappe,
-tirée comme un linge sur la grave, deux chevreaux rôtis
-au four et panés. Tous les yeux s’équarquillèrent.
-Barnabé se frotta les mains bruyamment, et Braguibus
-eut un sourire discret.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit l’ermite, donnant du fil à son couteau
-catalan en le passant et le repassant sur la queue de sa
-fourchette, je ne reculai jamais devant un quartier de
-cabri. Encore que cette viande ne soit pas des plus
-rassasiantes, elle est si blanche, si fraîche, qu’on y
-plante les gencives avec satisfaction. Ça ne résiste pas
-plus que le poulet de grain ou le caillé. La chose se comprend
-du reste, ces bêtes, jusqu’à ce jour, n’ont mordu
-qu’aux mamelles de leurs nourrices, et c’est bien naturel
-si elles sont tendres comme le lait qu’elles ont tété.</p>
-
-<p>D’un coup de fourchette hardi, il enleva un cuissot
-entier de chevreau.</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît, Barnabé, que l’air de Cavimont vous a
-singulièrement creusé l’estomac, lui dit M. Combal un
-peu offusqué. Vous ne choisissez pas mal votre morceau.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que par hasard vous avez la goutte aux
-dents, vous, monsieur le maire? Je vous plains. Pour
-moi, mes meules sont solides et ne demandent qu’à virer
-sur le bon froment. Au demeurant, il y aura de la
-pitance pour la compagnie. Vous, d’abord, vous ne
-mangez pas gros; le père Garidel n’a pas l’appétit d’un
-sergent; Braguibus porte en ses intérieurs un estomac
-de papier mâché; le neveu de M. le curé, c’est
-un oiseau, pas un homme; quant à nos deux amoureux,
-ils mordent à l’amour, et je vous réponds que ce
-pain-là en vaut bien un autre. Ce n’est pas du pain,
-l’amour, c’est de la fougasse de paradis... Connu!</p>
-
-<p>Il eut un éclat de rire si gras, si rond, qu’une dizaine
-de Pénitents-Bleus, qui, leur sac encore noué aux
-reins et leur capuchon renversé sur le dos, dînaient à<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span>
-quelques pas, avec femmes et marmots, tournèrent
-curieusement leurs têtes vers nous.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! s’écria le Frère, heureux de l’émotion
-qu’il provoquait, est-ce que ma gaieté vous gêne, vous
-autres, par exemple? Moi, je ne ressemble pas à Braguibus,
-lequel est mélancolieux à la mort: je trouve le
-cabri bon, le vin excellent, la vie meilleure que tout
-cela, et je ris comme un coffre. D’abord, sachez cela,
-Pénitents de Bédarieux, la joie est chose divine, et les
-Apôtres furent bien contents lorsqu’ils virent ressusciter
-Notre-Seigneur...</p>
-
-<p>Une détonation se fit entendre. Un bouchon, volant
-à plusieurs mètres au-dessus de nous, tomba juste dans
-l’assiette de Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà la bière qui m’appelle! dit-il.</p>
-
-<p>Il se leva, saisit son verre, et alla vers le groupe des
-Pénitents-Bleus. Ceux-ci, qui étaient de bons et joyeux
-drilles, lui firent un accueil enthousiaste. Tandis qu’une
-main empressée lui versait de la bière, une autre lui
-tendait une assiette où se trouvait étalée une tranche de
-gigot froid.</p>
-
-<p>&mdash;Du mouton! s’écria le Frère. Enfin, je vais goûter
-de la vraie viande!.. Adieu, les amis, ajouta-t-il,
-nous envoyant une révérence ironique.</p>
-
-<p>Il plia les deux genoux et s’installa.</p>
-
-<p class="p2">&mdash;Quel homme, ce Barnabé! murmura le père
-Garidel avec un haussement d’épaules. Encore qu’il
-soit ermite, il aime mieux la mangeaille que son habit
-et sa religion.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? intervint Braguibus, ce n’est
-pas sa faute au Frère de Saint-Michel, s’il a un appétit
-de loup. Malgré ses dents trop longues, il est bon et
-serviable tout de même.</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, je n’eus jamais à me plaindre de l’ermite,
-et sa nature franche, délibérée, me rendit son ami
-depuis bien des années, dit M. Combal.</p>
-
-<p>&mdash;Je lui donnerais la moitié de ma personne, moi!
-s’écria Simonnet tout d’un élan.</p>
-
-<p>&mdash;Et l’autre moitié, qu’en ferais-tu? lui demanda
-finement Braguibus.</p>
-
-<p>&mdash;L’autre moitié pour ma Liette, répondit-il.</p>
-
-<p>Le vieux Garidel, comme atteint par ces dernières
-paroles, ne sut contenir un geste de dépit. Puis, regardant
-le père de Liette avec des yeux où l’émotion de
-son cœur venait d’étendre un brouillard:</p>
-
-<p>&mdash;Ambroise Combal, lui dit-il, nos jeunes gens
-s’aiment; en eux, il ne reste plus rien pour nous. Nous
-pouvons mourir à présent.</p>
-
-<p>Liette et Simonnet courbèrent la tête, comme honteux
-de leur bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Ne soyez pas tristes, mes enfants, intervint M. le
-maire, dont la voix se mit à trembler. Ce que vous
-nous faites, au père Garidel et à moi, nous le fîmes
-nous-mêmes à nos parents, et vos enfants vous le feront
-un jour. La vie marche de ce pas cruel sur la terre,
-écrasant tout sur son chemin, les pauvres vieux principalement
-qui ne sont plus utiles à rien. Dieu a bien
-fait le partage des joies et des chagrins: d’abord les
-joies, pour que les lois du mariage, qui sont saintes,<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span>
-s’accomplissent; puis les chagrins, pour nous préparer
-à quitter ce monde où notre voyage est terminé...
-Néanmoins cela, je suis content et ne me contriste
-aucunement au mariage de ma Liette... Ma Liette
-se marie? Tant mieux! Je demande au ciel de les bénir,
-elle et son mari, afin qu’il y ait bientôt du bruit
-chez nous, et que, semblablement à un essaim d’abeilles,
-j’entende bruire des enfants sur le plancher de
-la maison.</p>
-
-<p>M. Combal s’arrêta court. En racontant son bonheur,
-les sanglots lui étaient montés à la gorge et
-avaient étouffé sa voix. Le vieux Garidel pleurait.
-Liette cachait sa tête dans son joli tablier de taffetas
-noir, tandis que Simonnet promenait dans le vide des
-regards sans pensée, presque éperdus.</p>
-
-<p>Je touchai le coude à Braguibus, tombé dans une
-contemplation singulière.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, un coup de fifre! lui dis-je.</p>
-
-<p>Par un geste machinal, il porta l’instrument à ses
-lèvres, et d’un plein souffle lança aux échos profonds
-de la Source l’air très alerte de la chanson de Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! eh bien! s’écria le Frère, qui reparut
-incontinent au milieu de nous, et, d’un mouvement
-brusque, rabattit les doigts à Maniglier. Ce n’est point
-l’heure des chansons à présent, c’est l’heure des
-contredanses et des bourrées!... A deux pas d’ici,
-la prairie est large, et il s’y forme des groupes de
-filles et de garçons. On n’attend que le musicien
-pour commencer. Ah! bien oui, chanter, quand l’estomac
-a sa subsistance! Il faut donner aise aux<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span>
-jambes et laisser la voix en repos. En avant deux,
-l’ami!</p>
-
-<p>Saisissant Braguibus au bras droit, il l’enleva comme
-une plume, puis l’entraîna.</p>
-
-<p>Curieux de voir, je me jetai sur leurs talons.</p>
-
-<p class="p2">L’eau appelle le gazon. A la naissance de la Source,
-les herbes commencent, et ce tapis de verdure, d’abord
-déchiré par les roches saillantes en maints endroits,
-s’élargit à mesure que les parois du granit s’écartent
-davantage et finissent par disparaître dans les profondeurs
-du terrain. A deux cents mètres environ de la
-fontaine jaillissante, c’est une véritable prairie avec ses
-marguerites blanches, ses boutons d’or, ses graminées
-aux lancéoles délicates et menues. M. Étienne Baticol,
-à qui, sauf l’ermitage, propriété de la commune d’Hérépian,
-appartient tout entier le monticule de Cavimont,
-prévoyant la multitude qui, aux approches de
-la fête, devait fouler ses foins, les avait fait couper
-huit jours avant Pâques. Les herbages, largement
-abreuvés, redressaient de nouveau leurs pointes, mais
-juste assez pour favoriser les glissades des danseurs,
-trop peu pour embarrasser leurs pieds.</p>
-
-<p>Quand nous arrivâmes à cette esplanade verdoyante,
-luisante encore sur ses bords du tranchant
-de la faux, elle était déjà envahie par la foule:
-partout des jeunes gens et des fillettes devisant, têtes
-penchées.</p>
-
-<p>Çà et là, des groupes de Pénitents; leurs sacs, fraîchement
-blanchis et repassés, trop éclatants au soleil,<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span>
-jetaient des notes criardes sur l’émeraude des gazons.
-Ces religieux de circonstance, dont plusieurs, bien que
-maçons, ébénistes, journaliers pour la terre, affichaient
-des panses rebondies, graves comme des chanoines,
-discutaient avec force gestes quel serait le drapeau qu’on
-planterait au milieu du bal.</p>
-
-<p>L’année précédente, le drapeau jaune des Pénitents-Bleus
-ayant obtenu l’honneur de présider aux danses,
-pourquoi le drapeau écarlate des Pénitents-Blancs ne
-flotterait-il pas à son tour sur le pré?</p>
-
-<p>Malgré les vociférations, les menaces de quelques
-Pénitents-Bleus difficiles à réduire, les Pénitents-Blancs
-l’emportèrent dans le débat, comme c’était justice,
-et leur couleur victorieuse fut déroulée aux yeux
-de tous.</p>
-
-<p>Ma surprise fut grande de rencontrer à travers cette
-foule affairée, turbulente, joyeuse, les ermites de Saint-Pantaléon
-de Boubals et de Saint-Sauveur de Camplong,
-que je croyais partis avec le clergé de Bédarieux.
-Certes, je n’ai rien à dire du frère Gratien, lequel, les
-mains embarrassées de chapelets et de médailles, cherchait
-à débiter sa pieuse marchandise parmi les pèlerins;
-mais peut-être pourrais-je affirmer que la conduite
-du frère Agricol était moins édifiante. Ainsi, sous
-mes yeux, je le vis pincer à la taille la même grande
-et forte fille avec laquelle il polissonnait à la procession.</p>
-
-<p>&mdash;Victoire! Victoire! lui disait-il toujours.</p>
-
-<p>Et celle-ci, de se retourner et de rire de ses trente-deux
-dents.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span></p>
-
-<p>Le frère Agricol Lambertier allait-il danser avec
-Victoire? Je pensai bien qu’il n’oserait pas.</p>
-
-<p>Cependant, de toutes parts, on avait aperçu Jean Maniglier,
-et on l’entourait, on le pressait. Barnabé,
-serré lui-même de près, joua des bras. Enfin, ayant
-réussi à repousser le flot, il se hissa sur la pointe des
-pieds; puis, élevant la voix:</p>
-
-<p>&mdash;Les amis, dit-il, Braguibus, qui à lui seul a plus
-de musique dans la cervelle que tous les musiciens des
-Cévennes ensemble, a inventé une contredanse nouvelle.
-Il l’appelle: «<i>La Montagnarde</i>.» Si vous voulez
-cette contredanse, plus amoureuse que les autres, puisque,
-au lieu d’embrasser tant seulement une fois sa
-danseuse, on l’embrasse trois fois: au commencement,
-au milieu, à la fin, Braguibus vous la jouera de grand
-cœur. Mais il pose une condition: c’est qu’avant
-d’engager le pas, chacun laissera tomber deux sous
-dans son chapeau. Braguibus «<i>n’a pas des chevilles
-d’or</i>» comme M. Étienne Baticol, et, pour que son fifre
-chante, il convient premièrement que son estomac
-soit bien plein. Vous êtes avertis.</p>
-
-<p>&mdash;<i>La Montagnarde! la Montagnarde</i>! vociférèrent
-mille voix.</p>
-
-<p>Barnabé arracha son chapeau à Jean Maniglier, et,
-tout en accompagnant l’artiste jusque sous le drapeau
-des Pénitents-Blancs, il quêta dans toutes les directions.</p>
-
-<p>Ce fut une grêle de monnaie.</p>
-
-<p>Au moment où Braguibus, installé sur le gazon, les
-jambes repliées et le dos appuyé à la hampe du drapeau,<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span>
-portait l’instrument à ses lèvres, Barnabé lui retint le
-bras, et, s’adressant à la foule:</p>
-
-<p>&mdash;Que tout se passe chrétiennement, au moins!
-s’écria-t-il.</p>
-
-<p>Incontinent, le fifre se donnant carrière, l’énorme
-branle-bas commença. Ce furent des va-et-vient rapides,
-des bondissements désordonnés, des bousculements
-formidables, d’où s’échappaient ensemble des cris de
-joie et des cris de douleur. Je vis plus d’un couple, pris
-de vertige, mesurer la profondeur du gazon, puis, se
-relevant, le front rouge de honte, repartir de plus belle
-à travers la prairie. L’entrain était admirable, le tournoiement
-diabolique.</p>
-
-<p>Lorsque Braguibus, par un silence, indiqua le moment
-venu des embrassements, la débandade devint
-générale. Tandis que de rares filles, honnêtes et
-simples, en toute naïveté, acceptaient sur leurs joues
-enflammées les gros baisers de leurs danseurs, le plus
-grand nombre de nos Cévenoles, subitement effarouchées,
-s’enfuirent vers les rocailles où l’ombre tombait
-épaisse pour s’y blottir et s’y cacher. Heureusement on
-les rejoignit bien vite, et ce n’est pas un baiser unique
-qu’elles reçurent, les ingénieuses coquettes, mais deux,
-mais trois, mais dix, mais autant qu’il en fallut pour
-dissiper leur épeurement.</p>
-
-<p>A quelques pas de nous, nous aperçûmes, Barnabé
-et moi, un Pénitent-Blanc qui s’en donnait, sur un
-frais visage, à cœur et à lèvres déboutonnés. Puis
-encore devinez qui nous avisâmes, derrière une haie
-d’épines abornant la salle de bal? M. Anselme Benoît,<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span>
-M. Anselme Benoît, des Aires, avec sa belle femme aux
-rubans de feu.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez donc ces caresses pour vos malades,
-monsieur le médecin! et ne laissez pas tomber
-vos lunettes, lui cria l’ermite, dont un rire retentissant
-dilata l’immense bouche à en détacher le
-menton.</p>
-
-<p>Puis soudain m’interpellant:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, pétiot, il va nous falloir remonter à Cavimont.
-Si ce matin nous avons tout dressé sur pied,
-c’est à nous encore, avant de partir, à mettre de l’ordre
-dans les deux chapelles et dans l’ermitage. Je pense que
-M. Michelin va bientôt nommer un Frère, et que la
-besogne de tout nettoyer par ici ne tombera pas sur
-mes bras à chaque procession... Braguibus travaillera
-tranquillement. D’abord j’ai confiance en lui, et je
-sais bien que j’aurai ma part des sous de son chapeau.
-Nous sommes associés pour les bals comme pour les
-chansons...</p>
-
-<p>Nous nous éloignâmes de la prairie, remontant vers
-Cavimont par le sentier vert de la Source.</p>
-
-<p>Barnabé se parlait à lui-même tout en cheminant:</p>
-
-<p>&mdash;Je m’étais promis, en quittant Saint-Michel, se
-disait-il, de faire une tournée aux environs de Saint-Gervais
-et de pousser peut-être jusqu’à Murat. Mais
-ce brigand de Venceslas Labinowski m’empêche, cette
-année, d’aller à la quête de la saucisse... Aux environs
-de Pâques, la saucisse est juste à point, dure, fraîche,
-savoureuse. C’est dommage! on est si généreux pour<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span>
-moi au Pradal, à Douch, à Rosis!... Que faire? Je ne
-puis pourtant pas laisser mon argent tout seul à Saint-Michel,
-pour que ce Polonais le découvre et me le vole.
-Seigneur du ciel! près de huit mille francs de beaux
-écus blancs, en un gros bas de coton bleu, sous un pavé
-de l’ermitage... Quand j’aurai dix mille francs, Félibien
-s’établira... Quel jour!... Je demanderai à
-Simonnet Garidel son fusil à deux coups et ses pistolets
-à M. Anselme Benoît; puis, si Venceslas se montre,
-avant qu’il ait ouvert la bouche pour me crier le mot
-de tous les voleurs: «<i>De l’argent! de l’argent!</i>»
-moi, je l’abats comme un gibier...</p>
-
-<p>Je m’arrêtai: j’avais entendu des bruits singuliers
-dans les roseaux qui, à l’endroit où nous étions parvenus,
-forment un épais rideau sur le courant de la
-Source. Le Frère lui-même, étonné et saisi, s’interrompit.
-Un peu effrayé, je me rapprochai de lui.</p>
-
-<p>Nous attendîmes, œil braqué, oreille au vent.</p>
-
-<p>Soudain deux têtes passèrent au-dessus des flèches
-des roseaux, puis vivement disparurent, puis se remontrèrent
-pour s’effacer encore. Je ne pus distinguer aucun
-visage.</p>
-
-<p>&mdash;Viens, fillot, viens, me dit Barnabé à voix basse.
-Quand les honnêtes gens s’amusent, il ne faut pas les
-inquiéter... Ça me rappelle le bon temps... Au demeurant,
-tu verras de quoi il s’agit... Marche doucement.</p>
-
-<p>Quittant le chemin gazonné du bord de l’eau, nous
-coupâmes à droite par les rochers.</p>
-
-<p>Je me retournai. Quel spectacle! Le frère Agricol
-Lambertier, les deux bras enlacés à la taille de sa<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span>
-Victoire, dansait sur le gazon, derrière les roseaux,
-avec une fureur de possédé. Il courait à droite, à
-gauche, faisant des pas démesurés avec ses pieds pointus
-tant il s’efforçait de les tendre, mais retenant toujours
-son fardeau qu’il couvrait de baisers à l’envi. Une fois,
-il manqua de rouler dans le ruisseau, ayant d’un seul
-bond arpenté trop de terrain. Une yeuse se trouva là,
-et, d’une main robuste comme un crochet de fer, il se
-retint au tronc vigoureusement.</p>
-
-<p>La mythologie m’avait souvent parlé des Nymphes,
-des Faunes, des Satyres, des Sylvains, sans que j’entendisse
-ces personnages fabuleux; désormais j’avais
-compris, et, rougissant jusqu’au blanc des yeux, je
-m’échappai vers Cavimont.</p>
-
-<p class="p2">Pas plus de bruit autour de la chapelle de Notre-Dame
-qu’autour du sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse.
-Tout se taisait.</p>
-
-<p>Ce silence imposant&mdash;il l’est toujours sur les sommets&mdash;me
-permit de discerner des paroles qu’on
-murmurait en l’intérieur de l’ermitage. J’y courus.</p>
-
-<p>Adon Laborie et Gratien Pastourel, assis sur des
-escabelles, devisaient paisiblement à mi-voix. Un
-petit sac de grosse toile, farci d’écus, se tenait
-debout à la droite du frère Adon, et, devant le frère
-Gratien, se dressaient des piles de gros sous. Les ermites,
-tout en échangeant des paroles brèves, grignotaient
-des restes de victuailles, maigre fruit des quêtes
-qu’ils avaient dû pratiquer parmi les pèlerins de la
-Source et des rochers.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span></p>
-
-<p>Avant que les Frères, préoccupés, se fussent retournés
-vers moi, Barnabé parut.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! demanda-t-il, frappant sur l’épaule à
-Laborie, combien de rondelles d’argent, cette année?</p>
-
-<p>&mdash;Quatre cent cinquante-trois francs huit sous.
-Notre-Dame a rendu deux cents francs, Sainte-Anne-la-Marieuse
-le reste.</p>
-
-<p>Barnabé soupesa le sac.</p>
-
-<p>&mdash;Sont-ils heureux, ces curés! articula-t-il l’œil
-enflammé de convoitise: rien pour les pauvres ermites,
-tout pour eux...</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, frère Gratien, avez-vous rempli l’escarcelle?</p>
-
-<p>&mdash;J’ai vendu pour cinq francs trois sous de médailles,
-un franc de plus que l’an passé à pareille époque, répondit
-l’ermite de Saint-Sauveur.</p>
-
-<p>Il empocha lestement sa monnaie, tandis que le frère
-Adon, des deux mains serrait le sac aux écus, que
-Barnabé, bien à regret il faut le reconnaître, avait
-enfin remis sur la table.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, bonsoir, Frère, portez-vous bien! murmurèrent
-à la fois les deux ermites.</p>
-
-<p>Ils détalèrent.</p>
-
-<p>Un peu ahuri, peut-être blessé de voir disparaître
-si brusquement ses confrères, Barnabé les regarda
-s’éloigner par la fenêtre ouverte. Une colère sourde,
-qu’il s’efforçait de contenir, lui crispait les poings.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi donc, les amis, ne put-il s’empêcher de
-leur crier, au moment où ils atteignaient l’extrémité
-du plateau, avez-vous peur pour votre butin, par
-exemple?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span></p>
-
-<p>L’ermite de Saint-Sauveur seul se retourna.</p>
-
-<p>&mdash;Souvenez-vous de Venceslas Labinowski, glapit-il
-de toutes ses forces. Ce soir, je préviendrai moi-même
-la gendarmerie de Bédarieux; n’oubliez pas,
-demain matin, de prévenir celle de Saint-Gervais.</p>
-
-<p>Ils s’enfoncèrent dans une fente du granit.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VIII</h2>
-
-<p class="pch">M. Étienne Baticol, malade et vieux, regrette les beaux jours
-de sa jeunesse.</p>
-
-<p>Quelle nuit je passai, mon Dieu! Moi qui jusqu’alors,
-à Bédarieux, aux Aires, à Saint-Michel même,
-avais possédé un lit où m’étendre tout seul, je dus
-coucher avec Barnabé. Je renonce à décrire mes atroces
-souffrances durant de longues heures, au milieu des
-ténèbres, dans cet ermitage désert. Je n’ai pas oublié
-les frémissements de toute ma chair, chaque fois que,
-se retournant sur la paillasse trop étroite, le Frère venait
-à me frôler de ses jambes velues. Puis je dus entendre
-des ronflements épouvantables, mêlés à des paroles incohérentes
-et terribles. C’étaient surtout des menaces
-contre Venceslas Labinowski. Enfin, saturé de peur,
-transi de froid, à moitié mort, je m’endormis comme
-le jour pointait aux volets fendillés de Cavimont.</p>
-
-<p>Barnabé me réveilla.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il est neuf heures, pétiot, me dit-il, et nous avons
-du chemin devant nous. Hardi!</p>
-
-<p>Le Frère, levé dès l’aube première, avait déjà mis
-toutes choses en état, tant dans la chapelle de Notre-Dame
-que dans le petit sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse
-et dans l’ermitage.</p>
-
-<p>Nous refermâmes les portes, et nous gravîmes un
-sentier raide, tirant droit vers la route de Saint-Gervais.
-Baptiste s’en allait d’un pas allègre, renâclant l’air à
-pleins naseaux.</p>
-
-<p>A un demi-kilomètre de Notre-Dame de Cavimont,
-vers le nord, le granit, surgi du bas de la vallée d’Orb
-comme les vagues moutonnantes d’un océan de pierre,
-cesse tout à coup. Le bloc énorme lance une dernière
-arête vive, puis se casse et ne reparaît plus. Le pays
-change absolument d’aspect. Tout à l’heure, sur le
-plateau de Notre-Dame, la nature cévenole ne laissait
-voir que son squelette rigide et froid; maintenant,
-aux environs de la ferme de l’Olivette, voici les
-muscles, la chair appétissante, la vie.</p>
-
-<p>A la ferme de l’Olivette, le plus riche morceau de la
-vaste propriété de M. Etienne Baticol, maire d’Hérépian,
-commence la belle plantation d’oliviers qui, se
-prolongeant à droite vers Olargues,&mdash;<i>olei ager</i>,&mdash;à
-gauche le long des collines de Canals, communique
-au paysage robuste de ces montagnes je ne sais quelle
-note de délicieuse mélancolie. Ces courants de verdure
-gris-pâle, traversant les masses sombres des châtaigniers,
-ressemblent à une sorte de rivière suspendue qui coulerait
-dans le voisinage du ciel.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span></p>
-
-<p>Enfin, à travers le feuillage grèle de troncs centenaires,
-nous aperçûmes les murs de la ferme.
-C’était un bâtiment à deux étages, blanchâtre, poussiéreux,
-fort pittoresque, grâce à de nombreuses lézardes
-d’où jaillissaient des touffes vertes, étoilées de
-fleurettes jaunes et bleues. Un pigeonnier s’élançait
-bien haut par-dessus les toits, montrant son rebord
-circulaire en briques rouges chargé de bestioles, les
-unes se becquetant à l’envi, les autres s’étirant les
-ailes, les yeux tournés vers le soleil.</p>
-
-<p>A notre approche, un chien courut à nous et proféra
-quelques abois étouffés; des pintades par bandes s’esquivèrent
-sur la pointe des orteils, tendant le col,
-criant de leurs voix tambourinantes; un paon, qui faisait
-superbement la roue au seuil de la maison, replia
-son éventail avec un rauquement d’alarme qui m’effraya.</p>
-
-<p>Cependant, personne ne paraissait. Barnabé laissa
-aller Baptiste vers une prairie voisine.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! eh bien! tout le monde est donc mort à
-l’Olivette? s’écria-t-il, poussant la porte à claire-voie
-qui donnait accès dans la cuisine de la ferme.</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore, Frère, pas encore, répondit-on.</p>
-
-<p>Nous entrâmes.</p>
-
-<p class="p2">Devant un feu flambant de frigoules, de lavandes,
-de branchettes d’olivier, un homme se tenait assis dans
-un vaste fauteuil en planches de châtaignier. C’était le
-maître de céans, M. Étienne Baticol. Un bonnet de
-laine brune à rayures rouges, aussi court que la calotte<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span>
-d’un chanoine, lui recouvrait l’occiput et laissait déborder,
-sur les tempes, sur le front, le long du cou, les
-ondes d’une abondante chevelure blanche. Ses yeux
-étaient bleus, d’une extrême douceur.</p>
-
-<p>Pour le moment, M. Étienne Baticol lisait dans un
-gros livre relié en basane. Dès qu’il nous aperçut, il
-décrocha les lunettes à verres ronds, qui pinçaient son
-grand nez recourbé comme le bec d’un aigle, et nous
-adressa un sourire amical.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Frère, dit-il; et quel vent vous amène
-chez moi?</p>
-
-<p>&mdash;Le vent de la famine, monsieur Étienne, le vent
-de la famine. Nous tirions vers Saint-Gervais, le pétiot
-et moi, quand nous avons senti mourir nos jambes.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! ai-je pensé tout de suite, nous voici à deux
-pas de l’Olivette, et ce n’est pas M. Étienne Baticol,
-aussi riche que le bon Dieu et aussi bon, qui nous refusera
-un morceau de pain.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez bien pensé, Frère. Seulement c’est
-dommage que quelqu’une de mes brus ou quelqu’un
-de mes garçons ne soit pas ici pour vous recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Où avez-vous votre belle famille?</p>
-
-<p>&mdash;Nos luzernes des bords de la rivière de Mare
-montaient en graines, et nous avons dû y mettre le fer
-samedi. A cette heure, on fait les balles par là-bas, et
-ce soir les chariots rentreront les foins.</p>
-
-<p>&mdash;La récolte est-elle prospère?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l’ai point vue, mon brave Barnabé.</p>
-
-<p>Puis, avec une mélancolie pénétrante:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! Frère, les vieux ans sont venus pour moi,<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span>
-j’en ai quatre-vingt-cinq, et la mort commence à me
-prendre par les jambes. Voilà deux mois que je n’ai
-bouté un pied dehors. Quelle punition, ne pouvoir
-marcher pour aller voir comment se portent mes
-terres!</p>
-
-<p>Il s’interrompit encore. Il regarda les vitres de l’immense
-cuisine que le soleil incendiait.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Encore s’il pleuvait! Mais voyez quel beau temps,
-Frère; c’est avril avec des feuilles, des herbes, de jeunes
-bestiaux, des oisillons sur toutes les branches...
-Enfin mes jambes, malgré les drogues de M. Anselme
-Benoît, ne savent prendre le chemin de se désenfler, et
-je demeure là tout seul avec les poules, les pintades, le
-paon, comme une chose inutile, comme un olivier qui
-ne doit plus donner de fruit et qu’il faut brûler...</p>
-
-<p>Les jérémiades éloquentes de ce vieux paysan attaché
-au sol par toutes ses fibres et que la mort allait déraciner,
-n’étaient point faites pour émouvoir Barnabé,
-uniquement attentif aux tiraillements de son insatiable
-appétit.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous tourmentez en aucune façon de l’absence
-des vôtres, monsieur Étienne, interjeta-t-il vivement;
-je ne suis point trop maladroit à la cuisine, et pourvu
-qu’il reste du jambon dans le placard, des œufs au
-poulailler...</p>
-
-<p>&mdash;La poêle est là, fit le vieillard levant la main et
-désignant la partie de la muraille entre les deux fenêtres.</p>
-
-<p>Barnabé ne tarda pas à découvrir le jambon; il en<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span>
-coupa deux mâles tranches, presque aussi larges qu’épaisses,
-et la poêle, exposée sur les flammes, commença
-à chanter.</p>
-
-<p>Huit œufs, encore chauds de la poule, furent jetés
-sur le jambon, et se roussirent en crépitant, se boursoufflant,
-lançant de petits jets de vapeur.</p>
-
-<p>En un tour de main, la table se trouva dressée; puis
-une bouteille de trois litres, découverte au fond d’un
-placard, fut installée au milieu.</p>
-
-<p>M. Baticol avait derechef affermi ses besicles au
-bout de son nez et repris tranquillement son livre.
-Comme les personnes peu habituées à la lecture, qui
-redoutent toujours de ne pas comprendre, le vieillard
-lisait à haute voix.</p>
-
-<p>«<i>En ce temps-là, Jésus dit aux Pharisiens: Je
-suis le bon Pasteur</i>...»</p>
-
-<p>&mdash;Et Dieu du ciel, c’est l’Évangile, cela! interrompit
-l’ermite, qui, m’ayant servi deux œufs, attaquait la
-première tranche de jambon.</p>
-
-<p>&mdash;L’évangile de dimanche prochain, le deuxième dimanche
-après Pâques, articula M. Baticol... Que Dieu
-me pardonne! je ne puis plus aller entendre la messe à
-l’église, dans mon banc de noyer, et M. Martin m’a
-conseillé de lire l’évangile, pour que le bon Dieu ne
-m’oublie pas tout à fait, quand bientôt j’aurai tant
-besoin de lui...</p>
-
-<p>Il poursuivit:</p>
-
-<p>«... <i>Le bon Pasteur donnera sa vie pour ses brebis;
-mais le mercenaire, et celui qui n’est point Pasteur,
-à qui les brebis n’appartiennent pas, ne voit pas<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span>
-sitôt venir le loup, qu’il abandonne les brebis et s’enfuit;
-et le loup les ravit et disperse le troupeau</i>...»</p>
-
-<p>&mdash;Je connais ça, monsieur Étienne, je connais ça, reprit
-Barnabé, la bouche libre après une rasade. Attendez
-une minute! Moi qui suis l’ami du bon Dieu, non tant
-seulement par l’habit, mais aussi par les bonnes intentions,
-je vas vous expliquer de quoi il retourne en cet
-évangile du deuxième dimanche après Pâques... Certainement
-il faut croire que, dans le pays de Notre-Seigneur,
-il existait, comme aux Cévennes, des loups,
-des brebis, des moutons, et même des vaches et des
-bœufs; mais, du reste, quand il dit un mot du bétail,
-est-ce une manière de parler... Apprenez ceci, monsieur
-Étienne, car encore que vous soyez maire, vous
-ne savez pas tout: par loup, Notre-Seigneur entend le
-démon, et par troupeau, tous les chrétiens qui sont
-dans l’univers sous le commandement du saint-père.
-Je le connais, le saint-père de Rome. Quel homme!
-magnifique comme le bon Dieu en personne...</p>
-
-<p>L’ermite planta sa fourchette dans la seconde tranche
-de jambon et la mordit vigoureusement.</p>
-
-<p>Le vieux paysan continua:</p>
-
-<p>«... <i>Or le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire,
-et qu’il ne se met point en peine des brebis</i>...»</p>
-
-<p>&mdash;Ce mercenaire se comporte tout juste comme
-Braguibus, quand il était <i>pillard</i> à Rieussec, dit
-Barnabé éclatant de rire. Un jour, au coin d’un taillis
-de jeunes chênes, notre musicien voit briller pareillement
-à des braises les deux yeux d’un énorme loup.<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span>
-Que fait-il? Il fait comme un levron dont le plomb a
-frisé le poil, il saute et cabriole sans demander son
-chemin à personne. Ah! c’est que les bêtes ne lui appartenaient
-point. Voilà.</p>
-
-<p>«... <i>Je suis le bon Pasteur, je connais mes brebis
-et mes brebis me connaissent, comme mon Père me
-connaît et que je connais mon Père, et je donne ma
-vie pour mes brebis</i>...»</p>
-
-<p>&mdash;Attention! s’écria le Frère s’étirant le cou pour
-avaler au plus vite le gros morceau qui lui emplissait
-la bouche. Attention, monsieur Étienne! répéta-t-il.
-Vous avez remarqué, je pense, que Notre-Seigneur
-parle toujours des brebis, jamais des moutons. Écoutez
-la raison de ce mystère: Notre Seigneur savait d’avance
-que, dans les églises, on verrait plus de femmes
-que d’hommes, et, comme les femmes sont les brebis,
-les hommes les moutons, il fait premièrement honneur
-aux femmes, plus douces, plus religieuses que nous.
-Vous voilà instruit...</p>
-
-<p>«... <i>J’ai encore d’autres brebis qui ne sont point
-de cette bergerie. Il faut que je les amène. Elles
-écouteront ma voix, et il n’y aura qu’un troupeau et
-qu’un Pasteur.</i>»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour ça, je m’en vas vous raconter ce que
-c’est: il s’agit des protestants. Vous savez qu’ils sont en
-nombre dans nos montagnes et qu’ils ont fait la guerre
-aux catholiques, aux temps les plus reculés et les plus
-anciens? Quelle racaille que ce monde! Et Luther et son
-frère Calvin, les connaissez-vous? C’étaient de vrais
-brigands de la Calabre, à l’époque où ils commandaient<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span>
-les guerres cévenoles. Du reste, quelle différence entre
-les ministres des protestants et les curés des catholiques!
-L’enfer et le ciel, monsieur Etienne, l’enfer et le
-ciel... Une fois, du côté de Vérénous, en retournant de
-mes quêtes, je rencontrai le ministre du temple de
-Graissessac. Ah! quelle envie me prit de le jeter dans
-la rivière de Mare.&mdash;«Un de moins!» me disais-je.&mdash;Il
-me salua, et je n’osai pas l’entreprendre. Mais
-gare, si le hasard le pousse de nouveau sur mon chemin!...</p>
-
-<p>&mdash;C’est pourtant un homme très honnête et très
-bon, M. le ministre de Graissessac, dit M. Baticol, refermant
-son livre.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous aimez les protestants, vous? interrogea
-Barnabé, dont la bouteille de trois litres, vidée
-jusqu’à la dernière goutte, des profondeurs de l’estomac,
-lui envoyait des flammes au visage et des étincelles
-aux yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Je les aime comme fait le bon Pasteur, qui les
-appelle à lui pour leur ouvrir les portes du ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, moi, je les déteste! vociféra le Frère,
-éclatant comme une mine, et il ne faudrait pas qu’en
-sortant d’ici il m’en tombât un sous le bourdon!
-A-t-on jamais vu, des gens qui osent bâtir des églises
-où l’on ne voit pas le moindre confessionnal! qui
-appellent communier <i>faire trempette</i> dans un verre!
-Moi, je me confesse et je communie, selon les règles
-établies par le bon Dieu dans sa Passion, et je pratique
-tous les devoirs d’un bon chrétien et d’un bon Frère
-libre de Saint-François.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span></p>
-
-<p>Barnabé parlait avec une extrême exaltation.
-M. Etienne Baticol le regardait, pénétré d’un étonnement
-indicible.</p>
-
-<p>&mdash;Calmez-vous, Frère, calmez-vous, lui repéta-t-il
-d’un ton presque affectueux.</p>
-
-<p>&mdash;Que je me calme, quand j’entends parler des protestants,
-qui n’ont qu’une idée en tête, se moquer de
-notre sainte religion! hurla-t-il exaspéré.</p>
-
-<p>Le vieillard appliqua ses deux mains amaigries sur
-les bras nus de son fauteuil, fit un effort et se mit debout.</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé Lavérune, dit-il, puisque vous allez à
-Saint-Gervais, je vous engage à continuer votre
-route.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien ça, vous me renvoyez, à présent que je
-vous ai expliqué l’Évangile et que vous n’avez plus besoin
-de moi.</p>
-
-<p>&mdash;A l’heure où j’en suis arrivé, je n’ai besoin de
-personne ni de rien, sauf de l’assistance du bon
-Dieu.</p>
-
-<p>Nous nous esquivâmes.</p>
-
-<p>Comme s’il avait pressenti l’heure du départ, Baptiste
-était revenu de la prairie où nous l’avons vu courir
-et nous attendait à une portée de fusil de la ferme,
-vers l’extrémité de la basse-cour.</p>
-
-<p>Nous allâmes à lui.</p>
-
-<p>Les ouailles, encore une fois épouvantées, firent rage
-de leurs ailes et de leurs voix.</p>
-
-<p>Au moment où tout un escadron de pintades passait
-devant nous effaré, le Frère serra son bourdon, et,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span>
-avec une agilité, une prestesse incroyables, le lança sur
-les bestioles, qui piaillèrent effroyablement.</p>
-
-<p>Horreur! deux pintades étaient demeurées sur le
-carreau.</p>
-
-<p>Tandis que, tremblant de tous mes membres, je
-contemplais les malheureux volatiles se débattant contre
-la mort, Barnabé, paisible comme je l’avais vu dans
-son verger de Saint-Michel, le jour de l’assassinat des
-linottes et des chardonnerets, retirait sa besace enfouie
-avec mon paquet dans les paniers de Baptiste, et en
-déliait les cordons.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! lui dis-je, vous oserez emporter ces
-pintades que vous venez de tuer?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que M. Etienne Baticol n’a pas pris mes
-paroles sur l’Évangile sans me payer?</p>
-
-<p>Il glissa lestement les deux bêtes toutes chaudes au
-fond de son sac, et replaça celui-ci dans les paniers,
-contre ma soutanelle et mon surplis. Cela fait, avec la
-semelle de ses gros souliers, il effaça les traces de sang
-qui reluisaient sur les cailloux de la basse-cour.</p>
-
-<p>Le coup avait été si violent, que j’aperçus les barbillons
-rouges des pintades à plusieurs pas de là sur une
-touffe de mauve. Je les ramassai pieusement.</p>
-
-<p>Je pleurais.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! allons! dit Barnabé, s’adressant à Baptiste.</p>
-
-<p>Nous gagnâmes le col des <i>Treize-Vents</i>.</p>
-
-<p class="p2">Saint-Gervais est une petite ville de trois mille âmes,
-assise à califourchon sur la rivière de Mare. Vers le
-nord, se déploient de vastes prairies; mais au sud, à<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span>
-l’est, à l’ouest, de hautes montagnes enserrent de toutes
-parts ce maigre chef-lieu de canton, un des plus pittoresques
-des Cévennes méridionales.</p>
-
-<p>Pour atteindre jusqu’à l’hôtel de la Gendarmerie, où
-Barnabé avait hâte de se rendre, dans le but de dénoncer
-au brigadier les faits et gestes de Venceslas Labinowski,
-nous dûmes traverser la rue de l’Espinouse.
-Dieu! quelle ne fut pas notre surprise en abordant
-cette longue ruelle ordinairement solitaire,&mdash;j’étais
-venu maintes fois avec mon oncle dîner chez M. le
-curé de Saint-Gervais,&mdash;de la trouver toute fourmillante
-de monde! Hommes, femmes, enfants surtout,
-étaient là, encombrant le pavé, les bras et les yeux tendus
-vers le pont, où se balançait une houle de têtes.</p>
-
-<p>Que se passait-il? Tout à coup les canons de
-quatre fusils étincelèrent, et des baudriers de gendarmes
-se détachèrent en vigueur sur le fond brunâtre
-de la foule.</p>
-
-<p>&mdash;On en amène un! glapit une commère.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un homme! cria un gamin hissé sur les
-épaules de son père.</p>
-
-<p>Barnabé qui, à la descente très raide des <i>Treize-Vents</i>,
-avait laissé Baptiste libre de toute charge, accota
-sa bête contre la muraille d’une maison, grimpa
-le long de la barde, et, pour mieux voir, se planta debout
-sur la cime des orteils.</p>
-
-<p>&mdash;Venceslas! Venceslas Labinowski! hurla-t-il,
-comme fou.</p>
-
-<p>Tous les badauds le regardèrent, niaisement ébahis.</p>
-
-<p>Lui cependant avait remis pied à terre, s’était débarrassé<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span>
-des guides de Baptiste dans mes mains, et s’efforçait
-contre le flot des curieux, pour arriver plus
-vite à son ennemi, l’ancien Frère de Cavimont.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le brigand! ah! le scélérat! vociférait-il,
-jouant des coudes et du bourdon.</p>
-
-<p>Mais les carabines et les bicornes approchaient.</p>
-
-<p>Soudain la multitude, qui avait résisté à l’ermite,
-se fendit d’elle-même, et, dans l’entre-bâillement, les
-gendarmes apparurent de la tête aux pieds. Ils étaient
-au nombre de quatre. Au milieu d’eux, marchait, les
-pas entravés par des cordes et les menottes aux poignets,
-Venceslas Labinowski.</p>
-
-<p>Bien que sale et affreusement déguenillé, je n’eus
-aucune peine à reconnaître mon vieul ami de la
-<i>Grappe-d’Or</i>, à Bédarieux. Il portait, aujourd’hui
-qu’une tourbe énorme le dévisageait, le front aussi
-haut qu’autrefois, et ses traits avaient le même air de
-bravade, d’impertinence et, pourquoi ne pas le dire?
-de noblesse que je leur avais connu.</p>
-
-<p>&mdash;Voleur! voleur! lui cria Barnabé, allongeant vers
-lui ses bras par un geste de menace.</p>
-
-<p>Venceslas nous regarda. Oh! quels sentiments différents
-exprimèrent ses yeux, quand ils ne firent qu’effleurer
-l’ermite de Saint-Michel pour s’arrêter complaisamment
-sur moi! Je devinai que ce Polonais,
-bien que tombé aux griffes de la justice, méprisait Barnabé
-Lavérune et m’aimait encore, moi qui l’avais
-tant aimé.</p>
-
-<p>Je ne sais à quelle impulsion secrète j’obéis; mais,
-abandonnant Baptiste, je poussai en avant afin de revoir<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span>
-mon Venceslas. En m’avisant de nouveau sur son
-chemin, il fit une courte halte, comme fatigué; puis,
-se tournant vers moi, de cette voix douce, de cet accent
-intraduisible auquel j’avais su si peu résister
-quelques mois auparavant:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mon cher petit, bonjour! me dit-il.</p>
-
-<p>Je me sentis rougir, et reculai tout honteux à la fois
-et tout ému.</p>
-
-<p>Jusqu’à la porte de la prison, laquelle, à Saint-Gervais,
-ainsi qu’en beaucoup d’autres endroits de nos
-Cévennes, est située dans le clocher de l’église paroissiale,
-Barnabé, pris d’une sorte de délire furieux, ne
-cessa d’invectiver son ancien confrère:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu complotais de venir m’assassiner, gueux
-de Polonais! Mais il y a une justice pour les gens de
-ton espèce, misérable! Va, le bourreau t’attend sur la
-place de l’Esplanade, à Montpellier.</p>
-
-<p>Enfin, le prisonnier mis en lieu sûr, la foule se dispersa.</p>
-
-<p>&mdash;Allons-nous retourner aux Aires à présent, Barnabé?
-demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Aux Aires?</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous n’avez plus rien à faire désormais
-du côté de la Gendarmerie, nous pourrions revenir chez
-nous, il me semble.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne veux donc pas, pétiot, que je vende mes
-pintades?</p>
-
-<p>&mdash;Vos pintades? m’écriai-je, abasourdi.</p>
-
-<p>&mdash;A l’<i>Auberge de la Chèvre-Double</i>, je suis bien
-sûr qu’Antonin Tabarié m’en donnera vingt-cinq
-sous, peut-être trente.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais ces pintades appartiennent à M. Etienne
-Baticol, et...</p>
-
-<p>&mdash;Et tu feras bien de taire ta langue, toi! interrompit-il,
-me saisissant l’oreille droite entre ses gros
-doigts cartilagineux et la tirant à me la déchirer.</p>
-
-<p class="p2">Malgré que j’en eusse, je fus contraint de suivre Barnabé
-à l’<i>Auberge de la Chèvre-Double</i>, chez Antonin
-Tabarié.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<p class="pch">Gathon Molinier a dressé la table, tout est prêt,
-mais Jacques n’arrive pas.</p>
-
-<p>Le pont de la Mare est à dos d’âne, pavé de cailloux
-ronds recueillis aux bords de la rivière. A ce monument
-fort raide, le seul qu’on puisse admirer à Saint-Gervais,
-s’appuie l’<i>Auberge de la Chèvre-Double</i>.
-C’est une vaste masure, plus large que haute, et dont les
-murailles, envisageant le nord, baignent pittoresquement
-dans l’eau. La façade, embellie de deux rangées
-de fenêtres, donne sur la rue de l’Espinouse, la rue la
-plus spacieuse de l’endroit.</p>
-
-<p>Un peu au-dessus de la porte d’entrée, dans un carré
-blanchi à la chaux, un artiste ambulant, lequel sans
-doute, en Normandie, avait peint des veaux à deux
-têtes, a badigeonné je ne sais quel monstre avec un
-double chef. Rien de plus grotesque que cette peinture
-rudimentaire, véritable image d’Epinal colossale, où<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span>
-tout manque, même cette fleur de naïveté que l’inexpérience
-de la main et l’ignorance de l’esprit communiquent
-à tant d’ouvrages imparfaits. Quant à la couleur,
-un rouge d’ocre s’épand depuis les deux têtes
-mal attachées jusqu’aux huit pattes pendantes, dont
-deux seulement touchent le sol. On aperçoit une colonne
-vertébrale unique, monstrueuse, hérissée de
-poils rudes, d’où partent tous ces membres épars. C’est
-bête tout ensemble et hideux.</p>
-
-<p>Une légende flamboyante, en lettres capitales illustrées
-d’agréments bizarres, encadre l’animal-phénomène.
-On lit:</p>
-
-<p class="pc1 mid">A LA CHÈVRE-DOUBLE<br />
-<i>ANTONIN TABARIÉ</i>, <i>Aubergiste</i>,<br />
-<span class="small">LOGE A PIED ET A CHEVAL.</span></p>
-
-<p class="p1">Des bornes de granit, extraites des carrières du mont
-Caroux, protégent les murs antiques de la <i>Chèvre-Double</i>
-contre les roues des charrettes et des tilburys.
-A ces bornes, on scella des anneaux de fer destinés à
-retenir les bêtes des gens qui ripaillent chez Antonin
-Tabarié.</p>
-
-<p>L’ermite attacha Baptiste, retira sa besace des paniers,
-et nous franchîmes le seuil de l’hôtellerie.</p>
-
-<p>Les tables regorgeaient de victuailles. Pas une escabelle
-de bois qui n’eût son homme assis et bâfrant. A
-travers la vaste salle à manger, sur les pas des servantes
-empressées, des chiens-loups à colliers garnis de pointes
-redoutables se traînaient avec des grondements étouffés.
-D’où venaient ces gens et ces bêtes?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span></p>
-
-<p>Le milieu d’avril est le moment où émigrent, de la
-plaine, desséchée déjà, vers les hauteurs herbues, les
-grands troupeaux de moutons. Saint-Gervais, situé à
-l’orée immédiate de la montagne, se présente comme
-la dernière station des pâtres; c’est là que bon nombre
-d’entre eux boivent leur dernière pinte de vin et finissent
-par se coiffer plantureusement de leur verre,
-comme on dit au pays cévenol. Demain, sur les pics
-escarpés, dans les solitudes près des nuages, à travers
-les landes perdues, recommenceront la responsabilité,
-les sueurs, la peine; demain, les luttes acharnées avec
-les loups dévorants, les sangliers au boutoir terrible;
-aujourd’hui, à Saint-Gervais, la dernière gaieté, la
-dernière liesse, le dernier oubli, la dernière bénédiction
-du bon Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;Bon appétit, les amis, bon appétit! s’écria l’ermite.</p>
-
-<p>Trois ou quatre visages se retournèrent vers nous.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voilà le frère Barnabé! répondit-on... Bonjour,
-Frère.</p>
-
-<p>Au bout de la table, quelqu’un se leva. C’était un
-grand jeune homme à l’air fin, distingué. Comme aux
-autres bergers cévenols, les cheveux coupés ras sur la
-nuque, conservés très-longs au-dessus des oreilles, lui
-descendaient en tire-bouchons le longs des tempes,
-mais ses traits avaient une fraîcheur et je ne sais quelle
-noblesse native qui dénonçaient une condition supérieure.
-Du reste, sa <i>grisaoudo</i>, sorte de dalmatique
-en grosse toile de genêt que les pâtres des hauts herbages
-passent sur leurs vêtements, paraissait d’une<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span>
-étoffe moins commune, et aux courtes manches flottantes
-brillaient deux bouffettes de ruban de fil bleu.</p>
-
-<p>L’ermite considéra cet inconnu avec respect, puis,
-s’adressant à lui d’un ton d’humilité obséquieuse que
-je ne lui connaissais pas:</p>
-
-<p>&mdash;Maître, lui dit-il, que saint François accorde de
-l’eau à vos prairies, de la graisse à vos moutons, du
-lait à vos chèvres, et à vous la fortune avec la santé!
-Moi, en effet, je suis Barnabé Lavérune, le pieux Barnabé
-Lavérune, ermite de Saint-Michel des Aires, et
-j’implore votre assistance pour l’amour de Dieu. Il
-existait un brigand parmi les Frères libres de Saint-François,
-un Polonais de l’enfer, Venceslas Labinowski;
-mais je ne lui ressemble point..... Donnez-moi
-une petite pièce blanche, un sou si vous ne pouvez
-une pièce, deux liards si vous ne pouvez un sou. J’ai
-besoin de grandes ressources pour ma chapelle, ainsi
-que pour cet enfant que vous voyez avec moi...</p>
-
-<p>Je sentis tout mon jeune sang me monter à la face
-et me la brûler; mais je n’osai interrompre le Frère,
-dont la main droite appuyée sur l’une de mes épaules
-me meurtrissait l’omoplate par un attouchement significatif.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous ne voulez pas déjeuner en notre compagnie?
-lui demanda le berger à la <i>grisaoudo</i> élégante
-et enrubannée.</p>
-
-<p>&mdash;Mon estomac est coutumier du jeûne, mes amis,
-répondit-il d’une voix dolente... J’aimerais mieux recevoir
-quelque monnaie pour l’entretien de ma chapelle,
-que de boire et de manger. Il faut faire pénitence.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span></p>
-
-<p>En articulant ces derniers mots, il tendit sa main
-ouverte vers le maître-herbager.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vous, le plus riche, que Dieu a choisi
-pour donner aujourd’hui l’exemple aux autres, lui
-dit-il.</p>
-
-<p>Le jeune homme, s’étant rassis, tira de la poche de
-son pantalon un boursicaut en cuir, en délia les cordons
-aux nœuds compliqués, y coula deux doigts et
-amena une pièce luisante.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, Frère, voici quarante sous! dit-il.</p>
-
-<p>Barnabé rougit de plaisir: il ne s’attendait pas à si
-grosse aubaine. Il saisit la lourde croix de laiton qui
-lui ballait sur la poitrine, fit sauter par-dessus sa tête
-la chaîne qui la retenait, et présenta le crucifix au
-jeune homme, qui le baisa dévotement. Cette cérémonie
-achevée, il promena son chapeau à larges bords le
-long des tables, recevant les maigres offrandes des bergers.
-Plus d’un ne donna rien.</p>
-
-<p>&mdash;Pour ma chapelle de Saint-Michel! pour ma chapelle
-de Saint-Michel! répétait-il d’un ton pitoyable.</p>
-
-<p>Il recueillit la monnaie, puis s’inclinant:</p>
-
-<p>&mdash;Que le bon Dieu vous le rende! articula-t-il, l’œil
-humide de gratitude.</p>
-
-<p>Au fond de la salle à manger toute bruissante de
-propos ronds et salés, saturée de l’odeur des viandes et
-du vin, une porte vitrée était entr’ouverte; Barnabé la
-poussa, et nous nous glissâmes dans la cuisine de la
-<i>Chèvre-Double</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Tabarié, le commerce va donc toujours
-de mieux en mieux? s’écria le Frère joyeusement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span></p>
-
-<p>Sa voix venait de retrouver la note gouailleuse qui
-en était l’accent particulier.</p>
-
-<p>&mdash;Mon commerce au moins est honnête, répondit un
-gros homme, lequel, armé d’un long <i>flamboir</i> rougi
-au feu, laissait tomber des gouttes de graisse enflammée
-sur un énorme gigot tournant à la broche devant
-un brasier.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, camarade, est-ce que vous avez vu le
-loup aujourd’hui? Vous voilà hérissé comme un pelon
-de châtaignier.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas le loup, mais le frère Venceslas Labinowski.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le gueux!... Mais il y a Frère et Frère,
-l’ami...</p>
-
-<p>&mdash;Venceslas me doit neuf francs depuis un an:
-trois francs d’argent prêté et six francs pour quatre
-repas faits dans mon auberge.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne pas écrire sur votre enseigne: «<i>Crédit
-est mort</i>?» Alexandre Morel, l’aubergiste du <i>Cheval-Blanc</i>,
-à Saint-Pons, n’a pas été si simple que
-vous.</p>
-
-<p>&mdash;J’avais confiance, pleurnicha Antonin Tabarié...
-Un Frère, il me semblait...</p>
-
-<p>&mdash;Un Frère... un Frère... Il ne faut pas trop s’y
-fier... Ah! si c’était un Frère comme Adon Laborie,
-de Notre-Dame de Nize, ou comme moi!... Vous ai-je
-jamais fait perdre un liard, Tabarié? J’aimerais mieux
-que le soleil me tombât dessus et me roussît jusqu’au
-dernier poil que de retenir un sou à mon prochain...
-D’abord, les Lavérune, de père en fils, ont marché toujours<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span>
-la conscience droite et le front découvert... Ce
-scélérat de Venceslas!... Que voulez-vous? il n’est pas
-le premier homme que les femmes mènent à mal...
-Enfin, il vient avec la justice de trouver chaussure à
-son pied...</p>
-
-<p>En débitant ces phrases, entrecoupées de silences,
-Barnabé suivait attentivement les diverses opérations
-de Tabarié. Celui-ci, ayant flambé le mouton, l’ayant
-saupoudré de sel gris, venait de l’étendre sur un lit de
-haricots, au fond d’une immense jatte de faïence; il le
-livra, ruisselant de jus, la peau jaunie et boursoufflée,
-à une servante, qui l’emporta.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle pièce! fit l’ermite, ne sachant retenir un
-geste d’enthousiasme, quelle pièce!</p>
-
-<p>&mdash;Il sera tendre.</p>
-
-<p>Tout d’un coup, Barnabé retira la besace de sur son
-épaule et la déposa aux pieds d’Antonin Tabarié.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez donc quelque chose à me vendre? lui
-demanda l’hôtelier, familiarisé avec les façons de
-l’ermite.</p>
-
-<p>&mdash;Deux bestioles, si vous êtes raisonnable.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons.</p>
-
-<p>&mdash;Sont-elles grasses! s’écria Barnabé, soufflant sur
-les pintades pour en montrer la peau à travers les plumes...
-Ça pèse comme plomb... Ah! le grain ne leur
-manqua jamais en ma basse-cour de Saint-Michel...
-Moi, je ne ressemble pas à ce brigand de Venceslas:
-c’est toujours pour vous faire gagner de l’argent que je
-viens vous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Combien?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tabarié, vous êtes un brave homme, plus humain
-qu’Alexandre Morel, de Saint-Pons, qui non-seulement
-ne veut pas reconnaître les Frères libres de
-Saint-François, quand ils frappent à sa porte le gousset
-vide, mais qui ne reconnaîtrait pas Notre-Seigneur
-en personne avec sa croix... Tenez! si au petit prix
-que je vous demanderai, vous voulez ajouter une tranche
-de votre gigot et un verre de vin pour nous
-remonter les forces, à cet enfant et à moi, nous tomberons
-d’accord tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Combien? répéta laconiquement l’aubergiste.</p>
-
-<p>&mdash;Avec la tranche et la bouteille?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Trente sous.</p>
-
-<p>&mdash;Trop cher. Je n’en veux pas.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, il faudrait vous les donner pour une miette
-de votre mouton! Vous croyez donc que ces bêtes
-m’embarrassent? Pensez-vous, par hasard, que je les
-ai volées? Oh! oh! tous les Frères ne sont pas de la
-Pologne... Moi, d’abord, je suis né aux Aires... Vingt-cinq
-sous, si cela vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Vingt.</p>
-
-<p>Barnabé ramassa la besace et fit mine de reprendre
-les pintades, demeurées aux mains de Tabarié.</p>
-
-<p>&mdash;C’est le dernier mot? interrogea-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Le dernier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!... gardez ma volaille. Apprenez pourtant
-qu’on est plus avare à la <i>Chèvre-Double</i>, de Saint-Gervais,
-qu’au <i>Cheval-Blanc</i>, de Saint-Pons.</p>
-
-<p>Je ne fis pas grand honneur au gigot; mais Barnabé,<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span>
-en un tour de mâchoire, engloutit tout le festin. Il
-convient de le déclarer à sa décharge, pris sur le pouce
-en un coin de la cuisine, ce repas ne fut ni copieux en
-viande ni suffisamment approvisionné en vin.</p>
-
-<p>Le prix des pintades empoché, l’ermite appliqua
-une grosse tape familière sur le ventre rebondi d’Antonin
-Tabarié.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, savez-vous si Jacques Molinier est
-revenu de Mèze, près de la mer? demanda-t-il d’un
-air distrait à l’aubergiste.</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore; Gathon l’attend, je crois.</p>
-
-<p class="p2">Le hameau de Rongas, à quatre kilomètres environ
-de Saint-Gervais, est célèbre par ses fromages de chèvre.
-Nous y quêtâmes jusqu’au soir. Le Frère fit baiser plus
-de cent fois sa croix de laiton à de pauvres paysannes,
-tout heureuses de se dépouiller pour «<i>l’homme de Dieu</i>.»
-Barnabé, du reste, avait une attitude d’une majesté superbe,
-et son éloquence, fertile en paraboles, qu’il n’empruntait
-pas toujours à l’Évangile, était irrésistible.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas à moi que vous donnez, répétait-il,
-c’est au bon Dieu.</p>
-
-<p>A la nuit, nous redescendîmes vers la rivière, regagnant
-Saint-Gervais à petits pas.</p>
-
-<p>Comme nous touchions aux bords de la Mare, peu
-profonde en cet endroit, et nous nous disposions à la
-franchir, l’ermite, lui saisissant la queue, arrêta l’âne.
-Vivement il tira d’un des paniers le paquet qui contenait
-mes habits de chœur; puis, me regardant avec des
-yeux qui m’effrayèrent:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mets ta soutane, pétiot, me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons donc à l’église? balbutiai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons chez Gathon Molinier, la fournière...
-Hardi!</p>
-
-<p>Et il me passa la soutanelle rouge, la tirant à la déchirer.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas besoin de m’habiller en cardinal pour...</p>
-
-<p>Le souffle manquant à ma poitrine, je ne pus achever.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne me reste plus miette de jambon à Saint-Michel,
-reprit Barnabé, disposant de mes bras, de tout
-mon corps absolument inertes pour me revêtir du surplis;
-mais Gathon Molinier en possède plusieurs tout
-entiers, et elle me fera présent de la meilleure pièce,
-j’en suis sûr, si tu veux m’aider dans ma quête aujourd’hui.
-Je lui dirai comme ça que je suis arrivé de
-Rome... que tu connais notre saint-père le pape...
-que tu es le neveu d’un archevêque italien... Laisse-moi
-faire... Une fois le jambon dans ma besace, je te
-déshabille de tes ornements, je te plante sur Baptiste,
-et nous filons vers Saint-Michel droit et vite pareillement
-à des martinets regagnant leur nid.</p>
-
-<p>Avec ces derniers mots, il m’enleva ma casquette de
-drap bleue à visière vernie pour me coiffer de la calotte
-rouge.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, non! m’écriai-je, ne sachant résister à la
-révolte de tout mon être, je n’irai pas chez Gathon
-Molinier, je n’irai pas!</p>
-
-<p>Et je me cramponnai des deux mains au tronc déjeté
-d’un saule penché sur l’eau.</p>
-
-<p>Le Frère n’eut pas une parole. Avec un calme épouvantable,<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span>
-il enfourcha Baptiste, se disposant à franchir
-seul la rivière.</p>
-
-<p>Au moment où l’âne posait les pieds dans le courant,
-très brillant sous la lune naissante, l’effroi délia
-mes doigts crispés, et, m’élançant comme un fou après
-la bête qui s’éloignait:</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé, mon Barnabé, m’écriai-je, ne m’abandonnez
-pas ici, dans la nuit!</p>
-
-<p>J’ignore comment de ma gorge serrée avaient pu sortir
-ces paroles. Au risque de trébucher dans l’eau, de me
-noyer peut-être, d’un élan instinctif, je m’étais jeté sur
-les traces de Baptiste. L’âne, qui m’aimait, s’arrêta; l’ermite,
-toujours silencieux, allongea une main jusqu’à la
-ceinture de mon pantalon, m’enleva, et je grimpai sur la
-barde derrière lui. J’avais des tressaillements convulsifs.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous désobéirai plus, Barnabé, je ne vous
-désobéirai plus, soyez tranquille, marmottai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Tu comprends que je ne t’aurais pas laissé là aux
-bords de la Mare... C’était tant seulement pour te faire
-peur... Il faut bien, puisqu’il leur a plu de te confier à
-moi, que je te rende à ton oncle et à Marianne.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre oncle!... Ma pauvre Marianne!...
-murmurai-je, sentant crever mon cœur.</p>
-
-<p>Nous avions atteint l’autre rive; déjà quelques
-toits apparaissaient parmi les masses noires des arbres
-découpées à vif par la lune. Le Frère glissa sur le sol.</p>
-
-<p>&mdash;Demeure sur Baptiste, toi, fillot, me dit-il, car tu
-dois être un peu fatigué... Oh! je ne suis pas méchant,
-va; puis je t’aime comme si tu étais mon Félibien en
-personne... Voici tout uniment de quoi il s’agit: quand,<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span>
-dans une minute, nous serons chez Gathon Molinier,
-tu ne parleras pas plus que si l’on t’avait coupé la
-langue... Tu n’es pas, toi, de ces pays-ci; tu es de l’Italie,
-et tu ne sais pas notre patois cévenol... C’est une
-idée à moi pour m’amuser... Pourtant, si je touche mon
-chapelet, tu diras: «<i>La Madona</i>,» et si je touche ma
-grande croix, tu diras: «<i>Il Bambino</i>.» Ça veut dire,
-en le langage du saint-père, «<i>la Sainte Vierge et Notre-Seigneur</i>.»
-As-tu bien compris la leçon?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Barnabé, oui, m’empressai-je de répondre.</p>
-
-<p>&mdash;<i>La Madona</i>, <i>il Bambino</i>... Voyons!</p>
-
-<p>&mdash;<i>La Madona</i>, <i>il Bambino</i>, répétai-je.</p>
-
-<p>&mdash;C’est très-joli. A mes signes, tu n’auras qu’à répondre
-par ces mots, et tout ira bien... Descends maintenant,
-nous sommes devant la maison de Gathon
-Molinier, ajouta-t-il à voix plus basse.</p>
-
-<p>J’obéis.</p>
-
-<p class="p2">Baptiste, habitué à faire de longues stations aux
-portes, se mit à flairer les mousses égayant les fentes
-des murailles; quant à nous, nous gravîmes au pas
-accéléré les hautes marches du perron.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu vous assiste, brave Gathon! s’écria l’ermite,
-pénétrant dans une vaste pièce à peine éclairée,
-tout imprégnée de l’odeur du pain cuit.</p>
-
-<p>Une femme se tenait à genoux en un coin obscur;
-elle fit vivement le signe de la croix, comme pour clore
-une prière, se leva et vint à nous.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, Frère, bonsoir, reprit-elle d’un accent
-où l’on démêlait une profonde tristesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il vous est donc arrivé malheur, bonne Gathon?
-lui demanda Barnabé, déposant par un geste familier
-sa besace sur une chaise.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! bredouilla la pauvre fournière, mon
-homme devait retourner hier au soir à la maison, et il
-n’a pas encore paru... Je récitais cinq <i>Pater</i> et cinq
-<i>Ave</i> à sainte Philomène... Pourvu qu’il ne lui soit
-rien arrivé en chemin... Toutes les fois que Jacques
-revient de Mèze, il en rapporte les écus de son travail,
-et quelles mauvaises rencontres ne peut-on pas faire
-sur les grandes routes, encore qu’on soit dans une
-voiture! N’a-t-on pas arrêté un voleur, ce matin, du
-côté de Caroux...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous espérez votre mari d’un moment à
-l’autre? interrompit l’ermite regardant Gathon avec
-inquiétude.</p>
-
-<p>&mdash;Je l’ai espéré hier, je l’ai espéré encore tout aujourd’hui;
-mais il n’arrivera pas à présent.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi n’arrivera-t-il pas?</p>
-
-<p>&mdash;La voiture de La Caune vient de passer, et personne
-n’est descendu.</p>
-
-<p>&mdash;Il est donc coutumier de prendre cette voiture?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours, Frère, toujours, à cause d’une faiblesse
-aux jambes. C’est de naissance, cette faiblesse.</p>
-
-<p>Barnabé respira bruyamment.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, Gathon, et si on allumait la chandelle?
-dit-il. Savez-vous qu’on ne se voit pas le bout du nez
-tant seulement chez vous.</p>
-
-<p>La paysanne atteignit sa lampe de cuivre à trois becs,
-son <i>carel</i>, et enfouit dans les cendres incandescentes<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span>
-du four une de ces longues allumettes soufrées comme
-on en fabrique tant dans le pays avec des brins de genêt.
-Incontinent la lumière tira de l’ombre tous les
-objets: les larges pelles de sapin blanches et lisses,
-l’énorme fourgon emmanché d’une latte démesurée, le
-cendrier de fer, les cruches ventrues se faisant vis-à-vis
-sur la double pierre de l’évier et dont le vernis
-éclatant lança des éclairs furtifs.</p>
-
-<p>Je vis enfin Gathon Molinier, à peine aperçue jusqu’ici.
-C’était une femme petite, maigre, pâle, âgée de
-quarante ans environ. Elle avait sans doute pleuré,
-car ses yeux bruns, assez grands, paraissaient tout
-maculés et tout rouges.</p>
-
-<p>&mdash;Jésus-Seigneur! quel est cet enfant, Frère? s’écria-t-elle,
-s’avançant pour me regarder.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un enfant de Rome, ma chère Gathon... Je
-l’ai ramené des Vaticans, lors de mon dernier voyage
-par là-bas... Le saint-père l’aime beaucoup, et il me l’a
-confié pour l’instruire dans la règle de saint François.
-Ah! c’est qu’à Rome, où tout le monde va en soutane
-comme au paradis, on me prend pour quelque chose,
-moi!</p>
-
-<p>&mdash;Il est beau semblablement à un ange!</p>
-
-<p>Et, me prenant la main droite, la bonne et naïve
-créature y déposa le plus respectueux des baisers. Mes
-jambes mouraient sous moi.</p>
-
-<p>Au même instant, Barnabé, que mes regards attentifs
-ne quittaient guère, toucha sa grande croix de laiton.
-Je me souvins du commandement, et, la peur me
-dilatant le gosier:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;<i>Il Bambino</i>! m’écriai-je, <i>il Bambino</i>!</p>
-
-<p>Gathon recula effrayée.</p>
-
-<p>&mdash;Que dit-il? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Cet enfant est Italien comme notre saint-père et
-son oncle l’archevêque de... Enfin... Il ne sait parler
-encore que le langage de son pays. Avec les temps, je
-lui enseignerai le cévenol, bien plus beau, plus plaisant
-que l’italien et le français.</p>
-
-<p>De nouveau il porta la main à sa croix.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Il Bambino! il Bambino</i>! répétai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce qu’il veut, Frère? je lui donnerai ce
-qui lui fera plaisir, à ce petit Enfant-Jésus de Rome.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien simple, Gathon. Ces mots: «<i>Il Bambino</i>»
-veulent dire «<i>Notre-Seigneur</i>.» Présentement
-mon petit garçonnet du pape et de Mgr l’archevêque
-de...&mdash;j’ai oublié le nom de la ville&mdash;veut que je
-vous présente à baiser ma grande croix bénite à Rome
-et sur laquelle est cloué le Sauveur, comme au Calvaire,
-vous savez...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vite, Frère, que j’embrasse votre croix! Si,
-par quelque miracle, elle pouvait ramener mon homme
-à la maison!... Tenez! ajouta-t-elle, enlevant une
-serviette qui recouvrait plusieurs plats sur une table
-dressée non loin du four, j’avais préparé à mon pauvre
-Jacques un quartier d’agneau, avec une sauce à
-l’ail comme il l’aime; j’avais entamé une barrique
-de vin nouveau; j’avais pétri et fait cuire une fougasse
-ronde passée au jaune d’œuf... Mais il ne revient pas...
-Il marche peut-être par les routes seul, voulant cette
-fois économiser le prix de la voiture, et moi, je me désole<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span>
-ici avec vous... Votre croix, Frère, votre croix!</p>
-
-<p>Et, tombant à genoux, ce cœur brisé, débordant de
-religion ensemble et de désespoir, articula ces mots
-sublimes:</p>
-
-<p>&mdash;Je mets ma confiance en Dieu!</p>
-
-<p>Barnabé n’avait lancé qu’un regard du côté de la
-table, mais il avait été féroce. Il saisit le lourd crucifix
-de laiton, qu’il tira de son cou avec la chaînette de
-même métal; puis, étendant ses deux mains vers la
-fournière par un mouvement solennel:</p>
-
-<p>&mdash;Gathon Molinier, lui dit-il, je ne demande pas
-mieux que de vous donner à baiser cette croix dont le
-saint-père me fit présent, à Rome, dans les Vaticans.
-Je vous préviens pourtant que jamais personne n’y
-posa les lèvres dessus, avant de me glisser quelque
-chose dans le sac. En retour de mes indulgences,&mdash;ma
-croix a été <i>indulgenciée</i> par le pape en personne,&mdash;à
-la <i>Chèvre-Double</i>, un herbager de la montagne m’a
-baillé un gros écu; à Rongas, les bonnes chrétiennes
-ont rempli de fromages les paniers de Baptiste; à
-l’Olivette, chez M. Étienne Baticol, je crois qu’on aurait
-étranglé toute la basse-cour pour moi... Gathon
-Molinier, ouvrez votre âme au bon Dieu et vos dix
-doigts au pieux ermite de Saint-Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous faut-il, Frère?</p>
-
-<p>&mdash;Presque rien, tant seulement de quoi fermer le
-bec d’un oiseau... Tous les ans, en janvier,&mdash;c’est en
-votre maison une habitude ancienne,&mdash;vous tuez deux
-ou trois porcs gros et gras. Tantôt c’est quatre cents
-livres, tantôt cinq cents livres de viande, voilà.....<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span>
-Ce petit, qui est un ange, comme vous l’avez reconnu,
-aime bien le jambon de France, n’en ayant de
-ses jours mangé en Italie, et si vous pouviez nous faire
-l’aumône...</p>
-
-<p>&mdash;D’un morceau de jambon?</p>
-
-<p>&mdash;Aussi épais que possible, car nous sommes deux,
-sans compter les pauvres qui quémandent sans cesse à
-ma porte de Saint-Michel.</p>
-
-<p>Gathon, n’articulant pas un mot, prit sur la table
-un lourd coutelas de cuisine et s’élança vers un escalier
-de bois tournant au fond de la pièce, dans une
-demi-obscurité.</p>
-
-<p>Incontinent, le Frère toucha son chapelet. C’était un
-appel, et je me mis à glapir:</p>
-
-<p>&mdash;<i>La Madona! la Madona!</i></p>
-
-<p>La fournière, qui n’avait pas gravi toutes les marches,
-se retourna:</p>
-
-<p>&mdash;Que dit le petit du saint-père? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;<i>La Madona</i>, c’est le nom de la Sainte Vierge,
-et il dit qu’en ce moment la Sainte Vierge vous regarde,
-répondit Barnabé.</p>
-
-<p>Gathon avait à peine disparu au dernier détour de
-l’escalier que l’ermite, s’approchant des braises encore
-vives accumulées sous la margelle du four, y plongea
-soudain son crucifix, en ayant soin de le retenir par
-la longue chaînette de laiton. Qu’allait-il faire, mon
-Dieu?...</p>
-
-<p>Cependant, j’entendais les coups que la paysanne,
-là-haut, frappait sur l’os du jambon, pour en détacher
-un quartier. Ces coups répétés me portaient au cœur.&mdash;Ne<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span>
-me rendais-je pas complice d’un vol?&mdash;Enfin le
-bruit cessa, puis les pas de Gathon retentirent sur nos
-têtes. Elle allait redescendre sans doute...</p>
-
-<p>Barnabé, vivement, retira le crucifix enfoui; mais,
-n’osant y porter la main de peur de se brûler, moyennant
-la chaînette il le coucha sur les dalles et l’essuya
-tant bien que mal avec son mouchoir.</p>
-
-<p>La fournière parut. Elle tenait une énorme tranche
-de jambon. L’ermite la rejoignit dans l’ombre, au bas
-de l’escalier.</p>
-
-<p>&mdash;A genoux, Gathon Molinier! à genoux! lui cria-t-il
-d’une voix sévère.</p>
-
-<p>La malheureuse femme se prosterna.</p>
-
-<p>&mdash;Gathon Molinier, reprit l’ermite d’un accent de
-plus en plus dur, nous allons savoir si Notre-Seigneur
-et la Sainte Vierge sont contents de l’aumône que vous
-leur faites.</p>
-
-<p>En même temps, guidant le crucifix par la chaînette,
-il le lui colla sur le visage. Ce fut un cri déchirant. Je
-crois, du reste, que, ne pouvant la retenir, ma voix se
-joignit à celle de la fournière.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, Gathon Molinier, poursuivit froidement
-l’ermite, ni Notre-Seigneur ni la Sainte Vierge
-ne sont satisfaits de ce que vous ne leur accordez
-pas le jambon tout entier. Notre-Seigneur pourtant
-vous donna sa vie en mourant sur la croix, et la
-Sainte Vierge aussi quand elle monta au ciel. Enfin,
-le feu des damnés vous a brûlé la face pour
-vous rappeler qu’il y a un enfer. Je n’y suis pour rien,
-c’est un miracle...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Un miracle! un miracle!</p>
-
-<p>Quatre à quatre elle remonta l’escalier de la chambre
-haute.</p>
-
-<p>L’ermite fit deux pas, immergea lestement son crucifix
-dans une des cruches de l’évier, le roula parmi
-les plis d’un essuie-main accroché à un clou, puis attendit.</p>
-
-<p>La fournière ne tarda pas à reparaître. Ses deux bras
-avaient de la peine à soutenir le poids d’un jambon
-comme je n’en avais jamais vu de si gros.</p>
-
-<p>Le Frère, poussé par une convoitise irrésistible,
-s’élança d’un bond au-devant d’elle. Il reçut le précieux
-fardeau, et, chose insensée! colla ses lèvres sur la
-couenne et sur le lard. Il pleurait de joie.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez-le, Frère, balbutia Gathon, éperdue, je
-vous le donne.</p>
-
-<p>Barnabé osa lui représenter la croix de laiton, et cette
-chrétienne héroïque eut le courage d’y appliquer sa
-bouche saignante.</p>
-
-<p>&mdash;Il est froid, Notre-Seigneur! il est froid! répéta-t-elle
-radieuse.</p>
-
-<p>Elle le baisa de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;C’est que vous avez fait votre devoir, lui répondit
-Barnabé..... Maintenant que tout est fini,
-avant de nous mettre à table pour manger votre agneau
-à l’ail, un <i>Adoremus</i>!</p>
-
-<p>Nous tombâmes tous trois à genoux, chantant à tue-tête:</p>
-
-<p><i>Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum!</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">X</h2>
-
-<p class="pch">Pour un jambon, Barnabé Lavérune perdit son âne et la vie.</p>
-
-<p>Barnabé n’était pas assis à table depuis cinq secondes
-qu’il reprenait sa gaieté bruyante. Tout avait
-changé brusquement en lui: son attitude presque terrible
-était redevenue abandonnée, libre jusqu’au sans-façon
-le plus indiscret, et sa voix impérieuse, sourde,
-contenue, éclatait de nouveau à faire trembler les vitres
-dans leurs châssis.</p>
-
-<p>Tandis que Gathon Molinier, sans doute fort honorée
-de servir l’enfant de Rome et le Frère, se démenait,
-nous passant assiettes et couteaux, l’ermite
-promenait des regards joyeux, enivrés, de l’agneau
-rôti, douillettement couché sur un lit d’aulx au fond
-de sa jatte brune, au jambon colossal, qu’il avait déposé
-sur une chaise à côté de lui. En vérité, c’était
-un morceau superbe, pesant quarante livres au moins, et<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span>
-dont le lard épais, diamanté par le sel où la ménagère
-l’avait laissé tremper durant plusieurs mois, étincelait
-sous le <i>carel</i> comme l’eût fait un plein boisseau de
-pierreries.</p>
-
-<p>Enfin la fournière s’assit. Pauvre femme! ses lèvres,
-son nez, sa joue gauche, étaient tuméfiés par la
-brûlure du crucifix. Pourtant elle nous sourit, à moi
-surtout qu’elle regarda avec une vénération qui me
-consternait.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, Gathon, lui dit le Frère, plantant sa
-fourchette dans l’agneau pour le découper, ne soyez
-pas en peine à cause de votre mari. Ce soir, vous avez
-fait trop de plaisir à Notre-Seigneur, en secourant ses
-pauvres, pour qu’à son tour Notre-Seigneur ne s’occupe
-pas de vous rendre heureuse. La diligence de La Caune
-ne vous a rien dit aujourd’hui; soyez tranquille, elle
-vous parlera demain...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher homme!... Dieu vous entende,
-Frère!</p>
-
-<p>&mdash;Il m’entend toujours, moi! et la preuve, c’est qu’il
-ne me refuse point un miracle dans l’occasion... Vous
-avez bien vu pour le jambon...</p>
-
-<p>Vivement, et tout d’un élan, Gathon Molinier se mit
-debout.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’y a-t-il? demanda Barnabé, en train de remplir
-son assiette.</p>
-
-<p>&mdash;Cette voix...</p>
-
-<p>&mdash;Quelle voix?</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis trompée. Je croyais que Jacques arrivait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! il est loin encore. Je vous ai dit que c’était
-pour demain... Soupons à présent.</p>
-
-<p>Mais la fournière demeurait fixe, l’oreille aux écoutes.
-Tout à coup, au lointain, ce couplet d’une chanson
-cévenole éclata dans la nuit:</p>
-
-<p class="pp6 p1">
-«<i>Tonnelier malin,<br />
-Pour qu’en tes barriques<br />
-Les bonnes pratiques<br />
-Remisent leur vin,<br />
-Tonnelier malin,<br />
-Raccoutre-les bien.</i>»</p>
-
-<p class="p1">&mdash;C’est lui, Frère, c’est lui! s’écria Gathon, folle
-de joie.</p>
-
-<p>Ayant ouvert la porte, elle dégringola le perron.</p>
-
-<p>Barnabé, atteint par cette nouvelle, se dressa sur ses
-quilles à son tour. De ses dix doigts il agrippa le
-jambon.</p>
-
-<p>&mdash;La besace, fillot! me dit-il.</p>
-
-<p>Je la lui présentai. O désespoir! l’ouverture en était
-trop étroite. L’ermite essaya de ployer le manche du
-jambon. Vains efforts! le manche, venu d’une bête
-solide, résista. Que faire? Où cacher cette énorme aubaine?</p>
-
-<p>Cependant, on entendait la voix de Jacques Molinier
-parlant à sa femme, et la voix des voisins souhaitant
-la bienvenue au voyageur. Barnabé suait à grosses
-gouttes, et moi, sous ma soutanelle et mon surplis, je
-sentais mes pauvres membres flageoler.</p>
-
-<p>Enfin, la besace eut un gémissement, elle craquait<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span>
-sous l’effort. Qu’importe! le jambon allait disparaître.
-Malheureusement, à cette minute même, Jacques Molinier
-parut.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Frère, que faites-vous là? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, rien, bredouilla Barnabé parachevant sa
-besogne.</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble pourtant...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon homme, interrompit Gathon, il vient
-d’y avoir un miracle dans notre maison... J’ai vu le
-bon Dieu, près de l’escalier de notre chambre, et, pour
-lui rendre grâces, j’ai donné au Frère de Saint-Michel
-un de nos jambons, le plus gros.</p>
-
-<p>Molinier ne répondit pas à sa femme. Il alla vers
-l’ermite penché toujours sur le sac, et, le touchant légèrement
-à l’épaule:</p>
-
-<p>&mdash;Je pense bien, l’ami, que vous allez laisser ce
-jambon, et cela sans vous faire prier.</p>
-
-<p>Barnabé releva la tête d’un mouvement plein de
-lenteur. Il mesura du coin de l’œil son adversaire,
-lequel, à vrai dire, était encore jeune,&mdash;quarante-cinq
-ans peut-être,&mdash;vigoureux d’aspect, mais petit et «<i>mal
-assis sur ses jarrets</i>,» comme on dit des boiteux dans
-le pays. Son inspection achevée, il grommela:</p>
-
-<p>&mdash;Molinier, je tiens cette aumône de votre femme
-et je ne la lâcherai point. Voilà.</p>
-
-<p>&mdash;Frère, en passant devant la <i>Chèvre-Double</i>, j’ai
-vu du monde assemblé et je suis descendu de la voiture.
-Alors, j’ai appris de la bouche de Tabarié l’histoire de
-l’ermite de Cavimont... Est-ce que vous voulez devenir
-voleur, vous aussi, ermite de Saint-Michel?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span></p>
-
-<p>Le jambon, pressé, moulu, trituré de toutes les
-façons, avait fini par entrer dans la besace, qu’il gonflait
-démesurément. Barnabé se passa le sac sur l’épaule;
-puis, sans autrement prendre souci des réclamations
-de Jacques Molinier, fit quelques pas pour sortir. Mais
-celui-ci s’élança, et, avant que le Frère pût s’échapper,
-referma violemment la porte de la maison. Il se planta
-vis-à-vis de l’ermite, la mine résolue, les poings serrés.
-Barnabé pâlit, ses sourcils hérissés se heurtèrent, sa
-barbe eut un frémissement, et tous les muscles de sa
-face horriblement tendus lui communiquèrent une
-expression de férocité qui me le rendit méconnaissable
-absolument.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi passer! articula-t-il d’autorité.</p>
-
-<p>&mdash;Mon jambon! riposta l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques! Jacques! intervint la fournière, tendant
-des mains suppliantes.</p>
-
-<p>&mdash;Frère Barnabé! frère Barnabé! mâchonnai-je,
-pleurant.</p>
-
-<p>Nos deux hommes se regardaient dans le blanc des
-yeux et ne bougeaient point. Tout à coup l’ermite, qui
-avait laissé couler la besace à ses pieds, leva la main
-droite. Cinq doigts noueux, résistants comme l’acier,
-s’abattirent sur le gilet de Molinier. L’étoffe, trop
-vivement ramassée, poussa un cri, et la poitrine du
-paysan, atteinte par les ongles du Frère, rougit la
-chemise de quelques taches de sang.</p>
-
-<p>&mdash;Au secours! s’écria Gathon, ouvrant l’unique
-volet de la fenêtre, au secours!</p>
-
-<p>Jacques Molinier, rendu furieux par une attaque<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span>
-aussi brusque que violente, avait accepté la bataille, et,
-de ses deux bras vigoureux, souples comme des branches
-de châtaignier sauvage, étreignait énergiquement son
-ennemi. Barnabé, dont ce gnome robuste collé à ses
-flancs, par la compression qu’il exerçait sur sa poitrine,
-embarrassait la respiration, sentit subitement le souffle
-lui manquer; une seconde encore, et toute sa machine,
-prise de paralysie, s’affaissait sur le carreau. Il eut un
-bondissement formidable pour se dégager. Mais il
-étouffait toujours, n’ayant pas réussi à décrocher les
-tenailles qui lui avaient harponné les deux poumons
-et, en se faufilant jusqu’au cou, menaçaient de l’étrangler.
-D’instinct, mû par un élan désespéré de la vie
-qui se révolte, il se laissa tomber sur les dalles, et, avec
-son adversaire, qui ne se déprenait en aucune façon de
-ses habits, de sa chair, roula du seuil de la porte, où
-avait commencé la lutte, jusqu’à la margelle granitique
-du four. C’était épouvantable et hideux.</p>
-
-<p>&mdash;Au secours! glapissait Gathon, au secours!</p>
-
-<p>Soudainement, j’ignore par quel prodige de force ou
-d’adresse, Barnabé se trouva libre. La figure ensanglantée,
-la bouche ouverte pour ressaisir l’air qui lui avait
-fait défaut, il était là debout, nous dévisageant d’un
-regard stupide et cruel.</p>
-
-<p>&mdash;Mon homme, mon pauvre homme! gémit Gathon
-s’empressant vers son mari.</p>
-
-<p>Jacques Molinier, étendu sur le pavé, ne bougeait
-pas; sa tête, qui dans la chute avait porté sur le cendrier
-du four, laissait échapper des flots de sang par
-une blessure béante. Sous la lueur blafarde du <i>carel,<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span>
-e malin tonnelier</i> paraissait livide. Était-il mort? Était-il
-évanoui?</p>
-
-<p>Je m’assis, les jambes ne me soutenant plus.</p>
-
-<p>Mais l’ermite ne paraissait avoir aucune envie de
-s’attarder dans la maison. Il rejeta son sac, toujours
-alourdi du jambon, sur son dos, me saisit au bras
-d’une main rude, et souleva le loquet de la porte.</p>
-
-<p>En ce moment, des voix retentirent au dehors.
-Avant que nous eussions tiré la porte à nous, elle
-s’ouvrit toute grande sous l’impulsion de cinquante
-bras.</p>
-
-<p>&mdash;Il a tué mon homme! il a tué mon homme! se
-lamentait Gathon, la face égarée.</p>
-
-<p>Elle désignait l’ermite à la multitude qui entrait.</p>
-
-<p>Barnabé, comme un taureau donnant des cornes,
-essaya de donner de la tête à travers la foule des voisins,
-cherchant à s’échapper. Mais il n’avait pas descendu
-trois marches du perron que, saisi par trente mains à
-la fois, harcelé de griffes de la tête aux pieds, après
-avoir laissé aller la besace de ses épaules, il dut se rendre
-à merci pour ne pas être écharpé.</p>
-
-<p>&mdash;Une corde! cria quelqu’un.</p>
-
-<p>L’ermite, harassé, haletant, la peau déchirée, l’habit
-en lambeaux, encore farouche mais écrasé par le
-sentiment de son impuissance, s’abandonna tout
-entier à la corde et ne proféra ni une plainte ni un
-mot.</p>
-
-<p>&mdash;A présent, moi, je m’en vas quérir les gendarmes,
-dit tranquillement un autre voisin.</p>
-
-<p>Cependant, on s’empressait autour de Jacques Molinier,<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span>
-qu’on avait relevé et assis sur une chaise. Moi, je
-promenais sur tout ce monde turbulent des regards où
-devaient se traduire mon hébétement ensemble avec
-mon désespoir. Allait-on me garrotter à mon tour?
-Effaré, je portai les mains à mon front, tâchant sans
-doute d’y retenir ma pensée qui fuyait, et dans une
-minute me livrerait sans défense à cette foule ameutée.
-Mon front était un bloc de glace. Tout d’un coup, je
-sentis mes yeux devenir froids aussi, et, je m’en souviens
-encore en frissonnant, j’eus l’impression bien
-nette, et d’autant plus terrible, de quelqu’un qui va
-mourir.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai rien fait! je n’ai rien fait! râlai-je du
-ton dont j’eusse rendu le dernier soupir.</p>
-
-<p>Et je m’affaissai sur une marche du perron, non loin
-de Barnabé.</p>
-
-<p>Quand je repris connaissance, l’ermite était debout;
-la longue corde qui l’étreignait avait été déliée; seulement
-je vis quelque chose briller autour de ses poignets:
-c’étaient les menottes. Quatre gendarmes,
-accourus en toute hâte, l’entouraient. Un de ces
-hommes se retourna vers moi.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, marche, vermine! me cria-t-il brusquement.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai rien fait!... je n’ai rien fait!...</p>
-
-<p>Les sanglots étouffèrent ma voix.</p>
-
-<p>La multitude avait grossi, et nous dûmes traverser
-ces masses mouvantes, éclairées par les lueurs indécises
-de cent lanternes, au milieu des apostrophes, des rires,
-des vociférations et des hurlements.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bonne nuit, Frère! nous cria Antonin Tabarié,
-comme nous défilions devant la <i>Chèvre-Double</i>.</p>
-
-<p class="p2">Enfin, nous touchâmes le sommet de notre calvaire,
-le seuil de la prison de Saint-Gervais! Nous étions chez
-nous.</p>
-
-<p>L’escalier se perdait dans une tour humide et noire.
-Nous atteignîmes bientôt un palier assez spacieux. Un
-homme était là, la tige d’un <i>carel</i> accrochée au bout
-des doigts.</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc le jour des Frères aujourd’hui? dit ce
-personnage sinistre.</p>
-
-<p>Les gendarmes éclatèrent de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît bien! répondit l’un d’eux.</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait longtemps que nous guettions Barnabé,
-ajouta un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Il porte plus d’un gros péché sur la conscience,
-continua un troisième.</p>
-
-<p>&mdash;Sans parler de M. Cœurdevache, de Saint-Pons,
-conclut le quatrième gendarme.</p>
-
-<p>Une lourde porte, ferrée de gros clous faisant saillie
-sur le bois, fut ouverte. On nous poussa; puis la porte,
-retirée vivement, se referma.</p>
-
-<p>Nous restâmes debout dans les ténèbres, consternés,
-écrasés, anéantis. Après avoir pleuré, sangloté, je poussai
-des cris. Je n’étais pas maître de ne pas crier. Soudain,
-une main me frôla. C’était évidemment la
-main de Barnabé. J’eus un frisson d’horreur.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous me laisser! lui dis-je, reculant.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre mignon! articula une voix attendrie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span></p>
-
-<p>Et la main, qui avait tenté de me saisir, me caressa.</p>
-
-<p>En un trou de la muraille, un lampion brûlait dans
-un verre huileux. Un à un les objets, indistincts à mon
-entrée dans la prison, émergeaient peu à peu de l’obscurité:
-une cruche, de la paille, une escabelle de
-bois...</p>
-
-<p>J’ouvris plus grands mes yeux obscurcis par les
-larmes, et, devant moi, la mine inquiète, apitoyée, se
-dressa Venceslas Labinowski. Il m’embrassa. Dans
-mon affreuse détresse, je me laissai faire, je m’en souviens,
-avec une sorte de plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, misérable, s’écria l’ancien Frère de
-Cavimont, s’adressant à l’ermite de Saint-Michel toujours
-silencieux, immobile, pétrifié, comment, vous
-avez osé mêler le neveu de M. le curé des Aires à vos
-aventures! Vous ne savez donc pas que cette peur est
-capable de le tuer! Pour une femme, j’ai volé les vases
-sacrés de mon ermitage et les ai vendus à des juifs;
-mais jamais il ne me fût venu l’idée d’assassiner un
-enfant, et vous assassinez celui-ci, bête brute que vous
-êtes!...</p>
-
-<p>Venceslas ne put se tenir de m’embrasser de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pleure pas, mon cher mignon: tu ne passeras
-pas de longues heures en prison, va. Demain matin, le
-brigadier de gendarmerie viendra, il est l’ami de M. le
-curé de Saint-Gervais, il connaît même ton oncle, je
-crois, et, sois tranquille, tu sortiras d’ici et retourneras
-aux Aires...</p>
-
-<p>Il arrêta sur Barnabé des regards chargés d’une
-colère terrible.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Voyons, vous qui ne cessiez de m’injurier ce
-matin dans la rue, allez-vous me dire ce que vous avez
-fait, pour que je sache jusqu’à quel point vous avez
-exposé ce pauvre petit.</p>
-
-<p>L’ermite de Saint-Michel, fiché dans les dalles
-comme un pieu, ne bougeait ni pieds ni langue. Labinowski,
-incapable de se contenir, l’agrippa aux épaules
-et le secoua à le renverser.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis perdu, frère Venceslas, bredouilla-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Je l’espère bien!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Frère, mon brave frère Venceslas!...</p>
-
-<p>Il pleura abondamment.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il lâche, cet animal! s’écria Venceslas exaspéré...
-Je vous demande ce que vous avez fait?</p>
-
-<p>&mdash;J’ai tué Jacques Molinier.</p>
-
-<p>&mdash;Vous... avez... tué?...</p>
-
-<p>&mdash;Quand je pense que c’est pour un jambon...</p>
-
-<p>&mdash;Et le neveu de M. le curé était là?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il n’a pas trempé dans cette horreur, je suppose?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non.</p>
-
-<p>&mdash;Cher enfant! murmura Labinowski avec un soupir
-de soulagement.</p>
-
-<p>Il se tourna vers moi et me sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Jacques Molinier est mort? s’informa-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Je le crains. Il s’est fendu la tête en tombant.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! voilà le plus joli coup de votre vie, et si
-votre affaire avec M. Cœurdevache était embrouillée,
-celle-ci est claire comme le jour...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quoi? demanda stupidement Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! en vous voyant entrer ici, j’ai bien
-compris que nous voyagerions ensemble jusqu’à
-Brest ou à Toulon. Mais puisque vous poussez
-les choses, vous, jusqu’à ce que mort s’ensuive, je
-vois que nous n’irons ensemble que jusqu’à Montpellier.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me laisserez?</p>
-
-<p>&mdash;Certes!</p>
-
-<p>&mdash;Où donc, frère Venceslas?</p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez, imbécile. De Saint-Gervais, on nous
-mènera ensemble et en voiture, s’il vous plaît, jusqu’au
-Palais-de-Justice, à Montpellier. Là on nous jugera, et,
-après le jugement, tandis que moi, je prendrai la route
-du bagne, vous, toujours en voiture, vous irez sur
-l’Esplanade, où un monsieur bien habillé vous dira
-deux mots à l’oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire? balbutia l’ermite, hébété.</p>
-
-<p>&mdash;Pour vous couper le cou, scélérat!</p>
-
-<p>Barnabé, qu’une tension nerveuse extrême, une sorte
-de tétanos momentané, avait maintenu debout, raide,
-inflexible comme une barre de fer, sentit fléchir ses genoux.
-Pour ne pas tomber, il s’appuya sur le bras de
-Venceslas. Celui-ci le conduisit vers une botte de
-paille étalée en un coin, et, sans le soutenir autrement,
-ainsi qu’une masse, le laissa s’affaisser sur le carreau.
-Le Polonais éprouvait je ne sais quel amer et profond
-dégoût.</p>
-
-<p>Cependant, Barnabé, dont une catastrophe aussi subite
-qu’inattendue avait pour ainsi dire paralysé le<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span>
-cerveau, sentit la lumière de la pensée s’y infiltrer peu
-à peu; sa langue incontinent se délia.</p>
-
-<p>&mdash;Que deviendra Félibien? marmotta-t-il, que deviendra
-mon Félibien?... Moi qui ne travaillais que
-pour lui!... Sachant trouver de l’ouvrage, je lui aurais
-gagné, à force de peine un magasin aussi beau que celui
-de M. Briguemal, à Béziers... Maintenant tout est
-fini: je suis pris, et, puisque j’ai tué Jacques Molinier, il
-faudra bien que la justice me tue. Chacun son tour,
-l’honnête homme comme celui qui ne l’est pas!... Ah!
-mon Dieu! moi qui suis si méritant aux yeux de toute
-la contrée, pour la bagatelle d’un jambon!... Aussi pourquoi
-Molinier est-il retourné de Mèze, près de la mer!
-D’abord, je suis vif de mon naturel... J’ai poussé mon
-ennemi, et le malheur est arrivé tout seul... Etre en
-prison, moi, Barnabé Lavérune, ermite de Saint-Michel,
-qui suis allé une fois à Saint-Jacques de Compostelle et
-deux fois à Rome pour voir le saint-père et lui faire
-mes compliments!...</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, j’y suis bien, en prison, moi, Venceslas Labinowski,
-ermite de Notre-Dame de Cavimont...</p>
-
-<p>&mdash;Vous, c’est différent...</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela, moi, je suis un brigand de la Calabre,
-comme vous dites; mais vous, vous êtes un petit Saint-Jean
-qu’il faudra placer dans une niche... Nous verrons
-devant la cour d’assises...</p>
-
-<p>&mdash;La cour d’assises?</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons, devant la cour d’assises, lequel de
-nous deux il conviendra de canoniser... Le brigadier
-de gendarmerie, durant la visite qu’il m’a faite cette<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span>
-après-midi, m’a longuement entretenu de vos fredaines;
-il les connaît toutes.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes? gémit Barnabé, courbant le front.</p>
-
-<p>&mdash;Du reste, qu’a-t-on besoin de revenir sur tous les
-tours que vous avez joués pour vous condamner, l’assassinat
-de Jacques Molinier suffira bien.</p>
-
-<p>&mdash;Il suffira?</p>
-
-<p>&mdash;Et vous irez embrasser M. le bourreau.</p>
-
-<p>&mdash;M. le bourreau? répéta le Frère, dont une terreur
-écrasante bouleversait de nouveau les idées.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, M. le bourreau, répéta énergiquement Venceslas
-Labinowski.</p>
-
-<p>Barnabé, terrassé par ce coup de massue, s’étendit
-de tout son long, les quatre membres inertes, les yeux
-morts, vitreux, la bouche contractée par un intraduisible
-désespoir. Il se retourna brusquement, enfouit
-son visage dans la paille profonde et recommença ses
-sanglots, pareils à des hurlements.</p>
-
-<p>Ce campagnard effronté, volontaire, cynique, violent
-jusqu’à la férocité, était vaincu. La structure puissante
-de sa machine, bâtie à chaux et à sable, arc-boutée
-des muscles d’un centaure, avait fait jusqu’ici toute
-l’audace de l’ermite, et, cette audace mise à néant par
-une défaite imprévue, il ne lui restait plus aucun ressort.
-Les sentiments qui, même quand le monde entier
-l’écrase, restent l’honneur de la nature humaine, en
-affirmant chez elle la prédominance d’un principe indestructible,
-divin: la fierté, le courage, cette noblesse
-de l’attitude, preuve manifeste qu’il ne dépend pas des
-hasards de la vie de nous abaisser jusqu’au niveau de<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span>
-la brute, étaient inconnus de Barnabé. Venceslas Labinowski,
-malgré les crimes qui le chargeaient, soit par
-quelque finesse de son organisme, soit par quelque culture
-dont autrefois dans son pays il avait enrichi son
-esprit, percevait la pleine sensation de sa dignité. Mais
-le Frère de Saint-Michel était le paysan grossier, avide
-seulement d’argent et de mangeaille, sourd aux voix
-élevées de l’âme, courageux tant qu’il avait été le plus
-fort, amoindri, déprimé, bas, abject, dès qu’une force
-supérieure, le saisissant au collet, lui faisait ployer les
-genoux.</p>
-
-<p>&mdash;Pétiot, mon pétiot, barbouilla-t-il, m’appelant.</p>
-
-<p>Je m’approchai.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne m’arrivera rien de bon, mon pétiot, je le
-crains. Mais tu sauveras mon trésor de Saint-Michel
-pour Félibien, n’est-il pas vrai?... Oh! je demande
-bien pardon à ton oncle, à Marianne pareillement... Va,
-je ne t’aurais pas amené avec ta soutane et ton surplis,
-si j’avais su... Tu recommanderas à ton oncle de lever
-le troisième pavé de la sixième rangée, dans ma chambre
-de Saint-Michel... Mon ermitage si joli, il faut
-le quitter, je ne le verrai plus!... Et Baptiste? Je pense
-qu’on le nourrit bien à la Gendarmerie... Sous ce troisième
-pavé, M. le curé découvrira ma cachette, puis
-tout au fond, en un recoin, sous un tas de feuilles sèches,
-un long bas plein comme un œuf. Il y a sept
-mille neuf cent nonante-trois francs huit sous. Quelle
-fortune, Jésus-Seigneur!... C’est comme ça...</p>
-
-<p>Il s’interrompit, se redressa sur son séant, puis se
-fouilla. Un éclair fugitif de vie illumina ses yeux éteints,<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span>
-quand le bout de ses doigts toucha le fond de son gousset.
-J’ouïs un léger bruit de monnaie.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, mon fillot, reprit-il me tendant quelques
-menues pièces blanches, voici six francs douze
-sous, tout ce qui me reste de mes quêtes et de
-mes ventes. Justement ça complète les huit mille francs
-de Félibien... Tu donneras cette somme à ton oncle, et
-tu lui diras que, pour tout le bien que je t’ai fait pendant
-qu’il buvait les eaux de M. Anselme Benoît, je
-ne lui réclame qu’une grâce: c’est de veiller à ce que
-mon Félibien ait tout mon magot, à ce qu’il n’en revienne
-pas un denier à la justice. Je pense bien qu’ayant
-pris l’homme, elle n’a pas besoin de lui voler le sac de ses
-économies, la justice!... Pour mes malheurs d’aujourd’hui,
-tu n’en parleras ni aux Combal, ni aux Garidel,
-ni à Braguibus, ni à Baptiste...</p>
-
-<p>Sans mot dire, je reçus l’argent de Barnabé.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous ne gardez pas un sou? lui demanda
-Venceslas.</p>
-
-<p>&mdash;A quelles fins, mon Dieu?</p>
-
-<p>&mdash;Pour vous procurer des douceurs dans les prisons
-de Montpellier, avant le jugement... Moi, je conserve en
-poche soixante francs.</p>
-
-<p>&mdash;Le magot de frère Pastourel, de Saint-Sauveur,
-sans doute?</p>
-
-<p>&mdash;La fin du magot, hélas!... Une chose me console,
-c’est que j’ai pu laisser une avance à Catherine...
-Qui sait si je ne parviendrai pas, un jour, à la rejoindre!...
-Enfin... Pourvu qu’on ne me fouille pas, du
-reste!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span></p>
-
-<p>Il s’arrêta, puis se passa la main sur le front comme
-pour chasser des pensées pénibles.</p>
-
-<p>&mdash;Barnabé, reprit-il, gardez quelques sous, je vous
-le conseille.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai besoin de rien, répondit l’ermite d’une
-voix accablée.</p>
-
-<p>&mdash;Dans ce cas, attendez-vous à tirer plus d’une fois
-la langue de faim, surtout de soif.</p>
-
-<p>&mdash;Et si je n’y allais pas, dans vos prisons de Montpellier!
-s’écria le Frère, se plantant debout et gesticulant
-avec fureur.</p>
-
-<p>&mdash;Comment ferez-vous pour ne pas y aller?</p>
-
-<p>&mdash;Et si je leur glissais dans les doigts, à ces gendarmes
-du gouvernement! vociféra-t-il.</p>
-
-<p>Venceslas lui cingla la face d’un rire ironique, cruel,
-impitoyable, haussa dédaigneusement les épaules, et,
-se retournant vers moi:</p>
-
-<p>&mdash;Mignon, me dit-il de sa voix si affectueuse de la
-<i>Grappe-d’Or</i>, avec de la paille je vais t’arranger un
-petit lit près de moi. Tu dormiras, et cette affreuse
-nuit passera plus vite... Demain matin viendra le brigadier
-de gendarmerie. C’est un brave homme, malgré
-son métier. Je te le promets, il te conduira lui-même
-chez M. le curé de Saint-Gervais, qui prendra soin
-de toi...</p>
-
-<p>En me consolant ainsi, Venceslas, qui avait enlevé
-plusieurs brassées de paille, m’accommodait une couchette
-le long du mur. Il me saisit une main.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu! s’écria-t-il, quelle fièvre!</p>
-
-<p>Il m’embrassa sur le front, et, me sentant mourir,<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span>
-après m’être suspendu au cou de Venceslas, qui, j’ai
-quelque honte à l’avouer, était redevenu mon Venceslas
-de Bédarieux, je me couchai sans dépouiller ni ma
-calotte, ni ma soutanelle, ni mon surplis.</p>
-
-<p>J’ignore combien de temps je demeurai encore les
-yeux ouverts, regardant la lune, dont les rayons venaient
-de frapper les barreaux d’une haute fenêtre percée
-juste en face de moi. J’aurais pu compter des milliers
-d’étoiles tremblotant dans un ciel tranquille. Etaient-elles
-heureuses, ces étoiles, libres là-haut dans l’espace
-infini! Venceslas s’arrangea une place à mes pieds et
-s’y étendit, m’ayant souri une dernière fois.</p>
-
-<p>J’éprouvais de temps à autre comme des suffocations,
-des envies irrésistibles de pleurer. Ces convulsions de
-la peur et du désespoir, malgré que j’en eusse, me tenaient
-éveillé. Pourtant, il était des minutes où je
-me sentais rassuré, où je parvenais à fixer ma pensée
-haletante sur le bonheur qui m’attendait, le lendemain
-matin, quand le brigadier de gendarmerie, convaincu de
-mon innocence, me remettrait aux mains de M. le curé
-de Saint-Gervais. De quel élan je volerais vers les Aires,
-vers Lunel, si Marianne n’était pas de retour d’Eric!</p>
-
-<p>Un moment, je me trouvai amené, par mon extrême
-fatigue, à cet état indécis où l’intelligence se noie,
-où l’âme et le corps, de conserve, vont s’abîmer dans le
-sommeil...</p>
-
-<p>&mdash;Et Baptiste? et Baptiste? cria-t-on près de moi.</p>
-
-<p>J’eus un redressement galvanique.</p>
-
-<p>Qui donc avait parlé?</p>
-
-<p>C’était Barnabé. Il allait à travers la prison, tenant<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span>
-dans ses mains la corde blanche, à nœuds solides, qui
-lui ceignait les reins, et dont les bouts flottants se confondaient
-avec son chapelet. Evidemment le Frère détachait
-son vêtement et, comme moi, se disposait à se
-coucher.</p>
-
-<p>Venceslas ronflait bruyamment. Je me renversai sur
-la paille et m’endormis les poings fermés.</p>
-
-<p class="p2">Après plusieurs heures d’un repos inquiet, agité, fiévreux,
-quelque chose m’effleura le visage. Peut-être
-une nouvelle caresse de Venceslas Labinowski. Non,
-l’aile d’une hirondelle qui m’avait frôlé légèrement.
-J’en vis une, deux, trois, dix, volant à travers la prison,
-comme des fleurs blanches et noires entraînées
-dans un tourbillon. Les premières clartés de l’aube
-blanchissant les murailles, je pus distinguer, bâti au-dessus
-de ma tête, contre une poutrelle vermoulue, un
-nid d’où sortait une queue fourchue.</p>
-
-<p>Mes yeux, en quête à travers l’espace, s’arrêtèrent à
-la grande fenêtre sans vitres, obstruée de tiges de fer
-entre-croisées. Quelle était cette forme longue accrochée
-aux barreaux? Oh! c’était Barnabé! Éveillé avant
-moi, il se hissait sur la pointe des orteils pour respirer
-l’air frais du matin et jouir du spectacle de la rue.
-Il n’avait pas son chapeau sur la tête, et le vent, d’ordinaire
-assez vif aux pays de montagnes, soulevait ses
-cheveux gris, en éparpillait les mêches pointues de
-toutes parts.</p>
-
-<p>Quelle immobilité! Peut-être le Frère suivait-il de
-l’œil les gendarmes, qui se dirigeaient vers le clocher et<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span>
-tout à l’heure allaient entrer ici. Soudain il me parut,
-le jour grandissant toujours davantage, que les pieds
-de l’ermite ne touchaient pas le sol.</p>
-
-<p>Je me mis debout...</p>
-
-<p>Je m’approchai pour voir... Horreur!... Il s’échappa
-de ma poitrine un cri terrible; puis je reculai d’épouvante,
-appelant:</p>
-
-<p>&mdash;Venceslas! Venceslas!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? demanda celui-ci, réveillé en sursaut.</p>
-
-<p>Je bondis à la porte de la prison, et, frappant avec
-fureur, je criai désespérément, comme chez Gathon
-Molinier:</p>
-
-<p>&mdash;Au secours! au secours!</p>
-
-<p>L’homme qui, la veille, tenait la lampe de cuivre devant
-les gendarmes, ouvrit un petit judas.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que vous voulez, vous autres? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Le frère Barnabé s’est pendu, lui répondit Labinowski
-froidement. Vite, portez un couteau pour couper
-la corde.</p>
-
-<p>Le geôlier, lequel était en même temps sonneur
-et sacristain de la paroisse, occupait un logement
-sur le palier de la prison. Il entra chez lui et reparut
-tout de suite, un énorme couteau de cuisine à la
-main.</p>
-
-<p>Quand le bonhomme, ayant fait sauter les verrous,
-entra, suivi de sa femme à moitié vêtue, il était
-pâle comme un linge. Songez donc, pareille catastrophe
-ne s’était évidemment jamais produite à Saint-Gervais.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que faut-il faire? que faut-il faire? répétait-il, la
-tête perdue.</p>
-
-<p>&mdash;Passez-moi le couteau, lui dit Venceslas avec
-un calme admirable, et courez au galop prévenir le
-brigadier de gendarmerie. Moi, je me charge de décrocher
-mon confrère et de lui donner les premiers
-soins.</p>
-
-<p>L’honnête geôlier partit comme une flèche.</p>
-
-<p>Quand le bruit de ses pas eut cessé de retentir sur
-les marches de pierre de taille, l’ancien ermite de Cavimont,
-d’une voix câline, insinuante, émue, dit à la
-femme du sonneur:</p>
-
-<p>&mdash;Brave personne, dépêchez-vous d’aller, rue de
-l’Espinouse, chez le médecin, car, pour sauver le
-pendu, il faut le saigner tout de suite, et ce n’est pas
-mon métier.</p>
-
-<p>A peine la naïve geôlière, en imbibant son mouchoir
-de ses larmes, se fut-elle éloignée à son tour, que Venceslas
-Labinowski, rayonnant, me prit dans ses bras,
-m’embrassa et disparut...</p>
-
-<p class="p2">Que fis-je dans la prison de Saint-Gervais, durant
-les éternelles minutes que j’y passai tout seul avec
-Barnabé, dont la face violacée, hideuse, où se lisaient
-les convulsions d’une horrible agonie, m’avait rempli
-d’un effroi à me rendre fou? Je ne saurais le dire. Je ne
-me souviens ni de l’arrivée des gendarmes, ni des reproches
-qu’ils adressèrent sans doute au geôlier, coupable
-d’avoir laissé s’évader Venceslas, ni des efforts
-qu’on dut tenter pour rappeler à la vie l’ermite de<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span>
-Saint-Michel. Vraisemblablement la méningite qui,
-dans quelques instants, allait bouleverser ma pauvre
-tête et me retenir plusieurs semaines dans un lit au
-presbytère de Saint-Gervais, m’envahissait déjà le cerveau
-et ne me permettait aucune perception bien distincte.</p>
-
-<p>On m’a raconté depuis que, dans mon trajet du clocher
-à la cure de Saint-Gervais, je balbutiais à chaque
-pas:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux retourner chez mon oncle... Je veux retourner
-chez mon oncle... J’ai peur de Barnabé... J’ai
-peur...</p>
-
-
-<p class="pc4 reduct">FIN DU LIVRE TROISIÈME</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4 font1 xlarge">CONCLUSION</h2>
-
-<p class="p2">Je ne restai pas moins de trois semaines à Saint-Gervais.
-Enfin mon oncle, arrivé la veille des Pyrénées,
-vint me chercher, et le médecin de la rue de l’Espinouse,
-dont j’ai oublié le nom, pas plus que M. Anselme
-Benoît, lequel, en cette circonstance, me témoigna
-la plus vive affection, ne s’y opposant, nous partîmes
-pour les Aires.</p>
-
-<p>Il faisait une journée de mai douce, tempérée, suave.
-Le cheval des Garidel traînait la carriole, où nous étions
-entassés pêle-mêle: mon oncle, Marianne, Liette, qui
-avait voulu être du voyage parce que Simonnet en
-était, M. Combal, attaché à ses chers enfants à ne pouvoir
-plus s’en déprendre, moi enfin. Devant nous,
-allait M. Anselme Benoît, éclairant la route avec sa
-mule fringante, magnifiquement caparaçonnée. Derrière,<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span>
-fermant la marche, venait Braguibus chevauchant
-Baptiste, retiré depuis peu de la fourrière et gravissant
-la montée des <i>Treize-Vents</i> à petits pas.</p>
-
-<p>Mon oncle, à qui les eaux d’Amélie avaient procuré
-du soulagement, bien qu’il se reprochât certainement
-de m’avoir confié à Barnabé, paraissait tout heureux.
-Il ne hasarda pas un mot sur l’ermite.</p>
-
-<p class="p2">Le lendemain, fut célébré le mariage de Simonnet
-Garidel avec Juliette Combal. La cérémonie eut lieu
-avec toute la pompe possible. C’est moi qui assistai
-mon oncle à l’autel, revêtu de mes jolies nippes sacerdotales,
-que Marianne, en vue de la cérémonie, avait
-fait remettre en état. J’étais content, et cela me donna
-des forces. Je dois avouer pourtant qu’à l’Élévation,
-quand j’entendis le fifre de Braguibus, autorisé à mêler,
-lui aussi, sa note joyeuse à la fête, je reçus un tel
-coup que je sentis comme si le cœur me manquait.
-Cette musique me rappelait trop Saint-Michel, Barnabé,
-le drame poignant où j’avais failli périr.</p>
-
-<p>Du reste, cette mélopée matrimoniale fut le dernier
-élan, comme qui dirait le chant du cygne de Braguibus.
-Le dimanche d’après, en effet, aux vêpres, mon
-oncle, avant de donner la bénédiction du Saint-Sacrement,
-annonça à ses ouailles assemblées qu’avec l’agrément
-de Monseigneur il venait de nommer Jean
-Maniglier ermite de Saint-Michel, en remplacement
-de Barnabé Lavérune, «<i>dont la paroisse devait oublier
-la vie et surtout la mort</i>.»</p>
-
-<p>Au même instant, Braguibus, ses membres grêles<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span>
-ensevelis dans un vaste froc de bure, un bourdon neuf
-et brillant à la main, sortit de la sacristie. Il s’avança
-vers le chœur à pas comptés, déposa en <i>ex-voto</i> son
-fifre sur le maître-autel, à la porte du tabernacle, puis
-s’agenouillant, selon l’usage, récita: «<i>Je me confesse</i>....»</p>
-
-<p>Mon oncle, alors, lui adressa quelques paroles sur la
-Confrérie des Frères libres de Saint-François. Il rappela
-que Saint-Michel avait connu des ermites qui non-seulement
-furent des sujets d’édification pour la paroisse
-des Aires, mais pour toute la vallée d’Orb. Il anathématisa
-Barnabé Lavérune, lequel, ayant manqué de
-donner la mort à Jacques Molinier, de Saint-Gervais,
-dont la blessure heureusement se trouvait cicatrisée
-aujourd’hui, en était arrivé à désespérer du ciel et à
-s’ouvrir de ses propres mains les portes de l’enfer.
-Enfin il lança la malédiction divine contre le frère
-Venceslas Labinowski, de Notre-Dame de Cavimont,
-ce criminel endurci...</p>
-
-<p>«Si ce malheureux, dit-il, est parvenu, par la ruse,
-à fuir la justice des hommes, il ne réussira pas à éviter
-le jugement de Dieu.»</p>
-
-<p>Durant cette instruction, Braguibus ne cessa de
-pleurer à chaudes larmes, et de se frapper la poitrine
-en répétant: «<i>C’est ma faute, c’est ma faute, c’est
-ma très-grande faute!...</i>»</p>
-
-<p class="p2">&mdash;Et Félibien? va me demander le lecteur.</p>
-
-<p>&mdash;Félibien Lavérune n’avait eu garde, en apprenant
-la mort de son père, de demeurer à Moret, «<i>département<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span>
-du Jura</i>.» Il était accouru, avait palpé le magot
-enfoui sous «<i>le troisième pavé de la sixième rangée</i>;»
-puis, ayant vendu Baptiste à Braguibus, entiché de
-l’ermitage de Saint-Michel, était reparti allégrement.</p>
-
-<p>Félibien Lavérune est établi depuis longtemps; il
-possède un magasin qui laisse bien loin derrière lui,
-par le luxe de l’étalage et l’abondance des marchandises,
-la pauvre boutique de M. Briguemal, de Béziers,
-objet des convoitises de son père l’ermite. La devanture
-de cet établissement magnifique, qui se développe sur
-une façade de quinze mètres au moins, est surmontée
-de cette enseigne triomphante:</p>
-
-<p class="pc1">AU MOUVEMENT PERPÉTUEL.<br />
-<i>Félibien Lavérune, horloger de 1<sup>re</sup> classe.</i></p>
-
-<p class="p1">&mdash;Où donc? où donc?</p>
-
-<p>&mdash;A Lyon, cher lecteur, à Lyon, rue Mercière.</p>
-
-<p>&mdash;A Lyon! est-ce possible?</p>
-
-<p>&mdash;Dieu! si Barnabé vivait!...</p>
-
-
-<p class="pc2 reduct">Libourne, septembre 1872.&mdash;Paris, octobre 1873.</p>
-
-
-<p class="pc4 mid">FIN</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-409.jpg" width="200" height="476"
- alt=""
- title="" />
-</div></div>
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Barnabé, by Ferdinand Fabre
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNABÉ ***
-
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