diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 08:18:46 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 08:18:46 -0800 |
| commit | 76a4003c8ad2905ecaf2f0e5bd868c13e0c3efce (patch) | |
| tree | 058f7f185346db2dbaedb5fdda632f7124e5819b | |
| parent | a2d8fdee7051f94e3a60494b09b9df4c23d33036 (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/51179-0.txt | 12197 | ||||
| -rw-r--r-- | old/51179-0.zip | bin | 224364 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/51179-h.zip | bin | 279320 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/51179-h/51179-h.htm | 14931 | ||||
| -rw-r--r-- | old/51179-h/images/cover.jpg | bin | 26137 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/51179-h/images/ill-409.jpg | bin | 18955 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/51179-h/images/logo.jpg | bin | 6370 -> 0 bytes |
10 files changed, 17 insertions, 27128 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..1917772 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #51179 (https://www.gutenberg.org/ebooks/51179) diff --git a/old/51179-0.txt b/old/51179-0.txt deleted file mode 100644 index be5c7d0..0000000 --- a/old/51179-0.txt +++ /dev/null @@ -1,12197 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Barnabé, by Ferdinand Fabre - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Barnabé - -Author: Ferdinand Fabre - -Release Date: February 11, 2016 [EBook #51179] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNABÉ *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - BARNABÉ - - - - - OUVRAGES - - DE - - _FERDINAND FABRE_. - - LES COURBEZON 1 vol. - (ouvrage couronné par l’Académie française.) - - JULIEN SAVIGNAC 1 vol. - - MADEMOISELLE DE MALAVIEILLE 1 vol. - - LE CHEVRIER 1 vol. - - L’ABBÉ TIGRANE 1 vol. - - LE MARQUIS DE PIERRERUE:—LA RUE DU PUITS-QUI-PARLE 1 vol. - - —— —— —LE CARMEL DE VAUGIRARD 1 vol. - - BARNABÉ 1 vol. - - - - - BARNABÉ - - PAR - - FERDINAND FABRE - -[Illustration: LOGO] - - PARIS - - E. DENTU, ÉDITEUR - - _Libraire de la Société des Gens de Lettres_ - - PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE D’ORLÉANS - - 1875 - - Tous droits réservés. - - - - - _Je dédie ce livre_ - _à_ - _HECTOR MALOT,_ - _Comme un témoignage de mon amitié._ - - _FERDINAND FABRE._ - - _Septembre 1874._ - - - - - TABLE DES MATIÈRES. - - Page - - PRÉAMBULE 1 - - LIVRE PREMIER——_LA COMÉDIE_ - - I. 7 - - II. 16 - - III. 29 - - IV. 40 - - V. 50 - - VI. 60 - - VII. 69 - - VIII. 80 - - IX. 93 - - X. 104 - - LIVRE DEUXIÈME—_L’IDYLLE_ - - I. 117 - - II. 129 - - III. 144 - - IV. 156 - - V. 171 - - VI. 185 - - VII. 197 - - VIII. 209 - - IX. 222 - - X. 233 - - LIVRE TROISIÈME—_LE DRAME_ - - I. 249 - - II. 262 - - III. 274 - - IV. 286 - - V. 301 - - VI. 316 - - VII. 330 - - VIII. 343 - - IX. 358 - - X. 377 - - CONCLUSION 399 - - - - -BARNABÉ - - - - -_PRÉAMBULE_ - - -...C’est une chose désolante! On m’écrit du Midi qu’un à un les -ermitages se ferment, que les ermites, besace au dos, quittent leurs -chapelles solitaires et qu’on ne les voit plus revenir. Les ordres -sont-ils partis de la préfecture ou de l’évêché? Des deux côtés à la -fois, pense-t-on. Quel dommage! Ah! le pittoresque, cette richesse de -nos contrées, va perdre singulièrement! - -Mon Dieu, je sais bien que les _Frères libres de Saint-François_, comme -aimaient à se faire appeler les membres de cette corporation absolument -laïque, avaient à la longue infiltré dans la pratique de la règle plus -de liberté qu’il ne convenait. Par exemple, il était peu édifiant, à -Bédarieux, de voir, le lundi, jour de marché, les ermites des montagnes -voisines sortir du cabaret de la _Grappe-d’Or_ en titubant, en se -bousculant, en vociférant, puis regagner, à la nuit, leurs demeures -isolées en décrivant des zigzags ridicules dans la poussière des -chemins... - -Mais puisque ces frocards grotesques, qu’on regardait s’en aller -«_dodelinant de la tête et marmottant de la bouche_,» ne scandalisaient -en aucune façon nos populations méridionales, qui ne confondirent -jamais les détenteurs des ermitages avec les curés des paroisses, -pourquoi leur enlever violemment ces moines fantaisistes, sans -caractère religieux véritable, recrutés dans les fermes, non dans les -séminaires, paysans dans le fond, nullement prêtres, et capables, quand -la besogne pressait aux champs, de manœuvrer pour le premier venu ou -la serpette dans la vigne, ou la gaule dans l’olivette, ou la faucille -dans les blés? Hélas! ils avaient leurs faiblesses, paraît-il, et ces -faiblesses les ont perdus. - -Qui tiendra désormais les ermitages en état? Va-t-on laisser -s’écrouler, à la cime de nos montagnes sourcilleuses, ces maisonnettes -parfois si gaies, parfois si terribles, selon les dispositions -gracieuses ou violentes du site, mais toujours si hospitalières et si -charmantes? - -En décembre, étiez-vous surpris par la neige, chassant la grive -parmi les genévriers de Camplong, ou le lièvre dans les pierrailles -semées de thym de Lunas, vite vous couriez frapper à l’ermitage de -Saint-Sauveur ou à celui de Notre-Dame de Nize, et vous étiez accueilli -à bras ouverts. Quel feu flambant de ramures sèches de châtaigniers -dans l’âtre, et quelles santés à saint Hubert avec le vin quêté aux -meilleurs endroits du pays! Pour les chiens, vous n’aviez pas à vous -en occuper; cela regardait l’ermite, qui les caressait, les pansait -s’ils étaient blessés, et les installait en un coin sur de la paille -fraîche, une écuelle bien remplie sous le nez. Ces braves Frères libres -de Saint-François, quel entrain, quelle verve et quels rires éclatants -avec les chasseurs! - -Du reste, il était de tradition en nos Cévennes, quand le titulaire -d’un ermitage venait à mourir, de lui donner pour successeur un homme -«_gai et bien délibéré_.» Les curés exigeaient bien du candidat -certaines garanties: il fallait qu’il fût réputé honnête par toute -la contrée, qu’il pratiquât très ostensiblement la religion, -qu’il fût célibataire ou veuf... Mais il avait beau réunir les -conditions requises, si on lui connaissait l’esprit morose, il était -impitoyablement rejeté. - -«Avant d’endosser l’habit de saint François, va-t-en apprendre à rire,» -dit un jour Simon Garidel, maire des Aires, à un rustre mélancolique -qui sollicitait en larmoyant son appui pour obtenir l’ermitage de -Saint-Michel. - - * * * * * - -Maintenant, un mot, au point de vue historique, sur nos ermites -cévenols. - -_La Confrérie des Frères libres de Saint-François_, qui vient de -disparaître, était fort ancienne; les renseignements puisés aux -meilleures sources en font remonter l’établissement dans nos pays au -commencement du treizième siècle, à la guerre des Albigeois. - -Après le sac de Béziers, des reîtres, détachés des bandes de Simon de -Montfort, s’éparpillèrent dans nos villages où, trouvant le vin bon, -les femmes jolies, ils contractèrent des alliances et se fixèrent. - -Mais le mariage et le jus de nos vignes plantureuses n’eurent pas -des douceurs égales pour tous ces guerriers vagabonds. On compta bon -nombre de réfractaires. Ceux-ci, gens farouches, échappés sans doute -des cloîtres, que le légat Pierre de Castelnau avait fait ouvrir -à deux battants pour grossir les rangs des Croisés, une fois les -hérétiques dépêchés par le fer et le feu, ne songèrent qu’à revenir -à la vie paisible du couvent. A la cime de nos montagnes, qu’ils -avaient couvertes de ruines, ils se bâtirent d’étroits sanctuaires, et -d’autorité, sous le vocable d’«_ermites_», s’en impatronisèrent les -maîtres. Ce fut seulement vers 1218, quand le concile de Latran eut -reconnu solennellement l’Ordre des Franciscains, que nos Réguliers sans -règle des Cévennes s’arrogèrent le nom pompeux de _Frères libres de -Saint-François_. - -Après la mort de ces moines-soldats, comme nos populations -enthousiastes goûtaient fort les pèlerinages, les abbayes sur le -territoire desquelles on avait édifié ces chapelles rustiques, en -prirent la direction souveraine, en y maintenant un frère-lai, lequel, -veuf de toute onction sacerdotale, vivait au milieu des paysans, -recevait leurs aumônes, et, aux termes de la Chronique, avait la -mission expresse de les «_édifier_». La célèbre abbaye de Joncels -pourvut, durant des siècles, à nos ermitages de la haute vallée d’Orb. - -A la Révolution française, éclipse totale des Frères libres de -Saint-François; on n’en découvre la trace nulle part. - -Cependant, dès 1805, l’apaisement s’était fait dans les esprits, et -le catholicisme, un moment aboli, ayant reparu triomphant depuis le -Concordat, on parla, chez nous, de restaurer les pèlerinages aux -chapelles votives. Les chapelles étaient bien demeurées debout; mais où -retrouver les ermites? Le fait est que les curés des paroisses, heureux -de céder à l’entraînement général, chargèrent des laïques pieux du soin -de nettoyer les ermitages et de mettre ces sanctuaires, dédiés aux -saints de la contrée, dans un état de décence qui permît d’y célébrer -la messe, au jour marqué des processions. - -Jusqu’en 1819, ce furent ces honnêtes et dévots paysans—tantôt le -maître d’école, tantôt le sacristain, quelquefois le maire lui-même du -village—qui furent les ermites bénévoles de Saint-Michel des Aires ou -de Notre-Dame de Cavimont. - -Mais vers cette époque, tout changea brusquement. Amnistiés d’avance -par l’exaltation religieuse que, sur divers points de nos campagnes, la -plantation des croix de Mission avait portée au paroxysme, quelques-uns -des laïques affectés à l’entretien des ermitages, se réclamant de -la tradition, osèrent revêtir l’habit monastique et ressusciter la -corporation éteinte des Frères libres de Saint-François. - -En vain les desservants, effrayés d’une telle audace, en appelèrent-ils -à l’autorité diocésaine; les évêques, enfiévrés eux-mêmes par -l’excitation devenue endémique, négligèrent de prendre une décision et -finirent par fermer les yeux. - -C’est grâce à cette tolérance inouïe, qui prit sa source, nous en -sommes convaincu, dans un sentiment respectable de propagande pieuse, -que, durant quarante années, nous avons vu, dans tout le midi de la -France, les Frères libres de Saint-François, rustauds masqués en -Religieux, commettre toutes sortes d’exactions. Au lieu de se vouer -exclusivement, ainsi que l’avaient fait les soldats de Simon de -Montfort ou les frères-lais des abbayes, à la propreté des sanctuaires -rustiques, ils quêtèrent partout pour vivre, et comme l’argent -salit ceux qui n’ont pas l’âme assez haute pour le mépriser, nos -ermites-paysans se vautrèrent dans l’ignominie. - -Certes, le clergé des campagnes, si méritant, si respecté au pays -cévenol, tenta tous les moyens pour rendre les Frères libres plus -dignes de l’habit qu’ils s’étaient indûment attribué. Rien n’y fit. -L’homme de la terre resta, sous le froc, âpre, violent, purement -instinctif comme sous le sarrau, et il n’a pas fallu moins que la -gendarmerie pour délivrer la religion d’auxiliaires capables seulement -de la compromettre et de la déshonorer. - - - - -LIVRE PREMIER - - - - -_LA COMÉDIE_ - - - - -I - -M. Brémontier, mon maître d’école, me prouve qu’il a du nerf. - - -Dans mon enfance, la haute vallée d’Orb, à elle seule, comptait -six ermitages: Notre-Dame de Nize, Saint-Pantaléon de Boubals, -Saint-Sauveur de Camplong, Saint-Raphaël de la Bastide, Saint-Michel -des Aires et Notre-Dame de Cavimont. Trop jeune à dix ans pour être -autorisé à suivre les processions qui, à certains jours de fête, au -branle-bas de toutes les cloches de la ville, escaladaient nos rudes -pics cévenols vers les chapelles votives, je me souviens encore -avec quel étonnement ébahi je contemplais les Frères libres de -Saint-François, soit que le frère Barnabé, envoyé par mon oncle, curé -des Aires, vînt nous voir à la maison, soit que par hasard j’avisasse -un de ses confrères dans la rue. Tout me charmait en eux: et le miroir -du bourdon, et les coquilles de la pèlerine, et la croix en laiton de -l’énorme chapelet. - -—Frère, une image!... Je vous en prie, Frère, donnez-moi une image! - -Lui s’arrêtait court, tirait un rouleau de papier des profondeurs -de ses grandes poches, le dépliait à mes yeux éblouis, découpait -prestement un saint ou une sainte avec son couteau aiguisé comme un -rasoir, et me remettait son cadeau en me demandant ma demeure et mon -nom. - -—Voilà notre maison, répondais-je levant la main. - -Souvent il me suivait, et ma mère reconnaissait sa générosité envers -moi, tantôt par un long pli de saucisses, tantôt par une grosse tranche -de jambon. Quelquefois, ayant feint de m’oublier, le finaud paraissait -juste au moment où nous nous mettions à table, et, malgré mon père, -un peu bien surpris de l’arrivée d’un pareil convive, ma mère lui -indiquait un siége. Pauvre mère! pauvre mère!... - -J’avais fini par faire la connaissance presque intime des six ermites -de la vallée; je savais leurs noms, et les jours de foire, bien sûr -de les voir arriver tous les six pour quêter dans la foule, j’allais -les attendre au pont de la rivière d’Orb, à l’entrée du faubourg -Saint-Louis. - -—Hé! frère Barnabé!... Hé! frère Venceslas!... Hé! frère -Barthélemy!... Hé! frère Adon!... Hé! frère Agricol!... Hé! frère -Gratien!... m’écriais-je, les appelant au fur et à mesure qu’ils -passaient et battant joyeusement des mains. - -Combien de fois je fus admis à l’honneur de les soulager de leur besace -encore vide ou à celui encore plus grand de marcher, tenant entre mes -doigts la croix luisante de leur chapelet flottant! Mes camarades—des -gamins ébouriffés—m’enviaient tant de préférences, et nous regardaient -défiler, les yeux pleins de cette bonne grosse envie des enfants, d’où -les luttes, les douleurs, les déconvenues de la vie n’ont pas encore -chassé la naïveté. - -—Est-il heureux! avaient-ils l’air de me crier avec une sorte de rage. - -En effet, j’étais heureux. Songez donc, être devenu l’ami des ermites, -qui distribuaient des images, racontaient des histoires merveilleuses, -et, au besoin, si mon gousset sonnait creux, pouvaient payer ma place à -la _comédie_. - -Ah! la comédie!... - -Chez nous, tout spectacle, de quelque nature qu’on le suppose, -s’appelait la comédie. Une représentation de _Sainte Geneviève de -Brabant ou l’Innocence reconnue_, dans un vaste hangar de la rue du -Moulin-à-l’Huile, comédie! Les tours de passe-passe d’un escamoteur -ambulant dans une maison suspecte du quartier du Château, comédie! Un -combat féroce entre des ours pyrénéens et nos terribles chiens-loups -des Cévennes, sous la tente, au Planol, petite place située au bout de -la grande rue, comédie, toujours comédie! - -A ces réunions bruyantes, les Frères libres de Saint-François n’avaient -garde de manquer. Que de fois, je vis les têtes des ermites Barnabé -Lavérune et Venceslas Labinowski, deux robustes gaillards, grands -comme des peupliers de la rivière d’Orb, émerger au-dessus de la foule! -Que de fois, j’entendis leurs éclats de rire détonner sur l’assistance -pareils à des fanfares joyeuses! Que de fois je me sentis transporté -par leurs applaudissements frénétiques, soit que Geneviève de Brabant -eût fait faire une gentille cabriole à sa biche, soit que l’escamoteur -fort habilement eût extrait sa muscade du nez d’un paysan tout ébaubi, -soit que nos chiens, race obstinée et courageuse, eussent roulé sous le -poteau du cirque l’ours, hurlant, ensanglanté, vaincu. - -Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites de la haute -vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement me tenaient au cœur: Barnabé -Lavérune, frère de Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski, -frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la chose allait de soi. -Ermite de Saint-Michel des Aires, petit village des bords de la rivière -dont mon oncle était desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter -chez nous. Depuis des années, il était comme une sorte de trait d’union -ambulant entre le presbytère des Aires et notre maison de la rue de la -Digue. Mon oncle avait-il besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf; -sa gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen des environs, -manquait-elle de pâtisseries:—«Barnabé!» lui criait-on.—Il partait. -Du reste, il était le premier Frère libre de Saint-François que j’eusse -vu. Puis il possédait un âne... oh! un âne! Il s’appelait Baptiste. Un -jour, Barnabé eut la patience admirable, comme je m’entêtais à vouloir -monter sur sa bête, de me faire faire le tour de la ville, tenant la -bride de Baptiste à la main. Le brave homme! - -Les circonstances et les considérations de famille n’entraient pour -rien dans l’affection que, dès longtemps, j’avais vouée au frère -Labinowski. Je m’étais attaché à lui spontanément, charmé par la -douceur de sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il -n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images ni de médailles. - -Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux, je ne le -quittais point d’une semelle, et lui, brusque, hautain, sévère, qui ne -savait souffrir aucun enfant auprès de sa personne, me prenait par la -main et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons petits dîners -en un coin de la _Grappe-d’Or_, tandis que ma famille, inquiète, me -cherchait par toute la ville! - -Comme il était Polonais et parlait assez mal le français, je rendais -quelques menus services au frère Venceslas: il n’était pas rare, par -exemple, que je l’aidasse à formuler ses demandes d’argent aux portes -des riches où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût -accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles d’aucune -sorte. Il lui fallait de l’argent, rien que de l’argent. Il se disait -le dernier rejeton d’une famille noble de son pays, et certainement sa -tournure fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites pour -donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions. - -Bien que je marchasse à peine sur mes onze ans, et qu’il y eût quelque -naïveté à m’abreuver de longs récits, cet homme ne tarissait pas avec -moi sur ses aventures. Il avait fait la guerre en Pologne en 1831; -s’était distingué au premier rang; avait traversé la Russie sur un -chariot au milieu des tourbillons de neige et des bandes hurlantes -de loups affamés; avait passé trois ans en Sibérie; s’était sauvé -après avoir tué deux de ses gardiens; avait pu gagner la France, et -le chanoine Kostka, arrière petit-neveu de saint Stanislas Kostka, de -Pologne, aujourd’hui prêtre auxiliaire de Saint-Roch, à Montpellier, -lui avait obtenu de monseigneur l’évêque l’ermitage de Notre-Dame de -Cavimont... - -J’ai toujours pensé qu’en récitant à un enfant le long journal de sa -vie, le frère Venceslas n’avait d’autre but que de s’exercer dans la -pratique de notre langue, laquelle lui devenait, me disait-il, de -première nécessité. - - * * * * * - -Mais Barnabé, un peu marri sans doute de l’abandon où je le laissais -les jours de foire et de marché, me dénonça à mes parents comme allant -mendier aux portes avec l’ermite de Cavimont et poussant les choses -jusqu’à tendre la main pour lui. Le coup était de bonne guerre, il -porta. Mon père, furieux, me reconduisit lui-même chez M. Brémontier, -le maître d’école avec qui je labourais péniblement les premières pages -de l’_Epitome_, et me recommanda au chapitre. - -M. Brémontier, un sous-officier du premier empire échappé de -la Bérésina,—pourquoi ne s’y était-il pas noyé avec tant -d’autres!—n’avait pas besoin de stimulant, quand il s’agissait de -dauber ses élèves. Il me réprimanda de sa grosse voix bourrue. Puis, -quand mon père fut sorti, décrochant un nerf de bœuf, jaune, desséché, -noueux, qui pendait derrière la porte, il m’en asséna le long des -épaules plusieurs coups qui me jetèrent à plat sur le carreau. - -—Cela t’apprendra! ricanait mon bourreau, cela t’apprendra! - -Cela ne m’apprit rien; car, un mois après, comme les souvenirs de cette -scène s’étaient effacés, et que ma mère, indignée des brutalités du -maître d’école, avait presque congédié Barnabé, première cause de mon -malheur, je parvins à dépister la surveillance des miens et à me rendre -bien en avant de la ville pour attendre Venceslas. Justement nous -étions au 22 septembre, jour où se tient, à Bédarieux, la foire la plus -belle, la plus populeuse de l’année. Evidemment, l’ermite de Cavimont -ne pouvait manquer de passer bientôt sur la route d’Hérépian. Je me -rasai dans un champ, au milieu d’une luzernière assez haute, derrière -une haie épaisse, non loin de la grange de M. Lautrec, et j’attendis. - -Des paysans, des paysannes défilaient sous mon œil attentif, les hommes -juchés royalement sur leurs montures, les femmes marquant la trace de -leurs pieds nus dans les ornières du chemin. Je vis passer M. Combal, -maire des Aires. Il se prélassait à califourchon sur un mulet noir -magnifique et avait en croupe sa fille Juliette, toute fraîche et toute -contente. Sa femme, la Combale, courbée sur un bâton tout défléchi par -le service, cheminait péniblement à quelques pas. Pourquoi Juliette -laissait-elle sa mère se fatiguer ainsi, au lieu de lui céder sa place -et de marcher? Ah! mauvais cœur!... Sur un chariot attelé d’un gros -cheval de labour, je remarquai le marguillier Simon Garidel avec son -fils Simonnet. Il me parut que Simonnet faisait des signes à Juliette -Combal et lui souriait, mais je n’en suis pas sûr absolument. Je -reconnus encore bien des visages: entre autres celui de Jean Maniglier, -dit _Braguibus_, le joueur de fifre, le sorcier, le chanteur... Ah! -j’aperçus aussi M. Martin, curé d’Hérépian... - -On jasait avec animation. Deux fois, au milieu de phrases volubiles, -je saisis au vol le nom de Venceslas. Que lui voulait-on? Je tendis -l’oreille. Plus rien... - -Il allait sans doute arriver, le Frère que j’aimais tant! J’explorai la -route d’un regard rapide. Là-bas, un groupe de jeunes gens s’avançaient -en chantant. Je ne l’ai pas oublié, il était environ sept heures -du matin, et le soleil, émergeant au-dessus des montagnes comme la -gueule chauffée à blanc d’une fournaise, rougissait déjà les grands -blocs granitiques du mont Caroux.—Mon Dieu! mon Dieu! mon Venceslas -qui ne paraissait point.—Enfin le voilà! pensai-je, démêlant, dans -les derniers lambeaux de la brume matinale, à quelque distance de ma -luzernière, une longue silhouette couronnée d’un vaste chapeau. - -On s’approchait. Ciel! c’était Barnabé. Mon oncle, maigre et pâle, se -tenait sur Baptiste, que son maître, armé d’une houssine, fouaillait -impitoyablement à tour de bras. Je reconnus également le personnage -qui, monté sur une mule aux yeux farouches, cheminait à côté de mon -oncle. C’était M. Anselme Benoît, le médecin des Aires et autres lieux. - -Quand tout ce monde, parlant haut, frôla la haie qui me cachait, on -devine si ma tête disparut dans les hautes herbes et si je retins ma -respiration. - -—Ce Venceslas est un véritable brigand de la Calabre! s’exclama frère -Barnabé de sa voix de basse profonde. - -—C’est un scélérat digne de la corde! ajouta M. Anselme Benoît. - -—C’est pis que tout cela, conclut mon oncle, frère Labinowski est un -sacrilége! - -Ils s’éloignèrent. - - - - -II - -Notre héros saigne du nez devant la statue de Paul Riquet, à Béziers. - - -Je fus atterré. Qu’avait fait Venceslas, mon Venceslas? Je restai -longtemps couché dans la luzerne, non que je redoutasse de me -montrer,—Barnabé et mon oncle étant passés, je n’avais désormais plus -rien à craindre,—mais je sentis tout à coup mes forces m’abandonner. - -Que reprochait-on au Frère de Notre-Dame de Cavimont? Quel était son -crime? Dieu! moi qui étais l’ami de Venceslas, ne me trouverais-je pas -confondu dans l’accusation qui pesait sur lui? Certes, les jours de -foire, le curé des Aires, frère Barnabé, M. Anselme Benoît, quelquefois -M. Combal, le maire, avaient l’habitude de venir à Bédarieux; mais, -après le méchant coup de l’ermite de Cavimont, qui sait si ce n’était -pas pour me juger qu’ils y venaient aujourd’hui? Tous avaient un air -indigné bien fait pour justifier mes appréhensions. - -La paralysie me gagnait les membres, et je me sentais la tête lourde. -Un instant, il me sembla que la haie vive qui me séparait du chemin -exécutait une sarabande folle autour de moi. Tout tournait: et la -grange de M. Lautrec avec son pigeonnier bariolé de pigeons, et les -longues rangées de mûriers de la Bastide, et le clocher de l’ermitage -de Saint-Raphaël, dont, à travers les touffes épaisses des saules -blancs, j’entrevoyais la toiture rouge, de l’autre côté de l’Orb. - -J’ignore combien de temps je passai dans cet état d’écrasante -prostration. Oh! les peurs de l’enfance, qui les a oubliées! Mes -terreurs obsédantes—il était évident qu’à mon insu j’avais dû tremper -dans le forfait dont Venceslas s’était rendu coupable—finirent par -avoir raison de ma pensée haletante, de mes nerfs malades, et je -m’endormis, pelotonné dans ma luzernière comme un lapin que les chiens -ont traqué,—quels chiens féroces que nos pensées!—et qui retrouve -enfin son trou. - -Quand je revins à moi, la route d’Hérépian à Bédarieux se trouvait -absolument déserte. Mes regards se portèrent au ciel. Le soleil avait -marché à pas de géant, et remplissait la vallée tout entière de -gerbes d’or à profusion. Qui sait? peut-être était-il tard déjà. Et -personne pour demander l’heure! Je me passai la main sur le front, -comme tout étourdi. Je pensai à ma mère, à mon père, qui en ce moment -sans doute se mettaient à table avec mon oncle, Barnabé, M. Anselme -Benoît... Comment les aborder?—Si je partais pour Notre-Dame de -Cavimont?—L’audace des enfants ne mesure pas les obstacles. Je me mis -debout et, sans plus ample délibération, par un bond de jeune chevreau, -je sautai sur le chemin. - -—Et que fais-tu donc là, toi? me cria une voix féroce. - -Je me retournai. O terreur! des broussailles de la haie je vis saillir -le bicorne d’un gendarme. - -—Je ne fais rien... je ne fais rien... - -—Veux-tu bien filer chez ton père, polisson, et laisser la justice -tranquille. - -—La justice!... la justice!... - -Je n’attendis pas qu’on me répétât le commandement, car on avait -commandé. Par le sentier de la grange de M. Lautrec, je gagnai les -bords de la rivière au pas de course, traversai vivement la passerelle -sur l’Orb, franchis le petit bois du Cros tout d’une haleine, et -rentrai dans la ville par le faubourg Trousseau. - -Comme je passais devant l’église Saint-Alexandre, les douze coups de -midi sonnèrent à la grosse horloge du clocher. - - * * * * * - -Sauf mon père, que ses travaux d’architecture retenaient souvent dans -une vaste chambre au troisième, où il lavait à l’encre de Chine des -plans que je trouvais admirables, quand j’entrai, tout le monde était -assis autour de la table: mon oncle, le Frère, le médecin. Ma mère et -Marion, notre bonne, vaquaient dans la cuisine aux derniers apprêts du -repas. - -—Tu cours donc toujours? me dit le curé des Aires voyant mon front -ruisselant. - -—Vous comprenez, mon oncle, les jours de foire..., balbutiai-je. - -Il m’embrassa et n’ajouta plus un mot. - -—Eh bien! as-tu vu ton Venceslas aujourd’hui, pétiot? me demanda -Barnabé en m’allongeant une tape amicale sur la joue. - -—J’étais au Planol tout à l’heure, répondis-je, esquivant la question, -et comme ces hommes de la Catalogne ont perdu l’ours qui leur restait, -cette après-midi on fera battre des ânes avec les chiens-loups de la -montagne. Si vous voulez que j’amène faire battre Baptiste? - -—Est-il fou, cet enfant! s’écria le Frère: attacher ma bête au poteau -et la laisser tranquillement dévorer! - -—Baptiste ruera pour se défendre comme les autres, dis-je. - -Mon père entra. - -Une fois la soupe dépêchée,—à Bédarieux, on la mange à midi,—chacun -respira. - -—Savez-vous, demanda mon père, si l’on a mis la main sur le Frère de -Cavimont? Depuis ce matin, toute la ville est en rumeur à cause de lui. - -—La gendarmerie est à ses trousses, répondit mon oncle; mais elle ne -l’a pas saisi. - -—Le saisira-t-elle? intervint M. Anselme Benoît. Je ne le crois pas. -Venceslas Labinowski, qui a passé trois années en Sibérie, y dépista la -police russe. Comment n’échapperait-il pas à nos bons gendarmes? Ils -sont si bêtes!... - -—Oh! pour ça, j’en réponds, interrompit Barnabé, éclatant de rire. -On leur en fait voir de grises tout de même, à ces pauvres gendarmes. -Et tenez, moi qui vous parle, une fois, à Saint-Pons, avec M. -Cœurdevache... - -Il s’arrêta court. - -—Une fois? interrogea mon oncle, arrêtant un regard sévère sur -l’ermite de Saint-Michel... Cette aventure n’est pas à votre louange, -et je vous invite à ne pas réveiller le souvenir de M. Cœurdevache, de -Saint-Pons. - -Barnabé, subitement terrifié, laissa tomber son nez dans son assiette, -et dévora, sans oser relever la tête, le bouilli de mouton que ma mère -venait de lui servir. - -—Mais enfin, reprit mon père, après un silence de quelques minutes, -vous qui êtes renseignés, fixez-moi sur cette aventure, car on la -raconte de mille façons. - -—Voici la vérité vraie, dit mon oncle. - -Et, ayant déposé avec précaution sa fourchette et son couteau, s’étant -essuyé les lèvres par ce geste à la fois solennel et recueilli dont les -ecclésiastiques contractent l’habitude à l’autel, il allait prendre son -élan, quand M. Anselme Benoît, lui faisant un signe: - -—Prenez garde, monsieur le curé, vous êtes atteint d’une affection de -la gorge qui, pour le moment, n’offre rien de grave, je le crois, mais -qui vous condamne à de grands ménagements... - -—Pourtant, mon ami..., hasarda le pauvre saint homme, pris brusquement -d’une légère toux. - -—Vous voyez... vous voyez, s’écria le docteur, voilà une quinte! Quand -je vous le disais!... Taisez-vous, je vous en prie, et au besoin je -vous l’ordonne... Barnabé parlera pour vous. Il n’a pas la langue trop -mal pendue, notre Frère... Allons, Barnabé! - -L’ermite leva sur l’assistance une face radieuse. Heureux de saisir la -balle au bond, avant d’avaler le morceau qui lui emplissait la bouche: - -—Tous, ici, vous connaissez mon fils Félibien Lavérune? -barbouilla-t-il. - -—Nous le connaissons, répondirent mon père et M. Anselme Benoît. - -—Comme vous le savez, il est dans les horlogeries, et travaille -présentement à Moret, département du Jura, un pays aussi loin des Aires -que Pâques est loin de la Trinité. S’il vous faut son adresse, il -demeure rue des Balances, vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier... - -—Eh! que nous fait votre fils! interrompit M. Anselme Benoît, prêt à -se fâcher. Parlez-nous de Venceslas Labinowski et laissez à tous les -diables Félibien Lavérune avec son bourrelier. - -—Figurez-vous donc, poursuivit Barnabé, difficile à intimider, -figurez-vous donc que, toutes les fois que je vais à Béziers,—ce qui -m’arrive de cent en quarante, car les quêtes ne rapportent pas un fétu -de ce côté-là,—je n’en reviens jamais sans être allé boire un coup -chez M. Briguemal, horloger dans la rue Française. Pensez, c’est là que -Félibien apprit son métier; puis ce sont des gens si bien éduqués, -ces Briguemal! Madame Briguemal porte au cou une chaîne en or, en or -fin, s’il vous plaît, qui pèse au moins une demi-livre... Pour lors, -voici qu’avant-hier, vers les onze heures du soir, après avoir mis à -sec, de compagnie avec M. Briguemal, trois bouteilles de vin blanc de -Maraussan... - -—Trois bouteilles! se récria mon oncle. - -—Oh! des fioles de rien, aussi petites que des fioles d’apothicaire... - -—Eh bien? demanda M. Anselme Benoît. - -—Eh bien, je descendais pour me coucher vers l’_Auberge des -Deux-Mulets_, où m’attendait Baptiste, quand, traversant la Place de la -Citadelle, devinez qui j’aperçus sous les arbres de la promenade?... -Pardi! Venceslas... Ah! j’en jure Dieu, il me fallut plus d’un coup -d’œil pour le reconnaître. Ni froc, ni capuchon, ni pèlerine, ni -chapelet, ni chapeau de Frère; un monsieur, je vous prie, un monsieur, -le cigare à la bouche et la canne à la main. Etait-ce possible, -paradis du Seigneur? Le maraussan—un coquin de vin tout de même qui -fait des siennes sans en avoir l’air—ne m’avait-il pas brouillé les -vitres? Comptez que ce n’était pas tout: notre homme se pavanait -comme un roi, tenant à son bras gauche une femme qui laissait flotter -une écharpe de soie à sa taille et sur sa tête un bonnet à rubans... -Peut-être ne le savez-vous pas, mais moi qui ai voyagé, une fois -jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle et deux fois jusqu’à Rome, je vous -apprendrai qu’il y a comme ça, dans les grandes villes, des créatures -sans conduite ni religion qui... - -—Barnabé! interrompit mon oncle avec un clignement d’yeux qui me -désignait. - -L’ermite, trop prompt à battre l’amble sur un sujet scabreux, demeura -tout interdit. - -—Continuez, voyons, c’est très amusant, lui dit M. Anselme Benoît. - -Les rênes lui étant rendues, le Frère reprit carrière. - -—Il y a au bout de la promenade de Béziers le piédestal de la statue -de Paul Riquet, un homme tout en bronze, à ce que l’on dit, de pied -en cap..... Vous allez voir... Semblablement au renard qui cherche -son terrier, je me faufilai derrière ce piédestal de marbre, et, -n’osant aborder mon couple sans être bien sûr du fait, je l’observai -attentivement... Monsieur le curé, fâchez-vous si vous ne pouvez -retenir votre colère: tout d’un coup, comme il n’y avait pas grand -monde rôdant par là, Venceslas prit cette femme dans ses bras et -l’embrassa, en répétant: «Catherine! Catherine!...» - -—Barnabé, c’est inconvenant, à la fin! s’écria mon oncle. - -—Je le sais, monsieur le curé. Aussi je ne fis ni une ni deux; je -sautai de ma cachette et posai cinq doigts au collet du Frère de -Cavimont. - -«—Ah! rufian! ah! homme sans foi ni loi! lui criai-je. - -«—Eh bien! qu’est-ce que je fais? eut-il le front de me répondre. - -«—Comment, misérable, tu ne vois pas que tu déshonores le métier? - -«—Alors, parce qu’on est Frère libre de Saint-François, on n’a pas le -droit de se promener avec sa sœur? - -«—Ta sœur!... Est-ce que les sœurs ont des écharpes de soie et des -bonnets à rubans? Tu crois donc parler à un conscrit? Tu crois donc que -je ne connais pas les femmes, moi? J’ai été marié; la preuve, c’est que -j’ai un enfant dans les horlogeries, à Moret, département du Jura; et -je saisies femmes par cœur, les honnêtes aussi bien que...» - -—Les autres, interjeta vivement mon oncle, toujours à l’affût de -quelque énormité. - -«—Les honnêtes et les autres...» Mais comme je ne le lâchais mie, et -que mon poignet commençait à lui peser lourd sur la poitrine, sans que -j’y prisse méfiance, Venceslas passa une de ses jambes à travers les -miennes, fit un mouvement brusque de tout le corps, pareillement à -Baptiste quand je l’étrille à rebrousse-poil, et nous nous trouvâmes -séparés. Seulement lui disparaissait dans une ruelle obscure avec sa -Catherine, tandis que moi, étendu comme une bête morte sur le gravier -de la promenade, je ramassais un à un mes quatre membres endoloris -et essayais de les faire jouer. Quel coup! Je ne vis pas le fil de -la chose. C’est un coup de la Pologne sans doute... Je pus enfin me -relever, rattraper mon chapeau que la bise emportait, secouer la pauvre -soutane que me donna M. le curé, tout endommagée par la chute, et me -traîner jusqu’à un banc de pierre qui se trouvait là. Lorsque je fus -assis, je m’aperçus que le sang coulait de mon nez comme coule l’eau -claire de ma fontaine de Saint-Michel... Ah! scélérat de Venceslas! si -nous nous rencontrons jamais à la fourche de deux chemins!... - -Mon oncle resta grave. Mon père réprima une furieuse envie de rire. -Quant à M. Anselme Benoît, moins discret, il éclata bruyamment. - - * * * * * - -Les transports exhilarants du docteur blessèrent l’ermite. Le paysan, -que l’ignorance où il se débat rend ombrageux, a comme nous la peur -terrible du ridicule. De ses deux petits yeux noirs, où la malice et la -colère pétillaient ensemble, il dévisagea d’abord M. Anselme Benoît, -placé en face de lui; puis, lestement, projetant son bras par-dessus la -table, il le saisit à l’épaule et le secoua. - -Cette familiarité, qui dépassait toutes les bornes, ne parut offusquer -en aucune façon le médecin des Aires, un rustre qu’on avait arraché à -la charrue pour aller appliquer des cataplasmes à l’hôpital Saint-Eloi, -à Montpellier, et qui en était revenu trois ans après avec un diplôme -d’officier de santé; mais elle agréa médiocrement à mon père. - -—Barnabé, dit-il au Frère, je crains un peu que vous ne confondiez ma -maison avec le cabaret de la _Grappe-d’Or_. Une autre fois, je vous -prierai de prendre votre repas à la cuisine, en compagnie de Marion. - -—Et j’y serai mieux qu’avec vous, car Marion au moins ne se gaussera -pas de moi, riposta-t-il. - -—Personne, ici, ne songe à se moquer de vous. On vous permet donc de -continuer l’histoire de Venceslas, à une condition pourtant, c’est que -vous surveillerez vos expressions. - -—Mes expressions! mes expressions!... Ah ça! croyez-vous que moi, -j’ai, durant des années, poli comme vous le banc des écoles avec le -fond de mes chausses! J’étais vannier quand ce bon M. le curé, qui -avait dit un mot de la chose à Monseigneur, me fit présent d’une -soutane et du même coup m’accorda l’ermitage de Saint-Michel. Voilà. -Je parle donc avec les mots de chez nous, et, lorsque la langue se -trouve à court, les bras l’aident à finir la besogne... Je vous baille -présentement l’histoire amoureuse de Venceslas, et M. le médecin me rit -au nez. Qui sait s’il rirait d’aussi bon appétit, si je vous racontais -la sienne. Tout le monde connaît, aux Aires et dans les environs, que -les jupons ne lui font pas peur, à M. Anselme Benoît. - -Mon oncle leva la tête et fut au moment de lancer quelques paroles -vives à Barnabé, peut-être à le sommer d’avoir à quitter la table; mais -un chatouillement qu’il éprouva soudain à la gorge lui ravit toute -haleine, et il recommença à tousser. - -—Voilà ce dont vous êtes cause, vous! dit le docteur à l’ermite d’un -ton irrité. - -Ce reproche atteignit profondément le Frère de Saint-Michel. Sa face se -crispa, et ses _vitres_, comme il appelait ses yeux, se troublèrent. -Obéissant à son cœur, resté bon dans la perversion native du sens -moral, il se leva et alla tomber à genoux aux pieds de mon oncle. - -—Monsieur le curé, mon excellent monsieur le curé, je vous jure, foi -d’honnête homme, que je ne vous occasionnerai plus le moindre déplaisir. - -Et, pour donner une idée des regrets qui lui bouleversaient l’âme, de -son poing fermé il s’asséna un coup terrible sur la poitrine. - -Mon oncle, touché, se pencha. A l’étonnement général, il embrassa le -Frère. - -—Pardonnez-lui tous, balbutia d’une voix éteinte le curé des Aires. Si -vous saviez avec quel dévouement Marianne et lui me soignèrent, pendant -la longue pneumonie qui m’a laissé cette affreuse toux... Ce pauvre -ermite!... Tout le temps que dura la crise, le jour, la nuit, Barnabé -ne déserta pas mon chevet, me souriant, m’encourageant, m’administrant -tisanes et potions, ses deux yeux inquiets fixés sur moi. Et comme -il était docile à la moindre parole de Marianne, comme il volait au -moindre geste, ici, là, partout où on avait besoin de l’envoyer! Ah! -il ne ressemble guère à Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël! -Barnabé seul, je m’en souviens, parvenait, sans me faire souffrir, à me -retourner dans mon lit, tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le côté -droit, tantôt sur le dos. Un malade est toujours exigeant. Eh bien! -tous mes caprices ne purent lasser sa bonne volonté. Jusqu’au moment où -il me fut permis de me lever, le Frère se montra aussi serviable, aussi -empressé, aussi généreux. Et quelle joie quand il me vit debout! Je ne -puis y songer encore sans me sentir ému et sans lui redire ces mots que -je lui ai répétés si souvent: «Merci, mon Barnabé, merci!» - -Il fut contraint de s’arrêter. - -Il y eut un long moment de silence. Ma mère pleurait presque. Quant à -moi, il s’en fallait que je fusse à mon aise. Je n’avais plus faim. - - - - -III - -Venceslas Labinowski, par des arguments péremptoires démontre qu’il -n’est pas boiteux. - - -Cependant le dîner, qui n’était pas près de finir, Marion ayant voulu -se distinguer, après avoir commencé d’une façon joyeuse, menaçait de se -terminer fort tristement. Chacun tenait les yeux fixés sur son assiette -et mangeait d’un air ennuyé. Le plus morne était mon père, désolé de -sa sévérité envers l’ermite de Saint-Michel, sévérité qui avait pu -affliger mon oncle, habitué à tout supporter du Frère et à tout lui -passer. Comment réparerait-il sa faute? C’est à quoi il songeait. A -la longue, rien ne lui sembla plus capable de faire oublier à Barnabé -l’admonestation un peu dure de tout à l’heure, que de l’inviter à -poursuivre le récit de l’aventure de Venceslas Labinowski. La mauvaise -humeur de l’ermite, s’il en conservait, disparaîtrait bientôt, noyée -dans les flots de son éloquence, un peu trop salée sans doute, mais -abondante, curieuse, singulièrement drôle et imagée. - -—Eh bien, Barnabé, lui dit-il, vous nous avez mis l’eau à la bouche et -vous nous plantez là maintenant? - -—Mais..... balbutia le Frère, promenant des yeux pleins d’hésitation -autour de la table. - -—Il nous faut la fin de votre histoire, insista mon père. - -—Il nous la faut absolument, appuya M. Anselme Benoît. - -—Puis-je parler, monsieur le curé? demanda-t-il d’un ton humble, -presque piteux. - -Mon oncle se contenta d’acquiescer du geste. - -—Vous comprenez, dit l’ermite, repartant toutes voiles dehors, -que voir couler son sang rouge sur le gravier, à la nuit, dans une -ville étrangère, il y a là de quoi vous bouleverser tout l’estomac. -Pourtant je ne perdis pas la caboche. Je m’encourus à l’_Auberge -des Deux-Mulets_, où, m’étant plongé, comme fait un canard, quatre -ou cinq fois la tête dans l’abreuvoir aux bêtes, la fraîcheur de -l’eau arrêta la rivière de mon nez... Vous voyez d’ici la nuit que -je dus passer. Ah! je vous le déclare, je ne rêvai point, ainsi que -cela m’arrive quelquefois, de mon magot de Saint-Michel.—Vous ne le -répéterez à personne, mais sachez que, sans que ça paraisse, j’ai bien -six mille francs de bons écus blancs au fond d’un bas pour établir -Félibien, «_quand son heure sera venue_», comme on lit dans le saint -Evangile.—Au petit jour, je bridai hardiment Baptiste, et nous -allâmes rôder à travers la ville. Pour dire vérité, je comptais bien -achever de remplir l’outre de peau de bouc que ma bête portait sur son -dos et où il manquait dix litres encore; mais au fond, si j’allais -vaguer par tout Béziers, c’était dans l’espoir de rencontrer Venceslas. -Quelle bataille! Rien ne m’eût empêché d’assommer sur place ce vaurien, -ni ma soutane, ni mon bourdon, ni la règle de Saint-François, ni le -bon Dieu lui-même en personne. On est homme avant d’être ermite, -me semble-t-il... J’eus beau fouiller les places, les boulevards, -n’oublier aucune de ces ruelles où s’abritent, semblablement à des -taupes en leurs terriers, les méchantes femmes sans vergogne, pas -plus de Venceslas que sur ma main.—Oh! je rencontrai M. Briguemal. -Il allait porter une pendule à la sous-préfecture. Quelle pendule, -Seigneur-Jésus! Figurez-vous que c’était un homme en bronze, tout -pareil à Paul Riquet, et que les heures lui sonnaient dans le ventre... - -—Avançons, Barnabé, avançons! interrompit M. Anselme Benoît. - -—M. Briguemal fit jouer le grand ressort, puis... - -—Et Venceslas? interjeta mon père. - -—M’y voilà, les amis, m’y voilà... - -Il se recueillit quelques secondes. - -Il continua: - -—Cependant notre promenade, de Saint-Aphrodise à Saint-Jacques et -de Saint-Jacques à la Madeleine,—il y a cinquante églises dans ce -Béziers, mais on n’y est pas plus dévot pour ça,—ennuyait visiblement -Baptiste, et d’autant plus que, un verre de vin par-ci, une bouteille -de vin par-là au pauvre Frère, l’outre de bouc était devenue comble -à souhait... Que faire?..... Peut-être, ayant rompu le licou de -Saint-François pour courir après Catherine, mon gueux de Venceslas, son -régal fini, était-il rentré à Notre-Dame de Cavimont. - -«—En route, Baptiste, mon ami! m’écriai-je en montrant le chemin de -chez nous. - -«Et nous laissâmes Béziers et M. Briguemal derrière les talons. - -«Tout en cheminant, il me vint bien comme ça dans les esprits d’aller -au plus pressé, et, auparavant de bouter pieds à Saint-Michel, de -monter en droiture à Notre-Dame de Cavimont. Malheureusement, à la -descente de Pétafy, laquelle dévale profond pareille à une route qui -piquerait sa pointe en enfer, Baptiste eut un faux pas, s’abattit -sous sa charge un peu lourde en vérité, et mon outre s’endommagea. -J’arrangeai la chose vivement, ne pouvant souffrir que mon vin arrosât -les cailloux. Mais j’eus beau serrer de force la peau de bouc avec -ma ficelle, l’outre resta malade, et je dus songer à regagner la -maison sans pratiquer le moindre crochet. Une fois mon vin mis dans la -barrique, nous verrions bien du reste de quoi il retournerait entre -Venceslas Labinowski et moi. J’étais pour qu’il retournât une bonne -volée de coups de trique à rompre les os à ce Polonais.» - -Il respira, vida son verre, s’essuya le front, puis reprit: - -—Hier donc j’étais debout dès trois heures du matin... Quelle lune -grosse et ronde!... Vous comprenez, j’avais le plan de prendre mon -drôle entre les deux draps, la pie au nid, comme on dit. Je cassai une -croûte, dis un bonjour au vin nouveau, un petit bonjour de rien, car -il s’agissait de garder la tête en clarté, fis mes adieux à Baptiste, -et me voilà déboulant vers la vallée d’Orb. Une nuit aussi claire que -le jour, et pas un homme, pas une charrette sur la route. J’étais si -content que j’en riais tout seul.—A propos, j’oubliais d’ajouter que -moi, qui plus que pas un aime à accompagner ma marche du bourdon, je -n’avais pas pris le mien à cette fête. Il y aurait bagarre entre le -Frère de Cavimont et celui de Saint-Michel, il grèlerait des coups, -et je ne devais point exposer mon bourdon, lequel est joli, délicat, -orné des quatre animaux évangéliques taillés au couteau par Caramel, -de Bédarieux... Tenez! ce Caramel possède des doigts d’ange. Il m’a -montré une canne en buis, qu’il fabrique pour M. Lautrec, de la rue -du Château, qui vaut son pesant d’or. Il y a, pour appuyer la main, -une tête de chien parlante, et, à chaque nœud que forme le bois, il -a figuré des coquilles de la mer en tout pareilles à celles de ma -pèlerine. Il n’y manque rien, à ces coquilles de la mer... - -—Allons, bon! s’écria M. Anselme Benoît; après M. Briguemal, c’est -Caramel à présent. - -—Barnabé, dit mon père impatienté, il s’agit de Venceslas Labinowski. - -Un moment, le Frère regarda dans le vide. Évidemment, perdu lui-même -dans la trame de son récit, qu’il compliquait à plaisir, il avait -quelque peine à se retrouver. Néanmoins, l’angoisse de ce rustre trop -prolixe ne fut pas de longue durée. Tout à coup, son œil vague redevint -vif et clair: l’esprit égaré entrevoyait sa route et de nouveau allait -y marcher librement. - -Il poursuivit: - -—En escaladant la côte de Cavimont, je réfléchis que peut-être -conviendrait-il, avant de sauter au combat, de s’armer les mains -d’un long et solide gourdin. Venceslas avait bataillé dans son pays -contre les armées des Russes, puis il était très expert dans la -savate polonaise, comme il m’en cuisait encore au nez. Justement, à -deux pas du sentier, l’aube, qui souriait à peine, me montra un épais -taillis de rouvres.—Ce taillis appartient à M. Étienne Baticol, maire -d’Hérépian.—J’y entrai, j’étendis le bras et je coupai un jeune plant. -Il était fort tout ensemble et souple à l’égal d’un osier. Il ferait -bon travailler avec cet instrument. Ah! je vous promets que j’atteignis -promptement le plateau de Cavimont. Deux enjambées, et je touchai à la -porte de l’ermitage. - -«—Venceslas! Venceslas! m’écriai-je, descends de là-haut! Viens donc: -un particulier qui passe par ici aurait deux mots à te dire à l’oreille. - -«J’attendis, mon bâton en arrêt. - -«La maison garda le silence. - -«—Venceslas! Venceslas Labinowski! criai-je encore. - -«Et mon rouvre ébranla les volets du rez-de-chaussée. La danse -commençait. - -«Aucune réponse... Ni les volets ni la porte ne bougèrent. - -«—Je suis Barnabé, Barnabé Lavérune! dis-je, collant mes lèvres au -trou de la serrure. Descends! J’arrive pour te rendre ce que tu me -donnas à Béziers, près du piédestal de Paul Riquet... - -«Un hibou que le jour levant dérangeait, car le ciel ouvrait de plus en -plus son grand œil du côté de la terre, sortit d’un trou de la muraille -et s’en alla battant des ailes. Voilà toute la réponse qu’on me fit. - -«—Ohé! Frère sans conduite et sans règle! ohé! gibier de potence! -repris-je, frappant encore à tour de bras, tantôt la porte, tantôt les -volets. Ah! tu ne veux pas sortir du lit; tu trouves sans doute qu’il -est plus commode de faire le flambart sur les promenades des villes, -avec des femmes de perdition, que de regarder en face le visage de -l’honnête homme qui te réclame. Sois tranquille, je vas m’asseoir ici -sur ton seuil, et tu ne perdras rien pour attendre. Nous verrons, bête -féroce, quand la faim te fera sortir du terrier, si ta mère de la -Pologne te mit dans les veines de l’eau de sa cruche ou du véritable -sang. - -«Pendant que je bataillais ainsi tout seul, le soleil avait montré le -bout de son nez. Aucun bruit sur le haut plateau de Cavimont, si ce -n’est celui des oisillons voletant parmi les buissons de cades poussés -aux crevasses du rocher. Je crois pourtant avoir ouï le cri rauque d’un -aigle. Vous savez, l’aigle noir des Hautes-Cévennes, assez rare chez -nous. Pour sûr, il y en avait un par là guettant quelque lièvre ou -quelque lapin, comme moi je guettais Venceslas. - -«Ah ça! pensai-je, si finalement le Frère n’était pas revenu de ses -caravanes à Béziers! - -«C’est toujours la bonne idée qui nous arrive la dernière... Mon -rouvre, très dur encore que très pliant, avait singulièrement endommagé -les volets de la fenêtre basse. Une des planches, mangée aux vers -sans doute, était tombée en morceaux sous mes frappements. Par cette -brèche, je regardai en l’intérieur de l’ermitage. Quel désordre, ciel -du bon Dieu! On eût dit que le diable était passé par là avec toute sa -clique de démons. Lit bouleversé et vide, chaises renversées, cruche -cassée au milieu de la pièce.—Quand je songe à Saint-Michel, où tout -reluit comme la prunelle de mon œil!—Je ne balançai pas une minute, -et je donnai un coup de poing dans une vitre en papier.—Quoi, un -ermitage si joli, et des vitres en papier aux fenêtres! Ça me fit mal -à voir...—L’espagnolette, peu assujettie, céda, et je m’insinuai dans -la maison. Je courus de la cave au grenier, tenant, bien entendu, mon -rouvre haut levé. Il faut des précautions en ce monde. - -«O mes amis, quelle désolation! L’ermitage était pillé, pillé comme -par des voleurs, quand ils ne laissent aux gens que les yeux pour -pleurer. Les armoires, ouvertes à deux battants, ne contenaient plus -de linge; les tableaux des murailles—j’en avais connu trois dans des -cadres dorés représentant: le premier, Notre Seigneur donnant lui-même -notre règle à saint François; le second, Notre Seigneur aux Oliviers; -le troisième, la Sainte Vierge se promenant, entourée d’anges, sur le -plateau de Cavimont, avec sainte Anne, sa mère,—décrochés; les missels -où lisaient les curés voisins les jours de procession, emportés. Mon -pied heurta sur les dalles quelque chose qui fit du bruit, c’était la -clef de la chapelle. - -«Pourvu qu’il ne l’ait pas dévalisée aussi, cet ennemi du bon Dieu! me -dis-je. - -«J’y courus. - -«Ah! je pleurerais tout mon soûl, quand j’y pense. Vous savez, monsieur -le curé, la couronne toute en diamants, qui valait bien au moins six -mille francs, un cadeau de madame la baronne de Serviès à Notre-Dame de -Cavimont, au temps où M. Courbezon était curé de Villecelle-Mourcairol, -volée. Le tabernacle était entr’ouvert. J’y fourrai l’œil. Le calice -d’argent, le saint-ciboire d’argent, l’ostensoir d’argent, volés. -Volées aussi les croix d’honneur que des malades dévots, anciens -soldats de Napoléon guéris par Notre-Dame, lui avaient baillées en -reconnaissance. Volés encore tous ces cœurs en or massif qui pendaient -aux gradins de l’autel, présents de personnes pieuses et pénitentes. Ce -misérable Venceslas, ce Polonais enragé, n’avait oublié aux murailles -de la chapelle que les béquilles des boiteux redressés par la Sainte -Vierge. Au fait, il avait laissé aussi, derrière la tribune du fond, -quelques bandages déposés là par ces gens qui ont des maladies au -bas-ventre...» - -—Barnabé! murmura mon oncle, le regardant. - -—Enfin, reprit-il, se frottant les mains, je vous ai raconté de fil -en aiguille le commencement et la fin du mauvais coup de Venceslas -Labinowski. - -—C’est vous alors qui avez prévenu la gendarmerie? lui demanda mon -père. - -—Je vous promets qu’une fois toutes ces abominations vues de mes yeux, -je ne me suis pas amusé à ferrer des cigales sur le rocher de Cavimont. -Je suis monté au galop vers la ferme de l’Olivette, où demeure le maire -d’Hérépian, commune de laquelle dépend l’ermitage. M. Baticol, encore -que malade d’une enflure aux jambes, était à ses étables, en train de -panser ses moutons qui ont le piétin. Je lui ai baillé la chose toute -fraîche. J’en ai dit autant deux heures après à M. Combal, notre maire -des Aires, et ce sont eux qui, hier au soir, sont venus prévenir le -brigadier de gendarmerie. - -—En vérité, dit mon père, ce Venceslas me paraît un coquin des plus -audacieux. Mais que va-t-il faire de tous ces objets volés?... Allons, -il ne sera pas trop difficile de le prendre. - -—Ce ne sera pas toujours le gendarme que nous avons rencontré tapi -dans la haie de la grange de M. Lautrec qui le prendra, intervint M. -Anselme Benoît. - -—Faut-il être dépourvu de sens et de ruse! s’écria Barnabé; la -gendarmerie se porte sur la route d’Hérépian, comme si Venceslas -devait aujourd’hui venir à la foire de Bédarieux. C’est à Béziers, à -Montpellier, à Marseille, à Toulon, dans les villes où il y a des -femmes de méchante conduite, qu’il faut aller traquer ce brigand. - -—La misère l’obligera bien à se débarrasser de son butin, reprit mon -père. Or, il ne sera pas commode dans nos pays de trouver à vendre un -calice, un ostensoir, un saint-ciboire... - -—Et les Juifs donc, ces assassins du bon Dieu! interrompit l’ermite de -Saint-Michel. - -—O Seigneur! soupira mon oncle, qui sait si le saint-ciboire ne -contenait pas des hosties? Quelle profanation épouvantable, le corps -de Jésus-Christ aux mains de ce scélérat! Peut-on songer à cela sans -frémir... - -Il se signa dévotement. Ma mère, Barnabé et moi nous l’imitâmes. - -—Dois-je servir le café, monsieur? demanda Marion, entr’ouvrant la -porte de la cuisine. - -—Surtout qu’il soit bien chaud! lui répliqua mon père. - - - - -IV - -A Saint-Michel, l’argent du tronc est comme la glu, il se colle aux -doigts de l’ermite. - - -Je respirai. Dieu merci! je n’étais pas dans l’affaire. Égoïsme des -enfants! dans le contentement que j’éprouvai, Venceslas Labinowski, -ce Venceslas Labinowski que j’avais tant aimé, je l’abandonnais sans -regrets à la gendarmerie, je l’eusse abandonné au bourreau. Peut-être, -aujourd’hui même, agrippé au fond de quelque réduit de la montagne, -allait-il traverser la ville, les menottes aux poignets. Oh! je ne -serais pas le dernier, quand il passerait devant notre porte, à lui -crier avec tout le monde: - -—Voleur, voleur, tu n’es qu’un voleur! - -J’osai relever la tête, que j’avais tenue penchée tout le temps du -récit de Barnabé. Il fallait voir avec quelle volupté, à la fois -complaisante et sérieuse, l’ermite de Saint-Michel, après avoir par -un signe invité Marion à lui remplir de café et la tasse et la -soucoupe, humait le moka brûlant! Dans sa longue fréquentation des -ecclésiastiques, gens qui officient à la table comme à l’autel, le -Frère avait fini par prendre quelque chose de leurs manières graves, -cérémonieuses, apprêtées. - -—C’est bon! répétait-il à chaque gorgée, en se caressant l’estomac de -sa large main étendue, c’est très-bon! - -Une fois, sa langue claqua bruyamment. Mais mon oncle fit les gros -yeux, et cet homme exubérant de sève et de vie, qui ne demandait qu’à -se répandre en gestes, en paroles, en démonstrations de toute sorte, -courba le front et demeura coi. - -Pour moi, je m’ennuyais horriblement, et j’aurais voulu partir. Comment -m’y prendre pour déserter cet interminable repas? Deux fois, sous -la table, je pressai le genou à ma mère, essayant par ce contact de -l’initier aux longues angoisses de mon martyre. Mais ma mère, occupée -à faire fondre un énorme morceau de sucre dans un petit verre de -_carthagène_, liqueur du crû que M. Anselme Benoît permettait à mon -oncle, n’entendit pas mon appel ou feignit de ne pas l’entendre. - -Cependant il s’en allait deux heures, et c’était à trois heures que -devait avoir lieu, en plein Planol, le combat des ânes et des chiens. -Comment ne point assister à cette lutte unique, si terrible, si -solennelle, moi qui n’en manquais aucune, ni les jours de foire, ni -les jours de marché! Les Catalans me connaissaient bien avec ma blouse -trouée aux coudes, mon pantalon poussiéreux aux genoux, mes chaussures -rougeâtres et fripées, mon feutre sans forme ni couleur. Tout à coup, -dans mes nouvelles préoccupations,—il est bien évident que Venceslas -Labinowski n’occupait plus ma pensée,—je crus ouïr de lointains -roulements de tambour. Probablement, selon une habitude ancienne, -on commençait à travers les rues la promenade des ânes qui devaient -soutenir l’assaut de nos féroces chiens-loups cévenols. Je ressentis -d’intolérables picotements le long de l’échine, et je me secouai sur ma -chaise comme je l’eusse fait sur une pelote d’épingles. - -—Eh bien! vas-tu rester tranquille? me dit mon père sévèrement. - -Eperdu, je regardai Barnabé. - -—Ah! je comprends le fillot, moi, intervint le Frère, devinant mon -intime désir. Je suis sûr qu’un brin de comédie l’amuserait plus que -l’histoire de Venceslas. Attends, mon garçonnet, attends que j’aie fini -mon café, et je te mènerai au Planol. Parce que ton ami l’ermite de -Cavimont a pris du champ, ce n’est pas une raison pour que tu passes ta -foire de septembre aussi triste qu’un rat dans une ratière. D’ailleurs, -je ne serais pas fâché de voir comment les ânes de la Catalogne se -comportent... - -—Barnabé, interrompit mon oncle, à qui la _carthagène_ sucrée venait -de restituer quelque voix, dernièrement, quand j’agonisais dans mon -lit, vous me fîtes deux promesses: celle de ne plus fréquenter les -spectacles et celle de ne plus rimer de chansons pour les jeunes gens à -qui il prend envie, en compagnie de Braguibus, de donner des aubades -aux filles. En soi, ces deux choses sont innocentes, et nos mœurs -méridionales, peut-être trop tolérantes, les acceptent; mais elles -peuvent devenir, pour certains, une cause de scandale, et je désire que -vous vous en absteniez d’une manière absolue. Quoique laïque, l’habit -dont mes mains vous revêtirent jadis, vous oblige à plus de réserve, à -plus de dignité. - -—Mais, monsieur le curé, tous les ermites de la contrée vont à -la comédie. Tenez! à la dernière foire, M. le curé de Vasplongue -assistait, à côté de moi, à la _Tentation de Saint-Antoine_. Que c’est -joli! Il y a un cochon, un vrai cochon qui... - -—M. le curé de Vasplongue et les ermites eurent tort, repartit mon -oncle d’un ton bref. - -Il ne put en dire davantage: la respiration lui manquait. - -—Tu auras beau prêcher, mon pauvre ami, intervint mon père s’adressant -à mon oncle, tu ne changeras pas le paysan. Le paysan, revêtu du froc, -n’a pas tort de rester ce qu’il est foncièrement; mais l’évêque a tort -de laisser l’habit ecclésiastique à des hommes généralement ignorants, -grossiers, quelquefois vicieux... - -—Ohé, là-bas! s’écria Barnabé, je crois, monsieur l’architecte, que -vous secouez les pruniers de mon jardin. - -—Je ne veux rien dire de désobligeant pour ton Frère de Saint-Michel. -Barnabé est un brave et excellent homme. Malgré sa fréquentation trop -assidue de la _Grappe-d’Or_, ton ermite conserve plus de tenue que ses -confrères; d’ailleurs il te prodigua des soins qui me touchent, et il -me trouvera toujours indulgent pour ses peccadilles. Mais l’exception -n’est malheureusement pas la règle, et, si j’avais l’honneur d’être -prêtre, je me hâterais de réclamer de l’autorité compétente la -dissolution de la _Confrérie des Frères libres de Saint-François_. - -—Alors, que deviendraient nos ermitages? demanda mon oncle levant les -bras au ciel. - -—On s’en passerait. - -—Tu en parles bien à ton aise, toi qui trouves toujours des plans -à dresser et des maisons à bâtir. Tu ignores donc que Saint-Michel, -à lui seul, fournit de messes cinq ou six desservants des environs, -lesquels ne sauraient vivre avec leurs minces émoluments. La chapelle -de Notre-Dame de Nize, confiée aux soins du pieux ermite Adon Laborie, -rapporte, bon an mal an, quatre mille francs de messes basses, dont -profitent les curés les plus pauvres de la montagne. - -—Ma foi, je ne suis pas d’avis que, pour un revenu quelconque, et -celui-ci me paraît misérable, il convienne d’exposer la religion à -devenir un objet de risée et de mépris. La corporation des Frères -libres est une source perpétuelle de scandales. Aujourd’hui, -c’est Venceslas Labinowski qui disparaît après avoir dévalisé sa -propre chapelle; il y a deux ans, ce fut le frère Mercadier, de -Saint-Pantaléon de Boubals, qui s’en alla, ayant enlevé je ne sais -quelle fille dans une ferme de Caunas. Tu te réclameras en vain de nos -mœurs méridionales, un peu trop faciles, j’en conviens; il n’en est -pas moins vrai que les quêtes des ermites aux portes, où ils paraissent -maintes fois dans un état complet d’ivresse, est quelque chose de -profondément lamentable. Et sans aller plus loin, ce matin même, avant -ton arrivée, le Frère de Saint-Raphaël, Barthélemy Pigassou, s’est -présenté ici chancelant déjà et la langue embarrassée. - -Barnabé ne sut réprimer un éclat de rire. Mon père, presque offensé, le -toisa dédaigneusement. - -—Auriez-vous quelque intérêt à m’interrompre? lui dit-il. Peut-être, -à l’endroit de la bouteille, vous sentez-vous la conscience un peu -chargée? - -—Et quel mal y a-t-il à s’oublier devant son verre, quand le vin est -bon? riposta cyniquement l’ermite. Il me semble qu’en ce moment vous -ne jetez pas votre café sous la table, vous... Écoutez donc, il faut -passer quelque chose à ces pauvres Frères, qui nettoient les ermitages, -invitent MM. les curés à dîner le jour des processions, versent dans -leurs mains tout l’argent des troncs pour des messes... - -—Tout? interrompit mon père avec une vivacité pleine de malice. - -—Oh! quand même quelques piécettes s’arrêteraient au bout des doigts -de ces pauvres Frères, interjeta M. Anselme Benoît. L’argent est si -poisseux! c’est de la glu... - -—Pour moi, s’écria Barnabé, dont le teint du rouge passa à l’écarlate, -je jure... - -Et il tendit ses deux mains jointes vers mon oncle. - -—Que voulez-vous? ajouta méchamment M. Anselme Benoît, on a un fils -dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, rue des Balances, -vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier, et il faudra bien l’établir, «_quand -son heure sera venue_...» - -Mon oncle crut le moment arrivé de rompre les chiens sur un sujet qui -allait s’envenimant de plus en plus. Que n’avait-il pas à redouter -de la brutalité de son ermite, si on le poussait à bout! Il posa sa -serviette sur la table et se leva. - -—Allons-nous voir M. le docteur Barascut? demanda-t-il au médecin des -Aires. Voici l’heure de sa consultation, je crois. - -M. Anselme Benoît se mit debout. - -Au moment où l’officier de santé sortait de la salle à manger sur -les traces de mon père et de mon oncle, en train de descendre déjà -l’escalier, Barnabé l’arrêta; puis, lui plantant son poing fermé sous -le nez: - -—Priez Dieu, lui murmura-t-il, de ne jamais sentir mes caresses sur -vos os. - -M. Anselme Benoît haussa les épaules et sortit. - -Ma mère à son tour se retira, et nous restâmes seuls, Barnabé et moi. - -—A-t-on jamais vu, s’écria l’ermite, ne jugeant plus à propos de -contenir sa fureur, a-t-on jamais vu, me traiter de cette façon? Ne -dirait-on pas à l’entendre, ce médecin de malheur, qu’il m’a surpris -comme ça faufilant la main dans le tronc de Saint-Michel? Oui, j’ai six -mille francs, peut-être sept, au fond d’un sac; oui, je les ai, et ils -ne doivent rien à personne, ni au bon Dieu particulièrement... Vois-tu, -mon pétiot, on est jaloux, aux Aires, de savoir qu’un jour Félibien -aura dans une grande ville, à Bédarieux ou à Béziers, un magasin rempli -de pendules et de montres en or, à l’exemple de M. Briguemal. Raison -pourquoi les méchantes langues voudraient insinuer... Quand je songe -pourtant que je lui ai rendu mille et mille services, à cet Anselme -Benoît, lequel a le front de se faire appeler _monsieur_ gros comme le -bras, encore que son père fût vannier et tressât des corbeilles dans -les oseraies de l’Orb côte à côte avec le mien. Quelle pitié, Seigneur -du ciel, quelle pitié!... Enfin, qu’il me charge derechef, quand j’irai -pour mes quêtes dans la montagne, de lui emporter des drogues à ses -malades, c’est moi qui lui flanquerai ses fioles à la figure. Puisque -je suis un voleur, va-t’en administrer toi-même les remèdes à tes -pratiques, et ne leur vole pas leur argent, honnête homme que tu es!... - -Il s’assit, épongeant son front qui ruisselait. - -—J’ai tous les sens tournés, barbouilla-t-il, et il ne faudrait pas -qu’en ce moment un ennemi me tombât sous le bourdon. - - * * * * * - -Abandonnant le Frère à ses déportements, j’avais ouvert la fenêtre. -Il me semblait que les tambours, dont tout à l’heure j’avais perçu -le premier bruit, se rapprochaient et qu’ils battaient le rappel. Je -ne me trompais pas. Au bout de la rue de la Digue, une foule énorme -rassemblée m’annonçait, sur ce point, la présence des _comédiens_. -Tout à coup la multitude des curieux, qui formait un cercle compacte, -s’entr’ouvrit et, dans l’écartement des groupes, apparurent les -Catalans. Ils s’avancèrent vers notre maison, lentement, menant en -laisse toutes espèces de bêtes muselées. - -—Barnabé! Barnabé! appelai-je. - -Le Frère lâcha M. Anselme Benoît, qu’il retenait entre ses dents, et -sur mon invitation prit place à la fenêtre à côté de moi. - -Les meneurs d’animaux marchaient toujours dans une tourbe de gamins, -les uns gambadant, les autres regardant ahuris. Ces hommes allaient -gravement, solennellement. Leur mine avait une expression sévère, -presque terrible, contractée sans doute dans l’exercice de leur affreux -métier. La bête, avec laquelle ils vivaient depuis trop longtemps, -avait laissé je ne sais quel reflet féroce sur leurs traits amaigris -et durs. Une large ceinture écarlate ceignait leurs reins souples, -nerveux, et, jusque vers le milieu de leur dos rebondi, retombaient les -pompons d’une longue bonnette de laine bleue. - -—La comédie sera belle! soupira Barnabé, quand les Catalans défilèrent -sous nos yeux... Est-ce possible? ajouta-t-il avec enthousiasme, un -taureau de la Camargue, deux loups, trois ânes et une hyène! - -—Cette bête hérissée, c’est une hyène? - -—Oui, une hyène, une vraie. Ça ne vient pas dans nos pays, ce bétail. - -—Et où ça vient-il? - -—Dans les Afriques... Tu sais, les Afriques où les armées de la France -se battent avec les Bédouins. Quand il était soldat, mon Félibien a -bataillé dans ces contrées. C’est un luron, celui-là! - -Les Catalans avaient disparu, gagnant le Planol par la rue du Vignal. - -—Eh bien? demandai-je à l’ermite, en proie à toutes les angoisses et à -toutes les sueurs. - -—Chut! me fit-il portant un doigt à ses lèvres. - -Puis à voix basse: - -—Descends doucement l’escalier, pareillement à un chat qui va faire -un mauvais coup. Une fois dans la rue, tu t’en iras en avant, n’ayant -l’air de rien, surtout tu ne courras pas. Il ne faut point laisser -croire que nous nous échappons. Moi, je te suivrai, mais à distance... -Je m’arrêterai même à deux ou trois portes, tout comme si je pratiquais -mes quêtes, à l’habitude. Tu m’attendras à l’entrée de la rue du -Vignal. S’il le fallait, il y a là de grands platanes, tu pourrais te -cacher derrière les troncs qui sont énormes... Je te rejoindrai... - -—Et alors? interrompis-je le cœur palpitant d’espoir. - -—Alors, fillot, nous irons voir si la hyène des Afriques a les dents -et les griffes aussi bien établies que les chiens du pays cévenol. - -—Vous me mènerez à la comédie, Barnabé? - -—Je t’y mènerai, mon garçonnet, tout droit comme mon bourdon. - -—Et mon oncle? - -—S’il vit, c’est à moi qu’il le doit. Il fermera les yeux sur -cette comédie du Planol, comme il l’a fait sur tant d’autres menues -escapades. Je ne suis pas un saint, moi, à l’exemple de Laborie... -Allons, pars! - -Ce qui fut dit fut fait. - - - - -V - -Mon oncle prend le parti d’acheter une calotte neuve. - - -Cependant il était écrit que mon engouement tout à fait désordonné pour -les Frères libres de Saint-François, lesquels représentaient à mes yeux -la vie sans contrainte, la vie en plein air, la vie rustique enfin, -m’attirerait quelque méchante affaire sur les bras, et que, Venceslas -Labinowski ayant commencé ma perte, Barnabé Lavérune la consommerait. - -Comme l’aventure, aussi singulière que terrible, à laquelle je fus -mêlé presque à mon insu, me paraît faite pour mettre de plus en plus -en relief le caractère à la fois très simple et très complexe du Frère -de Saint-Michel, on me permettra d’entrer dans quelques détails. Ayant -à peine entrevu Venceslas, malgré l’attrait d’un type fort original, -même dans le milieu de nos ermites cévenols, où l’originalité déborde, -je n’ai pu m’étendre longuement sur son compte. Mais j’ai connu à -fond Barnabé, mon enfance est remplie du souvenir de cet homme, et je -demande à le raconter tout entier. - -Six mois après la disparition de Venceslas Labinowski, qu’aucun -gendarme n’était parvenu à harponner ni dans la montagne, ni dans la -plaine, je me trouvais installé au presbytère des Aires, bataillant, -en compagnie de mon oncle, contre les _Fables de Phèdre_, lesquelles -ne laissaient pas de nous offrir de nombreuses difficultés. Mon oncle -avait bien reçu une traduction d’un libraire de Montpellier, M. -Seguin; mais il avait négligé de la demander interlinéaire, et, quand -il fallait en arriver au mot à mot... Pourtant nous finissions par -nous sortir d’embarras. Oh! quelle joie alors, et comme l’élève et -le professeur s’embrassaient, encore tout chauds de la lutte et tout -enivrés de la victoire! - -Malheureusement la phthisie laryngée dont souffrait le pauvre curé des -Aires s’était aggravée à la longue, et il avait dû demander un congé -de vingt jours à Monseigneur pour aller prendre les eaux d’Amélie. -Quelles préoccupations, bon Dieu!... Durant tout l’hiver, au coin -du feu avec sa vieille gouvernante Marianne, dans la sacristie avec -les marguilliers de la paroisse, sur la place du village avec ses -simples ouailles, mon oncle s’était entretenu de ce voyage, le plus -gros événement de sa vie. Il est certain que, n’ayant point quitté les -Aires depuis vingt-cinq ans qu’il desservait ce modeste hameau, il lui -en coûtait de s’en éloigner brusquement, surtout pour un motif aussi -douloureux qu’une maladie de gorge passée à l’état chronique. Songez -donc, plus de cinquante lieues à faire en diligence, car la Compagnie -des chemins de fer du Midi n’avait pas encore étendu son réseau jusqu’à -nos chaînons cévenols! - -Maintes fois, sentant la tête lui tourner à l’idée d’une pérégrination -si lointaine, le saint homme avait essayé, réprimant, Dieu sait par -quels efforts, un irrésistible besoin de tousser, de faire revenir son -médecin, l’aimable Anselme Benoît, sur une décision qui le remplissait -d’effarement. Mais le farouche officier de santé, s’appuyant sur -l’opinion de M. le docteur Barascut, de Bédarieux, s’était montré -inflexible. - -«_Laryngite: eaux d’Amélie!_» avait-il répondu, lisant dans un grand -livre ouvert. - -Mon oncle donc avait dû se résigner. Il partirait vers Pâques, quand la -neige serait fondue aux pentes du mont Caroux et que le soleil nouveau -aurait un peu réchauffé la haute vallée d’Orb. - - * * * * * - -Le jour de Pâques arriva, et, avec lui, les effluves tièdes du -printemps s’épandirent dans l’air, devenu plus transparent et -plus doux. Après une messe basse mélancolique,—M. Anselme Benoît -avait défendu au curé des Aires de chanter,—après des vêpres sans -sermon,—M. Anselme Benoît avait presque interdit la parole au curé des -Aires,—on rentra au presbytère pour ne songer désormais qu’au départ. -La malle était préparée en un coin de la cuisine. C’était une petite -malle mince et longue, consolidée aux encoignures par des lamelles de -tôle épaisses, le couvercle hérissé de crins rudes comme le dos d’un -porc-épic. Une grosse corde l’étreignait étroitement. - -—Tout y est-il? demanda mon oncle, préoccupé. - -—Voyons, répondit Marianne, comptant sur ses doigts: votre soutane -neuve de drap du Nord, votre ceinture à glands de soie des grandes -fêtes, deux rabats de fin mérinos, vos souliers à boucles d’acier, six -paires de bas, quatre chemises, une étole, un surplis... - -—Et ma calotte? - -—Elle est si sale! - -—N’importe, il me la faut, mettez-la. - -—Que je la mette! Y pensez-vous, monsieur le curé? Tenez, regardez-la. - -Et la gouvernante, par un geste dépité, saisissant sur un meuble un -petit couvre-chef en cuir bouilli, dont l’usure et la crasse avaient à -la longue effacé les côtes élégantes des premiers jours, le fit passer -sous les yeux de son maître. - -—Comment, vous oseriez?... - -—Je la veux. - -—Elle n’est plus bonne que pour Barnabé. - -—Je vous répète, Marianne, que je la veux! - -—Et si vous rencontrez quelque évêque dans ce pays où vous allez, vous -présenterez-vous devant lui avec?... - -—Un évêque! murmura mon oncle levant ses deux bras et les laissant -retomber aussitôt... Miséricorde! un évêque... - -—Croyez-vous que le bon Dieu épargne les évêques plus qu’il ne vous -a épargné? Cela ne serait pas dans la justice, et le bon Dieu est plus -juste que les hommes, heureusement. Allez, vous en verrez plus d’un -Monseigneur geignant et toussant à faire pleurer comme vous... C’est -décidé, vous achèterez une autre calotte dans les villes, puisque aussi -bien vous devez traverser beaucoup de villes avant d’arriver à ces eaux -de M. Anselme Benoît... Jésus-Maria! est-il possible? aller boire de -l’eau dans des montagnes plus hautes et plus froides que nos Cévennes, -quand je fais de si bonnes tisanes, moi! - -—Elles ne m’ont pas guéri, vos tisanes! - -—Mais elles vous guériront... Je suis bien sûre que si, au lieu d’un -morceau de sucre, j’en mettais deux dans votre tasse... - -—Non, non, il faut partir, articula mon oncle d’un ton stoïque. - -La vieille gouvernante considéra son maître avec une sorte de stupeur. - -—Eh bien! partez, puisque ma tête ne sait rien trouver qui vous -retienne, dit-elle d’une voix qu’elle essayait de rendre ferme, mais au -fond de laquelle on devinait des larmes contenues. Apprenez pourtant -que, vous voyant aller en voyage, moi aussi je vas m’encourir à travers -routes, comme vous. Vienne Notre-Dame d’août, il y aura vingt-cinq ans -que je n’ai bouté pieds hors des Aires, toujours à votre service et à -votre soumission. Peut-être serait-il séant, à la fin des fins, d’aller -voir un peu si mon pays natal n’a pas changé de place. J’ai enterré -presque tous les miens, c’est vérité, et là-haut des tombes tant -seulement m’attendent. Néanmoins cela, il me reste un frère encore du -côté d’Eric-sous-Caroux... - -—Mais, Marianne, si vous partez pour Eric, que deviendra notre enfant, -tout seul, à la cure? - -Et mon oncle arrêta sur moi des yeux attendris. - -—Notre enfant?... notre enfant?... - -—Songez que je ne resterai pas moins de vingt jours absent. - -—Vingt jours, ciel du bon Dieu, vingt jours! Ah ça! et si vous -avez besoin de quelque chose dans ce pays des grandes montagnes? -demanda-t-elle avec une vive inquiétude. - -—Je n’aurai besoin de rien. - -—Hélas! moi, je suis sur l’âge, j’ai soixante-deux ans bien comptés, -mais le jarret est bon, et si la maladie vous tourmentait plus fort, -vous me le feriez dire au moins par le facteur de la poste... Il y a -un facteur, je pense, dans ce pays comme chez nous... Surtout ne vous -tracassez pas les idées pour le chemin. Elles sont bien loin, ces -sources de la médecine, puisque M. Anselme Benoît avoue que, de là, on -touche l’Espagne de la main. Malgré tout, avec mon bâton et l’aide du -bon Dieu, je finirai bien par arriver... - -Sa voix était devenue chevrotante. - -—L’Espagne!... Aller à la porte de l’Espagne! marmotta-t-elle en se -laissant tomber sur le perron du foyer. - -Mon oncle, en proie d’ailleurs à un accablement profond, sentit toute -résolution l’abandonner. N’osant regarder sa gouvernante, en train de -s’essuyer les yeux, il se tourna de mon côté. - -—Mon enfant, me dit-il, si Marianne part pour Eric, tu iras demeurer -jusqu’à son retour chez notre voisin, M. Anselme Benoît. M. Benoît -t’aime, il te gâte même; tu te trouveras on ne peut mieux dans sa -maison. Du reste, il va venir, et je le préviendrai. - -J’étais consterné. Ce grand M. Anselme Benoît, sévère et dur, avec sa -redingote longue, son large chapeau, sa barbe qui lui avait dévoré le -visage jusqu’aux yeux, ses lunettes vertes et rondes comme des pièces -de deux sous, en dépit de quelques caresses distribuées par-ci par-là -en courant, m’avait toujours un peu effrayé. Je regardai piteusement -Marianne. Mon regard était un appel, il criait: «Sauvez-moi! -Sauvez-moi!» - -—Mais, monsieur le curé, intervint la bonne gouvernante, flairant mes -secrètes angoisses, notre pétiot va bien s’ennuyer avec un médecin qui, -les trois quarts du temps, court dans la montagne après ses malades, -et, durant l’autre quart, a le nez fourré dans les livres de son -métier. Encore si M. Anselme Benoît était marié, s’il y avait une femme -chez lui; mais on raconte... - -—Marianne! - -—Oui, on raconte qu’il court après cinquante jupons à la fois, quand -il serait si honnête d’en tenir un tant seulement à la maison. Au fait, -interrogez Barnabé. - -—Marianne! s’écria mon oncle avec un effort pour grossir sa voix. - -—Enfin, je tais ma langue. Mais mon avis est que nous ne pouvons -abandonner notre enfant en de pareilles mains. - -—Où voulez-vous alors, si vous persistez à aller voir votre frère, -que je laisse mon neveu? Vous savez bien que ses parents habitent, en -ce moment, à plus de vingt lieues des Aires, et que le temps me manque -pour entreprendre un voyage à Lunel. - -Il se tourna vers moi. - -—Veux-tu aller demeurer chez M. Combal? me demanda-t-il. - -—Chez M. le maire? répondis-je, implorant plus que jamais la vieille -gouvernante de mes deux yeux suppliants. - -—Préfères-tu attendre notre retour chez les Garidel? insista mon -oncle. Simonnet Garidel est un ami pour toi... - -—Oh! il a vingt-deux ans, et je n’en ai que douze, murmurai-je. - -—Et pour quelle raison, monsieur le curé, courir chercher si loin ce -que vous avez sous la main? s’écria tout à coup Marianne. Que le bon -Dieu vous bénisse! Qui vous empêche de confier l’enfant à Barnabé? -Tous les jeudis, après ses devoirs, ne va-t-il pas à l’ermitage de -Saint-Michel, pour y faire les cent coups? Puis Baptiste a de l’esprit, -sans comparaison, comme vous et moi, et cette bête distraira notre -pétiot. - -—Comment, il te plairait de passer plusieurs jours à l’ermitage? - -—Barnabé est si complaisant pour moi! répondis-je. La semaine passée, -Baptiste, que j’avais monté avec la permission du Frère, a galopé -jusque par delà le hameau de Margal. Quelle partie!—«Baptiste, ici!» -Il venait.—«Baptiste, halte!» Il s’arrêtait. - -—Et travailleras-tu un peu à Saint-Michel? - -—Je travaillerai, mon oncle, je vous le promets. - -—N’oublie pas qu’à mon retour je te ferai réciter la grammaire latine -jusqu’au «_Que retranché_.» - -—Je la réciterai sans une faute! - -Mon oncle m’embrassa. Des pleurs brillaient au coin de ses paupières. -Etait-ce regret de me quitter, ou bien mes brusques transports lui -avaient-ils fait faire un retour pénible sur lui-même? Qui sait? -peut-être avais-je été bien cruel sans le savoir. Je restai tout -interdit, n’osant lever mes yeux, qui, sans bien démêler pourquoi, -venaient subitement de se remplir de larmes. Marianne, troublée, pour -dissimuler un chagrin accablant, quitta sa place sur le granit du -foyer, et vint considérer la malle, dont elle ferma à double tour la -serrure et le cadenas. - -Cependant mon oncle demeurait immobile, pétrifié, promenant des regards -vagues à travers les diverses pièces du presbytère, bouleversé de -fond en comble. Tout à coup son visage pâle se colora d’une rougeur -suspecte. Il toussa. Ce fut une quinte terrible, une quinte qui, -ébranlant toute la machine de la tête aux pieds, ne lui permit pas de -rester debout. Suant, soufflant, rendu, il s’assit. - -A ce moment si triste, parut M. Anselme Benoît. - -—Vous voyez, mon ami, lui dit-il, qu’il n’y a plus à hésiter. Plût -au ciel que vous eussiez suivi plus tôt mes conseils et ceux du -docteur Barascut! Je ne prétends pas que les eaux des Pyrénées vous -guérissent radicalement; mais, je vous le garantis, elles produiront -de l’amélioration. Un peu de courage, que diable! A cinquante ans, un -homme est dans toute la vigueur de l’âge, et vous avez encore de longs -jours devant vous. - -—Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses! gémit mon oncle. - -—Allons, reprit l’officier de santé, la carriole des Garidel est -attelée, êtes-vous prêt? - -—Je suis prêt. - -—La diligence part de Bédarieux pour Béziers à sept heures, et il est -cinq heures et demie à présent. Nous n’avons pas de temps à perdre. -Êtes-vous heureux! vous allez voir des villes superbes: Béziers, -Narbonne, Perpignan... - -M. Anselme Benoît se courba et passa sa main droite à l’une des -poignées de la malle. - -—Marianne, fit-il, désignant l’autre poignée à la gouvernante. - -La malle fut enlevée. - -Une minute après, la carriole, dirigée par Simonnet Garidel, -disparaissait derrière le four communal des Aires, et descendait vers -la grande route, dans le fond de la vallée d’Orb. - -Marianne et moi, qui avions accompagné mon oncle jusque sur la place du -village, nous rentrâmes à la cure en pleurant. - - - - -VI - -Pour rôtir une brochette d’oisillons, ayez du lard frais et des braises -vives. - - -Le lendemain, Barnabé, que Marianne avait fait prévenir aussitôt après -le départ de mon oncle, arriva de bonne heure chez nous. - - * * * * * - -Mais, avant d’aller plus loin en ce récit, il me paraît indispensable -d’en portraire minutieusement le héros. - -Barnabé Lavérune, ou mieux frère Barnabé, comme on l’appelait aux Aires -et partout dans les environs, était un énorme paysan de cinquante-cinq -ans, aussi grand, aussi robuste qu’un châtaignier de la montagne. Il -avait des bras démesurés, se terminant par des mains cartilagineuses, -armées de doigts longs, durs et poilus. Son visage, au beau milieu -duquel s’épatait, semblable à un champignon dans les bruyères, un gros -nez tuberculeux sillonné de veinules violacées, avait un caractère de -gouaillerie ironique qui faisait songer à ces personnages plantureux -dont le génie de Rabelais peupla l’abbaye de Thélesme. Les yeux de -Barnabé, noirs, petits, étaient singulièrement perçants. Une barbe -touffue lui descendait jusqu’au bas de la poitrine, grise autour de la -bouche largement coupée, d’un blanc ambré au-dessous du menton. - -Notre homme, qui, depuis plus de dix ans, appartenait à la Congrégation -des Frères libres de Saint-François, était habillé, accoutré devrais-je -dire, d’une soutane. Cette soutane, dans laquelle mon oncle s’était -trouvé à son aise, craquait en maints endroits sur la vigoureuse -armature de l’ermite de Saint-Michel. Il faut le reconnaître, c’est -seulement après huit ans de bons et loyaux services que le curé des -Aires avait consenti à se séparer de ce vêtement, élimé par la brosse, -aminci par l’usure, un peu troué par-ci par-là. On devine comme ce -fourreau de vieux drap, luisant à tous les plis, et dans lequel notre -Frère s’était glissé non sans effort, ainsi que dans une gaîne, -devait lui aller. Mon oncle étant de petite taille, l’étoffe de la -soutane tombait ni plus ni moins jusqu’aux genoux de l’ermite, et là, -abandonnait ses tibias à un pantalon de velours bleu, dit chez nous -velours d’Espagne, et très en faveur auprès des paysans cévenols. - -Aux premiers jours de sa _moinerie_, pour emprunter le mot de maître -François, dans toute la ferveur de sa vocation nouvelle, Barnabé avait -caressé le rêve de s’acheter un froc de bure avec capuchon, en tout -pareil à celui de la plupart de ses confrères. Mais à la longue, il -était revenu de cette coquetterie, ne pouvant se résoudre à toucher au -magot de Félibien. Tirer vingt francs du bas sacro-saint au fond duquel -gîtait son trésor, c’était, lui semblait-il, ruiner Félibien, lui voler -ses montres, ses pendules, le magasin qu’il entrevoyait pour lui dans -l’avenir, et il avait accepté avec résignation toutes les loques qu’on -lui offrait. - -Notre Frère étalait un chapelet à grains énormes noué autour des reins; -une croix brillante se balançait sur sa poitrine, retenue par une -chaînette de laiton; une pèlerine, bossuée pittoresquement de coquilles -polies sur la pierre, lui couvrait les épaules. Son bicorne, autre -cadeau de mon oncle, affichait, en guise de bourdaloue, une suite non -interrompue de petites images encastrées dans des lamelles de plomb. -Ce chapeau, rappelant le couvre-chef célèbre de Louis XI, seyait on ne -peut mieux à Barnabé, qui le portait penché sur l’oreille droite avec -beaucoup de crânerie. - -L’ermite de Saint-Michel, entêté à ne pas être confondu avec ses -confrères de Cavimont, de Saint-Raphaël, de Boubals, de Notre-Dame de -Nize, de Saint-Sauveur, lesquels depuis longtemps ont abandonné le -bourdon, marchait toujours, lui, le bourdon à la main. - -«C’est l’insigne de notre Ordre!» répétait-il. - -De ce long bâton, souvenir des pèlerinages aux époques de foi, Barnabé -avait fait un véritable objet d’art. Outre qu’après de minutieuses -recherches, il l’avait coupé lui-même dans un bois de châtaigniers -sauvages, nous connaissons que Caramel, de Bédarieux, s’y était -appliqué de tout son talent. Un petit miroir enchâssé dans un cadre de -cuivre poli étincelait à la cime de cette canne majestueuse, et, à une -petite croix surmontant le tout, pendaient, gracieuses et brunes, deux -gourdes sèches curieusement historiées à la pointe du couteau. Ces deux -gourdes toujours pleines de vin, qui autrefois figuraient le dévouement -des ermites aux pèlerins de la Terre-Sainte, Barnabé les vidait -aujourd’hui à la plus grande gloire de Dieu. Que diable! on n’est pas -Frère libre de Saint-François pour mourir de soif sur la route si âpre -de la vie. - - * * * * * - -—Barnabé, lui dit la gouvernante, je vous ai fait venir parce que M. -le curé m’a chargée de vous demander un service. - -—Je suis à la disposition de M. le curé et à la vôtre pareillement, -Marianne... Ah! par exemple, je voudrais bien voir que l’ermite de -Saint-Michel refusât quelque chose aux gens de la cure! - -La barbe du Frère s’agita, sa bouche s’ouvrit large et profonde comme -un gouffre, et il éclata en bruyants éclats de rire. - -—Je sais que vous êtes reconnaissant envers M. le curé, et... - -—Reconnaissant! reconnaissant! interrompit-il, riant toujours... -Ah ça! Marianne, soyons de bon compte, s’il vous plaît. Croyez-vous -que Barnabé Lavérune, parce qu’il est le Frère le plus propre de la -contrée, qu’il occupe l’ermitage le plus beau et le plus en vue de -toute la montagne, qu’il a mis un peu de foin dans ses bottes, que -son fils étudie dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, -croyez-vous qu’il ait oublié qu’il y a dix ans à peine il n’était qu’un -misérable vannier de la rivière d’Orb? Dieu de Dieu! en ai-je tordu, -en mon temps, de ces osiers, pour confectionner corbeilles, paniers, -claies à cribler le sable et différentes autres marchandises! Mais M. -le curé tenait un œil ouvert sur moi, et comme le travail ne m’avait -pas fait abandonner l’église, que je ne manquais aucunement les offices -pour aller boire au cabaret, que je laissais les filles à M. Anselme -Benoît, il me confia Saint-Michel, avec la permission de Monseigneur... -Quelle joie quand j’y pense!... Et vous voudriez que je fusse capable -de refuser un service! Ah! si ma vie pouvait augmenter celle de M. le -curé, qui est un saint sur la terre, je la lui donnerais des deux mains. - -—Il ne vous demande pas un si grand sacrifice: il vous demande tant -seulement de garder son neveu à Saint-Michel, tandis que moi j’irai -voir ce qui se passe chez mon frère, à Eric-sous-Caroux... Vous -entendez bien que nous ne pouvons laisser notre enfant ici tout seul. - -Barnabé me caressa les deux joues du bout de ses gros doigts; puis, -avec une hilarité débordante: - -—Allons-nous faire des nôtres par là-haut! dit-il. C’est Baptiste qui -ne sera pas content, par exemple! Tu me promets au moins de ne pas me -le crever dans nos affreuses pierrailles. Un âne, quelque courage à la -course qu’on lui suppose, n’est jamais comme un cheval tout de même... -Si j’avais un cheval, comme mes confrères des environs enrageraient! -Sans compter que je pourrais alors pousser mes quêtes jusque du côté -de Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Mais un Frère mendiant à cheval, -cela occasionnerait du scandale, puis cela ne serait pas selon la règle -de saint François... peut-être. Enfin, on verra plus tard avec les -économies, quand Félibien sera revenu de Moret, département du Jura... - -—C’est donc une affaire convenue? interrompit Marianne. - -—C’est convenu semblablement à la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ -sur le Calvaire, quand les Juifs se révoltèrent tous contre lui. - -—Vous prendrez bien soin de notre enfant, vous le promettez? - -—Je vous promets qu’avec moi il ne maigrira ni d’âme ni de corps. -D’abord je suis gai comme toute une nichée de passereaux, et je chante -à bouche-que-veux-tu tout le long de la journée. Au demeurant, vous -savez que je m’entends plus que pas un aux chansons, moi! Demandez -à Baptiste!... Voici notre vie: le matin, nous réciterons notre -prière à la chapelle, devant la statue de saint Michel. Ah! je l’ai -nettoyée, cette pauvre statue si noire! Dans le fait, tout est luisant -au nid comme une image... Puis nous déjeunerons avec quatre doigts, -peut-être six, de saucisse. C’est de la saucisse de Saint-Gervais. -Vous connaissez sa réputation, n’est-ce pas, Marianne? Je l’ai quêtée -en janvier, quelques jours après la grande tuerie de cochons qui se -fait au carnaval. Aujourd’hui, la coquine vous a un air! On dirait, -tant elle est rouge, ferme et fraîche, du saucisson de M. Cœurdevache, -le charcutier... Puis nous irons mener Baptiste jusqu’à ma prairie. -Il faut bien qu’il pâture à son tour, ce mien ami! Baptiste, encore -qu’il soit de petite taille, vous a un appétit à faire reculer les -deux mulets de M. Combal. Qu’ils sont beaux ces mulets de M. le maire, -des mulets comme on en a au ciel!... Puis, quand l’idée nous en -viendra, à genoux sur le sol, nous chanterons un _Adoremus_... Puis -nous retournerons à l’ermitage sur le coup de midi, où, ayant pris -une nouvelle becquée, nous dormirons notre sieste, à la bénédiction -du Seigneur! La sieste, tout le monde sait ça, entretient l’homme en -force et en vertu... Enfin, dans la vesprée, je raconterai à ce fillot -mon voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle, une ville de l’Espagne, -et mes deux voyages à Rome, la ville du pape et des chrétiens. M. le -curé vous a annoncé, sans doute, que j’ai parlé au saint-père, là-bas, -dans les Vaticans. C’est vrai tel que vous me voyez, malgré ma mine -de loup. Le saint-père—apprenez toujours cela, Marianne, pour votre -salut—est un homme grand. Il s’appelle Grégoire XVI. Pour la pâleur, -il ressemble à l’hostie consacrée. Mais, malgré sa figure blanche comme -sa soutane, car il porte une soutane blanche à pèlerine sans coquilles, -il va très bien. Il m’a dit: «_Fra Barnabeo, fra Barnabeo._» Puis il -ma béni. En ce moment, il me semblait que le bon Dieu en personne me -descendait dans l’estomac... Donc, c’est convenu, Marianne, ne vous -mettez pas chagrin en tête, nous mangerons bien, nous boirons mieux, -nous rossignolerons à plaisir, et saint François fera le reste. - -—Voulez-vous prendre le petit paquet de l’enfant? demanda la vieille -gouvernante. - -—J’en prendrai cent paquets, si vous me les donnez, pardi! - -Marianne atteignit sur une chaise un mouchoir à carreaux rouges, dont -les quatre coins étaient retenus ensemble par des nœuds. - -—J’ai serré là-dedans, dit-elle, deux chemises, trois paires de bas, -un bonnet pour la nuit... - -—Combien de temps comptez-vous séjourner à Eric? - -—De dix à quinze jours environ. Il faut bien dix jours pour voir les -vivants et prier sur la tombe des morts. Hélas! j’en ai mis de mon -monde au trou, par là-haut dans mon pays! - -—Qui a vie doit avoir mort, répondit philosophiquement Barnabé. -Chacun son tour. Tenez, Marianne, c’est comme les lapins qui vont se -prendre à mes collets dans les taillis, du côté de Margal. Sont-ils -assez maladroits de passer par là! Mais c’est écrit aux Evangiles, -le chemin du cimetière est attaché aux pieds des bêtes et des gens. -Que voulez-vous? il faut ça, car, encore que la vie soit mauvaise, -on se ferait joliment tirer l’oreille pour aller en paradis..... Oh! -puis, ajouta-t-il en manière de consolation et toussant à ébranler les -murailles du presbytère, on a le coffre plus ou moins solide. - -—Jésus-Seigneur! si notre pauvre M. le curé était bien en chair et en -os comme vous! gémit Marianne, dont l’âme pleine d’anxiété courait, -haletante, après la diligence qui emportait son maître vers les eaux -d’Amélie. - -Cette note douloureuse tombant au milieu de ma joie me fit courir un -frisson par tout le corps. L’expansion, la gaieté de frère Barnabé -reçurent un coup dont elles ne se relevèrent point. Après un moment -de silence fort embarrassé, l’ermite ne songea plus qu’à détaler. Il -glissa mon paquet sous son bras, puis ouvrit la porte de la cure. - -—Je retourne de ce pas à Saint-Michel, me dit-il; tu m’y trouveras -toujours, ainsi que Baptiste. Viens au plus tôt. Les nichées commencent -leurs gazouillements dans les amandiers; je vois beaucoup de becs -rouges à travers les feuilles nouvelles, et tu jugeras si je m’entends -à rôtir à point les brochettes. Ayez sous le gril des braises vives et -claires, puis, autour des bestioles, du lard frais... Plus d’une fois -tu te lécheras les doigts, pétiot! - -Il descendit quatre à quatre l’escalier de notre perron. - - - - -VII - -Marianne fait main basse sur le chocolat de mon oncle, du chocolat de -quarante sous! - - -Marianne me réveilla dès l’apparition de l’aube. - -—Allons, enfant! appela-t-elle. - -Je sautai à bas de mon petit lit de sangle et m’habillai vivement. -J’entrai dans la cuisine. La vieille gouvernante trempait de longues -mouillettes de pain en un bol de lait crémeux. - -—Voici ta tasse pleine, me dit-elle. - -Nous mangeâmes silencieusement. - -Tout à coup, l’_Angelus_ sonna. Nous nous mîmes à genoux et nous le -récitâmes, Marianne estropiant le latin du verset, moi lui marmottant -en réponse l’_Ave Maria_. - -—Cette cloche me fait mal, dit-elle, quand nous nous fûmes rassis. - -—Et pourquoi? lui demandai-je. - -—Il me semble qu’elle a le son plus triste que du temps de ton oncle. - -_Le temps de mon oncle!..._ J’eus peur. Qui sait? peut-être Marianne -avait-elle déjà reçu une lettre qui lui annonçait quelque malheur. -Incontinent, de grosses larmes tombèrent de mes yeux dans mon lait. La -servante, qui n’avait pas vidé son bol, le déposa sur la table, s’amusa -à rechercher les miettes de pain arrêtées dans les plis de son tablier -et fit un effort pour ne pas regarder de mon côté. Enfin elle se leva, -traversa la cuisine, le salon, puis disparut dans la chambre à coucher -de mon oncle. Où allait-elle? Je l’entendis ouvrir la bibliothèque. Le -cri de chaque meuble m’était devenu si familier! Que cherchait-elle -dans la bibliothèque, elle qui ne savait pas lire? Elle reparut, tenant -à la main un objet plié dans du papier jaune et qu’il me fut impossible -de reconnaître. - -—Mon cher petit, me murmura-t-elle, voici une livre de chocolat. Tu -l’emporteras à Saint-Michel. Tu en mangeras un morceau comme ça de -temps en temps. Nous t’avons habitué aux douceurs ici, et je ne veux -pas que tu t’en passes. C’est du chocolat de quarante sous, c’est le -chocolat de ton oncle! Il le serre dans la bibliothèque, derrière les -livres; mais je connais la cachette, et j’y ai passé la main pour toi. - -—Merci, Marianne. - -Je pris le paquet. - -—Je dois te prévenir, mon enfant, poursuivit-elle, que Barnabé est un -peu porté sur sa bouche, le brave homme! Peut-être serait-il sage à toi -de compter les billes de ton chocolat, et, chaque fois qu’il te sera -arrivé d’en manger une, tu diras, sans avoir l’air d’y toucher, car il -ne conviendrait pas de fâcher le Frère: «Barnabé, il m’en reste dix -billes... Barnabé, il ne m’en reste plus que deux billes.» Si tu agis -avec cette prudence, il n’osera pas entamer tes provisions. - -—Alors vous croyez, Marianne, qu’il serait capable?... - -—Oh! je ne voudrais pas faire de jugement téméraire; mais il a la -dent si cruelle, le Frère! On ne pourrait croire ce qu’il a dévoré à -la cure, durant la maladie de ton oncle. Il n’était jamais rassasié. -Ah! comme notre jambon s’en allait! J’en pleurais. Chaque matin, il y -pratiquait des entailles où l’on aurait logé les deux poings. J’avais -toujours envie de lui crier comme ça: «_Voulez-vous le laisser à la -fin des fins!_» Mais je n’osais pas, de peur de contrarier M. le curé. -Et puis, afin qu’on l’aidât à retourner notre pauvre malade dans son -lit, n’eut-il pas l’idée d’appeler chez nous le frère Barthélemy -Pigassou, de Saint-Raphaël! Ce fut le tour de notre cave, par exemple! -Ils buvaient tous les deux, ils buvaient comme de vrais moucherons -de vendange. Ils n’épargnèrent même pas le vin vieux! Est-ce que M. -Combal, est-ce que Simon Garidel, est-ce que son fils Simonnet, qui -sont les amis de la maison, n’auraient pas donné un coup de main par -ici? Quel besoin avions-nous du frère Barthélemy, de Saint-Raphaël, -pour nous avaler tout vifs?... - -—Soyez tranquille, Marianne, je mènerai les choses d’après vos -recommandations. - -Silencieux, nous nous regardâmes pendant quelques minutes. - -—Maintenant, reprit la vieille, les mains croisées sur ses genoux et -comme se parlant à elle-même, moi je pars pour Eric-sous-Caroux. Ciel -du bon Dieu! cela est-il possible qu’à soixante ans passés je retourne -voir le pays de mon enfance? C’est à Eric que je naquis, un jour de -Noël, dans une pauvre cabane, contre de gros rochers... Puis, toute -jeunette, je fus placée chez M. Bergon pour garder ses ouailles dans -la prairie. Enfin, étant un peu plus en taille et en force, je devins -pastoure à la ferme des Ormes, près de Douch. Quel temps! Vous êtes -heureux, les enfants tout de même comparés aux vieux comme moi... - -Elle s’interrompit. - -—C’est drôle, continua-t-elle, qu’on ne puisse pas oublier ses jeunes -ans, et, encore qu’on ait eu beaucoup de mal à gagner sa misérable vie, -qu’on revienne toujours à ses souvenirs, tout comme à une fontaine -quand on a soif. Le bon Dieu l’a voulu ainsi peut-être pour nous -apprendre à ne jamais mettre nos parents en oubli. Mes malheureux -parents, si travailleurs, si rudes! Je vais trouver, au cimetière, -l’herbe qui pousse sur leurs corps; mais eux, je ne les trouverai -point... - -—Vous trouverez votre frère, Marianne. - -—Oui, certes! et une tante aussi à Douch, et mon parrain également à -Saint-Gervais. Il s’appelle Pierre Tournel, autrement dit _le Borgne_, -parce que d’un coup de corne une chèvre lui creva un œil, étant petit. -Il a quatre-vingt-cinq ans. Mais pourrai-je, en dix jours, visiter -tout ce monde de la montagne? - -—Moi, je serai très heureux chez Barnabé, et vous demeurerez là-haut -quinze jours, si cela vous convient. - -—Et penseras-tu un peu à moi, mon pétiot, bien que je chemine loin de -la cure? - -—Certainement, Marianne. - -—Il ne faudrait pas non plus oublier ton pauvre oncle. - -—Oh! Marianne!... - -—Soir et matin, je réciterai une dizaine de mon chapelet à son -intention. - -—Je ferai comme vous, à Saint-Michel, avec Barnabé. - -Les premiers rayons du soleil s’infiltrèrent doucement dans la cuisine. - -—Voici le grand jour, dit la vieille; il faut que je parte. J’ai bien -trois ou quatre montagnes à traverser et deux rivières avant de toucher -à Eric. - -Elle alla fermer les volets du presbytère, verrouilla toutes les -portes, puis saisit en un coin le bâton de cornouiller dont elle se -servait pour assurer sa marche. - -A mon tour, je mis sous le bras mes livres, mes cahiers; je glissai mon -encrier dans la poche. - -Nous sortîmes. - -Nous traversâmes la place des Aires sans échanger une parole, Marianne -partagée entre le regret de me quitter et la joie intime d’aller revoir -le hameau natal, moi, inquiet, troublé, sentant sur ma poitrine un -poids qui l’écrasait, la gorge sèche, les jambes coupées. - -Nous devions nous séparer au ruisseau de Lavernière, qui coule au bas -du village. Là, Marianne prendrait à droite, se dirigeant vers le roc -de Caroux, dont le front de granit domine la vallée d’Orb, tandis que -moi, tirant à gauche, je m’acheminerais vers Saint-Michel, à travers -les châtaigneraies. Nous traversâmes le ruisseau sur les hautes -passerelles luisantes. Les tiges vert-jaune des amarines, où pointaient -des feuilles légères et transparentes comme des gouttes d’eau, -cachaient en partie le courant. - -Nous nous arrêtâmes sur l’autre rive. Devant nous s’ouvraient, -semblables aux deux branches d’un compas, nos deux routes différentes. -Marianne, torturée par l’angoisse, me regarda. Quel regard! Elle agita -les lèvres, mais ne put articuler un mot. Tout d’un coup elle laissa -aller son bâton sur le sol, et m’enveloppa de ses bras tremblants. -L’embrassement fut long. Dans le sein de cette femme, j’éprouvai -des impressions que le temps n’a pas effacées et dont je ne saurais -traduire ni la puissance, ni les délices, ni la profondeur. - -—Bonne paysanne, simple et grande par le cœur, comme vous m’avez -aimé!—Elle dénoua ses bras, recueillit son bâton, s’éloigna. Je tombai -dans les oseraies qui forment un rideau grisâtre le long de Lavernière, -et je crois que je m’évanouis. - - * * * * * - -Quand je revins à moi, je m’aperçus avec surprise que mes pieds -portaient sur la dernière passerelle et que les deux extrémités de mon -pantalon flottaient dans l’eau. Quant à mes livres, à mes cahiers, -ils avaient volé dans toutes les directions. La grammaire latine, par -miracle, était restée sur le bord; mais mon cahier de _corrigés_—un -cahier relié!—et mon _Phèdre_ buvaient tranquillement dans le -ruisseau. Comment tout cela était-il arrivé? Je ne saurais le dire. -Vivement je palpai mes poches: l’encrier n’avait pas bougé. - -Je me levai, regardant autour de moi. Sauf les lavandières du village -dont j’entendais les battoirs avec les caquets et entrevoyais les -coiffes blanches à travers les rameaux encore grêles des noisetiers, -j’étais seul. Je m’en souviens, je m’étirai les bras comme après un -long sommeil; puis, ayant recueilli livres et cahiers, je m’engageai -dans le chemin de Saint-Michel. - -C’est un véritable chemin de chèvre, zigzaguant tantôt à droite, -tantôt à gauche, obstrué par les branches qui menacent les yeux, -toujours encombré de pierres qui roulent sous les pieds, et, malgré ces -inconvénients multiples, très agréable à gravir, parce qu’il demeure -constamment à l’ombre des arbres et qu’à mesure que l’on monte on -découvre les plus magnifiques perspectives. - -A peine a-t-on fait cinquante pas en grimpant le long de cette rampe -très raide, que, si l’on s’arrête une minute pour respirer et si -l’on se retourne, on est tout à coup saisi d’admiration. A vos pieds -se déroule, avec ses prairies d’un vert cru, ses hautes rangées -de peupliers, ses saulées touffues, ses hameaux tapis sous des -amoncellements de feuillage, la partie la plus large de la vallée -d’Orb. Là-bas, la petite ville du Poujol, si pittoresque au milieu -des blocs détachés de la grande montagne; plus près, dans un bouquet -d’yeuses, la chapelle solitaire de Saint-Pierre de Rèdes, dont les -voûtes surbaissées, le portail à plein cintre écrasé, les colonnes -trapues et à chapiteaux grimaçants datent de l’époque carlovingienne; -vis-à-vis, le joli établissement thermal de La Malou avec ses eaux -chaudes jaillissantes, ses mille ruisselets rayant la plaine de -leurs sédiments cuivrés; enfin, comme pour faire opposition à la -grâce épanouie d’une nature à la fois sévère et charmante, à l’autre -extrémité du tableau, le gros bourg d’Hérépian, à demi noyé dans la -fumée noire ou les flammes rougeâtres de ses verreries. - -L’Orb, un peu maigre, serpente tout au fond de la vallée, laissant à -découvert des roches micacées que le soleil, de temps à autre, allume -ainsi que de gigantesques diamants. Et puis, si l’œil s’égare au-dessus -de la rivière, semée d’îlots, quel splendide spectacle que celui des -épaisses forêts de châtaigniers prenant racine aux premiers mamelons -de la plaine et se prolongeant, avec leurs frondaisons qui moutonnent -sous le vent ou étincellent sous la lumière, jusqu’aux crêtes -sourcilleuses du roc de Caroux! Du sentier de Saint-Michel, distant -de plusieurs kilomètres, ces énormes masses de verdure affectent les -formes les plus étranges. On dirait parfois une grande mer verte, où -les cimes saillantes des arbres figurent assez bien les mâts élevés des -vaisseaux; puis on croit apercevoir des carrières immenses d’ardoises, -où travaillent des légions d’ouvriers armés de pics. Si la tempête, -sifflant aux pitons du mont Caroux, plie ces vastes rameaux, des trous -béants, des gouffres insondables se creusent, et l’on distingue, à -l’orifice de ces cavernes mouvantes, se pressant pour les envahir, -comme un peuple effaré de géants. - -Certes, à douze ans, les mots me manquaient pour traduire les -sensations que me faisait éprouver ce grandiose paysage. Mais je n’ai -pas oublié avec quelle sorte de saisissement profond je le contemplais. -Dès le berceau, par une pente mystérieuse de mon âme que personne -n’expliquera, j’avais été conquis à la nature, à nos montagnes surtout, -à nos superbes montagnes cévenoles, d’un profil si sévère, si noble, -si hardi, où se découvrent toutes les richesses: des eaux qui défient -l’éclat et la pureté du cristal, des bêtes fidèles et aux pieds sûrs, -des hommes honnêtes, énergiques et courageux. _Alma tellus!..._ - -Ce matin-là, escaladant cette montée tortueuse et presque à pic, je me -retournais à chaque pas vers la vallée: non que j’eusse grande envie -de m’abandonner aux songeries muettes, absorbantes, hiératiques, où je -m’étais complu tant de fois; mais il me semblait toujours que, dominant -toutes les routes du point élevé où je me trouvais, j’allais apercevoir -Marianne au crochet de quelque chemin. Hélas! la pauvre vieille était -déjà bien loin sans doute, car mon œil eut beau fouiller les sentiers, -qui m’apparaissaient, ici comme de petits rubans bleus, plus loin comme -de longues entailles pratiquées à la serpe dans le feuillage tassé des -arbres, il ne découvrit rien. - -Encore une fois le sentiment de ma solitude m’écrasa et je dus -m’asseoir sur une pierre. Toutes sortes d’idées bizarres me -traversèrent l’esprit:—Si je courais après Marianne, peut-être -parviendrais-je à la rattraper?... Oh! pourquoi ne m’avait-elle pas -amené à Eric-sous-Caroux?—Je songeai même, en ma subite détresse, bien -que mes parents demeurassent loin, à aller les rejoindre à pied, du -côté de Lunel. Peut-être rencontrerais-je, sur la grande route, quelque -roulier complaisant qui me permettrait de monter sur sa charrette quand -je serais fatigué? - -Moi, d’abord si joyeux d’aller passer dix jours de franche et bonne -liberté à l’ermitage de Saint-Michel, je ne pensais plus à Barnabé. -Dans les suprêmes angoisses, le cœur va droit à ceux qui lui sont -familiers, à ceux qu’il aime, et les étrangers demeurent les étrangers. - -Maintenant, je ne me révoltais plus contre les exigences, parfois -tyranniques, de mon oncle; maintenant, je ne trouvais plus les -réprimandes de Marianne trop sévères. J’eusse voulu que ces deux êtres, -lesquels laissaient mon âme vide comme un flacon dont la liqueur -s’est répandue, fussent près de moi, me morigénant, me menaçant, me -punissant. Que n’aurais-je pas donné, en ce moment, pour être châtié de -leur main, de leur propre main!... - -«O mon oncle! balbutiai-je d’une voix étranglée et pressant contre ma -poitrine, par un mouvement convulsif, mes livres et mes cahiers, je -travaillerai bien, vous serez content de moi.» - -Un coup de vent écarta les branchages des châtaigniers. J’aperçus les -hautes murailles blanches de Saint-Michel. - -Je gravis au galop l’extrémité du sentier. - - - - -VIII - -L’âne Baptiste plus aimable que son maître - - -L’ermitage de Saint-Michel, juché à la cime d’un mamelon boisé mesurant -une hauteur de six cents mètres environ, est un reste de monument -féodal. Cette forteresse, destinée à commander un point important de -la haute vallée d’Orb, donnait la main à vingt autres, échelonnées sur -le flanc des montagnes, de l’un et de l’autre côté de la rivière. A -l’époque des guerres de religion, toutes ces murailles à meurtrières -et à mâchicoulis, dont la ceinture formidable devait protéger les -Albigeois, succombèrent. Saint-Michel ne put tenir plus de trois jours -devant les hordes fanatiques, sauvages, que Simon de Montfort avait -répandues comme une mer dans le Midi. - -De ce château à triple enceinte, sur lequel le vicomte de Béziers avait -compté pour défendre le défilé de Pétafy, il ne reste aujourd’hui -que la chapelle, dédiée à saint Michel, sauvée, rapporte la légende, -par l’archange lui-même, «_qui, dans la mêlée, batailla d’estoc et de -taille_,» et deux ou trois salles basses recouvertes à grand’peine de -tuiles rouges, où l’ermite industrieux s’arrangea vaille que vaille un -logement. - -Du reste, partout sur le plateau, un gigantesque bloc granitique, -ramification robuste de l’ossature des Cévennes, se découvrent des -ruines, d’énormes entassements de pierres, dont les siècles n’ont pas -encore détaché les ciments primitifs. Des herbes folles poussent sur -ces amoncellements, y répandant la gaieté, la grâce, la poésie. - -Quelques arbres fruitiers, que les vents sans doute semèrent en -des jours de tempête, entés depuis, jaillissent çà et là du rocher -cyclopéen et lui donnent en certains coins l’aspect débonnaire d’un -verger. Une fontaine d’eau vive sourd d’une crevasse derrière la -chapelle, et, se répandant par mille rigoles, a créé le long des pentes -du monticule une prairie artificielle, dont le vert tendre contraste -agréablement aux yeux avec la verdure plus sombre des châtaigniers. - -Je courus à la porte d’ordinaire ouverte de Barnabé. Elle était fermée. -Je frappai. Pas de réponse. Qu’était devenu l’ermite? La claie à -montants solides qui barrait l’écurie de Baptiste avait été ramenée -dans sa rainure de pierre et y tenait fortement. - -Glissant un regard à travers les intervalles de l’osier, je ne vis pas -l’âne devant la crèche. Quoi, personne! Je retournai vers la chapelle: -le grand portail à double battant en était clos aussi. J’étais bien -seul, abandonné sur ce plateau désert. - -Je frissonnai. - -—Barnabé! m’écriai-je, la voix altérée par l’angoisse, Barnabé! - -Rien, rien... - -Je m’avançai jusqu’aux bords extrêmes de la roche de granit, explorant -le pays à la ronde. Pas âme qui vive. Là-bas seulement, tout au fond, -le long du ruisseau de Lavernière, à peu près à l’endroit où je m’étais -trouvé mal, un troupeau de chèvres fauves et blanches buvaient au fil -de l’eau. Sans doute les chèvres de M. Combal. Je distinguai le berger -batifolant avec son bouc. - -Le vent continuait à souffler très vif. Sur les hauteurs, il cassait -les pousses menues des châtaigniers, trop tendres pour lui résister. -Songez donc, nous n’étions qu’aux premiers jours d’avril! - -Sentant mes genoux flageoler sous mes pensées de peur, je craignis -d’être emporté par quelque rafale, et je reculai jusqu’au mur de la -chapelle. Je me promenai quelques minutes, essayant de me donner le -courage d’attendre, car Barnabé ne pouvait tarder à rentrer... - -Ah! ce vent, il avait, à travers les ruines, des hurlements, des -miaulements, des cris qui tantôt me remplissaient d’épouvante et tantôt -m’eussent fait pleurer. - -Pour échapper à ces bruits sinistres, je me réfugiai sous le porche de -la chapelle, un porche à tympan, s’il vous plaît, représentant Jésus -au milieu des Évangélistes, et à trumeau portant une statue de saint -Michel qui piétine le Démon. - -Que faire cependant?... J’ouvris mon _Phèdre_. Si je parvenais à -travailler, le temps passerait plus vite... - -Hélas! ce fut en vain qu’avec une sorte de joie nerveuse je disposai -toutes choses autour de moi: la grammaire latine, l’écritoire, les -cahiers; mon pauvre cerveau, que la tendresse excessive de mon cœur -avait poussé à l’effarement, ne voulut rien entendre à la besogne que -je lui imposais, et, après quelques barbouillages ineptes, je dus -refermer mes livres, reboucher mon encrier—il était en verre bleu avec -fermoir en cuivre—et reparaître, éperdu, au milieu du plateau. Pour le -coup, s’il n’arrivait pas quelqu’un pour mettre fin à mon martyre, je -ne tarderais pas à succomber. Je regardai la statue de saint Michel, je -lui tendis des bras suppliants. Mais la pierre demeura immobile sur son -piédestal... - -Des hirondelles, revenues depuis peu des pays chauds, voltigeaient -joyeusement sous le porche. Heureuses hirondelles! elles n’avaient pas -perdu leur oncle, elles; elles étaient là, dans les nids coutumiers, -avec leur jeune famille, tandis que moi, j’avais perdu le presbytère et -tous les miens... Un instant, mes yeux les suivirent tournoyant le long -des corniches, leurs becs chargés de pâture, de brindilles de paille, -ou de plume, ou de duvet. Je vis des martinets noirs, par troupe, -s’élancer, rapides comme des flèches, du haut de Saint-Michel jusqu’au -fond de la vallée d’Orb. Quelle souplesse! quel élan! et quel éclat -sous le soleil! J’entendis le cri bizarre des engueulevents... - -«Oh! que ne suis-je une hirondelle, moi aussi, pour m’envoler bien loin -retrouver mon oncle ou Marianne!» pensai-je. - -Ce spectacle de nature calma la fièvre qui me dévorait et fit un peu -de repos à mon être physique et moral, en complète ébullition. Je -réfléchis qu’après tout je n’étais pas délaissé, qu’une ressource -me restait: M. Anselme Benoît. Certes, je n’aimais guère le -médecin.—N’était-ce pas lui qui venait de me séparer de tout ce que -j’aimais?—Mais, en fin de compte, sa maison m’était ouverte, j’étais -sûr d’y être accueilli avec plaisir, et j’irais frapper là ce soir, -si Barnabé, parti pour quelqu’une de ses tournées dans la montagne, -ne reparaissait pas à Saint-Michel. Du reste, en y songeant bien, -n’avais-je pas aussi les Combal, les Garidel, chez qui je trouverais -également asile? - -Je respirai. - -Cependant, mon estomac, creusé par le grand air matinal et aussi -peut-être par mes trop vives alarmes, commençait à bramer la faim. Je -retirai la livre de chocolat de mon oncle de la poche où elle était -restée enfouie. J’en croquai une bille sans désemparer.—Il était bon, -le chocolat de quarante sous, et comme Marianne avait bien fait de -passer la main derrière les livres de la bibliothèque!—Je donnai un -coup de dent à la seconde bille; puis, réprimant ma gourmandise, je -descendis derrière la chapelle pour boire un coup sur ce repas. - -Quelle eau limpide, fraîche, délicieuse! J’en puisai à plusieurs -reprises dans le creux de mes mains réunies et m’en grisai à plaisir. -Encore une fois j’allais plonger à la source mes deux poings jusqu’aux -coudes, quand une voix large, sonore, retentissante, emplit soudain les -châtaigneraies. Dieu! c’était Baptiste... - -Je me redressai vivement. La voix reprit la même antienne. Baptiste, à -coup sûr, paissait dans la prairie de Saint-Michel, et Barnabé était -avec lui. Comment n’avais-je pas pensé à cela? Je dégringolai à travers -les hautes herbes. - - * * * * * - -Quand l’âne m’aperçut, il courut à moi. Encore que je l’eusse fouaillée -souvent et d’importance, elle m’aimait, la brave bête! - -—Bonjour, mon Baptiston, lui dis-je de bonne humeur et lui passant la -main sur les naseaux, qui se dilatèrent avec délices, bonjour! - -Il s’enleva des quatre pieds et se prit à gambader follement à travers -la prairie. - -—Eh bien! quelle mouche t’a piqué, _imbecillas_? s’écria Barnabé. - -Je vis le Frère. Il était accroupi à l’ombre d’un bouquet de chênes -verts, lequel poussait aux marges du ruisseau formé par les eaux vives -de la fontaine où je venais de me désaltérer. Avec mon cœur tout à la -joie, mes jambes d’un élan s’emportèrent vers l’ermite. Mais, lorsque -je comptais qu’il allait se lever pour m’embrasser ou me donner sur -les épaules la tape affectueuse que j’avais reçue tant de fois, il ne -bougea aucunement. Je lui souhaitai le bonjour, comme je l’avais fait -à Baptiste, mais d’une voix timide, presque troublée. Il me regarda et -ne répondit point. - -—Bonjour, frère Barnabé, répétai-je, essayant de lui sourire. - -—Tu arrives bien mal à propos, mon garçon, me dit-il. - -Mes peurs me ressaisirent. - -—Vous ne pouvez donc pas me garder jusqu’au retour de Marianne? lui -demandai-je, tremblant. - -—A cette heure, je n’ai point la tête à ça, fit-il avec un geste -dépité. - -—Alors, il faut que je m’en retourne au presbytère? - -—Où tu trouveras visage de bois... Ah ça! voyons, pétiot, es-tu venu -céans pour me tourner les esprits à l’envers? Par exemple, je voudrais -bien voir que tu m’empêchasses de gagner aujourd’hui un gros écu de -cinq francs! Crois-tu que ça coûtera quatre deniers tant seulement, le -magasin de Félibien, quand il faudra acheter plus de cent pendules et -des montres en or à n’en plus finir? Va-t-en donc voir si les murailles -reluisent chez M. Briguemal, à Béziers. Sache, si tu peux comprendre -cela, que je gagne de l’argent avec ma cervelle en ce moment, et que je -ne veux pas entendre voler une mouche autour de moi. Braguibus attend -mes vers pour sa musique, voilà!... - -Il plongea sa grosse tête, hérissée de cheveux et de poils, dans ses -deux mains velues, et, silencieux, demeura roulé en boule sous les -arbres. Usant de mille précautions, je déposai doucement à ses pieds -mes livres, mes cahiers, mon écritoire bleue, puis j’allai retrouver -Baptiste. - -Quelle bête admirable! Jamais, à Saint-Michel des Aires, ni peut-être -en toutes les Cévennes méridionales, ne se rencontra âne plus fort, -plus doux, plus complaisant. Il avait presque la taille d’un mulet de -la plaine, et son poil long, soyeux, était d’un noir bleuâtre pareil -à l’aile lustrée des corbeaux. Les oreilles, droites, semées çà et là -de petites taches grisâtres, lui retombaient gracieuses, barbelées, le -long des mâchoires et du col, qu’elles éventaient nonchalamment. Il -possédait des yeux magnifiques, d’un brun luisant à la fois et amorti; -c’étaient deux morceaux de velours qu’on venait de détacher d’une pièce -neuve. Ses dents, régulièrement plantées, affichaient de haut en bas -des rayures ambrées qui en rendaient l’émail plus éclatant. Avez-vous -vu quelqu’une de ces grandes coquilles comme les marchands ambulants, -venus des bords de la mer, en montrent pour les vendre dans nos -montagnes? Mon oncle en étalait deux sur la cheminée de son salon. La -bouche profonde de Baptiste avait le même ton rose-tendre, avec le même -air de fraîcheur et les mêmes miroitements. - -Devinant que j’allais à lui, l’âne cessa de battre le pré; il s’avança -vers moi à petits bonds. - -Les bêtes, dans la jeunesse—Baptiste avait à peine cinq ans—sont de -véritables enfants; elles recherchent les enfants pour courir avec -eux, folâtrer avec eux, jouer avec eux. L’enfance a le privilége de -certaines folies innocentes, et ce privilége, parcourant l’échelle des -êtres, engendre dans toute la création de touchantes affinités. - -Je m’agrippai à la crinière de Baptiste et lui grimpai sur le dos. Il -partit au galop avec des reniflements joyeux. - -Comme c’était bon d’aller ainsi à travers les grandes herbes qui -frôlaient le ventre de ma bête, où disparaissaient mes pieds pendants! -Des hautes ramures des châtaigniers tombaient sur nous de larges nappes -d’ombre. Plus loin, le soleil allumait, semblables à des clartés -jaunes, rouges, bleues, toutes les fleurettes du gazon. Nous ne nous -occupions pas de ces contrastes. Nous allions à travers l’ombre, à -travers le soleil, ne songeant qu’à rire, qu’à nous amuser; car, -tandis que Baptiste s’emportait davantage en son élan insensé, moi je -riais aux éclats, le talonnant, le pinçant, lui parlant ainsi qu’à une -personne humaine, et le caressant des deux mains à l’envi. - -Barnabé, couché comme un ours sous les chênes verts, se leva. Un -sifflement suraigu retentit. Ma bête, emportée, s’arrêta court. - -—Descends! me cria le Frère. - -Je descendis. - -—Tu as de l’encre, je crois? me dit l’ermite, qui s’était rapproché. - -—Oui, Barnabé. - -—Et du papier aussi? - -—Certainement. - -—Nous aurons besoin de tout cela, fit-il, se passant la main droite -sur le front et m’entraînant à l’ombre des arbres. - -—Asseyons-nous! reprit-il. - -Nous nous assîmes. - -—Voyons, fillot, serais-tu assez savant pour écrire du patois sur une -de tes feuilles blanches? - -—J’ai copié, l’autre jour, pour mon oncle, un noël en patois, et -peut-être, en m’appliquant bien... - -—Oh! si tu as copié un noël, tu copieras bien ma chanson... - -Je l’examinai avec surprise. - -—Comment, Barnabé, lui dis-je, vous avez fait une chanson? - -—Elle sera très jolie; elle aura cinq couplets... Braguibus va mettre -son fifre en train... - -—Et la défense de mon oncle? - -—Je porte tous les respects à M. le curé des Aires, qui doit à mes -soins le peu de souffle qui lui reste; mais faut-il, pour lui plaire, -refuser de gagner cinq francs, peut-être dix? Ton oncle croit-il, par -hasard, que les alouettes tombent rôties à l’ermitage de Saint-Michel? -La famine m’aurait mis au trou depuis longues années, si j’avais dû me -passer de mes industries. Le bon Dieu m’aurait-il donné des talents, ne -devant pas m’en servir? Je ne gagne pas vingt sous chaque jour, moi, -à dire une messe basse, et je ne connais pas la couleur des écus du -gouvernement. Ton oncle parle toujours comme le riche, qui, ayant le -ventre plein, dit aux personnes affamées: «_Ne mangez point ceci, ne -mangez point cela._» D’ailleurs, les autres ermites de la vallée se -gênent-ils pour besogner chacun à sa façon? Je ne parle aucunement de -ton ami Venceslas Labinowski, lequel faisait un métier de déshonneur. -Mais, sauf Adon Laborie, ermite de Notre-Dame de Nize, qui pratique la -règle par le menu, les Frères libres de nos Cévennes marchent-ils tous -en droiture dans le chemin de saint François? Est-ce que, par exemple, -Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur, ne s’amuse pas un brin à -l’usure, du côté de Camplong et de Graissessac? Il prête un pois, le -malin, mais il faut lui rendre une fève. Et Agricol Lambertier, ermite -de Saint-Pantaléon, qui aime la terre plus que le paradis, ne va-t-il -pas à la journée afin d’avoir le plaisir de gagner une pièce de dix -sous et de trousser par-ci par-là les jupons aux filles de Boubals? Je -passe Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. Pour celui-là, il sent -la vieille futaille d’une lieue, et l’on n’a pas besoin de lui tirer -les vers du nez pour savoir qu’il passe moins de temps à nettoyer sa -chapelle qu’à siffler la linotte dans son cellier. Moi, dès le premier -âge, de tant loin qu’il me souvienne, j’aimai toujours inventer des -chansons, et j’en invente encore quand on me paie. - -—Cependant, après sa maladie, vous promîtes à mon oncle... - -—Je lui promis tout ce qu’il voulut. Autant lui promettre le merle -blanc, pardi! Fallait-il m’exposer à perdre la soutane et Saint-Michel -avec? Fallait-il ruiner Félibien et son magasin? Tu ne sais donc pas, -innocent, que, si M. le curé des Aires m’a mis son habit sur les -épaules et le bourdon à la main, il a le pouvoir de me déplumer de -tout cela, moyennant quelques lignes qu’il écrirait à Monseigneur? -Ce n’est pas très solide, notre Ordre. Me vois-tu, dépouillé de mon -costume d’ermite, obligé, pour gagner pain, de redevenir ce que je -fus au temps jadis, un misérable ouvrier en vannerie?... Si quelque -malheur me forçait jamais à retourner tordre les osiers, là-bas, au -bord de l’Orb, j’en mourrais de honte. Songez donc, avoir été Frère -de Saint-Michel; avoir dominé dans ce pays; avoir tiré un pied de -nez à tous mes confrères, jaloux de mes richesses; avoir cheminé une -fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, dans l’Espagne, deux fois -jusqu’à Rome; avoir vu le saint-père, qui m’a parlé; et puis retomber -aux corbeilles, aux paniers, à tous ces ouvrages grossiers des pauvres -diables de la rivière!... Cela n’est pas possible et cela ne sera pas. - -—Alors, renoncez aux chansons! - -—Tu m’ennuies, toi, à la fin des fins, pétiot, et si tu es venu ici -pour me prêcher, à l’exemple de ton oncle, tu agiras sagement en -reprenant le chemin de la cure. A-t-on jamais vu un blanc-bec comme -cela, qui ose tourmenter un homme de mon âge, un homme qui connaît -tous les pays et tous les mondes de la terre, puisqu’il a pu arriver -jusqu’en Italie à travers mille villes et mille villages, à un homme... - -—Ne vous fâchez pas, Barnabé. Soyez tranquille, mon oncle ne saura -rien de cette chanson. Voulez-vous me la dicter? Je suis prêt à -l’écrire, et vous serez content de moi. - -Je possédais une plume métallique superbe dans un petit étui en -argent. Je la retirai délicatement du fourreau. Barnabé sourit. Il prit -lui-même l’encrier abandonné sur le gazon et en releva le couvercle. - -—Ah! si je savais écrire! murmura-t-il avec un soupir douloureux... Et -dire que le maître d’école des Aires me fait payer dix sous chaque fois -qu’il me copie une chanson! Le voleur! - -Je détachai une feuille de papier réglé de mon cahier de versions, et, -ramenant mes genoux pour m’arranger une façon de pupitre, j’attendis. - - - - -IX - -Barnabé, pris de délire poétique, déchire la Muse à belles dents - - -Au moment où je trempais le fin bout de ma plume dans l’encrier, le -Frère me retint le bras. - -—Voici la chose tout uniment, mon garçonnet, me dit-il. C’est le fils -Garidel qui voudrait se marier à la fille de M. Combal, le maire. Cet -enfant a vingt-deux ans, il est donc en force de jeunesse; mais s’il -ne porte pas deux tondus et un pelé dans sa besace, il ne s’en faut -guère, tandis que la fillette possède du bien au soleil, elle. Oh! ces -Combal, c’est riche comme la mer. Simon Garidel fut, lui aussi, notre -maire dans les temps de Charles X; malheureusement, il eut des pertes, -entreprenant de grosses affaires sur les osiers, et il dut laisser -l’écharpe à un autre. Pour un brave homme, c’est un brave homme, franc -comme l’or et honnête comme le bon Dieu... Quel dommage que tout le -saint-frusquin des Garidel ne vaille pas vingt mille francs, quand -les Combal ne savent pas ce qu’ils ont!... Tu comprends, de cette -différence dans leur fortune naissent journellement des discussions -entre les deux pères. Moi, je crois que si l’affaire dépendait tant -seulement de M. Combal, elle serait bientôt bâclée, car il n’est pas -porté sur les écus, notre maire; puis il aime Simonnet, lequel est -un garçon robuste et plein de vaillance. Mais la Combale est là, et, -quand il s’agit de ne point laisser s’éparpiller les sous, elle a des -griffes partout, cette vieille: aux pieds, aux mains et à la langue -principalement. L’autre jour, en ma présence, comme son mari revenait -encore aux Garidel, ne lui a-t-elle pas jeté mille paroles insolentes -au visage, l’accusant de lui manger son bien, et, pour marier _Liette_, -de vouloir la réduire à la besace et au bâton! Ah! si ma défunte, -à l’époque déjà ancienne où je vivais en ménage, se fût avisée de -m’envoyer pareils lardons à la face, quelle danse, avec accompagnement -d’amarines en guise de tambourin!... - -—Et Juliette Combal, que dit-elle de cela? - -—Liette! elle pleure et ne souffle mot. - -—A sa place, je ne pleurerais point, et j’épouserais Simonnet. - -—A la bonne heure! s’écria Barnabé content. Tu seras un homme, toi, -fillot, je vois ça. Tu as raison: en ce monde, on doit en faire à sa -tête, surtout quand l’amitié se met de la partie et vous fait cabrioler -le sang dans l’estomac. - -Après une interruption de quelques minutes, il ajouta: - -—Simonnet est venu me trouver hier au soir; il était pâle comme -l’écorce du bouleau et des larmes noyaient ses prunelles. J’ai pensé -que Dieu l’aiderait en besogne amoureuse si je lui donnais une de mes -chansons pour la chanter, la nuit, selon l’usage de chez nous, sous -la fenêtre de sa belle, en compagnie de Braguibus. Mes chansons ayant -porté bonheur à d’autres, pourquoi n’en irait-il pas de même pour le -jeune Garidel? Il me comptera cinq francs, vingt sous par couplet. -C’est convenu entre nous. - -Les branches des taillis penchées sur nos fronts s’agitèrent soudain, -les arbres eux-mêmes secouèrent leurs panaches de petites feuilles -clair-semées, que la séve nouvelle—elle monte lentement aux troncs -des chênes—vivifiait goutte à goutte. Entre le Frère et moi, passa la -longue tête noire de Baptiste. - -—A-t-on jamais vu bête plus curieuse! s’écria l’ermite, riant à gorge -déployée. Il faut qu’elle fourre son museau partout. - -Puis, s’adressant à Baptiste: - -—Eh! que te font, à toi, qui vas à quatre pattes, les amourettes de -Simonnet Garidel et de Liette Combal? Réponds, grand _Nicodème_, si tu -l’oses. - -L’âne, interrogé, se mit à braire bruyamment. Barnabé rit de plus -belle, et je ne me fis pas prier pour l’imiter. - -—Il n’existe pas de bourriquet plus esprité en toute création du bon -Dieu, dit le Frère regardant Baptiste d’un œil attendri. Du reste, -c’est moi qui l’ai éduqué, et l’on sait dans nos montagnes combien -je m’entends aux animaux. S’il m’était arrivé, comme à ton oncle ou -comme à toi, de pratiquer les écoles, je serais devenu un flambeau de -sapience. Mais on était vannier chez nous, et, au lieu de m’envoyer aux -livres des savants, mon père m’envoyait aux oseraies de la rivière, en -m’allongeant des coups de houssine sur le dos. J’étais mauvais sujet, -paraît-il, étant petit. Je me suis bien amendé tout de même au long -des années. Cela ne veut pas dire que je sois encore aussi sage que -saint Michel, lequel, toute sa vie, n’eut qu’une idée en tête: tuer le -Démon pour faire plaisir au bon Dieu. Et la preuve que je ne suis pas -toujours le droit sentier de la perfection, où saint François marcha -sans broncher, c’est que, ton oncle m’ayant défendu de travailler aux -chansons, j’y travaille tout de même. Que voulez-vous? malgré qu’on -en ait, il faut que le naturel se montre... Ah! puis c’est si joli, -une chanson! ça sonne si doux à l’oreille et au cœur, quand Braguibus -l’accompagne du fifre ou de la voix... Tu vas en juger. - -Baptiste, autour de nous, broutait négligemment des touffes de sauge, -de mauve, de pimprenelle... - -—Écoute, toi, mon Baptiston, dit-il. Cela t’instruira toujours un brin. - -Baptiste leva la tête, puis, à ma très grande surprise, s’accroupissant -dans l’herbe, arrêta sur nous ses yeux, où l’on eût cru voir luire de -vagues pensées. - -Je trempai vivement la plume dans l’encrier tout grand ouvert. Barnabé -avait repris son attitude recueillie. - -—M’y voici, dit-il. - -Il s’arrêta court. Puis, s’étant à plusieurs reprises tapoté le front -avec les phalanges noueuses de sa main droite: - -—Ciel du bon Dieu! reprit-il, quelle peine m’a coûtée ce premier -couplet, car je n’ai inventé qu’un couplet depuis hier au soir! C’est -toujours ainsi avec moi: le commencement se fait tirer l’oreille. Par -exemple, une fois deux rimes désembourbées, ma chanson roule toute -seule jusqu’au bout de son chemin; c’est absolument comme une charrette -tirée par de bons chevaux. Mais il faut trouver ces deux rimes, et -c’est le diable à confesser. Me suis-je cassé la tête!... Enfin, écris, -pétiot. - -Il me dicta lentement ces vers de sa villanelle amoureuse. Je les -traduis: - - «_Dis-moi, fillette_ - _Si jolie,_ - _Quand tu portes ton rouge tablier, - Pourquoi, comme une peureuse - Qui de l’amour craint l’étincelle, - Te cacher toujours dans la maison?_» - -—C’est fini! fit l’ermite, se frottant les mains tout aise. - -J’essuyai ma plume avec une feuille souple de chêne vert. - -—Comment trouves-tu ça, enfant? reprit-il. - -—Superbe, superbe! m’écriai-je émerveillé, en effet, que ce rustre -eût pu réaliser une strophe que, malgré mon _Epitome_ défriché et le -problème des _Fables de Phèdre_ si laborieusement résolu, j’eusse été -bien empêché de mettre debout. - -—Je suis bien sûr que tu n’en inventerais pas autant, toi, encore que -tu lises et écrives couramment, me dit-il, flairant mes préoccupations. - -—Je n’en serais pas capable, Barnabé. - -Il saisit par un mouvement brusque la page où je venais de tracer mes -pattes de mouche, et la regarda avec des yeux effroyablement dilatés. - -—Et dire que j’ai beau ouvrir mes deux lanternes comme des lunes -rondes, je ne distingue, sur ce papier, que du noir et du blanc. Ils -sont heureux, ceux qui s’entendent aux écritures et aux lectures! Moi, -encore que je ne sois pas une bête, je suis un âne semblablement à -Baptiste. Cela est-il bien possible que ma chanson soit là devant moi -et que je ne la voie point! Ces petits signes que vous appelez des -_lettres_ en votre français, n’ont donc été créés que pour les riches? -Oh! si je les avais connus, je ne serais pas ermite... Qui sait ce -que je serais!... Quoique Polonais, ce gueux de Venceslas lisait et -écrivait... - -Ses yeux s’obscurcirent d’une buée épaisse. Le sentiment de son -ignorance venait d’arracher presque des larmes au Frère libre de -Saint-François. - -Il plia la feuille de papier, et, avec mille précautions pour qu’elle -ne se froissât point, la glissa dans la fausse poche de sa soutane. - -—Tu n’as rien oublié au moins? me demanda-t-il. - -—Rien, Barnabé. - -—Présentement, il s’agit de remercier le bon Dieu. Allons, fillot, un -_Adoremus_. - -Nous tombâmes à genoux sur le gazon, et à pleine voix nous chantâmes, -comme nous l’eussions fait dans l’église des Aires: - -«_Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum._» - -Nous nous remîmes debout. L’ermite siffla de nouveau, plaçant deux -doigts entre ses dents. Baptiste, prévenu, se dressa sur pieds. - -—Le soleil arrive à mon bourdon, me dit le Frère. - -Il me montra son bourdon fiché en terre à quelques pas; le soleil, en -effet, en incendiait le petit miroir. - -—Il va être onze heures. Montons à Saint-Michel. Aussi bien, l’un -et l’autre, poserons-nous nos coudes sur la table avec plaisir. Pour -moi, quand la minute a sonné, on ne me vit jamais tourner le dos à la -mangeoire. - -Nous enfilâmes un sentier ombreux dans les rocailles. Baptiste se -prélassait gentiment devant nous. - - * * * * * - -Je n’ai jamais bien compris pourquoi les chardonnerets, qui volent aux -monts d’Orb par bandes innombrables,—il pousse tant de chardons pour -les nourrir au pays cévenol!—choisissent de préférence pour y bâtir -leurs nids les fourchettes des amandiers. Est-ce la fleur parfumée -de cet arbre, lequel s’endimanche de blanc dès les premiers jours de -février, qui les attire? Pourtant ces pauvres chardonnerets devraient -se méfier, les branches de l’amandier étant si maigres et si grêle -étant son feuillage. Cette transparence fait tout découvrir, tout -jusqu’au fin bout du bec de l’innocente bestiole, étendue comme morte -sur sa couvée. - -Au lieu de tirer à gauche vers la porte de l’ermitage, Barnabé tira à -droite, m’entraînant du côté du verger. - -—Les nichées mûrissent de jour en jour, mon garçon, me dit-il, les -oiseaux seront aussi tendres que des prunes. - -Il leva la main au-dessus de sa tête, et j’ouïs de petits piaulements -étouffés. - -—Oh! Barnabé, ne leur faites pas de mal! implorai-je. - -—Tu les veux? - -—Oui, oui, je les élèverai au presbytère. - -J’entr’ouvris mon gilet pour les recevoir dans mon sein, les y -réchauffer, les y sentir... Mais des taches de sang me rougirent la -chemise. - -—Comment, vous les avez blessés? demandai-je. - -—Je te l’ai promis, je veux que tu fasses un déjeuner à te lécher -babines jusqu’à demain. - -—Mon Dieu! balbutiai-je bouleversé. - -Ma voix s’embarrassa. - -—J’ai du lard de cette année, frais et tendre comme le beurre du mont -Caroux, reprit l’ermite promenant sa langue large et pointue sur les -poils hérissés de sa moustache. - -—Je n’aime point le lard, moi, Barnabé! - -Il décrocha deux autres nids du milieu des branchages, puis de nouveau -étouffa les petits entre ses mains. - -—Méchant! méchant! m’écriai-je. - -Le Frère rit à faire trembler sur ses épaules les coquilles de sa -pèlerine de lasting. - -—Oui, vous êtes un méchant! continuai-je exaspéré. Je vous en -préviens, du reste, si vous persistez à tuer ces chardonnerets qui sont -si gentils, au lieu de me les donner pour être apprivoisés dans une -cage, je vous dénoncerai à mon oncle, dès son retour. - -L’ermite s’amusa de ma fureur enfantine. Pour me narguer, il atteignit -un nid de linottes dans un fourré, au-dessus d’un grand chèvrefeuille -pourpre, à l’extrémité du plateau. Tant de cruauté me fit perdre la -tête. - -—Soyez tranquille, Frère de démon, dis-je les dents serrées, mon oncle -saura à quelle besogne impie vous employez votre temps à l’ermitage de -Saint-Michel. - -—Ton oncle se moquera de toi, pétiot. - -Il commença à plumer les bestioles. - -—Pourvu qu’il ne vous oblige pas à lui restituer votre soutane, qui -est à lui, en apprenant que vous vous occupez toujours de chansons avec -Braguibus... - -J’avais à peine articulé ces mots, que la lourde main de Barnabé -s’abattit sur mes épaules. Épouvanté, je jetai les yeux sur lui. Toute -sa face, si débonnaire, si joviale, avait soudainement pris un aspect -farouche. Sa bouche ricanait, montrant des dents acérées semblables aux -crocs de nos chiens-loups, chez les Catalans du Planol. - -—As-tu envie que je te lance par delà ces granits? - -Il me désigna l’effroyable précipice que masquait à peine un rideau -d’épines et de genévriers confondus. - -—C’est pour m’effrayer sans doute! balbutiai-je, affectant une -assurance que j’étais bien loin de posséder. - -Il me happa au collet de ma veste, et, avec cinq de ses doigts -crochus, résistants, me souleva de terre comme une plume. Je me crus -perdu et fermai les yeux à tout événement. - -—Barnabé! râlai-je, Barnabé, je vous demande pardon!... - -Il me lâcha. Je m’affaissai à ses pieds sur la roche nue. - -—Tout ça n’est qu’un amusement, pétiot, c’est pour rire, fit-il, -m’aidant à me replanter sur quilles... Aussi, pourquoi me contrarier -les esprits? Tu comprends bien que je suis plus fort que toi, que tu ne -pèses pas une once à mon poignet. Mettons que je t’eusse jeté là-bas -sur les pierrailles du ruisseau de Lavernière; n’ayant pas des ailes -aux côtes, tu te serais aplati la tête comme une fougasse dans un four, -n’est-il pas vrai? Eh bien, qui m’aurait demandé raison de ta mort? -La justice? Je me moque bien de la justice. J’en ai fait des farces, -moi, au nez des gendarmes, durant mes quêtes dans la montagne et dans -la plaine. Une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache... Enfin... -J’aurais répondu à ta justice que tu avais glissé au long de quelque -pente en courant après des nids de martinets, et tout aurait été fini... - -Ces paroles scélérates, bien que mon âge ne me permît pas d’en sonder -toute l’horreur, me glacèrent jusqu’aux moelles. - -—Allons, allons, ajouta le Frère reprenant son gros rire, assez de -sornettes et d’almanachs. Le temps se passe, et mon estomac reste vide -comme une gourde fêlée. - -Il regarda la raie d’ombre que la corde de la cloche, tombant du haut -du toit, dessinait sur la muraille blanche de Saint-Michel. - -—Il est midi, dit-il. Enfant, sonne l’_Angelus_; moi je vais allumer -le feu pour nos brochettes. - -En chancelant, je m’acheminai vers la chapelle, et Barnabé, après avoir -fait le signe de la croix, disparut, marmottant dans sa course le latin -des versets et des _Ave Maria_. - - - - -X - -On boit le frontignan de Gathon Molinier, mais on guigne son jambon. - - -Ce fut à peine si mes bras, paralysés par une terreur qui me faisait -trembler sur pieds comme un roseau, eurent la force de tirer la corde -et de frapper sur la cloche les coups répétés de l’_Angelus_. Je me -sentais mourir. Je balbutiai la prière, ainsi que j’en avais contracté -l’habitude avec mon oncle au presbytère. Mais combien ma ferveur -fut plus profonde ici que là-bas! Pour décider la Sainte-Vierge à -intervenir en ma faveur, quand j’étais tombé aux mains d’un homme qui -semblait en vouloir à ma vie, je récitai, en outre des _Ave Maria_, -l’oraison de saint Bernard commençant par ces mots: «_Souvenez-vous, ô -très pieuse vierge Marie_...» - -Je me sentis un peu rafraîchi, soulagé, rassuré. - -Cependant je ne savais me décider à rejoindre le Frère en son -ermitage. La pensée me traversa l’esprit de lui fausser brusquement -compagnie et de courir frapper à la porte de M. Anselme Benoît. Ah! -certes, depuis que je commençais à connaître Barnabé, il s’en fallait -que M. Anselme Benoît m’inspirât l’effroi qui m’avait empêché, le -matin, d’aller prendre gîte chez lui! - -Je me mis à longer le mur de la chapelle au hasard. Bientôt, sans trop -me rendre compte du but de mes pas, je m’acheminai vers la fontaine -cristalline où je m’étais désaltéré. Une fois arrivé là, j’entrevoyais, -dans les effarements de ma pauvre cervelle troublée, le moyen de me -dissimuler derrière les troncs énormes des vieux châtaigniers et de -m’échapper jusqu’aux Aires sans être aperçu. - -Je tournais, en m’effaçant dans l’ombre projetée par les hautes -murailles, l’angle de la chapelle, et j’engageais le pied dans -l’échancrure du granit, lequel, en cet endroit, forme comme un -gigantesque escalier, quand une voix rude, hélas! trop connue, m’appela -soudainement. - -—Eh bien! où t’en vas-tu? me dit l’ermite, qu’en une seconde ses -jambes démesurées avaient porté jusqu’à moi. - -Je demeurai interdit. - -—Comment, le séjour de Saint-Michel te pèse déjà? reprit-il. - -—Non, Barnabé, répondis-je. - -Puis j’ajoutai avec un effort qui fit perler des gouttelettes de sueur -à mon front: - -—J’allais à votre fontaine, là-dessous, pour me laver les mains avant -le déjeuner. - -—Si c’est parce que, tout à l’heure, je t’ai refusé les chardonnerets -que tu cherches à t’ensauver, c’est bien une folie d’enfant, cela. Sois -tranquille, mon garçonnet, les oiseaux ne te manqueront point, puisque -tu aimes ces bestioles. Dans le verger tant seulement, j’ai découvert -plus de trente nichées; tu pourras les prendre à mesure qu’elles -mûriront; je te fais présent de toutes. - -—De toutes, Barnabé? - -—As-tu une cage? - -—J’en ai une petite à la cure. - -—Je t’en fabriquerai une grande, moi-même, en osier. Ça me connaît, -l’osier. Il faut voir comme je le travaille! Mes doigts s’entendent -aux treillis les plus compliqués. J’invente des fleurs, je fais des -rosaces, des cocardes, des calices, des ostensoires, et pour les cages -à deux, quatre, six compartiments, il n’existe pas d’ouvrier pareil. -Ah! je suis un fier homme, va, quand je veux m’en donner la peine... -Es-tu content à présent? - -—Vous êtes bon, Barnabé, vous êtes le meilleur des ermites! -m’écriai-je, subjugué à la fois et un peu servile. - -Au même instant, je sentis tout mon visage comme noyé dans la barbe -profonde du Frère, et des baisers bruyants claquèrent sur mes joues. - -Baptiste, qui vaguait à travers le plateau, vint me flairer amicalement -aux jambes. Foin de mes peurs! je suivis Barnabé et son âne vers la -porte entr’ouverte de l’ermitage. - - * * * * * - -Dans la cheminée, large et haute, un fagot de branchettes sèches -achevait de se consumer. Les braises incandescentes lançaient de -courtes flammes blanches. Le Frère, avec une large pelle, ramena sur le -devant du foyer les charbons rouges accumulés, puis abaissa dessus un -gril de fer noir et luisant. - -—Fais-moi passer les brochettes, pétiot, me dit-il. - -Sur le coin d’une table en noyer massif, qui occupait le milieu -de la vaste pièce,—sans doute salle d’armes de l’ancien château -féodal,—trois brochettes avaient été disposées en un plat de grosse -faïence verte. Pauvres chardonnerets du verger! ils tenaient leurs -pattes et leur bec repliés dans une chemisette blanche de lard fin, et -une lancette acérée d’épine leur avait traversé le corps d’outre en -outre. L’ermite tendant la main vers moi, je lui abandonnai le plat. - -—A la saucisse maintenant! s’écria Barnabé, ayant posé les oiseaux sur -le gril. - -Il ouvrit une porte à gauche et s’éclipsa. - -Je me trouvai seul avec Baptiste, lequel, s’étant faufilé dans -l’ermitage sur nos talons, baguenaudait librement à travers l’immense -cuisine, flairant de temps à autre la table, comme pour se renseigner -sur les mets qu’on allait servir. - -—Tu as donc toujours faim, toi? lui demandai-je. - -Il vint à moi... Il regarda les chardonnerets qui crépitaient en -rôtissant. - -Barnabé rentra. - -—Eh bien! grand poilu, fit-il apostrophant Baptiste, vas-tu me -débarrasser le plancher, et au galop!... - -En même temps il leva sa main droite, où pendait un long pli de -saucisse, désignant à l’âne le fond de la cuisine. La pauvre bête, les -oreilles basses, la queue entre les deux cuisses comme après quelque -horion, s’éloigna, et finalement disparut dans l’ombre d’un arceau. - -L’ermite retourna les chardonnerets, serra les brochettes l’une contre -l’autre, maintenant que le feu en avait réduit le volume, et installa -la saucisse sur le gril. - -—C’est de la saucisse de Saint-Gervais, dit-il, me la montrant du -doigt. Remarque si elle est ronde et fraîche! Il n’y a pas une mie de -pain là-dedans, c’est tout cochon et pur cochon. Ah! bien oui, du pain -et des œufs dans la saucisse! On ne connaît pas cette fabrication-là -à Saint-Gervais... A Murat, on arrange des andouillettes si bonnes -qu’on en mangerait sans fin jusqu’aux portes de l’enfer. A Douch, -les boudins sont excellents. A Rosis, avec les oreilles du porc, on -fait des fromages de chair qui vous remontent l’appétit. Mais pour la -saucisse, vois-tu, mon fillot, il n’y a que Saint-Gervais. J’ai quêté -celle-ci dans le courant de janvier, vers la semaine des Rois, chez une -fournière qui demeure au bord de la rivière de Mare. Elle s’appelle -Agathe Molinier, ou _Gathon_ tout simplement. Il lui reste encore deux -jambons pendus à une poutrelle. Enfin, on verra plus tard pour ces -jambons. - -Il retourna la saucisse. - -Il reprit: - -—Quelle femme, cette Gathon Molinier! religieuse comme une image, et -donnante comme la main du bon Dieu qui remplit le bec à sa créature -chaque matin... Ça me remet dans l’idée que cette brave dévote de -Saint-Gervais—elle ne me renvoya jamais besace vide—m’a donné une -bouteille de frontignan. En voilà du vin qui vous feutre chaudement -l’estomac! Le mari de Gathon, Jacques Molinier, un raccoutreur de -barriques et de tonneaux, en retournant de par là-bas d’une ville -marinière qui s’appelle Mèze, lui avait rapporté cette fiole. Nous la -boirons à sa santé. Je n’ai pas chaque jour à ma table le neveu de M. -le curé des Aires! - -Il s’en alla de nouveau. - -J’entendais encore le pas de Barnabé sur les marches retentissantes -de la cave, quand il se produisit dans la cuisine un événement qui -manqua de me faire perdre la tête. Les braises où venaient de rôtir -doucettement les chardonnerets, imbibées de graisse par la grosse -saucisse de Saint-Gervais, laquelle rendait du jus par tous les -pores, s’enflammèrent. En moins d’une seconde, tout disparut dans un -effroyable incendie, qui non-seulement embrasait le gril, mais s’était -encore répandu jusqu’aux pierres du foyer, humides et fumantes. - -—Barnabé! Barnabé! m’écriai-je au désespoir. - -Il m’entendit et remonta quatre à quatre. - -—Miséricorde! fit-il. - -Il sauta sur le gril, souffla, souffla, souffla si fort et si dur -que les flammes cédèrent. La saucisse de Gathon Molinier et les -chardonnerets du verger apparurent légèrement charbonnés. - -—Cela leur vaut une flambée, dit le Frère, renversant le gril sur le -plat... A table, mon garçonnet! - -Tandis que, d’une dent indolente, peu convaincue, je m’exerçais sur la -saucisse de Saint-Gervais, Barnabé avala deux brochettes. Il fallait -voir avec quel entrain il dépêchait la besogne. Une bête pour une -bouchée, et je néglige les gros morceaux de pain qu’il engloutissait -avec les oiseaux. - -—Allons donc, me répétait-il, allons donc, mange. Nous ne sommes pas -ici pour compter les solives du plafond. - -Il est clair que, n’ayant aucune faim,—le chocolat de mon oncle me -remplissait encore l’estomac,—je faisais assez piètre mine au repas. -Du reste, pourquoi ne point avouer que la saucisse de Gathon Molinier -ne stimulait en aucune façon mon appétit? Je regardais dans le vide, -portant les yeux tantôt aux murailles, tantôt sur Barnabé, surtout vers -la porte par laquelle Baptiste venait de disparaître sous les arceaux. - -—Si tu ne peux mordre à la pitance, bois un coup alors, me dit le -Frère entre deux pauvres linottes qu’il engouffra comme des noisettes. - -Et, me remplissant le verre de frontignan, lequel coulait sans bruit -comme l’huile d’or de la plaine: - -—Vois-tu, mon pétiot, me dit-il, je suis de l’avis de Barthélemy -Pigassou, l’ermite de Saint-Raphaël: le vin est ce qu’il y a de -meilleur dans la vie de ce monde. Le frontignan, voilà un vrai paradis! -Va, va, tu sauras ça un jour... Quelle différence entre le frontignan -et le maraussan, Jésus-Dieu! Si M. Briguemal, qui aime tant le vin -blanc de sa cave, goûtait celui-ci! Dans le fait, il vaut mieux que -nous soyons seuls à cette heure: elle est si petite, cette fiole de la -brave Gathon! - -Il l’atteignit encore sur la table et acheva de la vider sans façon, à -la régalade. - -—Si Anselme Benoît, qui fait tant de ravages dans nos montagnes, -barbouilla-t-il, au lieu de ses drogues baillait du bon vin à ses -malades, il ne les mènerait pas au cimetière par douzaines... Mais -finalement, il faut que les médecins vivent et que les curés mangent de -bonne soupe. - -Il allongea le bras pour saisir une bouteille de vin rouge. - -—Ciel de Dieu! marmotta-t-il en faisant sauter le bouchon, comme ces -chardonnerets altèrent! Toutes les fois que j’ai le malheur de toucher -à ces coquins d’oisillons, il faut de toute nécessité que plusieurs -litres y passent. Ça se comprend dans le fond: ces bêtes avalent -toutes sortes de graines sèches, elles se rafraîchissent rarement le -bec, encore que l’eau ne manque point ici, et ça vous a un sang chaud, -chaud!... A moi, ces oiseaux allument l’enfer dans l’estomac et dans -le gosier... Sans compter que le lard rôti, flambé, brûlé, me gratte -la langue comme une râpe et achève de me faire courir des charbons par -tout le corps... Tu ne sens rien, toi, pétiot? - -—Non, Barnabé, je ne sens rien. - -—C’est qu’aussi tu es là, devant ton assiette et ton verre, aussi -emprunté que le dimanche, quand tu te plantes debout pour chanter -l’épître dans l’église... Oh! tu as une jolie voix, une voix de -rossignol dans la feuillée. Moi, quand j’étais enfantelet,—il y a plus -de quatre matins,—je piaulais aussi comme le fifre de Braguibus. Je -montais, je descendais, je remontais, je redescendais... - -Il s’interrompit, et soudain entonna ce noël très populaire aux -Cévennes: - - «Jésus est né dans l’étable, - _Sanctum Dominum Jesum_. - Voyez comme il est aimable! - _Sanctum Dominum nostrum._» - -L’ermite, qui s’était mis debout, alla ainsi jusqu’à la fin du -quatrième couplet, ayant bien soin, après chaque strophe, de s’arrêter -quelques secondes pour vider son verre et me forcer à toucher au mien. -Comme je savais, moi aussi, le cantique par cœur, dès le quatrième -verset, entraîné presque à mon insu, je joignis ma voix de fausset -à la voix de basse du Frère, et, durant une heure, l’ermitage de -Saint-Michel envoya aux échos d’alentour le plus étrange concert qui -fut jamais. - -Cependant, tandis que j’étais toujours en verve et disposé à -poursuivre,—le noël n’a pas moins de vingt-cinq couplets,—Barnabé -m’abandonna tout à coup. Effrayé d’entendre ma voix unique, laquelle -avait atteint un diapason absolument inconnu dans l’art musical, je me -tus à mon tour. - -L’ermite éclata de rire. Il se rassit. - -Alors seulement je m’aperçus que la face de Barnabé était -effroyablement rouge et que ses yeux, noyés dans des vapeurs humides, -n’avaient plus ni regard ni vie. Qu’allait-il lui arriver? Dix fois, il -tenta de décrocher les hauts boutons de sa soutane pour donner aisance -à son cou musculeux. Malheureusement ses doigts, qui tremblaient, ne -réussirent pas à rencontrer les boutonnières. Pourquoi ses doigts -tremblaient-ils? Sa main était si sûre lorsqu’elle saisissait les nids -aux branchettes fourchues du verger! Enfin la soutane, tourmentée à -tort et à travers, céda, et le Frère laissa voir, non-seulement son -cou aux veines saillantes et pleines, mais aussi toute sa poitrine -puissamment arquée, nerveuse, velue comme le dos de la hyène des -Catalans. A ce spectacle nouveau pour moi, je rougis et ne pus -m’empêcher de baisser pudiquement les yeux. - -L’ermite rit de plus belle; mais ce rire sans éclat, saccadé, presque -bourbeux, m’épouvanta. - -—Barnabé! m’écriai-je. - -Sa prunelle recouvra quelque lumière. - -—Eh bien, quoi? me dit-il. - -—Si vous vouliez me le permettre, j’irais me promener un peu avec -Baptiste... par là..., pas bien loin. - -—Baptiste! bredouilla-t-il. Ah! bien, avec Ba... Baptiste. - -—Oui: je ne le fatiguerai pas... Je retournerai ici bientôt. - -—Oh! oui... bien... bien.... tôt. - -Au moment où je m’effaçais dans l’ombre des arceaux, le Frère se -souleva. - -—Je le défends! je le défends! s’écria-t-il. - -Je revins vers la table, tout intimidé. - -—Je voudrais bien voir, reprit l’ermite avec un geste de menace, je -voudrais bien voir que tu eusses l’audace de mener mon âne au Planol -pour l’y faire mordre par toutes les bêtes sauvages des Catalans. Pour -le coup, si tu t’avisais d’endommager Baptiste en quelque façon, c’est -moi qui te travaillerais les côtes. - -Je tremblais comme la feuille d’un amandier exposé au vent sur le -plateau. - -—Mais, Barnabé, balbutiai-je, retenant les larmes dont mes yeux -s’étaient remplis soudainement, je n’ai jamais eu l’intention de -conduire Baptiste chez les Catalans. - -—Tu n’as jamais eu l’intention?... - -—D’ailleurs, nous sommes loin du Planol, ici, à Saint-Michel. - -—Tu n’as jamais eu l’intention? vociféra-t-il. - -—Non, Barnabé, non... - -—Et l’autre fois, chez ton père?... - -Il se mit debout, furieux, allongeant les mains pour me saisir. - -Je ne fis qu’un bond jusqu’à la porte. Au moment où je la franchissais -comme affolé, j’entendis des chaises qui se renversaient, des verres -et des bouteilles qui se brisaient, puis le bruit sourd d’un corps qui -tombait lourdement. - -Je me retournai. L’ermite, ivre-mort, s’était de tout son long étendu -sur le carreau. - -Je m’esquivai précipitamment. - - - FIN DU LIVRE PREMIER. - - - - - LIVRE DEUXIÈME - - - - -_L’IDYLLE_ - -I - -La tombée de la nuit, qui ferme le calice des fleurs, entr’ouvre l’âme -des enfants. - - -Je courus tout d’une haleine jusqu’à l’extrémité du plateau. Là, des -bouillons blancs, qui formaient, amalgamés avec des églantiers en -fleurs, une sorte de muraille, m’arrêtèrent heureusement. Encore un -pas, et, du haut de la roche à pic, je roulais dans le précipice au -fond duquel babille sur des cailloux ronds le ruisseau clairet de -Lavernière. - -J’eus un frisson quand, à travers la frondaison transparente, mon -œil plongea dans l’abîme, et vivement je me rejetai en arrière. Je -pris le premier sentier s’offrant à mes pas: c’était celui du verger. -En arrivant à la porte de ce Jardin de Délices,—car en cet endroit -charmant piaulaient des nichées par centaines, et Dieu sait si les -oiseaux me tinrent au cœur tout le long de mon enfance!—une réflexion -m’arrêta: pourquoi, ne pouvant vivre chez Barnabé, qui m’effrayait -sans cesse et finirait par m’allonger quelque mauvais coup, ne -profiterais-je point de cette occasion unique pour me sauver? - -Harcelé par la peur, je vaguai je ne sais combien de temps à travers le -plateau ronceux, cherchant le chemin des Aires et ne parvenant pas à le -découvrir. Tout à coup, à ma grande surprise, je me retrouvai devant -la porte à claire-voie du verger. J’avais un mal de tête horrible, -et les arbres fruitiers, grêles et noueux, me paraissaient grands et -droits comme des peupliers. Que se passait-il donc en moi? Les jambes -me faisant à peu près défaut, je tâtai de mes deux mains mal assurées -les fragments de granit, qui, pareils à des vertèbres, saillent à -l’échine du plateau, et je gagnai un petit coin écarté, assez éloigné -de l’ermitage. Juste à ce point cessent les amandiers, les abricotiers, -les sorbiers, et le châtaignier, un moment délogé de son domaine, -reprend royalement possession d’une terre qui lui appartient. - -Je connaissais cette retraite où disparaissaient les âpretés du rocher -nu, que tapissait une herbe épaisse, où poussaient, en manière de -bordure, chardons violets, menthes sauvages, asphodèles et giroflées. -J’y étais venu plus d’une fois, les jours de congé, avec Baptiste et -Barnabé. L’habitude maintenant m’y reconduisait. - -Jamais le gazon ne m’avait semblé plus touffu, plus frais, plus -invitant. Je résistai peu à la séduction: mes genoux se plièrent -d’eux-mêmes, et, comme le Frère étendu dans la cuisine de l’ermitage, -moi, dont le frontignan de Gathon Molinier, le noël en vingt-cinq -couplets, avaient alourdi les esprits, à mon tour je me laissai aller -de toute ma taille, m’allongeai délicieusement, fermai les yeux et -m’endormis. - -Quand je relevai mes paupières appesanties, l’ombre des arbres s’était -singulièrement allongée sur le plateau de Saint-Michel. Je regardai -autour de moi. Le verger bruissait comme une immense cage. C’était -partout des pépiements timides, des cris aigus, des chants perlés, -des bruits d’ailes. Pas une branche qui n’eût son oiseau perché. -Quel réveil ravissant! Au-dessus de ma tête, un bouvreuil à son aise -picorait les bourgeons tendres d’un néflier; je voyais sa jolie tête -noire se baisser, puis se relever en cadence. Plus loin, un verdier, -dont j’apercevais la queue jaune, les deux mignonnes jambettes roses, -paraissait fort occupé à bâtir son nid dans une touffe de jeunes -feuilles, à la cime d’un pommier. Enfin, à quelques pas du gazon où je -demeurais vautré, le bec ambré d’un gros merle sortit d’un buisson de -houx. Je fis un geste; le merle, sifflant, s’envola. - -Cependant, bien que la présence de tant d’oiseaux alertes, en quête -de leur repas du soir, m’annonçât que l’heure était déjà avancée, je -ne pouvais me décider à quitter mon réduit agreste, à la frontière -extrême du verger. Où irais-je, d’ailleurs? Rentrerais-je à l’ermitage? -Cette perspective, sans m’effrayer autant qu’on pourrait le croire, me -souriait médiocrement. Partirais-je pour les Aires, maintenant que, -remis de mon trouble par un sommeil réparateur, je ne devais plus -hésiter à en découvrir le chemin sous bois? Je ne savais me résoudre à -rien. En attendant de prendre un parti, dans la demi-somnolence où se -complaisait mon âme, je m’intéressais à tout ce qui se passait sur le -plateau. - -Après les oiseaux se chamaillant pour des bourgeons, des fleurs, des -bouts d’herbe verte, des touffes de séneçon, de vieilles baies de -genévrier desséchées découvertes sous l’arbuste qui faisait peau neuve, -les arbres attirèrent mon attention. La plupart des troncs étaient -tordus, déjetés, rogneux. Les branches, inclinées presque toutes dans -la direction du midi, avaient des attitudes éplorées qui dénonçaient -les luttes soutenues avec acharnement. Se pouvait-il, en effet, que -le vent, les ayant à ce point infléchies, ne les eût pas du même -coup emportées? Sans doute la roche dure, après avoir reçu ces hôtes -malgré elle, habituée désormais à leur ombrage, se refusait-elle à les -laisser partir et les retenait-elle par toutes les racines et par tous -les fils. Le fait est que ces amandiers, ces pommiers, ces sorbiers, -ces cerisiers, qui, le matin, étincelaient dans tout l’éclat de leur -floraison blanche et rose, paraissaient, ce soir, à mesure que l’ombre -les envahissait, singulièrement tristes et nus. Une chose me frappa: -les fleurs, qui, dans les ténèbres commençantes, brillaient comme -autant de lumières, au moment où les derniers rayons quittaient le -plateau, s’éteignirent soudainement. - -Je me levai surpris, amenai à moi une branchette d’amandier et -regardai. Les corolles, repliant leurs folioles éclatantes, venaient -toutes de se refermer. Je dirigeai un œil irrité vers Caroux. Jamais -cet énorme bloc de granit brun, que la main de Dieu roula dans la -vallée d’Orb comme un nœud tout-puissant pour attacher la montagne à -la plaine, ne mérita mieux que ce jour-là son nom de _Caroux_, tête -rouge, _caput rubrum_. Le soleil couchant l’embrasait tout entier, -vermillonnant ses crêtes dentelées, faisant resplendir ses crevasses, -ses précipices, allumant par milliers des incendies à ses flancs -rugueux. Tout d’un coup, l’astre tomba derrière la montagne, et la -nuit, l’odieuse nuit, tira son rideau sur les cieux. - -—O Marianne! Marianne! êtes-vous au moins arrivée à Éric! m’écriai-je, -saisi d’une émotion subite. - -Sans savoir pourquoi, j’éclatai en sanglots. - -—Eh bien! eh bien! mon garçonnet, que veut dire tout ceci? s’écria, -dans le silence du plateau où les oiseaux ne bougeaient plus, la grosse -voix de Barnabé. - -Je me retournai et vis le Frère. Assis à vingt pas de moi, au beau -milieu de l’allée principale du verger, il tordait entre ses doigts -agiles de longues tiges d’osier blanc. - -—Quelque abeille t’a donc piqué, que tu pleures comme un robinet de -fontaine? me dit-il, riant de ce rire franc, communicatif, qui me -réjouissait autrefois, et que je ne lui connaissais guère depuis ma -venue à Saint-Michel. - -—Je pensais à Marianne, à notre Marianne du presbytère, balbutiai-je. - -—C’est que j’ai des abeilles ici. Elles me font du miel aussi jaune, -aussi doux, que le miel du Narbonnais. Regarde! - -Il leva la main, me désignant de belles ruches, disposées dans les -fentes du rocher. - -—Croyez-vous que Marianne soit arrivée à Éric maintenant? lui -demandai-je, impuissant à distraire ma pensée de la pauvre vieille -cheminant vers son pays natal. - -—Sois tranquille, mon pétiot; à cette heure, Marianne a vu le visage -de son frère et l’a embrassé. - -—Ah! tant mieux! soupirai-je. - -Je sentis, dans ma poitrine, mon cœur qui se dilatait délicieusement. -La nuit me remplissait de terreurs intimes indicibles, et je -retournais, avec un attendrissement que je m’efforçais de contenir, à -tous ceux qui m’étaient chers. - -Au moment où ma pensée inquiète visitait le presbytère, mon -petit lit étroit dans l’alcôve où je ne coucherais pas,—où -coucherais-je?—l’ermite me regarda avec bonté. J’allai à lui: j’avais -besoin d’aller à quelqu’un. - -—C’est peut-être ma grande cage que vous commencez là, Barnabé? lui -dis-je, osant toucher les branchettes d’osier. - -—Pour une vérité, voilà une vérité, enfant, répondit-il d’un ton -joyeux. T’ayant un peu molesté ce matin, il faut bien que je te gâte un -peu ce soir. Que veux-tu? j’étais en pointe de vin au déjeuner, ce qui -ne m’était pas arrivé depuis tant et plus. Oh! moi, je ne ressemble -point à Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. C’est le frontignan qui -a fait le coup. Que Gathon Molinier aurait agi sagement, gardant sa -bouteille et me donnant son jambon! Enfin, pour ce jambon, on verra: -j’ai l’œil dessus... - -Il s’interrompit, et, d’une main preste, posa les premiers rayons de la -porte de ma cage. - -—En avons-nous chanté un noël superbe! reprit-il. Si nous avions été -à l’église, à la messe de minuit, toi portant ta soutanelle rouge de -cardinal, moi ma pèlerine neuve à coquilles, comme ton oncle aurait -été content!... D’abord, il faut lui rendre justice, ce frontignan -vous donne une voix!... Tiens! il eût été prudent tout de même de -garder un verre de cette liqueur pour après-demain, quand je serai -obligé d’enseigner ma chanson à Simonnet et à Braguibus. Ils viendront -tous les deux ici jeudi, à la vesprée. Mon Dieu! je sais bien que ce -Braguibus manœuvre le fifre mieux que ne le fit jamais un autre en ce -pays, et qu’il prend les airs d’un tour de main, comme moi les fourmis -volantes, quand j’en attrape aux vendanges pour attirer les becfigues -à mes trébuchets. Ça vous a des ventres, ces becfigues!... C’est -égal, malgré les talents de Braguibus, une goutte de frontignan me -rafraîchissant la luette, il me semble que j’aurais mieux rossignolé ma -chanson. D’ailleurs, tant plus on fait valoir sa marchandise, tant plus -on en retire de profit. Tu comprends cela, n’est-il pas vrai, fillot? - -—Mais votre chanson n’est pas finie, articulai-je timidement. - -—Voilà le malheur! Ah! si elle était finie! Dans les temps, j’allais -vite en la besogne des rimes; à présent, ma tête se fatigue dans les -chansons, tout comme mes jambes dans les chemins. J’ai Baptiste au -moins pour les jambes; mais pour les chansons!... Pauvre moi! les -vieux ans me tombent dessus et me mâchent les membres pareillement -à des grêlons poussés par les giboulées de mars. Il me souvient de -l’époque où, en un jour, j’inventais jusqu’à vingt-cinq couplets, et -cela filait doux, agréable au cœur, facile à la voix. Aujourd’hui, j’ai -besoin quelquefois d’une semaine pour tirer du fond de ma cervelle tant -seulement vingt-cinq lignes, et c’est maladroit, peu galant, souvent -mélancolieux à la mort... Pourvu que je sois prêt jeudi, lorsque ces -gens des Aires frapperont à ma porte! Ayant à établir Félibien dans -les horlogeries, il m’en coûterait de perdre les cinq francs convenus, -mais il m’en coûterait bien davantage de laisser croire à la contrée -que Barnabé Lavérune, si fameux par ses complaintes, ses chansonnettes, -n’est plus capable de rien, et désormais ne rend pas plus de son en ce -monde qu’une cloche qui aurait perdu son battant. - -Par un geste désespéré, il porta une main crispée à sa tête et -s’arracha des poignées de cheveux. Cela me fit mal. - -—Ah! Barnabé, lui dis-je, que je regrette de ne rien entendre aux -vers, moi! Quel plaisir j’aurais à vous aider! - -—Tu es un brave enfantelet, murmura-t-il, pénétré d’une émotion très -vive, et c’est à présent que je m’en veux de t’avoir taquiné pour des -nids de chardonnerets. Mais ne te tourmente aucunement les esprits -et ne te bouleverse les sens: après la peine, viendra le tour du -plaisir. Premièrement, c’est dimanche l’octave de Pâques, et lundi tout -Bédarieux, avec ses deux curés, ses huit vicaires, ses Confréries de -Pénitents, se dirigera vers Notre-Dame de Cavimont. Nous serons de la -fête. - -—Eh quoi! Barnabé, vous m’amènerez à Notre-Dame? m’écriai-je, sautant -de joie. - -—Je n’ai pas mémoire d’avoir manqué une procession à Cavimont, depuis -ma première paire de sabots; et, passant la rivière lundi, je ne puis -te laisser seul à Saint-Michel. Du reste, ma présence là-haut est, -paraît-il, indispensable. Est-ce que M. le doyen Michelin pourrait -dire la messe, si je n’allais mettre un peu d’ordre en la chapelle -pillée par Venceslas Labinowski? Sans compter qu’il serait convenable -peut-être de donner un coup de balai et de torchon dans l’intérieur de -l’ermitage, que ton ami le voleur laissa en un bouleversement complet. -On m’a fait entendre, à la cure de Bédarieux, qu’étant le Frère le -plus proche de Notre-Dame de Cavimont, c’est moi que tous ces soins -regardent. Aussi, depuis plus de six mois, pourquoi n’a-t-on pas -nommé un autre ermite?... Ah! ces curés, comme ça nous fait trotter, -nous autres pauvres Frères, et par des chemins où les ronces nous -arrachent toujours un peu de laine, autrement dit un peu d’argent... -Par exemple, si ce gros M. Michelin, ventru pareillement à une outre -de bouc quand elle est pleine; si ses vicaires, maigres et pointus -comme des clous, espèrent que je vas leur servir un dîner après la -grand’-messe, je leur promets un pied de nez aussi long qu’un carême -de quarante jours. Je nettoierai la chapelle, l’ermitage, le petit -autel de Sainte-Anne-la-Marieuse: c’est pour le bon Dieu. Mais, quant -à mettre la broche en branle, à rôtir des croustades au four, à plumer -des volailles, à déboucher des bouteilles de vin vieux, je suis votre -serviteur! Est-ce que j’empoche les revenus de Notre-Dame de Cavimont, -moi, pour en endosser les charges? A ce compte, que deviendrait -Félibien Lavérune, qui étudie les horlogeries à Moret, département du -Jura?.... D’abord, j’ai dit au curé de Bédarieux: «Si vous plantez ce -bât sur mon échine, je vous préviens que je ruerai des quatre fers, et -gare à celui d’entre vous qui me serrera la sous-ventrière!...» - -La nuit peu à peu avait enveloppé le plateau de ses ombres de plus -en plus épaisses. L’ermite laissa couler sur le roc les brins de -saule blanc, jeta un dernier coup d’œil satisfait sur la cage, dont -les quatre montants, fermement établis aux angles, indiquaient les -proportions gracieuses, et, d’un mouvement brusque, se mit sur pieds. - -—Je n’y vois plus, dit-il. Demain, je terminerai cet ouvrage... -Maintenant, c’est drôle, il me vient tout d’un coup des idées pour la -chanson. C’est comme ça, ce travail de tête: encore qu’on n’y pense -pas, on y pense, et la besogne se trouve quelquefois très avancée, -quand on désespérait de la finir. Croirais-tu, pétiot, que, tandis que -je te baillais mes raisonnements sur Notre-Dame de Cavimont, le second -couplet de la chanson se fabriquait tout seul dans ma cervelle?... - -Il s’arrêta, se tiraillant les deux oreilles. Un moment, il demeura -immobile, la tête basse, les yeux attachés au sol. Moi, je le -regardais, saisi d’une crainte respectueuse. - -—C’est cela... Je le tiens! s’écria-t-il enfin. Fillot, courons à -l’encre et au papier: le deuxième couplet est trouvé! - -Nous nous précipitâmes vers la maison. - - * * * * * - -Quel agréable petit lit me prépara l’ermite, douillet, chaud, sentant -la lavande et le romarin! Au lieu de paille de maïs, la paillasse ne -contenait que de la fougère, mais elle me parut si mollette! Ah! comme -j’y dormis! Décidément, en dépit des malencontres de mon arrivée, il -faisait bon vivre à Saint-Michel, et Barnabé Lavérune était bien le -meilleur des Frères libres de Saint-François. - -Nous passâmes toute cette nouvelle journée et les trois quarts de la -suivante à rimer, Barnabé et moi, en l’honneur de Juliette Combal. Pour -la troisième strophe de sa singulière pastorale, ayant eu occasion -de fournir au poète, qui daigna recourir à moi, deux rimes qu’il put -utiliser, je devins incontinent son collaborateur. Je me fusse passé -de cet honneur insigne, car désormais je fus privé de tout amusement. -Baptiste, avec qui j’avais repris mes courses folles sur le plateau, -dans le verger, à travers la prairie, me regardait d’un œil triste -tenant entre mes deux mains mon front obsédé. Que de fois la pauvre -bête dut, comme moi, envoyer la muse rustique à tous les diables. -Mais, harponné par le Frère, lequel avait l’inspiration terrible, je -fus tenu de me mettre l’esprit à la torture, et, malgré que j’en eusse, -de rimailler jusqu’à la fin. - -Ce fut seulement le jeudi, à six heures du soir, que, sur une belle -feuille blanche, j’écrivis la cinquième et dernière strophe de notre -poème. - -—Maintenant tu peux aller sonner l’_Angelus_! me dit le Frère. - -Et il entonna: - -«_Adoremus in æternum..._» - -On devine si je dus secouer la cloche: les vibrations métalliques qui -s’éparpillaient dans la vallée, c’était le chant de ma délivrance, et -je tirai la corde de toute la force de mes bras. - - - - -II - -Promenade au clair de lune de M. Cœurdevache, charcutier rue de -Castres, à Saint-Pons. - - -Après un souper frugal, composé d’oignons doux et d’une poignée de -pois-chiches, le tout assaisonné à l’huile d’olive et au vinaigre -rouge, l’ermite de Saint Michel, qui s’était montré d’une sobriété -remarquable,—à peine avait-il vidé deux ou trois fois son verre -plein,—m’entraîna brusquement à travers le plateau. - -—Moi, me dit-il, je ressemble au jeune levron: je n’aime pas le -terrier, à moins qu’il ne pleuve à verse ou que je n’aie les chasseurs -à mes trousses. - -—Les chasseurs? demandai-je étonné. - -—Les gendarmes, si tu n’entends point la comparaison. - -—Comment! les gendarmes vous ont poursuivi quelquefois, Barnabé? - -—Et ils allaient d’un bon train, montés sur leurs chevaux. Cela -se passait il y a deux ans, sur la route de Saint-Pons, du côté -d’Olargues. Mais, moi qui connaissais les petits chemins aussi bien que -les grands, je fis un crochet tout d’un coup, me jetai dans la montagne -à travers des taillis, cachai Baptiste dans un fourré, et les gendarmes -perdirent mes pas. Ah! que gentiment je m’esclafai de rire, voyant -là-bas au-dessous de moi, dans la plaine, ces hommes plantés sur leurs -bêtes qui cherchaient des yeux leur gibier. Enfin, tirant mon âne par -la bride derrière les feuillages, je finis par échapper aux brigands. -Que de peines, de sueurs, dans les rocailles de Caroux! Le soir, par -exemple, j’étais rompu de fatigue, et, quand j’arrivai au Poujol, chez -une brave femme qui fut toujours secourable aux pauvres Frères, je -te réponds, mon pétiot, que je demandai plutôt un lit pour m’étendre -qu’une table pour m’ébaudir. - -—Et qu’aviez-vous donc fait? - -—Rien, pardi! Est-ce qu’on a besoin de faire quelque chose au -gouvernement pour qu’il tracasse le pauvre monde? Va-t’en voir si M. -Combal, qui lui rend des services, puisqu’il est maire de la commune -sans paye, est dispensé de fournir les écus de ses impositions. Aux -riches, le gouvernement prend leur argent; aux misérables comme moi, -il prend leur peau, s’ils ne savent la défendre. Il faut bien, se les -étant mis sur la croûte, qu’il donne du travail à ses percepteurs et à -ses gendarmes. - -—Encore si les gendarmes attrapaient tous les voleurs! - -—Il ne manquerait plus que ça, par exemple! Plus d’un goujon glisse à -travers les mailles du filet et s’en revient nager dans la rivière, dit -Barnabé joyeusement. - -—Témoin, Venceslas Labinowski. - -L’ermite rit aux éclats. - -—Oh! pour celui-là, c’est un finaud, un Polonais de la Pologne, et -s’il donne du fil à retordre à la justice, je n’en suis aucunement -fâché. - -—C’est vous pourtant qui le dénonçâtes à M. Etienne Baticol, maire -d’Hérépian, ainsi qu’à M. Combal, maire des Aires. - -—Pourquoi avait-il employé la savate avec moi, quand je lui donnais -tout simplement un bon conseil, près de la statue de Paul Riquet, à -Béziers? - -—Alors c’était de vous avoir jeté par terre, non d’avoir pillé -Notre-Dame de Cavimont, que vous lui teniez rancune? - -—Moi, d’abord, qu’un particulier me tire un cheveu de la tête, je -n’ai plus de tranquillité que je ne lui aie cassé un membre ou deux. -Je suis ainsi fait: qui m’égratigne, je l’écorche... Crois-tu, par -exemple, que si le charcutier de Saint-Pons qui m’accusa de lui avoir -volé cent francs, et me lança la gendarmerie aux chausses, me tombait -sous la griffe, je n’éprouvasse pas quelque satisfaction à lui caresser -l’échine avec un gourdin de rouvre ou de châtaignier?... - -—Eh quoi! Barnabé, on osait vous accuser?... - -—Mon Dieu! je comprends que le frère Laborie, de Notre-Dame de Nize, -fasse don à l’hôpital de Bédarieux du lard, de la saucisse, du boudin, -mêmement des _grattons_ qu’il ramasse chaque année dans ses quêtes. -Cette bienfaisance aux pauvres lui vaudra une belle place dans le ciel. -Mais viderait-il son sac à plein bord sans exiger la moindre pièce -blanche, si, comme moi, il avait un fils dans les horlogeries, à Moret, -département du Jura? Je suis Frère libre de Saint-François, mais je -suis père également, et le bon Dieu, qui me donna Félibien, me punirait -si je le laissais en oubli. Je vis donc de mon métier, et je ne me -fais pas tirer l’oreille toutes les fois que l’occasion se présente de -m’arrondir le gousset... - -Il s’interrompit brusquement. Il porta les yeux vers le sentier qui -débouche sur le plateau, à deux pas de la chapelle. - -—Personne encore! murmura-t-il.... Ah ça! est-ce que Simonnet Garidel -ne se souvient plus qu’il m’a commandé une chanson? - -—Et ce charcutier de Saint-Pons? demandai-je. - -—Voici le fait. Je revenais de Marthomis, où les cochons, toujours -bien nourris, ont une graisse!.... C’est moi qui ai découvert ce -trou dans les Montagnes-Noires, et, tous les ans, je ne manque pas -d’y descendre. La quête avait été à ce point prospère que Baptiste -pliait sous les victuailles: andouilles, jambons, vessies pleines de -saindoux... Tu comprends si je riais tout seul, marchant derrière ma -bête, les yeux fixés sur mon butin... Ayant évité l’octroi par une -ruse, j’entre dans Saint-Pons et je m’arrête, rue de Castres, à la -porte de M. Cœurdevache, charcutier. Il a pour enseigne un cochon de -lait si blanc qu’on le mangerait tout cru... - -«—Combien du tout? me demanda M. Cœurdevache, ayant vu et tâté ma -marchandise. - -«—Soixante francs. - -«—Cinquante. - -«—Soixante. - -«Et je détachai Baptiste comme pour nous en aller. - -«—Marché conclu! s’écria le charcutier. - -«Alors, il ouvre un tiroir et a le front de m’offrir en paiement un -morceau de papier. - -«—Frère, rendez-moi quarante francs et nous sommes quittes. - -«—Je ne veux pas de ce chiffon, lui dis-je. - -«—Mais c’est un billet de banque de cent francs. - -«—Il me faut de l’argent liquide et rond. - -«Il rejette le billet de banque au milieu de beaucoup d’autres dans -le tiroir et monte au premier étage de sa maison. Un moment après, il -redescend avec douze écus qui rendaient, en sa main, une musique plus -jolie que celle de Braguibus. Il me les compte un à un. - -«La vente finie, j’enjambe Baptiste, et nous allons bravement -souper à l’_Auberge du Cheval-Blanc_ chez Alexandre Morel, rue -Neuve-de-Saint-Chinian.» - -Barnabé s’arrêta de nouveau. Pour s’enquérir de l’heure sans doute, il -regarda le ciel, où la lune, un moment obscurcie par des nuages légers, -brillait désormais d’un incomparable éclat. - -—C’est égal, dit-il, si Simonnet Garidel me manquait de parole, ce -ne serait pas honnête... Enfant, toi qui as l’ouïe aussi fine qu’un -perdreau, écoute un peu. N’entends-tu rien? - -—Je n’entends rien, Barnabé. - -—Ce que c’est que de nous! reprit le Frère. Il y a peu de temps -encore, pas une feuille n’eût remué aux alentours de Saint-Michel que -je n’en eusse été prévenu. A présent, c’est à peine si la voix du -coucou arrive jusqu’à moi... Il se fait tard, mon pauvre Barnabé, il se -fait tard... - -Ayant articulé ces paroles mélancoliques comme un glas, il se laissa -tomber plutôt qu’il ne s’assit sur un bloc feutré d’un gazon épais. De -ce point, non-seulement on pouvait sonder les sentiers aboutissant à -l’ermitage, mais explorer la vallée d’Orb tout entière, endormie dans -la paix de cette belle nuit. Je me plaçai près de l’ermite et demeurai -silencieux. - - * * * * * - -Cependant, je faisais des réflexions singulières. Entraîné soudain par -un courant d’idées tristes et esquivant la fin de son histoire avec -le charcutier de la rue de Castres, Barnabé me donna des soupçons sur -sa parfaite probité. Qui sait si cet homme, que j’avais connu depuis -quelques jours tour à tour bon et méchant, compatissant et cruel, -fermement dévoué en apparence à mon oncle et néanmoins, à propos des -chansons, infidèle à ses engagements formels, n’avait pas, en effet, -volé les cent francs à M. Cœurdevache, de Saint-Pons? Dieu! si Barnabé -Lavérune était un autre Venceslas Labinowski! Un frisson me parcourut -les membres, et c’est poussé par l’épouvante que, de moi-même, je me -rejetai dans la malheureuse aventure avec le charcutier, comme, du haut -de Saint-Michel, je me fusse précipité dans le ruisseau de Lavernière, -si le vertige tout d’un coup fût venu griser mon cerveau. - -—Enfin, balbutiai-je, M. Cœurdevache vous accusait de lui avoir dérobé -cent francs? - -—Pour le moment, je dépêchais, à l’_Auberge du Cheval-Blanc_, chez -Alexandre Morel, un jeune poulet blanc de peau et tendre comme du -caillé. Mon Dieu! je ne faisais de mal à personne, ayant distrait cette -bête de ma quête à Marthomis. A mon dernier coup de dent, un homme -entre, et je reconnais le charcutier de la rue de Castres. - -«—Un peu tard, monsieur Cœurdevache, lui dis-je: le rôti est enterré. -Pourtant la besace est en fonds, et, s’il vous était agréable de -trinquer avec moi... - -«—Ce n’est ni pour boire ni pour manger que je vous cherche, me dit -cet homme, qui ne paraissait pas content. - -«—Est-ce pour me compter les poils de la barbe, par hasard? Venez-y, -voyons. - -«—Frère, il me manque cent francs. - -«—Il me manque bien plus que cela, à moi, pour être riche comme vous. - -«—Frère Barnabé, je ne ris point. - -«—Pleurez à votre aise alors, et laissez-moi finir de souper. - -«—Il n’y avait que vous dans ma boutique, quand j’ai laissé mon tiroir -ouvert. - -«Je me soulevai sur mes ergots. - -«—Ah ça! compère, allez-vous bientôt finir de me jeter vos accusations -à la face? Savez-vous qu’au bout du compte vous pourriez me mettre les -bras en danse, et qu’il ne vous en reviendrait rien de bon sur le dos? -Attention! j’ai le sang vif comme la poudre à fusil, et, là où je pose -la main, il reste des marques. - -«En barbouillant ces paroles, car la salive m’embarrasse les mots -dans la colère, je regardais une fenêtre toute grande ouverte et, me -trouvant seul avec M. Cœurdevache, l’envie me prenait aux ongles de le -saisir par le drap de sa veste et de l’envoyer faire un voyage dans -la basse-cour. Sans doute, le charcutier eut le pressentiment de mes -intentions, car il recula de plusieurs semelles. Croyant qu’il allait -appeler du secours dans la salle voisine, où ripaillait une bande -nombreuse de charretiers, je lui appliquai une griffe sur l’épaule -droite et le retins. - -«—Je ne veux pas, lui dis-je, que tous ces gens, en train de vider -bouteille, viennent ici m’appeler voleur, comme vous avez osé le faire -vous-même. Gardez donc bouche close, si vous tenez à votre vie. Oh! -moi, je ne suis pas méchant, pratiquant la règle de saint François. -Pourtant, si on me tarabuste trop les esprits, gare l’averse!... Je ne -demande pas mieux que d’écouter vos explications, et, s’il y a erreur -dans nos arrangements, d’en arriver à restituer le bien d’autrui. Mais -vous conviendrez, monsieur Cœurdevache, que ce n’est pas dans une -auberge, au milieu des allants et venants, que nous pouvons régler -définitivement notre compte. Nous allons sortir du _Cheval-Blanc_ bras -dessus bras dessous semblablement à de vieux amis que nous sommes, et -nous nous entendrons dehors pour le mieux. Surtout pas un mot de cette -affaire à Alexandre Morel, quand je vas lui payer le souper de Baptiste -et le mien. - -«—Alors, vous allez venir à la maison? me demanda le charcutier, dont, -moyennant ma main toujours appuyée sur lui, la voix devenait plus douce. - -«—Chez vous, ailleurs, où vous voudrez, chez M. le juge de paix, si -cela vous plaît. - -«Une minute après, ayant baillé vingt sous à Alexandre Morel, détaché -Baptiste du râtelier, avec M. Cœurdevache, dont j’avais rattrapé le -bras vivement, nous enfilions la belle allée de platanes qui fait une -si magnifique entrée à la petite ville de Saint-Pons. - -«—Où allons-nous de ce pas? me demanda M. Cœurdevache, un peu épeuré. - -«—Moi, je vais à mon ermitage de Saint-Michel, selon mon habitude, -après mes quêtes, et vous, vous m’accompagnez un bout de chemin, pour -causer des cent francs qu’on vous a volés.... Voyons, il fait nuit -noire, personne ne nous écoute, contez-moi ça. - -«—La chose est bien simple, fit le charcutier; c’est pendant que je -suis monté dans ma chambre, au premier étage, pour y chercher vos douze -pièces d’argent, que le billet de banque de cent francs a disparu de -mon tiroir. - -«—En êtes-vous bien sûr? - -«—J’avais compté. - -«—Il fallait recompter, que diable! - -«—J’ai recompté. - -«—Vous referez vos calculs en rentrant chez vous. - -«—Donc vous n’avez pas pris mon billet? - -«Je ne lui répondis point, mais je le serrai davantage, sentant -à quelques mouvements qu’il ramassait ses forces pour essayer de -s’échapper. - -«Nous marchâmes plus d’un quart d’heure sans débrider langue ni l’un ni -l’autre. Moi, je riais dans ma peau de la bonne farce; lui, semblait au -contraire consterné, se faisant traîner un peu à la queue de Baptiste, -lequel, comme son maître, devait jubiler en son dedans à s’étouffer. - -«—A la fin des fins, me laisserez vous tranquille? s’écria M. -Cœurdevache. - -«—Avec moi tout se paye, lui répondis-je. Pourquoi m’avez-vous appelé -voleur... - -«—Je ne marcherai plus! - -«Il s’arrêta sur le coup. Je le regardai dans les prunelles. - -«—Suivez bien mes raisonnements, monsieur Cœurdevache, lui dis-je. -Si je vous ai emmené hors de la ville, ce n’est pas pour le plaisir -de faire société avec vous. Je fréquente MM. les curés, quelquefois -monseigneur l’évêque, j’ai mêmement parlé à notre saint père le Pape, -chaque fois que je suis allé à Rome pour le voir. Vous comprenez alors -en quel état je tiens les charcutiers, lesquels, à ne point mentir, -s’entendent merveilleusement à saigner les cochons, à confectionner -andouilles, saucisses et boudins, mais ne chantent jamais la messe, -ne confessent jamais personne et demandent une chose tant seulement -au ciel: que les tripes soient bien succulentes et bien grasses, les -lards bien blancs et bien épais... Vous m’accusez de vous avoir volé -cent francs, et vous ne vous feriez pas scrupule, si d’aventure je -vous lâchais les quatre membres, de vous encourir vers Saint-Pons et -de lancer sur ma piste toute la meute des gendarmes. Je n’aime point -ce peuple boutonné et moustachu, et ne veux aucunement, encore que je -sois innocent comme l’enfant à la mamelle, me laisser agripper par lui. -Raison pourquoi je vous mène faire une promenade au clair de lune et -vous conseille de marquer le pas tranquillement à mes côtés. - -«—Alors vous m’enlevez? - -«Le mot me fit rire: il était si drôle! - -«—J’aimerais mieux enlever la belle madame Cœurdevache que vous, lui -dis-je. Mais vous savez le proverbe: _Faute de grives, on prend des -merles..._» - - * * * * * - -Barnabé se tut un moment. Son récit m’intéressait au delà de toute -expression, et je ne pus me tenir de lui en demander la suite. - -—Eh bien? insistai-je. - -—Les hommes forts, ayant leurs bras, ne se méfient de rien ni de -personne; il n’en va pas ainsi des hommes faibles, mon pétiot, me -dit-il. Ceux-ci sont rusés et remplacent la force par la malice. Tu te -souviens, je pense, de Venceslas Labinowski, et de son coup de savate, -à Béziers? M. Cœurdevache, voyant miséricorde se perdre, s’était décidé -à reprendre route avec moi. Il marchait même d’un bon pas. Seulement -il arrivait de temps à autre que, sans motif visible, ses jambes -se trouvaient embarrassées dans les miennes. Il était clair que le -charcutier, comme y réussit plus tard Venceslas Labinowski, cherchait -à me faire tomber pour prendre le large, tandis que je me ramasserais. -Les loups, n’osant trop attaquer l’homme, qui les effraye avec sa haute -taille, lui passent et repassent entre les deux mollets et travaillent -par ce manége à le jeter à bas afin de le dévorer paisiblement après. -Je savais ça, et, sans plus délibérer, saisissant M. Cœurdevache qui ne -s’y attendait mie, je le plantai sur Baptiste à califourchon. - -«—Vous m’avez plusieurs fois marché sur les orteils, lui dis-je, et -cela m’a porté à l’estomac. Allons, tenez la bride; moi, je tiens la -queue, et battons la route vivement. J’ai hâte de revoir mon ermitage -de Saint-Michel. - -«—Vous m’amenez chez vous? - -«—Oh! que nenni! - -«—Et quand me laisserez-vous retourner à Saint-Pons? - -«—A l’aube. La nuit est si douce! - -«—Et ma femme? - -«—Oh! les femmes, il y a tant et plus qu’elles savent se passer de -leurs maris. - -«—La mienne m’aime, et je le lui rends. - -«—Je le rendais aussi à ma défunte, et à d’autres dans l’occasion; -mais elles, tout en me le rendant, étaient fort capables de s’en -laisser conter par les vanniers de la rivière, quand ils étaient jeunes -et vigoureux. Allez, monsieur Cœurdevache, en amitié, l’homme et la -femme se valent bien. - -«—Et mon petit garçon qui va sur ses sept ans, comme il doit sangloter -à cette heure, ne me voyant plus revenir! - -«Le charcutier, finissant ces mots, pleura. Moi, je demeurai étourdi, -et je pensai à mon Félibien qui était si loin, à Moret, département du -Jura. Tout d’un coup, Baptiste, à qui le chagrin du charcutier faisait -mal, s’arrêta. - -«—Monsieur Cœurdevache, dis-je, puisque vous avez, en votre maison, -rue de Castres, un enfant qui vous espère dans l’inquiétude, la farce -que je vous ai jouée est finie. Descendez et retournez chez vous. -Jurez-moi tant seulement de ne souffler mot de ceci à personne qui -vive, principalement à la gendarmerie. - -«—Je vous le jure, Frère. - -«Il sauta au milieu de la route. Je lui tins une minute les deux mains -dans les miennes. - -«—Je n’ai point touché à votre tiroir, lui dis-je. Peut-être, -fouillant toutes mes poches, trouverais-je un billet de banque plié en -quatre dans mon gilet. Mais ce n’est le vôtre aucunement, je vous le -promets. Les billets se ressemblent tous. Adieu donc, et embrassez pour -moi votre femme, sans oublier votre pétiot. - -«Un instant après, il disparaissait à l’un des détours du chemin. Je -traversai le gros bourg endormi de Riols... Voyez-vous, ce Simonnet -Garidel qui se moque de ma chanson à présent qu’elle est faite!» - -Il se remit debout, impatient et inquiet. - -—Et les gendarmes de Saint-Pons? osai-je lui demander. - -—L’homme est menteur et manque facilement à ses promesses, répondit -Barnabé, attentif à tous les bruits de la nuit. Le charcutier, qui -avait juré, me lâcha les gendarmes. C’est dans les environs du -Mas-de-l’Église que je les aperçus dans la brume, au premier matin; -mais ils n’eurent pas assez de nez, et je leur échappai à travers les -broussailles. - -—Ils ne vinrent pas jusqu’à Saint-Michel? - -—Jamais.... Pourtant, il me fallut avoir une explication avec le -brigadier de gendarmerie de Bédarieux, qui, paraît-il, avait reçu des -ordres contre moi. - -—Et que lui dites-vous, à ce brigadier? - -—Pardi! la vérité, la seule vérité. Je lui racontai que M. -Cœurdevache, lequel, en sa ville natale, a la réputation de boire à -l’égal d’une barrique sèche, était venu à ma rencontre à l’_Auberge -du Cheval-Blanc_, et que là, l’un et l’autre, nous étant longuement -aspergé la luette avec de l’eau bénite de cave, nous avions fini par -nous prendre de bec, ainsi que cela arrive entre gens que le vin met -en danse; puis, en compagnie de Baptiste, trop sage pour s’être laissé -troubler la cervelle à l’abreuvoir, et qui conséquemment nous guidait -en droiture vers Saint-Michel, nous avions batifolé toute la nuit -à travers les chemins. Quant au billet de banque de cent francs et -plus, c’était une lubie de M. Cœurdevache, dont la tête pour l’instant -variait comme une pendule détraquée... Le brigadier pouffa de rire, -m’appela, je crois, _ivrogne_, ce qui ne m’a pas dégoûté de vider mon -verre, et je quittai la maison de la gendarmerie un peu plus content -que je n’y étais entré. Diantre! c’est que la prison n’est pas bien -loin de là... Enfin, ton oncle arrangea l’affaire... - -Un chant alerte, sonore, vif comme l’ariette d’un rossignol, éclatant -dans les châtaigneraies, coupa la parole à l’ermite. - -—Braguibus! s’écria-t-il; j’entends le fifre de Braguibus! - -Il me prit une main et m’entraîna. - - - - -III - -Jean Maniglier, mal culotté, comme le bon roi Dagobert, reçoit le -surnom de _Braguibus_. - - -A peine le Frère avait-il allumé son _carel_, lampe à trois becs de -forme antique avec récipient de cuivre jaune, très en faveur chez les -paysans de nos montagnes, que Simonnet Garidel et Jean Maniglier, dit -_Braguibus_, parurent au seuil de l’ermitage. - -—J’ai cru que le loup vous avait mangés dans le bois, leur dit -Barnabé, moitié ironique, moitié fâché. - -—Le loup? Je voudrais bien qu’il osât tant seulement me regarder! fit -Simonnet, projetant en avant ses bras musculeux, aussi velus que la -poitrine de l’ermite, cette poitrine que je n’avais pu voir sans rougir. - -—Oh! tu es fort, toi, je le sais, lui dit le Frère; mais pas contre -Juliette Combal, par exemple!... - -Tandis que le jeune Garidel et Barnabé échangeaient ces paroles de -bienvenue, Braguibus, avec l’aisance d’un habitué de l’endroit, avait -pris une chaise, s’était assis, et, portant à plusieurs reprises le -fifre à ses lèvres, en avait tiré, à la sourdine, des sons légers, -comme pour mettre en train l’instrument. - - * * * * * - -Au fait, nous ne pouvons laisser passer ce personnage, historique en -toute l’étendue des Cévennes méridionales, sans le faire connaître au -lecteur. - -A l’époque où se déroulent les divers événements de ce récit, Jean -Maniglier avait quarante-cinq ans environ. C’était un petit homme -délicat et menu, vêtu en toute saison d’une veste de serge coupée -rond sur les reins et à collet droit, selon la mode de chez nous. -Par-ci par-là, parmi l’étoffe élimée, éclataient quelques boutons de -métal soigneusement astiqués, un surtout, large comme un gros sou, où -l’artiste suspendait son fifre au repos. - -A l’encontre de nos montagnards robustes, qui laissent volontiers -flotter leur vêtement, la veste de Jean Maniglier demeurait constamment -fermée. Sa poitrine, d’où sortait le précieux souffle qui filait des -notes tour à tour tristes et gaies, paraissait grêle; de là, tant de -précautions pour la préserver de la bise ou du froid. Le pantalon -était large, à grand pont-levis jusque par-dessous les aisselles, -toujours trop ample du fond, à la ceinture mal attachée. De ce pantalon -incommensurable, où se perdaient les maigres tibias du musicien, où -ses pieds mignons demeuraient perpétuellement engouffrés, lui était -venu le surnom sous lequel tout le monde le désignait dans le pays. -De _braies_, vieux mot qui signifie chausses, l’esprit comique de nos -Cévenols n’avait pas eu de peine à déduire _Braguibus_, et, en homme -d’esprit, Jean Maniglier avait été le premier à rire de cette joyeuse -invention. - -Une grosse tête ronde, à figure poupine, presque glabre, souriante, -surmontait ce corps débile. Le cou, caché sous de lourdes mèches de -cheveux noirs, longues et droites comme des sabres, paraissait court, -enfoncé entre les deux épaules, lesquelles tendaient à se relever en -ailes, ainsi que cela arrive fréquemment chez les bossus. Evidemment -Braguibus portait une gibbosité en un endroit quelconque de sa machine. -Etait-ce par devant? était-ce par derrière? On l’ignorait. La bosse -n’avait pas abouti jusqu’à fleur de peau; mais, pour être demeurée -enfouie dans les profondeurs de l’organisme, elle n’en existait pas -moins. On la pressentait, on la voyait, on la touchait. - -En nos rudes campagnes cévenoles, où la terre tour à tour argileuse et -empierrée, mais toujours résistante et forte, réclame des hommes de -fer, on devine le sort réservé aux malheureux que la nature marâtre n’a -point armés pour le terrible combat de la culture. Non-seulement, dans -les familles, que leur présence inutile épuise, ils deviennent l’objet -du plus cruel abandon, mais aussi du plus affligeant mépris. - -Chez les paysans aisés, on arrive quelquefois à faire d’un infirme un -maître d’école, un tailleur, un horloger: malheureusement, ces divers -métiers, parce qu’ils exigent des sacrifices, sont rarement le lot de -ces êtres pour qui l’injustice en ce monde commença dès le ventre de -leur mère. En général, ils sont voués à la mendicité, à une existence -toute de honte et d’abjection. - -Une intelligence surprenante—Dieu daigne souvent toucher du doigt -sa créature la moins parfaite—avait préservé Jean Maniglier de la -dégradation où tombent les faibles sur notre terre de granit. Né -en pleine paysannerie, comme ses parents acharnés contre un sol -ingrat, après avoir, dans les années de son enfance maladive, gardé -les ouailles à travers les prairies et plus d’une fois, dans les -forêts de chênes, au risque de se faire dévorer, les truies avec -leurs marcassins, vers dix-huit ans, il avait essayé de se prendre à -la terre. Impossible! Ses bras tremblants n’avaient soulevé le pic -qu’avec peine et avaient totalement manqué de puissance pour peser -sur l’oreillette de la charrue et enfoncer le soc dans les sillons. -Il fallut tourner bride à un labeur qu’il eût aimé. Les champs, où -il eût passé délicieusement sa vie, lui devenaient inaccessibles. Il -quitta les Aires tout honteux, et, en pleurant, s’enfonça dans les -Montagnes-Noires. - -Certes, le dessein de cet infortuné n’était pas de tendre la main aux -portes des fermes. Malgré le sac de toile de genêt que sa mère prudente -lui avait passé au col, il était déterminé, au contraire, à gagner son -pain, à le gagner sans s’avilir à la sueur ensemble de toute son âme et -de tout son corps. Cela était beau, et je ne sais, moi qui, dans ces -dernières années, reçus les confidences de Braguibus, quelle intuition -native ce rustre avait de la noblesse humaine. Il entra, en qualité -d’aide-berger, de _pillard_, selon l’expression cévenole, à la borde -des Quatre-Chemins, non loin de Rieussec. - -C’est dans les solitudes de ce pays pauvre et morne jusqu’à la -désolation que s’éveilla l’instinct musical de Jean Maniglier. En un -séchoir de châtaignes, où l’on passait la veillée, ayant ouï un pâtre -jouer un noël sur le fifre, il en rêva plusieurs nuits et n’eut de -cesse qu’il n’eût acquis, à Saint-Pons, l’instrument auquel il avait dû -des jouissances si pures, si inconnues. - -Désormais, ce fut pour lui comme une fête éternelle, à travers les -garrigues. Ayant inspiré quelque intérêt à l’éminent artiste du -séchoir, frappé de ses dispositions naturelles, il en reçut des leçons, -et ne tarda pas à savoir guider ses doigts sur les six trous. Quelle -joie! quel enivrement! quand, un soir, ramenant ses longues files de -chèvres et de moutons aux étables, il modula son premier accord. Cet -enfant délicat et sensible, en qui la nature, avare du côté du corps, -avait déposé tous les trésors de l’âme, faillit se trouver mal de -plaisir. Les cieux venaient de s’ouvrir sur sa tête. - -La voie de Braguibus était trouvée. Il serait musicien. Comme le vieux -pâtre de Rieussec, lequel, depuis vingt ans, avait abandonné son -premier métier, trouvant plus lucratif et moins pénible d’aller sonner -du fifre aux fêtes des villages, aux noces, aux baptêmes, voire aux -enterrements, lui aussi se ferait _fifreur_. D’ailleurs, pouvait-il -demeurer toute sa vie _pillard_, c’est-à-dire berger sans gages, pour -la soupe et le pain seulement? Il était bien évident que, chétif -des jambes, des bras, de toute sa personne, incapable par conséquent -d’en imposer aux loups, très hardis aux Montagnes-Noires, il ne se -trouverait jamais un propriétaire pour lui confier la garde exclusive -d’un grand troupeau. Il s’acharna d’autant plus à son instrument, -qu’il deviendrait sa ressource unique dans l’avenir; qu’il entrevoyait -l’espoir de retirer, un jour, de ce morceau de buis, habilement -manœuvré, de gros sous et la liberté. - -On avait complétement oublié Braguibus aux Aires, ses parents eux-mêmes -ne songeaient plus à lui, quand, un soir d’été, un dimanche, au moment -où, sur la place du village, jeunes gens et jeunes filles, vieux -bonshommes et vieilles commères, devisaient de diverses façons, assis -autour du four communal, une ariette légère et vive comme l’aile -d’une hirondelle, vola au-dessus des têtes et les fit toutes se -redresser. D’où partaient ces sons éclatants, plus purs que le bruit -des cascatelles de Lavernière, plus suaves que les notes perlées du -rossignol? Chacun s’interrogeait, lorsque Jean Maniglier surgit au -point culminant du sentier qui, des profondeurs de la vallée d’Orb, -grimpe droit jusqu’au hameau. Je laisse à penser si l’accueil fut -bruyant, enthousiaste, chaleureux. - -Il y avait huit jours à peine que Barnabé Lavérune résidait à -Saint-Michel, affublé de la soutane de mon oncle et nanti de la -situation qu’il avait longtemps guignée, quand se produisit, aux Aires, -l’extraordinaire événement de l’arrivée de Braguibus. Chaque famille -tint à honneur de fêter le nouveau venu, dont le fifre du reste paya -toujours l’écot avec usure; mais Barnabé mit une sorte d’acharnement à -l’attirer à Saint-Michel. - -Jean Maniglier, qui avait besoin d’être patronné dans les environs, -jusque dans son propre village, où, d’habitude ancienne, à la fête -patronale, on engageait des ménétriers étrangers, comprit tout de suite -le parti qu’il pourrait tirer de ses relations avec le Frère, et se -laissa faire volontiers. On mangeait copieusement à l’ermitage, on y -buvait mieux encore, puis Barnabé entamait son inépuisable répertoire -de chansons, de noëls, et Braguibus l’accompagnait. - -Le Frère était aux anges. Certes, au Poujol, à Villecelle, à Rosis, -où l’ancien vannier de la rivière d’Orb, que l’œil de mon oncle ne -pouvait suivre partout, s’était plus d’une fois ébaudi en des bourrées -mirifiques, Barnabé avait entendu le fifre souffler tous ses vents par -tous ses trous. Mais nulle part, il ne lui était arrivé d’ouïr rien de -semblable à la musique de Braguibus. Ailleurs, l’instrument partait en -notes criardes, suraiguës; à Saint-Michel, sous les doigts souples de -Jean Maniglier, il ne laissait échapper que des sons doux, moelleux, -allant droit au cœur pour le faire délicieusement s’entr’ouvrir, ou -bien aux yeux pour les faire pleurer. Et quelle incroyable variété -dans les airs! A présent, c’étaient les soupirs si pénétrants de la -fauvette; un moment après, le cantilène incomparable de la grive sous -les genévriers; puis les trilles entre-croisés de la linotte et du -chardonneret; enfin la fusée sonore du loriot, ce ténor infatigable de -nos châtaigneraies. Oh! décidément, c’était passe-temps céleste que -d’entendre le fifre de Braguibus! Le Frère le crut un peu sorcier. - -Cette intimité, d’abord toute d’enthousiasme artistique, tourna -bientôt, chez l’ermite comme chez le musicien, à des calculs positifs. -Pour le paysan, l’argent est au fond de toutes choses, et son âme -paraît-elle intéressée à la partie, il ne faut pas s’y méprendre, c’est -à l’argent qu’il en veut. - -Après deux semaines de relations, nos Cévenols s’étant tâtés -mutuellement, sachant bien de quel profit ils pouvaient devenir l’un -pour l’autre, signèrent un traité d’alliance offensive et défensive. -Barnabé, très recherché aux Aires, très répandu dans la montagne, -partirait le premier en guerre et découvrirait la besogne à Braguibus. -Il le recommanderait dans les fermes riches pour les baptêmes, les -premières communions, les mariages, au besoin pour les enterrements, -car notre artiste gardait en réserve, dans les profondeurs de son fifre -et de son génie, des chants funèbres aussi tristes, aussi désolés, que -le _Dies iræ_ ou le _Requiem_. L’ermite de Saint-Michel s’engageait, en -outre, à présenter son protégé à tous les Frères libres de la vallée -d’Orb, surtout à Adon Laborie, de Notre-Dame de Nize, à qui sa sainteté -avait créé dès longtemps une situation tout à fait prépondérante dans -le pays. - -Braguibus, de son côté, promettait sous la foi du serment de tenir -grand compte, durant ses pérégrinations, de l’œuvre poétique de -Barnabé, dont il jouerait les airs sur le fifre et chanterait les -paroles au besoin. Non-seulement, pour solenniser les fêtes où ses -talents seraient réclamés, il mettrait en avant le répertoire fort -riche en motifs variés de l’ermite; mais à l’église, les jours de -Pâques, de Noël, il ne consentirait jamais à accompagner d’autres -cantiques que les siens. - -Il va sans dire que Barnabé, absorbé par ses préoccupations -paternelles, ne négligea point de régler la question des droits -d’auteur: il toucherait dix sous toutes les fois que Braguibus serait -engagé soit aux Aires, soit dans les villages environnants. C’était la -part de Félibien. - -Mais l’article le plus longuement débattu de cette convention très -diplomatique fut celui où il était question des ouvrages encore inédits -de l’ermite de Saint-Michel. Barnabé, bien qu’investi désormais de -fonctions semi-religieuses, ne comptait nullement fausser compagnie -à la muse, et il exigeait de son associé qu’il lui fournît le plus -souvent possible l’occasion de lui donner de nouveaux rendez-vous. - -Grâce aux bons offices de tous les Frères libres de la vallée, -Braguibus serait bientôt le _fifreur_ le plus en renom des Cévennes -méridionales: lui en coûterait-il beaucoup, tout en vulgarisant les -anciennes chansons de son ami, de prévenir les filles et les garçons -que, pour changer de métier, Barnabé Lavérune n’avait pas changé de -caractère, et qu’il lui restait, comme par le passé, au fond du sac, -des rimes amoureuses pour les galants? - -Je le proclame à son honneur, Jean Maniglier, assez naïf, assez -religieux pour croire les devoirs d’ermite peu compatibles avec les -libertés du chansonnier, osa lutter contre l’âpreté violente du Frère, -tout entier à son Félibien; mais il fut rageusement traqué sur tous -les points, menacé d’un abandon qui le précipitait de nouveau dans -l’aventure, et cet homme faible céda. - - * * * * * - -Le lecteur sait désormais comment Simonnet Garidel, épris de Juliette -Combal, fut amené à donner à l’ermite de Saint-Michel commande d’une -chansonnette amoureuse: incontestablement, il y avait sous roche du -traité passé, dix ans auparavant, entre le Frère et Braguibus. - -Du reste, il faut le reconnaître, Simonnet Garidel était bien le garçon -des Cévennes le plus timide en amour, le plus empêché, par conséquent -le moins capable de se tirer par ses seules forces du pas difficile -où il avait laissé tomber son cœur. Nos villageois s’amusant peu aux -bagatelles du sentiment, les mariages, chez nous, se bâclent vite; mais -Simonnet s’était avisé de devenir amoureux, et les choses traînaient -en longueur. Depuis plus de six mois, il aimait Juliette Combal. Par -malheur, rencontrant la jeune fille, ses parents, non-seulement il -n’avait pu jusqu’ici prendre sur lui de leur souffler un mot de ses -intimes intentions, mais il n’avait su que fuir ou se cacher. Le -minois frais, souriant de Juliette l’effrayait plus encore que la -face parcheminée de la vieille Combale, l’air sérieux du maire, et il -prenait ses jambes à son cou. - -Franchement c’était pitié de voir un grand gaillard, vigoureux comme un -chêne, poilu jusqu’au blanc des yeux, trembler ainsi qu’une feuille -parce qu’une petite fille, que sa main trop robuste eût écrasée comme -un papillon si elle avait tenté de la saisir, venait à passer sur son -chemin; et Braguibus, ce ciron, avait reproché cent fois à ce géant -son défaut d’audace, sa lâcheté. Mais rien n’y faisait, et Simonnet, -en véritable bête fauve, continuait à s’éclipser dès qu’il apercevait -Juliette, qu’il recherchait pourtant dans tous les sentiers de la -campagne et dans toutes les ruelles du hameau. - -A la fin, Braguibus, ce médecin par état des cœurs malades, désespérant -de l’efficacité de ses conseils, toucha un mot à Barnabé de la -situation piteuse du jeune paysan. Du premier coup d’œil, l’ermite -jugea l’affaire excellente. Les Garidel ne possédaient pas moins de -vingt mille francs de bonne terre au soleil; quant aux Combal, la -plus grosse fortune des Aires, ils en possédaient quatre fois plus. -On pouvait donc s’occuper de Juliette et de Simonnet, car il en -reviendrait toujours quelque profit. - -Le plan fut arrêté sans désemparer. Tandis que Braguibus endoctrinerait -le vieux Garidel, Barnabé, lié de longue main avec le maire Combal, -essayerait d’habiles démarches dans le but d’amener, entre les deux -pères, une entente mutuelle. Si la Combale, avare et tenace dans sa -volonté, faisait échouer ce commencement d’entreprise, on recourrait -à la chanson et au fifre pour frapper un grand coup sur le cœur de la -jeune fille. Enfin, si les vers du Frère et la musique de Maniglier -n’obtenaient pas le succès qu’on était en droit d’en attendre, -alors... eh bien! alors on travaillerait les jeunes têtes des amoureux -et on disposerait tout pour un enlèvement. - -Les premières tentatives ayant avorté, et nos Cévenols, ne sachant -se déprendre du gain qu’ils avaient reluqué, on en était arrivé au -deuxième expédient, au fifre et à la chanson. - - - - -IV - -Simonnet Garidel, qui ne sait pas le latin, éclate comme une bombe. - - -Braguibus, dont le fifre, à la cantonade, avait essayé plusieurs -motifs, jugeant sans doute son instrument suffisamment préparé, se mit -debout: - -—Eh bien! y sommes-nous? demanda-t-il s’adressant à Barnabé. - -—Nous y sommes, répondit le Frère. - -Et sa voix, sans articuler la moindre parole, d’un ton de fausset, -fredonna un air qui, pareil à l’oiseau prenant son vol, s’enleva -d’abord par une mélopée assez lente et plana bientôt à une -incommensurable hauteur. Il n’en fallait pas davantage au musicien: -Barnabé s’étant tu, Braguibus attaqua les mesures qui servaient -d’ouverture à la chanson: - -—Allons-y! fit-il tout à coup, mais retenant toujours le fifre aux -lèvres. - -Alors le Frère, habilement suivi à travers les méandres où s’égarait -son gosier fantaisiste, aborda ce premier couplet: - - «_Dis-moi, fillette_ - _Si jolie_, - _Quand tu portes ton rouge tablier, - Pourquoi, ainsi qu’une peureuse - Qui de l’amour craint l’étincelle, - Te cacher toujours dans la maison?_» - -—Ah! c’est bien joli! dit Braguibus, tandis que l’ermite reprenait -haleine; c’est bien joli! Cette _étincelle d’amour_, qui a mis le feu -au cœur de Juliette Combal, voilà une idée heureuse! Et ce _tablier -rouge_? Il n’y a que Barnabé pour trouver ces choses-là. - -—C’est très joli, en effet, répéta Simonnet Garidel; mais... - -—Mais? interrompit le Frère. - -—Mais, hasarda timidement l’amoureux, je n’ai jamais vu Liette avec un -tablier rouge. - -Barnabé haussa les épaules, et, sur l’invitation du fifre, reprit son -élan: - - «_Sors, fillette_ - _Si jolie_, - _Ouvre la porte avec ta main, - Montre-moi ton front qui rayonne, - Tes yeux,—deux lumières,—et la couronne - De tes cheveux longs jusqu’à demain._» - -—Eh bien, Simonnet, que dis-tu cette fois? s’écria Braguibus -transporté. Est-ce une comparaison assez belle que ces yeux semblables -à _deux_ véritables _lumières_? - -—Plains-toi à présent si tu en as le front! dit l’ermite. - -—Mon Dieu! c’est très-beau, c’est plus beau que tout ce que j’ai -entendu chanter jusqu’ici aux Cévennes, balbutia le malheureux jeune -homme; seulement... - -—Seulement? demanda Barnabé, laissant transparaître sa mauvaise humeur. - -—Seulement, reprit Simonnet, vous dites que les cheveux de Liette sont -_longs jusqu’à demain_, et je ne lui connus jamais que des cheveux -courts, frisés, qui flottent autour de sa tête comme un léger nuage où -le soleil aurait passé ses clartés. - -Cet amant, qui ne voulait pas, même pour l’embellir, que l’on touchât -au portrait idéal qu’il emportait dans son cœur de sa maîtresse, manqua -de faire sortir notre ermite des gonds. Il est certain que la critique -obstinée de Simonnet dépassait toutes les bornes. Quoi! il osait se -permettre de trouver à redire à des chants auxquels, en toute l’étendue -de la montagne, on applaudissait des deux mains! Pauvre Simonnet -Garidel! pourquoi ne savait-il pas le latin? pourquoi ne s’était-il pas -rencontré un pédant capable de lui expliquer ces trois mots: _Genus -irritabile vatum_? - -Braguibus, craignant de voir les cartes se brouiller,—ce qui n’était -pas arrivé à Saint-Michel de mémoire d’amoureux,—s’empressa de donner -du souffle à son fifre. - -Le Frère, appelé, répondit incontinent: - - «_Mon Dieu! fillette_ - _Si jolie,_, - _De moi tu n’auras donc point pitié! - Tu ne m’aimes pas, moi je me meurs! - Mais bientôt finira mon supplice: - Je suis au trou pour plus de la moitié._» - -Barnabé n’avait pas fini de chanter cette strophe, que Simonnet Garidel -levait les bras vers lui et donnait les marques d’un irrésistible -enthousiasme. - -—C’est superbe! s’écria-t-il avec élan, c’est superbe! Ah! Frère, que -je vous remercie! Vous avez raison, raison comme le bon Dieu, de dire -que je suis à moitié mort. Moi, sentant mes jambes coupées, depuis que -j’aime tant Liette, je me répétais en mon dedans: «_J’en mourrai, j’en -mourrai bien sûr_;» mais jamais je n’eusse trouvé vos jolis mots pour -conter ma peine. - -—Tu vois donc que je m’y entends à vos crève-cœur amoureux! -interrompit l’ermite qui triomphait. - -—Certes, mieux que pas un!... Au demeurant, ni Braguibus ni vous, -vous n’aurez à vous plaindre de moi. Les Garidel ne sont plus riches; -mais il reste encore assez de miettes au fond du sac pour acquitter le -service que vous me rendez... A propos, et le quatrième couplet? - -Braguibus et Barnabé, gonflés par l’espérance d’une grasse aubaine, -s’enlevèrent de plus belle. - - «_Adieu, fillette_ - _Si jolie_, - _Je pars, puisque tu ne me veux pas; - Je ne retournerai plus au village, - Et si ton œil voit mon visage, - Ce sera la nuit, quand tu songeras._» - -—Et, à présent qu’est-ce que tu vas me dire? interrogea le Frère, ne -se donnant pas le temps de respirer. - -Le jeune Garidel ne répondit point. Il restait immobile, comme fiché -dans les dalles de l’ermitage, regardant tantôt à droite, tantôt à -gauche, mais ne desserrant les dents en aucune façon. - -—Tu n’as donc pas compris, Simonnet? lui demanda Braguibus. - -L’amant de Liette fit un effort, puis il articula péniblement ces mots: - -—Si fait bien, j’ai compris. - -A ce moment, moi qui avais pris place en un coin obscur de l’immense -cuisine et suivais curieusement nos trois personnages noyés dans la -lumière jaune de la lampe de cuivre, je vis distinctement Simonnet -chanceler sur ses jambes. - -—Il tombe! il tombe! m’écriai-je bondissant vers lui pour le soutenir. - -Mais déjà Barnabé l’avait saisi dans ses bras, et le guidait vers une -escabelle, où il l’assit solidement. - -—Comment, mon garçon, lui dit-il, riant de son plus gros rire, tu -commences à battre de l’aile, parce que je te chatouille un peu le cœur -avec ma chanson? Elle est fort belle ma chanson, je ne vas pas contre; -mais Dieu me sauve! c’est la première fois que j’assiste à pareille -fête de voir les galants se trouver mal à Saint-Michel... En voilà un -triomphe dont on parlera dans le pays! Et Braguibus, aussi sot qu’un -panier sans anse, qui me barbouillait comme ça que mes romancines de -ce jour ne valent pas celles du temps jadis. Les vers, c’est comme le -vin: tant plus c’est vieux, tant plus c’est bon... Au fait, si, pour te -remonter l’estomac, on essayait une bouteille du bon coin? - -—Merci, Frère, murmura le jeune homme d’une voix qui se raffermissait. - -L’ermite ne l’entendit point: il descendait quatre à quatre l’escalier -de la cave, hurlant à tue-tête et sans penser à mal, le pauvre homme: - - «_Adieu, fillette_ - _Si jolie_, - _Je pars, puisque tu ne me veux pas; - Je ne retournerai plus au village, - Et si ton œil voit mon visage, - Ce sera la nuit, quand tu songeras._» - -Il reparut juste comme le dernier mot du verset tombait de ses lèvres. - -—Eh bien! Braguibus, tu n’as pas encore rincé les verres? dit-il. -As-tu peur que l’eau de ma cruche ne te salisse les mains, par exemple! -Hardi donc, l’endormi! - -Simonnet but le premier, puis Barnabé, puis Braguibus, puis moi, malgré -que j’en eusse. - -On s’était attablé dans le rond lumineux que formait le _carel_ -accroché au rebord de la cheminée. - -—C’est du vin de Faugères, dit l’ermite. Oh! pour fameux, il est -fameux... Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël, un vrai moucheron -de cave, ce Frère, s’y oublierait jusqu’à la vie éternelle... Quand -on pense pourtant que ce vin, qui prend des couleurs si plaisantes -dans mon verre, qui est doux au gosier comme le velours et chaud aux -intérieurs du corps comme les braises du four communal, ça vient dans -un terrain aussi empierré que la grave de la rivière d’Orb! Il faut -croire que la pierre de ce pays renferme de bons sucs tout de même. -Je l’ai quêté il y a huit ans viennent les vendanges, et mon palais -m’annonce qu’il ne s’est pas mal comporté depuis ce temps ancien. - -Vivement il atteignit une seconde bouteille. - -—Toutes les fois que je donne dans les chansons, il me vient une soif -qui m’étrangle... Allons, Simonnet, encore un coup, mon garçon. - -—J’en ai assez, fit celui-ci retirant son verre. - -—Songe qu’il faut que je te remette droit sur tes quilles. - -—Ma faiblesse est passée. - -—De la faiblesse à ton âge, Jésus-Seigneur! Ce n’est pas moi qui avais -des faiblesses, quand mon temps était de courir après les cotillons... -Mais expliquons-nous, puisque aussi bien nous causons, les coudes sur -la table et la bouteille sous les yeux: tu l’aimes donc bien cette -Juliette Combal? - -Simonnet nous regarda tous avec des yeux un peu troublés. - -—Moi, dit-il enfin, je fus toujours fort contre la terre, et, dans -notre contrée, je ne crois pas que l’on découvre un homme plus -déterminé, plus entendu à toutes les besognes des champs. Mais, de tant -loin qu’il me souvienne, pour de la force, je n’en eus jamais aucune -contre les femmes. Tenez! vous connaissez le père Garidel, il est rude -semblablement à l’écorce du rouvre et aussi vif que le feu de bruyères; -eh bien! dans mon enfance, il avait beau crier, menacer, s’encolérer -contre moi à en devenir rouge comme un coquelicot des blés, je m’en -souciais autant que s’il eût chanté; tandis que si ma mère, la bonne -défunte Garidelle, levait tant seulement un doigt, je me rendais tout -de suite à merci et sans trouver un mot à répliquer. Les pantalons ne -m’effrayèrent de la vie, mais les jupons!... C’est comme ça. - -Barnabé eut un éclat de rire qui fit trembler l’ermitage. Il -s’administra une rasade de faugères. - -—A présent, vous devez comprendre si Liette Combal me fait peur, -reprit le jeune homme. Mon Dieu! tant que nous fûmes petits, nos -maisons étant amies d’ancienneté, nous jouions sur la place du village -comme agneaux et cabris ont coutume de s’ébattre dans les champs. -Mais un jour, Liette devint honteuse de nos jeux, moi tout aussi -honteux qu’elle, et, depuis ce jour-là, nous nous sommes aimés... Ah! -si la Combale pense que mon cœur, quand il s’est rempli de sa fille, -reluquait les richesses qui reviendront un jour à Liette, comme la -Combale se trompe joliment! Que voulez-vous? pour cette vieille, -maîtresse de son mari, des gens et des bêtes de sa maison, il n’y a -au monde que de l’argent, et, encore que Liette en tienne pour moi, -l’avaricieuse mère ne lui permettra aucunement de m’épouser, moi -n’ayant pas assez d’écus dans mon sac... Oh! les écus! les écus -d’enfer!... - -—C’est bon, c’est très bon, les écus! interjeta l’ermite. - -—Vous savez dorénavant le fort et le faible de ce qu’il en est de moi, -continua Simonnet d’une voix dolente. Hélas! ainsi que le dit votre -chanson, Frère, il ne me reste qu’à m’en aller ou à mourir. M’en aller, -mourir, tout cela c’est la même chose, car je le sens, une fois les -talons tournés aux Aires, je marcherai tant que je trouverai terre sous -mes pas et ne reparaîtrai plus au pays. - -Il s’attendrit à ces derniers mots. Des larmes, que ses paupières -gonflées ne retenaient qu’avec peine, roulèrent, rondes, brillantes, -pressées, le long de ses joues. Braguibus, d’un geste rapide, décrocha -son fifre du bouton où il dormait paisiblement, et sonna tout d’un coup -le motif de la chanson. - -Barnabé, à cet hallali, dressa l’oreille; puis, se campant debout, -chanta le cinquième et dernier couplet. - - «_Oui, oui, fillette_ - _Si jolie_, - _Mon amour n’est pas étouffé: - Quand, je serai mort, je reviendrai encore - Dans ta maison faire ténèbres, - Pour t’offrir mon cœur éteint_.» - -[Pour ceux de nos lecteurs qui entendraient le patois languedocien, un -des nombreux dérivés de la vieille langue romane, nous croyons devoir -reproduire ici le texte même de la chanson de Barnabé: - - _Digos, filletto_ - _Tan poulidetto_, - _Quan portos toun rouché bantal, - Per dé qué, coumo uno paourugo - Qué d’amour crento la bélugo, - T’amaga toujours din l’oustal?_ - - _Sourtis, filletto_ - _Tan poulidetto_, - _Oubris la porto ambé ta man, - Mastro mé toun froun qué rayonno, - Tous éls,—dous luns,—é la courouno - De toun pel loun jusqu’à déman._ - - _Moun Diou, filletto_ - _Tan poulidetto_, - _Dé yeou n’auras dounc pas piétat? - Tu m’aïmos pas, é yeou mourissi; - Mais léou finiro moun supplici: - Sioï al clot par maï dé mitat._ - - - _Adiou, filletto_ - _Tan poulidetto_, - _Partici, dounc qué mé bos pas, - Tournaraï pas pus al bilaché, - E sé toun él béï moun bisaché - Sero la neï, quan souncharas._ - - _Oï, oï, filletto_ - _Tan poulidetto_, - _Moun amour n’es pas estouffat: - Quan seraï mort, bandraï encoro - Din toun oustal faïré tantaro, - Per t’ouffri moun cur attudat._ -] - - -Simonnet Garidel, tout à sa douleur, ne hasarda pas une observation. -Il se contenta de prendre les mains de Barnabé, de Braguibus dans les -siennes et de les y presser en sanglotant. Pour moi, il me revint ma -part dans cette distribution affectueuse: l’amoureux m’apercevant à son -côté et ne sachant peut-être trop ce qu’il faisait, m’embrassa. Comme -je me trouvais le plus jeune de la bande, je me figurai que ce baiser -était à l’adresse de Juliette Combal. Je le reçus avec plaisir. - -—Te voilà content de nous, j’espère? dit Barnabé. - -Cette interrogation à double tranchant fut comprise de Simonnet. Trop -bouleversé encore pour parler, il voulut néanmoins marquer sans retard -sa satisfaction au Frère et au musicien. Il glissa donc ses doigts dans -la poche droite de son gilet; de gros écus y cliquetèrent bruyamment. -Barnabé reçut un coup, ses yeux s’allumèrent de convoitise. Quant à -Braguibus, bien qu’ému dans le fond tout autant que son complice, je -dois déclarer qu’il ne perdit rien de la dignité de son attitude. Le -jeune homme, rendu prodigue par son cœur entr’ouvert, déposa jusqu’à -six pièces sur la table. - -—Trente francs! s’écria le Frère couvant du regard les écus. - -—Quinze francs pour chacun de vous... Ah! si vous conduisiez les -choses à ce point que j’épousasse Liette!... ajouta-t-il avec un soupir. - -—Tu l’épouseras, ou j’y perdrai mon fifre! dit Braguibus, dont les -doigts osseux agrippèrent lestement trois rondelles d’argent. - -—Moi, j’y perdrai mon ermitage! s’écria Barnabé... Au fait, mon -garçon, tu vas, dans ton amitié pour Juliette Combal, comme un aveugle -va dans les chemins de la montagne, cognant ses sabots, sa tête à -toutes les roches et à tous les troncs. Pour les sabots, passe encore, -mais pour la tête!... Ayant traversé dans les temps le sentier où tu -marches, je suis plus capable qu’un autre de te servir de lumière et -de guide, et je t’en servirai, dussé-je y laisser ma soutane et mon -bourdon... C’est vérité, je n’ai pas complétement réussi auprès de -notre maire. Cependant je dois t’avouer qu’à mes raisonnements plus -d’une fois il a secoué les oreilles comme quelqu’un qui ne dit pas -non. Sa femme, à l’avenir, ne le fera pas marcher à sa volonté. Ce qui -donne grosse voix à la Combale en sa maison, c’est uniquement qu’elle -porta le bien, et que Combal entra dans le mariage à peu près comme -il était entré dans ce monde, nu, sans besace et sans bâton. Son beau -coup, quand il eut idée de se mettre en ménage, m’a servi à lui faire -comprendre que toi, aujourd’hui, tu te trouves vis-à-vis de sa fille -dans une meilleure posture, puisque tu possèdes plus de vingt mille -francs, qu’il ne se trouva lui-même vis-à-vis de sa femme, ne possédant -ni un châtaignier sur la montagne ni un sou vaillant dans le gousset. -Pas un mot n’est sorti de sa bouche à telles ouvertures, et il est -demeuré silencieux comme un terme au bout d’un champ. Mais laisse -faire, il ne te méprise point et il pense à toi, j’en suis sûr. - -Barnabé, dont la voix s’était assombrie, s’arrêta court. Il saisit -hâtivement une troisième bouteille de faugères, et, avant qu’on pût -l’en empêcher, emplit nos quatre verres jusqu’aux bords. Il vida le -sien d’un trait. - -—Je hausse bien le coude, n’est-il pas vrai? fit-il riant. Que -voulez-vous? c’est de naissance. Oh! puis le chant, ça vous altère tout -le corps... - -Il regarda Simonnet. - -—Toi, lui dit-il, apprends au plus vite la chanson par cœur. Le neveu -de M. le curé, qui écrit mieux que le maître d’école et ne demande rien -pour sa peine, l’a couchée tout entière là-dessus. - -Il lui tendit un papier plié en quatre. - -Il reprit: - -—Dans deux jours, tu peux savoir ton affaire, et, samedi soir, avec -Braguibus, vous donnerez la première aubade à Juliette. La petite -entendra tout de son lit, n’aie crainte, et mes rimes, lui gonflant le -cœur, lui apporteront force et courage. Tu n’es pas un garçon trop mal -partagé du côté de la voix. Au demeurant, si des chats te venaient à la -gorge, Braguibus laisserait un moment la musique et entreprendrait les -paroles avec toi. - -—J’ai bien peur de ne pouvoir trouver en mon gosier ni les mots ni les -sons, murmura Simonnet. - -—A la fin des fins, tu me ferais perdre le bon sens, toi, avec toutes -tes vergognes! s’écria l’ermite véritablement impatienté. A-t-on jamais -vu pareil _Nicodème_! Moi, en mon temps, quand j’essayai de tourner -prunelles vers la mère de Félibien, elle en fut comme épouvantée et -s’encourut vitement parmi les oseraies de l’Orb. Mais je l’eus bientôt -rattrapée, et j’aurais bien voulu voir que quelqu’un se fût mêlé de -nous déprendre. Quelle époque! la rivière coulait fraîche à deux pas, -l’herbe poussait épaisse sous les aulnes, et le soleil, qui embrasait -tout Caroux, paraissait grand comme cinquante roues de moulin ensemble. -Crois-tu que je baissais le front à cette fête de nature! Je le -portais haut, bien au contraire, et allais dans les chemins de chez -nous, où, malgré la nuit tombante, brillaient pour mes yeux trente-six -chandelles, plus content que je n’irai jamais dans les chemins du -paradis sur les pas de Notre-Seigneur... Ah ça! mais le monde va donc -finir que les jeunes gens, sans séve et sans courage, fléchissent -devant les femmes pareillement à des amarines sur les genoux du -vannier! Veux-tu la vérité de ma bouche, Simonnet Garidel? Tu crois -aimer Juliette Combal, mais dans le fond, puisque tu n’oses rien lui -dire, rien lui faire, c’est que tu ne l’aimes point. Voilà ton paquet. - -—Je ne l’aime point! - -Ces cinq mots ne furent qu’un cri. Le jeune homme s’était mis debout, -comme piqué par un aiguillon qui l’eût atteint au cœur. Je ne sais -quelle flamme subite avait envahi son visage, mais il était devenu -écarlate. Ses yeux, jusque-là mornes, sans expression, pétillaient de -vie, et ses cheveux, secoués par une tempête intérieure, se tenaient -droit sur son front. J’eus peur. - -—A la bonne heure! je retrouve enfin un homme! lui dit Barnabé, -lequel, effrayé peut-être aussi de cette explosion inattendue, avait -brusquement quitté sa place et caressait de tapettes amicales les -épaules de Simonnet... A présent, que vas-tu faire, mon fillot? lui -demanda-t-il d’une voix plus douce qu’on ne devait s’y attendre après -tant de verres de faugères. - -—Tout! répondit-il. - -—Tout, excepté des sottises, je pense, intervint Braguibus. - -—Je préfère encore m’adonner aux dernières sottises que de perdre -Liette et puis mourir. - -L’ermite et le musicien se regardèrent stupéfiés. A force d’exciter -la bête, ils lui avaient mis le mors aux dents, et maintenant, ils -redoutaient de ne pouvoir plus l’arrêter. - -Le Frère, dont de trop fréquentes libations avaient allumé le cerveau -et qui venait de tituber en faisant quatre pas vers Simonnet, se tenait -maintenant ferme sur ses jambes, totalement dégrisé. Il se tourna -soudain vers moi. - -—Pétiot, me dit-il, la nuit est avancée; gagne ton lit et dors-y les -poings fermés. Moi, j’ai affaire du côté de Cavimont pour nettoyer -l’ermitage. Attends-moi tranquillement. - -Il prit un bras à Simonnet et l’entraîna vers la porte. Braguibus eut -un saut de carpe. - -Ils disparurent dans les ténèbres. - - * * * * * - -Transi d’épouvante, le gosier trop serré pour en faire jaillir un cri, -je courus vers mon lit, où je m’étendis tout habillé. Je grelottais; -des gouttes de sueur froide me dégouttaient du front... Seul!... - -J’ignore comment et à quelle heure je m’endormis. - - - - -V - -Les yeux de Juliette Combal, deux pervenches sur une tasse de lait. - - -Quand je m’éveillai, il faisait plein jour. Une chose m’étonna, -me saisit: l’écrasant silence qui m’enveloppait. Aux branches des -châtaigniers qui poussaient leurs jets verdoyants jusqu’à ma fenêtre, -les oiseaux, dont le bruyant ramage m’avait été si doux les matins -précédents, se taisaient. Je penchai la tête, anxieux, et ne vis pas -voltiger une linotte dans la feuillée toute neuve. Qui sait? peut-être -était-il bien tard. Je bondis à bas de mon lit. Alors seulement je -m’aperçus que j’étais habillé, et le souvenir des scènes de la dernière -nuit me traversa le cerveau. - -«Qu’avait-on fait de Simonnet? Barnabé était-il revenu de Notre-Dame de -Cavimont?» - -Je courus à la cuisine. Personne. J’ouvris la porte de l’ermitage. -Le plateau s’étendait désert devant moi. Je le parcourus dans tous -les sens, espérant encore découvrir le Frère assis en quelque coin, -parmi les plantes et les granits. Hélas! pas de Barnabé. Au milieu de -la grande allée du verger, j’aperçus ma cage commencée et les brins -d’osier traînant sur le sol. - -Mon isolement m’effraya, et, tout frissonnant de malaise, je repris le -chemin de la maison. - -Ne sachant à quoi employer mon temps, en attendant l’ermite, je me -mis à laver à l’eau de la cruche, ainsi que Braguibus l’avait fait la -vieille, les verres laissés sales sur la table; je serrai même les -bouteilles vides sur une étagère du placard; puis, saisissant un balai -de genêt, je balayai la vaste pièce; puis, avec un torchon, j’enlevai -la poussière qui blanchissait le modeste mobilier de Barnabé; puis... - -Je me livrais à ces besognes peu coutumières, pénétré de je ne sais -quelle joie enfantine et inquiète. Évidemment il y avait de la fièvre -en mon état. Pourquoi? Je ne sais. Peut-être redoutais-je, quand tout -à l’heure le Frère allait reparaître, d’apprendre quelque nouvelle -funeste; car dans l’exaltation où je l’avais vu, il me paraissait -impossible que Simonnet Garidel n’eût pas commis quelque mauvais coup. -Peut-être avais-je peur seulement, et cherchais-je, par cette activité -factice, à échapper au sentiment d’une solitude qui m’accablait. - -Harassé de fatigue, je m’assis enfin... - -Et Barnabé qui ne revenait pas..... A quel travail allais-je vaquer -maintenant? Si, plantant là l’ermitage, je descendais vers les Aires? -Quelques jours avant, n’avais-je pas tenté de m’enfuir? Chose -incroyable! je n’osai pas mettre un pied hors du logis. - -Ah! si je mangeais, les heures passeraient plus vite. J’ouvris la -huche, et en retirai un pain entamé. Je pris un des verres que j’avais -lavés, puis le remplis d’eau goutte à goutte. Mon regard s’amusa un -long moment aux dessins bizarres que le vernis rouge étalait au ventre -dodu de la cruche. C’était bien drôle, et je ris, encore que je n’en -eusse pas envie. - -Je tirai de ma poche le chocolat de mon oncle; j’en comptai les billes. -Comme j’avais été gourmand! il ne m’en restait que deux. Décidément je -les croquai. - -Je terminais ce déjeuner délicieux, quand un bruit de pas retentit au -fond de la cuisine, sous les arceaux. O bonheur! c’était Baptiste. - -Un moment après, sans m’expliquer encore aujourd’hui où tout à coup -j’avais puisé tant de courage, j’enfourchais l’âne de l’ermite et le -guidais vers l’escalier de granit qui forme une déchirure au plateau. - - * * * * * - -Il y a je ne sais quel charme indéfinissable, au mois d’avril, quand -le soleil de l’année nouvelle est encore jeune, à s’égarer, soit à -pied, soit hissé sur une monture, à travers nos immenses châtaigneraies -cévenoles. Les grands arbres qui, hier encore, levaient vers le ciel -leurs mille bras de spectres maigres et noirs, montrent des troncs où -la mousse desséchée reverdit et des branches au bout desquelles, se -dégageant doucement de leurs bourgeons abreuvés de séve, pointent de -frêles rameaux. Des panaches gommeux, collés fraternellement les uns -aux autres, se séparent et se déplient avec lenteur sous les baisers -du dieu reconquis. A cette heure mystérieuse où la vie renaît aux -entrailles émues de la nature, où la création perpétuelle, un moment -entravée par l’hiver, recommence pour ainsi dire, vous surprenez la -feuille du châtaignier, cette feuille robuste, cartilagineuse, aux -filaments presque indestructibles, qui bientôt défiera les ardeurs -torrides de juillet, aussi tendre, aussi délicate que l’herbe menue des -prairies. Au lieu de cette nuance de vert sombre qui sied aux fortes -essences, les seules chez lesquelles éclatent les richesses des couches -profondes du sol, maintenant, c’est un vert indécis, transparent, -quelque chose de blanchâtre et de laiteux. Le lait de la grande -nourrice monte, en effet, aux lèvres de tous les êtres, et les inonde à -plaisir. - -Quand, juché sur Baptiste, lequel reniflait bruyamment, je pénétrai -dans la châtaigneraie qui enceint l’ermitage de Saint-Michel d’une -splendide ceinture de troncs centenaires, le silence y était imposant, -presque religieux. Pas un chant, pas un cri, pas un bruit d’ailes. Il -était deux heures environ, et les oiseaux, après avoir folâtré le matin -dans les branchages assouplis par la première feuillaison printanière, -autour de la fontaine d’eau pure de la chapelle, parmi les herbes en -fleurs des rigoles, demeuraient sans voix et ne bougeaient plus. Où -étaient-ils? Je pensai aux pauvres familles dont nous avions détruit -la couvée, et je me demandai si les pères et les mères n’avaient pas -quitté le pays à jamais... - -Je descendais donc mélancoliquement le sentier, laissant errer ma -bête à l’aventure, les yeux attachés aux branches entrelacées pour y -découvrir une linotte, un bruant, un chardonneret, quand, du bouquet -d’yeuses sous lequel j’avais rencontré l’ermite le jour de mon arrivée -à Saint-Michel, un piaulement timide s’échappa. J’arrêtai Baptiste. -C’était un loriot! Oh! quelle voix fraîche, sonore, retentissante, -et comme elle se prolongeait sous les hautes arcades à perte de vue -des châtaigniers! Pauvre loriot! je l’écoutai jusqu’à la fin; mais sa -chansonnette, si vive, si joyeuse d’ordinaire, me semblait déborder de -notes plaintives. Qui sait si cette adorable bestiole ne pleurait pas, -elle aussi, quelqu’un de ses enfants? - -Baptiste, dont mon talon frôla le poil sensible, poursuivit sa marche -vagabonde. Il allait hors des voies frayées, tantôt faisant une halte -et me tirant la bride de son col tendu pour saisir les surgeons tendres -des églantiers, tantôt trottinant en haut, en bas, à droite, à gauche, -à sa fantaisie. - -Moi, maintenant, bien que ravi et de ma bête et de ma promenade, -je réfléchissais à ma situation et me demandais sérieusement si je -retournerais à Saint-Michel. Il était bien évident que ni mon oncle -ni Marianne ne connaissaient à fond Barnabé Lavérune, car ils se -fussent bien gardés de me confier à lui. L’on disait que Barthélemy -Pigassou, ermite de Saint-Raphaël, buvait à se griser comme un tourde -qui a pris son saoul dans les vignes; et lui donc, Barnabé? et lui? -Quel exemple il venait de me donner! Quand mon oncle reviendrait et -qu’il apprendrait de ma bouche en quel état nous étions, le jour du -noël en vingt-cinq couplets!... Mais oserais-je lui raconter cela? La -réputation du Frère de Saint-Michel était des meilleures dans le pays. -Du reste, depuis qu’il avait donné quelques soins à mon oncle, tout le -monde, à la cure, se montrait si faible pour Barnabé! - -Comme s’il eût deviné les intimes obsessions de mon esprit, Baptiste, -ayant gravi la montée raide de Margal, la dégringola tout à coup et -s’échappa comme affolé vers les Aires. - -Certainement, sans que je l’eusse prévenu de mes intentions, -l’âne,—quel dommage que l’ermite possédât une bête pareille, elle -aurait dû appartenir à un curé!—l’âne me déposerait à la porte de M. -Anselme Benoît. - -Baptiste ne modifiait pas son allure et descendait le sentier gazonné -qui serpente le long du ruisseau tapageur de Lavernière. Déjà les -oseraies, les saulées, ressources d’un hameau où chacun se livre au -commerce de la vannerie, devenaient plus rares, et les maisonnettes des -Aires apparaissaient derrière les ramures cotonneuses des bouleaux. - -«Si Baptiste frappe à la porte de M. Anselme Benoît, me dis-je, heureux -de laisser à l’âne, si intelligent, la responsabilité et l’audace d’une -décision, s’il frappe à la porte de M. Anselme Benoît, j’entre et je -reste.» - - * * * * * - -Cependant, nous touchions à l’endroit où le ruisseau offre un gué -praticable à toutes les époques de l’année. Mais, à ma grande -surprise, Baptiste s’arrêta court. - -—Allons donc, lui dis-je, allons donc! - -Il ne bougea pas. - -Au même instant, un clapotage bruyant eut lieu dans le ruisseau de -Lavernière. Je regardai. Une mule à pompons rouges traversait le -courant au galop. Malgré l’eau qu’elle soulevait autour d’elle comme -un tourbillon, je la reconnus: c’était la mule de M. Anselme Benoît. -Elle portait son maître solidement établi sur les étriers, puis, en -croupe, une dame, que je trouvai fort belle, ma foi, et habillée tout à -fait à la façon des dames de Bédarieux. Robe de soie, bottines de cuir -vernis, gants, chapeau à fleurs et à rubans couleur de feu. Je ne pus -m’empêcher de penser à Venceslas Labinowski se promenant, à Béziers, -devant la statue de Paul Riquet, avec Catherine, et d’autant plus que -M. Anselme Benoît fit une grimace et ne parut pas enchanté de me voir. - -—Où vas-tu donc, petit? me demanda-t-il d’un air rude. - -—Je ne vais nulle part, je me promène avec Baptiste. - -—Es-tu sage, au moins? - -—Oh! oui, monsieur Anselme Benoît. - -—Tu diras à Barnabé que je m’absente pour quelques jours. Si des -malades me réclament, qu’il retienne leurs noms: je les visiterai à mon -retour. - -Il serra le flanc de sa monture, qui partit oreilles dressées vers la -grande route du Poujol. - -J’étais consterné. - -Baptiste, lequel avait son idée sans doute, n’en persista pas moins à -pousser vers le village; il posa avec précaution ses pieds dans l’eau, -et toucha l’autre côté de la rive. - -—Où iras-tu maintenant, imbécile? lui demandai-je. - -Blessé dans son amour-propre, il voulut imiter la mule fringante de M. -Anselme Benoît, et, incontinent, fit feu des quatre fers. - -Baptiste, suant, le mors blanc d’écume, s’arrêta au perron des Combal. -Justement Juliette nous regardait venir en riant. - -Je descendis. - -—Au lieu de te moquer de nous, toi, tu ferais bien mieux d’ouvrir -l’écurie, lui dis-je, irrité. - -Juliette dégringola les marches du perron. Elle poussa une porte à -claire-voie. - -—Tu ne vois donc pas dans quel état se trouve ce pauvre Baptiste! -continuai-je d’une voix grossie par la colère. - -Je débridai mon bourriquet. - -—Le râtelier est plein d’esparcette, se contenta de me répondre la -jeune fille. - -Elle me planta là sans ajouter un mot de plus et remonta vivement -l’escalier. - -Le râtelier, en effet, était bourré jusque par-dessus la haute -traverse. Ah! chez M. le maire, les bêtes n’avaient pas l’habitude de -crever de famine, de _lire la gazette_, comme on dit chez nous. Il -fallait voir quels magnifiques mulets, à la croupe ronde, grasse, -luisante, aux sabots toujours minutieusement nettoyés! M. Combal -les conduisait avec orgueil à ses labours de la montagne et de la -plaine.—«Ce sont des montures sans pareilles!» répétait chacun, quand -elles défilaient matin et soir à travers le village, allant à leur -besogne ou en revenant. - -Baptiste connaissait ces nobles bêtes, fortes et fières comme des -étalons. Aussi, lorsqu’il pénétra dans l’écurie, les mulets de M. -Combal s’empressèrent-ils de lui faire accueil. Baptiste les regarda -en hochant la tête, et moi qui prêtais à l’âne de Barnabé tous les -sentiments dont l’homme est capable, je crus discerner la gratitude -dans l’expression de ses yeux. A leur tour, les mulets daignèrent -abaisser vers lui un regard où l’amitié certainement tempéra ce qui, en -toute autre circonstance, eût paru trop farouche ou trop altier. L’âne -du Frère, sans plus ample politesse, passa ses dents à travers les -barreaux du râtelier et amena une touffe d’esparcette. Je le laissai -aux impérieux besoins de son estomac. - - * * * * * - -—Eh bien! qu’est devenu ton monde? demandai-je à Juliette, l’avisant -seule dans la maison. - -—On travaille à la rivière aujourd’hui, répondit-elle sans -discontinuer de retourner, en des faisselles de grosse faïence jaune, -les fromages de chèvre, les _fromageons_, qui s’y égouttaient. - -—A la rivière! Pourquoi donc? - -—On lave et on sèche la lessive chez nous. - -—Alors, on goûtera au bord de l’eau? - -—Je prépare le goûter pour tous: un _fromageon_ à chacun, puis de la -fougasse fraîche. - -—J’aime tant la fougasse, quand elle sort du four, moi! - -—Cela veut dire que j’en mette un morceau de plus dans la corbeille? - -—Et un _fromageon_ aussi..... Oh! les jours de lessive, c’était des -jours de fête chez ma mère, à Bédarieux! On déjeunait, on dînait, on -soupait même quelquefois le long de l’Orb, au milieu des serviettes et -des nappes étendues sur les galets. Quelle gaieté, ces lessiveuses! Il -y en avait une, Marthon, qui chantait toujours..... Pour moi, j’aimais -beaucoup à faire des ricochets dans l’eau, avec de petites pierres -plates et rondes comme des sous. Que de bergeronnettes j’ai dérangées! -Un jour, je craignis d’en avoir touché une... Quel amusement! - -J’avais débité cette tirade, pleine de souvenirs qui me faisaient -battre le cœur, avec une volubilité singulière. Les grands yeux de -Juliette Combal, ses yeux bleus,—deux feuilles de pervenche sur une -tasse de lait, comme a dit Henri Heine,—me regardaient tout ébahis. - -—Ton oncle ne se fâchera-t-il pas, si je t’emmène? me dit-elle. - -—Mon oncle!... mon oncle!... - -La voix m’expira dans le gosier. Je pris une chaise pour m’asseoir. - -—Tu ne sais donc pas, Liette, dis-je, les yeux humides et appelant la -jeune fille par l’abréviatif plus affectueux de son nom, tu ne sais -donc pas que mon oncle est parti? - -—Ah! il est parti!... Si tu courais demander la permission à Marianne? - -—Marianne!... Hélas! elle est partie également pour sa montagne. - -Et des larmes tachèrent mon gilet. - -—Quoi! tu pleures? s’écria-t-elle. - -Elle rejeta la longue cuiller de buis avec laquelle elle s’appliquait -à presser les fromages dans les faisselles, et, s’élançant vers moi -par un bond où éclataient ensemble et la grâce et la tendresse, elle -me prit dans ses bras, me serra contre sa jeune poitrine, plus chaude -des sentiments naïfs de l’enfant que de ceux moins désintéressés de la -femme, puis me baisa de toutes ses lèvres et de tout son cœur. - -—Allons, allons, me dit-elle avec une série de douces caresses qui me -rendaient le courage, je ne veux pas que tu sois triste..... Je finis -d’arranger le goûter, et nous partons. Il y a des bergeronnettes encore -qui se mouillent la queue sur les pierres de la rivière d’Orb. - -Elle retourna à son caillé. - -Juliette Combal, ou mieux _Liette_ tout court, était une jeune fille -de dix-huit ans; mais soit que, par quelque rachitisme de nature, -l’enfance se fût prolongée chez elle au delà du terme ordinaire, -soit que son air vif, espiègle, donnât le change sur son extrait de -naissance, elle n’en paraissait pas plus de quinze. Elle était plutôt -petite que grande, mince et délicate comme une jeune tige de saule -blanc, droite et flexible comme un roseau de Lavernière. Sa figure un -peu courte—c’est le caractère distinctif du type cévenol—affichait -au coin des lèvres, aussi rouges que les pétales d’un coquelicot, -deux fossettes gracieuses où voltigeait, toujours épanoui, le plus -aimable des sourires. Cette jovialité enfantine, qui était en quelque -sorte le privilége, le charme particulier et savoureux de cette menue -paysanne, faisait dire à ceux qui la connaissaient:—«Oh! Liette, elle -est venue au monde en riant.» Une chevelure d’un blond très clair et -frisant naturellement, lançait ses boucles d’or à droite, à gauche, -et ne contribuait pas peu à accroître, chez Juliette Combal, ces airs -de gamin ébouriffé bien faits pour tromper sur son âge, son caractère -et la portée de ses actions. Certes, la pauvre enfant, qui, peut-être -en regardant Simonnet Garidel le dimanche à l’église, avait senti la -séve d’une vie nouvelle lui envahir jusqu’aux replis les plus profonds -du cœur, prise de coquetterie, avait bien tâché de ramener cette -crinière indomptable à des formes plus nettes, moins désordonnées. Mais -les pommades des coiffeurs de Bédarieux, leurs cosmétiques poisseux, -étaient demeurés impuissants, et les cheveux, un moment contenus, -avaient soulevé de nouveau leurs ondes et submergé les tempes et le -front. Ajoutez à cette tête, ravissante dans son expression un peu -sauvage, un nez fin brusquement coupé, dont l’impertinence provocatrice -se trouvait tempérée par des yeux éminemment doux, un peu farouches, où -la lumière se reposait sans éclat criard comme sur l’eau dormante d’un -lac, et vous aurez l’ensemble de cette physionomie toute pétrie de -grâce agreste, de vivacité printanière et d’esprit. - -En ce moment, Liette portait un corsage de droguet clair qui dessinait -admirablement sa taille souple et ronde comme le tronc d’un jeune -bouleau. - -—Sais-tu que tu es bien jolie! lui dis-je, et que Simonnet Garidel -n’avait pas les yeux dans sa poche quand il t’a choisie! - -—Choisie? murmura-t-elle. - -—Pardi! fais la mystérieuse. Je sais de tes nouvelles, va! - -—Tu crois alors que Simonnet?... - -Ses joues, déjà colorées, s’étaient subitement nuancées d’un rouge plus -vif. Son regard s’alluma. Je craignis de lui avoir fait de la peine. - -—Ma foi, lui dis-je, si tu ne veux pas que je te parle de Simonnet, tu -as peut-être raison, car ce garçon ne me revient guère. - -—Vite, vite, partons. Il est déjà tard. - -Elle saisit une corbeille abandonnée sous une table et y empila -précipitamment les faisselles pleines. Ayant roulé une serviette en -guise de coussinet, elle se planta la corbeille sur la tête. Ses -mouvements avaient quelque chose de brusque, presque de fiévreux. Il -est bien certain qu’en l’entretenant de Simonnet Garidel je lui avais -déplu. - -Nous sortîmes de la maison et enfilâmes silencieux le sentier vers la -rivière. - -—A propos, et la fougasse? lui dis-je après une centaine de pas. - -—Mon Dieu! c’est vrai, nous l’avons oubliée. - -Elle déposa la corbeille sur le gazon et repartit en courant. - -Peut-être, me tenant rancune, Liette ne me rapporterait-elle pas ma -part de fougasse. Je m’élançai après elle, lui criant: - -—Pense à mon morceau, Liette, penses-y!..... Puis, sois tranquille, je -ne te tourmenterai plus avec ce Simonnet. - -Nous pillâmes la huche et redescendîmes le perron. - - - - -VI - -L’amour fait peur, quand on le voit pour la première fois. - - -Ne sachant que dire, le noël en vingt-cinq couplets me traversa -l’esprit, et je me mis à chanter: - - —_Jésus est né dans l’étable_, - - —Sanctum Dominum Jesum, - -me répondit Juliette Combal, mettant sa voix cristalline au diapason de -la mienne. - - —_Voyez comme il est aimable!_ - -continuai-je. - - —Sanctum Dominum nostrum! - -me répondit la jeune fille. - -On devine si j’étais content! Puisque Liette chantait avec moi, elle ne -m’en voulait plus. - -Nous poursuivîmes: - - MOI. - - —_La sainte Vierge Marie_, - - ELLE. - - —Sanctum Dominum Jesum, - - MOI. - - —_Fait téter l’Enfant chéri_, - - ELLE. - - —Sanctum Dominum nostrum. - -Ravi, j’allais attaquer le troisième couplet, quand Liette, faisant un -mouvement avec ses deux bras: - -—Et ma corbeille! s’écria-t-elle. - -Je regardai le gazon. La corbeille avait disparu. Je devins tremblant. - -—Il est donc passé des voleurs par ici? balbutiai-je. - -Cependant Liette, debout au milieu du sentier, pâle, attristée, -promenait des yeux inquiets dans toutes les directions. Je fus navré. - -—Que veux-tu? lui dis-je, prenant soudain mon parti de la perte des -_fromageons_, nous goûterons avec de la fougasse pour aujourd’hui. - -J’avais à peine articulé ces mots, qu’une voix plus forte que la voix -de Liette, mieux timbrée que la mienne, jeta dans l’air le troisième -verset du noël: - - _Mais l’Enfant tout d’un coup pleure_, - Sanctum Dominum Jesum: - _Sur la croix il faut qu’il meure_, - Sanctum Dominum nostrum. - -Liette se mit à rire. - -—Eh bien? lui demandai-je, surpris. - -—C’est Simonnet! dit-elle; tu ne l’as donc pas reconnu? - -—Simonnet! - -Et, les poings serrés, je m’avançai vers les osiers d’où partait le -noël. - -La corbeille, avec le linge blanc qui recouvrait les faisselles, -émergea peu à peu au-dessus du feuillage, puis je vis le front, puis -les yeux, puis la barbe noire, enfin toute la poitrine de Simonnet -Garidel. - -—Tu n’as pas honte, lui criai-je courroucé, tu n’as pas honte de voler -comme ça les provisions d’autrui! Tu as mangé plus d’un _fromageon_, -sans doute? - -Simonnet, tout penaud, s’avança vers Juliette Combal. - -—Est-ce que cela te déplairait que je te porte la corbeille jusqu’à la -rivière? lui demanda-t-il. - -Sa voix chevrotait. - -—Tu parles comme un agneau qui fait _bê_!... au sortir de la bergerie. -Crois-tu que, Liette et moi, nous ne soyons pas capables de nous tirer -d’affaire? - -—C’est que la corbeille est bien lourde, murmura-t-il; puis elle foule -les cheveux de Liette. - -—Les cheveux de Liette! Est-ce qu’ils te regardent, les cheveux de -Liette? - -—Mais oui, puisque je les trouve beaux, et que je les aime! - -Je ne pus me tenir de rire à mon tour, et j’éclatai sans nulle retenue. - -Pourtant Liette et Simonnet s’étaient rapprochés l’un de l’autre et -causaient _amitieusement_. Il est probable que mes reproches avaient -troublé le jeune homme, car il rendait une parole pour dix que lui -en donnait la jeune fille. J’avoue que la pâleur qui tout à l’heure -blanchissait les traits de Juliette Combal—elle avait pâli en -apercevant Simonnet—avait fait place sur son visage à une animation -singulière. Son œil abattu était redevenu pétillant, et sa petite -langue de chatte allait comme le battant de la clochette de l’église, -quand elle entreprend ses roulements précipités au _Sanctus_ ou au -_Domine, non sum dignus_... - -J’ignore quel instinct secret me fit deviner que j’étais de trop -dans l’entretien des deux jeunes gens. Le fait est qu’en dépit d’une -curiosité qui me brûlait l’âme ensemble avec la peau, je n’osais -m’approcher d’eux. Je les regardais se parlant, se serrant les mains, -se dévorant des yeux mutuellement, et je demeurais immobile, bouche -close, frappé d’un hébêtement qui me paralysait tout entier. - -Que se passait-il? Ma vie, entre mon oncle et Marianne, ne m’avait -encore révélé aucun des mystères du cœur. Le mien, ouvert à toutes -les dissipations d’un écolier fantasque et vagabond, ne prévoyait -encore rien au delà d’une bonne partie avec Baptiste, d’une cage -pleine d’oiseaux, d’une lutte au Planol entre ours des Pyrénées et -chiens-loups des Cévennes, rien au delà d’une longue, bien longue -comédie, en compagnie de Barnabé, les jours de foire, à Bédarieux. - -Enfin Simonnet Garidel, qui avait tout d’abord déposé la corbeille aux -pieds de Liette, la reprit et se la campa lestement sur la tête. - -—Tu me promets au moins, lui dit-elle d’un accent de prière, de me la -rendre avant d’arriver à l’Orb? Peut-être mon père ne te verrait-il pas -avec déplaisir, mais ma mère trouve que tu n’es pas assez riche, et tu -comprends... - -Sans faire plus d’attention à moi que si je n’étais pas dans le -sentier, ils allèrent en avant, bras dessus, bras dessous, sautillant, -voletant, pirouettant. Le courage me manqua pour me plaindre. Je les -laissai passer et les suivis tout honteux à une distance respectueuse. -Il fallait voir comme Simonnet, si humble tout à l’heure, si courbé -sous ma colère, s’était redressé maintenant, et de quelle allure royale -il marchait! - -Ma foi, c’était un beau garçon que Simonnet Garidel: tout jeune encore, -grand, fort, noueux comme un rouvre. Les épaules vigoureusement -attachées, d’où partaient des bras musculeux, donnaient l’idée complète -du paysan, d’un de ces athlètes obscurs mais sublimes qui livrent -chaque jour à une terre avare la plus opiniâtre, la plus courageuse des -luttes, pour lui arracher le pain qui perpétue la vie. Pendant cette -course le long du ruisseau de Lavernière, course qui, pour le cœur de -Simonnet Garidel, équivalait à une marche triomphale, que de fois cet -enfant robuste des Cévennes, ne trouvant pas d’autre voie pour traduire -au dehors la multitude d’émotions qui l’assiégeait, eut des mouvements -de force qui émanaient de lui en quelque sorte à son insu! Il coulait -un de ses bras autour de la taille de Juliette Combal, et les petits -pieds de la jeune fille perdaient terre tout aussitôt. Une fois il -l’enleva vers lui d’un geste si énergique, qu’il la monta jusqu’à la -hauteur de ses lèvres. - -Alors, j’entendis un baiser éclatant. - -A ce spectacle, il me serait difficile d’analyser tout ce que -j’éprouvai de sentiments étranges et confus. Je m’en souviens pourtant: -j’eus une impression de malaise si forte, qu’il me prit envie de m’en -aller. L’amour fait peur quand on le voit pour la première fois... Et -ma fougasse? Je n’y pensais plus. C’est juste au moment où, d’un œil -effaré, je fouillais les taillis environnants pour y découvrir un trou -où me cacher que Juliette se retourna. - -—Allons donc! me dit-elle. - -Je m’élançai. - -Sans crier gare, Simonnet Garidel, négligeant de me dire adieu, -s’engouffra dans les plantations de saules blancs, très touffus au bord -du ruisseau, et s’éclipsa. - -—Eh bien! où va-t-il si vite? A-t-il peur de moi, par exemple? - -—Voulais-tu que ma mère le vît? répondit-elle avec une moue adorable. - -—Ta mère t’a donc défendu de causer avec lui? - -—Oui. - -—Et pourquoi? - -—Parce qu’elle a dans l’idée de me marier avec quelqu’un de plus riche. - -—Et toi, qu’est-ce que tu as dans l’idée, Liette? - -—Moi, je trouve Simonnet Garidel très gentil. As-tu remarqué comme il -est fort? Et puis si tu savais quel bon cœur est le sien! - -Une petite femme, se soutenant sur un bâton, pointa à l’un des détours -du sentier. - -—Jésus-Seigneur! dépêchons-nous, dit Juliette; voilà ma mère! - -C’était la Combale, en effet. En nous apercevant, elle doubla le pas, -et bientôt je distinguai ses traits maigres, jaunis, parcheminés, -éclairés par je ne sais quelle lueur d’atroce méchanceté. - -—A la fin des fins, te voilà, notre fille! s’écria-t-elle, quand nous -fûmes à portée de sa voix. Qu’as-tu fait à la maison, je te prie, -depuis tantôt trois heures que tu nous as quittés à la rivière? Ah! tu -n’aimes guère trimer, toi, et tu laisses volontiers les autres se rôtir -au soleil. Ciel du paradis! il te faut plus de temps pour mettre du -caillé dans des faisselles qu’à M. le curé, le dimanche, pour dire la -messe et débiter le prône... Et toi, marjolet, où t’en vas-tu de ce pas -délibéré? me demanda-t-elle, m’apostrophant à mon tour. - -—J’allais par la montagne avec Baptiste, balbutiai-je... Puis Baptiste -a eu faim, et je l’ai mené dans votre écurie... - -—C’est ça, c’est bien ça, Dieu me pardonne! il me faudra nourrir l’âne -du Frère de Saint-Michel. A ce qu’il me semble, tu es né avec les mains -ouvertes, toi, pour gaspiller le bien du prochain. Tu crois donc, parce -que tu es le neveu de M. le curé, que tout t’appartient en ma maison -et que tu as le droit de rassasier ton bidet avec l’esparcette de mes -prairies? Est-ce toi, freluquet, qui payeras mes faucheurs, quand ces -hommes viendront couper mes herbes? J’ai des mulets pour dépêcher mes -foins, et je n’ai nullement besoin de l’âne de Barnabé. Va détacher ta -bête de mon râtelier, et vivement je te prie! - -—Mais, Combale, murmurai-je ébaubi de l’algarade, Liette m’avait dit -que vous me laisseriez goûter avec vous... - -—Pardi! la fougasse de mon four est si ronde et si grosse qu’il -fallait ramasser des dents étrangères pour en venir à bout! Nous ne -sommes pas assez de monde sans doute par là-bas... - -En même temps que, du bout de son bâton, elle désignait la rivière, -elle lança à sa fille un regard froid et dur comme l’acier. - -—Si tu aimes la fougasse, pétiot, reprit-elle, dis à Marianne de -M. le curé de t’en faire avec le blé de son champ... Allons, toi, -ajouta-t-elle, se retournant de nouveau vers Liette, marche, au lieu -de me regarder plantée là pareillement à une grande Sainte-Vierge dans -sa niche. Tu ne sais donc pas, fille sans esprit, que quand on a des -bouches à nourrir il ne faut pas leur faire attendre la pitance, car -alors elles mangent le double et réduisent bientôt votre bien _à quia_? - -Juliette, habituée sans doute aux emportements de sa mère, avait -supporté cette scène avec plus de calme que je ne lui en eusse jamais -supposé. Ce qui me frappa surtout, ce fut une sorte d’indifférence -courageuse où s’attestaient les virilités précoces d’une nature -énergique et forte. Non-seulement, négligeant d’obtempérer à -l’injonction brutale de la vieille, elle ne fit pas un pas, mais elle -osa prendre ma défense. - -—Ma mère, dit-elle, bien souvent M. le curé a invité mon père à sa -table; cent fois, quand j’étais petite, Marianne me donna des tartines -de miel blanc. Vous ne pouvez donc aujourd’hui marchander un morceau de -fougasse... - -—Veux-tu marcher, coquine! interrompit la Combale levant son bâton. - -Liette, sur les traits de laquelle venait de s’allumer une indignation -superbe, saisit la corbeille par un geste dépité et la posa au milieu -du chemin. - -—Ma mère, je n’ai faim ni de fougasse, ni de _fromageon_, dit-elle -avec une dignité surprenante. Vous pouvez emporter tout. - -La Combale se jeta sur la corbeille comme sur une proie, l’enleva, -l’établit du mieux qu’elle put sur sa hanche gauche, l’y maintint -énergiquement avec l’un de ses bras, où les veines faisaient saillie -pareilles à des ficelles bleues, et disparut en maugréant. - - * * * * * - -Tout à l’heure, quand le souvenir de mon oncle et de Marianne m’avait -traversé l’esprit, le cœur, mes yeux s’étaient remplis de larmes; -maintenant ce fut le tour de Liette de pleurer. Elle pleura tant -et si fort que, ne sachant plus quels raisonnements lui bailler en -consolation, je la menaçai d’aller quérir son père le long de l’Orb. - -—Celui-là te gâte, lui dis-je, Barnabé ne me l’a point caché, et -certainement tu l’écouteras un peu mieux que tu ne m’écoutes. - -Elle me regarda étonnée; puis, tirant de sa poche son mouchoir -blanc,—un fin mouchoir de fil, s’il vous plaît, la coquette!—elle -essuya ses joues humides. - -—Tu es bien plus jolie à présent, repris-je. Allons, assez de pleurs. -Du reste, je ferai ce que tu voudras... Faut-il que je m’en aille? - -Elle ne me répondit pas, mais me saisit la main droite et la retint. - -—Tu comprends, si ta mère doit t’adresser de nouveaux reproches à -cause de moi, il vaudra mieux que je reprenne Baptiste et remonte vers -Saint-Michel. - -Elle réfléchit un moment, deux doigts arrêtés sur ses lèvres. - -—Viens! dit-elle, m’entraînant tout à coup. - -—Et où courons-nous ainsi? - -—A la rivière... Mon père est là, et ma mère n’osera pas te renvoyer. - -—Et pourquoi irions-nous là-bas? On a sans doute avalé toute la -corbeille depuis le temps... Ton père, ta mère, des lessiveuses..., ça -mange beaucoup, tout ce monde. - -En échangeant ces paroles avec une certaine vivacité mutine, nous -n’avions cessé de marcher, et nous touchâmes aux longues rangées de -peupliers, de frênes, de bouleaux, dont les racines tortueuses, après -s’être enfoncées dans l’humus gras du rivage, reparaissaient à fleur de -terre et bossuaient le chemin en tous les sens. - -Nous entendîmes les voix des lessiveuses. Je me hissai sur la -pointe des pieds, cherchant à deviner ce qui se passait parmi les -galets.—Goûtait-on?—J’aperçus le père de Liette, sa mère, enfin -deux femmes ramassant des pierres pour se fabriquer une manière de -banc où s’asseoir. Brusquement la fougasse fraîche se montra aux -mains de la Combale, et mon ouïe, aiguisée par mes désirs, perçut un -léger craquement. Mon Dieu! les croûtes vives cédaient. Évidemment -les morceaux allaient être distribués. La gourmandise est parfois -héroïque—il faut dire que la saucisse de Gathon Molinier ne me -soutenait plus guère—et, bien que j’eusse tout à redouter de la mère -de Liette, n’y tenant plus, ce cri s’échappa de ma bouche malgré moi. - -—Gardez-en! gardez-en un peu! - -M. Combal se retourna. - -—Nous voici! continuai-je rassuré déjà, nous voici! - -Et, nous dégageant d’une forêt de troncs, la jeune fille et moi, nous -surgîmes sur le rivage. - -M. le maire avait tout quitté pour courir à nous. - -—Bonjour, fillot, bonjour, me dit-il avec une caresse amicale. Liette -a eu une bonne idée de t’amener ici: tu goûteras avec nous. - -—Avec nous! s’écria la Combale d’un ton sec, presque haineux. Ah ça! -tu penses alors, mon homme, que je puis nourrir toutes les bouches de -la création, moi? Oh! mon pauvre bien, si on l’abandonne aux affamés... -Tu sauras, au fait, que notre fille est une fainéante, une sans-souci, -une sans cœur, et, pour le neveu de M. le curé... - -—Tais-toi, Combale, dit M. le maire, plantant sa main calleuse sur la -bouche de sa femme. - -La vieille, abasourdie, ne souffla mot. - -Ambroise Combal me montra une place au bout extrême d’un baquet à -savonnage renversé, et, quand je fus installé, déposa lui-même sur mes -genoux la faisselle la mieux remplie, accompagnée d’un beau quartier -de fougasse. Ainsi que Baptiste, attaché là-haut devant l’esparcette -fleurie, je ne me fis pas tirer l’oreille. - - - - -VII - -Ambroise Combal réclame des cols raides pour faire le «_ci-devant_» -parmi les conseillers municipaux. - - -La grève de l’Orb—la _grave_, pour employer le mot cévenol, lequel, -du reste, appartient au vieux français—est large et recouverte de -pierres roulées affectant toutes les formes et toutes les couleurs. Ces -fragments, charriés de la cime des montagnes par les nombreux affluents -de la rivière, empierrent le sol à une profondeur de cinquante -centimètres et même d’un mètre en certains endroits encaissés. On -a beau, pour le besoin des grandes voies de communication ou la -construction des murs de clôture qui partagent les propriétés, extraire -de la grave des galets à pleins tombereaux, la mine entamée voit ses -galeries comblées au premier orage, et le niveau primitif se rétablit. - -Il faut être né dans le pays, avoir le pied cévenol, habitué à tous les -escarpements, à toutes les pierrailles, pour marcher facilement sur -ces boules de grès, de basalte ou de granit. - -Nos pâtres qui, matin et soir, mènent leurs troupeaux se désaltérer -aux eaux courantes de l’Orb, dansent, sautillent sur ce plancher -roulant, mieux qu’ils ne seraient capables de le faire sur une surface -parfaitement unie. Quant à nos moutons robustes, à nos chèvres -vigoureuses et fortes, les hasards des bords de la rivière continuant -pour eux les hasards de la montagne, ils ne s’en préoccupent en aucune -façon. Que de fois n’ai-je pas vu deux boucs de compagnies différentes -se prendre de querelle en pleine grave, et, se tenant debout, en -équilibre, sur ce terrain qui fuyait, se cosser à qui mieux mieux sans -la moindre glissade, le moindre trébuchement. - -Mais la grave, que bergers et troupeaux ne font que traverser, est le -séjour habituel des lessiveuses. C’est là que ces femmes, vouées aux -plus rudes besognes, ont en quelque sorte élu domicile. Non-seulement -elles y passent la journée à étendre sur ces pierres lavées et relavées -aux grands courants un linge qui ruisselle; mais souvent elles y -viennent encore la nuit pour garder la meilleure place, la mieux -exposée au soleil. Les contestations, du reste, sont fréquentes entre -lessiveuses, et il n’est pas rare que ces femmes ergotées, solides du -poignet, se prennent aux cheveux et se fassent voler la coiffe dans -l’Orb. - -Ces batailles, qui n’ont rien d’homérique,—les héros d’Homère -se taisaient en combattant et nos Cévenoles piaillent comme des -brûlées,—éclatent d’ordinaire aux derniers soleils de l’automne -ou aux premiers soleils du printemps, quand, chaque ménage soucieux -d’avoir du linge blanc dans l’armoire pour l’hiver ou bien empressé -de le remettre en état après la saison mauvaise, la grave se trouve -envahie jusqu’au dernier galet. - - * * * * * - -Les lessiveuses des Aires, ce jour-là, n’avaient à se chamailler -avec personne, car, sauf une douzaine de draps et de serviettes que -j’apercevais à quelque distance et qui certainement n’appartenaient -pas à la Combale, je ne voyais autour de moi que ces deux lettres se -détachant en rouge: A. C., _Ambroise Combal_. - -—Allons, allons, ne mangez pas jusqu’à l’année prochaine, dit la mère -de Liette, bousculant les femmes et les pressant de se remettre debout. -Hardi! plions les chemises d’abord. Le soleil touche Caroux déjà, et -l’humidité qui tombera bientôt ramollirait ma lessive. Ah! une lessive -molle, que ça coûte d’empois!... _Monsieur_—elle désigna son mari -par un geste où l’avarice mêlait je ne sais quel dédain—_Monsieur_ -veut des cols raides pour aller faire le _ci-devant_ à son conseil -municipal. Il est joli, ton conseil municipal, un tas de gens sans sou -ni maille... - -Elle saisit une chemise de grosse toile de genêt et la plia, y -promenant sa main osseuse comme un fer à repasser. - -M. le maire était un homme indulgent et bon: il ne répondit pas à sa -femme, dont il connaissait l’intarissable loquacité; il se contenta, -tandis que Liette et moi recueillions les mouchoirs de cotonnade à -carreaux, de les empiler dans une corbeille. - -—Tu pourrais bien te donner la peine d’étendre ces mouchoirs, au lieu -de les rouler en paquets, lui cria la Combale d’un ton agressif. Tu ne -sais donc pas, toi, que le moindre de ces chiffons me coûte douze sous -et que ça s’en va si vite, si vite!... Jésus-Maria! quels voleurs, tous -ces marchands de Bédarieux! Au temps jadis, la toile durait; maintenant -je ne sais plus comment va le monde, vous vous retournez, et votre -toile est finie. Aussi faut-il avoir toujours de l’argent au bout des -doigts.—«_Paye ceci, Combale; Combale, paye cela!..._» - -Elle tourna l’œil vers les lessiveuses. - -—Ne battez donc pas les draps si fort, vous autres! leur dit-elle. - -Et, reprenant ses jérémiades: - -—Je te dis, mon homme, que cette mairie où tu vas depuis tantôt six -mois, nous ruinera. Miséricorde! à ton âge, à cinquante ans, entrer -dans les grandeurs! Est-ce que c’est fait pour des paysans comme nous, -les grandeurs! Écris donc au gouvernement qu’il nous laisse un peu de -repos. - -Elle s’interrompit et tendit vers le couchant une nouvelle chemise. De -nombreuses éraflures et quelques trous laissèrent passer le soleil. - -—Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, encore une là qui est bien -malade, et pourtant il n’y a pas dix ans que je l’ai cousue de mes -doigts... - -M. Combal, sans s’émouvoir, était passé des mouchoirs aux serviettes. -Sa femme poursuivit ses doléances. - -—Autrefois, marmotta-t-elle, on ne voyait jamais chez nous le facteur -de la poste. A présent, il y vient tous les jours porter un journal de -Paris. Et c’est un morceau de pain par-ci, un verre de vin par-là! Ah -ça! est-ce que les affaires du gouvernement me regardent, moi! Combien -de sacs d’écus cela a-t-il rapporté à Simon Garidel d’être maire de -la commune pendant dix ans et plus? Ne nous a-t-il pas avoué lui-même -qu’il avait mangé pour le moins deux mille francs de son bien à porter -l’écharpe?... Tiens, Combal, regarde là-bas ce pauvre homme, et compare -sa lessive à la nôtre. Je vois cinq ou six malheureux draps, tandis -que j’en ai vingt paires, moi, sur la grave. Et l’enfant des Garidel -voudrait épouser notre fille! Oh! oh! les Garidel, doucement, n’allons -pas si vite en besogne, il vous faut mon consentement pour faire -réussir la chose, et je ne le lâcherai pas sans regarder au fond de -votre besace, mon consentement. - -—Simon Garidel possède pour plus de vingt mille francs encore. C’est -un joli denier cela, Combale, hasarda M. le maire. - -—Vingt mille francs! Je crois, mon homme, que tu fais bonne mesure à -ces gens-là. Mais quand cela serait, notre fille n’aura-t-elle pas, un -jour, mes châtaigneraies de Margal, mes oseraies de la rivière, mes -prairies du ruisseau et nos deux maisons des Aires, une fortune de -nonante mille francs au moins?... Ciel du bon Dieu! dire qu’il faudra -abandonner tant de richesses à l’heure de la mort!... - -Elle eut un geste de dépit en articulant ces derniers mots. - -—Quand je pense tout de même, murmura-t-elle avec un désespoir amer -et naïf, qu’on a beau travailler, employer toutes les sueurs de son -corps à se ramasser un peu de subsistance, à la fin des fins nous -devons en venir à chavirer dans le trou et à faire chanter M. le curé. -Pour moi, je te préviens, Ambroise, je ne veux rien donner à Liette -en la mariant; j’entends retenir mes terres de mes dix doigts jusqu’à -l’extrême-onction. Que veux-tu? c’est mon plaisir. - -—Garidel se montre beaucoup moins exigeant que ne le serait un autre: -en me demandant Liette pour Simonnet, il désire tant seulement que nous -donnions à notre fille nos oseraies, le long de l’Orb. - -—Pardi! il est rusé, le vieux bonhomme, et surtout ses yeux y voient -clair. Il ne réclame que le meilleur quartier de mon gâteau. Il n’aura -rien. Réponds-lui cela de ma part. Liette restera fille. Après tout, -quel besoin a-t-on de se marier? Le mariage! en voilà une sornette, par -exemple! - -—Combale, dit M. le maire avec un calme indolent, ne te monte pas -ainsi: nous causerons de tout cela à tête reposée... Allons, sois -contente, voilà la lessive réussie et... - -—Ah! ce sont mes oseraies qu’ils reluquent, ces Garidel, continua -vivement cette paysanne âpre, tout à fait incapable de se déprendre -d’un sujet qui l’atteignait, la blessait à tous les endroits sensibles. -Les oseraies sont à moi, c’est moi qui les versai avec tous nos -lopins dans ta besace, car tu n’étais pas un gros monsieur, mon pauvre -Ambroise, quand je te connus. Par ainsi ne me trouble pas les esprits -avec ces affaires. Si les Garidel veulent des oseraies où donner de la -besogne à dix vanniers ensemble, qu’ils en achètent. - -—Chut! femme, je t’en prie: voici Simon Garidel. - - * * * * * - -En effet, le père de Simonnet, abandonnant à son fils, lequel venait -d’arriver sur la grave, le soin de recueillir le linge de sa lessive, -s’avançait vers nous à pas lents. C’était un petit vieillard, aux -traits creusés, sec, recroquevillé comme la feuille du noyer quand les -vents de novembre la balayent à travers les gazons roussis par les -premiers froids. Une chose seule frappait dans son visage, ramassis de -rides s’entrecroisant à la façon des mailles serrées d’un filet: ses -yeux enfoncés sous des sourcils buissonneux et d’une extraordinaire -vivacité. - -—Bien le bonjour, Combale, bien le bonjour, dit le vieux Simon, tirant -droit vers la mère de Liette et la saluant galamment. - -—Bonjour, se contenta de répondre celle-ci d’un ton bourru. - -Elle lui tourna les talons pour aller interpeller ses lessiveuses. - -Le vieux Garidel—il avait soixante ans, et un paysan est vieux à -cet âge en nos Cévennes—marcha vers M. le maire. Celui-ci, qui -manifestement voyait le père de Simonnet avec plaisir, se porta à sa -rencontre. - -—Vous voilà donc, l’ami! lui dit-il. - -Et il lui serra la main, politesse peu en usage chez les gens de -nos montagnes, mais dont l’ancien maire et le nouveau avaient sans -doute contracté l’habitude dans leurs relations avec les autorités du -département. - -Liette, qui, bien qu’occupée en apparence à retourner sur les galets -quelques pièces humides de toile, n’avait pas perdu un mot de la -conversation de ses parents, comme si la présence du père de Simonnet -l’eût effrayée, prit son vol du côté de sa mère. Moi, je ne bougeai -pas de ma place sur le baquet de savonnage, très appliqué à détacher -l’écorce d’une amarine que la séve montante m’aidait à décoller -facilement du bois, et à me fabriquer vaille que vaille de longs -sifflets de berger. - -—Eh bien! Combal, nous ne pourrons donc jamais amener cette affaire à -bonne fin? Tu le sais pourtant, l’amitié qu’ils ont l’un pour l’autre -sèche nos enfants sur pieds. - -—Que voulez-vous, notre ancien maire, ma femme se met dans des états... - -—Quand la mienne vivait, je ne lui eusse pas permis de poser son -_halte-là_ à l’encontre de mes décisions. Une femme—c’est le bon Dieu -qui l’a voulu—n’est qu’une femme après tout, et un homme doit toujours -rester un homme. - -—C’est vrai, Garidel; mais avec mon caractère, un esclandre me coûte. -De quoi n’est pas capable la Combale! La connaissez-vous? - -—Si je la connais! Hélas! je la connais mieux que la mère qui l’a -mise au monde. La Combale aime le bien, elle l’aime plus qu’elle ne -t’aime, qu’elle n’aime sa fille, qu’elle ne s’aime elle-même, qu’elle -n’aime la religion... Je ne suis pas indifférent à la terre: je l’ai -tant travaillée! elle me donna tant de peine toute la vie! Vois, -Combal, comme elle m’a fait vieux avant les ans!... Pourtant, quand il -s’agit de Simonnet, je prendrais ta fille sans un sou. On a un cœur -dans la poitrine, encore qu’on soit paysan. - -La voix de ce vieillard s’embarrassait. - -—Il est de fait que votre garçon est un homme robuste et vaillant. - -—Robuste! regarde donc sur la place du village, le dimanche, et -dis-moi si tu découvres beaucoup de jeunes gens taillés en force comme -Simonnet... Vaillant! tu connais ma grande prairie, celle qui avoisine -tes oseraies de l’Orb? en un jour, Simonnet l’a fauchée tout entière. -Quel ouvrier tu aurais en lui pour redresser ton bien, qui manque de -bras! Tes arbres, le bois mort les dévore. Si tu savais comme mon -enfant manœuvre la hache! Quand il la manie, c’est comme un tourbillon -terrible qui vous passerait devant les yeux. - -—Garidel, soyez tranquille: ma femme pense trop à nos richesses; mais -moi, je pense à Liette. Je veux que Liette soit heureuse, et votre -garçon me plaît. Soyez tranquille, tout s’arrangera. - -—Quand? - -—Il ne faut qu’un peu de temps pour user les idées si mauvaises de la -Combale. Je vous en prie, notre ancien maire, accordez-moi encore un -peu de temps. - -—Voilà six mois que cela dure, mon ami. On jase déjà dans le village. -Sais-tu que M. le curé, la semaine dernière, me dit une parole qui me -fit cabrioler tout le sang:—_Garidel, il faudrait peut-être veiller -sur votre garçon_!» Crois-tu que de pareils avertissements, on puisse -les endurer en paix, quand on est honnête homme? J’ai considéré cela -comme un affront, et, encore que je respecte M. le curé, je lui ai -répondu dans ma colère: «—_Les coqs sont libres, à ceux qui ont des -poules de les bien garder_.»—Alors ta femme refuse ses oseraies?... - -—Oui, je les refuse! glapit une voix aigre et criarde. Vous n’avez -qu’à passer votre chemin, brave homme, on ne donne rien par ici. - -Garidel se retourna vivement. Il vit la Combale debout devant lui, -les poings crispés, le teint plus que jamais injecté de bile, le -dévisageant d’un regard haineux et cruel. - -La mère de Liette, devinant sans doute qu’un débat touchant ses -intérêts s’agitait non loin d’elle, avait vivement expédié vers le -village ses lessiveuses avec les corbeilles pleines et, marchant à -pas de loup sur les galets, était venue surprendre l’entretien de ses -ennemis. - -—Ah! vous voulez me dépouiller, vous autres! s’écria-t-elle furieuse -et labourant la grave de son bâton. Vous ne vous êtes pas levés assez -matin, les amis, pour m’arracher la chemise de sur les os. Si mes -oseraies vous font envie, moi, je les garde. M’entendez-vous, Simon -Garidel? C’est vrai, j’étais un peu sur les ans quand j’épousai mon -homme, mais je lui apportai tout, tout, le pain, le vin; et ce que je -reçus de mes parents au baptême, je le conserverai jusqu’au suaire par -amour pour mes parents défunts... - -—Mais Combale..., interrompit le père de Simonnet. - -—Allez, allez, bâtissez des plans. Moi, je suis sûre, avec mes ongles -et mes dents, de venir facilement à bout de toutes vos manigances. -Est-ce une raison, parce qu’on a une fille qui marche sur ses dix-huit -ans, de se mettre à son dernier sou? - -—Alors, Liette ne se mariera point? demanda M. Combal d’un ton où -perçait je ne sais quel emportement contenu. - -—Elle est donc bien malheureuse à la maison, notre pauvre fille! Que -lui manque-t-il à cette mijaurée, qui boit, mange, batifole, ne fait -œuvre de ses dix doigts de la journée, et n’a pas l’air de se douter -que toute créature en ce monde doit travailler pour se nourrir? - -—Eh bien! si tu ne veux pas que notre Liette se marie, je le veux, -moi! s’écria M. le maire d’une voix ferme. - -La Combale était peu habituée aux coups d’autorité de son mari. Elle -hocha la tête orgueilleusement, et, le regardant avec une curiosité -aussi dédaigneuse qu’insultante: - -—Toi, mon homme, toi! se contenta-t-elle de dire. - -Ses lèvres minces se contractèrent, ses dents longues apparurent, et un -rire amer, rauque, diabolique, cingla M. le maire à la face comme un -coup de fouet. - -Ambroise Combal, par un geste de menace, leva la main sur sa femme; -mais Garidel, s’interposant, lui retint le bras. - -—Assez, assez, murmura le vieux paysan épouvanté, qu’il ne soit plus -question de rien entre nous. Mon fils ne vous convient pas, Combale? Je -ne suis pas en peine de lui, et je le garde. - -Juste à ce moment, Simonnet, avec une corbeille de linge sur la tête, -passait à quelques pas, regagnant les Aires à grandes enjambées. - -—Bonsoir, la compagnie! ajouta Garidel. - -Incontinent, il tira vers son garçon. - - * * * * * - -Qu’allait-il se passer désormais entre la Combale, toujours hérissée -comme une louve forcée par les chiens, et son mari, en proie à une -colère d’autant plus formidable qu’elle était plus silencieuse et plus -concentrée? Ne me faudrait-il pas assister à quelque horrible bataille -parmi les galets roulants de la grave? L’effroi me prit à mon tour, et, -du baquet de savonnage, me glissant presque à quatre pattes vers les -osiers rameux, je m’esquivai prudemment. - - - - -VIII - -La Combale déclare que Simonnet est du bois dont sont faits les hommes, -et que ce bois est dur. - - -Je ne tardai pas à rejoindre Garidel et Simonnet. - -Les deux paysans allaient devisant avec calme le long du sentier, où la -nuit tombante projetait des ombres profondes, interrompues çà et là par -de rares rayons d’adieu. - -—Tu pars aussi, toi, mon garçonnet? me demanda le vieux Simon d’un ton -affectueux. - -—La Combale me fait peur, répondis-je. - -Simonnet se retourna. - -—Elle a donc été méchante pour toi également? s’informa-t-il. - -—Elle ne m’a pas regardé. Mais, tout de même, je n’étais pas à mon -aise, et je retourne à Saint-Michel. - -On fit quelques pas sans échanger une parole. - -Tout à coup, Simonnet posa sa corbeille sur le sol et mit une main -amicale sur l’épaule droite de son père. Le vieux, saisi, demeura -immobile au milieu du chemin. - -—Enfant, que veux-tu de moi? demanda-t-il, regardant son fils avec -inquiétude de la tête aux pieds. - -—Oh! un service, père, un grand service! balbutia celui-ci. - -—Est-il quelque chose, en ce monde de la terre, que je ne sois capable -d’entreprendre pour mon Simonnet! - -—Père, Liette est riche; mais supposons: si elle était pauvre, me -refuseriez-vous de la prendre pour femme? - -Garidel ne répondit pas. - -Le jeune homme reprit: - -—Quand vous épousâtes ma mère,—que le bon Dieu ait son âme au -ciel!—quand vous épousâtes ma mère,—elle me le raconta cent -fois,—elle n’avait rien, ni vignes, ni olivettes, ni châtaigneraies, -ni prairies d’aucune sorte, et pourtant, la trouvant à votre goût, -encore que vous eussiez du bien au soleil, vous la prîtes avec plaisir. - -Le vieillard, bouleversé par l’émotion qui lui remplissait le cœur, -laissait aller sa tête à droite, à gauche, par un balancement qui -traduisait toutes ses indécisions, et restait muet. - -—Mon père, poursuivit Simonnet, incapable de se contenir, avez-vous -été heureux, tout le temps que vécut notre chère défunte? - -—Oui, bien heureux, murmura Garidel avec effort. - -Et de grosses larmes, rondes comme des gouttes de pluie, arrosèrent ses -joues desséchées. - -—Ainsi en sera-t-il de moi, si vous le voulez! s’écria Simonnet, en -proie à une passion qui ne lui permit pas de mesurer ce qu’il y avait -de cruel pour son père dans les souvenirs qu’il évoquait. - -—Mais, mon pauvre garçon, dit Garidel après s’être longuement essuyé -les yeux, Ambroise Combal a sa fierté, et il ne voudrait pas marier sa -fille sans lui mettre quelque chose dans le tablier. - -—Qu’il donne ce qu’il voudra, je n’y regarderai point. J’aime Liette! - -—Savons-nous, d’ailleurs, si la Combale n’a pas dans l’idée de bailler -à sa fille un mari plus riche que toi? - -—Puisqu’elle refuse de compter à Liette tant seulement un denier le -jour de ses noces, les maris ne s’abattront pas ici par troupes, comme -les grives en novembre pour se faire plumer. - -—Sans doute. Mais la petite _aura de quoi_ à la mort des siens, car -la Combale a beau s’accrocher à son bien, elle ne l’emportera pas avec -elle au cimetière, derrière l’église, et quelque galant patient et -rusé... - -—Un galant! Je voudrais bien qu’il en vînt rôder quelqu’un aux Aires! - -Simonnet laissa échapper un geste furibond. - -—Enfin, voilà assez de raisonnements en l’air, ajouta-t-il avec une -accentuation rude, où perçait je ne sais quelle impétuosité farouche. -Mon avis est qu’il faut aller trouver la Combale et lui dire tout -uniment ceci: - -—«_Nous prenons Liette avec sa coiffe tant seulement et son jupon_...» - -—Comme la jeunesse a la tête au vent! s’exclama le vieux Garidel. -Jamais aucun souci du lendemain. - -—C’est comme ça, la jeunesse. - -—Et s’il te vient des enfants après ton mariage, _nigaudinos_? - -—Des enfants de Liette et de moi! s’écria Simonnet devenu fou soudain, -complétement fou... Des enfants de Liette et de moi! répéta-t-il -égaré... Ah! mon Dieu!... - -Il chancela. Son père alarmé le saisit. - -—Et vous croyez, dit-il, se dégageant de l’étreinte du vieux et -reprenant équilibre sur ses jarrets raffermis, et vous croyez que, si -le bon Dieu nous envoyait des enfants, à Liette et à moi, je ne serais -pas capable de les nourrir? Mais alors, mon père, vous ne connaissez -pas mon courage! Vous ne m’avez donc jamais vu aux champs? Gardez le -bien que vous avez gagné, il vous appartient, je n’en veux pas, et -soyez sûr, comme il existe un ciel de l’autre côté de la vie, que ma -famille ne manquera jamais de pain... Des enfants à nous! Ah! ce n’est -pas deux bras que j’aurai pour gagner la vie à ces anges de ma Liette, -mais dix, mais vingt, mais cent. Nous verrons bien quelle terre me -résistera, et si je ne parviendrai point à rassasier ma couvée... - -Il s’arrêta, épuisé. - -—Allons, viens. Nous parlerons de tout cela chez nous. - -Et, oubliant la corbeille pleine, il essaya pour l’entraîner de -saisir les deux mains de son fils. Mais celui-ci les lui refusa avec -obstination. - -—Non! non! fit-il, reculant. S’il vous plaît d’aller manger la soupe, -allez-y. Je ne vous suis point: le malheur me remplit assez l’estomac, -à moi. - -—Pauvre enfant! marmotta Garidel d’une voix si basse que je l’entendis -à peine. - -Puis, saisissant enfin les mains qu’on lui refusait: - -—Que ta volonté soit faite, Simonnet! dit-il. Les Combal sont encore à -la grave; allons au-devant d’eux. - -J’avais écouté cette courte scène dans une sorte de stupeur. Les -emportements de Simonnet, la violence de ses paroles me confondaient. -Quoi! Simon Garidel permettait à son fils d’élever si haut la voix -devant lui! Je n’en revenais pas, moi qui osais à peine regarder mon -père, et qui, loin de lui résister, me fusse blotti en un trou de -souris quand il manifestait sa volonté. - -Cette disposition singulière où je me trouvais ne me laissa pas la -liberté de suivre les deux paysans qui dévalaient vers la grave, car le -chemin incline à cet endroit. Ne sachant mieux faire, je m’assis à côté -de la corbeille pleine de Simonnet. - - * * * * * - -Cependant, mon œil, qui de ce point élevé pouvait se porter -indifféremment, à droite sur les toits rouges du village, à gauche -sur les lignes des grands arbres bordant la rivière, ne se détacha -pas un instant du vieux Garidel et de son fils. Je les voyais, tantôt -traversant des marges lumineuses, car dans l’écartement des hauts -peupliers, bien que le soleil eût versé violemment derrière Caroux, le -ciel incendié lançait de splendides reflets, tantôt s’engouffrant dans -les ombres noires des massifs que les lueurs mourantes n’avaient pu -pénétrer. - -Soudain, dans le silence qui m’enveloppait et commençait à m’effrayer, -s’éleva le glapissement aigu de la Combale. La guerre allait-elle -toujours son train? Convaincu qu’il ne pouvait rien m’arriver de -fâcheux, quand les Garidel doublaient M. le maire, je m’élançai à -toutes jambes. - -Mes oreilles avaient ouï juste. C’était bien la mère de Liette qui -pérorait, pérorait, pérorait. Je dois le reconnaître pourtant, bien -que sa voix conservât toujours des notes criardes, le ton général s’en -trouvait singulièrement apaisé. Les propositions désintéressées de -Simonnet avaient-elles touché la vieille, et son avarice était-elle à -bout d’arguments?... - -—Oui, oui, Garidel, disait-elle, vous êtes un homme de sens, et le -travail, je le sais, ne fait pas peur à votre garçon. Malgré tant de -qualités, vous me laisserez le temps de réfléchir un brin, je pense. Le -mariage est plus large que le ruisseau de Lavernière, et je veux que -Liette pèse la chose, avant de passer cette rivière où tant d’autres se -sont noyées. Ah! quand on est de l’autre côté de l’eau avec une bague -au doigt, bonsoir! il faut demeurer avec son homme, serait-il aigre -comme une cerise à Pâques ou comme un raisin à la Saint-Jean. Voilà le -sort des femmes ici-bas? - -—Vous savez bien, Combale, que Simonnet... interrompit Garidel. - -—Il est du bois dont sont faits les hommes, et ce bois est dur... -Mais parlons sérieusement: Liette ira habiter avec vous, dans votre -maison? - -—Certainement. - -—Vous la nourrirez? - -—Avec ce que nous aurons de meilleur: des choux, des châtaignes, du -lard, quelquefois une bête de la basse-cour. - -—Vous la vêtirez? - -—Il y a des marchands d’étoffes à Bédarieux, et nous ne craindrons pas -de leur montrer la couleur de notre argent. - -—Et vous ne me demanderez rien? - -—Rien! s’écria Simonnet, plus empressé que son père. - -La vieille paysanne écarquilla ses yeux et regarda dédaigneusement le -jeune homme. Puis, frappant sur le bras à Garidel: - -—Répondez-moi donc, vous: les enfants sont les enfants, ils ne -s’entendent nullement aux affaires. - -—Pas un sou ne sortira de votre poche, Combale, murmura le vieux. - -—Bon, bon! vous êtes du brave monde tout de même... Oh! pour du brave -monde, il n’en existe pas de pareil aux Aires, et, si je ne dis pas -oui, je ne dis pas non. On verra... On s’arrangera... Le temps est un -grand maître... - -Nous étions arrivés à la corbeille; Simonnet, la saisissant derechef, -se la planta sur la tête. - -On marchait dans le plus profond silence. Le seul bruit désormais qu’on -entendît était celui du bâton de la Combale, frappant à intervalles -égaux de petits coups secs sur le sol. Bientôt nous perçûmes les -roulements clairs et vifs du ruisseau de Lavernière, lequel, aux -approches du village, ayant à sauter par-dessus des roches élevées, -bondit en cascatelles joyeuses au milieu des osiers blancs et des -ajoncs aux feuilles longues et pointues comme des épées. - -Nous avancions, chacun en proie à sa pensée intime et retenant -toujours sa langue au nid. Nous touchâmes au bout du ruisseau. Là, je -retrouvai le carrefour où, le jour du départ de mon oncle, nous nous -étions embrassés, Marianne et moi. Je crus, dans les creux du gravier, -discerner encore les traces fraîches des pas de la vieille gouvernante, -et je me plus à y poser mes pieds d’enfant avec je ne sais quel -enthousiasme ému qui me bouleversait le cœur. - -Nous franchîmes le courant sur les hautes passerelles de pierre, les -Garidel en avant, puis les Combal, moi le dernier, sentant, avec la -nuit qui déjà enveloppait toutes les formes de ses ombres, mon âme, -ma jeune âme tendre et affectueuse, habituée à toutes les caresses du -presbytère, se noyer en une mélancolie dont il m’était impossible de -déterminer clairement l’objet. - -—Bonsoir, les amis, bonsoir! dit la Combale, tirant tout à coup -vers sa maison, située en amont du ruisseau, tandis que les Garidel -faisaient mine de gagner la leur, bâtie tout à fait en aval, au milieu -d’une prairie, derrière un rideau de frênes et de peupliers. - -—Bonsoir! répondit le père de Simonnet, essayant d’entraîner son -fils, lequel, immobile, regardait M. le maire, ne finissait pas de le -regarder. - -—Attendez! s’écria le trop taciturne M. Combal. - -—Qu’allez-vous faire, mon homme? interrogea la mère de Liette levant -un visage refnogné. - -—Les jours de lessive, reprit M. le maire, sont dans nos ménages -villageois des jours de réjouissance et de fête. C’est chez nous -une coutume de la plus grande ancienneté. Pourquoi, ce soir, ne -souperions-nous pas tous ensemble, puisque aussi bien nous sommes sur -le point de nous entendre et que les accordailles sont à peu près -conclues. - -—Rien n’est conclu, interrompit la vieille, rien n’est conclu de -définitif. J’ai demandé le temps de me retourner, avant de dire à -Liette:—«_Arrange ton paquet et va-t’en chez les Garidel_.» Crois-tu, -par hasard, Ambroise, qu’on se dépouille de sa fille comme ça au pied -levé, sans se donner une minute pour faire des réflexions? Moi, je veux -peser le fort et le faible avant de poser _ma croix_ sur le contrat. - -—Réfléchis jusqu’à la fin du monde, femme, si cela te plaît. Mais je -ne vois pas là une raison pour que les Garidel ne soupent pas avec nous. - -—Des raisons! il te faut des raisons? Eh bien, je suis lasse de -tenir table ouverte pour tout le monde que tu gorges chaque jour avec -mon bien. Une fois c’est le facteur de la poste, une autre fois la -ribambelle des conseillers, puis des gens de la mairie de Bédarieux -qui viennent voir _M. le maire des Aires_! Ne m’a-t-il pas fallu, -cet hiver, mettre toute ma cuisine en branle pour recevoir M. le -sous-préfet de Béziers? Ce repas m’a coûté plus de quinze francs de bel -et bon argent. Jésus-Dieu! quand je pense à ces trois écus qui sont -sortis de ma bourse et que je ne rattraperai plus... - -—Combale, intervint le vieux Simon avec une tristesse pénétrante, nous -n’avons plus de femme, hélas! à la maison, mais notre pot y bout tout -de même. Du reste, Simonnet, qui s’entend si bien à retourner la terre, -s’entend également à fricoter les victuailles. - -—Tenez! aujourd’hui, j’ai tué deux poulets de notre basse-cour, -interjeta vivement le jeune homme, et, avant d’aller à la grave, je les -ai portés chez notre voisine la fournière pour les faire rôtir. - -—Deux poulets! s’écria la Combale avec une sorte de saisissement, deux -poulets! Ah! quel monde vous êtes, Seigneur du ciel! Vous mangez donc -comme ça votre volaille, vous autres? Ces poulets, vous les auriez -vendus trois francs au marché de Bédarieux. - -Et, se retournant vers son mari: - -—Combal, ce n’est pas chez nous, ce soir, qu’on fait liesse, c’est -chez les Garidel. Moi, je n’ai qu’une soupe de _châtaignons_ à te -donner, et ce n’est pas une soupe de roi. - -—Ta femme a raison, mon ami, dit le vieux Garidel. Viens avec nous. - -Simonnet plus que jamais tenait les yeux attachés sur M. le maire. - -—Non, non! répliqua celui-ci d’un ton ferme. On soupe chez nous ce -soir. Je l’ai dit et je ne m’en dédis point. Nous avons aussi une -basse-cour, nous autres, où les ouailles sont en quantité. - -—Je te conseille de toucher à mes bêtes, toi! cria la Combale d’un ton -menaçant. - -—Mais puisque nos poulets sont au four, insinua Simonnet, je -pourrais bien aller les chercher, avec d’autres choses que nous avons -là-bas..... Que pensez-vous de mon idée, Combale? Je porterais aussi -quelques bouteilles de notre vin... - -—Je pense, répondit la vieille, apaisée, que je n’ai rien à la maison -pour vous recevoir tous, et que, si tu trouves des provisions, toi... - -Avant qu’elle eût fini de parler, encore que la corbeille lui pesât -lourdement sur la tête, Simonnet était parti comme un trait. - -Nous défilâmes à travers les rocailles qui, aux environs des Aires, -dominent le ruisseau. - -La Combale, peu satisfaite dans le fond, ne cessait de marmotter entre -ses dents: - -—Mais si ces Garidel ouvrent leur sac si largement devant leurs -bouches et les bouches étrangères, le sac verra bientôt la dernière -miette passer par-dessus les bords. Que restera-t-il alors? la toile, -c’est-à-dire rien, absolument rien... Ah! malheur à ceux qui, dans -leur jeunesse, s’oublient à manger le pain tendre; dans les vieux -ans, il faudra mordre au pain dur, et on ne pourra pas, parce que -nos dents tombent avant que nous soyons tombés... Le proverbe le dit -d’ailleurs:—«_Après blanc pain, pain bis ou faim_...» Miséricorde! -et Liette irait faire ménage avec ces gens prodigues, qui ne savent -pas qu’un sou est un sou, et qu’un écu, quand nous avons le bonheur de -le posséder, nous devons, pour qu’il ne nous échappe, l’enfermer sous -trente-six clefs. L’argent, ça roule si vite! c’est tout rond..... -Enfin, on mangera leurs poulets, puisque aussi bien ils sont morts à -cette heure et rôtis; on boira leur vin, puisque le voilà sorti de la -cave; mais pour ma fille... - -Liette parut sur le perron. - -—Tout le linge est aux armoires, mère, dit-elle. - -—Il faut que je recompte les pièces, moi! répondit la vieille, -gravissant les degrés. - -Simon Garidel faisait encore des façons. M. Combal lui prit le bras, et -ils montèrent à leur tour. - - * * * * * - -Personne ne s’étant occupé de moi, je demeurai seul au bas du perron, -l’esprit perplexe, l’âme troublée. Tout à coup la porte de la maison -se ferma. Évidemment on ne me voulait pas, on me renvoyait. Je m’assis -sur la dernière marche, autant affligé de l’oubli où l’on me laissait, -qu’effrayé de la nuit qui s’épaississait à vue d’œil. Déjà je ne -distinguais plus les massifs touffus de noisetiers qui, semblables à un -courant de verdure, dégringolent du haut de la montagne, accompagnant -le ruisseau de Lavernière à travers ses paresseux méandres, bondissant -avec lui en cascade de feuillages aux endroits où l’eau se précipite -de la cime des rochers, puis le suivant en droite ligne sur une arène -paisible jusqu’à la rivière d’Orb. - -Que devenir au milieu de ces ténèbres? Aurais-je le courage de -remonter vers Saint-Michel, à travers les châtaigneraies désertes et -noires? Découvrirais-je seulement le sentier que je devais suivre, -perdu dans cette obscurité, dans cette horreur? Ma foi, j’essaierais de -frapper à la porte des Combal, ainsi que je l’avais fait le matin. - -La peur me poussant comme une main invisible cachée dans les ténèbres, -je montai et posai un doigt tremblant sur le loquet. - -En ce moment, la voix de Baptiste emplit de ses éclats bruyants, -prolongés, la solitude où je sentais mon âme, mon cœur, tout mon être -physique et moral se dissoudre en quelque sorte et s’anéantir. Qui -sait? peut-être Barnabé venait-il d’entrer dans l’écurie. - -Je bondis vers la porte à claire-voie. - - - - -IX - -Ma fureur quand Liette m’embrasse, croyant embrasser Simonnet. - - -N’y voyant goutte, c’est à tâtons que je dus me diriger vers Baptiste. -Quant à lui, il poursuivait sa chanson aux notes larges, aux roulades -saccadées. - -—Tu es donc bien content, toi? lui dis-je, le saisissant aux naseaux -pour lui rabattre le caquet. - -Il se tut, et sa langue moelleuse et douce me lécha délicatement les -mains. - -Je n’étais plus autant effrayé: Baptiste me touchait, puis j’entendais -les ruminements lents et cadencés des mulets de M. Combal. - -«Au fait, pensai-je, si personne ne songe à venir me chercher dans -cette écurie, pourquoi ne me résignerais-je pas à y coucher sur une -botte d’esparcette, en quelque coin isolé? Les pâtres ne dorment-ils -pas dans les étables, au milieu de leur bétail?» - -En faisant ces réflexions pleines de cet effarement que l’isolement et -la nuit provoquent chez tous les êtres faibles, en particulier chez -les enfants, j’avais dénoué la longe de cuir qui retenait Baptiste à -la mangeoire et l’avais conduit jusqu’à la porte de l’écurie, contre -la claire-voie grande ouverte. Pourquoi avais-je délié ma bête? Je -n’en savais rien. Je menai l’âne près du perron des Combal, et là je -l’enfourchai sans plus ample délibération. - -Allais-je partir au galop? Point. Je demeurai vissé sur ma monture, -immobile, prenant un plaisir aussi véritable qu’il me serait difficile -de l’expliquer à sentir Baptiste entre mes jambes, à l’entendre -renâcler de temps à autre, à le voir, à lui caresser l’encolure de mes -deux mains. Je n’étais plus seul! - -Brusquement, les choses obscurcies reparurent à mes yeux, sous une -lumière dont les ondes grises et blanches descendaient de Saint-Michel. -J’attendis tout haletant. La lune se levait du côté de l’ermitage, -derrière les masses monstrueuses des châtaigniers; je distinguai, à -travers les rameaux que ses rayons timides pénétraient doucement, -d’abord ses yeux, puis son nez, puis sa bouche, enfin toute sa large -face ronde splendidement épanouie. - -Au même instant, les noisetiers de Lavernière, morts, ensevelis, -ressuscitèrent, et, par intervalles, l’eau du ruisseau se montra -luisante et polie comme un miroir. - -«Nous trouverions bien notre route à présent!» - -Et mes talons frisaient déjà le poil profond de Baptiste, prêts à s’y -enfoncer, quand la porte des Combal s’ouvrit tout en haut du perron. - -Liette parut. - -—Que fais-tu là sur ta bête? me demanda-t-elle. - -—Je pars pour Saint-Michel... J’attendais la lune pour y voir. - -—Comment, tu ne soupes pas avec nous? - -—On ne me l’a pas dit. - -—Je te le dis, alors. - -Elle me retira les rênes, que j’avais ramenées au moment de lancer -Baptiste. - -—Descends, descends! me répéta-t-elle. - -Je sautai sur le sol. - -—Oui, lui dis-je, à toi, tout t’est égal, maintenant que tu es sûre -d’épouser ton Simonnet. Mais pour moi, c’est différent... Si Barnabé -m’attend là-haut?... - -—Il t’attendra, pardi, le Frère! fit-elle, montrant l’étable à -Baptiste, qui s’y précipita tout joyeux. - -Négligeant la porte à claire-voie, la jeune fille ferma la porte pleine -de l’écurie. - -—A propos... me souffla-t-elle, se penchant vers moi au point que ses -cheveux toujours au vent me dansèrent sur le front. - -Elle s’arrêta. - -—Que veux-tu? - -—A propos... reprit-elle d’une voix si faible que, par un mouvement -instinctif, renversant ma tête, je collai presque mon oreille contre -ses lèvres. - -Encore une fois, elle n’osa pas. - -—Enfin, parleras-tu? - -Nos poitrines étaient si rapprochées l’une de l’autre, que j’entendais -son cœur battre distinctement. C’était comme le tic-tac de la pendule -de mon oncle, seulement le balancier de Liette marchait plus vite. - -Elle me passa son bras droit sur les épaules par un geste caressant, -familier, et je la suivis dans le chemin étroit qui va en pente vers le -ruisseau. Où me conduisait-elle? - -—Je compte bien que tu ne me mènes pas à la grave à cette heure? lui -dis-je. - -—Oh! non. - -—Alors, où? - -—Tu étais là, toi, lorsque Simonnet et son père ont parlé à mes -parents? - -—Je crois bien! Je n’ai pas perdu une parole. - -—Et que leur ont-ils raconté? - -—Simonnet demande que tu deviennes sa femme, et Garidel, tout en se -faisant tirer un peu l’oreille, a fini par appuyer son raisonnement. - -—Ah! je les aime bien tous les deux! - -—Simonnet d’abord? - -—Oui, Simonnet d’abord... répondit-elle avec simplicité... Et les -miens, qu’ont-ils dit? - -—Pour ta mère, elle ne veut rien te donner, et ton mariage ne lui -agrée en aucune façon. Mais ton père a manqué se fâcher, et il -t’accordera Simonnet. - -Le bras droit de Liette eut une crispation; sans que j’y fusse pour -rien, mes joues allèrent droit à la portée de ses lèvres. Elle me baisa. - -—Mon père est bon comme le bon Dieu du ciel! murmura-t-elle avec un -enthousiasme qui la faisait vibrer tout entière. C’est lui sans doute -qui a invité les Garidel à souper chez nous? - -—Assurément il ne faut pas accuser la Combale de cette bonne action: -elle est bien trop avare! - -—Et Simonnet est allé chercher des poulets? - -—Votre soupe de _châtaignons_ aurait-elle suffi à tout le monde? Pour -moi, je ne l’aime pas, la soupe de _châtaignons_, je t’en préviens. - -Elle se pencha pour couper une fleur d’ajonc. Elle me la donna d’un air -distrait. - -—Que veux-tu que je fasse de cela? lui dis-je étonné. - -—C’est vrai! murmura-t-elle en me la reprenant et la lançant dans le -ruisseau. - -Puis elle ajouta négligemment: - -—Parfois, il me semble, me promenant avec toi, que je me promène avec -Simonnet, et que tu es Simonnet. - -—Tu te trompes: je suis le neveu de M. le curé! m’écriai-je, humilié -qu’on pût me confondre avec un paysan. - -—Simonnet est grand et tu es petit; Simonnet est fort et tu es faible; -Simonnet m’aime, et toi... tu ne sais pas ce que c’est. - -—Tant mieux, ma foi, si t’aimer devait me faire mettre en colère -contre mes parents! répliquai-je d’un accent naïf et convaincu. - -—Simonnet s’est donc mis en colère contre son père? - -—Ah! je t’en réponds. Il lui a corné aux oreilles qu’à tout prix il -voulait être ton homme, qu’il ne lui demanderait pas miette de son bien -pour se marier, qu’il travaillerait pour nourrir ses enfants... - -—Ses enfants? - -—Les enfants qu’on a quand on est marié, parbleu! - -Liette, qui me retenait toujours aux épaules, me ramena à elle et -m’embrassa de nouveau. - -—Ah ça! lui dis-je, fâché et me dégageant, tu me prends donc encore -pour Simonnet? - -—Que veux-tu? ce baiser m’est venu aux lèvres: il me fallait bien le -donner à quelqu’un... J’eusse mieux aimé le garder pour Simonnet, mais -je n’oserai jamais avec lui ce que j’ose avec toi... - -—Il t’aime pourtant, ce garçon, tandis que tu ne m’es de rien, à moi. - -—C’est peut-être pour cela que je n’ose pas... Puis, si quelqu’un nous -voyait!... - -Je la regardai, ébahi; mais il me fut impossible d’apercevoir son -visage, tant elle tenait la tête inclinée sur sa poitrine. - - * * * * * - -La lune, dégagée des branchages des arbres, en pleine marche dans un -ciel sans nuage criblé d’étoiles petites et pointues, répandait sur -les campagnes tranquilles sa lumière égale et douce. Non-seulement les -noisetiers, un moment engouffrés dans les ténèbres, avaient repris -forme et couleur, mais aussi les saules et les osiers. On entrevoyait -au bord de l’eau jusqu’à des touffes de germandrées, puis, parmi les -fentes des roches, des rameaux vivaces de bruyères pourpres. L’air, -d’une limpidité extrême, nous découvrait les maisonnettes du village, -éparpillées çà et là capricieusement. Nous les eussions comptées une à -une, s’il nous en eût pris fantaisie. - -Cependant nous marchions toujours, Liette, que j’avais connue enjouée, -folâtre, pour la première fois de sa vie méditative et grave; moi, -fidèle à mon caractère expansif en dépit d’une sorte de mélancolie -native, parlant beaucoup et me démenant davantage, maintenant que -j’avais reconquis la liberté complète de mes jambes et de mes bras. - -Enfin nous nous arrêtâmes. Nous étions sur la place du village. -Préoccupé du gîte que je pourrais choisir, si je venais à me brouiller -avec le Frère, je jetai les yeux sur la maison de M. Anselme Benoît. -Les volets verts en étaient hermétiquement clos. Le médecin, selon son -habitude, galantisait à la ronde. - -Mon regard s’égara dans la large rue qui aboutit à l’église. L’église -était ouverte. Quelques paysans, quelques paysannes y entraient pour -réciter leur prière du soir. - -«Comment, on priait, quand mon oncle n’était plus là dans sa grande -stalle de noyer!» - -Je vis, s’appuyant à la haute muraille de l’église, notre pauvre -demeure lézardée, la cure, d’où tout le monde s’était enfui. Mon Dieu! -que la maison de mon oncle me parut triste! J’en détournai vivement les -yeux et me suspendis au bras de Liette, craignant de défaillir encore -une fois et de tomber. - -—Qu’as-tu? me demanda-t-elle. - -—Si nous rentrions chez toi? - -Elle leva la main et me désigna le four communal, qui occupe le milieu -de la place des Aires. - -—Entres-y, me dit-elle, et informe-toi si les poulets rôtissent. - -Quelqu’un avait entendu la voix de la jeune fille, car, incontinent -qu’elle eut parlé, un homme parut à la porte du four. Cet homme ne fit -qu’un bond et se trouva auprès de nous. C’était Simonnet. - -—Une minute tant seulement, dit-il, et tout est prêt. - -Puis, saisissant Liette de sa main droite et moi de sa main gauche: - -—Venez, venez! - -Il nous entraîna. - -Simonnet tira à lui la lourde porte de granit qui clôt le four. Quatre -poulets, saupoudrés de mie de pain, crépitaient en deux grands plats de -faïence. Le ton de leur peau, d’un jaune d’or, annonçait que la cuisson -de ces bêtes allait arriver à point. - -—Eh bien? interrogea le jeune homme, nous regardant d’un air satisfait. - -—C’est trop, cela, répondit Liette. - -Simonnet referma le four. - -—Il fait bien chaud ici, fit-il, nous ressaisissant une main à l’un et -à l’autre. Sortons. - - * * * * * - -Le four communal des Aires est une vaste rotonde décrépite, ruinée. -D’énormes verrues de mousse verte parsèment les vieilles murailles, -et plus d’une giroflée a pris racine dans les crevasses où le vent -a pu déposer un peu de terre dans le courant des années. Un perron, -large assise de pierre à peine équarrie sur lequel on hissa en retrait -ce monument rustique, troué çà et là comme le sarrau usé d’un paysan, -fait saillie tout autour du four communal, et offre un siége naturel -aux commères, qui y passent de longues heures à dégourdir leurs -langues, tandis que cuisent les fougasses et le pain. De là partent -les médisances, les disputes, les haines, tout ce qui agite, trouble, -passionne le village, le fait rire ou le fait pleurer. - -Simonnet nous montra ce large perron lustré par les jupons rudes des -paysannes et brillant sous la lune comme une glace. Nous nous assîmes -tous les trois, lui occupant la place du milieu. - -Tout à coup, le jeune paysan lâcha ma main, mais continua à retenir -celle de Liette. Je remarquai même que, renflant ses dix doigts, il -gardait la mignonne menotte de la jeune fille avec la même attention, -la même délicatesse du toucher, les mêmes précautions minutieuses que -s’il eût tenu prisonnier un chardonneret ou un rossignol. - -Quant à Liette, elle ne bougeait, ne soufflait mot, se laissant faire, -prenant plaisir à ce jeu où je ne comprenais rien. Du reste, leur -attitude à tous deux était des plus singulière et provoquait chez moi -le plus parfait étonnement. - -J’avais cru qu’en nous attirant si vite au dehors, Simonnet avait -quelque chose d’intéressant, de curieux à nous raconter, une histoire -comme Barnabé en savait par centaines; et voilà que, silencieux autant -que Liette, il demeurait bec cousu, mangeant la jeune fille de ses deux -grands yeux affamés, et capable seulement de frapper en cadence la -pierre du perron avec les talons de ses souliers. A la fin des fins, je -m’ennuyais horriblement, moi, à les contempler, et je me levai. - -—Où t’en vas-tu? me demanda Liette. - -—Ah ça! crois-tu que je m’amuse beaucoup avec vous? Vous êtes là -muets comme des truites de l’Orb, et vous passez tout le temps à vous -regarder à l’égal de gens qui ne se seraient jamais rencontrés. - -—Mais, pétiot, quand on doit se marier, il faut bien se regarder, dit -Simonnet. - -—Se regarder!... Et pourquoi? - -Il hésita. - -—Pour se voir, répondit-il... Moi, bien que je connaisse Liette, il -me semble que je la vois pour la première fois de la vie. Elle est -toute nouvelle pour moi. Quels jolis yeux elle a! quel front et quelles -joues, plus blancs et plus roses que la fleur de nos amandiers! quelle -bouche, plus rouge qu’une fraise mûre sous bois! quels cheveux!... - -—Oh! pour les cheveux, interrompis-je, n’en parlons pas; Liette ferait -mieux de les peigner souvent et d’y mettre de la pommade, que de les -laisser ainsi flotter sur son visage. Regarde-la donc, Simonnet, elle -est tout éborgnée, les mèches lui retombent jusque par-dessous le -menton. - -La jeune fille, en effet, se sentant rougir aux compliments -enthousiastes du jeune homme, avait fait un simple mouvement de tête, -et sa chevelure indomptée, se dénouant, s’était abattue comme un voile -sur ses traits. - -Simonnet leva une main tremblante. Il voulait écarter le nuage vaporeux -qui lui cachait Liette. Celle-ci ne résista pas; je crois même que, -pour faciliter l’amoureuse envie, elle se pencha vers lui légèrement. - -—Et si vous vous embrassiez? leur dis-je, devinant à je ne sais quel -mouvement obscur de mon cœur que j’allais leur faire plaisir. - -Le jeune paysan robuste la souleva dans ses bras comme une plume. -Incontinent deux baisers sonores réveillèrent les échos du four. - -—A propos, m’écriai-je, et les poulets? - -—Ah! mon Dieu! dit Simonnet. - -—Ah! mon Dieu! répéta Liette. - -Il était juste temps d’accourir pour retirer les bêtes, car du jaune -doré elles étaient en train de passer au jaune noir. On atteignit, -sur une haute étagère, la large pelle à désenfourner et on ramena les -poulets vivement. - - * * * * * - -Nous nous arrêtâmes quelques secondes dans la maison des Garidel, afin -d’y prendre les dix litres de vin que Simonnet, très-soucieux de plaire -à la Combale, avait préparés d’avance pour notre souper; puis nous -remontâmes les marges gazonnées du ruisseau. - - - - -X - -Vive le vin des accordailles! - - -La soupe de châtaignes sèches, de _châtaignons_, est, aux Cévennes, -le plat de résistance de la plupart des ménages rustiques. Ça coûte -si peu, et c’est si commode à préparer! Deux ou quatre poignées de -châtaignes au fond d’un vase, de l’eau par-dessus, puis vous laissez -bouillir trois heures environ. Au bout de ce temps, vous obtenez un -bouillon roussâtre de couleur, légèrement gluant et très sucré. Chez -les paysans aisés, il n’est pas rare que, sur les tranches de pain -destinées à recevoir cette rosée bienfaisante, on répande une jatte -de lait, le lait se mariant très-agréablement pour le goût avec l’eau -des _châtaignons_. Mais ces hautes fantaisies culinaires demeurent -absolument inconnues du pauvre, qui boit son bouillon tel que sa -marmite le lui verse et ne s’en porte pas plus mal. - -Quand nous entrâmes dans la cuisine, les bras chargés de victuailles, -tout le monde était assis autour de la table, en train de dépêcher la -soupe traditionnelle, où du reste la Combale n’avait pas laissé tomber -la moindre goutte de lait. - -—Et vous oserez, s’écria cette femme hargneuse, avisant les poulets -aux mains de Simonnet, et vous oserez manger cela, un vendredi, chez -moi? - -—Réfléchissez, Combale, qu’une soupe de _châtaignons_ c’est bien -maigre aussi, hasarda le vieux Garidel. - -—Mais personne ne vous a forcés à venir la manger, cette soupe de -_châtaignons_. Laissez-la, si elle ne vous plaît point. Dieu m’assiste! -il vous faut des volailles rôties, à vous autres, les Garidel, qui -n’avez su faire qu’une chose en ce monde: enseigner à vos terres le -chemin de votre estomac. Jésus-Maria! voilà la première fois de mes -jours que cela arrive de voir une liesse chez moi un vendredi. Mais je -n’en serai pas de votre liesse, et aussi bien je finirai ma soupe loin -de toutes vos viandes, sur le perron du foyer. - -Elle enleva son assiette à demi-pleine par un geste de fureur et -s’éloigna incontinent. - -Cependant M. Combal, qui ne s’était pas ému outre mesure de la retraite -de sa femme, avait saisi plats et bouteilles, et, aidé des lessiveuses, -très empressées à de si appétissantes besognes, installait le tout sur -une nappe blanche. - -—A la bonne heure! dit-il, voilà qui fait meilleure mine sous la lampe -que les raves et les _châtaignons_. - -Et, montrant à Simonnet une chaise vide près de lui: - -—Ta place, mon garçon. - -—La tienne ici, Liette! s’écria Simon Garidel, indiquant un siége à -ses côtés. - -Au moment où Juliette, un peu confuse des politesses du père de -Simonnet, allait à son tour s’asseoir à la table, très abondamment -pourvue désormais, elle se sentit saisie par des mains inconnues et -fut secouée si rudement qu’elle faillit en être renversée. Elle se -retourna. Sa mère se tenait devant elle, cheveux hérissés, griffes -tendues. - -—Que voulez-vous? murmura la jeune fille. - -—Ah ça! tu crois donc, innocente, s’écria cette harpie cévenole, tu -crois donc que je m’en vas te laisser manger de ces poulets rôtis, moi? -Nous sommes chrétiens, nous autres, si les Garidel ne le savent point, -et je n’ai aucunement envie de perdre ma place au ciel pour réjouir -ta gourmandise. Les parents répondent devant Dieu des péchés de leurs -enfants, ma fille, lorsque, ayant moyen de le faire, ils ne les ont pas -empêchés. Hardi! viens près de moi: je t’ai gardé ta part de soupe et -ta part de _châtaignons_. - -Juliette, abasourdie par cette algarade, suivit sa mère sans répliquer; -mais elle n’avait pas encore atteint le perron du foyer, où la vieille, -mâchonnant des mots inintelligibles, venait de s’accroupir de nouveau, -quand M. Combal, que le vieux Garidel avait regardé d’une façon -significative, rejeta brusquement sa chaise et se mit debout. A ce -mouvement d’énergie tout à fait inattendu, la Combale, flairant une -lutte, se redressa elle aussi sur ses ergots. - -—Eh bien! mon homme, quelle mouche t’a donc piqué? demanda-t-elle d’un -ton rogue. - -M. le maire ne lui répondit pas, ne la regarda même pas; il marcha -droit à Liette, lui prit doucement une main et la reconduisit à sa -place première. - -—Reste là, lui dit-il, je le veux! - -—Je le veux! je le veux! ricana la Combale. Tu es donc le maître, ici? - -—Oui. - -—Alors, c’est toi qui portas les terres, le bétail, cette maison où je -suis née?... - -—Je ne parle ni des terres, ni du bétail, ni de ta maison, je parle de -ma fille. - -—Alors, Liette n’est pas à moi, à moi qui la portai, à moi qui la -nourris de mon lait comme une chèvre fait son cabri... Miséricorde du -Seigneur! suis-je assez malheureuse... - -Elle leva ses bras maigres comme des osiers secs et se les croisa -désespérément sur la tête. - -—Ah! poursuivit-elle, arrêtant sur son mari des yeux où une sorte -d’attendrissement le disputait à son indomptable courroux, ah! ce -n’est pas dans les temps anciens que tu m’eusses jeté à la face -tant de méchantes paroles. Jadis, mon homme, tu étais doux à l’égal -d’un agneau, et tout marchait à satisfaction: le bien, les bêtes et -l’enfant. A présent, la roue de la lune a fait un tour, et les terres -attendent souvent la pioche, les mulets le coup d’étrille, et Liette -les soufflets qu’elle a mérités. La malédiction est entrée chez nous, -depuis que le Frère de Saint-Michel s’est mis à fréquenter notre -seuil. Il fut une époque, tu t’en souviens, où Barnabé montrait son nez -deux ou trois fois par an, pour ses quêtes; maintenant, il ne décesse -de monter notre perron. Pourvu qu’un de ces soirs, il ne lui prenne -pas fantaisie de nous amener son compagnon Braguibus! Ce matin, vers -les quatre heures, à la fine pointe de l’aube, n’ai-je pas entendu le -fifre de ce mendiant aux alentours de ma maison! Mais qu’il vienne, cet -emboiseur de filles, qu’il vienne, ce sorcier, car il fait tous les -métiers du Démon ensemble, qu’il vienne enfin, ce guenilleux; ce n’est -pas ma langue qui le recevra, mais il entendra sur son échine parler -les nœuds de mon bâton... - -Ce dernier mot tombait à peine des lèvres de la vieille, que la chanson -de Barnabé, fort gentiment détaillée par le fifre de Braguibus, éclata -dans l’air calme de la nuit. - -—Tiens, c’est joli! s’exclamèrent ensemble les deux lessiveuses, -pensant sans doute aux aubades de leur jeunesse. - -Simonnet avait dressé l’oreille, et, tout en écoutant, dévorait Liette -des yeux. - -—Vous l’entendez! vous l’entendez! Le voilà derechef, ce pouilleux de -musicien! s’écria la Combale. - -Elle s’arma, en effet, de son bâton, et, du mieux qu’elle put, se hâta -vers la porte, qu’elle ouvrit toute grande d’un vigoureux tour de main. - -—Bonsoir, les amis, bonsoir! dit une voix forte qui me fit tressaillir. - -Je regardai et vis, se détachant sur le fond du ciel, clair et -transparent comme l’agathe, la silhouette robuste de Barnabé. Derrière -lui, cheminait dans l’ombre, timide et honteux, Jean Maniglier, les -doigts encore aux trous de son instrument. - -—Merci, Combale, continua Barnabé prenant les mains rigides de la -vieille et les secouant, merci. Et puis on dira que vous n’êtes pas -bonne, vous qui vous donnez la peine d’ouvrir votre porte au pauvre -Frère de Saint-Michel, auparavant qu’il ait frappé. Nous étions là, -Braguibus et moi, indécis, nous demandant s’il était de convenance -d’entrer chez vous, quand nous entendions distinctement le bruit des -verres, des fourchettes et des couteaux. Déranger les gens qui soupent, -ce n’est pas honnête, et je suis pour les honnêtetés. Tout de même -j’aurais soulevé votre cadole. Cependant, j’aime mieux que ce soit vous -qui l’ayez fait sauter, car cela veut dire que l’on nous invite. - -—Moi, vous inviter, moi! - -Elle leva son bâton; l’ermite le lui saisit en riant; puis, se penchant -à son oreille: - -—Combale, lui soupira-t-il doucement et avec une gravité singulière, -battez-moi si vous le pouvez, mais avant de molester Braguibus, pensez -à vos châtaigneraies, à vos vignes, pensez à vos chèvres, à vos mulets, -pensez aux vôtres et à vous-même. Vous ne savez donc pas que cet homme -maigre comme un pic jette des sorts, qu’il appartient plus à l’autre -monde qu’à celui-ci, et qu’il n’aurait qu’à souffler sur votre maison -pour y porter toutes les désolations de la ruine et de la mort?... - -La vieille paysanne demeura pétrifiée sur place. - -Barnabé, débarrassé du plus gros obstacle, alla vers la table, salua M. -Combal, qui parut enchanté de le voir, appliqua une tape amicale sur -le dos à Simonnet, caressa du bout de ses doigts carrés la joue pâlie -de Liette, glissa deux mots au vieux Garidel, puis, avec une aisance -parfaite, ayant décroché lestement deux assiettes du vaissellier, il -les posa à la place que la Combale avait désertée. - -—Serrez les coudes! dit-il aux lessiveuses, qui se collèrent l’une -contre l’autre... A la pitance, Braguibus! ajouta-t-il. - -Personne ne s’y opposant, ils s’installèrent à la table. - - * * * * * - -—Voici ce que c’est, poursuivit le Frère entre deux bouchées, car il -s’était empressé de se servir et de couler quelques os dans l’assiette -de Maniglier, nous arrivons tout d’une haleine de Cavimont. Il fallait -bien remettre en état ce pauvre ermitage dépouillé, ainsi que l’église -de Notre-Dame et la petite chapelle de Sainte-Anne-la-Marieuse. Quelle -trotte à travers des chemins d’enfer! C’est Braguibus qui pilait du -poivre! Heureusement qu’on a des amis aux Aires et qu’ils s’entendent -à dresser une table sur pieds! Savez-vous qu’il fait meilleur ici que -là-haut, où ce coquin de Venceslas Labinowski ne laissa ni coq, ni -gâline, ni le moindre morceau de jambon à se mettre sous la dent... - -Et, tout à coup, montrant à M. Combal une bouteille vide: - -—A propos, notre maire, puisque cette fiole a rendu l’âme, si on en -débouchait une autre? Moi, je bois à verre pleurant. - -Simonnet, qui croyait avoir intérêt à complaire à l’ermite, lui versa -une pleine rasade. - -—En voilà un poignet solide et un bon cœur! s’écria Barnabé, se -léchant les moustaches. Je pense qu’à la fin des fins les affaires -sont conclues, et que ces poulets sonnent la fête de la noce. -Soyez tranquilles, quand le jour précis sera venu, je n’aurai pas -besoin qu’on me fasse signe; j’arriverai, et de bonne heure. Un -Frère, d’abord, c’est magnifique dans un mariage, car ça apporte la -bénédiction du ciel... Oh! puis moi, depuis tant et tant, je suis -pour que ces jeunesses se marient. Il y a bien des semaines que je me -demande, soir et matin, en récitant ma prière:—«_Quel garçon Juliette -Combal pourrait-elle bien épouser?_» et toujours saint Michel, ami -des gens courageux, ou saint Jacques, patron des ermites, ou saint -François, notre fondateur, m’a répondu:—«_Pardi! Simonnet Garidel_.» -Tout à l’heure, avec Braguibus, pour apprendre des nouvelles, nous -sommes allés rôder du côté du four communal. Quelle odeur de volailles -rôties! Comme des chiens de chasse, nous avons suivi cette piste, et, -en touchant à votre perron, nous nous sommes dit:—«_Allons, tout va -bien_.» - -Il se retourna, cherchant la Combale des yeux. La vieille, assise sur -une escabelle de bois, en un coin obscur de la vaste pièce, soutint le -regard du Frère hardiment. - -—N’est-il pas vrai, l’ancienne, que tout est fini? lui demanda Barnabé. - -—Il s’en manque un brin, marmotta-t-elle. - -—Ma foi! brave Combale, ayant à bailler mari à votre fille, je -comprends que vous vous montriez difficile: sans compter qu’après -votre mort la petite aura plus d’argent qu’elle n’est grosse, elle -tient de votre côté et vous a des yeux, une mine de pomme fraîche qui -font plaisir. Mais nonobstant cela, où trouverez-vous un gendre de -meilleure qualité que Simonnet? Est-il, en toutes les Cévennes, un -garçon s’entendant mieux à la terre, plus esprité pour la gouverne des -bestiaux? Et puis avez-vous ouï dire qu’il fréquentât les cabarets? -Jamais on ne le vit dans les cafés, à Bédarieux, les jours de foire -ou de marché. Quant aux cotillons, il ne ressemble pas à M. Anselme -Benoît; il n’en eut qu’un en tête toute sa vie, et celui-là vous touche -de près. Il se complaît tant seulement à une chose, ce fillot: à la -besogne des étables ou à celle des champs. Aussi, allez donc voir -un peu si le joli bien qui reste encore aux Garidel, malgré leurs -malheurs, est peigné; il est lisse et luisant comme le miroir de mon -bourdon. Et vous refuseriez votre fille à cet enfant plein de vaillance -pour vous servir! et vous voudriez qu’il mourût de chagrin, car il -mourra si... - -Liette, qui ne mangeait plus depuis un instant, ne sachant désormais -comment surmonter sa honte, son embarras, se leva vivement et se sauva -vers le fond de la cuisine. Par un mouvement de nature où éclatait une -grâce pudique ineffable, arrivée près de l’escabelle, elle ouvrit ses -deux bras et se précipita dans le sein de sa mère. - -La Combale reçut un coup. Elle se secoua, croyant peut-être échapper -ainsi à l’émotion qui l’envahissait tout entière. Quelque chose -s’écroulait en elle: l’avarice sans doute, et elle essayait de lutter. - -—Eh bien? eh bien? balbutia-t-elle, effarée. - -—Ma mère, ma mère! répéta Liette, dont un flot de larmes étouffait la -voix. - -Toutes deux, silencieuses, se tenaient embrassées, et le murmure d’un -baiser vola légèrement. - -M. Combal était pâle, les membres lui tremblaient. Il alla lui aussi -vers l’escabelle. Une fois devant sa femme et sa fille, il ne trouva -pas un mot, ne put que les regarder. - -Ne sachant quelle attitude adopter en face de cette scène aussi -poignante qu’inattendue, à notre tour nous quittâmes tous la table et -rejoignîmes M. le maire. - -La Combale releva la tête. Sa face ridée, desséchée, hâve, était -luisante de pleurs. Sous cette rosée maternelle, les traits si durs -de cette paysanne obstinée avaient pris une expression d’incroyable -douceur. Elle me parut refaite, rajeunie. - -—Allons, Liette, allons, mon enfant, du courage! murmura-t-elle d’une -voix affectueuse que personne ne lui connaissait... Ne te désole pas -ainsi, reprit-elle; va, Simonnet est un garçon que je ne déteste point. - -—Moi, je l’aime! balbutia la jeune fille entre deux sanglots. - -—Mais je ne te le refuse nullement. - -Comme elle avait été atteinte aux entrailles, elle articula ces paroles -généreuses: - -—Mon Dieu! un peu plus de bien, un peu moins, cela ne fait pas le -bonheur. - -Et, après un silence, elle conclut par ce glas qui la dédommageait -peut-être de tant de capitulations: - -—J’ai beau être riche, fillette, il me faudra tout de même mourir un -jour. - -M. le maire les ayant attirées toutes deux, nous reparûmes autour de la -table. - -Le père Garidel était à ce point bouleversé qu’il ne savait trouver sa -chaise. Quant à Simonnet, je fus obligé de le guider: la tête perdue, -il s’en allait vers la porte en chancelant. - - * * * * * - -Cependant Barnabé, incapable de comprendre, par conséquent de partager -ces émotions délicieuses, regrettait la gaieté qui avait signalé le -commencement du repas. Espérant qu’un peu de musique divertirait -agréablement les esprits, il interpella Braguibus: - -—Voyons, toi, lui dit-il, depuis ton entrée ici, tu restes sérieux -comme un pape. Si tu nous faisais entendre un petit air de ta façon?... -En avant deux! - -Jean Maniglier était-il un artiste véritable? était-il un de ces êtres -à l’âme profonde, enthousiaste, inspirée, capables de faire jaillir -d’eux-mêmes l’expression d’une douleur étrangère et de l’imposer à tous -par les créations souveraines du génie? Je serais tenté de le croire. -Pourquoi Dieu, à tous les échelons de l’humanité, n’aurait-il pas -laissé tomber quelqu’une de ces natures vibrantes, pour charmer nos -vastes misères et nous dissimuler les laideurs repoussantes de la vie? -L’art, qui marche incessamment à la recherche du beau et le réalise -parmi les hommes, n’est-il pas un consolateur? - -Braguibus n’avait rien des habitudes vulgaires, exubérantes, brutales -de l’ermite de Saint-Michel; il était délicat de forme, discret -d’esprit, réservé d’attitude. Au lieu de s’abandonner à la chère lie, -qui remplissait à la fois la bouche et l’entendement de Barnabé, lui, -dès son arrivée chez les Combal, avait dirigé ses yeux, c’est-à-dire -ses facultés pensantes et sensitives, vers Simonnet, vers Liette, -et n’avait pu les détacher d’eux. Ce joueur de fifre, qui, courant -la montagne avec son buis percé de six trous, assistait à tant de -fêtes amoureuses, ne se souvenait pas d’avoir été jamais à ce point -remué. La simplicité primitive de Simonnet, sa passion puissante et -forte comme la nature, mais contenue par une timidité adorable, la -mélancolie de Liette, mâtée subitement par l’amour, une pâleur de lis -chez une enfant légère et dont le sang s’épanouissait sur les joues en -floraison de roses, tout cela lui causait un attendrissement auquel il -avait beaucoup de peine à résister. Aussi, plus d’une fois, au lieu de -saisir la fourchette, les doigts de Braguibus, se portant à sa veste, -cherchèrent-ils le fifre suspendu au bouton de repos. Cet artiste naïf -voulait dire ses inquiétudes, son trouble, sa _peine_, et, d’instinct, -ses mains tentaient des efforts pour lui délier sa vraie langue, -laquelle était son instrument. - -Jean Maniglier préluda sur un rhythme lent, par quelques notes larges -et graves qui contrastaient singulièrement avec les ariettes légères, -vives, joyeuses, où d’ordinaire il se complaisait. - -—Tu vas donc enterrer quelqu’un? lui demanda l’ermite. - -Braguibus n’interrompit point son motif, il le poursuivit, mêlant -de temps à autre à des intonations profondes les vibrations -rudimentaires d’un chant dont le dessin, d’abord obscur et comme -enfoui, transparaissait de plus en plus et finissait par s’accuser -clairement. Bientôt la mélodie tout entière se dégagea des voiles qui -l’enveloppaient et éclata dans son idéale pureté. C’était quelque -chose de doux, de mélancolique, de tendre, de douloureux, presque de -déchirant, un de ces élans passionnés qui bouleversent les cœurs et -mettent des larmes dans les yeux. - -A peine le fifre avait-il lancé cette longue suite de soupirs et de -sanglots, que, par une habileté incroyable, si l’on songe à l’artiste -qui le gouvernait, il se rejetait dans les sons un peu lourds des -premières mesures, donnant ainsi plus de relief à la fois et plus de -charme à la partie chantante du morceau. - -Trois fois Braguibus renouvela ce jeu, et toujours il obtint le même -succès, car, à chaque reprise de la romancine qui faisait saillie à son -canevas sévère, il voyait tous les visages se tourner vers lui avec -l’embarras, l’inquiétude que procure une irrésistible émotion. Le Frère -de Saint-Michel lui-même, dompté par une puissance inconnue, regardait -le musicien tout ahuri, non-seulement n’osant plus l’interrompre, mais -l’encourageant du geste à continuer. - -Enfin Jean Maniglier, épuisé sans doute par l’inspiration, s’arrêta. -Il essuya son fifre tout fumant, puis l’accrocha de nouveau au bouton -luisant de sa veste. - -Personne n’osait parler. Simonnet avait les yeux opaques, troublés. -Quant à Liette, elle pleurait. La Combale et son mari demeuraient -mornes. - -—Femme, dit enfin le maire avec un effort, si tu nous donnais une -bouteille de vin cuit? Il conviendrait peut-être bien de remercier Jean -Maniglier de sa belle musique. - -—Tu as raison, mon homme, répondit la vieille avec docilité. - -Elle souleva un trousseau de clefs noyé dans les plis de son tablier de -cotonnade bleue, en prit une dans sa main et alla ouvrir un placard. - -—C’est le vin des accordailles! articula solennellement M. Combal, -lequel, ayant reçu la bouteille, la déposa sur la table. - -—Vivent les accordailles! s’écrièrent ensemble Barnabé et Braguibus. - -Quand les verres furent remplis, M. le maire prit Liette par la main, -puis le vieux Garidel en fit autant pour son garçon. Tous quatre ils -s’avancèrent à pas comptés vers la Combale. - -—Femme, dit le père de Liette, voici notre fille, fais d’elle ce que -tu voudras, et que Dieu la protége! - -Il laissa Liette, qui demeura debout au côté droit de sa mère. - -—Combale, dit Simon Garidel, voici mon fils, faites de lui ce que vous -voudrez, et que Dieu le protége! - -Il abandonna Simonnet, qui prit le côté gauche de la vieille paysanne. - -Celle-ci, plus bouleversée qu’elle ne l’avait été de sa vie, regarda -tour à tour les deux amoureux, et, d’une voix tremblante: - -—Embrassez-vous, mes enfants, murmura-t-elle, et que le bon Dieu du -ciel, notre maître à tous, vous protége!... Lundi prochain, c’est la -fête de Notre-Dame de Cavimont, vous irez vous recommander à sainte -Anne-la-Marieuse, puis nous verrons... - -Les deux jeunes gens, saisis de bonheur, se regardaient immobiles. - -—Embrassez-vous donc, mes tourtereaux! s’écria Barnabé. Un peu de sang -dans les veines, voyons! - -Simonnet reçut Liette dans ses bras et lui imprima sur les joues, selon -l’usage, deux gros baisers retentissants. - -—Enfin, voilà de la besogne pour M. le curé, quand il sera de retour, -dit l’ermite applaudissant des deux mains. - -—Mon oncle! mon oncle! bredouillai-je. - -Moi aussi, je sentis mes yeux se mouiller. - -—Hardi, pétiot, en route! reprit le Frère. - -Puis, ayant saisi son bourdon: - -—Bonsoir, la compagnie! dit-il. - -Les Garidel et Braguibus descendirent avec nous le perron des Combal. -Tandis qu’ils tiraient vers le bas du ruisseau, nous détachâmes -Baptiste du râtelier et remontâmes paisiblement vers Saint-Michel, à -travers les châtaigneraies endormies. - - - FIN DU LIVRE DEUXIÈME - - - - - LIVRE TROISIÈME - - - - -_LE DRAME_ - -I - -Baptiste et moi, nous traversons la rivière d’Orb sans encombre. - - -Le dimanche, ce fut le curé d’Hérépian, M. Martin, qui, en l’absence de -mon oncle, vint célébrer les offices aux Aires. Il dit une messe basse -que je servis, habillé de la soutane de flanelle rouge et du surplis -de mousseline que ma mère m’avait confectionnés elle-même, quand je -m’étais éloigné de Bédarieux. J’avais aussi une petite calotte de -cardinal. - -Le prône dura dix minutes: la lecture de l’Évangile du jour en -français, quelques explications sommaires en patois; puis M. Martin, -pressé sans doute de rentrer à son presbytère d’Hérépian pour y -déjeuner, entonna le premier psaume des Vêpres: «_Dixit Dominus Domino -meo_...» et soudain, dépouillant l’étole, nous laissa sous la direction -de l’ermite de Saint-Michel. - -Tout se passa du reste dans un ordre parfait. Non-seulement les psaumes -des Vêpres furent abordés sans interruption, mais nous attaquâmes -les Complies et les terminâmes par un _Salve Regina_ solennel auquel -Braguibus, averti par Barnabé, mêla les sons harmonieux de son fifre, -comme mon oncle lui avait permis plus d’une fois d’en user aux fêtes de -Pâques et de Noël. - -Pour moi, assis dans le chœur sur une escabelle de hêtre, non loin du -maître-autel, je joignais ma voix à l’unisson général. Pourtant il -m’arrivait de m’arrêter de temps à autre, soit pour diriger mes yeux -vers la chaise de Marianne, que j’apercevais inoccupée contre la grande -muraille blanche de la nef, soit pour regarder la stalle de noyer de -mon oncle, où je ne distinguais plus son corps frêle, comme enfoui -derrière les accoudoirs, mais la carrure athlétique de l’ermite de -Saint-Michel. Cette vue m’éteignait la respiration, et je me souviens -encore de plus d’un verset, commencé avec une sorte d’entrain joyeux, -qui tout à coup s’achevait dans l’essoufflement et dans les pleurs. - -Certes, depuis mon installation chez Barnabé, pas un jour ne s’était -passé que je n’eusse cent fois envoyé mon âme toute à mes chers -absents; mais leur souvenir, supporté jusqu’ici avec une force qui -n’allait pas sans quelque fierté chez un être sensible comme je -l’étais, m’écrasait maintenant, m’anéantissait, me brisait. Quoi! -l’église était ouverte, les cierges de l’autel avaient été allumés, -les chantres manœuvraient l’énorme antiphonaire du lutrin, toute la -paroisse chantait, et mon oncle n’était pas là, donnant le ton, son -vespéral ou son graduel à la main! et, à travers les coiffes blanches -des femmes recueillies, il m’était impossible de découvrir Marianne, -faisant glisser entre ses doigts noueux les grains d’olive de son -chapelet, et trouvant toujours une seconde pour lancer un regard de mon -côté! - -«Ah! mon Dieu! soupirai-je à plusieurs reprises, ah! mon Dieu!...» - -Tout le monde était sorti de l’église, que, paralysé par mes regrets -cuisants, je demeurais immobile au milieu du chœur, les yeux vagues, -l’âme plus vague que les yeux, ne sachant ce que je devais faire ni où -je devais aller. - -—Eh bien, pétiot, me cria la voix profonde de Barnabé, resteras-tu -longtemps là-bas, perché sur ton escabelle comme un rouge-gorge sur une -branche? - -Je me levai et rejoignis l’ermite dans la sacristie. - -—Vois-tu, dit-il, me montrant sur le rebord du vestiaire une _coque_, -gâteau rond saupoudré de sucre qu’on sait pétrir dans tout ménage -cévenol, je réfléchis que, M. le curé d’Hérépian ayant oublié son pain -bénit, je ne dois pas l’abandonner aux rats de l’église. Moi, je n’aime -point de voir se perdre les meilleurs présents du bon Dieu, et une -_coque_, c’est fait pour la bouche d’un roi. - -Il entama la pâtisserie et en porta un gros morceau à ses lèvres. - -—C’est doux comme le miel! murmura-t-il. - -—Mais, Barnabé, mon oncle avait commandé cette _coque_ à la fournière -tout exprès pour M. Martin. - -—Est-ce qu’il manque des _coques_ à Hérépian! Sois tranquille, fillot, -les curés ont leurs tables toujours pleines jusqu’aux bords. Tu connais -le proverbe: «_Dominus vobiscum_ ne vit jamais la famine chez lui.» -Dieu ne le veut pas, et ça se comprend comme un et un font deux. - -Ces mots n’étaient pas sortis de sa bouche, que la dernière miette de -la _coque_ s’y engouffrait avec d’imperceptibles craquements. - -J’étais furieux. Je savais quels soins avait pris mon oncle pour que -M. Martin, en descendant de l’autel, trouvât, avant son déjeuner à -Hérépian, un commencement de réfection, et j’en voulais au Frère de sa -gloutonnerie. Peut-être avait-il caché la _coque_, peut-être M. Martin -ne l’avait-il pas même aperçue. - -Pourtant, je n’osai hasarder le moindre reproche. - -Je dépouillai mon surplis, détachai les quarante boutons de ma -soutanelle,—elle en avait quarante, enchâssés dans de jolies -boutonnières de soie rouge,—et, selon les règles que mon oncle m’avait -habitué à mettre en pratique, je pliai le tout soigneusement. - -Au moment où je glissais dans le vestiaire mon paquet, dont les -plis,—je les vois encore,—offraient des lignes d’une correction -admirable, l’ermite me retint le bras. - -—Tu n’emportes donc pas tes ornements à Notre-Dame de Cavimont? me -demanda-t-il. - -—A Notre-Dame de Cavimont? - -—Est-il drôle, cet enfant! - -Puis, me regardant fixement; - -—Tu ne serais donc pas content de servir la messe à M. le curé de -Bédarieux, quand, demain, il arrivera avec ses milliers de paroissiens -à Notre-Dame de Cavimont? - -—Moi! moi! m’écriai-je transporté. - -—N’oublie rien; prends ta soutane, ta calotte et ton surplis. - -Je tremblais de joie et d’orgueil. Quoi! un jour de grande procession -cantonale, ce serait moi qui aurais l’honneur, la gloire, d’être choisi -pour servir la messe à M. le curé-doyen de Bédarieux!... - -J’étalai mes jolies nippes sacerdotales sur mon bras; puis, étant -sortis de l’église, dont Barnabé ferma la serrure à double tour, nous -rentrâmes à Saint-Michel. - - * * * * * - -Quelle charmante après-midi! Barnabé me proposa bien d’aller, en -compagnie de Baptiste, m’ébaudir à travers champs, comme je l’avais -fait l’avant-veille; mais je préférai demeurer à la maison, curieux -de suivre le travail du Frère, qui venait de reprendre ma cage et -paraissait décidé à la finir. Qui sait si, plus tard, quand mes -oiseaux se trouveraient installés dans ce monument délicat d’osier, -il n’aurait pas besoin de temps à autre de quelque réparation. -Évidemment je n’aurais pas toujours l’ermite sous la main; tandis que -j’aurais toujours des linottes, des verdiers, des bouvreuils, des -chardonnerets... Pour l’enfant, l’enfance doit être éternelle. - -Nous nous étions établis, avec notre attirail de branchettes flexibles -et vertes, à l’extrémité du verger, en cet endroit perdu où commence -l’ombre noire des grands châtaigniers. Barnabé travaillait activement; -moi, je lai passais une à une les amarines, et je prenais plaisir à -les lui voir tordre comme des fils, après les avoir mâchonnées entre -ses dents. Je ne l’ai pas oublié, je dépiquais aussi, les comprimant -entre deux pierres plates, de longs épis de millet, dont j’enfouissais -dans mes poches les grains précieux. Il me faudrait bien nourrir mes -bestioles, un jour! Baptiste était non loin de nous, vaguant de ci de -là, tantôt mordillant la cime des herbes menues, tantôt relevant tout à -coup son col musculeux, tirant ses babines qui dénudaient ses gencives -roses et reniflant l’air bruyamment. Il arrivait parfois que, faisant -feu des quatre fers, notre bête s’emportait soudain en des courses tout -à fait sans raison. Je suivais du coin de l’œil Baptiste filant comme -un trait à travers les arbres du verger, puis je l’apercevais plus -loin bondissant devant son ombre sur la roche nue du plateau, prenant -des attitudes grotesques, faisant des mines singulières, dressant ses -oreilles, les baissant avec lenteur pareilles à deux pistolets qui -viseraient le même but, enfin les redressant d’un mouvement brusque, -et, comme s’il s’était fait peur à lui-même, repartant au galop pour -nous rejoindre, tout penaud et tout essoufflé. - -—Ta queue a donc pris feu, _imbécillas_? lui disait Barnabé. - -Il venait jusqu’à son maître et le regardait curieusement avec ses -grands yeux farouches et doux. - -Le Frère, touché, lui donnait une tape amicale sur ses longues joues -poilues, et lui, satisfait, de porter la tête au ciel et de braire -solennellement. Quelle vie! quelle délicieuse, quelle enivrante vie, -sur ces roches isolées, avec un âne, un ermite, la liberté pour -compagnons! - -Souvent j’avais entendu mon oncle, qui se plaisait dans la solitude -de son presbytère, répéter ces mots de saint Bernard:—«_O beata -solitudo! ô sola beatitudo_!»—Bien qu’au milieu de mes divertissements -rustiques, je négligeasse beaucoup mon _Phèdre_, je savais un peu de -latin, et je ne me souviens pas combien de fois, à l’exemple de mon -oncle, ces mots tombèrent de mes lèvres émues:—«_O solitude heureuse! -ô seule béatitude_!» - - * * * * * - -Le lendemain matin, il faisait encore nuit noire quand l’ermite me -réveilla. - -—Allons, debout! me dit-il. Il s’en va quatre heures, et nous avons de -la besogne à Notre-Dame de Cavimont. - -Notre-Dame de Cavimont! - -J’écarquillai les yeux et sautai à bas de ma couchette. En deux -minutes, je fus habillé. Un oignon doux, saupoudré de sel, m’attendait -sur la table de la cuisine; je le happai, ainsi qu’une épaisse -tranche de pain taillée dans la miche pour moi. Je suivis Barnabé -très-impatient de partir. - -Au moment où le Frère fermait, refermait l’ermitage, je sentis quelques -gouttes d’eau me tomber sur la figure et sur les mains. - -—Ah! mon Dieu! m’écriai-je, il pleut! - -—Pas assez pour mouiller un oiseau dans son nid, répondit Barnabé. -Le vent est en bonne pointe, mon pétiot; quand le jour se lèvera, nous -aurons un ciel clair comme une vitre. - -Il me saisit par la main et nous nous hâtâmes vers le sentier -qui, du plateau de Saint-Michel, descend vers la vallée d’Orb par -d’interminables détours. En passant devant la chapelle, je distinguai -dans l’ombre brouillassante une forme bizarre qui remuait légèrement. -Je ne fus pas maître de contenir un frisson. - -—Tu ne reconnais donc pas ton ami Baptiste? me dit l’ermite. - -L’âne, en effet, vint à nous; il était bridé, bâté, et portait, collés -à ses flancs, deux énormes paniers en osier farcis jusque par-dessus -les bords. - -—Ma bête se trouvant très chargée dans la circonstance et le chemin -dévalant droit comme une échelle, me dit Barnabé, je voulais lancer mon -bourriquet en avant: nous l’aurions rattrapé au ruisseau de Lavernière. -Mais j’ai réfléchi que tu n’es point coutumier de la montagne, toi, -et que Baptiste te serait d’une grande assistance à travers les -châtaigneraies. Pour éviter les faux pas à mon âne, capable de broncher -parmi les rocailles, je vas lui tenir la bride; quant à toi, accroche -tes dix doigts à sa queue et laisse aller doucettement tes pas dans les -siens. D’ici à une demi-heure, nous aurons touché le ruisseau, puis la -route deviendra plane comme la main. - -Que de glissades! Une fois, Baptiste ayant brusquement accéléré sa -marche, je tombai sur mes genoux et fus traîné pendant plusieurs -secondes. Le plus horrible, c’est que, dans ma chute, j’avais senti -craquer mon pantalon. Quel malheur! L’obscurité qui nous enveloppait -était si épaisse, qu’il me fut impossible de voir en quel endroit mon -pauvre vêtement venait de se déchirer. Comment servirais-je la messe -désormais à Notre-Dame de Cavimont? Serais-je en état de paraître -devant M. le curé-doyen de Bédarieux? L’angoisse me mit au front des -gouttes de sueur. - -Je fis quelques pas, accablé. - -Soudain, un petit bruit me ranima. J’écoutai. C’était, à n’en pas -douter, les cascatelles de Lavernière. Je levai la tête, et, à quelques -pas, je discernai le miroir du ruisseau, où l’aube, qui imbibait peu -à peu les arbres, faisait trembler ses premiers rayons. Je lâchai la -queue de Baptiste. - -Cependant, à mesure que, nous dirigeant vers le pont d’Hérépian, nous -pénétrions plus avant dans le cœur de la vallée d’Orb, le brouillard, -qui ne nous avait pas quitté depuis Saint-Michel, s’épaississait -toujours davantage. Tout à l’heure, dans la nuit, à travers les -châtaigneraies, il se résolvait en une pluie fine, en une sorte de -poussière humide, mais si transparente qu’en arrivant au bord de -Lavernière, j’avais aperçu les troncs blanchâtres des bouleaux. -Maintenant, quand la lumière naissante les imprégnait de toutes parts, -les vapeurs semblaient se solidifier, et plus nous avancions vers -la rivière, plus nous nous trouvions comme noyés dans leurs vagues -moutonnantes, déroulant des volutes larges et profondes où la terre -disparaissait complétement. - -A quelques mètres du sentier où nous cheminions, par un jour ordinaire, -on eût remarqué la splendide plantation de peupliers de M. Combal, -une forêt de fûts gros et gras, droits comme des mâts de vaisseaux; -à présent, les nuées avaient roulé dans leurs voiles tous ces beaux -arbres à n’en pouvoir découvrir ni une feuille ni un rameau. Du reste, -pas une larme de pluie ne se dégageait de cette atmosphère dense, que -nos têtes trouaient difficilement; nous allions à travers une galerie -étroite, aux parois blanchâtres, quelquefois cristallines, et qui se -prolongeaient sans fin. - -Nous perçûmes le vaste murmure de l’Orb s’engouffrant sous les arches -du pont d’Hérépian. - -Nous arrivions au bord de l’eau. Baptiste s’arrêta. - -—Monte sur l’âne, pétiot, me dit le Frère. - -—Pourquoi? demandai-je timidement. - -La main large de Barnabé me prit aux chausses, et je me trouvai assis -sur la barde entre les grands paniers d’osier. - -—Vois-tu, fillot, reprit l’ermite, j’ai besoin de faire des économies -pour Félibien. Il se mariera, l’occasion venant. Or, figure-toi que, -dans une barraque au bout du pont, il y a un homme affamé d’argent qui -ne demande qu’à vous glisser la main dans le gousset. Moi, je déteste -ces façons familières; si l’octroi veut vivre, qu’il demande des sous -aux riches, qui sont coutumiers de la ripaille, non à un malheureux -ermite, qui le plus souvent ne sait où mordre pour manger... Mon -Dieu! aux bons jours, j’ai quêté dans les environs de Maraussan, une -cinquantaine de litres de vin blanc. Mais est-ce une raison, parce -que M. le curé d’Hérépian m’a acheté et payé le produit de ma quête, -pour que je bâille une pièce de ma poche à l’employé de l’octroi? Tu -le comprends, je ne dois rien à cet homme qu’on a placé au bout du -pont pour aboyer aux jambes des passants:—«_Avez-vous quelque chose -à déclarer_?»—Non, non, je n’ai rien à déclarer, et je vous engage à -laisser passer tranquillement un Frère libre de Saint-François. - -Je demeurais interdit. Barnabé me passa les rênes de Baptiste dans les -mains. - -—La rivière n’est pas du tout profonde en cet endroit, me dit-il; on -voit les cailloux comme je te vois. D’ailleurs, Baptiste a fait souvent -le chemin et tu n’as qu’à ne pas le contrarier dans sa marche. - -—Alors, je vais traverser l’Orb avec Baptiste? hasardai-je. - -—Il faut bien sauver les bouteilles, voyons!... Moi, je passerai seul -sur le pont, je dirai même bonjour à l’homme de l’octroi pour l’amuser; -puis nous nous retrouverons à l’entrée du bourg, le long de la prairie -de M. Etienne Baticol. Baptiste sait tout, îl connaît terres et gens, -laisse-le faire. - -—Mais si nous nous perdons dans le brouillard? marmottai-je, effrayé -de l’aventure. - -—N’aie crainte. Le brouillard est moins épais à fleur d’eau. Tiens, -regarde! - -Je mesurai, en effet, très distinctement du regard la rivière d’une -rive à l’autre. Une buée légère s’en échappait, mais elle ne se -condensait en vapeur qu’à une hauteur de deux mètres au-dessus du -courant. L’eau miroitait, clapotait doucement et paraissait d’une -limpidité admirable. Par endroits, les roches granitiques, prolongement -des veines de la montagne, montraient leurs rondeurs solides et -marbrées. L’âne but abondamment, puis releva ses babines toutes -luisantes d’où s’échappaient des fils d’argent. C’était fort joli. - -—En avant, Baptiston! lui cria le Frère. - -Comme la bête, docile à la voix de son maître, engageait ses quatre -sabots dans l’Orb, Barnabé s’éclipsa. - - * * * * * - -La traversée se fit sans encombre. Baptiste choisit intelligemment ses -pas sur les rochers durs, dans le sable mouvant, parmi les cailloux -moussus, et nous touchâmes au chemin creux, enfoui entre deux murailles -de hauts églantiers, qui conduit droit à la prairie de M. Etienne -Baticol. - -En ce moment, de grands déchirements se firent dans les lourdes -vapeurs matinales; par ces trouées, un jour doux et tiède tomba -sur nous. Baptiste, enchanté d’y voir clair une fois pour toutes, -se prit à chanter de contentement; quant à moi, j’étais pleinement -heureux: par-dessus le foin menu qui enveloppait les bouteilles de -vin de Maraussan et les empêchait de cliqueter entre elles, je venais -d’apercevoir, enveloppés dans un mouchoir de cotonnade à carreaux, ma -soutanelle rouge, mon surplis, ma calotte de cardinal. Quelques boutons -de soie brillaient aux ouvertures du linge comme autant de cerises -mûres. Serais-je beau tout à l’heure à Notre-Dame de Cavimont, quand -je précéderais vers l’autel M. le curé-doyen de Bédarieux! - -Ce qui portait ma joie au comble, c’était que mon pantalon n’était -point trop endommagé. Une simple éraflure à la hanche gauche. Bah! sous -la soutanelle... - -—Eh bien! eh bien! c’est donc la vie éternelle, ce chemin? me cria -soudainement la voix de Barnabé. - -En proie à des rêveries délicieuses, bercé par la perspective d’un -bonheur inouï, je ne m’étais pas aperçu que Baptiste s’était arrêté -et broutait en paix les églantiers de M. Etienne Baticol. Je ramenai -vivement les rênes qui ballaient au cou de ma bête, et nous entrâmes -dans le bourg. - - - - -II - -M. Martin, armé d’un coutelas, vient de commettre un meurtre. - - -Quelle peur me fit M. le curé d’Hérépian, quand, après un carillon -prolongé, il nous ouvrit enfin la porte de son presbytère! Je ne -reconnus plus le M. Martin que j’avais vu la veille aux Aires, avec -sa soutane proprette, son rabat fraîchement repassé, sa bonne face -réjouie, sa crinière brune à peu près peignée et brossée. Le M. Martin -qui m’apparut portait, noué à sa ceinture, un tablier de grosse toile -écrue constellé de taches; sa figure bouleversée, ses cheveux en -désordre lui communiquaient un aspect farouche, et, chose horrible! sa -main droite tenait un long coutelas, d’où s’échappaient, une à une, de -larges gouttes de sang. - -Saisi d’épouvante, je reculai jusqu’au milieu de la rue; Baptiste, -effrayé, lui aussi, fit mine de lancer une ruade; quant à Barnabé, il -ne put s’empêcher de pâlir légèrement. - -—Eh! Jésus-Seigneur, monsieur le curé, que se passe-t-il chez vous? -demanda l’ermite. - -—Ah! la lutte a été terrible, répondit M. Martin, essoufflé. - -—Une lutte, ciel de Dieu! - -—Le scélérat! il m’a mordu le doigt jusqu’à l’os. - -—Qui vous a mordu? qui? - -—Le dindon, parbleu! - -—Le dindon! s’écria le Frère, éclatant de rire. - -Je me rapprochai curieusement. - -—Hier au soir, reprit le succursaliste d’Hérépian, M. le curé-doyen -de Bédarieux m’a mandé un exprès pour me prévenir que, ne pouvant -prendre le moindre rafraîchissement à Notre-Dame de Cavimont, puisqu’il -a plu à ce coquin de Venceslas Labinowski de lever le pied, après la -célébration de la messe à l’ermitage, il viendrait, sur le coup de -midi, dîner chez moi avec tout son clergé. Certes, l’honneur est grand, -mais quelle corvée!.... Tout de suite, j’ai fait prévenir le frère -Pigassou, de Saint-Raphaël, d’avoir à se rendre ici de bon matin, pour -nous aider de ses bras, Jeanneton et moi. Mais il n’est pas encore -arrivé. Arrivera-t-il seulement, ce paresseux? Las de l’attendre, bien -qu’il me répugne de verser le sang, je me suis armé d’un couteau... - -—Et vous êtes parti en chasse à travers la basse-cour? interrompit -Barnabé, rejetant le foin léger qui capitonnait les bouteilles de -maraussan. - -—Enfin, le vin ne manquera pas, au moins! dit M. Martin, reprenant -l’air guilleret qui lui était habituel. - -—Regardez-moi ça! s’écria Barnabé, levant une bouteille dans les -premiers rayons du jour. - -Puis il ajouta avec enthousiasme: - -—Est-ce clair? est-ce beau? Ce maraussan vous a une couleur jaune!... -Ne dirait-on pas que ce vin contient de l’or? Oh! puis il faut voir -comme il se comporte dans l’estomac!... Quand je songe que je vous ai -cédé ce trésor pour rien, car dix sous le litre une liqueur pareille, -ce n’est pas vendu, c’est donné... Enfin, vous êtes curé, je suis -Frère, et je fais ce sacrifice pour le bon Dieu. - -M. Martin, ne songeant pas à son accoutrement ridicule, avait hasardé -quelques pas en avant du presbytère, explorant de ses deux yeux -inquiets la route qui s’enfonce vers le bois du Cros et serpente -jusqu’à l’ermitage de Saint-Raphaël. - -—Vous verrez que ce frère Pigassou ne viendra pas, marmottait-il entre -ses dents... C’est clair, il ne viendra pas... Un homme que j’ai comblé -en toute occasion... Quelle ingratitude! - -—Mon Dieu! monsieur le curé, si c’est pour plumer le dindon que -vous avez besoin de mon confrère de Saint-Raphaël, me voici! lui -dit Barnabé. Je ne demande pas mieux que de rendre service aux gens -embarrassés. Je suis bon, à condition que le temps ne me presse point -trop. L’horloge de votre église sonne sept heures; vous pouvez donc -disposer de moi ainsi que de mon pétiot jusqu’à huit. Par exemple, à -huit heures, bonsoir la compagnie! nous filons vers Notre-Dame avec -Baptiste, et rien ne nous retiendra, ni vin, ni fricot, ni rôti. Songez -donc, quels arrangements je vais avoir à faire là-haut! Mais, coûte -que coûte, il faut que tout soit propre sur les dix heures, quand la -procession arrivera, bannières et drapeaux déployés. Tous les hommes -fussent-ils curés, le bon Dieu avant tout le monde, voilà mon système à -moi. - -—Vous êtes un brave Frère, Barnabé, lui dit le desservant heureux. -Vite, à l’ouvrage! - -Nous nous mîmes à décharger Baptiste, lequel commençait à suer à -grosses gouttes. L’ermite, avec précaution, retirait les bouteilles des -paniers, me les donnait et je les passais à M. le curé d’Hérépian, qui -les alignait le long de la muraille, dans le vestibule du presbytère. - -Comme nous finissions cette besogne amusante, Barnabé se mit à crier: - -—Pigassou! Pigassou! - -M. Martin, n’en croyant pas ses oreilles, bondit au seuil de la cure. -En effet, à une portée de fusil, un vaste tricorne se balançait dans -les brumes de plus en plus transparentes. - -—Enfin! murmura le pauvre desservant. - -Une minute après, l’ermite de Saint-Raphaël nous rejoignait. - - * * * * * - -Le frère Barthélemy Pigassou était un homme de quarante-cinq ans -environ, petit, épais, tout rond de graisse comme un becfigue après -vendanges. Dans le pays, on l’accusait d’être un maître buveur, et -il suffisait, en effet, de jeter un coup d’œil sur sa large face en -pleine lune, pour se convaincre que cette fois les méchantes langues -n’avaient point menti. Sans parler de ses joues, luisantes de ce ton -ardent et mordoré qu’on voit aux feuilles de vigne vers les premiers -mois de l’automne; de ses oreilles, véritables coquelicots épanouis; -de son nez, une grosse fraise mûre; ses yeux troubles, noyés dans un -fluide où le regard semblait s’émousser, accusaient un alcoolisme -invétéré. Seulement, chose singulière! le vin, qui chez la plupart des -tempéraments dessèche le muscle, corrode les chairs, brûle pour ainsi -dire la machine, avait au contraire chez l’ermite de Saint-Raphaël, par -une disposition secrète de l’organisme, développé partout, de la tête -aux pieds, une pléthore malsaine et débordante. Il allait dodelinant de -la tête, tombant sur son pied droit, puis sur son pied gauche, toujours -incertain et comme ahuri. - -Barthélemy Pigassou pénétra dans le vestibule. - -—Et ces fioles, que font-elles là? demanda-t-il, apercevant les -bouteilles de maraussan rangées en bataille le long du mur. - -—Il est de fait, intervint Barnabé, qu’en un jour comme celui-ci, -il vaudrait mieux qu’elles fussent à la cave qu’en cet endroit trop -passant. Quelqu’un peut donner un coup de pied, et voilà mon maraussan -faisant des rigoles entre les pavés. - -—Du maraussan! s’écria l’ermite de Saint-Raphaël; mais c’est du vin du -bon Dieu, le maraussan! - -—Aussi ne l’ai-je point charrié pour toi, qui es toujours altéré comme -une douve neuve! lui répliqua Barnabé. - -M. Martin ouvrit la porte de la basse-cour. - -—Frère Pigassou, dit-il, vous trouverez là un dindon que je viens -de tuer. Il faut le plumer tant qu’il est chaud: vous aurez moins de -peine. Ne vous occupez pas du fin duvet, j’ai des lavandes sèches -pour flamber la bête. Du reste, vous aurez votre morceau... Quant -à vous, Barnabé, puisque vous m’accordez une heure de votre temps, -avec l’aide du neveu de M. le curé des Aires, ayez donc l’obligeance -de descendre à la cave ces bouteilles, qu’il est peu prudent et peu -convenable de laisser là. Cela fait, vous pourrez monter au pigeonnier -et relever quatre nids qui sont à point. Pigassou plumera également ces -bestioles... Pour moi, je cours rejoindre Jeanneton qui perd la tête. -Je lui casserai les œufs et lui préparerai la farine pour sa croustade -et ses biscotins... - -Il disparut dans les tournants de l’escalier. - -Baptiste, dont personne ne s’occupait, passa la tête dans -l’entre-bâillement de la porte et remplit le presbytère d’un braiement -splendide. - -—Je devine ce que tu demandes, toi, avec ta voix de chantre, lui dit -Barnabé joyeusement. - -Il le débarrassa des paniers, de la barde, de la bride, puis, lui -montrant de l’herbe fraîche, de l’autre côté du chemin: - -—La terre, avant d’appartenir aux hommes, appartient au bon Dieu et -aux bêtes qu’il a créées. Va paître, mon Baptiston, va paître. Les -oiseaux picorent bien dans le jardin d’un évêque, pardi! - -Et il lâcha l’âne à travers la prairie de M. Étienne Baticol. - -—Allons, pétiot, reprit-il, revenons aux bouteilles! - - * * * * * - -Nous fîmes plusieurs voyages à la cave. J’étais très content. Barnabé, -dont les idées aussi inclinaient désormais à la gaieté, remontant et -redescendant l’escalier, chantait à tue-tête: - -«_In exitu Israël de Œgypto..._» - -Nous reparaissions pour la cinquième fois dans le vestibule et nous -saisissions les derniers litres, lorsque, les comptant, le Frère -constata qu’il en manquait un. - -—Ah! ce brigand de Pigassou! s’écria-t-il. - -Il s’élança dans la basse-cour, et, d’un élan brusque, enlaça l’ermite -de Saint-Raphaël. Hélas! l’alarme avait été donnée trop tard: la -bouteille dérobée glougloutait déjà aux lèvres de Barthélemy Pigassou, -qui la vidait dans un recueillement béat. Barnabé la lui arracha de -haute lutte. - -—Tu es donc un païen de l’enfer! lui dit-il, furieux et le menaçant. - -—J’avais soif, balbutia l’autre, dont la langue, large comme une -palette, recueillait en même temps sur ses lèvres les goutelettes d’or -du maraussan. - -—Tu ne sais donc pas, malheureux, que c’est du vin pour la messe? - -—Il est bien bon! bredouilla Pigassou avec un soupir de profonde -convoitise. - -Et, d’un mouvement instinctif, il tendit les deux bras pour ressaisir -la fiole encore pleine à demi. Mais Barnabé me la passa lestement; -puis, agrippant l’ermite de Saint-Raphaël aux épaules, le contraignit à -se rasseoir. - -—Je te conseille, lui dit-il d’un ton quelque peu féroce, de te -remettre à plumer ta bête, car sans cela, gare les prunes de mon -prunier! - -Il leva sur lui ses deux poings fermés. Barthélemy Pigassou, terrifié, -ne souffla mot; il regarda son confrère de Saint-Michel d’un œil -craintif, effaré, et reprit sa besogne stupidement. - -Pour la dernière fois nous enfilâmes l’escalier de la cave. - -—Quel ivrogne, ce Pigassou! marmottait Barnabé se parlant à lui-même, -quel ivrogne! C’est plus fort que lui: bouteille vue, bouteille vidée. -Encore si ce maraussan lui appartenait!... Miséricorde de Dieu! quel -Frère libre, ce Pigassou! Ah! s’il me ressemblait! Moi, ma langue -prendrait-elle feu pareillement à une allumette, que, si je ne voulais -point boire, je ne boirais point.... Il n’existe pas beaucoup de Frères -de mon étoffe, vois-tu, fillot... C’est vérité, mon maraussan est un -vrai vin du ciel, et ça vous tente, ça vous tente!... - -Il lança à la bouteille entamée un regard d’une expression absolument -intraduisible. C’était quelque chose de tendre et c’était quelque chose -de terrible. - -—Donne! s’écria-t-il, ne résistant plus au désir qui lui brûlait la -gorge comme un fer rouge. - -J’hésitai. Ses grosses mains velues détachèrent mes doigts grêles du -goulot, et le maraussan, désormais à la discrétion de l’ermite, prit la -route, la grande route que le lecteur a devinée. - -—Le vin de la messe! le vin de la messe! répétai-je scandalisé et -détournant les yeux. - -—Mais il n’est pas consacré, pétiot, me dit le Frère avec un geste de -dénégation. Tu comprends bien que s’il était consacré!... - -—Oui, mais il ne vous appartient pas, puisque vous l’avez vendu à M. -Martin, et que M. Martin vous l’a payé. - -—M. Martin?... Attends un peu. - -Quatre à quatre il remonta l’escalier de la cave. Je me jetai sur ses -talons, curieux de ce qui allait advenir. - -Un puits, à margelle vermiculée par les ans, ouvrait sa bouche ronde en -un coin de la basse-cour du presbytère. Barnabé débrouilla la chaînette -de fer, la poulie grinça, et l’un des seaux descendit au fond. La tête -penchée, j’observais tout. Ayant à plusieurs reprises heurté les parois -de la muraille circulaire, le bois enfin brisa la glace sombre de -l’eau et se remplit jusqu’aux bords. L’ermite tira de vigueur. Le seau -reparut sur la margelle, laissant fuir le liquide par mille fentes. -Incontinent, Barnabé y plongea la bouteille veuve du maraussan, et le -goulot chanta, parla, geignit. Avec son litre plein, il traversa de -nouveau la basse-cour sans même regarder Barthélemy Pigassou, occupé à -sa volaille, et rentra dans la cure. - -Que signifiait ce manége? Reprenait-il le chemin de la cave pour y -cacher cette bouteille adultérée parmi les autres, où reposait un vin -franc, destiné au service divin? - -Le Frère, à ma grande surprise, s’arrêta au beau milieu du vestibule, -leva les bras, me lança un regard où pétillait je ne sais quelle -ironie diabolique, puis, ses doigts s’entrouvrant, il lâcha tout. Sur -la dalle granitique, la chute de la bouteille produisit l’effet d’une -détonation. Le verre s’éparpilla en mille morceaux, et le maraussan du -puits coula dans toutes les directions. - -Au même instant, en haut de l’escalier, un loquet fut soulevé, et M. -Martin, le visage enfariné, tenant aux mains, non plus un coutelas, -mais un long bistortier de buis auquel adhéraient des fragments de -pâte, apparut soudainement. - -—Eh bien? s’écria-t-il. - -—Quand je vous disais, monsieur le curé, que ces pavés boiraient leur -coup de mon maraussan! répondit l’ermite sans sourciller. - -—Combien de bouteilles avez-vous cassées, Seigneur-Jésus? - -—Une tant seulement, monsieur Martin, une! Mais, à mon avis, c’est -beaucoup trop... Un vin qui n’a pas son pareil!... Enfin, à la grâce de -Dieu et de saint François!... - -Barthélemy Pigassou était accouru aussi, attiré par le bruit. N’ayant -pas suivi l’opération de Barnabé au puits de la basse-cour, cet ivrogne -naïf crut qu’en effet ce qu’il voyait reluire sur les dalles était du -maraussan, et, pliant les genoux comme à l’église, il allait essayer -de recueillir avec sa langue, démesurément élargie, quelques gouttes de -ce nectar, quand son confrère le repoussant: - -—Tu n’es pas honteux! - -—Frère Pigassou! articula M. Martin indigné. - -L’ermite de Saint-Raphaël se releva. - -—Va donc quérir un balai, _imbecillas_, pour nettoyer le vestibule, -lui dit Barnabé. - -Puis, s’adressant au curé d’Hérépian: - -—Soyez tranquille, monsieur Martin, rien de cet accident ne paraîtra -tout à l’heure... Vous pouvez retourner à vos pâtisseries. - - * * * * * - -Tandis que le bon desservant, abusé par des mensonges odieux, courait -rejoindre Jeanneton, Barnabé arrachait un balai des mains de Pigassou, -et le promenait à travers le vestibule aussi sérieusement qu’il l’eût -fait sur les dalles ébréchées de l’ermitage de Saint-Michel. - -La dernière gouttelette d’eau, à force d’être tendue, paraissant -desséchée dans les rigoles; le Frère, dont je suivais les mouvements -avec inquiétude,—je redoutais à chaque minute un nouveau -méfait,—rejeta le balai, puis, tournant vers Barthélemy Pigassou un -visage où s’épanouissait de nouveau le sourire bonasse qui lui était -habituel: - -—Tu annonceras à M. le curé que le temps me manque pour grimper à son -pigeonnier. Il saura bien tuer les pigeons, sachant tuer les piots. -Braguibus et moi, nous avons donné un coup de coude, l’autre jour, à -Notre-Dame; mais Venceslas laissa tout dans un état!... - -Au seuil de la porte, il siffla. Baptiste, noyé dans les hautes herbes -de la prairie de M. Etienne Baticol, dressa les oreilles. Il accourut. -Barnabé lui imposa de nouveau les deux paniers d’osier, sangla la -barde, lui passa la bride. L’âne tressautait doucement, satisfait de -sentir son estomac bien garni. - -—Il paraît qu’il fait bon dans les verdures de M. Etienne Baticol, lui -dit l’ermite... Mon Dieu! comme on mange chez les riches!... Pétiot, -ajouta-t-il, peut-être, après la fête de Notre-Dame, irons-nous faire -ensemble quelques quêtes du côté de Saint-Gervais, de Rongas, de Douch, -de Rosis; si je me décide, nous visiterons M. Etienne Baticol à sa -ferme de l’Olivette. Je suis sûr que nous trouverons chez lui aise pour -nos intérieurs, comme Baptiste. Il est si avenant, ce vieux M. Etienne -Baticol! Il a des douleurs aux jambes malheureusement... Tu verras, à -l’Olivette, des pigeons par milliers, des régiments de pintades et un -paon qui a des plumes!... oh! mais des plumes!... - -—J’ai vu des paons à la grange de M. Lautrec. - -—Ces plumes de paon, ça vous regarde tout semblablement à des yeux, à -des yeux humains qui n’ont pas besoin de lunettes... Enfin le bon Dieu -fait bien ce qu’il fait, et son travail ne me regarde pas... - -Tout en devisant de la sorte, nous nous étions engagés dans le sentier -de Notre-Dame de Cavimont. - - - - -III - -Une dînette d’oiseaux à la Source de Notre-Dame de Cavimont. - - -Le granit, cette armature solide des Cévennes, apparaît un peu -partout aux divers endroits de nos montagnes. Ici, c’est un plateau -de plusieurs kilomètres, comme le Larzac; ailleurs, des renflements -isolés, comme du côté de Saint-Michel; plus loin, quelques veines -perdues de la roche-mère, comme à Olargues ou à Eric-sous-Caroux. - -Là où le granit, devenu rare, plonge tout à coup aux entrailles du sol, -le terrain se recouvre soit d’un humus gras et fertile, très propre -à la culture du blé, soit de cailloux roulés très favorables à la -vigne, soit de pierrailles volcaniques, tantôt dures, tantôt friables, -toujours revêches à la végétation, ainsi qu’on peut l’observer dans les -garrigues si attristantes de Carlincas. - -Le monticule absolument dépeuplé, à la cime duquel fut bâti l’ermitage -de Cavimont, présente un vaste entassement de blocs de toute forme -et de toute grosseur. Aux arêtes vives de ces énormes rocailles, on -découvre encore comme la trace du feu qui les calcina. En effet, -à quelque distance, sur le versant graveleux qui envisage le joli -hameau de Villecelle-Mourcairol, s’ouvre un cratère béant. Partout les -vestiges des explosions formidables de la terre cherchant son assiette -et son repos. - -Cependant, à mesure qu’on gravit vers le sommet cette élévation -encombrée de ruines, la roche primitive, un moment abolie, reparaît, -et c’est sur un cube de granit mesurant huit cents mètres au moins -d’étendue que portent les murailles de l’ermitage de Cavimont, -celles de la chapelle de Notre-Dame, celles enfin du sanctuaire de -Sainte-Anne-la-Marieuse, édifié à l’extrémité du plateau. - - * * * * * - -Dans le sentier escarpé qui monte, monte, monte sans fin, Baptiste -suait, soufflait, était rendu. Il s’arrêta. Barnabé s’essuya le front -et haleta bruyamment. Moi, je m’assis sur une pierre plate, respirant -avec délices à pleine bouche et à plein cœur. - -—Malgré les gouttes de ce matin, je savais bien que le soleil nous -rôtirait les côtes, pétiot, me dit le Frère. - -Le soleil, en effet, après avoir lancé quelques lueurs timides, qui -s’étaient comme émoussées sur le fond du ciel uniformément blanchâtre -et brumeux, venait de paraître derrière le bois du Cros, aux environs -de l’ermitage de Saint-Raphaël. Ce n’était pas la roue de métal en -fusion qui signale les levers de l’astre aux jours torrides de l’été; -c’étaient des flammes moins vives, d’une teinte pâle et que le regard -pouvait affronter. - -Cependant, à mesure que, laissant bien au-dessous de lui les bouquets -de chênes qui couronnent les collines méridionales de la vallée d’Orb, -le soleil poursuivait sa route éternelle de l’un vers l’autre horizon, -on devinait qu’en dépit de l’hiver d’où il se dégageait à peine, -sa jeunesse aurait assez de force pour livrer bataille aux vapeurs -accumulées, pour les étreindre, les réduire, les absorber. - -Le combat fut engagé coup sur coup, et je ne me souviens pas d’avoir -admiré jamais spectacle plus grandiose et plus splendide. Comme s’il -répugnait à la boule incandescente de continuer sa marche dans les -ténèbres, elle envoya un jet de rayons en vedette pour éclairer sa -route. Ces rayons fulgurants piquèrent droit au zénith, et soudain, au -milieu des amoncellements, s’ouvrirent de larges voies de lumière. Çà -et là, à travers des brèches éclatantes, se déployèrent des espaces -bleus, et le vrai ciel apparut par lambeaux dans l’infini. - -Mais l’attaque commençait à peine. Bientôt, serrés de près, poussés, -refoulés, bousculés par les flots rouges jaillis du globe en pleine -ascension, les nuages effarés battirent en retraite et allèrent former, -en des coins perdus du firmament, comme d’immenses villes aux contours -enchevêtrés et confus. Oh! alors, ce fut le tableau le plus admirable -à la fois et le plus saisissant! Maître désormais de son chemin et -plus sûr de la portée de ses coups, le soleil, impitoyable comme tous -les vainqueurs, voulut battre en brèche les énormes cités aux murs -cyclopéens qui venaient de surgir aux marges extrêmes de son empire. -Première sommation: il leur dépêcha une flèche de feu qui en dessina -nettement les enceintes formidables, les portes colossales, les mille -tours crénelées. Les villes, assises sur des blocs incommensurables, -étincelèrent comme cuirassées d’or, de gigantesques saphirs, et ne -changèrent pas d’attitude. - -L’astre jaloux montait toujours, inondant de clartés rutilantes les -vastes campagnes de l’azur reconquises, et daignant à peine adresser de -vagues reflets aux murailles lointaines qui lui résistaient. Une façon -peut-être de leur dire:—«_Prenez garde, on ne vous oublie pas_.» - -Tout à coup une tour démesurée, une tour de Babel qui s’élevait au -milieu de ces entassements babyloniens, étincela comme un phare. Des -flammes jaillirent par mille crevasses qui se creusèrent à ses flancs; -puis elle apparut découronnée de son faîte. Le ciel brûlait. En -quelques secondes, l’incendie se propagea de proche en proche sur tous -les points, et un univers fut anéanti. - -Mais si rien ne faisait plus obstacle au soleil du côté du firmament, -que le feu venait de balayer, il n’en était pas ainsi du côté de la -terre. Là, les vapeurs épaisses qui nous avaient aveuglés, Barnabé, -Baptiste et moi, depuis notre départ de Saint-Michel, semblaient devoir -séjourner éternellement. De l’endroit élevé où nous étions parvenus, -je voyais ces manières de nuages, rasant le sol, se dérouler mollement -en anneaux interminables tout le long de la vallée d’Orb. Non-seulement -je n’apercevais pas, dans la plaine peuplée de grands arbres, la cime -extrême d’une branche, mais il m’était impossible de retrouver le -clocher d’Hérépian, noyé comme tout le bourg dans cette mer aux vagues -blanchâtres et lourdes, dentelées d’une écume aussi légère que la fumée. - -Aux environs du bois du Cros pourtant, juste à quelque distance de -l’ermitage de Barthélemy Pigassou, on eût dit que les brouillards, -abordés par des rayons tombant à pic, commençaient à céder le terrain. -Je crus distinguer le toit rouge de Saint-Raphaël, et un peu plus bas, -à gauche, le pigeonnier à pignon pointu de la grange de M. Lautrec. - -Je ne me trompais pas. La chapelle du frère Barthélemy Pigassou et la -grange tout entière de M. Lautrec arrivèrent à la lumière, et, avec -elles, une énorme portion de la rivière d’Orb, qu’à travers les hauts -peupliers restitués, je vis éclater en larges bandes d’argent. La -terre si vague, presque indistincte, renaissait à mes yeux avec toutes -les richesses de ma plantureuse vallée natale, à mesure que l’astre, -imbibant les vapeurs violettes, roses, dorées, les dissipait, les -volatilisait, les buvait. - -Malgré les efforts du conquérant céleste, quelques écharpes, fuyant -les coups terribles de la lumière, vagabondaient encore dans l’espace, -s’accrochant aux mûriers de la Bastide, aux rochers sombres de Pétafy, -à tous les obstacles d’occasion pour ne pas mourir. Mais un nouveau -trait lancé d’en haut les atteignait, et, de ces gazes légères, -flottantes, c’en était fait incontinent. - -Que de formes charmantes, gracieuses, tout irisées, voyagèrent de la -colline boisée du Cros à la colline dénudée de Canals, volant, dansant, -pirouettant, laissant tomber de leurs épaules frémissantes d’amples -manteaux brodés d’or, de vermillon, d’azur, étalant à leurs fronts -des diadèmes criblés de pierreries éblouissantes, tenant des sceptres -flamboyants comme des épées d’archanges, montrant des pieds faits de -deux gouttes de soleil, et dont mon regard ne savait soutenir l’éclat! - -—Que c’est beau, tout cela, Barnabé! que c’est beau! m’écriai-je -transporté. - -—Quoi, fillot? - -—Cette reine, là-bas, assise sur un trône d’étoiles, près du village -de Nissergues. - -—Une reine!... Ah ça! mais quelque cigale te chante donc dans la -cervelle, enfant! - -—Et cette musique... Est-ce que vous n’entendez pas une musique?... - -—Peut-être Braguibus chemine-t-il par là avec les Garidel ou les -Combal. Ils viendront tous à Notre-Dame aujourd’hui, ils porteront des -victuailles... - -—Non! non! ce n’est pas le fifre de Braguibus. - -Barnabé se pencha et colla son oreille droite contre le sol. Il se -remit debout vivement. - -—Mon Dieu! s’écria-t-il, ce sont les cloches de Bédarieux, ta musique. -La procession sort de l’église Saint-Alexandre en ce moment. Dans deux -heures, une heure et demie peut-être, elle touchera à Cavimont. Hardi! -pétiot, à nos nettoyages, à nos nettoyages! - -Il allongea une tape à Baptiste, qui s’en alla en galopant. - - * * * * * - -La chapelle de Notre-Dame fut ouverte. Quel désordre et quelle -poussière! Les araignées avaient tissé leurs toiles jusque sur la porte -du tabernacle. Je ne parle point des fenêtres, on n’en distinguait plus -les vitres. - -Le cœur serré, nous pénétrâmes dans la petite sacristie. Les tiroirs du -vestiaire qui avaient contenu les ornements sacerdotaux apparaissaient -béants, mais ils étaient vides. Un corporal jaunâtre, un amict, une -aube déchirée, un linge de _lavabo_, roulés en torchon, traînaient -par-ci par-là au fond des boiseries dévastées. - -Quel brigand, ce Venceslas Labinowski! Pour la première fois je sentis -bien réellement toute l’horreur de son crime, et m’en voulus d’avoir pu -m’attacher à un semblable scélérat. - -—Tu vois, tu vois! ne manqua pas de me dire le Frère, m’indiquant d’un -geste significatif, où je flairai un reproche, le bouleversement de la -chapelle et de la sacristie. - -—Oui, Barnabé, je vois, lui répondis-je plein de componction, baissant -la tête et faisant un signe de croix. - -L’ermite se prit à rire. - -—A propos, fillot, sais-tu où est la Source de Cavimont? me -demanda-t-il tout à coup. - -—Oui, je le sais. Je suis déjà venu trois fois à Notre-Dame avec ma -mère, et toujours nous avons dîné près de la Source. Il y a des rochers -hauts comme des murailles... - -—Cours remplir cette cruche. Moi, je vais sortir les chaises et les -battre au grand air; puis j’arroserai les dalles et je balayerai d’un -bout à l’autre. - -Je saisis la cruche ventrue par son anse unique et gagnai les pentes du -rocher qui envisagent le village de Villemagne, tapi à l’ombre épaisse -des noyers. - - * * * * * - -La fontaine de Cavimont ressemble à la fontaine de Saint-Michel comme -une rivière à un misérable ruisselet. De l’autre côté de l’Orb, l’eau -est assez rare; ici, elle sourd de toutes parts. De chaque crevasse -du rocher, de chaque fissure du sol s’élancent des jets de cristal. -Aux temps primitifs, des fleuves de feu s’épanchaient des cimes de -la montagne; aujourd’hui, des sources abondantes s’échappent des -cratères éteints et vont, après mille détours capricieux, mille bonds -retentissants, vivifier les prairies qui verdissent le fond de la -vallée, depuis la Bastide jusqu’au Poujol. - -A mesure que je descendais vers le réservoir enfoui, miroitant en bas -comme du plomb fondu, le chemin, taillé dans une fente du granit, -devenait plus difficile; mais en dépit des obstacles, j’avançais -allègrement. La fente allait se rétrécissant toujours davantage. -Qu’importe! je tâcherais bien de n’y point casser ma cruche. - -Aux premiers pas que j’avais faits vers la fontaine, quelques -oisillons, perchés au hasard sur de maigres arbustes, m’avaient suivi, -et maintenant leur bande plus nombreuse voletait autour de moi, -poussant de petits cris plaintifs qui me touchaient au cœur. - -Comment m’expliquer que des bestioles si timides, si farouches -d’ordinaire, fussent devenues si familières? La faim seule, me -parut-il, était capable de les pousser à me donner cette fête -inattendue, et l’on devine avec quels tressaillements de joie, palpant -les poches de mon pantalon, j’y découvris le millet dépiqué la veille -dans le verger de Saint-Michel. - -Oublieux de la corvée, je déposai la cruche sur le roc et je m’assis. -Mes pieds ballants pendaient à quelques dix mètres au-dessus de la -Source, où je me voyais réfléchi tout entier. C’est étonnant l’éclat -qu’en cette eau calme et profonde produisaient les clous luisants de -mes souliers de montagnard: on eût dit des étoiles microscopiques dans -un petit ciel grand comme la main. - -Cependant, parmi les touffes de cresson, de mauve, de doucette, parmi -les flèches d’eau qui bordaient ce mignon lac perdu, les oiseaux, -impatients, faisaient rage. Je commençai ma distribution. Dieu! quel -tapage étourdissant! Mon millet n’avait pas touché le sol que, déjà -aperçu, on se précipitait, on se bousculait, on se piétinait. Jamais je -n’entendis pareils bruits d’ailes et de becs. Un instant, pour happer -un dernier grain, les bestioles acharnées ne formèrent plus qu’une -boule roulante d’où s’échappaient des pépiements confus. Saisi de -commisération devant cette multitude affamée, je ne ménageai plus ma -provision, et je jetai, je jetai, je jetai... - -Oh! le charmant spectacle! Devant la mangeoire pleine à souhait, les -oiseaux, ne doutant plus qu’ils ne dussent être rassasiés jusqu’au -dernier, se calmèrent. Chacun s’installa à la table. Alors seulement -il me fut possible de reconnaître à quelle sorte de monde j’avais -affaire; car jusqu’ici, dans la mêlée générale, je n’avais distingué -nulle espèce. Je vis mes chardonnerets favoris à tête rouge, à plumules -barrées de jaune. M’avaient-ils suivi depuis Saint-Michel? Les -bouvreuils aussi étaient en nombre, mangeant, les ailes mi-ouvertes, -un œil veillant à la ronde. A l’ombre d’un genêt en fleur, j’avisai -tout un escadron joyeux de fauvettes babillardes luttant contre des -bergeronnettes-lavandières, prestes et légères comme des papillons. Un -martin-pêcheur raya l’espace de sa queue aux magnifiques reflets. - -Encore une fois l’occasion me fut fournie d’observer combien la mésange -est bête méchante et cruelle. Une pauvre linotte, trop tard accourue, -s’étant risquée à disputer la moitié de sa proie à une mésange, -celle-ci, féroce, ainsi qu’un clou acéré lui planta son bec dans la -tête; une gouttelette de sang jaillit et coula le long de son col comme -un rubis. Vite, pour dédommager la blessée, je jetai dans sa direction -quelques moucherons happés au vol, et que je tenais en réserve pour -dessert à mes invités. Malheureusement une escouade de martinets, -s’élançant d’une anfractuosité, traversa l’air comme un tourbillon et -avala, malgré que j’en eusse, le plus délicat morceau du festin. - -Beaucoup d’oiseaux, repus, s’envolèrent; d’autres continuèrent à -folâtrer aux bords de la fontaine. - -C’était pour moi comme un enivrement céleste de contempler ces -bestioles alertes, vives, procédant sans façon, à l’ombre des rochers, -à leur jolie toilette du matin. Celle-ci, ayant sautelé longtemps -parmi les cailloux verdâtres, se décidait enfin à piquer l’eau de -son bec délicat, puis à y laisser couler doucement sa tête, qu’elle -relevait d’un mouvement brusque toute ruisselante de pierreries. -Cette autre, d’un bond, plongeait au beau milieu de la Source, qui se -ridait du battement de ses ailes et à la surface de laquelle, par un -prodige d’élasticité, de légèreté, de grâce, elle semblait marcher. -Quelques-unes se contentaient de se rouler délicieusement sur les -herbes humides des bords, rondes de mangeaille, toutes leurs plumes -ébouriffées. C’était absolument comme le frère Barthélemy Pigassou -ayant fait chère lie au cabaret de la _Grappe-d’Or_, à Bédarieux. - -—Tu t’es donc cassé la jambe? me cria tout à coup une voix qui me -remplit les oreilles et la tête. - -Barnabé surgit devant moi. - -—J’étais... j’étais un peu fatigué, balbutiai-je. - -—Regarde! me fit-il levant une main. La procession passe devant la -grange de M. Lautrec. - -En effet, j’aperçus comme des drapeaux flottants, puis des masses -mouvantes le long de la grande route. - -Tandis que mes yeux s’attachaient à ce nouveau spectacle, le Frère -avait rempli la cruche. - - * * * * * - -Nous remontâmes en toute hâte vers le plateau de Cavimont. - - - - -IV - -Après un plongeon de plusieurs mois, Venceslas et Catherine reviennent -sur l’eau. - - -Une heure de travail acharné nous suffit à peine pour débarrasser -la chapelle de Notre-Dame de la poussière et des araignées qui -l’encombraient. Peut-être, en y regardant bien, malgré les torchons -promenés dans tous les sens à la cime d’une latte, eût-on découvert -encore en maints endroits plus d’un lambeau de toile noirâtre tombant -des voûtes; mais l’aspect général était décent, et Barnabé, dans sa -sagesse, décida que nous devions nous en tenir là. - -Restait le petit sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse, à cinquante -mètres plus loin sur la roche nue. Nous y volâmes, et je passai le -balai à travers les dalles branlantes, tandis que le Frère époussetait -les candélabres en bois doré des gradins, lavait soigneusement la -pierre sacrée de l’autel et étendait dessus une nappe blanche en gros -fil de genêt. - -—Enfin, souffla l’ermite, la procession peut arriver! - -A ce moment, Baptiste, que nous avions laissé paissant les frigoules -rares et maigres qui égayent les déchiquetures de l’énorme bloc, parut -à la porte de la chapelle de Sainte-Anne; son poil était hérissé, ses -oreilles étaient droites, et sa queue, soulevée, se tendait rigide -comme un bâton. En nous apercevant, il fila les plus jolies notes de sa -gamme. - -—Il y a du nouveau, dit Barnabé, attentif au chant et à toute -l’attitude effarée de sa bête. - -Il lui fit un signe. Baptiste, la langue au repos, marcha devant. Nous -le suivîmes. - - * * * * * - -Il y avait du nouveau, en effet. - -Sur le seuil de l’ermitage de Cavimont, une forme humaine était -accroupie. Cette forme, habillée d’une grosse robe de bure, comme -si elle n’avait pas assez des trois marches de pierre de taille -pour la porter, projetait en avant ses deux mains fixées à un bâton -noueux. D’où venait ce Frère libre de Saint-François? Qui était-il? -Sa tête disparaissait entre les deux manches très amples de son habit -monastique, du reste fort sale et déchiré par-ci par-là. - -Nous nous approchâmes. - -L’étranger, accablé sans doute par la fatigue et ayant trouvé une -posture qui le délassait, ne bougea pas. Barnabé, impatienté, lui posa -une de ses mains entre les deux épaules, et, le secouant: - -—Sommes-nous homme ou bête? lui demanda-t-il. - -Le voyageur n’articula pas un mot, mais se découvrit le visage. - -—Comment, Pastourel! - -—Oui, répondit l’autre avec un branlement de tête mélancolique, oui, -Pastourel, Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur. - -—Voyons, que se passe-t-il, Frère? - -—Hélas! mon Dieu!... - -—Vous voilà maigre comme un cent de clous, et vous paraissez triste à -vous seul autant que tout un enterrement. - -Frère Gratien se mit debout; puis, étendant vers l’ermite de -Saint-Michel son bâton blanc de poussière, il lui dit d’un ton grave, -presque fatidique: - -—Barnabé Lavérune, prenez garde à vous! - -Celui-ci tressaillit; ses cheveux, rudes comme une crinière, eurent un -frissonnement qui les mit debout. - -—Que veut dire ceci? que veut dire ceci? répéta-t-il. - -En même temps, il soulevait le loquet qui fermait l’ermitage, et, par -un geste, invitait le Frère de Saint-Sauveur à entrer. Pastourel ne se -fit pas prier. Il s’insinua dans la cuisine. En cette pièce, restaient -deux ou trois chaises en fort mauvais état et autant d’escabelles en -bois de hêtre; Barnabé, rendu poli par la peur subite qui l’avait mordu -aux entrailles, choisit la moins effondrée des chaises et l’offrit à -son confrère, qui s’y laissa tomber en soupirant. - -Barnabé considérait Gratien Pastourel avec un intétérêt ému, -dont sa terreur secrète faisait tous les frais. Quant à moi, je -demeurais interdit, à la fois surpris et épouvanté par les égards que -l’ermite de Saint-Michel, si entier, si absolu, témoignait à celui -de Saint-Sauveur, si chétif et si incapable, le cas échéant, de lui -résister. - -Le frère Gratien Pastourel était un petit vieillard de soixante-cinq -ans environ. Sa figure, marquée de rides comme un fruit trop mûr, avait -un ton blafard qui dénonçait l’épuisement complet de l’organisme. -Partout le sang manquait pour vivifier les membres et le tronc. Ses -yeux de couleur verdâtre, qui, malgré les dépressions qu’avaient subies -les traits avec l’âge, s’étaient conservés grands, n’accusaient la vie -que par intervalles. Sa tête, ronde comme une sphère, apparaissait -luisante et totalement dégarnie. On le devinait, un rachitisme natif -n’avait pas permis au crâne de conserver longtemps ses cheveux, -la toison tout entière était tombée. N’oublions pas son nez, très -mobile, lequel avait la courbe du bec de la chouette, et ses doigts -singulièrement courts et crochus. - - * * * * * - -Cependant, le frère Gratien Pastourel, immobile sur son siége, se -taisait. De temps à autre seulement, il lançait un regard à Barnabé, -devenu son unique préoccupation. - -L’ermite de Saint-Michel, dont les grosses joues rebondies, du -vermillon, étaient passées au jaune pâle, paraissait fort inquiet, il -tremblait presque. - -—Allons, frère Gratien, dit-il ne tenant plus à son intime supplice, -il ne faudrait pas être méchant envers moi. Je sais que, pareillement à -Braguibus, des Aires, vous avez des accointances avec le malin esprit, -qu’il vous a donné de grands pouvoirs sur vos semblables. Soyez de bon -compte avec un ami, et ne me faites pas de mal, pour saint François, -notre fondateur. - -—Comment, vous aussi, vous croyez que je suis sorcier? répondit le -petit vieux haussant les épaules. - -—Tout le monde, aux Cévennes, connaît que vous jetez des sorts, et -que, s’ils ne s’acquittent tôt, vous livrez à _l’Autre_ vos créanciers -récalcitrants. - -—Vous me baillez là un plein boisseau de sottises, Frère. Je vous en -préviens, si vous n’avez mieux au bout de votre langue, il serait séant -de vous taire. Je suis sorcier comme je suis usurier; c’est-à-dire que -je m’entends à ces deux métiers comme je m’entends à faire tourner la -roue de la lune et la roue du soleil. Je suis bon, je suis serviable, -voilà pour mon caractère. A présent, si vous tenez à savoir pourquoi, -cette année, négligeant la procession de Bedarieux, où j’aurais dû -prendre rang avec les frères Adon Laborie et Agricol Lambertier, et ne -portant nulle attention à la maladie qui me tourmente, je suis venu -seul à Cavimont, à travers les chemins de traverse, apprenez que c’est -pour vous... - -—Pour moi? - -—Posez la main sur votre conscience, frère Barnabé: n’avez-vous -jamais, avec vos doigts ou des bûchettes chargées de glu, enfin avec -des moyens de ruse quelconques, fait venir à vous des pièces d’argent, -voire des sous, qui dormaient doucement pour le bon Dieu au fond du -tronc de Saint-Michel? - -—Mais, frère Gratien!... s’écria l’ermite effaré. - -—Il n’y a pas de frère Gratien... Vous l’avez fait, n’est-il pas -vrai?... Bon!... - -—Cependant, frère Gratien... - -—Il n’y a pas de frère Gratien... Je sais tout, je lis en votre vie -comme en mon paroissien ouvert soit à la messe, soit aux vêpres, soit -aux complies. - -Barnabé, atteint et convaincu, courba la tête. - -Le Frère de Saint-Sauveur continua: - -—Une autre fois, à Saint-Pons, vous avez passé votre main dans le -tiroir de M. Cœurdevache, charcutier, rue de Castres, et un billet de -banque de cent francs vous est demeuré collé aux ongles... - -—Chut! chut!... Il y a du monde, Frère... - -—Chut, tant qu’il vous plaira; mais la chose est arrivée, et à -telles enseignes que la gendarmerie, mise sur pieds... Enfin, M. le -curé des Aires, prévenu à temps, arrangea l’affaire. Il remboursa M. -Cœurdevache, ce brave M. le curé... - -Barnabé, la tête perdue, était tombé à genoux et tendait vers son -terrible confrère des bras suppliants. - -—Un jour, poursuivit l’implacable Pastourel, à la ferme de Castelsec, -près de Maraussan, profitant du sommeil des hommes qui, sur le midi, -dormaient leur sieste à l’ombre, vous vous êtes faufilé dans une cave -où l’on filtrait le vin nouveau et avez, sans permission, rempli votre -outre au robinet. Ah! si votre Baptiste pouvait parler comme l’ânesse -de Balaam! Les bêtes parlaient du temps de Notre-Seigneur... - -—Mon Dieu! mon Dieu du ciel! répétait Barnabé se frappant la poitrine. - -—Et à Gathon Molinier, de Saint-Gervais, lui en avez-vous assez joué -de tours!... Pauvre femme!... - -—Je me convertirai, frère Gratien, je me convertirai. Je vous le jure, -je fais vœu de retourner à Saint-Jacques de Compostelle, à Rome, où -vous voudrez, pourvu que vous ne me perdiez pas, que vous ayez pitié -de mon Félibien, pour qui j’ai commis plus de péchés que n’avait d’ans -Mathusalem. Vous savez, Félibien Lavérune qui apprend les horlogeries à -Moret, département du Jura... - -—Vos litanies seraient trop longues, Frère; je saute plusieurs saints -et je m’arrête. - -—Merci à vous de tout mon cœur! - -Il se releva. - -—Mais où avez-vous pris connaissance de mes caravanes? demanda-t-il, -moitié sérieux, moitié riant. - -—Vous pensez sans doute que _l’Autre_?... - -—Certes! il m’en court encore comme des lézards par tout le corps. - -—L’_Autre_ n’entre pour rien en votre histoire, Frère. - -—Alors qui a pu deviner?... - -—Qui?... N’avez-vous confié vos caravanes, comme vous dites, à -personne?... - -—A personne, frère Gratien Pastourel. - -—Pas même à Venceslas Labinowski? - -—Ah! le sacripant! - -—Le mois d’avril a été des plus venteux, cette année, chez nous. -Joignez à cela la pluie qui le plus souvent se mettait de la partie. -La semaine dernière, une nuit que l’ouragan furieux hurlait autour de -l’ermitage, soulevant les tuiles de mon toit et cassant quantité de -branches dans les châtaigneraies environnantes, on frappa tout à coup à -ma porte. Je ne dormais pas, et vous devinez qui fut surpris de sentir -à pareille heure quelqu’un gratter au seuil de sa maison. Par une -petite lucarne qui me sert de judas, je regardai. Les nuages marchaient -dans le ciel semblablement à de grands troupeaux pressés de trouver un -gîte, mais la lune brillait tout de même parmi les toisons, et je vis -très distinctement le pèlerin qui venait de me tirer du lit. C’était un -homme grand, maigre, vêtu plus misérablement que Job sur son fumier. Ce -qui me fit trembler, c’est qu’il tenait un fusil à la main. Comme je ne -soufflais mot, observant mon particulier, il recommença ses frappements. - -«—Que me voulez-vous? lui criai-je enfin. - -«—D’abord je veux manger, j’ai faim, me répondit une voix qui ne -m’était pas inconnue. - -«—Qui êtes-vous? - -«—Un Frère libre de Saint-François. - -«—Votre nom? - -«—Venceslas Labinowski. - -«Encore qu’une semblable visite me fâchât beaucoup, j’allumai la -chandelle et fis jouer la clef dans la serrure. - -«—Comment, c’est vous, Frère? lui dis-je. Miséricorde! en quel état -vous voilà. - -«Lui, avec l’aisance d’un homme qui rentre dans sa propre maison, -déposa son fusil en un coin, rejeta sur une chaise la limousine trempée -jusqu’au dernier fil qui l’enveloppait, et, me regardant avec des yeux -égarés, presque furieux: - -«—Vite, du pain, du vin, de la viande... Depuis deux jours, je n’ai -rien mis dans l’estomac. - -«Saisi de pitié, je courus à mes provisions. Il mangea à lui seul -autant que toute une bande de loups. - -«—Enfin que vous arrive-t-il? lui demandai-je, lorsque, étant -rassasié, je le vis un peu plus tranquille. - -«—Figurez-vous, me rapporta-t-il, que, depuis plus de trois semaines, -les gendarmes de Bédarieux, d’Olargues, de Saint-Gervais sont à -mes trousses. Ah! je lui donne du fil à retordre, à tout ce monde -du gouvernement; mais je ne vous dirai pas ce qu’il m’en coûte de -fatigues. Je ne mange guère et ne dors plus... Pourtant, si Catherine -savait à quels dangers je m’expose pour elle!... - -«—Catherine? - -«—Vous avez bien entendu raconter qu’étant ermite de Cavimont -j’enlevai la fille de la ferme des _Trois-Chênes_, près de Douch. La -coquine! m’en a-t-elle fait voir de grises! Ah! frère Gratien, la -femme, c’est un être terrible, voyez-vous. Comme cette fille aimait -les rubans, les affiquets d’or, je pillai ma propre chapelle pour lui -en procurer. Malheureusement, l’argent, même celui qu’on a volé au bon -Dieu, n’est pas éternel, et les derniers sous de nos ventes à des juifs -venaient d’être dévorés, que Catherine, prise soi-disant de remords, -me quittait et rentrait dans son pays. D’abord, le coup ne me fut pas -bien rude. Mais je n’étais pas seul depuis quinze jours, traînant -mes pas dans les faubourgs écartés de Marseille, où nous nous étions -réfugiés, que mon cœur revint à Catherine Verdelon pour ne plus s’en -détacher. Il fallait que je la revisse, que je la revisse absolument. -Pour la revoir, j’eusse bravé toutes les gendarmeries de la terre. Cela -prouve que, lorsqu’une femme nous tient, elle nous tient sans retour. -Je partis... Que de nuits passées dans les bois qui entourent les -_Trois-Chênes_! que de jours, dans les grottes obscures du mont Caroux! -Je la vis enfin, je la vis!... - -«Le frère Venceslas s’arrêta un moment comme pour remâcher ces derniers -mots; ils semblaient avoir pour lui un goût plus délicieux que le goût -de la fougasse fraîche et du vin. Comme j’allais lui poser une question -sur cette fille qui l’avait perdu, il continua son histoire: - -«—Une nuit,—il y a quinze ou dix-huit jours de cela,—Catherine et -moi, assis au fond d’une combe secrète, nous devisions paisiblement -de nous-mêmes et nous nous entr’embrassions, quand, au lointain, le -fourreau d’acier d’un gendarme éclata dans un rayon de lune. Catherine, -légère comme un oiseau, s’envola, et moi, sans bruit, je détalai -parmi les rocailles aussi lestement qu’un levron. Depuis cette nuit, -les gendarmes, le nez dans mon vent, ne lâchent plus ma piste. Mais -je leur échapperai, frère Gratien, je leur échapperai... J’ai mon -plan: pour le mettre à exécution, il me faudrait mille francs tant -seulement. Avec cette somme, en compagnie de Catherine, je passerais -en Espagne. Une fois là, nous travaillerions... Mais qui me prêtera -mille francs? Mes anciens confrères seuls me peuvent rendre ce service. -D’abord, j’ai pensé à Barnabé, de Saint-Michel: je sais qu’il a de -l’argent, connaissant de sa bouche toutes ses affaires. Ah! sans que -ça paraisse, il est plus filou que moi, allez, frère Barnabé Lavérune! -Malheureusement, nous eûmes une pique à Béziers, près de la statue -de Paul Riquet, et j’ai bien peur de ne pouvoir lui arracher un sou. -Mon Dieu! l’idée m’est venue d’aller à son ermitage tout de même, et -de faire du ravage par là. Puis j’ai réfléchi. A quoi me servirait, -en effet, d’abattre Barnabé avec mon fusil, comme on abat un renard -ou un loup, car Barnabé ressemble à ces deux animaux? Quand il serait -mort, aurais-je son magot? Point. Si je sais qu’il possède un sac bien -replet, j’ignore absolument où ce sac est caché. Voilà la question. -Me voyez-vous descendant de Saint-Michel, après avoir commis un crime -inutile, ce qui est toujours une bêtise, et n’emportant pas un sou -vaillant dans le gousset? C’est impossible!...» - -—Comment, interrompit Barnabé, que l’indignation soulevait, il -m’aurait tué? - -—Je vous l’ai dit: comme un renard ou comme un loup rencontré en plein -bois... - -—Après? - -«—Jugeant donc la lutte peu fructueuse de ce côté, reprit Venceslas me -regardant avec des yeux allumés, je me suis retourné du vôtre, frère -Pastourel. - -«—Du mien? - -«—Ne faites-vous pas, d’ailleurs, le métier de prêter de l’argent? - -«—J’ai tiré de peine, à l’époque des semailles, quelques paysans, mes -voisins, lui dis-je. Mais je donnais cinq francs, quelquefois huit... - -«—Eh bien! je deviendrai votre débiteur, moi aussi. - -«—Et où voulez-vous que je prenne mille francs? - -«—Je vais vous l’apprendre, répondit-il. - -«Il alla vers son fusil et le saisit. Vous comprenez si je tremblais de -tous mes membres. Mes jambes ne me soutenant plus, je tombai sur mon -escabelle. Alors, ce brigand me posa ses deux mains sur les épaules, -et, me secouant comme un sac de _châtaignons_ où l’on veut faire entrer -encore plus d’un boisseau: - -«—La clef de votre armoire! me cria-t-il. - -«—Je n’ai ni armoire ni clef. - -«—Où serrez-vous votre argent? - -«—Dans ma poche, quand il m’arrive d’en posséder quelque miette. - -«Il me mit lui-même debout, et, me soutenant, car j’eusse glissé sur le -plancher, à demi-mort que j’étais, il fouilla mes chausses, ma bure et -mon gilet. Il découvrit treize sous logés en un pli fin, au fond de mon -capuchon. - -«—Ces treize sous sont donc toute votre fortune? - -«—Toute. - -«Il recula de quelques pas. - -«—Frère Pastourel, me dit-il, faites votre acte de contrition; vous -allez paraître devant Dieu! - -«J’étais un homme perdu si je poussais à bout ce bandit. - -«Je le compris, et, me traînant jusqu’à ma cheminée, j’amenai à moi la -plaque de fonte du foyer et découvris ma cachette. - -«—Tenez, Venceslas, tenez, prenez toute ma fortune, lui dis-je, et -laissez-moi la vie. - -«Il ne fit qu’un bond pour happer le magot: quatre cent trente-deux -francs! - -«Tandis que ce Polonais, arrondi de mon bien, s’enfuyait à travers -la nuit, pareil à quelque bête fauve, moi, sans force, la tête -troublée ainsi qu’après un festin de noce, je m’allongeai par terre et -m’évanouis.» - -De grosses larmes roulèrent sur les joues blêmes de l’ermite de -Saint-Sauveur. Une perte sèche de quatre cent trente-deux francs!... - - * * * * * - -Barnabé, se promenant de long en large, articulait des mots entrecoupés -et gesticulait furieusement. - -—Il veut me tuer! il veut me tuer! répétait-il, les dents serrées. - -Quant à moi, j’avais peur et me demandais s’il était vrai que j’eusse -connu, que j’eusse aimé ce Venceslas Labinowski, lequel, ayant été -voleur, devenait maintenant assassin. Horrible! horrible! horrible!... - -—Mais, frère Gratien, avez-vous porté plainte à la gendarmerie de -Bédarieux et de Saint-Gervais? lui demanda Barnabé. - -—La secousse a été si vive, que j’en ai gardé le lit plusieurs jours. -Pensez, à mon âge! Aujourd’hui, m’en retournant avec la procession, -je verrai les gendarmes de Bédarieux dans la vesprée. Mais j’avais -d’abord un devoir d’amitié à accomplir, c’était de vous prévenir -vous-même, frère Barnabé. Peut-être, avec mon argent, Venceslas et -Catherine ont-ils déjà fait route pour l’Espagne. Dans tous les cas, -je vous le répète, veillez au grain. Verrouillez bien votre porte de -Saint-Michel, surtout tenez l’œil à vos économies. Retenez un conseil: -gardez pour vous seul le secret de vos entreprises... Croyez-vous que -je sois sorcier à présent et usurier aussi? Il est bien possible que, -par-ci par-là, pour gagner une pièce blanche, j’aie dit son sort à -quelque fillette amoureuse ou que j’aie quelquefois prêté cinq sous -pour en avoir dix en retour. Tout ça n’empêche pas que je ne sois un -honnête homme, un Frère libre ayant souci de la règle, et, si j’ai su -vos affaires, c’est uniquement que vous aviez eu la maladresse de les -confier à ce coquin de Venceslas. Tenez-vous donc pour averti. - -—Merci, Frère, merci... Il faut faire arrêter le Polonais, et, demain -matin, quand j’en aurai fini par ici, j’irai prévenir les gendarmes de -Saint-Gervais... Ah! il veut me tuer!... Ah! le sac de Félibien lui -fait envie!... Voleur! canaille! assassin! je... - -—_Refugium peccatorum_! glapit une voix claire sur le plateau. - -—_Ora pro nobis_! répondit-on de toutes parts dans le lointain. - -—La procession! la procession! m’écriai-je, jetant un regard par la -fenêtre. - -Nous sortîmes tous trois de l’ermitage. - - - - -V - -M. Michelin n’aime pas le veau: «_Viande peu mûre, viande creuse_!» - - -Barnabé se précipita vers la chapelle pour y vaquer aux derniers -apprêts de la messe; frère Gratien et moi, nous le suivîmes. - -Tandis que l’ermite de Saint-Michel, ému de tout ce qu’il venait -d’entendre, remplissait en maugréant les burettes, plongées à plusieurs -reprises dans l’eau; que son confrère de Saint-Sauveur, alerte, -fourbissait avec un torchon la sonnette de l’autel et l’encensoir; -moi, préoccupé des hautes fonctions que j’allais être appelé à remplir -auprès de M. le curé-doyen de Bédarieux, je revêtais ma soutanelle -rouge, glissais par-dessus mon surplis tout nouvellement repassé avec -amour par Marianne, et ornais ma tête ébouriffée de ma calotte de -cardinal. - -—Ah! il veut me tuer pour s’approprier mon bien! grommelait de temps -à autre Barnabé. Ah! il veut me tuer, ce brigand de la Calabre! - -Il ne pouvait tenir en place, et, tout en rinçant les burettes, qui -tremblaient entre ses mains, il marchait dans tous les sens à travers -la sacristie. Tout à coup, le verre fuit de ses doigts, et clac! une -burette vole en éclats sur le pavé. - -—Eh bien, Frère! lui dit Gratien Pastourel d’un ton d’affectueux -reproche, ce que l’on casse ne sert ni aux hommes ni au bon Dieu. - -Barnabé releva sa tête; tous les poils en étaient hérissés. - -—Plût au ciel que ce fut Venceslas et non cette burette que j’eusse -brisé ainsi en mille morceaux! articula-t-il, l’œil étincelant et -farouche. - -Puis, s’avançant vers moi: - -—Pétiot, me demanda-t-il, sais-tu si M. Anselme Benoît a toujours ses -pistolets? - -—Je les ai vus chez lui l’autre jour, j’ai même tiré un coup avec... - -—Nous les lui emprunterons, n’aie peur, nous les lui emprunterons. Je -m’armerai comme saint Michel. - -Un bruit effroyable de pas et de voix se fit incontinent dans la -chapelle. - -J’accourus. - -C’était une bande de deux à trois cents gamins, avant-garde obligée de -toute procession en nos montagnes. Il y avait, mêlées aux enfants de -la ville, parmi lesquels je reconnus d’anciens camarades de l’école -Brémontier, des escouades de petits paysans, naturels de Nissergues, -Villemagne, les Aires, Margal et autres lieux circonvoisins. Ils -portaient avec eux une longue croix de bois peinte en noir, aux deux -bras de laquelle étaient nouées des banderolles de ruban violet. -Je passai au milieu d’eux grave et morne, sans vouloir reconnaître -personne. Les plus téméraires, les plus effrontés me regardèrent -ébahis, et, tenus à distance par mon allure sérieuse, la majesté de mon -costume, aucun d’eux n’osa m’aborder. - -«C’est lui, chuchotait-on, c’est lui!» - -Mais il ne se trouva pas un audacieux pour m’adresser un mot. - -Une fois mon beau costume endossé, toutes sortes d’idées ambitieuses -m’avaient envahi l’esprit. Mon plan, en quittant brusquement les -ermites, n’était pas de me mêler à la procession; je méprisais cette -tourbe: je voulais au plus vite rejoindre le clergé et me confondre -avec lui. Quel honneur de paraître, aux yeux de tous les villages de -la vallée d’Orb, au milieu des vicaires, des curés, de me trouver -peut-être placé par le hasard à côté de M. le doyen, superbement -paré de son rochet brodé et de son camail de soie! Je me voyais déjà -mêlant ma voix aigre et perçante aux voix mesurées, capables, des -ecclésiastiques pour achever le chant des _Litanies_. - -Malheureusement la foule, déferlant comme une mer sur le plateau, -m’arrêta court au sortir de la chapelle. De quel côté tirer? Je -me jetai en un escarpement difficile, comptant m’échapper par là. -Impossible: le flot battait tout le rocher, et je me vis contraint de -reculer. - -Cependant, les masses profondes des pèlerins, surexcitées sans doute -à la vue de la chapelle de Notre-Dame de Cavimont, où s’accomplirent -tant de miracles, du sanctuaire vénéré de Sainte-Anne-la-Marieuse, si -fertile en prodiges, venaient de reprendre les _Litanies de la Sainte -Vierge_, et les chantaient avec transport. C’était un concert à la fois -admirable et effrayant, dont ces solitudes tremblaient, frémissaient, -dont les rochers impénétrables, frappés directement par les voix, -renvoyaient à la vallée tranquille les échos tonitruants et prolongés. - -Au-dessus des têtes, moutonnant comme des vagues qui eussent gravi le -mamelon, flottaient les drapeaux des corporations laïques indigènes: -les Aînés, les Cadets, les Pénitents-Blancs, les Pénitents-Bleus; -les bannières des confréries de femmes: les Dames du Saint-Calice, -les Dames-Noires, les Filles de la Sainte-Espérance, les Filles des -Clous-du-Calvaire; enfin des croix énormes, où le divin Crucifié, grand -comme un homme, pleurait de vraies larmes et saignait à la fois par les -cinq plaies. - -Le clergé parut dans cette multitude chantante, aux costumes divers, -bariolée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Non-seulement je -vis M. Michelin, suant et soufflant au milieu de ses vicaires, moins -accablés que lui; mais je reconnus les desservants des villages -environnants, et, parmi eux surtout, M. Martin, d’Hérépian, redevenu -luisant et propre comme un miroir. Derrière lui, marchait, d’un pas -recueilli et récitant son chapelet, le frère Adon Laborie, ermite de -Notre-Dame de Nize. C’était un grand vieillard, maigre, le dos voûté, -la tête penchée en avant. Une barbe blanche, longue et annelée, comme -en portèrent les rois assyriens, encadrait sa figure osseuse, jaunâtre, -à profil d’ascète, une figure descendue d’un cadre de Zurbaran. Ses -yeux, perdus au fond d’orbites noirs, couronnés de sourcils épais, -lançaient des rayons timides et voilés. Il allait paisible, se -retournant de temps à autre pour murmurer quelques paroles à l’oreille -d’un confrère qui cheminait à ses côtés. - -Ce confrère, que je n’eus aucune peine à reconnaître, n’était autre que -le robuste Agricol Lambertier. Hélas! il s’en fallait que l’attitude de -l’ermite de Saint-Pantaléon de Boubals à la procession eût le caractère -de noble réserve religieuse qui distinguait à un si haut point celle du -frère Laborie! Au lieu de chanter les _Litanies_ ou de tourner dans ses -doigts les grains de son chapelet, Agricol Lambertier, un plantureux -gaillard débordant de séve et de vie, jacassait, riait, batifolait -avec une jolie fille bien découplée, haute en couleur, à la chair -appétissante, aux lèvres de vermillon. - -—Victoire! belle Victoire! lui disait-il en s’émancipant. - -—Frère! Frère!... lui répétait à tout propos Adon Laborie, scandalisé -et lui touchant le coude. - -Mais la partie de la procession la plus curieuse, la plus -pittoresque, la plus originale, était celle qui venait immédiatement -après les prêtres. Là aussi on chantait, peut-être même les voix -atteignaient-elles une sonorité plus éclatante; seulement, au lieu de -s’échapper du gosier éraillé d’un paysan ou de la bouche étroite de -quelque dévote au col déjeté, le cantique sortait de poitrines plus -robustes et plus profondes. - -Les promenades religieuses aux chapelles votives sont, en toute -l’étendue des Cévennes, l’occasion de festins sur l’herbe, de copieuses -et franches lippées au bord des sources murmurantes, de _beuveries_ -homériques à l’ombre des arbres et des rochers. Cet appétit féroce de -nos pèlerins enthousiastes, que l’air plus vif des hauteurs stimule -encore, nécessite d’énormes approvisionnements. Aussi, tandis que les -enfants tout en fête marchent en avant, lançant les _Litanies_ aux -échos de la vallée, quelque parent, placé en arrière du clergé, se -résigne-t-il à pousser un âne chargé des croustades, des rôtis, des -gâteaux, des bouteilles, qui tout à l’heure réjouiront les estomacs -affamés. - -Il n’est pas rare, chose gracieuse et touchante! au-dessus des paniers -collés aux flancs de la pauvre bourrique, de voir surgir soudain, -du milieu des victuailles grouillantes, le visage rose et souriant -d’un bébé. Cet être délicat, mignon, folâtre, a essuyé dans l’année -quelque grave maladie, et on le mène à Cavimont pour l’y recommander à -Notre-Dame. - -A un âge dont je n’ai pu conserver la mémoire, je fis moi-même trois -fois ce voyage, et ma mère ne voulut laisser à personne la fatigue de -conduire la bête qui me portait. Sainte et admirable femme! - -On devine les bruits étranges qui doivent retentir dans les rangs de -cette deuxième procession. Les ânes, s’en donnant à cœur joie en -ces jours de réjouissance universelle, entonnent leurs plus belles -antiennes; les chevaux hennissent, hérissant leurs crinières et leurs -queues; les mulets brutaux lancent des ruades mirifiques. C’est un -brouhaha étourdissant, au milieu duquel se démène, à grand renfort -de voix, de gestes, de gourdins, tout un peuple de conducteurs, de -conductrices endimanchés, marmottant des prières ou fredonnant des -chansons. - - * * * * * - -Le clergé, qui était devenu ma préoccupation unique, fendit la foule -immobile sur le plateau débordant et pénétra dans la chapelle. Tous les -prêtres, après la lecture d’une oraison faite par un vicaire, lecture -destinée à clore les _Litanies_, s’acheminèrent vers la sacristie. -M. Michelin, dont de grosses gouttes de sueur criblaient le visage -écarlate, adressa quelques paroles à Barnabé, et demanda à s’habiller -incontinent pour la messe. - -—Hâtons-nous, dit-il, car je suis très fatigué. - -Et, se tournant vers M. Martin, d’Hérépian: - -—Monsieur le curé, présentez-moi l’amict, je vous prie. - -M. Martin, sur le modeste vestiaire de Notre-Dame, saisit un carré de -toile blanche, première pièce du vêtement compliqué que le prêtre revêt -avant de monter à l’autel, et l’offrit au doyen, qui le baisa et se le -passa sur les épaules. - -Impatient d’être remarqué,—jusqu’ici M. Michelin n’avait pas même -abaissé un regard sur moi,—tandis que les vicaires vaquaient à -des occupations diverses: se lavaient les mains à la cruche, se -rafraîchissaient le front avec leurs mouchoirs tout imbibés, je me -faufilai jusque sur le marchepied, où seuls se tenaient debout le curé -de Bédarieux et son sacristain, le desservant d’Hérépian. - -—Eh bien, mon ami, avez-vous préparé un bon dîner au moins? demanda M. -Michelin. - -—J’espère que M. le doyen sera satisfait. - -—Mon estomac bat la chamade, et je me sens d’un appétit à dévorer des -cailloux. - -—Vous auriez dû prendre quelque chose avant de quitter Bédarieux. - -—C’est vrai. Un instant, j’ai eu l’idée, redoutant de ne pouvoir -rester à jeun jusqu’à midi, de me décharger sur un de mes vicaires de -la messe de Cavimont. Puis je n’ai pas osé. C’est moi qui célèbre cette -messe tous les ans, et mon abstention eût produit un effet déplorable. - -—Ah! c’est qu’aussi il n’est pas d’ecclésiastique dans le diocèse qui -s’entende comme M. le doyen à donner de la pompe à nos cérémonies. - -—Vous êtes trop aimable... Passez-moi le cordon. - -Avant que M. Martin eût pu le saisir, je m’étais précipité et avais -happé le cordon de coton blanc à pompons que le prêtre se noue -par-dessus l’aube. Un genou en terre, je le tendis à M. le curé de -Bédarieux, qui le prit et ne me regarda point. Il se retourna vers M. -Martin. - -—Quel potage? lui demanda-t-il tout bas. - -—Une soupe de mouton à la purée de pois. - -Les grosses lèvres rouges du doyen eurent une moue significative. - -—Enfin! murmura-t-il d’un ton résigné... Et après cette soupe de -mouton, que je n’aime guère? - -—Un plat de veau aux carottes... - -—Des carottes! Mais ce n’est pas vendredi aujourd’hui, curé. Nous -sortons à peine du carême. - -—Aussi ai-je noyé une bonne rouelle de veau parmi les légumes. - -—Du veau! du veau!... Viande peu mûre, viande creuse... Donnez-moi -l’étole. - -Il se croisa l’étole sur la poitrine et murmura quelques mots latins. - -—Avez-vous songé aux hors-d’œuvre? reprit-il gravement. - -—Oui, monsieur le doyen: il y a un dindon à la broche. - -—Comment, un dindon pour hors-d’œuvre! Êtes vous fou, par exemple! - -—Il est fort beau, il pèse douze livres. - -—Vous ne me comprenez pas: je vous demande si vous vous êtes procuré -du beurre frais, des olives, du saucisson, du thon mariné, des -anchois... - -—Non, monsieur le doyen. Mais Jeanneton a fait une croustade -magnifique. - -—Quels entremets? - -—Avec l’abatis du dindon... - -—Ne me parlez plus de votre dindon! interrompit M. Michelin, dont -la gourmandise déçue avait enflé la voix. Venceslas Labinowski, ce -voleur, nous traita mieux l’année passée dans son ermitage, que vous ne -nous traitez dans votre cure. Quelle cuisine, Dieu m’assiste! quelle -cuisine!... Avez-vous pensé aux vins? - -Le pauvre desservant, ahuri, balbutia: - -—J’ai acheté cinquante litres de vin de Maraussan au frère Barnabé, de -Saint-Michel. - -—Du vin quêté aux portes!... Il doit être bon! dit M. Michelin, -haussant les épaules. D’ailleurs, le maraussan est un vin liquoreux, -c’est un vin de dessert, et j’espère que vous n’oserez pas nous le -servir comme ordinaire. - -—Mais j’ai du vin rouge du pays de cette année... - -—Eh quoi! pas la moindre bouteille de saint-georges ou de faugères?... - -M. Martin, écrasé, ne répondit pas. Il prit sur le vestiaire le -manipule et avec une épingle l’attacha au bras droit du célébrant. -Celui-ci lui lança un regard où l’ironie et le dédain pétillaient -ensemble; puis, avant que le malheureux curé d’Hérépian lui présentât -la chasuble, l’enlevant de ses doigts crispés, il la revêtit tout d’un -coup. Il en nouait vivement les cordons, quand les ermites, ayant mis -quelque ordre parmi l’assistance, qui se bousculait dans la chapelle -trop étroite, étant parvenus surtout à obtenir un peu de silence, -reparurent dans la sacristie. M. le doyen leva la main, indiquant -par un geste à deux de ses vicaires qui venaient d’endosser l’un la -dalmatique de diacre, l’autre celle de sous-diacre, de se ranger -devant lui, et l’on marcha processionnellement vers le chœur. - -«Et moi? et moi? Je n’aurais donc pas la gloire de servir la messe à M. -le doyen?» - -Hélas! je venais de recevoir la première grande humiliation de ma vie. -Malgré ma soutanelle rouge qui me seyait si bien, mon surplis amidonné -et raide comme une planche, ma calotte de cardinal, qui me donnait un -petit air de jeune pontife, je n’étais rien, on ne m’avait pas vu, je -n’existais pas. - - * * * * * - -Soudain, des éclats de rire m’emplirent les oreilles et m’arrachèrent à -ma mélancolie. C’étaient les ermites. - -Après avoir discrètement fermé la porte de la sacristie, au lieu -d’assister à la messe qu’on célébrait solennellement, ils étaient là -tous les quatre, le dos à la muraille, devisant de joyeusetés. Quels -bons drilles que ces Frères libres de Saint-François! Pour l’instant, -le frère Agricol Lambertier, ermite de Saint-Pantaléon, de Boubals, -avait la parole: - -—... Vous comprenez bien, disait-il, continuant le récit de je ne sais -quelle aventure galante, vous comprenez bien, mes amis, qu’en dépit -du coup de fourche reçu sur le bras, je ne lâchai point Victoire. Je -me souviens même que je l’embrassai au nez de celui qui voulait me la -prendre. Cependant il fallait en finir avec mon ennemi, qui à la longue -m’eût assommé sur place, et, retenant toujours la fillette d’une main, -je dépêchai de l’autre un si joli soufflet au perruquier de Boubals -qu’il en trébucha sur le sol.—«Pour t’apprendre, jeune homme, lui -criai-je, qu’il ne faut point me déranger dans mes folies amoureuses, -et que, parce qu’on tient un rasoir, on n’est pas capable de faire la -barbe au frère Agricol Lambertier...» - -Barnabé éclata de rire, et si bruyamment que le frère Adon Laborie, -quittant sa place, d’un geste rapide lui appliqua une de ses mains sur -les lèvres. - -—Comment, lui dit-il, vous n’êtes pas honteux de faire tout ce tapage, -quand, à deux pas de nous, on chante la sainte messe! Que voulez-vous -que pensent les fidèles assemblés, s’ils vous entendent? Moi, malgré -mes septante années, je suis allé à pied, ce matin, de mon ermitage -à Bédarieux, et à pied je suis arrivé jusqu’à Notre-Dame avec la -procession. J’ai cru que je tomberais de faiblesse en montant la côte -de Cavimont, et si, à cette heure, on ne me voit pas suivre l’office -divin, prosterné dans le chœur, c’est uniquement que je crains de me -trouver mal et de troubler la solennité en quelque façon... Mais vous -autres, ermites sans règle et sans discipline, que faites-vous dans la -sacristie? Croyez-vous, frère Gratien, que le moment soit bien choisi -pour nous parler de l’argent qu’on vous a volé?... Pensez-vous, frère -Agricol, que le lieu où nous sommes soit l’endroit convenable pour y -compter vos entreprises sur les filles de Boubals?... Êtes-vous bien -sûr, frère Barnabé, qu’en ce jour de fête, nous nous soyons réunis ici, -sous l’œil de la Sainte Vierge, pour y rire tant seulement et pour y -folâtrer!... - -—Halte-là! frère Adon, je... - -—Où sont les temps d’autrefois! interrompit l’ermite de Notre-Dame -de Nize avec mélancolie. Aux époques anciennes, les Frères libres de -Saint-François ne ressemblaient pas aux Frères libres d’aujourd’hui. Au -lieu de songer toujours à eux, comme nous autres ici présents, comme ce -malheureux Barthélemy Pigassou, qui n’aime le prochain que pour le vin -qu’il peut lui prendre, comme ce misérable Venceslas Labinowski, lequel -a trahi le bon Dieu à l’exemple de Judas, ils étaient pieux, serviables -à tous, ne quêtaient jamais pour entasser, mais tout au plus pour se -nourrir... Frère Barnabé, j’ai connu l’ermite que vous remplaçâtes, -c’était un saint; tandis que vous... - -—Oh! moi, s’empressa de dire le Frère de Saint-Michel, moi, j’ai plus -d’une peccadille sur mon âme, comme j’ai plus d’une verrue sur mon -corps. Que voulez-vous que j’y fasse, s’il n’a pas plu au bon Dieu -de me donner plus de qualités? En fin de compte, la faute en est à -lui qui, pouvant m’amender à plaisir, ne s’en occupe nullement... Du -reste, vous savez, mon fils Félibien est dans les horlogeries, à Moret, -département du Jura, et, de toute nécessité, je dois travailler pour -lui. - -—Si c’est afin de gagner de l’argent à votre fils que vous êtes entré -dans notre Ordre, vous eussiez mieux fait de demeurer vannier aux bords -de la rivière d’Orb. - -—Vannier! vannier! s’écria Barnabé presque furieux. Et vous, pourquoi -n’êtes-vous pas resté à la verrerie du Bousquet à souffler des -bouteilles. Je vois, frère Adon, que si pour moi il faisait trop froid -aux bords de la rivière, il faisait trop chaud pour vous devant la -bouche du four. - -Aux joues blèmes du vieil ermite de Notre-Dame de Nize s’allumèrent de -petites flammes rouges, son œil à demi-éteint se ranima, et, levant ses -deux bras tremblants vers la porte de la sacristie accédant au chœur: - -—Mon Dieu, dit-il, Seigneur mon Dieu, je vous prends à témoin. C’est -pour mieux vous aimer, pour mieux aimer mon prochain, que voici bientôt -vingt ans j’entrai dans l’Ordre des Frères libres de Saint-François. -Dites à ces hommes qui m’accusent, dites-leur, mon Dieu, si jamais je -demandai un sou à personne, et si les pauvres du pays ne profitèrent -pas toujours des aumônes que m’avaient faites les braves gens... - -Sa voix faible expira dans les sanglots. - -Les frères Gratien, Agricol, saisis, l’entourèrent et le conduisirent -vers son escabelle, qu’il ne retrouvait plus. Enfin, Barnabé, fort -embarrassé de son personnage, s’approcha à son tour tout hésitant, tout -penaud. - -—Ermite de Saint-Michel, lui dit le frère Laborie surmontant son -émotion, le brigadier de gendarmerie de Bédarieux, avec qui je causais -l’autre jour, m’a avoué que, depuis votre méchante affaire avec M. -Cœurdevache, de Saint-Pons, il a les yeux sur vous. M. le curé des -Aires a eu beau donner cent francs, on vous surveille, je vous en -préviens charitablement. Je vous conseille à l’avenir d’imiter mon -exemple: voyagez sans monture et sans besace, ayez tant seulement -votre bourdon. Ainsi faisant, on ne vous soupçonnera pas d’en vouloir -au bien d’autrui. - -Barnabé demeura interdit. Sa face se crispa et soudain devint écarlate. -Il n’est pas sûr que ce rustre, entraîné par son tempérament sauvage, -n’eût fait un mauvais parti à son confrère de Notre-Dame de Nize, s’il -se fût trouvé seul avec lui. Contraint de réprimer les fureurs qui le -soulevaient, il ouvrit brusquement la porte de la sacristie et disparut -dans la chapelle. Il avait besoin d’éviter les lanières dont les coups -lui bleuissaient la peau. - -Les frères Agricol et Gratien, «_qui n’étaient pas sans péché_,» -redoutant aussi la correction, s’esquivèrent. - -«Quels ermites! marmotta frère Adon Laborie, joignant dévotement ses -mains où reparurent les grains de son chapelet, quels ermites!» - -Moi, je dépouillai ma soutanelle, mon surplis, ma calotte, et, comme -une anguille, m’étant coulé entre les flots des assistants, je me -sauvai à travers le plateau. - - - - -VI - -Un bataille de bébés sur «_les pas de la sainte Marie_.» - - -La campagne, aux alentours de Notre-Dame de Cavimont, apparaissait -encombrée de monde. C’était un véritable champ de foire, bariolé de -coiffes et de fichus, au milieu desquels des pyramides de chapeaux se -trouvaient noyées. De tous les coins s’élevaient des cris, des paroles -vives, d’interminables chamaillements. - -Tandis que le petit nombre des pèlerins entendait la messe avec -dévotion et recueillement, la foule, accourue ici pour se gaver de -viandes et de vins, vautrée dans l’herbe, au bord des ruisseaux -babillards, ne songeait qu’à découvrir une place commode pour y -festiner à l’ombre noire des granits. Quelles contestations, quelles -colères, quels bousculements sans pitié! Et, parmi tout ce désordre -enragé, les bêtes, effrayées, de braire, de hennir, de se cabrer. Je -vis un mulet, oreilles effilées, poil hérissé, queue en panache, -passer devant moi rapide comme le vent, et disparaître tout à coup. - -Évidemment l’endroit recherché de préférence était la Source ou ses -environs immédiats. L’eau chantant sur les cailloux invite doucement -à la gaieté; puis quelles délices de boire frais, quand on vient de -traverser la plaine sous le soleil! De véritables masses, bruissantes -comme des essaims, se précipitaient vers ces parages privilégiés. - -J’avais hasardé un pas vers la Source,—peut-être comptais-je y -retrouver mes hôtes ailés du matin;—malheureusement, pressé de toutes -parts et redoutant d’être entraîné, je dus battre de toutes mes forces -en retraite. - -Enfin je me retrouvai libre à l’autre extrémité du plateau. C’était -l’endroit le plus désert, le plus sauvage du bloc de Cavimont, mais à -coup sûr le plus intéressant. - -La tradition veut qu’à une époque difficile à préciser,—«_dans les -siècles_,» comme disent nos paysans,—la Sainte Vierge, accompagnée -de sainte Anne, sa mère, ait fait des apparitions nombreuses sur le -rocher de Cavimont. Elle descendait du ciel tout exprès pour convertir -la vallée d’Orb, adonnée en ces temps lointains à toutes les débauches, -à toutes les impiétés. La trace des pas de «_la sainte Marie_» reste -encore visible dans le granit, et c’est une croyance enracinée dans nos -montagnes que, pour fortifier un enfant faible, _malingreux_, chétif, -il suffit de lui poser les pieds dans ces vestiges sacrés. Du reste, -chose singulière et touchante! cette partie du plateau demeure l’objet -du respect de tous: c’est le côté de «_la sainte Marie_,» et il est -abandonné sans conteste aux mères et aux enfants. - -J’arrivai là juste au moment où allait avoir lieu, sur la pierre nue, -la promenade pieuse des bébés. Quatre-vingts mères, peut-être cent, de -tout âge, de toute condition, les unes habillées de soie, les autres de -simple droguet, se tenaient debout, portant chacune un poupon dans ses -bras. Quelques-uns de ces pauvres petits, fatigués sans doute par le -voyage, pleuraient; la plupart montraient des minois frais, éveillés et -se contentaient de regarder avec de grands yeux étonnés. - -La cloche de la chapelle sonna le premier coup de l’Elévation. M. -Martin, d’Hérépian, parut, une aumônière de velours rouge à la main, et -le pèlerinage «_aux pas de la sainte Marie_» commença. - -Je ne me souviens pas d’avoir, de ma vie, rien vu de plus gracieux, de -plus charmant que toutes ces mignonnes jambettes rebondies de petites -filles, de petits garçons, s’entrecroisant sur le granit et cherchant, -sous la direction des mères attentives, les trous où il fallait -s’arrêter. Parfois il arrivait que trois pieds aux ongles éclatants -comme des feuilles de roses se présentaient pour se «_fortifier_» -ensemble dans la même trace. Alors, le plus énergique repoussait les -deux autres avec indignation, et c’étaient des cris accompagnés de -larmes. Combien j’en aperçus de ces beaux yeux d’enfants, limpides tout -à l’heure comme l’eau de la Source, brouillés maintenant et battus! Les -mères, certes, s’interposaient dans ces combats mutins, mais leurs -voix étaient rarement écoutées. - -—Méchant! méchant! répétait avec orgueil une jeune femme à son fils -récalcitrant et batailleur. - -Celui-ci la regardait, souriait, et elle, pour réduire le révolté, lui -dévorait les joues de baisers. - -M. le curé d’Hérépian n’avait garde d’oublier pourquoi M. Michelin -l’avait envoyé, et, tout en racontant les apparitions célestes -dans la vallée d’Orb pervertie, de temps à autre il présentait aux -pèlerines,—plus souvent aux dames qu’aux simples paysannes,—sa bourse -de velours large et béante comme un gouffre. Des sous y tombaient des -mains crochues des montagnardes, mais des doigts gantés des citadines -s’échappaient des pièces blanches et quelques rares louis. A ces bruits -de monnaies, les marmots dressaient l’oreille, puis reprenaient leurs -enjambées. - -Le prêtre parfois, s’arrachant au récit de la légende, se tournait vers -une pauvre femme inquiète et la rassurait sur l’état de son enfant. -Il lui racontait des guérisons miraculeuses. Il fallait voir avec -quelle avidité la malheureuse mère buvait ses paroles! L’espérance -n’était-elle pas déjà une consolation? - -—Tenez, madame, dit M. Martin, au moment où la procession enfantine -défilait devant moi, il y a quelques années, nous avons eu à Cavimont -un enfant de Bédarieux que les médecins avaient abandonné. La Sainte -Vierge l’a guéri; mettez votre confiance en elle. - -Une subite émotion m’envahit: dans mon enfance maladive, durant trois -années, à la fête du printemps, ma mère, me guidant à travers le roc -de Cavimont, m’avait fait parcourir un à un «_les pas de la sainte -Marie_.» Qui sait si ce n’était pas de moi que voulait parler M. -Martin? Le souvenir de ma mère m’emplit l’âme, et, comme quelqu’un qui -a peur, je pris mes jambes à mon cou. - - * * * * * - -Me heurtant les coudes à chaque seconde, j’eus envie d’en finir une -fois pour toutes avec la multitude des pèlerins, et, en attendant -Barnabé qui me rejoindrait après la messe, de me réfugier à l’ermitage. -D’ailleurs, dans la basse-cour dépeuplée, ne trouverais-je pas Baptiste -paissant les herbes poussées çà et là le long des murs? Il devait bien -s’ennuyer tout seul, ce mien ami! - -Je posais la main sur le loquet de la masure décrépite de Cavimont, -quand je m’entendis appeler. Je me retournai surpris. Dieu! c’était -Simonnet Garidel. Son visage épanoui rayonnait comme un soleil. Pensez -donc, il avait Juliette Combal à son bras! - -—Eh bien! il paraît que vous faites des vôtres déjà! leur dis-je. Vous -allez vite en besogne vraiment... Et vos parents, où les avez-vous -laissés? - -—Mon père est par là, fit Simonnet, étendant son bras dans la -direction de la Source. - -—Le mien aussi, se hâta d’ajouter Liette. - -—Et la messe? - -—Nous sommes sortis de l’église pour aller visiter sainte Anne la -Marieuse, me répondit le jeune Garidel. - -Puis, d’un ton plus bas, presque mystérieux: - -—Tu sais bien, c’est au moment de la Communion que les personnes dans -notre position vont la voir. - -—Bien! bien! m’écriai-je, vous n’avez qu’une idée en tête, vous -autres, celle de vous marier. Bon Dieu! mariez-vous. Cela m’est bien -égal. - -Et, d’une secousse, j’ouvris la porte de l’ermitage. - -—Alors, tu ne veux pas venir prier sainte Anne pour nous? - -C’était la petite voix de Liette, la voix flûtée d’un oiseau, qui avait -prononcé ces paroles. - -Je regardai la jeune fille. Elle baissa son front tout rougissant. - -—Donc un _Pater_ de moi à sainte Anne la Marieuse te ferait plaisir, -Liette? - -—Oui, soupira-t-elle. - -—Tu crois qu’au ciel on écoute mes prières? - -—N’es-tu pas le neveu de M. le curé des Aires, un véritable saint? - -L’argument me parut irrésistible. Puisque j’étais le neveu de mon -oncle, je devais me montrer bon prince. Je refermai l’ermitage, et, -Liette lui tenant déjà le bras gauche, je pris le bras droit de -Simonnet. - -La légende citée plus haut rapporte que, tandis que «_la sainte Marie_» -se promenait sur les granits, sainte Anne l’attendait à quelque -distance, «_en récitant son chapelet tranquillement_.» On connaît la -pierre sur laquelle elle s’assit, et cette pierre, conservée dans -l’étroit sanctuaire édifié en l’honneur de la sainte, accomplit tous -les ans de nombreux prodiges. Non-seulement elle a la vertu singulière -de redresser les membres déviés qui la touchent, de guérir «_de tous -maux et maladies_» les dévots qui la baisent pieusement; mais elle -possède par-dessus tout le privilége incomparable de faire aboutir les -mariages les plus hérissés d’obstacles, les plus invraisemblables, les -plus empêtrés. Pourvu que «_les deux amis_» posent en même temps leurs -lèvres sur la paroi du bloc miraculeux, qu’ils récitent cinq _Pater_ -et cinq _Ave_, laissent une aumône «_pour l’entretien du culte_,» ils -verront toutes les difficultés s’évanouir et leur mariage se réaliser -dans un temps prochain. Pourquoi sainte Anne, qui elle-même était -mariée à saint Joachim, ne se serait-elle pas faite la protectrice, -la zélatrice du mariage? De là, en toute l’étendue des Cévennes -méridionales, son nom de sainte Anne la Marieuse. - -Après avoir contemplé les petits bébés riant ou pleurant à travers les -granits, je vis ici les grands bébés amoureux. Aucun ne riait, mais -en retour plus d’un avait des larmes plein les yeux. Ils s’avançaient -en colonne serrée, le jeune homme retenant doucement la jeune fille -et la couvant de l’œil, de l’âme, de tout son être à qui la passion -avait imposé son joug. Quelles chevelures splendides, brunes, blondes, -rousses, débordaient des coiffes étincelantes de blancheur! Quels yeux -adorables, depuis le bleu pâle jusqu’au noir luisant et profond, tantôt -vaguant dans l’espace, puis regardant tout et ne voyant rien. - -Les jeunes gens étaient vraiment superbes avec leurs épaules carrées, -leurs cheveux tenaces, leurs têtes que de temps à autre ils relevaient -fièrement. L’amour, en leur faisant sentir l’aiguillon divin qui -fait saigner le cœur, mais l’endurcit à la vie, avait allumé dans -leurs prunelles je ne sais quelle flamme qui, les transfigurant, leur -communiquait l’idéale beauté. Non, ce n’étaient pas les mêmes hommes -que j’avais vus, hier encore, courbés sur le sillon, la mine inquiète, -suant, acharnés à faire jaillir le pain de tous de notre sol ingrat. -Maintenant ils étaient droits comme des peupliers, sereins comme des -mages, inconscients comme la nature elle-même, leur mère et leur -nourrice. Dieu tout à coup venait de les refaire neufs, pour célébrer -la fête de l’amour, l’unique fête de la vie. - -Après une demi-heure d’attente, Juliette et Simonnet pénétrèrent enfin -dans le petit sanctuaire. - -Bien que je ne fusse pas à la veille de me marier et qu’à mon bras -manquât la fiancée, je m’y glissai en contrebande derrière mes deux -amis. - -La pierre où se reposa sainte Anne la Marieuse, s’élance du milieu -des dalles à deux pas de l’autel. C’est un bloc noirâtre, à peine -équarri, d’une hauteur d’un mètre environ, une sorte de menhir que les -attouchements, les frôlements, les baisers ont aminci vers le sommet. -Pourquoi la mère de la Sainte Vierge, qui pouvait trouver tant d’autres -endroits où s’asseoir, choisit-elle précisément cette colonne, où elle -ne dut se maintenir que par des prodiges d’équilibre? La légende n’en -parle point. - -Je retrouvai l’éternel M. Martin, perché sur une haute escabelle, à -côté de la pierre miraculeuse. Les amants, avec des tremblements aux -lèvres et aux genoux, ayant baisé la singulière relique, le brave -homme, qui pourtant ne devait pas prélever un denier sur l’aubaine, car -le curé de Bédarieux faisant aujourd’hui les frais de la procession, le -casuel lui revenait de droit, leur présentait son sac de velours. - -Nous avancions peu à peu. Encore deux couples à passer, et notre tour -arrivait. Liette était aussi pâle que son bonnet de batiste, dont les -brides s’effaçaient dans la blancheur mate de ses joues. Simonnet avait -les traits sérieux, les lèvres graves, le menton serré. Pour moi, je -me sentais aux prises avec une grande inquiétude: baiserais-je, ne -baiserais-je pas? - -Nous nous trouvâmes devant M. Martin. J’étais fort troublé. - -Soudain, derrière l’autel, semblable à un rossignol préludant dans la -feuillée nouvelle, éclata le fifre de Braguibus. - -Les assistants levèrent la tête. M. Martin, étonné, se retourna. Je -profitai du moment; je collai mes lèvres sur la pierre de sainte Anne -la Marieuse, à côté des lèvres de Liette et de Simonnet. - -—Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous prie! articula le jeune -homme à haute et intelligible voix. - -Puis il laissa tomber une pièce de cinq francs dans l’escarcelle de M. -Martin. - -—Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous prie! murmura à son tour -la jeune fille. - -Et, elle aussi, glissa un gros écu dans la bourse de velours. - -—Et toi, tu ne donnes rien, petit? me dit M. Martin, souriant. - -Je crus son invitation sérieuse, et, passant les doigts dans mon -gousset, j’en arrachai deux sous doubles qui ressemblaient à des louis, -tant je les avais polis en m’amusant au bouchon. Je jetai bruyamment -mon trésor dans l’aumônière du curé d’Hérépian. - -Nous sortîmes. - - * * * * * - -Simonnet rayonnait de bonheur; quant à Liette, elle tenait la tête -un peu baissée, mais elle allait si preste, si légère, qu’on eût dit -plutôt un oisillon voletant parmi les lavandes et le thym, qu’une -personne humaine marchant au milieu des pierrailles, les pieds serrés -dans des souliers. - -—Es-tu contente, mignonne? lui demanda Simonnet, se décidant en fin de -compte à déclaver les dents. - -—Je suis bien contente, répondit-elle... Et toi? s’informa-t-elle, -relevant son visage où reparut quelque mutinerie. - -—Oh! moi, les anges me portent. Non, il ne me souvient pas de -m’être trouvé jamais à pareille fête. Il me semble, ma Liette, en ce -moment, que je suis plus riche que toi, que tout ce que nous voyons -m’appartient: la terre, le ciel et même ce soleil que le bon Dieu -fait briller là-haut près de lui. Ah! les jours de moisson, les jours -de cueillette de nos châtaignes, quand tout était plein aux greniers -et dans les séchoirs et qu’on n’avait plus de sacs pour recevoir -la récolte, furent pour moi des jours malheureux comparés au jour -d’aujourd’hui!... Tiens, veux-tu que, pour te prouver ce qu’il en est -de moi présentement, je te presse dans mes bras et t’embrasse? - -—Et si l’on nous voit? - -—Que peut faire cela! Le bon Dieu nous voit bien, et son soleil aussi -qui n’est pas aveugle. - -—Mais... - -Il lui ferma la bouche à grands coups de baisers. - -Des éclats de rire retentissants ébranlèrent l’air derrière nous. -C’était Barnabé avec M. Combal. - -—En voilà des tourtereaux, en voilà des tourtereaux! s’exclama -le Frère joyeusement. A la bonne heure! il paraît que sainte Anne -la Marieuse n’a pas mis la brouille dans le ménage... Allons, -consolons-nous de vieillir, monsieur le maire, le monde n’en est pas à -son dernier poupon. Vive la vie! - -M. Combal, voyant sa Liette heureuse, la regardait tout ébahi. - -—Ah ça! les amis, reprit Barnabé, les embrassements ne valent ni -fougasse ni vin, et encore que baiser une figure gentille et fraîche -comme la figure de Liette soit un passe-temps de paradis, peut-être -conviendrait il de ne pas oublier la pitance pour l’estomac. Le soleil -étant dans sa rage, il nous amène midi. Nous agirons donc sagement en -cherchant tout de suite une place à l’ombre pour y faire travailler nos -mandibules en parfaite tranquillité. Le clergé s’en va dîner chez M. -Martin, à Hérépian, tout est fini, et je n’en suis point fâché. «—Bon -voyage, monsieur le curé-doyen de Bédarieux...» Allons, Simonnet, fais -un peu trêve à ta Liette, et puisque, d’après ce que vient de me dire -M. le maire, tu es venu jusqu’ici avec ton cheval chargé de provisions -pour tous, dis-nous où nous devons nous asseoir et attaquer le rôti. Je -sens les dents qui me tombent de besoin. - -—Suivez-moi, répondit laconiquement le jeune homme qui ne paraissait -pas content. - -Et, sans laisser la main de Liette, il marcha, devisant avec elle, -devant nous. - - * * * * * - -A cent mètres environ de la Source, en descendant vers Villemagne, -la roche granitique qui couronne le monticule de Cavimont craque, -s’entr’ouvre, s’écartèle pour ainsi dire. Au bas de cette cassure -gigantesque, des prairies, avivées par l’eau qui sort du bloc à gros -bouillons, étalent leur tapis d’un vert profond, presque noir. - -Le soleil ne pénétrant guère en ces endroits trop enfouis, les herbes -n’ont pu prendre ces couleurs tendres, transparentes, lumineuses, -dont elles se revêtent ailleurs. L’ombre éternelle qui les couvre -leur a imprimé ses teintes de deuil et de mélancolie. Des sorbiers -maigres, lépreux, poussent comme à regret aux bordures de ces gazons -vivaces, mêlés aux lavandes, aux cystes, aux genévriers épineux, seule -décoration végétale de ces laves éteintes et désolées. - -Au tronc d’un arbre chauve, je vis attaché le cheval des Garidel. Non -loin, se trouvait assis le père de Simonnet. Braguibus était là aussi, -occupé à tendre sur le gazon une grande nappe blanche, dont quelques -pierres polies aux torrents retenaient les bords. Du reste, c’étaient -partout des gens en train de dresser la table et de retirer les -victuailles des paniers. - -Afin de rejoindre le vieux Garidel, lequel, bien que très religieux, -s’était résigné à manquer la messe de Notre-Dame pour nous garder une -place commode, nous dûmes descendre le cours de l’eau. - -Le ruisseau, s’échappant de la fontaine en bondissements tapageurs -parmi les veinules du granit qui percent la peau çà et là, offrait en -ce moment le plus singulier spectacle. Il était obstrué de bouteilles -de haut en bas: ici, des bordelaises montrant leurs goulots capuchonnés -de cire rouge; plus loin, des bourguignonnes aux cols plus allongés -cachetées de vert; puis l’armée innombrable des flacons ordinaires -de toute forme et de toute grosseur; enfin, clair-semés au milieu de -ces verreries diverses, des cruchons de grès où la bière mousseuse -rafraîchissait. - -—Quels jolis cailloux! s’écria Barnabé, dont l’œil s’alluma. - -Nous franchîmes le courant d’un bond et rejoignîmes notre monde. - - - - -VII - -Braguibus, nouveau Pan, mène le chœur des Nymphes, des Faunes et des -Sylvains. - - -Les Garidel, autrefois, possédaient un troupeau de trois cents chèvres -environ, la plus belle _cabrade_ peut-être des Cévennes méridionales; -aujourd’hui, leur richesse en bétail avait diminué comme toutes leurs -autres richesses, et c’était à peine si, à leur borde de Margal, vingt -chèvres aux plantureuses mamelles broutaient parmi les rocailles, sous -la conduite d’un bouc magnifiquement encorné. - -Cependant ces bêtes, chevrotant vers février, suffisaient à -approvisionner la maison de cabris, et je ne fus pas étonné quand -Simonnet déposa sur la nappe, tirée comme un linge sur la grave, deux -chevreaux rôtis au four et panés. Tous les yeux s’équarquillèrent. -Barnabé se frotta les mains bruyamment, et Braguibus eut un sourire -discret. - -—Moi, dit l’ermite, donnant du fil à son couteau catalan en le passant -et le repassant sur la queue de sa fourchette, je ne reculai jamais -devant un quartier de cabri. Encore que cette viande ne soit pas des -plus rassasiantes, elle est si blanche, si fraîche, qu’on y plante les -gencives avec satisfaction. Ça ne résiste pas plus que le poulet de -grain ou le caillé. La chose se comprend du reste, ces bêtes, jusqu’à -ce jour, n’ont mordu qu’aux mamelles de leurs nourrices, et c’est bien -naturel si elles sont tendres comme le lait qu’elles ont tété. - -D’un coup de fourchette hardi, il enleva un cuissot entier de chevreau. - -—Il paraît, Barnabé, que l’air de Cavimont vous a singulièrement -creusé l’estomac, lui dit M. Combal un peu offusqué. Vous ne choisissez -pas mal votre morceau. - -—Est-ce que par hasard vous avez la goutte aux dents, vous, monsieur -le maire? Je vous plains. Pour moi, mes meules sont solides et ne -demandent qu’à virer sur le bon froment. Au demeurant, il y aura de la -pitance pour la compagnie. Vous, d’abord, vous ne mangez pas gros; le -père Garidel n’a pas l’appétit d’un sergent; Braguibus porte en ses -intérieurs un estomac de papier mâché; le neveu de M. le curé, c’est un -oiseau, pas un homme; quant à nos deux amoureux, ils mordent à l’amour, -et je vous réponds que ce pain-là en vaut bien un autre. Ce n’est pas -du pain, l’amour, c’est de la fougasse de paradis... Connu! - -Il eut un éclat de rire si gras, si rond, qu’une dizaine de -Pénitents-Bleus, qui, leur sac encore noué aux reins et leur capuchon -renversé sur le dos, dînaient à quelques pas, avec femmes et marmots, -tournèrent curieusement leurs têtes vers nous. - -—Eh bien! s’écria le Frère, heureux de l’émotion qu’il provoquait, -est-ce que ma gaieté vous gêne, vous autres, par exemple? Moi, je ne -ressemble pas à Braguibus, lequel est mélancolieux à la mort: je trouve -le cabri bon, le vin excellent, la vie meilleure que tout cela, et je -ris comme un coffre. D’abord, sachez cela, Pénitents de Bédarieux, la -joie est chose divine, et les Apôtres furent bien contents lorsqu’ils -virent ressusciter Notre-Seigneur... - -Une détonation se fit entendre. Un bouchon, volant à plusieurs mètres -au-dessus de nous, tomba juste dans l’assiette de Barnabé. - -—Voilà la bière qui m’appelle! dit-il. - -Il se leva, saisit son verre, et alla vers le groupe des -Pénitents-Bleus. Ceux-ci, qui étaient de bons et joyeux drilles, lui -firent un accueil enthousiaste. Tandis qu’une main empressée lui -versait de la bière, une autre lui tendait une assiette où se trouvait -étalée une tranche de gigot froid. - -—Du mouton! s’écria le Frère. Enfin, je vais goûter de la vraie -viande!.. Adieu, les amis, ajouta-t-il, nous envoyant une révérence -ironique. - -Il plia les deux genoux et s’installa. - - * * * * * - -—Quel homme, ce Barnabé! murmura le père Garidel avec un haussement -d’épaules. Encore qu’il soit ermite, il aime mieux la mangeaille que -son habit et sa religion. - -—Que voulez-vous? intervint Braguibus, ce n’est pas sa faute au Frère -de Saint-Michel, s’il a un appétit de loup. Malgré ses dents trop -longues, il est bon et serviable tout de même. - -—Pour moi, je n’eus jamais à me plaindre de l’ermite, et sa nature -franche, délibérée, me rendit son ami depuis bien des années, dit M. -Combal. - -—Je lui donnerais la moitié de ma personne, moi! s’écria Simonnet tout -d’un élan. - -—Et l’autre moitié, qu’en ferais-tu? lui demanda finement Braguibus. - -—L’autre moitié pour ma Liette, répondit-il. - -Le vieux Garidel, comme atteint par ces dernières paroles, ne sut -contenir un geste de dépit. Puis, regardant le père de Liette avec des -yeux où l’émotion de son cœur venait d’étendre un brouillard: - -—Ambroise Combal, lui dit-il, nos jeunes gens s’aiment; en eux, il ne -reste plus rien pour nous. Nous pouvons mourir à présent. - -Liette et Simonnet courbèrent la tête, comme honteux de leur bonheur. - -—Ne soyez pas tristes, mes enfants, intervint M. le maire, dont la -voix se mit à trembler. Ce que vous nous faites, au père Garidel et à -moi, nous le fîmes nous-mêmes à nos parents, et vos enfants vous le -feront un jour. La vie marche de ce pas cruel sur la terre, écrasant -tout sur son chemin, les pauvres vieux principalement qui ne sont plus -utiles à rien. Dieu a bien fait le partage des joies et des chagrins: -d’abord les joies, pour que les lois du mariage, qui sont saintes, -s’accomplissent; puis les chagrins, pour nous préparer à quitter ce -monde où notre voyage est terminé... Néanmoins cela, je suis content -et ne me contriste aucunement au mariage de ma Liette... Ma Liette se -marie? Tant mieux! Je demande au ciel de les bénir, elle et son mari, -afin qu’il y ait bientôt du bruit chez nous, et que, semblablement à un -essaim d’abeilles, j’entende bruire des enfants sur le plancher de la -maison. - -M. Combal s’arrêta court. En racontant son bonheur, les sanglots lui -étaient montés à la gorge et avaient étouffé sa voix. Le vieux Garidel -pleurait. Liette cachait sa tête dans son joli tablier de taffetas -noir, tandis que Simonnet promenait dans le vide des regards sans -pensée, presque éperdus. - -Je touchai le coude à Braguibus, tombé dans une contemplation -singulière. - -—Allons, un coup de fifre! lui dis-je. - -Par un geste machinal, il porta l’instrument à ses lèvres, et d’un -plein souffle lança aux échos profonds de la Source l’air très alerte -de la chanson de Barnabé. - -—Eh bien! eh bien! s’écria le Frère, qui reparut incontinent au milieu -de nous, et, d’un mouvement brusque, rabattit les doigts à Maniglier. -Ce n’est point l’heure des chansons à présent, c’est l’heure des -contredanses et des bourrées!... A deux pas d’ici, la prairie est -large, et il s’y forme des groupes de filles et de garçons. On n’attend -que le musicien pour commencer. Ah! bien oui, chanter, quand l’estomac -a sa subsistance! Il faut donner aise aux jambes et laisser la voix en -repos. En avant deux, l’ami! - -Saisissant Braguibus au bras droit, il l’enleva comme une plume, puis -l’entraîna. - -Curieux de voir, je me jetai sur leurs talons. - - * * * * * - -L’eau appelle le gazon. A la naissance de la Source, les herbes -commencent, et ce tapis de verdure, d’abord déchiré par les roches -saillantes en maints endroits, s’élargit à mesure que les parois du -granit s’écartent davantage et finissent par disparaître dans les -profondeurs du terrain. A deux cents mètres environ de la fontaine -jaillissante, c’est une véritable prairie avec ses marguerites -blanches, ses boutons d’or, ses graminées aux lancéoles délicates et -menues. M. Étienne Baticol, à qui, sauf l’ermitage, propriété de la -commune d’Hérépian, appartient tout entier le monticule de Cavimont, -prévoyant la multitude qui, aux approches de la fête, devait fouler ses -foins, les avait fait couper huit jours avant Pâques. Les herbages, -largement abreuvés, redressaient de nouveau leurs pointes, mais -juste assez pour favoriser les glissades des danseurs, trop peu pour -embarrasser leurs pieds. - -Quand nous arrivâmes à cette esplanade verdoyante, luisante encore -sur ses bords du tranchant de la faux, elle était déjà envahie par -la foule: partout des jeunes gens et des fillettes devisant, têtes -penchées. - -Çà et là, des groupes de Pénitents; leurs sacs, fraîchement blanchis et -repassés, trop éclatants au soleil, jetaient des notes criardes sur -l’émeraude des gazons. Ces religieux de circonstance, dont plusieurs, -bien que maçons, ébénistes, journaliers pour la terre, affichaient des -panses rebondies, graves comme des chanoines, discutaient avec force -gestes quel serait le drapeau qu’on planterait au milieu du bal. - -L’année précédente, le drapeau jaune des Pénitents-Bleus ayant obtenu -l’honneur de présider aux danses, pourquoi le drapeau écarlate des -Pénitents-Blancs ne flotterait-il pas à son tour sur le pré? - -Malgré les vociférations, les menaces de quelques Pénitents-Bleus -difficiles à réduire, les Pénitents-Blancs l’emportèrent dans le débat, -comme c’était justice, et leur couleur victorieuse fut déroulée aux -yeux de tous. - -Ma surprise fut grande de rencontrer à travers cette foule affairée, -turbulente, joyeuse, les ermites de Saint-Pantaléon de Boubals et de -Saint-Sauveur de Camplong, que je croyais partis avec le clergé de -Bédarieux. Certes, je n’ai rien à dire du frère Gratien, lequel, les -mains embarrassées de chapelets et de médailles, cherchait à débiter -sa pieuse marchandise parmi les pèlerins; mais peut-être pourrais-je -affirmer que la conduite du frère Agricol était moins édifiante. Ainsi, -sous mes yeux, je le vis pincer à la taille la même grande et forte -fille avec laquelle il polissonnait à la procession. - -—Victoire! Victoire! lui disait-il toujours. - -Et celle-ci, de se retourner et de rire de ses trente-deux dents. - -Le frère Agricol Lambertier allait-il danser avec Victoire? Je pensai -bien qu’il n’oserait pas. - -Cependant, de toutes parts, on avait aperçu Jean Maniglier, et on -l’entourait, on le pressait. Barnabé, serré lui-même de près, joua -des bras. Enfin, ayant réussi à repousser le flot, il se hissa sur la -pointe des pieds; puis, élevant la voix: - -—Les amis, dit-il, Braguibus, qui à lui seul a plus de musique dans la -cervelle que tous les musiciens des Cévennes ensemble, a inventé une -contredanse nouvelle. Il l’appelle: «_La Montagnarde_.» Si vous voulez -cette contredanse, plus amoureuse que les autres, puisque, au lieu -d’embrasser tant seulement une fois sa danseuse, on l’embrasse trois -fois: au commencement, au milieu, à la fin, Braguibus vous la jouera -de grand cœur. Mais il pose une condition: c’est qu’avant d’engager le -pas, chacun laissera tomber deux sous dans son chapeau. Braguibus «_n’a -pas des chevilles d’or_» comme M. Étienne Baticol, et, pour que son -fifre chante, il convient premièrement que son estomac soit bien plein. -Vous êtes avertis. - -—_La Montagnarde! la Montagnarde_! vociférèrent mille voix. - -Barnabé arracha son chapeau à Jean Maniglier, et, tout en accompagnant -l’artiste jusque sous le drapeau des Pénitents-Blancs, il quêta dans -toutes les directions. - -Ce fut une grêle de monnaie. - -Au moment où Braguibus, installé sur le gazon, les jambes repliées -et le dos appuyé à la hampe du drapeau, portait l’instrument à ses -lèvres, Barnabé lui retint le bras, et, s’adressant à la foule: - -—Que tout se passe chrétiennement, au moins! s’écria-t-il. - -Incontinent, le fifre se donnant carrière, l’énorme branle-bas -commença. Ce furent des va-et-vient rapides, des bondissements -désordonnés, des bousculements formidables, d’où s’échappaient ensemble -des cris de joie et des cris de douleur. Je vis plus d’un couple, pris -de vertige, mesurer la profondeur du gazon, puis, se relevant, le front -rouge de honte, repartir de plus belle à travers la prairie. L’entrain -était admirable, le tournoiement diabolique. - -Lorsque Braguibus, par un silence, indiqua le moment venu des -embrassements, la débandade devint générale. Tandis que de rares -filles, honnêtes et simples, en toute naïveté, acceptaient sur leurs -joues enflammées les gros baisers de leurs danseurs, le plus grand -nombre de nos Cévenoles, subitement effarouchées, s’enfuirent vers -les rocailles où l’ombre tombait épaisse pour s’y blottir et s’y -cacher. Heureusement on les rejoignit bien vite, et ce n’est pas un -baiser unique qu’elles reçurent, les ingénieuses coquettes, mais deux, -mais trois, mais dix, mais autant qu’il en fallut pour dissiper leur -épeurement. - -A quelques pas de nous, nous aperçûmes, Barnabé et moi, un -Pénitent-Blanc qui s’en donnait, sur un frais visage, à cœur et à -lèvres déboutonnés. Puis encore devinez qui nous avisâmes, derrière une -haie d’épines abornant la salle de bal? M. Anselme Benoît, M. Anselme -Benoît, des Aires, avec sa belle femme aux rubans de feu. - -—Gardez donc ces caresses pour vos malades, monsieur le médecin! et -ne laissez pas tomber vos lunettes, lui cria l’ermite, dont un rire -retentissant dilata l’immense bouche à en détacher le menton. - -Puis soudain m’interpellant: - -—Allons, pétiot, il va nous falloir remonter à Cavimont. Si ce matin -nous avons tout dressé sur pied, c’est à nous encore, avant de partir, -à mettre de l’ordre dans les deux chapelles et dans l’ermitage. Je -pense que M. Michelin va bientôt nommer un Frère, et que la besogne -de tout nettoyer par ici ne tombera pas sur mes bras à chaque -procession... Braguibus travaillera tranquillement. D’abord j’ai -confiance en lui, et je sais bien que j’aurai ma part des sous de son -chapeau. Nous sommes associés pour les bals comme pour les chansons... - -Nous nous éloignâmes de la prairie, remontant vers Cavimont par le -sentier vert de la Source. - -Barnabé se parlait à lui-même tout en cheminant: - -—Je m’étais promis, en quittant Saint-Michel, se disait-il, de faire -une tournée aux environs de Saint-Gervais et de pousser peut-être -jusqu’à Murat. Mais ce brigand de Venceslas Labinowski m’empêche, cette -année, d’aller à la quête de la saucisse... Aux environs de Pâques, la -saucisse est juste à point, dure, fraîche, savoureuse. C’est dommage! -on est si généreux pour moi au Pradal, à Douch, à Rosis!... Que faire? -Je ne puis pourtant pas laisser mon argent tout seul à Saint-Michel, -pour que ce Polonais le découvre et me le vole. Seigneur du ciel! près -de huit mille francs de beaux écus blancs, en un gros bas de coton -bleu, sous un pavé de l’ermitage... Quand j’aurai dix mille francs, -Félibien s’établira... Quel jour!... Je demanderai à Simonnet Garidel -son fusil à deux coups et ses pistolets à M. Anselme Benoît; puis, si -Venceslas se montre, avant qu’il ait ouvert la bouche pour me crier le -mot de tous les voleurs: «_De l’argent! de l’argent!_» moi, je l’abats -comme un gibier... - -Je m’arrêtai: j’avais entendu des bruits singuliers dans les roseaux -qui, à l’endroit où nous étions parvenus, forment un épais rideau -sur le courant de la Source. Le Frère lui-même, étonné et saisi, -s’interrompit. Un peu effrayé, je me rapprochai de lui. - -Nous attendîmes, œil braqué, oreille au vent. - -Soudain deux têtes passèrent au-dessus des flèches des roseaux, puis -vivement disparurent, puis se remontrèrent pour s’effacer encore. Je ne -pus distinguer aucun visage. - -—Viens, fillot, viens, me dit Barnabé à voix basse. Quand les honnêtes -gens s’amusent, il ne faut pas les inquiéter... Ça me rappelle le bon -temps... Au demeurant, tu verras de quoi il s’agit... Marche doucement. - -Quittant le chemin gazonné du bord de l’eau, nous coupâmes à droite par -les rochers. - -Je me retournai. Quel spectacle! Le frère Agricol Lambertier, les -deux bras enlacés à la taille de sa Victoire, dansait sur le gazon, -derrière les roseaux, avec une fureur de possédé. Il courait à droite, -à gauche, faisant des pas démesurés avec ses pieds pointus tant il -s’efforçait de les tendre, mais retenant toujours son fardeau qu’il -couvrait de baisers à l’envi. Une fois, il manqua de rouler dans le -ruisseau, ayant d’un seul bond arpenté trop de terrain. Une yeuse se -trouva là, et, d’une main robuste comme un crochet de fer, il se retint -au tronc vigoureusement. - -La mythologie m’avait souvent parlé des Nymphes, des Faunes, des -Satyres, des Sylvains, sans que j’entendisse ces personnages fabuleux; -désormais j’avais compris, et, rougissant jusqu’au blanc des yeux, je -m’échappai vers Cavimont. - - * * * * * - -Pas plus de bruit autour de la chapelle de Notre-Dame qu’autour du -sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse. Tout se taisait. - -Ce silence imposant—il l’est toujours sur les sommets—me permit de -discerner des paroles qu’on murmurait en l’intérieur de l’ermitage. J’y -courus. - -Adon Laborie et Gratien Pastourel, assis sur des escabelles, devisaient -paisiblement à mi-voix. Un petit sac de grosse toile, farci d’écus, se -tenait debout à la droite du frère Adon, et, devant le frère Gratien, -se dressaient des piles de gros sous. Les ermites, tout en échangeant -des paroles brèves, grignotaient des restes de victuailles, maigre -fruit des quêtes qu’ils avaient dû pratiquer parmi les pèlerins de la -Source et des rochers. - -Avant que les Frères, préoccupés, se fussent retournés vers moi, -Barnabé parut. - -—Eh bien! demanda-t-il, frappant sur l’épaule à Laborie, combien de -rondelles d’argent, cette année? - -—Quatre cent cinquante-trois francs huit sous. Notre-Dame a rendu deux -cents francs, Sainte-Anne-la-Marieuse le reste. - -Barnabé soupesa le sac. - -—Sont-ils heureux, ces curés! articula-t-il l’œil enflammé de -convoitise: rien pour les pauvres ermites, tout pour eux... - -—Et vous, frère Gratien, avez-vous rempli l’escarcelle? - -—J’ai vendu pour cinq francs trois sous de médailles, un franc de plus -que l’an passé à pareille époque, répondit l’ermite de Saint-Sauveur. - -Il empocha lestement sa monnaie, tandis que le frère Adon, des deux -mains serrait le sac aux écus, que Barnabé, bien à regret il faut le -reconnaître, avait enfin remis sur la table. - -—Allons, bonsoir, Frère, portez-vous bien! murmurèrent à la fois les -deux ermites. - -Ils détalèrent. - -Un peu ahuri, peut-être blessé de voir disparaître si brusquement ses -confrères, Barnabé les regarda s’éloigner par la fenêtre ouverte. Une -colère sourde, qu’il s’efforçait de contenir, lui crispait les poings. - -—Dites-moi donc, les amis, ne put-il s’empêcher de leur crier, au -moment où ils atteignaient l’extrémité du plateau, avez-vous peur pour -votre butin, par exemple? - -L’ermite de Saint-Sauveur seul se retourna. - -—Souvenez-vous de Venceslas Labinowski, glapit-il de toutes ses -forces. Ce soir, je préviendrai moi-même la gendarmerie de Bédarieux; -n’oubliez pas, demain matin, de prévenir celle de Saint-Gervais. - -Ils s’enfoncèrent dans une fente du granit. - - - - -VIII - -M. Étienne Baticol, malade et vieux, regrette les beaux jours de sa -jeunesse. - - -Quelle nuit je passai, mon Dieu! Moi qui jusqu’alors, à Bédarieux, aux -Aires, à Saint-Michel même, avais possédé un lit où m’étendre tout -seul, je dus coucher avec Barnabé. Je renonce à décrire mes atroces -souffrances durant de longues heures, au milieu des ténèbres, dans -cet ermitage désert. Je n’ai pas oublié les frémissements de toute ma -chair, chaque fois que, se retournant sur la paillasse trop étroite, -le Frère venait à me frôler de ses jambes velues. Puis je dus entendre -des ronflements épouvantables, mêlés à des paroles incohérentes et -terribles. C’étaient surtout des menaces contre Venceslas Labinowski. -Enfin, saturé de peur, transi de froid, à moitié mort, je m’endormis -comme le jour pointait aux volets fendillés de Cavimont. - -Barnabé me réveilla. - -—Il est neuf heures, pétiot, me dit-il, et nous avons du chemin devant -nous. Hardi! - -Le Frère, levé dès l’aube première, avait déjà mis toutes choses en -état, tant dans la chapelle de Notre-Dame que dans le petit sanctuaire -de Sainte-Anne-la-Marieuse et dans l’ermitage. - -Nous refermâmes les portes, et nous gravîmes un sentier raide, tirant -droit vers la route de Saint-Gervais. Baptiste s’en allait d’un pas -allègre, renâclant l’air à pleins naseaux. - -A un demi-kilomètre de Notre-Dame de Cavimont, vers le nord, le -granit, surgi du bas de la vallée d’Orb comme les vagues moutonnantes -d’un océan de pierre, cesse tout à coup. Le bloc énorme lance une -dernière arête vive, puis se casse et ne reparaît plus. Le pays change -absolument d’aspect. Tout à l’heure, sur le plateau de Notre-Dame, la -nature cévenole ne laissait voir que son squelette rigide et froid; -maintenant, aux environs de la ferme de l’Olivette, voici les muscles, -la chair appétissante, la vie. - -A la ferme de l’Olivette, le plus riche morceau de la vaste propriété -de M. Etienne Baticol, maire d’Hérépian, commence la belle plantation -d’oliviers qui, se prolongeant à droite vers Olargues,—_olei ager_,—à -gauche le long des collines de Canals, communique au paysage robuste -de ces montagnes je ne sais quelle note de délicieuse mélancolie. -Ces courants de verdure gris-pâle, traversant les masses sombres -des châtaigniers, ressemblent à une sorte de rivière suspendue qui -coulerait dans le voisinage du ciel. - -Enfin, à travers le feuillage grèle de troncs centenaires, nous -aperçûmes les murs de la ferme. C’était un bâtiment à deux étages, -blanchâtre, poussiéreux, fort pittoresque, grâce à de nombreuses -lézardes d’où jaillissaient des touffes vertes, étoilées de fleurettes -jaunes et bleues. Un pigeonnier s’élançait bien haut par-dessus les -toits, montrant son rebord circulaire en briques rouges chargé de -bestioles, les unes se becquetant à l’envi, les autres s’étirant les -ailes, les yeux tournés vers le soleil. - -A notre approche, un chien courut à nous et proféra quelques abois -étouffés; des pintades par bandes s’esquivèrent sur la pointe des -orteils, tendant le col, criant de leurs voix tambourinantes; un paon, -qui faisait superbement la roue au seuil de la maison, replia son -éventail avec un rauquement d’alarme qui m’effraya. - -Cependant, personne ne paraissait. Barnabé laissa aller Baptiste vers -une prairie voisine. - -—Eh bien! eh bien! tout le monde est donc mort à l’Olivette? -s’écria-t-il, poussant la porte à claire-voie qui donnait accès dans la -cuisine de la ferme. - -—Pas encore, Frère, pas encore, répondit-on. - -Nous entrâmes. - - * * * * * - -Devant un feu flambant de frigoules, de lavandes, de branchettes -d’olivier, un homme se tenait assis dans un vaste fauteuil en planches -de châtaignier. C’était le maître de céans, M. Étienne Baticol. Un -bonnet de laine brune à rayures rouges, aussi court que la calotte -d’un chanoine, lui recouvrait l’occiput et laissait déborder, sur -les tempes, sur le front, le long du cou, les ondes d’une abondante -chevelure blanche. Ses yeux étaient bleus, d’une extrême douceur. - -Pour le moment, M. Étienne Baticol lisait dans un gros livre relié -en basane. Dès qu’il nous aperçut, il décrocha les lunettes à verres -ronds, qui pinçaient son grand nez recourbé comme le bec d’un aigle, et -nous adressa un sourire amical. - -—Bonjour, Frère, dit-il; et quel vent vous amène chez moi? - -—Le vent de la famine, monsieur Étienne, le vent de la famine. Nous -tirions vers Saint-Gervais, le pétiot et moi, quand nous avons senti -mourir nos jambes. - -—Tiens! ai-je pensé tout de suite, nous voici à deux pas de -l’Olivette, et ce n’est pas M. Étienne Baticol, aussi riche que le bon -Dieu et aussi bon, qui nous refusera un morceau de pain. - -—Et vous avez bien pensé, Frère. Seulement c’est dommage que -quelqu’une de mes brus ou quelqu’un de mes garçons ne soit pas ici pour -vous recevoir. - -—Où avez-vous votre belle famille? - -—Nos luzernes des bords de la rivière de Mare montaient en graines, et -nous avons dû y mettre le fer samedi. A cette heure, on fait les balles -par là-bas, et ce soir les chariots rentreront les foins. - -—La récolte est-elle prospère? - -—Je ne l’ai point vue, mon brave Barnabé. - -Puis, avec une mélancolie pénétrante: - -—Hélas! Frère, les vieux ans sont venus pour moi, j’en ai -quatre-vingt-cinq, et la mort commence à me prendre par les jambes. -Voilà deux mois que je n’ai bouté un pied dehors. Quelle punition, ne -pouvoir marcher pour aller voir comment se portent mes terres! - -Il s’interrompit encore. Il regarda les vitres de l’immense cuisine que -le soleil incendiait. - -Il reprit: - -—Encore s’il pleuvait! Mais voyez quel beau temps, Frère; c’est avril -avec des feuilles, des herbes, de jeunes bestiaux, des oisillons sur -toutes les branches... Enfin mes jambes, malgré les drogues de M. -Anselme Benoît, ne savent prendre le chemin de se désenfler, et je -demeure là tout seul avec les poules, les pintades, le paon, comme une -chose inutile, comme un olivier qui ne doit plus donner de fruit et -qu’il faut brûler... - -Les jérémiades éloquentes de ce vieux paysan attaché au sol par toutes -ses fibres et que la mort allait déraciner, n’étaient point faites -pour émouvoir Barnabé, uniquement attentif aux tiraillements de son -insatiable appétit. - -—Ne vous tourmentez en aucune façon de l’absence des vôtres, monsieur -Étienne, interjeta-t-il vivement; je ne suis point trop maladroit à la -cuisine, et pourvu qu’il reste du jambon dans le placard, des œufs au -poulailler... - -—La poêle est là, fit le vieillard levant la main et désignant la -partie de la muraille entre les deux fenêtres. - -Barnabé ne tarda pas à découvrir le jambon; il en coupa deux mâles -tranches, presque aussi larges qu’épaisses, et la poêle, exposée sur -les flammes, commença à chanter. - -Huit œufs, encore chauds de la poule, furent jetés sur le jambon, et se -roussirent en crépitant, se boursoufflant, lançant de petits jets de -vapeur. - -En un tour de main, la table se trouva dressée; puis une bouteille de -trois litres, découverte au fond d’un placard, fut installée au milieu. - -M. Baticol avait derechef affermi ses besicles au bout de son nez et -repris tranquillement son livre. Comme les personnes peu habituées à -la lecture, qui redoutent toujours de ne pas comprendre, le vieillard -lisait à haute voix. - -«_En ce temps-là, Jésus dit aux Pharisiens: Je suis le bon Pasteur_...» - -—Et Dieu du ciel, c’est l’Évangile, cela! interrompit l’ermite, qui, -m’ayant servi deux œufs, attaquait la première tranche de jambon. - -—L’évangile de dimanche prochain, le deuxième dimanche après Pâques, -articula M. Baticol... Que Dieu me pardonne! je ne puis plus aller -entendre la messe à l’église, dans mon banc de noyer, et M. Martin m’a -conseillé de lire l’évangile, pour que le bon Dieu ne m’oublie pas tout -à fait, quand bientôt j’aurai tant besoin de lui... - -Il poursuivit: - -«... _Le bon Pasteur donnera sa vie pour ses brebis; mais le -mercenaire, et celui qui n’est point Pasteur, à qui les brebis -n’appartiennent pas, ne voit pas sitôt venir le loup, qu’il -abandonne les brebis et s’enfuit; et le loup les ravit et disperse le -troupeau_...» - -—Je connais ça, monsieur Étienne, je connais ça, reprit Barnabé, la -bouche libre après une rasade. Attendez une minute! Moi qui suis l’ami -du bon Dieu, non tant seulement par l’habit, mais aussi par les bonnes -intentions, je vas vous expliquer de quoi il retourne en cet évangile -du deuxième dimanche après Pâques... Certainement il faut croire que, -dans le pays de Notre-Seigneur, il existait, comme aux Cévennes, des -loups, des brebis, des moutons, et même des vaches et des bœufs; -mais, du reste, quand il dit un mot du bétail, est-ce une manière de -parler... Apprenez ceci, monsieur Étienne, car encore que vous soyez -maire, vous ne savez pas tout: par loup, Notre-Seigneur entend le -démon, et par troupeau, tous les chrétiens qui sont dans l’univers sous -le commandement du saint-père. Je le connais, le saint-père de Rome. -Quel homme! magnifique comme le bon Dieu en personne... - -L’ermite planta sa fourchette dans la seconde tranche de jambon et la -mordit vigoureusement. - -Le vieux paysan continua: - -«... _Or le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et qu’il -ne se met point en peine des brebis_...» - -—Ce mercenaire se comporte tout juste comme Braguibus, quand il était -_pillard_ à Rieussec, dit Barnabé éclatant de rire. Un jour, au coin -d’un taillis de jeunes chênes, notre musicien voit briller pareillement -à des braises les deux yeux d’un énorme loup. Que fait-il? Il fait -comme un levron dont le plomb a frisé le poil, il saute et cabriole -sans demander son chemin à personne. Ah! c’est que les bêtes ne lui -appartenaient point. Voilà. - -«... _Je suis le bon Pasteur, je connais mes brebis et mes brebis me -connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père, et -je donne ma vie pour mes brebis_...» - -—Attention! s’écria le Frère s’étirant le cou pour avaler au plus -vite le gros morceau qui lui emplissait la bouche. Attention, monsieur -Étienne! répéta-t-il. Vous avez remarqué, je pense, que Notre-Seigneur -parle toujours des brebis, jamais des moutons. Écoutez la raison de -ce mystère: Notre Seigneur savait d’avance que, dans les églises, -on verrait plus de femmes que d’hommes, et, comme les femmes sont -les brebis, les hommes les moutons, il fait premièrement honneur aux -femmes, plus douces, plus religieuses que nous. Vous voilà instruit... - -«... _J’ai encore d’autres brebis qui ne sont point de cette bergerie. -Il faut que je les amène. Elles écouteront ma voix, et il n’y aura -qu’un troupeau et qu’un Pasteur._» - -—Oh! pour ça, je m’en vas vous raconter ce que c’est: il s’agit des -protestants. Vous savez qu’ils sont en nombre dans nos montagnes et -qu’ils ont fait la guerre aux catholiques, aux temps les plus reculés -et les plus anciens? Quelle racaille que ce monde! Et Luther et son -frère Calvin, les connaissez-vous? C’étaient de vrais brigands de la -Calabre, à l’époque où ils commandaient les guerres cévenoles. Du -reste, quelle différence entre les ministres des protestants et les -curés des catholiques! L’enfer et le ciel, monsieur Etienne, l’enfer -et le ciel... Une fois, du côté de Vérénous, en retournant de mes -quêtes, je rencontrai le ministre du temple de Graissessac. Ah! quelle -envie me prit de le jeter dans la rivière de Mare.—«Un de moins!» me -disais-je.—Il me salua, et je n’osai pas l’entreprendre. Mais gare, si -le hasard le pousse de nouveau sur mon chemin!... - -—C’est pourtant un homme très honnête et très bon, M. le ministre de -Graissessac, dit M. Baticol, refermant son livre. - -—Alors, vous aimez les protestants, vous? interrogea Barnabé, dont -la bouteille de trois litres, vidée jusqu’à la dernière goutte, des -profondeurs de l’estomac, lui envoyait des flammes au visage et des -étincelles aux yeux. - -—Je les aime comme fait le bon Pasteur, qui les appelle à lui pour -leur ouvrir les portes du ciel. - -—Eh bien, moi, je les déteste! vociféra le Frère, éclatant comme une -mine, et il ne faudrait pas qu’en sortant d’ici il m’en tombât un sous -le bourdon! A-t-on jamais vu, des gens qui osent bâtir des églises où -l’on ne voit pas le moindre confessionnal! qui appellent communier -_faire trempette_ dans un verre! Moi, je me confesse et je communie, -selon les règles établies par le bon Dieu dans sa Passion, et je -pratique tous les devoirs d’un bon chrétien et d’un bon Frère libre de -Saint-François. - -Barnabé parlait avec une extrême exaltation. M. Etienne Baticol le -regardait, pénétré d’un étonnement indicible. - -—Calmez-vous, Frère, calmez-vous, lui repéta-t-il d’un ton presque -affectueux. - -—Que je me calme, quand j’entends parler des protestants, qui n’ont -qu’une idée en tête, se moquer de notre sainte religion! hurla-t-il -exaspéré. - -Le vieillard appliqua ses deux mains amaigries sur les bras nus de son -fauteuil, fit un effort et se mit debout. - -—Barnabé Lavérune, dit-il, puisque vous allez à Saint-Gervais, je vous -engage à continuer votre route. - -—C’est bien ça, vous me renvoyez, à présent que je vous ai expliqué -l’Évangile et que vous n’avez plus besoin de moi. - -—A l’heure où j’en suis arrivé, je n’ai besoin de personne ni de rien, -sauf de l’assistance du bon Dieu. - -Nous nous esquivâmes. - -Comme s’il avait pressenti l’heure du départ, Baptiste était revenu de -la prairie où nous l’avons vu courir et nous attendait à une portée de -fusil de la ferme, vers l’extrémité de la basse-cour. - -Nous allâmes à lui. - -Les ouailles, encore une fois épouvantées, firent rage de leurs ailes -et de leurs voix. - -Au moment où tout un escadron de pintades passait devant nous effaré, -le Frère serra son bourdon, et, avec une agilité, une prestesse -incroyables, le lança sur les bestioles, qui piaillèrent effroyablement. - -Horreur! deux pintades étaient demeurées sur le carreau. - -Tandis que, tremblant de tous mes membres, je contemplais les -malheureux volatiles se débattant contre la mort, Barnabé, paisible -comme je l’avais vu dans son verger de Saint-Michel, le jour de -l’assassinat des linottes et des chardonnerets, retirait sa besace -enfouie avec mon paquet dans les paniers de Baptiste, et en déliait les -cordons. - -—Eh quoi! lui dis-je, vous oserez emporter ces pintades que vous venez -de tuer? - -—Est-ce que M. Etienne Baticol n’a pas pris mes paroles sur l’Évangile -sans me payer? - -Il glissa lestement les deux bêtes toutes chaudes au fond de son sac, -et replaça celui-ci dans les paniers, contre ma soutanelle et mon -surplis. Cela fait, avec la semelle de ses gros souliers, il effaça les -traces de sang qui reluisaient sur les cailloux de la basse-cour. - -Le coup avait été si violent, que j’aperçus les barbillons rouges des -pintades à plusieurs pas de là sur une touffe de mauve. Je les ramassai -pieusement. - -Je pleurais. - -—Allons! allons! dit Barnabé, s’adressant à Baptiste. - -Nous gagnâmes le col des _Treize-Vents_. - - * * * * * - -Saint-Gervais est une petite ville de trois mille âmes, assise à -califourchon sur la rivière de Mare. Vers le nord, se déploient de -vastes prairies; mais au sud, à l’est, à l’ouest, de hautes montagnes -enserrent de toutes parts ce maigre chef-lieu de canton, un des plus -pittoresques des Cévennes méridionales. - -Pour atteindre jusqu’à l’hôtel de la Gendarmerie, où Barnabé avait -hâte de se rendre, dans le but de dénoncer au brigadier les faits -et gestes de Venceslas Labinowski, nous dûmes traverser la rue de -l’Espinouse. Dieu! quelle ne fut pas notre surprise en abordant cette -longue ruelle ordinairement solitaire,—j’étais venu maintes fois avec -mon oncle dîner chez M. le curé de Saint-Gervais,—de la trouver toute -fourmillante de monde! Hommes, femmes, enfants surtout, étaient là, -encombrant le pavé, les bras et les yeux tendus vers le pont, où se -balançait une houle de têtes. - -Que se passait-il? Tout à coup les canons de quatre fusils -étincelèrent, et des baudriers de gendarmes se détachèrent en vigueur -sur le fond brunâtre de la foule. - -—On en amène un! glapit une commère. - -—C’est un homme! cria un gamin hissé sur les épaules de son père. - -Barnabé qui, à la descente très raide des _Treize-Vents_, avait laissé -Baptiste libre de toute charge, accota sa bête contre la muraille d’une -maison, grimpa le long de la barde, et, pour mieux voir, se planta -debout sur la cime des orteils. - -—Venceslas! Venceslas Labinowski! hurla-t-il, comme fou. - -Tous les badauds le regardèrent, niaisement ébahis. - -Lui cependant avait remis pied à terre, s’était débarrassé des guides -de Baptiste dans mes mains, et s’efforçait contre le flot des curieux, -pour arriver plus vite à son ennemi, l’ancien Frère de Cavimont. - -—Ah! le brigand! ah! le scélérat! vociférait-il, jouant des coudes et -du bourdon. - -Mais les carabines et les bicornes approchaient. - -Soudain la multitude, qui avait résisté à l’ermite, se fendit -d’elle-même, et, dans l’entre-bâillement, les gendarmes apparurent de -la tête aux pieds. Ils étaient au nombre de quatre. Au milieu d’eux, -marchait, les pas entravés par des cordes et les menottes aux poignets, -Venceslas Labinowski. - -Bien que sale et affreusement déguenillé, je n’eus aucune peine -à reconnaître mon vieul ami de la _Grappe-d’Or_, à Bédarieux. Il -portait, aujourd’hui qu’une tourbe énorme le dévisageait, le front -aussi haut qu’autrefois, et ses traits avaient le même air de bravade, -d’impertinence et, pourquoi ne pas le dire? de noblesse que je leur -avais connu. - -—Voleur! voleur! lui cria Barnabé, allongeant vers lui ses bras par un -geste de menace. - -Venceslas nous regarda. Oh! quels sentiments différents exprimèrent ses -yeux, quand ils ne firent qu’effleurer l’ermite de Saint-Michel pour -s’arrêter complaisamment sur moi! Je devinai que ce Polonais, bien que -tombé aux griffes de la justice, méprisait Barnabé Lavérune et m’aimait -encore, moi qui l’avais tant aimé. - -Je ne sais à quelle impulsion secrète j’obéis; mais, abandonnant -Baptiste, je poussai en avant afin de revoir mon Venceslas. En -m’avisant de nouveau sur son chemin, il fit une courte halte, comme -fatigué; puis, se tournant vers moi, de cette voix douce, de cet -accent intraduisible auquel j’avais su si peu résister quelques mois -auparavant: - -—Bonjour, mon cher petit, bonjour! me dit-il. - -Je me sentis rougir, et reculai tout honteux à la fois et tout ému. - -Jusqu’à la porte de la prison, laquelle, à Saint-Gervais, ainsi qu’en -beaucoup d’autres endroits de nos Cévennes, est située dans le clocher -de l’église paroissiale, Barnabé, pris d’une sorte de délire furieux, -ne cessa d’invectiver son ancien confrère: - -—Ah! tu complotais de venir m’assassiner, gueux de Polonais! Mais il y -a une justice pour les gens de ton espèce, misérable! Va, le bourreau -t’attend sur la place de l’Esplanade, à Montpellier. - -Enfin, le prisonnier mis en lieu sûr, la foule se dispersa. - -—Allons-nous retourner aux Aires à présent, Barnabé? demandai-je. - -—Aux Aires? - -—Puisque vous n’avez plus rien à faire désormais du côté de la -Gendarmerie, nous pourrions revenir chez nous, il me semble. - -—Tu ne veux donc pas, pétiot, que je vende mes pintades? - -—Vos pintades? m’écriai-je, abasourdi. - -—A l’_Auberge de la Chèvre-Double_, je suis bien sûr qu’Antonin -Tabarié m’en donnera vingt-cinq sous, peut-être trente. - -—Mais ces pintades appartiennent à M. Etienne Baticol, et... - -—Et tu feras bien de taire ta langue, toi! interrompit-il, me -saisissant l’oreille droite entre ses gros doigts cartilagineux et la -tirant à me la déchirer. - - * * * * * - -Malgré que j’en eusse, je fus contraint de suivre Barnabé à l’_Auberge -de la Chèvre-Double_, chez Antonin Tabarié. - - - - -IX - -Gathon Molinier a dressé la table, tout est prêt, mais Jacques n’arrive -pas. - - -Le pont de la Mare est à dos d’âne, pavé de cailloux ronds recueillis -aux bords de la rivière. A ce monument fort raide, le seul qu’on puisse -admirer à Saint-Gervais, s’appuie l’_Auberge de la Chèvre-Double_. -C’est une vaste masure, plus large que haute, et dont les murailles, -envisageant le nord, baignent pittoresquement dans l’eau. La façade, -embellie de deux rangées de fenêtres, donne sur la rue de l’Espinouse, -la rue la plus spacieuse de l’endroit. - -Un peu au-dessus de la porte d’entrée, dans un carré blanchi à la -chaux, un artiste ambulant, lequel sans doute, en Normandie, avait -peint des veaux à deux têtes, a badigeonné je ne sais quel monstre avec -un double chef. Rien de plus grotesque que cette peinture rudimentaire, -véritable image d’Epinal colossale, où tout manque, même cette fleur -de naïveté que l’inexpérience de la main et l’ignorance de l’esprit -communiquent à tant d’ouvrages imparfaits. Quant à la couleur, un rouge -d’ocre s’épand depuis les deux têtes mal attachées jusqu’aux huit -pattes pendantes, dont deux seulement touchent le sol. On aperçoit une -colonne vertébrale unique, monstrueuse, hérissée de poils rudes, d’où -partent tous ces membres épars. C’est bête tout ensemble et hideux. - -Une légende flamboyante, en lettres capitales illustrées d’agréments -bizarres, encadre l’animal-phénomène. On lit: - - A LA CHÈVRE-DOUBLE - _ANTONIN TABARIÉ_, _Aubergiste_, - LOGE A PIED ET A CHEVAL. - -Des bornes de granit, extraites des carrières du mont Caroux, protégent -les murs antiques de la _Chèvre-Double_ contre les roues des charrettes -et des tilburys. A ces bornes, on scella des anneaux de fer destinés à -retenir les bêtes des gens qui ripaillent chez Antonin Tabarié. - -L’ermite attacha Baptiste, retira sa besace des paniers, et nous -franchîmes le seuil de l’hôtellerie. - -Les tables regorgeaient de victuailles. Pas une escabelle de bois qui -n’eût son homme assis et bâfrant. A travers la vaste salle à manger, -sur les pas des servantes empressées, des chiens-loups à colliers -garnis de pointes redoutables se traînaient avec des grondements -étouffés. D’où venaient ces gens et ces bêtes? - -Le milieu d’avril est le moment où émigrent, de la plaine, desséchée -déjà, vers les hauteurs herbues, les grands troupeaux de moutons. -Saint-Gervais, situé à l’orée immédiate de la montagne, se présente -comme la dernière station des pâtres; c’est là que bon nombre d’entre -eux boivent leur dernière pinte de vin et finissent par se coiffer -plantureusement de leur verre, comme on dit au pays cévenol. Demain, -sur les pics escarpés, dans les solitudes près des nuages, à travers -les landes perdues, recommenceront la responsabilité, les sueurs, -la peine; demain, les luttes acharnées avec les loups dévorants, -les sangliers au boutoir terrible; aujourd’hui, à Saint-Gervais, la -dernière gaieté, la dernière liesse, le dernier oubli, la dernière -bénédiction du bon Dieu! - -—Bon appétit, les amis, bon appétit! s’écria l’ermite. - -Trois ou quatre visages se retournèrent vers nous. - -—Ah! voilà le frère Barnabé! répondit-on... Bonjour, Frère. - -Au bout de la table, quelqu’un se leva. C’était un grand jeune homme à -l’air fin, distingué. Comme aux autres bergers cévenols, les cheveux -coupés ras sur la nuque, conservés très-longs au-dessus des oreilles, -lui descendaient en tire-bouchons le longs des tempes, mais ses -traits avaient une fraîcheur et je ne sais quelle noblesse native -qui dénonçaient une condition supérieure. Du reste, sa _grisaoudo_, -sorte de dalmatique en grosse toile de genêt que les pâtres des hauts -herbages passent sur leurs vêtements, paraissait d’une étoffe moins -commune, et aux courtes manches flottantes brillaient deux bouffettes -de ruban de fil bleu. - -L’ermite considéra cet inconnu avec respect, puis, s’adressant à lui -d’un ton d’humilité obséquieuse que je ne lui connaissais pas: - -—Maître, lui dit-il, que saint François accorde de l’eau à vos -prairies, de la graisse à vos moutons, du lait à vos chèvres, et à vous -la fortune avec la santé! Moi, en effet, je suis Barnabé Lavérune, le -pieux Barnabé Lavérune, ermite de Saint-Michel des Aires, et j’implore -votre assistance pour l’amour de Dieu. Il existait un brigand parmi -les Frères libres de Saint-François, un Polonais de l’enfer, Venceslas -Labinowski; mais je ne lui ressemble point..... Donnez-moi une petite -pièce blanche, un sou si vous ne pouvez une pièce, deux liards si vous -ne pouvez un sou. J’ai besoin de grandes ressources pour ma chapelle, -ainsi que pour cet enfant que vous voyez avec moi... - -Je sentis tout mon jeune sang me monter à la face et me la brûler; -mais je n’osai interrompre le Frère, dont la main droite appuyée sur -l’une de mes épaules me meurtrissait l’omoplate par un attouchement -significatif. - -—Alors, vous ne voulez pas déjeuner en notre compagnie? lui demanda le -berger à la _grisaoudo_ élégante et enrubannée. - -—Mon estomac est coutumier du jeûne, mes amis, répondit-il d’une voix -dolente... J’aimerais mieux recevoir quelque monnaie pour l’entretien -de ma chapelle, que de boire et de manger. Il faut faire pénitence. - -En articulant ces derniers mots, il tendit sa main ouverte vers le -maître-herbager. - -—C’est vous, le plus riche, que Dieu a choisi pour donner aujourd’hui -l’exemple aux autres, lui dit-il. - -Le jeune homme, s’étant rassis, tira de la poche de son pantalon un -boursicaut en cuir, en délia les cordons aux nœuds compliqués, y coula -deux doigts et amena une pièce luisante. - -—Tenez, Frère, voici quarante sous! dit-il. - -Barnabé rougit de plaisir: il ne s’attendait pas à si grosse aubaine. -Il saisit la lourde croix de laiton qui lui ballait sur la poitrine, -fit sauter par-dessus sa tête la chaîne qui la retenait, et présenta -le crucifix au jeune homme, qui le baisa dévotement. Cette cérémonie -achevée, il promena son chapeau à larges bords le long des tables, -recevant les maigres offrandes des bergers. Plus d’un ne donna rien. - -—Pour ma chapelle de Saint-Michel! pour ma chapelle de Saint-Michel! -répétait-il d’un ton pitoyable. - -Il recueillit la monnaie, puis s’inclinant: - -—Que le bon Dieu vous le rende! articula-t-il, l’œil humide de -gratitude. - -Au fond de la salle à manger toute bruissante de propos ronds et salés, -saturée de l’odeur des viandes et du vin, une porte vitrée était -entr’ouverte; Barnabé la poussa, et nous nous glissâmes dans la cuisine -de la _Chèvre-Double_. - -—Eh bien! Tabarié, le commerce va donc toujours de mieux en mieux? -s’écria le Frère joyeusement. - -Sa voix venait de retrouver la note gouailleuse qui en était l’accent -particulier. - -—Mon commerce au moins est honnête, répondit un gros homme, lequel, -armé d’un long _flamboir_ rougi au feu, laissait tomber des gouttes de -graisse enflammée sur un énorme gigot tournant à la broche devant un -brasier. - -—Voyons, camarade, est-ce que vous avez vu le loup aujourd’hui? Vous -voilà hérissé comme un pelon de châtaignier. - -—Non pas le loup, mais le frère Venceslas Labinowski. - -—Ah! le gueux!... Mais il y a Frère et Frère, l’ami... - -—Venceslas me doit neuf francs depuis un an: trois francs d’argent -prêté et six francs pour quatre repas faits dans mon auberge. - -—Pourquoi ne pas écrire sur votre enseigne: «_Crédit est mort_?» -Alexandre Morel, l’aubergiste du _Cheval-Blanc_, à Saint-Pons, n’a pas -été si simple que vous. - -—J’avais confiance, pleurnicha Antonin Tabarié... Un Frère, il me -semblait... - -—Un Frère... un Frère... Il ne faut pas trop s’y fier... Ah! si -c’était un Frère comme Adon Laborie, de Notre-Dame de Nize, ou comme -moi!... Vous ai-je jamais fait perdre un liard, Tabarié? J’aimerais -mieux que le soleil me tombât dessus et me roussît jusqu’au dernier -poil que de retenir un sou à mon prochain... D’abord, les Lavérune, de -père en fils, ont marché toujours la conscience droite et le front -découvert... Ce scélérat de Venceslas!... Que voulez-vous? il n’est pas -le premier homme que les femmes mènent à mal... Enfin, il vient avec la -justice de trouver chaussure à son pied... - -En débitant ces phrases, entrecoupées de silences, Barnabé suivait -attentivement les diverses opérations de Tabarié. Celui-ci, ayant -flambé le mouton, l’ayant saupoudré de sel gris, venait de l’étendre -sur un lit de haricots, au fond d’une immense jatte de faïence; il -le livra, ruisselant de jus, la peau jaunie et boursoufflée, à une -servante, qui l’emporta. - -—Quelle pièce! fit l’ermite, ne sachant retenir un geste -d’enthousiasme, quelle pièce! - -—Il sera tendre. - -Tout d’un coup, Barnabé retira la besace de sur son épaule et la déposa -aux pieds d’Antonin Tabarié. - -—Vous avez donc quelque chose à me vendre? lui demanda l’hôtelier, -familiarisé avec les façons de l’ermite. - -—Deux bestioles, si vous êtes raisonnable. - -—Voyons. - -—Sont-elles grasses! s’écria Barnabé, soufflant sur les pintades pour -en montrer la peau à travers les plumes... Ça pèse comme plomb... Ah! -le grain ne leur manqua jamais en ma basse-cour de Saint-Michel... Moi, -je ne ressemble pas à ce brigand de Venceslas: c’est toujours pour vous -faire gagner de l’argent que je viens vous voir. - -—Combien? - -—Tabarié, vous êtes un brave homme, plus humain qu’Alexandre Morel, de -Saint-Pons, qui non-seulement ne veut pas reconnaître les Frères libres -de Saint-François, quand ils frappent à sa porte le gousset vide, mais -qui ne reconnaîtrait pas Notre-Seigneur en personne avec sa croix... -Tenez! si au petit prix que je vous demanderai, vous voulez ajouter -une tranche de votre gigot et un verre de vin pour nous remonter les -forces, à cet enfant et à moi, nous tomberons d’accord tout de suite. - -—Combien? répéta laconiquement l’aubergiste. - -—Avec la tranche et la bouteille? - -—Oui. - -—Trente sous. - -—Trop cher. Je n’en veux pas. - -—Alors, il faudrait vous les donner pour une miette de votre mouton! -Vous croyez donc que ces bêtes m’embarrassent? Pensez-vous, par hasard, -que je les ai volées? Oh! oh! tous les Frères ne sont pas de la -Pologne... Moi, d’abord, je suis né aux Aires... Vingt-cinq sous, si -cela vous plaît? - -—Vingt. - -Barnabé ramassa la besace et fit mine de reprendre les pintades, -demeurées aux mains de Tabarié. - -—C’est le dernier mot? interrogea-t-il. - -—Le dernier. - -—Eh bien!... gardez ma volaille. Apprenez pourtant qu’on est plus -avare à la _Chèvre-Double_, de Saint-Gervais, qu’au _Cheval-Blanc_, de -Saint-Pons. - -Je ne fis pas grand honneur au gigot; mais Barnabé, en un tour de -mâchoire, engloutit tout le festin. Il convient de le déclarer à sa -décharge, pris sur le pouce en un coin de la cuisine, ce repas ne fut -ni copieux en viande ni suffisamment approvisionné en vin. - -Le prix des pintades empoché, l’ermite appliqua une grosse tape -familière sur le ventre rebondi d’Antonin Tabarié. - -—A propos, savez-vous si Jacques Molinier est revenu de Mèze, près de -la mer? demanda-t-il d’un air distrait à l’aubergiste. - -—Pas encore; Gathon l’attend, je crois. - - * * * * * - -Le hameau de Rongas, à quatre kilomètres environ de Saint-Gervais, est -célèbre par ses fromages de chèvre. Nous y quêtâmes jusqu’au soir. Le -Frère fit baiser plus de cent fois sa croix de laiton à de pauvres -paysannes, tout heureuses de se dépouiller pour «_l’homme de Dieu_.» -Barnabé, du reste, avait une attitude d’une majesté superbe, et son -éloquence, fertile en paraboles, qu’il n’empruntait pas toujours à -l’Évangile, était irrésistible. - -—Ce n’est pas à moi que vous donnez, répétait-il, c’est au bon Dieu. - -A la nuit, nous redescendîmes vers la rivière, regagnant Saint-Gervais -à petits pas. - -Comme nous touchions aux bords de la Mare, peu profonde en cet endroit, -et nous nous disposions à la franchir, l’ermite, lui saisissant la -queue, arrêta l’âne. Vivement il tira d’un des paniers le paquet qui -contenait mes habits de chœur; puis, me regardant avec des yeux qui -m’effrayèrent: - -—Mets ta soutane, pétiot, me dit-il. - -—Nous allons donc à l’église? balbutiai-je. - -—Nous allons chez Gathon Molinier, la fournière... Hardi! - -Et il me passa la soutanelle rouge, la tirant à la déchirer. - -—Je n’ai pas besoin de m’habiller en cardinal pour... - -Le souffle manquant à ma poitrine, je ne pus achever. - -—Il ne me reste plus miette de jambon à Saint-Michel, reprit Barnabé, -disposant de mes bras, de tout mon corps absolument inertes pour me -revêtir du surplis; mais Gathon Molinier en possède plusieurs tout -entiers, et elle me fera présent de la meilleure pièce, j’en suis sûr, -si tu veux m’aider dans ma quête aujourd’hui. Je lui dirai comme ça que -je suis arrivé de Rome... que tu connais notre saint-père le pape... -que tu es le neveu d’un archevêque italien... Laisse-moi faire... Une -fois le jambon dans ma besace, je te déshabille de tes ornements, je -te plante sur Baptiste, et nous filons vers Saint-Michel droit et vite -pareillement à des martinets regagnant leur nid. - -Avec ces derniers mots, il m’enleva ma casquette de drap bleue à -visière vernie pour me coiffer de la calotte rouge. - -—Eh bien, non! m’écriai-je, ne sachant résister à la révolte de tout -mon être, je n’irai pas chez Gathon Molinier, je n’irai pas! - -Et je me cramponnai des deux mains au tronc déjeté d’un saule penché -sur l’eau. - -Le Frère n’eut pas une parole. Avec un calme épouvantable, il -enfourcha Baptiste, se disposant à franchir seul la rivière. - -Au moment où l’âne posait les pieds dans le courant, très brillant sous -la lune naissante, l’effroi délia mes doigts crispés, et, m’élançant -comme un fou après la bête qui s’éloignait: - -—Barnabé, mon Barnabé, m’écriai-je, ne m’abandonnez pas ici, dans la -nuit! - -J’ignore comment de ma gorge serrée avaient pu sortir ces paroles. -Au risque de trébucher dans l’eau, de me noyer peut-être, d’un élan -instinctif, je m’étais jeté sur les traces de Baptiste. L’âne, qui -m’aimait, s’arrêta; l’ermite, toujours silencieux, allongea une main -jusqu’à la ceinture de mon pantalon, m’enleva, et je grimpai sur la -barde derrière lui. J’avais des tressaillements convulsifs. - -—Je ne vous désobéirai plus, Barnabé, je ne vous désobéirai plus, -soyez tranquille, marmottai-je. - -—Tu comprends que je ne t’aurais pas laissé là aux bords de la Mare... -C’était tant seulement pour te faire peur... Il faut bien, puisqu’il -leur a plu de te confier à moi, que je te rende à ton oncle et à -Marianne. - -—Mon pauvre oncle!... Ma pauvre Marianne!... murmurai-je, sentant -crever mon cœur. - -Nous avions atteint l’autre rive; déjà quelques toits apparaissaient -parmi les masses noires des arbres découpées à vif par la lune. Le -Frère glissa sur le sol. - -—Demeure sur Baptiste, toi, fillot, me dit-il, car tu dois être un peu -fatigué... Oh! je ne suis pas méchant, va; puis je t’aime comme si tu -étais mon Félibien en personne... Voici tout uniment de quoi il s’agit: -quand, dans une minute, nous serons chez Gathon Molinier, tu ne -parleras pas plus que si l’on t’avait coupé la langue... Tu n’es pas, -toi, de ces pays-ci; tu es de l’Italie, et tu ne sais pas notre patois -cévenol... C’est une idée à moi pour m’amuser... Pourtant, si je touche -mon chapelet, tu diras: «_La Madona_,» et si je touche ma grande croix, -tu diras: «_Il Bambino_.» Ça veut dire, en le langage du saint-père, -«_la Sainte Vierge et Notre-Seigneur_.» As-tu bien compris la leçon? - -—Oui, Barnabé, oui, m’empressai-je de répondre. - -—_La Madona_, _il Bambino_... Voyons! - -—_La Madona_, _il Bambino_, répétai-je. - -—C’est très-joli. A mes signes, tu n’auras qu’à répondre par ces mots, -et tout ira bien... Descends maintenant, nous sommes devant la maison -de Gathon Molinier, ajouta-t-il à voix plus basse. - -J’obéis. - - * * * * * - -Baptiste, habitué à faire de longues stations aux portes, se mit à -flairer les mousses égayant les fentes des murailles; quant à nous, -nous gravîmes au pas accéléré les hautes marches du perron. - -—Dieu vous assiste, brave Gathon! s’écria l’ermite, pénétrant dans une -vaste pièce à peine éclairée, tout imprégnée de l’odeur du pain cuit. - -Une femme se tenait à genoux en un coin obscur; elle fit vivement le -signe de la croix, comme pour clore une prière, se leva et vint à nous. - -—Bonsoir, Frère, bonsoir, reprit-elle d’un accent où l’on démêlait une -profonde tristesse. - -—Il vous est donc arrivé malheur, bonne Gathon? lui demanda Barnabé, -déposant par un geste familier sa besace sur une chaise. - -—Hélas! bredouilla la pauvre fournière, mon homme devait retourner -hier au soir à la maison, et il n’a pas encore paru... Je récitais cinq -_Pater_ et cinq _Ave_ à sainte Philomène... Pourvu qu’il ne lui soit -rien arrivé en chemin... Toutes les fois que Jacques revient de Mèze, -il en rapporte les écus de son travail, et quelles mauvaises rencontres -ne peut-on pas faire sur les grandes routes, encore qu’on soit dans une -voiture! N’a-t-on pas arrêté un voleur, ce matin, du côté de Caroux... - -—Alors, vous espérez votre mari d’un moment à l’autre? interrompit -l’ermite regardant Gathon avec inquiétude. - -—Je l’ai espéré hier, je l’ai espéré encore tout aujourd’hui; mais il -n’arrivera pas à présent. - -—Et pourquoi n’arrivera-t-il pas? - -—La voiture de La Caune vient de passer, et personne n’est descendu. - -—Il est donc coutumier de prendre cette voiture? - -—Toujours, Frère, toujours, à cause d’une faiblesse aux jambes. C’est -de naissance, cette faiblesse. - -Barnabé respira bruyamment. - -—A propos, Gathon, et si on allumait la chandelle? dit-il. Savez-vous -qu’on ne se voit pas le bout du nez tant seulement chez vous. - -La paysanne atteignit sa lampe de cuivre à trois becs, son _carel_, -et enfouit dans les cendres incandescentes du four une de ces -longues allumettes soufrées comme on en fabrique tant dans le pays -avec des brins de genêt. Incontinent la lumière tira de l’ombre tous -les objets: les larges pelles de sapin blanches et lisses, l’énorme -fourgon emmanché d’une latte démesurée, le cendrier de fer, les cruches -ventrues se faisant vis-à-vis sur la double pierre de l’évier et dont -le vernis éclatant lança des éclairs furtifs. - -Je vis enfin Gathon Molinier, à peine aperçue jusqu’ici. C’était une -femme petite, maigre, pâle, âgée de quarante ans environ. Elle avait -sans doute pleuré, car ses yeux bruns, assez grands, paraissaient tout -maculés et tout rouges. - -—Jésus-Seigneur! quel est cet enfant, Frère? s’écria-t-elle, -s’avançant pour me regarder. - -—C’est un enfant de Rome, ma chère Gathon... Je l’ai ramené des -Vaticans, lors de mon dernier voyage par là-bas... Le saint-père l’aime -beaucoup, et il me l’a confié pour l’instruire dans la règle de saint -François. Ah! c’est qu’à Rome, où tout le monde va en soutane comme au -paradis, on me prend pour quelque chose, moi! - -—Il est beau semblablement à un ange! - -Et, me prenant la main droite, la bonne et naïve créature y déposa le -plus respectueux des baisers. Mes jambes mouraient sous moi. - -Au même instant, Barnabé, que mes regards attentifs ne quittaient -guère, toucha sa grande croix de laiton. Je me souvins du commandement, -et, la peur me dilatant le gosier: - -—_Il Bambino_! m’écriai-je, _il Bambino_! - -Gathon recula effrayée. - -—Que dit-il? demanda-t-elle. - -—Cet enfant est Italien comme notre saint-père et son oncle -l’archevêque de... Enfin... Il ne sait parler encore que le langage -de son pays. Avec les temps, je lui enseignerai le cévenol, bien plus -beau, plus plaisant que l’italien et le français. - -De nouveau il porta la main à sa croix. - -—_Il Bambino! il Bambino_! répétai-je. - -—Qu’est-ce qu’il veut, Frère? je lui donnerai ce qui lui fera plaisir, -à ce petit Enfant-Jésus de Rome. - -—C’est bien simple, Gathon. Ces mots: «_Il Bambino_» veulent dire -«_Notre-Seigneur_.» Présentement mon petit garçonnet du pape et de Mgr -l’archevêque de...—j’ai oublié le nom de la ville—veut que je vous -présente à baiser ma grande croix bénite à Rome et sur laquelle est -cloué le Sauveur, comme au Calvaire, vous savez... - -—Oh! vite, Frère, que j’embrasse votre croix! Si, par quelque miracle, -elle pouvait ramener mon homme à la maison!... Tenez! ajouta-t-elle, -enlevant une serviette qui recouvrait plusieurs plats sur une table -dressée non loin du four, j’avais préparé à mon pauvre Jacques un -quartier d’agneau, avec une sauce à l’ail comme il l’aime; j’avais -entamé une barrique de vin nouveau; j’avais pétri et fait cuire une -fougasse ronde passée au jaune d’œuf... Mais il ne revient pas... Il -marche peut-être par les routes seul, voulant cette fois économiser le -prix de la voiture, et moi, je me désole ici avec vous... Votre croix, -Frère, votre croix! - -Et, tombant à genoux, ce cœur brisé, débordant de religion ensemble et -de désespoir, articula ces mots sublimes: - -—Je mets ma confiance en Dieu! - -Barnabé n’avait lancé qu’un regard du côté de la table, mais il avait -été féroce. Il saisit le lourd crucifix de laiton, qu’il tira de son -cou avec la chaînette de même métal; puis, étendant ses deux mains vers -la fournière par un mouvement solennel: - -—Gathon Molinier, lui dit-il, je ne demande pas mieux que de vous -donner à baiser cette croix dont le saint-père me fit présent, à Rome, -dans les Vaticans. Je vous préviens pourtant que jamais personne n’y -posa les lèvres dessus, avant de me glisser quelque chose dans le sac. -En retour de mes indulgences,—ma croix a été _indulgenciée_ par le -pape en personne,—à la _Chèvre-Double_, un herbager de la montagne -m’a baillé un gros écu; à Rongas, les bonnes chrétiennes ont rempli -de fromages les paniers de Baptiste; à l’Olivette, chez M. Étienne -Baticol, je crois qu’on aurait étranglé toute la basse-cour pour moi... -Gathon Molinier, ouvrez votre âme au bon Dieu et vos dix doigts au -pieux ermite de Saint-Michel. - -—Que vous faut-il, Frère? - -—Presque rien, tant seulement de quoi fermer le bec d’un oiseau... -Tous les ans, en janvier,—c’est en votre maison une habitude -ancienne,—vous tuez deux ou trois porcs gros et gras. Tantôt c’est -quatre cents livres, tantôt cinq cents livres de viande, voilà..... Ce -petit, qui est un ange, comme vous l’avez reconnu, aime bien le jambon -de France, n’en ayant de ses jours mangé en Italie, et si vous pouviez -nous faire l’aumône... - -—D’un morceau de jambon? - -—Aussi épais que possible, car nous sommes deux, sans compter les -pauvres qui quémandent sans cesse à ma porte de Saint-Michel. - -Gathon, n’articulant pas un mot, prit sur la table un lourd coutelas -de cuisine et s’élança vers un escalier de bois tournant au fond de la -pièce, dans une demi-obscurité. - -Incontinent, le Frère toucha son chapelet. C’était un appel, et je me -mis à glapir: - -—_La Madona! la Madona!_ - -La fournière, qui n’avait pas gravi toutes les marches, se retourna: - -—Que dit le petit du saint-père? demanda-t-elle. - -—_La Madona_, c’est le nom de la Sainte Vierge, et il dit qu’en ce -moment la Sainte Vierge vous regarde, répondit Barnabé. - -Gathon avait à peine disparu au dernier détour de l’escalier que -l’ermite, s’approchant des braises encore vives accumulées sous la -margelle du four, y plongea soudain son crucifix, en ayant soin de le -retenir par la longue chaînette de laiton. Qu’allait-il faire, mon -Dieu?... - -Cependant, j’entendais les coups que la paysanne, là-haut, frappait -sur l’os du jambon, pour en détacher un quartier. Ces coups répétés me -portaient au cœur.—Ne me rendais-je pas complice d’un vol?—Enfin le -bruit cessa, puis les pas de Gathon retentirent sur nos têtes. Elle -allait redescendre sans doute... - -Barnabé, vivement, retira le crucifix enfoui; mais, n’osant y porter la -main de peur de se brûler, moyennant la chaînette il le coucha sur les -dalles et l’essuya tant bien que mal avec son mouchoir. - -La fournière parut. Elle tenait une énorme tranche de jambon. L’ermite -la rejoignit dans l’ombre, au bas de l’escalier. - -—A genoux, Gathon Molinier! à genoux! lui cria-t-il d’une voix sévère. - -La malheureuse femme se prosterna. - -—Gathon Molinier, reprit l’ermite d’un accent de plus en plus dur, -nous allons savoir si Notre-Seigneur et la Sainte Vierge sont contents -de l’aumône que vous leur faites. - -En même temps, guidant le crucifix par la chaînette, il le lui colla -sur le visage. Ce fut un cri déchirant. Je crois, du reste, que, ne -pouvant la retenir, ma voix se joignit à celle de la fournière. - -—Vous voyez, Gathon Molinier, poursuivit froidement l’ermite, ni -Notre-Seigneur ni la Sainte Vierge ne sont satisfaits de ce que vous -ne leur accordez pas le jambon tout entier. Notre-Seigneur pourtant -vous donna sa vie en mourant sur la croix, et la Sainte Vierge aussi -quand elle monta au ciel. Enfin, le feu des damnés vous a brûlé la face -pour vous rappeler qu’il y a un enfer. Je n’y suis pour rien, c’est un -miracle... - -—Un miracle! un miracle! - -Quatre à quatre elle remonta l’escalier de la chambre haute. - -L’ermite fit deux pas, immergea lestement son crucifix dans une des -cruches de l’évier, le roula parmi les plis d’un essuie-main accroché à -un clou, puis attendit. - -La fournière ne tarda pas à reparaître. Ses deux bras avaient de la -peine à soutenir le poids d’un jambon comme je n’en avais jamais vu de -si gros. - -Le Frère, poussé par une convoitise irrésistible, s’élança d’un bond -au-devant d’elle. Il reçut le précieux fardeau, et, chose insensée! -colla ses lèvres sur la couenne et sur le lard. Il pleurait de joie. - -—Gardez-le, Frère, balbutia Gathon, éperdue, je vous le donne. - -Barnabé osa lui représenter la croix de laiton, et cette chrétienne -héroïque eut le courage d’y appliquer sa bouche saignante. - -—Il est froid, Notre-Seigneur! il est froid! répéta-t-elle radieuse. - -Elle le baisa de nouveau. - -—C’est que vous avez fait votre devoir, lui répondit Barnabé..... -Maintenant que tout est fini, avant de nous mettre à table pour manger -votre agneau à l’ail, un _Adoremus_! - -Nous tombâmes tous trois à genoux, chantant à tue-tête: - -_Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum!_ - - - - -X - -Pour un jambon, Barnabé Lavérune perdit son âne et la vie. - - -Barnabé n’était pas assis à table depuis cinq secondes qu’il reprenait -sa gaieté bruyante. Tout avait changé brusquement en lui: son attitude -presque terrible était redevenue abandonnée, libre jusqu’au sans-façon -le plus indiscret, et sa voix impérieuse, sourde, contenue, éclatait de -nouveau à faire trembler les vitres dans leurs châssis. - -Tandis que Gathon Molinier, sans doute fort honorée de servir l’enfant -de Rome et le Frère, se démenait, nous passant assiettes et couteaux, -l’ermite promenait des regards joyeux, enivrés, de l’agneau rôti, -douillettement couché sur un lit d’aulx au fond de sa jatte brune, au -jambon colossal, qu’il avait déposé sur une chaise à côté de lui. En -vérité, c’était un morceau superbe, pesant quarante livres au moins, -et dont le lard épais, diamanté par le sel où la ménagère l’avait -laissé tremper durant plusieurs mois, étincelait sous le _carel_ comme -l’eût fait un plein boisseau de pierreries. - -Enfin la fournière s’assit. Pauvre femme! ses lèvres, son nez, sa joue -gauche, étaient tuméfiés par la brûlure du crucifix. Pourtant elle -nous sourit, à moi surtout qu’elle regarda avec une vénération qui me -consternait. - -—Voyez-vous, Gathon, lui dit le Frère, plantant sa fourchette dans -l’agneau pour le découper, ne soyez pas en peine à cause de votre mari. -Ce soir, vous avez fait trop de plaisir à Notre-Seigneur, en secourant -ses pauvres, pour qu’à son tour Notre-Seigneur ne s’occupe pas de -vous rendre heureuse. La diligence de La Caune ne vous a rien dit -aujourd’hui; soyez tranquille, elle vous parlera demain... - -—Ah! mon cher homme!... Dieu vous entende, Frère! - -—Il m’entend toujours, moi! et la preuve, c’est qu’il ne me refuse -point un miracle dans l’occasion... Vous avez bien vu pour le jambon... - -Vivement, et tout d’un élan, Gathon Molinier se mit debout. - -—Qu’y a-t-il? demanda Barnabé, en train de remplir son assiette. - -—Cette voix... - -—Quelle voix? - -—Je me suis trompée. Je croyais que Jacques arrivait. - -—Ah! il est loin encore. Je vous ai dit que c’était pour demain... -Soupons à présent. - -Mais la fournière demeurait fixe, l’oreille aux écoutes. Tout à coup, -au lointain, ce couplet d’une chanson cévenole éclata dans la nuit: - - «_Tonnelier malin, - Pour qu’en tes barriques - Les bonnes pratiques - Remisent leur vin, - Tonnelier malin, - Raccoutre-les bien._» - -—C’est lui, Frère, c’est lui! s’écria Gathon, folle de joie. - -Ayant ouvert la porte, elle dégringola le perron. - -Barnabé, atteint par cette nouvelle, se dressa sur ses quilles à son -tour. De ses dix doigts il agrippa le jambon. - -—La besace, fillot! me dit-il. - -Je la lui présentai. O désespoir! l’ouverture en était trop étroite. -L’ermite essaya de ployer le manche du jambon. Vains efforts! le -manche, venu d’une bête solide, résista. Que faire? Où cacher cette -énorme aubaine? - -Cependant, on entendait la voix de Jacques Molinier parlant à sa femme, -et la voix des voisins souhaitant la bienvenue au voyageur. Barnabé -suait à grosses gouttes, et moi, sous ma soutanelle et mon surplis, je -sentais mes pauvres membres flageoler. - -Enfin, la besace eut un gémissement, elle craquait sous l’effort. -Qu’importe! le jambon allait disparaître. Malheureusement, à cette -minute même, Jacques Molinier parut. - -—Eh bien, Frère, que faites-vous là? demanda-t-il. - -—Rien, rien, bredouilla Barnabé parachevant sa besogne. - -—Il me semble pourtant... - -—Oh! mon homme, interrompit Gathon, il vient d’y avoir un miracle -dans notre maison... J’ai vu le bon Dieu, près de l’escalier de -notre chambre, et, pour lui rendre grâces, j’ai donné au Frère de -Saint-Michel un de nos jambons, le plus gros. - -Molinier ne répondit pas à sa femme. Il alla vers l’ermite penché -toujours sur le sac, et, le touchant légèrement à l’épaule: - -—Je pense bien, l’ami, que vous allez laisser ce jambon, et cela sans -vous faire prier. - -Barnabé releva la tête d’un mouvement plein de lenteur. Il mesura -du coin de l’œil son adversaire, lequel, à vrai dire, était encore -jeune,—quarante-cinq ans peut-être,—vigoureux d’aspect, mais petit et -«_mal assis sur ses jarrets_,» comme on dit des boiteux dans le pays. -Son inspection achevée, il grommela: - -—Molinier, je tiens cette aumône de votre femme et je ne la lâcherai -point. Voilà. - -—Frère, en passant devant la _Chèvre-Double_, j’ai vu du monde -assemblé et je suis descendu de la voiture. Alors, j’ai appris de la -bouche de Tabarié l’histoire de l’ermite de Cavimont... Est-ce que vous -voulez devenir voleur, vous aussi, ermite de Saint-Michel? - -Le jambon, pressé, moulu, trituré de toutes les façons, avait fini par -entrer dans la besace, qu’il gonflait démesurément. Barnabé se passa le -sac sur l’épaule; puis, sans autrement prendre souci des réclamations -de Jacques Molinier, fit quelques pas pour sortir. Mais celui-ci -s’élança, et, avant que le Frère pût s’échapper, referma violemment -la porte de la maison. Il se planta vis-à-vis de l’ermite, la mine -résolue, les poings serrés. Barnabé pâlit, ses sourcils hérissés se -heurtèrent, sa barbe eut un frémissement, et tous les muscles de sa -face horriblement tendus lui communiquèrent une expression de férocité -qui me le rendit méconnaissable absolument. - -—Laissez-moi passer! articula-t-il d’autorité. - -—Mon jambon! riposta l’autre. - -—Jacques! Jacques! intervint la fournière, tendant des mains -suppliantes. - -—Frère Barnabé! frère Barnabé! mâchonnai-je, pleurant. - -Nos deux hommes se regardaient dans le blanc des yeux et ne bougeaient -point. Tout à coup l’ermite, qui avait laissé couler la besace à ses -pieds, leva la main droite. Cinq doigts noueux, résistants comme -l’acier, s’abattirent sur le gilet de Molinier. L’étoffe, trop vivement -ramassée, poussa un cri, et la poitrine du paysan, atteinte par les -ongles du Frère, rougit la chemise de quelques taches de sang. - -—Au secours! s’écria Gathon, ouvrant l’unique volet de la fenêtre, au -secours! - -Jacques Molinier, rendu furieux par une attaque aussi brusque que -violente, avait accepté la bataille, et, de ses deux bras vigoureux, -souples comme des branches de châtaignier sauvage, étreignait -énergiquement son ennemi. Barnabé, dont ce gnome robuste collé à ses -flancs, par la compression qu’il exerçait sur sa poitrine, embarrassait -la respiration, sentit subitement le souffle lui manquer; une seconde -encore, et toute sa machine, prise de paralysie, s’affaissait sur le -carreau. Il eut un bondissement formidable pour se dégager. Mais il -étouffait toujours, n’ayant pas réussi à décrocher les tenailles qui -lui avaient harponné les deux poumons et, en se faufilant jusqu’au cou, -menaçaient de l’étrangler. D’instinct, mû par un élan désespéré de la -vie qui se révolte, il se laissa tomber sur les dalles, et, avec son -adversaire, qui ne se déprenait en aucune façon de ses habits, de sa -chair, roula du seuil de la porte, où avait commencé la lutte, jusqu’à -la margelle granitique du four. C’était épouvantable et hideux. - -—Au secours! glapissait Gathon, au secours! - -Soudainement, j’ignore par quel prodige de force ou d’adresse, Barnabé -se trouva libre. La figure ensanglantée, la bouche ouverte pour -ressaisir l’air qui lui avait fait défaut, il était là debout, nous -dévisageant d’un regard stupide et cruel. - -—Mon homme, mon pauvre homme! gémit Gathon s’empressant vers son mari. - -Jacques Molinier, étendu sur le pavé, ne bougeait pas; sa tête, qui -dans la chute avait porté sur le cendrier du four, laissait échapper -des flots de sang par une blessure béante. Sous la lueur blafarde du -_carel, e malin tonnelier_ paraissait livide. Était-il mort? Était-il -évanoui? - -Je m’assis, les jambes ne me soutenant plus. - -Mais l’ermite ne paraissait avoir aucune envie de s’attarder dans la -maison. Il rejeta son sac, toujours alourdi du jambon, sur son dos, me -saisit au bras d’une main rude, et souleva le loquet de la porte. - -En ce moment, des voix retentirent au dehors. Avant que nous eussions -tiré la porte à nous, elle s’ouvrit toute grande sous l’impulsion de -cinquante bras. - -—Il a tué mon homme! il a tué mon homme! se lamentait Gathon, la face -égarée. - -Elle désignait l’ermite à la multitude qui entrait. - -Barnabé, comme un taureau donnant des cornes, essaya de donner de la -tête à travers la foule des voisins, cherchant à s’échapper. Mais il -n’avait pas descendu trois marches du perron que, saisi par trente -mains à la fois, harcelé de griffes de la tête aux pieds, après avoir -laissé aller la besace de ses épaules, il dut se rendre à merci pour ne -pas être écharpé. - -—Une corde! cria quelqu’un. - -L’ermite, harassé, haletant, la peau déchirée, l’habit en lambeaux, -encore farouche mais écrasé par le sentiment de son impuissance, -s’abandonna tout entier à la corde et ne proféra ni une plainte ni un -mot. - -—A présent, moi, je m’en vas quérir les gendarmes, dit tranquillement -un autre voisin. - -Cependant, on s’empressait autour de Jacques Molinier, qu’on avait -relevé et assis sur une chaise. Moi, je promenais sur tout ce monde -turbulent des regards où devaient se traduire mon hébétement ensemble -avec mon désespoir. Allait-on me garrotter à mon tour? Effaré, je -portai les mains à mon front, tâchant sans doute d’y retenir ma pensée -qui fuyait, et dans une minute me livrerait sans défense à cette -foule ameutée. Mon front était un bloc de glace. Tout d’un coup, je -sentis mes yeux devenir froids aussi, et, je m’en souviens encore en -frissonnant, j’eus l’impression bien nette, et d’autant plus terrible, -de quelqu’un qui va mourir. - -—Je n’ai rien fait! je n’ai rien fait! râlai-je du ton dont j’eusse -rendu le dernier soupir. - -Et je m’affaissai sur une marche du perron, non loin de Barnabé. - -Quand je repris connaissance, l’ermite était debout; la longue corde -qui l’étreignait avait été déliée; seulement je vis quelque chose -briller autour de ses poignets: c’étaient les menottes. Quatre -gendarmes, accourus en toute hâte, l’entouraient. Un de ces hommes se -retourna vers moi. - -—Allons, marche, vermine! me cria-t-il brusquement. - -—Je n’ai rien fait!... je n’ai rien fait!... - -Les sanglots étouffèrent ma voix. - -La multitude avait grossi, et nous dûmes traverser ces masses -mouvantes, éclairées par les lueurs indécises de cent lanternes, au -milieu des apostrophes, des rires, des vociférations et des hurlements. - -—Bonne nuit, Frère! nous cria Antonin Tabarié, comme nous défilions -devant la _Chèvre-Double_. - - * * * * * - -Enfin, nous touchâmes le sommet de notre calvaire, le seuil de la -prison de Saint-Gervais! Nous étions chez nous. - -L’escalier se perdait dans une tour humide et noire. Nous atteignîmes -bientôt un palier assez spacieux. Un homme était là, la tige d’un -_carel_ accrochée au bout des doigts. - -—C’est donc le jour des Frères aujourd’hui? dit ce personnage sinistre. - -Les gendarmes éclatèrent de rire. - -—Il paraît bien! répondit l’un d’eux. - -—Il y avait longtemps que nous guettions Barnabé, ajouta un autre. - -—Il porte plus d’un gros péché sur la conscience, continua un -troisième. - -—Sans parler de M. Cœurdevache, de Saint-Pons, conclut le quatrième -gendarme. - -Une lourde porte, ferrée de gros clous faisant saillie sur le bois, fut -ouverte. On nous poussa; puis la porte, retirée vivement, se referma. - -Nous restâmes debout dans les ténèbres, consternés, écrasés, anéantis. -Après avoir pleuré, sangloté, je poussai des cris. Je n’étais pas -maître de ne pas crier. Soudain, une main me frôla. C’était évidemment -la main de Barnabé. J’eus un frisson d’horreur. - -—Voulez-vous me laisser! lui dis-je, reculant. - -—Pauvre mignon! articula une voix attendrie. - -Et la main, qui avait tenté de me saisir, me caressa. - -En un trou de la muraille, un lampion brûlait dans un verre huileux. Un -à un les objets, indistincts à mon entrée dans la prison, émergeaient -peu à peu de l’obscurité: une cruche, de la paille, une escabelle de -bois... - -J’ouvris plus grands mes yeux obscurcis par les larmes, et, devant -moi, la mine inquiète, apitoyée, se dressa Venceslas Labinowski. Il -m’embrassa. Dans mon affreuse détresse, je me laissai faire, je m’en -souviens, avec une sorte de plaisir. - -—Comment, misérable, s’écria l’ancien Frère de Cavimont, s’adressant -à l’ermite de Saint-Michel toujours silencieux, immobile, pétrifié, -comment, vous avez osé mêler le neveu de M. le curé des Aires à vos -aventures! Vous ne savez donc pas que cette peur est capable de le -tuer! Pour une femme, j’ai volé les vases sacrés de mon ermitage -et les ai vendus à des juifs; mais jamais il ne me fût venu l’idée -d’assassiner un enfant, et vous assassinez celui-ci, bête brute que -vous êtes!... - -Venceslas ne put se tenir de m’embrasser de nouveau. - -—Ne pleure pas, mon cher mignon: tu ne passeras pas de longues heures -en prison, va. Demain matin, le brigadier de gendarmerie viendra, il -est l’ami de M. le curé de Saint-Gervais, il connaît même ton oncle, -je crois, et, sois tranquille, tu sortiras d’ici et retourneras aux -Aires... - -Il arrêta sur Barnabé des regards chargés d’une colère terrible. - -—Voyons, vous qui ne cessiez de m’injurier ce matin dans la rue, -allez-vous me dire ce que vous avez fait, pour que je sache jusqu’à -quel point vous avez exposé ce pauvre petit. - -L’ermite de Saint-Michel, fiché dans les dalles comme un pieu, ne -bougeait ni pieds ni langue. Labinowski, incapable de se contenir, -l’agrippa aux épaules et le secoua à le renverser. - -—Je suis perdu, frère Venceslas, bredouilla-t-il. - -—Je l’espère bien! - -—Oh! Frère, mon brave frère Venceslas!... - -Il pleura abondamment. - -—Est-il lâche, cet animal! s’écria Venceslas exaspéré... Je vous -demande ce que vous avez fait? - -—J’ai tué Jacques Molinier. - -—Vous... avez... tué?... - -—Quand je pense que c’est pour un jambon... - -—Et le neveu de M. le curé était là? - -—Oui. - -—Mais il n’a pas trempé dans cette horreur, je suppose? - -—Oh! non. - -—Cher enfant! murmura Labinowski avec un soupir de soulagement. - -Il se tourna vers moi et me sourit. - -—Alors, Jacques Molinier est mort? s’informa-t-il. - -—Je le crains. Il s’est fendu la tête en tombant. - -—Eh bien! voilà le plus joli coup de votre vie, et si votre affaire -avec M. Cœurdevache était embrouillée, celle-ci est claire comme le -jour... - -—Quoi? demanda stupidement Barnabé. - -—Parbleu! en vous voyant entrer ici, j’ai bien compris que nous -voyagerions ensemble jusqu’à Brest ou à Toulon. Mais puisque vous -poussez les choses, vous, jusqu’à ce que mort s’ensuive, je vois que -nous n’irons ensemble que jusqu’à Montpellier. - -—Vous me laisserez? - -—Certes! - -—Où donc, frère Venceslas? - -—Ecoutez, imbécile. De Saint-Gervais, on nous mènera ensemble et en -voiture, s’il vous plaît, jusqu’au Palais-de-Justice, à Montpellier. Là -on nous jugera, et, après le jugement, tandis que moi, je prendrai la -route du bagne, vous, toujours en voiture, vous irez sur l’Esplanade, -où un monsieur bien habillé vous dira deux mots à l’oreille. - -—Pourquoi faire? balbutia l’ermite, hébété. - -—Pour vous couper le cou, scélérat! - -Barnabé, qu’une tension nerveuse extrême, une sorte de tétanos -momentané, avait maintenu debout, raide, inflexible comme une barre de -fer, sentit fléchir ses genoux. Pour ne pas tomber, il s’appuya sur -le bras de Venceslas. Celui-ci le conduisit vers une botte de paille -étalée en un coin, et, sans le soutenir autrement, ainsi qu’une masse, -le laissa s’affaisser sur le carreau. Le Polonais éprouvait je ne sais -quel amer et profond dégoût. - -Cependant, Barnabé, dont une catastrophe aussi subite qu’inattendue -avait pour ainsi dire paralysé le cerveau, sentit la lumière de la -pensée s’y infiltrer peu à peu; sa langue incontinent se délia. - -—Que deviendra Félibien? marmotta-t-il, que deviendra mon Félibien?... -Moi qui ne travaillais que pour lui!... Sachant trouver de l’ouvrage, -je lui aurais gagné, à force de peine un magasin aussi beau que celui -de M. Briguemal, à Béziers... Maintenant tout est fini: je suis pris, -et, puisque j’ai tué Jacques Molinier, il faudra bien que la justice -me tue. Chacun son tour, l’honnête homme comme celui qui ne l’est -pas!... Ah! mon Dieu! moi qui suis si méritant aux yeux de toute la -contrée, pour la bagatelle d’un jambon!... Aussi pourquoi Molinier -est-il retourné de Mèze, près de la mer! D’abord, je suis vif de mon -naturel... J’ai poussé mon ennemi, et le malheur est arrivé tout -seul... Etre en prison, moi, Barnabé Lavérune, ermite de Saint-Michel, -qui suis allé une fois à Saint-Jacques de Compostelle et deux fois à -Rome pour voir le saint-père et lui faire mes compliments!... - -—Tiens, j’y suis bien, en prison, moi, Venceslas Labinowski, ermite de -Notre-Dame de Cavimont... - -—Vous, c’est différent... - -—C’est cela, moi, je suis un brigand de la Calabre, comme vous dites; -mais vous, vous êtes un petit Saint-Jean qu’il faudra placer dans une -niche... Nous verrons devant la cour d’assises... - -—La cour d’assises? - -—Nous verrons, devant la cour d’assises, lequel de nous deux il -conviendra de canoniser... Le brigadier de gendarmerie, durant la -visite qu’il m’a faite cette après-midi, m’a longuement entretenu de -vos fredaines; il les connaît toutes. - -—Toutes? gémit Barnabé, courbant le front. - -—Du reste, qu’a-t-on besoin de revenir sur tous les tours que vous -avez joués pour vous condamner, l’assassinat de Jacques Molinier -suffira bien. - -—Il suffira? - -—Et vous irez embrasser M. le bourreau. - -—M. le bourreau? répéta le Frère, dont une terreur écrasante -bouleversait de nouveau les idées. - -—Oui, M. le bourreau, répéta énergiquement Venceslas Labinowski. - -Barnabé, terrassé par ce coup de massue, s’étendit de tout son long, -les quatre membres inertes, les yeux morts, vitreux, la bouche -contractée par un intraduisible désespoir. Il se retourna brusquement, -enfouit son visage dans la paille profonde et recommença ses sanglots, -pareils à des hurlements. - -Ce campagnard effronté, volontaire, cynique, violent jusqu’à la -férocité, était vaincu. La structure puissante de sa machine, bâtie -à chaux et à sable, arc-boutée des muscles d’un centaure, avait fait -jusqu’ici toute l’audace de l’ermite, et, cette audace mise à néant -par une défaite imprévue, il ne lui restait plus aucun ressort. Les -sentiments qui, même quand le monde entier l’écrase, restent l’honneur -de la nature humaine, en affirmant chez elle la prédominance d’un -principe indestructible, divin: la fierté, le courage, cette noblesse -de l’attitude, preuve manifeste qu’il ne dépend pas des hasards de la -vie de nous abaisser jusqu’au niveau de la brute, étaient inconnus de -Barnabé. Venceslas Labinowski, malgré les crimes qui le chargeaient, -soit par quelque finesse de son organisme, soit par quelque culture -dont autrefois dans son pays il avait enrichi son esprit, percevait la -pleine sensation de sa dignité. Mais le Frère de Saint-Michel était -le paysan grossier, avide seulement d’argent et de mangeaille, sourd -aux voix élevées de l’âme, courageux tant qu’il avait été le plus -fort, amoindri, déprimé, bas, abject, dès qu’une force supérieure, le -saisissant au collet, lui faisait ployer les genoux. - -—Pétiot, mon pétiot, barbouilla-t-il, m’appelant. - -Je m’approchai. - -—Il ne m’arrivera rien de bon, mon pétiot, je le crains. Mais -tu sauveras mon trésor de Saint-Michel pour Félibien, n’est-il -pas vrai?... Oh! je demande bien pardon à ton oncle, à Marianne -pareillement... Va, je ne t’aurais pas amené avec ta soutane et ton -surplis, si j’avais su... Tu recommanderas à ton oncle de lever le -troisième pavé de la sixième rangée, dans ma chambre de Saint-Michel... -Mon ermitage si joli, il faut le quitter, je ne le verrai plus!... Et -Baptiste? Je pense qu’on le nourrit bien à la Gendarmerie... Sous ce -troisième pavé, M. le curé découvrira ma cachette, puis tout au fond, -en un recoin, sous un tas de feuilles sèches, un long bas plein comme -un œuf. Il y a sept mille neuf cent nonante-trois francs huit sous. -Quelle fortune, Jésus-Seigneur!... C’est comme ça... - -Il s’interrompit, se redressa sur son séant, puis se fouilla. Un éclair -fugitif de vie illumina ses yeux éteints, quand le bout de ses doigts -toucha le fond de son gousset. J’ouïs un léger bruit de monnaie. - -—Tiens, mon fillot, reprit-il me tendant quelques menues pièces -blanches, voici six francs douze sous, tout ce qui me reste de mes -quêtes et de mes ventes. Justement ça complète les huit mille francs de -Félibien... Tu donneras cette somme à ton oncle, et tu lui diras que, -pour tout le bien que je t’ai fait pendant qu’il buvait les eaux de M. -Anselme Benoît, je ne lui réclame qu’une grâce: c’est de veiller à ce -que mon Félibien ait tout mon magot, à ce qu’il n’en revienne pas un -denier à la justice. Je pense bien qu’ayant pris l’homme, elle n’a pas -besoin de lui voler le sac de ses économies, la justice!... Pour mes -malheurs d’aujourd’hui, tu n’en parleras ni aux Combal, ni aux Garidel, -ni à Braguibus, ni à Baptiste... - -Sans mot dire, je reçus l’argent de Barnabé. - -—Alors, vous ne gardez pas un sou? lui demanda Venceslas. - -—A quelles fins, mon Dieu? - -—Pour vous procurer des douceurs dans les prisons de Montpellier, -avant le jugement... Moi, je conserve en poche soixante francs. - -—Le magot de frère Pastourel, de Saint-Sauveur, sans doute? - -—La fin du magot, hélas!... Une chose me console, c’est que j’ai pu -laisser une avance à Catherine... Qui sait si je ne parviendrai pas, un -jour, à la rejoindre!... Enfin... Pourvu qu’on ne me fouille pas, du -reste!... - -Il s’arrêta, puis se passa la main sur le front comme pour chasser des -pensées pénibles. - -—Barnabé, reprit-il, gardez quelques sous, je vous le conseille. - -—Je n’ai besoin de rien, répondit l’ermite d’une voix accablée. - -—Dans ce cas, attendez-vous à tirer plus d’une fois la langue de faim, -surtout de soif. - -—Et si je n’y allais pas, dans vos prisons de Montpellier! s’écria le -Frère, se plantant debout et gesticulant avec fureur. - -—Comment ferez-vous pour ne pas y aller? - -—Et si je leur glissais dans les doigts, à ces gendarmes du -gouvernement! vociféra-t-il. - -Venceslas lui cingla la face d’un rire ironique, cruel, impitoyable, -haussa dédaigneusement les épaules, et, se retournant vers moi: - -—Mignon, me dit-il de sa voix si affectueuse de la _Grappe-d’Or_, -avec de la paille je vais t’arranger un petit lit près de moi. Tu -dormiras, et cette affreuse nuit passera plus vite... Demain matin -viendra le brigadier de gendarmerie. C’est un brave homme, malgré son -métier. Je te le promets, il te conduira lui-même chez M. le curé de -Saint-Gervais, qui prendra soin de toi... - -En me consolant ainsi, Venceslas, qui avait enlevé plusieurs brassées -de paille, m’accommodait une couchette le long du mur. Il me saisit une -main. - -—Dieu! s’écria-t-il, quelle fièvre! - -Il m’embrassa sur le front, et, me sentant mourir, après m’être -suspendu au cou de Venceslas, qui, j’ai quelque honte à l’avouer, était -redevenu mon Venceslas de Bédarieux, je me couchai sans dépouiller ni -ma calotte, ni ma soutanelle, ni mon surplis. - -J’ignore combien de temps je demeurai encore les yeux ouverts, -regardant la lune, dont les rayons venaient de frapper les barreaux -d’une haute fenêtre percée juste en face de moi. J’aurais pu -compter des milliers d’étoiles tremblotant dans un ciel tranquille. -Etaient-elles heureuses, ces étoiles, libres là-haut dans l’espace -infini! Venceslas s’arrangea une place à mes pieds et s’y étendit, -m’ayant souri une dernière fois. - -J’éprouvais de temps à autre comme des suffocations, des envies -irrésistibles de pleurer. Ces convulsions de la peur et du désespoir, -malgré que j’en eusse, me tenaient éveillé. Pourtant, il était des -minutes où je me sentais rassuré, où je parvenais à fixer ma pensée -haletante sur le bonheur qui m’attendait, le lendemain matin, quand le -brigadier de gendarmerie, convaincu de mon innocence, me remettrait aux -mains de M. le curé de Saint-Gervais. De quel élan je volerais vers les -Aires, vers Lunel, si Marianne n’était pas de retour d’Eric! - -Un moment, je me trouvai amené, par mon extrême fatigue, à cet état -indécis où l’intelligence se noie, où l’âme et le corps, de conserve, -vont s’abîmer dans le sommeil... - -—Et Baptiste? et Baptiste? cria-t-on près de moi. - -J’eus un redressement galvanique. - -Qui donc avait parlé? - -C’était Barnabé. Il allait à travers la prison, tenant dans ses mains -la corde blanche, à nœuds solides, qui lui ceignait les reins, et dont -les bouts flottants se confondaient avec son chapelet. Evidemment le -Frère détachait son vêtement et, comme moi, se disposait à se coucher. - -Venceslas ronflait bruyamment. Je me renversai sur la paille et -m’endormis les poings fermés. - - * * * * * - -Après plusieurs heures d’un repos inquiet, agité, fiévreux, quelque -chose m’effleura le visage. Peut-être une nouvelle caresse de Venceslas -Labinowski. Non, l’aile d’une hirondelle qui m’avait frôlé légèrement. -J’en vis une, deux, trois, dix, volant à travers la prison, comme des -fleurs blanches et noires entraînées dans un tourbillon. Les premières -clartés de l’aube blanchissant les murailles, je pus distinguer, bâti -au-dessus de ma tête, contre une poutrelle vermoulue, un nid d’où -sortait une queue fourchue. - -Mes yeux, en quête à travers l’espace, s’arrêtèrent à la grande fenêtre -sans vitres, obstruée de tiges de fer entre-croisées. Quelle était -cette forme longue accrochée aux barreaux? Oh! c’était Barnabé! Éveillé -avant moi, il se hissait sur la pointe des orteils pour respirer -l’air frais du matin et jouir du spectacle de la rue. Il n’avait pas -son chapeau sur la tête, et le vent, d’ordinaire assez vif aux pays -de montagnes, soulevait ses cheveux gris, en éparpillait les mêches -pointues de toutes parts. - -Quelle immobilité! Peut-être le Frère suivait-il de l’œil les -gendarmes, qui se dirigeaient vers le clocher et tout à l’heure -allaient entrer ici. Soudain il me parut, le jour grandissant toujours -davantage, que les pieds de l’ermite ne touchaient pas le sol. - -Je me mis debout... - -Je m’approchai pour voir... Horreur!... Il s’échappa de ma poitrine un -cri terrible; puis je reculai d’épouvante, appelant: - -—Venceslas! Venceslas! - -—Eh bien? demanda celui-ci, réveillé en sursaut. - -Je bondis à la porte de la prison, et, frappant avec fureur, je criai -désespérément, comme chez Gathon Molinier: - -—Au secours! au secours! - -L’homme qui, la veille, tenait la lampe de cuivre devant les gendarmes, -ouvrit un petit judas. - -—Qu’est-ce que vous voulez, vous autres? demanda-t-il. - -—Le frère Barnabé s’est pendu, lui répondit Labinowski froidement. -Vite, portez un couteau pour couper la corde. - -Le geôlier, lequel était en même temps sonneur et sacristain de la -paroisse, occupait un logement sur le palier de la prison. Il entra -chez lui et reparut tout de suite, un énorme couteau de cuisine à la -main. - -Quand le bonhomme, ayant fait sauter les verrous, entra, suivi -de sa femme à moitié vêtue, il était pâle comme un linge. Songez -donc, pareille catastrophe ne s’était évidemment jamais produite à -Saint-Gervais. - -—Que faut-il faire? que faut-il faire? répétait-il, la tête perdue. - -—Passez-moi le couteau, lui dit Venceslas avec un calme admirable, et -courez au galop prévenir le brigadier de gendarmerie. Moi, je me charge -de décrocher mon confrère et de lui donner les premiers soins. - -L’honnête geôlier partit comme une flèche. - -Quand le bruit de ses pas eut cessé de retentir sur les marches de -pierre de taille, l’ancien ermite de Cavimont, d’une voix câline, -insinuante, émue, dit à la femme du sonneur: - -—Brave personne, dépêchez-vous d’aller, rue de l’Espinouse, chez le -médecin, car, pour sauver le pendu, il faut le saigner tout de suite, -et ce n’est pas mon métier. - -A peine la naïve geôlière, en imbibant son mouchoir de ses larmes, se -fut-elle éloignée à son tour, que Venceslas Labinowski, rayonnant, me -prit dans ses bras, m’embrassa et disparut... - - * * * * * - -Que fis-je dans la prison de Saint-Gervais, durant les éternelles -minutes que j’y passai tout seul avec Barnabé, dont la face violacée, -hideuse, où se lisaient les convulsions d’une horrible agonie, m’avait -rempli d’un effroi à me rendre fou? Je ne saurais le dire. Je ne -me souviens ni de l’arrivée des gendarmes, ni des reproches qu’ils -adressèrent sans doute au geôlier, coupable d’avoir laissé s’évader -Venceslas, ni des efforts qu’on dut tenter pour rappeler à la vie -l’ermite de Saint-Michel. Vraisemblablement la méningite qui, dans -quelques instants, allait bouleverser ma pauvre tête et me retenir -plusieurs semaines dans un lit au presbytère de Saint-Gervais, -m’envahissait déjà le cerveau et ne me permettait aucune perception -bien distincte. - -On m’a raconté depuis que, dans mon trajet du clocher à la cure de -Saint-Gervais, je balbutiais à chaque pas: - -—Je veux retourner chez mon oncle... Je veux retourner chez mon -oncle... J’ai peur de Barnabé... J’ai peur... - - -FIN DU LIVRE TROISIÈME - - - - -CONCLUSION - - -Je ne restai pas moins de trois semaines à Saint-Gervais. Enfin mon -oncle, arrivé la veille des Pyrénées, vint me chercher, et le médecin -de la rue de l’Espinouse, dont j’ai oublié le nom, pas plus que M. -Anselme Benoît, lequel, en cette circonstance, me témoigna la plus vive -affection, ne s’y opposant, nous partîmes pour les Aires. - -Il faisait une journée de mai douce, tempérée, suave. Le cheval des -Garidel traînait la carriole, où nous étions entassés pêle-mêle: mon -oncle, Marianne, Liette, qui avait voulu être du voyage parce que -Simonnet en était, M. Combal, attaché à ses chers enfants à ne pouvoir -plus s’en déprendre, moi enfin. Devant nous, allait M. Anselme Benoît, -éclairant la route avec sa mule fringante, magnifiquement caparaçonnée. -Derrière, fermant la marche, venait Braguibus chevauchant Baptiste, -retiré depuis peu de la fourrière et gravissant la montée des -_Treize-Vents_ à petits pas. - -Mon oncle, à qui les eaux d’Amélie avaient procuré du soulagement, bien -qu’il se reprochât certainement de m’avoir confié à Barnabé, paraissait -tout heureux. Il ne hasarda pas un mot sur l’ermite. - - * * * * * - -Le lendemain, fut célébré le mariage de Simonnet Garidel avec Juliette -Combal. La cérémonie eut lieu avec toute la pompe possible. C’est -moi qui assistai mon oncle à l’autel, revêtu de mes jolies nippes -sacerdotales, que Marianne, en vue de la cérémonie, avait fait remettre -en état. J’étais content, et cela me donna des forces. Je dois avouer -pourtant qu’à l’Élévation, quand j’entendis le fifre de Braguibus, -autorisé à mêler, lui aussi, sa note joyeuse à la fête, je reçus un -tel coup que je sentis comme si le cœur me manquait. Cette musique me -rappelait trop Saint-Michel, Barnabé, le drame poignant où j’avais -failli périr. - -Du reste, cette mélopée matrimoniale fut le dernier élan, comme -qui dirait le chant du cygne de Braguibus. Le dimanche d’après, -en effet, aux vêpres, mon oncle, avant de donner la bénédiction -du Saint-Sacrement, annonça à ses ouailles assemblées qu’avec -l’agrément de Monseigneur il venait de nommer Jean Maniglier ermite de -Saint-Michel, en remplacement de Barnabé Lavérune, «_dont la paroisse -devait oublier la vie et surtout la mort_.» - -Au même instant, Braguibus, ses membres grêles ensevelis dans un -vaste froc de bure, un bourdon neuf et brillant à la main, sortit -de la sacristie. Il s’avança vers le chœur à pas comptés, déposa en -_ex-voto_ son fifre sur le maître-autel, à la porte du tabernacle, puis -s’agenouillant, selon l’usage, récita: «_Je me confesse_....» - -Mon oncle, alors, lui adressa quelques paroles sur la Confrérie des -Frères libres de Saint-François. Il rappela que Saint-Michel avait -connu des ermites qui non-seulement furent des sujets d’édification -pour la paroisse des Aires, mais pour toute la vallée d’Orb. Il -anathématisa Barnabé Lavérune, lequel, ayant manqué de donner la mort -à Jacques Molinier, de Saint-Gervais, dont la blessure heureusement se -trouvait cicatrisée aujourd’hui, en était arrivé à désespérer du ciel -et à s’ouvrir de ses propres mains les portes de l’enfer. Enfin il -lança la malédiction divine contre le frère Venceslas Labinowski, de -Notre-Dame de Cavimont, ce criminel endurci... - -«Si ce malheureux, dit-il, est parvenu, par la ruse, à fuir la justice -des hommes, il ne réussira pas à éviter le jugement de Dieu.» - -Durant cette instruction, Braguibus ne cessa de pleurer à chaudes -larmes, et de se frapper la poitrine en répétant: «_C’est ma faute, -c’est ma faute, c’est ma très-grande faute!..._» - - * * * * * - -—Et Félibien? va me demander le lecteur. - -—Félibien Lavérune n’avait eu garde, en apprenant la mort de son père, -de demeurer à Moret, «_département du Jura_.» Il était accouru, avait -palpé le magot enfoui sous «_le troisième pavé de la sixième rangée_;» -puis, ayant vendu Baptiste à Braguibus, entiché de l’ermitage de -Saint-Michel, était reparti allégrement. - -Félibien Lavérune est établi depuis longtemps; il possède un magasin -qui laisse bien loin derrière lui, par le luxe de l’étalage et -l’abondance des marchandises, la pauvre boutique de M. Briguemal, de -Béziers, objet des convoitises de son père l’ermite. La devanture de -cet établissement magnifique, qui se développe sur une façade de quinze -mètres au moins, est surmontée de cette enseigne triomphante: - - AU MOUVEMENT PERPÉTUEL. - - _Félibien Lavérune, horloger de 1^{re} classe._ - -—Où donc? où donc? - -—A Lyon, cher lecteur, à Lyon, rue Mercière. - -—A Lyon! est-ce possible? - -—Dieu! si Barnabé vivait!... - - -Libourne, septembre 1872.—Paris, octobre 1873. - - - FIN - -[Illustration] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Barnabé, by Ferdinand Fabre - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNABÉ *** - -***** This file should be named 51179-0.txt or 51179-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/7/51179/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/51179-0.zip b/old/51179-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index eda43ff..0000000 --- a/old/51179-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51179-h.zip b/old/51179-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index fb132f3..0000000 --- a/old/51179-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51179-h/51179-h.htm b/old/51179-h/51179-h.htm deleted file mode 100644 index 9e1ada9..0000000 --- a/old/51179-h/51179-h.htm +++ /dev/null @@ -1,14931 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Barnabé, by Ferdinand Fabre. - </title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - -body {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} - - h1,h2 {text-align: center; clear: both;} - -div.limit {max-width: 35em; margin-left: auto; margin-right: auto;} - -div.chapter {page-break-before: always;} - -.font1 {font: 1em "Monotype Corsiva", serif; letter-spacing: 0.2em;} - -.font2 {font: 1em "Monotype Corsiva", serif; letter-spacing: 0.1em;} - -.vh {visibility: hidden;} - - -p {margin-top: 0.2em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 1.5em;} - -.pc {margin-top: 0.2em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pch {margin-top: 1.5em; - text-align: center; - font-size: 90%; - margin-bottom: 2em; - text-indent: 0em;} - - -.pc1 {margin-top: 1em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pc2 {margin-top: 2em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pc4 {margin-top: 4em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pr2 {margin-top: 0em; - text-align: right; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-right: 2em;} - -.pp6 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: left; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-left: 6em;} - -.pp8q {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: left; - margin-bottom: 0em; - text-indent: -0.45em; - padding-left: 8em;} - -.pp10 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: left; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-left: 10em;} - -.ptn {margin-top: 0.3em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0; - text-indent: -1em; - margin-left: 2%;} - -.p1 {margin-top: 1em;} -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} - -.small {font-size: 75%;} -.reduct {font-size: 90%;} -.mid {font-size: 125%;} -.large {font-size: 150%;} -.elarge {font-size: 175%;} -.xlarge {font-size: 200%;} - -hr {width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: 33.5%; - margin-right: 33.5%; - clear: both;} - -hr.chap {width: 65%; margin-left: 17.5%; margin-right: 17.5%;} - -hr.full {width: 95%; margin-left: 2.5%; margin-right: 2.5%;} - -hr.d1 {width: 45%; margin-left: 27.5%; margin-right: 27.5%;} - -hr.d2 {width: 25%; margin-left: 37.5%; margin-right: 37.5%;} - -hr.d3 {width: 5%; margin-left: 47.5%; margin-right: 47.5%; margin-top: 0.5em; margin-bottom: 0.5em;} - -table {margin-left: auto; margin-right: auto;} - -#toc {width: 60%; line-height: 1em; margin-top: 1em;} - -#tad {width: 85%; line-height: 1em; margin-top: 1em; font-size: 90%;} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - - .tdc1 {text-align: center; font-size: 90%; line-height: 0.7em;} - - .tdr1 {text-align: right; padding-right: 2em; width: 4em;} - -.pagenum { /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 94%; - color: gray; - font-size: smaller; - text-align: right; - text-indent: 0em; - font-style: normal; - font-weight: normal;} - -.figcenter {margin: auto; text-align: center;} - -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - font-family:sans-serif, serif; } - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Barnabé, by Ferdinand Fabre - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Barnabé - -Author: Ferdinand Fabre - -Release Date: February 11, 2016 [EBook #51179] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNABÉ *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> - -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -<p class="ptn">—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.</p> -<p class="ptn">—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; -l’image a été placée dans le domaine public.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 xlarge">BARNABÉ</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p> - - -<p class="pc4 mid">OUVRAGES</p> - -<p class="pc">DE</p> - -<p class="pc large font1"><i>FERDINAND FABRE</i>.</p> - -<hr class="d1" /> - -<table id="tad" summary="advert"> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl">LES COURBEZON</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="3" class="tdc1">(ouvrage couronné par l’Académie française.)</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl">JULIEN SAVIGNAC</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl">MADEMOISELLE DE MALAVIEILLE</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl">LE CHEVRIER</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl">L’ABBÉ TIGRANE</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">LE MARQUIS DE PIERRERUE:</td> - <td class="tdl">—LA RUE DU PUITS-QUI-PARLE</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdc">——<span class="vh">————</span>——</td> - <td class="tdl">—LE CARMEL DE VAUGIRARD</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl">BARNABÉ</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - -</table> - -<hr class="d2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p> - -<h1 class="p4">BARNABÉ</h1> - -<p class="pc4">PAR</p> - -<p class="pc2 large">FERDINAND FABRE</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/logo.jpg" width="200" height="261" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc large">PARIS</p> -<p class="pc mid">E. DENTU, ÉDITEUR</p> -<p class="pc mid font2"><i>Libraire de la Société des Gens de Lettres</i></p> -<p class="pc">PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE D’ORLÉANS</p> - -<hr class="d3" /> - -<p class="pc">1875</p> -<p class="pc reduct">Tous droits réservés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a><br /><a name="Page_v" id="Page_v">[v]</a></span></p> - -<p class="pc4 mid"><i>Je dédie ce livre</i></p> -<p class="pc2"><i>à</i></p> -<p class="pc1 font1 elarge"><i>HECTOR MALOT,</i></p> -<p class="pc2"><i>Comme un témoignage de mon amitié.</i></p> -<p class="pr2 p4 font2 mid"><i>FERDINAND FABRE.</i></p> -<p class="p4"><i>Septembre 1874.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[vi]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 elarge">TABLE DES MATIÈRES.</p> - -<table id="toc" summary="cont"> - - <tr> - <td> </td> - <td class="tdr"><span class="small">Page</span></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">PRÉAMBULE</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">LIVRE PREMIER——<i>LA COMÉDIE</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_7">7</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_16">16</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_29">29</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_40">40</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VI.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_60">60</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VII.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VIII.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IX.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">X.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">LIVRE DEUXIÈME—<i>L’IDYLLE</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_117">117</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_129">129</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_156">156</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VI.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VII.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VIII.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IX.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">X.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_233">233</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">LIVRE TROISIÈME—<i>LE DRAME</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_249">249</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_274">274</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_286">286</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_301">301</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VI.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_316">316</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VII.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_329">330</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VIII.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_343">343</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IX.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_358">358</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">X.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_377">377</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">CONCLUSION</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_399">399</a></td> - </tr> - -</table> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 elarge">BARNABÉ</p> - -<hr class="full" /> - -<h2 class="p4 large font1"><i>PRÉAMBULE</i></h2> - - -<p class="p2">...C’est une chose désolante! On m’écrit du Midi -qu’un à un les ermitages se ferment, que les ermites, -besace au dos, quittent leurs chapelles solitaires et -qu’on ne les voit plus revenir. Les ordres sont-ils partis -de la préfecture ou de l’évêché? Des deux côtés à la -fois, pense-t-on. Quel dommage! Ah! le pittoresque, -cette richesse de nos contrées, va perdre singulièrement!</p> - -<p>Mon Dieu, je sais bien que les <i>Frères libres de -Saint-François</i>, comme aimaient à se faire appeler -les membres de cette corporation absolument laïque, -avaient à la longue infiltré dans la pratique de la règle -plus de liberté qu’il ne convenait. Par exemple, il était -peu édifiant, à Bédarieux, de voir, le lundi, jour de -marché, les ermites des montagnes voisines sortir du<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span> -cabaret de la <i>Grappe-d’Or</i> en titubant, en se bousculant, -en vociférant, puis regagner, à la nuit, leurs demeures -isolées en décrivant des zigzags ridicules dans -la poussière des chemins...</p> - -<p>Mais puisque ces frocards grotesques, qu’on regardait -s’en aller «<i>dodelinant de la tête et marmottant -de la bouche</i>,» ne scandalisaient en aucune façon nos -populations méridionales, qui ne confondirent jamais -les détenteurs des ermitages avec les curés des paroisses, -pourquoi leur enlever violemment ces moines -fantaisistes, sans caractère religieux véritable, recrutés -dans les fermes, non dans les séminaires, paysans dans -le fond, nullement prêtres, et capables, quand la besogne -pressait aux champs, de manœuvrer pour le premier -venu ou la serpette dans la vigne, ou la gaule -dans l’olivette, ou la faucille dans les blés? Hélas! ils -avaient leurs faiblesses, paraît-il, et ces faiblesses les -ont perdus.</p> - -<p>Qui tiendra désormais les ermitages en état? Va-t-on -laisser s’écrouler, à la cime de nos montagnes sourcilleuses, -ces maisonnettes parfois si gaies, parfois si terribles, -selon les dispositions gracieuses ou violentes -du site, mais toujours si hospitalières et si charmantes?</p> - -<p>En décembre, étiez-vous surpris par la neige, chassant -la grive parmi les genévriers de Camplong, ou le -lièvre dans les pierrailles semées de thym de Lunas, -vite vous couriez frapper à l’ermitage de Saint-Sauveur -ou à celui de Notre-Dame de Nize, et vous étiez -accueilli à bras ouverts. Quel feu flambant de ramures -sèches de châtaigniers dans l’âtre, et quelles<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span> -santés à saint Hubert avec le vin quêté aux meilleurs -endroits du pays! Pour les chiens, vous n’aviez pas à -vous en occuper; cela regardait l’ermite, qui les caressait, -les pansait s’ils étaient blessés, et les installait en -un coin sur de la paille fraîche, une écuelle bien remplie -sous le nez. Ces braves Frères libres de Saint-François, -quel entrain, quelle verve et quels rires éclatants -avec les chasseurs!</p> - -<p>Du reste, il était de tradition en nos Cévennes, -quand le titulaire d’un ermitage venait à mourir, de -lui donner pour successeur un homme «<i>gai et bien -délibéré</i>.» Les curés exigeaient bien du candidat certaines -garanties: il fallait qu’il fût réputé honnête -par toute la contrée, qu’il pratiquât très ostensiblement -la religion, qu’il fût célibataire ou veuf... Mais il avait -beau réunir les conditions requises, si on lui connaissait -l’esprit morose, il était impitoyablement rejeté.</p> - -<p>«Avant d’endosser l’habit de saint François, va-t-en -apprendre à rire,» dit un jour Simon Garidel, maire -des Aires, à un rustre mélancolique qui sollicitait en -larmoyant son appui pour obtenir l’ermitage de Saint-Michel.</p> - -<p class="p2">Maintenant, un mot, au point de vue historique, -sur nos ermites cévenols.</p> - -<p><i>La Confrérie des Frères libres de Saint-François</i>, -qui vient de disparaître, était fort ancienne; les renseignements -puisés aux meilleures sources en font remonter -l’établissement dans nos pays au commencement -du treizième siècle, à la guerre des Albigeois.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p> - -<p>Après le sac de Béziers, des reîtres, détachés des -bandes de Simon de Montfort, s’éparpillèrent dans nos -villages où, trouvant le vin bon, les femmes jolies, ils -contractèrent des alliances et se fixèrent.</p> - -<p>Mais le mariage et le jus de nos vignes plantureuses -n’eurent pas des douceurs égales pour tous ces guerriers -vagabonds. On compta bon nombre de réfractaires. -Ceux-ci, gens farouches, échappés sans doute -des cloîtres, que le légat Pierre de Castelnau avait fait -ouvrir à deux battants pour grossir les rangs des Croisés, -une fois les hérétiques dépêchés par le fer et le feu, -ne songèrent qu’à revenir à la vie paisible du couvent. -A la cime de nos montagnes, qu’ils avaient couvertes -de ruines, ils se bâtirent d’étroits sanctuaires, et d’autorité, -sous le vocable d’«<i>ermites</i>», s’en impatronisèrent -les maîtres. Ce fut seulement vers 1218, quand le -concile de Latran eut reconnu solennellement l’Ordre -des Franciscains, que nos Réguliers sans règle des -Cévennes s’arrogèrent le nom pompeux de <i>Frères -libres de Saint-François</i>.</p> - -<p>Après la mort de ces moines-soldats, comme nos populations -enthousiastes goûtaient fort les pèlerinages, -les abbayes sur le territoire desquelles on avait édifié -ces chapelles rustiques, en prirent la direction souveraine, -en y maintenant un frère-lai, lequel, veuf de -toute onction sacerdotale, vivait au milieu des paysans, -recevait leurs aumônes, et, aux termes de la Chronique, -avait la mission expresse de les «<i>édifier</i>». La -célèbre abbaye de Joncels pourvut, durant des siècles, -à nos ermitages de la haute vallée d’Orb.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span></p> - -<p>A la Révolution française, éclipse totale des Frères -libres de Saint-François; on n’en découvre la trace -nulle part.</p> - -<p>Cependant, dès 1805, l’apaisement s’était fait dans -les esprits, et le catholicisme, un moment aboli, ayant -reparu triomphant depuis le Concordat, on parla, chez -nous, de restaurer les pèlerinages aux chapelles votives. -Les chapelles étaient bien demeurées debout; -mais où retrouver les ermites? Le fait est que les curés -des paroisses, heureux de céder à l’entraînement -général, chargèrent des laïques pieux du soin de nettoyer -les ermitages et de mettre ces sanctuaires, dédiés -aux saints de la contrée, dans un état de décence qui -permît d’y célébrer la messe, au jour marqué des processions.</p> - -<p>Jusqu’en 1819, ce furent ces honnêtes et dévots -paysans—tantôt le maître d’école, tantôt le sacristain, -quelquefois le maire lui-même du village—qui furent -les ermites bénévoles de Saint-Michel des Aires ou de -Notre-Dame de Cavimont.</p> - -<p>Mais vers cette époque, tout changea brusquement. -Amnistiés d’avance par l’exaltation religieuse que, sur -divers points de nos campagnes, la plantation des croix -de Mission avait portée au paroxysme, quelques-uns -des laïques affectés à l’entretien des ermitages, se réclamant -de la tradition, osèrent revêtir l’habit monastique -et ressusciter la corporation éteinte des Frères -libres de Saint-François.</p> - -<p>En vain les desservants, effrayés d’une telle audace, -en appelèrent-ils à l’autorité diocésaine; les<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> -évêques, enfiévrés eux-mêmes par l’excitation devenue -endémique, négligèrent de prendre une décision et finirent -par fermer les yeux.</p> - -<p>C’est grâce à cette tolérance inouïe, qui prit sa -source, nous en sommes convaincu, dans un sentiment -respectable de propagande pieuse, que, durant quarante -années, nous avons vu, dans tout le midi de la -France, les Frères libres de Saint-François, rustauds -masqués en Religieux, commettre toutes sortes d’exactions. -Au lieu de se vouer exclusivement, ainsi que -l’avaient fait les soldats de Simon de Montfort ou les -frères-lais des abbayes, à la propreté des sanctuaires -rustiques, ils quêtèrent partout pour vivre, et comme -l’argent salit ceux qui n’ont pas l’âme assez haute pour -le mépriser, nos ermites-paysans se vautrèrent dans -l’ignominie.</p> - -<p>Certes, le clergé des campagnes, si méritant, si respecté -au pays cévenol, tenta tous les moyens pour -rendre les Frères libres plus dignes de l’habit qu’ils -s’étaient indûment attribué. Rien n’y fit. L’homme -de la terre resta, sous le froc, âpre, violent, purement -instinctif comme sous le sarrau, et il n’a pas fallu -moins que la gendarmerie pour délivrer la religion -d’auxiliaires capables seulement de la compromettre et -de la déshonorer.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 elarge">LIVRE PREMIER</p> - -<hr class="full" /> - -<p class="pc4 elarge"><i>LA COMÉDIE</i></p> - -<h2 class="p4">I</h2> - -<p class="pch">M. Brémontier, mon maître d’école, me prouve qu’il a du nerf.</p> - -<p>Dans mon enfance, la haute vallée d’Orb, à elle -seule, comptait six ermitages: Notre-Dame de Nize, -Saint-Pantaléon de Boubals, Saint-Sauveur de Camplong, -Saint-Raphaël de la Bastide, Saint-Michel des -Aires et Notre-Dame de Cavimont. Trop jeune à dix -ans pour être autorisé à suivre les processions qui, à -certains jours de fête, au branle-bas de toutes les cloches -de la ville, escaladaient nos rudes pics cévenols -vers les chapelles votives, je me souviens encore avec -quel étonnement ébahi je contemplais les Frères libres -de Saint-François, soit que le frère Barnabé, envoyé -par mon oncle, curé des Aires, vînt nous voir à la -maison, soit que par hasard j’avisasse un de ses confrères -dans la rue. Tout me charmait en eux: et le<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> -miroir du bourdon, et les coquilles de la pèlerine, et -la croix en laiton de l’énorme chapelet.</p> - -<p>—Frère, une image!... Je vous en prie, Frère, donnez-moi -une image!</p> - -<p>Lui s’arrêtait court, tirait un rouleau de papier des -profondeurs de ses grandes poches, le dépliait à mes -yeux éblouis, découpait prestement un saint ou une -sainte avec son couteau aiguisé comme un rasoir, et -me remettait son cadeau en me demandant ma demeure -et mon nom.</p> - -<p>—Voilà notre maison, répondais-je levant la main.</p> - -<p>Souvent il me suivait, et ma mère reconnaissait sa -générosité envers moi, tantôt par un long pli de saucisses, -tantôt par une grosse tranche de jambon. Quelquefois, -ayant feint de m’oublier, le finaud paraissait -juste au moment où nous nous mettions à table, et, -malgré mon père, un peu bien surpris de l’arrivée d’un -pareil convive, ma mère lui indiquait un siége. Pauvre -mère! pauvre mère!...</p> - -<p>J’avais fini par faire la connaissance presque intime -des six ermites de la vallée; je savais leurs noms, et les -jours de foire, bien sûr de les voir arriver tous les six -pour quêter dans la foule, j’allais les attendre au -pont de la rivière d’Orb, à l’entrée du faubourg Saint-Louis.</p> - -<p>—Hé! frère Barnabé!... Hé! frère Venceslas!... Hé! -frère Barthélemy!... Hé! frère Adon!... Hé! frère -Agricol!... Hé! frère Gratien!... m’écriais-je, les appelant -au fur et à mesure qu’ils passaient et battant -joyeusement des mains.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span></p> - -<p>Combien de fois je fus admis à l’honneur de les soulager -de leur besace encore vide ou à celui encore plus -grand de marcher, tenant entre mes doigts la croix luisante -de leur chapelet flottant! Mes camarades—des -gamins ébouriffés—m’enviaient tant de préférences, -et nous regardaient défiler, les yeux pleins de cette -bonne grosse envie des enfants, d’où les luttes, les -douleurs, les déconvenues de la vie n’ont pas encore -chassé la naïveté.</p> - -<p>—Est-il heureux! avaient-ils l’air de me crier avec -une sorte de rage.</p> - -<p>En effet, j’étais heureux. Songez donc, être devenu -l’ami des ermites, qui distribuaient des images, racontaient -des histoires merveilleuses, et, au besoin, si mon -gousset sonnait creux, pouvaient payer ma place à la -<i>comédie</i>.</p> - -<p>Ah! la comédie!...</p> - -<p>Chez nous, tout spectacle, de quelque nature qu’on -le suppose, s’appelait la comédie. Une représentation -de <i>Sainte Geneviève de Brabant ou l’Innocence reconnue</i>, -dans un vaste hangar de la rue du Moulin-à-l’Huile, -comédie! Les tours de passe-passe d’un escamoteur -ambulant dans une maison suspecte du quartier -du Château, comédie! Un combat féroce entre des ours -pyrénéens et nos terribles chiens-loups des Cévennes, -sous la tente, au Planol, petite place située au bout de -la grande rue, comédie, toujours comédie!</p> - -<p>A ces réunions bruyantes, les Frères libres de Saint-François -n’avaient garde de manquer. Que de fois, je -vis les têtes des ermites Barnabé Lavérune et Venceslas<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> -Labinowski, deux robustes gaillards, grands comme des -peupliers de la rivière d’Orb, émerger au-dessus de la -foule! Que de fois, j’entendis leurs éclats de rire détonner -sur l’assistance pareils à des fanfares joyeuses! Que -de fois je me sentis transporté par leurs applaudissements -frénétiques, soit que Geneviève de Brabant eût -fait faire une gentille cabriole à sa biche, soit que l’escamoteur -fort habilement eût extrait sa muscade du -nez d’un paysan tout ébaubi, soit que nos chiens, -race obstinée et courageuse, eussent roulé sous le poteau -du cirque l’ours, hurlant, ensanglanté, vaincu.</p> - -<p>Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites -de la haute vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement -me tenaient au cœur: Barnabé Lavérune, frère de -Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski, -frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la -chose allait de soi. Ermite de Saint-Michel des Aires, -petit village des bords de la rivière dont mon oncle était -desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter chez -nous. Depuis des années, il était comme une sorte de -trait d’union ambulant entre le presbytère des Aires -et notre maison de la rue de la Digue. Mon oncle avait-il -besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf; sa -gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen -des environs, manquait-elle de pâtisseries:—«Barnabé!» -lui criait-on.—Il partait. Du reste, il était le -premier Frère libre de Saint-François que j’eusse vu. -Puis il possédait un âne... oh! un âne! Il s’appelait -Baptiste. Un jour, Barnabé eut la patience admirable, -comme je m’entêtais à vouloir monter sur sa bête, de<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> -me faire faire le tour de la ville, tenant la bride de Baptiste -à la main. Le brave homme!</p> - -<p>Les circonstances et les considérations de famille -n’entraient pour rien dans l’affection que, dès longtemps, -j’avais vouée au frère Labinowski. Je m’étais -attaché à lui spontanément, charmé par la douceur de -sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il -n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images -ni de médailles.</p> - -<p>Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux, -je ne le quittais point d’une semelle, et lui, -brusque, hautain, sévère, qui ne savait souffrir aucun -enfant auprès de sa personne, me prenait par la main -et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons -petits dîners en un coin de la <i>Grappe-d’Or</i>, tandis -que ma famille, inquiète, me cherchait par toute la -ville!</p> - -<p>Comme il était Polonais et parlait assez mal le français, -je rendais quelques menus services au frère Venceslas: -il n’était pas rare, par exemple, que je l’aidasse -à formuler ses demandes d’argent aux portes des riches -où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût -accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles -d’aucune sorte. Il lui fallait de l’argent, rien -que de l’argent. Il se disait le dernier rejeton d’une famille -noble de son pays, et certainement sa tournure -fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites -pour donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions.</p> - -<p>Bien que je marchasse à peine sur mes onze ans, et<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> -qu’il y eût quelque naïveté à m’abreuver de longs récits, -cet homme ne tarissait pas avec moi sur ses aventures. -Il avait fait la guerre en Pologne en 1831; s’était distingué -au premier rang; avait traversé la Russie sur -un chariot au milieu des tourbillons de neige et des -bandes hurlantes de loups affamés; avait passé trois -ans en Sibérie; s’était sauvé après avoir tué deux de -ses gardiens; avait pu gagner la France, et le chanoine -Kostka, arrière petit-neveu de saint Stanislas -Kostka, de Pologne, aujourd’hui prêtre auxiliaire de -Saint-Roch, à Montpellier, lui avait obtenu de monseigneur -l’évêque l’ermitage de Notre-Dame de Cavimont...</p> - -<p>J’ai toujours pensé qu’en récitant à un enfant le long -journal de sa vie, le frère Venceslas n’avait d’autre but -que de s’exercer dans la pratique de notre langue, -laquelle lui devenait, me disait-il, de première nécessité.</p> - -<p class="p2">Mais Barnabé, un peu marri sans doute de l’abandon -où je le laissais les jours de foire et de marché, me dénonça -à mes parents comme allant mendier aux portes -avec l’ermite de Cavimont et poussant les choses jusqu’à -tendre la main pour lui. Le coup était de bonne -guerre, il porta. Mon père, furieux, me reconduisit -lui-même chez M. Brémontier, le maître d’école avec -qui je labourais péniblement les premières pages de -l’<i>Epitome</i>, et me recommanda au chapitre.</p> - -<p>M. Brémontier, un sous-officier du premier empire -échappé de la Bérésina,—pourquoi ne s’y était-il pas -noyé avec tant d’autres!—n’avait pas besoin de stimulant,<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> -quand il s’agissait de dauber ses élèves. Il me -réprimanda de sa grosse voix bourrue. Puis, quand -mon père fut sorti, décrochant un nerf de bœuf, jaune, -desséché, noueux, qui pendait derrière la porte, il m’en -asséna le long des épaules plusieurs coups qui me jetèrent -à plat sur le carreau.</p> - -<p>—Cela t’apprendra! ricanait mon bourreau, cela t’apprendra!</p> - -<p>Cela ne m’apprit rien; car, un mois après, comme -les souvenirs de cette scène s’étaient effacés, et que ma -mère, indignée des brutalités du maître d’école, avait -presque congédié Barnabé, première cause de mon -malheur, je parvins à dépister la surveillance des -miens et à me rendre bien en avant de la ville pour -attendre Venceslas. Justement nous étions au 22 septembre, -jour où se tient, à Bédarieux, la foire la plus -belle, la plus populeuse de l’année. Evidemment, l’ermite -de Cavimont ne pouvait manquer de passer bientôt -sur la route d’Hérépian. Je me rasai dans un champ, -au milieu d’une luzernière assez haute, derrière une -haie épaisse, non loin de la grange de M. Lautrec, et -j’attendis.</p> - -<p>Des paysans, des paysannes défilaient sous mon œil -attentif, les hommes juchés royalement sur leurs montures, -les femmes marquant la trace de leurs pieds nus -dans les ornières du chemin. Je vis passer M. Combal, -maire des Aires. Il se prélassait à califourchon sur un -mulet noir magnifique et avait en croupe sa fille Juliette, -toute fraîche et toute contente. Sa femme, la Combale, -courbée sur un bâton tout défléchi par le service, cheminait<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> -péniblement à quelques pas. Pourquoi Juliette -laissait-elle sa mère se fatiguer ainsi, au lieu de lui céder -sa place et de marcher? Ah! mauvais cœur!... Sur -un chariot attelé d’un gros cheval de labour, je remarquai -le marguillier Simon Garidel avec son fils Simonnet. -Il me parut que Simonnet faisait des signes à -Juliette Combal et lui souriait, mais je n’en suis pas -sûr absolument. Je reconnus encore bien des visages: -entre autres celui de Jean Maniglier, dit <i>Braguibus</i>, le -joueur de fifre, le sorcier, le chanteur... Ah! j’aperçus -aussi M. Martin, curé d’Hérépian...</p> - -<p>On jasait avec animation. Deux fois, au milieu de -phrases volubiles, je saisis au vol le nom de Venceslas. -Que lui voulait-on? Je tendis l’oreille. Plus rien...</p> - -<p>Il allait sans doute arriver, le Frère que j’aimais tant! -J’explorai la route d’un regard rapide. Là-bas, un -groupe de jeunes gens s’avançaient en chantant. Je ne -l’ai pas oublié, il était environ sept heures du matin, -et le soleil, émergeant au-dessus des montagnes comme -la gueule chauffée à blanc d’une fournaise, rougissait -déjà les grands blocs granitiques du mont Caroux.—Mon -Dieu! mon Dieu! mon Venceslas qui ne paraissait -point.—Enfin le voilà! pensai-je, démêlant, dans -les derniers lambeaux de la brume matinale, à quelque -distance de ma luzernière, une longue silhouette couronnée -d’un vaste chapeau.</p> - -<p>On s’approchait. Ciel! c’était Barnabé. Mon oncle, -maigre et pâle, se tenait sur Baptiste, que son maître, -armé d’une houssine, fouaillait impitoyablement à -tour de bras. Je reconnus également le personnage qui,<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> -monté sur une mule aux yeux farouches, cheminait à -côté de mon oncle. C’était M. Anselme Benoît, le médecin -des Aires et autres lieux.</p> - -<p>Quand tout ce monde, parlant haut, frôla la haie -qui me cachait, on devine si ma tête disparut dans les -hautes herbes et si je retins ma respiration.</p> - -<p>—Ce Venceslas est un véritable brigand de la Calabre! -s’exclama frère Barnabé de sa voix de basse profonde.</p> - -<p>—C’est un scélérat digne de la corde! ajouta M. Anselme -Benoît.</p> - -<p>—C’est pis que tout cela, conclut mon oncle, frère -Labinowski est un sacrilége!</p> - -<p>Ils s’éloignèrent.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">II</h2> - -<p class="pch">Notre héros saigne du nez devant la statue de Paul Riquet, -à Béziers.</p> - - -<p>Je fus atterré. Qu’avait fait Venceslas, mon Venceslas? -Je restai longtemps couché dans la luzerne, non que je -redoutasse de me montrer,—Barnabé et mon oncle -étant passés, je n’avais désormais plus rien à craindre,—mais -je sentis tout à coup mes forces m’abandonner.</p> - -<p>Que reprochait-on au Frère de Notre-Dame de Cavimont? -Quel était son crime? Dieu! moi qui étais l’ami -de Venceslas, ne me trouverais-je pas confondu dans -l’accusation qui pesait sur lui? Certes, les jours de -foire, le curé des Aires, frère Barnabé, M. Anselme -Benoît, quelquefois M. Combal, le maire, avaient -l’habitude de venir à Bédarieux; mais, après le méchant -coup de l’ermite de Cavimont, qui sait si ce n’était pas -pour me juger qu’ils y venaient aujourd’hui? Tous<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> -avaient un air indigné bien fait pour justifier mes appréhensions.</p> - -<p>La paralysie me gagnait les membres, et je me sentais -la tête lourde. Un instant, il me sembla que la haie -vive qui me séparait du chemin exécutait une sarabande -folle autour de moi. Tout tournait: et la grange de -M. Lautrec avec son pigeonnier bariolé de pigeons, et -les longues rangées de mûriers de la Bastide, et le clocher -de l’ermitage de Saint-Raphaël, dont, à travers les -touffes épaisses des saules blancs, j’entrevoyais la toiture -rouge, de l’autre côté de l’Orb.</p> - -<p>J’ignore combien de temps je passai dans cet état -d’écrasante prostration. Oh! les peurs de l’enfance, qui -les a oubliées! Mes terreurs obsédantes—il était évident -qu’à mon insu j’avais dû tremper dans le forfait -dont Venceslas s’était rendu coupable—finirent par -avoir raison de ma pensée haletante, de mes nerfs malades, -et je m’endormis, pelotonné dans ma luzernière -comme un lapin que les chiens ont traqué,—quels -chiens féroces que nos pensées!—et qui retrouve enfin -son trou.</p> - -<p>Quand je revins à moi, la route d’Hérépian à Bédarieux -se trouvait absolument déserte. Mes regards se -portèrent au ciel. Le soleil avait marché à pas de géant, -et remplissait la vallée tout entière de gerbes d’or à -profusion. Qui sait? peut-être était-il tard déjà. Et -personne pour demander l’heure! Je me passai la main -sur le front, comme tout étourdi. Je pensai à ma mère, -à mon père, qui en ce moment sans doute se mettaient -à table avec mon oncle, Barnabé, M. Anselme Benoît...<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> -Comment les aborder?—Si je partais pour Notre-Dame -de Cavimont?—L’audace des enfants ne mesure pas -les obstacles. Je me mis debout et, sans plus ample -délibération, par un bond de jeune chevreau, je sautai -sur le chemin.</p> - -<p>—Et que fais-tu donc là, toi? me cria une voix -féroce.</p> - -<p>Je me retournai. O terreur! des broussailles de la -haie je vis saillir le bicorne d’un gendarme.</p> - -<p>—Je ne fais rien... je ne fais rien...</p> - -<p>—Veux-tu bien filer chez ton père, polisson, et -laisser la justice tranquille.</p> - -<p>—La justice!... la justice!...</p> - -<p>Je n’attendis pas qu’on me répétât le commandement, -car on avait commandé. Par le sentier de la grange de -M. Lautrec, je gagnai les bords de la rivière au pas de -course, traversai vivement la passerelle sur l’Orb, franchis -le petit bois du Cros tout d’une haleine, et rentrai -dans la ville par le faubourg Trousseau.</p> - -<p>Comme je passais devant l’église Saint-Alexandre, les -douze coups de midi sonnèrent à la grosse horloge du -clocher.</p> - -<p class="p2">Sauf mon père, que ses travaux d’architecture retenaient -souvent dans une vaste chambre au troisième, -où il lavait à l’encre de Chine des plans que je trouvais -admirables, quand j’entrai, tout le monde était assis -autour de la table: mon oncle, le Frère, le médecin. -Ma mère et Marion, notre bonne, vaquaient dans la -cuisine aux derniers apprêts du repas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span></p> - -<p>—Tu cours donc toujours? me dit le curé des Aires -voyant mon front ruisselant.</p> - -<p>—Vous comprenez, mon oncle, les jours de foire..., -balbutiai-je.</p> - -<p>Il m’embrassa et n’ajouta plus un mot.</p> - -<p>—Eh bien! as-tu vu ton Venceslas aujourd’hui, -pétiot? me demanda Barnabé en m’allongeant une tape -amicale sur la joue.</p> - -<p>—J’étais au Planol tout à l’heure, répondis-je, esquivant -la question, et comme ces hommes de la Catalogne -ont perdu l’ours qui leur restait, cette après-midi -on fera battre des ânes avec les chiens-loups de la -montagne. Si vous voulez que j’amène faire battre -Baptiste?</p> - -<p>—Est-il fou, cet enfant! s’écria le Frère: attacher -ma bête au poteau et la laisser tranquillement dévorer!</p> - -<p>—Baptiste ruera pour se défendre comme les autres, -dis-je.</p> - -<p>Mon père entra.</p> - -<p>Une fois la soupe dépêchée,—à Bédarieux, on la -mange à midi,—chacun respira.</p> - -<p>—Savez-vous, demanda mon père, si l’on a mis la -main sur le Frère de Cavimont? Depuis ce matin, toute -la ville est en rumeur à cause de lui.</p> - -<p>—La gendarmerie est à ses trousses, répondit mon -oncle; mais elle ne l’a pas saisi.</p> - -<p>—Le saisira-t-elle? intervint M. Anselme Benoît. -Je ne le crois pas. Venceslas Labinowski, qui a passé -trois années en Sibérie, y dépista la police russe.<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> -Comment n’échapperait-il pas à nos bons gendarmes? -Ils sont si bêtes!...</p> - -<p>—Oh! pour ça, j’en réponds, interrompit Barnabé, -éclatant de rire. On leur en fait voir de grises tout de -même, à ces pauvres gendarmes. Et tenez, moi qui -vous parle, une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache...</p> - -<p>Il s’arrêta court.</p> - -<p>—Une fois? interrogea mon oncle, arrêtant un -regard sévère sur l’ermite de Saint-Michel... Cette aventure -n’est pas à votre louange, et je vous invite à ne pas -réveiller le souvenir de M. Cœurdevache, de Saint-Pons.</p> - -<p>Barnabé, subitement terrifié, laissa tomber son nez -dans son assiette, et dévora, sans oser relever la tête, -le bouilli de mouton que ma mère venait de lui -servir.</p> - -<p>—Mais enfin, reprit mon père, après un silence de -quelques minutes, vous qui êtes renseignés, fixez-moi -sur cette aventure, car on la raconte de mille façons.</p> - -<p>—Voici la vérité vraie, dit mon oncle.</p> - -<p>Et, ayant déposé avec précaution sa fourchette et son -couteau, s’étant essuyé les lèvres par ce geste à la fois -solennel et recueilli dont les ecclésiastiques contractent -l’habitude à l’autel, il allait prendre son élan, quand -M. Anselme Benoît, lui faisant un signe:</p> - -<p>—Prenez garde, monsieur le curé, vous êtes atteint -d’une affection de la gorge qui, pour le moment, n’offre -rien de grave, je le crois, mais qui vous condamne à de -grands ménagements...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span></p> - -<p>—Pourtant, mon ami..., hasarda le pauvre saint -homme, pris brusquement d’une légère toux.</p> - -<p>—Vous voyez... vous voyez, s’écria le docteur, voilà -une quinte! Quand je vous le disais!... Taisez-vous, -je vous en prie, et au besoin je vous l’ordonne... Barnabé -parlera pour vous. Il n’a pas la langue trop mal -pendue, notre Frère... Allons, Barnabé!</p> - -<p>L’ermite leva sur l’assistance une face radieuse. -Heureux de saisir la balle au bond, avant d’avaler le -morceau qui lui emplissait la bouche:</p> - -<p>—Tous, ici, vous connaissez mon fils Félibien Lavérune? -barbouilla-t-il.</p> - -<p>—Nous le connaissons, répondirent mon père et -M. Anselme Benoît.</p> - -<p>—Comme vous le savez, il est dans les horlogeries, -et travaille présentement à Moret, département du Jura, -un pays aussi loin des Aires que Pâques est loin de la -Trinité. S’il vous faut son adresse, il demeure rue des -Balances, vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier...</p> - -<p>—Eh! que nous fait votre fils! interrompit M. Anselme -Benoît, prêt à se fâcher. Parlez-nous de Venceslas -Labinowski et laissez à tous les diables Félibien Lavérune -avec son bourrelier.</p> - -<p>—Figurez-vous donc, poursuivit Barnabé, difficile -à intimider, figurez-vous donc que, toutes les fois que -je vais à Béziers,—ce qui m’arrive de cent en quarante, -car les quêtes ne rapportent pas un fétu de ce côté-là,—je -n’en reviens jamais sans être allé boire un coup chez -M. Briguemal, horloger dans la rue Française. Pensez, -c’est là que Félibien apprit son métier; puis ce sont<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> -des gens si bien éduqués, ces Briguemal! Madame -Briguemal porte au cou une chaîne en or, en or fin, -s’il vous plaît, qui pèse au moins une demi-livre... -Pour lors, voici qu’avant-hier, vers les onze heures du -soir, après avoir mis à sec, de compagnie avec M. Briguemal, -trois bouteilles de vin blanc de Maraussan...</p> - -<p>—Trois bouteilles! se récria mon oncle.</p> - -<p>—Oh! des fioles de rien, aussi petites que des fioles -d’apothicaire...</p> - -<p>—Eh bien? demanda M. Anselme Benoît.</p> - -<p>—Eh bien, je descendais pour me coucher vers l’<i>Auberge -des Deux-Mulets</i>, où m’attendait Baptiste, -quand, traversant la Place de la Citadelle, devinez qui -j’aperçus sous les arbres de la promenade?... Pardi! -Venceslas... Ah! j’en jure Dieu, il me fallut plus d’un -coup d’œil pour le reconnaître. Ni froc, ni capuchon, -ni pèlerine, ni chapelet, ni chapeau de Frère; un monsieur, -je vous prie, un monsieur, le cigare à la bouche -et la canne à la main. Etait-ce possible, paradis du -Seigneur? Le maraussan—un coquin de vin tout de -même qui fait des siennes sans en avoir l’air—ne -m’avait-il pas brouillé les vitres? Comptez que ce n’était -pas tout: notre homme se pavanait comme un roi, -tenant à son bras gauche une femme qui laissait flotter -une écharpe de soie à sa taille et sur sa tête un bonnet -à rubans... Peut-être ne le savez-vous pas, mais moi -qui ai voyagé, une fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle -et deux fois jusqu’à Rome, je vous apprendrai -qu’il y a comme ça, dans les grandes villes, des créatures -sans conduite ni religion qui...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span></p> - -<p>—Barnabé! interrompit mon oncle avec un clignement -d’yeux qui me désignait.</p> - -<p>L’ermite, trop prompt à battre l’amble sur un sujet -scabreux, demeura tout interdit.</p> - -<p>—Continuez, voyons, c’est très amusant, lui dit -M. Anselme Benoît.</p> - -<p>Les rênes lui étant rendues, le Frère reprit carrière.</p> - -<p>—Il y a au bout de la promenade de Béziers le -piédestal de la statue de Paul Riquet, un homme tout -en bronze, à ce que l’on dit, de pied en cap..... Vous -allez voir... Semblablement au renard qui cherche son -terrier, je me faufilai derrière ce piédestal de marbre, -et, n’osant aborder mon couple sans être bien sûr du -fait, je l’observai attentivement... Monsieur le curé, -fâchez-vous si vous ne pouvez retenir votre colère: tout -d’un coup, comme il n’y avait pas grand monde rôdant -par là, Venceslas prit cette femme dans ses bras et -l’embrassa, en répétant: «Catherine! Catherine!...»</p> - -<p>—Barnabé, c’est inconvenant, à la fin! s’écria mon -oncle.</p> - -<p>—Je le sais, monsieur le curé. Aussi je ne fis ni une -ni deux; je sautai de ma cachette et posai cinq doigts -au collet du Frère de Cavimont.</p> - -<p>«—Ah! rufian! ah! homme sans foi ni loi! lui -criai-je.</p> - -<p>«—Eh bien! qu’est-ce que je fais? eut-il le front de -me répondre.</p> - -<p>«—Comment, misérable, tu ne vois pas que tu -déshonores le métier?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span></p> - -<p>«—Alors, parce qu’on est Frère libre de Saint-François, -on n’a pas le droit de se promener avec sa sœur?</p> - -<p>«—Ta sœur!... Est-ce que les sœurs ont des -écharpes de soie et des bonnets à rubans? Tu crois donc -parler à un conscrit? Tu crois donc que je ne connais -pas les femmes, moi? J’ai été marié; la preuve, c’est -que j’ai un enfant dans les horlogeries, à Moret, département -du Jura; et je saisies femmes par cœur, les -honnêtes aussi bien que...»</p> - -<p>—Les autres, interjeta vivement mon oncle, toujours -à l’affût de quelque énormité.</p> - -<p>«—Les honnêtes et les autres...» Mais comme je -ne le lâchais mie, et que mon poignet commençait à lui -peser lourd sur la poitrine, sans que j’y prisse méfiance, -Venceslas passa une de ses jambes à travers les -miennes, fit un mouvement brusque de tout le corps, -pareillement à Baptiste quand je l’étrille à rebrousse-poil, -et nous nous trouvâmes séparés. Seulement lui -disparaissait dans une ruelle obscure avec sa Catherine, -tandis que moi, étendu comme une bête morte -sur le gravier de la promenade, je ramassais un à un -mes quatre membres endoloris et essayais de les faire -jouer. Quel coup! Je ne vis pas le fil de la chose. -C’est un coup de la Pologne sans doute... Je pus enfin -me relever, rattraper mon chapeau que la bise emportait, -secouer la pauvre soutane que me donna M. le -curé, tout endommagée par la chute, et me traîner jusqu’à -un banc de pierre qui se trouvait là. Lorsque je -fus assis, je m’aperçus que le sang coulait de mon nez -comme coule l’eau claire de ma fontaine de Saint-Michel...<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> -Ah! scélérat de Venceslas! si nous nous rencontrons -jamais à la fourche de deux chemins!...</p> - -<p>Mon oncle resta grave. Mon père réprima une furieuse -envie de rire. Quant à M. Anselme Benoît, -moins discret, il éclata bruyamment.</p> - -<p class="p2">Les transports exhilarants du docteur blessèrent l’ermite. -Le paysan, que l’ignorance où il se débat rend -ombrageux, a comme nous la peur terrible du ridicule. -De ses deux petits yeux noirs, où la malice et la colère -pétillaient ensemble, il dévisagea d’abord M. Anselme -Benoît, placé en face de lui; puis, lestement, projetant -son bras par-dessus la table, il le saisit à l’épaule et le -secoua.</p> - -<p>Cette familiarité, qui dépassait toutes les bornes, -ne parut offusquer en aucune façon le médecin des -Aires, un rustre qu’on avait arraché à la charrue pour -aller appliquer des cataplasmes à l’hôpital Saint-Eloi, à -Montpellier, et qui en était revenu trois ans après avec -un diplôme d’officier de santé; mais elle agréa médiocrement -à mon père.</p> - -<p>—Barnabé, dit-il au Frère, je crains un peu que -vous ne confondiez ma maison avec le cabaret de la -<i>Grappe-d’Or</i>. Une autre fois, je vous prierai de -prendre votre repas à la cuisine, en compagnie de Marion.</p> - -<p>—Et j’y serai mieux qu’avec vous, car Marion -au moins ne se gaussera pas de moi, riposta-t-il.</p> - -<p>—Personne, ici, ne songe à se moquer de vous. On -vous permet donc de continuer l’histoire de Venceslas,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> -à une condition pourtant, c’est que vous surveillerez -vos expressions.</p> - -<p>—Mes expressions! mes expressions!... Ah ça! -croyez-vous que moi, j’ai, durant des années, poli -comme vous le banc des écoles avec le fond de mes -chausses! J’étais vannier quand ce bon M. le curé, qui -avait dit un mot de la chose à Monseigneur, me fit présent -d’une soutane et du même coup m’accorda l’ermitage -de Saint-Michel. Voilà. Je parle donc avec les -mots de chez nous, et, lorsque la langue se trouve à -court, les bras l’aident à finir la besogne... Je vous -baille présentement l’histoire amoureuse de Venceslas, -et M. le médecin me rit au nez. Qui sait s’il rirait -d’aussi bon appétit, si je vous racontais la sienne. -Tout le monde connaît, aux Aires et dans les environs, -que les jupons ne lui font pas peur, à M. Anselme -Benoît.</p> - -<p>Mon oncle leva la tête et fut au moment de lancer -quelques paroles vives à Barnabé, peut-être à le sommer -d’avoir à quitter la table; mais un chatouillement -qu’il éprouva soudain à la gorge lui ravit toute haleine, -et il recommença à tousser.</p> - -<p>—Voilà ce dont vous êtes cause, vous! dit le docteur -à l’ermite d’un ton irrité.</p> - -<p>Ce reproche atteignit profondément le Frère de -Saint-Michel. Sa face se crispa, et ses <i>vitres</i>, comme il -appelait ses yeux, se troublèrent. Obéissant à son cœur, -resté bon dans la perversion native du sens moral, il se -leva et alla tomber à genoux aux pieds de mon oncle.</p> - -<p>—Monsieur le curé, mon excellent monsieur le<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> -curé, je vous jure, foi d’honnête homme, que je ne vous -occasionnerai plus le moindre déplaisir.</p> - -<p>Et, pour donner une idée des regrets qui lui bouleversaient -l’âme, de son poing fermé il s’asséna un coup -terrible sur la poitrine.</p> - -<p>Mon oncle, touché, se pencha. A l’étonnement général, -il embrassa le Frère.</p> - -<p>—Pardonnez-lui tous, balbutia d’une voix éteinte -le curé des Aires. Si vous saviez avec quel dévouement -Marianne et lui me soignèrent, pendant la longue -pneumonie qui m’a laissé cette affreuse toux... Ce -pauvre ermite!... Tout le temps que dura la crise, le -jour, la nuit, Barnabé ne déserta pas mon chevet, me -souriant, m’encourageant, m’administrant tisanes et -potions, ses deux yeux inquiets fixés sur moi. Et -comme il était docile à la moindre parole de Marianne, -comme il volait au moindre geste, ici, là, partout où -on avait besoin de l’envoyer! Ah! il ne ressemble guère -à Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël! -Barnabé seul, je m’en souviens, parvenait, sans me -faire souffrir, à me retourner dans mon lit, tantôt sur -le côté gauche, tantôt sur le côté droit, tantôt sur le -dos. Un malade est toujours exigeant. Eh bien! tous -mes caprices ne purent lasser sa bonne volonté. Jusqu’au -moment où il me fut permis de me lever, le -Frère se montra aussi serviable, aussi empressé, aussi -généreux. Et quelle joie quand il me vit debout! Je ne -puis y songer encore sans me sentir ému et sans lui -redire ces mots que je lui ai répétés si souvent: -«Merci, mon Barnabé, merci!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span></p> - -<p>Il fut contraint de s’arrêter.</p> - -<p>Il y eut un long moment de silence. Ma mère pleurait -presque. Quant à moi, il s’en fallait que je fusse à -mon aise. Je n’avais plus faim.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">III</h2> - -<p class="pch">Venceslas Labinowski, par des arguments péremptoires -démontre qu’il n’est pas boiteux.</p> - -<p>Cependant le dîner, qui n’était pas près de finir, Marion -ayant voulu se distinguer, après avoir commencé -d’une façon joyeuse, menaçait de se terminer fort tristement. -Chacun tenait les yeux fixés sur son assiette -et mangeait d’un air ennuyé. Le plus morne était -mon père, désolé de sa sévérité envers l’ermite -de Saint-Michel, sévérité qui avait pu affliger mon -oncle, habitué à tout supporter du Frère et à tout lui -passer. Comment réparerait-il sa faute? C’est à quoi il -songeait. A la longue, rien ne lui sembla plus capable -de faire oublier à Barnabé l’admonestation un peu -dure de tout à l’heure, que de l’inviter à poursuivre le -récit de l’aventure de Venceslas Labinowski. La mauvaise -humeur de l’ermite, s’il en conservait, disparaîtrait -bientôt, noyée dans les flots de son éloquence, un<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> -peu trop salée sans doute, mais abondante, curieuse, -singulièrement drôle et imagée.</p> - -<p>—Eh bien, Barnabé, lui dit-il, vous nous avez -mis l’eau à la bouche et vous nous plantez là maintenant?</p> - -<p>—Mais..... balbutia le Frère, promenant des yeux -pleins d’hésitation autour de la table.</p> - -<p>—Il nous faut la fin de votre histoire, insista mon -père.</p> - -<p>—Il nous la faut absolument, appuya M. Anselme -Benoît.</p> - -<p>—Puis-je parler, monsieur le curé? demanda-t-il -d’un ton humble, presque piteux.</p> - -<p>Mon oncle se contenta d’acquiescer du geste.</p> - -<p>—Vous comprenez, dit l’ermite, repartant toutes -voiles dehors, que voir couler son sang rouge sur -le gravier, à la nuit, dans une ville étrangère, il y a -là de quoi vous bouleverser tout l’estomac. Pourtant -je ne perdis pas la caboche. Je m’encourus à l’<i>Auberge -des Deux-Mulets</i>, où, m’étant plongé, -comme fait un canard, quatre ou cinq fois la tête dans -l’abreuvoir aux bêtes, la fraîcheur de l’eau arrêta la -rivière de mon nez... Vous voyez d’ici la nuit que je -dus passer. Ah! je vous le déclare, je ne rêvai point, -ainsi que cela m’arrive quelquefois, de mon magot de -Saint-Michel.—Vous ne le répéterez à personne, -mais sachez que, sans que ça paraisse, j’ai bien six -mille francs de bons écus blancs au fond d’un bas pour -établir Félibien, «<i>quand son heure sera venue</i>», -comme on lit dans le saint Evangile.—Au petit jour,<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> -je bridai hardiment Baptiste, et nous allâmes rôder à -travers la ville. Pour dire vérité, je comptais bien achever -de remplir l’outre de peau de bouc que ma bête -portait sur son dos et où il manquait dix litres -encore; mais au fond, si j’allais vaguer par tout Béziers, -c’était dans l’espoir de rencontrer Venceslas. -Quelle bataille! Rien ne m’eût empêché d’assommer -sur place ce vaurien, ni ma soutane, ni mon bourdon, -ni la règle de Saint-François, ni le bon Dieu lui-même -en personne. On est homme avant d’être ermite, me -semble-t-il... J’eus beau fouiller les places, les boulevards, -n’oublier aucune de ces ruelles où s’abritent, -semblablement à des taupes en leurs terriers, les méchantes -femmes sans vergogne, pas plus de Venceslas -que sur ma main.—Oh! je rencontrai M. Briguemal. -Il allait porter une pendule à la sous-préfecture. -Quelle pendule, Seigneur-Jésus! Figurez-vous que -c’était un homme en bronze, tout pareil à Paul Riquet, -et que les heures lui sonnaient dans le ventre...</p> - -<p>—Avançons, Barnabé, avançons! interrompit -M. Anselme Benoît.</p> - -<p>—M. Briguemal fit jouer le grand ressort, puis...</p> - -<p>—Et Venceslas? interjeta mon père.</p> - -<p>—M’y voilà, les amis, m’y voilà...</p> - -<p>Il se recueillit quelques secondes.</p> - -<p>Il continua:</p> - -<p>—Cependant notre promenade, de Saint-Aphrodise -à Saint-Jacques et de Saint-Jacques à la Madeleine,—il -y a cinquante églises dans ce Béziers, mais on n’y est -pas plus dévot pour ça,—ennuyait visiblement Baptiste,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> -et d’autant plus que, un verre de vin par-ci, une -bouteille de vin par-là au pauvre Frère, l’outre de -bouc était devenue comble à souhait... Que faire?..... -Peut-être, ayant rompu le licou de Saint-François -pour courir après Catherine, mon gueux de Venceslas, -son régal fini, était-il rentré à Notre-Dame de Cavimont.</p> - -<p>«—En route, Baptiste, mon ami! m’écriai-je en -montrant le chemin de chez nous.</p> - -<p>«Et nous laissâmes Béziers et M. Briguemal derrière -les talons.</p> - -<p>«Tout en cheminant, il me vint bien comme ça -dans les esprits d’aller au plus pressé, et, auparavant de -bouter pieds à Saint-Michel, de monter en droiture à -Notre-Dame de Cavimont. Malheureusement, à la descente -de Pétafy, laquelle dévale profond pareille à une -route qui piquerait sa pointe en enfer, Baptiste eut un -faux pas, s’abattit sous sa charge un peu lourde en vérité, -et mon outre s’endommagea. J’arrangeai la chose -vivement, ne pouvant souffrir que mon vin arrosât les -cailloux. Mais j’eus beau serrer de force la peau de -bouc avec ma ficelle, l’outre resta malade, et je dus -songer à regagner la maison sans pratiquer le moindre -crochet. Une fois mon vin mis dans la barrique, nous -verrions bien du reste de quoi il retournerait entre Venceslas -Labinowski et moi. J’étais pour qu’il retournât -une bonne volée de coups de trique à rompre les os à -ce Polonais.»</p> - -<p>Il respira, vida son verre, s’essuya le front, puis reprit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span></p> - -<p>—Hier donc j’étais debout dès trois heures du -matin... Quelle lune grosse et ronde!... Vous comprenez, -j’avais le plan de prendre mon drôle entre les -deux draps, la pie au nid, comme on dit. Je cassai -une croûte, dis un bonjour au vin nouveau, un petit -bonjour de rien, car il s’agissait de garder la tête en -clarté, fis mes adieux à Baptiste, et me voilà déboulant -vers la vallée d’Orb. Une nuit aussi claire que le jour, -et pas un homme, pas une charrette sur la route. J’étais -si content que j’en riais tout seul.—A propos, j’oubliais -d’ajouter que moi, qui plus que pas un aime à -accompagner ma marche du bourdon, je n’avais pas -pris le mien à cette fête. Il y aurait bagarre entre le -Frère de Cavimont et celui de Saint-Michel, il grèlerait -des coups, et je ne devais point exposer mon bourdon, -lequel est joli, délicat, orné des quatre animaux évangéliques -taillés au couteau par Caramel, de Bédarieux... -Tenez! ce Caramel possède des doigts d’ange. Il m’a -montré une canne en buis, qu’il fabrique pour M. Lautrec, -de la rue du Château, qui vaut son pesant d’or. Il -y a, pour appuyer la main, une tête de chien parlante, -et, à chaque nœud que forme le bois, il a figuré des coquilles -de la mer en tout pareilles à celles de ma pèlerine. -Il n’y manque rien, à ces coquilles de la mer...</p> - -<p>—Allons, bon! s’écria M. Anselme Benoît; après -M. Briguemal, c’est Caramel à présent.</p> - -<p>—Barnabé, dit mon père impatienté, il s’agit de -Venceslas Labinowski.</p> - -<p>Un moment, le Frère regarda dans le vide. Évidemment, -perdu lui-même dans la trame de son récit,<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> -qu’il compliquait à plaisir, il avait quelque peine à se -retrouver. Néanmoins, l’angoisse de ce rustre trop -prolixe ne fut pas de longue durée. Tout à coup, son -œil vague redevint vif et clair: l’esprit égaré entrevoyait -sa route et de nouveau allait y marcher librement.</p> - -<p>Il poursuivit:</p> - -<p>—En escaladant la côte de Cavimont, je réfléchis -que peut-être conviendrait-il, avant de sauter au combat, -de s’armer les mains d’un long et solide gourdin. -Venceslas avait bataillé dans son pays contre les armées -des Russes, puis il était très expert dans la savate -polonaise, comme il m’en cuisait encore au nez. Justement, -à deux pas du sentier, l’aube, qui souriait à -peine, me montra un épais taillis de rouvres.—Ce -taillis appartient à M. Étienne Baticol, maire d’Hérépian.—J’y -entrai, j’étendis le bras et je coupai un -jeune plant. Il était fort tout ensemble et souple à -l’égal d’un osier. Il ferait bon travailler avec cet instrument. -Ah! je vous promets que j’atteignis promptement -le plateau de Cavimont. Deux enjambées, et je -touchai à la porte de l’ermitage.</p> - -<p>«—Venceslas! Venceslas! m’écriai-je, descends de -là-haut! Viens donc: un particulier qui passe par ici -aurait deux mots à te dire à l’oreille.</p> - -<p>«J’attendis, mon bâton en arrêt.</p> - -<p>«La maison garda le silence.</p> - -<p>«—Venceslas! Venceslas Labinowski! criai-je -encore.</p> - -<p>«Et mon rouvre ébranla les volets du rez-de-chaussée. -La danse commençait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span></p> - -<p>«Aucune réponse... Ni les volets ni la porte ne bougèrent.</p> - -<p>«—Je suis Barnabé, Barnabé Lavérune! dis-je, -collant mes lèvres au trou de la serrure. Descends! -J’arrive pour te rendre ce que tu me donnas à Béziers, -près du piédestal de Paul Riquet...</p> - -<p>«Un hibou que le jour levant dérangeait, car le -ciel ouvrait de plus en plus son grand œil du côté de -la terre, sortit d’un trou de la muraille et s’en alla -battant des ailes. Voilà toute la réponse qu’on -me fit.</p> - -<p>«—Ohé! Frère sans conduite et sans règle! ohé! -gibier de potence! repris-je, frappant encore à tour de -bras, tantôt la porte, tantôt les volets. Ah! tu ne veux -pas sortir du lit; tu trouves sans doute qu’il est plus -commode de faire le flambart sur les promenades des -villes, avec des femmes de perdition, que de regarder -en face le visage de l’honnête homme qui te réclame. -Sois tranquille, je vas m’asseoir ici sur ton seuil, et tu -ne perdras rien pour attendre. Nous verrons, bête féroce, -quand la faim te fera sortir du terrier, si ta mère -de la Pologne te mit dans les veines de l’eau de sa -cruche ou du véritable sang.</p> - -<p>«Pendant que je bataillais ainsi tout seul, le soleil -avait montré le bout de son nez. Aucun bruit sur le -haut plateau de Cavimont, si ce n’est celui des oisillons -voletant parmi les buissons de cades poussés aux crevasses -du rocher. Je crois pourtant avoir ouï le cri -rauque d’un aigle. Vous savez, l’aigle noir des Hautes-Cévennes, -assez rare chez nous. Pour sûr, il y en avait<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> -un par là guettant quelque lièvre ou quelque lapin, -comme moi je guettais Venceslas.</p> - -<p>«Ah ça! pensai-je, si finalement le Frère n’était -pas revenu de ses caravanes à Béziers!</p> - -<p>«C’est toujours la bonne idée qui nous arrive la -dernière... Mon rouvre, très dur encore que très pliant, -avait singulièrement endommagé les volets de la fenêtre -basse. Une des planches, mangée aux vers sans -doute, était tombée en morceaux sous mes frappements. -Par cette brèche, je regardai en l’intérieur de -l’ermitage. Quel désordre, ciel du bon Dieu! On eût -dit que le diable était passé par là avec toute sa clique -de démons. Lit bouleversé et vide, chaises renversées, -cruche cassée au milieu de la pièce.—Quand -je songe à Saint-Michel, où tout reluit comme la prunelle -de mon œil!—Je ne balançai pas une minute, -et je donnai un coup de poing dans une vitre en papier.—Quoi, -un ermitage si joli, et des vitres en papier -aux fenêtres! Ça me fit mal à voir...—L’espagnolette, -peu assujettie, céda, et je m’insinuai dans la maison. -Je courus de la cave au grenier, tenant, bien entendu, -mon rouvre haut levé. Il faut des précautions en ce -monde.</p> - -<p>«O mes amis, quelle désolation! L’ermitage -était pillé, pillé comme par des voleurs, quand ils ne -laissent aux gens que les yeux pour pleurer. Les armoires, -ouvertes à deux battants, ne contenaient plus -de linge; les tableaux des murailles—j’en avais connu -trois dans des cadres dorés représentant: le premier, -Notre Seigneur donnant lui-même notre règle à saint<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> -François; le second, Notre Seigneur aux Oliviers; le -troisième, la Sainte Vierge se promenant, entourée -d’anges, sur le plateau de Cavimont, avec sainte Anne, -sa mère,—décrochés; les missels où lisaient les curés -voisins les jours de procession, emportés. Mon pied -heurta sur les dalles quelque chose qui fit du bruit, -c’était la clef de la chapelle.</p> - -<p>«Pourvu qu’il ne l’ait pas dévalisée aussi, cet -ennemi du bon Dieu! me dis-je.</p> - -<p>«J’y courus.</p> - -<p>«Ah! je pleurerais tout mon soûl, quand j’y -pense. Vous savez, monsieur le curé, la couronne -toute en diamants, qui valait bien au moins six mille -francs, un cadeau de madame la baronne de Serviès à -Notre-Dame de Cavimont, au temps où M. Courbezon -était curé de Villecelle-Mourcairol, volée. Le tabernacle -était entr’ouvert. J’y fourrai l’œil. Le calice d’argent, -le saint-ciboire d’argent, l’ostensoir d’argent, -volés. Volées aussi les croix d’honneur que des malades -dévots, anciens soldats de Napoléon guéris par -Notre-Dame, lui avaient baillées en reconnaissance. -Volés encore tous ces cœurs en or massif qui pendaient -aux gradins de l’autel, présents de personnes pieuses -et pénitentes. Ce misérable Venceslas, ce Polonais -enragé, n’avait oublié aux murailles de la chapelle que -les béquilles des boiteux redressés par la Sainte Vierge. -Au fait, il avait laissé aussi, derrière la tribune du -fond, quelques bandages déposés là par ces gens qui -ont des maladies au bas-ventre...»</p> - -<p>—Barnabé! murmura mon oncle, le regardant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span></p> - -<p>—Enfin, reprit-il, se frottant les mains, je vous ai -raconté de fil en aiguille le commencement et la fin du -mauvais coup de Venceslas Labinowski.</p> - -<p>—C’est vous alors qui avez prévenu la gendarmerie? -lui demanda mon père.</p> - -<p>—Je vous promets qu’une fois toutes ces abominations -vues de mes yeux, je ne me suis pas amusé à -ferrer des cigales sur le rocher de Cavimont. Je suis -monté au galop vers la ferme de l’Olivette, où demeure -le maire d’Hérépian, commune de laquelle dépend -l’ermitage. M. Baticol, encore que malade d’une -enflure aux jambes, était à ses étables, en train de -panser ses moutons qui ont le piétin. Je lui ai baillé -la chose toute fraîche. J’en ai dit autant deux heures -après à M. Combal, notre maire des Aires, et ce sont -eux qui, hier au soir, sont venus prévenir le brigadier -de gendarmerie.</p> - -<p>—En vérité, dit mon père, ce Venceslas me paraît -un coquin des plus audacieux. Mais que va-t-il faire -de tous ces objets volés?... Allons, il ne sera pas trop -difficile de le prendre.</p> - -<p>—Ce ne sera pas toujours le gendarme que nous -avons rencontré tapi dans la haie de la grange de -M. Lautrec qui le prendra, intervint M. Anselme -Benoît.</p> - -<p>—Faut-il être dépourvu de sens et de ruse! s’écria -Barnabé; la gendarmerie se porte sur la route d’Hérépian, -comme si Venceslas devait aujourd’hui venir -à la foire de Bédarieux. C’est à Béziers, à Montpellier, -à Marseille, à Toulon, dans les villes où il y a des<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> -femmes de méchante conduite, qu’il faut aller traquer -ce brigand.</p> - -<p>—La misère l’obligera bien à se débarrasser de son -butin, reprit mon père. Or, il ne sera pas commode -dans nos pays de trouver à vendre un calice, un ostensoir, -un saint-ciboire...</p> - -<p>—Et les Juifs donc, ces assassins du bon Dieu! interrompit -l’ermite de Saint-Michel.</p> - -<p>—O Seigneur! soupira mon oncle, qui sait si le -saint-ciboire ne contenait pas des hosties? Quelle profanation -épouvantable, le corps de Jésus-Christ aux -mains de ce scélérat! Peut-on songer à cela sans frémir...</p> - -<p>Il se signa dévotement. Ma mère, Barnabé et moi -nous l’imitâmes.</p> - -<p>—Dois-je servir le café, monsieur? demanda Marion, -entr’ouvrant la porte de la cuisine.</p> - -<p>—Surtout qu’il soit bien chaud! lui répliqua mon -père.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<p class="pch">A Saint-Michel, l’argent du tronc est comme la glu, -il se colle aux doigts de l’ermite.</p> - -<p>Je respirai. Dieu merci! je n’étais pas dans l’affaire. -Égoïsme des enfants! dans le contentement que j’éprouvai, -Venceslas Labinowski, ce Venceslas Labinowski -que j’avais tant aimé, je l’abandonnais sans -regrets à la gendarmerie, je l’eusse abandonné au bourreau. -Peut-être, aujourd’hui même, agrippé au fond -de quelque réduit de la montagne, allait-il traverser la -ville, les menottes aux poignets. Oh! je ne serais pas -le dernier, quand il passerait devant notre porte, à lui -crier avec tout le monde:</p> - -<p>—Voleur, voleur, tu n’es qu’un voleur!</p> - -<p>J’osai relever la tête, que j’avais tenue penchée tout -le temps du récit de Barnabé. Il fallait voir avec quelle -volupté, à la fois complaisante et sérieuse, l’ermite de -Saint-Michel, après avoir par un signe invité Marion<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> -à lui remplir de café et la tasse et la soucoupe, humait -le moka brûlant! Dans sa longue fréquentation des -ecclésiastiques, gens qui officient à la table comme à -l’autel, le Frère avait fini par prendre quelque chose -de leurs manières graves, cérémonieuses, apprêtées.</p> - -<p>—C’est bon! répétait-il à chaque gorgée, en se caressant -l’estomac de sa large main étendue, c’est très-bon!</p> - -<p>Une fois, sa langue claqua bruyamment. Mais mon -oncle fit les gros yeux, et cet homme exubérant de -sève et de vie, qui ne demandait qu’à se répandre en -gestes, en paroles, en démonstrations de toute sorte, -courba le front et demeura coi.</p> - -<p>Pour moi, je m’ennuyais horriblement, et j’aurais -voulu partir. Comment m’y prendre pour déserter cet -interminable repas? Deux fois, sous la table, je pressai -le genou à ma mère, essayant par ce contact de l’initier -aux longues angoisses de mon martyre. Mais ma mère, -occupée à faire fondre un énorme morceau de sucre -dans un petit verre de <i>carthagène</i>, liqueur du crû -que M. Anselme Benoît permettait à mon oncle, -n’entendit pas mon appel ou feignit de ne pas l’entendre.</p> - -<p>Cependant il s’en allait deux heures, et c’était à -trois heures que devait avoir lieu, en plein Planol, le -combat des ânes et des chiens. Comment ne point assister -à cette lutte unique, si terrible, si solennelle, -moi qui n’en manquais aucune, ni les jours de foire, -ni les jours de marché! Les Catalans me connaissaient -bien avec ma blouse trouée aux coudes, mon pantalon<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> -poussiéreux aux genoux, mes chaussures rougeâtres et -fripées, mon feutre sans forme ni couleur. Tout à -coup, dans mes nouvelles préoccupations,—il est bien -évident que Venceslas Labinowski n’occupait plus ma -pensée,—je crus ouïr de lointains roulements de -tambour. Probablement, selon une habitude ancienne, -on commençait à travers les rues la promenade des -ânes qui devaient soutenir l’assaut de nos féroces -chiens-loups cévenols. Je ressentis d’intolérables picotements -le long de l’échine, et je me secouai sur ma -chaise comme je l’eusse fait sur une pelote d’épingles.</p> - -<p>—Eh bien! vas-tu rester tranquille? me dit mon -père sévèrement.</p> - -<p>Eperdu, je regardai Barnabé.</p> - -<p>—Ah! je comprends le fillot, moi, intervint le -Frère, devinant mon intime désir. Je suis sûr qu’un -brin de comédie l’amuserait plus que l’histoire de -Venceslas. Attends, mon garçonnet, attends que j’aie -fini mon café, et je te mènerai au Planol. Parce que -ton ami l’ermite de Cavimont a pris du champ, ce -n’est pas une raison pour que tu passes ta foire de -septembre aussi triste qu’un rat dans une ratière. -D’ailleurs, je ne serais pas fâché de voir comment les -ânes de la Catalogne se comportent...</p> - -<p>—Barnabé, interrompit mon oncle, à qui la <i>carthagène</i> -sucrée venait de restituer quelque voix, dernièrement, -quand j’agonisais dans mon lit, vous me fîtes -deux promesses: celle de ne plus fréquenter les spectacles -et celle de ne plus rimer de chansons pour les -jeunes gens à qui il prend envie, en compagnie de<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> -Braguibus, de donner des aubades aux filles. En soi, -ces deux choses sont innocentes, et nos mœurs méridionales, -peut-être trop tolérantes, les acceptent; mais -elles peuvent devenir, pour certains, une cause de -scandale, et je désire que vous vous en absteniez d’une -manière absolue. Quoique laïque, l’habit dont mes -mains vous revêtirent jadis, vous oblige à plus de réserve, -à plus de dignité.</p> - -<p>—Mais, monsieur le curé, tous les ermites de la -contrée vont à la comédie. Tenez! à la dernière foire, -M. le curé de Vasplongue assistait, à côté de moi, à la -<i>Tentation de Saint-Antoine</i>. Que c’est joli! Il y a un -cochon, un vrai cochon qui...</p> - -<p>—M. le curé de Vasplongue et les ermites eurent -tort, repartit mon oncle d’un ton bref.</p> - -<p>Il ne put en dire davantage: la respiration lui manquait.</p> - -<p>—Tu auras beau prêcher, mon pauvre ami, intervint -mon père s’adressant à mon oncle, tu ne changeras -pas le paysan. Le paysan, revêtu du froc, n’a pas -tort de rester ce qu’il est foncièrement; mais l’évêque -a tort de laisser l’habit ecclésiastique à des hommes -généralement ignorants, grossiers, quelquefois vicieux...</p> - -<p>—Ohé, là-bas! s’écria Barnabé, je crois, monsieur -l’architecte, que vous secouez les pruniers de mon -jardin.</p> - -<p>—Je ne veux rien dire de désobligeant pour ton -Frère de Saint-Michel. Barnabé est un brave et excellent -homme. Malgré sa fréquentation trop assidue de -la <i>Grappe-d’Or</i>, ton ermite conserve plus de tenue que<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> -ses confrères; d’ailleurs il te prodigua des soins qui me -touchent, et il me trouvera toujours indulgent pour ses -peccadilles. Mais l’exception n’est malheureusement -pas la règle, et, si j’avais l’honneur d’être prêtre, je me -hâterais de réclamer de l’autorité compétente la dissolution -de la <i>Confrérie des Frères libres de Saint-François</i>.</p> - -<p>—Alors, que deviendraient nos ermitages? demanda -mon oncle levant les bras au ciel.</p> - -<p>—On s’en passerait.</p> - -<p>—Tu en parles bien à ton aise, toi qui trouves toujours -des plans à dresser et des maisons à bâtir. Tu -ignores donc que Saint-Michel, à lui seul, fournit de -messes cinq ou six desservants des environs, lesquels -ne sauraient vivre avec leurs minces émoluments. La -chapelle de Notre-Dame de Nize, confiée aux soins du -pieux ermite Adon Laborie, rapporte, bon an mal an, -quatre mille francs de messes basses, dont profitent les -curés les plus pauvres de la montagne.</p> - -<p>—Ma foi, je ne suis pas d’avis que, pour un revenu -quelconque, et celui-ci me paraît misérable, il convienne -d’exposer la religion à devenir un objet de risée -et de mépris. La corporation des Frères libres est une -source perpétuelle de scandales. Aujourd’hui, c’est -Venceslas Labinowski qui disparaît après avoir dévalisé -sa propre chapelle; il y a deux ans, ce fut le frère -Mercadier, de Saint-Pantaléon de Boubals, qui s’en -alla, ayant enlevé je ne sais quelle fille dans une ferme -de Caunas. Tu te réclameras en vain de nos mœurs -méridionales, un peu trop faciles, j’en conviens; il<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> -n’en est pas moins vrai que les quêtes des ermites aux -portes, où ils paraissent maintes fois dans un état complet -d’ivresse, est quelque chose de profondément -lamentable. Et sans aller plus loin, ce matin même, -avant ton arrivée, le Frère de Saint-Raphaël, Barthélemy -Pigassou, s’est présenté ici chancelant déjà et la -langue embarrassée.</p> - -<p>Barnabé ne sut réprimer un éclat de rire. Mon père, -presque offensé, le toisa dédaigneusement.</p> - -<p>—Auriez-vous quelque intérêt à m’interrompre? -lui dit-il. Peut-être, à l’endroit de la bouteille, vous -sentez-vous la conscience un peu chargée?</p> - -<p>—Et quel mal y a-t-il à s’oublier devant son verre, -quand le vin est bon? riposta cyniquement l’ermite. Il -me semble qu’en ce moment vous ne jetez pas votre -café sous la table, vous... Écoutez donc, il faut passer -quelque chose à ces pauvres Frères, qui nettoient les -ermitages, invitent MM. les curés à dîner le jour des -processions, versent dans leurs mains tout l’argent des -troncs pour des messes...</p> - -<p>—Tout? interrompit mon père avec une vivacité -pleine de malice.</p> - -<p>—Oh! quand même quelques piécettes s’arrêteraient -au bout des doigts de ces pauvres Frères, interjeta -M. Anselme Benoît. L’argent est si poisseux! c’est de -la glu...</p> - -<p>—Pour moi, s’écria Barnabé, dont le teint du rouge -passa à l’écarlate, je jure...</p> - -<p>Et il tendit ses deux mains jointes vers mon oncle.</p> - -<p>—Que voulez-vous? ajouta méchamment M. Anselme<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> -Benoît, on a un fils dans les horlogeries, à -Moret, département du Jura, rue des Balances, vis-à-vis -M. Pincedos, bourrelier, et il faudra bien l’établir, -«<i>quand son heure sera venue</i>...»</p> - -<p>Mon oncle crut le moment arrivé de rompre les -chiens sur un sujet qui allait s’envenimant de plus en -plus. Que n’avait-il pas à redouter de la brutalité de -son ermite, si on le poussait à bout! Il posa sa serviette -sur la table et se leva.</p> - -<p>—Allons-nous voir M. le docteur Barascut? demanda-t-il -au médecin des Aires. Voici l’heure de sa -consultation, je crois.</p> - -<p>M. Anselme Benoît se mit debout.</p> - -<p>Au moment où l’officier de santé sortait de la salle à -manger sur les traces de mon père et de mon oncle, en -train de descendre déjà l’escalier, Barnabé l’arrêta; -puis, lui plantant son poing fermé sous le nez:</p> - -<p>—Priez Dieu, lui murmura-t-il, de ne jamais sentir -mes caresses sur vos os.</p> - -<p>M. Anselme Benoît haussa les épaules et sortit.</p> - -<p>Ma mère à son tour se retira, et nous restâmes seuls, -Barnabé et moi.</p> - -<p>—A-t-on jamais vu, s’écria l’ermite, ne jugeant -plus à propos de contenir sa fureur, a-t-on jamais vu, -me traiter de cette façon? Ne dirait-on pas à l’entendre, -ce médecin de malheur, qu’il m’a surpris comme -ça faufilant la main dans le tronc de Saint-Michel? -Oui, j’ai six mille francs, peut-être sept, au fond d’un -sac; oui, je les ai, et ils ne doivent rien à personne, ni -au bon Dieu particulièrement... Vois-tu, mon pétiot,<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> -on est jaloux, aux Aires, de savoir qu’un jour Félibien -aura dans une grande ville, à Bédarieux ou à Béziers, -un magasin rempli de pendules et de montres en or, à -l’exemple de M. Briguemal. Raison pourquoi les méchantes -langues voudraient insinuer... Quand je songe -pourtant que je lui ai rendu mille et mille services, à -cet Anselme Benoît, lequel a le front de se faire appeler -<i>monsieur</i> gros comme le bras, encore que son père -fût vannier et tressât des corbeilles dans les oseraies de -l’Orb côte à côte avec le mien. Quelle pitié, Seigneur -du ciel, quelle pitié!... Enfin, qu’il me charge derechef, -quand j’irai pour mes quêtes dans la montagne, -de lui emporter des drogues à ses malades, c’est moi -qui lui flanquerai ses fioles à la figure. Puisque je suis -un voleur, va-t’en administrer toi-même les remèdes à -tes pratiques, et ne leur vole pas leur argent, honnête -homme que tu es!...</p> - -<p>Il s’assit, épongeant son front qui ruisselait.</p> - -<p>—J’ai tous les sens tournés, barbouilla-t-il, et il ne -faudrait pas qu’en ce moment un ennemi me tombât -sous le bourdon.</p> - -<p class="p2">Abandonnant le Frère à ses déportements, j’avais -ouvert la fenêtre. Il me semblait que les tambours, -dont tout à l’heure j’avais perçu le premier bruit, se -rapprochaient et qu’ils battaient le rappel. Je ne me -trompais pas. Au bout de la rue de la Digue, une foule -énorme rassemblée m’annonçait, sur ce point, la présence -des <i>comédiens</i>. Tout à coup la multitude des -curieux, qui formait un cercle compacte, s’entr’ouvrit<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> -et, dans l’écartement des groupes, apparurent les Catalans. -Ils s’avancèrent vers notre maison, lentement, -menant en laisse toutes espèces de bêtes muselées.</p> - -<p>—Barnabé! Barnabé! appelai-je.</p> - -<p>Le Frère lâcha M. Anselme Benoît, qu’il retenait -entre ses dents, et sur mon invitation prit place à la -fenêtre à côté de moi.</p> - -<p>Les meneurs d’animaux marchaient toujours dans -une tourbe de gamins, les uns gambadant, les autres -regardant ahuris. Ces hommes allaient gravement, solennellement. -Leur mine avait une expression sévère, -presque terrible, contractée sans doute dans l’exercice -de leur affreux métier. La bête, avec laquelle ils vivaient -depuis trop longtemps, avait laissé je ne sais quel reflet -féroce sur leurs traits amaigris et durs. Une large ceinture -écarlate ceignait leurs reins souples, nerveux, et, -jusque vers le milieu de leur dos rebondi, retombaient -les pompons d’une longue bonnette de laine bleue.</p> - -<p>—La comédie sera belle! soupira Barnabé, quand -les Catalans défilèrent sous nos yeux... Est-ce possible? -ajouta-t-il avec enthousiasme, un taureau de la Camargue, -deux loups, trois ânes et une hyène!</p> - -<p>—Cette bête hérissée, c’est une hyène?</p> - -<p>—Oui, une hyène, une vraie. Ça ne vient pas dans -nos pays, ce bétail.</p> - -<p>—Et où ça vient-il?</p> - -<p>—Dans les Afriques... Tu sais, les Afriques où les -armées de la France se battent avec les Bédouins. -Quand il était soldat, mon Félibien a bataillé dans ces -contrées. C’est un luron, celui-là!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span></p> - -<p>Les Catalans avaient disparu, gagnant le Planol par -la rue du Vignal.</p> - -<p>—Eh bien? demandai-je à l’ermite, en proie à -toutes les angoisses et à toutes les sueurs.</p> - -<p>—Chut! me fit-il portant un doigt à ses lèvres.</p> - -<p>Puis à voix basse:</p> - -<p>—Descends doucement l’escalier, pareillement à un -chat qui va faire un mauvais coup. Une fois dans la -rue, tu t’en iras en avant, n’ayant l’air de rien, surtout -tu ne courras pas. Il ne faut point laisser croire -que nous nous échappons. Moi, je te suivrai, mais à -distance... Je m’arrêterai même à deux ou trois portes, -tout comme si je pratiquais mes quêtes, à l’habitude. -Tu m’attendras à l’entrée de la rue du Vignal. S’il le -fallait, il y a là de grands platanes, tu pourrais te -cacher derrière les troncs qui sont énormes... Je te -rejoindrai...</p> - -<p>—Et alors? interrompis-je le cœur palpitant d’espoir.</p> - -<p>—Alors, fillot, nous irons voir si la hyène des Afriques -a les dents et les griffes aussi bien établies que les -chiens du pays cévenol.</p> - -<p>—Vous me mènerez à la comédie, Barnabé?</p> - -<p>—Je t’y mènerai, mon garçonnet, tout droit comme -mon bourdon.</p> - -<p>—Et mon oncle?</p> - -<p>—S’il vit, c’est à moi qu’il le doit. Il fermera les -yeux sur cette comédie du Planol, comme il l’a fait -sur tant d’autres menues escapades. Je ne suis pas un -saint, moi, à l’exemple de Laborie... Allons, pars!</p> - -<p>Ce qui fut dit fut fait.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<p class="pch">Mon oncle prend le parti d’acheter une calotte neuve.</p> - -<p>Cependant il était écrit que mon engouement tout à -fait désordonné pour les Frères libres de Saint-François, -lesquels représentaient à mes yeux la vie sans -contrainte, la vie en plein air, la vie rustique enfin, -m’attirerait quelque méchante affaire sur les bras, et -que, Venceslas Labinowski ayant commencé ma perte, -Barnabé Lavérune la consommerait.</p> - -<p>Comme l’aventure, aussi singulière que terrible, à -laquelle je fus mêlé presque à mon insu, me paraît -faite pour mettre de plus en plus en relief le caractère -à la fois très simple et très complexe du Frère de Saint-Michel, -on me permettra d’entrer dans quelques détails. -Ayant à peine entrevu Venceslas, malgré l’attrait -d’un type fort original, même dans le milieu de -nos ermites cévenols, où l’originalité déborde, je n’ai<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> -pu m’étendre longuement sur son compte. Mais j’ai -connu à fond Barnabé, mon enfance est remplie du -souvenir de cet homme, et je demande à le raconter -tout entier.</p> - -<p>Six mois après la disparition de Venceslas Labinowski, -qu’aucun gendarme n’était parvenu à harponner -ni dans la montagne, ni dans la plaine, je me trouvais -installé au presbytère des Aires, bataillant, en -compagnie de mon oncle, contre les <i>Fables de Phèdre</i>, -lesquelles ne laissaient pas de nous offrir de nombreuses -difficultés. Mon oncle avait bien reçu une traduction -d’un libraire de Montpellier, M. Seguin; mais il -avait négligé de la demander interlinéaire, et, quand il -fallait en arriver au mot à mot... Pourtant nous finissions -par nous sortir d’embarras. Oh! quelle joie alors, -et comme l’élève et le professeur s’embrassaient, encore -tout chauds de la lutte et tout enivrés de la victoire!</p> - -<p>Malheureusement la phthisie laryngée dont souffrait -le pauvre curé des Aires s’était aggravée à la longue, -et il avait dû demander un congé de vingt jours à -Monseigneur pour aller prendre les eaux d’Amélie. -Quelles préoccupations, bon Dieu!... Durant tout -l’hiver, au coin du feu avec sa vieille gouvernante Marianne, -dans la sacristie avec les marguilliers de la -paroisse, sur la place du village avec ses simples -ouailles, mon oncle s’était entretenu de ce voyage, le -plus gros événement de sa vie. Il est certain que, -n’ayant point quitté les Aires depuis vingt-cinq ans -qu’il desservait ce modeste hameau, il lui en coûtait -de s’en éloigner brusquement, surtout pour un motif<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> -aussi douloureux qu’une maladie de gorge passée à -l’état chronique. Songez donc, plus de cinquante lieues -à faire en diligence, car la Compagnie des chemins de -fer du Midi n’avait pas encore étendu son réseau jusqu’à -nos chaînons cévenols!</p> - -<p>Maintes fois, sentant la tête lui tourner à l’idée -d’une pérégrination si lointaine, le saint homme avait -essayé, réprimant, Dieu sait par quels efforts, un irrésistible -besoin de tousser, de faire revenir son médecin, -l’aimable Anselme Benoît, sur une décision qui le -remplissait d’effarement. Mais le farouche officier de -santé, s’appuyant sur l’opinion de M. le docteur Barascut, -de Bédarieux, s’était montré inflexible.</p> - -<p>«<i>Laryngite: eaux d’Amélie!</i>» avait-il répondu, -lisant dans un grand livre ouvert.</p> - -<p>Mon oncle donc avait dû se résigner. Il partirait -vers Pâques, quand la neige serait fondue aux pentes -du mont Caroux et que le soleil nouveau aurait un -peu réchauffé la haute vallée d’Orb.</p> - -<p class="p2">Le jour de Pâques arriva, et, avec lui, les effluves -tièdes du printemps s’épandirent dans l’air, devenu -plus transparent et plus doux. Après une messe basse -mélancolique,—M. Anselme Benoît avait défendu au -curé des Aires de chanter,—après des vêpres sans sermon,—M. -Anselme Benoît avait presque interdit la -parole au curé des Aires,—on rentra au presbytère pour -ne songer désormais qu’au départ. La malle était préparée -en un coin de la cuisine. C’était une petite malle -mince et longue, consolidée aux encoignures par des<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> -lamelles de tôle épaisses, le couvercle hérissé de crins -rudes comme le dos d’un porc-épic. Une grosse corde -l’étreignait étroitement.</p> - -<p>—Tout y est-il? demanda mon oncle, préoccupé.</p> - -<p>—Voyons, répondit Marianne, comptant sur ses -doigts: votre soutane neuve de drap du Nord, votre -ceinture à glands de soie des grandes fêtes, deux rabats -de fin mérinos, vos souliers à boucles d’acier, six -paires de bas, quatre chemises, une étole, un surplis...</p> - -<p>—Et ma calotte?</p> - -<p>—Elle est si sale!</p> - -<p>—N’importe, il me la faut, mettez-la.</p> - -<p>—Que je la mette! Y pensez-vous, monsieur le -curé? Tenez, regardez-la.</p> - -<p>Et la gouvernante, par un geste dépité, saisissant -sur un meuble un petit couvre-chef en cuir bouilli, -dont l’usure et la crasse avaient à la longue effacé les -côtes élégantes des premiers jours, le fit passer sous les -yeux de son maître.</p> - -<p>—Comment, vous oseriez?...</p> - -<p>—Je la veux.</p> - -<p>—Elle n’est plus bonne que pour Barnabé.</p> - -<p>—Je vous répète, Marianne, que je la veux!</p> - -<p>—Et si vous rencontrez quelque évêque dans ce -pays où vous allez, vous présenterez-vous devant lui -avec?...</p> - -<p>—Un évêque! murmura mon oncle levant ses deux -bras et les laissant retomber aussitôt... Miséricorde! -un évêque...</p> - -<p>—Croyez-vous que le bon Dieu épargne les évêques<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> -plus qu’il ne vous a épargné? Cela ne serait pas -dans la justice, et le bon Dieu est plus juste que les -hommes, heureusement. Allez, vous en verrez plus -d’un Monseigneur geignant et toussant à faire pleurer -comme vous... C’est décidé, vous achèterez une autre -calotte dans les villes, puisque aussi bien vous devez -traverser beaucoup de villes avant d’arriver à ces eaux -de M. Anselme Benoît... Jésus-Maria! est-il possible? -aller boire de l’eau dans des montagnes plus hautes et -plus froides que nos Cévennes, quand je fais de si -bonnes tisanes, moi!</p> - -<p>—Elles ne m’ont pas guéri, vos tisanes!</p> - -<p>—Mais elles vous guériront... Je suis bien sûre -que si, au lieu d’un morceau de sucre, j’en mettais -deux dans votre tasse...</p> - -<p>—Non, non, il faut partir, articula mon oncle d’un -ton stoïque.</p> - -<p>La vieille gouvernante considéra son maître avec -une sorte de stupeur.</p> - -<p>—Eh bien! partez, puisque ma tête ne sait rien -trouver qui vous retienne, dit-elle d’une voix qu’elle -essayait de rendre ferme, mais au fond de laquelle on -devinait des larmes contenues. Apprenez pourtant que, -vous voyant aller en voyage, moi aussi je vas m’encourir -à travers routes, comme vous. Vienne Notre-Dame -d’août, il y aura vingt-cinq ans que je n’ai bouté -pieds hors des Aires, toujours à votre service et à votre -soumission. Peut-être serait-il séant, à la fin des fins, -d’aller voir un peu si mon pays natal n’a pas changé -de place. J’ai enterré presque tous les miens, c’est<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> -vérité, et là-haut des tombes tant seulement m’attendent. -Néanmoins cela, il me reste un frère encore du -côté d’Eric-sous-Caroux...</p> - -<p>—Mais, Marianne, si vous partez pour Eric, que -deviendra notre enfant, tout seul, à la cure?</p> - -<p>Et mon oncle arrêta sur moi des yeux attendris.</p> - -<p>—Notre enfant?... notre enfant?...</p> - -<p>—Songez que je ne resterai pas moins de vingt -jours absent.</p> - -<p>—Vingt jours, ciel du bon Dieu, vingt jours! Ah -ça! et si vous avez besoin de quelque chose dans ce -pays des grandes montagnes? demanda-t-elle avec une -vive inquiétude.</p> - -<p>—Je n’aurai besoin de rien.</p> - -<p>—Hélas! moi, je suis sur l’âge, j’ai soixante-deux -ans bien comptés, mais le jarret est bon, et si la maladie -vous tourmentait plus fort, vous me le feriez dire -au moins par le facteur de la poste... Il y a un facteur, -je pense, dans ce pays comme chez nous... Surtout ne -vous tracassez pas les idées pour le chemin. Elles sont -bien loin, ces sources de la médecine, puisque M. Anselme -Benoît avoue que, de là, on touche l’Espagne de -la main. Malgré tout, avec mon bâton et l’aide du -bon Dieu, je finirai bien par arriver...</p> - -<p>Sa voix était devenue chevrotante.</p> - -<p>—L’Espagne!... Aller à la porte de l’Espagne! marmotta-t-elle -en se laissant tomber sur le perron du -foyer.</p> - -<p>Mon oncle, en proie d’ailleurs à un accablement -profond, sentit toute résolution l’abandonner. N’osant<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> -regarder sa gouvernante, en train de s’essuyer les yeux, -il se tourna de mon côté.</p> - -<p>—Mon enfant, me dit-il, si Marianne part pour -Eric, tu iras demeurer jusqu’à son retour chez notre -voisin, M. Anselme Benoît. M. Benoît t’aime, il te -gâte même; tu te trouveras on ne peut mieux dans sa -maison. Du reste, il va venir, et je le préviendrai.</p> - -<p>J’étais consterné. Ce grand M. Anselme Benoît, -sévère et dur, avec sa redingote longue, son large chapeau, -sa barbe qui lui avait dévoré le visage jusqu’aux -yeux, ses lunettes vertes et rondes comme des pièces -de deux sous, en dépit de quelques caresses distribuées -par-ci par-là en courant, m’avait toujours un peu -effrayé. Je regardai piteusement Marianne. Mon regard -était un appel, il criait: «Sauvez-moi! Sauvez-moi!»</p> - -<p>—Mais, monsieur le curé, intervint la bonne gouvernante, -flairant mes secrètes angoisses, notre pétiot -va bien s’ennuyer avec un médecin qui, les trois quarts -du temps, court dans la montagne après ses malades, -et, durant l’autre quart, a le nez fourré dans les livres -de son métier. Encore si M. Anselme Benoît était marié, -s’il y avait une femme chez lui; mais on raconte...</p> - -<p>—Marianne!</p> - -<p>—Oui, on raconte qu’il court après cinquante -jupons à la fois, quand il serait si honnête d’en tenir -un tant seulement à la maison. Au fait, interrogez -Barnabé.</p> - -<p>—Marianne! s’écria mon oncle avec un effort pour -grossir sa voix.</p> - -<p>—Enfin, je tais ma langue. Mais mon avis est que<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span> -nous ne pouvons abandonner notre enfant en de -pareilles mains.</p> - -<p>—Où voulez-vous alors, si vous persistez à aller -voir votre frère, que je laisse mon neveu? Vous savez -bien que ses parents habitent, en ce moment, à plus -de vingt lieues des Aires, et que le temps me manque -pour entreprendre un voyage à Lunel.</p> - -<p>Il se tourna vers moi.</p> - -<p>—Veux-tu aller demeurer chez M. Combal? me -demanda-t-il.</p> - -<p>—Chez M. le maire? répondis-je, implorant plus -que jamais la vieille gouvernante de mes deux yeux -suppliants.</p> - -<p>—Préfères-tu attendre notre retour chez les Garidel? -insista mon oncle. Simonnet Garidel est un ami pour -toi...</p> - -<p>—Oh! il a vingt-deux ans, et je n’en ai que douze, -murmurai-je.</p> - -<p>—Et pour quelle raison, monsieur le curé, courir -chercher si loin ce que vous avez sous la main? s’écria -tout à coup Marianne. Que le bon Dieu vous bénisse! -Qui vous empêche de confier l’enfant à Barnabé? Tous -les jeudis, après ses devoirs, ne va-t-il pas à l’ermitage -de Saint-Michel, pour y faire les cent coups? Puis -Baptiste a de l’esprit, sans comparaison, comme vous -et moi, et cette bête distraira notre pétiot.</p> - -<p>—Comment, il te plairait de passer plusieurs jours -à l’ermitage?</p> - -<p>—Barnabé est si complaisant pour moi! répondis-je. -La semaine passée, Baptiste, que j’avais monté avec la<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> -permission du Frère, a galopé jusque par delà le hameau -de Margal. Quelle partie!—«Baptiste, ici!» -Il venait.—«Baptiste, halte!» Il s’arrêtait.</p> - -<p>—Et travailleras-tu un peu à Saint-Michel?</p> - -<p>—Je travaillerai, mon oncle, je vous le promets.</p> - -<p>—N’oublie pas qu’à mon retour je te ferai réciter la -grammaire latine jusqu’au «<i>Que retranché</i>.»</p> - -<p>—Je la réciterai sans une faute!</p> - -<p>Mon oncle m’embrassa. Des pleurs brillaient au coin -de ses paupières. Etait-ce regret de me quitter, ou bien -mes brusques transports lui avaient-ils fait faire un -retour pénible sur lui-même? Qui sait? peut-être -avais-je été bien cruel sans le savoir. Je restai tout interdit, -n’osant lever mes yeux, qui, sans bien démêler -pourquoi, venaient subitement de se remplir de larmes. -Marianne, troublée, pour dissimuler un chagrin accablant, -quitta sa place sur le granit du foyer, et vint -considérer la malle, dont elle ferma à double tour la -serrure et le cadenas.</p> - -<p>Cependant mon oncle demeurait immobile, pétrifié, -promenant des regards vagues à travers les diverses -pièces du presbytère, bouleversé de fond en comble. -Tout à coup son visage pâle se colora d’une rougeur -suspecte. Il toussa. Ce fut une quinte terrible, une -quinte qui, ébranlant toute la machine de la tête aux -pieds, ne lui permit pas de rester debout. Suant, soufflant, -rendu, il s’assit.</p> - -<p>A ce moment si triste, parut M. Anselme Benoît.</p> - -<p>—Vous voyez, mon ami, lui dit-il, qu’il n’y a plus -à hésiter. Plût au ciel que vous eussiez suivi plus tôt<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span> -mes conseils et ceux du docteur Barascut! Je ne prétends -pas que les eaux des Pyrénées vous guérissent -radicalement; mais, je vous le garantis, elles produiront -de l’amélioration. Un peu de courage, que diable! A -cinquante ans, un homme est dans toute la vigueur de -l’âge, et vous avez encore de longs jours devant vous.</p> - -<p>—Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses! -gémit mon oncle.</p> - -<p>—Allons, reprit l’officier de santé, la carriole des -Garidel est attelée, êtes-vous prêt?</p> - -<p>—Je suis prêt.</p> - -<p>—La diligence part de Bédarieux pour Béziers à -sept heures, et il est cinq heures et demie à présent. -Nous n’avons pas de temps à perdre. Êtes-vous heureux! -vous allez voir des villes superbes: Béziers, -Narbonne, Perpignan...</p> - -<p>M. Anselme Benoît se courba et passa sa main -droite à l’une des poignées de la malle.</p> - -<p>—Marianne, fit-il, désignant l’autre poignée à la -gouvernante.</p> - -<p>La malle fut enlevée.</p> - -<p>Une minute après, la carriole, dirigée par Simonnet -Garidel, disparaissait derrière le four communal des -Aires, et descendait vers la grande route, dans le fond -de la vallée d’Orb.</p> - -<p>Marianne et moi, qui avions accompagné mon oncle -jusque sur la place du village, nous rentrâmes à la -cure en pleurant.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VI</h2> - -<p class="pch">Pour rôtir une brochette d’oisillons, ayez du lard frais -et des braises vives.</p> - - -<p>Le lendemain, Barnabé, que Marianne avait fait -prévenir aussitôt après le départ de mon oncle, arriva -de bonne heure chez nous.</p> - -<p class="p2">Mais, avant d’aller plus loin en ce récit, il me paraît -indispensable d’en portraire minutieusement le héros.</p> - -<p>Barnabé Lavérune, ou mieux frère Barnabé, comme -on l’appelait aux Aires et partout dans les environs, -était un énorme paysan de cinquante-cinq ans, -aussi grand, aussi robuste qu’un châtaignier de la -montagne. Il avait des bras démesurés, se terminant -par des mains cartilagineuses, armées de doigts longs, -durs et poilus. Son visage, au beau milieu duquel s’épatait, -semblable à un champignon dans les bruyères, -un gros nez tuberculeux sillonné de veinules violacées,<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span> -avait un caractère de gouaillerie ironique qui faisait -songer à ces personnages plantureux dont le génie de -Rabelais peupla l’abbaye de Thélesme. Les yeux de -Barnabé, noirs, petits, étaient singulièrement perçants. -Une barbe touffue lui descendait jusqu’au bas de la -poitrine, grise autour de la bouche largement coupée, -d’un blanc ambré au-dessous du menton.</p> - -<p>Notre homme, qui, depuis plus de dix ans, appartenait -à la Congrégation des Frères libres de Saint-François, -était habillé, accoutré devrais-je dire, d’une soutane. -Cette soutane, dans laquelle mon oncle s’était -trouvé à son aise, craquait en maints endroits sur la -vigoureuse armature de l’ermite de Saint-Michel. Il -faut le reconnaître, c’est seulement après huit ans de -bons et loyaux services que le curé des Aires avait consenti -à se séparer de ce vêtement, élimé par la brosse, -aminci par l’usure, un peu troué par-ci par-là. On devine -comme ce fourreau de vieux drap, luisant à tous -les plis, et dans lequel notre Frère s’était glissé non -sans effort, ainsi que dans une gaîne, devait lui aller. -Mon oncle étant de petite taille, l’étoffe de la soutane -tombait ni plus ni moins jusqu’aux genoux de l’ermite, -et là, abandonnait ses tibias à un pantalon de velours -bleu, dit chez nous velours d’Espagne, et très en faveur -auprès des paysans cévenols.</p> - -<p>Aux premiers jours de sa <i>moinerie</i>, pour emprunter -le mot de maître François, dans toute la ferveur de sa -vocation nouvelle, Barnabé avait caressé le rêve de -s’acheter un froc de bure avec capuchon, en tout pareil -à celui de la plupart de ses confrères. Mais à la longue,<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> -il était revenu de cette coquetterie, ne pouvant se résoudre -à toucher au magot de Félibien. Tirer vingt francs -du bas sacro-saint au fond duquel gîtait son trésor, -c’était, lui semblait-il, ruiner Félibien, lui voler ses -montres, ses pendules, le magasin qu’il entrevoyait pour -lui dans l’avenir, et il avait accepté avec résignation -toutes les loques qu’on lui offrait.</p> - -<p>Notre Frère étalait un chapelet à grains énormes -noué autour des reins; une croix brillante se balançait -sur sa poitrine, retenue par une chaînette de laiton; -une pèlerine, bossuée pittoresquement de coquilles -polies sur la pierre, lui couvrait les épaules. Son bicorne, -autre cadeau de mon oncle, affichait, en guise -de bourdaloue, une suite non interrompue de petites -images encastrées dans des lamelles de plomb. Ce chapeau, -rappelant le couvre-chef célèbre de Louis XI, -seyait on ne peut mieux à Barnabé, qui le portait penché -sur l’oreille droite avec beaucoup de crânerie.</p> - -<p>L’ermite de Saint-Michel, entêté à ne pas être confondu -avec ses confrères de Cavimont, de Saint-Raphaël, -de Boubals, de Notre-Dame de Nize, de -Saint-Sauveur, lesquels depuis longtemps ont abandonné -le bourdon, marchait toujours, lui, le bourdon à -la main.</p> - -<p>«C’est l’insigne de notre Ordre!» répétait-il.</p> - -<p>De ce long bâton, souvenir des pèlerinages aux -époques de foi, Barnabé avait fait un véritable objet -d’art. Outre qu’après de minutieuses recherches, il -l’avait coupé lui-même dans un bois de châtaigniers -sauvages, nous connaissons que Caramel, de Bédarieux,<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> -s’y était appliqué de tout son talent. Un petit -miroir enchâssé dans un cadre de cuivre poli étincelait -à la cime de cette canne majestueuse, et, à une petite -croix surmontant le tout, pendaient, gracieuses et -brunes, deux gourdes sèches curieusement historiées à -la pointe du couteau. Ces deux gourdes toujours pleines -de vin, qui autrefois figuraient le dévouement des -ermites aux pèlerins de la Terre-Sainte, Barnabé les -vidait aujourd’hui à la plus grande gloire de Dieu. Que -diable! on n’est pas Frère libre de Saint-François pour -mourir de soif sur la route si âpre de la vie.</p> - -<p class="p2">—Barnabé, lui dit la gouvernante, je vous ai fait -venir parce que M. le curé m’a chargée de vous demander -un service.</p> - -<p>—Je suis à la disposition de M. le curé et à la vôtre -pareillement, Marianne... Ah! par exemple, je voudrais -bien voir que l’ermite de Saint-Michel refusât -quelque chose aux gens de la cure!</p> - -<p>La barbe du Frère s’agita, sa bouche s’ouvrit large -et profonde comme un gouffre, et il éclata en bruyants -éclats de rire.</p> - -<p>—Je sais que vous êtes reconnaissant envers M. le -curé, et...</p> - -<p>—Reconnaissant! reconnaissant! interrompit-il, -riant toujours... Ah ça! Marianne, soyons de bon -compte, s’il vous plaît. Croyez-vous que Barnabé Lavérune, -parce qu’il est le Frère le plus propre de la -contrée, qu’il occupe l’ermitage le plus beau et le -plus en vue de toute la montagne, qu’il a mis un peu<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span> -de foin dans ses bottes, que son fils étudie dans les -horlogeries, à Moret, département du Jura, croyez-vous -qu’il ait oublié qu’il y a dix ans à peine il n’était -qu’un misérable vannier de la rivière d’Orb? Dieu de -Dieu! en ai-je tordu, en mon temps, de ces osiers, pour -confectionner corbeilles, paniers, claies à cribler le -sable et différentes autres marchandises! Mais M. le -curé tenait un œil ouvert sur moi, et comme le travail -ne m’avait pas fait abandonner l’église, que je ne manquais -aucunement les offices pour aller boire au cabaret, -que je laissais les filles à M. Anselme Benoît, il me -confia Saint-Michel, avec la permission de Monseigneur... -Quelle joie quand j’y pense!... Et vous voudriez -que je fusse capable de refuser un service! Ah! si -ma vie pouvait augmenter celle de M. le curé, qui est -un saint sur la terre, je la lui donnerais des deux -mains.</p> - -<p>—Il ne vous demande pas un si grand sacrifice: -il vous demande tant seulement de garder son neveu -à Saint-Michel, tandis que moi j’irai voir ce qui -se passe chez mon frère, à Eric-sous-Caroux... Vous -entendez bien que nous ne pouvons laisser notre enfant -ici tout seul.</p> - -<p>Barnabé me caressa les deux joues du bout de ses -gros doigts; puis, avec une hilarité débordante:</p> - -<p>—Allons-nous faire des nôtres par là-haut! dit-il. -C’est Baptiste qui ne sera pas content, par exemple! -Tu me promets au moins de ne pas me le crever dans -nos affreuses pierrailles. Un âne, quelque courage à la -course qu’on lui suppose, n’est jamais comme un cheval<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span> -tout de même... Si j’avais un cheval, comme mes -confrères des environs enrageraient! Sans compter que -je pourrais alors pousser mes quêtes jusque du côté de -Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Mais un Frère mendiant -à cheval, cela occasionnerait du scandale, puis -cela ne serait pas selon la règle de saint François... peut-être. -Enfin, on verra plus tard avec les économies, -quand Félibien sera revenu de Moret, département du -Jura...</p> - -<p>—C’est donc une affaire convenue? interrompit -Marianne.</p> - -<p>—C’est convenu semblablement à la mort de Notre-Seigneur -Jésus-Christ sur le Calvaire, quand les Juifs -se révoltèrent tous contre lui.</p> - -<p>—Vous prendrez bien soin de notre enfant, vous le -promettez?</p> - -<p>—Je vous promets qu’avec moi il ne maigrira ni -d’âme ni de corps. D’abord je suis gai comme toute -une nichée de passereaux, et je chante à bouche-que-veux-tu -tout le long de la journée. Au demeurant, vous -savez que je m’entends plus que pas un aux chansons, -moi! Demandez à Baptiste!... Voici notre vie: le matin, -nous réciterons notre prière à la chapelle, devant la -statue de saint Michel. Ah! je l’ai nettoyée, cette pauvre -statue si noire! Dans le fait, tout est luisant au -nid comme une image... Puis nous déjeunerons avec -quatre doigts, peut-être six, de saucisse. C’est de la saucisse -de Saint-Gervais. Vous connaissez sa réputation, -n’est-ce pas, Marianne? Je l’ai quêtée en janvier, quelques -jours après la grande tuerie de cochons qui se fait<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> -au carnaval. Aujourd’hui, la coquine vous a un air! -On dirait, tant elle est rouge, ferme et fraîche, du saucisson -de M. Cœurdevache, le charcutier... Puis nous -irons mener Baptiste jusqu’à ma prairie. Il faut bien -qu’il pâture à son tour, ce mien ami! Baptiste, encore -qu’il soit de petite taille, vous a un appétit à faire reculer -les deux mulets de M. Combal. Qu’ils sont beaux -ces mulets de M. le maire, des mulets comme on en a -au ciel!... Puis, quand l’idée nous en viendra, à genoux -sur le sol, nous chanterons un <i>Adoremus</i>... Puis -nous retournerons à l’ermitage sur le coup de midi, -où, ayant pris une nouvelle becquée, nous dormirons -notre sieste, à la bénédiction du Seigneur! La sieste, -tout le monde sait ça, entretient l’homme en force et -en vertu... Enfin, dans la vesprée, je raconterai à ce fillot -mon voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle, une -ville de l’Espagne, et mes deux voyages à Rome, la ville -du pape et des chrétiens. M. le curé vous a annoncé, -sans doute, que j’ai parlé au saint-père, là-bas, dans les -Vaticans. C’est vrai tel que vous me voyez, malgré ma -mine de loup. Le saint-père—apprenez toujours cela, -Marianne, pour votre salut—est un homme grand. Il -s’appelle Grégoire XVI. Pour la pâleur, il ressemble à -l’hostie consacrée. Mais, malgré sa figure blanche -comme sa soutane, car il porte une soutane blanche à -pèlerine sans coquilles, il va très bien. Il m’a dit: -«<i>Fra Barnabeo, fra Barnabeo.</i>» Puis il ma béni. -En ce moment, il me semblait que le bon Dieu en personne -me descendait dans l’estomac... Donc, c’est -convenu, Marianne, ne vous mettez pas chagrin en<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> -tête, nous mangerons bien, nous boirons mieux, nous -rossignolerons à plaisir, et saint François fera le -reste.</p> - -<p>—Voulez-vous prendre le petit paquet de l’enfant? -demanda la vieille gouvernante.</p> - -<p>—J’en prendrai cent paquets, si vous me les donnez, -pardi!</p> - -<p>Marianne atteignit sur une chaise un mouchoir à -carreaux rouges, dont les quatre coins étaient retenus -ensemble par des nœuds.</p> - -<p>—J’ai serré là-dedans, dit-elle, deux chemises, trois -paires de bas, un bonnet pour la nuit...</p> - -<p>—Combien de temps comptez-vous séjourner à -Eric?</p> - -<p>—De dix à quinze jours environ. Il faut bien dix -jours pour voir les vivants et prier sur la tombe des -morts. Hélas! j’en ai mis de mon monde au trou, par -là-haut dans mon pays!</p> - -<p>—Qui a vie doit avoir mort, répondit philosophiquement -Barnabé. Chacun son tour. Tenez, Marianne, -c’est comme les lapins qui vont se prendre à mes collets -dans les taillis, du côté de Margal. Sont-ils assez -maladroits de passer par là! Mais c’est écrit aux Evangiles, -le chemin du cimetière est attaché aux pieds des -bêtes et des gens. Que voulez-vous? il faut ça, car, encore -que la vie soit mauvaise, on se ferait joliment -tirer l’oreille pour aller en paradis..... Oh! puis, -ajouta-t-il en manière de consolation et toussant à ébranler -les murailles du presbytère, on a le coffre plus ou -moins solide.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span></p> - -<p>—Jésus-Seigneur! si notre pauvre M. le curé était -bien en chair et en os comme vous! gémit Marianne, -dont l’âme pleine d’anxiété courait, haletante, après la -diligence qui emportait son maître vers les eaux -d’Amélie.</p> - -<p>Cette note douloureuse tombant au milieu de ma joie -me fit courir un frisson par tout le corps. L’expansion, -la gaieté de frère Barnabé reçurent un coup -dont elles ne se relevèrent point. Après un moment -de silence fort embarrassé, l’ermite ne songea plus qu’à -détaler. Il glissa mon paquet sous son bras, puis ouvrit -la porte de la cure.</p> - -<p>—Je retourne de ce pas à Saint-Michel, me dit-il; -tu m’y trouveras toujours, ainsi que Baptiste. Viens -au plus tôt. Les nichées commencent leurs gazouillements -dans les amandiers; je vois beaucoup de becs -rouges à travers les feuilles nouvelles, et tu jugeras -si je m’entends à rôtir à point les brochettes. Ayez -sous le gril des braises vives et claires, puis, autour des -bestioles, du lard frais... Plus d’une fois tu te lécheras les -doigts, pétiot!</p> - -<p>Il descendit quatre à quatre l’escalier de notre -perron.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VII</h2> - -<p class="pch">Marianne fait main basse sur le chocolat de mon oncle, -du chocolat de quarante sous!</p> - -<p>Marianne me réveilla dès l’apparition de l’aube.</p> - -<p>—Allons, enfant! appela-t-elle.</p> - -<p>Je sautai à bas de mon petit lit de sangle et m’habillai -vivement. J’entrai dans la cuisine. La vieille -gouvernante trempait de longues mouillettes de pain -en un bol de lait crémeux.</p> - -<p>—Voici ta tasse pleine, me dit-elle.</p> - -<p>Nous mangeâmes silencieusement.</p> - -<p>Tout à coup, l’<i>Angelus</i> sonna. Nous nous mîmes à -genoux et nous le récitâmes, Marianne estropiant le -latin du verset, moi lui marmottant en réponse l’<i>Ave -Maria</i>.</p> - -<p>—Cette cloche me fait mal, dit-elle, quand nous -nous fûmes rassis.</p> - -<p>—Et pourquoi? lui demandai-je.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span></p> - -<p>—Il me semble qu’elle a le son plus triste que du -temps de ton oncle.</p> - -<p><i>Le temps de mon oncle!...</i> J’eus peur. Qui sait? -peut-être Marianne avait-elle déjà reçu une lettre -qui lui annonçait quelque malheur. Incontinent, de -grosses larmes tombèrent de mes yeux dans mon lait. -La servante, qui n’avait pas vidé son bol, le déposa sur -la table, s’amusa à rechercher les miettes de pain arrêtées -dans les plis de son tablier et fit un effort pour ne -pas regarder de mon côté. Enfin elle se leva, traversa -la cuisine, le salon, puis disparut dans la chambre à -coucher de mon oncle. Où allait-elle? Je l’entendis -ouvrir la bibliothèque. Le cri de chaque meuble m’était -devenu si familier! Que cherchait-elle dans la bibliothèque, -elle qui ne savait pas lire? Elle reparut, tenant -à la main un objet plié dans du papier jaune et qu’il -me fut impossible de reconnaître.</p> - -<p>—Mon cher petit, me murmura-t-elle, voici une -livre de chocolat. Tu l’emporteras à Saint-Michel. Tu -en mangeras un morceau comme ça de temps en -temps. Nous t’avons habitué aux douceurs ici, et je ne -veux pas que tu t’en passes. C’est du chocolat de quarante -sous, c’est le chocolat de ton oncle! Il le serre -dans la bibliothèque, derrière les livres; mais je connais -la cachette, et j’y ai passé la main pour toi.</p> - -<p>—Merci, Marianne.</p> - -<p>Je pris le paquet.</p> - -<p>—Je dois te prévenir, mon enfant, poursuivit-elle, -que Barnabé est un peu porté sur sa bouche, le brave -homme! Peut-être serait-il sage à toi de compter les<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span> -billes de ton chocolat, et, chaque fois qu’il te sera arrivé -d’en manger une, tu diras, sans avoir l’air d’y -toucher, car il ne conviendrait pas de fâcher le Frère: -«Barnabé, il m’en reste dix billes... Barnabé, il ne -m’en reste plus que deux billes.» Si tu agis avec cette -prudence, il n’osera pas entamer tes provisions.</p> - -<p>—Alors vous croyez, Marianne, qu’il serait capable?...</p> - -<p>—Oh! je ne voudrais pas faire de jugement téméraire; -mais il a la dent si cruelle, le Frère! On ne -pourrait croire ce qu’il a dévoré à la cure, durant la -maladie de ton oncle. Il n’était jamais rassasié. Ah! -comme notre jambon s’en allait! J’en pleurais. Chaque -matin, il y pratiquait des entailles où l’on aurait logé -les deux poings. J’avais toujours envie de lui crier -comme ça: «<i>Voulez-vous le laisser à la fin des fins!</i>» -Mais je n’osais pas, de peur de contrarier M. le curé. -Et puis, afin qu’on l’aidât à retourner notre pauvre -malade dans son lit, n’eut-il pas l’idée d’appeler chez -nous le frère Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël! -Ce fut le tour de notre cave, par exemple! Ils buvaient -tous les deux, ils buvaient comme de vrais -moucherons de vendange. Ils n’épargnèrent même pas -le vin vieux! Est-ce que M. Combal, est-ce que Simon -Garidel, est-ce que son fils Simonnet, qui sont les -amis de la maison, n’auraient pas donné un coup de -main par ici? Quel besoin avions-nous du frère Barthélemy, -de Saint-Raphaël, pour nous avaler tout vifs?...</p> - -<p>—Soyez tranquille, Marianne, je mènerai les choses -d’après vos recommandations.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span></p> - -<p>Silencieux, nous nous regardâmes pendant quelques -minutes.</p> - -<p>—Maintenant, reprit la vieille, les mains croisées -sur ses genoux et comme se parlant à elle-même, moi -je pars pour Eric-sous-Caroux. Ciel du bon Dieu! cela -est-il possible qu’à soixante ans passés je retourne -voir le pays de mon enfance? C’est à Eric que je naquis, -un jour de Noël, dans une pauvre cabane, contre -de gros rochers... Puis, toute jeunette, je fus placée -chez M. Bergon pour garder ses ouailles dans la prairie. -Enfin, étant un peu plus en taille et en force, je -devins pastoure à la ferme des Ormes, près de Douch. -Quel temps! Vous êtes heureux, les enfants tout de -même comparés aux vieux comme moi...</p> - -<p>Elle s’interrompit.</p> - -<p>—C’est drôle, continua-t-elle, qu’on ne puisse pas -oublier ses jeunes ans, et, encore qu’on ait eu beaucoup -de mal à gagner sa misérable vie, qu’on revienne -toujours à ses souvenirs, tout comme à une fontaine -quand on a soif. Le bon Dieu l’a voulu ainsi peut-être -pour nous apprendre à ne jamais mettre nos parents -en oubli. Mes malheureux parents, si travailleurs, -si rudes! Je vais trouver, au cimetière, l’herbe -qui pousse sur leurs corps; mais eux, je ne les trouverai -point...</p> - -<p>—Vous trouverez votre frère, Marianne.</p> - -<p>—Oui, certes! et une tante aussi à Douch, et mon -parrain également à Saint-Gervais. Il s’appelle Pierre -Tournel, autrement dit <i>le Borgne</i>, parce que d’un coup -de corne une chèvre lui creva un œil, étant petit. Il a<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> -quatre-vingt-cinq ans. Mais pourrai-je, en dix jours, -visiter tout ce monde de la montagne?</p> - -<p>—Moi, je serai très heureux chez Barnabé, et vous -demeurerez là-haut quinze jours, si cela vous convient.</p> - -<p>—Et penseras-tu un peu à moi, mon pétiot, bien -que je chemine loin de la cure?</p> - -<p>—Certainement, Marianne.</p> - -<p>—Il ne faudrait pas non plus oublier ton pauvre -oncle.</p> - -<p>—Oh! Marianne!...</p> - -<p>—Soir et matin, je réciterai une dizaine de mon -chapelet à son intention.</p> - -<p>—Je ferai comme vous, à Saint-Michel, avec Barnabé.</p> - -<p>Les premiers rayons du soleil s’infiltrèrent doucement -dans la cuisine.</p> - -<p>—Voici le grand jour, dit la vieille; il faut que je -parte. J’ai bien trois ou quatre montagnes à traverser -et deux rivières avant de toucher à Eric.</p> - -<p>Elle alla fermer les volets du presbytère, verrouilla -toutes les portes, puis saisit en un coin le bâton -de cornouiller dont elle se servait pour assurer -sa marche.</p> - -<p>A mon tour, je mis sous le bras mes livres, mes -cahiers; je glissai mon encrier dans la poche.</p> - -<p>Nous sortîmes.</p> - -<p>Nous traversâmes la place des Aires sans échanger -une parole, Marianne partagée entre le regret de me -quitter et la joie intime d’aller revoir le hameau natal,<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> -moi, inquiet, troublé, sentant sur ma poitrine un -poids qui l’écrasait, la gorge sèche, les jambes coupées.</p> - -<p>Nous devions nous séparer au ruisseau de Lavernière, -qui coule au bas du village. Là, Marianne prendrait -à droite, se dirigeant vers le roc de Caroux, dont -le front de granit domine la vallée d’Orb, tandis que -moi, tirant à gauche, je m’acheminerais vers Saint-Michel, -à travers les châtaigneraies. Nous traversâmes -le ruisseau sur les hautes passerelles luisantes. Les -tiges vert-jaune des amarines, où pointaient des feuilles -légères et transparentes comme des gouttes d’eau, -cachaient en partie le courant.</p> - -<p>Nous nous arrêtâmes sur l’autre rive. Devant nous -s’ouvraient, semblables aux deux branches d’un compas, -nos deux routes différentes. Marianne, torturée -par l’angoisse, me regarda. Quel regard! Elle agita -les lèvres, mais ne put articuler un mot. Tout d’un -coup elle laissa aller son bâton sur le sol, et m’enveloppa -de ses bras tremblants. L’embrassement fut long. -Dans le sein de cette femme, j’éprouvai des impressions -que le temps n’a pas effacées et dont je ne saurais traduire -ni la puissance, ni les délices, ni la profondeur.</p> - -<p>—Bonne paysanne, simple et grande par le cœur, -comme vous m’avez aimé!—Elle dénoua ses bras, -recueillit son bâton, s’éloigna. Je tombai dans les oseraies -qui forment un rideau grisâtre le long de Lavernière, -et je crois que je m’évanouis.</p> - -<p class="p2">Quand je revins à moi, je m’aperçus avec surprise<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> -que mes pieds portaient sur la dernière passerelle et que -les deux extrémités de mon pantalon flottaient dans -l’eau. Quant à mes livres, à mes cahiers, ils avaient -volé dans toutes les directions. La grammaire latine, -par miracle, était restée sur le bord; mais mon cahier -de <i>corrigés</i>—un cahier relié!—et mon <i>Phèdre</i> -buvaient tranquillement dans le ruisseau. Comment -tout cela était-il arrivé? Je ne saurais le dire. Vivement -je palpai mes poches: l’encrier n’avait pas -bougé.</p> - -<p>Je me levai, regardant autour de moi. Sauf les -lavandières du village dont j’entendais les battoirs avec -les caquets et entrevoyais les coiffes blanches à travers -les rameaux encore grêles des noisetiers, j’étais seul. Je -m’en souviens, je m’étirai les bras comme après un -long sommeil; puis, ayant recueilli livres et cahiers, je -m’engageai dans le chemin de Saint-Michel.</p> - -<p>C’est un véritable chemin de chèvre, zigzaguant -tantôt à droite, tantôt à gauche, obstrué par les branches -qui menacent les yeux, toujours encombré de -pierres qui roulent sous les pieds, et, malgré ces inconvénients -multiples, très agréable à gravir, parce qu’il -demeure constamment à l’ombre des arbres et qu’à -mesure que l’on monte on découvre les plus magnifiques -perspectives.</p> - -<p>A peine a-t-on fait cinquante pas en grimpant le -long de cette rampe très raide, que, si l’on s’arrête une -minute pour respirer et si l’on se retourne, on est tout -à coup saisi d’admiration. A vos pieds se déroule, avec -ses prairies d’un vert cru, ses hautes rangées de peupliers,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> -ses saulées touffues, ses hameaux tapis sous des -amoncellements de feuillage, la partie la plus large de -la vallée d’Orb. Là-bas, la petite ville du Poujol, si -pittoresque au milieu des blocs détachés de la grande -montagne; plus près, dans un bouquet d’yeuses, la -chapelle solitaire de Saint-Pierre de Rèdes, dont les -voûtes surbaissées, le portail à plein cintre écrasé, les -colonnes trapues et à chapiteaux grimaçants datent de -l’époque carlovingienne; vis-à-vis, le joli établissement -thermal de La Malou avec ses eaux chaudes jaillissantes, -ses mille ruisselets rayant la plaine de leurs sédiments -cuivrés; enfin, comme pour faire opposition à la grâce -épanouie d’une nature à la fois sévère et charmante, à -l’autre extrémité du tableau, le gros bourg d’Hérépian, -à demi noyé dans la fumée noire ou les flammes rougeâtres -de ses verreries.</p> - -<p>L’Orb, un peu maigre, serpente tout au fond de la -vallée, laissant à découvert des roches micacées que le -soleil, de temps à autre, allume ainsi que de gigantesques -diamants. Et puis, si l’œil s’égare au-dessus de -la rivière, semée d’îlots, quel splendide spectacle que -celui des épaisses forêts de châtaigniers prenant racine -aux premiers mamelons de la plaine et se prolongeant, -avec leurs frondaisons qui moutonnent sous le vent ou -étincellent sous la lumière, jusqu’aux crêtes sourcilleuses -du roc de Caroux! Du sentier de Saint-Michel, -distant de plusieurs kilomètres, ces énormes masses de -verdure affectent les formes les plus étranges. On dirait -parfois une grande mer verte, où les cimes saillantes -des arbres figurent assez bien les mâts élevés des vaisseaux;<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span> -puis on croit apercevoir des carrières immenses -d’ardoises, où travaillent des légions d’ouvriers armés -de pics. Si la tempête, sifflant aux pitons du mont -Caroux, plie ces vastes rameaux, des trous béants, des -gouffres insondables se creusent, et l’on distingue, à -l’orifice de ces cavernes mouvantes, se pressant pour -les envahir, comme un peuple effaré de géants.</p> - -<p>Certes, à douze ans, les mots me manquaient pour -traduire les sensations que me faisait éprouver ce -grandiose paysage. Mais je n’ai pas oublié avec quelle -sorte de saisissement profond je le contemplais. Dès le -berceau, par une pente mystérieuse de mon âme que -personne n’expliquera, j’avais été conquis à la nature, -à nos montagnes surtout, à nos superbes montagnes -cévenoles, d’un profil si sévère, si noble, si hardi, où -se découvrent toutes les richesses: des eaux qui défient -l’éclat et la pureté du cristal, des bêtes fidèles et -aux pieds sûrs, des hommes honnêtes, énergiques et -courageux. <i>Alma tellus!...</i></p> - -<p>Ce matin-là, escaladant cette montée tortueuse et -presque à pic, je me retournais à chaque pas vers la -vallée: non que j’eusse grande envie de m’abandonner -aux songeries muettes, absorbantes, hiératiques, où je -m’étais complu tant de fois; mais il me semblait toujours -que, dominant toutes les routes du point élevé où -je me trouvais, j’allais apercevoir Marianne au crochet -de quelque chemin. Hélas! la pauvre vieille était déjà -bien loin sans doute, car mon œil eut beau fouiller les -sentiers, qui m’apparaissaient, ici comme de petits -rubans bleus, plus loin comme de longues entailles<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span> -pratiquées à la serpe dans le feuillage tassé des arbres, -il ne découvrit rien.</p> - -<p>Encore une fois le sentiment de ma solitude m’écrasa -et je dus m’asseoir sur une pierre. Toutes sortes d’idées -bizarres me traversèrent l’esprit:—Si je courais après -Marianne, peut-être parviendrais-je à la rattraper?... -Oh! pourquoi ne m’avait-elle pas amené à Eric-sous-Caroux?—Je -songeai même, en ma subite détresse, -bien que mes parents demeurassent loin, à aller les -rejoindre à pied, du côté de Lunel. Peut-être rencontrerais-je, -sur la grande route, quelque roulier complaisant -qui me permettrait de monter sur sa charrette -quand je serais fatigué?</p> - -<p>Moi, d’abord si joyeux d’aller passer dix jours de -franche et bonne liberté à l’ermitage de Saint-Michel, -je ne pensais plus à Barnabé. Dans les suprêmes angoisses, -le cœur va droit à ceux qui lui sont familiers, -à ceux qu’il aime, et les étrangers demeurent les étrangers.</p> - -<p>Maintenant, je ne me révoltais plus contre les exigences, -parfois tyranniques, de mon oncle; maintenant, -je ne trouvais plus les réprimandes de Marianne -trop sévères. J’eusse voulu que ces deux êtres, lesquels -laissaient mon âme vide comme un flacon dont la -liqueur s’est répandue, fussent près de moi, me morigénant, -me menaçant, me punissant. Que n’aurais-je -pas donné, en ce moment, pour être châtié de leur -main, de leur propre main!...</p> - -<p>«O mon oncle! balbutiai-je d’une voix étranglée -et pressant contre ma poitrine, par un mouvement<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span> -convulsif, mes livres et mes cahiers, je travaillerai bien, -vous serez content de moi.»</p> - -<p>Un coup de vent écarta les branchages des châtaigniers. -J’aperçus les hautes murailles blanches de -Saint-Michel.</p> - -<p>Je gravis au galop l’extrémité du sentier.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VIII</h2> - -<p class="pch">L’âne Baptiste plus aimable que son maître</p> - -<p>L’ermitage de Saint-Michel, juché à la cime d’un -mamelon boisé mesurant une hauteur de six cents -mètres environ, est un reste de monument féodal. -Cette forteresse, destinée à commander un point important -de la haute vallée d’Orb, donnait la main à -vingt autres, échelonnées sur le flanc des montagnes, -de l’un et de l’autre côté de la rivière. A l’époque des -guerres de religion, toutes ces murailles à meurtrières -et à mâchicoulis, dont la ceinture formidable devait -protéger les Albigeois, succombèrent. Saint-Michel ne -put tenir plus de trois jours devant les hordes fanatiques, -sauvages, que Simon de Montfort avait répandues -comme une mer dans le Midi.</p> - -<p>De ce château à triple enceinte, sur lequel le vicomte -de Béziers avait compté pour défendre le défilé<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span> -de Pétafy, il ne reste aujourd’hui que la chapelle, dédiée -à saint Michel, sauvée, rapporte la légende, par -l’archange lui-même, «<i>qui, dans la mêlée, batailla -d’estoc et de taille</i>,» et deux ou trois salles basses -recouvertes à grand’peine de tuiles rouges, où l’ermite -industrieux s’arrangea vaille que vaille un logement.</p> - -<p>Du reste, partout sur le plateau, un gigantesque -bloc granitique, ramification robuste de l’ossature des -Cévennes, se découvrent des ruines, d’énormes entassements -de pierres, dont les siècles n’ont pas encore -détaché les ciments primitifs. Des herbes folles poussent -sur ces amoncellements, y répandant la gaieté, la -grâce, la poésie.</p> - -<p>Quelques arbres fruitiers, que les vents sans doute -semèrent en des jours de tempête, entés depuis, jaillissent -çà et là du rocher cyclopéen et lui donnent en -certains coins l’aspect débonnaire d’un verger. Une -fontaine d’eau vive sourd d’une crevasse derrière la -chapelle, et, se répandant par mille rigoles, a créé le -long des pentes du monticule une prairie artificielle, -dont le vert tendre contraste agréablement aux yeux -avec la verdure plus sombre des châtaigniers.</p> - -<p>Je courus à la porte d’ordinaire ouverte de Barnabé. -Elle était fermée. Je frappai. Pas de réponse. Qu’était -devenu l’ermite? La claie à montants solides qui -barrait l’écurie de Baptiste avait été ramenée dans sa -rainure de pierre et y tenait fortement.</p> - -<p>Glissant un regard à travers les intervalles de l’osier, -je ne vis pas l’âne devant la crèche. Quoi, personne! -Je retournai vers la chapelle: le grand portail à double<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span> -battant en était clos aussi. J’étais bien seul, abandonné -sur ce plateau désert.</p> - -<p>Je frissonnai.</p> - -<p>—Barnabé! m’écriai-je, la voix altérée par l’angoisse, -Barnabé!</p> - -<p>Rien, rien...</p> - -<p>Je m’avançai jusqu’aux bords extrêmes de la roche -de granit, explorant le pays à la ronde. Pas âme qui -vive. Là-bas seulement, tout au fond, le long du -ruisseau de Lavernière, à peu près à l’endroit où je -m’étais trouvé mal, un troupeau de chèvres fauves -et blanches buvaient au fil de l’eau. Sans doute les -chèvres de M. Combal. Je distinguai le berger batifolant -avec son bouc.</p> - -<p>Le vent continuait à souffler très vif. Sur les hauteurs, -il cassait les pousses menues des châtaigniers, -trop tendres pour lui résister. Songez donc, nous n’étions -qu’aux premiers jours d’avril!</p> - -<p>Sentant mes genoux flageoler sous mes pensées de -peur, je craignis d’être emporté par quelque rafale, et -je reculai jusqu’au mur de la chapelle. Je me promenai -quelques minutes, essayant de me donner le courage -d’attendre, car Barnabé ne pouvait tarder à rentrer...</p> - -<p>Ah! ce vent, il avait, à travers les ruines, des hurlements, -des miaulements, des cris qui tantôt me -remplissaient d’épouvante et tantôt m’eussent fait -pleurer.</p> - -<p>Pour échapper à ces bruits sinistres, je me réfugiai -sous le porche de la chapelle, un porche à tympan,<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> -s’il vous plaît, représentant Jésus au milieu des Évangélistes, -et à trumeau portant une statue de saint Michel -qui piétine le Démon.</p> - -<p>Que faire cependant?... J’ouvris mon <i>Phèdre</i>. Si -je parvenais à travailler, le temps passerait plus vite...</p> - -<p>Hélas! ce fut en vain qu’avec une sorte de joie nerveuse -je disposai toutes choses autour de moi: la -grammaire latine, l’écritoire, les cahiers; mon pauvre -cerveau, que la tendresse excessive de mon cœur avait -poussé à l’effarement, ne voulut rien entendre à la besogne -que je lui imposais, et, après quelques barbouillages -ineptes, je dus refermer mes livres, reboucher -mon encrier—il était en verre bleu avec fermoir en -cuivre—et reparaître, éperdu, au milieu du plateau. -Pour le coup, s’il n’arrivait pas quelqu’un pour mettre -fin à mon martyre, je ne tarderais pas à succomber. Je -regardai la statue de saint Michel, je lui tendis des -bras suppliants. Mais la pierre demeura immobile sur -son piédestal...</p> - -<p>Des hirondelles, revenues depuis peu des pays -chauds, voltigeaient joyeusement sous le porche. Heureuses -hirondelles! elles n’avaient pas perdu leur -oncle, elles; elles étaient là, dans les nids coutumiers, -avec leur jeune famille, tandis que moi, j’avais perdu -le presbytère et tous les miens... Un instant, mes -yeux les suivirent tournoyant le long des corniches, -leurs becs chargés de pâture, de brindilles de paille, -ou de plume, ou de duvet. Je vis des martinets noirs, -par troupe, s’élancer, rapides comme des flèches, du -haut de Saint-Michel jusqu’au fond de la vallée d’Orb.<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span> -Quelle souplesse! quel élan! et quel éclat sous le soleil! -J’entendis le cri bizarre des engueulevents...</p> - -<p>«Oh! que ne suis-je une hirondelle, moi aussi, -pour m’envoler bien loin retrouver mon oncle ou Marianne!» -pensai-je.</p> - -<p>Ce spectacle de nature calma la fièvre qui me dévorait -et fit un peu de repos à mon être physique et moral, -en complète ébullition. Je réfléchis qu’après tout -je n’étais pas délaissé, qu’une ressource me restait: -M. Anselme Benoît. Certes, je n’aimais guère le médecin.—N’était-ce -pas lui qui venait de me séparer de -tout ce que j’aimais?—Mais, en fin de compte, sa -maison m’était ouverte, j’étais sûr d’y être accueilli avec -plaisir, et j’irais frapper là ce soir, si Barnabé, parti -pour quelqu’une de ses tournées dans la montagne, -ne reparaissait pas à Saint-Michel. Du reste, en y songeant -bien, n’avais-je pas aussi les Combal, les Garidel, -chez qui je trouverais également asile?</p> - -<p>Je respirai.</p> - -<p>Cependant, mon estomac, creusé par le grand air -matinal et aussi peut-être par mes trop vives alarmes, -commençait à bramer la faim. Je retirai la livre -de chocolat de mon oncle de la poche où elle était -restée enfouie. J’en croquai une bille sans désemparer.—Il -était bon, le chocolat de quarante sous, et -comme Marianne avait bien fait de passer la main derrière -les livres de la bibliothèque!—Je donnai un coup -de dent à la seconde bille; puis, réprimant ma gourmandise, -je descendis derrière la chapelle pour boire -un coup sur ce repas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span></p> - -<p>Quelle eau limpide, fraîche, délicieuse! J’en puisai -à plusieurs reprises dans le creux de mes mains réunies -et m’en grisai à plaisir. Encore une fois j’allais -plonger à la source mes deux poings jusqu’aux coudes, -quand une voix large, sonore, retentissante, emplit -soudain les châtaigneraies. Dieu! c’était Baptiste...</p> - -<p>Je me redressai vivement. La voix reprit la même -antienne. Baptiste, à coup sûr, paissait dans la prairie -de Saint-Michel, et Barnabé était avec lui. Comment -n’avais-je pas pensé à cela? Je dégringolai à -travers les hautes herbes.</p> - -<p class="p2">Quand l’âne m’aperçut, il courut à moi. Encore que -je l’eusse fouaillée souvent et d’importance, elle m’aimait, -la brave bête!</p> - -<p>—Bonjour, mon Baptiston, lui dis-je de bonne -humeur et lui passant la main sur les naseaux, qui -se dilatèrent avec délices, bonjour!</p> - -<p>Il s’enleva des quatre pieds et se prit à gambader -follement à travers la prairie.</p> - -<p>—Eh bien! quelle mouche t’a piqué, <i>imbecillas</i>? -s’écria Barnabé.</p> - -<p>Je vis le Frère. Il était accroupi à l’ombre d’un bouquet -de chênes verts, lequel poussait aux marges du -ruisseau formé par les eaux vives de la fontaine où je -venais de me désaltérer. Avec mon cœur tout à la joie, -mes jambes d’un élan s’emportèrent vers l’ermite. -Mais, lorsque je comptais qu’il allait se lever pour -m’embrasser ou me donner sur les épaules la tape affectueuse -que j’avais reçue tant de fois, il ne bougea<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> -aucunement. Je lui souhaitai le bonjour, comme je -l’avais fait à Baptiste, mais d’une voix timide, presque -troublée. Il me regarda et ne répondit point.</p> - -<p>—Bonjour, frère Barnabé, répétai-je, essayant de -lui sourire.</p> - -<p>—Tu arrives bien mal à propos, mon garçon, me -dit-il.</p> - -<p>Mes peurs me ressaisirent.</p> - -<p>—Vous ne pouvez donc pas me garder jusqu’au -retour de Marianne? lui demandai-je, tremblant.</p> - -<p>—A cette heure, je n’ai point la tête à ça, fit-il -avec un geste dépité.</p> - -<p>—Alors, il faut que je m’en retourne au presbytère?</p> - -<p>—Où tu trouveras visage de bois... Ah ça! voyons, -pétiot, es-tu venu céans pour me tourner les esprits à -l’envers? Par exemple, je voudrais bien voir que tu -m’empêchasses de gagner aujourd’hui un gros écu de -cinq francs! Crois-tu que ça coûtera quatre deniers -tant seulement, le magasin de Félibien, quand il faudra -acheter plus de cent pendules et des montres en or à -n’en plus finir? Va-t-en donc voir si les murailles reluisent -chez M. Briguemal, à Béziers. Sache, si tu -peux comprendre cela, que je gagne de l’argent avec -ma cervelle en ce moment, et que je ne veux pas entendre -voler une mouche autour de moi. Braguibus -attend mes vers pour sa musique, voilà!...</p> - -<p>Il plongea sa grosse tête, hérissée de cheveux et de -poils, dans ses deux mains velues, et, silencieux, demeura -roulé en boule sous les arbres. Usant de mille<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> -précautions, je déposai doucement à ses pieds mes livres, -mes cahiers, mon écritoire bleue, puis j’allai retrouver -Baptiste.</p> - -<p>Quelle bête admirable! Jamais, à Saint-Michel des -Aires, ni peut-être en toutes les Cévennes méridionales, -ne se rencontra âne plus fort, plus doux, plus complaisant. -Il avait presque la taille d’un mulet de la -plaine, et son poil long, soyeux, était d’un noir bleuâtre -pareil à l’aile lustrée des corbeaux. Les oreilles, -droites, semées çà et là de petites taches grisâtres, lui -retombaient gracieuses, barbelées, le long des mâchoires -et du col, qu’elles éventaient nonchalamment. Il -possédait des yeux magnifiques, d’un brun luisant à la -fois et amorti; c’étaient deux morceaux de velours -qu’on venait de détacher d’une pièce neuve. Ses dents, -régulièrement plantées, affichaient de haut en bas des -rayures ambrées qui en rendaient l’émail plus éclatant. -Avez-vous vu quelqu’une de ces grandes coquilles -comme les marchands ambulants, venus des bords de -la mer, en montrent pour les vendre dans nos montagnes? -Mon oncle en étalait deux sur la cheminée de -son salon. La bouche profonde de Baptiste avait le -même ton rose-tendre, avec le même air de fraîcheur -et les mêmes miroitements.</p> - -<p>Devinant que j’allais à lui, l’âne cessa de battre le -pré; il s’avança vers moi à petits bonds.</p> - -<p>Les bêtes, dans la jeunesse—Baptiste avait à peine -cinq ans—sont de véritables enfants; elles recherchent -les enfants pour courir avec eux, folâtrer avec eux, -jouer avec eux. L’enfance a le privilége de certaines<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> -folies innocentes, et ce privilége, parcourant l’échelle -des êtres, engendre dans toute la création de touchantes -affinités.</p> - -<p>Je m’agrippai à la crinière de Baptiste et lui grimpai -sur le dos. Il partit au galop avec des reniflements -joyeux.</p> - -<p>Comme c’était bon d’aller ainsi à travers les grandes -herbes qui frôlaient le ventre de ma bête, où disparaissaient -mes pieds pendants! Des hautes ramures des -châtaigniers tombaient sur nous de larges nappes -d’ombre. Plus loin, le soleil allumait, semblables à des -clartés jaunes, rouges, bleues, toutes les fleurettes du -gazon. Nous ne nous occupions pas de ces contrastes. -Nous allions à travers l’ombre, à travers le soleil, ne -songeant qu’à rire, qu’à nous amuser; car, tandis que -Baptiste s’emportait davantage en son élan insensé, -moi je riais aux éclats, le talonnant, le pinçant, lui -parlant ainsi qu’à une personne humaine, et le caressant -des deux mains à l’envi.</p> - -<p>Barnabé, couché comme un ours sous les chênes -verts, se leva. Un sifflement suraigu retentit. Ma bête, -emportée, s’arrêta court.</p> - -<p>—Descends! me cria le Frère.</p> - -<p>Je descendis.</p> - -<p>—Tu as de l’encre, je crois? me dit l’ermite, qui -s’était rapproché.</p> - -<p>—Oui, Barnabé.</p> - -<p>—Et du papier aussi?</p> - -<p>—Certainement.</p> - -<p>—Nous aurons besoin de tout cela, fit-il, se passant<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span> -la main droite sur le front et m’entraînant à l’ombre -des arbres.</p> - -<p>—Asseyons-nous! reprit-il.</p> - -<p>Nous nous assîmes.</p> - -<p>—Voyons, fillot, serais-tu assez savant pour écrire -du patois sur une de tes feuilles blanches?</p> - -<p>—J’ai copié, l’autre jour, pour mon oncle, un noël -en patois, et peut-être, en m’appliquant bien...</p> - -<p>—Oh! si tu as copié un noël, tu copieras bien ma -chanson...</p> - -<p>Je l’examinai avec surprise.</p> - -<p>—Comment, Barnabé, lui dis-je, vous avez fait une -chanson?</p> - -<p>—Elle sera très jolie; elle aura cinq couplets... Braguibus -va mettre son fifre en train...</p> - -<p>—Et la défense de mon oncle?</p> - -<p>—Je porte tous les respects à M. le curé des Aires, -qui doit à mes soins le peu de souffle qui lui reste; -mais faut-il, pour lui plaire, refuser de gagner cinq -francs, peut-être dix? Ton oncle croit-il, par hasard, -que les alouettes tombent rôties à l’ermitage de Saint-Michel? -La famine m’aurait mis au trou depuis longues -années, si j’avais dû me passer de mes industries. -Le bon Dieu m’aurait-il donné des talents, ne devant -pas m’en servir? Je ne gagne pas vingt sous chaque -jour, moi, à dire une messe basse, et je ne connais pas -la couleur des écus du gouvernement. Ton oncle parle -toujours comme le riche, qui, ayant le ventre plein, -dit aux personnes affamées: «<i>Ne mangez point ceci, -ne mangez point cela.</i>» D’ailleurs, les autres ermites<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span> -de la vallée se gênent-ils pour besogner chacun à sa -façon? Je ne parle aucunement de ton ami Venceslas -Labinowski, lequel faisait un métier de déshonneur. -Mais, sauf Adon Laborie, ermite de Notre-Dame de -Nize, qui pratique la règle par le menu, les Frères libres -de nos Cévennes marchent-ils tous en droiture -dans le chemin de saint François? Est-ce que, par -exemple, Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur, -ne s’amuse pas un brin à l’usure, du côté de Camplong -et de Graissessac? Il prête un pois, le malin, mais il -faut lui rendre une fève. Et Agricol Lambertier, -ermite de Saint-Pantaléon, qui aime la terre plus -que le paradis, ne va-t-il pas à la journée afin d’avoir -le plaisir de gagner une pièce de dix sous et de trousser -par-ci par-là les jupons aux filles de Boubals? Je passe -Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. Pour celui-là, -il sent la vieille futaille d’une lieue, et l’on n’a pas besoin -de lui tirer les vers du nez pour savoir qu’il passe -moins de temps à nettoyer sa chapelle qu’à siffler la linotte -dans son cellier. Moi, dès le premier âge, de tant -loin qu’il me souvienne, j’aimai toujours inventer des -chansons, et j’en invente encore quand on me paie.</p> - -<p>—Cependant, après sa maladie, vous promîtes à -mon oncle...</p> - -<p>—Je lui promis tout ce qu’il voulut. Autant lui -promettre le merle blanc, pardi! Fallait-il m’exposer -à perdre la soutane et Saint-Michel avec? Fallait-il -ruiner Félibien et son magasin? Tu ne sais donc pas, -innocent, que, si M. le curé des Aires m’a mis son habit -sur les épaules et le bourdon à la main, il a le pouvoir<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span> -de me déplumer de tout cela, moyennant quelques -lignes qu’il écrirait à Monseigneur? Ce n’est pas très -solide, notre Ordre. Me vois-tu, dépouillé de mon costume -d’ermite, obligé, pour gagner pain, de redevenir -ce que je fus au temps jadis, un misérable ouvrier -en vannerie?... Si quelque malheur me forçait jamais -à retourner tordre les osiers, là-bas, au bord de l’Orb, -j’en mourrais de honte. Songez donc, avoir été Frère de -Saint-Michel; avoir dominé dans ce pays; avoir tiré un -pied de nez à tous mes confrères, jaloux de mes richesses; -avoir cheminé une fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, -dans l’Espagne, deux fois jusqu’à -Rome; avoir vu le saint-père, qui m’a parlé; et puis -retomber aux corbeilles, aux paniers, à tous ces ouvrages -grossiers des pauvres diables de la rivière!... Cela -n’est pas possible et cela ne sera pas.</p> - -<p>—Alors, renoncez aux chansons!</p> - -<p>—Tu m’ennuies, toi, à la fin des fins, pétiot, et si -tu es venu ici pour me prêcher, à l’exemple de ton -oncle, tu agiras sagement en reprenant le chemin de la -cure. A-t-on jamais vu un blanc-bec comme cela, qui -ose tourmenter un homme de mon âge, un homme -qui connaît tous les pays et tous les mondes de la terre, -puisqu’il a pu arriver jusqu’en Italie à travers mille -villes et mille villages, à un homme...</p> - -<p>—Ne vous fâchez pas, Barnabé. Soyez tranquille, -mon oncle ne saura rien de cette chanson. Voulez-vous -me la dicter? Je suis prêt à l’écrire, et vous serez content -de moi.</p> - -<p>Je possédais une plume métallique superbe dans un<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> -petit étui en argent. Je la retirai délicatement du fourreau. -Barnabé sourit. Il prit lui-même l’encrier abandonné -sur le gazon et en releva le couvercle.</p> - -<p>—Ah! si je savais écrire! murmura-t-il avec un -soupir douloureux... Et dire que le maître d’école des -Aires me fait payer dix sous chaque fois qu’il me copie -une chanson! Le voleur!</p> - -<p>Je détachai une feuille de papier réglé de mon cahier -de versions, et, ramenant mes genoux pour m’arranger -une façon de pupitre, j’attendis.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IX</h2> - -<p class="pch">Barnabé, pris de délire poétique, déchire la Muse -à belles dents</p> - -<p>Au moment où je trempais le fin bout de ma plume -dans l’encrier, le Frère me retint le bras.</p> - -<p>—Voici la chose tout uniment, mon garçonnet, me -dit-il. C’est le fils Garidel qui voudrait se marier à la -fille de M. Combal, le maire. Cet enfant a vingt-deux -ans, il est donc en force de jeunesse; mais s’il ne porte -pas deux tondus et un pelé dans sa besace, il ne s’en -faut guère, tandis que la fillette possède du bien au -soleil, elle. Oh! ces Combal, c’est riche comme la mer. -Simon Garidel fut, lui aussi, notre maire dans les -temps de Charles X; malheureusement, il eut des pertes, -entreprenant de grosses affaires sur les osiers, et il -dut laisser l’écharpe à un autre. Pour un brave -homme, c’est un brave homme, franc comme l’or et -honnête comme le bon Dieu... Quel dommage que tout<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span> -le saint-frusquin des Garidel ne vaille pas vingt mille -francs, quand les Combal ne savent pas ce qu’ils ont!... -Tu comprends, de cette différence dans leur fortune -naissent journellement des discussions entre les deux -pères. Moi, je crois que si l’affaire dépendait tant -seulement de M. Combal, elle serait bientôt bâclée, -car il n’est pas porté sur les écus, notre maire; -puis il aime Simonnet, lequel est un garçon robuste et -plein de vaillance. Mais la Combale est là, et, quand il -s’agit de ne point laisser s’éparpiller les sous, elle a des -griffes partout, cette vieille: aux pieds, aux mains et à -la langue principalement. L’autre jour, en ma présence, -comme son mari revenait encore aux Garidel, -ne lui a-t-elle pas jeté mille paroles insolentes au visage, -l’accusant de lui manger son bien, et, pour marier -<i>Liette</i>, de vouloir la réduire à la besace et au bâton! -Ah! si ma défunte, à l’époque déjà ancienne où je vivais -en ménage, se fût avisée de m’envoyer pareils -lardons à la face, quelle danse, avec accompagnement -d’amarines en guise de tambourin!...</p> - -<p>—Et Juliette Combal, que dit-elle de cela?</p> - -<p>—Liette! elle pleure et ne souffle mot.</p> - -<p>—A sa place, je ne pleurerais point, et j’épouserais -Simonnet.</p> - -<p>—A la bonne heure! s’écria Barnabé content. Tu -seras un homme, toi, fillot, je vois ça. Tu as raison: -en ce monde, on doit en faire à sa tête, surtout quand -l’amitié se met de la partie et vous fait cabrioler le sang -dans l’estomac.</p> - -<p>Après une interruption de quelques minutes, il ajouta:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span></p> - -<p>—Simonnet est venu me trouver hier au soir; il était -pâle comme l’écorce du bouleau et des larmes noyaient -ses prunelles. J’ai pensé que Dieu l’aiderait en besogne -amoureuse si je lui donnais une de mes chansons pour -la chanter, la nuit, selon l’usage de chez nous, sous la -fenêtre de sa belle, en compagnie de Braguibus. Mes -chansons ayant porté bonheur à d’autres, pourquoi -n’en irait-il pas de même pour le jeune Garidel? Il me -comptera cinq francs, vingt sous par couplet. C’est -convenu entre nous.</p> - -<p>Les branches des taillis penchées sur nos fronts s’agitèrent -soudain, les arbres eux-mêmes secouèrent leurs -panaches de petites feuilles clair-semées, que la séve -nouvelle—elle monte lentement aux troncs des chênes—vivifiait -goutte à goutte. Entre le Frère et moi, passa -la longue tête noire de Baptiste.</p> - -<p>—A-t-on jamais vu bête plus curieuse! s’écria l’ermite, -riant à gorge déployée. Il faut qu’elle fourre son -museau partout.</p> - -<p>Puis, s’adressant à Baptiste:</p> - -<p>—Eh! que te font, à toi, qui vas à quatre pattes, les -amourettes de Simonnet Garidel et de Liette Combal? -Réponds, grand <i>Nicodème</i>, si tu l’oses.</p> - -<p>L’âne, interrogé, se mit à braire bruyamment. Barnabé -rit de plus belle, et je ne me fis pas prier pour -l’imiter.</p> - -<p>—Il n’existe pas de bourriquet plus esprité en toute -création du bon Dieu, dit le Frère regardant Baptiste -d’un œil attendri. Du reste, c’est moi qui l’ai éduqué, -et l’on sait dans nos montagnes combien je m’entends<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> -aux animaux. S’il m’était arrivé, comme à ton -oncle ou comme à toi, de pratiquer les écoles, je serais -devenu un flambeau de sapience. Mais on était vannier -chez nous, et, au lieu de m’envoyer aux livres des -savants, mon père m’envoyait aux oseraies de la rivière, -en m’allongeant des coups de houssine sur le dos. -J’étais mauvais sujet, paraît-il, étant petit. Je me suis -bien amendé tout de même au long des années. Cela -ne veut pas dire que je sois encore aussi sage que saint -Michel, lequel, toute sa vie, n’eut qu’une idée en tête: -tuer le Démon pour faire plaisir au bon Dieu. Et la -preuve que je ne suis pas toujours le droit sentier de la -perfection, où saint François marcha sans broncher, -c’est que, ton oncle m’ayant défendu de travailler aux -chansons, j’y travaille tout de même. Que voulez-vous? -malgré qu’on en ait, il faut que le naturel se montre... -Ah! puis c’est si joli, une chanson! ça sonne si doux à -l’oreille et au cœur, quand Braguibus l’accompagne du -fifre ou de la voix... Tu vas en juger.</p> - -<p>Baptiste, autour de nous, broutait négligemment des -touffes de sauge, de mauve, de pimprenelle...</p> - -<p>—Écoute, toi, mon Baptiston, dit-il. Cela t’instruira -toujours un brin.</p> - -<p>Baptiste leva la tête, puis, à ma très grande surprise, -s’accroupissant dans l’herbe, arrêta sur nous ses yeux, -où l’on eût cru voir luire de vagues pensées.</p> - -<p>Je trempai vivement la plume dans l’encrier tout grand -ouvert. Barnabé avait repris son attitude recueillie.</p> - -<p>—M’y voici, dit-il.</p> - -<p>Il s’arrêta court. Puis, s’étant à plusieurs reprises<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span> -tapoté le front avec les phalanges noueuses de sa main -droite:</p> - -<p>—Ciel du bon Dieu! reprit-il, quelle peine m’a coûtée -ce premier couplet, car je n’ai inventé qu’un couplet -depuis hier au soir! C’est toujours ainsi avec moi: -le commencement se fait tirer l’oreille. Par exemple, -une fois deux rimes désembourbées, ma chanson roule -toute seule jusqu’au bout de son chemin; c’est absolument -comme une charrette tirée par de bons chevaux. -Mais il faut trouver ces deux rimes, et c’est le diable à -confesser. Me suis-je cassé la tête!... Enfin, écris, pétiot.</p> - -<p>Il me dicta lentement ces vers de sa villanelle amoureuse. -Je les traduis:</p> - -<p class="pp8q p1">«<i>Dis-moi, fillette</i></p> -<p class="pp10"><i>Si jolie,</i></p> -<p class="pp6"><i>Quand tu portes ton rouge tablier,<br /> -Pourquoi, comme une peureuse<br /> -Qui de l’amour craint l’étincelle,<br /> -Te cacher toujours dans la maison?</i>»</p> - -<p class="p1">—C’est fini! fit l’ermite, se frottant les mains tout -aise.</p> - -<p>J’essuyai ma plume avec une feuille souple de chêne -vert.</p> - -<p>—Comment trouves-tu ça, enfant? reprit-il.</p> - -<p>—Superbe, superbe! m’écriai-je émerveillé, en effet, -que ce rustre eût pu réaliser une strophe que, malgré -mon <i>Epitome</i> défriché et le problème des <i>Fables de -Phèdre</i> si laborieusement résolu, j’eusse été bien empêché -de mettre debout.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span></p> - -<p>—Je suis bien sûr que tu n’en inventerais pas autant, -toi, encore que tu lises et écrives couramment, -me dit-il, flairant mes préoccupations.</p> - -<p>—Je n’en serais pas capable, Barnabé.</p> - -<p>Il saisit par un mouvement brusque la page où je -venais de tracer mes pattes de mouche, et la regarda -avec des yeux effroyablement dilatés.</p> - -<p>—Et dire que j’ai beau ouvrir mes deux lanternes -comme des lunes rondes, je ne distingue, sur ce papier, -que du noir et du blanc. Ils sont heureux, ceux -qui s’entendent aux écritures et aux lectures! Moi, -encore que je ne sois pas une bête, je suis un âne semblablement -à Baptiste. Cela est-il bien possible que ma -chanson soit là devant moi et que je ne la voie point! -Ces petits signes que vous appelez des <i>lettres</i> en votre -français, n’ont donc été créés que pour les riches? Oh! -si je les avais connus, je ne serais pas ermite... Qui -sait ce que je serais!... Quoique Polonais, ce gueux -de Venceslas lisait et écrivait...</p> - -<p>Ses yeux s’obscurcirent d’une buée épaisse. Le sentiment -de son ignorance venait d’arracher presque des -larmes au Frère libre de Saint-François.</p> - -<p>Il plia la feuille de papier, et, avec mille précautions -pour qu’elle ne se froissât point, la glissa dans la fausse -poche de sa soutane.</p> - -<p>—Tu n’as rien oublié au moins? me demanda-t-il.</p> - -<p>—Rien, Barnabé.</p> - -<p>—Présentement, il s’agit de remercier le bon Dieu. -Allons, fillot, un <i>Adoremus</i>.</p> - -<p>Nous tombâmes à genoux sur le gazon, et à pleine<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> -voix nous chantâmes, comme nous l’eussions fait dans -l’église des Aires:</p> - -<p>«<i>Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum.</i>»</p> - -<p>Nous nous remîmes debout. L’ermite siffla de nouveau, -plaçant deux doigts entre ses dents. Baptiste, -prévenu, se dressa sur pieds.</p> - -<p>—Le soleil arrive à mon bourdon, me dit le Frère.</p> - -<p>Il me montra son bourdon fiché en terre à quelques -pas; le soleil, en effet, en incendiait le petit miroir.</p> - -<p>—Il va être onze heures. Montons à Saint-Michel. -Aussi bien, l’un et l’autre, poserons-nous nos coudes -sur la table avec plaisir. Pour moi, quand la minute -a sonné, on ne me vit jamais tourner le dos à la mangeoire.</p> - -<p>Nous enfilâmes un sentier ombreux dans les rocailles. -Baptiste se prélassait gentiment devant nous.</p> - -<p class="p2">Je n’ai jamais bien compris pourquoi les chardonnerets, -qui volent aux monts d’Orb par bandes innombrables,—il -pousse tant de chardons pour les nourrir -au pays cévenol!—choisissent de préférence pour y -bâtir leurs nids les fourchettes des amandiers. Est-ce -la fleur parfumée de cet arbre, lequel s’endimanche de -blanc dès les premiers jours de février, qui les attire? -Pourtant ces pauvres chardonnerets devraient se méfier, -les branches de l’amandier étant si maigres et si -grêle étant son feuillage. Cette transparence fait tout -découvrir, tout jusqu’au fin bout du bec de l’innocente -bestiole, étendue comme morte sur sa couvée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span></p> - -<p>Au lieu de tirer à gauche vers la porte de l’ermitage, -Barnabé tira à droite, m’entraînant du côté du verger.</p> - -<p>—Les nichées mûrissent de jour en jour, mon garçon, -me dit-il, les oiseaux seront aussi tendres que des -prunes.</p> - -<p>Il leva la main au-dessus de sa tête, et j’ouïs de petits -piaulements étouffés.</p> - -<p>—Oh! Barnabé, ne leur faites pas de mal! implorai-je.</p> - -<p>—Tu les veux?</p> - -<p>—Oui, oui, je les élèverai au presbytère.</p> - -<p>J’entr’ouvris mon gilet pour les recevoir dans mon -sein, les y réchauffer, les y sentir... Mais des taches de -sang me rougirent la chemise.</p> - -<p>—Comment, vous les avez blessés? demandai-je.</p> - -<p>—Je te l’ai promis, je veux que tu fasses un déjeuner -à te lécher babines jusqu’à demain.</p> - -<p>—Mon Dieu! balbutiai-je bouleversé.</p> - -<p>Ma voix s’embarrassa.</p> - -<p>—J’ai du lard de cette année, frais et tendre comme -le beurre du mont Caroux, reprit l’ermite promenant -sa langue large et pointue sur les poils hérissés de sa -moustache.</p> - -<p>—Je n’aime point le lard, moi, Barnabé!</p> - -<p>Il décrocha deux autres nids du milieu des branchages, -puis de nouveau étouffa les petits entre ses mains.</p> - -<p>—Méchant! méchant! m’écriai-je.</p> - -<p>Le Frère rit à faire trembler sur ses épaules les coquilles -de sa pèlerine de lasting.</p> - -<p>—Oui, vous êtes un méchant! continuai-je exaspéré.<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span> -Je vous en préviens, du reste, si vous persistez à tuer -ces chardonnerets qui sont si gentils, au lieu de me -les donner pour être apprivoisés dans une cage, je -vous dénoncerai à mon oncle, dès son retour.</p> - -<p>L’ermite s’amusa de ma fureur enfantine. Pour me -narguer, il atteignit un nid de linottes dans un fourré, -au-dessus d’un grand chèvrefeuille pourpre, à l’extrémité -du plateau. Tant de cruauté me fit perdre la tête.</p> - -<p>—Soyez tranquille, Frère de démon, dis-je les dents -serrées, mon oncle saura à quelle besogne impie vous -employez votre temps à l’ermitage de Saint-Michel.</p> - -<p>—Ton oncle se moquera de toi, pétiot.</p> - -<p>Il commença à plumer les bestioles.</p> - -<p>—Pourvu qu’il ne vous oblige pas à lui restituer -votre soutane, qui est à lui, en apprenant que vous -vous occupez toujours de chansons avec Braguibus...</p> - -<p>J’avais à peine articulé ces mots, que la lourde main -de Barnabé s’abattit sur mes épaules. Épouvanté, je -jetai les yeux sur lui. Toute sa face, si débonnaire, si -joviale, avait soudainement pris un aspect farouche. Sa -bouche ricanait, montrant des dents acérées semblables -aux crocs de nos chiens-loups, chez les Catalans -du Planol.</p> - -<p>—As-tu envie que je te lance par delà ces granits?</p> - -<p>Il me désigna l’effroyable précipice que masquait à -peine un rideau d’épines et de genévriers confondus.</p> - -<p>—C’est pour m’effrayer sans doute! balbutiai-je, -affectant une assurance que j’étais bien loin de posséder.</p> - -<p>Il me happa au collet de ma veste, et, avec cinq de<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span> -ses doigts crochus, résistants, me souleva de terre -comme une plume. Je me crus perdu et fermai les yeux -à tout événement.</p> - -<p>—Barnabé! râlai-je, Barnabé, je vous demande -pardon!...</p> - -<p>Il me lâcha. Je m’affaissai à ses pieds sur la roche -nue.</p> - -<p>—Tout ça n’est qu’un amusement, pétiot, c’est -pour rire, fit-il, m’aidant à me replanter sur quilles... -Aussi, pourquoi me contrarier les esprits? Tu comprends -bien que je suis plus fort que toi, que tu ne pèses pas -une once à mon poignet. Mettons que je t’eusse jeté -là-bas sur les pierrailles du ruisseau de Lavernière; -n’ayant pas des ailes aux côtes, tu te serais aplati la -tête comme une fougasse dans un four, n’est-il pas -vrai? Eh bien, qui m’aurait demandé raison de ta -mort? La justice? Je me moque bien de la justice. J’en -ai fait des farces, moi, au nez des gendarmes, durant -mes quêtes dans la montagne et dans la plaine. Une -fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache... Enfin... -J’aurais répondu à ta justice que tu avais glissé au -long de quelque pente en courant après des nids de -martinets, et tout aurait été fini...</p> - -<p>Ces paroles scélérates, bien que mon âge ne me permît -pas d’en sonder toute l’horreur, me glacèrent jusqu’aux -moelles.</p> - -<p>—Allons, allons, ajouta le Frère reprenant son gros -rire, assez de sornettes et d’almanachs. Le temps se -passe, et mon estomac reste vide comme une gourde -fêlée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span></p> - -<p>Il regarda la raie d’ombre que la corde de la cloche, -tombant du haut du toit, dessinait sur la muraille -blanche de Saint-Michel.</p> - -<p>—Il est midi, dit-il. Enfant, sonne l’<i>Angelus</i>; moi -je vais allumer le feu pour nos brochettes.</p> - -<p>En chancelant, je m’acheminai vers la chapelle, et -Barnabé, après avoir fait le signe de la croix, disparut, -marmottant dans sa course le latin des versets et des -<i>Ave Maria</i>.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">X</h2> - -<p class="pch">On boit le frontignan de Gathon Molinier, -mais on guigne son jambon.</p> - -<p>Ce fut à peine si mes bras, paralysés par une terreur -qui me faisait trembler sur pieds comme un roseau, -eurent la force de tirer la corde et de frapper sur la -cloche les coups répétés de l’<i>Angelus</i>. Je me sentais -mourir. Je balbutiai la prière, ainsi que j’en avais contracté -l’habitude avec mon oncle au presbytère. Mais -combien ma ferveur fut plus profonde ici que là-bas! -Pour décider la Sainte-Vierge à intervenir en ma faveur, -quand j’étais tombé aux mains d’un homme qui semblait -en vouloir à ma vie, je récitai, en outre des <i>Ave -Maria</i>, l’oraison de saint Bernard commençant par ces -mots: «<i>Souvenez-vous, ô très pieuse vierge Marie</i>...»</p> - -<p>Je me sentis un peu rafraîchi, soulagé, rassuré.</p> - -<p>Cependant je ne savais me décider à rejoindre le<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span> -Frère en son ermitage. La pensée me traversa l’esprit -de lui fausser brusquement compagnie et de courir -frapper à la porte de M. Anselme Benoît. Ah! certes, -depuis que je commençais à connaître Barnabé, il s’en -fallait que M. Anselme Benoît m’inspirât l’effroi qui -m’avait empêché, le matin, d’aller prendre gîte chez -lui!</p> - -<p>Je me mis à longer le mur de la chapelle au hasard. -Bientôt, sans trop me rendre compte du but de mes -pas, je m’acheminai vers la fontaine cristalline où je -m’étais désaltéré. Une fois arrivé là, j’entrevoyais, dans -les effarements de ma pauvre cervelle troublée, le -moyen de me dissimuler derrière les troncs énormes -des vieux châtaigniers et de m’échapper jusqu’aux -Aires sans être aperçu.</p> - -<p>Je tournais, en m’effaçant dans l’ombre projetée par -les hautes murailles, l’angle de la chapelle, et j’engageais -le pied dans l’échancrure du granit, lequel, en cet -endroit, forme comme un gigantesque escalier, quand -une voix rude, hélas! trop connue, m’appela soudainement.</p> - -<p>—Eh bien! où t’en vas-tu? me dit l’ermite, qu’en -une seconde ses jambes démesurées avaient porté jusqu’à -moi.</p> - -<p>Je demeurai interdit.</p> - -<p>—Comment, le séjour de Saint-Michel te pèse déjà? -reprit-il.</p> - -<p>—Non, Barnabé, répondis-je.</p> - -<p>Puis j’ajoutai avec un effort qui fit perler des gouttelettes -de sueur à mon front:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span></p> - -<p>—J’allais à votre fontaine, là-dessous, pour me laver -les mains avant le déjeuner.</p> - -<p>—Si c’est parce que, tout à l’heure, je t’ai refusé -les chardonnerets que tu cherches à t’ensauver, c’est -bien une folie d’enfant, cela. Sois tranquille, mon garçonnet, -les oiseaux ne te manqueront point, puisque -tu aimes ces bestioles. Dans le verger tant seulement, -j’ai découvert plus de trente nichées; tu pourras les -prendre à mesure qu’elles mûriront; je te fais présent de -toutes.</p> - -<p>—De toutes, Barnabé?</p> - -<p>—As-tu une cage?</p> - -<p>—J’en ai une petite à la cure.</p> - -<p>—Je t’en fabriquerai une grande, moi-même, en -osier. Ça me connaît, l’osier. Il faut voir comme je -le travaille! Mes doigts s’entendent aux treillis les plus -compliqués. J’invente des fleurs, je fais des rosaces, -des cocardes, des calices, des ostensoires, et pour les -cages à deux, quatre, six compartiments, il n’existe -pas d’ouvrier pareil. Ah! je suis un fier homme, va, -quand je veux m’en donner la peine... Es-tu content à -présent?</p> - -<p>—Vous êtes bon, Barnabé, vous êtes le meilleur -des ermites! m’écriai-je, subjugué à la fois et un peu -servile.</p> - -<p>Au même instant, je sentis tout mon visage comme -noyé dans la barbe profonde du Frère, et des baisers -bruyants claquèrent sur mes joues.</p> - -<p>Baptiste, qui vaguait à travers le plateau, vint me -flairer amicalement aux jambes. Foin de mes peurs!<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> -je suivis Barnabé et son âne vers la porte entr’ouverte -de l’ermitage.</p> - -<p class="p2">Dans la cheminée, large et haute, un fagot de branchettes -sèches achevait de se consumer. Les braises -incandescentes lançaient de courtes flammes blanches. -Le Frère, avec une large pelle, ramena sur le devant -du foyer les charbons rouges accumulés, puis abaissa -dessus un gril de fer noir et luisant.</p> - -<p>—Fais-moi passer les brochettes, pétiot, me dit-il.</p> - -<p>Sur le coin d’une table en noyer massif, qui occupait -le milieu de la vaste pièce,—sans doute salle d’armes -de l’ancien château féodal,—trois brochettes avaient -été disposées en un plat de grosse faïence verte. Pauvres -chardonnerets du verger! ils tenaient leurs -pattes et leur bec repliés dans une chemisette blanche -de lard fin, et une lancette acérée d’épine leur avait -traversé le corps d’outre en outre. L’ermite tendant la -main vers moi, je lui abandonnai le plat.</p> - -<p>—A la saucisse maintenant! s’écria Barnabé, ayant -posé les oiseaux sur le gril.</p> - -<p>Il ouvrit une porte à gauche et s’éclipsa.</p> - -<p>Je me trouvai seul avec Baptiste, lequel, s’étant faufilé -dans l’ermitage sur nos talons, baguenaudait librement -à travers l’immense cuisine, flairant de temps à -autre la table, comme pour se renseigner sur les mets -qu’on allait servir.</p> - -<p>—Tu as donc toujours faim, toi? lui demandai-je.</p> - -<p>Il vint à moi... Il regarda les chardonnerets qui crépitaient -en rôtissant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span></p> - -<p>Barnabé rentra.</p> - -<p>—Eh bien! grand poilu, fit-il apostrophant Baptiste, -vas-tu me débarrasser le plancher, et au galop!...</p> - -<p>En même temps il leva sa main droite, où pendait -un long pli de saucisse, désignant à l’âne le fond de -la cuisine. La pauvre bête, les oreilles basses, la queue -entre les deux cuisses comme après quelque horion, -s’éloigna, et finalement disparut dans l’ombre d’un arceau.</p> - -<p>L’ermite retourna les chardonnerets, serra les brochettes -l’une contre l’autre, maintenant que le feu en -avait réduit le volume, et installa la saucisse sur le -gril.</p> - -<p>—C’est de la saucisse de Saint-Gervais, dit-il, me -la montrant du doigt. Remarque si elle est ronde et -fraîche! Il n’y a pas une mie de pain là-dedans, c’est -tout cochon et pur cochon. Ah! bien oui, du pain et -des œufs dans la saucisse! On ne connaît pas cette fabrication-là -à Saint-Gervais... A Murat, on arrange -des andouillettes si bonnes qu’on en mangerait sans fin -jusqu’aux portes de l’enfer. A Douch, les boudins -sont excellents. A Rosis, avec les oreilles du porc, on -fait des fromages de chair qui vous remontent l’appétit. -Mais pour la saucisse, vois-tu, mon fillot, il n’y -a que Saint-Gervais. J’ai quêté celle-ci dans le courant -de janvier, vers la semaine des Rois, chez une fournière -qui demeure au bord de la rivière de Mare. Elle -s’appelle Agathe Molinier, ou <i>Gathon</i> tout simplement. -Il lui reste encore deux jambons pendus à une<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span> -poutrelle. Enfin, on verra plus tard pour ces jambons.</p> - -<p>Il retourna la saucisse.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Quelle femme, cette Gathon Molinier! religieuse -comme une image, et donnante comme la main du bon -Dieu qui remplit le bec à sa créature chaque matin... -Ça me remet dans l’idée que cette brave dévote de -Saint-Gervais—elle ne me renvoya jamais besace vide—m’a -donné une bouteille de frontignan. En voilà du -vin qui vous feutre chaudement l’estomac! Le mari de -Gathon, Jacques Molinier, un raccoutreur de barriques -et de tonneaux, en retournant de par là-bas d’une -ville marinière qui s’appelle Mèze, lui avait rapporté -cette fiole. Nous la boirons à sa santé. Je n’ai pas -chaque jour à ma table le neveu de M. le curé des -Aires!</p> - -<p>Il s’en alla de nouveau.</p> - -<p>J’entendais encore le pas de Barnabé sur les marches -retentissantes de la cave, quand il se produisit dans la -cuisine un événement qui manqua de me faire perdre -la tête. Les braises où venaient de rôtir doucettement -les chardonnerets, imbibées de graisse par la grosse -saucisse de Saint-Gervais, laquelle rendait du jus par -tous les pores, s’enflammèrent. En moins d’une -seconde, tout disparut dans un effroyable incendie, qui -non-seulement embrasait le gril, mais s’était encore -répandu jusqu’aux pierres du foyer, humides et fumantes.</p> - -<p>—Barnabé! Barnabé! m’écriai-je au désespoir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span></p> - -<p>Il m’entendit et remonta quatre à quatre.</p> - -<p>—Miséricorde! fit-il.</p> - -<p>Il sauta sur le gril, souffla, souffla, souffla si fort et -si dur que les flammes cédèrent. La saucisse de Gathon -Molinier et les chardonnerets du verger apparurent légèrement -charbonnés.</p> - -<p>—Cela leur vaut une flambée, dit le Frère, renversant -le gril sur le plat... A table, mon garçonnet!</p> - -<p>Tandis que, d’une dent indolente, peu convaincue, -je m’exerçais sur la saucisse de Saint-Gervais, Barnabé -avala deux brochettes. Il fallait voir avec quel entrain -il dépêchait la besogne. Une bête pour une bouchée, -et je néglige les gros morceaux de pain qu’il engloutissait -avec les oiseaux.</p> - -<p>—Allons donc, me répétait-il, allons donc, mange. -Nous ne sommes pas ici pour compter les solives du -plafond.</p> - -<p>Il est clair que, n’ayant aucune faim,—le chocolat -de mon oncle me remplissait encore l’estomac,—je -faisais assez piètre mine au repas. Du reste, pourquoi -ne point avouer que la saucisse de Gathon Molinier ne -stimulait en aucune façon mon appétit? Je regardais -dans le vide, portant les yeux tantôt aux murailles, -tantôt sur Barnabé, surtout vers la porte par laquelle -Baptiste venait de disparaître sous les arceaux.</p> - -<p>—Si tu ne peux mordre à la pitance, bois un coup -alors, me dit le Frère entre deux pauvres linottes qu’il -engouffra comme des noisettes.</p> - -<p>Et, me remplissant le verre de frontignan, lequel coulait -sans bruit comme l’huile d’or de la plaine:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span></p> - -<p>—Vois-tu, mon pétiot, me dit-il, je suis de l’avis de -Barthélemy Pigassou, l’ermite de Saint-Raphaël: le -vin est ce qu’il y a de meilleur dans la vie de ce monde. -Le frontignan, voilà un vrai paradis! Va, va, tu -sauras ça un jour... Quelle différence entre le frontignan -et le maraussan, Jésus-Dieu! Si M. Briguemal, -qui aime tant le vin blanc de sa cave, goûtait celui-ci! -Dans le fait, il vaut mieux que nous soyons seuls à -cette heure: elle est si petite, cette fiole de la brave -Gathon!</p> - -<p>Il l’atteignit encore sur la table et acheva de la vider -sans façon, à la régalade.</p> - -<p>—Si Anselme Benoît, qui fait tant de ravages dans -nos montagnes, barbouilla-t-il, au lieu de ses drogues -baillait du bon vin à ses malades, il ne les mènerait -pas au cimetière par douzaines... Mais finalement, il -faut que les médecins vivent et que les curés mangent -de bonne soupe.</p> - -<p>Il allongea le bras pour saisir une bouteille de vin -rouge.</p> - -<p>—Ciel de Dieu! marmotta-t-il en faisant sauter le -bouchon, comme ces chardonnerets altèrent! Toutes -les fois que j’ai le malheur de toucher à ces coquins -d’oisillons, il faut de toute nécessité que plusieurs litres -y passent. Ça se comprend dans le fond: ces bêtes -avalent toutes sortes de graines sèches, elles se rafraîchissent -rarement le bec, encore que l’eau ne manque -point ici, et ça vous a un sang chaud, chaud!... A moi, -ces oiseaux allument l’enfer dans l’estomac et dans le -gosier... Sans compter que le lard rôti, flambé, brûlé,<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span> -me gratte la langue comme une râpe et achève de me -faire courir des charbons par tout le corps... Tu ne sens -rien, toi, pétiot?</p> - -<p>—Non, Barnabé, je ne sens rien.</p> - -<p>—C’est qu’aussi tu es là, devant ton assiette et ton -verre, aussi emprunté que le dimanche, quand tu te -plantes debout pour chanter l’épître dans l’église... Oh! -tu as une jolie voix, une voix de rossignol dans la -feuillée. Moi, quand j’étais enfantelet,—il y a plus de -quatre matins,—je piaulais aussi comme le fifre de -Braguibus. Je montais, je descendais, je remontais, je -redescendais...</p> - -<p>Il s’interrompit, et soudain entonna ce noël très -populaire aux Cévennes:</p> - -<p class="pp6 p1">«Jésus est né dans l’étable,<br /> -<i>Sanctum Dominum Jesum</i>.<br /> -Voyez comme il est aimable!<br /> -<i>Sanctum Dominum nostrum.</i>»</p> - -<p class="p1">L’ermite, qui s’était mis debout, alla ainsi jusqu’à -la fin du quatrième couplet, ayant bien soin, après -chaque strophe, de s’arrêter quelques secondes pour -vider son verre et me forcer à toucher au mien. Comme -je savais, moi aussi, le cantique par cœur, dès le quatrième -verset, entraîné presque à mon insu, je joignis -ma voix de fausset à la voix de basse du Frère, et, -durant une heure, l’ermitage de Saint-Michel envoya -aux échos d’alentour le plus étrange concert qui fut -jamais.</p> - -<p>Cependant, tandis que j’étais toujours en verve et<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span> -disposé à poursuivre,—le noël n’a pas moins de vingt-cinq -couplets,—Barnabé m’abandonna tout à coup. -Effrayé d’entendre ma voix unique, laquelle avait atteint -un diapason absolument inconnu dans l’art musical, je -me tus à mon tour.</p> - -<p>L’ermite éclata de rire. Il se rassit.</p> - -<p>Alors seulement je m’aperçus que la face de Barnabé -était effroyablement rouge et que ses yeux, -noyés dans des vapeurs humides, n’avaient plus ni -regard ni vie. Qu’allait-il lui arriver? Dix fois, il -tenta de décrocher les hauts boutons de sa soutane -pour donner aisance à son cou musculeux. Malheureusement -ses doigts, qui tremblaient, ne réussirent -pas à rencontrer les boutonnières. Pourquoi ses doigts -tremblaient-ils? Sa main était si sûre lorsqu’elle -saisissait les nids aux branchettes fourchues du verger! -Enfin la soutane, tourmentée à tort et à travers, céda, -et le Frère laissa voir, non-seulement son cou aux -veines saillantes et pleines, mais aussi toute sa poitrine -puissamment arquée, nerveuse, velue comme le dos de la -hyène des Catalans. A ce spectacle nouveau pour moi, -je rougis et ne pus m’empêcher de baisser pudiquement -les yeux.</p> - -<p>L’ermite rit de plus belle; mais ce rire sans éclat, -saccadé, presque bourbeux, m’épouvanta.</p> - -<p>—Barnabé! m’écriai-je.</p> - -<p>Sa prunelle recouvra quelque lumière.</p> - -<p>—Eh bien, quoi? me dit-il.</p> - -<p>—Si vous vouliez me le permettre, j’irais me promener -un peu avec Baptiste... par là..., pas bien loin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span></p> - -<p>—Baptiste! bredouilla-t-il. Ah! bien, avec Ba... -Baptiste.</p> - -<p>—Oui: je ne le fatiguerai pas... Je retournerai ici -bientôt.</p> - -<p>—Oh! oui... bien... bien.... tôt.</p> - -<p>Au moment où je m’effaçais dans l’ombre des arceaux, -le Frère se souleva.</p> - -<p>—Je le défends! je le défends! s’écria-t-il.</p> - -<p>Je revins vers la table, tout intimidé.</p> - -<p>—Je voudrais bien voir, reprit l’ermite avec un -geste de menace, je voudrais bien voir que tu eusses -l’audace de mener mon âne au Planol pour l’y faire -mordre par toutes les bêtes sauvages des Catalans. -Pour le coup, si tu t’avisais d’endommager Baptiste -en quelque façon, c’est moi qui te travaillerais les -côtes.</p> - -<p>Je tremblais comme la feuille d’un amandier exposé -au vent sur le plateau.</p> - -<p>—Mais, Barnabé, balbutiai-je, retenant les larmes -dont mes yeux s’étaient remplis soudainement, je n’ai -jamais eu l’intention de conduire Baptiste chez les -Catalans.</p> - -<p>—Tu n’as jamais eu l’intention?...</p> - -<p>—D’ailleurs, nous sommes loin du Planol, ici, à -Saint-Michel.</p> - -<p>—Tu n’as jamais eu l’intention? vociféra-t-il.</p> - -<p>—Non, Barnabé, non...</p> - -<p>—Et l’autre fois, chez ton père?...</p> - -<p>Il se mit debout, furieux, allongeant les mains pour -me saisir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span></p> - -<p>Je ne fis qu’un bond jusqu’à la porte. Au moment -où je la franchissais comme affolé, j’entendis des chaises -qui se renversaient, des verres et des bouteilles qui se -brisaient, puis le bruit sourd d’un corps qui tombait -lourdement.</p> - -<p>Je me retournai. L’ermite, ivre-mort, s’était de tout -son long étendu sur le carreau.</p> - -<p>Je m’esquivai précipitamment.</p> - - -<p class="pc4">FIN DU LIVRE PREMIER.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a><br /><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 elarge">LIVRE DEUXIÈME</p> - -<hr class="full" /> - -<p class="pc4 elarge"><i>L’IDYLLE</i></p> - -<h2 class="p4">I</h2> - -<p class="pch">La tombée de la nuit, qui ferme le calice des fleurs, entr’ouvre -l’âme des enfants.</p> - -<p>Je courus tout d’une haleine jusqu’à l’extrémité du -plateau. Là, des bouillons blancs, qui formaient, amalgamés -avec des églantiers en fleurs, une sorte de muraille, -m’arrêtèrent heureusement. Encore un pas, et, -du haut de la roche à pic, je roulais dans le précipice -au fond duquel babille sur des cailloux ronds le ruisseau -clairet de Lavernière.</p> - -<p>J’eus un frisson quand, à travers la frondaison -transparente, mon œil plongea dans l’abîme, et vivement -je me rejetai en arrière. Je pris le premier sentier -s’offrant à mes pas: c’était celui du verger. En -arrivant à la porte de ce Jardin de Délices,—car en -cet endroit charmant piaulaient des nichées par centaines, -et Dieu sait si les oiseaux me tinrent au cœur -tout le long de mon enfance!—une réflexion m’arrêta:<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> -pourquoi, ne pouvant vivre chez Barnabé, qui m’effrayait -sans cesse et finirait par m’allonger quelque -mauvais coup, ne profiterais-je point de cette occasion -unique pour me sauver?</p> - -<p>Harcelé par la peur, je vaguai je ne sais combien de -temps à travers le plateau ronceux, cherchant le chemin -des Aires et ne parvenant pas à le découvrir. Tout -à coup, à ma grande surprise, je me retrouvai devant -la porte à claire-voie du verger. J’avais un mal de tête -horrible, et les arbres fruitiers, grêles et noueux, me -paraissaient grands et droits comme des peupliers. -Que se passait-il donc en moi? Les jambes me faisant -à peu près défaut, je tâtai de mes deux mains mal -assurées les fragments de granit, qui, pareils à des vertèbres, -saillent à l’échine du plateau, et je gagnai un -petit coin écarté, assez éloigné de l’ermitage. Juste à -ce point cessent les amandiers, les abricotiers, les sorbiers, -et le châtaignier, un moment délogé de son -domaine, reprend royalement possession d’une terre -qui lui appartient.</p> - -<p>Je connaissais cette retraite où disparaissaient les -âpretés du rocher nu, que tapissait une herbe épaisse, -où poussaient, en manière de bordure, chardons violets, -menthes sauvages, asphodèles et giroflées. J’y -étais venu plus d’une fois, les jours de congé, avec -Baptiste et Barnabé. L’habitude maintenant m’y reconduisait.</p> - -<p>Jamais le gazon ne m’avait semblé plus touffu, plus -frais, plus invitant. Je résistai peu à la séduction: mes -genoux se plièrent d’eux-mêmes, et, comme le Frère<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> -étendu dans la cuisine de l’ermitage, moi, dont le -frontignan de Gathon Molinier, le noël en vingt-cinq -couplets, avaient alourdi les esprits, à mon tour je me -laissai aller de toute ma taille, m’allongeai délicieusement, -fermai les yeux et m’endormis.</p> - -<p>Quand je relevai mes paupières appesanties, l’ombre -des arbres s’était singulièrement allongée sur le plateau -de Saint-Michel. Je regardai autour de moi. Le verger -bruissait comme une immense cage. C’était partout -des pépiements timides, des cris aigus, des chants perlés, -des bruits d’ailes. Pas une branche qui n’eût son -oiseau perché. Quel réveil ravissant! Au-dessus de ma -tête, un bouvreuil à son aise picorait les bourgeons -tendres d’un néflier; je voyais sa jolie tête noire se -baisser, puis se relever en cadence. Plus loin, un verdier, -dont j’apercevais la queue jaune, les deux mignonnes -jambettes roses, paraissait fort occupé à bâtir son -nid dans une touffe de jeunes feuilles, à la cime d’un -pommier. Enfin, à quelques pas du gazon où je demeurais -vautré, le bec ambré d’un gros merle sortit -d’un buisson de houx. Je fis un geste; le merle, sifflant, -s’envola.</p> - -<p>Cependant, bien que la présence de tant d’oiseaux -alertes, en quête de leur repas du soir, m’annonçât que -l’heure était déjà avancée, je ne pouvais me décider à -quitter mon réduit agreste, à la frontière extrême du -verger. Où irais-je, d’ailleurs? Rentrerais-je à l’ermitage? -Cette perspective, sans m’effrayer autant qu’on -pourrait le croire, me souriait médiocrement. Partirais-je -pour les Aires, maintenant que, remis de mon<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> -trouble par un sommeil réparateur, je ne devais plus -hésiter à en découvrir le chemin sous bois? Je ne savais -me résoudre à rien. En attendant de prendre un parti, -dans la demi-somnolence où se complaisait mon âme, -je m’intéressais à tout ce qui se passait sur le plateau.</p> - -<p>Après les oiseaux se chamaillant pour des bourgeons, -des fleurs, des bouts d’herbe verte, des touffes -de séneçon, de vieilles baies de genévrier desséchées -découvertes sous l’arbuste qui faisait peau neuve, les -arbres attirèrent mon attention. La plupart des troncs -étaient tordus, déjetés, rogneux. Les branches, inclinées -presque toutes dans la direction du midi, avaient -des attitudes éplorées qui dénonçaient les luttes soutenues -avec acharnement. Se pouvait-il, en effet, que le -vent, les ayant à ce point infléchies, ne les eût pas du -même coup emportées? Sans doute la roche dure, après -avoir reçu ces hôtes malgré elle, habituée désormais à -leur ombrage, se refusait-elle à les laisser partir et les -retenait-elle par toutes les racines et par tous les fils. -Le fait est que ces amandiers, ces pommiers, ces sorbiers, -ces cerisiers, qui, le matin, étincelaient dans -tout l’éclat de leur floraison blanche et rose, paraissaient, -ce soir, à mesure que l’ombre les envahissait, -singulièrement tristes et nus. Une chose me frappa: les -fleurs, qui, dans les ténèbres commençantes, brillaient -comme autant de lumières, au moment où les derniers -rayons quittaient le plateau, s’éteignirent soudainement.</p> - -<p>Je me levai surpris, amenai à moi une branchette -d’amandier et regardai. Les corolles, repliant leurs folioles<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> -éclatantes, venaient toutes de se refermer. Je dirigeai -un œil irrité vers Caroux. Jamais cet énorme -bloc de granit brun, que la main de Dieu roula dans -la vallée d’Orb comme un nœud tout-puissant pour attacher -la montagne à la plaine, ne mérita mieux que ce -jour-là son nom de <i>Caroux</i>, tête rouge, <i>caput rubrum</i>. -Le soleil couchant l’embrasait tout entier, vermillonnant -ses crêtes dentelées, faisant resplendir ses crevasses, -ses précipices, allumant par milliers des incendies -à ses flancs rugueux. Tout d’un coup, l’astre tomba -derrière la montagne, et la nuit, l’odieuse nuit, tira -son rideau sur les cieux.</p> - -<p>—O Marianne! Marianne! êtes-vous au moins -arrivée à Éric! m’écriai-je, saisi d’une émotion subite.</p> - -<p>Sans savoir pourquoi, j’éclatai en sanglots.</p> - -<p>—Eh bien! eh bien! mon garçonnet, que veut dire -tout ceci? s’écria, dans le silence du plateau où les -oiseaux ne bougeaient plus, la grosse voix de Barnabé.</p> - -<p>Je me retournai et vis le Frère. Assis à vingt pas -de moi, au beau milieu de l’allée principale du verger, -il tordait entre ses doigts agiles de longues tiges d’osier -blanc.</p> - -<p>—Quelque abeille t’a donc piqué, que tu pleures -comme un robinet de fontaine? me dit-il, riant de ce -rire franc, communicatif, qui me réjouissait autrefois, -et que je ne lui connaissais guère depuis ma venue -à Saint-Michel.</p> - -<p>—Je pensais à Marianne, à notre Marianne du presbytère, -balbutiai-je.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span></p> - -<p>—C’est que j’ai des abeilles ici. Elles me font du miel -aussi jaune, aussi doux, que le miel du Narbonnais. -Regarde!</p> - -<p>Il leva la main, me désignant de belles ruches, disposées -dans les fentes du rocher.</p> - -<p>—Croyez-vous que Marianne soit arrivée à Éric -maintenant? lui demandai-je, impuissant à distraire -ma pensée de la pauvre vieille cheminant vers son -pays natal.</p> - -<p>—Sois tranquille, mon pétiot; à cette heure, Marianne -a vu le visage de son frère et l’a embrassé.</p> - -<p>—Ah! tant mieux! soupirai-je.</p> - -<p>Je sentis, dans ma poitrine, mon cœur qui se dilatait -délicieusement. La nuit me remplissait de terreurs intimes -indicibles, et je retournais, avec un attendrissement -que je m’efforçais de contenir, à tous ceux qui -m’étaient chers.</p> - -<p>Au moment où ma pensée inquiète visitait le presbytère, -mon petit lit étroit dans l’alcôve où je ne coucherais -pas,—où coucherais-je?—l’ermite me regarda -avec bonté. J’allai à lui: j’avais besoin d’aller -à quelqu’un.</p> - -<p>—C’est peut-être ma grande cage que vous commencez -là, Barnabé? lui dis-je, osant toucher les branchettes -d’osier.</p> - -<p>—Pour une vérité, voilà une vérité, enfant, répondit-il -d’un ton joyeux. T’ayant un peu molesté ce -matin, il faut bien que je te gâte un peu ce soir. Que -veux-tu? j’étais en pointe de vin au déjeuner, ce qui -ne m’était pas arrivé depuis tant et plus. Oh! moi,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> -je ne ressemble point à Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. -C’est le frontignan qui a fait le coup. Que -Gathon Molinier aurait agi sagement, gardant sa bouteille -et me donnant son jambon! Enfin, pour ce jambon, -on verra: j’ai l’œil dessus...</p> - -<p>Il s’interrompit, et, d’une main preste, posa les premiers -rayons de la porte de ma cage.</p> - -<p>—En avons-nous chanté un noël superbe! reprit-il. -Si nous avions été à l’église, à la messe de minuit, toi -portant ta soutanelle rouge de cardinal, moi ma pèlerine -neuve à coquilles, comme ton oncle aurait été -content!... D’abord, il faut lui rendre justice, ce frontignan -vous donne une voix!... Tiens! il eût été -prudent tout de même de garder un verre de cette liqueur -pour après-demain, quand je serai obligé d’enseigner -ma chanson à Simonnet et à Braguibus. Ils -viendront tous les deux ici jeudi, à la vesprée. Mon -Dieu! je sais bien que ce Braguibus manœuvre le fifre -mieux que ne le fit jamais un autre en ce pays, et qu’il -prend les airs d’un tour de main, comme moi les fourmis -volantes, quand j’en attrape aux vendanges pour -attirer les becfigues à mes trébuchets. Ça vous a des -ventres, ces becfigues!... C’est égal, malgré les talents -de Braguibus, une goutte de frontignan me rafraîchissant -la luette, il me semble que j’aurais mieux rossignolé -ma chanson. D’ailleurs, tant plus on fait valoir -sa marchandise, tant plus on en retire de profit. Tu -comprends cela, n’est-il pas vrai, fillot?</p> - -<p>—Mais votre chanson n’est pas finie, articulai-je -timidement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span></p> - -<p>—Voilà le malheur! Ah! si elle était finie! Dans -les temps, j’allais vite en la besogne des rimes; à présent, -ma tête se fatigue dans les chansons, tout comme mes -jambes dans les chemins. J’ai Baptiste au moins pour -les jambes; mais pour les chansons!... Pauvre moi! -les vieux ans me tombent dessus et me mâchent les -membres pareillement à des grêlons poussés par les -giboulées de mars. Il me souvient de l’époque où, en -un jour, j’inventais jusqu’à vingt-cinq couplets, et cela -filait doux, agréable au cœur, facile à la voix. Aujourd’hui, -j’ai besoin quelquefois d’une semaine pour tirer -du fond de ma cervelle tant seulement vingt-cinq lignes, -et c’est maladroit, peu galant, souvent mélancolieux -à la mort... Pourvu que je sois prêt jeudi, lorsque ces -gens des Aires frapperont à ma porte! Ayant à établir -Félibien dans les horlogeries, il m’en coûterait de -perdre les cinq francs convenus, mais il m’en coûterait -bien davantage de laisser croire à la contrée que Barnabé -Lavérune, si fameux par ses complaintes, ses -chansonnettes, n’est plus capable de rien, et désormais -ne rend pas plus de son en ce monde qu’une cloche -qui aurait perdu son battant.</p> - -<p>Par un geste désespéré, il porta une main crispée -à sa tête et s’arracha des poignées de cheveux. Cela me -fit mal.</p> - -<p>—Ah! Barnabé, lui dis-je, que je regrette de ne rien -entendre aux vers, moi! Quel plaisir j’aurais à vous -aider!</p> - -<p>—Tu es un brave enfantelet, murmura-t-il, pénétré -d’une émotion très vive, et c’est à présent que je m’en<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> -veux de t’avoir taquiné pour des nids de chardonnerets. -Mais ne te tourmente aucunement les esprits et ne te -bouleverse les sens: après la peine, viendra le tour du -plaisir. Premièrement, c’est dimanche l’octave de -Pâques, et lundi tout Bédarieux, avec ses deux curés, -ses huit vicaires, ses Confréries de Pénitents, se dirigera -vers Notre-Dame de Cavimont. Nous serons de la -fête.</p> - -<p>—Eh quoi! Barnabé, vous m’amènerez à Notre-Dame? -m’écriai-je, sautant de joie.</p> - -<p>—Je n’ai pas mémoire d’avoir manqué une procession -à Cavimont, depuis ma première paire de -sabots; et, passant la rivière lundi, je ne puis te laisser -seul à Saint-Michel. Du reste, ma présence là-haut est, -paraît-il, indispensable. Est-ce que M. le doyen Michelin -pourrait dire la messe, si je n’allais mettre un -peu d’ordre en la chapelle pillée par Venceslas Labinowski? -Sans compter qu’il serait convenable peut-être -de donner un coup de balai et de torchon dans l’intérieur -de l’ermitage, que ton ami le voleur laissa en un -bouleversement complet. On m’a fait entendre, à la -cure de Bédarieux, qu’étant le Frère le plus proche de -Notre-Dame de Cavimont, c’est moi que tous ces -soins regardent. Aussi, depuis plus de six mois, pourquoi -n’a-t-on pas nommé un autre ermite?... Ah! ces -curés, comme ça nous fait trotter, nous autres pauvres -Frères, et par des chemins où les ronces nous arrachent -toujours un peu de laine, autrement dit un peu d’argent... -Par exemple, si ce gros M. Michelin, ventru -pareillement à une outre de bouc quand elle est pleine;<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> -si ses vicaires, maigres et pointus comme des clous, -espèrent que je vas leur servir un dîner après la grand’-messe, -je leur promets un pied de nez aussi long qu’un -carême de quarante jours. Je nettoierai la chapelle, -l’ermitage, le petit autel de Sainte-Anne-la-Marieuse: -c’est pour le bon Dieu. Mais, quant à mettre la broche -en branle, à rôtir des croustades au four, à plumer des -volailles, à déboucher des bouteilles de vin vieux, je -suis votre serviteur! Est-ce que j’empoche les revenus -de Notre-Dame de Cavimont, moi, pour en endosser -les charges? A ce compte, que deviendrait Félibien -Lavérune, qui étudie les horlogeries à Moret, département -du Jura?.... D’abord, j’ai dit au curé de Bédarieux: -«Si vous plantez ce bât sur mon échine, je -vous préviens que je ruerai des quatre fers, et gare à -celui d’entre vous qui me serrera la sous-ventrière!...»</p> - -<p>La nuit peu à peu avait enveloppé le plateau de ses -ombres de plus en plus épaisses. L’ermite laissa couler -sur le roc les brins de saule blanc, jeta un dernier coup -d’œil satisfait sur la cage, dont les quatre montants, -fermement établis aux angles, indiquaient les proportions -gracieuses, et, d’un mouvement brusque, se mit -sur pieds.</p> - -<p>—Je n’y vois plus, dit-il. Demain, je terminerai cet -ouvrage... Maintenant, c’est drôle, il me vient tout -d’un coup des idées pour la chanson. C’est comme ça, -ce travail de tête: encore qu’on n’y pense pas, on -y pense, et la besogne se trouve quelquefois très -avancée, quand on désespérait de la finir. Croirais-tu, -pétiot, que, tandis que je te baillais mes raisonnements<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span> -sur Notre-Dame de Cavimont, le second couplet de la -chanson se fabriquait tout seul dans ma cervelle?...</p> - -<p>Il s’arrêta, se tiraillant les deux oreilles. Un moment, il -demeura immobile, la tête basse, les yeux attachés au sol. -Moi, je le regardais, saisi d’une crainte respectueuse.</p> - -<p>—C’est cela... Je le tiens! s’écria-t-il enfin. Fillot, -courons à l’encre et au papier: le deuxième couplet est -trouvé!</p> - -<p>Nous nous précipitâmes vers la maison.</p> - -<p class="p2">Quel agréable petit lit me prépara l’ermite, douillet, -chaud, sentant la lavande et le romarin! Au lieu de -paille de maïs, la paillasse ne contenait que de la fougère, -mais elle me parut si mollette! Ah! comme j’y -dormis! Décidément, en dépit des malencontres de -mon arrivée, il faisait bon vivre à Saint-Michel, et -Barnabé Lavérune était bien le meilleur des Frères -libres de Saint-François.</p> - -<p>Nous passâmes toute cette nouvelle journée et les -trois quarts de la suivante à rimer, Barnabé et moi, en -l’honneur de Juliette Combal. Pour la troisième strophe -de sa singulière pastorale, ayant eu occasion de -fournir au poète, qui daigna recourir à moi, deux rimes -qu’il put utiliser, je devins incontinent son collaborateur. -Je me fusse passé de cet honneur insigne, -car désormais je fus privé de tout amusement. Baptiste, -avec qui j’avais repris mes courses folles sur le plateau, -dans le verger, à travers la prairie, me regardait d’un -œil triste tenant entre mes deux mains mon front obsédé. -Que de fois la pauvre bête dut, comme moi,<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> -envoyer la muse rustique à tous les diables. Mais, -harponné par le Frère, lequel avait l’inspiration terrible, -je fus tenu de me mettre l’esprit à la torture, et, -malgré que j’en eusse, de rimailler jusqu’à la fin.</p> - -<p>Ce fut seulement le jeudi, à six heures du soir, que, -sur une belle feuille blanche, j’écrivis la cinquième -et dernière strophe de notre poème.</p> - -<p>—Maintenant tu peux aller sonner l’<i>Angelus</i>! me -dit le Frère.</p> - -<p>Et il entonna:</p> - -<p>«<i>Adoremus in æternum...</i>»</p> - -<p>On devine si je dus secouer la cloche: les vibrations -métalliques qui s’éparpillaient dans la vallée, c’était le -chant de ma délivrance, et je tirai la corde de toute la -force de mes bras.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">II</h2> - -<p class="pch">Promenade au clair de lune de M. Cœurdevache, charcutier -rue de Castres, à Saint-Pons.</p> - -<p>Après un souper frugal, composé d’oignons doux et -d’une poignée de pois-chiches, le tout assaisonné à -l’huile d’olive et au vinaigre rouge, l’ermite de Saint -Michel, qui s’était montré d’une sobriété remarquable,—à -peine avait-il vidé deux ou trois fois son verre -plein,—m’entraîna brusquement à travers le plateau.</p> - -<p>—Moi, me dit-il, je ressemble au jeune levron: je -n’aime pas le terrier, à moins qu’il ne pleuve à verse -ou que je n’aie les chasseurs à mes trousses.</p> - -<p>—Les chasseurs? demandai-je étonné.</p> - -<p>—Les gendarmes, si tu n’entends point la comparaison.</p> - -<p>—Comment! les gendarmes vous ont poursuivi -quelquefois, Barnabé?</p> - -<p>—Et ils allaient d’un bon train, montés sur leurs chevaux.<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> -Cela se passait il y a deux ans, sur la route de -Saint-Pons, du côté d’Olargues. Mais, moi qui connaissais -les petits chemins aussi bien que les grands, -je fis un crochet tout d’un coup, me jetai dans la montagne -à travers des taillis, cachai Baptiste dans un -fourré, et les gendarmes perdirent mes pas. Ah! que -gentiment je m’esclafai de rire, voyant là-bas au-dessous -de moi, dans la plaine, ces hommes plantés sur -leurs bêtes qui cherchaient des yeux leur gibier. Enfin, -tirant mon âne par la bride derrière les feuillages, je -finis par échapper aux brigands. Que de peines, de -sueurs, dans les rocailles de Caroux! Le soir, par -exemple, j’étais rompu de fatigue, et, quand j’arrivai -au Poujol, chez une brave femme qui fut toujours secourable -aux pauvres Frères, je te réponds, mon pétiot, -que je demandai plutôt un lit pour m’étendre qu’une -table pour m’ébaudir.</p> - -<p>—Et qu’aviez-vous donc fait?</p> - -<p>—Rien, pardi! Est-ce qu’on a besoin de faire quelque -chose au gouvernement pour qu’il tracasse le pauvre -monde? Va-t’en voir si M. Combal, qui lui rend -des services, puisqu’il est maire de la commune sans -paye, est dispensé de fournir les écus de ses impositions. -Aux riches, le gouvernement prend leur argent; -aux misérables comme moi, il prend leur peau, s’ils ne -savent la défendre. Il faut bien, se les étant mis sur la -croûte, qu’il donne du travail à ses percepteurs et à ses -gendarmes.</p> - -<p>—Encore si les gendarmes attrapaient tous les voleurs!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span></p> - -<p>—Il ne manquerait plus que ça, par exemple! Plus -d’un goujon glisse à travers les mailles du filet et s’en -revient nager dans la rivière, dit Barnabé joyeusement.</p> - -<p>—Témoin, Venceslas Labinowski.</p> - -<p>L’ermite rit aux éclats.</p> - -<p>—Oh! pour celui-là, c’est un finaud, un Polonais -de la Pologne, et s’il donne du fil à retordre à la justice, -je n’en suis aucunement fâché.</p> - -<p>—C’est vous pourtant qui le dénonçâtes à M. Etienne -Baticol, maire d’Hérépian, ainsi qu’à M. Combal, -maire des Aires.</p> - -<p>—Pourquoi avait-il employé la savate avec moi, -quand je lui donnais tout simplement un bon conseil, -près de la statue de Paul Riquet, à Béziers?</p> - -<p>—Alors c’était de vous avoir jeté par terre, non -d’avoir pillé Notre-Dame de Cavimont, que vous lui -teniez rancune?</p> - -<p>—Moi, d’abord, qu’un particulier me tire un cheveu -de la tête, je n’ai plus de tranquillité que je ne lui -aie cassé un membre ou deux. Je suis ainsi fait: qui -m’égratigne, je l’écorche... Crois-tu, par exemple, que -si le charcutier de Saint-Pons qui m’accusa de lui -avoir volé cent francs, et me lança la gendarmerie aux -chausses, me tombait sous la griffe, je n’éprouvasse -pas quelque satisfaction à lui caresser l’échine avec un -gourdin de rouvre ou de châtaignier?...</p> - -<p>—Eh quoi! Barnabé, on osait vous accuser?...</p> - -<p>—Mon Dieu! je comprends que le frère Laborie, -de Notre-Dame de Nize, fasse don à l’hôpital de Bédarieux -du lard, de la saucisse, du boudin, mêmement<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> -des <i>grattons</i> qu’il ramasse chaque année dans ses -quêtes. Cette bienfaisance aux pauvres lui vaudra une -belle place dans le ciel. Mais viderait-il son sac à plein -bord sans exiger la moindre pièce blanche, si, comme -moi, il avait un fils dans les horlogeries, à Moret, -département du Jura? Je suis Frère libre de Saint-François, -mais je suis père également, et le bon Dieu, -qui me donna Félibien, me punirait si je le laissais en -oubli. Je vis donc de mon métier, et je ne me fais pas -tirer l’oreille toutes les fois que l’occasion se présente -de m’arrondir le gousset...</p> - -<p>Il s’interrompit brusquement. Il porta les yeux vers -le sentier qui débouche sur le plateau, à deux pas de la -chapelle.</p> - -<p>—Personne encore! murmura-t-il.... Ah ça! est-ce -que Simonnet Garidel ne se souvient plus qu’il m’a -commandé une chanson?</p> - -<p>—Et ce charcutier de Saint-Pons? demandai-je.</p> - -<p>—Voici le fait. Je revenais de Marthomis, où les -cochons, toujours bien nourris, ont une graisse!.... -C’est moi qui ai découvert ce trou dans les Montagnes-Noires, -et, tous les ans, je ne manque pas d’y descendre. -La quête avait été à ce point prospère que Baptiste -pliait sous les victuailles: andouilles, jambons, vessies -pleines de saindoux... Tu comprends si je riais tout -seul, marchant derrière ma bête, les yeux fixés sur -mon butin... Ayant évité l’octroi par une ruse, j’entre -dans Saint-Pons et je m’arrête, rue de Castres, à la porte -de M. Cœurdevache, charcutier. Il a pour enseigne un -cochon de lait si blanc qu’on le mangerait tout cru...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span></p> - -<p>«—Combien du tout? me demanda M. Cœurdevache, -ayant vu et tâté ma marchandise.</p> - -<p>«—Soixante francs.</p> - -<p>«—Cinquante.</p> - -<p>«—Soixante.</p> - -<p>«Et je détachai Baptiste comme pour nous en -aller.</p> - -<p>«—Marché conclu! s’écria le charcutier.</p> - -<p>«Alors, il ouvre un tiroir et a le front de m’offrir -en paiement un morceau de papier.</p> - -<p>«—Frère, rendez-moi quarante francs et nous -sommes quittes.</p> - -<p>«—Je ne veux pas de ce chiffon, lui dis-je.</p> - -<p>«—Mais c’est un billet de banque de cent francs.</p> - -<p>«—Il me faut de l’argent liquide et rond.</p> - -<p>«Il rejette le billet de banque au milieu de beaucoup -d’autres dans le tiroir et monte au premier étage de sa -maison. Un moment après, il redescend avec douze -écus qui rendaient, en sa main, une musique plus -jolie que celle de Braguibus. Il me les compte un à -un.</p> - -<p>«La vente finie, j’enjambe Baptiste, et nous -allons bravement souper à l’<i>Auberge du Cheval-Blanc</i> -chez Alexandre Morel, rue Neuve-de-Saint-Chinian.»</p> - -<p>Barnabé s’arrêta de nouveau. Pour s’enquérir de -l’heure sans doute, il regarda le ciel, où la lune, un -moment obscurcie par des nuages légers, brillait désormais -d’un incomparable éclat.</p> - -<p>—C’est égal, dit-il, si Simonnet Garidel me manquait<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> -de parole, ce ne serait pas honnête... Enfant, toi qui -as l’ouïe aussi fine qu’un perdreau, écoute un peu. -N’entends-tu rien?</p> - -<p>—Je n’entends rien, Barnabé.</p> - -<p>—Ce que c’est que de nous! reprit le Frère. Il y a -peu de temps encore, pas une feuille n’eût remué aux -alentours de Saint-Michel que je n’en eusse été prévenu. -A présent, c’est à peine si la voix du coucou arrive -jusqu’à moi... Il se fait tard, mon pauvre Barnabé, -il se fait tard...</p> - -<p>Ayant articulé ces paroles mélancoliques comme un -glas, il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit sur un -bloc feutré d’un gazon épais. De ce point, non-seulement -on pouvait sonder les sentiers aboutissant à l’ermitage, -mais explorer la vallée d’Orb tout entière, -endormie dans la paix de cette belle nuit. Je me plaçai -près de l’ermite et demeurai silencieux.</p> - -<p class="p2">Cependant, je faisais des réflexions singulières. -Entraîné soudain par un courant d’idées tristes et esquivant -la fin de son histoire avec le charcutier de la rue -de Castres, Barnabé me donna des soupçons sur sa -parfaite probité. Qui sait si cet homme, que j’avais -connu depuis quelques jours tour à tour bon et méchant, -compatissant et cruel, fermement dévoué en apparence -à mon oncle et néanmoins, à propos des chansons, -infidèle à ses engagements formels, n’avait pas, en effet, -volé les cent francs à M. Cœurdevache, de Saint-Pons? -Dieu! si Barnabé Lavérune était un autre Venceslas -Labinowski! Un frisson me parcourut les membres,<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> -et c’est poussé par l’épouvante que, de moi-même, -je me rejetai dans la malheureuse aventure avec -le charcutier, comme, du haut de Saint-Michel, je me -fusse précipité dans le ruisseau de Lavernière, si le -vertige tout d’un coup fût venu griser mon cerveau.</p> - -<p>—Enfin, balbutiai-je, M. Cœurdevache vous accusait -de lui avoir dérobé cent francs?</p> - -<p>—Pour le moment, je dépêchais, à l’<i>Auberge du -Cheval-Blanc</i>, chez Alexandre Morel, un jeune poulet -blanc de peau et tendre comme du caillé. Mon Dieu! -je ne faisais de mal à personne, ayant distrait cette -bête de ma quête à Marthomis. A mon dernier coup de -dent, un homme entre, et je reconnais le charcutier de -la rue de Castres.</p> - -<p>«—Un peu tard, monsieur Cœurdevache, lui dis-je: -le rôti est enterré. Pourtant la besace est en fonds, -et, s’il vous était agréable de trinquer avec moi...</p> - -<p>«—Ce n’est ni pour boire ni pour manger que je -vous cherche, me dit cet homme, qui ne paraissait pas -content.</p> - -<p>«—Est-ce pour me compter les poils de la barbe, -par hasard? Venez-y, voyons.</p> - -<p>«—Frère, il me manque cent francs.</p> - -<p>«—Il me manque bien plus que cela, à moi, pour -être riche comme vous.</p> - -<p>«—Frère Barnabé, je ne ris point.</p> - -<p>«—Pleurez à votre aise alors, et laissez-moi finir -de souper.</p> - -<p>«—Il n’y avait que vous dans ma boutique, quand -j’ai laissé mon tiroir ouvert.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span></p> - -<p>«Je me soulevai sur mes ergots.</p> - -<p>«—Ah ça! compère, allez-vous bientôt finir de -me jeter vos accusations à la face? Savez-vous qu’au -bout du compte vous pourriez me mettre les bras -en danse, et qu’il ne vous en reviendrait rien de -bon sur le dos? Attention! j’ai le sang vif comme la -poudre à fusil, et, là où je pose la main, il reste des -marques.</p> - -<p>«En barbouillant ces paroles, car la salive m’embarrasse -les mots dans la colère, je regardais une -fenêtre toute grande ouverte et, me trouvant seul avec -M. Cœurdevache, l’envie me prenait aux ongles de -le saisir par le drap de sa veste et de l’envoyer faire un -voyage dans la basse-cour. Sans doute, le charcutier -eut le pressentiment de mes intentions, car il recula de -plusieurs semelles. Croyant qu’il allait appeler du -secours dans la salle voisine, où ripaillait une bande -nombreuse de charretiers, je lui appliquai une griffe -sur l’épaule droite et le retins.</p> - -<p>«—Je ne veux pas, lui dis-je, que tous ces gens, en -train de vider bouteille, viennent ici m’appeler voleur, -comme vous avez osé le faire vous-même. Gardez donc -bouche close, si vous tenez à votre vie. Oh! moi, je ne -suis pas méchant, pratiquant la règle de saint François. -Pourtant, si on me tarabuste trop les esprits, gare -l’averse!... Je ne demande pas mieux que d’écouter -vos explications, et, s’il y a erreur dans nos arrangements, -d’en arriver à restituer le bien d’autrui. Mais -vous conviendrez, monsieur Cœurdevache, que ce n’est -pas dans une auberge, au milieu des allants et venants,<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> -que nous pouvons régler définitivement notre compte. -Nous allons sortir du <i>Cheval-Blanc</i> bras dessus bras -dessous semblablement à de vieux amis que nous sommes, -et nous nous entendrons dehors pour le mieux. -Surtout pas un mot de cette affaire à Alexandre Morel, -quand je vas lui payer le souper de Baptiste et le -mien.</p> - -<p>«—Alors, vous allez venir à la maison? me demanda -le charcutier, dont, moyennant ma main toujours -appuyée sur lui, la voix devenait plus douce.</p> - -<p>«—Chez vous, ailleurs, où vous voudrez, chez -M. le juge de paix, si cela vous plaît.</p> - -<p>«Une minute après, ayant baillé vingt sous à -Alexandre Morel, détaché Baptiste du râtelier, avec -M. Cœurdevache, dont j’avais rattrapé le bras vivement, -nous enfilions la belle allée de platanes qui -fait une si magnifique entrée à la petite ville de Saint-Pons.</p> - -<p>«—Où allons-nous de ce pas? me demanda M. -Cœurdevache, un peu épeuré.</p> - -<p>«—Moi, je vais à mon ermitage de Saint-Michel, -selon mon habitude, après mes quêtes, et vous, vous -m’accompagnez un bout de chemin, pour causer des -cent francs qu’on vous a volés.... Voyons, il fait -nuit noire, personne ne nous écoute, contez-moi ça.</p> - -<p>«—La chose est bien simple, fit le charcutier; -c’est pendant que je suis monté dans ma chambre, au -premier étage, pour y chercher vos douze pièces d’argent, -que le billet de banque de cent francs a disparu -de mon tiroir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p> - -<p>«—En êtes-vous bien sûr?</p> - -<p>«—J’avais compté.</p> - -<p>«—Il fallait recompter, que diable!</p> - -<p>«—J’ai recompté.</p> - -<p>«—Vous referez vos calculs en rentrant chez -vous.</p> - -<p>«—Donc vous n’avez pas pris mon billet?</p> - -<p>«Je ne lui répondis point, mais je le serrai davantage, -sentant à quelques mouvements qu’il ramassait -ses forces pour essayer de s’échapper.</p> - -<p>«Nous marchâmes plus d’un quart d’heure sans -débrider langue ni l’un ni l’autre. Moi, je riais dans -ma peau de la bonne farce; lui, semblait au contraire -consterné, se faisant traîner un peu à la queue de -Baptiste, lequel, comme son maître, devait jubiler en -son dedans à s’étouffer.</p> - -<p>«—A la fin des fins, me laisserez vous tranquille? -s’écria M. Cœurdevache.</p> - -<p>«—Avec moi tout se paye, lui répondis-je. Pourquoi -m’avez-vous appelé voleur...</p> - -<p>«—Je ne marcherai plus!</p> - -<p>«Il s’arrêta sur le coup. Je le regardai dans les prunelles.</p> - -<p>«—Suivez bien mes raisonnements, monsieur -Cœurdevache, lui dis-je. Si je vous ai emmené hors de -la ville, ce n’est pas pour le plaisir de faire société avec -vous. Je fréquente MM. les curés, quelquefois monseigneur -l’évêque, j’ai mêmement parlé à notre saint -père le Pape, chaque fois que je suis allé à Rome pour -le voir. Vous comprenez alors en quel état je tiens les<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> -charcutiers, lesquels, à ne point mentir, s’entendent -merveilleusement à saigner les cochons, à confectionner -andouilles, saucisses et boudins, mais ne chantent -jamais la messe, ne confessent jamais personne et demandent -une chose tant seulement au ciel: que les -tripes soient bien succulentes et bien grasses, les lards -bien blancs et bien épais... Vous m’accusez de vous -avoir volé cent francs, et vous ne vous feriez pas scrupule, -si d’aventure je vous lâchais les quatre membres, -de vous encourir vers Saint-Pons et de lancer sur ma -piste toute la meute des gendarmes. Je n’aime point ce -peuple boutonné et moustachu, et ne veux aucunement, -encore que je sois innocent comme l’enfant à la -mamelle, me laisser agripper par lui. Raison pourquoi -je vous mène faire une promenade au clair de lune et -vous conseille de marquer le pas tranquillement à mes -côtés.</p> - -<p>«—Alors vous m’enlevez?</p> - -<p>«Le mot me fit rire: il était si drôle!</p> - -<p>«—J’aimerais mieux enlever la belle madame -Cœurdevache que vous, lui dis-je. Mais vous savez le -proverbe: <i>Faute de grives, on prend des merles...</i>»</p> - -<p class="p2">Barnabé se tut un moment. Son récit m’intéressait -au delà de toute expression, et je ne pus me tenir de lui -en demander la suite.</p> - -<p>—Eh bien? insistai-je.</p> - -<p>—Les hommes forts, ayant leurs bras, ne se méfient -de rien ni de personne; il n’en va pas ainsi des -hommes faibles, mon pétiot, me dit-il. Ceux-ci sont<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span> -rusés et remplacent la force par la malice. Tu te souviens, -je pense, de Venceslas Labinowski, et de son -coup de savate, à Béziers? M. Cœurdevache, voyant -miséricorde se perdre, s’était décidé à reprendre route -avec moi. Il marchait même d’un bon pas. Seulement -il arrivait de temps à autre que, sans motif visible, ses -jambes se trouvaient embarrassées dans les miennes. -Il était clair que le charcutier, comme y réussit plus -tard Venceslas Labinowski, cherchait à me faire tomber -pour prendre le large, tandis que je me ramasserais. -Les loups, n’osant trop attaquer l’homme, qui les effraye -avec sa haute taille, lui passent et repassent entre -les deux mollets et travaillent par ce manége à le jeter -à bas afin de le dévorer paisiblement après. Je savais -ça, et, sans plus délibérer, saisissant M. Cœurdevache -qui ne s’y attendait mie, je le plantai sur Baptiste à -califourchon.</p> - -<p>«—Vous m’avez plusieurs fois marché sur les -orteils, lui dis-je, et cela m’a porté à l’estomac. Allons, -tenez la bride; moi, je tiens la queue, et battons la -route vivement. J’ai hâte de revoir mon ermitage de -Saint-Michel.</p> - -<p>«—Vous m’amenez chez vous?</p> - -<p>«—Oh! que nenni!</p> - -<p>«—Et quand me laisserez-vous retourner à Saint-Pons?</p> - -<p>«—A l’aube. La nuit est si douce!</p> - -<p>«—Et ma femme?</p> - -<p>«—Oh! les femmes, il y a tant et plus qu’elles -savent se passer de leurs maris.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span></p> - -<p>«—La mienne m’aime, et je le lui rends.</p> - -<p>«—Je le rendais aussi à ma défunte, et à d’autres -dans l’occasion; mais elles, tout en me le rendant, -étaient fort capables de s’en laisser conter par les vanniers -de la rivière, quand ils étaient jeunes et vigoureux. -Allez, monsieur Cœurdevache, en amitié, l’homme -et la femme se valent bien.</p> - -<p>«—Et mon petit garçon qui va sur ses sept ans, -comme il doit sangloter à cette heure, ne me voyant -plus revenir!</p> - -<p>«Le charcutier, finissant ces mots, pleura. Moi, je -demeurai étourdi, et je pensai à mon Félibien qui était -si loin, à Moret, département du Jura. Tout d’un -coup, Baptiste, à qui le chagrin du charcutier faisait -mal, s’arrêta.</p> - -<p>«—Monsieur Cœurdevache, dis-je, puisque vous -avez, en votre maison, rue de Castres, un enfant qui -vous espère dans l’inquiétude, la farce que je vous ai -jouée est finie. Descendez et retournez chez vous. Jurez-moi -tant seulement de ne souffler mot de ceci à -personne qui vive, principalement à la gendarmerie.</p> - -<p>«—Je vous le jure, Frère.</p> - -<p>«Il sauta au milieu de la route. Je lui tins une minute -les deux mains dans les miennes.</p> - -<p>«—Je n’ai point touché à votre tiroir, lui dis-je. Peut-être, -fouillant toutes mes poches, trouverais-je un billet -de banque plié en quatre dans mon gilet. Mais ce n’est -le vôtre aucunement, je vous le promets. Les billets -se ressemblent tous. Adieu donc, et embrassez pour moi -votre femme, sans oublier votre pétiot.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span></p> - -<p>«Un instant après, il disparaissait à l’un des détours -du chemin. Je traversai le gros bourg endormi de Riols... -Voyez-vous, ce Simonnet Garidel qui se moque de ma -chanson à présent qu’elle est faite!»</p> - -<p>Il se remit debout, impatient et inquiet.</p> - -<p>—Et les gendarmes de Saint-Pons? osai-je lui demander.</p> - -<p>—L’homme est menteur et manque facilement à ses -promesses, répondit Barnabé, attentif à tous les bruits -de la nuit. Le charcutier, qui avait juré, me lâcha les -gendarmes. C’est dans les environs du Mas-de-l’Église -que je les aperçus dans la brume, au premier matin; -mais ils n’eurent pas assez de nez, et je leur échappai -à travers les broussailles.</p> - -<p>—Ils ne vinrent pas jusqu’à Saint-Michel?</p> - -<p>—Jamais.... Pourtant, il me fallut avoir une explication -avec le brigadier de gendarmerie de Bédarieux, -qui, paraît-il, avait reçu des ordres contre moi.</p> - -<p>—Et que lui dites-vous, à ce brigadier?</p> - -<p>—Pardi! la vérité, la seule vérité. Je lui racontai -que M. Cœurdevache, lequel, en sa ville natale, a la -réputation de boire à l’égal d’une barrique sèche, était -venu à ma rencontre à l’<i>Auberge du Cheval-Blanc</i>, -et que là, l’un et l’autre, nous étant longuement aspergé -la luette avec de l’eau bénite de cave, nous avions fini -par nous prendre de bec, ainsi que cela arrive entre -gens que le vin met en danse; puis, en compagnie -de Baptiste, trop sage pour s’être laissé troubler la cervelle -à l’abreuvoir, et qui conséquemment nous guidait -en droiture vers Saint-Michel, nous avions batifolé<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span> -toute la nuit à travers les chemins. Quant au billet -de banque de cent francs et plus, c’était une lubie de -M. Cœurdevache, dont la tête pour l’instant variait -comme une pendule détraquée... Le brigadier pouffa -de rire, m’appela, je crois, <i>ivrogne</i>, ce qui ne m’a pas -dégoûté de vider mon verre, et je quittai la maison -de la gendarmerie un peu plus content que je n’y étais -entré. Diantre! c’est que la prison n’est pas bien loin -de là... Enfin, ton oncle arrangea l’affaire...</p> - -<p>Un chant alerte, sonore, vif comme l’ariette d’un -rossignol, éclatant dans les châtaigneraies, coupa la -parole à l’ermite.</p> - -<p>—Braguibus! s’écria-t-il; j’entends le fifre de Braguibus!</p> - -<p>Il me prit une main et m’entraîna.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="pc4">III</h2> - -<p class="pch">Jean Maniglier, mal culotté, comme le bon roi Dagobert, -reçoit le surnom de <i>Braguibus</i>.</p> - -<p>A peine le Frère avait-il allumé son <i>carel</i>, lampe à -trois becs de forme antique avec récipient de cuivre -jaune, très en faveur chez les paysans de nos montagnes, -que Simonnet Garidel et Jean Maniglier, dit <i>Braguibus</i>, -parurent au seuil de l’ermitage.</p> - -<p>—J’ai cru que le loup vous avait mangés dans -le bois, leur dit Barnabé, moitié ironique, moitié -fâché.</p> - -<p>—Le loup? Je voudrais bien qu’il osât tant seulement -me regarder! fit Simonnet, projetant en avant -ses bras musculeux, aussi velus que la poitrine de -l’ermite, cette poitrine que je n’avais pu voir sans -rougir.</p> - -<p>—Oh! tu es fort, toi, je le sais, lui dit le Frère; -mais pas contre Juliette Combal, par exemple!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span></p> - -<p>Tandis que le jeune Garidel et Barnabé échangeaient -ces paroles de bienvenue, Braguibus, avec l’aisance -d’un habitué de l’endroit, avait pris une chaise, s’était -assis, et, portant à plusieurs reprises le fifre à ses lèvres, -en avait tiré, à la sourdine, des sons légers, comme -pour mettre en train l’instrument.</p> - -<p class="p2">Au fait, nous ne pouvons laisser passer ce personnage, -historique en toute l’étendue des Cévennes méridionales, -sans le faire connaître au lecteur.</p> - -<p>A l’époque où se déroulent les divers événements de -ce récit, Jean Maniglier avait quarante-cinq ans environ. -C’était un petit homme délicat et menu, vêtu en -toute saison d’une veste de serge coupée rond sur les -reins et à collet droit, selon la mode de chez nous. -Par-ci par-là, parmi l’étoffe élimée, éclataient quelques -boutons de métal soigneusement astiqués, un surtout, -large comme un gros sou, où l’artiste suspendait son -fifre au repos.</p> - -<p>A l’encontre de nos montagnards robustes, qui laissent -volontiers flotter leur vêtement, la veste de Jean -Maniglier demeurait constamment fermée. Sa poitrine, -d’où sortait le précieux souffle qui filait des notes tour -à tour tristes et gaies, paraissait grêle; de là, tant de -précautions pour la préserver de la bise ou du froid. Le -pantalon était large, à grand pont-levis jusque par-dessous -les aisselles, toujours trop ample du fond, à la -ceinture mal attachée. De ce pantalon incommensurable, -où se perdaient les maigres tibias du musicien, -où ses pieds mignons demeuraient perpétuellement engouffrés,<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> -lui était venu le surnom sous lequel tout le -monde le désignait dans le pays. De <i>braies</i>, vieux mot -qui signifie chausses, l’esprit comique de nos Cévenols -n’avait pas eu de peine à déduire <i>Braguibus</i>, et, en -homme d’esprit, Jean Maniglier avait été le premier à -rire de cette joyeuse invention.</p> - -<p>Une grosse tête ronde, à figure poupine, presque -glabre, souriante, surmontait ce corps débile. Le cou, -caché sous de lourdes mèches de cheveux noirs, longues -et droites comme des sabres, paraissait court, enfoncé -entre les deux épaules, lesquelles tendaient à se relever -en ailes, ainsi que cela arrive fréquemment chez les bossus. -Evidemment Braguibus portait une gibbosité en -un endroit quelconque de sa machine. Etait-ce par devant? -était-ce par derrière? On l’ignorait. La bosse n’avait -pas abouti jusqu’à fleur de peau; mais, pour être -demeurée enfouie dans les profondeurs de l’organisme, -elle n’en existait pas moins. On la pressentait, on la -voyait, on la touchait.</p> - -<p>En nos rudes campagnes cévenoles, où la terre tour à -tour argileuse et empierrée, mais toujours résistante et -forte, réclame des hommes de fer, on devine le sort réservé -aux malheureux que la nature marâtre n’a point -armés pour le terrible combat de la culture. Non-seulement, -dans les familles, que leur présence inutile épuise, -ils deviennent l’objet du plus cruel abandon, mais aussi -du plus affligeant mépris.</p> - -<p>Chez les paysans aisés, on arrive quelquefois à -faire d’un infirme un maître d’école, un tailleur, -un horloger: malheureusement, ces divers métiers,<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> -parce qu’ils exigent des sacrifices, sont rarement le -lot de ces êtres pour qui l’injustice en ce monde commença -dès le ventre de leur mère. En général, ils sont -voués à la mendicité, à une existence toute de honte et -d’abjection.</p> - -<p>Une intelligence surprenante—Dieu daigne souvent -toucher du doigt sa créature la moins parfaite—avait -préservé Jean Maniglier de la dégradation où tombent -les faibles sur notre terre de granit. Né en pleine -paysannerie, comme ses parents acharnés contre un sol -ingrat, après avoir, dans les années de son enfance maladive, -gardé les ouailles à travers les prairies et plus -d’une fois, dans les forêts de chênes, au risque de se -faire dévorer, les truies avec leurs marcassins, vers dix-huit -ans, il avait essayé de se prendre à la terre. Impossible! -Ses bras tremblants n’avaient soulevé le pic -qu’avec peine et avaient totalement manqué de puissance -pour peser sur l’oreillette de la charrue et enfoncer -le soc dans les sillons. Il fallut tourner bride à un -labeur qu’il eût aimé. Les champs, où il eût passé délicieusement -sa vie, lui devenaient inaccessibles. Il -quitta les Aires tout honteux, et, en pleurant, s’enfonça -dans les Montagnes-Noires.</p> - -<p>Certes, le dessein de cet infortuné n’était pas de tendre -la main aux portes des fermes. Malgré le sac de -toile de genêt que sa mère prudente lui avait passé au -col, il était déterminé, au contraire, à gagner son pain, -à le gagner sans s’avilir à la sueur ensemble de toute -son âme et de tout son corps. Cela était beau, et je ne -sais, moi qui, dans ces dernières années, reçus les confidences<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span> -de Braguibus, quelle intuition native ce rustre -avait de la noblesse humaine. Il entra, en qualité -d’aide-berger, de <i>pillard</i>, selon l’expression cévenole, à -la borde des Quatre-Chemins, non loin de Rieussec.</p> - -<p>C’est dans les solitudes de ce pays pauvre et morne -jusqu’à la désolation que s’éveilla l’instinct musical de -Jean Maniglier. En un séchoir de châtaignes, où l’on -passait la veillée, ayant ouï un pâtre jouer un noël sur -le fifre, il en rêva plusieurs nuits et n’eut de cesse -qu’il n’eût acquis, à Saint-Pons, l’instrument auquel -il avait dû des jouissances si pures, si inconnues.</p> - -<p>Désormais, ce fut pour lui comme une fête éternelle, -à travers les garrigues. Ayant inspiré quelque intérêt à -l’éminent artiste du séchoir, frappé de ses dispositions -naturelles, il en reçut des leçons, et ne tarda pas à -savoir guider ses doigts sur les six trous. Quelle joie! -quel enivrement! quand, un soir, ramenant ses longues -files de chèvres et de moutons aux étables, il modula -son premier accord. Cet enfant délicat et sensible, -en qui la nature, avare du côté du corps, avait déposé -tous les trésors de l’âme, faillit se trouver mal de plaisir. -Les cieux venaient de s’ouvrir sur sa tête.</p> - -<p>La voie de Braguibus était trouvée. Il serait musicien. -Comme le vieux pâtre de Rieussec, lequel, -depuis vingt ans, avait abandonné son premier métier, -trouvant plus lucratif et moins pénible d’aller -sonner du fifre aux fêtes des villages, aux noces, aux -baptêmes, voire aux enterrements, lui aussi se ferait -<i>fifreur</i>. D’ailleurs, pouvait-il demeurer toute sa vie -<i>pillard</i>, c’est-à-dire berger sans gages, pour la soupe<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span> -et le pain seulement? Il était bien évident que, chétif -des jambes, des bras, de toute sa personne, incapable -par conséquent d’en imposer aux loups, très hardis aux -Montagnes-Noires, il ne se trouverait jamais un propriétaire -pour lui confier la garde exclusive d’un grand -troupeau. Il s’acharna d’autant plus à son instrument, -qu’il deviendrait sa ressource unique dans l’avenir; -qu’il entrevoyait l’espoir de retirer, un jour, de ce morceau -de buis, habilement manœuvré, de gros sous et la -liberté.</p> - -<p>On avait complétement oublié Braguibus aux Aires, -ses parents eux-mêmes ne songeaient plus à lui, -quand, un soir d’été, un dimanche, au moment où, -sur la place du village, jeunes gens et jeunes filles, -vieux bonshommes et vieilles commères, devisaient de -diverses façons, assis autour du four communal, une -ariette légère et vive comme l’aile d’une hirondelle, -vola au-dessus des têtes et les fit toutes se redresser. -D’où partaient ces sons éclatants, plus purs que le bruit -des cascatelles de Lavernière, plus suaves que les notes -perlées du rossignol? Chacun s’interrogeait, lorsque -Jean Maniglier surgit au point culminant du sentier -qui, des profondeurs de la vallée d’Orb, grimpe droit -jusqu’au hameau. Je laisse à penser si l’accueil fut -bruyant, enthousiaste, chaleureux.</p> - -<p>Il y avait huit jours à peine que Barnabé Lavérune -résidait à Saint-Michel, affublé de la soutane de mon -oncle et nanti de la situation qu’il avait longtemps -guignée, quand se produisit, aux Aires, l’extraordinaire -événement de l’arrivée de Braguibus. Chaque famille<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> -tint à honneur de fêter le nouveau venu, dont le fifre -du reste paya toujours l’écot avec usure; mais Barnabé -mit une sorte d’acharnement à l’attirer à Saint-Michel.</p> - -<p>Jean Maniglier, qui avait besoin d’être patronné -dans les environs, jusque dans son propre village, où, -d’habitude ancienne, à la fête patronale, on engageait -des ménétriers étrangers, comprit tout de suite le parti -qu’il pourrait tirer de ses relations avec le Frère, et se -laissa faire volontiers. On mangeait copieusement à -l’ermitage, on y buvait mieux encore, puis Barnabé -entamait son inépuisable répertoire de chansons, de -noëls, et Braguibus l’accompagnait.</p> - -<p>Le Frère était aux anges. Certes, au Poujol, à Villecelle, -à Rosis, où l’ancien vannier de la rivière d’Orb, -que l’œil de mon oncle ne pouvait suivre partout, -s’était plus d’une fois ébaudi en des bourrées mirifiques, -Barnabé avait entendu le fifre souffler tous ses vents -par tous ses trous. Mais nulle part, il ne lui était arrivé -d’ouïr rien de semblable à la musique de Braguibus. -Ailleurs, l’instrument partait en notes criardes, suraiguës; -à Saint-Michel, sous les doigts souples de Jean -Maniglier, il ne laissait échapper que des sons doux, -moelleux, allant droit au cœur pour le faire délicieusement -s’entr’ouvrir, ou bien aux yeux pour les faire -pleurer. Et quelle incroyable variété dans les airs! -A présent, c’étaient les soupirs si pénétrants de la fauvette; -un moment après, le cantilène incomparable de -la grive sous les genévriers; puis les trilles entre-croisés -de la linotte et du chardonneret; enfin la fusée -sonore du loriot, ce ténor infatigable de nos châtaigneraies.<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span> -Oh! décidément, c’était passe-temps céleste que -d’entendre le fifre de Braguibus! Le Frère le crut un peu -sorcier.</p> - -<p>Cette intimité, d’abord toute d’enthousiasme artistique, -tourna bientôt, chez l’ermite comme chez le -musicien, à des calculs positifs. Pour le paysan, l’argent -est au fond de toutes choses, et son âme paraît-elle -intéressée à la partie, il ne faut pas s’y méprendre, c’est -à l’argent qu’il en veut.</p> - -<p>Après deux semaines de relations, nos Cévenols s’étant -tâtés mutuellement, sachant bien de quel profit ils pouvaient -devenir l’un pour l’autre, signèrent un traité -d’alliance offensive et défensive. Barnabé, très recherché -aux Aires, très répandu dans la montagne, partirait le -premier en guerre et découvrirait la besogne à Braguibus. -Il le recommanderait dans les fermes riches -pour les baptêmes, les premières communions, les -mariages, au besoin pour les enterrements, car notre -artiste gardait en réserve, dans les profondeurs de son -fifre et de son génie, des chants funèbres aussi tristes, -aussi désolés, que le <i>Dies iræ</i> ou le <i>Requiem</i>. L’ermite -de Saint-Michel s’engageait, en outre, à présenter son -protégé à tous les Frères libres de la vallée d’Orb, -surtout à Adon Laborie, de Notre-Dame de Nize, à -qui sa sainteté avait créé dès longtemps une situation -tout à fait prépondérante dans le pays.</p> - -<p>Braguibus, de son côté, promettait sous la foi du -serment de tenir grand compte, durant ses pérégrinations, -de l’œuvre poétique de Barnabé, dont il jouerait -les airs sur le fifre et chanterait les paroles au besoin.<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> -Non-seulement, pour solenniser les fêtes où ses talents -seraient réclamés, il mettrait en avant le répertoire fort -riche en motifs variés de l’ermite; mais à l’église, les -jours de Pâques, de Noël, il ne consentirait jamais à -accompagner d’autres cantiques que les siens.</p> - -<p>Il va sans dire que Barnabé, absorbé par ses préoccupations -paternelles, ne négligea point de régler -la question des droits d’auteur: il toucherait dix sous -toutes les fois que Braguibus serait engagé soit aux -Aires, soit dans les villages environnants. C’était la -part de Félibien.</p> - -<p>Mais l’article le plus longuement débattu de cette -convention très diplomatique fut celui où il était question -des ouvrages encore inédits de l’ermite de Saint-Michel. -Barnabé, bien qu’investi désormais de fonctions -semi-religieuses, ne comptait nullement fausser -compagnie à la muse, et il exigeait de son associé qu’il -lui fournît le plus souvent possible l’occasion de lui -donner de nouveaux rendez-vous.</p> - -<p>Grâce aux bons offices de tous les Frères libres de la -vallée, Braguibus serait bientôt le <i>fifreur</i> le plus en -renom des Cévennes méridionales: lui en coûterait-il -beaucoup, tout en vulgarisant les anciennes chansons -de son ami, de prévenir les filles et les garçons que, -pour changer de métier, Barnabé Lavérune n’avait -pas changé de caractère, et qu’il lui restait, comme -par le passé, au fond du sac, des rimes amoureuses -pour les galants?</p> - -<p>Je le proclame à son honneur, Jean Maniglier, assez -naïf, assez religieux pour croire les devoirs d’ermite<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span> -peu compatibles avec les libertés du chansonnier, osa -lutter contre l’âpreté violente du Frère, tout entier à -son Félibien; mais il fut rageusement traqué sur tous -les points, menacé d’un abandon qui le précipitait de -nouveau dans l’aventure, et cet homme faible céda.</p> - -<p class="p2">Le lecteur sait désormais comment Simonnet Garidel, -épris de Juliette Combal, fut amené à donner à -l’ermite de Saint-Michel commande d’une chansonnette -amoureuse: incontestablement, il y avait sous -roche du traité passé, dix ans auparavant, entre le -Frère et Braguibus.</p> - -<p>Du reste, il faut le reconnaître, Simonnet Garidel -était bien le garçon des Cévennes le plus timide en -amour, le plus empêché, par conséquent le moins capable -de se tirer par ses seules forces du pas difficile où il -avait laissé tomber son cœur. Nos villageois s’amusant -peu aux bagatelles du sentiment, les mariages, chez -nous, se bâclent vite; mais Simonnet s’était avisé de -devenir amoureux, et les choses traînaient en longueur. -Depuis plus de six mois, il aimait Juliette Combal. -Par malheur, rencontrant la jeune fille, ses parents, -non-seulement il n’avait pu jusqu’ici prendre sur lui -de leur souffler un mot de ses intimes intentions, mais -il n’avait su que fuir ou se cacher. Le minois frais, -souriant de Juliette l’effrayait plus encore que la face -parcheminée de la vieille Combale, l’air sérieux du -maire, et il prenait ses jambes à son cou.</p> - -<p>Franchement c’était pitié de voir un grand gaillard, -vigoureux comme un chêne, poilu jusqu’au blanc des<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> -yeux, trembler ainsi qu’une feuille parce qu’une petite -fille, que sa main trop robuste eût écrasée comme -un papillon si elle avait tenté de la saisir, venait à passer -sur son chemin; et Braguibus, ce ciron, avait reproché -cent fois à ce géant son défaut d’audace, sa lâcheté. -Mais rien n’y faisait, et Simonnet, en véritable -bête fauve, continuait à s’éclipser dès qu’il apercevait -Juliette, qu’il recherchait pourtant dans tous les sentiers -de la campagne et dans toutes les ruelles du -hameau.</p> - -<p>A la fin, Braguibus, ce médecin par état des cœurs -malades, désespérant de l’efficacité de ses conseils, toucha -un mot à Barnabé de la situation piteuse du jeune -paysan. Du premier coup d’œil, l’ermite jugea l’affaire -excellente. Les Garidel ne possédaient pas moins de -vingt mille francs de bonne terre au soleil; quant aux -Combal, la plus grosse fortune des Aires, ils en possédaient -quatre fois plus. On pouvait donc s’occuper de -Juliette et de Simonnet, car il en reviendrait toujours -quelque profit.</p> - -<p>Le plan fut arrêté sans désemparer. Tandis que -Braguibus endoctrinerait le vieux Garidel, Barnabé, -lié de longue main avec le maire Combal, essayerait -d’habiles démarches dans le but d’amener, entre les -deux pères, une entente mutuelle. Si la Combale, -avare et tenace dans sa volonté, faisait échouer ce commencement -d’entreprise, on recourrait à la chanson et -au fifre pour frapper un grand coup sur le cœur de la -jeune fille. Enfin, si les vers du Frère et la musique -de Maniglier n’obtenaient pas le succès qu’on était en<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> -droit d’en attendre, alors... eh bien! alors on travaillerait -les jeunes têtes des amoureux et on disposerait tout -pour un enlèvement.</p> - -<p>Les premières tentatives ayant avorté, et nos Cévenols, -ne sachant se déprendre du gain qu’ils avaient -reluqué, on en était arrivé au deuxième expédient, au -fifre et à la chanson.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<p class="pch">Simonnet Garidel, qui ne sait pas le latin, éclate -comme une bombe.</p> - -<p>Braguibus, dont le fifre, à la cantonade, avait essayé -plusieurs motifs, jugeant sans doute son instrument -suffisamment préparé, se mit debout:</p> - -<p>—Eh bien! y sommes-nous? demanda-t-il s’adressant -à Barnabé.</p> - -<p>—Nous y sommes, répondit le Frère.</p> - -<p>Et sa voix, sans articuler la moindre parole, d’un -ton de fausset, fredonna un air qui, pareil à l’oiseau -prenant son vol, s’enleva d’abord par une mélopée assez -lente et plana bientôt à une incommensurable hauteur. -Il n’en fallait pas davantage au musicien: Barnabé -s’étant tu, Braguibus attaqua les mesures qui -servaient d’ouverture à la chanson:</p> - -<p>—Allons-y! fit-il tout à coup, mais retenant toujours -le fifre aux lèvres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span></p> - -<p>Alors le Frère, habilement suivi à travers les méandres -où s’égarait son gosier fantaisiste, aborda ce premier -couplet:</p> - -<p class="pp8q p1">«<i>Dis-moi, fillette</i></p> -<p class="pp10"><i>Si jolie</i>,</p> -<p class="pp6"><i>Quand tu portes ton rouge tablier,<br /> -Pourquoi, ainsi qu’une peureuse<br /> -Qui de l’amour craint l’étincelle,<br /> -Te cacher toujours dans la maison?</i>»</p> - -<p class="p1">—Ah! c’est bien joli! dit Braguibus, tandis que -l’ermite reprenait haleine; c’est bien joli! Cette <i>étincelle -d’amour</i>, qui a mis le feu au cœur de Juliette -Combal, voilà une idée heureuse! Et ce <i>tablier rouge</i>? -Il n’y a que Barnabé pour trouver ces choses-là.</p> - -<p>—C’est très joli, en effet, répéta Simonnet Garidel; -mais...</p> - -<p>—Mais? interrompit le Frère.</p> - -<p>—Mais, hasarda timidement l’amoureux, je n’ai jamais -vu Liette avec un tablier rouge.</p> - -<p>Barnabé haussa les épaules, et, sur l’invitation du -fifre, reprit son élan:</p> - -<p class="pp8q p1">«<i>Sors, fillette</i></p> -<p class="pp10"><i>Si jolie</i>,</p> -<p class="pp6"><i>Ouvre la porte avec ta main,<br /> -Montre-moi ton front qui rayonne,<br /> -Tes yeux,—deux lumières,—et la couronne<br /> -De tes cheveux longs jusqu’à demain.</i>»</p> - -<p class="p1">—Eh bien, Simonnet, que dis-tu cette fois? s’écria -Braguibus transporté. Est-ce une comparaison assez -belle que ces yeux semblables à <i>deux</i> véritables -<i>lumières</i>?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span></p> - -<p>—Plains-toi à présent si tu en as le front! dit l’ermite.</p> - -<p>—Mon Dieu! c’est très-beau, c’est plus beau que -tout ce que j’ai entendu chanter jusqu’ici aux Cévennes, -balbutia le malheureux jeune homme; seulement...</p> - -<p>—Seulement? demanda Barnabé, laissant transparaître -sa mauvaise humeur.</p> - -<p>—Seulement, reprit Simonnet, vous dites que les -cheveux de Liette sont <i>longs jusqu’à demain</i>, et je -ne lui connus jamais que des cheveux courts, frisés, -qui flottent autour de sa tête comme un léger nuage où -le soleil aurait passé ses clartés.</p> - -<p>Cet amant, qui ne voulait pas, même pour l’embellir, -que l’on touchât au portrait idéal qu’il emportait -dans son cœur de sa maîtresse, manqua de faire -sortir notre ermite des gonds. Il est certain que la -critique obstinée de Simonnet dépassait toutes les -bornes. Quoi! il osait se permettre de trouver à redire -à des chants auxquels, en toute l’étendue de la montagne, -on applaudissait des deux mains! Pauvre -Simonnet Garidel! pourquoi ne savait-il pas le latin? -pourquoi ne s’était-il pas rencontré un pédant capable -de lui expliquer ces trois mots: <i>Genus irritabile -vatum</i>?</p> - -<p>Braguibus, craignant de voir les cartes se brouiller,—ce -qui n’était pas arrivé à Saint-Michel de mémoire -d’amoureux,—s’empressa de donner du souffle à son -fifre.</p> - -<p>Le Frère, appelé, répondit incontinent:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span></p> - -<p class="pp8q p1">«<i>Mon Dieu! fillette</i></p> -<p class="pp10"><i>Si jolie,</i>,</p> -<p class="pp6"><i>De moi tu n’auras donc point pitié!<br /> -Tu ne m’aimes pas, moi je me meurs!<br /> -Mais bientôt finira mon supplice:<br /> -Je suis au trou pour plus de la moitié.</i>»</p> - -<p class="p1">Barnabé n’avait pas fini de chanter cette strophe, -que Simonnet Garidel levait les bras vers lui et donnait -les marques d’un irrésistible enthousiasme.</p> - -<p>—C’est superbe! s’écria-t-il avec élan, c’est superbe! -Ah! Frère, que je vous remercie! Vous avez raison, -raison comme le bon Dieu, de dire que je suis à moitié -mort. Moi, sentant mes jambes coupées, depuis que -j’aime tant Liette, je me répétais en mon dedans: -«<i>J’en mourrai, j’en mourrai bien sûr</i>;» mais jamais -je n’eusse trouvé vos jolis mots pour conter ma peine.</p> - -<p>—Tu vois donc que je m’y entends à vos crève-cœur -amoureux! interrompit l’ermite qui triomphait.</p> - -<p>—Certes, mieux que pas un!... Au demeurant, ni -Braguibus ni vous, vous n’aurez à vous plaindre de -moi. Les Garidel ne sont plus riches; mais il reste -encore assez de miettes au fond du sac pour acquitter -le service que vous me rendez... A propos, et le quatrième -couplet?</p> - -<p>Braguibus et Barnabé, gonflés par l’espérance d’une -grasse aubaine, s’enlevèrent de plus belle.</p> - -<p class="pp8q p1">«<i>Adieu, fillette</i></p> -<p class="pp10"><i>Si jolie</i>,</p> -<p class="pp6"><i>Je pars, puisque tu ne me veux pas;<br /> -Je ne retournerai plus au village,<br /> -Et si ton œil voit mon visage,<br /> -Ce sera la nuit, quand tu songeras.</i>»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span></p> - -<p class="p1">—Et, à présent qu’est-ce que tu vas me dire? interrogea -le Frère, ne se donnant pas le temps de -respirer.</p> - -<p>Le jeune Garidel ne répondit point. Il restait immobile, -comme fiché dans les dalles de l’ermitage, regardant -tantôt à droite, tantôt à gauche, mais ne desserrant -les dents en aucune façon.</p> - -<p>—Tu n’as donc pas compris, Simonnet? lui -demanda Braguibus.</p> - -<p>L’amant de Liette fit un effort, puis il articula -péniblement ces mots:</p> - -<p>—Si fait bien, j’ai compris.</p> - -<p>A ce moment, moi qui avais pris place en un coin -obscur de l’immense cuisine et suivais curieusement -nos trois personnages noyés dans la lumière jaune de -la lampe de cuivre, je vis distinctement Simonnet -chanceler sur ses jambes.</p> - -<p>—Il tombe! il tombe! m’écriai-je bondissant vers -lui pour le soutenir.</p> - -<p>Mais déjà Barnabé l’avait saisi dans ses bras, et le -guidait vers une escabelle, où il l’assit solidement.</p> - -<p>—Comment, mon garçon, lui dit-il, riant de son -plus gros rire, tu commences à battre de l’aile, parce -que je te chatouille un peu le cœur avec ma chanson? -Elle est fort belle ma chanson, je ne vas pas contre; -mais Dieu me sauve! c’est la première fois que j’assiste -à pareille fête de voir les galants se trouver mal à -Saint-Michel... En voilà un triomphe dont on parlera -dans le pays! Et Braguibus, aussi sot qu’un panier<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> -sans anse, qui me barbouillait comme ça que mes -romancines de ce jour ne valent pas celles du temps -jadis. Les vers, c’est comme le vin: tant plus c’est -vieux, tant plus c’est bon... Au fait, si, pour te remonter -l’estomac, on essayait une bouteille du bon coin?</p> - -<p>—Merci, Frère, murmura le jeune homme d’une -voix qui se raffermissait.</p> - -<p>L’ermite ne l’entendit point: il descendait quatre à -quatre l’escalier de la cave, hurlant à tue-tête et sans -penser à mal, le pauvre homme:</p> - -<p class="pp8q p1">«<i>Adieu, fillette</i></p> -<p class="pp10"><i>Si jolie</i>,</p> -<p class="pp6"><i>Je pars, puisque tu ne me veux pas;<br /> -Je ne retournerai plus au village,<br /> -Et si ton œil voit mon visage,<br /> -Ce sera la nuit, quand tu songeras.</i>»</p> - -<p class="p1">Il reparut juste comme le dernier mot du verset -tombait de ses lèvres.</p> - -<p>—Eh bien! Braguibus, tu n’as pas encore rincé -les verres? dit-il. As-tu peur que l’eau de ma cruche -ne te salisse les mains, par exemple! Hardi donc, -l’endormi!</p> - -<p>Simonnet but le premier, puis Barnabé, puis Braguibus, -puis moi, malgré que j’en eusse.</p> - -<p>On s’était attablé dans le rond lumineux que -formait le <i>carel</i> accroché au rebord de la cheminée.</p> - -<p>—C’est du vin de Faugères, dit l’ermite. Oh! pour -fameux, il est fameux... Barthélemy Pigassou, de -Saint-Raphaël, un vrai moucheron de cave, ce Frère, -s’y oublierait jusqu’à la vie éternelle... Quand on<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span> -pense pourtant que ce vin, qui prend des couleurs si -plaisantes dans mon verre, qui est doux au gosier -comme le velours et chaud aux intérieurs du corps -comme les braises du four communal, ça vient dans -un terrain aussi empierré que la grave de la rivière -d’Orb! Il faut croire que la pierre de ce pays renferme -de bons sucs tout de même. Je l’ai quêté il y a huit -ans viennent les vendanges, et mon palais m’annonce -qu’il ne s’est pas mal comporté depuis ce temps ancien.</p> - -<p>Vivement il atteignit une seconde bouteille.</p> - -<p>—Toutes les fois que je donne dans les chansons, -il me vient une soif qui m’étrangle... Allons, Simonnet, -encore un coup, mon garçon.</p> - -<p>—J’en ai assez, fit celui-ci retirant son verre.</p> - -<p>—Songe qu’il faut que je te remette droit sur tes -quilles.</p> - -<p>—Ma faiblesse est passée.</p> - -<p>—De la faiblesse à ton âge, Jésus-Seigneur! Ce -n’est pas moi qui avais des faiblesses, quand mon -temps était de courir après les cotillons... Mais expliquons-nous, -puisque aussi bien nous causons, les -coudes sur la table et la bouteille sous les yeux: tu -l’aimes donc bien cette Juliette Combal?</p> - -<p>Simonnet nous regarda tous avec des yeux un peu -troublés.</p> - -<p>—Moi, dit-il enfin, je fus toujours fort contre la -terre, et, dans notre contrée, je ne crois pas que l’on -découvre un homme plus déterminé, plus entendu à -toutes les besognes des champs. Mais, de tant loin<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> -qu’il me souvienne, pour de la force, je n’en eus jamais -aucune contre les femmes. Tenez! vous connaissez le -père Garidel, il est rude semblablement à l’écorce du -rouvre et aussi vif que le feu de bruyères; eh bien! -dans mon enfance, il avait beau crier, menacer, s’encolérer -contre moi à en devenir rouge comme un -coquelicot des blés, je m’en souciais autant que s’il eût -chanté; tandis que si ma mère, la bonne défunte Garidelle, -levait tant seulement un doigt, je me rendais -tout de suite à merci et sans trouver un mot à répliquer. -Les pantalons ne m’effrayèrent de la vie, mais -les jupons!... C’est comme ça.</p> - -<p>Barnabé eut un éclat de rire qui fit trembler l’ermitage. -Il s’administra une rasade de faugères.</p> - -<p>—A présent, vous devez comprendre si Liette -Combal me fait peur, reprit le jeune homme. Mon -Dieu! tant que nous fûmes petits, nos maisons étant -amies d’ancienneté, nous jouions sur la place du -village comme agneaux et cabris ont coutume de s’ébattre -dans les champs. Mais un jour, Liette devint -honteuse de nos jeux, moi tout aussi honteux qu’elle, -et, depuis ce jour-là, nous nous sommes aimés... Ah! -si la Combale pense que mon cœur, quand il s’est -rempli de sa fille, reluquait les richesses qui reviendront -un jour à Liette, comme la Combale se trompe -joliment! Que voulez-vous? pour cette vieille, maîtresse -de son mari, des gens et des bêtes de sa maison, -il n’y a au monde que de l’argent, et, encore que Liette -en tienne pour moi, l’avaricieuse mère ne lui permettra -aucunement de m’épouser, moi n’ayant pas<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> -assez d’écus dans mon sac... Oh! les écus! les écus -d’enfer!...</p> - -<p>—C’est bon, c’est très bon, les écus! interjeta l’ermite.</p> - -<p>—Vous savez dorénavant le fort et le faible de ce -qu’il en est de moi, continua Simonnet d’une voix dolente. -Hélas! ainsi que le dit votre chanson, Frère, il -ne me reste qu’à m’en aller ou à mourir. M’en aller, -mourir, tout cela c’est la même chose, car je le sens, -une fois les talons tournés aux Aires, je marcherai tant -que je trouverai terre sous mes pas et ne reparaîtrai -plus au pays.</p> - -<p>Il s’attendrit à ces derniers mots. Des larmes, que ses -paupières gonflées ne retenaient qu’avec peine, roulèrent, -rondes, brillantes, pressées, le long de ses joues. -Braguibus, d’un geste rapide, décrocha son fifre du -bouton où il dormait paisiblement, et sonna tout d’un -coup le motif de la chanson.</p> - -<p>Barnabé, à cet hallali, dressa l’oreille; puis, se campant -debout, chanta le cinquième et dernier couplet.</p> - -<p class="pp8q p1">«<i>Oui, oui, fillette</i></p> -<p class="pp10"><i>Si jolie</i>,</p> -<p class="pp6"><i>Mon amour n’est pas étouffé:<br /> -Quand, je serai mort, je reviendrai encore<br /> -Dans ta maison faire ténèbres,<br /> -Pour t’offrir mon cœur éteint</i>.»</p> - -<p class="p1">[Pour ceux de nos lecteurs qui entendraient le patois languedocien, -un des nombreux dérivés de la vieille langue romane, -nous croyons devoir reproduire ici le texte même de la -chanson de Barnabé:</p> - -<p class="pp8q p1"><i>Digos, filletto</i></p> -<p class="pp10"><i>Tan poulidetto</i>,</p> -<p class="pp6"><i>Quan portos toun rouché bantal,<br /> -Per dé qué, coumo uno paourugo<br /> -Qué d’amour crento la bélugo,<br /> -T’amaga toujours din l’oustal?</i></p> - -<p class="pp8q p1"><i>Sourtis, filletto</i></p> -<p class="pp10"><i>Tan poulidetto</i>,</p> -<p class="pp6"><i>Oubris la porto ambé ta man,<br /> -Mastro mé toun froun qué rayonno,<br /> -Tous éls,—dous luns,—é la courouno<br /> -De toun pel loun jusqu’à déman.</i></p> - -<p class="pp8q p1"><i>Moun Diou, filletto</i></p> -<p class="pp10"><i>Tan poulidetto</i>,</p> -<p class="pp6"><i>Dé yeou n’auras dounc pas piétat?<br /> -Tu m’aïmos pas, é yeou mourissi;<br /> -Mais léou finiro moun supplici:<br /> -Sioï al clot par maï dé mitat.</i></p> - -<p class="pp8q p1"><i>Adiou, filletto</i></p> -<p class="pp10"><i>Tan poulidetto</i>,</p> -<p class="pp6"><i>Partici, dounc qué mé bos pas,<br /> -Tournaraï pas pus al bilaché,<br /> -E sé toun él béï moun bisaché<br /> -Sero la neï, quan souncharas.</i></p> - -<p class="pp8q p1"><i>Oï, oï, filletto</i></p> -<p class="pp10"><i>Tan poulidetto</i>,</p> -<p class="pp6"><i>Moun amour n’es pas estouffat:<br /> -Quan seraï mort, bandraï encoro<br /> -Din toun oustal faïré tantaro,<br /> -Per t’ouffri moun cur attudat.</i>]</p> - -<p class="p1">Simonnet Garidel, tout à sa douleur, ne hasarda pas<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> -une observation. Il se contenta de prendre les mains de -Barnabé, de Braguibus dans les siennes et de les y -presser en sanglotant. Pour moi, il me revint ma part -dans cette distribution affectueuse: l’amoureux m’apercevant -à son côté et ne sachant peut-être trop ce -qu’il faisait, m’embrassa. Comme je me trouvais le -plus jeune de la bande, je me figurai que ce baiser était -à l’adresse de Juliette Combal. Je le reçus avec plaisir.</p> - -<p>—Te voilà content de nous, j’espère? dit Barnabé.</p> - -<p>Cette interrogation à double tranchant fut comprise<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span> -de Simonnet. Trop bouleversé encore pour parler, il -voulut néanmoins marquer sans retard sa satisfaction -au Frère et au musicien. Il glissa donc ses doigts dans -la poche droite de son gilet; de gros écus y cliquetèrent -bruyamment. Barnabé reçut un coup, ses yeux s’allumèrent -de convoitise. Quant à Braguibus, bien qu’ému -dans le fond tout autant que son complice, je dois déclarer -qu’il ne perdit rien de la dignité de son attitude. -Le jeune homme, rendu prodigue par son cœur entr’ouvert, -déposa jusqu’à six pièces sur la table.</p> - -<p>—Trente francs! s’écria le Frère couvant du regard -les écus.</p> - -<p>—Quinze francs pour chacun de vous... Ah! si vous -conduisiez les choses à ce point que j’épousasse Liette!... -ajouta-t-il avec un soupir.</p> - -<p>—Tu l’épouseras, ou j’y perdrai mon fifre! dit Braguibus, -dont les doigts osseux agrippèrent lestement -trois rondelles d’argent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span></p> - -<p>—Moi, j’y perdrai mon ermitage! s’écria Barnabé... -Au fait, mon garçon, tu vas, dans ton amitié pour -Juliette Combal, comme un aveugle va dans les chemins -de la montagne, cognant ses sabots, sa tête à toutes -les roches et à tous les troncs. Pour les sabots, -passe encore, mais pour la tête!... Ayant traversé dans -les temps le sentier où tu marches, je suis plus capable -qu’un autre de te servir de lumière et de guide, et je -t’en servirai, dussé-je y laisser ma soutane et mon -bourdon... C’est vérité, je n’ai pas complétement réussi -auprès de notre maire. Cependant je dois t’avouer qu’à -mes raisonnements plus d’une fois il a secoué les oreilles -comme quelqu’un qui ne dit pas non. Sa femme, à -l’avenir, ne le fera pas marcher à sa volonté. Ce qui -donne grosse voix à la Combale en sa maison, c’est -uniquement qu’elle porta le bien, et que Combal entra -dans le mariage à peu près comme il était entré dans ce -monde, nu, sans besace et sans bâton. Son beau coup, -quand il eut idée de se mettre en ménage, m’a servi à -lui faire comprendre que toi, aujourd’hui, tu te trouves -vis-à-vis de sa fille dans une meilleure posture, -puisque tu possèdes plus de vingt mille francs, qu’il ne -se trouva lui-même vis-à-vis de sa femme, ne possédant -ni un châtaignier sur la montagne ni un sou -vaillant dans le gousset. Pas un mot n’est sorti de sa -bouche à telles ouvertures, et il est demeuré silencieux -comme un terme au bout d’un champ. Mais laisse faire, -il ne te méprise point et il pense à toi, j’en suis sûr.</p> - -<p>Barnabé, dont la voix s’était assombrie, s’arrêta court. -Il saisit hâtivement une troisième bouteille de faugères,<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span> -et, avant qu’on pût l’en empêcher, emplit nos quatre -verres jusqu’aux bords. Il vida le sien d’un trait.</p> - -<p>—Je hausse bien le coude, n’est-il pas vrai? fit-il -riant. Que voulez-vous? c’est de naissance. Oh! puis -le chant, ça vous altère tout le corps...</p> - -<p>Il regarda Simonnet.</p> - -<p>—Toi, lui dit-il, apprends au plus vite la chanson -par cœur. Le neveu de M. le curé, qui écrit mieux que -le maître d’école et ne demande rien pour sa peine, l’a -couchée tout entière là-dessus.</p> - -<p>Il lui tendit un papier plié en quatre.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Dans deux jours, tu peux savoir ton affaire, et, -samedi soir, avec Braguibus, vous donnerez la première -aubade à Juliette. La petite entendra tout de son -lit, n’aie crainte, et mes rimes, lui gonflant le cœur, -lui apporteront force et courage. Tu n’es pas un garçon -trop mal partagé du côté de la voix. Au demeurant, si -des chats te venaient à la gorge, Braguibus laisserait -un moment la musique et entreprendrait les paroles -avec toi.</p> - -<p>—J’ai bien peur de ne pouvoir trouver en mon gosier -ni les mots ni les sons, murmura Simonnet.</p> - -<p>—A la fin des fins, tu me ferais perdre le bon sens, -toi, avec toutes tes vergognes! s’écria l’ermite véritablement -impatienté. A-t-on jamais vu pareil <i>Nicodème</i>! -Moi, en mon temps, quand j’essayai de tourner -prunelles vers la mère de Félibien, elle en fut comme -épouvantée et s’encourut vitement parmi les oseraies de -l’Orb. Mais je l’eus bientôt rattrapée, et j’aurais bien<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> -voulu voir que quelqu’un se fût mêlé de nous déprendre. -Quelle époque! la rivière coulait fraîche à deux -pas, l’herbe poussait épaisse sous les aulnes, et le soleil, -qui embrasait tout Caroux, paraissait grand comme -cinquante roues de moulin ensemble. Crois-tu que je -baissais le front à cette fête de nature! Je le portais -haut, bien au contraire, et allais dans les chemins de -chez nous, où, malgré la nuit tombante, brillaient -pour mes yeux trente-six chandelles, plus content que -je n’irai jamais dans les chemins du paradis sur les -pas de Notre-Seigneur... Ah ça! mais le monde va -donc finir que les jeunes gens, sans séve et sans courage, -fléchissent devant les femmes pareillement à des -amarines sur les genoux du vannier! Veux-tu la vérité -de ma bouche, Simonnet Garidel? Tu crois aimer Juliette -Combal, mais dans le fond, puisque tu n’oses -rien lui dire, rien lui faire, c’est que tu ne l’aimes -point. Voilà ton paquet.</p> - -<p>—Je ne l’aime point!</p> - -<p>Ces cinq mots ne furent qu’un cri. Le jeune homme -s’était mis debout, comme piqué par un aiguillon qui -l’eût atteint au cœur. Je ne sais quelle flamme subite -avait envahi son visage, mais il était devenu écarlate. -Ses yeux, jusque-là mornes, sans expression, pétillaient -de vie, et ses cheveux, secoués par une tempête intérieure, -se tenaient droit sur son front. J’eus peur.</p> - -<p>—A la bonne heure! je retrouve enfin un homme! -lui dit Barnabé, lequel, effrayé peut-être aussi de cette -explosion inattendue, avait brusquement quitté sa -place et caressait de tapettes amicales les épaules de<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> -Simonnet... A présent, que vas-tu faire, mon fillot? -lui demanda-t-il d’une voix plus douce qu’on ne devait -s’y attendre après tant de verres de faugères.</p> - -<p>—Tout! répondit-il.</p> - -<p>—Tout, excepté des sottises, je pense, intervint -Braguibus.</p> - -<p>—Je préfère encore m’adonner aux dernières sottises -que de perdre Liette et puis mourir.</p> - -<p>L’ermite et le musicien se regardèrent stupéfiés. A -force d’exciter la bête, ils lui avaient mis le mors aux -dents, et maintenant, ils redoutaient de ne pouvoir -plus l’arrêter.</p> - -<p>Le Frère, dont de trop fréquentes libations avaient -allumé le cerveau et qui venait de tituber en faisant -quatre pas vers Simonnet, se tenait maintenant ferme -sur ses jambes, totalement dégrisé. Il se tourna soudain -vers moi.</p> - -<p>—Pétiot, me dit-il, la nuit est avancée; gagne ton -lit et dors-y les poings fermés. Moi, j’ai affaire du -côté de Cavimont pour nettoyer l’ermitage. Attends-moi -tranquillement.</p> - -<p>Il prit un bras à Simonnet et l’entraîna vers la -porte. Braguibus eut un saut de carpe.</p> - -<p>Ils disparurent dans les ténèbres.</p> - -<p class="p2">Transi d’épouvante, le gosier trop serré pour en faire -jaillir un cri, je courus vers mon lit, où je m’étendis -tout habillé. Je grelottais; des gouttes de sueur froide -me dégouttaient du front... Seul!...</p> - -<p>J’ignore comment et à quelle heure je m’endormis.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<p class="pch">Les yeux de Juliette Combal, deux pervenches -sur une tasse de lait.</p> - -<p>Quand je m’éveillai, il faisait plein jour. Une chose -m’étonna, me saisit: l’écrasant silence qui m’enveloppait. -Aux branches des châtaigniers qui poussaient -leurs jets verdoyants jusqu’à ma fenêtre, les oiseaux, -dont le bruyant ramage m’avait été si doux les matins -précédents, se taisaient. Je penchai la tête, anxieux, -et ne vis pas voltiger une linotte dans la feuillée toute -neuve. Qui sait? peut-être était-il bien tard. Je bondis -à bas de mon lit. Alors seulement je m’aperçus que -j’étais habillé, et le souvenir des scènes de la dernière -nuit me traversa le cerveau.</p> - -<p>«Qu’avait-on fait de Simonnet? Barnabé était-il -revenu de Notre-Dame de Cavimont?»</p> - -<p>Je courus à la cuisine. Personne. J’ouvris la porte -de l’ermitage. Le plateau s’étendait désert devant moi.<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span> -Je le parcourus dans tous les sens, espérant encore découvrir -le Frère assis en quelque coin, parmi les -plantes et les granits. Hélas! pas de Barnabé. Au milieu -de la grande allée du verger, j’aperçus ma cage -commencée et les brins d’osier traînant sur le sol.</p> - -<p>Mon isolement m’effraya, et, tout frissonnant de -malaise, je repris le chemin de la maison.</p> - -<p>Ne sachant à quoi employer mon temps, en attendant -l’ermite, je me mis à laver à l’eau de la cruche, ainsi -que Braguibus l’avait fait la vieille, les verres laissés -sales sur la table; je serrai même les bouteilles vides -sur une étagère du placard; puis, saisissant un balai -de genêt, je balayai la vaste pièce; puis, avec un torchon, -j’enlevai la poussière qui blanchissait le modeste -mobilier de Barnabé; puis...</p> - -<p>Je me livrais à ces besognes peu coutumières, pénétré -de je ne sais quelle joie enfantine et inquiète. Évidemment -il y avait de la fièvre en mon état. Pourquoi? Je -ne sais. Peut-être redoutais-je, quand tout à l’heure -le Frère allait reparaître, d’apprendre quelque nouvelle -funeste; car dans l’exaltation où je l’avais vu, il me -paraissait impossible que Simonnet Garidel n’eût pas -commis quelque mauvais coup. Peut-être avais-je -peur seulement, et cherchais-je, par cette activité -factice, à échapper au sentiment d’une solitude qui -m’accablait.</p> - -<p>Harassé de fatigue, je m’assis enfin...</p> - -<p>Et Barnabé qui ne revenait pas..... A quel travail -allais-je vaquer maintenant? Si, plantant là l’ermitage, -je descendais vers les Aires? Quelques jours avant,<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> -n’avais-je pas tenté de m’enfuir? Chose incroyable! je -n’osai pas mettre un pied hors du logis.</p> - -<p>Ah! si je mangeais, les heures passeraient plus vite. -J’ouvris la huche, et en retirai un pain entamé. Je -pris un des verres que j’avais lavés, puis le remplis -d’eau goutte à goutte. Mon regard s’amusa un long -moment aux dessins bizarres que le vernis rouge étalait -au ventre dodu de la cruche. C’était bien drôle, et -je ris, encore que je n’en eusse pas envie.</p> - -<p>Je tirai de ma poche le chocolat de mon oncle; j’en -comptai les billes. Comme j’avais été gourmand! il ne -m’en restait que deux. Décidément je les croquai.</p> - -<p>Je terminais ce déjeuner délicieux, quand un bruit -de pas retentit au fond de la cuisine, sous les arceaux. -O bonheur! c’était Baptiste.</p> - -<p>Un moment après, sans m’expliquer encore aujourd’hui -où tout à coup j’avais puisé tant de courage, j’enfourchais -l’âne de l’ermite et le guidais vers l’escalier de -granit qui forme une déchirure au plateau.</p> - -<p class="p2">Il y a je ne sais quel charme indéfinissable, au mois -d’avril, quand le soleil de l’année nouvelle est encore -jeune, à s’égarer, soit à pied, soit hissé sur une monture, -à travers nos immenses châtaigneraies cévenoles. -Les grands arbres qui, hier encore, levaient vers -le ciel leurs mille bras de spectres maigres et noirs, -montrent des troncs où la mousse desséchée reverdit et -des branches au bout desquelles, se dégageant doucement -de leurs bourgeons abreuvés de séve, pointent de -frêles rameaux. Des panaches gommeux, collés fraternellement<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span> -les uns aux autres, se séparent et se déplient -avec lenteur sous les baisers du dieu reconquis. A cette -heure mystérieuse où la vie renaît aux entrailles émues -de la nature, où la création perpétuelle, un moment -entravée par l’hiver, recommence pour ainsi dire, vous -surprenez la feuille du châtaignier, cette feuille robuste, -cartilagineuse, aux filaments presque indestructibles, -qui bientôt défiera les ardeurs torrides de juillet, aussi -tendre, aussi délicate que l’herbe menue des prairies. Au -lieu de cette nuance de vert sombre qui sied aux fortes -essences, les seules chez lesquelles éclatent les richesses -des couches profondes du sol, maintenant, c’est un vert -indécis, transparent, quelque chose de blanchâtre et de -laiteux. Le lait de la grande nourrice monte, en effet, -aux lèvres de tous les êtres, et les inonde à plaisir.</p> - -<p>Quand, juché sur Baptiste, lequel reniflait bruyamment, -je pénétrai dans la châtaigneraie qui enceint -l’ermitage de Saint-Michel d’une splendide ceinture de -troncs centenaires, le silence y était imposant, presque -religieux. Pas un chant, pas un cri, pas un bruit -d’ailes. Il était deux heures environ, et les oiseaux, -après avoir folâtré le matin dans les branchages assouplis -par la première feuillaison printanière, autour de -la fontaine d’eau pure de la chapelle, parmi les herbes -en fleurs des rigoles, demeuraient sans voix et ne bougeaient -plus. Où étaient-ils? Je pensai aux pauvres -familles dont nous avions détruit la couvée, et je me -demandai si les pères et les mères n’avaient pas quitté -le pays à jamais...</p> - -<p>Je descendais donc mélancoliquement le sentier,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> -laissant errer ma bête à l’aventure, les yeux attachés -aux branches entrelacées pour y découvrir une linotte, -un bruant, un chardonneret, quand, du bouquet -d’yeuses sous lequel j’avais rencontré l’ermite le jour -de mon arrivée à Saint-Michel, un piaulement timide -s’échappa. J’arrêtai Baptiste. C’était un loriot! Oh! -quelle voix fraîche, sonore, retentissante, et comme -elle se prolongeait sous les hautes arcades à perte de -vue des châtaigniers! Pauvre loriot! je l’écoutai jusqu’à -la fin; mais sa chansonnette, si vive, si joyeuse d’ordinaire, -me semblait déborder de notes plaintives. Qui -sait si cette adorable bestiole ne pleurait pas, elle aussi, -quelqu’un de ses enfants?</p> - -<p>Baptiste, dont mon talon frôla le poil sensible, -poursuivit sa marche vagabonde. Il allait hors des -voies frayées, tantôt faisant une halte et me tirant la -bride de son col tendu pour saisir les surgeons tendres -des églantiers, tantôt trottinant en haut, en bas, à -droite, à gauche, à sa fantaisie.</p> - -<p>Moi, maintenant, bien que ravi et de ma bête et de -ma promenade, je réfléchissais à ma situation et me -demandais sérieusement si je retournerais à Saint-Michel. -Il était bien évident que ni mon oncle ni -Marianne ne connaissaient à fond Barnabé Lavérune, -car ils se fussent bien gardés de me confier à lui. L’on -disait que Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël, -buvait à se griser comme un tourde qui a pris -son saoul dans les vignes; et lui donc, Barnabé? et -lui? Quel exemple il venait de me donner! Quand -mon oncle reviendrait et qu’il apprendrait de ma<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span> -bouche en quel état nous étions, le jour du noël en -vingt-cinq couplets!... Mais oserais-je lui raconter -cela? La réputation du Frère de Saint-Michel était -des meilleures dans le pays. Du reste, depuis qu’il avait -donné quelques soins à mon oncle, tout le monde, à -la cure, se montrait si faible pour Barnabé!</p> - -<p>Comme s’il eût deviné les intimes obsessions de -mon esprit, Baptiste, ayant gravi la montée raide de -Margal, la dégringola tout à coup et s’échappa comme -affolé vers les Aires.</p> - -<p>Certainement, sans que je l’eusse prévenu de mes -intentions, l’âne,—quel dommage que l’ermite possédât -une bête pareille, elle aurait dû appartenir à un -curé!—l’âne me déposerait à la porte de M. Anselme -Benoît.</p> - -<p>Baptiste ne modifiait pas son allure et descendait le -sentier gazonné qui serpente le long du ruisseau tapageur -de Lavernière. Déjà les oseraies, les saulées, -ressources d’un hameau où chacun se livre au commerce -de la vannerie, devenaient plus rares, et les -maisonnettes des Aires apparaissaient derrière les -ramures cotonneuses des bouleaux.</p> - -<p>«Si Baptiste frappe à la porte de M. Anselme -Benoît, me dis-je, heureux de laisser à l’âne, si intelligent, -la responsabilité et l’audace d’une décision, s’il -frappe à la porte de M. Anselme Benoît, j’entre et je -reste.»</p> - -<p class="p2">Cependant, nous touchions à l’endroit où le ruisseau -offre un gué praticable à toutes les époques de<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> -l’année. Mais, à ma grande surprise, Baptiste s’arrêta -court.</p> - -<p>—Allons donc, lui dis-je, allons donc!</p> - -<p>Il ne bougea pas.</p> - -<p>Au même instant, un clapotage bruyant eut lieu -dans le ruisseau de Lavernière. Je regardai. Une mule -à pompons rouges traversait le courant au galop. -Malgré l’eau qu’elle soulevait autour d’elle comme un -tourbillon, je la reconnus: c’était la mule de M. Anselme -Benoît. Elle portait son maître solidement -établi sur les étriers, puis, en croupe, une dame, que je -trouvai fort belle, ma foi, et habillée tout à fait à la -façon des dames de Bédarieux. Robe de soie, bottines -de cuir vernis, gants, chapeau à fleurs et à rubans -couleur de feu. Je ne pus m’empêcher de penser à -Venceslas Labinowski se promenant, à Béziers, devant -la statue de Paul Riquet, avec Catherine, et d’autant -plus que M. Anselme Benoît fit une grimace et ne -parut pas enchanté de me voir.</p> - -<p>—Où vas-tu donc, petit? me demanda-t-il d’un air -rude.</p> - -<p>—Je ne vais nulle part, je me promène avec -Baptiste.</p> - -<p>—Es-tu sage, au moins?</p> - -<p>—Oh! oui, monsieur Anselme Benoît.</p> - -<p>—Tu diras à Barnabé que je m’absente pour quelques -jours. Si des malades me réclament, qu’il retienne -leurs noms: je les visiterai à mon retour.</p> - -<p>Il serra le flanc de sa monture, qui partit oreilles -dressées vers la grande route du Poujol.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span></p> - -<p>J’étais consterné.</p> - -<p>Baptiste, lequel avait son idée sans doute, n’en persista -pas moins à pousser vers le village; il posa avec -précaution ses pieds dans l’eau, et toucha l’autre côté -de la rive.</p> - -<p>—Où iras-tu maintenant, imbécile? lui demandai-je.</p> - -<p>Blessé dans son amour-propre, il voulut imiter la -mule fringante de M. Anselme Benoît, et, incontinent, -fit feu des quatre fers.</p> - -<p>Baptiste, suant, le mors blanc d’écume, s’arrêta au -perron des Combal. Justement Juliette nous regardait -venir en riant.</p> - -<p>Je descendis.</p> - -<p>—Au lieu de te moquer de nous, toi, tu ferais bien -mieux d’ouvrir l’écurie, lui dis-je, irrité.</p> - -<p>Juliette dégringola les marches du perron. Elle -poussa une porte à claire-voie.</p> - -<p>—Tu ne vois donc pas dans quel état se trouve ce -pauvre Baptiste! continuai-je d’une voix grossie par la -colère.</p> - -<p>Je débridai mon bourriquet.</p> - -<p>—Le râtelier est plein d’esparcette, se contenta de -me répondre la jeune fille.</p> - -<p>Elle me planta là sans ajouter un mot de plus et -remonta vivement l’escalier.</p> - -<p>Le râtelier, en effet, était bourré jusque par-dessus -la haute traverse. Ah! chez M. le maire, les bêtes n’avaient -pas l’habitude de crever de famine, de <i>lire la -gazette</i>, comme on dit chez nous. Il fallait voir quels -magnifiques mulets, à la croupe ronde, grasse,<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span> -luisante, aux sabots toujours minutieusement nettoyés! -M. Combal les conduisait avec orgueil à ses -labours de la montagne et de la plaine.—«Ce sont -des montures sans pareilles!» répétait chacun, quand -elles défilaient matin et soir à travers le village, allant -à leur besogne ou en revenant.</p> - -<p>Baptiste connaissait ces nobles bêtes, fortes et fières -comme des étalons. Aussi, lorsqu’il pénétra dans l’écurie, -les mulets de M. Combal s’empressèrent-ils de -lui faire accueil. Baptiste les regarda en hochant la -tête, et moi qui prêtais à l’âne de Barnabé tous les sentiments -dont l’homme est capable, je crus discerner la -gratitude dans l’expression de ses yeux. A leur tour, -les mulets daignèrent abaisser vers lui un regard où -l’amitié certainement tempéra ce qui, en toute autre -circonstance, eût paru trop farouche ou trop altier. -L’âne du Frère, sans plus ample politesse, passa ses -dents à travers les barreaux du râtelier et amena une -touffe d’esparcette. Je le laissai aux impérieux besoins -de son estomac.</p> - -<p class="p2">—Eh bien! qu’est devenu ton monde? demandai-je -à Juliette, l’avisant seule dans la maison.</p> - -<p>—On travaille à la rivière aujourd’hui, répondit-elle -sans discontinuer de retourner, en des faisselles de -grosse faïence jaune, les fromages de chèvre, les <i>fromageons</i>, -qui s’y égouttaient.</p> - -<p>—A la rivière! Pourquoi donc?</p> - -<p>—On lave et on sèche la lessive chez nous.</p> - -<p>—Alors, on goûtera au bord de l’eau?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span></p> - -<p>—Je prépare le goûter pour tous: un <i>fromageon</i> à -chacun, puis de la fougasse fraîche.</p> - -<p>—J’aime tant la fougasse, quand elle sort du four, -moi!</p> - -<p>—Cela veut dire que j’en mette un morceau de plus -dans la corbeille?</p> - -<p>—Et un <i>fromageon</i> aussi..... Oh! les jours de -lessive, c’était des jours de fête chez ma mère, à Bédarieux! -On déjeunait, on dînait, on soupait même -quelquefois le long de l’Orb, au milieu des serviettes et -des nappes étendues sur les galets. Quelle gaieté, ces -lessiveuses! Il y en avait une, Marthon, qui chantait -toujours..... Pour moi, j’aimais beaucoup à faire des -ricochets dans l’eau, avec de petites pierres plates et -rondes comme des sous. Que de bergeronnettes j’ai dérangées! -Un jour, je craignis d’en avoir touché une... -Quel amusement!</p> - -<p>J’avais débité cette tirade, pleine de souvenirs qui -me faisaient battre le cœur, avec une volubilité singulière. -Les grands yeux de Juliette Combal, ses yeux -bleus,—deux feuilles de pervenche sur une tasse de -lait, comme a dit Henri Heine,—me regardaient tout -ébahis.</p> - -<p>—Ton oncle ne se fâchera-t-il pas, si je t’emmène? -me dit-elle.</p> - -<p>—Mon oncle!... mon oncle!...</p> - -<p>La voix m’expira dans le gosier. Je pris une chaise -pour m’asseoir.</p> - -<p>—Tu ne sais donc pas, Liette, dis-je, les yeux humides -et appelant la jeune fille par l’abréviatif plus<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> -affectueux de son nom, tu ne sais donc pas que mon -oncle est parti?</p> - -<p>—Ah! il est parti!... Si tu courais demander la permission -à Marianne?</p> - -<p>—Marianne!... Hélas! elle est partie également -pour sa montagne.</p> - -<p>Et des larmes tachèrent mon gilet.</p> - -<p>—Quoi! tu pleures? s’écria-t-elle.</p> - -<p>Elle rejeta la longue cuiller de buis avec laquelle elle -s’appliquait à presser les fromages dans les faisselles, -et, s’élançant vers moi par un bond où éclataient ensemble -et la grâce et la tendresse, elle me prit dans ses -bras, me serra contre sa jeune poitrine, plus chaude des -sentiments naïfs de l’enfant que de ceux moins désintéressés -de la femme, puis me baisa de toutes ses lèvres -et de tout son cœur.</p> - -<p>—Allons, allons, me dit-elle avec une série de douces -caresses qui me rendaient le courage, je ne veux pas -que tu sois triste..... Je finis d’arranger le goûter, et -nous partons. Il y a des bergeronnettes encore qui se -mouillent la queue sur les pierres de la rivière d’Orb.</p> - -<p>Elle retourna à son caillé.</p> - -<p>Juliette Combal, ou mieux <i>Liette</i> tout court, était -une jeune fille de dix-huit ans; mais soit que, par quelque -rachitisme de nature, l’enfance se fût prolongée -chez elle au delà du terme ordinaire, soit que son air -vif, espiègle, donnât le change sur son extrait de naissance, -elle n’en paraissait pas plus de quinze. Elle était -plutôt petite que grande, mince et délicate comme une -jeune tige de saule blanc, droite et flexible comme un<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> -roseau de Lavernière. Sa figure un peu courte—c’est -le caractère distinctif du type cévenol—affichait -au coin des lèvres, aussi rouges que les pétales d’un -coquelicot, deux fossettes gracieuses où voltigeait, toujours -épanoui, le plus aimable des sourires. Cette -jovialité enfantine, qui était en quelque sorte le privilége, -le charme particulier et savoureux de cette menue -paysanne, faisait dire à ceux qui la connaissaient:—«Oh! -Liette, elle est venue au monde en riant.» -Une chevelure d’un blond très clair et frisant naturellement, -lançait ses boucles d’or à droite, à gauche, -et ne contribuait pas peu à accroître, chez Juliette -Combal, ces airs de gamin ébouriffé bien faits pour -tromper sur son âge, son caractère et la portée de ses -actions. Certes, la pauvre enfant, qui, peut-être en regardant -Simonnet Garidel le dimanche à l’église, avait -senti la séve d’une vie nouvelle lui envahir jusqu’aux -replis les plus profonds du cœur, prise de coquetterie, -avait bien tâché de ramener cette crinière indomptable -à des formes plus nettes, moins désordonnées. Mais les -pommades des coiffeurs de Bédarieux, leurs cosmétiques -poisseux, étaient demeurés impuissants, et les -cheveux, un moment contenus, avaient soulevé de nouveau -leurs ondes et submergé les tempes et le front. -Ajoutez à cette tête, ravissante dans son expression un -peu sauvage, un nez fin brusquement coupé, dont -l’impertinence provocatrice se trouvait tempérée par -des yeux éminemment doux, un peu farouches, où la -lumière se reposait sans éclat criard comme sur l’eau -dormante d’un lac, et vous aurez l’ensemble de cette<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> -physionomie toute pétrie de grâce agreste, de vivacité -printanière et d’esprit.</p> - -<p>En ce moment, Liette portait un corsage de droguet -clair qui dessinait admirablement sa taille souple et -ronde comme le tronc d’un jeune bouleau.</p> - -<p>—Sais-tu que tu es bien jolie! lui dis-je, et que Simonnet -Garidel n’avait pas les yeux dans sa poche -quand il t’a choisie!</p> - -<p>—Choisie? murmura-t-elle.</p> - -<p>—Pardi! fais la mystérieuse. Je sais de tes nouvelles, -va!</p> - -<p>—Tu crois alors que Simonnet?...</p> - -<p>Ses joues, déjà colorées, s’étaient subitement nuancées -d’un rouge plus vif. Son regard s’alluma. Je craignis -de lui avoir fait de la peine.</p> - -<p>—Ma foi, lui dis-je, si tu ne veux pas que je te -parle de Simonnet, tu as peut-être raison, car ce garçon -ne me revient guère.</p> - -<p>—Vite, vite, partons. Il est déjà tard.</p> - -<p>Elle saisit une corbeille abandonnée sous une table -et y empila précipitamment les faisselles pleines. Ayant -roulé une serviette en guise de coussinet, elle se planta -la corbeille sur la tête. Ses mouvements avaient quelque -chose de brusque, presque de fiévreux. Il est bien -certain qu’en l’entretenant de Simonnet Garidel je lui -avais déplu.</p> - -<p>Nous sortîmes de la maison et enfilâmes silencieux -le sentier vers la rivière.</p> - -<p>—A propos, et la fougasse? lui dis-je après une -centaine de pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span></p> - -<p>—Mon Dieu! c’est vrai, nous l’avons oubliée.</p> - -<p>Elle déposa la corbeille sur le gazon et repartit en -courant.</p> - -<p>Peut-être, me tenant rancune, Liette ne me rapporterait-elle -pas ma part de fougasse. Je m’élançai après -elle, lui criant:</p> - -<p>—Pense à mon morceau, Liette, penses-y!..... -Puis, sois tranquille, je ne te tourmenterai plus avec -ce Simonnet.</p> - -<p>Nous pillâmes la huche et redescendîmes le perron.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VI</h2> - -<p class="pch">L’amour fait peur, quand on le voit pour la première fois.</p> - - -<p>Ne sachant que dire, le noël en vingt-cinq couplets -me traversa l’esprit, et je me mis à chanter:</p> - -<p>—<i>Jésus est né dans l’étable</i>,</p> - -<p class="p1">—Sanctum Dominum Jesum,</p> - -<p>me répondit Juliette Combal, mettant sa voix cristalline -au diapason de la mienne.</p> - -<p> -—<i>Voyez comme il est aimable!</i><br /> -</p> - -<p>continuai-je.</p> - -<p> -—Sanctum Dominum nostrum!<br /> -</p> - -<p>me répondit la jeune fille.</p> - -<p>On devine si j’étais content! Puisque Liette chantait -avec moi, elle ne m’en voulait plus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span></p> - -<p>Nous poursuivîmes:</p> - -<blockquote> - -<p class="pc reduct">MOI.</p> - -<p>—<i>La sainte Vierge Marie</i>,</p> - -<p class="pc reduct">ELLE.</p> - -<p>—Sanctum Dominum Jesum,</p> - -<p class="pc reduct">MOI.</p> - -<p>—<i>Fait téter l’Enfant chéri</i>,</p> - -<p class="pc reduct">ELLE.</p> - -<p>—Sanctum Dominum nostrum.</p></blockquote> - -<p>Ravi, j’allais attaquer le troisième couplet, quand -Liette, faisant un mouvement avec ses deux bras:</p> - -<p>—Et ma corbeille! s’écria-t-elle.</p> - -<p>Je regardai le gazon. La corbeille avait disparu. Je -devins tremblant.</p> - -<p>—Il est donc passé des voleurs par ici? balbutiai-je.</p> - -<p>Cependant Liette, debout au milieu du sentier, pâle, -attristée, promenait des yeux inquiets dans toutes les -directions. Je fus navré.</p> - -<p>—Que veux-tu? lui dis-je, prenant soudain mon -parti de la perte des <i>fromageons</i>, nous goûterons avec -de la fougasse pour aujourd’hui.</p> - -<p>J’avais à peine articulé ces mots, qu’une voix plus -forte que la voix de Liette, mieux timbrée que la -mienne, jeta dans l’air le troisième verset du noël:</p> - -<p class="pp6 p1"><i>Mais l’Enfant tout d’un coup pleure</i>,<br /> -Sanctum Dominum Jesum:<br /> -<i>Sur la croix il faut qu’il meure</i>,<br /> -Sanctum Dominum nostrum.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span></p> - -<p class="p1">Liette se mit à rire.</p> - -<p>—Eh bien? lui demandai-je, surpris.</p> - -<p>—C’est Simonnet! dit-elle; tu ne l’as donc pas reconnu?</p> - -<p>—Simonnet!</p> - -<p>Et, les poings serrés, je m’avançai vers les osiers -d’où partait le noël.</p> - -<p>La corbeille, avec le linge blanc qui recouvrait les -faisselles, émergea peu à peu au-dessus du feuillage, -puis je vis le front, puis les yeux, puis la barbe noire, -enfin toute la poitrine de Simonnet Garidel.</p> - -<p>—Tu n’as pas honte, lui criai-je courroucé, tu n’as -pas honte de voler comme ça les provisions d’autrui! -Tu as mangé plus d’un <i>fromageon</i>, sans doute?</p> - -<p>Simonnet, tout penaud, s’avança vers Juliette -Combal.</p> - -<p>—Est-ce que cela te déplairait que je te porte la -corbeille jusqu’à la rivière? lui demanda-t-il.</p> - -<p>Sa voix chevrotait.</p> - -<p>—Tu parles comme un agneau qui fait <i>bê</i>!... au -sortir de la bergerie. Crois-tu que, Liette et moi, nous -ne soyons pas capables de nous tirer d’affaire?</p> - -<p>—C’est que la corbeille est bien lourde, murmura-t-il; -puis elle foule les cheveux de Liette.</p> - -<p>—Les cheveux de Liette! Est-ce qu’ils te regardent, -les cheveux de Liette?</p> - -<p>—Mais oui, puisque je les trouve beaux, et que je -les aime!</p> - -<p>Je ne pus me tenir de rire à mon tour, et j’éclatai -sans nulle retenue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span></p> - -<p>Pourtant Liette et Simonnet s’étaient rapprochés -l’un de l’autre et causaient <i>amitieusement</i>. Il est probable -que mes reproches avaient troublé le jeune -homme, car il rendait une parole pour dix que lui en -donnait la jeune fille. J’avoue que la pâleur qui tout -à l’heure blanchissait les traits de Juliette Combal—elle -avait pâli en apercevant Simonnet—avait fait place -sur son visage à une animation singulière. Son œil -abattu était redevenu pétillant, et sa petite langue -de chatte allait comme le battant de la clochette de -l’église, quand elle entreprend ses roulements précipités -au <i>Sanctus</i> ou au <i>Domine, non sum dignus</i>...</p> - -<p>J’ignore quel instinct secret me fit deviner que j’étais -de trop dans l’entretien des deux jeunes gens. Le fait -est qu’en dépit d’une curiosité qui me brûlait l’âme -ensemble avec la peau, je n’osais m’approcher d’eux. -Je les regardais se parlant, se serrant les mains, se dévorant -des yeux mutuellement, et je demeurais immobile, -bouche close, frappé d’un hébêtement qui me -paralysait tout entier.</p> - -<p>Que se passait-il? Ma vie, entre mon oncle et Marianne, -ne m’avait encore révélé aucun des mystères -du cœur. Le mien, ouvert à toutes les dissipations -d’un écolier fantasque et vagabond, ne prévoyait encore -rien au delà d’une bonne partie avec Baptiste, d’une -cage pleine d’oiseaux, d’une lutte au Planol entre ours -des Pyrénées et chiens-loups des Cévennes, rien au -delà d’une longue, bien longue comédie, en compagnie -de Barnabé, les jours de foire, à Bédarieux.</p> - -<p>Enfin Simonnet Garidel, qui avait tout d’abord déposé<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> -la corbeille aux pieds de Liette, la reprit et se la -campa lestement sur la tête.</p> - -<p>—Tu me promets au moins, lui dit-elle d’un accent -de prière, de me la rendre avant d’arriver à l’Orb? -Peut-être mon père ne te verrait-il pas avec déplaisir, -mais ma mère trouve que tu n’es pas assez riche, et -tu comprends...</p> - -<p>Sans faire plus d’attention à moi que si je n’étais pas -dans le sentier, ils allèrent en avant, bras dessus, bras -dessous, sautillant, voletant, pirouettant. Le courage -me manqua pour me plaindre. Je les laissai passer et -les suivis tout honteux à une distance respectueuse. -Il fallait voir comme Simonnet, si humble tout à -l’heure, si courbé sous ma colère, s’était redressé maintenant, -et de quelle allure royale il marchait!</p> - -<p>Ma foi, c’était un beau garçon que Simonnet Garidel: -tout jeune encore, grand, fort, noueux comme un -rouvre. Les épaules vigoureusement attachées, d’où -partaient des bras musculeux, donnaient l’idée complète -du paysan, d’un de ces athlètes obscurs mais -sublimes qui livrent chaque jour à une terre avare la -plus opiniâtre, la plus courageuse des luttes, pour lui -arracher le pain qui perpétue la vie. Pendant cette -course le long du ruisseau de Lavernière, course qui, -pour le cœur de Simonnet Garidel, équivalait à une -marche triomphale, que de fois cet enfant robuste des -Cévennes, ne trouvant pas d’autre voie pour traduire -au dehors la multitude d’émotions qui l’assiégeait, -eut des mouvements de force qui émanaient de lui en -quelque sorte à son insu! Il coulait un de ses bras<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span> -autour de la taille de Juliette Combal, et les petits -pieds de la jeune fille perdaient terre tout aussitôt. Une -fois il l’enleva vers lui d’un geste si énergique, qu’il la -monta jusqu’à la hauteur de ses lèvres.</p> - -<p>Alors, j’entendis un baiser éclatant.</p> - -<p>A ce spectacle, il me serait difficile d’analyser tout -ce que j’éprouvai de sentiments étranges et confus. Je -m’en souviens pourtant: j’eus une impression de -malaise si forte, qu’il me prit envie de m’en aller. -L’amour fait peur quand on le voit pour la première -fois... Et ma fougasse? Je n’y pensais plus. C’est juste -au moment où, d’un œil effaré, je fouillais les taillis -environnants pour y découvrir un trou où me cacher -que Juliette se retourna.</p> - -<p>—Allons donc! me dit-elle.</p> - -<p>Je m’élançai.</p> - -<p>Sans crier gare, Simonnet Garidel, négligeant de me -dire adieu, s’engouffra dans les plantations de saules -blancs, très touffus au bord du ruisseau, et s’éclipsa.</p> - -<p>—Eh bien! où va-t-il si vite? A-t-il peur de moi, -par exemple?</p> - -<p>—Voulais-tu que ma mère le vît? répondit-elle -avec une moue adorable.</p> - -<p>—Ta mère t’a donc défendu de causer avec lui?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Et pourquoi?</p> - -<p>—Parce qu’elle a dans l’idée de me marier avec -quelqu’un de plus riche.</p> - -<p>—Et toi, qu’est-ce que tu as dans l’idée, Liette?</p> - -<p>—Moi, je trouve Simonnet Garidel très gentil. As-tu<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span> -remarqué comme il est fort? Et puis si tu savais quel -bon cœur est le sien!</p> - -<p>Une petite femme, se soutenant sur un bâton, pointa -à l’un des détours du sentier.</p> - -<p>—Jésus-Seigneur! dépêchons-nous, dit Juliette; -voilà ma mère!</p> - -<p>C’était la Combale, en effet. En nous apercevant, -elle doubla le pas, et bientôt je distinguai ses traits -maigres, jaunis, parcheminés, éclairés par je ne sais -quelle lueur d’atroce méchanceté.</p> - -<p>—A la fin des fins, te voilà, notre fille! s’écria-t-elle, -quand nous fûmes à portée de sa voix. Qu’as-tu fait à -la maison, je te prie, depuis tantôt trois heures que tu -nous as quittés à la rivière? Ah! tu n’aimes guère trimer, -toi, et tu laisses volontiers les autres se rôtir au -soleil. Ciel du paradis! il te faut plus de temps pour -mettre du caillé dans des faisselles qu’à M. le curé, le -dimanche, pour dire la messe et débiter le prône... Et -toi, marjolet, où t’en vas-tu de ce pas délibéré? me demanda-t-elle, -m’apostrophant à mon tour.</p> - -<p>—J’allais par la montagne avec Baptiste, balbutiai-je... -Puis Baptiste a eu faim, et je l’ai mené dans votre -écurie...</p> - -<p>—C’est ça, c’est bien ça, Dieu me pardonne! il me -faudra nourrir l’âne du Frère de Saint-Michel. A ce -qu’il me semble, tu es né avec les mains ouvertes, toi, -pour gaspiller le bien du prochain. Tu crois donc, -parce que tu es le neveu de M. le curé, que tout t’appartient -en ma maison et que tu as le droit de rassasier -ton bidet avec l’esparcette de mes prairies? Est-ce<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> -toi, freluquet, qui payeras mes faucheurs, quand ces -hommes viendront couper mes herbes? J’ai des mulets -pour dépêcher mes foins, et je n’ai nullement -besoin de l’âne de Barnabé. Va détacher ta bête de mon -râtelier, et vivement je te prie!</p> - -<p>—Mais, Combale, murmurai-je ébaubi de l’algarade, -Liette m’avait dit que vous me laisseriez goûter -avec vous...</p> - -<p>—Pardi! la fougasse de mon four est si ronde et si -grosse qu’il fallait ramasser des dents étrangères pour -en venir à bout! Nous ne sommes pas assez de monde -sans doute par là-bas...</p> - -<p>En même temps que, du bout de son bâton, elle désignait -la rivière, elle lança à sa fille un regard froid et -dur comme l’acier.</p> - -<p>—Si tu aimes la fougasse, pétiot, reprit-elle, dis à -Marianne de M. le curé de t’en faire avec le blé de son -champ... Allons, toi, ajouta-t-elle, se retournant de -nouveau vers Liette, marche, au lieu de me regarder -plantée là pareillement à une grande Sainte-Vierge -dans sa niche. Tu ne sais donc pas, fille sans esprit, -que quand on a des bouches à nourrir il ne faut pas -leur faire attendre la pitance, car alors elles mangent -le double et réduisent bientôt votre bien <i>à quia</i>?</p> - -<p>Juliette, habituée sans doute aux emportements de -sa mère, avait supporté cette scène avec plus de calme -que je ne lui en eusse jamais supposé. Ce qui me frappa -surtout, ce fut une sorte d’indifférence courageuse où -s’attestaient les virilités précoces d’une nature énergique -et forte. Non-seulement, négligeant d’obtempérer<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span> -à l’injonction brutale de la vieille, elle ne fit pas un -pas, mais elle osa prendre ma défense.</p> - -<p>—Ma mère, dit-elle, bien souvent M. le curé a invité -mon père à sa table; cent fois, quand j’étais petite, -Marianne me donna des tartines de miel blanc. Vous -ne pouvez donc aujourd’hui marchander un morceau -de fougasse...</p> - -<p>—Veux-tu marcher, coquine! interrompit la Combale -levant son bâton.</p> - -<p>Liette, sur les traits de laquelle venait de s’allumer -une indignation superbe, saisit la corbeille par -un geste dépité et la posa au milieu du chemin.</p> - -<p>—Ma mère, je n’ai faim ni de fougasse, ni de <i>fromageon</i>, -dit-elle avec une dignité surprenante. Vous -pouvez emporter tout.</p> - -<p>La Combale se jeta sur la corbeille comme sur une -proie, l’enleva, l’établit du mieux qu’elle put sur sa -hanche gauche, l’y maintint énergiquement avec l’un -de ses bras, où les veines faisaient saillie pareilles à -des ficelles bleues, et disparut en maugréant.</p> - -<p class="p2">Tout à l’heure, quand le souvenir de mon oncle et de -Marianne m’avait traversé l’esprit, le cœur, mes yeux s’étaient -remplis de larmes; maintenant ce fut le tour de -Liette de pleurer. Elle pleura tant et si fort que, ne sachant -plus quels raisonnements lui bailler en consolation, -je la menaçai d’aller quérir son père le long de l’Orb.</p> - -<p>—Celui-là te gâte, lui dis-je, Barnabé ne me l’a -point caché, et certainement tu l’écouteras un peu -mieux que tu ne m’écoutes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span></p> - -<p>Elle me regarda étonnée; puis, tirant de sa poche son -mouchoir blanc,—un fin mouchoir de fil, s’il vous -plaît, la coquette!—elle essuya ses joues humides.</p> - -<p>—Tu es bien plus jolie à présent, repris-je. Allons, -assez de pleurs. Du reste, je ferai ce que tu voudras... -Faut-il que je m’en aille?</p> - -<p>Elle ne me répondit pas, mais me saisit la main -droite et la retint.</p> - -<p>—Tu comprends, si ta mère doit t’adresser de nouveaux -reproches à cause de moi, il vaudra mieux -que je reprenne Baptiste et remonte vers Saint-Michel.</p> - -<p>Elle réfléchit un moment, deux doigts arrêtés sur ses -lèvres.</p> - -<p>—Viens! dit-elle, m’entraînant tout à coup.</p> - -<p>—Et où courons-nous ainsi?</p> - -<p>—A la rivière... Mon père est là, et ma mère n’osera -pas te renvoyer.</p> - -<p>—Et pourquoi irions-nous là-bas? On a sans doute -avalé toute la corbeille depuis le temps... Ton père, ta -mère, des lessiveuses..., ça mange beaucoup, tout ce -monde.</p> - -<p>En échangeant ces paroles avec une certaine vivacité -mutine, nous n’avions cessé de marcher, et nous touchâmes -aux longues rangées de peupliers, de frênes, -de bouleaux, dont les racines tortueuses, après s’être -enfoncées dans l’humus gras du rivage, reparaissaient -à fleur de terre et bossuaient le chemin en tous les -sens.</p> - -<p>Nous entendîmes les voix des lessiveuses. Je me hissai<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span> -sur la pointe des pieds, cherchant à deviner ce qui se -passait parmi les galets.—Goûtait-on?—J’aperçus le -père de Liette, sa mère, enfin deux femmes ramassant -des pierres pour se fabriquer une manière de banc où -s’asseoir. Brusquement la fougasse fraîche se montra -aux mains de la Combale, et mon ouïe, aiguisée par -mes désirs, perçut un léger craquement. Mon Dieu! -les croûtes vives cédaient. Évidemment les morceaux -allaient être distribués. La gourmandise est parfois héroïque—il -faut dire que la saucisse de Gathon Molinier -ne me soutenait plus guère—et, bien que j’eusse -tout à redouter de la mère de Liette, n’y tenant plus, -ce cri s’échappa de ma bouche malgré moi.</p> - -<p>—Gardez-en! gardez-en un peu!</p> - -<p>M. Combal se retourna.</p> - -<p>—Nous voici! continuai-je rassuré déjà, nous -voici!</p> - -<p>Et, nous dégageant d’une forêt de troncs, la jeune -fille et moi, nous surgîmes sur le rivage.</p> - -<p>M. le maire avait tout quitté pour courir à nous.</p> - -<p>—Bonjour, fillot, bonjour, me dit-il avec une caresse -amicale. Liette a eu une bonne idée de t’amener -ici: tu goûteras avec nous.</p> - -<p>—Avec nous! s’écria la Combale d’un ton sec, -presque haineux. Ah ça! tu penses alors, mon -homme, que je puis nourrir toutes les bouches de la -création, moi? Oh! mon pauvre bien, si on l’abandonne -aux affamés... Tu sauras, au fait, que notre -fille est une fainéante, une sans-souci, une sans cœur, -et, pour le neveu de M. le curé...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span></p> - -<p>—Tais-toi, Combale, dit M. le maire, plantant sa -main calleuse sur la bouche de sa femme.</p> - -<p>La vieille, abasourdie, ne souffla mot.</p> - -<p>Ambroise Combal me montra une place au bout extrême -d’un baquet à savonnage renversé, et, quand je -fus installé, déposa lui-même sur mes genoux la faisselle -la mieux remplie, accompagnée d’un beau quartier -de fougasse. Ainsi que Baptiste, attaché là-haut -devant l’esparcette fleurie, je ne me fis pas tirer l’oreille.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VII</h2> - -<p class="pch">Ambroise Combal réclame des cols raides pour faire le -«<i>ci-devant</i>» parmi les conseillers municipaux.</p> - -<p>La grève de l’Orb—la <i>grave</i>, pour employer le -mot cévenol, lequel, du reste, appartient au vieux -français—est large et recouverte de pierres roulées affectant -toutes les formes et toutes les couleurs. Ces -fragments, charriés de la cime des montagnes par les -nombreux affluents de la rivière, empierrent le sol à -une profondeur de cinquante centimètres et même d’un -mètre en certains endroits encaissés. On a beau, pour -le besoin des grandes voies de communication ou la -construction des murs de clôture qui partagent les propriétés, -extraire de la grave des galets à pleins tombereaux, -la mine entamée voit ses galeries comblées au -premier orage, et le niveau primitif se rétablit.</p> - -<p>Il faut être né dans le pays, avoir le pied cévenol, -habitué à tous les escarpements, à toutes les pierrailles,<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span> -pour marcher facilement sur ces boules de grès, de basalte -ou de granit.</p> - -<p>Nos pâtres qui, matin et soir, mènent leurs troupeaux -se désaltérer aux eaux courantes de l’Orb, dansent, -sautillent sur ce plancher roulant, mieux qu’ils -ne seraient capables de le faire sur une surface parfaitement -unie. Quant à nos moutons robustes, à nos chèvres -vigoureuses et fortes, les hasards des bords de la -rivière continuant pour eux les hasards de la montagne, -ils ne s’en préoccupent en aucune façon. Que de -fois n’ai-je pas vu deux boucs de compagnies différentes -se prendre de querelle en pleine grave, et, se tenant -debout, en équilibre, sur ce terrain qui fuyait, se cosser -à qui mieux mieux sans la moindre glissade, le -moindre trébuchement.</p> - -<p>Mais la grave, que bergers et troupeaux ne font que -traverser, est le séjour habituel des lessiveuses. C’est là -que ces femmes, vouées aux plus rudes besognes, ont -en quelque sorte élu domicile. Non-seulement elles y -passent la journée à étendre sur ces pierres lavées et relavées -aux grands courants un linge qui ruisselle; -mais souvent elles y viennent encore la nuit pour garder -la meilleure place, la mieux exposée au soleil. Les -contestations, du reste, sont fréquentes entre lessiveuses, -et il n’est pas rare que ces femmes ergotées, solides -du poignet, se prennent aux cheveux et se fassent voler -la coiffe dans l’Orb.</p> - -<p>Ces batailles, qui n’ont rien d’homérique,—les héros -d’Homère se taisaient en combattant et nos Cévenoles -piaillent comme des brûlées,—éclatent d’ordinaire<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span> -aux derniers soleils de l’automne ou aux premiers -soleils du printemps, quand, chaque ménage soucieux -d’avoir du linge blanc dans l’armoire pour l’hiver ou -bien empressé de le remettre en état après la saison -mauvaise, la grave se trouve envahie jusqu’au dernier -galet.</p> - -<p class="p2">Les lessiveuses des Aires, ce jour-là, n’avaient à se -chamailler avec personne, car, sauf une douzaine de -draps et de serviettes que j’apercevais à quelque distance -et qui certainement n’appartenaient pas à la -Combale, je ne voyais autour de moi que ces deux lettres -se détachant en rouge: A. C., <i>Ambroise Combal</i>.</p> - -<p>—Allons, allons, ne mangez pas jusqu’à l’année -prochaine, dit la mère de Liette, bousculant les femmes -et les pressant de se remettre debout. Hardi! -plions les chemises d’abord. Le soleil touche Caroux -déjà, et l’humidité qui tombera bientôt ramollirait ma -lessive. Ah! une lessive molle, que ça coûte d’empois!... -<i>Monsieur</i>—elle désigna son mari par un geste où l’avarice -mêlait je ne sais quel dédain—<i>Monsieur</i> veut -des cols raides pour aller faire le <i>ci-devant</i> à son conseil -municipal. Il est joli, ton conseil municipal, un tas de -gens sans sou ni maille...</p> - -<p>Elle saisit une chemise de grosse toile de genêt et la -plia, y promenant sa main osseuse comme un fer à repasser.</p> - -<p>M. le maire était un homme indulgent et bon: il ne -répondit pas à sa femme, dont il connaissait l’intarissable -loquacité; il se contenta, tandis que Liette et moi<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span> -recueillions les mouchoirs de cotonnade à carreaux, de -les empiler dans une corbeille.</p> - -<p>—Tu pourrais bien te donner la peine d’étendre -ces mouchoirs, au lieu de les rouler en paquets, lui cria -la Combale d’un ton agressif. Tu ne sais donc pas, toi, -que le moindre de ces chiffons me coûte douze sous et -que ça s’en va si vite, si vite!... Jésus-Maria! quels -voleurs, tous ces marchands de Bédarieux! Au temps -jadis, la toile durait; maintenant je ne sais plus comment -va le monde, vous vous retournez, et votre -toile est finie. Aussi faut-il avoir toujours de l’argent -au bout des doigts.—«<i>Paye ceci, Combale; Combale, -paye cela!...</i>»</p> - -<p>Elle tourna l’œil vers les lessiveuses.</p> - -<p>—Ne battez donc pas les draps si fort, vous autres! -leur dit-elle.</p> - -<p>Et, reprenant ses jérémiades:</p> - -<p>—Je te dis, mon homme, que cette mairie où tu vas -depuis tantôt six mois, nous ruinera. Miséricorde! à -ton âge, à cinquante ans, entrer dans les grandeurs! -Est-ce que c’est fait pour des paysans comme nous, les -grandeurs! Écris donc au gouvernement qu’il nous -laisse un peu de repos.</p> - -<p>Elle s’interrompit et tendit vers le couchant une -nouvelle chemise. De nombreuses éraflures et quelques -trous laissèrent passer le soleil.</p> - -<p>—Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, encore -une là qui est bien malade, et pourtant il n’y a pas dix -ans que je l’ai cousue de mes doigts...</p> - -<p>M. Combal, sans s’émouvoir, était passé des mouchoirs<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span> -aux serviettes. Sa femme poursuivit ses doléances.</p> - -<p>—Autrefois, marmotta-t-elle, on ne voyait jamais -chez nous le facteur de la poste. A présent, il y vient -tous les jours porter un journal de Paris. Et c’est un -morceau de pain par-ci, un verre de vin par-là! Ah -ça! est-ce que les affaires du gouvernement me regardent, -moi! Combien de sacs d’écus cela a-t-il rapporté -à Simon Garidel d’être maire de la commune pendant -dix ans et plus? Ne nous a-t-il pas avoué lui-même -qu’il avait mangé pour le moins deux mille francs de -son bien à porter l’écharpe?... Tiens, Combal, regarde -là-bas ce pauvre homme, et compare sa lessive à la nôtre. -Je vois cinq ou six malheureux draps, tandis que -j’en ai vingt paires, moi, sur la grave. Et l’enfant des -Garidel voudrait épouser notre fille! Oh! oh! les Garidel, -doucement, n’allons pas si vite en besogne, il vous -faut mon consentement pour faire réussir la chose, et -je ne le lâcherai pas sans regarder au fond de votre besace, -mon consentement.</p> - -<p>—Simon Garidel possède pour plus de vingt mille -francs encore. C’est un joli denier cela, Combale, hasarda -M. le maire.</p> - -<p>—Vingt mille francs! Je crois, mon homme, que tu -fais bonne mesure à ces gens-là. Mais quand cela serait, -notre fille n’aura-t-elle pas, un jour, mes châtaigneraies -de Margal, mes oseraies de la rivière, mes -prairies du ruisseau et nos deux maisons des Aires, -une fortune de nonante mille francs au moins?... Ciel -du bon Dieu! dire qu’il faudra abandonner tant de richesses -à l’heure de la mort!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span></p> - -<p>Elle eut un geste de dépit en articulant ces derniers -mots.</p> - -<p>—Quand je pense tout de même, murmura-t-elle -avec un désespoir amer et naïf, qu’on a beau travailler, -employer toutes les sueurs de son corps à se ramasser -un peu de subsistance, à la fin des fins nous devons en -venir à chavirer dans le trou et à faire chanter M. le -curé. Pour moi, je te préviens, Ambroise, je ne veux -rien donner à Liette en la mariant; j’entends retenir -mes terres de mes dix doigts jusqu’à l’extrême-onction. -Que veux-tu? c’est mon plaisir.</p> - -<p>—Garidel se montre beaucoup moins exigeant que -ne le serait un autre: en me demandant Liette pour -Simonnet, il désire tant seulement que nous donnions -à notre fille nos oseraies, le long de l’Orb.</p> - -<p>—Pardi! il est rusé, le vieux bonhomme, et surtout -ses yeux y voient clair. Il ne réclame que le meilleur -quartier de mon gâteau. Il n’aura rien. Réponds-lui -cela de ma part. Liette restera fille. Après tout, quel -besoin a-t-on de se marier? Le mariage! en voilà une -sornette, par exemple!</p> - -<p>—Combale, dit M. le maire avec un calme indolent, -ne te monte pas ainsi: nous causerons de tout -cela à tête reposée... Allons, sois contente, voilà la lessive -réussie et...</p> - -<p>—Ah! ce sont mes oseraies qu’ils reluquent, ces -Garidel, continua vivement cette paysanne âpre, tout -à fait incapable de se déprendre d’un sujet qui -l’atteignait, la blessait à tous les endroits sensibles. -Les oseraies sont à moi, c’est moi qui les versai<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> -avec tous nos lopins dans ta besace, car tu n’étais pas -un gros monsieur, mon pauvre Ambroise, quand je te -connus. Par ainsi ne me trouble pas les esprits avec -ces affaires. Si les Garidel veulent des oseraies où -donner de la besogne à dix vanniers ensemble, qu’ils -en achètent.</p> - -<p>—Chut! femme, je t’en prie: voici Simon Garidel.</p> - -<p class="p2">En effet, le père de Simonnet, abandonnant à son -fils, lequel venait d’arriver sur la grave, le soin de recueillir -le linge de sa lessive, s’avançait vers nous à -pas lents. C’était un petit vieillard, aux traits creusés, -sec, recroquevillé comme la feuille du noyer quand les -vents de novembre la balayent à travers les gazons -roussis par les premiers froids. Une chose seule frappait -dans son visage, ramassis de rides s’entrecroisant -à la façon des mailles serrées d’un filet: ses yeux enfoncés -sous des sourcils buissonneux et d’une extraordinaire -vivacité.</p> - -<p>—Bien le bonjour, Combale, bien le bonjour, dit le -vieux Simon, tirant droit vers la mère de Liette et -la saluant galamment.</p> - -<p>—Bonjour, se contenta de répondre celle-ci d’un -ton bourru.</p> - -<p>Elle lui tourna les talons pour aller interpeller ses -lessiveuses.</p> - -<p>Le vieux Garidel—il avait soixante ans, et un -paysan est vieux à cet âge en nos Cévennes—marcha -vers M. le maire. Celui-ci, qui manifestement voyait -le père de Simonnet avec plaisir, se porta à sa rencontre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span></p> - -<p>—Vous voilà donc, l’ami! lui dit-il.</p> - -<p>Et il lui serra la main, politesse peu en usage chez -les gens de nos montagnes, mais dont l’ancien maire et -le nouveau avaient sans doute contracté l’habitude -dans leurs relations avec les autorités du département.</p> - -<p>Liette, qui, bien qu’occupée en apparence à retourner -sur les galets quelques pièces humides de toile, -n’avait pas perdu un mot de la conversation de ses parents, -comme si la présence du père de Simonnet l’eût -effrayée, prit son vol du côté de sa mère. Moi, je ne -bougeai pas de ma place sur le baquet de savonnage, -très appliqué à détacher l’écorce d’une amarine que -la séve montante m’aidait à décoller facilement du -bois, et à me fabriquer vaille que vaille de longs sifflets -de berger.</p> - -<p>—Eh bien! Combal, nous ne pourrons donc jamais -amener cette affaire à bonne fin? Tu le sais pourtant, -l’amitié qu’ils ont l’un pour l’autre sèche nos enfants -sur pieds.</p> - -<p>—Que voulez-vous, notre ancien maire, ma femme -se met dans des états...</p> - -<p>—Quand la mienne vivait, je ne lui eusse pas permis -de poser son <i>halte-là</i> à l’encontre de mes décisions. -Une femme—c’est le bon Dieu qui l’a voulu—n’est -qu’une femme après tout, et un homme doit toujours -rester un homme.</p> - -<p>—C’est vrai, Garidel; mais avec mon caractère, un -esclandre me coûte. De quoi n’est pas capable la -Combale! La connaissez-vous?</p> - -<p>—Si je la connais! Hélas! je la connais mieux que<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> -la mère qui l’a mise au monde. La Combale aime le -bien, elle l’aime plus qu’elle ne t’aime, qu’elle n’aime -sa fille, qu’elle ne s’aime elle-même, qu’elle n’aime la -religion... Je ne suis pas indifférent à la terre: je l’ai -tant travaillée! elle me donna tant de peine toute la -vie! Vois, Combal, comme elle m’a fait vieux avant -les ans!... Pourtant, quand il s’agit de Simonnet, je -prendrais ta fille sans un sou. On a un cœur dans la -poitrine, encore qu’on soit paysan.</p> - -<p>La voix de ce vieillard s’embarrassait.</p> - -<p>—Il est de fait que votre garçon est un homme -robuste et vaillant.</p> - -<p>—Robuste! regarde donc sur la place du village, -le dimanche, et dis-moi si tu découvres beaucoup de -jeunes gens taillés en force comme Simonnet... Vaillant! -tu connais ma grande prairie, celle qui avoisine -tes oseraies de l’Orb? en un jour, Simonnet l’a fauchée -tout entière. Quel ouvrier tu aurais en lui pour -redresser ton bien, qui manque de bras! Tes arbres, le -bois mort les dévore. Si tu savais comme mon enfant -manœuvre la hache! Quand il la manie, c’est comme -un tourbillon terrible qui vous passerait devant les -yeux.</p> - -<p>—Garidel, soyez tranquille: ma femme pense trop à -nos richesses; mais moi, je pense à Liette. Je veux que -Liette soit heureuse, et votre garçon me plaît. Soyez -tranquille, tout s’arrangera.</p> - -<p>—Quand?</p> - -<p>—Il ne faut qu’un peu de temps pour user les idées -si mauvaises de la Combale. Je vous en prie, notre<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> -ancien maire, accordez-moi encore un peu de temps.</p> - -<p>—Voilà six mois que cela dure, mon ami. On jase -déjà dans le village. Sais-tu que M. le curé, la semaine -dernière, me dit une parole qui me fit cabrioler tout le -sang:—<i>Garidel, il faudrait peut-être veiller sur -votre garçon</i>!» Crois-tu que de pareils avertissements, -on puisse les endurer en paix, quand on est -honnête homme? J’ai considéré cela comme un affront, -et, encore que je respecte M. le curé, je lui ai répondu -dans ma colère: «—<i>Les coqs sont libres, à ceux qui -ont des poules de les bien garder</i>.»—Alors ta femme -refuse ses oseraies?...</p> - -<p>—Oui, je les refuse! glapit une voix aigre et -criarde. Vous n’avez qu’à passer votre chemin, brave -homme, on ne donne rien par ici.</p> - -<p>Garidel se retourna vivement. Il vit la Combale -debout devant lui, les poings crispés, le teint plus que -jamais injecté de bile, le dévisageant d’un regard haineux -et cruel.</p> - -<p>La mère de Liette, devinant sans doute qu’un débat -touchant ses intérêts s’agitait non loin d’elle, avait -vivement expédié vers le village ses lessiveuses avec -les corbeilles pleines et, marchant à pas de loup sur les -galets, était venue surprendre l’entretien de ses ennemis.</p> - -<p>—Ah! vous voulez me dépouiller, vous autres! -s’écria-t-elle furieuse et labourant la grave de son -bâton. Vous ne vous êtes pas levés assez matin, les -amis, pour m’arracher la chemise de sur les os. Si mes -oseraies vous font envie, moi, je les garde. M’entendez-vous,<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> -Simon Garidel? C’est vrai, j’étais un peu sur -les ans quand j’épousai mon homme, mais je lui apportai -tout, tout, le pain, le vin; et ce que je reçus de -mes parents au baptême, je le conserverai jusqu’au -suaire par amour pour mes parents défunts...</p> - -<p>—Mais Combale..., interrompit le père de Simonnet.</p> - -<p>—Allez, allez, bâtissez des plans. Moi, je suis sûre, -avec mes ongles et mes dents, de venir facilement à -bout de toutes vos manigances. Est-ce une raison, -parce qu’on a une fille qui marche sur ses dix-huit -ans, de se mettre à son dernier sou?</p> - -<p>—Alors, Liette ne se mariera point? demanda -M. Combal d’un ton où perçait je ne sais quel emportement -contenu.</p> - -<p>—Elle est donc bien malheureuse à la maison, notre -pauvre fille! Que lui manque-t-il à cette mijaurée, qui -boit, mange, batifole, ne fait œuvre de ses dix doigts -de la journée, et n’a pas l’air de se douter que toute -créature en ce monde doit travailler pour se nourrir?</p> - -<p>—Eh bien! si tu ne veux pas que notre Liette se -marie, je le veux, moi! s’écria M. le maire d’une voix -ferme.</p> - -<p>La Combale était peu habituée aux coups d’autorité -de son mari. Elle hocha la tête orgueilleusement, et, -le regardant avec une curiosité aussi dédaigneuse qu’insultante:</p> - -<p>—Toi, mon homme, toi! se contenta-t-elle de dire.</p> - -<p>Ses lèvres minces se contractèrent, ses dents longues -apparurent, et un rire amer, rauque, diabolique, cingla -M. le maire à la face comme un coup de fouet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span></p> - -<p>Ambroise Combal, par un geste de menace, leva -la main sur sa femme; mais Garidel, s’interposant, -lui retint le bras.</p> - -<p>—Assez, assez, murmura le vieux paysan épouvanté, -qu’il ne soit plus question de rien entre nous. -Mon fils ne vous convient pas, Combale? Je ne suis -pas en peine de lui, et je le garde.</p> - -<p>Juste à ce moment, Simonnet, avec une corbeille de -linge sur la tête, passait à quelques pas, regagnant les -Aires à grandes enjambées.</p> - -<p>—Bonsoir, la compagnie! ajouta Garidel.</p> - -<p>Incontinent, il tira vers son garçon.</p> - -<p class="p2">Qu’allait-il se passer désormais entre la Combale, -toujours hérissée comme une louve forcée par les chiens, -et son mari, en proie à une colère d’autant plus formidable -qu’elle était plus silencieuse et plus concentrée? Ne -me faudrait-il pas assister à quelque horrible bataille -parmi les galets roulants de la grave? L’effroi me prit -à mon tour, et, du baquet de savonnage, me glissant -presque à quatre pattes vers les osiers rameux, je m’esquivai -prudemment.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VIII</h2> - -<p class="pch">La Combale déclare que Simonnet est du bois dont sont faits -les hommes, et que ce bois est dur.</p> - -<p>Je ne tardai pas à rejoindre Garidel et Simonnet.</p> - -<p>Les deux paysans allaient devisant avec calme le -long du sentier, où la nuit tombante projetait des ombres -profondes, interrompues çà et là par de rares rayons -d’adieu.</p> - -<p>—Tu pars aussi, toi, mon garçonnet? me demanda -le vieux Simon d’un ton affectueux.</p> - -<p>—La Combale me fait peur, répondis-je.</p> - -<p>Simonnet se retourna.</p> - -<p>—Elle a donc été méchante pour toi également? -s’informa-t-il.</p> - -<p>—Elle ne m’a pas regardé. Mais, tout de même, -je n’étais pas à mon aise, et je retourne à Saint-Michel.</p> - -<p>On fit quelques pas sans échanger une parole.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span></p> - -<p>Tout à coup, Simonnet posa sa corbeille sur le sol -et mit une main amicale sur l’épaule droite de son père. -Le vieux, saisi, demeura immobile au milieu du -chemin.</p> - -<p>—Enfant, que veux-tu de moi? demanda-t-il, regardant -son fils avec inquiétude de la tête aux pieds.</p> - -<p>—Oh! un service, père, un grand service! balbutia -celui-ci.</p> - -<p>—Est-il quelque chose, en ce monde de la terre, que -je ne sois capable d’entreprendre pour mon Simonnet!</p> - -<p>—Père, Liette est riche; mais supposons: si elle -était pauvre, me refuseriez-vous de la prendre pour -femme?</p> - -<p>Garidel ne répondit pas.</p> - -<p>Le jeune homme reprit:</p> - -<p>—Quand vous épousâtes ma mère,—que le bon -Dieu ait son âme au ciel!—quand vous épousâtes ma -mère,—elle me le raconta cent fois,—elle n’avait -rien, ni vignes, ni olivettes, ni châtaigneraies, ni -prairies d’aucune sorte, et pourtant, la trouvant à -votre goût, encore que vous eussiez du bien au soleil, -vous la prîtes avec plaisir.</p> - -<p>Le vieillard, bouleversé par l’émotion qui lui remplissait -le cœur, laissait aller sa tête à droite, à gauche, -par un balancement qui traduisait toutes ses indécisions, -et restait muet.</p> - -<p>—Mon père, poursuivit Simonnet, incapable de se -contenir, avez-vous été heureux, tout le temps que -vécut notre chère défunte?</p> - -<p>—Oui, bien heureux, murmura Garidel avec effort.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span></p> - -<p>Et de grosses larmes, rondes comme des gouttes de -pluie, arrosèrent ses joues desséchées.</p> - -<p>—Ainsi en sera-t-il de moi, si vous le voulez! -s’écria Simonnet, en proie à une passion qui ne lui -permit pas de mesurer ce qu’il y avait de cruel pour -son père dans les souvenirs qu’il évoquait.</p> - -<p>—Mais, mon pauvre garçon, dit Garidel après s’être -longuement essuyé les yeux, Ambroise Combal a sa -fierté, et il ne voudrait pas marier sa fille sans lui mettre -quelque chose dans le tablier.</p> - -<p>—Qu’il donne ce qu’il voudra, je n’y regarderai -point. J’aime Liette!</p> - -<p>—Savons-nous, d’ailleurs, si la Combale n’a pas -dans l’idée de bailler à sa fille un mari plus riche que -toi?</p> - -<p>—Puisqu’elle refuse de compter à Liette tant seulement -un denier le jour de ses noces, les maris ne s’abattront -pas ici par troupes, comme les grives en novembre -pour se faire plumer.</p> - -<p>—Sans doute. Mais la petite <i>aura de quoi</i> à la -mort des siens, car la Combale a beau s’accrocher à -son bien, elle ne l’emportera pas avec elle au cimetière, -derrière l’église, et quelque galant patient et rusé...</p> - -<p>—Un galant! Je voudrais bien qu’il en vînt rôder -quelqu’un aux Aires!</p> - -<p>Simonnet laissa échapper un geste furibond.</p> - -<p>—Enfin, voilà assez de raisonnements en l’air, ajouta-t-il -avec une accentuation rude, où perçait je ne sais -quelle impétuosité farouche. Mon avis est qu’il faut -aller trouver la Combale et lui dire tout uniment ceci:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span></p> - -<p>—«<i>Nous prenons Liette avec sa coiffe tant seulement -et son jupon</i>...»</p> - -<p>—Comme la jeunesse a la tête au vent! s’exclama -le vieux Garidel. Jamais aucun souci du lendemain.</p> - -<p>—C’est comme ça, la jeunesse.</p> - -<p>—Et s’il te vient des enfants après ton mariage, -<i>nigaudinos</i>?</p> - -<p>—Des enfants de Liette et de moi! s’écria Simonnet -devenu fou soudain, complétement fou... Des enfants -de Liette et de moi! répéta-t-il égaré... Ah! mon -Dieu!...</p> - -<p>Il chancela. Son père alarmé le saisit.</p> - -<p>—Et vous croyez, dit-il, se dégageant de l’étreinte -du vieux et reprenant équilibre sur ses jarrets raffermis, -et vous croyez que, si le bon Dieu nous envoyait des -enfants, à Liette et à moi, je ne serais pas capable de -les nourrir? Mais alors, mon père, vous ne connaissez -pas mon courage! Vous ne m’avez donc jamais vu aux -champs? Gardez le bien que vous avez gagné, il vous -appartient, je n’en veux pas, et soyez sûr, comme il -existe un ciel de l’autre côté de la vie, que ma famille -ne manquera jamais de pain... Des enfants à nous! -Ah! ce n’est pas deux bras que j’aurai pour gagner la -vie à ces anges de ma Liette, mais dix, mais vingt, -mais cent. Nous verrons bien quelle terre me résistera, -et si je ne parviendrai point à rassasier ma couvée...</p> - -<p>Il s’arrêta, épuisé.</p> - -<p>—Allons, viens. Nous parlerons de tout cela chez -nous.</p> - -<p>Et, oubliant la corbeille pleine, il essaya pour l’entraîner<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span> -de saisir les deux mains de son fils. Mais celui-ci -les lui refusa avec obstination.</p> - -<p>—Non! non! fit-il, reculant. S’il vous plaît d’aller -manger la soupe, allez-y. Je ne vous suis point: le -malheur me remplit assez l’estomac, à moi.</p> - -<p>—Pauvre enfant! marmotta Garidel d’une voix si -basse que je l’entendis à peine.</p> - -<p>Puis, saisissant enfin les mains qu’on lui refusait:</p> - -<p>—Que ta volonté soit faite, Simonnet! dit-il. Les -Combal sont encore à la grave; allons au-devant d’eux.</p> - -<p>J’avais écouté cette courte scène dans une sorte de -stupeur. Les emportements de Simonnet, la violence -de ses paroles me confondaient. Quoi! Simon Garidel -permettait à son fils d’élever si haut la voix devant lui! -Je n’en revenais pas, moi qui osais à peine regarder -mon père, et qui, loin de lui résister, me fusse blotti en -un trou de souris quand il manifestait sa volonté.</p> - -<p>Cette disposition singulière où je me trouvais ne me -laissa pas la liberté de suivre les deux paysans qui dévalaient -vers la grave, car le chemin incline à cet endroit. -Ne sachant mieux faire, je m’assis à côté de la -corbeille pleine de Simonnet.</p> - -<p class="p2">Cependant, mon œil, qui de ce point élevé pouvait -se porter indifféremment, à droite sur les toits rouges -du village, à gauche sur les lignes des grands arbres -bordant la rivière, ne se détacha pas un instant du vieux -Garidel et de son fils. Je les voyais, tantôt traversant -des marges lumineuses, car dans l’écartement des hauts -peupliers, bien que le soleil eût versé violemment derrière<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> -Caroux, le ciel incendié lançait de splendides reflets, -tantôt s’engouffrant dans les ombres noires des -massifs que les lueurs mourantes n’avaient pu pénétrer.</p> - -<p>Soudain, dans le silence qui m’enveloppait et commençait -à m’effrayer, s’éleva le glapissement aigu de -la Combale. La guerre allait-elle toujours son train? -Convaincu qu’il ne pouvait rien m’arriver de fâcheux, -quand les Garidel doublaient M. le maire, je m’élançai -à toutes jambes.</p> - -<p>Mes oreilles avaient ouï juste. C’était bien la mère -de Liette qui pérorait, pérorait, pérorait. Je dois le -reconnaître pourtant, bien que sa voix conservât toujours -des notes criardes, le ton général s’en trouvait -singulièrement apaisé. Les propositions désintéressées -de Simonnet avaient-elles touché la vieille, et son avarice -était-elle à bout d’arguments?...</p> - -<p>—Oui, oui, Garidel, disait-elle, vous êtes un homme -de sens, et le travail, je le sais, ne fait pas peur à votre -garçon. Malgré tant de qualités, vous me laisserez le -temps de réfléchir un brin, je pense. Le mariage est -plus large que le ruisseau de Lavernière, et je veux -que Liette pèse la chose, avant de passer cette rivière -où tant d’autres se sont noyées. Ah! quand on est de -l’autre côté de l’eau avec une bague au doigt, bonsoir! -il faut demeurer avec son homme, serait-il aigre comme -une cerise à Pâques ou comme un raisin à la Saint-Jean. -Voilà le sort des femmes ici-bas?</p> - -<p>—Vous savez bien, Combale, que Simonnet... interrompit -Garidel.</p> - -<p>—Il est du bois dont sont faits les hommes, et ce<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span> -bois est dur... Mais parlons sérieusement: Liette ira -habiter avec vous, dans votre maison?</p> - -<p>—Certainement.</p> - -<p>—Vous la nourrirez?</p> - -<p>—Avec ce que nous aurons de meilleur: des choux, -des châtaignes, du lard, quelquefois une bête de la -basse-cour.</p> - -<p>—Vous la vêtirez?</p> - -<p>—Il y a des marchands d’étoffes à Bédarieux, et -nous ne craindrons pas de leur montrer la couleur de -notre argent.</p> - -<p>—Et vous ne me demanderez rien?</p> - -<p>—Rien! s’écria Simonnet, plus empressé que son -père.</p> - -<p>La vieille paysanne écarquilla ses yeux et regarda -dédaigneusement le jeune homme. Puis, frappant sur -le bras à Garidel:</p> - -<p>—Répondez-moi donc, vous: les enfants sont les -enfants, ils ne s’entendent nullement aux affaires.</p> - -<p>—Pas un sou ne sortira de votre poche, Combale, -murmura le vieux.</p> - -<p>—Bon, bon! vous êtes du brave monde tout de -même... Oh! pour du brave monde, il n’en existe pas -de pareil aux Aires, et, si je ne dis pas oui, je ne dis -pas non. On verra... On s’arrangera... Le temps est -un grand maître...</p> - -<p>Nous étions arrivés à la corbeille; Simonnet, la saisissant -derechef, se la planta sur la tête.</p> - -<p>On marchait dans le plus profond silence. Le seul -bruit désormais qu’on entendît était celui du bâton de<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span> -la Combale, frappant à intervalles égaux de petits -coups secs sur le sol. Bientôt nous perçûmes les roulements -clairs et vifs du ruisseau de Lavernière, lequel, -aux approches du village, ayant à sauter par-dessus des -roches élevées, bondit en cascatelles joyeuses au milieu -des osiers blancs et des ajoncs aux feuilles longues et -pointues comme des épées.</p> - -<p>Nous avancions, chacun en proie à sa pensée intime -et retenant toujours sa langue au nid. Nous touchâmes -au bout du ruisseau. Là, je retrouvai le carrefour où, -le jour du départ de mon oncle, nous nous étions -embrassés, Marianne et moi. Je crus, dans les creux du -gravier, discerner encore les traces fraîches des pas de -la vieille gouvernante, et je me plus à y poser mes -pieds d’enfant avec je ne sais quel enthousiasme ému -qui me bouleversait le cœur.</p> - -<p>Nous franchîmes le courant sur les hautes passerelles -de pierre, les Garidel en avant, puis les Combal, -moi le dernier, sentant, avec la nuit qui déjà enveloppait -toutes les formes de ses ombres, mon âme, ma -jeune âme tendre et affectueuse, habituée à toutes les -caresses du presbytère, se noyer en une mélancolie dont -il m’était impossible de déterminer clairement l’objet.</p> - -<p>—Bonsoir, les amis, bonsoir! dit la Combale, tirant -tout à coup vers sa maison, située en amont du ruisseau, -tandis que les Garidel faisaient mine de gagner -la leur, bâtie tout à fait en aval, au milieu d’une prairie, -derrière un rideau de frênes et de peupliers.</p> - -<p>—Bonsoir! répondit le père de Simonnet, essayant<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> -d’entraîner son fils, lequel, immobile, regardait M. le -maire, ne finissait pas de le regarder.</p> - -<p>—Attendez! s’écria le trop taciturne M. Combal.</p> - -<p>—Qu’allez-vous faire, mon homme? interrogea la -mère de Liette levant un visage refnogné.</p> - -<p>—Les jours de lessive, reprit M. le maire, sont dans -nos ménages villageois des jours de réjouissance et de -fête. C’est chez nous une coutume de la plus grande -ancienneté. Pourquoi, ce soir, ne souperions-nous pas -tous ensemble, puisque aussi bien nous sommes sur le -point de nous entendre et que les accordailles sont -à peu près conclues.</p> - -<p>—Rien n’est conclu, interrompit la vieille, rien n’est -conclu de définitif. J’ai demandé le temps de me retourner, -avant de dire à Liette:—«<i>Arrange ton paquet -et va-t’en chez les Garidel</i>.» Crois-tu, par hasard, Ambroise, -qu’on se dépouille de sa fille comme ça au pied -levé, sans se donner une minute pour faire des réflexions? -Moi, je veux peser le fort et le faible avant -de poser <i>ma croix</i> sur le contrat.</p> - -<p>—Réfléchis jusqu’à la fin du monde, femme, si cela -te plaît. Mais je ne vois pas là une raison pour que les -Garidel ne soupent pas avec nous.</p> - -<p>—Des raisons! il te faut des raisons? Eh bien, je -suis lasse de tenir table ouverte pour tout le monde -que tu gorges chaque jour avec mon bien. Une fois -c’est le facteur de la poste, une autre fois la ribambelle -des conseillers, puis des gens de la mairie de Bédarieux -qui viennent voir <i>M. le maire des Aires</i>! Ne m’a-t-il -pas fallu, cet hiver, mettre toute ma cuisine en branle<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> -pour recevoir M. le sous-préfet de Béziers? Ce repas -m’a coûté plus de quinze francs de bel et bon argent. -Jésus-Dieu! quand je pense à ces trois écus qui -sont sortis de ma bourse et que je ne rattraperai -plus...</p> - -<p>—Combale, intervint le vieux Simon avec une tristesse -pénétrante, nous n’avons plus de femme, hélas! à -la maison, mais notre pot y bout tout de même. Du -reste, Simonnet, qui s’entend si bien à retourner la -terre, s’entend également à fricoter les victuailles.</p> - -<p>—Tenez! aujourd’hui, j’ai tué deux poulets de notre -basse-cour, interjeta vivement le jeune homme, et, -avant d’aller à la grave, je les ai portés chez notre voisine -la fournière pour les faire rôtir.</p> - -<p>—Deux poulets! s’écria la Combale avec une sorte -de saisissement, deux poulets! Ah! quel monde vous -êtes, Seigneur du ciel! Vous mangez donc comme ça -votre volaille, vous autres? Ces poulets, vous les auriez -vendus trois francs au marché de Bédarieux.</p> - -<p>Et, se retournant vers son mari:</p> - -<p>—Combal, ce n’est pas chez nous, ce soir, qu’on -fait liesse, c’est chez les Garidel. Moi, je n’ai qu’une -soupe de <i>châtaignons</i> à te donner, et ce n’est pas une -soupe de roi.</p> - -<p>—Ta femme a raison, mon ami, dit le vieux Garidel. -Viens avec nous.</p> - -<p>Simonnet plus que jamais tenait les yeux attachés -sur M. le maire.</p> - -<p>—Non, non! répliqua celui-ci d’un ton ferme. On -soupe chez nous ce soir. Je l’ai dit et je ne m’en dédis<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> -point. Nous avons aussi une basse-cour, nous autres, -où les ouailles sont en quantité.</p> - -<p>—Je te conseille de toucher à mes bêtes, toi! cria la -Combale d’un ton menaçant.</p> - -<p>—Mais puisque nos poulets sont au four, insinua -Simonnet, je pourrais bien aller les chercher, avec d’autres -choses que nous avons là-bas..... Que pensez-vous -de mon idée, Combale? Je porterais aussi quelques bouteilles -de notre vin...</p> - -<p>—Je pense, répondit la vieille, apaisée, que je n’ai -rien à la maison pour vous recevoir tous, et que, si tu -trouves des provisions, toi...</p> - -<p>Avant qu’elle eût fini de parler, encore que la corbeille -lui pesât lourdement sur la tête, Simonnet était -parti comme un trait.</p> - -<p>Nous défilâmes à travers les rocailles qui, aux environs -des Aires, dominent le ruisseau.</p> - -<p>La Combale, peu satisfaite dans le fond, ne cessait de -marmotter entre ses dents:</p> - -<p>—Mais si ces Garidel ouvrent leur sac si largement -devant leurs bouches et les bouches étrangères, -le sac verra bientôt la dernière miette passer par-dessus -les bords. Que restera-t-il alors? la toile, c’est-à-dire -rien, absolument rien... Ah! malheur à ceux qui, dans -leur jeunesse, s’oublient à manger le pain tendre; dans -les vieux ans, il faudra mordre au pain dur, et on ne -pourra pas, parce que nos dents tombent avant que -nous soyons tombés... Le proverbe le dit d’ailleurs:—«<i>Après -blanc pain, pain bis ou faim</i>...» Miséricorde! et -Liette irait faire ménage avec ces gens prodigues, qui<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> -ne savent pas qu’un sou est un sou, et qu’un écu, -quand nous avons le bonheur de le posséder, nous devons, -pour qu’il ne nous échappe, l’enfermer sous -trente-six clefs. L’argent, ça roule si vite! c’est tout -rond..... Enfin, on mangera leurs poulets, puisque -aussi bien ils sont morts à cette heure et rôtis; on boira -leur vin, puisque le voilà sorti de la cave; mais pour -ma fille...</p> - -<p>Liette parut sur le perron.</p> - -<p>—Tout le linge est aux armoires, mère, dit-elle.</p> - -<p>—Il faut que je recompte les pièces, moi! répondit -la vieille, gravissant les degrés.</p> - -<p>Simon Garidel faisait encore des façons. M. Combal -lui prit le bras, et ils montèrent à leur tour.</p> - -<p class="p2">Personne ne s’étant occupé de moi, je demeurai seul -au bas du perron, l’esprit perplexe, l’âme troublée. -Tout à coup la porte de la maison se ferma. Évidemment -on ne me voulait pas, on me renvoyait. Je m’assis -sur la dernière marche, autant affligé de l’oubli où -l’on me laissait, qu’effrayé de la nuit qui s’épaississait -à vue d’œil. Déjà je ne distinguais plus les massifs touffus -de noisetiers qui, semblables à un courant de verdure, -dégringolent du haut de la montagne, accompagnant -le ruisseau de Lavernière à travers ses paresseux -méandres, bondissant avec lui en cascade de feuillages -aux endroits où l’eau se précipite de la cime des rochers, -puis le suivant en droite ligne sur une arène paisible -jusqu’à la rivière d’Orb.</p> - -<p>Que devenir au milieu de ces ténèbres? Aurais-je le<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span> -courage de remonter vers Saint-Michel, à travers les -châtaigneraies désertes et noires? Découvrirais-je seulement -le sentier que je devais suivre, perdu dans -cette obscurité, dans cette horreur? Ma foi, j’essaierais -de frapper à la porte des Combal, ainsi que je l’avais -fait le matin.</p> - -<p>La peur me poussant comme une main invisible -cachée dans les ténèbres, je montai et posai un doigt -tremblant sur le loquet.</p> - -<p>En ce moment, la voix de Baptiste emplit de ses -éclats bruyants, prolongés, la solitude où je sentais mon -âme, mon cœur, tout mon être physique et moral se -dissoudre en quelque sorte et s’anéantir. Qui sait? peut-être -Barnabé venait-il d’entrer dans l’écurie.</p> - -<p>Je bondis vers la porte à claire-voie.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IX</h2> - -<p class="pch">Ma fureur quand Liette m’embrasse, croyant embrasser -Simonnet.</p> - - -<p>N’y voyant goutte, c’est à tâtons que je dus me diriger -vers Baptiste. Quant à lui, il poursuivait sa chanson -aux notes larges, aux roulades saccadées.</p> - -<p>—Tu es donc bien content, toi? lui dis-je, le saisissant -aux naseaux pour lui rabattre le caquet.</p> - -<p>Il se tut, et sa langue moelleuse et douce me lécha -délicatement les mains.</p> - -<p>Je n’étais plus autant effrayé: Baptiste me touchait, -puis j’entendais les ruminements lents et cadencés des -mulets de M. Combal.</p> - -<p>«Au fait, pensai-je, si personne ne songe à venir me -chercher dans cette écurie, pourquoi ne me résignerais-je -pas à y coucher sur une botte d’esparcette, en quelque -coin isolé? Les pâtres ne dorment-ils pas dans les -étables, au milieu de leur bétail?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span></p> - -<p>En faisant ces réflexions pleines de cet effarement -que l’isolement et la nuit provoquent chez tous les êtres -faibles, en particulier chez les enfants, j’avais dénoué -la longe de cuir qui retenait Baptiste à la mangeoire et -l’avais conduit jusqu’à la porte de l’écurie, contre la -claire-voie grande ouverte. Pourquoi avais-je délié -ma bête? Je n’en savais rien. Je menai l’âne près -du perron des Combal, et là je l’enfourchai sans plus -ample délibération.</p> - -<p>Allais-je partir au galop? Point. Je demeurai vissé -sur ma monture, immobile, prenant un plaisir aussi -véritable qu’il me serait difficile de l’expliquer à sentir -Baptiste entre mes jambes, à l’entendre renâcler de -temps à autre, à le voir, à lui caresser l’encolure de -mes deux mains. Je n’étais plus seul!</p> - -<p>Brusquement, les choses obscurcies reparurent à -mes yeux, sous une lumière dont les ondes grises et -blanches descendaient de Saint-Michel. J’attendis tout -haletant. La lune se levait du côté de l’ermitage, derrière -les masses monstrueuses des châtaigniers; je distinguai, -à travers les rameaux que ses rayons timides -pénétraient doucement, d’abord ses yeux, puis son nez, -puis sa bouche, enfin toute sa large face ronde splendidement -épanouie.</p> - -<p>Au même instant, les noisetiers de Lavernière, -morts, ensevelis, ressuscitèrent, et, par intervalles, -l’eau du ruisseau se montra luisante et polie comme -un miroir.</p> - -<p>«Nous trouverions bien notre route à présent!»</p> - -<p>Et mes talons frisaient déjà le poil profond de Baptiste,<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span> -prêts à s’y enfoncer, quand la porte des Combal -s’ouvrit tout en haut du perron.</p> - -<p>Liette parut.</p> - -<p>—Que fais-tu là sur ta bête? me demanda-t-elle.</p> - -<p>—Je pars pour Saint-Michel... J’attendais la lune -pour y voir.</p> - -<p>—Comment, tu ne soupes pas avec nous?</p> - -<p>—On ne me l’a pas dit.</p> - -<p>—Je te le dis, alors.</p> - -<p>Elle me retira les rênes, que j’avais ramenées au moment -de lancer Baptiste.</p> - -<p>—Descends, descends! me répéta-t-elle.</p> - -<p>Je sautai sur le sol.</p> - -<p>—Oui, lui dis-je, à toi, tout t’est égal, maintenant -que tu es sûre d’épouser ton Simonnet. Mais pour moi, -c’est différent... Si Barnabé m’attend là-haut?...</p> - -<p>—Il t’attendra, pardi, le Frère! fit-elle, montrant -l’étable à Baptiste, qui s’y précipita tout joyeux.</p> - -<p>Négligeant la porte à claire-voie, la jeune fille ferma -la porte pleine de l’écurie.</p> - -<p>—A propos... me souffla-t-elle, se penchant vers moi -au point que ses cheveux toujours au vent me dansèrent -sur le front.</p> - -<p>Elle s’arrêta.</p> - -<p>—Que veux-tu?</p> - -<p>—A propos... reprit-elle d’une voix si faible que, -par un mouvement instinctif, renversant ma tête, je -collai presque mon oreille contre ses lèvres.</p> - -<p>Encore une fois, elle n’osa pas.</p> - -<p>—Enfin, parleras-tu?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p> - -<p>Nos poitrines étaient si rapprochées l’une de l’autre, -que j’entendais son cœur battre distinctement. C’était -comme le tic-tac de la pendule de mon oncle, seulement -le balancier de Liette marchait plus vite.</p> - -<p>Elle me passa son bras droit sur les épaules par un -geste caressant, familier, et je la suivis dans le chemin -étroit qui va en pente vers le ruisseau. Où me conduisait-elle?</p> - -<p>—Je compte bien que tu ne me mènes pas à la grave -à cette heure? lui dis-je.</p> - -<p>—Oh! non.</p> - -<p>—Alors, où?</p> - -<p>—Tu étais là, toi, lorsque Simonnet et son père ont -parlé à mes parents?</p> - -<p>—Je crois bien! Je n’ai pas perdu une parole.</p> - -<p>—Et que leur ont-ils raconté?</p> - -<p>—Simonnet demande que tu deviennes sa femme, -et Garidel, tout en se faisant tirer un peu l’oreille, a fini -par appuyer son raisonnement.</p> - -<p>—Ah! je les aime bien tous les deux!</p> - -<p>—Simonnet d’abord?</p> - -<p>—Oui, Simonnet d’abord... répondit-elle avec simplicité... -Et les miens, qu’ont-ils dit?</p> - -<p>—Pour ta mère, elle ne veut rien te donner, et ton -mariage ne lui agrée en aucune façon. Mais ton père -a manqué se fâcher, et il t’accordera Simonnet.</p> - -<p>Le bras droit de Liette eut une crispation; sans que -j’y fusse pour rien, mes joues allèrent droit à la portée -de ses lèvres. Elle me baisa.</p> - -<p>—Mon père est bon comme le bon Dieu du ciel!<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span> -murmura-t-elle avec un enthousiasme qui la faisait -vibrer tout entière. C’est lui sans doute qui a invité -les Garidel à souper chez nous?</p> - -<p>—Assurément il ne faut pas accuser la Combale de -cette bonne action: elle est bien trop avare!</p> - -<p>—Et Simonnet est allé chercher des poulets?</p> - -<p>—Votre soupe de <i>châtaignons</i> aurait-elle suffi -à tout le monde? Pour moi, je ne l’aime pas, la soupe -de <i>châtaignons</i>, je t’en préviens.</p> - -<p>Elle se pencha pour couper une fleur d’ajonc. Elle -me la donna d’un air distrait.</p> - -<p>—Que veux-tu que je fasse de cela? lui dis-je -étonné.</p> - -<p>—C’est vrai! murmura-t-elle en me la reprenant -et la lançant dans le ruisseau.</p> - -<p>Puis elle ajouta négligemment:</p> - -<p>—Parfois, il me semble, me promenant avec toi, -que je me promène avec Simonnet, et que tu es Simonnet.</p> - -<p>—Tu te trompes: je suis le neveu de M. le curé! -m’écriai-je, humilié qu’on pût me confondre avec un -paysan.</p> - -<p>—Simonnet est grand et tu es petit; Simonnet est -fort et tu es faible; Simonnet m’aime, et toi... tu ne -sais pas ce que c’est.</p> - -<p>—Tant mieux, ma foi, si t’aimer devait me faire -mettre en colère contre mes parents! répliquai-je d’un -accent naïf et convaincu.</p> - -<p>—Simonnet s’est donc mis en colère contre son -père?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span></p> - -<p>—Ah! je t’en réponds. Il lui a corné aux oreilles -qu’à tout prix il voulait être ton homme, qu’il ne lui -demanderait pas miette de son bien pour se marier, -qu’il travaillerait pour nourrir ses enfants...</p> - -<p>—Ses enfants?</p> - -<p>—Les enfants qu’on a quand on est marié, parbleu!</p> - -<p>Liette, qui me retenait toujours aux épaules, me -ramena à elle et m’embrassa de nouveau.</p> - -<p>—Ah ça! lui dis-je, fâché et me dégageant, tu me -prends donc encore pour Simonnet?</p> - -<p>—Que veux-tu? ce baiser m’est venu aux lèvres: -il me fallait bien le donner à quelqu’un... J’eusse mieux -aimé le garder pour Simonnet, mais je n’oserai jamais -avec lui ce que j’ose avec toi...</p> - -<p>—Il t’aime pourtant, ce garçon, tandis que tu ne -m’es de rien, à moi.</p> - -<p>—C’est peut-être pour cela que je n’ose pas... Puis, -si quelqu’un nous voyait!...</p> - -<p>Je la regardai, ébahi; mais il me fut impossible -d’apercevoir son visage, tant elle tenait la tête inclinée -sur sa poitrine.</p> - -<p class="p2">La lune, dégagée des branchages des arbres, en pleine -marche dans un ciel sans nuage criblé d’étoiles petites -et pointues, répandait sur les campagnes tranquilles -sa lumière égale et douce. Non-seulement les noisetiers, -un moment engouffrés dans les ténèbres, avaient repris -forme et couleur, mais aussi les saules et les osiers. On -entrevoyait au bord de l’eau jusqu’à des touffes de germandrées, -puis, parmi les fentes des roches, des rameaux<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> -vivaces de bruyères pourpres. L’air, d’une -limpidité extrême, nous découvrait les maisonnettes -du village, éparpillées çà et là capricieusement. Nous -les eussions comptées une à une, s’il nous en eût pris -fantaisie.</p> - -<p>Cependant nous marchions toujours, Liette, que -j’avais connue enjouée, folâtre, pour la première fois -de sa vie méditative et grave; moi, fidèle à mon caractère -expansif en dépit d’une sorte de mélancolie -native, parlant beaucoup et me démenant davantage, -maintenant que j’avais reconquis la liberté complète -de mes jambes et de mes bras.</p> - -<p>Enfin nous nous arrêtâmes. Nous étions sur la place -du village. Préoccupé du gîte que je pourrais choisir, -si je venais à me brouiller avec le Frère, je jetai les -yeux sur la maison de M. Anselme Benoît. Les volets -verts en étaient hermétiquement clos. Le médecin, -selon son habitude, galantisait à la ronde.</p> - -<p>Mon regard s’égara dans la large rue qui aboutit à -l’église. L’église était ouverte. Quelques paysans, quelques -paysannes y entraient pour réciter leur prière du -soir.</p> - -<p>«Comment, on priait, quand mon oncle n’était -plus là dans sa grande stalle de noyer!»</p> - -<p>Je vis, s’appuyant à la haute muraille de l’église, -notre pauvre demeure lézardée, la cure, d’où tout le -monde s’était enfui. Mon Dieu! que la maison de mon -oncle me parut triste! J’en détournai vivement les -yeux et me suspendis au bras de Liette, craignant de -défaillir encore une fois et de tomber.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span></p> - -<p>—Qu’as-tu? me demanda-t-elle.</p> - -<p>—Si nous rentrions chez toi?</p> - -<p>Elle leva la main et me désigna le four communal, -qui occupe le milieu de la place des Aires.</p> - -<p>—Entres-y, me dit-elle, et informe-toi si les poulets -rôtissent.</p> - -<p>Quelqu’un avait entendu la voix de la jeune fille, -car, incontinent qu’elle eut parlé, un homme parut à -la porte du four. Cet homme ne fit qu’un bond et se -trouva auprès de nous. C’était Simonnet.</p> - -<p>—Une minute tant seulement, dit-il, et tout est -prêt.</p> - -<p>Puis, saisissant Liette de sa main droite et moi de sa -main gauche:</p> - -<p>—Venez, venez!</p> - -<p>Il nous entraîna.</p> - -<p>Simonnet tira à lui la lourde porte de granit qui clôt -le four. Quatre poulets, saupoudrés de mie de pain, -crépitaient en deux grands plats de faïence. Le ton -de leur peau, d’un jaune d’or, annonçait que la -cuisson de ces bêtes allait arriver à point.</p> - -<p>—Eh bien? interrogea le jeune homme, nous regardant -d’un air satisfait.</p> - -<p>—C’est trop, cela, répondit Liette.</p> - -<p>Simonnet referma le four.</p> - -<p>—Il fait bien chaud ici, fit-il, nous ressaisissant -une main à l’un et à l’autre. Sortons.</p> - -<p class="p2">Le four communal des Aires est une vaste rotonde -décrépite, ruinée. D’énormes verrues de mousse<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> -verte parsèment les vieilles murailles, et plus d’une giroflée -a pris racine dans les crevasses où le vent a pu -déposer un peu de terre dans le courant des années. -Un perron, large assise de pierre à peine équarrie sur -lequel on hissa en retrait ce monument rustique, troué -çà et là comme le sarrau usé d’un paysan, fait saillie -tout autour du four communal, et offre un siége naturel -aux commères, qui y passent de longues heures à -dégourdir leurs langues, tandis que cuisent les fougasses -et le pain. De là partent les médisances, les disputes, -les haines, tout ce qui agite, trouble, passionne -le village, le fait rire ou le fait pleurer.</p> - -<p>Simonnet nous montra ce large perron lustré par -les jupons rudes des paysannes et brillant sous la lune -comme une glace. Nous nous assîmes tous les trois, -lui occupant la place du milieu.</p> - -<p>Tout à coup, le jeune paysan lâcha ma main, mais -continua à retenir celle de Liette. Je remarquai même -que, renflant ses dix doigts, il gardait la mignonne -menotte de la jeune fille avec la même attention, la -même délicatesse du toucher, les mêmes précautions -minutieuses que s’il eût tenu prisonnier un chardonneret -ou un rossignol.</p> - -<p>Quant à Liette, elle ne bougeait, ne soufflait mot, -se laissant faire, prenant plaisir à ce jeu où je ne comprenais -rien. Du reste, leur attitude à tous deux était -des plus singulière et provoquait chez moi le plus parfait -étonnement.</p> - -<p>J’avais cru qu’en nous attirant si vite au dehors, Simonnet -avait quelque chose d’intéressant, de curieux<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> -à nous raconter, une histoire comme Barnabé en savait -par centaines; et voilà que, silencieux autant que -Liette, il demeurait bec cousu, mangeant la jeune fille -de ses deux grands yeux affamés, et capable seulement -de frapper en cadence la pierre du perron avec les talons -de ses souliers. A la fin des fins, je m’ennuyais -horriblement, moi, à les contempler, et je me -levai.</p> - -<p>—Où t’en vas-tu? me demanda Liette.</p> - -<p>—Ah ça! crois-tu que je m’amuse beaucoup avec -vous? Vous êtes là muets comme des truites de l’Orb, -et vous passez tout le temps à vous regarder à l’égal -de gens qui ne se seraient jamais rencontrés.</p> - -<p>—Mais, pétiot, quand on doit se marier, il faut -bien se regarder, dit Simonnet.</p> - -<p>—Se regarder!... Et pourquoi?</p> - -<p>Il hésita.</p> - -<p>—Pour se voir, répondit-il... Moi, bien que je connaisse -Liette, il me semble que je la vois pour la première -fois de la vie. Elle est toute nouvelle pour moi. -Quels jolis yeux elle a! quel front et quelles joues, -plus blancs et plus roses que la fleur de nos amandiers! -quelle bouche, plus rouge qu’une fraise mûre -sous bois! quels cheveux!...</p> - -<p>—Oh! pour les cheveux, interrompis-je, n’en parlons -pas; Liette ferait mieux de les peigner souvent et -d’y mettre de la pommade, que de les laisser ainsi -flotter sur son visage. Regarde-la donc, Simonnet, elle -est tout éborgnée, les mèches lui retombent jusque par-dessous -le menton.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span></p> - -<p>La jeune fille, en effet, se sentant rougir aux compliments -enthousiastes du jeune homme, avait fait un -simple mouvement de tête, et sa chevelure indomptée, -se dénouant, s’était abattue comme un voile sur ses -traits.</p> - -<p>Simonnet leva une main tremblante. Il voulait écarter -le nuage vaporeux qui lui cachait Liette. Celle-ci -ne résista pas; je crois même que, pour faciliter l’amoureuse -envie, elle se pencha vers lui légèrement.</p> - -<p>—Et si vous vous embrassiez? leur dis-je, devinant -à je ne sais quel mouvement obscur de mon cœur que -j’allais leur faire plaisir.</p> - -<p>Le jeune paysan robuste la souleva dans ses bras -comme une plume. Incontinent deux baisers sonores -réveillèrent les échos du four.</p> - -<p>—A propos, m’écriai-je, et les poulets?</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! dit Simonnet.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! répéta Liette.</p> - -<p>Il était juste temps d’accourir pour retirer les bêtes, -car du jaune doré elles étaient en train de passer au jaune -noir. On atteignit, sur une haute étagère, la large pelle -à désenfourner et on ramena les poulets vivement.</p> - -<p class="p2">Nous nous arrêtâmes quelques secondes dans la -maison des Garidel, afin d’y prendre les dix litres de -vin que Simonnet, très-soucieux de plaire à la Combale, -avait préparés d’avance pour notre souper; puis -nous remontâmes les marges gazonnées du ruisseau.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">X</h2> - -<p class="pch">Vive le vin des accordailles!</p> - -<p>La soupe de châtaignes sèches, de <i>châtaignons</i>, est, -aux Cévennes, le plat de résistance de la plupart des -ménages rustiques. Ça coûte si peu, et c’est si commode -à préparer! Deux ou quatre poignées de châtaignes au -fond d’un vase, de l’eau par-dessus, puis vous laissez -bouillir trois heures environ. Au bout de ce temps, -vous obtenez un bouillon roussâtre de couleur, légèrement -gluant et très sucré. Chez les paysans aisés, -il n’est pas rare que, sur les tranches de pain destinées -à recevoir cette rosée bienfaisante, on répande -une jatte de lait, le lait se mariant très-agréablement -pour le goût avec l’eau des <i>châtaignons</i>. Mais ces -hautes fantaisies culinaires demeurent absolument -inconnues du pauvre, qui boit son bouillon tel que sa -marmite le lui verse et ne s’en porte pas plus mal.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span></p> - -<p>Quand nous entrâmes dans la cuisine, les bras chargés -de victuailles, tout le monde était assis autour de -la table, en train de dépêcher la soupe traditionnelle, -où du reste la Combale n’avait pas laissé tomber la -moindre goutte de lait.</p> - -<p>—Et vous oserez, s’écria cette femme hargneuse, -avisant les poulets aux mains de Simonnet, et vous -oserez manger cela, un vendredi, chez moi?</p> - -<p>—Réfléchissez, Combale, qu’une soupe de <i>châtaignons</i> -c’est bien maigre aussi, hasarda le vieux Garidel.</p> - -<p>—Mais personne ne vous a forcés à venir la manger, -cette soupe de <i>châtaignons</i>. Laissez-la, si elle ne -vous plaît point. Dieu m’assiste! il vous faut des -volailles rôties, à vous autres, les Garidel, qui n’avez su -faire qu’une chose en ce monde: enseigner à vos terres -le chemin de votre estomac. Jésus-Maria! voilà la première -fois de mes jours que cela arrive de voir une -liesse chez moi un vendredi. Mais je n’en serai pas de -votre liesse, et aussi bien je finirai ma soupe loin de -toutes vos viandes, sur le perron du foyer.</p> - -<p>Elle enleva son assiette à demi-pleine par un geste -de fureur et s’éloigna incontinent.</p> - -<p>Cependant M. Combal, qui ne s’était pas ému outre -mesure de la retraite de sa femme, avait saisi plats et -bouteilles, et, aidé des lessiveuses, très empressées à de -si appétissantes besognes, installait le tout sur une -nappe blanche.</p> - -<p>—A la bonne heure! dit-il, voilà qui fait meilleure -mine sous la lampe que les raves et les <i>châtaignons</i>.</p> - -<p>Et, montrant à Simonnet une chaise vide près de lui:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span></p> - -<p>—Ta place, mon garçon.</p> - -<p>—La tienne ici, Liette! s’écria Simon Garidel, indiquant -un siége à ses côtés.</p> - -<p>Au moment où Juliette, un peu confuse des politesses -du père de Simonnet, allait à son tour s’asseoir -à la table, très abondamment pourvue désormais, elle -se sentit saisie par des mains inconnues et fut secouée -si rudement qu’elle faillit en être renversée. Elle se -retourna. Sa mère se tenait devant elle, cheveux hérissés, -griffes tendues.</p> - -<p>—Que voulez-vous? murmura la jeune fille.</p> - -<p>—Ah ça! tu crois donc, innocente, s’écria cette -harpie cévenole, tu crois donc que je m’en vas te laisser -manger de ces poulets rôtis, moi? Nous sommes chrétiens, -nous autres, si les Garidel ne le savent point, et je -n’ai aucunement envie de perdre ma place au ciel pour -réjouir ta gourmandise. Les parents répondent devant -Dieu des péchés de leurs enfants, ma fille, lorsque, -ayant moyen de le faire, ils ne les ont pas empêchés. -Hardi! viens près de moi: je t’ai gardé ta part de soupe -et ta part de <i>châtaignons</i>.</p> - -<p>Juliette, abasourdie par cette algarade, suivit sa mère -sans répliquer; mais elle n’avait pas encore atteint le -perron du foyer, où la vieille, mâchonnant des mots inintelligibles, -venait de s’accroupir de nouveau, quand -M. Combal, que le vieux Garidel avait regardé d’une -façon significative, rejeta brusquement sa chaise et se -mit debout. A ce mouvement d’énergie tout à fait inattendu, -la Combale, flairant une lutte, se redressa elle -aussi sur ses ergots.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span></p> - -<p>—Eh bien! mon homme, quelle mouche t’a donc -piqué? demanda-t-elle d’un ton rogue.</p> - -<p>M. le maire ne lui répondit pas, ne la regarda même -pas; il marcha droit à Liette, lui prit doucement une -main et la reconduisit à sa place première.</p> - -<p>—Reste là, lui dit-il, je le veux!</p> - -<p>—Je le veux! je le veux! ricana la Combale. Tu es -donc le maître, ici?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Alors, c’est toi qui portas les terres, le bétail, cette -maison où je suis née?...</p> - -<p>—Je ne parle ni des terres, ni du bétail, ni de ta -maison, je parle de ma fille.</p> - -<p>—Alors, Liette n’est pas à moi, à moi qui la portai, -à moi qui la nourris de mon lait comme une chèvre -fait son cabri... Miséricorde du Seigneur! suis-je assez -malheureuse...</p> - -<p>Elle leva ses bras maigres comme des osiers secs et se -les croisa désespérément sur la tête.</p> - -<p>—Ah! poursuivit-elle, arrêtant sur son mari des -yeux où une sorte d’attendrissement le disputait à -son indomptable courroux, ah! ce n’est pas dans les -temps anciens que tu m’eusses jeté à la face tant de -méchantes paroles. Jadis, mon homme, tu étais doux -à l’égal d’un agneau, et tout marchait à satisfaction: -le bien, les bêtes et l’enfant. A présent, la roue de la -lune a fait un tour, et les terres attendent souvent la -pioche, les mulets le coup d’étrille, et Liette les soufflets -qu’elle a mérités. La malédiction est entrée chez nous, -depuis que le Frère de Saint-Michel s’est mis à fréquenter<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span> -notre seuil. Il fut une époque, tu t’en souviens, -où Barnabé montrait son nez deux ou trois fois par an, -pour ses quêtes; maintenant, il ne décesse de monter -notre perron. Pourvu qu’un de ces soirs, il ne lui -prenne pas fantaisie de nous amener son compagnon -Braguibus! Ce matin, vers les quatre heures, à la fine -pointe de l’aube, n’ai-je pas entendu le fifre de ce mendiant -aux alentours de ma maison! Mais qu’il vienne, -cet emboiseur de filles, qu’il vienne, ce sorcier, car il -fait tous les métiers du Démon ensemble, qu’il vienne -enfin, ce guenilleux; ce n’est pas ma langue qui le recevra, -mais il entendra sur son échine parler les nœuds -de mon bâton...</p> - -<p>Ce dernier mot tombait à peine des lèvres de la vieille, -que la chanson de Barnabé, fort gentiment détaillée -par le fifre de Braguibus, éclata dans l’air calme de la -nuit.</p> - -<p>—Tiens, c’est joli! s’exclamèrent ensemble les deux -lessiveuses, pensant sans doute aux aubades de leur -jeunesse.</p> - -<p>Simonnet avait dressé l’oreille, et, tout en écoutant, -dévorait Liette des yeux.</p> - -<p>—Vous l’entendez! vous l’entendez! Le voilà derechef, -ce pouilleux de musicien! s’écria la Combale.</p> - -<p>Elle s’arma, en effet, de son bâton, et, du mieux -qu’elle put, se hâta vers la porte, qu’elle ouvrit toute -grande d’un vigoureux tour de main.</p> - -<p>—Bonsoir, les amis, bonsoir! dit une voix forte -qui me fit tressaillir.</p> - -<p>Je regardai et vis, se détachant sur le fond du ciel,<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span> -clair et transparent comme l’agathe, la silhouette robuste -de Barnabé. Derrière lui, cheminait dans -l’ombre, timide et honteux, Jean Maniglier, les doigts -encore aux trous de son instrument.</p> - -<p>—Merci, Combale, continua Barnabé prenant les -mains rigides de la vieille et les secouant, merci. Et -puis on dira que vous n’êtes pas bonne, vous qui vous -donnez la peine d’ouvrir votre porte au pauvre Frère -de Saint-Michel, auparavant qu’il ait frappé. Nous -étions là, Braguibus et moi, indécis, nous demandant -s’il était de convenance d’entrer chez vous, quand nous -entendions distinctement le bruit des verres, des fourchettes -et des couteaux. Déranger les gens qui soupent, -ce n’est pas honnête, et je suis pour les honnêtetés. -Tout de même j’aurais soulevé votre cadole. Cependant, -j’aime mieux que ce soit vous qui l’ayez fait -sauter, car cela veut dire que l’on nous invite.</p> - -<p>—Moi, vous inviter, moi!</p> - -<p>Elle leva son bâton; l’ermite le lui saisit en riant; -puis, se penchant à son oreille:</p> - -<p>—Combale, lui soupira-t-il doucement et avec une -gravité singulière, battez-moi si vous le pouvez, mais -avant de molester Braguibus, pensez à vos châtaigneraies, -à vos vignes, pensez à vos chèvres, à vos mulets, -pensez aux vôtres et à vous-même. Vous ne savez donc -pas que cet homme maigre comme un pic jette des -sorts, qu’il appartient plus à l’autre monde qu’à celui-ci, -et qu’il n’aurait qu’à souffler sur votre maison pour -y porter toutes les désolations de la ruine et de la -mort?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span></p> - -<p>La vieille paysanne demeura pétrifiée sur place.</p> - -<p>Barnabé, débarrassé du plus gros obstacle, alla vers -la table, salua M. Combal, qui parut enchanté de le -voir, appliqua une tape amicale sur le dos à Simonnet, -caressa du bout de ses doigts carrés la joue pâlie de -Liette, glissa deux mots au vieux Garidel, puis, avec -une aisance parfaite, ayant décroché lestement deux -assiettes du vaissellier, il les posa à la place que la -Combale avait désertée.</p> - -<p>—Serrez les coudes! dit-il aux lessiveuses, qui se -collèrent l’une contre l’autre... A la pitance, Braguibus! -ajouta-t-il.</p> - -<p>Personne ne s’y opposant, ils s’installèrent à la table.</p> - -<p class="p2">—Voici ce que c’est, poursuivit le Frère entre deux -bouchées, car il s’était empressé de se servir et de -couler quelques os dans l’assiette de Maniglier, nous -arrivons tout d’une haleine de Cavimont. Il fallait -bien remettre en état ce pauvre ermitage dépouillé, -ainsi que l’église de Notre-Dame et la petite chapelle -de Sainte-Anne-la-Marieuse. Quelle trotte à travers des -chemins d’enfer! C’est Braguibus qui pilait du poivre! -Heureusement qu’on a des amis aux Aires et qu’ils -s’entendent à dresser une table sur pieds! Savez-vous -qu’il fait meilleur ici que là-haut, où ce coquin de Venceslas -Labinowski ne laissa ni coq, ni gâline, ni le moindre -morceau de jambon à se mettre sous la dent...</p> - -<p>Et, tout à coup, montrant à M. Combal une bouteille -vide:</p> - -<p>—A propos, notre maire, puisque cette fiole a rendu<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> -l’âme, si on en débouchait une autre? Moi, je bois à -verre pleurant.</p> - -<p>Simonnet, qui croyait avoir intérêt à complaire à -l’ermite, lui versa une pleine rasade.</p> - -<p>—En voilà un poignet solide et un bon cœur! s’écria -Barnabé, se léchant les moustaches. Je pense -qu’à la fin des fins les affaires sont conclues, et que -ces poulets sonnent la fête de la noce. Soyez tranquilles, -quand le jour précis sera venu, je n’aurai -pas besoin qu’on me fasse signe; j’arriverai, et de -bonne heure. Un Frère, d’abord, c’est magnifique -dans un mariage, car ça apporte la bénédiction du -ciel... Oh! puis moi, depuis tant et tant, je suis pour -que ces jeunesses se marient. Il y a bien des semaines -que je me demande, soir et matin, en récitant ma -prière:—«<i>Quel garçon Juliette Combal pourrait-elle -bien épouser?</i>» et toujours saint Michel, ami des -gens courageux, ou saint Jacques, patron des ermites, -ou saint François, notre fondateur, m’a répondu:—«<i>Pardi! -Simonnet Garidel</i>.» Tout à l’heure, avec -Braguibus, pour apprendre des nouvelles, nous sommes -allés rôder du côté du four communal. Quelle -odeur de volailles rôties! Comme des chiens de chasse, -nous avons suivi cette piste, et, en touchant à votre -perron, nous nous sommes dit:—«<i>Allons, tout -va bien</i>.»</p> - -<p>Il se retourna, cherchant la Combale des yeux. La -vieille, assise sur une escabelle de bois, en un coin -obscur de la vaste pièce, soutint le regard du Frère -hardiment.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p> - -<p>—N’est-il pas vrai, l’ancienne, que tout est fini? lui -demanda Barnabé.</p> - -<p>—Il s’en manque un brin, marmotta-t-elle.</p> - -<p>—Ma foi! brave Combale, ayant à bailler mari à -votre fille, je comprends que vous vous montriez difficile: -sans compter qu’après votre mort la petite aura -plus d’argent qu’elle n’est grosse, elle tient de votre -côté et vous a des yeux, une mine de pomme fraîche -qui font plaisir. Mais nonobstant cela, où trouverez-vous -un gendre de meilleure qualité que Simonnet? -Est-il, en toutes les Cévennes, un garçon s’entendant -mieux à la terre, plus esprité pour la gouverne des -bestiaux? Et puis avez-vous ouï dire qu’il fréquentât -les cabarets? Jamais on ne le vit dans les cafés, à Bédarieux, -les jours de foire ou de marché. Quant aux cotillons, -il ne ressemble pas à M. Anselme Benoît; il n’en -eut qu’un en tête toute sa vie, et celui-là vous touche -de près. Il se complaît tant seulement à une chose, ce -fillot: à la besogne des étables ou à celle des champs. -Aussi, allez donc voir un peu si le joli bien qui reste -encore aux Garidel, malgré leurs malheurs, est peigné; -il est lisse et luisant comme le miroir de mon bourdon. -Et vous refuseriez votre fille à cet enfant plein de -vaillance pour vous servir! et vous voudriez qu’il mourût -de chagrin, car il mourra si...</p> - -<p>Liette, qui ne mangeait plus depuis un instant, ne -sachant désormais comment surmonter sa honte, son -embarras, se leva vivement et se sauva vers le fond de -la cuisine. Par un mouvement de nature où éclatait -une grâce pudique ineffable, arrivée près de l’escabelle,<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span> -elle ouvrit ses deux bras et se précipita dans le sein de -sa mère.</p> - -<p>La Combale reçut un coup. Elle se secoua, croyant -peut-être échapper ainsi à l’émotion qui l’envahissait -tout entière. Quelque chose s’écroulait en elle: l’avarice -sans doute, et elle essayait de lutter.</p> - -<p>—Eh bien? eh bien? balbutia-t-elle, effarée.</p> - -<p>—Ma mère, ma mère! répéta Liette, dont un flot -de larmes étouffait la voix.</p> - -<p>Toutes deux, silencieuses, se tenaient embrassées, et -le murmure d’un baiser vola légèrement.</p> - -<p>M. Combal était pâle, les membres lui tremblaient. -Il alla lui aussi vers l’escabelle. Une fois devant sa -femme et sa fille, il ne trouva pas un mot, ne put -que les regarder.</p> - -<p>Ne sachant quelle attitude adopter en face de cette -scène aussi poignante qu’inattendue, à notre tour nous -quittâmes tous la table et rejoignîmes M. le maire.</p> - -<p>La Combale releva la tête. Sa face ridée, desséchée, -hâve, était luisante de pleurs. Sous cette rosée maternelle, -les traits si durs de cette paysanne obstinée avaient -pris une expression d’incroyable douceur. Elle me -parut refaite, rajeunie.</p> - -<p>—Allons, Liette, allons, mon enfant, du courage! -murmura-t-elle d’une voix affectueuse que personne ne -lui connaissait... Ne te désole pas ainsi, reprit-elle; va, -Simonnet est un garçon que je ne déteste point.</p> - -<p>—Moi, je l’aime! balbutia la jeune fille entre deux -sanglots.</p> - -<p>—Mais je ne te le refuse nullement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span></p> - -<p>Comme elle avait été atteinte aux entrailles, elle articula -ces paroles généreuses:</p> - -<p>—Mon Dieu! un peu plus de bien, un peu moins, -cela ne fait pas le bonheur.</p> - -<p>Et, après un silence, elle conclut par ce glas qui la -dédommageait peut-être de tant de capitulations:</p> - -<p>—J’ai beau être riche, fillette, il me faudra tout de -même mourir un jour.</p> - -<p>M. le maire les ayant attirées toutes deux, nous reparûmes -autour de la table.</p> - -<p>Le père Garidel était à ce point bouleversé qu’il ne -savait trouver sa chaise. Quant à Simonnet, je fus -obligé de le guider: la tête perdue, il s’en allait vers la -porte en chancelant.</p> - -<p class="p2">Cependant Barnabé, incapable de comprendre, par -conséquent de partager ces émotions délicieuses, regrettait -la gaieté qui avait signalé le commencement -du repas. Espérant qu’un peu de musique divertirait -agréablement les esprits, il interpella Braguibus:</p> - -<p>—Voyons, toi, lui dit-il, depuis ton entrée ici, tu -restes sérieux comme un pape. Si tu nous faisais entendre -un petit air de ta façon?... En avant deux!</p> - -<p>Jean Maniglier était-il un artiste véritable? était-il -un de ces êtres à l’âme profonde, enthousiaste, inspirée, -capables de faire jaillir d’eux-mêmes l’expression d’une -douleur étrangère et de l’imposer à tous par les créations -souveraines du génie? Je serais tenté de le croire. -Pourquoi Dieu, à tous les échelons de l’humanité, -n’aurait-il pas laissé tomber quelqu’une de ces natures<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> -vibrantes, pour charmer nos vastes misères et nous -dissimuler les laideurs repoussantes de la vie? L’art, -qui marche incessamment à la recherche du beau et le -réalise parmi les hommes, n’est-il pas un consolateur?</p> - -<p>Braguibus n’avait rien des habitudes vulgaires, exubérantes, -brutales de l’ermite de Saint-Michel; il était -délicat de forme, discret d’esprit, réservé d’attitude. -Au lieu de s’abandonner à la chère lie, qui remplissait -à la fois la bouche et l’entendement de Barnabé, lui, -dès son arrivée chez les Combal, avait dirigé ses yeux, -c’est-à-dire ses facultés pensantes et sensitives, vers Simonnet, -vers Liette, et n’avait pu les détacher d’eux. -Ce joueur de fifre, qui, courant la montagne avec son -buis percé de six trous, assistait à tant de fêtes amoureuses, -ne se souvenait pas d’avoir été jamais à ce point -remué. La simplicité primitive de Simonnet, sa passion -puissante et forte comme la nature, mais contenue par -une timidité adorable, la mélancolie de Liette, mâtée -subitement par l’amour, une pâleur de lis chez une -enfant légère et dont le sang s’épanouissait sur les joues -en floraison de roses, tout cela lui causait un attendrissement -auquel il avait beaucoup de peine à résister. -Aussi, plus d’une fois, au lieu de saisir la fourchette, -les doigts de Braguibus, se portant à sa veste, cherchèrent-ils -le fifre suspendu au bouton de repos. Cet artiste -naïf voulait dire ses inquiétudes, son trouble, sa -<i>peine</i>, et, d’instinct, ses mains tentaient des efforts -pour lui délier sa vraie langue, laquelle était son instrument.</p> - -<p>Jean Maniglier préluda sur un rhythme lent, par<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> -quelques notes larges et graves qui contrastaient singulièrement -avec les ariettes légères, vives, joyeuses, -où d’ordinaire il se complaisait.</p> - -<p>—Tu vas donc enterrer quelqu’un? lui demanda -l’ermite.</p> - -<p>Braguibus n’interrompit point son motif, il le poursuivit, -mêlant de temps à autre à des intonations profondes -les vibrations rudimentaires d’un chant dont le -dessin, d’abord obscur et comme enfoui, transparaissait -de plus en plus et finissait par s’accuser clairement. -Bientôt la mélodie tout entière se dégagea des -voiles qui l’enveloppaient et éclata dans son idéale -pureté. C’était quelque chose de doux, de mélancolique, -de tendre, de douloureux, presque de déchirant, -un de ces élans passionnés qui bouleversent les cœurs -et mettent des larmes dans les yeux.</p> - -<p>A peine le fifre avait-il lancé cette longue suite de -soupirs et de sanglots, que, par une habileté incroyable, -si l’on songe à l’artiste qui le gouvernait, il se -rejetait dans les sons un peu lourds des premières -mesures, donnant ainsi plus de relief à la fois -et plus de charme à la partie chantante du morceau.</p> - -<p>Trois fois Braguibus renouvela ce jeu, et toujours il -obtint le même succès, car, à chaque reprise de la romancine -qui faisait saillie à son canevas sévère, il voyait -tous les visages se tourner vers lui avec l’embarras, -l’inquiétude que procure une irrésistible émotion. Le -Frère de Saint-Michel lui-même, dompté par une -puissance inconnue, regardait le musicien tout ahuri,<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span> -non-seulement n’osant plus l’interrompre, mais l’encourageant -du geste à continuer.</p> - -<p>Enfin Jean Maniglier, épuisé sans doute par l’inspiration, -s’arrêta. Il essuya son fifre tout fumant, -puis l’accrocha de nouveau au bouton luisant de sa -veste.</p> - -<p>Personne n’osait parler. Simonnet avait les yeux -opaques, troublés. Quant à Liette, elle pleurait. La -Combale et son mari demeuraient mornes.</p> - -<p>—Femme, dit enfin le maire avec un effort, si tu -nous donnais une bouteille de vin cuit? Il conviendrait -peut-être bien de remercier Jean Maniglier de sa belle -musique.</p> - -<p>—Tu as raison, mon homme, répondit la vieille avec -docilité.</p> - -<p>Elle souleva un trousseau de clefs noyé dans les plis -de son tablier de cotonnade bleue, en prit une dans sa -main et alla ouvrir un placard.</p> - -<p>—C’est le vin des accordailles! articula solennellement -M. Combal, lequel, ayant reçu la bouteille, la -déposa sur la table.</p> - -<p>—Vivent les accordailles! s’écrièrent ensemble Barnabé -et Braguibus.</p> - -<p>Quand les verres furent remplis, M. le maire prit -Liette par la main, puis le vieux Garidel en fit autant -pour son garçon. Tous quatre ils s’avancèrent à pas -comptés vers la Combale.</p> - -<p>—Femme, dit le père de Liette, voici notre fille, -fais d’elle ce que tu voudras, et que Dieu la protége!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span></p> - -<p>Il laissa Liette, qui demeura debout au côté droit -de sa mère.</p> - -<p>—Combale, dit Simon Garidel, voici mon fils, faites -de lui ce que vous voudrez, et que Dieu le protége!</p> - -<p>Il abandonna Simonnet, qui prit le côté gauche de -la vieille paysanne.</p> - -<p>Celle-ci, plus bouleversée qu’elle ne l’avait été de sa -vie, regarda tour à tour les deux amoureux, et, -d’une voix tremblante:</p> - -<p>—Embrassez-vous, mes enfants, murmura-t-elle, et -que le bon Dieu du ciel, notre maître à tous, vous -protége!... Lundi prochain, c’est la fête de Notre-Dame -de Cavimont, vous irez vous recommander à sainte -Anne-la-Marieuse, puis nous verrons...</p> - -<p>Les deux jeunes gens, saisis de bonheur, se regardaient -immobiles.</p> - -<p>—Embrassez-vous donc, mes tourtereaux! s’écria -Barnabé. Un peu de sang dans les veines, voyons!</p> - -<p>Simonnet reçut Liette dans ses bras et lui imprima -sur les joues, selon l’usage, deux gros baisers retentissants.</p> - -<p>—Enfin, voilà de la besogne pour M. le curé, quand -il sera de retour, dit l’ermite applaudissant des deux -mains.</p> - -<p>—Mon oncle! mon oncle! bredouillai-je.</p> - -<p>Moi aussi, je sentis mes yeux se mouiller.</p> - -<p>—Hardi, pétiot, en route! reprit le Frère.</p> - -<p>Puis, ayant saisi son bourdon:</p> - -<p>—Bonsoir, la compagnie! dit-il.</p> - -<p>Les Garidel et Braguibus descendirent avec nous le<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span> -perron des Combal. Tandis qu’ils tiraient vers le -bas du ruisseau, nous détachâmes Baptiste du râtelier -et remontâmes paisiblement vers Saint-Michel, à -travers les châtaigneraies endormies.</p> - -<p class="pc4 reduct">FIN DU LIVRE DEUXIÈME</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 elarge">LIVRE TROISIÈME</p> - -<hr class="full" /> - -<p class="pc4 elarge"><i>LE DRAME</i></p> - -<h2 class="p4">I</h2> - -<p class="pch">Baptiste et moi, nous traversons la rivière d’Orb sans encombre.</p> - -<p>Le dimanche, ce fut le curé d’Hérépian, M. Martin, -qui, en l’absence de mon oncle, vint célébrer les offices -aux Aires. Il dit une messe basse que je servis, habillé -de la soutane de flanelle rouge et du surplis de mousseline -que ma mère m’avait confectionnés elle-même, -quand je m’étais éloigné de Bédarieux. J’avais aussi -une petite calotte de cardinal.</p> - -<p>Le prône dura dix minutes: la lecture de l’Évangile -du jour en français, quelques explications sommaires -en patois; puis M. Martin, pressé sans doute -de rentrer à son presbytère d’Hérépian pour y déjeuner, -entonna le premier psaume des Vêpres: «<i>Dixit -Dominus Domino meo</i>...» et soudain, dépouillant -l’étole, nous laissa sous la direction de l’ermite de -Saint-Michel.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span></p> - -<p>Tout se passa du reste dans un ordre parfait. Non-seulement -les psaumes des Vêpres furent abordés sans -interruption, mais nous attaquâmes les Complies et -les terminâmes par un <i>Salve Regina</i> solennel auquel -Braguibus, averti par Barnabé, mêla les sons harmonieux -de son fifre, comme mon oncle lui avait permis -plus d’une fois d’en user aux fêtes de Pâques et de -Noël.</p> - -<p>Pour moi, assis dans le chœur sur une escabelle de -hêtre, non loin du maître-autel, je joignais ma voix à -l’unisson général. Pourtant il m’arrivait de m’arrêter -de temps à autre, soit pour diriger mes yeux vers -la chaise de Marianne, que j’apercevais inoccupée -contre la grande muraille blanche de la nef, soit pour -regarder la stalle de noyer de mon oncle, où je ne distinguais -plus son corps frêle, comme enfoui derrière -les accoudoirs, mais la carrure athlétique de l’ermite -de Saint-Michel. Cette vue m’éteignait la respiration, -et je me souviens encore de plus d’un verset, commencé -avec une sorte d’entrain joyeux, qui tout à -coup s’achevait dans l’essoufflement et dans les pleurs.</p> - -<p>Certes, depuis mon installation chez Barnabé, pas -un jour ne s’était passé que je n’eusse cent fois envoyé -mon âme toute à mes chers absents; mais leur souvenir, -supporté jusqu’ici avec une force qui n’allait pas -sans quelque fierté chez un être sensible comme je -l’étais, m’écrasait maintenant, m’anéantissait, me -brisait. Quoi! l’église était ouverte, les cierges de -l’autel avaient été allumés, les chantres manœuvraient -l’énorme antiphonaire du lutrin, toute la paroisse<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span> -chantait, et mon oncle n’était pas là, donnant le ton, -son vespéral ou son graduel à la main! et, à travers les -coiffes blanches des femmes recueillies, il m’était impossible -de découvrir Marianne, faisant glisser entre -ses doigts noueux les grains d’olive de son chapelet, et -trouvant toujours une seconde pour lancer un regard -de mon côté!</p> - -<p>«Ah! mon Dieu! soupirai-je à plusieurs reprises, -ah! mon Dieu!...»</p> - -<p>Tout le monde était sorti de l’église, que, paralysé -par mes regrets cuisants, je demeurais immobile au -milieu du chœur, les yeux vagues, l’âme plus vague -que les yeux, ne sachant ce que je devais faire ni où je -devais aller.</p> - -<p>—Eh bien, pétiot, me cria la voix profonde de Barnabé, -resteras-tu longtemps là-bas, perché sur ton -escabelle comme un rouge-gorge sur une branche?</p> - -<p>Je me levai et rejoignis l’ermite dans la sacristie.</p> - -<p>—Vois-tu, dit-il, me montrant sur le rebord du -vestiaire une <i>coque</i>, gâteau rond saupoudré de sucre -qu’on sait pétrir dans tout ménage cévenol, je réfléchis -que, M. le curé d’Hérépian ayant oublié son pain -bénit, je ne dois pas l’abandonner aux rats de l’église. -Moi, je n’aime point de voir se perdre les meilleurs -présents du bon Dieu, et une <i>coque</i>, c’est fait pour la -bouche d’un roi.</p> - -<p>Il entama la pâtisserie et en porta un gros morceau -à ses lèvres.</p> - -<p>—C’est doux comme le miel! murmura-t-il.</p> - -<p>—Mais, Barnabé, mon oncle avait commandé cette<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span> -<i>coque</i> à la fournière tout exprès pour M. Martin.</p> - -<p>—Est-ce qu’il manque des <i>coques</i> à Hérépian! Sois -tranquille, fillot, les curés ont leurs tables toujours -pleines jusqu’aux bords. Tu connais le proverbe: -«<i>Dominus vobiscum</i> ne vit jamais la famine chez lui.» -Dieu ne le veut pas, et ça se comprend comme un et -un font deux.</p> - -<p>Ces mots n’étaient pas sortis de sa bouche, que la -dernière miette de la <i>coque</i> s’y engouffrait avec d’imperceptibles -craquements.</p> - -<p>J’étais furieux. Je savais quels soins avait pris mon -oncle pour que M. Martin, en descendant de l’autel, -trouvât, avant son déjeuner à Hérépian, un commencement -de réfection, et j’en voulais au Frère de sa -gloutonnerie. Peut-être avait-il caché la <i>coque</i>, peut-être -M. Martin ne l’avait-il pas même aperçue.</p> - -<p>Pourtant, je n’osai hasarder le moindre reproche.</p> - -<p>Je dépouillai mon surplis, détachai les quarante -boutons de ma soutanelle,—elle en avait quarante, -enchâssés dans de jolies boutonnières de soie rouge,—et, -selon les règles que mon oncle m’avait habitué à -mettre en pratique, je pliai le tout soigneusement.</p> - -<p>Au moment où je glissais dans le vestiaire mon paquet, -dont les plis,—je les vois encore,—offraient -des lignes d’une correction admirable, l’ermite me retint -le bras.</p> - -<p>—Tu n’emportes donc pas tes ornements à Notre-Dame -de Cavimont? me demanda-t-il.</p> - -<p>—A Notre-Dame de Cavimont?</p> - -<p>—Est-il drôle, cet enfant!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span></p> - -<p>Puis, me regardant fixement;</p> - -<p>—Tu ne serais donc pas content de servir la messe à -M. le curé de Bédarieux, quand, demain, il arrivera avec -ses milliers de paroissiens à Notre-Dame de Cavimont?</p> - -<p>—Moi! moi! m’écriai-je transporté.</p> - -<p>—N’oublie rien; prends ta soutane, ta calotte et ton -surplis.</p> - -<p>Je tremblais de joie et d’orgueil. Quoi! un jour de -grande procession cantonale, ce serait moi qui aurais -l’honneur, la gloire, d’être choisi pour servir la messe -à M. le curé-doyen de Bédarieux!...</p> - -<p>J’étalai mes jolies nippes sacerdotales sur mon bras; -puis, étant sortis de l’église, dont Barnabé ferma la -serrure à double tour, nous rentrâmes à Saint-Michel.</p> - -<p class="p2">Quelle charmante après-midi! Barnabé me proposa -bien d’aller, en compagnie de Baptiste, m’ébaudir à -travers champs, comme je l’avais fait l’avant-veille; -mais je préférai demeurer à la maison, curieux de suivre -le travail du Frère, qui venait de reprendre ma -cage et paraissait décidé à la finir. Qui sait si, plus tard, -quand mes oiseaux se trouveraient installés dans ce -monument délicat d’osier, il n’aurait pas besoin de -temps à autre de quelque réparation. Évidemment je -n’aurais pas toujours l’ermite sous la main; tandis que -j’aurais toujours des linottes, des verdiers, des bouvreuils, -des chardonnerets... Pour l’enfant, l’enfance -doit être éternelle.</p> - -<p>Nous nous étions établis, avec notre attirail de branchettes -flexibles et vertes, à l’extrémité du verger, en<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span> -cet endroit perdu où commence l’ombre noire des -grands châtaigniers. Barnabé travaillait activement; -moi, je lai passais une à une les amarines, et je prenais -plaisir à les lui voir tordre comme des fils, après les -avoir mâchonnées entre ses dents. Je ne l’ai pas oublié, -je dépiquais aussi, les comprimant entre deux pierres -plates, de longs épis de millet, dont j’enfouissais dans -mes poches les grains précieux. Il me faudrait bien -nourrir mes bestioles, un jour! Baptiste était non loin -de nous, vaguant de ci de là, tantôt mordillant la cime -des herbes menues, tantôt relevant tout à coup son col -musculeux, tirant ses babines qui dénudaient ses gencives -roses et reniflant l’air bruyamment. Il arrivait -parfois que, faisant feu des quatre fers, notre bête s’emportait -soudain en des courses tout à fait sans raison. -Je suivais du coin de l’œil Baptiste filant comme un -trait à travers les arbres du verger, puis je l’apercevais -plus loin bondissant devant son ombre sur la roche nue -du plateau, prenant des attitudes grotesques, faisant des -mines singulières, dressant ses oreilles, les baissant avec -lenteur pareilles à deux pistolets qui viseraient le même -but, enfin les redressant d’un mouvement brusque, et, -comme s’il s’était fait peur à lui-même, repartant au -galop pour nous rejoindre, tout penaud et tout essoufflé.</p> - -<p>—Ta queue a donc pris feu, <i>imbécillas</i>? lui disait -Barnabé.</p> - -<p>Il venait jusqu’à son maître et le regardait curieusement -avec ses grands yeux farouches et doux.</p> - -<p>Le Frère, touché, lui donnait une tape amicale sur -ses longues joues poilues, et lui, satisfait, de porter la<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span> -tête au ciel et de braire solennellement. Quelle vie! quelle -délicieuse, quelle enivrante vie, sur ces roches isolées, -avec un âne, un ermite, la liberté pour compagnons!</p> - -<p>Souvent j’avais entendu mon oncle, qui se plaisait -dans la solitude de son presbytère, répéter ces mots de -saint Bernard:—«<i>O beata solitudo! ô sola beatitudo</i>!»—Bien -qu’au milieu de mes divertissements -rustiques, je négligeasse beaucoup mon <i>Phèdre</i>, je savais -un peu de latin, et je ne me souviens pas combien -de fois, à l’exemple de mon oncle, ces mots tombèrent -de mes lèvres émues:—«<i>O solitude heureuse! ô -seule béatitude</i>!»</p> - -<p class="p2">Le lendemain matin, il faisait encore nuit noire -quand l’ermite me réveilla.</p> - -<p>—Allons, debout! me dit-il. Il s’en va quatre heures, -et nous avons de la besogne à Notre-Dame de Cavimont.</p> - -<p>Notre-Dame de Cavimont!</p> - -<p>J’écarquillai les yeux et sautai à bas de ma couchette. -En deux minutes, je fus habillé. Un oignon doux, saupoudré -de sel, m’attendait sur la table de la cuisine; je -le happai, ainsi qu’une épaisse tranche de pain taillée -dans la miche pour moi. Je suivis Barnabé très-impatient -de partir.</p> - -<p>Au moment où le Frère fermait, refermait l’ermitage, -je sentis quelques gouttes d’eau me tomber sur la -figure et sur les mains.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! m’écriai-je, il pleut!</p> - -<p>—Pas assez pour mouiller un oiseau dans son nid,<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> -répondit Barnabé. Le vent est en bonne pointe, mon -pétiot; quand le jour se lèvera, nous aurons un ciel -clair comme une vitre.</p> - -<p>Il me saisit par la main et nous nous hâtâmes vers le -sentier qui, du plateau de Saint-Michel, descend vers la -vallée d’Orb par d’interminables détours. En passant -devant la chapelle, je distinguai dans l’ombre brouillassante -une forme bizarre qui remuait légèrement. Je -ne fus pas maître de contenir un frisson.</p> - -<p>—Tu ne reconnais donc pas ton ami Baptiste? me -dit l’ermite.</p> - -<p>L’âne, en effet, vint à nous; il était bridé, bâté, et -portait, collés à ses flancs, deux énormes paniers en -osier farcis jusque par-dessus les bords.</p> - -<p>—Ma bête se trouvant très chargée dans la circonstance -et le chemin dévalant droit comme une échelle, -me dit Barnabé, je voulais lancer mon bourriquet en -avant: nous l’aurions rattrapé au ruisseau de Lavernière. -Mais j’ai réfléchi que tu n’es point coutumier de -la montagne, toi, et que Baptiste te serait d’une grande -assistance à travers les châtaigneraies. Pour éviter les -faux pas à mon âne, capable de broncher parmi les rocailles, -je vas lui tenir la bride; quant à toi, accroche -tes dix doigts à sa queue et laisse aller doucettement tes -pas dans les siens. D’ici à une demi-heure, nous aurons -touché le ruisseau, puis la route deviendra plane comme -la main.</p> - -<p>Que de glissades! Une fois, Baptiste ayant brusquement -accéléré sa marche, je tombai sur mes genoux et -fus traîné pendant plusieurs secondes. Le plus horrible,<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> -c’est que, dans ma chute, j’avais senti craquer mon -pantalon. Quel malheur! L’obscurité qui nous enveloppait -était si épaisse, qu’il me fut impossible de voir -en quel endroit mon pauvre vêtement venait de se déchirer. -Comment servirais-je la messe désormais à -Notre-Dame de Cavimont? Serais-je en état de paraître -devant M. le curé-doyen de Bédarieux? L’angoisse -me mit au front des gouttes de sueur.</p> - -<p>Je fis quelques pas, accablé.</p> - -<p>Soudain, un petit bruit me ranima. J’écoutai. C’était, -à n’en pas douter, les cascatelles de Lavernière. Je -levai la tête, et, à quelques pas, je discernai le miroir -du ruisseau, où l’aube, qui imbibait peu à peu les -arbres, faisait trembler ses premiers rayons. Je lâchai -la queue de Baptiste.</p> - -<p>Cependant, à mesure que, nous dirigeant vers le -pont d’Hérépian, nous pénétrions plus avant dans le -cœur de la vallée d’Orb, le brouillard, qui ne nous -avait pas quitté depuis Saint-Michel, s’épaississait toujours -davantage. Tout à l’heure, dans la nuit, à travers -les châtaigneraies, il se résolvait en une pluie fine, en -une sorte de poussière humide, mais si transparente -qu’en arrivant au bord de Lavernière, j’avais aperçu les -troncs blanchâtres des bouleaux. Maintenant, quand la -lumière naissante les imprégnait de toutes parts, les -vapeurs semblaient se solidifier, et plus nous avancions -vers la rivière, plus nous nous trouvions comme -noyés dans leurs vagues moutonnantes, déroulant des -volutes larges et profondes où la terre disparaissait -complétement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span></p> - -<p>A quelques mètres du sentier où nous cheminions, -par un jour ordinaire, on eût remarqué la splendide -plantation de peupliers de M. Combal, une forêt de -fûts gros et gras, droits comme des mâts de vaisseaux; -à présent, les nuées avaient roulé dans leurs voiles -tous ces beaux arbres à n’en pouvoir découvrir ni une -feuille ni un rameau. Du reste, pas une larme de pluie -ne se dégageait de cette atmosphère dense, que nos -têtes trouaient difficilement; nous allions à travers une -galerie étroite, aux parois blanchâtres, quelquefois cristallines, -et qui se prolongeaient sans fin.</p> - -<p>Nous perçûmes le vaste murmure de l’Orb s’engouffrant -sous les arches du pont d’Hérépian.</p> - -<p>Nous arrivions au bord de l’eau. Baptiste s’arrêta.</p> - -<p>—Monte sur l’âne, pétiot, me dit le Frère.</p> - -<p>—Pourquoi? demandai-je timidement.</p> - -<p>La main large de Barnabé me prit aux chausses, et -je me trouvai assis sur la barde entre les grands paniers -d’osier.</p> - -<p>—Vois-tu, fillot, reprit l’ermite, j’ai besoin de faire -des économies pour Félibien. Il se mariera, l’occasion -venant. Or, figure-toi que, dans une barraque au bout -du pont, il y a un homme affamé d’argent qui ne demande -qu’à vous glisser la main dans le gousset. Moi, -je déteste ces façons familières; si l’octroi veut vivre, -qu’il demande des sous aux riches, qui sont coutumiers -de la ripaille, non à un malheureux ermite, qui le plus -souvent ne sait où mordre pour manger... Mon Dieu! -aux bons jours, j’ai quêté dans les environs de Maraussan, -une cinquantaine de litres de vin blanc. Mais est-ce<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span> -une raison, parce que M. le curé d’Hérépian m’a -acheté et payé le produit de ma quête, pour que -je bâille une pièce de ma poche à l’employé de l’octroi? -Tu le comprends, je ne dois rien à cet homme -qu’on a placé au bout du pont pour aboyer aux jambes -des passants:—«<i>Avez-vous quelque chose à déclarer</i>?»—Non, -non, je n’ai rien à déclarer, et je vous -engage à laisser passer tranquillement un Frère libre de -Saint-François.</p> - -<p>Je demeurais interdit. Barnabé me passa les rênes de -Baptiste dans les mains.</p> - -<p>—La rivière n’est pas du tout profonde en cet endroit, -me dit-il; on voit les cailloux comme je te vois. -D’ailleurs, Baptiste a fait souvent le chemin et tu n’as -qu’à ne pas le contrarier dans sa marche.</p> - -<p>—Alors, je vais traverser l’Orb avec Baptiste? hasardai-je.</p> - -<p>—Il faut bien sauver les bouteilles, voyons!... Moi, -je passerai seul sur le pont, je dirai même bonjour à -l’homme de l’octroi pour l’amuser; puis nous nous retrouverons -à l’entrée du bourg, le long de la prairie de -M. Etienne Baticol. Baptiste sait tout, îl connaît terres -et gens, laisse-le faire.</p> - -<p>—Mais si nous nous perdons dans le brouillard? -marmottai-je, effrayé de l’aventure.</p> - -<p>—N’aie crainte. Le brouillard est moins épais à -fleur d’eau. Tiens, regarde!</p> - -<p>Je mesurai, en effet, très distinctement du regard la -rivière d’une rive à l’autre. Une buée légère s’en échappait, -mais elle ne se condensait en vapeur qu’à une<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> -hauteur de deux mètres au-dessus du courant. L’eau -miroitait, clapotait doucement et paraissait d’une limpidité -admirable. Par endroits, les roches granitiques, -prolongement des veines de la montagne, montraient -leurs rondeurs solides et marbrées. L’âne but abondamment, -puis releva ses babines toutes luisantes d’où -s’échappaient des fils d’argent. C’était fort joli.</p> - -<p>—En avant, Baptiston! lui cria le Frère.</p> - -<p>Comme la bête, docile à la voix de son maître, -engageait ses quatre sabots dans l’Orb, Barnabé s’éclipsa.</p> - -<p class="p2">La traversée se fit sans encombre. Baptiste choisit -intelligemment ses pas sur les rochers durs, dans le -sable mouvant, parmi les cailloux moussus, et nous -touchâmes au chemin creux, enfoui entre deux murailles -de hauts églantiers, qui conduit droit à la prairie -de M. Etienne Baticol.</p> - -<p>En ce moment, de grands déchirements se firent dans -les lourdes vapeurs matinales; par ces trouées, un jour -doux et tiède tomba sur nous. Baptiste, enchanté -d’y voir clair une fois pour toutes, se prit à chanter de -contentement; quant à moi, j’étais pleinement heureux: -par-dessus le foin menu qui enveloppait les -bouteilles de vin de Maraussan et les empêchait de -cliqueter entre elles, je venais d’apercevoir, enveloppés -dans un mouchoir de cotonnade à carreaux, ma soutanelle -rouge, mon surplis, ma calotte de cardinal. Quelques -boutons de soie brillaient aux ouvertures du linge -comme autant de cerises mûres. Serais-je beau tout à<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span> -l’heure à Notre-Dame de Cavimont, quand je précéderais -vers l’autel M. le curé-doyen de Bédarieux!</p> - -<p>Ce qui portait ma joie au comble, c’était que mon -pantalon n’était point trop endommagé. Une simple -éraflure à la hanche gauche. Bah! sous la soutanelle...</p> - -<p>—Eh bien! eh bien! c’est donc la vie éternelle, -ce chemin? me cria soudainement la voix de Barnabé.</p> - -<p>En proie à des rêveries délicieuses, bercé par la -perspective d’un bonheur inouï, je ne m’étais pas -aperçu que Baptiste s’était arrêté et broutait en paix -les églantiers de M. Etienne Baticol. Je ramenai vivement -les rênes qui ballaient au cou de ma bête, et nous -entrâmes dans le bourg.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">II</h2> - -<p class="pch">M. Martin, armé d’un coutelas, vient de commettre un -meurtre.</p> - -<p>Quelle peur me fit M. le curé d’Hérépian, quand, -après un carillon prolongé, il nous ouvrit enfin la porte -de son presbytère! Je ne reconnus plus le M. Martin -que j’avais vu la veille aux Aires, avec sa soutane proprette, -son rabat fraîchement repassé, sa bonne face -réjouie, sa crinière brune à peu près peignée et brossée. -Le M. Martin qui m’apparut portait, noué à sa ceinture, -un tablier de grosse toile écrue constellé de -taches; sa figure bouleversée, ses cheveux en désordre -lui communiquaient un aspect farouche, et, chose horrible! -sa main droite tenait un long coutelas, d’où -s’échappaient, une à une, de larges gouttes de sang.</p> - -<p>Saisi d’épouvante, je reculai jusqu’au milieu de la -rue; Baptiste, effrayé, lui aussi, fit mine de lancer une<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span> -ruade; quant à Barnabé, il ne put s’empêcher de pâlir -légèrement.</p> - -<p>—Eh! Jésus-Seigneur, monsieur le curé, que se -passe-t-il chez vous? demanda l’ermite.</p> - -<p>—Ah! la lutte a été terrible, répondit M. Martin, -essoufflé.</p> - -<p>—Une lutte, ciel de Dieu!</p> - -<p>—Le scélérat! il m’a mordu le doigt jusqu’à l’os.</p> - -<p>—Qui vous a mordu? qui?</p> - -<p>—Le dindon, parbleu!</p> - -<p>—Le dindon! s’écria le Frère, éclatant de rire.</p> - -<p>Je me rapprochai curieusement.</p> - -<p>—Hier au soir, reprit le succursaliste d’Hérépian, -M. le curé-doyen de Bédarieux m’a mandé un exprès -pour me prévenir que, ne pouvant prendre le moindre -rafraîchissement à Notre-Dame de Cavimont, puisqu’il -a plu à ce coquin de Venceslas Labinowski de lever le -pied, après la célébration de la messe à l’ermitage, il -viendrait, sur le coup de midi, dîner chez moi avec -tout son clergé. Certes, l’honneur est grand, mais quelle -corvée!.... Tout de suite, j’ai fait prévenir le frère -Pigassou, de Saint-Raphaël, d’avoir à se rendre ici de -bon matin, pour nous aider de ses bras, Jeanneton et -moi. Mais il n’est pas encore arrivé. Arrivera-t-il seulement, -ce paresseux? Las de l’attendre, bien qu’il me -répugne de verser le sang, je me suis armé d’un couteau...</p> - -<p>—Et vous êtes parti en chasse à travers la basse-cour? -interrompit Barnabé, rejetant le foin léger qui -capitonnait les bouteilles de maraussan.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span></p> - -<p>—Enfin, le vin ne manquera pas, au moins! dit -M. Martin, reprenant l’air guilleret qui lui était habituel.</p> - -<p>—Regardez-moi ça! s’écria Barnabé, levant une -bouteille dans les premiers rayons du jour.</p> - -<p>Puis il ajouta avec enthousiasme:</p> - -<p>—Est-ce clair? est-ce beau? Ce maraussan vous a -une couleur jaune!... Ne dirait-on pas que ce vin contient -de l’or? Oh! puis il faut voir comme il se comporte -dans l’estomac!... Quand je songe que je vous ai -cédé ce trésor pour rien, car dix sous le litre une liqueur -pareille, ce n’est pas vendu, c’est donné... Enfin, -vous êtes curé, je suis Frère, et je fais ce sacrifice pour -le bon Dieu.</p> - -<p>M. Martin, ne songeant pas à son accoutrement ridicule, -avait hasardé quelques pas en avant du presbytère, -explorant de ses deux yeux inquiets la route qui -s’enfonce vers le bois du Cros et serpente jusqu’à l’ermitage -de Saint-Raphaël.</p> - -<p>—Vous verrez que ce frère Pigassou ne viendra -pas, marmottait-il entre ses dents... C’est clair, il ne -viendra pas... Un homme que j’ai comblé en toute -occasion... Quelle ingratitude!</p> - -<p>—Mon Dieu! monsieur le curé, si c’est pour plumer -le dindon que vous avez besoin de mon confrère -de Saint-Raphaël, me voici! lui dit Barnabé. Je ne -demande pas mieux que de rendre service aux gens -embarrassés. Je suis bon, à condition que le temps ne -me presse point trop. L’horloge de votre église sonne -sept heures; vous pouvez donc disposer de moi ainsi<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> -que de mon pétiot jusqu’à huit. Par exemple, à huit -heures, bonsoir la compagnie! nous filons vers Notre-Dame -avec Baptiste, et rien ne nous retiendra, ni vin, -ni fricot, ni rôti. Songez donc, quels arrangements je -vais avoir à faire là-haut! Mais, coûte que coûte, il faut -que tout soit propre sur les dix heures, quand la procession -arrivera, bannières et drapeaux déployés. Tous les -hommes fussent-ils curés, le bon Dieu avant tout le -monde, voilà mon système à moi.</p> - -<p>—Vous êtes un brave Frère, Barnabé, lui dit le desservant -heureux. Vite, à l’ouvrage!</p> - -<p>Nous nous mîmes à décharger Baptiste, lequel commençait -à suer à grosses gouttes. L’ermite, avec précaution, -retirait les bouteilles des paniers, me les donnait -et je les passais à M. le curé d’Hérépian, qui les -alignait le long de la muraille, dans le vestibule du -presbytère.</p> - -<p>Comme nous finissions cette besogne amusante, -Barnabé se mit à crier:</p> - -<p>—Pigassou! Pigassou!</p> - -<p>M. Martin, n’en croyant pas ses oreilles, bondit au -seuil de la cure. En effet, à une portée de fusil, un -vaste tricorne se balançait dans les brumes de plus en -plus transparentes.</p> - -<p>—Enfin! murmura le pauvre desservant.</p> - -<p>Une minute après, l’ermite de Saint-Raphaël nous -rejoignait.</p> - -<p class="p2">Le frère Barthélemy Pigassou était un homme de -quarante-cinq ans environ, petit, épais, tout rond de<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span> -graisse comme un becfigue après vendanges. Dans le -pays, on l’accusait d’être un maître buveur, et il suffisait, -en effet, de jeter un coup d’œil sur sa large face en -pleine lune, pour se convaincre que cette fois les méchantes -langues n’avaient point menti. Sans parler de -ses joues, luisantes de ce ton ardent et mordoré qu’on -voit aux feuilles de vigne vers les premiers mois de -l’automne; de ses oreilles, véritables coquelicots épanouis; -de son nez, une grosse fraise mûre; ses yeux -troubles, noyés dans un fluide où le regard semblait s’émousser, -accusaient un alcoolisme invétéré. Seulement, -chose singulière! le vin, qui chez la plupart des tempéraments -dessèche le muscle, corrode les chairs, brûle -pour ainsi dire la machine, avait au contraire chez -l’ermite de Saint-Raphaël, par une disposition secrète -de l’organisme, développé partout, de la tête aux pieds, -une pléthore malsaine et débordante. Il allait dodelinant -de la tête, tombant sur son pied droit, puis sur -son pied gauche, toujours incertain et comme ahuri.</p> - -<p>Barthélemy Pigassou pénétra dans le vestibule.</p> - -<p>—Et ces fioles, que font-elles là? demanda-t-il, -apercevant les bouteilles de maraussan rangées en -bataille le long du mur.</p> - -<p>—Il est de fait, intervint Barnabé, qu’en un jour -comme celui-ci, il vaudrait mieux qu’elles fussent à la -cave qu’en cet endroit trop passant. Quelqu’un peut -donner un coup de pied, et voilà mon maraussan faisant -des rigoles entre les pavés.</p> - -<p>—Du maraussan! s’écria l’ermite de Saint-Raphaël; -mais c’est du vin du bon Dieu, le maraussan!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span></p> - -<p>—Aussi ne l’ai-je point charrié pour toi, qui es -toujours altéré comme une douve neuve! lui répliqua -Barnabé.</p> - -<p>M. Martin ouvrit la porte de la basse-cour.</p> - -<p>—Frère Pigassou, dit-il, vous trouverez là un -dindon que je viens de tuer. Il faut le plumer tant -qu’il est chaud: vous aurez moins de peine. Ne vous -occupez pas du fin duvet, j’ai des lavandes sèches pour -flamber la bête. Du reste, vous aurez votre morceau... -Quant à vous, Barnabé, puisque vous m’accordez une -heure de votre temps, avec l’aide du neveu de M. le -curé des Aires, ayez donc l’obligeance de descendre à -la cave ces bouteilles, qu’il est peu prudent et peu -convenable de laisser là. Cela fait, vous pourrez -monter au pigeonnier et relever quatre nids qui sont à -point. Pigassou plumera également ces bestioles... -Pour moi, je cours rejoindre Jeanneton qui perd la tête. -Je lui casserai les œufs et lui préparerai la farine pour -sa croustade et ses biscotins...</p> - -<p>Il disparut dans les tournants de l’escalier.</p> - -<p>Baptiste, dont personne ne s’occupait, passa la tête -dans l’entre-bâillement de la porte et remplit le presbytère -d’un braiement splendide.</p> - -<p>—Je devine ce que tu demandes, toi, avec ta voix -de chantre, lui dit Barnabé joyeusement.</p> - -<p>Il le débarrassa des paniers, de la barde, de la bride, -puis, lui montrant de l’herbe fraîche, de l’autre côté du -chemin:</p> - -<p>—La terre, avant d’appartenir aux hommes, appartient -au bon Dieu et aux bêtes qu’il a créées. Va paître,<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> -mon Baptiston, va paître. Les oiseaux picorent bien -dans le jardin d’un évêque, pardi!</p> - -<p>Et il lâcha l’âne à travers la prairie de M. Étienne -Baticol.</p> - -<p>—Allons, pétiot, reprit-il, revenons aux bouteilles!</p> - -<p class="p2">Nous fîmes plusieurs voyages à la cave. J’étais très -content. Barnabé, dont les idées aussi inclinaient désormais -à la gaieté, remontant et redescendant l’escalier, -chantait à tue-tête:</p> - -<p>«<i>In exitu Israël de Œgypto...</i>»</p> - -<p>Nous reparaissions pour la cinquième fois dans le -vestibule et nous saisissions les derniers litres, lorsque, -les comptant, le Frère constata qu’il en manquait un.</p> - -<p>—Ah! ce brigand de Pigassou! s’écria-t-il.</p> - -<p>Il s’élança dans la basse-cour, et, d’un élan brusque, -enlaça l’ermite de Saint-Raphaël. Hélas! l’alarme -avait été donnée trop tard: la bouteille dérobée glougloutait -déjà aux lèvres de Barthélemy Pigassou, qui -la vidait dans un recueillement béat. Barnabé la lui -arracha de haute lutte.</p> - -<p>—Tu es donc un païen de l’enfer! lui dit-il, furieux -et le menaçant.</p> - -<p>—J’avais soif, balbutia l’autre, dont la langue, -large comme une palette, recueillait en même temps -sur ses lèvres les goutelettes d’or du maraussan.</p> - -<p>—Tu ne sais donc pas, malheureux, que c’est du vin -pour la messe?</p> - -<p>—Il est bien bon! bredouilla Pigassou avec un soupir -de profonde convoitise.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span></p> - -<p>Et, d’un mouvement instinctif, il tendit les deux -bras pour ressaisir la fiole encore pleine à demi. Mais -Barnabé me la passa lestement; puis, agrippant l’ermite -de Saint-Raphaël aux épaules, le contraignit à se -rasseoir.</p> - -<p>—Je te conseille, lui dit-il d’un ton quelque peu -féroce, de te remettre à plumer ta bête, car sans cela, -gare les prunes de mon prunier!</p> - -<p>Il leva sur lui ses deux poings fermés. Barthélemy -Pigassou, terrifié, ne souffla mot; il regarda son confrère -de Saint-Michel d’un œil craintif, effaré, et reprit -sa besogne stupidement.</p> - -<p>Pour la dernière fois nous enfilâmes l’escalier de la -cave.</p> - -<p>—Quel ivrogne, ce Pigassou! marmottait Barnabé -se parlant à lui-même, quel ivrogne! C’est plus fort -que lui: bouteille vue, bouteille vidée. Encore si ce -maraussan lui appartenait!... Miséricorde de Dieu! -quel Frère libre, ce Pigassou! Ah! s’il me ressemblait! -Moi, ma langue prendrait-elle feu pareillement -à une allumette, que, si je ne voulais point boire, -je ne boirais point.... Il n’existe pas beaucoup de -Frères de mon étoffe, vois-tu, fillot... C’est vérité, mon -maraussan est un vrai vin du ciel, et ça vous tente, ça -vous tente!...</p> - -<p>Il lança à la bouteille entamée un regard d’une expression -absolument intraduisible. C’était quelque -chose de tendre et c’était quelque chose de terrible.</p> - -<p>—Donne! s’écria-t-il, ne résistant plus au désir qui -lui brûlait la gorge comme un fer rouge.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p> - -<p>J’hésitai. Ses grosses mains velues détachèrent mes -doigts grêles du goulot, et le maraussan, désormais à -la discrétion de l’ermite, prit la route, la grande route -que le lecteur a devinée.</p> - -<p>—Le vin de la messe! le vin de la messe! répétai-je -scandalisé et détournant les yeux.</p> - -<p>—Mais il n’est pas consacré, pétiot, me dit le Frère -avec un geste de dénégation. Tu comprends bien que -s’il était consacré!...</p> - -<p>—Oui, mais il ne vous appartient pas, puisque vous -l’avez vendu à M. Martin, et que M. Martin vous l’a -payé.</p> - -<p>—M. Martin?... Attends un peu.</p> - -<p>Quatre à quatre il remonta l’escalier de la cave. Je -me jetai sur ses talons, curieux de ce qui allait advenir.</p> - -<p>Un puits, à margelle vermiculée par les ans, ouvrait -sa bouche ronde en un coin de la basse-cour du presbytère. -Barnabé débrouilla la chaînette de fer, la poulie -grinça, et l’un des seaux descendit au fond. La tête -penchée, j’observais tout. Ayant à plusieurs reprises -heurté les parois de la muraille circulaire, le bois enfin -brisa la glace sombre de l’eau et se remplit jusqu’aux -bords. L’ermite tira de vigueur. Le seau reparut sur la -margelle, laissant fuir le liquide par mille fentes. Incontinent, -Barnabé y plongea la bouteille veuve du -maraussan, et le goulot chanta, parla, geignit. Avec -son litre plein, il traversa de nouveau la basse-cour -sans même regarder Barthélemy Pigassou, occupé à sa -volaille, et rentra dans la cure.</p> - -<p>Que signifiait ce manége? Reprenait-il le chemin de<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span> -la cave pour y cacher cette bouteille adultérée parmi -les autres, où reposait un vin franc, destiné au service -divin?</p> - -<p>Le Frère, à ma grande surprise, s’arrêta au beau -milieu du vestibule, leva les bras, me lança un regard -où pétillait je ne sais quelle ironie diabolique, puis, ses -doigts s’entrouvrant, il lâcha tout. Sur la dalle granitique, -la chute de la bouteille produisit l’effet d’une détonation. -Le verre s’éparpilla en mille morceaux, et le -maraussan du puits coula dans toutes les directions.</p> - -<p>Au même instant, en haut de l’escalier, un loquet -fut soulevé, et M. Martin, le visage enfariné, tenant -aux mains, non plus un coutelas, mais un long bistortier -de buis auquel adhéraient des fragments de pâte, -apparut soudainement.</p> - -<p>—Eh bien? s’écria-t-il.</p> - -<p>—Quand je vous disais, monsieur le curé, que ces -pavés boiraient leur coup de mon maraussan! répondit -l’ermite sans sourciller.</p> - -<p>—Combien de bouteilles avez-vous cassées, -Seigneur-Jésus?</p> - -<p>—Une tant seulement, monsieur Martin, une! Mais, -à mon avis, c’est beaucoup trop... Un vin qui n’a pas -son pareil!... Enfin, à la grâce de Dieu et de saint -François!...</p> - -<p>Barthélemy Pigassou était accouru aussi, attiré par -le bruit. N’ayant pas suivi l’opération de Barnabé au -puits de la basse-cour, cet ivrogne naïf crut qu’en effet -ce qu’il voyait reluire sur les dalles était du maraussan, -et, pliant les genoux comme à l’église, il allait essayer<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> -de recueillir avec sa langue, démesurément élargie, -quelques gouttes de ce nectar, quand son confrère le -repoussant:</p> - -<p>—Tu n’es pas honteux!</p> - -<p>—Frère Pigassou! articula M. Martin indigné.</p> - -<p>L’ermite de Saint-Raphaël se releva.</p> - -<p>—Va donc quérir un balai, <i>imbecillas</i>, pour nettoyer -le vestibule, lui dit Barnabé.</p> - -<p>Puis, s’adressant au curé d’Hérépian:</p> - -<p>—Soyez tranquille, monsieur Martin, rien de cet -accident ne paraîtra tout à l’heure... Vous pouvez retourner -à vos pâtisseries.</p> - -<p class="p2">Tandis que le bon desservant, abusé par des mensonges -odieux, courait rejoindre Jeanneton, Barnabé -arrachait un balai des mains de Pigassou, et le promenait -à travers le vestibule aussi sérieusement qu’il l’eût -fait sur les dalles ébréchées de l’ermitage de Saint-Michel.</p> - -<p>La dernière gouttelette d’eau, à force d’être tendue, -paraissant desséchée dans les rigoles; le Frère, dont je -suivais les mouvements avec inquiétude,—je redoutais -à chaque minute un nouveau méfait,—rejeta le -balai, puis, tournant vers Barthélemy Pigassou un visage -où s’épanouissait de nouveau le sourire bonasse -qui lui était habituel:</p> - -<p>—Tu annonceras à M. le curé que le temps me -manque pour grimper à son pigeonnier. Il saura bien -tuer les pigeons, sachant tuer les piots. Braguibus et -moi, nous avons donné un coup de coude, l’autre jour,<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span> -à Notre-Dame; mais Venceslas laissa tout dans un -état!...</p> - -<p>Au seuil de la porte, il siffla. Baptiste, noyé dans les -hautes herbes de la prairie de M. Etienne Baticol, -dressa les oreilles. Il accourut. Barnabé lui imposa de -nouveau les deux paniers d’osier, sangla la barde, lui -passa la bride. L’âne tressautait doucement, satisfait de -sentir son estomac bien garni.</p> - -<p>—Il paraît qu’il fait bon dans les verdures de -M. Etienne Baticol, lui dit l’ermite... Mon Dieu! -comme on mange chez les riches!... Pétiot, ajouta-t-il, -peut-être, après la fête de Notre-Dame, irons-nous faire -ensemble quelques quêtes du côté de Saint-Gervais, -de Rongas, de Douch, de Rosis; si je me décide, nous -visiterons M. Etienne Baticol à sa ferme de l’Olivette. -Je suis sûr que nous trouverons chez lui aise pour -nos intérieurs, comme Baptiste. Il est si avenant, ce -vieux M. Etienne Baticol! Il a des douleurs aux -jambes malheureusement... Tu verras, à l’Olivette, des -pigeons par milliers, des régiments de pintades et un -paon qui a des plumes!... oh! mais des plumes!...</p> - -<p>—J’ai vu des paons à la grange de M. Lautrec.</p> - -<p>—Ces plumes de paon, ça vous regarde tout semblablement -à des yeux, à des yeux humains qui n’ont -pas besoin de lunettes... Enfin le bon Dieu fait bien ce -qu’il fait, et son travail ne me regarde pas...</p> - -<p>Tout en devisant de la sorte, nous nous étions engagés -dans le sentier de Notre-Dame de Cavimont.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">III</h2> - -<p class="pch">Une dînette d’oiseaux à la Source de Notre-Dame de Cavimont.</p> - -<p>Le granit, cette armature solide des Cévennes, apparaît -un peu partout aux divers endroits de nos montagnes. -Ici, c’est un plateau de plusieurs kilomètres, -comme le Larzac; ailleurs, des renflements isolés, -comme du côté de Saint-Michel; plus loin, quelques -veines perdues de la roche-mère, comme à Olargues -ou à Eric-sous-Caroux.</p> - -<p>Là où le granit, devenu rare, plonge tout à coup -aux entrailles du sol, le terrain se recouvre soit d’un -humus gras et fertile, très propre à la culture du blé, -soit de cailloux roulés très favorables à la vigne, soit -de pierrailles volcaniques, tantôt dures, tantôt friables, -toujours revêches à la végétation, ainsi qu’on peut -l’observer dans les garrigues si attristantes de Carlincas.</p> - -<p>Le monticule absolument dépeuplé, à la cime duquel<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span> -fut bâti l’ermitage de Cavimont, présente un -vaste entassement de blocs de toute forme et de toute -grosseur. Aux arêtes vives de ces énormes rocailles, -on découvre encore comme la trace du feu qui -les calcina. En effet, à quelque distance, sur le versant -graveleux qui envisage le joli hameau de Villecelle-Mourcairol, -s’ouvre un cratère béant. Partout les vestiges -des explosions formidables de la terre cherchant -son assiette et son repos.</p> - -<p>Cependant, à mesure qu’on gravit vers le sommet -cette élévation encombrée de ruines, la roche primitive, -un moment abolie, reparaît, et c’est sur un cube de -granit mesurant huit cents mètres au moins d’étendue -que portent les murailles de l’ermitage de Cavimont, -celles de la chapelle de Notre-Dame, celles enfin du -sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse, édifié à l’extrémité -du plateau.</p> - -<p class="p2">Dans le sentier escarpé qui monte, monte, monte -sans fin, Baptiste suait, soufflait, était rendu. Il s’arrêta. -Barnabé s’essuya le front et haleta bruyamment. -Moi, je m’assis sur une pierre plate, respirant avec délices -à pleine bouche et à plein cœur.</p> - -<p>—Malgré les gouttes de ce matin, je savais bien que -le soleil nous rôtirait les côtes, pétiot, me dit le Frère.</p> - -<p>Le soleil, en effet, après avoir lancé quelques lueurs -timides, qui s’étaient comme émoussées sur le fond du -ciel uniformément blanchâtre et brumeux, venait de -paraître derrière le bois du Cros, aux environs de l’ermitage -de Saint-Raphaël. Ce n’était pas la roue de<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span> -métal en fusion qui signale les levers de l’astre aux -jours torrides de l’été; c’étaient des flammes moins -vives, d’une teinte pâle et que le regard pouvait affronter.</p> - -<p>Cependant, à mesure que, laissant bien au-dessous -de lui les bouquets de chênes qui couronnent les collines -méridionales de la vallée d’Orb, le soleil poursuivait -sa route éternelle de l’un vers l’autre horizon, on -devinait qu’en dépit de l’hiver d’où il se dégageait à -peine, sa jeunesse aurait assez de force pour livrer bataille -aux vapeurs accumulées, pour les étreindre, les -réduire, les absorber.</p> - -<p>Le combat fut engagé coup sur coup, et je ne me souviens -pas d’avoir admiré jamais spectacle plus grandiose -et plus splendide. Comme s’il répugnait à la -boule incandescente de continuer sa marche dans les -ténèbres, elle envoya un jet de rayons en vedette pour -éclairer sa route. Ces rayons fulgurants piquèrent -droit au zénith, et soudain, au milieu des amoncellements, -s’ouvrirent de larges voies de lumière. Çà et là, -à travers des brèches éclatantes, se déployèrent des -espaces bleus, et le vrai ciel apparut par lambeaux dans -l’infini.</p> - -<p>Mais l’attaque commençait à peine. Bientôt, serrés -de près, poussés, refoulés, bousculés par les flots rouges -jaillis du globe en pleine ascension, les nuages effarés -battirent en retraite et allèrent former, en des coins perdus -du firmament, comme d’immenses villes aux contours -enchevêtrés et confus. Oh! alors, ce fut le tableau -le plus admirable à la fois et le plus saisissant! Maître<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> -désormais de son chemin et plus sûr de la portée de -ses coups, le soleil, impitoyable comme tous les vainqueurs, -voulut battre en brèche les énormes cités aux -murs cyclopéens qui venaient de surgir aux marges -extrêmes de son empire. Première sommation: il leur -dépêcha une flèche de feu qui en dessina nettement -les enceintes formidables, les portes colossales, les mille -tours crénelées. Les villes, assises sur des blocs incommensurables, -étincelèrent comme cuirassées d’or, de -gigantesques saphirs, et ne changèrent pas d’attitude.</p> - -<p>L’astre jaloux montait toujours, inondant de clartés -rutilantes les vastes campagnes de l’azur reconquises, -et daignant à peine adresser de vagues reflets aux murailles -lointaines qui lui résistaient. Une façon peut-être -de leur dire:—«<i>Prenez garde, on ne vous oublie -pas</i>.»</p> - -<p>Tout à coup une tour démesurée, une tour de Babel -qui s’élevait au milieu de ces entassements babyloniens, -étincela comme un phare. Des flammes jaillirent -par mille crevasses qui se creusèrent à ses flancs; puis -elle apparut découronnée de son faîte. Le ciel brûlait. -En quelques secondes, l’incendie se propagea de -proche en proche sur tous les points, et un univers fut -anéanti.</p> - -<p>Mais si rien ne faisait plus obstacle au soleil du côté -du firmament, que le feu venait de balayer, il n’en -était pas ainsi du côté de la terre. Là, les vapeurs -épaisses qui nous avaient aveuglés, Barnabé, Baptiste -et moi, depuis notre départ de Saint-Michel, semblaient -devoir séjourner éternellement. De l’endroit élevé où<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span> -nous étions parvenus, je voyais ces manières de nuages, -rasant le sol, se dérouler mollement en anneaux -interminables tout le long de la vallée d’Orb. Non-seulement -je n’apercevais pas, dans la plaine peuplée de -grands arbres, la cime extrême d’une branche, mais il -m’était impossible de retrouver le clocher d’Hérépian, -noyé comme tout le bourg dans cette mer aux vagues -blanchâtres et lourdes, dentelées d’une écume aussi légère -que la fumée.</p> - -<p>Aux environs du bois du Cros pourtant, juste à -quelque distance de l’ermitage de Barthélemy Pigassou, -on eût dit que les brouillards, abordés par des -rayons tombant à pic, commençaient à céder le terrain. -Je crus distinguer le toit rouge de Saint-Raphaël, et un -peu plus bas, à gauche, le pigeonnier à pignon pointu -de la grange de M. Lautrec.</p> - -<p>Je ne me trompais pas. La chapelle du frère Barthélemy -Pigassou et la grange tout entière de M. Lautrec -arrivèrent à la lumière, et, avec elles, une -énorme portion de la rivière d’Orb, qu’à travers les -hauts peupliers restitués, je vis éclater en larges bandes -d’argent. La terre si vague, presque indistincte, renaissait -à mes yeux avec toutes les richesses de ma -plantureuse vallée natale, à mesure que l’astre, imbibant -les vapeurs violettes, roses, dorées, les dissipait, -les volatilisait, les buvait.</p> - -<p>Malgré les efforts du conquérant céleste, quelques -écharpes, fuyant les coups terribles de la lumière, vagabondaient -encore dans l’espace, s’accrochant aux -mûriers de la Bastide, aux rochers sombres de Pétafy,<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span> -à tous les obstacles d’occasion pour ne pas mourir. -Mais un nouveau trait lancé d’en haut les atteignait, -et, de ces gazes légères, flottantes, c’en était fait incontinent.</p> - -<p>Que de formes charmantes, gracieuses, tout irisées, -voyagèrent de la colline boisée du Cros à la colline dénudée -de Canals, volant, dansant, pirouettant, laissant -tomber de leurs épaules frémissantes d’amples manteaux -brodés d’or, de vermillon, d’azur, étalant à leurs -fronts des diadèmes criblés de pierreries éblouissantes, -tenant des sceptres flamboyants comme des épées d’archanges, -montrant des pieds faits de deux gouttes de -soleil, et dont mon regard ne savait soutenir l’éclat!</p> - -<p>—Que c’est beau, tout cela, Barnabé! que c’est -beau! m’écriai-je transporté.</p> - -<p>—Quoi, fillot?</p> - -<p>—Cette reine, là-bas, assise sur un trône d’étoiles, -près du village de Nissergues.</p> - -<p>—Une reine!... Ah ça! mais quelque cigale te -chante donc dans la cervelle, enfant!</p> - -<p>—Et cette musique... Est-ce que vous n’entendez -pas une musique?...</p> - -<p>—Peut-être Braguibus chemine-t-il par là avec les -Garidel ou les Combal. Ils viendront tous à Notre-Dame -aujourd’hui, ils porteront des victuailles...</p> - -<p>—Non! non! ce n’est pas le fifre de Braguibus.</p> - -<p>Barnabé se pencha et colla son oreille droite contre -le sol. Il se remit debout vivement.</p> - -<p>—Mon Dieu! s’écria-t-il, ce sont les cloches de -Bédarieux, ta musique. La procession sort de l’église<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> -Saint-Alexandre en ce moment. Dans deux heures, -une heure et demie peut-être, elle touchera à Cavimont. -Hardi! pétiot, à nos nettoyages, à nos nettoyages!</p> - -<p>Il allongea une tape à Baptiste, qui s’en alla en -galopant.</p> - -<p class="p2">La chapelle de Notre-Dame fut ouverte. Quel -désordre et quelle poussière! Les araignées avaient -tissé leurs toiles jusque sur la porte du tabernacle. Je -ne parle point des fenêtres, on n’en distinguait plus les -vitres.</p> - -<p>Le cœur serré, nous pénétrâmes dans la petite sacristie. -Les tiroirs du vestiaire qui avaient contenu les -ornements sacerdotaux apparaissaient béants, mais ils -étaient vides. Un corporal jaunâtre, un amict, une -aube déchirée, un linge de <i>lavabo</i>, roulés en torchon, -traînaient par-ci par-là au fond des boiseries dévastées.</p> - -<p>Quel brigand, ce Venceslas Labinowski! Pour la première -fois je sentis bien réellement toute l’horreur de -son crime, et m’en voulus d’avoir pu m’attacher à un -semblable scélérat.</p> - -<p>—Tu vois, tu vois! ne manqua pas de me dire le -Frère, m’indiquant d’un geste significatif, où je flairai -un reproche, le bouleversement de la chapelle et de -la sacristie.</p> - -<p>—Oui, Barnabé, je vois, lui répondis-je plein de -componction, baissant la tête et faisant un signe de -croix.</p> - -<p>L’ermite se prit à rire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span></p> - -<p>—A propos, fillot, sais-tu où est la Source de Cavimont? -me demanda-t-il tout à coup.</p> - -<p>—Oui, je le sais. Je suis déjà venu trois fois à Notre-Dame -avec ma mère, et toujours nous avons dîné -près de la Source. Il y a des rochers hauts comme des -murailles...</p> - -<p>—Cours remplir cette cruche. Moi, je vais sortir les -chaises et les battre au grand air; puis j’arroserai les -dalles et je balayerai d’un bout à l’autre.</p> - -<p>Je saisis la cruche ventrue par son anse unique -et gagnai les pentes du rocher qui envisagent le -village de Villemagne, tapi à l’ombre épaisse des -noyers.</p> - -<p class="p2">La fontaine de Cavimont ressemble à la fontaine de -Saint-Michel comme une rivière à un misérable -ruisselet. De l’autre côté de l’Orb, l’eau est assez rare; -ici, elle sourd de toutes parts. De chaque crevasse du -rocher, de chaque fissure du sol s’élancent des jets de -cristal. Aux temps primitifs, des fleuves de feu s’épanchaient -des cimes de la montagne; aujourd’hui, des -sources abondantes s’échappent des cratères éteints et -vont, après mille détours capricieux, mille bonds retentissants, -vivifier les prairies qui verdissent le fond -de la vallée, depuis la Bastide jusqu’au Poujol.</p> - -<p>A mesure que je descendais vers le réservoir enfoui, -miroitant en bas comme du plomb fondu, le chemin, -taillé dans une fente du granit, devenait plus difficile; -mais en dépit des obstacles, j’avançais allègrement. La -fente allait se rétrécissant toujours davantage. Qu’importe!<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> -je tâcherais bien de n’y point casser ma cruche.</p> - -<p>Aux premiers pas que j’avais faits vers la fontaine, -quelques oisillons, perchés au hasard sur de maigres -arbustes, m’avaient suivi, et maintenant leur bande -plus nombreuse voletait autour de moi, poussant de -petits cris plaintifs qui me touchaient au cœur.</p> - -<p>Comment m’expliquer que des bestioles si timides, -si farouches d’ordinaire, fussent devenues si familières? -La faim seule, me parut-il, était capable -de les pousser à me donner cette fête inattendue, et -l’on devine avec quels tressaillements de joie, palpant -les poches de mon pantalon, j’y découvris le millet -dépiqué la veille dans le verger de Saint-Michel.</p> - -<p>Oublieux de la corvée, je déposai la cruche sur le -roc et je m’assis. Mes pieds ballants pendaient à quelques -dix mètres au-dessus de la Source, où je me voyais -réfléchi tout entier. C’est étonnant l’éclat qu’en cette eau -calme et profonde produisaient les clous luisants de mes -souliers de montagnard: on eût dit des étoiles microscopiques -dans un petit ciel grand comme la main.</p> - -<p>Cependant, parmi les touffes de cresson, de mauve, -de doucette, parmi les flèches d’eau qui bordaient ce mignon -lac perdu, les oiseaux, impatients, faisaient rage. -Je commençai ma distribution. Dieu! quel tapage étourdissant! -Mon millet n’avait pas touché le sol que, déjà -aperçu, on se précipitait, on se bousculait, on se piétinait. -Jamais je n’entendis pareils bruits d’ailes et de -becs. Un instant, pour happer un dernier grain, les -bestioles acharnées ne formèrent plus qu’une boule -roulante d’où s’échappaient des pépiements confus.<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span> -Saisi de commisération devant cette multitude affamée, -je ne ménageai plus ma provision, et je jetai, -je jetai, je jetai...</p> - -<p>Oh! le charmant spectacle! Devant la mangeoire -pleine à souhait, les oiseaux, ne doutant plus qu’ils -ne dussent être rassasiés jusqu’au dernier, se calmèrent. -Chacun s’installa à la table. Alors seulement il me fut -possible de reconnaître à quelle sorte de monde j’avais -affaire; car jusqu’ici, dans la mêlée générale, je n’avais -distingué nulle espèce. Je vis mes chardonnerets -favoris à tête rouge, à plumules barrées de jaune. -M’avaient-ils suivi depuis Saint-Michel? Les bouvreuils -aussi étaient en nombre, mangeant, les ailes -mi-ouvertes, un œil veillant à la ronde. A l’ombre -d’un genêt en fleur, j’avisai tout un escadron joyeux -de fauvettes babillardes luttant contre des bergeronnettes-lavandières, -prestes et légères comme des papillons. -Un martin-pêcheur raya l’espace de sa queue -aux magnifiques reflets.</p> - -<p>Encore une fois l’occasion me fut fournie d’observer -combien la mésange est bête méchante et cruelle. -Une pauvre linotte, trop tard accourue, s’étant risquée -à disputer la moitié de sa proie à une mésange, -celle-ci, féroce, ainsi qu’un clou acéré lui planta son -bec dans la tête; une gouttelette de sang jaillit et -coula le long de son col comme un rubis. Vite, pour -dédommager la blessée, je jetai dans sa direction quelques -moucherons happés au vol, et que je tenais en -réserve pour dessert à mes invités. Malheureusement -une escouade de martinets, s’élançant d’une anfractuosité,<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span> -traversa l’air comme un tourbillon et avala, -malgré que j’en eusse, le plus délicat morceau du -festin.</p> - -<p>Beaucoup d’oiseaux, repus, s’envolèrent; d’autres -continuèrent à folâtrer aux bords de la fontaine.</p> - -<p>C’était pour moi comme un enivrement céleste de -contempler ces bestioles alertes, vives, procédant sans -façon, à l’ombre des rochers, à leur jolie toilette du -matin. Celle-ci, ayant sautelé longtemps parmi les -cailloux verdâtres, se décidait enfin à piquer l’eau de -son bec délicat, puis à y laisser couler doucement -sa tête, qu’elle relevait d’un mouvement brusque -toute ruisselante de pierreries. Cette autre, d’un -bond, plongeait au beau milieu de la Source, qui se -ridait du battement de ses ailes et à la surface de laquelle, -par un prodige d’élasticité, de légèreté, de -grâce, elle semblait marcher. Quelques-unes se contentaient -de se rouler délicieusement sur les herbes -humides des bords, rondes de mangeaille, toutes -leurs plumes ébouriffées. C’était absolument comme le -frère Barthélemy Pigassou ayant fait chère lie au -cabaret de la <i>Grappe-d’Or</i>, à Bédarieux.</p> - -<p>—Tu t’es donc cassé la jambe? me cria tout à -coup une voix qui me remplit les oreilles et la -tête.</p> - -<p>Barnabé surgit devant moi.</p> - -<p>—J’étais... j’étais un peu fatigué, balbutiai-je.</p> - -<p>—Regarde! me fit-il levant une main. La procession -passe devant la grange de M. Lautrec.</p> - -<p>En effet, j’aperçus comme des drapeaux flottants,<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span> -puis des masses mouvantes le long de la grande route.</p> - -<p>Tandis que mes yeux s’attachaient à ce nouveau -spectacle, le Frère avait rempli la cruche.</p> - -<p class="p2">Nous remontâmes en toute hâte vers le plateau de -Cavimont.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<p class="pch">Après un plongeon de plusieurs mois, Venceslas et Catherine -reviennent sur l’eau.</p> - -<p>Une heure de travail acharné nous suffit à peine pour -débarrasser la chapelle de Notre-Dame de la poussière -et des araignées qui l’encombraient. Peut-être, en y regardant -bien, malgré les torchons promenés dans tous -les sens à la cime d’une latte, eût-on découvert encore -en maints endroits plus d’un lambeau de toile noirâtre -tombant des voûtes; mais l’aspect général était décent, -et Barnabé, dans sa sagesse, décida que nous devions -nous en tenir là.</p> - -<p>Restait le petit sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse, -à cinquante mètres plus loin sur la roche nue. -Nous y volâmes, et je passai le balai à travers -les dalles branlantes, tandis que le Frère époussetait -les candélabres en bois doré des gradins, lavait soigneusement<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span> -la pierre sacrée de l’autel et étendait dessus une -nappe blanche en gros fil de genêt.</p> - -<p>—Enfin, souffla l’ermite, la procession peut arriver!</p> - -<p>A ce moment, Baptiste, que nous avions laissé paissant -les frigoules rares et maigres qui égayent les déchiquetures -de l’énorme bloc, parut à la porte de la -chapelle de Sainte-Anne; son poil était hérissé, ses -oreilles étaient droites, et sa queue, soulevée, se tendait -rigide comme un bâton. En nous apercevant, il fila -les plus jolies notes de sa gamme.</p> - -<p>—Il y a du nouveau, dit Barnabé, attentif au chant -et à toute l’attitude effarée de sa bête.</p> - -<p>Il lui fit un signe. Baptiste, la langue au repos, marcha -devant. Nous le suivîmes.</p> - -<p class="p2">Il y avait du nouveau, en effet.</p> - -<p>Sur le seuil de l’ermitage de Cavimont, une forme -humaine était accroupie. Cette forme, habillée d’une -grosse robe de bure, comme si elle n’avait pas assez -des trois marches de pierre de taille pour la porter, projetait -en avant ses deux mains fixées à un bâton -noueux. D’où venait ce Frère libre de Saint-François? -Qui était-il? Sa tête disparaissait entre les deux manches -très amples de son habit monastique, du reste -fort sale et déchiré par-ci par-là.</p> - -<p>Nous nous approchâmes.</p> - -<p>L’étranger, accablé sans doute par la fatigue et -ayant trouvé une posture qui le délassait, ne bougea -pas. Barnabé, impatienté, lui posa une de ses mains -entre les deux épaules, et, le secouant:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span></p> - -<p>—Sommes-nous homme ou bête? lui demanda-t-il.</p> - -<p>Le voyageur n’articula pas un mot, mais se découvrit -le visage.</p> - -<p>—Comment, Pastourel!</p> - -<p>—Oui, répondit l’autre avec un branlement de tête -mélancolique, oui, Pastourel, Gratien Pastourel, ermite -de Saint-Sauveur.</p> - -<p>—Voyons, que se passe-t-il, Frère?</p> - -<p>—Hélas! mon Dieu!...</p> - -<p>—Vous voilà maigre comme un cent de clous, et -vous paraissez triste à vous seul autant que tout un enterrement.</p> - -<p>Frère Gratien se mit debout; puis, étendant vers l’ermite -de Saint-Michel son bâton blanc de poussière, il -lui dit d’un ton grave, presque fatidique:</p> - -<p>—Barnabé Lavérune, prenez garde à vous!</p> - -<p>Celui-ci tressaillit; ses cheveux, rudes comme -une crinière, eurent un frissonnement qui les mit debout.</p> - -<p>—Que veut dire ceci? que veut dire ceci? répéta-t-il.</p> - -<p>En même temps, il soulevait le loquet qui fermait -l’ermitage, et, par un geste, invitait le Frère de Saint-Sauveur -à entrer. Pastourel ne se fit pas prier. Il s’insinua -dans la cuisine. En cette pièce, restaient deux -ou trois chaises en fort mauvais état et autant d’escabelles -en bois de hêtre; Barnabé, rendu poli par la -peur subite qui l’avait mordu aux entrailles, choisit la -moins effondrée des chaises et l’offrit à son confrère, -qui s’y laissa tomber en soupirant.</p> - -<p>Barnabé considérait Gratien Pastourel avec un intétérêt<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> -ému, dont sa terreur secrète faisait tous les frais. -Quant à moi, je demeurais interdit, à la fois surpris et -épouvanté par les égards que l’ermite de Saint-Michel, -si entier, si absolu, témoignait à celui de Saint-Sauveur, -si chétif et si incapable, le cas échéant, de lui -résister.</p> - -<p>Le frère Gratien Pastourel était un petit vieillard de -soixante-cinq ans environ. Sa figure, marquée de rides -comme un fruit trop mûr, avait un ton blafard qui -dénonçait l’épuisement complet de l’organisme. Partout -le sang manquait pour vivifier les membres et le -tronc. Ses yeux de couleur verdâtre, qui, malgré les -dépressions qu’avaient subies les traits avec l’âge, s’étaient -conservés grands, n’accusaient la vie que par -intervalles. Sa tête, ronde comme une sphère, apparaissait -luisante et totalement dégarnie. On le devinait, -un rachitisme natif n’avait pas permis au crâne de -conserver longtemps ses cheveux, la toison tout entière -était tombée. N’oublions pas son nez, très mobile, -lequel avait la courbe du bec de la chouette, et ses -doigts singulièrement courts et crochus.</p> - -<p class="p2">Cependant, le frère Gratien Pastourel, immobile sur -son siége, se taisait. De temps à autre seulement, il -lançait un regard à Barnabé, devenu son unique préoccupation.</p> - -<p>L’ermite de Saint-Michel, dont les grosses joues rebondies, -du vermillon, étaient passées au jaune pâle, -paraissait fort inquiet, il tremblait presque.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p> - -<p>—Allons, frère Gratien, dit-il ne tenant plus à son -intime supplice, il ne faudrait pas être méchant envers -moi. Je sais que, pareillement à Braguibus, des Aires, -vous avez des accointances avec le malin esprit, qu’il -vous a donné de grands pouvoirs sur vos semblables. -Soyez de bon compte avec un ami, et ne me faites pas -de mal, pour saint François, notre fondateur.</p> - -<p>—Comment, vous aussi, vous croyez que je suis sorcier? -répondit le petit vieux haussant les épaules.</p> - -<p>—Tout le monde, aux Cévennes, connaît que vous -jetez des sorts, et que, s’ils ne s’acquittent tôt, vous -livrez à <i>l’Autre</i> vos créanciers récalcitrants.</p> - -<p>—Vous me baillez là un plein boisseau de sottises, -Frère. Je vous en préviens, si vous n’avez mieux au -bout de votre langue, il serait séant de vous taire. Je -suis sorcier comme je suis usurier; c’est-à-dire que je -m’entends à ces deux métiers comme je m’entends à -faire tourner la roue de la lune et la roue du soleil. Je -suis bon, je suis serviable, voilà pour mon caractère. -A présent, si vous tenez à savoir pourquoi, cette année, -négligeant la procession de Bedarieux, où j’aurais dû -prendre rang avec les frères Adon Laborie et Agricol -Lambertier, et ne portant nulle attention à la maladie -qui me tourmente, je suis venu seul à Cavimont, à travers -les chemins de traverse, apprenez que c’est pour -vous...</p> - -<p>—Pour moi?</p> - -<p>—Posez la main sur votre conscience, frère Barnabé: -n’avez-vous jamais, avec vos doigts ou des -bûchettes chargées de glu, enfin avec des moyens de<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> -ruse quelconques, fait venir à vous des pièces d’argent, -voire des sous, qui dormaient doucement pour le bon -Dieu au fond du tronc de Saint-Michel?</p> - -<p>—Mais, frère Gratien!... s’écria l’ermite effaré.</p> - -<p>—Il n’y a pas de frère Gratien... Vous l’avez fait, -n’est-il pas vrai?... Bon!...</p> - -<p>—Cependant, frère Gratien...</p> - -<p>—Il n’y a pas de frère Gratien... Je sais tout, je lis -en votre vie comme en mon paroissien ouvert soit à la -messe, soit aux vêpres, soit aux complies.</p> - -<p>Barnabé, atteint et convaincu, courba la tête.</p> - -<p>Le Frère de Saint-Sauveur continua:</p> - -<p>—Une autre fois, à Saint-Pons, vous avez passé -votre main dans le tiroir de M. Cœurdevache, charcutier, -rue de Castres, et un billet de banque de cent -francs vous est demeuré collé aux ongles...</p> - -<p>—Chut! chut!... Il y a du monde, Frère...</p> - -<p>—Chut, tant qu’il vous plaira; mais la chose est -arrivée, et à telles enseignes que la gendarmerie, mise -sur pieds... Enfin, M. le curé des Aires, prévenu à -temps, arrangea l’affaire. Il remboursa M. Cœurdevache, -ce brave M. le curé...</p> - -<p>Barnabé, la tête perdue, était tombé à genoux et tendait -vers son terrible confrère des bras suppliants.</p> - -<p>—Un jour, poursuivit l’implacable Pastourel, à la -ferme de Castelsec, près de Maraussan, profitant du -sommeil des hommes qui, sur le midi, dormaient leur -sieste à l’ombre, vous vous êtes faufilé dans une cave -où l’on filtrait le vin nouveau et avez, sans permission, -rempli votre outre au robinet. Ah! si votre Baptiste<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span> -pouvait parler comme l’ânesse de Balaam! Les bêtes -parlaient du temps de Notre-Seigneur...</p> - -<p>—Mon Dieu! mon Dieu du ciel! répétait Barnabé -se frappant la poitrine.</p> - -<p>—Et à Gathon Molinier, de Saint-Gervais, lui en -avez-vous assez joué de tours!... Pauvre femme!...</p> - -<p>—Je me convertirai, frère Gratien, je me convertirai. -Je vous le jure, je fais vœu de retourner à Saint-Jacques -de Compostelle, à Rome, où vous voudrez, -pourvu que vous ne me perdiez pas, que vous ayez -pitié de mon Félibien, pour qui j’ai commis plus de -péchés que n’avait d’ans Mathusalem. Vous savez, -Félibien Lavérune qui apprend les horlogeries à Moret, -département du Jura...</p> - -<p>—Vos litanies seraient trop longues, Frère; je -saute plusieurs saints et je m’arrête.</p> - -<p>—Merci à vous de tout mon cœur!</p> - -<p>Il se releva.</p> - -<p>—Mais où avez-vous pris connaissance de mes caravanes? -demanda-t-il, moitié sérieux, moitié riant.</p> - -<p>—Vous pensez sans doute que <i>l’Autre</i>?...</p> - -<p>—Certes! il m’en court encore comme des lézards -par tout le corps.</p> - -<p>—L’<i>Autre</i> n’entre pour rien en votre histoire, Frère.</p> - -<p>—Alors qui a pu deviner?...</p> - -<p>—Qui?... N’avez-vous confié vos caravanes, comme -vous dites, à personne?...</p> - -<p>—A personne, frère Gratien Pastourel.</p> - -<p>—Pas même à Venceslas Labinowski?</p> - -<p>—Ah! le sacripant!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p> - -<p>—Le mois d’avril a été des plus venteux, cette année, -chez nous. Joignez à cela la pluie qui le plus souvent -se mettait de la partie. La semaine dernière, une nuit -que l’ouragan furieux hurlait autour de l’ermitage, -soulevant les tuiles de mon toit et cassant quantité de -branches dans les châtaigneraies environnantes, on -frappa tout à coup à ma porte. Je ne dormais pas, et vous -devinez qui fut surpris de sentir à pareille heure quelqu’un -gratter au seuil de sa maison. Par une petite lucarne -qui me sert de judas, je regardai. Les nuages marchaient -dans le ciel semblablement à de grands troupeaux -pressés de trouver un gîte, mais la lune brillait tout de -même parmi les toisons, et je vis très distinctement le -pèlerin qui venait de me tirer du lit. C’était un homme -grand, maigre, vêtu plus misérablement que Job sur -son fumier. Ce qui me fit trembler, c’est qu’il tenait un -fusil à la main. Comme je ne soufflais mot, observant -mon particulier, il recommença ses frappements.</p> - -<p>«—Que me voulez-vous? lui criai-je enfin.</p> - -<p>«—D’abord je veux manger, j’ai faim, me répondit -une voix qui ne m’était pas inconnue.</p> - -<p>«—Qui êtes-vous?</p> - -<p>«—Un Frère libre de Saint-François.</p> - -<p>«—Votre nom?</p> - -<p>«—Venceslas Labinowski.</p> - -<p>«Encore qu’une semblable visite me fâchât beaucoup, -j’allumai la chandelle et fis jouer la clef dans la -serrure.</p> - -<p>«—Comment, c’est vous, Frère? lui dis-je. Miséricorde! -en quel état vous voilà.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span></p> - -<p>«Lui, avec l’aisance d’un homme qui rentre dans sa -propre maison, déposa son fusil en un coin, rejeta sur -une chaise la limousine trempée jusqu’au dernier fil -qui l’enveloppait, et, me regardant avec des yeux égarés, -presque furieux:</p> - -<p>«—Vite, du pain, du vin, de la viande... Depuis -deux jours, je n’ai rien mis dans l’estomac.</p> - -<p>«Saisi de pitié, je courus à mes provisions. Il mangea -à lui seul autant que toute une bande de loups.</p> - -<p>«—Enfin que vous arrive-t-il? lui demandai-je, -lorsque, étant rassasié, je le vis un peu plus tranquille.</p> - -<p>«—Figurez-vous, me rapporta-t-il, que, depuis plus -de trois semaines, les gendarmes de Bédarieux, d’Olargues, -de Saint-Gervais sont à mes trousses. Ah! je lui -donne du fil à retordre, à tout ce monde du gouvernement; -mais je ne vous dirai pas ce qu’il m’en coûte de -fatigues. Je ne mange guère et ne dors plus... Pourtant, -si Catherine savait à quels dangers je m’expose pour -elle!...</p> - -<p>«—Catherine?</p> - -<p>«—Vous avez bien entendu raconter qu’étant ermite -de Cavimont j’enlevai la fille de la ferme des <i>Trois-Chênes</i>, -près de Douch. La coquine! m’en a-t-elle fait -voir de grises! Ah! frère Gratien, la femme, c’est un -être terrible, voyez-vous. Comme cette fille aimait les -rubans, les affiquets d’or, je pillai ma propre chapelle -pour lui en procurer. Malheureusement, l’argent, même -celui qu’on a volé au bon Dieu, n’est pas éternel, et les -derniers sous de nos ventes à des juifs venaient d’être<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> -dévorés, que Catherine, prise soi-disant de remords, -me quittait et rentrait dans son pays. D’abord, le coup -ne me fut pas bien rude. Mais je n’étais pas seul depuis -quinze jours, traînant mes pas dans les faubourgs écartés -de Marseille, où nous nous étions réfugiés, que mon -cœur revint à Catherine Verdelon pour ne plus s’en -détacher. Il fallait que je la revisse, que je la revisse -absolument. Pour la revoir, j’eusse bravé toutes les -gendarmeries de la terre. Cela prouve que, lorsqu’une -femme nous tient, elle nous tient sans retour. Je -partis... Que de nuits passées dans les bois qui entourent -les <i>Trois-Chênes</i>! que de jours, dans les grottes obscures -du mont Caroux! Je la vis enfin, je la vis!...</p> - -<p>«Le frère Venceslas s’arrêta un moment comme -pour remâcher ces derniers mots; ils semblaient avoir -pour lui un goût plus délicieux que le goût de la fougasse -fraîche et du vin. Comme j’allais lui poser une -question sur cette fille qui l’avait perdu, il continua -son histoire:</p> - -<p>«—Une nuit,—il y a quinze ou dix-huit jours de -cela,—Catherine et moi, assis au fond d’une combe -secrète, nous devisions paisiblement de nous-mêmes et -nous nous entr’embrassions, quand, au lointain, le -fourreau d’acier d’un gendarme éclata dans un rayon -de lune. Catherine, légère comme un oiseau, s’envola, -et moi, sans bruit, je détalai parmi les rocailles aussi -lestement qu’un levron. Depuis cette nuit, les gendarmes, -le nez dans mon vent, ne lâchent plus ma piste. -Mais je leur échapperai, frère Gratien, je leur échapperai... -J’ai mon plan: pour le mettre à exécution, il<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span> -me faudrait mille francs tant seulement. Avec cette -somme, en compagnie de Catherine, je passerais en -Espagne. Une fois là, nous travaillerions... Mais qui -me prêtera mille francs? Mes anciens confrères seuls -me peuvent rendre ce service. D’abord, j’ai pensé à -Barnabé, de Saint-Michel: je sais qu’il a de l’argent, -connaissant de sa bouche toutes ses affaires. Ah! sans -que ça paraisse, il est plus filou que moi, allez, frère -Barnabé Lavérune! Malheureusement, nous eûmes -une pique à Béziers, près de la statue de Paul Riquet, -et j’ai bien peur de ne pouvoir lui arracher un sou. -Mon Dieu! l’idée m’est venue d’aller à son ermitage -tout de même, et de faire du ravage par là. Puis j’ai -réfléchi. A quoi me servirait, en effet, d’abattre Barnabé -avec mon fusil, comme on abat un renard ou un -loup, car Barnabé ressemble à ces deux animaux? -Quand il serait mort, aurais-je son magot? Point. -Si je sais qu’il possède un sac bien replet, j’ignore absolument -où ce sac est caché. Voilà la question. Me -voyez-vous descendant de Saint-Michel, après avoir -commis un crime inutile, ce qui est toujours une bêtise, -et n’emportant pas un sou vaillant dans le gousset? -C’est impossible!...»</p> - -<p>—Comment, interrompit Barnabé, que l’indignation -soulevait, il m’aurait tué?</p> - -<p>—Je vous l’ai dit: comme un renard ou comme un -loup rencontré en plein bois...</p> - -<p>—Après?</p> - -<p>«—Jugeant donc la lutte peu fructueuse de ce -côté, reprit Venceslas me regardant avec des yeux<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> -allumés, je me suis retourné du vôtre, frère Pastourel.</p> - -<p>«—Du mien?</p> - -<p>«—Ne faites-vous pas, d’ailleurs, le métier de prêter -de l’argent?</p> - -<p>«—J’ai tiré de peine, à l’époque des semailles, -quelques paysans, mes voisins, lui dis-je. Mais je donnais -cinq francs, quelquefois huit...</p> - -<p>«—Eh bien! je deviendrai votre débiteur, moi -aussi.</p> - -<p>«—Et où voulez-vous que je prenne mille francs?</p> - -<p>«—Je vais vous l’apprendre, répondit-il.</p> - -<p>«Il alla vers son fusil et le saisit. Vous comprenez -si je tremblais de tous mes membres. Mes jambes ne -me soutenant plus, je tombai sur mon escabelle. Alors, -ce brigand me posa ses deux mains sur les épaules, et, -me secouant comme un sac de <i>châtaignons</i> où l’on veut -faire entrer encore plus d’un boisseau:</p> - -<p>«—La clef de votre armoire! me cria-t-il.</p> - -<p>«—Je n’ai ni armoire ni clef.</p> - -<p>«—Où serrez-vous votre argent?</p> - -<p>«—Dans ma poche, quand il m’arrive d’en posséder -quelque miette.</p> - -<p>«Il me mit lui-même debout, et, me soutenant, car -j’eusse glissé sur le plancher, à demi-mort que j’étais, -il fouilla mes chausses, ma bure et mon gilet. Il découvrit -treize sous logés en un pli fin, au fond de mon -capuchon.</p> - -<p>«—Ces treize sous sont donc toute votre fortune?</p> - -<p>«—Toute.</p> - -<p>«Il recula de quelques pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span></p> - -<p>«—Frère Pastourel, me dit-il, faites votre acte de -contrition; vous allez paraître devant Dieu!</p> - -<p>«J’étais un homme perdu si je poussais à bout ce -bandit.</p> - -<p>«Je le compris, et, me traînant jusqu’à ma cheminée, -j’amenai à moi la plaque de fonte du foyer et -découvris ma cachette.</p> - -<p>«—Tenez, Venceslas, tenez, prenez toute ma fortune, -lui dis-je, et laissez-moi la vie.</p> - -<p>«Il ne fit qu’un bond pour happer le magot: quatre -cent trente-deux francs!</p> - -<p>«Tandis que ce Polonais, arrondi de mon bien, s’enfuyait -à travers la nuit, pareil à quelque bête fauve, -moi, sans force, la tête troublée ainsi qu’après un -festin de noce, je m’allongeai par terre et m’évanouis.»</p> - -<p>De grosses larmes roulèrent sur les joues blêmes de -l’ermite de Saint-Sauveur. Une perte sèche de quatre -cent trente-deux francs!...</p> - -<p class="p2">Barnabé, se promenant de long en large, articulait -des mots entrecoupés et gesticulait furieusement.</p> - -<p>—Il veut me tuer! il veut me tuer! répétait-il, les -dents serrées.</p> - -<p>Quant à moi, j’avais peur et me demandais s’il était -vrai que j’eusse connu, que j’eusse aimé ce Venceslas -Labinowski, lequel, ayant été voleur, devenait maintenant -assassin. Horrible! horrible! horrible!...</p> - -<p>—Mais, frère Gratien, avez-vous porté plainte à la<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span> -gendarmerie de Bédarieux et de Saint-Gervais? lui demanda -Barnabé.</p> - -<p>—La secousse a été si vive, que j’en ai gardé le lit -plusieurs jours. Pensez, à mon âge! Aujourd’hui, m’en -retournant avec la procession, je verrai les gendarmes -de Bédarieux dans la vesprée. Mais j’avais d’abord un -devoir d’amitié à accomplir, c’était de vous prévenir -vous-même, frère Barnabé. Peut-être, avec mon argent, -Venceslas et Catherine ont-ils déjà fait route -pour l’Espagne. Dans tous les cas, je vous le répète, -veillez au grain. Verrouillez bien votre porte de Saint-Michel, -surtout tenez l’œil à vos économies. Retenez -un conseil: gardez pour vous seul le secret de vos entreprises... -Croyez-vous que je sois sorcier à présent et -usurier aussi? Il est bien possible que, par-ci par-là, -pour gagner une pièce blanche, j’aie dit son sort à -quelque fillette amoureuse ou que j’aie quelquefois -prêté cinq sous pour en avoir dix en retour. Tout ça -n’empêche pas que je ne sois un honnête homme, un -Frère libre ayant souci de la règle, et, si j’ai su vos -affaires, c’est uniquement que vous aviez eu la maladresse -de les confier à ce coquin de Venceslas. Tenez-vous -donc pour averti.</p> - -<p>—Merci, Frère, merci... Il faut faire arrêter le Polonais, -et, demain matin, quand j’en aurai fini par ici, -j’irai prévenir les gendarmes de Saint-Gervais... Ah! -il veut me tuer!... Ah! le sac de Félibien lui fait -envie!... Voleur! canaille! assassin! je...</p> - -<p>—<i>Refugium peccatorum</i>! glapit une voix claire sur -le plateau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span></p> - -<p>—<i>Ora pro nobis</i>! répondit-on de toutes parts dans -le lointain.</p> - -<p>—La procession! la procession! m’écriai-je, jetant -un regard par la fenêtre.</p> - -<p>Nous sortîmes tous trois de l’ermitage.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<p class="pch">M. Michelin n’aime pas le veau: «<i>Viande peu mûre, viande -creuse</i>!»</p> - -<p>Barnabé se précipita vers la chapelle pour y vaquer -aux derniers apprêts de la messe; frère Gratien et moi, -nous le suivîmes.</p> - -<p>Tandis que l’ermite de Saint-Michel, ému de tout -ce qu’il venait d’entendre, remplissait en maugréant -les burettes, plongées à plusieurs reprises dans l’eau; -que son confrère de Saint-Sauveur, alerte, fourbissait -avec un torchon la sonnette de l’autel et l’encensoir; -moi, préoccupé des hautes fonctions que j’allais être -appelé à remplir auprès de M. le curé-doyen de Bédarieux, -je revêtais ma soutanelle rouge, glissais par-dessus -mon surplis tout nouvellement repassé avec -amour par Marianne, et ornais ma tête ébouriffée de -ma calotte de cardinal.</p> - -<p>—Ah! il veut me tuer pour s’approprier mon bien!<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> -grommelait de temps à autre Barnabé. Ah! il veut me -tuer, ce brigand de la Calabre!</p> - -<p>Il ne pouvait tenir en place, et, tout en rinçant les -burettes, qui tremblaient entre ses mains, il marchait -dans tous les sens à travers la sacristie. Tout à coup, -le verre fuit de ses doigts, et clac! une burette vole en -éclats sur le pavé.</p> - -<p>—Eh bien, Frère! lui dit Gratien Pastourel d’un -ton d’affectueux reproche, ce que l’on casse ne sert ni -aux hommes ni au bon Dieu.</p> - -<p>Barnabé releva sa tête; tous les poils en étaient -hérissés.</p> - -<p>—Plût au ciel que ce fut Venceslas et non cette burette -que j’eusse brisé ainsi en mille morceaux! articula-t-il, -l’œil étincelant et farouche.</p> - -<p>Puis, s’avançant vers moi:</p> - -<p>—Pétiot, me demanda-t-il, sais-tu si M. Anselme -Benoît a toujours ses pistolets?</p> - -<p>—Je les ai vus chez lui l’autre jour, j’ai même tiré -un coup avec...</p> - -<p>—Nous les lui emprunterons, n’aie peur, nous les -lui emprunterons. Je m’armerai comme saint Michel.</p> - -<p>Un bruit effroyable de pas et de voix se fit incontinent -dans la chapelle.</p> - -<p>J’accourus.</p> - -<p>C’était une bande de deux à trois cents gamins, -avant-garde obligée de toute procession en nos montagnes. -Il y avait, mêlées aux enfants de la ville, parmi -lesquels je reconnus d’anciens camarades de l’école -Brémontier, des escouades de petits paysans, naturels<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> -de Nissergues, Villemagne, les Aires, Margal et autres -lieux circonvoisins. Ils portaient avec eux une longue -croix de bois peinte en noir, aux deux bras de laquelle -étaient nouées des banderolles de ruban violet. Je passai -au milieu d’eux grave et morne, sans vouloir reconnaître -personne. Les plus téméraires, les plus effrontés -me regardèrent ébahis, et, tenus à distance par mon -allure sérieuse, la majesté de mon costume, aucun -d’eux n’osa m’aborder.</p> - -<p>«C’est lui, chuchotait-on, c’est lui!»</p> - -<p>Mais il ne se trouva pas un audacieux pour m’adresser -un mot.</p> - -<p>Une fois mon beau costume endossé, toutes sortes -d’idées ambitieuses m’avaient envahi l’esprit. Mon -plan, en quittant brusquement les ermites, n’était pas -de me mêler à la procession; je méprisais cette tourbe: -je voulais au plus vite rejoindre le clergé et me confondre -avec lui. Quel honneur de paraître, aux yeux -de tous les villages de la vallée d’Orb, au milieu des -vicaires, des curés, de me trouver peut-être placé par -le hasard à côté de M. le doyen, superbement paré de -son rochet brodé et de son camail de soie! Je me voyais -déjà mêlant ma voix aigre et perçante aux voix mesurées, -capables, des ecclésiastiques pour achever le -chant des <i>Litanies</i>.</p> - -<p>Malheureusement la foule, déferlant comme une mer -sur le plateau, m’arrêta court au sortir de la chapelle. -De quel côté tirer? Je me jetai en un escarpement difficile, -comptant m’échapper par là. Impossible: le flot -battait tout le rocher, et je me vis contraint de reculer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span></p> - -<p>Cependant, les masses profondes des pèlerins, surexcitées -sans doute à la vue de la chapelle de Notre-Dame -de Cavimont, où s’accomplirent tant de miracles, du -sanctuaire vénéré de Sainte-Anne-la-Marieuse, si fertile -en prodiges, venaient de reprendre les <i>Litanies -de la Sainte Vierge</i>, et les chantaient avec transport. -C’était un concert à la fois admirable et effrayant, -dont ces solitudes tremblaient, frémissaient, dont les -rochers impénétrables, frappés directement par les voix, -renvoyaient à la vallée tranquille les échos tonitruants -et prolongés.</p> - -<p>Au-dessus des têtes, moutonnant comme des vagues -qui eussent gravi le mamelon, flottaient les drapeaux -des corporations laïques indigènes: les Aînés, les Cadets, -les Pénitents-Blancs, les Pénitents-Bleus; les bannières -des confréries de femmes: les Dames du Saint-Calice, -les Dames-Noires, les Filles de la Sainte-Espérance, -les Filles des Clous-du-Calvaire; enfin des croix énormes, -où le divin Crucifié, grand comme un homme, -pleurait de vraies larmes et saignait à la fois par les -cinq plaies.</p> - -<p>Le clergé parut dans cette multitude chantante, aux -costumes divers, bariolée de toutes les couleurs de -l’arc-en-ciel. Non-seulement je vis M. Michelin, suant -et soufflant au milieu de ses vicaires, moins accablés -que lui; mais je reconnus les desservants des villages -environnants, et, parmi eux surtout, M. Martin, d’Hérépian, -redevenu luisant et propre comme un miroir. -Derrière lui, marchait, d’un pas recueilli et récitant -son chapelet, le frère Adon Laborie, ermite de Notre-Dame<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span> -de Nize. C’était un grand vieillard, maigre, le -dos voûté, la tête penchée en avant. Une barbe blanche, -longue et annelée, comme en portèrent les rois assyriens, -encadrait sa figure osseuse, jaunâtre, à profil -d’ascète, une figure descendue d’un cadre de Zurbaran. -Ses yeux, perdus au fond d’orbites noirs, couronnés -de sourcils épais, lançaient des rayons timides -et voilés. Il allait paisible, se retournant de temps à -autre pour murmurer quelques paroles à l’oreille d’un -confrère qui cheminait à ses côtés.</p> - -<p>Ce confrère, que je n’eus aucune peine à reconnaître, -n’était autre que le robuste Agricol Lambertier. Hélas! -il s’en fallait que l’attitude de l’ermite de Saint-Pantaléon -de Boubals à la procession eût le caractère de noble -réserve religieuse qui distinguait à un si haut point celle -du frère Laborie! Au lieu de chanter les <i>Litanies</i> ou de -tourner dans ses doigts les grains de son chapelet, Agricol -Lambertier, un plantureux gaillard débordant de -séve et de vie, jacassait, riait, batifolait avec une -jolie fille bien découplée, haute en couleur, à la chair -appétissante, aux lèvres de vermillon.</p> - -<p>—Victoire! belle Victoire! lui disait-il en s’émancipant.</p> - -<p>—Frère! Frère!... lui répétait à tout propos Adon -Laborie, scandalisé et lui touchant le coude.</p> - -<p>Mais la partie de la procession la plus curieuse, la -plus pittoresque, la plus originale, était celle qui -venait immédiatement après les prêtres. Là aussi on -chantait, peut-être même les voix atteignaient-elles -une sonorité plus éclatante; seulement, au lieu de s’échapper<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> -du gosier éraillé d’un paysan ou de la bouche -étroite de quelque dévote au col déjeté, le cantique -sortait de poitrines plus robustes et plus profondes.</p> - -<p>Les promenades religieuses aux chapelles votives -sont, en toute l’étendue des Cévennes, l’occasion de -festins sur l’herbe, de copieuses et franches lippées au -bord des sources murmurantes, de <i>beuveries</i> homériques -à l’ombre des arbres et des rochers. Cet -appétit féroce de nos pèlerins enthousiastes, que l’air -plus vif des hauteurs stimule encore, nécessite d’énormes -approvisionnements. Aussi, tandis que les enfants -tout en fête marchent en avant, lançant les <i>Litanies</i> -aux échos de la vallée, quelque parent, placé en arrière -du clergé, se résigne-t-il à pousser un âne chargé des -croustades, des rôtis, des gâteaux, des bouteilles, qui -tout à l’heure réjouiront les estomacs affamés.</p> - -<p>Il n’est pas rare, chose gracieuse et touchante! au-dessus -des paniers collés aux flancs de la pauvre bourrique, -de voir surgir soudain, du milieu des victuailles -grouillantes, le visage rose et souriant d’un bébé. Cet -être délicat, mignon, folâtre, a essuyé dans l’année -quelque grave maladie, et on le mène à Cavimont -pour l’y recommander à Notre-Dame.</p> - -<p>A un âge dont je n’ai pu conserver la mémoire, je -fis moi-même trois fois ce voyage, et ma mère ne voulut -laisser à personne la fatigue de conduire la bête -qui me portait. Sainte et admirable femme!</p> - -<p>On devine les bruits étranges qui doivent retentir -dans les rangs de cette deuxième procession. Les ânes,<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> -s’en donnant à cœur joie en ces jours de réjouissance -universelle, entonnent leurs plus belles antiennes; les -chevaux hennissent, hérissant leurs crinières et leurs -queues; les mulets brutaux lancent des ruades mirifiques. -C’est un brouhaha étourdissant, au milieu -duquel se démène, à grand renfort de voix, de gestes, -de gourdins, tout un peuple de conducteurs, de conductrices -endimanchés, marmottant des prières ou -fredonnant des chansons.</p> - -<p class="p2">Le clergé, qui était devenu ma préoccupation -unique, fendit la foule immobile sur le plateau débordant -et pénétra dans la chapelle. Tous les prêtres, -après la lecture d’une oraison faite par un vicaire, -lecture destinée à clore les <i>Litanies</i>, s’acheminèrent -vers la sacristie. M. Michelin, dont de grosses gouttes -de sueur criblaient le visage écarlate, adressa quelques -paroles à Barnabé, et demanda à s’habiller incontinent -pour la messe.</p> - -<p>—Hâtons-nous, dit-il, car je suis très fatigué.</p> - -<p>Et, se tournant vers M. Martin, d’Hérépian:</p> - -<p>—Monsieur le curé, présentez-moi l’amict, je vous -prie.</p> - -<p>M. Martin, sur le modeste vestiaire de Notre-Dame, -saisit un carré de toile blanche, première pièce du vêtement -compliqué que le prêtre revêt avant de monter à -l’autel, et l’offrit au doyen, qui le baisa et se le passa -sur les épaules.</p> - -<p>Impatient d’être remarqué,—jusqu’ici M. Michelin -n’avait pas même abaissé un regard sur moi,—tandis<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> -que les vicaires vaquaient à des occupations diverses: -se lavaient les mains à la cruche, se rafraîchissaient le -front avec leurs mouchoirs tout imbibés, je me faufilai -jusque sur le marchepied, où seuls se tenaient debout -le curé de Bédarieux et son sacristain, le desservant -d’Hérépian.</p> - -<p>—Eh bien, mon ami, avez-vous préparé un bon -dîner au moins? demanda M. Michelin.</p> - -<p>—J’espère que M. le doyen sera satisfait.</p> - -<p>—Mon estomac bat la chamade, et je me sens d’un -appétit à dévorer des cailloux.</p> - -<p>—Vous auriez dû prendre quelque chose avant de -quitter Bédarieux.</p> - -<p>—C’est vrai. Un instant, j’ai eu l’idée, redoutant de -ne pouvoir rester à jeun jusqu’à midi, de me décharger -sur un de mes vicaires de la messe de Cavimont. -Puis je n’ai pas osé. C’est moi qui célèbre cette messe -tous les ans, et mon abstention eût produit un effet -déplorable.</p> - -<p>—Ah! c’est qu’aussi il n’est pas d’ecclésiastique -dans le diocèse qui s’entende comme M. le doyen à donner -de la pompe à nos cérémonies.</p> - -<p>—Vous êtes trop aimable... Passez-moi le cordon.</p> - -<p>Avant que M. Martin eût pu le saisir, je m’étais -précipité et avais happé le cordon de coton blanc à -pompons que le prêtre se noue par-dessus l’aube. Un -genou en terre, je le tendis à M. le curé de Bédarieux, -qui le prit et ne me regarda point. Il se retourna vers -M. Martin.</p> - -<p>—Quel potage? lui demanda-t-il tout bas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span></p> - -<p>—Une soupe de mouton à la purée de pois.</p> - -<p>Les grosses lèvres rouges du doyen eurent une moue -significative.</p> - -<p>—Enfin! murmura-t-il d’un ton résigné... Et après -cette soupe de mouton, que je n’aime guère?</p> - -<p>—Un plat de veau aux carottes...</p> - -<p>—Des carottes! Mais ce n’est pas vendredi aujourd’hui, -curé. Nous sortons à peine du carême.</p> - -<p>—Aussi ai-je noyé une bonne rouelle de veau -parmi les légumes.</p> - -<p>—Du veau! du veau!... Viande peu mûre, viande -creuse... Donnez-moi l’étole.</p> - -<p>Il se croisa l’étole sur la poitrine et murmura quelques -mots latins.</p> - -<p>—Avez-vous songé aux hors-d’œuvre? reprit-il -gravement.</p> - -<p>—Oui, monsieur le doyen: il y a un dindon à la -broche.</p> - -<p>—Comment, un dindon pour hors-d’œuvre! Êtes -vous fou, par exemple!</p> - -<p>—Il est fort beau, il pèse douze livres.</p> - -<p>—Vous ne me comprenez pas: je vous demande si -vous vous êtes procuré du beurre frais, des olives, -du saucisson, du thon mariné, des anchois...</p> - -<p>—Non, monsieur le doyen. Mais Jeanneton a fait -une croustade magnifique.</p> - -<p>—Quels entremets?</p> - -<p>—Avec l’abatis du dindon...</p> - -<p>—Ne me parlez plus de votre dindon! interrompit -M. Michelin, dont la gourmandise déçue avait enflé<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span> -la voix. Venceslas Labinowski, ce voleur, nous traita -mieux l’année passée dans son ermitage, que vous ne -nous traitez dans votre cure. Quelle cuisine, Dieu -m’assiste! quelle cuisine!... Avez-vous pensé aux -vins?</p> - -<p>Le pauvre desservant, ahuri, balbutia:</p> - -<p>—J’ai acheté cinquante litres de vin de Maraussan -au frère Barnabé, de Saint-Michel.</p> - -<p>—Du vin quêté aux portes!... Il doit être bon! dit -M. Michelin, haussant les épaules. D’ailleurs, le maraussan -est un vin liquoreux, c’est un vin de dessert, -et j’espère que vous n’oserez pas nous le servir comme -ordinaire.</p> - -<p>—Mais j’ai du vin rouge du pays de cette année...</p> - -<p>—Eh quoi! pas la moindre bouteille de saint-georges -ou de faugères?...</p> - -<p>M. Martin, écrasé, ne répondit pas. Il prit sur le -vestiaire le manipule et avec une épingle l’attacha au -bras droit du célébrant. Celui-ci lui lança un regard où -l’ironie et le dédain pétillaient ensemble; puis, avant -que le malheureux curé d’Hérépian lui présentât la -chasuble, l’enlevant de ses doigts crispés, il la revêtit -tout d’un coup. Il en nouait vivement les cordons, -quand les ermites, ayant mis quelque ordre parmi -l’assistance, qui se bousculait dans la chapelle trop -étroite, étant parvenus surtout à obtenir un peu -de silence, reparurent dans la sacristie. M. le doyen -leva la main, indiquant par un geste à deux de ses -vicaires qui venaient d’endosser l’un la dalmatique de -diacre, l’autre celle de sous-diacre, de se ranger devant<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> -lui, et l’on marcha processionnellement vers le chœur.</p> - -<p>«Et moi? et moi? Je n’aurais donc pas la gloire de -servir la messe à M. le doyen?»</p> - -<p>Hélas! je venais de recevoir la première grande humiliation -de ma vie. Malgré ma soutanelle rouge qui -me seyait si bien, mon surplis amidonné et raide -comme une planche, ma calotte de cardinal, qui me -donnait un petit air de jeune pontife, je n’étais rien, -on ne m’avait pas vu, je n’existais pas.</p> - -<p class="p2">Soudain, des éclats de rire m’emplirent les oreilles et -m’arrachèrent à ma mélancolie. C’étaient les ermites.</p> - -<p>Après avoir discrètement fermé la porte de la sacristie, -au lieu d’assister à la messe qu’on célébrait solennellement, -ils étaient là tous les quatre, le dos à la muraille, -devisant de joyeusetés. Quels bons drilles que -ces Frères libres de Saint-François! Pour l’instant, le -frère Agricol Lambertier, ermite de Saint-Pantaléon, -de Boubals, avait la parole:</p> - -<p>—... Vous comprenez bien, disait-il, continuant -le récit de je ne sais quelle aventure galante, vous -comprenez bien, mes amis, qu’en dépit du coup de -fourche reçu sur le bras, je ne lâchai point Victoire. Je -me souviens même que je l’embrassai au nez de celui -qui voulait me la prendre. Cependant il fallait en finir -avec mon ennemi, qui à la longue m’eût assommé sur -place, et, retenant toujours la fillette d’une main, je -dépêchai de l’autre un si joli soufflet au perruquier de -Boubals qu’il en trébucha sur le sol.—«Pour t’apprendre, -jeune homme, lui criai-je, qu’il ne faut point<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> -me déranger dans mes folies amoureuses, et que, parce -qu’on tient un rasoir, on n’est pas capable de faire la -barbe au frère Agricol Lambertier...»</p> - -<p>Barnabé éclata de rire, et si bruyamment que le -frère Adon Laborie, quittant sa place, d’un geste rapide -lui appliqua une de ses mains sur les lèvres.</p> - -<p>—Comment, lui dit-il, vous n’êtes pas honteux de -faire tout ce tapage, quand, à deux pas de nous, on -chante la sainte messe! Que voulez-vous que pensent -les fidèles assemblés, s’ils vous entendent? Moi, malgré -mes septante années, je suis allé à pied, ce matin, de mon -ermitage à Bédarieux, et à pied je suis arrivé jusqu’à -Notre-Dame avec la procession. J’ai cru que je tomberais -de faiblesse en montant la côte de Cavimont, -et si, à cette heure, on ne me voit pas suivre l’office -divin, prosterné dans le chœur, c’est uniquement -que je crains de me trouver mal et de troubler la -solennité en quelque façon... Mais vous autres, ermites -sans règle et sans discipline, que faites-vous dans la -sacristie? Croyez-vous, frère Gratien, que le moment -soit bien choisi pour nous parler de l’argent qu’on vous -a volé?... Pensez-vous, frère Agricol, que le lieu où -nous sommes soit l’endroit convenable pour y compter -vos entreprises sur les filles de Boubals?... Êtes-vous -bien sûr, frère Barnabé, qu’en ce jour de fête, -nous nous soyons réunis ici, sous l’œil de la Sainte -Vierge, pour y rire tant seulement et pour y folâtrer!...</p> - -<p>—Halte-là! frère Adon, je...</p> - -<p>—Où sont les temps d’autrefois! interrompit l’ermite<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span> -de Notre-Dame de Nize avec mélancolie. Aux -époques anciennes, les Frères libres de Saint-François -ne ressemblaient pas aux Frères libres d’aujourd’hui. -Au lieu de songer toujours à eux, comme nous autres -ici présents, comme ce malheureux Barthélemy Pigassou, -qui n’aime le prochain que pour le vin qu’il -peut lui prendre, comme ce misérable Venceslas Labinowski, -lequel a trahi le bon Dieu à l’exemple de Judas, -ils étaient pieux, serviables à tous, ne quêtaient -jamais pour entasser, mais tout au plus pour se nourrir... -Frère Barnabé, j’ai connu l’ermite que vous remplaçâtes, -c’était un saint; tandis que vous...</p> - -<p>—Oh! moi, s’empressa de dire le Frère de Saint-Michel, -moi, j’ai plus d’une peccadille sur mon âme, -comme j’ai plus d’une verrue sur mon corps. Que -voulez-vous que j’y fasse, s’il n’a pas plu au bon Dieu -de me donner plus de qualités? En fin de compte, la -faute en est à lui qui, pouvant m’amender à plaisir, -ne s’en occupe nullement... Du reste, vous savez, -mon fils Félibien est dans les horlogeries, à Moret, département -du Jura, et, de toute nécessité, je dois travailler -pour lui.</p> - -<p>—Si c’est afin de gagner de l’argent à votre fils que -vous êtes entré dans notre Ordre, vous eussiez mieux -fait de demeurer vannier aux bords de la rivière -d’Orb.</p> - -<p>—Vannier! vannier! s’écria Barnabé presque furieux. -Et vous, pourquoi n’êtes-vous pas resté à la verrerie -du Bousquet à souffler des bouteilles. Je vois, -frère Adon, que si pour moi il faisait trop froid aux<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span> -bords de la rivière, il faisait trop chaud pour vous devant -la bouche du four.</p> - -<p>Aux joues blèmes du vieil ermite de Notre-Dame -de Nize s’allumèrent de petites flammes rouges, son -œil à demi-éteint se ranima, et, levant ses deux bras -tremblants vers la porte de la sacristie accédant au -chœur:</p> - -<p>—Mon Dieu, dit-il, Seigneur mon Dieu, je vous -prends à témoin. C’est pour mieux vous aimer, pour -mieux aimer mon prochain, que voici bientôt vingt -ans j’entrai dans l’Ordre des Frères libres de Saint-François. -Dites à ces hommes qui m’accusent, dites-leur, -mon Dieu, si jamais je demandai un sou à personne, -et si les pauvres du pays ne profitèrent pas -toujours des aumônes que m’avaient faites les braves -gens...</p> - -<p>Sa voix faible expira dans les sanglots.</p> - -<p>Les frères Gratien, Agricol, saisis, l’entourèrent -et le conduisirent vers son escabelle, qu’il ne retrouvait -plus. Enfin, Barnabé, fort embarrassé de son personnage, -s’approcha à son tour tout hésitant, tout penaud.</p> - -<p>—Ermite de Saint-Michel, lui dit le frère Laborie -surmontant son émotion, le brigadier de gendarmerie -de Bédarieux, avec qui je causais l’autre jour, m’a -avoué que, depuis votre méchante affaire avec M. Cœurdevache, -de Saint-Pons, il a les yeux sur vous. -M. le curé des Aires a eu beau donner cent francs, on -vous surveille, je vous en préviens charitablement. -Je vous conseille à l’avenir d’imiter mon exemple:<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> -voyagez sans monture et sans besace, ayez tant seulement -votre bourdon. Ainsi faisant, on ne vous soupçonnera -pas d’en vouloir au bien d’autrui.</p> - -<p>Barnabé demeura interdit. Sa face se crispa et soudain -devint écarlate. Il n’est pas sûr que ce rustre, entraîné -par son tempérament sauvage, n’eût fait un -mauvais parti à son confrère de Notre-Dame de Nize, -s’il se fût trouvé seul avec lui. Contraint de réprimer -les fureurs qui le soulevaient, il ouvrit brusquement -la porte de la sacristie et disparut dans la chapelle. Il -avait besoin d’éviter les lanières dont les coups lui -bleuissaient la peau.</p> - -<p>Les frères Agricol et Gratien, «<i>qui n’étaient pas -sans péché</i>,» redoutant aussi la correction, s’esquivèrent.</p> - -<p>«Quels ermites! marmotta frère Adon Laborie, joignant -dévotement ses mains où reparurent les grains -de son chapelet, quels ermites!»</p> - -<p>Moi, je dépouillai ma soutanelle, mon surplis, ma -calotte, et, comme une anguille, m’étant coulé entre -les flots des assistants, je me sauvai à travers le plateau.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VI</h2> - -<p class="pch">Un bataille de bébés sur «<i>les pas de la sainte Marie</i>.»</p> - -<p>La campagne, aux alentours de Notre-Dame de -Cavimont, apparaissait encombrée de monde. C’était -un véritable champ de foire, bariolé de coiffes et de -fichus, au milieu desquels des pyramides de chapeaux -se trouvaient noyées. De tous les coins s’élevaient des -cris, des paroles vives, d’interminables chamaillements.</p> - -<p>Tandis que le petit nombre des pèlerins entendait la -messe avec dévotion et recueillement, la foule, accourue -ici pour se gaver de viandes et de vins, vautrée dans -l’herbe, au bord des ruisseaux babillards, ne songeait -qu’à découvrir une place commode pour y festiner à -l’ombre noire des granits. Quelles contestations, quelles -colères, quels bousculements sans pitié! Et, parmi -tout ce désordre enragé, les bêtes, effrayées, de braire, -de hennir, de se cabrer. Je vis un mulet, oreilles effilées,<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span> -poil hérissé, queue en panache, passer devant moi rapide -comme le vent, et disparaître tout à coup.</p> - -<p>Évidemment l’endroit recherché de préférence était -la Source ou ses environs immédiats. L’eau chantant -sur les cailloux invite doucement à la gaieté; puis -quelles délices de boire frais, quand on vient de traverser -la plaine sous le soleil! De véritables masses, bruissantes -comme des essaims, se précipitaient vers ces -parages privilégiés.</p> - -<p>J’avais hasardé un pas vers la Source,—peut-être -comptais-je y retrouver mes hôtes ailés du matin;—malheureusement, -pressé de toutes parts et redoutant -d’être entraîné, je dus battre de toutes mes forces en -retraite.</p> - -<p>Enfin je me retrouvai libre à l’autre extrémité du -plateau. C’était l’endroit le plus désert, le plus sauvage -du bloc de Cavimont, mais à coup sûr le plus intéressant.</p> - -<p>La tradition veut qu’à une époque difficile à préciser,—«<i>dans -les siècles</i>,» comme disent nos paysans,—la -Sainte Vierge, accompagnée de sainte Anne, sa mère, -ait fait des apparitions nombreuses sur le rocher de -Cavimont. Elle descendait du ciel tout exprès pour -convertir la vallée d’Orb, adonnée en ces temps lointains -à toutes les débauches, à toutes les impiétés. -La trace des pas de «<i>la sainte Marie</i>» reste encore -visible dans le granit, et c’est une croyance enracinée -dans nos montagnes que, pour fortifier un enfant faible, -<i>malingreux</i>, chétif, il suffit de lui poser les pieds dans -ces vestiges sacrés. Du reste, chose singulière et touchante!<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span> -cette partie du plateau demeure l’objet du -respect de tous: c’est le côté de «<i>la sainte Marie</i>,» -et il est abandonné sans conteste aux mères et aux -enfants.</p> - -<p>J’arrivai là juste au moment où allait avoir lieu, sur -la pierre nue, la promenade pieuse des bébés. Quatre-vingts -mères, peut-être cent, de tout âge, de toute condition, -les unes habillées de soie, les autres de simple -droguet, se tenaient debout, portant chacune un poupon -dans ses bras. Quelques-uns de ces pauvres petits, fatigués -sans doute par le voyage, pleuraient; la plupart -montraient des minois frais, éveillés et se contentaient -de regarder avec de grands yeux étonnés.</p> - -<p>La cloche de la chapelle sonna le premier coup de -l’Elévation. M. Martin, d’Hérépian, parut, une aumônière -de velours rouge à la main, et le pèlerinage -«<i>aux pas de la sainte Marie</i>» commença.</p> - -<p>Je ne me souviens pas d’avoir, de ma vie, rien vu -de plus gracieux, de plus charmant que toutes ces mignonnes -jambettes rebondies de petites filles, de petits -garçons, s’entrecroisant sur le granit et cherchant, -sous la direction des mères attentives, les trous où il -fallait s’arrêter. Parfois il arrivait que trois pieds aux -ongles éclatants comme des feuilles de roses se présentaient -pour se «<i>fortifier</i>» ensemble dans la même trace. -Alors, le plus énergique repoussait les deux autres avec -indignation, et c’étaient des cris accompagnés de larmes. -Combien j’en aperçus de ces beaux yeux d’enfants, -limpides tout à l’heure comme l’eau de la Source, -brouillés maintenant et battus! Les mères, certes, s’interposaient<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span> -dans ces combats mutins, mais leurs voix -étaient rarement écoutées.</p> - -<p>—Méchant! méchant! répétait avec orgueil une -jeune femme à son fils récalcitrant et batailleur.</p> - -<p>Celui-ci la regardait, souriait, et elle, pour réduire -le révolté, lui dévorait les joues de baisers.</p> - -<p>M. le curé d’Hérépian n’avait garde d’oublier pourquoi -M. Michelin l’avait envoyé, et, tout en racontant -les apparitions célestes dans la vallée d’Orb pervertie, -de temps à autre il présentait aux pèlerines,—plus -souvent aux dames qu’aux simples paysannes,—sa -bourse de velours large et béante comme un gouffre. -Des sous y tombaient des mains crochues des montagnardes, -mais des doigts gantés des citadines s’échappaient -des pièces blanches et quelques rares louis. A -ces bruits de monnaies, les marmots dressaient l’oreille, -puis reprenaient leurs enjambées.</p> - -<p>Le prêtre parfois, s’arrachant au récit de la légende, -se tournait vers une pauvre femme inquiète et la rassurait -sur l’état de son enfant. Il lui racontait des -guérisons miraculeuses. Il fallait voir avec quelle -avidité la malheureuse mère buvait ses paroles! L’espérance -n’était-elle pas déjà une consolation?</p> - -<p>—Tenez, madame, dit M. Martin, au moment où -la procession enfantine défilait devant moi, il y a quelques -années, nous avons eu à Cavimont un enfant de -Bédarieux que les médecins avaient abandonné. La -Sainte Vierge l’a guéri; mettez votre confiance en elle.</p> - -<p>Une subite émotion m’envahit: dans mon enfance -maladive, durant trois années, à la fête du printemps,<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span> -ma mère, me guidant à travers le roc de Cavimont, -m’avait fait parcourir un à un «<i>les pas de la sainte -Marie</i>.» Qui sait si ce n’était pas de moi que voulait -parler M. Martin? Le souvenir de ma mère m’emplit -l’âme, et, comme quelqu’un qui a peur, je pris mes -jambes à mon cou.</p> - -<p class="p2">Me heurtant les coudes à chaque seconde, j’eus envie -d’en finir une fois pour toutes avec la multitude -des pèlerins, et, en attendant Barnabé qui me rejoindrait -après la messe, de me réfugier à l’ermitage. -D’ailleurs, dans la basse-cour dépeuplée, ne trouverais-je -pas Baptiste paissant les herbes poussées çà et là -le long des murs? Il devait bien s’ennuyer tout seul, -ce mien ami!</p> - -<p>Je posais la main sur le loquet de la masure décrépite -de Cavimont, quand je m’entendis appeler. Je me -retournai surpris. Dieu! c’était Simonnet Garidel. Son -visage épanoui rayonnait comme un soleil. Pensez -donc, il avait Juliette Combal à son bras!</p> - -<p>—Eh bien! il paraît que vous faites des vôtres déjà! -leur dis-je. Vous allez vite en besogne vraiment... Et -vos parents, où les avez-vous laissés?</p> - -<p>—Mon père est par là, fit Simonnet, étendant son -bras dans la direction de la Source.</p> - -<p>—Le mien aussi, se hâta d’ajouter Liette.</p> - -<p>—Et la messe?</p> - -<p>—Nous sommes sortis de l’église pour aller visiter -sainte Anne la Marieuse, me répondit le jeune Garidel.</p> - -<p>Puis, d’un ton plus bas, presque mystérieux:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span></p> - -<p>—Tu sais bien, c’est au moment de la Communion -que les personnes dans notre position vont la voir.</p> - -<p>—Bien! bien! m’écriai-je, vous n’avez qu’une idée -en tête, vous autres, celle de vous marier. Bon Dieu! -mariez-vous. Cela m’est bien égal.</p> - -<p>Et, d’une secousse, j’ouvris la porte de l’ermitage.</p> - -<p>—Alors, tu ne veux pas venir prier sainte Anne -pour nous?</p> - -<p>C’était la petite voix de Liette, la voix flûtée d’un -oiseau, qui avait prononcé ces paroles.</p> - -<p>Je regardai la jeune fille. Elle baissa son front tout -rougissant.</p> - -<p>—Donc un <i>Pater</i> de moi à sainte Anne la Marieuse -te ferait plaisir, Liette?</p> - -<p>—Oui, soupira-t-elle.</p> - -<p>—Tu crois qu’au ciel on écoute mes prières?</p> - -<p>—N’es-tu pas le neveu de M. le curé des Aires, un -véritable saint?</p> - -<p>L’argument me parut irrésistible. Puisque j’étais le -neveu de mon oncle, je devais me montrer bon prince. -Je refermai l’ermitage, et, Liette lui tenant déjà le bras -gauche, je pris le bras droit de Simonnet.</p> - -<p>La légende citée plus haut rapporte que, tandis que -«<i>la sainte Marie</i>» se promenait sur les granits, sainte -Anne l’attendait à quelque distance, «<i>en récitant -son chapelet tranquillement</i>.» On connaît la pierre -sur laquelle elle s’assit, et cette pierre, conservée dans -l’étroit sanctuaire édifié en l’honneur de la sainte, -accomplit tous les ans de nombreux prodiges. Non-seulement -elle a la vertu singulière de redresser les<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span> -membres déviés qui la touchent, de guérir «<i>de tous -maux et maladies</i>» les dévots qui la baisent pieusement; -mais elle possède par-dessus tout le privilége -incomparable de faire aboutir les mariages les plus -hérissés d’obstacles, les plus invraisemblables, les plus -empêtrés. Pourvu que «<i>les deux amis</i>» posent en -même temps leurs lèvres sur la paroi du bloc miraculeux, -qu’ils récitent cinq <i>Pater</i> et cinq <i>Ave</i>, laissent -une aumône «<i>pour l’entretien du culte</i>,» ils verront -toutes les difficultés s’évanouir et leur mariage se -réaliser dans un temps prochain. Pourquoi sainte -Anne, qui elle-même était mariée à saint Joachim, ne -se serait-elle pas faite la protectrice, la zélatrice du -mariage? De là, en toute l’étendue des Cévennes méridionales, -son nom de sainte Anne la Marieuse.</p> - -<p>Après avoir contemplé les petits bébés riant ou pleurant -à travers les granits, je vis ici les grands bébés -amoureux. Aucun ne riait, mais en retour plus d’un -avait des larmes plein les yeux. Ils s’avançaient en colonne -serrée, le jeune homme retenant doucement la -jeune fille et la couvant de l’œil, de l’âme, de tout son -être à qui la passion avait imposé son joug. Quelles -chevelures splendides, brunes, blondes, rousses, débordaient -des coiffes étincelantes de blancheur! Quels -yeux adorables, depuis le bleu pâle jusqu’au noir luisant -et profond, tantôt vaguant dans l’espace, puis regardant -tout et ne voyant rien.</p> - -<p>Les jeunes gens étaient vraiment superbes avec leurs -épaules carrées, leurs cheveux tenaces, leurs têtes que de -temps à autre ils relevaient fièrement. L’amour, en leur<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> -faisant sentir l’aiguillon divin qui fait saigner le cœur, -mais l’endurcit à la vie, avait allumé dans leurs prunelles -je ne sais quelle flamme qui, les transfigurant, -leur communiquait l’idéale beauté. Non, ce n’étaient pas -les mêmes hommes que j’avais vus, hier encore, courbés -sur le sillon, la mine inquiète, suant, acharnés à -faire jaillir le pain de tous de notre sol ingrat. Maintenant -ils étaient droits comme des peupliers, sereins -comme des mages, inconscients comme la nature elle-même, -leur mère et leur nourrice. Dieu tout à coup -venait de les refaire neufs, pour célébrer la fête de l’amour, -l’unique fête de la vie.</p> - -<p>Après une demi-heure d’attente, Juliette et Simonnet -pénétrèrent enfin dans le petit sanctuaire.</p> - -<p>Bien que je ne fusse pas à la veille de me marier et -qu’à mon bras manquât la fiancée, je m’y glissai en -contrebande derrière mes deux amis.</p> - -<p>La pierre où se reposa sainte Anne la Marieuse, s’élance -du milieu des dalles à deux pas de l’autel. C’est -un bloc noirâtre, à peine équarri, d’une hauteur d’un -mètre environ, une sorte de menhir que les attouchements, -les frôlements, les baisers ont aminci vers le -sommet. Pourquoi la mère de la Sainte Vierge, qui -pouvait trouver tant d’autres endroits où s’asseoir, -choisit-elle précisément cette colonne, où elle ne dut se -maintenir que par des prodiges d’équilibre? La légende -n’en parle point.</p> - -<p>Je retrouvai l’éternel M. Martin, perché sur une -haute escabelle, à côté de la pierre miraculeuse. Les -amants, avec des tremblements aux lèvres et aux genoux,<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span> -ayant baisé la singulière relique, le brave -homme, qui pourtant ne devait pas prélever un denier -sur l’aubaine, car le curé de Bédarieux faisant aujourd’hui -les frais de la procession, le casuel lui revenait de -droit, leur présentait son sac de velours.</p> - -<p>Nous avancions peu à peu. Encore deux couples à -passer, et notre tour arrivait. Liette était aussi pâle que -son bonnet de batiste, dont les brides s’effaçaient dans la -blancheur mate de ses joues. Simonnet avait les traits -sérieux, les lèvres graves, le menton serré. Pour moi, je -me sentais aux prises avec une grande inquiétude: baiserais-je, -ne baiserais-je pas?</p> - -<p>Nous nous trouvâmes devant M. Martin. J’étais fort -troublé.</p> - -<p>Soudain, derrière l’autel, semblable à un rossignol -préludant dans la feuillée nouvelle, éclata le fifre de -Braguibus.</p> - -<p>Les assistants levèrent la tête. M. Martin, étonné, se -retourna. Je profitai du moment; je collai mes lèvres -sur la pierre de sainte Anne la Marieuse, à côté des -lèvres de Liette et de Simonnet.</p> - -<p>—Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous -prie! articula le jeune homme à haute et intelligible -voix.</p> - -<p>Puis il laissa tomber une pièce de cinq francs dans -l’escarcelle de M. Martin.</p> - -<p>—Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous -prie! murmura à son tour la jeune fille.</p> - -<p>Et, elle aussi, glissa un gros écu dans la bourse de -velours.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span></p> - -<p>—Et toi, tu ne donnes rien, petit? me dit M. Martin, -souriant.</p> - -<p>Je crus son invitation sérieuse, et, passant les doigts -dans mon gousset, j’en arrachai deux sous doubles qui -ressemblaient à des louis, tant je les avais polis en m’amusant -au bouchon. Je jetai bruyamment mon trésor -dans l’aumônière du curé d’Hérépian.</p> - -<p>Nous sortîmes.</p> - -<p class="p2">Simonnet rayonnait de bonheur; quant à Liette, -elle tenait la tête un peu baissée, mais elle allait si -preste, si légère, qu’on eût dit plutôt un oisillon voletant -parmi les lavandes et le thym, qu’une personne -humaine marchant au milieu des pierrailles, les pieds -serrés dans des souliers.</p> - -<p>—Es-tu contente, mignonne? lui demanda Simonnet, -se décidant en fin de compte à déclaver les dents.</p> - -<p>—Je suis bien contente, répondit-elle... Et toi? -s’informa-t-elle, relevant son visage où reparut quelque -mutinerie.</p> - -<p>—Oh! moi, les anges me portent. Non, il ne me -souvient pas de m’être trouvé jamais à pareille fête. Il -me semble, ma Liette, en ce moment, que je suis plus -riche que toi, que tout ce que nous voyons m’appartient: -la terre, le ciel et même ce soleil que le bon Dieu fait -briller là-haut près de lui. Ah! les jours de moisson, les -jours de cueillette de nos châtaignes, quand tout était -plein aux greniers et dans les séchoirs et qu’on n’avait -plus de sacs pour recevoir la récolte, furent pour moi -des jours malheureux comparés au jour d’aujourd’hui!...<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span> -Tiens, veux-tu que, pour te prouver ce qu’il -en est de moi présentement, je te presse dans mes bras -et t’embrasse?</p> - -<p>—Et si l’on nous voit?</p> - -<p>—Que peut faire cela! Le bon Dieu nous voit bien, -et son soleil aussi qui n’est pas aveugle.</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>Il lui ferma la bouche à grands coups de baisers.</p> - -<p>Des éclats de rire retentissants ébranlèrent l’air derrière -nous. C’était Barnabé avec M. Combal.</p> - -<p>—En voilà des tourtereaux, en voilà des tourtereaux! -s’exclama le Frère joyeusement. A la bonne -heure! il paraît que sainte Anne la Marieuse n’a pas -mis la brouille dans le ménage... Allons, consolons-nous -de vieillir, monsieur le maire, le monde n’en est -pas à son dernier poupon. Vive la vie!</p> - -<p>M. Combal, voyant sa Liette heureuse, la regardait -tout ébahi.</p> - -<p>—Ah ça! les amis, reprit Barnabé, les embrassements -ne valent ni fougasse ni vin, et encore que baiser -une figure gentille et fraîche comme la figure de Liette -soit un passe-temps de paradis, peut-être conviendrait -il de ne pas oublier la pitance pour l’estomac. Le soleil -étant dans sa rage, il nous amène midi. Nous agirons -donc sagement en cherchant tout de suite une place à -l’ombre pour y faire travailler nos mandibules en parfaite -tranquillité. Le clergé s’en va dîner chez M. Martin, -à Hérépian, tout est fini, et je n’en suis point fâché. -«—Bon voyage, monsieur le curé-doyen de Bédarieux...» -Allons, Simonnet, fais un peu trêve à ta<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span> -Liette, et puisque, d’après ce que vient de me dire M. le -maire, tu es venu jusqu’ici avec ton cheval chargé de -provisions pour tous, dis-nous où nous devons nous -asseoir et attaquer le rôti. Je sens les dents qui me tombent -de besoin.</p> - -<p>—Suivez-moi, répondit laconiquement le jeune -homme qui ne paraissait pas content.</p> - -<p>Et, sans laisser la main de Liette, il marcha, devisant -avec elle, devant nous.</p> - -<p class="p2">A cent mètres environ de la Source, en descendant -vers Villemagne, la roche granitique qui couronne le -monticule de Cavimont craque, s’entr’ouvre, s’écartèle -pour ainsi dire. Au bas de cette cassure gigantesque, des -prairies, avivées par l’eau qui sort du bloc à gros bouillons, -étalent leur tapis d’un vert profond, presque noir.</p> - -<p>Le soleil ne pénétrant guère en ces endroits trop -enfouis, les herbes n’ont pu prendre ces couleurs tendres, -transparentes, lumineuses, dont elles se revêtent -ailleurs. L’ombre éternelle qui les couvre leur a imprimé -ses teintes de deuil et de mélancolie. Des -sorbiers maigres, lépreux, poussent comme à regret aux -bordures de ces gazons vivaces, mêlés aux lavandes, -aux cystes, aux genévriers épineux, seule décoration -végétale de ces laves éteintes et désolées.</p> - -<p>Au tronc d’un arbre chauve, je vis attaché le cheval -des Garidel. Non loin, se trouvait assis le père de Simonnet. -Braguibus était là aussi, occupé à tendre sur -le gazon une grande nappe blanche, dont quelques -pierres polies aux torrents retenaient les bords. Du reste,<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> -c’étaient partout des gens en train de dresser la table -et de retirer les victuailles des paniers.</p> - -<p>Afin de rejoindre le vieux Garidel, lequel, bien que -très religieux, s’était résigné à manquer la messe de Notre-Dame -pour nous garder une place commode, nous -dûmes descendre le cours de l’eau.</p> - -<p>Le ruisseau, s’échappant de la fontaine en bondissements -tapageurs parmi les veinules du granit qui -percent la peau çà et là, offrait en ce moment le plus -singulier spectacle. Il était obstrué de bouteilles de -haut en bas: ici, des bordelaises montrant leurs goulots -capuchonnés de cire rouge; plus loin, des bourguignonnes -aux cols plus allongés cachetées de vert; -puis l’armée innombrable des flacons ordinaires de -toute forme et de toute grosseur; enfin, clair-semés au -milieu de ces verreries diverses, des cruchons de grès -où la bière mousseuse rafraîchissait.</p> - -<p>—Quels jolis cailloux! s’écria Barnabé, dont l’œil -s’alluma.</p> - -<p>Nous franchîmes le courant d’un bond et rejoignîmes -notre monde.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VII</h2> - -<p class="pch">Braguibus, nouveau Pan, mène le chœur des Nymphes, des -Faunes et des Sylvains.</p> - -<p>Les Garidel, autrefois, possédaient un troupeau de -trois cents chèvres environ, la plus belle <i>cabrade</i> peut-être -des Cévennes méridionales; aujourd’hui, leur richesse -en bétail avait diminué comme toutes leurs -autres richesses, et c’était à peine si, à leur borde de -Margal, vingt chèvres aux plantureuses mamelles broutaient -parmi les rocailles, sous la conduite d’un bouc -magnifiquement encorné.</p> - -<p>Cependant ces bêtes, chevrotant vers février, suffisaient -à approvisionner la maison de cabris, et je ne -fus pas étonné quand Simonnet déposa sur la nappe, -tirée comme un linge sur la grave, deux chevreaux rôtis -au four et panés. Tous les yeux s’équarquillèrent. -Barnabé se frotta les mains bruyamment, et Braguibus -eut un sourire discret.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span></p> - -<p>—Moi, dit l’ermite, donnant du fil à son couteau -catalan en le passant et le repassant sur la queue de sa -fourchette, je ne reculai jamais devant un quartier de -cabri. Encore que cette viande ne soit pas des plus -rassasiantes, elle est si blanche, si fraîche, qu’on y -plante les gencives avec satisfaction. Ça ne résiste pas -plus que le poulet de grain ou le caillé. La chose se comprend -du reste, ces bêtes, jusqu’à ce jour, n’ont mordu -qu’aux mamelles de leurs nourrices, et c’est bien naturel -si elles sont tendres comme le lait qu’elles ont tété.</p> - -<p>D’un coup de fourchette hardi, il enleva un cuissot -entier de chevreau.</p> - -<p>—Il paraît, Barnabé, que l’air de Cavimont vous a -singulièrement creusé l’estomac, lui dit M. Combal un -peu offusqué. Vous ne choisissez pas mal votre morceau.</p> - -<p>—Est-ce que par hasard vous avez la goutte aux -dents, vous, monsieur le maire? Je vous plains. Pour -moi, mes meules sont solides et ne demandent qu’à virer -sur le bon froment. Au demeurant, il y aura de la -pitance pour la compagnie. Vous, d’abord, vous ne -mangez pas gros; le père Garidel n’a pas l’appétit d’un -sergent; Braguibus porte en ses intérieurs un estomac -de papier mâché; le neveu de M. le curé, c’est -un oiseau, pas un homme; quant à nos deux amoureux, -ils mordent à l’amour, et je vous réponds que ce -pain-là en vaut bien un autre. Ce n’est pas du pain, -l’amour, c’est de la fougasse de paradis... Connu!</p> - -<p>Il eut un éclat de rire si gras, si rond, qu’une dizaine -de Pénitents-Bleus, qui, leur sac encore noué aux -reins et leur capuchon renversé sur le dos, dînaient à<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span> -quelques pas, avec femmes et marmots, tournèrent -curieusement leurs têtes vers nous.</p> - -<p>—Eh bien! s’écria le Frère, heureux de l’émotion -qu’il provoquait, est-ce que ma gaieté vous gêne, vous -autres, par exemple? Moi, je ne ressemble pas à Braguibus, -lequel est mélancolieux à la mort: je trouve le -cabri bon, le vin excellent, la vie meilleure que tout -cela, et je ris comme un coffre. D’abord, sachez cela, -Pénitents de Bédarieux, la joie est chose divine, et les -Apôtres furent bien contents lorsqu’ils virent ressusciter -Notre-Seigneur...</p> - -<p>Une détonation se fit entendre. Un bouchon, volant -à plusieurs mètres au-dessus de nous, tomba juste dans -l’assiette de Barnabé.</p> - -<p>—Voilà la bière qui m’appelle! dit-il.</p> - -<p>Il se leva, saisit son verre, et alla vers le groupe des -Pénitents-Bleus. Ceux-ci, qui étaient de bons et joyeux -drilles, lui firent un accueil enthousiaste. Tandis qu’une -main empressée lui versait de la bière, une autre lui -tendait une assiette où se trouvait étalée une tranche de -gigot froid.</p> - -<p>—Du mouton! s’écria le Frère. Enfin, je vais goûter -de la vraie viande!.. Adieu, les amis, ajouta-t-il, -nous envoyant une révérence ironique.</p> - -<p>Il plia les deux genoux et s’installa.</p> - -<p class="p2">—Quel homme, ce Barnabé! murmura le père -Garidel avec un haussement d’épaules. Encore qu’il -soit ermite, il aime mieux la mangeaille que son habit -et sa religion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span></p> - -<p>—Que voulez-vous? intervint Braguibus, ce n’est -pas sa faute au Frère de Saint-Michel, s’il a un appétit -de loup. Malgré ses dents trop longues, il est bon et -serviable tout de même.</p> - -<p>—Pour moi, je n’eus jamais à me plaindre de l’ermite, -et sa nature franche, délibérée, me rendit son ami -depuis bien des années, dit M. Combal.</p> - -<p>—Je lui donnerais la moitié de ma personne, moi! -s’écria Simonnet tout d’un élan.</p> - -<p>—Et l’autre moitié, qu’en ferais-tu? lui demanda -finement Braguibus.</p> - -<p>—L’autre moitié pour ma Liette, répondit-il.</p> - -<p>Le vieux Garidel, comme atteint par ces dernières -paroles, ne sut contenir un geste de dépit. Puis, regardant -le père de Liette avec des yeux où l’émotion de -son cœur venait d’étendre un brouillard:</p> - -<p>—Ambroise Combal, lui dit-il, nos jeunes gens -s’aiment; en eux, il ne reste plus rien pour nous. Nous -pouvons mourir à présent.</p> - -<p>Liette et Simonnet courbèrent la tête, comme honteux -de leur bonheur.</p> - -<p>—Ne soyez pas tristes, mes enfants, intervint M. le -maire, dont la voix se mit à trembler. Ce que vous -nous faites, au père Garidel et à moi, nous le fîmes -nous-mêmes à nos parents, et vos enfants vous le feront -un jour. La vie marche de ce pas cruel sur la terre, -écrasant tout sur son chemin, les pauvres vieux principalement -qui ne sont plus utiles à rien. Dieu a bien -fait le partage des joies et des chagrins: d’abord les -joies, pour que les lois du mariage, qui sont saintes,<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span> -s’accomplissent; puis les chagrins, pour nous préparer -à quitter ce monde où notre voyage est terminé... -Néanmoins cela, je suis content et ne me contriste -aucunement au mariage de ma Liette... Ma Liette -se marie? Tant mieux! Je demande au ciel de les bénir, -elle et son mari, afin qu’il y ait bientôt du bruit -chez nous, et que, semblablement à un essaim d’abeilles, -j’entende bruire des enfants sur le plancher de -la maison.</p> - -<p>M. Combal s’arrêta court. En racontant son bonheur, -les sanglots lui étaient montés à la gorge et -avaient étouffé sa voix. Le vieux Garidel pleurait. -Liette cachait sa tête dans son joli tablier de taffetas -noir, tandis que Simonnet promenait dans le vide des -regards sans pensée, presque éperdus.</p> - -<p>Je touchai le coude à Braguibus, tombé dans une -contemplation singulière.</p> - -<p>—Allons, un coup de fifre! lui dis-je.</p> - -<p>Par un geste machinal, il porta l’instrument à ses -lèvres, et d’un plein souffle lança aux échos profonds -de la Source l’air très alerte de la chanson de Barnabé.</p> - -<p>—Eh bien! eh bien! s’écria le Frère, qui reparut -incontinent au milieu de nous, et, d’un mouvement -brusque, rabattit les doigts à Maniglier. Ce n’est point -l’heure des chansons à présent, c’est l’heure des -contredanses et des bourrées!... A deux pas d’ici, -la prairie est large, et il s’y forme des groupes de -filles et de garçons. On n’attend que le musicien -pour commencer. Ah! bien oui, chanter, quand l’estomac -a sa subsistance! Il faut donner aise aux<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span> -jambes et laisser la voix en repos. En avant deux, -l’ami!</p> - -<p>Saisissant Braguibus au bras droit, il l’enleva comme -une plume, puis l’entraîna.</p> - -<p>Curieux de voir, je me jetai sur leurs talons.</p> - -<p class="p2">L’eau appelle le gazon. A la naissance de la Source, -les herbes commencent, et ce tapis de verdure, d’abord -déchiré par les roches saillantes en maints endroits, -s’élargit à mesure que les parois du granit s’écartent -davantage et finissent par disparaître dans les profondeurs -du terrain. A deux cents mètres environ de la -fontaine jaillissante, c’est une véritable prairie avec ses -marguerites blanches, ses boutons d’or, ses graminées -aux lancéoles délicates et menues. M. Étienne Baticol, -à qui, sauf l’ermitage, propriété de la commune d’Hérépian, -appartient tout entier le monticule de Cavimont, -prévoyant la multitude qui, aux approches de -la fête, devait fouler ses foins, les avait fait couper -huit jours avant Pâques. Les herbages, largement -abreuvés, redressaient de nouveau leurs pointes, mais -juste assez pour favoriser les glissades des danseurs, -trop peu pour embarrasser leurs pieds.</p> - -<p>Quand nous arrivâmes à cette esplanade verdoyante, -luisante encore sur ses bords du tranchant -de la faux, elle était déjà envahie par la foule: -partout des jeunes gens et des fillettes devisant, têtes -penchées.</p> - -<p>Çà et là, des groupes de Pénitents; leurs sacs, fraîchement -blanchis et repassés, trop éclatants au soleil,<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span> -jetaient des notes criardes sur l’émeraude des gazons. -Ces religieux de circonstance, dont plusieurs, bien que -maçons, ébénistes, journaliers pour la terre, affichaient -des panses rebondies, graves comme des chanoines, -discutaient avec force gestes quel serait le drapeau qu’on -planterait au milieu du bal.</p> - -<p>L’année précédente, le drapeau jaune des Pénitents-Bleus -ayant obtenu l’honneur de présider aux danses, -pourquoi le drapeau écarlate des Pénitents-Blancs ne -flotterait-il pas à son tour sur le pré?</p> - -<p>Malgré les vociférations, les menaces de quelques -Pénitents-Bleus difficiles à réduire, les Pénitents-Blancs -l’emportèrent dans le débat, comme c’était justice, -et leur couleur victorieuse fut déroulée aux yeux -de tous.</p> - -<p>Ma surprise fut grande de rencontrer à travers cette -foule affairée, turbulente, joyeuse, les ermites de Saint-Pantaléon -de Boubals et de Saint-Sauveur de Camplong, -que je croyais partis avec le clergé de Bédarieux. -Certes, je n’ai rien à dire du frère Gratien, lequel, les -mains embarrassées de chapelets et de médailles, cherchait -à débiter sa pieuse marchandise parmi les pèlerins; -mais peut-être pourrais-je affirmer que la conduite -du frère Agricol était moins édifiante. Ainsi, sous -mes yeux, je le vis pincer à la taille la même grande -et forte fille avec laquelle il polissonnait à la procession.</p> - -<p>—Victoire! Victoire! lui disait-il toujours.</p> - -<p>Et celle-ci, de se retourner et de rire de ses trente-deux -dents.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span></p> - -<p>Le frère Agricol Lambertier allait-il danser avec -Victoire? Je pensai bien qu’il n’oserait pas.</p> - -<p>Cependant, de toutes parts, on avait aperçu Jean Maniglier, -et on l’entourait, on le pressait. Barnabé, -serré lui-même de près, joua des bras. Enfin, ayant -réussi à repousser le flot, il se hissa sur la pointe des -pieds; puis, élevant la voix:</p> - -<p>—Les amis, dit-il, Braguibus, qui à lui seul a plus -de musique dans la cervelle que tous les musiciens des -Cévennes ensemble, a inventé une contredanse nouvelle. -Il l’appelle: «<i>La Montagnarde</i>.» Si vous voulez -cette contredanse, plus amoureuse que les autres, puisque, -au lieu d’embrasser tant seulement une fois sa -danseuse, on l’embrasse trois fois: au commencement, -au milieu, à la fin, Braguibus vous la jouera de grand -cœur. Mais il pose une condition: c’est qu’avant -d’engager le pas, chacun laissera tomber deux sous -dans son chapeau. Braguibus «<i>n’a pas des chevilles -d’or</i>» comme M. Étienne Baticol, et, pour que son fifre -chante, il convient premièrement que son estomac -soit bien plein. Vous êtes avertis.</p> - -<p>—<i>La Montagnarde! la Montagnarde</i>! vociférèrent -mille voix.</p> - -<p>Barnabé arracha son chapeau à Jean Maniglier, et, -tout en accompagnant l’artiste jusque sous le drapeau -des Pénitents-Blancs, il quêta dans toutes les directions.</p> - -<p>Ce fut une grêle de monnaie.</p> - -<p>Au moment où Braguibus, installé sur le gazon, les -jambes repliées et le dos appuyé à la hampe du drapeau,<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span> -portait l’instrument à ses lèvres, Barnabé lui retint le -bras, et, s’adressant à la foule:</p> - -<p>—Que tout se passe chrétiennement, au moins! -s’écria-t-il.</p> - -<p>Incontinent, le fifre se donnant carrière, l’énorme -branle-bas commença. Ce furent des va-et-vient rapides, -des bondissements désordonnés, des bousculements -formidables, d’où s’échappaient ensemble des cris de -joie et des cris de douleur. Je vis plus d’un couple, pris -de vertige, mesurer la profondeur du gazon, puis, se -relevant, le front rouge de honte, repartir de plus belle -à travers la prairie. L’entrain était admirable, le tournoiement -diabolique.</p> - -<p>Lorsque Braguibus, par un silence, indiqua le moment -venu des embrassements, la débandade devint -générale. Tandis que de rares filles, honnêtes et -simples, en toute naïveté, acceptaient sur leurs joues -enflammées les gros baisers de leurs danseurs, le plus -grand nombre de nos Cévenoles, subitement effarouchées, -s’enfuirent vers les rocailles où l’ombre tombait -épaisse pour s’y blottir et s’y cacher. Heureusement on -les rejoignit bien vite, et ce n’est pas un baiser unique -qu’elles reçurent, les ingénieuses coquettes, mais deux, -mais trois, mais dix, mais autant qu’il en fallut pour -dissiper leur épeurement.</p> - -<p>A quelques pas de nous, nous aperçûmes, Barnabé -et moi, un Pénitent-Blanc qui s’en donnait, sur un -frais visage, à cœur et à lèvres déboutonnés. Puis -encore devinez qui nous avisâmes, derrière une haie -d’épines abornant la salle de bal? M. Anselme Benoît,<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span> -M. Anselme Benoît, des Aires, avec sa belle femme aux -rubans de feu.</p> - -<p>—Gardez donc ces caresses pour vos malades, -monsieur le médecin! et ne laissez pas tomber -vos lunettes, lui cria l’ermite, dont un rire retentissant -dilata l’immense bouche à en détacher le -menton.</p> - -<p>Puis soudain m’interpellant:</p> - -<p>—Allons, pétiot, il va nous falloir remonter à Cavimont. -Si ce matin nous avons tout dressé sur pied, -c’est à nous encore, avant de partir, à mettre de l’ordre -dans les deux chapelles et dans l’ermitage. Je pense que -M. Michelin va bientôt nommer un Frère, et que la -besogne de tout nettoyer par ici ne tombera pas sur -mes bras à chaque procession... Braguibus travaillera -tranquillement. D’abord j’ai confiance en lui, et je -sais bien que j’aurai ma part des sous de son chapeau. -Nous sommes associés pour les bals comme pour les -chansons...</p> - -<p>Nous nous éloignâmes de la prairie, remontant vers -Cavimont par le sentier vert de la Source.</p> - -<p>Barnabé se parlait à lui-même tout en cheminant:</p> - -<p>—Je m’étais promis, en quittant Saint-Michel, se -disait-il, de faire une tournée aux environs de Saint-Gervais -et de pousser peut-être jusqu’à Murat. Mais -ce brigand de Venceslas Labinowski m’empêche, cette -année, d’aller à la quête de la saucisse... Aux environs -de Pâques, la saucisse est juste à point, dure, fraîche, -savoureuse. C’est dommage! on est si généreux pour<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span> -moi au Pradal, à Douch, à Rosis!... Que faire? Je ne -puis pourtant pas laisser mon argent tout seul à Saint-Michel, -pour que ce Polonais le découvre et me le vole. -Seigneur du ciel! près de huit mille francs de beaux -écus blancs, en un gros bas de coton bleu, sous un pavé -de l’ermitage... Quand j’aurai dix mille francs, Félibien -s’établira... Quel jour!... Je demanderai à -Simonnet Garidel son fusil à deux coups et ses pistolets -à M. Anselme Benoît; puis, si Venceslas se montre, -avant qu’il ait ouvert la bouche pour me crier le mot -de tous les voleurs: «<i>De l’argent! de l’argent!</i>» -moi, je l’abats comme un gibier...</p> - -<p>Je m’arrêtai: j’avais entendu des bruits singuliers -dans les roseaux qui, à l’endroit où nous étions parvenus, -forment un épais rideau sur le courant de la -Source. Le Frère lui-même, étonné et saisi, s’interrompit. -Un peu effrayé, je me rapprochai de lui.</p> - -<p>Nous attendîmes, œil braqué, oreille au vent.</p> - -<p>Soudain deux têtes passèrent au-dessus des flèches -des roseaux, puis vivement disparurent, puis se remontrèrent -pour s’effacer encore. Je ne pus distinguer aucun -visage.</p> - -<p>—Viens, fillot, viens, me dit Barnabé à voix basse. -Quand les honnêtes gens s’amusent, il ne faut pas les -inquiéter... Ça me rappelle le bon temps... Au demeurant, -tu verras de quoi il s’agit... Marche doucement.</p> - -<p>Quittant le chemin gazonné du bord de l’eau, nous -coupâmes à droite par les rochers.</p> - -<p>Je me retournai. Quel spectacle! Le frère Agricol -Lambertier, les deux bras enlacés à la taille de sa<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span> -Victoire, dansait sur le gazon, derrière les roseaux, -avec une fureur de possédé. Il courait à droite, à -gauche, faisant des pas démesurés avec ses pieds pointus -tant il s’efforçait de les tendre, mais retenant toujours -son fardeau qu’il couvrait de baisers à l’envi. Une fois, -il manqua de rouler dans le ruisseau, ayant d’un seul -bond arpenté trop de terrain. Une yeuse se trouva là, -et, d’une main robuste comme un crochet de fer, il se -retint au tronc vigoureusement.</p> - -<p>La mythologie m’avait souvent parlé des Nymphes, -des Faunes, des Satyres, des Sylvains, sans que j’entendisse -ces personnages fabuleux; désormais j’avais -compris, et, rougissant jusqu’au blanc des yeux, je -m’échappai vers Cavimont.</p> - -<p class="p2">Pas plus de bruit autour de la chapelle de Notre-Dame -qu’autour du sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse. -Tout se taisait.</p> - -<p>Ce silence imposant—il l’est toujours sur les sommets—me -permit de discerner des paroles qu’on -murmurait en l’intérieur de l’ermitage. J’y courus.</p> - -<p>Adon Laborie et Gratien Pastourel, assis sur des -escabelles, devisaient paisiblement à mi-voix. Un -petit sac de grosse toile, farci d’écus, se tenait -debout à la droite du frère Adon, et, devant le frère -Gratien, se dressaient des piles de gros sous. Les ermites, -tout en échangeant des paroles brèves, grignotaient -des restes de victuailles, maigre fruit des quêtes -qu’ils avaient dû pratiquer parmi les pèlerins de la -Source et des rochers.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span></p> - -<p>Avant que les Frères, préoccupés, se fussent retournés -vers moi, Barnabé parut.</p> - -<p>—Eh bien! demanda-t-il, frappant sur l’épaule à -Laborie, combien de rondelles d’argent, cette année?</p> - -<p>—Quatre cent cinquante-trois francs huit sous. -Notre-Dame a rendu deux cents francs, Sainte-Anne-la-Marieuse -le reste.</p> - -<p>Barnabé soupesa le sac.</p> - -<p>—Sont-ils heureux, ces curés! articula-t-il l’œil -enflammé de convoitise: rien pour les pauvres ermites, -tout pour eux...</p> - -<p>—Et vous, frère Gratien, avez-vous rempli l’escarcelle?</p> - -<p>—J’ai vendu pour cinq francs trois sous de médailles, -un franc de plus que l’an passé à pareille époque, répondit -l’ermite de Saint-Sauveur.</p> - -<p>Il empocha lestement sa monnaie, tandis que le frère -Adon, des deux mains serrait le sac aux écus, que -Barnabé, bien à regret il faut le reconnaître, avait -enfin remis sur la table.</p> - -<p>—Allons, bonsoir, Frère, portez-vous bien! murmurèrent -à la fois les deux ermites.</p> - -<p>Ils détalèrent.</p> - -<p>Un peu ahuri, peut-être blessé de voir disparaître -si brusquement ses confrères, Barnabé les regarda -s’éloigner par la fenêtre ouverte. Une colère sourde, -qu’il s’efforçait de contenir, lui crispait les poings.</p> - -<p>—Dites-moi donc, les amis, ne put-il s’empêcher de -leur crier, au moment où ils atteignaient l’extrémité -du plateau, avez-vous peur pour votre butin, par -exemple?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span></p> - -<p>L’ermite de Saint-Sauveur seul se retourna.</p> - -<p>—Souvenez-vous de Venceslas Labinowski, glapit-il -de toutes ses forces. Ce soir, je préviendrai moi-même -la gendarmerie de Bédarieux; n’oubliez pas, -demain matin, de prévenir celle de Saint-Gervais.</p> - -<p>Ils s’enfoncèrent dans une fente du granit.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VIII</h2> - -<p class="pch">M. Étienne Baticol, malade et vieux, regrette les beaux jours -de sa jeunesse.</p> - -<p>Quelle nuit je passai, mon Dieu! Moi qui jusqu’alors, -à Bédarieux, aux Aires, à Saint-Michel même, -avais possédé un lit où m’étendre tout seul, je dus -coucher avec Barnabé. Je renonce à décrire mes atroces -souffrances durant de longues heures, au milieu des -ténèbres, dans cet ermitage désert. Je n’ai pas oublié -les frémissements de toute ma chair, chaque fois que, -se retournant sur la paillasse trop étroite, le Frère venait -à me frôler de ses jambes velues. Puis je dus entendre -des ronflements épouvantables, mêlés à des paroles incohérentes -et terribles. C’étaient surtout des menaces -contre Venceslas Labinowski. Enfin, saturé de peur, -transi de froid, à moitié mort, je m’endormis comme -le jour pointait aux volets fendillés de Cavimont.</p> - -<p>Barnabé me réveilla.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span></p> - -<p>—Il est neuf heures, pétiot, me dit-il, et nous avons -du chemin devant nous. Hardi!</p> - -<p>Le Frère, levé dès l’aube première, avait déjà mis -toutes choses en état, tant dans la chapelle de Notre-Dame -que dans le petit sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse -et dans l’ermitage.</p> - -<p>Nous refermâmes les portes, et nous gravîmes un -sentier raide, tirant droit vers la route de Saint-Gervais. -Baptiste s’en allait d’un pas allègre, renâclant l’air à -pleins naseaux.</p> - -<p>A un demi-kilomètre de Notre-Dame de Cavimont, -vers le nord, le granit, surgi du bas de la vallée d’Orb -comme les vagues moutonnantes d’un océan de pierre, -cesse tout à coup. Le bloc énorme lance une dernière -arête vive, puis se casse et ne reparaît plus. Le pays -change absolument d’aspect. Tout à l’heure, sur le -plateau de Notre-Dame, la nature cévenole ne laissait -voir que son squelette rigide et froid; maintenant, -aux environs de la ferme de l’Olivette, voici les -muscles, la chair appétissante, la vie.</p> - -<p>A la ferme de l’Olivette, le plus riche morceau de la -vaste propriété de M. Etienne Baticol, maire d’Hérépian, -commence la belle plantation d’oliviers qui, se -prolongeant à droite vers Olargues,—<i>olei ager</i>,—à -gauche le long des collines de Canals, communique -au paysage robuste de ces montagnes je ne sais quelle -note de délicieuse mélancolie. Ces courants de verdure -gris-pâle, traversant les masses sombres des châtaigniers, -ressemblent à une sorte de rivière suspendue qui coulerait -dans le voisinage du ciel.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span></p> - -<p>Enfin, à travers le feuillage grèle de troncs centenaires, -nous aperçûmes les murs de la ferme. -C’était un bâtiment à deux étages, blanchâtre, poussiéreux, -fort pittoresque, grâce à de nombreuses lézardes -d’où jaillissaient des touffes vertes, étoilées de -fleurettes jaunes et bleues. Un pigeonnier s’élançait -bien haut par-dessus les toits, montrant son rebord -circulaire en briques rouges chargé de bestioles, les -unes se becquetant à l’envi, les autres s’étirant les -ailes, les yeux tournés vers le soleil.</p> - -<p>A notre approche, un chien courut à nous et proféra -quelques abois étouffés; des pintades par bandes s’esquivèrent -sur la pointe des orteils, tendant le col, -criant de leurs voix tambourinantes; un paon, qui faisait -superbement la roue au seuil de la maison, replia -son éventail avec un rauquement d’alarme qui m’effraya.</p> - -<p>Cependant, personne ne paraissait. Barnabé laissa -aller Baptiste vers une prairie voisine.</p> - -<p>—Eh bien! eh bien! tout le monde est donc mort à -l’Olivette? s’écria-t-il, poussant la porte à claire-voie -qui donnait accès dans la cuisine de la ferme.</p> - -<p>—Pas encore, Frère, pas encore, répondit-on.</p> - -<p>Nous entrâmes.</p> - -<p class="p2">Devant un feu flambant de frigoules, de lavandes, -de branchettes d’olivier, un homme se tenait assis dans -un vaste fauteuil en planches de châtaignier. C’était le -maître de céans, M. Étienne Baticol. Un bonnet de -laine brune à rayures rouges, aussi court que la calotte<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span> -d’un chanoine, lui recouvrait l’occiput et laissait déborder, -sur les tempes, sur le front, le long du cou, les -ondes d’une abondante chevelure blanche. Ses yeux -étaient bleus, d’une extrême douceur.</p> - -<p>Pour le moment, M. Étienne Baticol lisait dans un -gros livre relié en basane. Dès qu’il nous aperçut, il -décrocha les lunettes à verres ronds, qui pinçaient son -grand nez recourbé comme le bec d’un aigle, et nous -adressa un sourire amical.</p> - -<p>—Bonjour, Frère, dit-il; et quel vent vous amène -chez moi?</p> - -<p>—Le vent de la famine, monsieur Étienne, le vent -de la famine. Nous tirions vers Saint-Gervais, le pétiot -et moi, quand nous avons senti mourir nos jambes.</p> - -<p>—Tiens! ai-je pensé tout de suite, nous voici à deux -pas de l’Olivette, et ce n’est pas M. Étienne Baticol, -aussi riche que le bon Dieu et aussi bon, qui nous refusera -un morceau de pain.</p> - -<p>—Et vous avez bien pensé, Frère. Seulement c’est -dommage que quelqu’une de mes brus ou quelqu’un -de mes garçons ne soit pas ici pour vous recevoir.</p> - -<p>—Où avez-vous votre belle famille?</p> - -<p>—Nos luzernes des bords de la rivière de Mare -montaient en graines, et nous avons dû y mettre le fer -samedi. A cette heure, on fait les balles par là-bas, et -ce soir les chariots rentreront les foins.</p> - -<p>—La récolte est-elle prospère?</p> - -<p>—Je ne l’ai point vue, mon brave Barnabé.</p> - -<p>Puis, avec une mélancolie pénétrante:</p> - -<p>—Hélas! Frère, les vieux ans sont venus pour moi,<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span> -j’en ai quatre-vingt-cinq, et la mort commence à me -prendre par les jambes. Voilà deux mois que je n’ai -bouté un pied dehors. Quelle punition, ne pouvoir -marcher pour aller voir comment se portent mes -terres!</p> - -<p>Il s’interrompit encore. Il regarda les vitres de l’immense -cuisine que le soleil incendiait.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Encore s’il pleuvait! Mais voyez quel beau temps, -Frère; c’est avril avec des feuilles, des herbes, de jeunes -bestiaux, des oisillons sur toutes les branches... -Enfin mes jambes, malgré les drogues de M. Anselme -Benoît, ne savent prendre le chemin de se désenfler, et -je demeure là tout seul avec les poules, les pintades, le -paon, comme une chose inutile, comme un olivier qui -ne doit plus donner de fruit et qu’il faut brûler...</p> - -<p>Les jérémiades éloquentes de ce vieux paysan attaché -au sol par toutes ses fibres et que la mort allait déraciner, -n’étaient point faites pour émouvoir Barnabé, -uniquement attentif aux tiraillements de son insatiable -appétit.</p> - -<p>—Ne vous tourmentez en aucune façon de l’absence -des vôtres, monsieur Étienne, interjeta-t-il vivement; -je ne suis point trop maladroit à la cuisine, et pourvu -qu’il reste du jambon dans le placard, des œufs au -poulailler...</p> - -<p>—La poêle est là, fit le vieillard levant la main et -désignant la partie de la muraille entre les deux fenêtres.</p> - -<p>Barnabé ne tarda pas à découvrir le jambon; il en<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span> -coupa deux mâles tranches, presque aussi larges qu’épaisses, -et la poêle, exposée sur les flammes, commença -à chanter.</p> - -<p>Huit œufs, encore chauds de la poule, furent jetés -sur le jambon, et se roussirent en crépitant, se boursoufflant, -lançant de petits jets de vapeur.</p> - -<p>En un tour de main, la table se trouva dressée; puis -une bouteille de trois litres, découverte au fond d’un -placard, fut installée au milieu.</p> - -<p>M. Baticol avait derechef affermi ses besicles au -bout de son nez et repris tranquillement son livre. -Comme les personnes peu habituées à la lecture, qui -redoutent toujours de ne pas comprendre, le vieillard -lisait à haute voix.</p> - -<p>«<i>En ce temps-là, Jésus dit aux Pharisiens: Je -suis le bon Pasteur</i>...»</p> - -<p>—Et Dieu du ciel, c’est l’Évangile, cela! interrompit -l’ermite, qui, m’ayant servi deux œufs, attaquait la -première tranche de jambon.</p> - -<p>—L’évangile de dimanche prochain, le deuxième dimanche -après Pâques, articula M. Baticol... Que Dieu -me pardonne! je ne puis plus aller entendre la messe à -l’église, dans mon banc de noyer, et M. Martin m’a -conseillé de lire l’évangile, pour que le bon Dieu ne -m’oublie pas tout à fait, quand bientôt j’aurai tant -besoin de lui...</p> - -<p>Il poursuivit:</p> - -<p>«... <i>Le bon Pasteur donnera sa vie pour ses brebis; -mais le mercenaire, et celui qui n’est point Pasteur, -à qui les brebis n’appartiennent pas, ne voit pas<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span> -sitôt venir le loup, qu’il abandonne les brebis et s’enfuit; -et le loup les ravit et disperse le troupeau</i>...»</p> - -<p>—Je connais ça, monsieur Étienne, je connais ça, reprit -Barnabé, la bouche libre après une rasade. Attendez -une minute! Moi qui suis l’ami du bon Dieu, non tant -seulement par l’habit, mais aussi par les bonnes intentions, -je vas vous expliquer de quoi il retourne en cet -évangile du deuxième dimanche après Pâques... Certainement -il faut croire que, dans le pays de Notre-Seigneur, -il existait, comme aux Cévennes, des loups, -des brebis, des moutons, et même des vaches et des -bœufs; mais, du reste, quand il dit un mot du bétail, -est-ce une manière de parler... Apprenez ceci, monsieur -Étienne, car encore que vous soyez maire, vous -ne savez pas tout: par loup, Notre-Seigneur entend le -démon, et par troupeau, tous les chrétiens qui sont -dans l’univers sous le commandement du saint-père. -Je le connais, le saint-père de Rome. Quel homme! -magnifique comme le bon Dieu en personne...</p> - -<p>L’ermite planta sa fourchette dans la seconde tranche -de jambon et la mordit vigoureusement.</p> - -<p>Le vieux paysan continua:</p> - -<p>«... <i>Or le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, -et qu’il ne se met point en peine des brebis</i>...»</p> - -<p>—Ce mercenaire se comporte tout juste comme -Braguibus, quand il était <i>pillard</i> à Rieussec, dit -Barnabé éclatant de rire. Un jour, au coin d’un taillis -de jeunes chênes, notre musicien voit briller pareillement -à des braises les deux yeux d’un énorme loup.<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span> -Que fait-il? Il fait comme un levron dont le plomb a -frisé le poil, il saute et cabriole sans demander son -chemin à personne. Ah! c’est que les bêtes ne lui appartenaient -point. Voilà.</p> - -<p>«... <i>Je suis le bon Pasteur, je connais mes brebis -et mes brebis me connaissent, comme mon Père me -connaît et que je connais mon Père, et je donne ma -vie pour mes brebis</i>...»</p> - -<p>—Attention! s’écria le Frère s’étirant le cou pour -avaler au plus vite le gros morceau qui lui emplissait -la bouche. Attention, monsieur Étienne! répéta-t-il. -Vous avez remarqué, je pense, que Notre-Seigneur -parle toujours des brebis, jamais des moutons. Écoutez -la raison de ce mystère: Notre Seigneur savait d’avance -que, dans les églises, on verrait plus de femmes -que d’hommes, et, comme les femmes sont les brebis, -les hommes les moutons, il fait premièrement honneur -aux femmes, plus douces, plus religieuses que nous. -Vous voilà instruit...</p> - -<p>«... <i>J’ai encore d’autres brebis qui ne sont point -de cette bergerie. Il faut que je les amène. Elles -écouteront ma voix, et il n’y aura qu’un troupeau et -qu’un Pasteur.</i>»</p> - -<p>—Oh! pour ça, je m’en vas vous raconter ce que -c’est: il s’agit des protestants. Vous savez qu’ils sont en -nombre dans nos montagnes et qu’ils ont fait la guerre -aux catholiques, aux temps les plus reculés et les plus -anciens? Quelle racaille que ce monde! Et Luther et son -frère Calvin, les connaissez-vous? C’étaient de vrais -brigands de la Calabre, à l’époque où ils commandaient<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span> -les guerres cévenoles. Du reste, quelle différence entre -les ministres des protestants et les curés des catholiques! -L’enfer et le ciel, monsieur Etienne, l’enfer et le -ciel... Une fois, du côté de Vérénous, en retournant de -mes quêtes, je rencontrai le ministre du temple de -Graissessac. Ah! quelle envie me prit de le jeter dans -la rivière de Mare.—«Un de moins!» me disais-je.—Il -me salua, et je n’osai pas l’entreprendre. Mais -gare, si le hasard le pousse de nouveau sur mon chemin!...</p> - -<p>—C’est pourtant un homme très honnête et très -bon, M. le ministre de Graissessac, dit M. Baticol, refermant -son livre.</p> - -<p>—Alors, vous aimez les protestants, vous? interrogea -Barnabé, dont la bouteille de trois litres, vidée -jusqu’à la dernière goutte, des profondeurs de l’estomac, -lui envoyait des flammes au visage et des étincelles -aux yeux.</p> - -<p>—Je les aime comme fait le bon Pasteur, qui les -appelle à lui pour leur ouvrir les portes du ciel.</p> - -<p>—Eh bien, moi, je les déteste! vociféra le Frère, -éclatant comme une mine, et il ne faudrait pas qu’en -sortant d’ici il m’en tombât un sous le bourdon! -A-t-on jamais vu, des gens qui osent bâtir des églises -où l’on ne voit pas le moindre confessionnal! qui -appellent communier <i>faire trempette</i> dans un verre! -Moi, je me confesse et je communie, selon les règles -établies par le bon Dieu dans sa Passion, et je pratique -tous les devoirs d’un bon chrétien et d’un bon Frère -libre de Saint-François.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span></p> - -<p>Barnabé parlait avec une extrême exaltation. -M. Etienne Baticol le regardait, pénétré d’un étonnement -indicible.</p> - -<p>—Calmez-vous, Frère, calmez-vous, lui repéta-t-il -d’un ton presque affectueux.</p> - -<p>—Que je me calme, quand j’entends parler des protestants, -qui n’ont qu’une idée en tête, se moquer de -notre sainte religion! hurla-t-il exaspéré.</p> - -<p>Le vieillard appliqua ses deux mains amaigries sur -les bras nus de son fauteuil, fit un effort et se mit debout.</p> - -<p>—Barnabé Lavérune, dit-il, puisque vous allez à -Saint-Gervais, je vous engage à continuer votre -route.</p> - -<p>—C’est bien ça, vous me renvoyez, à présent que je -vous ai expliqué l’Évangile et que vous n’avez plus besoin -de moi.</p> - -<p>—A l’heure où j’en suis arrivé, je n’ai besoin de -personne ni de rien, sauf de l’assistance du bon -Dieu.</p> - -<p>Nous nous esquivâmes.</p> - -<p>Comme s’il avait pressenti l’heure du départ, Baptiste -était revenu de la prairie où nous l’avons vu courir -et nous attendait à une portée de fusil de la ferme, -vers l’extrémité de la basse-cour.</p> - -<p>Nous allâmes à lui.</p> - -<p>Les ouailles, encore une fois épouvantées, firent rage -de leurs ailes et de leurs voix.</p> - -<p>Au moment où tout un escadron de pintades passait -devant nous effaré, le Frère serra son bourdon, et,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span> -avec une agilité, une prestesse incroyables, le lança sur -les bestioles, qui piaillèrent effroyablement.</p> - -<p>Horreur! deux pintades étaient demeurées sur le -carreau.</p> - -<p>Tandis que, tremblant de tous mes membres, je -contemplais les malheureux volatiles se débattant contre -la mort, Barnabé, paisible comme je l’avais vu dans -son verger de Saint-Michel, le jour de l’assassinat des -linottes et des chardonnerets, retirait sa besace enfouie -avec mon paquet dans les paniers de Baptiste, et en -déliait les cordons.</p> - -<p>—Eh quoi! lui dis-je, vous oserez emporter ces -pintades que vous venez de tuer?</p> - -<p>—Est-ce que M. Etienne Baticol n’a pas pris mes -paroles sur l’Évangile sans me payer?</p> - -<p>Il glissa lestement les deux bêtes toutes chaudes au -fond de son sac, et replaça celui-ci dans les paniers, -contre ma soutanelle et mon surplis. Cela fait, avec la -semelle de ses gros souliers, il effaça les traces de sang -qui reluisaient sur les cailloux de la basse-cour.</p> - -<p>Le coup avait été si violent, que j’aperçus les barbillons -rouges des pintades à plusieurs pas de là sur une -touffe de mauve. Je les ramassai pieusement.</p> - -<p>Je pleurais.</p> - -<p>—Allons! allons! dit Barnabé, s’adressant à Baptiste.</p> - -<p>Nous gagnâmes le col des <i>Treize-Vents</i>.</p> - -<p class="p2">Saint-Gervais est une petite ville de trois mille âmes, -assise à califourchon sur la rivière de Mare. Vers le -nord, se déploient de vastes prairies; mais au sud, à<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span> -l’est, à l’ouest, de hautes montagnes enserrent de toutes -parts ce maigre chef-lieu de canton, un des plus pittoresques -des Cévennes méridionales.</p> - -<p>Pour atteindre jusqu’à l’hôtel de la Gendarmerie, où -Barnabé avait hâte de se rendre, dans le but de dénoncer -au brigadier les faits et gestes de Venceslas Labinowski, -nous dûmes traverser la rue de l’Espinouse. -Dieu! quelle ne fut pas notre surprise en abordant -cette longue ruelle ordinairement solitaire,—j’étais -venu maintes fois avec mon oncle dîner chez M. le -curé de Saint-Gervais,—de la trouver toute fourmillante -de monde! Hommes, femmes, enfants surtout, -étaient là, encombrant le pavé, les bras et les yeux tendus -vers le pont, où se balançait une houle de têtes.</p> - -<p>Que se passait-il? Tout à coup les canons de -quatre fusils étincelèrent, et des baudriers de gendarmes -se détachèrent en vigueur sur le fond brunâtre -de la foule.</p> - -<p>—On en amène un! glapit une commère.</p> - -<p>—C’est un homme! cria un gamin hissé sur les -épaules de son père.</p> - -<p>Barnabé qui, à la descente très raide des <i>Treize-Vents</i>, -avait laissé Baptiste libre de toute charge, accota -sa bête contre la muraille d’une maison, grimpa -le long de la barde, et, pour mieux voir, se planta debout -sur la cime des orteils.</p> - -<p>—Venceslas! Venceslas Labinowski! hurla-t-il, -comme fou.</p> - -<p>Tous les badauds le regardèrent, niaisement ébahis.</p> - -<p>Lui cependant avait remis pied à terre, s’était débarrassé<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span> -des guides de Baptiste dans mes mains, et s’efforçait -contre le flot des curieux, pour arriver plus -vite à son ennemi, l’ancien Frère de Cavimont.</p> - -<p>—Ah! le brigand! ah! le scélérat! vociférait-il, -jouant des coudes et du bourdon.</p> - -<p>Mais les carabines et les bicornes approchaient.</p> - -<p>Soudain la multitude, qui avait résisté à l’ermite, -se fendit d’elle-même, et, dans l’entre-bâillement, les -gendarmes apparurent de la tête aux pieds. Ils étaient -au nombre de quatre. Au milieu d’eux, marchait, les -pas entravés par des cordes et les menottes aux poignets, -Venceslas Labinowski.</p> - -<p>Bien que sale et affreusement déguenillé, je n’eus -aucune peine à reconnaître mon vieul ami de la -<i>Grappe-d’Or</i>, à Bédarieux. Il portait, aujourd’hui -qu’une tourbe énorme le dévisageait, le front aussi -haut qu’autrefois, et ses traits avaient le même air de -bravade, d’impertinence et, pourquoi ne pas le dire? -de noblesse que je leur avais connu.</p> - -<p>—Voleur! voleur! lui cria Barnabé, allongeant vers -lui ses bras par un geste de menace.</p> - -<p>Venceslas nous regarda. Oh! quels sentiments différents -exprimèrent ses yeux, quand ils ne firent qu’effleurer -l’ermite de Saint-Michel pour s’arrêter complaisamment -sur moi! Je devinai que ce Polonais, -bien que tombé aux griffes de la justice, méprisait Barnabé -Lavérune et m’aimait encore, moi qui l’avais -tant aimé.</p> - -<p>Je ne sais à quelle impulsion secrète j’obéis; mais, -abandonnant Baptiste, je poussai en avant afin de revoir<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span> -mon Venceslas. En m’avisant de nouveau sur son -chemin, il fit une courte halte, comme fatigué; puis, -se tournant vers moi, de cette voix douce, de cet accent -intraduisible auquel j’avais su si peu résister -quelques mois auparavant:</p> - -<p>—Bonjour, mon cher petit, bonjour! me dit-il.</p> - -<p>Je me sentis rougir, et reculai tout honteux à la fois -et tout ému.</p> - -<p>Jusqu’à la porte de la prison, laquelle, à Saint-Gervais, -ainsi qu’en beaucoup d’autres endroits de nos -Cévennes, est située dans le clocher de l’église paroissiale, -Barnabé, pris d’une sorte de délire furieux, ne -cessa d’invectiver son ancien confrère:</p> - -<p>—Ah! tu complotais de venir m’assassiner, gueux -de Polonais! Mais il y a une justice pour les gens de -ton espèce, misérable! Va, le bourreau t’attend sur la -place de l’Esplanade, à Montpellier.</p> - -<p>Enfin, le prisonnier mis en lieu sûr, la foule se dispersa.</p> - -<p>—Allons-nous retourner aux Aires à présent, Barnabé? -demandai-je.</p> - -<p>—Aux Aires?</p> - -<p>—Puisque vous n’avez plus rien à faire désormais -du côté de la Gendarmerie, nous pourrions revenir chez -nous, il me semble.</p> - -<p>—Tu ne veux donc pas, pétiot, que je vende mes -pintades?</p> - -<p>—Vos pintades? m’écriai-je, abasourdi.</p> - -<p>—A l’<i>Auberge de la Chèvre-Double</i>, je suis bien -sûr qu’Antonin Tabarié m’en donnera vingt-cinq -sous, peut-être trente.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span></p> - -<p>—Mais ces pintades appartiennent à M. Etienne -Baticol, et...</p> - -<p>—Et tu feras bien de taire ta langue, toi! interrompit-il, -me saisissant l’oreille droite entre ses gros -doigts cartilagineux et la tirant à me la déchirer.</p> - -<p class="p2">Malgré que j’en eusse, je fus contraint de suivre Barnabé -à l’<i>Auberge de la Chèvre-Double</i>, chez Antonin -Tabarié.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IX</h2> - -<p class="pch">Gathon Molinier a dressé la table, tout est prêt, -mais Jacques n’arrive pas.</p> - -<p>Le pont de la Mare est à dos d’âne, pavé de cailloux -ronds recueillis aux bords de la rivière. A ce monument -fort raide, le seul qu’on puisse admirer à Saint-Gervais, -s’appuie l’<i>Auberge de la Chèvre-Double</i>. -C’est une vaste masure, plus large que haute, et dont les -murailles, envisageant le nord, baignent pittoresquement -dans l’eau. La façade, embellie de deux rangées -de fenêtres, donne sur la rue de l’Espinouse, la rue la -plus spacieuse de l’endroit.</p> - -<p>Un peu au-dessus de la porte d’entrée, dans un carré -blanchi à la chaux, un artiste ambulant, lequel sans -doute, en Normandie, avait peint des veaux à deux -têtes, a badigeonné je ne sais quel monstre avec un -double chef. Rien de plus grotesque que cette peinture -rudimentaire, véritable image d’Epinal colossale, où<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span> -tout manque, même cette fleur de naïveté que l’inexpérience -de la main et l’ignorance de l’esprit communiquent -à tant d’ouvrages imparfaits. Quant à la couleur, -un rouge d’ocre s’épand depuis les deux têtes -mal attachées jusqu’aux huit pattes pendantes, dont -deux seulement touchent le sol. On aperçoit une colonne -vertébrale unique, monstrueuse, hérissée de -poils rudes, d’où partent tous ces membres épars. C’est -bête tout ensemble et hideux.</p> - -<p>Une légende flamboyante, en lettres capitales illustrées -d’agréments bizarres, encadre l’animal-phénomène. -On lit:</p> - -<p class="pc1 mid">A LA CHÈVRE-DOUBLE<br /> -<i>ANTONIN TABARIÉ</i>, <i>Aubergiste</i>,<br /> -<span class="small">LOGE A PIED ET A CHEVAL.</span></p> - -<p class="p1">Des bornes de granit, extraites des carrières du mont -Caroux, protégent les murs antiques de la <i>Chèvre-Double</i> -contre les roues des charrettes et des tilburys. -A ces bornes, on scella des anneaux de fer destinés à -retenir les bêtes des gens qui ripaillent chez Antonin -Tabarié.</p> - -<p>L’ermite attacha Baptiste, retira sa besace des paniers, -et nous franchîmes le seuil de l’hôtellerie.</p> - -<p>Les tables regorgeaient de victuailles. Pas une escabelle -de bois qui n’eût son homme assis et bâfrant. A -travers la vaste salle à manger, sur les pas des servantes -empressées, des chiens-loups à colliers garnis de pointes -redoutables se traînaient avec des grondements étouffés. -D’où venaient ces gens et ces bêtes?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span></p> - -<p>Le milieu d’avril est le moment où émigrent, de la -plaine, desséchée déjà, vers les hauteurs herbues, les -grands troupeaux de moutons. Saint-Gervais, situé à -l’orée immédiate de la montagne, se présente comme -la dernière station des pâtres; c’est là que bon nombre -d’entre eux boivent leur dernière pinte de vin et finissent -par se coiffer plantureusement de leur verre, -comme on dit au pays cévenol. Demain, sur les pics -escarpés, dans les solitudes près des nuages, à travers -les landes perdues, recommenceront la responsabilité, -les sueurs, la peine; demain, les luttes acharnées avec -les loups dévorants, les sangliers au boutoir terrible; -aujourd’hui, à Saint-Gervais, la dernière gaieté, la -dernière liesse, le dernier oubli, la dernière bénédiction -du bon Dieu!</p> - -<p>—Bon appétit, les amis, bon appétit! s’écria l’ermite.</p> - -<p>Trois ou quatre visages se retournèrent vers nous.</p> - -<p>—Ah! voilà le frère Barnabé! répondit-on... Bonjour, -Frère.</p> - -<p>Au bout de la table, quelqu’un se leva. C’était un -grand jeune homme à l’air fin, distingué. Comme aux -autres bergers cévenols, les cheveux coupés ras sur la -nuque, conservés très-longs au-dessus des oreilles, lui -descendaient en tire-bouchons le longs des tempes, -mais ses traits avaient une fraîcheur et je ne sais quelle -noblesse native qui dénonçaient une condition supérieure. -Du reste, sa <i>grisaoudo</i>, sorte de dalmatique -en grosse toile de genêt que les pâtres des hauts herbages -passent sur leurs vêtements, paraissait d’une<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span> -étoffe moins commune, et aux courtes manches flottantes -brillaient deux bouffettes de ruban de fil bleu.</p> - -<p>L’ermite considéra cet inconnu avec respect, puis, -s’adressant à lui d’un ton d’humilité obséquieuse que -je ne lui connaissais pas:</p> - -<p>—Maître, lui dit-il, que saint François accorde de -l’eau à vos prairies, de la graisse à vos moutons, du -lait à vos chèvres, et à vous la fortune avec la santé! -Moi, en effet, je suis Barnabé Lavérune, le pieux Barnabé -Lavérune, ermite de Saint-Michel des Aires, et -j’implore votre assistance pour l’amour de Dieu. Il -existait un brigand parmi les Frères libres de Saint-François, -un Polonais de l’enfer, Venceslas Labinowski; -mais je ne lui ressemble point..... Donnez-moi -une petite pièce blanche, un sou si vous ne pouvez -une pièce, deux liards si vous ne pouvez un sou. J’ai -besoin de grandes ressources pour ma chapelle, ainsi -que pour cet enfant que vous voyez avec moi...</p> - -<p>Je sentis tout mon jeune sang me monter à la face -et me la brûler; mais je n’osai interrompre le Frère, -dont la main droite appuyée sur l’une de mes épaules -me meurtrissait l’omoplate par un attouchement significatif.</p> - -<p>—Alors, vous ne voulez pas déjeuner en notre compagnie? -lui demanda le berger à la <i>grisaoudo</i> élégante -et enrubannée.</p> - -<p>—Mon estomac est coutumier du jeûne, mes amis, -répondit-il d’une voix dolente... J’aimerais mieux recevoir -quelque monnaie pour l’entretien de ma chapelle, -que de boire et de manger. Il faut faire pénitence.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span></p> - -<p>En articulant ces derniers mots, il tendit sa main -ouverte vers le maître-herbager.</p> - -<p>—C’est vous, le plus riche, que Dieu a choisi -pour donner aujourd’hui l’exemple aux autres, lui -dit-il.</p> - -<p>Le jeune homme, s’étant rassis, tira de la poche de -son pantalon un boursicaut en cuir, en délia les cordons -aux nœuds compliqués, y coula deux doigts et -amena une pièce luisante.</p> - -<p>—Tenez, Frère, voici quarante sous! dit-il.</p> - -<p>Barnabé rougit de plaisir: il ne s’attendait pas à si -grosse aubaine. Il saisit la lourde croix de laiton qui -lui ballait sur la poitrine, fit sauter par-dessus sa tête -la chaîne qui la retenait, et présenta le crucifix au -jeune homme, qui le baisa dévotement. Cette cérémonie -achevée, il promena son chapeau à larges bords le -long des tables, recevant les maigres offrandes des bergers. -Plus d’un ne donna rien.</p> - -<p>—Pour ma chapelle de Saint-Michel! pour ma chapelle -de Saint-Michel! répétait-il d’un ton pitoyable.</p> - -<p>Il recueillit la monnaie, puis s’inclinant:</p> - -<p>—Que le bon Dieu vous le rende! articula-t-il, l’œil -humide de gratitude.</p> - -<p>Au fond de la salle à manger toute bruissante de -propos ronds et salés, saturée de l’odeur des viandes et -du vin, une porte vitrée était entr’ouverte; Barnabé la -poussa, et nous nous glissâmes dans la cuisine de la -<i>Chèvre-Double</i>.</p> - -<p>—Eh bien! Tabarié, le commerce va donc toujours -de mieux en mieux? s’écria le Frère joyeusement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span></p> - -<p>Sa voix venait de retrouver la note gouailleuse qui -en était l’accent particulier.</p> - -<p>—Mon commerce au moins est honnête, répondit un -gros homme, lequel, armé d’un long <i>flamboir</i> rougi -au feu, laissait tomber des gouttes de graisse enflammée -sur un énorme gigot tournant à la broche devant -un brasier.</p> - -<p>—Voyons, camarade, est-ce que vous avez vu le -loup aujourd’hui? Vous voilà hérissé comme un pelon -de châtaignier.</p> - -<p>—Non pas le loup, mais le frère Venceslas Labinowski.</p> - -<p>—Ah! le gueux!... Mais il y a Frère et Frère, -l’ami...</p> - -<p>—Venceslas me doit neuf francs depuis un an: -trois francs d’argent prêté et six francs pour quatre -repas faits dans mon auberge.</p> - -<p>—Pourquoi ne pas écrire sur votre enseigne: «<i>Crédit -est mort</i>?» Alexandre Morel, l’aubergiste du <i>Cheval-Blanc</i>, -à Saint-Pons, n’a pas été si simple que -vous.</p> - -<p>—J’avais confiance, pleurnicha Antonin Tabarié... -Un Frère, il me semblait...</p> - -<p>—Un Frère... un Frère... Il ne faut pas trop s’y -fier... Ah! si c’était un Frère comme Adon Laborie, -de Notre-Dame de Nize, ou comme moi!... Vous ai-je -jamais fait perdre un liard, Tabarié? J’aimerais mieux -que le soleil me tombât dessus et me roussît jusqu’au -dernier poil que de retenir un sou à mon prochain... -D’abord, les Lavérune, de père en fils, ont marché toujours<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span> -la conscience droite et le front découvert... Ce -scélérat de Venceslas!... Que voulez-vous? il n’est pas -le premier homme que les femmes mènent à mal... -Enfin, il vient avec la justice de trouver chaussure à -son pied...</p> - -<p>En débitant ces phrases, entrecoupées de silences, -Barnabé suivait attentivement les diverses opérations -de Tabarié. Celui-ci, ayant flambé le mouton, l’ayant -saupoudré de sel gris, venait de l’étendre sur un lit de -haricots, au fond d’une immense jatte de faïence; il le -livra, ruisselant de jus, la peau jaunie et boursoufflée, -à une servante, qui l’emporta.</p> - -<p>—Quelle pièce! fit l’ermite, ne sachant retenir un -geste d’enthousiasme, quelle pièce!</p> - -<p>—Il sera tendre.</p> - -<p>Tout d’un coup, Barnabé retira la besace de sur son -épaule et la déposa aux pieds d’Antonin Tabarié.</p> - -<p>—Vous avez donc quelque chose à me vendre? lui -demanda l’hôtelier, familiarisé avec les façons de -l’ermite.</p> - -<p>—Deux bestioles, si vous êtes raisonnable.</p> - -<p>—Voyons.</p> - -<p>—Sont-elles grasses! s’écria Barnabé, soufflant sur -les pintades pour en montrer la peau à travers les plumes... -Ça pèse comme plomb... Ah! le grain ne leur -manqua jamais en ma basse-cour de Saint-Michel... -Moi, je ne ressemble pas à ce brigand de Venceslas: -c’est toujours pour vous faire gagner de l’argent que je -viens vous voir.</p> - -<p>—Combien?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span></p> - -<p>—Tabarié, vous êtes un brave homme, plus humain -qu’Alexandre Morel, de Saint-Pons, qui non-seulement -ne veut pas reconnaître les Frères libres de -Saint-François, quand ils frappent à sa porte le gousset -vide, mais qui ne reconnaîtrait pas Notre-Seigneur -en personne avec sa croix... Tenez! si au petit prix -que je vous demanderai, vous voulez ajouter une tranche -de votre gigot et un verre de vin pour nous -remonter les forces, à cet enfant et à moi, nous tomberons -d’accord tout de suite.</p> - -<p>—Combien? répéta laconiquement l’aubergiste.</p> - -<p>—Avec la tranche et la bouteille?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Trente sous.</p> - -<p>—Trop cher. Je n’en veux pas.</p> - -<p>—Alors, il faudrait vous les donner pour une miette -de votre mouton! Vous croyez donc que ces bêtes -m’embarrassent? Pensez-vous, par hasard, que je les -ai volées? Oh! oh! tous les Frères ne sont pas de la -Pologne... Moi, d’abord, je suis né aux Aires... Vingt-cinq -sous, si cela vous plaît?</p> - -<p>—Vingt.</p> - -<p>Barnabé ramassa la besace et fit mine de reprendre -les pintades, demeurées aux mains de Tabarié.</p> - -<p>—C’est le dernier mot? interrogea-t-il.</p> - -<p>—Le dernier.</p> - -<p>—Eh bien!... gardez ma volaille. Apprenez pourtant -qu’on est plus avare à la <i>Chèvre-Double</i>, de Saint-Gervais, -qu’au <i>Cheval-Blanc</i>, de Saint-Pons.</p> - -<p>Je ne fis pas grand honneur au gigot; mais Barnabé,<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span> -en un tour de mâchoire, engloutit tout le festin. Il -convient de le déclarer à sa décharge, pris sur le pouce -en un coin de la cuisine, ce repas ne fut ni copieux en -viande ni suffisamment approvisionné en vin.</p> - -<p>Le prix des pintades empoché, l’ermite appliqua -une grosse tape familière sur le ventre rebondi d’Antonin -Tabarié.</p> - -<p>—A propos, savez-vous si Jacques Molinier est -revenu de Mèze, près de la mer? demanda-t-il d’un -air distrait à l’aubergiste.</p> - -<p>—Pas encore; Gathon l’attend, je crois.</p> - -<p class="p2">Le hameau de Rongas, à quatre kilomètres environ -de Saint-Gervais, est célèbre par ses fromages de chèvre. -Nous y quêtâmes jusqu’au soir. Le Frère fit baiser plus -de cent fois sa croix de laiton à de pauvres paysannes, -tout heureuses de se dépouiller pour «<i>l’homme de Dieu</i>.» -Barnabé, du reste, avait une attitude d’une majesté superbe, -et son éloquence, fertile en paraboles, qu’il n’empruntait -pas toujours à l’Évangile, était irrésistible.</p> - -<p>—Ce n’est pas à moi que vous donnez, répétait-il, -c’est au bon Dieu.</p> - -<p>A la nuit, nous redescendîmes vers la rivière, regagnant -Saint-Gervais à petits pas.</p> - -<p>Comme nous touchions aux bords de la Mare, peu -profonde en cet endroit, et nous nous disposions à la -franchir, l’ermite, lui saisissant la queue, arrêta l’âne. -Vivement il tira d’un des paniers le paquet qui contenait -mes habits de chœur; puis, me regardant avec des -yeux qui m’effrayèrent:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span></p> - -<p>—Mets ta soutane, pétiot, me dit-il.</p> - -<p>—Nous allons donc à l’église? balbutiai-je.</p> - -<p>—Nous allons chez Gathon Molinier, la fournière... -Hardi!</p> - -<p>Et il me passa la soutanelle rouge, la tirant à la déchirer.</p> - -<p>—Je n’ai pas besoin de m’habiller en cardinal pour...</p> - -<p>Le souffle manquant à ma poitrine, je ne pus achever.</p> - -<p>—Il ne me reste plus miette de jambon à Saint-Michel, -reprit Barnabé, disposant de mes bras, de tout -mon corps absolument inertes pour me revêtir du surplis; -mais Gathon Molinier en possède plusieurs tout -entiers, et elle me fera présent de la meilleure pièce, -j’en suis sûr, si tu veux m’aider dans ma quête aujourd’hui. -Je lui dirai comme ça que je suis arrivé de -Rome... que tu connais notre saint-père le pape... -que tu es le neveu d’un archevêque italien... Laisse-moi -faire... Une fois le jambon dans ma besace, je te -déshabille de tes ornements, je te plante sur Baptiste, -et nous filons vers Saint-Michel droit et vite pareillement -à des martinets regagnant leur nid.</p> - -<p>Avec ces derniers mots, il m’enleva ma casquette de -drap bleue à visière vernie pour me coiffer de la calotte -rouge.</p> - -<p>—Eh bien, non! m’écriai-je, ne sachant résister à la -révolte de tout mon être, je n’irai pas chez Gathon -Molinier, je n’irai pas!</p> - -<p>Et je me cramponnai des deux mains au tronc déjeté -d’un saule penché sur l’eau.</p> - -<p>Le Frère n’eut pas une parole. Avec un calme épouvantable,<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span> -il enfourcha Baptiste, se disposant à franchir -seul la rivière.</p> - -<p>Au moment où l’âne posait les pieds dans le courant, -très brillant sous la lune naissante, l’effroi délia -mes doigts crispés, et, m’élançant comme un fou après -la bête qui s’éloignait:</p> - -<p>—Barnabé, mon Barnabé, m’écriai-je, ne m’abandonnez -pas ici, dans la nuit!</p> - -<p>J’ignore comment de ma gorge serrée avaient pu sortir -ces paroles. Au risque de trébucher dans l’eau, de me -noyer peut-être, d’un élan instinctif, je m’étais jeté sur -les traces de Baptiste. L’âne, qui m’aimait, s’arrêta; l’ermite, -toujours silencieux, allongea une main jusqu’à la -ceinture de mon pantalon, m’enleva, et je grimpai sur la -barde derrière lui. J’avais des tressaillements convulsifs.</p> - -<p>—Je ne vous désobéirai plus, Barnabé, je ne vous -désobéirai plus, soyez tranquille, marmottai-je.</p> - -<p>—Tu comprends que je ne t’aurais pas laissé là aux -bords de la Mare... C’était tant seulement pour te faire -peur... Il faut bien, puisqu’il leur a plu de te confier à -moi, que je te rende à ton oncle et à Marianne.</p> - -<p>—Mon pauvre oncle!... Ma pauvre Marianne!... -murmurai-je, sentant crever mon cœur.</p> - -<p>Nous avions atteint l’autre rive; déjà quelques -toits apparaissaient parmi les masses noires des arbres -découpées à vif par la lune. Le Frère glissa sur le sol.</p> - -<p>—Demeure sur Baptiste, toi, fillot, me dit-il, car tu -dois être un peu fatigué... Oh! je ne suis pas méchant, -va; puis je t’aime comme si tu étais mon Félibien en -personne... Voici tout uniment de quoi il s’agit: quand,<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span> -dans une minute, nous serons chez Gathon Molinier, -tu ne parleras pas plus que si l’on t’avait coupé la -langue... Tu n’es pas, toi, de ces pays-ci; tu es de l’Italie, -et tu ne sais pas notre patois cévenol... C’est une -idée à moi pour m’amuser... Pourtant, si je touche mon -chapelet, tu diras: «<i>La Madona</i>,» et si je touche ma -grande croix, tu diras: «<i>Il Bambino</i>.» Ça veut dire, -en le langage du saint-père, «<i>la Sainte Vierge et Notre-Seigneur</i>.» -As-tu bien compris la leçon?</p> - -<p>—Oui, Barnabé, oui, m’empressai-je de répondre.</p> - -<p>—<i>La Madona</i>, <i>il Bambino</i>... Voyons!</p> - -<p>—<i>La Madona</i>, <i>il Bambino</i>, répétai-je.</p> - -<p>—C’est très-joli. A mes signes, tu n’auras qu’à répondre -par ces mots, et tout ira bien... Descends maintenant, -nous sommes devant la maison de Gathon -Molinier, ajouta-t-il à voix plus basse.</p> - -<p>J’obéis.</p> - -<p class="p2">Baptiste, habitué à faire de longues stations aux -portes, se mit à flairer les mousses égayant les fentes -des murailles; quant à nous, nous gravîmes au pas -accéléré les hautes marches du perron.</p> - -<p>—Dieu vous assiste, brave Gathon! s’écria l’ermite, -pénétrant dans une vaste pièce à peine éclairée, -tout imprégnée de l’odeur du pain cuit.</p> - -<p>Une femme se tenait à genoux en un coin obscur; -elle fit vivement le signe de la croix, comme pour clore -une prière, se leva et vint à nous.</p> - -<p>—Bonsoir, Frère, bonsoir, reprit-elle d’un accent -où l’on démêlait une profonde tristesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span></p> - -<p>—Il vous est donc arrivé malheur, bonne Gathon? -lui demanda Barnabé, déposant par un geste familier -sa besace sur une chaise.</p> - -<p>—Hélas! bredouilla la pauvre fournière, mon -homme devait retourner hier au soir à la maison, et il -n’a pas encore paru... Je récitais cinq <i>Pater</i> et cinq -<i>Ave</i> à sainte Philomène... Pourvu qu’il ne lui soit -rien arrivé en chemin... Toutes les fois que Jacques -revient de Mèze, il en rapporte les écus de son travail, -et quelles mauvaises rencontres ne peut-on pas faire -sur les grandes routes, encore qu’on soit dans une -voiture! N’a-t-on pas arrêté un voleur, ce matin, du -côté de Caroux...</p> - -<p>—Alors, vous espérez votre mari d’un moment à -l’autre? interrompit l’ermite regardant Gathon avec -inquiétude.</p> - -<p>—Je l’ai espéré hier, je l’ai espéré encore tout aujourd’hui; -mais il n’arrivera pas à présent.</p> - -<p>—Et pourquoi n’arrivera-t-il pas?</p> - -<p>—La voiture de La Caune vient de passer, et personne -n’est descendu.</p> - -<p>—Il est donc coutumier de prendre cette voiture?</p> - -<p>—Toujours, Frère, toujours, à cause d’une faiblesse -aux jambes. C’est de naissance, cette faiblesse.</p> - -<p>Barnabé respira bruyamment.</p> - -<p>—A propos, Gathon, et si on allumait la chandelle? -dit-il. Savez-vous qu’on ne se voit pas le bout du nez -tant seulement chez vous.</p> - -<p>La paysanne atteignit sa lampe de cuivre à trois becs, -son <i>carel</i>, et enfouit dans les cendres incandescentes<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span> -du four une de ces longues allumettes soufrées comme -on en fabrique tant dans le pays avec des brins de genêt. -Incontinent la lumière tira de l’ombre tous les -objets: les larges pelles de sapin blanches et lisses, -l’énorme fourgon emmanché d’une latte démesurée, le -cendrier de fer, les cruches ventrues se faisant vis-à-vis -sur la double pierre de l’évier et dont le vernis -éclatant lança des éclairs furtifs.</p> - -<p>Je vis enfin Gathon Molinier, à peine aperçue jusqu’ici. -C’était une femme petite, maigre, pâle, âgée de -quarante ans environ. Elle avait sans doute pleuré, -car ses yeux bruns, assez grands, paraissaient tout -maculés et tout rouges.</p> - -<p>—Jésus-Seigneur! quel est cet enfant, Frère? s’écria-t-elle, -s’avançant pour me regarder.</p> - -<p>—C’est un enfant de Rome, ma chère Gathon... Je -l’ai ramené des Vaticans, lors de mon dernier voyage -par là-bas... Le saint-père l’aime beaucoup, et il me l’a -confié pour l’instruire dans la règle de saint François. -Ah! c’est qu’à Rome, où tout le monde va en soutane -comme au paradis, on me prend pour quelque chose, -moi!</p> - -<p>—Il est beau semblablement à un ange!</p> - -<p>Et, me prenant la main droite, la bonne et naïve -créature y déposa le plus respectueux des baisers. Mes -jambes mouraient sous moi.</p> - -<p>Au même instant, Barnabé, que mes regards attentifs -ne quittaient guère, toucha sa grande croix de laiton. -Je me souvins du commandement, et, la peur me -dilatant le gosier:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span></p> - -<p>—<i>Il Bambino</i>! m’écriai-je, <i>il Bambino</i>!</p> - -<p>Gathon recula effrayée.</p> - -<p>—Que dit-il? demanda-t-elle.</p> - -<p>—Cet enfant est Italien comme notre saint-père et -son oncle l’archevêque de... Enfin... Il ne sait parler -encore que le langage de son pays. Avec les temps, je -lui enseignerai le cévenol, bien plus beau, plus plaisant -que l’italien et le français.</p> - -<p>De nouveau il porta la main à sa croix.</p> - -<p>—<i>Il Bambino! il Bambino</i>! répétai-je.</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il veut, Frère? je lui donnerai ce -qui lui fera plaisir, à ce petit Enfant-Jésus de Rome.</p> - -<p>—C’est bien simple, Gathon. Ces mots: «<i>Il Bambino</i>» -veulent dire «<i>Notre-Seigneur</i>.» Présentement -mon petit garçonnet du pape et de Mgr l’archevêque -de...—j’ai oublié le nom de la ville—veut que je -vous présente à baiser ma grande croix bénite à Rome -et sur laquelle est cloué le Sauveur, comme au Calvaire, -vous savez...</p> - -<p>—Oh! vite, Frère, que j’embrasse votre croix! Si, -par quelque miracle, elle pouvait ramener mon homme -à la maison!... Tenez! ajouta-t-elle, enlevant une -serviette qui recouvrait plusieurs plats sur une table -dressée non loin du four, j’avais préparé à mon pauvre -Jacques un quartier d’agneau, avec une sauce à -l’ail comme il l’aime; j’avais entamé une barrique -de vin nouveau; j’avais pétri et fait cuire une fougasse -ronde passée au jaune d’œuf... Mais il ne revient pas... -Il marche peut-être par les routes seul, voulant cette -fois économiser le prix de la voiture, et moi, je me désole<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span> -ici avec vous... Votre croix, Frère, votre croix!</p> - -<p>Et, tombant à genoux, ce cœur brisé, débordant de -religion ensemble et de désespoir, articula ces mots -sublimes:</p> - -<p>—Je mets ma confiance en Dieu!</p> - -<p>Barnabé n’avait lancé qu’un regard du côté de la -table, mais il avait été féroce. Il saisit le lourd crucifix -de laiton, qu’il tira de son cou avec la chaînette de -même métal; puis, étendant ses deux mains vers la -fournière par un mouvement solennel:</p> - -<p>—Gathon Molinier, lui dit-il, je ne demande pas -mieux que de vous donner à baiser cette croix dont le -saint-père me fit présent, à Rome, dans les Vaticans. -Je vous préviens pourtant que jamais personne n’y -posa les lèvres dessus, avant de me glisser quelque -chose dans le sac. En retour de mes indulgences,—ma -croix a été <i>indulgenciée</i> par le pape en personne,—à -la <i>Chèvre-Double</i>, un herbager de la montagne m’a -baillé un gros écu; à Rongas, les bonnes chrétiennes -ont rempli de fromages les paniers de Baptiste; à -l’Olivette, chez M. Étienne Baticol, je crois qu’on aurait -étranglé toute la basse-cour pour moi... Gathon -Molinier, ouvrez votre âme au bon Dieu et vos dix -doigts au pieux ermite de Saint-Michel.</p> - -<p>—Que vous faut-il, Frère?</p> - -<p>—Presque rien, tant seulement de quoi fermer le -bec d’un oiseau... Tous les ans, en janvier,—c’est en -votre maison une habitude ancienne,—vous tuez deux -ou trois porcs gros et gras. Tantôt c’est quatre cents -livres, tantôt cinq cents livres de viande, voilà.....<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span> -Ce petit, qui est un ange, comme vous l’avez reconnu, -aime bien le jambon de France, n’en ayant de -ses jours mangé en Italie, et si vous pouviez nous faire -l’aumône...</p> - -<p>—D’un morceau de jambon?</p> - -<p>—Aussi épais que possible, car nous sommes deux, -sans compter les pauvres qui quémandent sans cesse à -ma porte de Saint-Michel.</p> - -<p>Gathon, n’articulant pas un mot, prit sur la table -un lourd coutelas de cuisine et s’élança vers un escalier -de bois tournant au fond de la pièce, dans une -demi-obscurité.</p> - -<p>Incontinent, le Frère toucha son chapelet. C’était un -appel, et je me mis à glapir:</p> - -<p>—<i>La Madona! la Madona!</i></p> - -<p>La fournière, qui n’avait pas gravi toutes les marches, -se retourna:</p> - -<p>—Que dit le petit du saint-père? demanda-t-elle.</p> - -<p>—<i>La Madona</i>, c’est le nom de la Sainte Vierge, -et il dit qu’en ce moment la Sainte Vierge vous regarde, -répondit Barnabé.</p> - -<p>Gathon avait à peine disparu au dernier détour de -l’escalier que l’ermite, s’approchant des braises encore -vives accumulées sous la margelle du four, y plongea -soudain son crucifix, en ayant soin de le retenir par -la longue chaînette de laiton. Qu’allait-il faire, mon -Dieu?...</p> - -<p>Cependant, j’entendais les coups que la paysanne, -là-haut, frappait sur l’os du jambon, pour en détacher -un quartier. Ces coups répétés me portaient au cœur.—Ne<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span> -me rendais-je pas complice d’un vol?—Enfin le -bruit cessa, puis les pas de Gathon retentirent sur nos -têtes. Elle allait redescendre sans doute...</p> - -<p>Barnabé, vivement, retira le crucifix enfoui; mais, -n’osant y porter la main de peur de se brûler, moyennant -la chaînette il le coucha sur les dalles et l’essuya -tant bien que mal avec son mouchoir.</p> - -<p>La fournière parut. Elle tenait une énorme tranche -de jambon. L’ermite la rejoignit dans l’ombre, au bas -de l’escalier.</p> - -<p>—A genoux, Gathon Molinier! à genoux! lui cria-t-il -d’une voix sévère.</p> - -<p>La malheureuse femme se prosterna.</p> - -<p>—Gathon Molinier, reprit l’ermite d’un accent de -plus en plus dur, nous allons savoir si Notre-Seigneur -et la Sainte Vierge sont contents de l’aumône que vous -leur faites.</p> - -<p>En même temps, guidant le crucifix par la chaînette, -il le lui colla sur le visage. Ce fut un cri déchirant. Je -crois, du reste, que, ne pouvant la retenir, ma voix se -joignit à celle de la fournière.</p> - -<p>—Vous voyez, Gathon Molinier, poursuivit froidement -l’ermite, ni Notre-Seigneur ni la Sainte Vierge -ne sont satisfaits de ce que vous ne leur accordez -pas le jambon tout entier. Notre-Seigneur pourtant -vous donna sa vie en mourant sur la croix, et la -Sainte Vierge aussi quand elle monta au ciel. Enfin, -le feu des damnés vous a brûlé la face pour -vous rappeler qu’il y a un enfer. Je n’y suis pour rien, -c’est un miracle...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span></p> - -<p>—Un miracle! un miracle!</p> - -<p>Quatre à quatre elle remonta l’escalier de la chambre -haute.</p> - -<p>L’ermite fit deux pas, immergea lestement son crucifix -dans une des cruches de l’évier, le roula parmi -les plis d’un essuie-main accroché à un clou, puis attendit.</p> - -<p>La fournière ne tarda pas à reparaître. Ses deux bras -avaient de la peine à soutenir le poids d’un jambon -comme je n’en avais jamais vu de si gros.</p> - -<p>Le Frère, poussé par une convoitise irrésistible, -s’élança d’un bond au-devant d’elle. Il reçut le précieux -fardeau, et, chose insensée! colla ses lèvres sur la -couenne et sur le lard. Il pleurait de joie.</p> - -<p>—Gardez-le, Frère, balbutia Gathon, éperdue, je -vous le donne.</p> - -<p>Barnabé osa lui représenter la croix de laiton, et cette -chrétienne héroïque eut le courage d’y appliquer sa -bouche saignante.</p> - -<p>—Il est froid, Notre-Seigneur! il est froid! répéta-t-elle -radieuse.</p> - -<p>Elle le baisa de nouveau.</p> - -<p>—C’est que vous avez fait votre devoir, lui répondit -Barnabé..... Maintenant que tout est fini, -avant de nous mettre à table pour manger votre agneau -à l’ail, un <i>Adoremus</i>!</p> - -<p>Nous tombâmes tous trois à genoux, chantant à tue-tête:</p> - -<p><i>Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum!</i></p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">X</h2> - -<p class="pch">Pour un jambon, Barnabé Lavérune perdit son âne et la vie.</p> - -<p>Barnabé n’était pas assis à table depuis cinq secondes -qu’il reprenait sa gaieté bruyante. Tout avait -changé brusquement en lui: son attitude presque terrible -était redevenue abandonnée, libre jusqu’au sans-façon -le plus indiscret, et sa voix impérieuse, sourde, -contenue, éclatait de nouveau à faire trembler les vitres -dans leurs châssis.</p> - -<p>Tandis que Gathon Molinier, sans doute fort honorée -de servir l’enfant de Rome et le Frère, se démenait, -nous passant assiettes et couteaux, l’ermite -promenait des regards joyeux, enivrés, de l’agneau -rôti, douillettement couché sur un lit d’aulx au fond -de sa jatte brune, au jambon colossal, qu’il avait déposé -sur une chaise à côté de lui. En vérité, c’était -un morceau superbe, pesant quarante livres au moins, et<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span> -dont le lard épais, diamanté par le sel où la ménagère -l’avait laissé tremper durant plusieurs mois, étincelait -sous le <i>carel</i> comme l’eût fait un plein boisseau de -pierreries.</p> - -<p>Enfin la fournière s’assit. Pauvre femme! ses lèvres, -son nez, sa joue gauche, étaient tuméfiés par la -brûlure du crucifix. Pourtant elle nous sourit, à moi -surtout qu’elle regarda avec une vénération qui me -consternait.</p> - -<p>—Voyez-vous, Gathon, lui dit le Frère, plantant sa -fourchette dans l’agneau pour le découper, ne soyez -pas en peine à cause de votre mari. Ce soir, vous avez -fait trop de plaisir à Notre-Seigneur, en secourant ses -pauvres, pour qu’à son tour Notre-Seigneur ne s’occupe -pas de vous rendre heureuse. La diligence de La Caune -ne vous a rien dit aujourd’hui; soyez tranquille, elle -vous parlera demain...</p> - -<p>—Ah! mon cher homme!... Dieu vous entende, -Frère!</p> - -<p>—Il m’entend toujours, moi! et la preuve, c’est qu’il -ne me refuse point un miracle dans l’occasion... Vous -avez bien vu pour le jambon...</p> - -<p>Vivement, et tout d’un élan, Gathon Molinier se mit -debout.</p> - -<p>—Qu’y a-t-il? demanda Barnabé, en train de remplir -son assiette.</p> - -<p>—Cette voix...</p> - -<p>—Quelle voix?</p> - -<p>—Je me suis trompée. Je croyais que Jacques arrivait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span></p> - -<p>—Ah! il est loin encore. Je vous ai dit que c’était -pour demain... Soupons à présent.</p> - -<p>Mais la fournière demeurait fixe, l’oreille aux écoutes. -Tout à coup, au lointain, ce couplet d’une chanson -cévenole éclata dans la nuit:</p> - -<p class="pp6 p1"> -«<i>Tonnelier malin,<br /> -Pour qu’en tes barriques<br /> -Les bonnes pratiques<br /> -Remisent leur vin,<br /> -Tonnelier malin,<br /> -Raccoutre-les bien.</i>»</p> - -<p class="p1">—C’est lui, Frère, c’est lui! s’écria Gathon, folle -de joie.</p> - -<p>Ayant ouvert la porte, elle dégringola le perron.</p> - -<p>Barnabé, atteint par cette nouvelle, se dressa sur ses -quilles à son tour. De ses dix doigts il agrippa le -jambon.</p> - -<p>—La besace, fillot! me dit-il.</p> - -<p>Je la lui présentai. O désespoir! l’ouverture en était -trop étroite. L’ermite essaya de ployer le manche du -jambon. Vains efforts! le manche, venu d’une bête -solide, résista. Que faire? Où cacher cette énorme aubaine?</p> - -<p>Cependant, on entendait la voix de Jacques Molinier -parlant à sa femme, et la voix des voisins souhaitant -la bienvenue au voyageur. Barnabé suait à grosses -gouttes, et moi, sous ma soutanelle et mon surplis, je -sentais mes pauvres membres flageoler.</p> - -<p>Enfin, la besace eut un gémissement, elle craquait<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span> -sous l’effort. Qu’importe! le jambon allait disparaître. -Malheureusement, à cette minute même, Jacques Molinier -parut.</p> - -<p>—Eh bien, Frère, que faites-vous là? demanda-t-il.</p> - -<p>—Rien, rien, bredouilla Barnabé parachevant sa -besogne.</p> - -<p>—Il me semble pourtant...</p> - -<p>—Oh! mon homme, interrompit Gathon, il vient -d’y avoir un miracle dans notre maison... J’ai vu le -bon Dieu, près de l’escalier de notre chambre, et, pour -lui rendre grâces, j’ai donné au Frère de Saint-Michel -un de nos jambons, le plus gros.</p> - -<p>Molinier ne répondit pas à sa femme. Il alla vers -l’ermite penché toujours sur le sac, et, le touchant légèrement -à l’épaule:</p> - -<p>—Je pense bien, l’ami, que vous allez laisser ce -jambon, et cela sans vous faire prier.</p> - -<p>Barnabé releva la tête d’un mouvement plein de -lenteur. Il mesura du coin de l’œil son adversaire, -lequel, à vrai dire, était encore jeune,—quarante-cinq -ans peut-être,—vigoureux d’aspect, mais petit et «<i>mal -assis sur ses jarrets</i>,» comme on dit des boiteux dans -le pays. Son inspection achevée, il grommela:</p> - -<p>—Molinier, je tiens cette aumône de votre femme -et je ne la lâcherai point. Voilà.</p> - -<p>—Frère, en passant devant la <i>Chèvre-Double</i>, j’ai -vu du monde assemblé et je suis descendu de la voiture. -Alors, j’ai appris de la bouche de Tabarié l’histoire de -l’ermite de Cavimont... Est-ce que vous voulez devenir -voleur, vous aussi, ermite de Saint-Michel?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span></p> - -<p>Le jambon, pressé, moulu, trituré de toutes les -façons, avait fini par entrer dans la besace, qu’il gonflait -démesurément. Barnabé se passa le sac sur l’épaule; -puis, sans autrement prendre souci des réclamations -de Jacques Molinier, fit quelques pas pour sortir. Mais -celui-ci s’élança, et, avant que le Frère pût s’échapper, -referma violemment la porte de la maison. Il se planta -vis-à-vis de l’ermite, la mine résolue, les poings serrés. -Barnabé pâlit, ses sourcils hérissés se heurtèrent, sa -barbe eut un frémissement, et tous les muscles de sa -face horriblement tendus lui communiquèrent une -expression de férocité qui me le rendit méconnaissable -absolument.</p> - -<p>—Laissez-moi passer! articula-t-il d’autorité.</p> - -<p>—Mon jambon! riposta l’autre.</p> - -<p>—Jacques! Jacques! intervint la fournière, tendant -des mains suppliantes.</p> - -<p>—Frère Barnabé! frère Barnabé! mâchonnai-je, -pleurant.</p> - -<p>Nos deux hommes se regardaient dans le blanc des -yeux et ne bougeaient point. Tout à coup l’ermite, qui -avait laissé couler la besace à ses pieds, leva la main -droite. Cinq doigts noueux, résistants comme l’acier, -s’abattirent sur le gilet de Molinier. L’étoffe, trop -vivement ramassée, poussa un cri, et la poitrine du -paysan, atteinte par les ongles du Frère, rougit la -chemise de quelques taches de sang.</p> - -<p>—Au secours! s’écria Gathon, ouvrant l’unique -volet de la fenêtre, au secours!</p> - -<p>Jacques Molinier, rendu furieux par une attaque<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span> -aussi brusque que violente, avait accepté la bataille, et, -de ses deux bras vigoureux, souples comme des branches -de châtaignier sauvage, étreignait énergiquement son -ennemi. Barnabé, dont ce gnome robuste collé à ses -flancs, par la compression qu’il exerçait sur sa poitrine, -embarrassait la respiration, sentit subitement le souffle -lui manquer; une seconde encore, et toute sa machine, -prise de paralysie, s’affaissait sur le carreau. Il eut un -bondissement formidable pour se dégager. Mais il -étouffait toujours, n’ayant pas réussi à décrocher les -tenailles qui lui avaient harponné les deux poumons -et, en se faufilant jusqu’au cou, menaçaient de l’étrangler. -D’instinct, mû par un élan désespéré de la vie -qui se révolte, il se laissa tomber sur les dalles, et, avec -son adversaire, qui ne se déprenait en aucune façon de -ses habits, de sa chair, roula du seuil de la porte, où -avait commencé la lutte, jusqu’à la margelle granitique -du four. C’était épouvantable et hideux.</p> - -<p>—Au secours! glapissait Gathon, au secours!</p> - -<p>Soudainement, j’ignore par quel prodige de force ou -d’adresse, Barnabé se trouva libre. La figure ensanglantée, -la bouche ouverte pour ressaisir l’air qui lui avait -fait défaut, il était là debout, nous dévisageant d’un -regard stupide et cruel.</p> - -<p>—Mon homme, mon pauvre homme! gémit Gathon -s’empressant vers son mari.</p> - -<p>Jacques Molinier, étendu sur le pavé, ne bougeait -pas; sa tête, qui dans la chute avait porté sur le cendrier -du four, laissait échapper des flots de sang par -une blessure béante. Sous la lueur blafarde du <i>carel,<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span> -e malin tonnelier</i> paraissait livide. Était-il mort? Était-il -évanoui?</p> - -<p>Je m’assis, les jambes ne me soutenant plus.</p> - -<p>Mais l’ermite ne paraissait avoir aucune envie de -s’attarder dans la maison. Il rejeta son sac, toujours -alourdi du jambon, sur son dos, me saisit au bras -d’une main rude, et souleva le loquet de la porte.</p> - -<p>En ce moment, des voix retentirent au dehors. -Avant que nous eussions tiré la porte à nous, elle -s’ouvrit toute grande sous l’impulsion de cinquante -bras.</p> - -<p>—Il a tué mon homme! il a tué mon homme! se -lamentait Gathon, la face égarée.</p> - -<p>Elle désignait l’ermite à la multitude qui entrait.</p> - -<p>Barnabé, comme un taureau donnant des cornes, -essaya de donner de la tête à travers la foule des voisins, -cherchant à s’échapper. Mais il n’avait pas descendu -trois marches du perron que, saisi par trente mains à -la fois, harcelé de griffes de la tête aux pieds, après -avoir laissé aller la besace de ses épaules, il dut se rendre -à merci pour ne pas être écharpé.</p> - -<p>—Une corde! cria quelqu’un.</p> - -<p>L’ermite, harassé, haletant, la peau déchirée, l’habit -en lambeaux, encore farouche mais écrasé par le -sentiment de son impuissance, s’abandonna tout -entier à la corde et ne proféra ni une plainte ni un -mot.</p> - -<p>—A présent, moi, je m’en vas quérir les gendarmes, -dit tranquillement un autre voisin.</p> - -<p>Cependant, on s’empressait autour de Jacques Molinier,<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span> -qu’on avait relevé et assis sur une chaise. Moi, je -promenais sur tout ce monde turbulent des regards où -devaient se traduire mon hébétement ensemble avec -mon désespoir. Allait-on me garrotter à mon tour? -Effaré, je portai les mains à mon front, tâchant sans -doute d’y retenir ma pensée qui fuyait, et dans une -minute me livrerait sans défense à cette foule ameutée. -Mon front était un bloc de glace. Tout d’un coup, je -sentis mes yeux devenir froids aussi, et, je m’en souviens -encore en frissonnant, j’eus l’impression bien -nette, et d’autant plus terrible, de quelqu’un qui va -mourir.</p> - -<p>—Je n’ai rien fait! je n’ai rien fait! râlai-je du -ton dont j’eusse rendu le dernier soupir.</p> - -<p>Et je m’affaissai sur une marche du perron, non loin -de Barnabé.</p> - -<p>Quand je repris connaissance, l’ermite était debout; -la longue corde qui l’étreignait avait été déliée; seulement -je vis quelque chose briller autour de ses poignets: -c’étaient les menottes. Quatre gendarmes, -accourus en toute hâte, l’entouraient. Un de ces -hommes se retourna vers moi.</p> - -<p>—Allons, marche, vermine! me cria-t-il brusquement.</p> - -<p>—Je n’ai rien fait!... je n’ai rien fait!...</p> - -<p>Les sanglots étouffèrent ma voix.</p> - -<p>La multitude avait grossi, et nous dûmes traverser -ces masses mouvantes, éclairées par les lueurs indécises -de cent lanternes, au milieu des apostrophes, des rires, -des vociférations et des hurlements.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span></p> - -<p>—Bonne nuit, Frère! nous cria Antonin Tabarié, -comme nous défilions devant la <i>Chèvre-Double</i>.</p> - -<p class="p2">Enfin, nous touchâmes le sommet de notre calvaire, -le seuil de la prison de Saint-Gervais! Nous étions chez -nous.</p> - -<p>L’escalier se perdait dans une tour humide et noire. -Nous atteignîmes bientôt un palier assez spacieux. Un -homme était là, la tige d’un <i>carel</i> accrochée au bout -des doigts.</p> - -<p>—C’est donc le jour des Frères aujourd’hui? dit ce -personnage sinistre.</p> - -<p>Les gendarmes éclatèrent de rire.</p> - -<p>—Il paraît bien! répondit l’un d’eux.</p> - -<p>—Il y avait longtemps que nous guettions Barnabé, -ajouta un autre.</p> - -<p>—Il porte plus d’un gros péché sur la conscience, -continua un troisième.</p> - -<p>—Sans parler de M. Cœurdevache, de Saint-Pons, -conclut le quatrième gendarme.</p> - -<p>Une lourde porte, ferrée de gros clous faisant saillie -sur le bois, fut ouverte. On nous poussa; puis la porte, -retirée vivement, se referma.</p> - -<p>Nous restâmes debout dans les ténèbres, consternés, -écrasés, anéantis. Après avoir pleuré, sangloté, je poussai -des cris. Je n’étais pas maître de ne pas crier. Soudain, -une main me frôla. C’était évidemment la -main de Barnabé. J’eus un frisson d’horreur.</p> - -<p>—Voulez-vous me laisser! lui dis-je, reculant.</p> - -<p>—Pauvre mignon! articula une voix attendrie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span></p> - -<p>Et la main, qui avait tenté de me saisir, me caressa.</p> - -<p>En un trou de la muraille, un lampion brûlait dans -un verre huileux. Un à un les objets, indistincts à mon -entrée dans la prison, émergeaient peu à peu de l’obscurité: -une cruche, de la paille, une escabelle de -bois...</p> - -<p>J’ouvris plus grands mes yeux obscurcis par les -larmes, et, devant moi, la mine inquiète, apitoyée, se -dressa Venceslas Labinowski. Il m’embrassa. Dans -mon affreuse détresse, je me laissai faire, je m’en souviens, -avec une sorte de plaisir.</p> - -<p>—Comment, misérable, s’écria l’ancien Frère de -Cavimont, s’adressant à l’ermite de Saint-Michel toujours -silencieux, immobile, pétrifié, comment, vous -avez osé mêler le neveu de M. le curé des Aires à vos -aventures! Vous ne savez donc pas que cette peur est -capable de le tuer! Pour une femme, j’ai volé les vases -sacrés de mon ermitage et les ai vendus à des juifs; -mais jamais il ne me fût venu l’idée d’assassiner un -enfant, et vous assassinez celui-ci, bête brute que vous -êtes!...</p> - -<p>Venceslas ne put se tenir de m’embrasser de nouveau.</p> - -<p>—Ne pleure pas, mon cher mignon: tu ne passeras -pas de longues heures en prison, va. Demain matin, le -brigadier de gendarmerie viendra, il est l’ami de M. le -curé de Saint-Gervais, il connaît même ton oncle, je -crois, et, sois tranquille, tu sortiras d’ici et retourneras -aux Aires...</p> - -<p>Il arrêta sur Barnabé des regards chargés d’une -colère terrible.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span></p> - -<p>—Voyons, vous qui ne cessiez de m’injurier ce -matin dans la rue, allez-vous me dire ce que vous avez -fait, pour que je sache jusqu’à quel point vous avez -exposé ce pauvre petit.</p> - -<p>L’ermite de Saint-Michel, fiché dans les dalles -comme un pieu, ne bougeait ni pieds ni langue. Labinowski, -incapable de se contenir, l’agrippa aux épaules -et le secoua à le renverser.</p> - -<p>—Je suis perdu, frère Venceslas, bredouilla-t-il.</p> - -<p>—Je l’espère bien!</p> - -<p>—Oh! Frère, mon brave frère Venceslas!...</p> - -<p>Il pleura abondamment.</p> - -<p>—Est-il lâche, cet animal! s’écria Venceslas exaspéré... -Je vous demande ce que vous avez fait?</p> - -<p>—J’ai tué Jacques Molinier.</p> - -<p>—Vous... avez... tué?...</p> - -<p>—Quand je pense que c’est pour un jambon...</p> - -<p>—Et le neveu de M. le curé était là?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Mais il n’a pas trempé dans cette horreur, je suppose?</p> - -<p>—Oh! non.</p> - -<p>—Cher enfant! murmura Labinowski avec un soupir -de soulagement.</p> - -<p>Il se tourna vers moi et me sourit.</p> - -<p>—Alors, Jacques Molinier est mort? s’informa-t-il.</p> - -<p>—Je le crains. Il s’est fendu la tête en tombant.</p> - -<p>—Eh bien! voilà le plus joli coup de votre vie, et si -votre affaire avec M. Cœurdevache était embrouillée, -celle-ci est claire comme le jour...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span></p> - -<p>—Quoi? demanda stupidement Barnabé.</p> - -<p>—Parbleu! en vous voyant entrer ici, j’ai bien -compris que nous voyagerions ensemble jusqu’à -Brest ou à Toulon. Mais puisque vous poussez -les choses, vous, jusqu’à ce que mort s’ensuive, je -vois que nous n’irons ensemble que jusqu’à Montpellier.</p> - -<p>—Vous me laisserez?</p> - -<p>—Certes!</p> - -<p>—Où donc, frère Venceslas?</p> - -<p>—Ecoutez, imbécile. De Saint-Gervais, on nous -mènera ensemble et en voiture, s’il vous plaît, jusqu’au -Palais-de-Justice, à Montpellier. Là on nous jugera, et, -après le jugement, tandis que moi, je prendrai la route -du bagne, vous, toujours en voiture, vous irez sur -l’Esplanade, où un monsieur bien habillé vous dira -deux mots à l’oreille.</p> - -<p>—Pourquoi faire? balbutia l’ermite, hébété.</p> - -<p>—Pour vous couper le cou, scélérat!</p> - -<p>Barnabé, qu’une tension nerveuse extrême, une sorte -de tétanos momentané, avait maintenu debout, raide, -inflexible comme une barre de fer, sentit fléchir ses genoux. -Pour ne pas tomber, il s’appuya sur le bras de -Venceslas. Celui-ci le conduisit vers une botte de -paille étalée en un coin, et, sans le soutenir autrement, -ainsi qu’une masse, le laissa s’affaisser sur le carreau. -Le Polonais éprouvait je ne sais quel amer et profond -dégoût.</p> - -<p>Cependant, Barnabé, dont une catastrophe aussi subite -qu’inattendue avait pour ainsi dire paralysé le<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span> -cerveau, sentit la lumière de la pensée s’y infiltrer peu -à peu; sa langue incontinent se délia.</p> - -<p>—Que deviendra Félibien? marmotta-t-il, que deviendra -mon Félibien?... Moi qui ne travaillais que -pour lui!... Sachant trouver de l’ouvrage, je lui aurais -gagné, à force de peine un magasin aussi beau que celui -de M. Briguemal, à Béziers... Maintenant tout est -fini: je suis pris, et, puisque j’ai tué Jacques Molinier, il -faudra bien que la justice me tue. Chacun son tour, -l’honnête homme comme celui qui ne l’est pas!... Ah! -mon Dieu! moi qui suis si méritant aux yeux de toute -la contrée, pour la bagatelle d’un jambon!... Aussi pourquoi -Molinier est-il retourné de Mèze, près de la mer! -D’abord, je suis vif de mon naturel... J’ai poussé mon -ennemi, et le malheur est arrivé tout seul... Etre en -prison, moi, Barnabé Lavérune, ermite de Saint-Michel, -qui suis allé une fois à Saint-Jacques de Compostelle et -deux fois à Rome pour voir le saint-père et lui faire -mes compliments!...</p> - -<p>—Tiens, j’y suis bien, en prison, moi, Venceslas Labinowski, -ermite de Notre-Dame de Cavimont...</p> - -<p>—Vous, c’est différent...</p> - -<p>—C’est cela, moi, je suis un brigand de la Calabre, -comme vous dites; mais vous, vous êtes un petit Saint-Jean -qu’il faudra placer dans une niche... Nous verrons -devant la cour d’assises...</p> - -<p>—La cour d’assises?</p> - -<p>—Nous verrons, devant la cour d’assises, lequel de -nous deux il conviendra de canoniser... Le brigadier -de gendarmerie, durant la visite qu’il m’a faite cette<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span> -après-midi, m’a longuement entretenu de vos fredaines; -il les connaît toutes.</p> - -<p>—Toutes? gémit Barnabé, courbant le front.</p> - -<p>—Du reste, qu’a-t-on besoin de revenir sur tous les -tours que vous avez joués pour vous condamner, l’assassinat -de Jacques Molinier suffira bien.</p> - -<p>—Il suffira?</p> - -<p>—Et vous irez embrasser M. le bourreau.</p> - -<p>—M. le bourreau? répéta le Frère, dont une terreur -écrasante bouleversait de nouveau les idées.</p> - -<p>—Oui, M. le bourreau, répéta énergiquement Venceslas -Labinowski.</p> - -<p>Barnabé, terrassé par ce coup de massue, s’étendit -de tout son long, les quatre membres inertes, les yeux -morts, vitreux, la bouche contractée par un intraduisible -désespoir. Il se retourna brusquement, enfouit -son visage dans la paille profonde et recommença ses -sanglots, pareils à des hurlements.</p> - -<p>Ce campagnard effronté, volontaire, cynique, violent -jusqu’à la férocité, était vaincu. La structure puissante -de sa machine, bâtie à chaux et à sable, arc-boutée -des muscles d’un centaure, avait fait jusqu’ici toute -l’audace de l’ermite, et, cette audace mise à néant par -une défaite imprévue, il ne lui restait plus aucun ressort. -Les sentiments qui, même quand le monde entier -l’écrase, restent l’honneur de la nature humaine, en -affirmant chez elle la prédominance d’un principe indestructible, -divin: la fierté, le courage, cette noblesse -de l’attitude, preuve manifeste qu’il ne dépend pas des -hasards de la vie de nous abaisser jusqu’au niveau de<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span> -la brute, étaient inconnus de Barnabé. Venceslas Labinowski, -malgré les crimes qui le chargeaient, soit par -quelque finesse de son organisme, soit par quelque culture -dont autrefois dans son pays il avait enrichi son -esprit, percevait la pleine sensation de sa dignité. Mais -le Frère de Saint-Michel était le paysan grossier, avide -seulement d’argent et de mangeaille, sourd aux voix -élevées de l’âme, courageux tant qu’il avait été le plus -fort, amoindri, déprimé, bas, abject, dès qu’une force -supérieure, le saisissant au collet, lui faisait ployer les -genoux.</p> - -<p>—Pétiot, mon pétiot, barbouilla-t-il, m’appelant.</p> - -<p>Je m’approchai.</p> - -<p>—Il ne m’arrivera rien de bon, mon pétiot, je le -crains. Mais tu sauveras mon trésor de Saint-Michel -pour Félibien, n’est-il pas vrai?... Oh! je demande -bien pardon à ton oncle, à Marianne pareillement... Va, -je ne t’aurais pas amené avec ta soutane et ton surplis, -si j’avais su... Tu recommanderas à ton oncle de lever -le troisième pavé de la sixième rangée, dans ma chambre -de Saint-Michel... Mon ermitage si joli, il faut -le quitter, je ne le verrai plus!... Et Baptiste? Je pense -qu’on le nourrit bien à la Gendarmerie... Sous ce troisième -pavé, M. le curé découvrira ma cachette, puis -tout au fond, en un recoin, sous un tas de feuilles sèches, -un long bas plein comme un œuf. Il y a sept -mille neuf cent nonante-trois francs huit sous. Quelle -fortune, Jésus-Seigneur!... C’est comme ça...</p> - -<p>Il s’interrompit, se redressa sur son séant, puis se -fouilla. Un éclair fugitif de vie illumina ses yeux éteints,<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span> -quand le bout de ses doigts toucha le fond de son gousset. -J’ouïs un léger bruit de monnaie.</p> - -<p>—Tiens, mon fillot, reprit-il me tendant quelques -menues pièces blanches, voici six francs douze -sous, tout ce qui me reste de mes quêtes et de -mes ventes. Justement ça complète les huit mille francs -de Félibien... Tu donneras cette somme à ton oncle, et -tu lui diras que, pour tout le bien que je t’ai fait pendant -qu’il buvait les eaux de M. Anselme Benoît, je -ne lui réclame qu’une grâce: c’est de veiller à ce que -mon Félibien ait tout mon magot, à ce qu’il n’en revienne -pas un denier à la justice. Je pense bien qu’ayant -pris l’homme, elle n’a pas besoin de lui voler le sac de ses -économies, la justice!... Pour mes malheurs d’aujourd’hui, -tu n’en parleras ni aux Combal, ni aux Garidel, -ni à Braguibus, ni à Baptiste...</p> - -<p>Sans mot dire, je reçus l’argent de Barnabé.</p> - -<p>—Alors, vous ne gardez pas un sou? lui demanda -Venceslas.</p> - -<p>—A quelles fins, mon Dieu?</p> - -<p>—Pour vous procurer des douceurs dans les prisons -de Montpellier, avant le jugement... Moi, je conserve en -poche soixante francs.</p> - -<p>—Le magot de frère Pastourel, de Saint-Sauveur, -sans doute?</p> - -<p>—La fin du magot, hélas!... Une chose me console, -c’est que j’ai pu laisser une avance à Catherine... -Qui sait si je ne parviendrai pas, un jour, à la rejoindre!... -Enfin... Pourvu qu’on ne me fouille pas, du -reste!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span></p> - -<p>Il s’arrêta, puis se passa la main sur le front comme -pour chasser des pensées pénibles.</p> - -<p>—Barnabé, reprit-il, gardez quelques sous, je vous -le conseille.</p> - -<p>—Je n’ai besoin de rien, répondit l’ermite d’une -voix accablée.</p> - -<p>—Dans ce cas, attendez-vous à tirer plus d’une fois -la langue de faim, surtout de soif.</p> - -<p>—Et si je n’y allais pas, dans vos prisons de Montpellier! -s’écria le Frère, se plantant debout et gesticulant -avec fureur.</p> - -<p>—Comment ferez-vous pour ne pas y aller?</p> - -<p>—Et si je leur glissais dans les doigts, à ces gendarmes -du gouvernement! vociféra-t-il.</p> - -<p>Venceslas lui cingla la face d’un rire ironique, cruel, -impitoyable, haussa dédaigneusement les épaules, et, -se retournant vers moi:</p> - -<p>—Mignon, me dit-il de sa voix si affectueuse de la -<i>Grappe-d’Or</i>, avec de la paille je vais t’arranger un -petit lit près de moi. Tu dormiras, et cette affreuse -nuit passera plus vite... Demain matin viendra le brigadier -de gendarmerie. C’est un brave homme, malgré -son métier. Je te le promets, il te conduira lui-même -chez M. le curé de Saint-Gervais, qui prendra soin -de toi...</p> - -<p>En me consolant ainsi, Venceslas, qui avait enlevé -plusieurs brassées de paille, m’accommodait une couchette -le long du mur. Il me saisit une main.</p> - -<p>—Dieu! s’écria-t-il, quelle fièvre!</p> - -<p>Il m’embrassa sur le front, et, me sentant mourir,<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span> -après m’être suspendu au cou de Venceslas, qui, j’ai -quelque honte à l’avouer, était redevenu mon Venceslas -de Bédarieux, je me couchai sans dépouiller ni ma -calotte, ni ma soutanelle, ni mon surplis.</p> - -<p>J’ignore combien de temps je demeurai encore les -yeux ouverts, regardant la lune, dont les rayons venaient -de frapper les barreaux d’une haute fenêtre percée -juste en face de moi. J’aurais pu compter des milliers -d’étoiles tremblotant dans un ciel tranquille. Etaient-elles -heureuses, ces étoiles, libres là-haut dans l’espace -infini! Venceslas s’arrangea une place à mes pieds et -s’y étendit, m’ayant souri une dernière fois.</p> - -<p>J’éprouvais de temps à autre comme des suffocations, -des envies irrésistibles de pleurer. Ces convulsions de -la peur et du désespoir, malgré que j’en eusse, me tenaient -éveillé. Pourtant, il était des minutes où je -me sentais rassuré, où je parvenais à fixer ma pensée -haletante sur le bonheur qui m’attendait, le lendemain -matin, quand le brigadier de gendarmerie, convaincu de -mon innocence, me remettrait aux mains de M. le curé -de Saint-Gervais. De quel élan je volerais vers les Aires, -vers Lunel, si Marianne n’était pas de retour d’Eric!</p> - -<p>Un moment, je me trouvai amené, par mon extrême -fatigue, à cet état indécis où l’intelligence se noie, -où l’âme et le corps, de conserve, vont s’abîmer dans le -sommeil...</p> - -<p>—Et Baptiste? et Baptiste? cria-t-on près de moi.</p> - -<p>J’eus un redressement galvanique.</p> - -<p>Qui donc avait parlé?</p> - -<p>C’était Barnabé. Il allait à travers la prison, tenant<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span> -dans ses mains la corde blanche, à nœuds solides, qui -lui ceignait les reins, et dont les bouts flottants se confondaient -avec son chapelet. Evidemment le Frère détachait -son vêtement et, comme moi, se disposait à se -coucher.</p> - -<p>Venceslas ronflait bruyamment. Je me renversai sur -la paille et m’endormis les poings fermés.</p> - -<p class="p2">Après plusieurs heures d’un repos inquiet, agité, fiévreux, -quelque chose m’effleura le visage. Peut-être -une nouvelle caresse de Venceslas Labinowski. Non, -l’aile d’une hirondelle qui m’avait frôlé légèrement. -J’en vis une, deux, trois, dix, volant à travers la prison, -comme des fleurs blanches et noires entraînées -dans un tourbillon. Les premières clartés de l’aube -blanchissant les murailles, je pus distinguer, bâti au-dessus -de ma tête, contre une poutrelle vermoulue, un -nid d’où sortait une queue fourchue.</p> - -<p>Mes yeux, en quête à travers l’espace, s’arrêtèrent à -la grande fenêtre sans vitres, obstruée de tiges de fer -entre-croisées. Quelle était cette forme longue accrochée -aux barreaux? Oh! c’était Barnabé! Éveillé avant -moi, il se hissait sur la pointe des orteils pour respirer -l’air frais du matin et jouir du spectacle de la rue. -Il n’avait pas son chapeau sur la tête, et le vent, d’ordinaire -assez vif aux pays de montagnes, soulevait ses -cheveux gris, en éparpillait les mêches pointues de -toutes parts.</p> - -<p>Quelle immobilité! Peut-être le Frère suivait-il de -l’œil les gendarmes, qui se dirigeaient vers le clocher et<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span> -tout à l’heure allaient entrer ici. Soudain il me parut, -le jour grandissant toujours davantage, que les pieds -de l’ermite ne touchaient pas le sol.</p> - -<p>Je me mis debout...</p> - -<p>Je m’approchai pour voir... Horreur!... Il s’échappa -de ma poitrine un cri terrible; puis je reculai d’épouvante, -appelant:</p> - -<p>—Venceslas! Venceslas!</p> - -<p>—Eh bien? demanda celui-ci, réveillé en sursaut.</p> - -<p>Je bondis à la porte de la prison, et, frappant avec -fureur, je criai désespérément, comme chez Gathon -Molinier:</p> - -<p>—Au secours! au secours!</p> - -<p>L’homme qui, la veille, tenait la lampe de cuivre devant -les gendarmes, ouvrit un petit judas.</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous voulez, vous autres? demanda-t-il.</p> - -<p>—Le frère Barnabé s’est pendu, lui répondit Labinowski -froidement. Vite, portez un couteau pour couper -la corde.</p> - -<p>Le geôlier, lequel était en même temps sonneur -et sacristain de la paroisse, occupait un logement -sur le palier de la prison. Il entra chez lui et reparut -tout de suite, un énorme couteau de cuisine à la -main.</p> - -<p>Quand le bonhomme, ayant fait sauter les verrous, -entra, suivi de sa femme à moitié vêtue, il était -pâle comme un linge. Songez donc, pareille catastrophe -ne s’était évidemment jamais produite à Saint-Gervais.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span></p> - -<p>—Que faut-il faire? que faut-il faire? répétait-il, la -tête perdue.</p> - -<p>—Passez-moi le couteau, lui dit Venceslas avec -un calme admirable, et courez au galop prévenir le -brigadier de gendarmerie. Moi, je me charge de décrocher -mon confrère et de lui donner les premiers -soins.</p> - -<p>L’honnête geôlier partit comme une flèche.</p> - -<p>Quand le bruit de ses pas eut cessé de retentir sur -les marches de pierre de taille, l’ancien ermite de Cavimont, -d’une voix câline, insinuante, émue, dit à la -femme du sonneur:</p> - -<p>—Brave personne, dépêchez-vous d’aller, rue de -l’Espinouse, chez le médecin, car, pour sauver le -pendu, il faut le saigner tout de suite, et ce n’est pas -mon métier.</p> - -<p>A peine la naïve geôlière, en imbibant son mouchoir -de ses larmes, se fut-elle éloignée à son tour, que Venceslas -Labinowski, rayonnant, me prit dans ses bras, -m’embrassa et disparut...</p> - -<p class="p2">Que fis-je dans la prison de Saint-Gervais, durant -les éternelles minutes que j’y passai tout seul avec -Barnabé, dont la face violacée, hideuse, où se lisaient -les convulsions d’une horrible agonie, m’avait rempli -d’un effroi à me rendre fou? Je ne saurais le dire. Je ne -me souviens ni de l’arrivée des gendarmes, ni des reproches -qu’ils adressèrent sans doute au geôlier, coupable -d’avoir laissé s’évader Venceslas, ni des efforts -qu’on dut tenter pour rappeler à la vie l’ermite de<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span> -Saint-Michel. Vraisemblablement la méningite qui, -dans quelques instants, allait bouleverser ma pauvre -tête et me retenir plusieurs semaines dans un lit au -presbytère de Saint-Gervais, m’envahissait déjà le cerveau -et ne me permettait aucune perception bien distincte.</p> - -<p>On m’a raconté depuis que, dans mon trajet du clocher -à la cure de Saint-Gervais, je balbutiais à chaque -pas:</p> - -<p>—Je veux retourner chez mon oncle... Je veux retourner -chez mon oncle... J’ai peur de Barnabé... J’ai -peur...</p> - - -<p class="pc4 reduct">FIN DU LIVRE TROISIÈME</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4 font1 xlarge">CONCLUSION</h2> - -<p class="p2">Je ne restai pas moins de trois semaines à Saint-Gervais. -Enfin mon oncle, arrivé la veille des Pyrénées, -vint me chercher, et le médecin de la rue de l’Espinouse, -dont j’ai oublié le nom, pas plus que M. Anselme -Benoît, lequel, en cette circonstance, me témoigna -la plus vive affection, ne s’y opposant, nous partîmes -pour les Aires.</p> - -<p>Il faisait une journée de mai douce, tempérée, suave. -Le cheval des Garidel traînait la carriole, où nous étions -entassés pêle-mêle: mon oncle, Marianne, Liette, qui -avait voulu être du voyage parce que Simonnet en -était, M. Combal, attaché à ses chers enfants à ne pouvoir -plus s’en déprendre, moi enfin. Devant nous, -allait M. Anselme Benoît, éclairant la route avec sa -mule fringante, magnifiquement caparaçonnée. Derrière,<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span> -fermant la marche, venait Braguibus chevauchant -Baptiste, retiré depuis peu de la fourrière et gravissant -la montée des <i>Treize-Vents</i> à petits pas.</p> - -<p>Mon oncle, à qui les eaux d’Amélie avaient procuré -du soulagement, bien qu’il se reprochât certainement -de m’avoir confié à Barnabé, paraissait tout heureux. -Il ne hasarda pas un mot sur l’ermite.</p> - -<p class="p2">Le lendemain, fut célébré le mariage de Simonnet -Garidel avec Juliette Combal. La cérémonie eut lieu -avec toute la pompe possible. C’est moi qui assistai -mon oncle à l’autel, revêtu de mes jolies nippes sacerdotales, -que Marianne, en vue de la cérémonie, avait -fait remettre en état. J’étais content, et cela me donna -des forces. Je dois avouer pourtant qu’à l’Élévation, -quand j’entendis le fifre de Braguibus, autorisé à mêler, -lui aussi, sa note joyeuse à la fête, je reçus un tel -coup que je sentis comme si le cœur me manquait. -Cette musique me rappelait trop Saint-Michel, Barnabé, -le drame poignant où j’avais failli périr.</p> - -<p>Du reste, cette mélopée matrimoniale fut le dernier -élan, comme qui dirait le chant du cygne de Braguibus. -Le dimanche d’après, en effet, aux vêpres, mon -oncle, avant de donner la bénédiction du Saint-Sacrement, -annonça à ses ouailles assemblées qu’avec l’agrément -de Monseigneur il venait de nommer Jean -Maniglier ermite de Saint-Michel, en remplacement -de Barnabé Lavérune, «<i>dont la paroisse devait oublier -la vie et surtout la mort</i>.»</p> - -<p>Au même instant, Braguibus, ses membres grêles<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span> -ensevelis dans un vaste froc de bure, un bourdon neuf -et brillant à la main, sortit de la sacristie. Il s’avança -vers le chœur à pas comptés, déposa en <i>ex-voto</i> son -fifre sur le maître-autel, à la porte du tabernacle, puis -s’agenouillant, selon l’usage, récita: «<i>Je me confesse</i>....»</p> - -<p>Mon oncle, alors, lui adressa quelques paroles sur la -Confrérie des Frères libres de Saint-François. Il rappela -que Saint-Michel avait connu des ermites qui non-seulement -furent des sujets d’édification pour la paroisse -des Aires, mais pour toute la vallée d’Orb. Il anathématisa -Barnabé Lavérune, lequel, ayant manqué de -donner la mort à Jacques Molinier, de Saint-Gervais, -dont la blessure heureusement se trouvait cicatrisée -aujourd’hui, en était arrivé à désespérer du ciel et à -s’ouvrir de ses propres mains les portes de l’enfer. -Enfin il lança la malédiction divine contre le frère -Venceslas Labinowski, de Notre-Dame de Cavimont, -ce criminel endurci...</p> - -<p>«Si ce malheureux, dit-il, est parvenu, par la ruse, -à fuir la justice des hommes, il ne réussira pas à éviter -le jugement de Dieu.»</p> - -<p>Durant cette instruction, Braguibus ne cessa de -pleurer à chaudes larmes, et de se frapper la poitrine -en répétant: «<i>C’est ma faute, c’est ma faute, c’est -ma très-grande faute!...</i>»</p> - -<p class="p2">—Et Félibien? va me demander le lecteur.</p> - -<p>—Félibien Lavérune n’avait eu garde, en apprenant -la mort de son père, de demeurer à Moret, «<i>département<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span> -du Jura</i>.» Il était accouru, avait palpé le magot -enfoui sous «<i>le troisième pavé de la sixième rangée</i>;» -puis, ayant vendu Baptiste à Braguibus, entiché de -l’ermitage de Saint-Michel, était reparti allégrement.</p> - -<p>Félibien Lavérune est établi depuis longtemps; il -possède un magasin qui laisse bien loin derrière lui, -par le luxe de l’étalage et l’abondance des marchandises, -la pauvre boutique de M. Briguemal, de Béziers, -objet des convoitises de son père l’ermite. La devanture -de cet établissement magnifique, qui se développe sur -une façade de quinze mètres au moins, est surmontée -de cette enseigne triomphante:</p> - -<p class="pc1">AU MOUVEMENT PERPÉTUEL.<br /> -<i>Félibien Lavérune, horloger de 1<sup>re</sup> classe.</i></p> - -<p class="p1">—Où donc? où donc?</p> - -<p>—A Lyon, cher lecteur, à Lyon, rue Mercière.</p> - -<p>—A Lyon! est-ce possible?</p> - -<p>—Dieu! si Barnabé vivait!...</p> - - -<p class="pc2 reduct">Libourne, septembre 1872.—Paris, octobre 1873.</p> - - -<p class="pc4 mid">FIN</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-409.jpg" width="200" height="476" - alt="" - title="" /> -</div></div> - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Barnabé, by Ferdinand Fabre - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNABÉ *** - -***** This file should be named 51179-h.htm or 51179-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/7/51179/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/51179-h/images/cover.jpg b/old/51179-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 8930915..0000000 --- a/old/51179-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51179-h/images/ill-409.jpg b/old/51179-h/images/ill-409.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 319bbf8..0000000 --- a/old/51179-h/images/ill-409.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51179-h/images/logo.jpg b/old/51179-h/images/logo.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 67d1385..0000000 --- a/old/51179-h/images/logo.jpg +++ /dev/null |
