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-The Project Gutenberg EBook of Delphine Gay, Mme de Girardin, dans ses
-rapports avec Lamartine, Victor Hugo, B, by Leon Séché
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Delphine Gay, Mme de Girardin, dans ses rapports avec Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue
-
-Author: Leon Séché
-
-Release Date: February 8, 2016 [EBook #51156]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DELPHINE GAY, MME DE GIRARDIN ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-
-
-
- LE MARIAGE
- DE
- GABRIELLE
-
-
-
-
- LE MARIAGE
- DE
- GABRIELLE
-
- PAR
- DANIEL LESUEUR
- OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- NOUVELLE ÉDITION
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
- ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
- 3, RUE AUBER, 3
-
- 1897
-
- Droits de reproduction et de traduction réservés
-
-
-
-
-LE
-
-MARIAGE DE GABRIELLE
-
-
-
-
-I
-
-
-Huit heures du matin: c'était bien tôt pour se présenter chez le jeune
-comte René de Laverdie! Le valet de chambre fut tout surpris
-d'entendre résonner la sonnette de l'appartement à une heure aussi
-matinale. Lorsqu'il eut ouvert, son étonnement ne diminua point. Il
-reconnut l'ami le plus intime de son maître, le vicomte Alphonse de
-Linières, mais aussitôt il remarqua sur les traits du visiteur
-l'expression d'une vive inquiétude.
-
---Le comte est chez lui? C'est bien. Est-il levé? L'avez-vous vu?
-
---Non, monsieur. Mais aujourd'hui je dois réveiller M. le comte. Il
-est à peu près l'heure que M. le comte m'a indiquée, et si monsieur
-désirait...
-
---Restez, restez, François. C'est moi qui le réveillerai.
-
-Et, en homme qui connaissait bien la maison et s'y considérait comme
-chez lui, Alphonse de Linières traversa vivement l'antichambre et le
-salon, allant droit à la porte de la chambre à coucher. Mais, arrivé
-là, il s'arrêta. Sa main toucha le bouton, puis s'abaissa, indécise et
-tremblante.
-
-Il songeait au dernier débris de la fortune de son ami, englouti cette
-nuit même au jeu.
-
-On lui avait raconté presque légèrement cette perte énorme de
-soixante-dix mille francs. On n'avait vu là qu'une nouvelle folie du
-comte René, une mésaventure à laquelle il ne penserait plus le
-lendemain. Mais lui, Alphonse, il avait aussitôt deviné que c'était un
-coup de désespoir, un appel suprême à la chance, à laquelle, sans
-doute, s'était fié le malheureux qui voulait sauver son honneur,
-toutes les joies de sa vie, sa vie même peut-être.
-
-Aussi, tandis qu'il se tenait, indécis, devant la porte fermée, son
-imagination lui peignait d'effrayantes images. Il voyait René en face
-de ces cartes maudites, riant avec l'angoisse au cœur; mais surtout
-il croyait l'apercevoir, là, derrière ce mur, à deux pas de lui,
-étendu, livide, avec le trou noir d'une balle de pistolet dans la
-tempe.
-
-Il était glacé, il étouffait et restait là, n'osant ouvrir. Puis,
-soudain, il tourna le bouton de cristal et poussa la porte en
-frémissant. Son regard, qui parcourut la chambre, rendu plus rapide et
-plus puissant par une indicible anxiété, en une seconde embrassa tout:
-les moindres détails, si familiers, lui apparurent alors comme pour la
-première fois, avec une netteté singulière.
-
-C'était une scène bien différente du rêve affreux de tout à l'heure.
-
-La chambre à coucher de René était charmante, de style gothique, un
-coin du musée de Cluny transporté là, dans ce premier étage haut et
-sombre du faubourg Saint-Honoré.
-
-Le plafond était à caissons, bleu pâle, à fleur de lis d'or, avec de
-grosses poutres brunes qui se croisaient. Il y avait des vitraux à la
-fenêtre, et les murs étaient recouverts par des tapisseries de
-Flandre, vieilles de plusieurs siècles, admirables dans leur usure. Au
-fond se trouvait le lit, élevé sur deux marches: curieux meuble carré,
-immense, de bois sculpté, fouillé, et qu'amollissaient par leur
-lourdeur les plis des rideaux bleu pâle. Dispersés çà et là, quelques
-sièges bas, sortes de banquettes ou coussins; et, cachant tout un pan
-de muraille, un haut bahut, dont les formes massives étaient comme
-atténuées par mille découpures d'une délicatesse infinie. La cheminée
-de marbre, copiée sans doute de quelque ancien modèle, était grande et
-assez belle, bien que ne rappelant précisément aucune époque. Mais les
-chenets surtout étaient singuliers; on y voyait, sous une sorte de
-toit pointu, élancé, un moine maigre et rigide, les mains croisées sur
-la poitrine; ils étaient de fer forgé, fort anciens et d'un travail
-remarquable. De tous côtés, contre les murs, étaient suspendues de
-vieilles armes: épées longues de quatre pieds, lourds pistolets, ou
-dagues à poignées ciselées.
-
-C'était à ces splendides fantaisies que s'était ruiné le jeune comte.
-
-Ce n'était pas tout, il est vrai.
-
-Le salon Louis XV, la chambre gothique, la salle à manger flamande,
-tout ce merveilleux intérieur d'artiste et de poète avait été trop
-souvent le théâtre des folies du libertin. Les chevaux de prix, les
-femmes et le jeu avaient disputé aux ivoires prprécieuxieux, aux
-inestimables émaux l'honneur de disperser, de dissoudre une fortune
-princière...
-
-Et leur tâche était achevée.
-
-Alphonse de Linières s'était avancé jusqu'au milieu de la chambre, et,
-les bras croisés, stupéfait d'un tel calme, regardait René qui
-dormait.
-
-Dans ce cadre étrange, obscur, de sévère poésie, se détachait vivement
-la tête expressive, aux traits fiers et fins, mais privés d'énergie,
-qui gardait dans le sommeil toute l'animation de la pensée vivante.
-
-René de Laverdie avait vingt-huit ans. Seul héritier en même temps que
-dernier représentant d'une famille fort riche et de haute noblesse,
-doué d'un esprit aimable et d'une charmante figure, il avait, grâce à
-tant d'avantages, passé ses premières années dans un long
-enchantement... La lassitude qui naît d'une existence frivole était
-bien venue quelquefois le surprendre; mais ses goûts délicats, en
-l'éloignant des plaisirs grossiers, l'avaient également préservé des
-écœurements dont ils sont suivis. La vie ne lui avait offert jusqu'à
-ce moment que des jouissances, il était donc naturel qu'il l'aimât.
-Aussi la perte même de sa fortune ne lui avait pas inspiré l'idée du
-suicide. A vrai dire, il ne réalisait pas l'étendue de cette perte. Il
-avait confiance dans l'avenir. Pour la première fois en présence du
-malheur, bien que le voyant face à face, il ne pouvait encore y
-croire.
-
-Alphonse de Linières était d'un caractère tout opposé. Sa prudence, sa
-tranquillité, ses principes étroits, mais inflexibles, contrastaient
-avec l'esprit changeant, vif et léger de son ami. Sa vie aussi avait
-été différente. Il appartenait à une famille que les orages
-révolutionnaires avaient cruellement éprouvée. Des comtes et des
-vicomtes de Linières étaient morts sur l'échafaud pendant la Terreur.
-Ceux qui avaient survécu, ne voulant servir ni la Convention ni
-l'étranger, s'étaient renfermés dans une indifférence hautaine et
-avaient vu, sans essayer de le défendre, le patrimoine de leur maison
-passer en de nouvelles mains. Alphonse se trouvait ainsi relativement
-pauvre; mais il n'en portait qu'avec plus d'orgueil le nom de ses
-ancêtres; il n'estimait que la noblesse et s'indignait contre ceux qui
-prétendent aujourd'hui remplacer un écusson à plusieurs quartiers par
-le pouvoir de l'argent, par le mérite personnel, par l'intelligence ou
-par le talent.
-
-Mais ce n'est pas à cela qu'il songeait en contemplant René endormi.
-Il s'étonnait de la tranquillité du jeune homme.--Voilà, pensait-il,
-un repos plus admirable que le fameux sommeil d'Alexandre ou du grand
-Condé: ce n'est rien de dormir à la veille de la bataille, mais le
-lendemain de la défaite!...
-
-Sous le regard persistant de son ami, René finit cependant par ouvrir
-les yeux.
-
---Tiens, Alphonse! dit-il d'un ton de joyeuse surprise.
-
-Mais tout à coup ce sentiment vague et affreux qui saisit au réveil
-lorsqu'on s'est endormi sous le poids d'un malheur vint changer
-l'expression de son visage.
-
---Ah! malédiction! murmura-t-il.
-
---C'est donc vrai? dit Alphonse en s'approchant. Mon pauvre ami! En
-voyant ton calme, j'espérais qu'on m'avait trompé.
-
---Comment! s'écria René en se soulevant sur son séant, tu sais déjà la
-catastrophe! Et de qui l'as-tu apprise?
-
---De Jules que j'ai rencontré sortant du cercle. Moi, je venais du bal
-de madame d'Arlac.
-
---C'est trop fort! Il n'y a pas de cela... quoi? six heures! et la
-nouvelle se répand déjà. Combien dit-on que la Renommée a de bouches
-et d'oreilles? Je parie qu'on est resté bien en deçà du nombre.
-
-Il essayait de rire, mais il y parvenait d'autant moins que cette
-gaieté forcée ne trouvait pas d'écho.
-
-Alphonse en voulait un peu à son ami d'avoir été si imprudent, d'avoir
-repoussé jusqu'au bout les conseils qu'il ne lui avait cependant pas
-épargnés. Maintenant qu'il était trop tard pour les lui rappeler, il
-se sentait comme gêné de sa propre sagesse; il craignait, s'il ouvrait
-la bouche, que sa première parole de sympathie ne pût se traduire par
-un de ces odieux: «Je vous l'avais bien dit!» qui sont l'aiguillon
-inévitable et exaspérant de toute infortune.
-
-Il rêvait donc à ce qu'il répondrait, et, ne trouvant rien, sentait
-croître son embarras, lorsque René reprit:
-
---Et que disait Jules?
-
---Oh! il considérait toute l'affaire comme la meilleure plaisanterie
-du monde. Il riait de tout son cœur en me rapportant les défis
-insensés que tu as proposés, et comment tu doublais ta mise après
-chaque nouvelle perte...
-
---Ce n'est pas ce que j'ai fait de plus mal. Si on avait eu le courage
-de me tenir tête, j'aurais certainement fini par tout rattraper d'un
-seul coup.
-
---Ou tu te serais enfoncé deux fois plus avant, dit vivement Alphonse;
-mais, se mordant aussitôt la lèvre, il ajouta d'un ton qu'il
-s'efforçait de rendre gai: Ce fou de Jules! Si tu savais avec quelle
-admiration il parlait de ta hardiesse. «Je n'ai jamais vu un pareil
-entrain», me disait-il. A l'entendre, on aurait cru que tu avais
-perdu exprès, pour le plaisir de l'émotion.
-
---Oui, répliqua René avec amertume; tous ceux qui se trouvaient là
-eussent été bien surpris d'apprendre que le comte de Laverdie jouait
-ses derniers louis.
-
---Allons, dit Alphonse, voilà que tu exagères.
-
---Je n'exagère pas, je me trompe: ce que j'ai perdu cette nuit ne
-m'appartenait même pas.
-
-Alphonse tendit la main à son ami.
-
---Écoute, René, dit-il, ne cherchons pas à nous tromper l'un l'autre.
-Quitte ce ton d'indifférence ironique, et permets-moi de laisser de
-côté les paroles de consolation banale, qui me restent dans la gorge
-et qui m'étranglent. Il n'y a jamais eu de secrets entre nous tant que
-tu as été heureux. Il ne faut pas qu'un malheur nous sépare.
-D'ailleurs, il n'y a rien d'irréparable dans ce monde, et, à nous
-deux, nous trouverons bien quelque moyen de te faire sortir
-d'embarras.
-
-René serra avec émotion la main qui lui était tendue.
-
---Tu as raison, fit-il; merci, mon brave Alphonse. C'est vrai que je
-suis ruiné, complètement ruiné!... Mais c'est ma faute. J'ai été
-prodigue, imprudent, pire que cela: joueur! Et malgré tous tes
-conseils! Tu vois que je suis franc avec toi, comme tu me le
-demandes. Maintenant tu espères découvrir quelque remède pour un si
-grand mal. Hélas! il n'y en a pas. Ce n'est pas quand les gens sont
-morts que l'on doit songer à appeler le médecin. Et moi, je suis mort,
-bien mort!... faute de t'avoir écouté à temps, mon cher docteur.
-
---Un instant! Je ne suis pas du tout disposé à t'ensevelir encore, et
-je me refuse formellement à constater le décès.
-
---Ah! si tu savais le seul moyen qui s'offre à moi de revenir à
-l'existence, je suis bien sûr que tu préférerais me laisser descendre
-au tombeau, et littéralement encore, plutôt que de me donner le
-conseil d'y recourir.
-
---Moi? Ah! par exemple! Il faudrait pour cela que ton moyen fût
-contraire à l'honneur, ce qui n'est pas possible, puisque tu y as
-songé.
-
-René rougit.
-
---Tu sais, dit-il, nous différons totalement d'opinion à quelques
-points de vue. L'honneur!... évidemment il n'est pas en jeu... cela
-est hors de doute. Et cependant... tu as des idées si arrêtées à
-certains égards!... Enfin, quoi qu'il en soit, j'aime la vie,
-c'est-à-dire ma vie, celle que j'ai menée jusqu'à présent. Il m'est
-impossible d'y renoncer. Il m'est impossible de me séparer de ce luxe
-qui m'entoure, de mes chevaux, de mes objets d'art... Non, si je
-devais tout vendre et vivre ensuite en pauvre hère, je me ferais
-plutôt sauter la cervelle! Et j'avoue à ma grande honte que le second
-de ces deux partis, bien qu'il me semble le meilleur, ne me sourit
-encore que très médiocrement.
-
---Où diable veux-tu en venir? demanda Alphonse avec quelque
-inquiétude. Quelle résolution as-tu donc prise? Si elle doit te faire
-vivre heureux, n'est-il pas certain que j'y applaudirai de grand
-cœur?
-
---Ah! voici ce dont je ne suis pas aussi sûr que tu parais l'être,
-reprit René. Mais nous ne pouvons continuer à causer ici. J'étouffe,
-moi; j'ai besoin d'air après la nuit que j'ai passée dans ce maudit
-cercle. Tiens, tu vas entendre un serment qui te fera plaisir: Je te
-jure que, quoi qu'il arrive, je ne jouerai plus de ma vie! Je hais le
-jeu! Je l'ai toujours eu en horreur; ce qui fait que je me méprise
-d'autant plus pour la lâcheté avec laquelle j'y ai eu dernièrement
-recours.
-
---Bien, dit Alphonse. Dans ce cas, réjouissons-nous de la mauvaise
-chance qui t'a poursuivi. Les sommes que les cartes t'ont fait perdre
-n'auraient pas été suffisantes pour relever ta fortune, quand même tu
-les aurais doublées, et le serment que tu viens de prononcer là te
-rapportera davantage.
-
---Sortons, dit René. Allons faire un tour de Bois, veux-tu? Je serai
-habillé dans un quart d'heure.
-
---Je suis venu à pied, observa Alphonse.
-
---Tu prendras un de mes chevaux. Hélas! pauvres bêtes! pourrai-je
-encore les prêter souvent?
-
---Courage, voyons. Et ton beau projet de tout à l'heure!
-
---Ah! oui, je t'en parlerai dehors. Va dans le fumoir, tu y seras
-mieux pour m'attendre et tu y trouveras les journaux du matin. Je
-serai prêt dans le temps qu'il faudra pour seller les chevaux.
-
-Tout en parlant, René tirait le cordon de la sonnette.
-
-Alphonse se rendit au fumoir. C'était la seule pièce de l'appartement
-qui ne fût d'aucun style. Elle aurait plutôt mérité le nom de
-bibliothèque par la profusion des livres qu'on y apercevait. Ils
-étaient rangés dans d'immenses armoires de chêne vitrées qui cachaient
-entièrement une des murailles. Sur les trois autres, revêtues d'une
-tenture sombre, étaient suspendus quelques tableaux d'une grande
-beauté; c'étaient des chefs-d'œuvre de l'école hollandaise ou des
-romantiques français: un clair de lune de Van der Neer et un torrent
-de Ruysdaël, un Diaz, un Decamps, des paysans de Léopold Robert.
-
-Alphonse s'assit dans un fauteuil, alluma un cigare et prit
-machinalement quelques-uns des journaux qui se trouvaient à portée de
-sa main sur la table du milieu. Il en brisa les bandes et les
-parcourut d'un air distrait. Mais le mot de République, qui revenait
-très fréquemment dans leurs colonnes, les lui fit poser avec
-dégoût.--Pauvre France! murmura-t-il, toi si spirituelle et si fine
-autrefois, quel grossier jargon as-tu donc appris à parler?
-
-Mais, comme il repoussait l'idée du bourgeois qui pense et travaille,
-celle du jeune noble ruiné par les plaisirs et le jeu lui revint à la
-mémoire, et ne lui parut guère plus agréable.--Peut-on avoir été fou
-comme ce garçon! se disait-il. Toutes les merveilles de cet
-appartement, une fois vendues, suffiraient à peine à payer ses dettes.
-
-Il éprouvait un vif chagrin, car il portait à René une amitié sincère.
-Son angoisse avait été profonde lorsqu'il avait appris ce qui s'était
-passé dans la nuit, et il était accouru, tremblant de ne plus trouver
-que le cadavre du malheureux jeune comte; maintenant qu'il l'avait vu
-si tranquille, presque gai, il oubliait un peu le coup qui frappait
-son ami, pour songer à la longue série d'imprudences qui en avait été
-la cause. Alphonse était de ces gens raisonnables qui ne comprennent
-pas les fautes d'entraînement, et que l'absence de calcul chez les
-autres confond. Ils abondent en: «Comment avez-vous pu?... A quoi
-avez-vous songé?» tant il leur semble impossible de croire que l'on
-n'ait pas songé du tout. C'était tout ce que le vicomte de Linières
-avait pu faire que de retenir en présence de René ces édifiantes
-exclamations.
-
-Mais, une fois seul, il se rattrapait; et son irritation ne lui
-permettant pas de conserver longtemps la position assise, qu'il avait
-d'abord adoptée, il se mit à marcher dans la chambre en monologuant
-furieusement.
-
---Il parle d'un projet... Quel projet peut-il avoir? Dès qu'on le
-saura ruiné, ses créanciers vont fondre sur lui. S'il ne vend pas ses
-bibelots de bonne grâce, on l'y forcera... Un comte de Laverdie...
-c'est épouvantable! Mais il devait bien voir où tout ceci le
-conduisait, songer à son nom surtout... quel scandale! Et maintenant
-comment va-t-il sortir de là? Une issue... il a bien de la chance s'il
-a pu en découvrir une! pour ma part, je n'en vois pas. Ce qui me
-passe, c'est qu'il ne se soit pas tué. J'en suis très content, mais
-enfin cela m'étonne. C'est un garçon trop mou pour supporter une
-telle catastrophe, et, ma foi! autant mourir d'une balle de revolver
-que de honte et de chagrin. Et il en mourra, c'est certain. Il a bien
-raison de dire qu'il ne peut renoncer à cette vie. Je le connais;
-toutes ces élégances lui sont plus nécessaires que l'air qu'il
-respire.
-
-En allant et venant ainsi qu'un lion en cage, Alphonse aperçut tout à
-coup un petit tableau qu'il ne connaissait pas; il s'en approcha
-aussitôt. C'était un coin de forêt traversé par un puissant rayon de
-soleil. Il reconnut tout d'abord la manière hollandaise du XVIIe
-siècle, chercha la signature et fut un moment avant de la trouver.
-
---C'est encore un Ruysdaël, se dit-il. Et cependant, non: il n'y a pas
-assez d'imagination, et d'autre part trop de perfection dans le jeu de
-la lumière et dans les demi-teintes des ombres. Ah! mais, c'est une
-petite toile admirable! Serait-ce un Hobbema? Je sais qu'il en
-désirait un et courait toutes les ventes pour en trouver... Oui, ma
-parole! c'en est un. Voilà la signature: quatre ou cinq longs traits
-informes dans ce coin, sur ces grosses racines qui soulèvent le sol.
-Mais c'est de la démence! Acheter un tableau de cette valeur et jouer
-ses derniers louis au jeu: c'est être fou à lier!... Et moi qui avais
-la naïveté de lui donner des conseils!
-
---Ah! je savais bien que tu le découvrirais! s'écria tout à coup
-derrière lui la voix triomphante de René. C'est pour cela que je t'ai
-envoyé au fumoir. Je l'ai depuis trois jours, et ne t'en ai rien dit
-pour te réserver la surprise. Oui, regarde-le bien, mon cher! c'est le
-seul Hobbema qui ait été mis en vente à Paris depuis des mois... Et
-c'est moi qui l'ai eu! Ah! par exemple, cela n'a pas été sans peine.
-
-Le vicomte stupéfait regardait tantôt René et tantôt le tableau, sans
-trouver un mot à répondre.
-
---Mais regarde donc! continuait René en s'approchant. Je suis sûr que
-tu n'as pas tout vu. Tiens, ce groupe d'arbres ici à droite... Ah! le
-génie!... Il y a deux siècles que ceci a été peint, et ces feuilles
-frémissent encore comme elles ont frémi devant les yeux de l'artiste,
-dans son âme, sous son pinceau!...
-
-Pour toute réponse, Alphonse saisit vigoureusement le bras de son ami,
-et le forçant à se retourner:
-
---Mais fou que tu es! lui cria-t-il, as-tu donc juré de me faire
-perdre aussi la raison! Comment! tu veux que je m'extasie devant des
-feuilles, et ce matin, en arrivant ici, je n'étais pas sûr de te
-trouver vivant!
-
---Tiens! fit René, tu avais l'idée que j'aurais pu me tuer? Au fait,
-oui, c'était vraisemblable. Mais c'est égal, tu l'as admiré, tu le
-regardais quand je suis entré.
-
---Incorrigible étourdi! Oui, je le regardais et je maudissais tes
-folies. Je puis bien te le dire, puisque je suis plus triste que toi
-de ce qui t'arrive.
-
-Cette fois René prit un air sérieux.
-
---Eh bien, oui, mon ami, tu as raison, mille fois raison. Du reste,
-cela a toujours été le cas depuis que je te connais, c'est-à-dire
-depuis que l'un et l'autre nous sommes au monde. Si je t'avais écouté
-plus souvent, je m'en serais mieux trouvé. Mais je venais te chercher;
-les chevaux sont prêts et la matinée est superbe. Est-il assez joli
-pourtant, mon Hobbema! Jettes-y donc un dernier coup d'œil! De ma
-place, tiens, c'est ici qu'on a le meilleur jour.
-
-René avait eu raison d'annoncer à son ami une belle matinée et
-une agréable promenade. Quand les deux jeunes gens, l'un et
-l'autre admirablement montés, tournèrent le coin de la rue
-d'Anjou-Saint-Honoré et pénétrèrent dans le faubourg, si blasés qu'ils
-fussent sur toutes les jouissances, ils ne purent retenir une
-exclamation de plaisir.
-
-C'était le commencement d'une ravissante journée d'avril. Les rues,
-où circulait un air vif et pur, étaient baignées d'une lumière rose;
-propres et coquettes, elles semblaient s'être faites si belles pour
-mieux recevoir le printemps. Les devantures des boutiques s'étalaient
-gaiement au soleil. Du côté opposé, les hôtels somptueux laissaient
-leurs portes s'ouvrir toutes grandes sur la chaussée dans la
-familiarité de cette heure charmante. Au fond des cours, on voyait
-aller et venir des palefreniers, conduisant des chevaux en main.
-
-Devant l'Élysée s'arrêtaient déjà des voitures de maître, d'où
-sortaient des messieurs décorés, à l'air grave et le portefeuille sous
-le bras. Puis, passant au galop de leurs lourdes bêtes, les dragons du
-ministère de l'intérieur mettaient dans la tranquillité lumineuse de
-toute cette scène le joyeux cliquetis de leur sabre sonnant contre
-leurs éperons.
-
-Dans l'avenue Marigny, du haut en bas des Champs-Élysées, plus loin
-encore, le long des quais, c'était un débordement de fraîche verdure
-sous lequel Paris semblait comme rajeuni. De tous côtés l'on arrosait;
-l'eau s'éparpillait dans le soleil en gerbes étincelantes. C'était une
-fête, un baptême. Il était impossible de ne pas ressentir l'influence
-de joie et d'énergie qui sortait de toutes ces belles choses.
-
-René et son ami ne songeaient point à s'y soustraire. Ils avaient pour
-un moment oublié leurs préoccupations et causaient avec animation et
-insouciance, comme ils l'avaient fait tant de fois en remontant cette
-même avenue. Lorsqu'ils furent arrivés au rond-point de l'Étoile, la
-conversation s'étant un peu ralentie, le comte se tourna sur sa selle
-et jeta un coup d'œil en arrière.
-
---Ah! Paris, murmura-t-il, que je renonce à ta vie et à tes plaisirs,
-non, non, jamais, jamais!
-
---Eh bien, dit Alphonse, vais-je enfin savoir quelle résolution tu as
-prise?
-
-Il fallait que la confidence fût bien embarrassante, car René ne
-pouvait encore se décider à la faire. Il proposa un temps de galop
-jusqu'au bois de Boulogne. Arrivé là cependant, il se trouva forcé de
-s'exécuter; mais il crut nécessaire de préparer son ami.
-
---Tiens-toi bien en selle, lui dit-il; ne t'évanouis pas et ne tombe
-pas de cheval. Tu vas entendre quelque chose d'inouï... Je vais me
-marier.
-
---Te marier?
-
---Oui, je suis déjà presque fiancé.
-
---Et tu prétends me faire croire à la possibilité d'un pareil miracle:
-l'existence d'une jeune fille assez riche pour payer tes dettes, d'un
-assez grand nom pour qu'il s'allie au tien, et assez folle pour
-t'épouser?
-
---Deux de ces conditions se sont rencontrées, répondit René avec
-quelque hauteur: quant à la troisième, je compte m'en passer.
-
-Alphonse réfléchit un instant, puis d'un ton plus grave:
-
---Est-ce que tu n'épouserais pas une jeune fille de notre monde?
-
---Elle n'est pas noble: c'est la fille d'un marchand.
-
-Alphonse jura: c'était plus fort que lui. Il fit en même temps un
-mouvement si violent que son cheval se cabra.
-
---Tiens, s'écria-t-il, vois l'effet de tes paroles sur ce cheval. Ah!
-c'est que c'est un animal de race, lui, il a horreur des mésalliances.
-
---Quelle folie! dit René.
-
---Voyons, René, ce n'est pas sérieux? Tu ne ferais pas un marché du
-nom de Laverdie?
-
---Alphonse!
-
---Eh, morbleu! mon cher, il n'y a pas à mâcher les mots. Tu n'espères
-pas me faire croire, je suppose, à un mariage d'inclination?
-
---Je te l'ai dit, Alphonse, je ne veux pas mourir. Eh bien, oui, tu as
-raison, c'est un échange... il n'est même pas très loyal, car toi
-seul sais au juste l'état de mes affaires; mais j'estime que mon
-titre...
-
---Loyal, allons donc! Crois-tu que je m'embarrasse de cela? Ce
-bourgeois dont tu prends la fille donnerait jusqu'à son dernier écu
-pour être le père d'une comtesse. Il t'accepte ruiné, joueur et le
-reste, que lui importe! C'est là ce qui m'exaspère. Ah! ils se
-prétendent nos égaux par leur travail, leur intelligence, que sais-je?
-On pourrait les croire, s'ils étaient logiques. Mais non, on les voit
-baiser la trace de nos pas! Ils se battent pour un de nos sourires
-autour du lac, pour une heure que nous passons le soir dans leurs
-salons. Il n'y a pas un d'entre eux qui ne soit prêt à donner son or,
-son sang, son repos, pour le moindre de nos blasons. Voilà pourquoi je
-les méprise, oui, du fond de mon cœur! Et tu vas descendre jusque-là,
-toi, un Laverdie?
-
---Je m'attendais à une tirade de ce genre, répondit René. Tu es
-intraitable sur la question de race et de nom. Eh, mon Dieu! tu sais
-bien que j'ai toujours été de ton avis. Je le suis encore. Mais je
-n'ai plus un louis. Veux-tu donc que je me brûle la cervelle? Les
-bourgeois sont vaniteux et illogiques, j'en conviens: profitons-en.
-Nous ne faisons pas de mal, puisque cela les rend heureux.
-
---Mais nous nous abaissons! Ils ont soif de nos titres, faut-il
-montrer que nous avons soif de leur or?
-
---Sais-tu, Alphonse, de qui je ferai le bonheur par le mariage dont il
-s'agit? de ma grand'tante de Saint-Villiers.
-
---De la marquise! de cette vieille grande dame «haute comme les
-monts», ainsi que dirait madame de Tencin! C'est impossible!
-
---C'est cependant ce qui me décide à une chose qui autrement me
-répugnerait un peu, je l'avoue. Bref, que ce soit ma tante, ou les
-millions, ou tous les deux, tu décideras pour toi-même la question si
-tu t'en crois capable. Tu dis souvent que je ne sais pas réfléchir: eh
-bien, c'est vrai. Une idée me plaît ou me déplaît tout d'abord; je
-l'accepte ou je la repousse, et c'est pour toujours; il m'est
-impossible de la discuter. Ces jours-ci, je me sentais pris dans un
-cercle de fer qui allait se resserrant de plus en plus autour de moi;
-tout à coup j'ai découvert une issue, et je me suis précipité vers
-elle. Ma résolution était prise... Tous tes raisonnements n'y feront
-rien.
-
---Mais t'es-tu assuré du moins que cette issue était la seule qui pût
-s'offrir?
-
---En connais-tu d'autres?
-
---Dans ta position, je vendrais tout, je payerais mes dettes, et
-j'entrerais dans l'armée.
-
---Ah! oui, l'armée... voilà un conseil qui eût été bon il y a cent ou
-cent cinquante ans, mais aujourd'hui! Tu te figures donc être toujours
-au temps de Louis le Bien-Aimé? Alors, en effet, la carrière des armes
-était belle et glorieuse pour un comte de Laverdie. Mais nous sommes
-en République, Alphonse, et pour quelque temps encore! car les
-symptômes sont graves, l'accès de folie pourrait cette fois se
-prolonger. Je suis sorti lieutenant après la guerre... Jolie position
-pour un Laverdie! avec la perspective d'un exil en province et le
-grade de capitaine à l'ancienneté dans une dizaine d'années d'ici.
-Cela vaut bien le sacrifice de tous mes trésors, la perte de ces
-merveilles qui feraient l'orgueil d'un musée royal, et que j'ai
-rassemblées avec tant d'amour et de peine!
-
-Alphonse ne répondit rien, et pendant un instant les deux amis
-poursuivirent leur promenade en silence. Le vicomte était révolté de
-la faiblesse de René. Il faisait aussi un orgueilleux retour sur
-lui-même: ce n'est jamais par une lâche concession aux tendances
-égalitaires de notre époque que lui eût atteint la richesse! Donner
-son nom à la fille d'un roturier, ou l'inscrire en lettres d'or
-au-dessus des vitrines d'un comptoir, n'était-ce pas un déshonneur
-pour un gentilhomme? Il relevait la tête en songeant à sa propre vie,
-simple et fière; puis, au nom de toute sa caste, il s'indignait contre
-son ami.
-
-Tout à coup il se rappela ce que le comte lui avait dit de la marquise
-de Saint-Villiers.--Il est impossible, pensa-t-il, que la marquise
-approuve la mésalliance de son neveu. Elle est d'une rigidité absolue
-à cet égard, et je ne connais pas de femme plus fidèle à toutes nos
-grandes traditions. Quelle royaliste enthousiaste!
-
-Et le vicomte ne put s'empêcher de sourire en pensant à un mot que
-l'on attribuait à la spirituelle vieille dame. Un jour que quelqu'un
-se disait devant elle partisan de l'ancien régime, moins les
-abus.--Les abus! s'était écriée madame de Saint-Villiers, mais c'est
-ce qu'il y avait de mieux.
-
-Alphonse interrompit donc René qui rêvait de son côté.
-
---Explique-moi, lui dit-il, comment la marquise a jamais pu te
-conseiller ce mariage.
-
---Voilà. Ma tante n'a plus dans ce monde que deux grandes affections:
-l'une pour moi, qui la désespère et qu'elle idolâtre; l'autre pour une
-petite filleule qui a su s'emparer de son cœur par je ne sais
-quelles perfections ou quels sortilèges; le fait est que la marquise
-en est folle. Tu jugeras de ce qui en est quand tu sauras que pour
-cette enfant ma tante met de côté ses principes les plus enracinés.
-Bref, cette petite, qui n'est pas noble, est la femme qu'elle me
-destine.
-
---La marquise? Voilà qui est inouï.
-
---Non, pas autant que cela paraît au premier abord. Ma tante croit que
-je suis en train de me ruiner, car elle s'imagine que c'est encore à
-faire. Elle sait bien que ma réputation n'est pas tout à fait celle
-d'un saint. Elle rêve pour moi le mariage comme «port de salut contre
-les orages des passions»; pourtant elle est persuadée que, dans notre
-monde, pas une mère ne me donnerait sa fille. D'autre part, elle a une
-filleule qu'elle aime extrêmement; elle la trouve si charmante qu'à
-ses yeux le ciel a commis une erreur grossière en la faisant venir au
-monde ailleurs que dans l'alcôve d'une duchesse. Eh bien, ma bonne
-tante veut réparer l'erreur du ciel et sauver du même coup son neveu
-de la perdition dans ce monde et dans l'autre. Voilà comment il se
-fait que je vais la ravir de joie en lui apprenant ma conversion. Par
-exemple, il est probable que je n'entrerai pas dans le détail des
-moyens spéciaux par lesquels la grâce d'en haut a su toucher mon
-cœur.
-
-René affectait un ton léger, quoique au fond il souffrît beaucoup. La
-froide désapprobation d'Alphonse lui pesait excessivement. Sa
-résolution était prise et il ne la changea point; mais, son caractère
-faible le forçant à subir en quelque mesure l'influence de son ami,
-cette influence eut pour effet de l'aigrir contre la famille de
-bourgeois vers laquelle son intérêt l'entraînait. Il les méprisait,
-les détestait d'avance; et, honteux au fond d'accepter leur argent,
-cherchait à e persuader, à force d'orgueil, que c'étaient eux qui
-seraient redevables envers lui lorsqu'il les aurait honorés de son
-alliance.
-
-Ces sentiments se firent jour lorsque, sur le point de le quitter,
-Alphonse eut enfin l'idée d'apprendre quelque chose sur la jeune fille
-elle-même.
-
---Je crois l'avoir vue une fois, en soirée, chez ma tante, répondit
-René d'un ton indifférent. Il me semble même avoir remarqué qu'elle
-est assez gentille et n'a pas de mauvaises manières. C'est, comme tu
-le vois, plus que je n'aurais pu raisonnablement espérer.
-
-
-
-
-II
-
-
-C'était par une splendide journée de mai, vers une heure de
-l'après-midi.
-
-Peu de personnes étaient dehors, ou du moins les passants étaient
-rares dans la rue de Grenelle-Saint-Germain. Dans cette rue, et du
-côté de l'ombre, une jeune fille marchait lentement, escortée par sa
-femme de chambre.
-
-Personne n'eût passé auprès d'elle sans la remarquer; et cependant
-l'on ne saurait dire qu'elle fût précisément jolie. Mais elle était
-grande, d'une taille gracieuse; elle avait un teint admirable. Ses
-traits, il est vrai, manquaient de régularité: sa bouche n'était pas
-assez petite; mais, quand elle riait, ses lèvres fraîches laissaient
-voir deux rangées de dents blanches et brillantes; et l'on oubliait
-que son profil n'était pas classique lorsqu'on apercevait ses yeux:
-ils avaient la nuance indécise et changeante des lacs abrités par des
-montagnes, et, quand leurs longs cils s'abaissaient tout à coup en les
-assombrissant, ils semblaient en avoir aussi la profondeur.
-
-Ceux qui n'auraient pas eu le regard assez prompt pour découvrir le
-charme réel du visage seraient du moins restés séduits par l'ensemble:
-par les beaux cheveux blonds, peu abondants, mais d'une finesse
-extraordinaire; par les petits pieds se posant sur le trottoir d'une
-façon mutine et décidée; enfin par la toilette, une robe de batiste
-bleu pâle, à volants étroits garnis de guipure, et un chapeau de
-grosse paille blanche orné d'un bouquet de cerises.
-
-Cette jeune fille était Gabrielle Duriez, la filleule de madame de
-Saint-Villiers; elle allait voir sa marraine; la marquise, qui se
-trouvait un peu souffrante, l'avait fait demander.
-
-Madame de Saint-Villiers ne pouvait rester plusieurs jours sans voir
-Gabrielle. Elle avait perdu ses propres enfants, un fils et une fille,
-presque au berceau; son petit-neveu lui donnait plus de chagrin que de
-satisfaction: l'amour maternel dont son cœur était plein s'était
-donc reporté (chose singulière chez cette altière vieille femme) sur
-la petite plébéienne qu'elle avait tenue dans ses bras à l'église et
-présentée au baptême. Nul doute qu'en agissant ainsi, en prenant le
-bébé des mains de sa nourrice, tandis que le prêtre étendait le bras
-d'un air grave et que dans l'assemblée on chuchotait le nom de la
-marquise, madame de Saint-Villiers ne pensât faire preuve d'une
-condescendance exemplaire. Elle ne se doutait certainement pas que cet
-acte si simple contenait la promesse des moments les plus doux de ses
-dernières années.
-
-Ne pouvant faire moins que de s'intéresser un peu à sa filleule, la
-marquise avait tout d'abord pris soin qu'on la lui amenât quelquefois;
-elle avait même poussé l'abnégation jusqu'à lui rendre visite dans cet
-intérieur de bourgeois parvenus qui lui déplaisait si fort. Peu à peu
-elle s'était attachée à l'enfant; elle avait fini par diriger tout à
-fait son éducation, et les parents étaient trop fiers d'une si haute
-amitié pour jamais trouver indiscrète l'intervention de la marquise.
-
-Depuis sa sortie du couvent, Gabrielle était aussi souvent rue de
-Grenelle-Saint-Germain que rue des Petites-Écuries où demeurait M.
-Duriez. Madame de Saint-Villiers, dont le rêve le plus cher était
-alors de marier sa filleule à son neveu René, cherchait à faire
-rencontrer quelquefois les deux jeunes gens dans sa maison; mais le
-comte de Laverdie ne venait pas trop souvent voir sa tante. Cependant,
-durant l'hiver, un bal avait mis Gabrielle et René en présence. Le
-résultat de cette soirée n'avait pas été celui que la vieille dame en
-espérait, et elle commençait à se décourager un peu, quand tout à
-coup, un beau matin de mai, le jeune homme tomba chez elle comme la
-foudre.
-
---Madame, s'écria-t-il, ma tante, je viens avant tout vous demander
-pardon! J'ai perdu mes parents; vous n'avez pas de fils... C'était à
-moi à faire le bonheur de votre vieillesse. Au lieu de cela, je n'ai
-vécu que pour mes plaisirs, comme un misérable égoïste que j'étais.
-J'ai laissé une étrangère remplir ma place auprès de vous. Eh bien, je
-ne songe pas à l'en éloigner, mais je veux du moins partager cette
-place avec elle... Unissez-nous, nous serons deux pour vous aimer!
-
-La vieille marquise pleura d'émotion et serra son neveu sur son cœur.
-Il est certain que si, dans cet instant, René avait une seule pensée
-qui ne se rapportât pas à lui-même, cette pensée était pour sa tante
-et non pas pour Gabrielle.
-
-Ce fut là un jour bien heureux pour madame de Saint-Villiers. Son cher
-enfant prodigue était enfin de retour! René se tenait auprès d'elle,
-non plus railleur et impatient comme autrefois, mais affectueux et
-grave. Elle croyait lire dans le regard sérieux du jeune homme une
-foule de bonnes résolutions qui la remplissaient de joie. Elle se
-disait qu'il était digne de Gabrielle. Elle voyait tout un avenir de
-bonheur s'ouvrir pour ces deux êtres qu'elle aimait tant; et cet
-avenir, elle l'avait préparé, c'était son ouvrage. Et puis, désormais,
-sa filleule allait lui appartenir entièrement: elle n'aurait plus à
-descendre pour la rencontrer puisqu'elle l'aurait élevée jusqu'à elle.
-On éloignerait peu à peu la petite comtesse de ce milieu bourgeois où
-elle se trouvait déplacée. Comme elle porterait bien son titre, elle
-que la nature avait déjà faite noble par les qualités de son cœur et
-toute la grâce de sa personne!
-
-C'est ainsi que songeait la vieille dame, et elle ne se rappelait pas
-avoir traversé dans sa longue vie un moment de félicité plus complète.
-Elle promit à son neveu de le présenter bientôt chez les parents de
-Gabrielle.--Surtout, lui dit-elle, faites connaître sans tarder
-quelles sont vos intentions, et ne donnez à vos fiançailles que la
-durée strictement nécessaire. Voyez-vous, mon cher René, je ne
-voudrais pas blesser ces braves gens; mais enfin il faut leur faire
-comprendre que l'on n'épouse pas la famille. Et puis, moi, je me sens
-mal à l'aise dans cette maison-là; je périrais d'ennui s'il me fallait
-la fréquenter longtemps d'une façon régulière... Et je ne veux pas
-mourir, entendez-vous bien, avant de vous avoir vus mariés et heureux.
-
-René promit avec empressement de suivre le conseil de sa tante et
-partit en la laissant attendrie et enchantée.
-
-Le lendemain, la marquise eut la migraine et fit prier sa filleule de
-venir passer quelques heures auprès d'elle.
-
-Ce n'était pas un hôtel particulier que madame de Saint-Villiers
-habitait rue de Grenelle-Saint-Germain; elle occupait le second étage
-d'une maison fort ancienne et fort belle. Quelque famille princière a
-dû faire bâtir autrefois cette résidence; aujourd'hui que le luxe des
-vastes habitations n'est plus, à Paris, que le privilège d'un bien
-petit nombre, la maison est divisée en appartements.
-
-Lorsque, en entrant, on a franchi la porte cochère et pénétré dans la
-cour, qui est très grande, on voit à droite quelques marches de pierre
-et une galerie élevée formée par des arcades; en face des marches,
-sous cette galerie, s'ouvre une porte qui laisse apercevoir un immense
-vestibule un peu sombre et les premiers degrés d'un escalier de
-marbre. C'est par cet escalier que l'on monte aux appartements du
-premier et du second étage. A gauche, la cour est fermée par un mur
-très haut, couvert de lierre, que dominent les étages supérieurs des
-maisons voisines. Au fond, deux lourdes arches donnent accès sur des
-jardins: on entrevoit des allées sablées et la verdure claire des
-pelouses.
-
-A l'heure où Gabrielle arriva chez sa marraine, la cour était inondée
-de soleil; mais déjà une bande étroite d'ombre s'étendait le long des
-arcades; au delà, on pressentait la fraîcheur délicieuse du grand
-vestibule.
-
---A présent, Mélanie, dit la jeune fille, vous pouvez retourner, je
-monterai toute seule.
-
-La femme de chambre parut hésiter.
-
---Madame n'aimerait pas... commença-t-elle.
-
---Allons donc! fit Gabrielle avec un petit mouvement d'impatience;
-puis elle ajouta aussitôt d'un ton plus gracieux:--N'oubliez pas que
-c'est à cinq heures qu'il faudra venir me chercher.
-
-Mélanie s'éloigna, mais Gabrielle ne monta pas tout de suite.
-
-C'était un plaisir qu'elle s'était promis, par un beau jour ensoleillé
-comme celui-là, de rester un peu sous la galerie de cette vieille
-maison superbe, à rêver. Elle vint s'accouder à la balustrade de
-pierre et promena ses regards autour d'elle avec une joie naïve de se
-sentir toute seule.
-
---Pourquoi ne fait-on plus les maisons comme cela? se dit-elle. Je
-crois vraiment que les choses ont leur noblesse aussi. Comme c'est
-singulier! Qu'est-ce qui nous manque donc, à nous autres bourgeois?
-Est-ce le goût? Mais presque tous les hommes de talent ou de génie
-étaient des enfants du peuple... Ah! bah! ce sont des préjugés... On
-faisait des jolies maisons autrefois, aujourd'hui elles ressemblent
-toutes à des casernes: c'est une affaire d'époque, la noblesse n'y est
-pour rien.
-
-L'imagination de Gabrielle donna pourtant le démenti à ce beau
-raisonnement. Tout en considérant la courbe majestueuse de l'escalier
-de marbre, la jeune fille s'amusa à y faire monter et descendre par la
-pensée, non pas de bons bourgeois à redingote noire ou marron, mais
-des marquis à talons rouges, l'épée au côté, des duchesses à paniers,
-à mouches et à poudre, tels qu'il avait dû en passer par là, un siècle
-auparavant. Un jour, non sans quelque hésitation, on avait permis à
-Gabrielle de lire: «Sur les trois marches de marbre rose», et le
-délicieux rêve de Musset passait de nouveau, rapide et vivant dans sa
-petite tête.
-
-Tout à coup la foule brillante, parée, bigarrée, disparut, et il ne
-resta plus sur les degrés qui se perdaient dans l'ombre qu'un jeune
-seigneur de haute mine; il descendait lentement et souriait à la jeune
-fille. C'était toujours l'imagination de celle-ci, bien entendu, qui
-évoquait une nouvelle apparition; mais ce qu'il y avait de
-particulier, c'est que le jeune seigneur ressemblait trait pour trait
-au comte de Laverdie.
-
-La petite bande d'ombre s'élargissait peu à peu sur le sable de la
-cour. Gabrielle la regardait machinalement s'étendre et ne songeait
-pas encore à monter chez sa marraine. C'est qu'un souvenir lui était
-revenu, et quand ce souvenir-là lui passait par la mémoire, il fallait
-absolument qu'elle y pensât tout au long... Il fallait qu'elle revît
-ce bal de madame de Saint-Villiers, depuis l'instant où elle y était
-entrée, joyeuse et éblouie, jusqu'au moment où elle était remontée en
-voiture, toute frémissante sous la fourrure blanche de sa pelisse. Il
-fallait qu'elle dansât de nouveau cette valse charmante où René de
-Laverdie avait été son cavalier, et qu'elle entendît encore une fois
-les propos délicats et spirituels qu'il lui avait tenus. Il fallait
-enfin, quoi qu'elle fît d'ailleurs pour s'en défendre, qu'elle
-retrouvât le regard du jeune homme plein d'une respectueuse
-admiration, et qu'elle se répétât les paroles qu'il lui avait dites
-après le cotillon:
-
---Ma tante ne fera plus danser d'ici la mi-carême: six semaines!...
-Combien ce temps va me paraître long!
-
-Hélas! elle était arrivée, cette mi-carême si impatiemment attendue.
-Le second bal de la marquise avait été plus brillant encore que le
-premier, et jamais Gabrielle n'avait porté une plus jolie toilette...
-Mais René n'avait point paru: il était alors à Nice pour les courses.
-La petite filleule de madame de Saint-Villiers avait eu beaucoup de
-succès, même parmi les aristocratiques beautés qui se trouvaient chez
-sa marraine; elle avait paru s'amuser de bon cœur, et chacun avait
-souri à son gracieux visage tout animé par le plaisir... L'adresse
-instinctive de la femme était pourtant déjà dans cette gaieté
-d'enfant: Gabrielle avait ri pour ne pas fondre en larmes. Puis,
-rentrée dans sa chambre, elle avait essayé de se tromper elle-même, et
-s'accoudant devant sa glace, elle avait adressé à son image une
-gentille grimace mutine; mais comme elle continuait à se regarder,
-elle avait vu soudain ses grands yeux devenir tout humides.
-
-Si charmant et spirituel que fût René de Laverdie, ce n'était pas
-pendant un tour de valse, ni même à travers les figures multipliées
-d'un cotillon, qu'il eût pu faire sur un jeune cœur une impression
-aussi profonde. Comme il n'allait pas chez sa tante plus souvent qu'il
-ne le croyait rigoureusement nécessaire, Gabrielle ne l'avait jamais
-rencontré avant le soir du bal; mais en réalité elle le connaissait
-depuis bien longtemps. Que de fois madame de Saint-Villiers
-n'avait-elle pas parlé de son neveu à sa filleule! Et, comme on peut
-le penser, ce n'était pas des fredaines de celui-ci qu'elle
-entretenait la jeune fille. Trop heureuse était-elle que l'innocence
-de Gabrielle lui imposât cette discrétion! Elle oubliait elle-même
-alors ce que la conduite de René pouvait avoir d'irrégulier; elle ne
-se souvenait et ne parlait que de son bon cœur, de son esprit, de ses
-talents; elle s'étendait même volontiers sur ses qualités extérieures,
-sur la noblesse et la fierté de ses traits, sur sa grâce à manier un
-cheval... Il y avait, dans le petit salon de la marquise, un excellent
-portrait de son neveu, et Gabrielle l'avait si souvent regardé qu'elle
-eût pu le refaire de mémoire si elle avait su peindre. Elle eût
-également bien tracé le plan de l'appartement du comte et fait
-l'inventaire de ses richesses artistiques, tant elle les avait entendu
-souvent décrire. Madame de Saint-Villiers ne tarissait pas sur ce
-dernier chapitre, car elle trouvait dans le goût passionné, mais
-éclairé de René pour ces choses l'excuse, ou du moins le contrepoids,
-de toutes les fautes du jeune homme.
-
-Songeait-elle, pendant le cours de ces longues causeries, à leur effet
-probable sur l'imagination vive et le cœur ardent de Gabrielle? Non,
-sans doute. Il y avait si longtemps que la marquise avait eu seize
-ans! Elle se laissait aller à toute la faiblesse de son affection
-maternelle, et se consolait ainsi du peu de retour que rencontrait
-cette affection et des autres sujets de chagrin que la légèreté de son
-neveu lui fournissait perpétuellement.
-
-Voilà pourquoi Gabrielle Duriez, en regardant l'escalier de marbre,
-pensait à une foule de choses qui n'y avait aucun rapport, tandis
-qu'il eût été si simple de monter bien vite pour retrouver en haut
-madame de Saint-Villiers qui l'attendait.
-
-La jeune fille était encore au plus profond de sa rêverie, lorsqu'elle
-en fut tirée par le bruit d'une porte que l'on fermait avec fracas;
-aussitôt des pas se firent entendre au-dessus d'elle: quelqu'un
-descendait de chez sa marraine.
-
-Gabrielle, ennuyée d'être aperçue toute seule, mais ne voyant pas de
-retraite possible, s'avança bravement vers l'escalier; elle en gravit
-les premières marches, levant la tête pour voir la personne qui
-descendait. Elle ne l'eut pas plus tôt reconnue qu'elle se sentit
-devenir toute pâle; les marches lui semblèrent tout à coup si hautes
-qu'elle dut faire un grand effort pour continuer à monter. C'était
-René de Laverdie qui venait au-devant d'elle. Il paraissait préoccupé,
-jeta de son côté un regard distrait, et, voyant une femme, leva son
-chapeau.
-
---Eh bien, mignonne, pourquoi donc vient-on si tard aujourd'hui? dit
-la marquise en embrassant sa filleule. Il y avait ici quelqu'un à qui
-je voulais donner la surprise de vous voir; mais vous avez trop tardé,
-et comme il ne me convenait pas de lui dire... Mais qu'a donc ce
-chapeau, fillette? ne pouvez-vous le retirer toute seule?
-
---Il y a un nœud au ruban, dit la petite; et elle resta un temps
-infini les bras en l'air, pour cacher qu'elle avait rougi.
-
---Oui, poursuivit madame de Saint-Villiers, il s'en est fallu de cinq
-minutes. Mais ce mauvais sujet de René est toujours si pressé quand il
-vient voir sa vieille tante!
-
-Cependant la marquise avait en parlant une expression triomphante qui
-n'échappa pas à Gabrielle. Cette expression reparut pendant
-l'après-midi sur le visage de la vieille dame toutes les fois qu'elle
-nomma son neveu; elle avait en même temps dans les yeux une sorte de
-malice joyeuse et attendrie, et fixait sur Gabrielle de longs regards
-affectueux, qui, à plusieurs reprises, se voilèrent de larmes.
-
-Tout cela mit la jeune fille mal à l'aise.
-
-En voyant le comte de Laverdie passer à côté d'elle sans la
-reconnaître, Gabrielle avait éprouvé une douleur aiguë. Surprise de sa
-propre émotion, elle avait senti du même coup sa fierté se révolter,
-et elle s'était juré qu'elle oublierait le jeune homme. C'était encore
-facile: elle ne s'était jamais avoué qu'elle l'aimait. D'ailleurs
-était-ce bien de l'amour? Ce petit cœur de dix-huit ans, rêveur,
-enthousiaste et tendre, portait avec soi son idéal, comme tant
-d'autres. Les paroles un peu indiscrètes de la marquise, un portrait
-aux grands yeux mélancoliques et fiers, avaient commencé de donner à
-cet idéal une physionomie distincte; la vue de René, l'empressement du
-jeune homme auprès de Gabrielle, au bal, avaient fait le reste.
-
-Mais la rencontre de l'escalier avait éclairé la jeune fille.--Que je
-suis folle! s'était-elle dit. Je pensais à lui, et, après tout, je ne
-le connais pas. Il me connaît encore bien moins. Il m'a adressé
-quelques mots aimables, mais il en a dit sans doute autant à chacune
-de ses danseuses. Allons, n'y pensons plus, et soyons bien gaie pour
-distraire cette pauvre marraine qui est souffrante.
-
-Il arriva que cette pauvre marraine était elle-même si gaie que les
-bonnes résolutions de Gabrielle se trouvèrent toutes déconcertées. La
-marquise, à cent lieues de se figurer l'état d'esprit de sa filleule,
-alla, dans sa joie, jusqu'à laisser échapper quelques petites
-allusions qui troublèrent fort la pauvre enfant.
-
-Celle-ci, heureusement, avait une contenance. Elle tenait entre ses
-mains un grand ouvrage de tapisserie qu'avait entrepris madame de
-Saint-Villiers, mais dont il était convenu que Gabrielle ferait le
-travail au petit point.--Mes pauvres yeux, disait la marquise, ne sont
-plus assez jeunes pour cela; je broderai le fond et la guirlande, et
-je vous laisserai, mignonne, le berger et ses moutons, qui sont plutôt
-votre affaire que la mienne.
-
-Gabrielle n'aimait pas beaucoup le travail à l'aiguille; elle lui
-préférait la musique ou les livres, et, à la campagne, les exercices
-en plein air, le soin de ses fleurs, les longues courses à travers
-champs. Sa marraine, du reste, ne l'ignorait pas. Mais madame de
-Saint-Villiers était de la vieille école: elle trouvait ridicule
-qu'une femme étudiât beaucoup, et encore plus qu'elle restât longtemps
-hors de la maison; elle serait revenue avec plaisir au temps où les
-grandes dames filaient de leurs belles mains. Aussi ne perdait-elle
-pas l'occasion de donner à ce sujet quelque leçon à sa filleule. Elle
-avait toujours l'air cependant de lui demander un service, sachant
-bien que de cette façon le travail semblerait facile à la jeune fille.
-
-L'après-midi dont il s'agit, Gabrielle avança énormément le pouf de sa
-marraine; ce fut la marquise qui, surprise de son ardeur, dut enfin
-lui enlever l'ouvrage des mains.
-
---Je n'oserai plus vous demander de travailler pour moi, dit la
-vieille dame en la grondant doucement. Si vous gâtiez vos beaux yeux,
-je ne me le pardonnerais jamais. Voyez un peu, ils sont déjà tout
-rouges! Où avais-je donc la tête pour vous laisser vous acharner ainsi
-après cette tapisserie.
-
---Bon! répondit Gabrielle en riant, ils sont verts, ce sont des yeux
-de chat. Et puis, ils ne sont pas fatigués du tout, c'est parce que je
-les ai frottés.
-
-Le fait est que les yeux de Gabrielle étaient très rouges.
-
---Laissez donc, dit sa marraine en l'embrassant, ces grands yeux-là
-feront bien des choses pour lesquelles ils ne demanderont même pas
-votre permission... Et ce sera bien fait, puisque vous les traitez si
-mal.
-
-Gabrielle courut au piano et joua pendant un moment. Puis elle revint
-s'asseoir sur un tabouret auprès de la chaise longue de sa marraine.
-On causa, et la jeune fille oublia pour de bon ses petits chagrins en
-écoutant la marquise. Celle-ci avait beaucoup d'esprit, beaucoup de
-cœur, elle avait vécu très longtemps: sa conversation ne pouvait
-manquer d'être charmante. Mais elle avait aussi une foule de préjugés
-et des vues étroites, qui tenaient à l'éducation exclusive qu'elle
-avait reçue. Gabrielle, qui était née avec un esprit juste et large,
-éprouvait parfois des étonnements profonds en entendant la vieille
-marquise prononcer sans appel, sur les hommes comme sur les choses,
-des jugements pleins de partialité. Elle ne protestait que par son
-silence, car elle se défiait de sa propre jeunesse et de son
-inexpérience; de plus, elle aimait tendrement sa marraine et elle eût
-craint de la blesser. Mais, après une heure passée ainsi, elle restait
-rêveuse pour des jours. Le double milieu si contradictoire dans lequel
-elle avait été élevée devait donner beaucoup à réfléchir à cette
-enfant intelligente. Ce qu'il y a de particulier, c'est que des deux
-côtés elle ne voyait que des extrêmes; pas de terrain neutre sur
-lequel elle pût s'arrêter, se reposer un moment. Au faubourg
-Saint-Germain, elle trouvait chez madame de Saint-Villiers les défauts
-comme les qualités de l'ancienne noblesse poussés à l'exagération:
-orgueil de la race et du nom, mépris du travail, prétentions à tous
-les privilèges, mais aussi honneur, délicatesse, générosité: ceci
-surtout dominant jusqu'à être mis à la place même de la justice.
-Retournant dans sa famille, elle y rencontrait le règne de l'argent,
-mais aussi le culte du travail; plus de logique et moins d'orgueil,
-mais une immense vanité.
-
-Et Gabrielle elle-même, qu'était-elle, au milieu de tout cela? Que
-serait-elle, plutôt? Elle commençait seulement à penser à ces choses.
-Quelle influence prévaudrait sur elle, et quelle voie devait-elle
-choisir?
-
-Pour le moment, toujours assise sur son petit tabouret, elle prêtait
-l'oreille d'un air grave à une histoire du temps de Charles X, que lui
-racontait sa marraine. Le récit de cette histoire devait avoir une
-conséquence fâcheuse, et voici comment:
-
-Aussi longtemps que Gabrielle avait brodé, fait de la musique ou
-causé, il lui avait été relativement facile de tenir certaine promesse
-qu'elle s'était faite en entrant, à savoir qu'elle ne lèverait pas
-les yeux sur un portrait suspendu en face de la cheminée, et qu'elle
-se reprochait d'avoir déjà regardé trop souvent. Tout avait bien été
-jusqu'au moment où madame de Saint-Villiers commença cette
-malencontreuse histoire du temps de Charles X. Elle était si longue,
-cette histoire! Gabrielle croyait même ne pas l'entendre pour la
-première fois. Oui, à la description de certain cavalier, elle se
-rappelait fort bien l'avoir écoutée auparavant.
-
---C'était le plus bel homme de la cour, disait la marquise, grand,
-bien fait, un visage noble et plein d'expression, des yeux...
-
-Gabrielle leva les siens vers le portrait.
-
-Vraiment, il aurait mieux valu qu'elle le regardât au commencement de
-l'après-midi, lorsqu'il était en pleine lumière; maintenant, à travers
-ce demi-jour qui tombait des lourds rideaux et qui l'idéalisait, il
-était cent fois plus dangereux. Gabrielle le sentit à l'émotion qui la
-troubla tout à coup. Mais au même instant, un domestique entra,
-apportant des lettres, et elle se hâta de détourner les yeux du
-tableau.
-
---Tenez, dit sa marraine, voilà un joli monogramme pour votre
-collection. Découpez-le, vous pourrez l'emporter.
-
-Et elle lui montrait sur un des billets qu'elle venait de décacheter
-un écusson surmonté d'une couronne de comte et entouré d'une devise;
-le papier venait de chez Stern: c'était une petite merveille de
-gravure.
-
---Oh! je vous remercie, il est admirable. Voulez-vous m'expliquer les
-armes?
-
---Volontiers, répondit la marquise.
-
-Et lorsqu'elle eut fini:
-
---Que diriez-vous, petite, d'une couronne comme celle-là?
-
---A moi? fit Gabrielle dont les joues s'empourprèrent. Puis elle
-ajouta vivement avec un éclat de rire:
-
---Vous savez bien, madame, que je suis républicaine.
-
---Chut! s'écria la marquise. Oh! la vilaine enfant! Est-ce qu'on dit
-de gros mots comme cela dans ma maison?
-
-Gabrielle riait toujours. Elle n'avait pas d'autre phrase lorsqu'elle
-voulait taquiner la marquise. Celle-ci ne s'en fâchait pas, le prenant
-comme une plaisanterie, mais elle feignait une indignation terrible;
-on riait et l'on s'embrassait.
-
-Cependant la pendule avait sonné cinq heures. On vint avertir
-mademoiselle que sa femme de chambre était là. Comme la jeune fille
-mettait ses gants, madame de Saint-Villiers lui dit:
-
---A propos, quand partez-vous pour la campagne?
-
---Dans quinze jours ou trois semaines.
-
---Et vous allez toujours à Montretout?
-
---Toujours; mais nous passerons le mois d'août à Trouville.
-
---Encore à Trouville cette année! Cet endroit devient bien vulgaire.
-
---Je ne sais pas. C'est près de Paris, et, de cette façon, papa n'a
-pas besoin d'abandonner complètement ses affaires.
-
---Ah! oui, ses affaires, dit la marquise avec une emphase un peu
-dédaigneuse; j'oubliais...
-
---Nous vous verrons à Montretout, n'est-ce pas, chère marraine?
-
---Certainement... Et même... écoutez: voilà pourquoi je vous en
-parlais. J'y mènerai mon neveu René... après en avoir toutefois
-demandé la permission à vos parents. Il désire vivement leur être
-présenté. Il serait singulier, avec l'amitié qui nous unit, que mon
-fils, pour ainsi dire, ne connût pas votre famille, et vous-même,
-toute belle. Je ne sais comment ceci ne s'est pas fait depuis
-longtemps. Enfin, l'hiver est fini, vous ne recevez plus; nous
-attendrons que vous soyez à la campagne. C'est une promenade
-délicieuse, d'ici à Montretout, par le bois.
-
-Gabrielle tendit son front à la marquise, qui l'embrassa avec
-tendresse; puis elle partit.
-
-
-
-
-III
-
-
-Un mois après cette visite, René parut tout à coup chez sa tante, à
-l'heure où celle-ci sortait habituellement. La marquise fit atteler
-son landau, y monta avec son neveu, et partit pour Montretout.
-
-Bien que madame de Saint-Villiers ne se montrât pas souvent autour du
-lac et choisît de préférence pour sa promenade quotidienne les allées
-retirées du bois, son équipage de forme un peu antique et sa livrée
-bleue lisérés jaunes étaient bien connus des Parisiens. Ce jour-là,
-ils attirèrent l'attention d'une façon toute particulière, car, à la
-gauche de la marquise, était assis le comte de Laverdie.
-
-Le fait, il est vrai (et ceci n'est pas à la louange du jeune homme),
-se produisait assez rarement pour qu'on le remarquât. Ceux qui aiment
-à tout savoir, et encore mieux à tout deviner sur les affaires
-d'autrui, observèrent que la vieille dame se tenait fort droite parmi
-les coussins et portait sur son visage un petit air de triomphe qu'on
-ne lui avait jamais vu; que René, au contraire, un peu enfoncé dans la
-voiture, la tête légèrement inclinée en avant, paraissait presque
-abattu; enfin, que les chevaux allaient bien vite pour une simple
-promenade.
-
-Madame de Saint-Villiers, cependant, ne jouissait pas d'un bonheur
-sans nuages. Cette entrevue, qu'elle avait appelée de tous ses vœux,
-commençait, à mesure que le moment s'en approchait, à lui sembler
-passablement redoutable. Elle appréhendait fort l'effet que devait
-produire sur son neveu le premier aspect du milieu où elle allait le
-faire pénétrer. Elle songeait à une foule de petites choses qui
-pourraient le rebuter, le blesser tout d'abord. Son inquiétude était
-d'autant plus vive qu'elle n'avait pas la plus faible idée de ce qui
-se passait dans l'esprit de René, ni de la nature des motifs qui
-avaient inspiré la détermination soudaine de celui-ci. Elle tournait
-de temps à autre vers le jeune homme un regard tendre et
-interrogateur, mais ce regard restait sans réponse. René causait avec
-le plus grand calme de choses indifférentes, et considérait les gazons
-soigneusement entretenus et les massifs corrects du Bois avec toute
-l'attention d'un voyageur explorant une terre inconnue, ou encore
-celle d'un général qui pénétrerait à l'aventure au cœur d'un pays
-ennemi.
-
---Bah! réfléchit la marquise, ne suis-je pas sûre de Gabrielle? Dès
-que René l'apercevra, il deviendra incapable de rien voir d'autre;
-tout ce qui ne sera pas elle lui semblera de peu d'importance: c'est
-ainsi qu'il passera sur les petitesses et les ridicules de ceux qui
-l'entourent. Est-ce que je ne connais pas mes deux enfants? Ne sais-je
-pas bien que c'est le bonheur de toute leur vie auquel je travaille?
-J'en ai la conviction si profonde, que je l'édifierais malgré eux, ce
-bonheur, si cela était nécessaire et si j'en trouvais le moyen!
-
-Toutefois, madame de Saint-Villiers crut utile de préparer son neveu
-en lui faisant, au physique ainsi qu'au moral, le portrait de chacun
-des membres de la famille Duriez, sa filleule exceptée, bien entendu.
-
-René, qui devina son intention, essaya de la prévenir.
-
---Je vous assure, madame, dit-il, que tous ces gens-là me sont
-parfaitement indifférents. Comme vous l'avez fort bien fait observer
-vous-même, ce n'est pas eux que je compte épouser. Leurs qualités et
-leurs défauts réunis n'auront pas le pouvoir de rien changer à mes
-intentions ni aux sentiments qu'il m'arrivera d'éprouver à l'égard de
-votre filleule. Si j'avais pu recevoir mademoiselle Duriez de votre
-main, sans même que j'eusse à solliciter l'honneur d'être présenté à
-ses parents, mon bonheur eût été parfait.
-
---Et le mien donc! soupira la marquise. Cependant, mon cher René, pas
-d'exagération fâcheuse. Excusez-moi si j'avoue que vos paroles me
-semblent un peu dures. Vous verrez vous-même que les Duriez ne
-méritent pas cette indifférence dédaigneuse. J'en suis, du reste,
-charmée pour vous: quoi que vous disiez, vous auriez souffert du
-contraire. Vous ne pensez pas, j'espère, séparer absolument votre
-femme de sa famille, ni de fait ni moralement. Ce serait une
-impossibilité, et, de plus, une cruauté dont je ne vous crois pas
-capable.
-
---Eh! certes non, madame, pas absolument, sans doute, mais le plus
-possible, cela est certain. Si je vous ai bien comprise, et grâce
-avant tout à votre influence, mademoiselle Duriez ne partage pas, à
-beaucoup près, toutes les idées du milieu dans lequel elle a été
-élevée?
-
---Ce milieu, René, n'est pas tel que vous semblez vous l'imaginer. Si
-l'homme du peuple parvenu n'avait d'autre représentant que M. Duriez,
-il faut avouer qu'on en aurait un peu exagéré le type dans ces mille
-descriptions qui nous ont inspiré tant de dégoût. Ni vous ni moi
-n'avons le moindre désir d'approfondir la question; ne parlons donc
-que de la famille qui nous intéresse et qui bientôt nous touchera de
-si près. Les Duriez sont partis de bas, c'est vrai... il paraît
-qu'aujourd'hui c'est bien porté. Autrefois on s'enorgueillissait
-d'avoir eu un aïeul au sacre de Charles VII... Aujourd'hui l'on est
-fier si l'on peut dire: «Mon grand-père plantait des choux, il faisait
-une croix pour signer son nom; tel que vous me voyez je suis venu à
-Paris en sabots, avec quatre sous attachés dans le coin d'un
-mouchoir!» Ainsi va le monde, mon cher neveu: aussi suis-je bien aise
-de penser que j'en sortirai bientôt. J'ignore si le grand-père de M.
-Duriez plantait des choux, mais certainement il devait planter quelque
-chose. Il vivait je ne sais où, au fin fond de la Bourgogne, avec une
-bonne douzaine d'enfants qui couraient pieds nus. L'un de ces gamins,
-plus intelligent que les autres, arriva ici un beau jour, s'ingénia,
-se démena, travailla et fit fortune. Il laissa, en mourant, au père de
-Gabrielle, une maison de commission et d'exportation solidement
-installée. Aujourd'hui, c'est un établissement colossal qui chiffre
-par des millions le mouvement de ses affaires.
-
---Mais, fit René en souriant, j'avoue que ces petits va-nu-pieds
-bourguignons m'inquiètent. Que sont-ils devenus? N'ont-ils pas eu
-chacun douze enfants à leur tour, et ne voit-on pas tout cela
-bourdonner autour d'une si grosse fortune comme des papillons de nuit
-autour d'une chandelle?
-
---Non, dit la marquise. Le fondateur de la maison Duriez était le
-dernier de la famille; il est mort vieux et quand tous les autres
-étaient déjà sous terre depuis longtemps. Quant aux descendants de
-ceux-ci, je n'en ai jamais entendu parler. S'il en existe, on doit
-convenir qu'ils font preuve d'une discrétion bien intéressante.
-
---Savez-vous bien, madame, que cette histoire me paraît admirable. Je
-me fais une idée charmante de ce gamin ébouriffé, arrivant dans notre
-grande ville avec ses poches vides et des millions dans sa petite
-tête. Certainement, la noblesse est une belle chose, mais la
-résolution, le travail... Oui, il y a bien là aussi quelque chose de
-grand.
-
-La marquise regarda son neveu d'un air surpris et peiné.
-
---Ah! René, René, dit-elle, vous voilà bien toujours le même, avec vos
-impulsions qui déconcertent. Vous ne parlerez, vous n'agirez donc
-jamais que d'enthousiasme? Mon cher enfant, pardonnez à votre vieille
-tante qui se croit permis de vous dire de telles choses, mais ne
-songez-vous pas que vous passez votre vie à vous contredire sans
-cesse?
-
---Chère tante, je sais que je suis le pire étourdi qui existe, mais,
-au nom du ciel! qu'est-ce que j'ai dit qui puisse m'attirer tout à
-coup un aussi sévère reproche?
-
-Il avait l'air si sincèrement, mais si comiquement désolé que la
-vieille dame ne put s'empêcher de sourire.
-
---Comment, répondit-elle gaiement, ce que vous avez dit? Mais c'est
-trop fort! Je vous crois plein de préjugés contre la bourgeoisie, je
-m'efforce de les détruire, je cache mes propres répugnances pour mieux
-vaincre les vôtres... Bon! une nouvelle idée vous traverse la tête,
-vous vous y lancez à corps perdu, et vous voilà embouchant la
-trompette en l'honneur de ce qui tout à l'heure ne paraissait même pas
-digne d'attirer votre attention.
-
-Cette fois, René rit aux éclats.
-
---C'est vrai, dit-il, je me reconnais, je suis ainsi... J'en demande
-pardon à Dieu et aux hommes, à vous en particulier, ma bonne tante.
-Cependant ne me condamnez pas sans m'entendre. J'admire l'énergie,
-l'intelligence, la volonté; je déteste et je méprise la vanité,
-l'avarice, la morgue insolente, qu'à tort ou à raison l'on attribue
-aux parvenus. Je ne suis pas, comme vous voyez, si fort en
-contradiction avec moi-même. Et puis, si celui qui a gagné la fortune
-mérite quelque admiration, son fils généralement en mérite moins et
-son petit-fils pas du tout. Le premier gravit la montagne, le second
-reste au sommet, et il arrive souvent que le troisième dégringole de
-l'autre côté.
-
---A propos, dit la marquise, il existe ce petit-fils; mais c'est un
-bon jeune homme, très travailleur et qui ne manifeste jusqu'à présent
-aucune intention de dégringoler comme vous dites.
-
---Mademoiselle Duriez a un frère?
-
---Mais oui: un frère plus âgé qu'elle de deux ou trois ans. Ne vous
-l'avais-je pas dit?
-
---Jamais.
-
---Vous l'aurez oublié. Du reste, je crois que c'est ce que vous
-risquez de faire après que vous l'aurez vu lui-même.
-
---Vraiment? fit René en riant. Il est intéressant à ce point?
-
---Mon Dieu, c'est un excellent garçon; mais je ne lui crois guère
-d'esprit. Il vient de faire son volontariat dans la cavalerie, et se
-figure monter comme Bellérophon: je n'ai cependant jamais vu personne
-de plus disgracieux à cheval. C'est un gros blond, dont l'aspect fait
-involontairement rêver de plum-pudding. Ce qui contribue à rendre ce
-rapprochement naturel, c'est qu'il imite en tout les Anglais. Vous le
-verrez vêtu d'un veston à carreaux et les cheveux partagés au milieu
-de la tête. Il a un cab dont les roues sont à peine plus légères que
-celles d'une charrette à foin. Tous les matins, il se rend de
-Saint-Cloud à Paris dans cet horrible véhicule.
-
-Il y eut un moment de silence. René ne paraissait que médiocrement
-charmé du portrait qui venait de lui être fait de son futur
-beau-frère.--Je ne le verrai pas souvent, pensait-il.
-
---Et madame Duriez? demanda-t-il tout haut.
-
---Elle? Oh! il est inutile que je vous en parle: vous l'aurez jugée
-quand vous l'aurez saluée. Elle se croit une grande dame parce qu'elle
-ne fait rien naturellement. Si elle vous dit: Comment vous
-portez-vous? et vous offre un siège, vous savez à quoi vous en tenir
-sur son compte. Vous n'acceptez pas sa chaise sans remords, en
-songeant combien la pauvre dame a dû se donner de peine et d'étude
-pour arriver à vous prier de vous asseoir de la façon dont elle le
-fait. Son mari, lui, a l'air de vous dire: «J'ai des millions; ils
-valent vos titres. S'il me plaît de mettre une couronne de duchesse
-dans la corbeille de ma fille, je puis m'en passer la fantaisie, et
-j'ai le moyen de la payer.» Ces prétentions sont grossières, j'en
-conviens; elles sont absurdes, puisque, en somme, l'argent n'a d'autre
-mérite que celui qu'on lui prête, et qu'on ne saurait à aucun prix
-acquérir la noblesse du sang. Mais, avec cela, le bonhomme a une
-franchise, un esprit simple et droit, qui fait qu'on lui pardonne.
-Vous le verrez, il vous plaira. Vous aurez plus de peine à digérer
-l'affectation de madame Duriez. J'aime mieux vous le dire à l'avance.
-Ainsi prenez-en votre parti. Rien ne persuadera à cette femme qu'il y
-ait la moindre différence entre elle et nous. N'essayez pas de le lui
-faire sentir, mon neveu, car vous perdriez votre peine. Tels qu'ils
-sont, ces braves gens ont trouvé moyen de découvrir une perle, de
-décrocher une étoile qui est leur fille et qui est ma filleule: c'est
-tout ce qu'il nous importe de savoir.
-
-Il serait difficile de se figurer dans quel misérable état d'esprit se
-trouvait René de Laverdie au moment où la marquise et lui arrivèrent
-au terme de leur voyage. Il sentait que c'était un marché qu'il
-allait faire, et cela lui répugnait profondément. On avait eu beau lui
-démontrer qu'il donnerait, en somme, plus qu'il ne recevrait: ce
-raisonnement seul aurait prouvé qu'il ne s'agissait pas ici d'autre
-chose que d'une affaire; or le comte de Laverdie, en véritable comte
-du reste, avait les affaires en horreur; en faire une de son mariage
-semblait très dur à sa délicatesse. Comme il connaissait sa propre
-valeur et qu'il avait un cœur excellent, il ne pouvait douter que la
-future comtesse ne coulât des jours dignes d'envie; mais il commençait
-à se demander si lui-même serait heureux... Ces pensées et bien
-d'autres encore communiquaient à son visage une expression assez
-triste, et la marquise lui en fit malicieusement la remarque tandis
-que la voiture franchissait la grille du parc de Montretout.
-
-René s'efforça de sourire et regarda sa tante. La vue du bonheur
-évident qui rayonnait sur tous les traits de la vieille dame le
-consola en partie de ses chagrins et de ses scrupules.
-
-Quand on est entré dans le parc de Montretout par la grille qui se
-trouve à côté de la station du chemin de fer de Saint-Cloud, la
-première avenue qui se présente à gauche est une superbe allée plantée
-de hauts arbres. Des deux côtés, on aperçoit des habitations
-élégantes, très rapprochées les unes des autres. Malgré la verdure
-qui les enveloppe, on sent que c'est encore la ville: les grilles
-imposantes dont les dorures étincellent, les cours où le râteau n'a
-pas laissé un caillou hors de sa place, font qu'en traversant ce beau
-boulevard on hésite à se croire à la campagne. La campagne! Non, ce
-mot riant et doux, qui fait penser à la grande prairie trempée de
-rosée et au gai tapage de la basse-cour, ne convient pas à Montretout.
-
-Les maisons qui se trouvent du côté gauche de cette première avenue
-offrent pourtant à leurs habitants un avantage qui en vaut bien
-d'autres réunis, soit de la ville, soit de la campagne: c'est le
-spectacle de l'admirable panorama qui se déroule au-dessous d'elles.
-Spectacle vraiment incomparable! Saint-Cloud, son parc royal, où se
-dressent les débris de son palais consumé; la Seine, coupée de ponts
-nombreux et couverte d'îles verdoyantes; le vaste massif du bois de
-Boulogne, sur la teinte sombre duquel se détache, d'un vert plus vif,
-le champ de courses de Longchamp, puis, au delà, Paris, infini et
-changeant comme la mer, bleuâtre dans la brume du matin, rose et doré
-au soleil couchant, quelquefois menaçant et noir comme les flots que
-soulève la tempête.
-
-Cette vue était pour Gabrielle Duriez une source de perpétuel
-ravissement. La jeune fille y trouvait un dédommagement au séjour de
-Montretout, qu'elle détestait: elle avait choisi sa chambre au second
-étage de la maison, du côté opposé à la façade qui donnait sur le
-parc. Son bonheur était d'en ouvrir toutes grandes les deux larges
-fenêtres et de s'enivrer d'air, de lumière et de la contemplation d'un
-pareil tableau, d'aspect toujours divers et toujours merveilleux.
-
-Les appréhensions de René se trouvèrent justifiées lorsqu'il pénétra
-dans le salon de madame Duriez. Il trouva la maîtresse de la maison
-telle que sa tante la lui avait dépeinte, c'est-à-dire remplie, dans
-sa conversation et ses manières, d'une affectation insupportable. Des
-yeux moins prévenus eussent peut-être été moins sévères; cependant il
-est certain que madame Duriez cessait d'être naturelle à l'instant où
-son valet de chambre annonçait une personne titrée. C'était un effet
-malheureux que produisait la petite particule _de_; elle rendait
-ridicule une personne qui, autrement, eût été fort sympathique par son
-esprit agréable et son affabilité sincère.
-
-Madame Duriez fit seule d'abord les honneurs de chez elle, puis
-Gabrielle descendit; René la vit entrer sans émotion.
-
---Je n'ai pas besoin de vous présenter mon neveu, dit la marquise à sa
-filleule, puisque vous avez dansé ensemble cet hiver, si je ne me
-trompe pas.
-
-Le comte se garda bien d'avouer que sa mémoire était moins fidèle que
-celle de madame de Saint-Villiers. Il ne se rappelait pas avoir fort
-admiré Gabrielle au bal de la marquise. Il la regarda et ne la trouva
-pas jolie; il causa avec elle et pensa qu'elle était insignifiante.
-Était-ce l'absence des lumières et de l'étourdissante atmosphère du
-bal, était-ce la fraîche petite robe de toile remplaçant la toilette
-de faille et de gaze qui transformaient ainsi Gabrielle? Était-ce
-plutôt l'idée de ce mariage nécessaire et forcé, ou le sentiment, à
-grand'peine étouffé, qu'il allait tromper une enfant, qui agissait sur
-l'esprit de René pour troubler son jugement? Le jeune homme ne s'en
-demanda pas si long. Il se sentait monter peu à peu sur son piédestal
-intérieur, tandis que la famille Duriez descendait dans sa pensée à
-une distance incalculable. Il s'admira sincèrement pour la grandeur
-d'âme qu'il allait déployer en franchissant un tel abîme. La
-conversation se ressentit des dispositions où il se trouvait; il y
-apporta une grâce nonchalante qui fit l'admiration de madame Duriez:
-elle y vit la marque suprême de l'élégance et du bon ton.
-
-Gabrielle se sentait mal à l'aise et ne savait pas trop pourquoi. Elle
-cherchait en vain en face d'elle, dans ce comte de Laverdie, au
-sourire aimable et si légèrement dédaigneux, le jeune homme dont elle
-avait remarqué chez sa marraine la belle physionomie, ouverte et
-spirituelle, la gaieté mêlée d'une certaine profondeur et
-l'empressement délicat vis-à-vis d'elle-même. Elle ne le retrouvait
-pas. Mais qu'importe! Une fois avait suffi, et Gabrielle, au fond du
-cœur, gardait une image que la réalité même ne devait ni remplacer ni
-détruire.
-
-Madame Duriez voulait retenir ses visiteurs à dîner: on ne devait pas
-songer, en venant à la campagne, à s'en retourner aussitôt. Cependant
-la marquise ne consentit pas à rester.
-
---La campagne, dit-elle en souriant, y pensez-vous? En vingt minutes
-nous sommes à Paris.
-
---Hélas! oui, fit Gabrielle avec un gros soupir comique.
-
---Ah! voilà, dit la marquise, un des chagrins de notre petite fille:
-elle n'aime pas Montretout; elle s'y trouve en prison.
-
---Pourquoi donc, mademoiselle? demanda René.
-
---Parce qu'il faut ici s'habiller comme à Paris, recevoir comme à
-Paris; quand nous sortons, c'est encore pour aller à Paris. Savez-vous
-ce que j'aime quand je suis à la campagne? C'est me trouver dans un
-endroit où je puisse rencontrer des paysans qui me demandent: Comment
-est-ce Paris? et qui, vraiment, n'en ont pas la moindre idée.
-
---Voilà un rêve que vous ne devez pas avoir vu se réaliser bien
-souvent.
-
---Non, c'est vrai: une fois seulement, dans le Dauphiné. Nous y étions
-tout à fait par hasard et nous n'y sommes pas restés.
-
---Je crois bien, dit madame Duriez, c'était un vrai trou. Gabrielle en
-a conservé un charmant souvenir parce qu'elle était tout enfant; mais
-je suis sûre qu'aujourd'hui elle ne voudrait pas plus que moi passer
-huit jours dans un pays où trois personnes au plus parlent autre chose
-que le patois.
-
---Ah! maman, s'écria la jeune fille.
-
---Eh bien, Gabrielle, nous irons toutes les deux, dit la marquise.
-Mais il faut nous dépêcher, car les toits de chaume disparaissent.
-C'est nous qui habiterons sous le dernier; nous parlerons patois et
-nous mettrons des sabots.
-
---Je n'en demanderais pas tant, madame, répondit Gabrielle en riant,
-si vous vouliez seulement persuader à maman qu'une jeune fille peut
-sortir à cheval le matin à huit heures avec son frère dans le parc,
-sans manquer à toutes les lois des convenances et du comme il faut!
-
---Ma chère petite, fit madame de Saint-Villiers un peu sèchement,
-voilà un code que je n'ai jamais pris la peine d'étudier, et madame
-votre mère en sait probablement bien plus long que moi sur ce sujet.
-Ne m'avez-vous pas parlé de vos roses? Vous serez charmante de nous
-les montrer tout de suite, car nous allons bientôt vous quitter.
-
-On descendit dans le jardin.
-
-Gabrielle soignait elle-même une corbeille de roses dont elle était
-très fière: toutes les variétés, toutes les nuances s'y trouvaient
-réunies; comme elles étaient alors en pleine floraison, elles
-formaient un bouquet merveilleux que les yeux ne pouvaient se lasser
-d'admirer.
-
-La jeune fille détacha trois ou quatre des plus belles fleurs pour les
-offrir à sa marraine.
-
---Et mon neveu? dit madame de Saint-Villiers avec malice.
-
-Gabrielle sourit, se pencha, cueillit un bouton et le tendit à René.
-Elle le fit avec tant de simplicité, de grâce et si peu de
-coquetterie, que le jeune homme en fut frappé. Il remercia vivement,
-prit la fleur et la mit à sa boutonnière. Madame Duriez le regarda
-faire avec stupéfaction.--Un comte! soupira-t-elle intérieurement. On
-va le prendre pour son valet de pied.
-
-A ce moment, M. Duriez et son fils arrivaient de Paris. Ils
-s'empressèrent de se rendre au jardin dès qu'ils eurent appris qui s'y
-trouvait. M. Duriez vint sans façon tendre la main à la marquise, et
-il serra vigoureusement celle de René aussitôt que celui-ci lui fut
-présenté; puis il embrassa sa fille sur les deux joues.
-
-Tandis qu'une pareille scène faisait pâlir madame Duriez, René se
-sentait tout réchauffé par cette bonhomie franche et cordiale. Les
-derniers moments de la visite lui semblèrent plus agréables que les
-premiers et il redevint presque lui-même.
-
-Appuyée sur le bras de son père, Gabrielle regardait la voiture de la
-marquise descendre l'avenue. Son cœur battait bien légèrement dans sa
-poitrine. Elle se mit à rire parce que madame Duriez trouva très
-inconvenant qu'on restât ainsi à la grille.
-
---Cela m'est égal d'être grondée, puisque tu l'es aussi, papa,
-fit-elle en jetant les bras autour du cou de celui-ci.
-
-Mais en se retournant, elle aperçut son frère qui l'observait d'un
-air presque sombre.--C'est singulier, pensa-t-elle, comme M. de
-Laverdie et Émile se sont regardés et salués avec froideur! On aurait
-cru qu'ils avaient quelque chose l'un contre l'autre, et cependant ils
-ne se connaissent pas. Mais non, c'est une idée que je me fais,
-j'aurai mal vu. Qu'y aurait-il entre eux, puisqu'ils se sont
-rencontrés aujourd'hui pour la première fois?
-
-Elle s'élança dans la maison, et, vive comme un oiseau, grimpa au
-second étage.
-
-Arrivée dans sa chambre, elle se mit à la croisée selon son habitude;
-mais, contre son habitude, elle ne regarda pas au loin, les bois, le
-ciel et la grande ville qui, dans ce moment, s'enflammait de tous les
-rayons du soleil du soir... Elle baissa les yeux vers la Seine, vers
-le pont de Boulogne, où, de cette hauteur, les passants paraissaient
-tout petits, allant, venant, se croisant, comme autant de fourmis
-actives aux abords de la fourmilière. On les apercevait tout noirs sur
-les trottoirs blancs de poussière. Au milieu de la chaussée, des
-équipages microscopiques passaient rapidement, avec des étincelles à
-leurs roues; et, plus lente, une charrette de pierres qui semblait
-traîner un caillou s'avançait au pas tranquille de ses quatre ou cinq
-chevaux; ceux-ci, avec leurs gros colliers de laine bleue,
-ressemblaient à de bizarres insectes.
-
-Tout à coup Gabrielle inclina sa tête blonde avec plus d'attention: le
-landau de la marquise traversait le pont; et, bien qu'il parût mignon
-comme un jouet d'enfant, les bons yeux de la jeune fille distinguèrent
-très bien les deux personnes qui s'y trouvaient. Il passa comme un
-éclair et disparut dans la verdure profonde du bois de Boulogne. Alors
-seulement Gabrielle éleva ses regards vers les autres parties de
-l'immense tableau déroulé devant elle. Jamais elle ne l'avait vu si
-radieux ni si brillant. Non, jamais les grands arbres de Saint-Cloud
-n'avaient allongé sur le gazon des ombres si mystérieuses et si
-douces. Elle ne se rappelait pas non plus avoir auparavant aperçu une
-telle flamme au dôme des Invalides, ni de petits nuages aussi roses
-dans le ciel bleu; et il est certain qu'elle n'avait jamais remarqué
-là-bas, tout au loin, entre le pli de deux collines, cet espace
-lumineux et clair qui semblait une échappée sur l'infini et qui
-attirait et charmait ses regards comme l'entrée d'une terre nouvelle.
-
-Elle resta là, pensive et souriante, jusqu'à ce qu'on vînt l'avertir
-que la cloche du dîner avait sonné deux fois et que ses parents
-étaient à table.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Gabrielle ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait cru remarquer,
-entre son frère et M. de Laverdie, un échange de regards presque
-hostiles. Les deux jeunes gens s'étaient à peine vus qu'ils avaient
-éprouvé l'un pour l'autre une égale antipathie. René était prévenu
-contre Émile: il gardait dans sa pensée le portrait physique et moral
-que sa tante lui avait fait du jeune Duriez, portrait assez sévère et
-fort peu engageant, d'après lequel il s'était figuré qu'il allait
-rencontrer un sot. Puis il craignait que la présence d'un jeune homme
-ne l'entraînât plus loin qu'il ne voulait dans l'intimité de ce monde
-plébéien, et il était disposé à se méfier du frère de Gabrielle.
-
-Quant à celui-ci, c'était un caractère peu élevé: un sentiment de
-jalousie vulgaire l'avait tout d'abord éloigné du comte de Laverdie.
-Comme tous les jeunes gens de Paris, il connaissait bien la brillante
-réputation d'élégance, de goût et d'esprit que l'on avait faite à
-René; il ne se souciait pas d'approcher du héros. Il trouva sa visite
-à Montretout fort extraordinaire, car il le savait exclusif et le
-croyait orgueilleux. Il entendit sa mère inviter leurs visiteurs à
-dîner; madame de Saint-Villiers refusa de fixer un jour, mais promit
-de venir avec son neveu «à la fortune du pot».--Puisque vous voulez
-être traités en campagnards, ajouta la vieille dame en souriant, nous
-viendrons plutôt vous surprendre. J'espère que ce jour-là Gabrielle
-aura obtenu qu'on mette une soupe aux choux en tête du menu.
-
-Le fait est que la marquise ne voulait pas d'un dîner de cérémonie, où
-les meilleurs amis de madame Duriez eussent été rassemblés pour voir
-de près la grande dame et le jeune comte.
-
-Émile ne crut pas que madame de Saint-Villiers songeât à tenir sa
-promesse, du moins aussitôt qu'elle s'y était engagée; aussi fut-il
-très étonné lorsque, peu de jours après, en rentrant à six heures, il
-vit dans la cour la voiture de la marquise dont on était occupé à
-dételer les chevaux. L'idée du mariage qu'on méditait se présenta tout
-de suite à son esprit et le rendit furieux.
-
---Cette vieille fée, pensa-t-il, n'avait pas assez accaparé Gabrielle,
-il faut maintenant qu'elle nous l'enlève tout à fait! Car je vois bien
-où elle veut en venir... Toutes ses gentillesses n'ont d'autre but que
-de nous apprivoiser. Une fois qu'elle aura mis en cage la petite
-colombe, elle se souciera bien des vieux ramiers!
-
-Il monta dans sa chambre, et, tout en s'habillant pour le dîner,
-suivit le cours de ses réflexions, qui devinrent de plus en plus
-sombres. Comment empêcher l'accomplissement d'un projet dont la seule
-perspective devait tourner la tête de joie à ses parents et à sa
-sœur?
-
---La petite est encore assez raisonnable, se disait-il, quoiqu'elle ne
-soit guère pratique et qu'elle vive un peu dans les nuages; mais ma
-mère se laissera certainement éblouir, et mon père ne voit rien que
-par elle.
-
-Cependant, même pour Émile, le dîner et la soirée se passèrent très
-bien. La réserve, pleine de finesse et de goût, de la marquise et de
-René le rassura, parce qu'il ne la comprit pas; le visage gracieux et
-tranquille de Gabrielle ne lui dit rien non plus. Madame Duriez, au
-contraire, étant femme et par conséquent plus perspicace, voyait
-flotter devant ses yeux un rêve dont l'apparition la plongeait dans
-l'extase.
-
-Deux ou trois jours après cette visite, la famille Duriez, en sortant
-de table vers huit heures, se rendit dans le jardin. Ce jardin
-s'inclinait en pente du côté de Saint-Cloud. Dans la partie la plus
-élevée, le long de la maison, s'étendait une terrasse d'où la vue,
-sans être aussi vaste que depuis les étages supérieurs, était déjà
-fort belle; au-dessus, un balcon, et de longs rameaux de glycine
-grimpant et serpentant tout autour; au milieu, des sièges, et une
-table rustique sur laquelle était servi le café.
-
-Ce soir-là, Gabrielle avait apporté un livre broché, et, à peine
-eut-elle reposé sa tasse vide, qu'elle se réfugia dans le coin où il
-faisait encore le plus clair et se mit à lire. Elle avait appuyé ses
-deux petits pieds dans les découpures de la balustrade, et, sur ses
-genoux ainsi élevés, elle avait posé son volume ouvert et ses deux
-coudes, soutenant de ses mains sa jolie tête et le flot de ses cheveux
-blonds; elle paraissait complètement absorbée.
-
-M. Duriez et son fils avaient allumé leurs cigares. Un journal était
-sur la table, et ces messieurs causèrent un instant politique. Madame
-Duriez, après s'être plainte de la chaleur, s'était renversée dans son
-fauteuil, et, les paupières à demi closes, songeait mollement en
-regardant Paris. De ce côté, la nuit montait, et les fumées de la
-grande ville se distinguaient, blanchâtres et lourdes, sur le fond
-gris du ciel. Ce tableau brumeux et uniforme inspirait à madame Duriez
-des réflexions qui, si elles n'étaient pas plus variées, étaient
-beaucoup plus riantes; on aurait pu les résumer dans ces deux mots,
-que la bonne dame se répétait tour à tour avec béatitude:--Comtesse de
-Laverdie... Gabrielle de Laverdie...
-
-Cependant, Émile parut tout à coup frappé d'une idée extraordinaire;
-il fit le mouvement de quelqu'un qui attraperait quelque chose au vol
-et laissa tomber son cigare; puis il décroisa si brusquement les
-jambes qu'il faillit renverser la table, et que les quatre tasses en
-frémirent dans leurs soucoupes.
-
---Mon Dieu! qu'y a-t-il? cria madame Duriez, arrachée soudainement
-ainsi à sa contemplation de châteaux en Espagne.
-
-Son fils ouvrit la bouche comme pour parler, regarda du côté de
-Gabrielle qui était trop loin pour entendre, et, se ravisant, ne dit
-rien. Bientôt après il se leva, alluma un autre cigare, et se mit à
-marcher de long en large sur la terrasse. Au moment où sa promenade
-l'amena aussi loin que possible du reste de la famille, on l'eût
-entendu murmurer:--Un uniforme, deux ou trois blessures, des actes
-d'héroïsme, cela fait bien autant d'effet qu'un titre... Puisqu'elles
-veulent être éblouies, on les éblouira, on les aveuglera, mais, pour
-Dieu, pas ce Laverdie!
-
-Il revint sur ses pas et passa près de sa sœur.
-
---Tu t'abîmes les yeux, lui dit-il.
-
-Gabrielle ne répondit pas.
-
-Alors il se dit que le meilleur moyen de forcer la jeune fille à
-fermer son livre était d'exciter sa curiosité; il retourna donc à sa
-place et se rassit, en ayant soin de placer sa chaise de façon que
-Gabrielle ne pût perdre un mot de ce qu'il dirait. Avant de commencer,
-il fit intérieurement appel à toute la diplomatie qu'il possédait, ou
-du moins à celle qu'il se flattait de posséder.
-
---Mère, dit-il d'une voix très haute qui réveilla madame Duriez
-(littéralement, cette fois, car, après l'aventure de la table, elle
-s'était tout à fait endormie), tu ne sais pas qui je vais t'amener
-demain à dîner, si toutefois tu le permets?
-
-Madame Duriez bâilla jusqu'à ce que les larmes lui en vinssent aux
-yeux.
-
---Mon cher enfant, répondit-elle, toutes les personnes que tu pourras
-nous présenter seront les bienvenues, tu le sais.
-
---Ah! par exemple, j'en suis bien certain pour celle-là. Vous verrez
-demain l'un des plus charmants garçons qui existent: c'est ce jeune
-capitaine du 8e chasseurs à cheval, Ernest Arnaud, grâce à qui tous
-les ennuis du volontariat m'ont paru presque supportables.
-
-Émile avait déjà parlé à sa mère d'Ernest Arnaud, et celle-ci s'était
-mis dans la tête, sans qu'il fût possible de l'en dissuader, que ce
-jeune officier avait, d'une façon ou d'une autre, sauvé la vie à son
-enfant; que, sans lui, ce gros Émile blond et rose, qui semblait
-éclater de force et de santé, n'eût certainement jamais atteint le
-dernier jour de la terrible année d'épreuve.
-
-Le fait est qu'Émile et Arnaud, tous deux gais, bons enfants, étaient
-vite devenus d'excellents amis, et avaient trouvé moyen de s'amuser
-beaucoup ensemble, même en dépit de la distance qu'établissait entre
-eux la discipline. Cette intimité, du reste, s'était vue cimentée par
-des services mutuels: le capitaine faisant passer au volontaire une
-douzaine de mois assez agréables, et celui-ci laissant la main de son
-supérieur puiser à l'aise dans sa bourse bien garnie d'enfant riche
-et d'enfant gâté. Tout ceci, pour madame Duriez, restait un peu vague;
-elle avait envoyé de grosses sommes en cachette de son mari, et se
-souciait fort peu de ce qu'elles étaient devenues. Le mot de
-volontariat lui donnait le frisson, et le nom d'Ernest Arnaud lui
-faisait verser des pleurs de reconnaissance et d'attendrissement.
-
-L'idée qu'elle allait voir cet être généreux, cet ange gardien de son
-Émile, la remplit d'une joyeuse émotion.
-
---Ah! voilà une bonne nouvelle, vraiment! s'écria-t-elle. Qu'il
-vienne, ce cher jeune homme. Que je serai donc heureuse de le voir, de
-le remercier!... Comment se fait-il que tu n'aies pas songé à nous
-l'amener plus tôt?
-
---C'eût été difficile, de Besançon où il se trouvait... Mais sa
-division vient d'être transférée à Versailles.
-
---Mais c'est tout près! Nous le verrons souvent, j'espère. Pourvu
-qu'il vienne en uniforme! celui des chasseurs est si joli! Mon Dieu,
-quand je pense à ce fripon d'Émile... Il était adorable là dedans.
-
---Je me faisais l'idée, dit à son tour M. Duriez, que ce M. Arnaud
-était un tout jeune homme... pas beaucoup plus âgé que toi.
-
---Certainement, reprit Émile, en cherchant à deviner si sa sœur
-écoutait; mais Gabrielle paraissait plus que jamais absorbée dans sa
-lecture.--Il a vingt-six ou vingt-sept ans au plus.
-
---Diable! et déjà capitaine? C'est très beau. Comment cela se fait-il?
-
---Ah! voilà, dit Émile triomphant; il s'est tellement distingué
-pendant la guerre!... C'est toute une histoire... Il faut que je vous
-raconte cela. D'abord, Arnaud est le fils d'un militaire, du
-lieutenant-colonel Arnaud, qui aurait atteint aux plus hauts grades de
-l'armée s'il n'était pas mort en Italie.
-
-Le jeune homme commençait son récit lentement, et tâchant de donner à
-chaque mot le plus de force et d'intérêt possible; il espérait
-toujours que Gabrielle s'approcherait pour écouter. Mais celle-ci ne
-sortait de son immobilité que pour tourner, avec une régularité
-désespérante, les pages de son livre; après chaque feuillet, elle
-retombait dans la même position, la tête sur ses mains; et un
-observateur attentif eût même remarqué que ses petits doigts s'étaient
-élevés à la hauteur de ses oreilles, sur lesquelles ils tenaient
-appuyées comme des tampons deux grosses mèches de ses cheveux.
-
-C'en était trop pour Émile, qui suivait tout cela du coin de l'œil.
-Il s'interrompit au moment de faire expirer à Magenta le
-lieutenant-colonel Arnaud, et dit à sa mère, qui cherchait vainement
-sa poche dans les plis compliqués de sa robe afin d'en tirer un
-mouchoir:
-
---Je ne comprends pas, ma mère, que vous laissiez Gabrielle s'abîmer
-les yeux comme cela.
-
---Comment, cette petite lit encore? s'écria M. Duriez. Mais elle va se
-perdre la vue!... Gabrielle!... Gabrielle!...
-
---Oui, papa, dit-elle, en tournant vers lui de grands yeux effarés
-comme au sortir d'un songe.
-
---Ferme donc ce livre, fillette, il n'est pas possible que tu y voies
-encore.
-
---Je t'assure que si: tu ne te doutes pas comme il fait clair dans ce
-coin. Laisse-moi finir le chapitre, je t'en prie.
-
---Quel est le livre qui t'intéresse si fort, Gabrielle? demanda madame
-Duriez.
-
-Gabrielle se fit répéter la question
-
---_Le Marquis de Villemer_, maman, dit-elle enfin.
-
---_Le Marquis de Villemer!_ Et depuis quand lis-tu du George Sand?
-
---Depuis que papa me l'a permis, répondit la petite un peu trop
-vivement.
-
-M. Duriez baissait la tête comme un coupable.
-
---Tu comprends, ma chère amie, commença-t-il, que je ne lui aurais pas
-tout donné...
-
---Je l'espère bien! s'écria sa femme, qui avait rougi d'indignation.
-
-Elle prit le volume des mains de la jeune fille, qui s'était
-approchée, et le posa devant elle, sur la table, d'un geste
-majestueux.
-
---Tu me le laisseras bien finir, mère? dit Gabrielle, dont le ton
-suppliant n'obtint de sa mère qu'un solennel:--Nous verrons.
-
-Pour le coup la petite se révolta.
-
---C'est trop fort! murmura-t-elle. J'ai dix-huit ans maintenant, et je
-peux bien lire autre chose que des niaiseries!... Je ne connais aucun
-de nos auteurs; je n'ai ouvert d'histoire que celle de l'abbé je ne
-sais plus qui... Je sais presque _Hernani_ par cœur, mais c'est grâce
-à l'une de mes amies, qui l'avait pris chez elle, dans la
-bibliothèque...
-
---Tu as lu _Hernani_! dit madame Duriez, et avec une de tes amies qui
-se cachait de ses parents!... Tu me feras le plaisir de me nommer
-cette petite sotte, afin que je puisse empêcher que tu remettes les
-pieds chez elle.
-
---Je trouve qu'on élève les filles d'une façon absurde, fut la
-conclusion que M. Duriez donna à cette petite scène: conclusion qu'il
-eut soin d'émettre à voix basse, et de couvrir, par surcroît de
-prudence, avec le bruit d'une allumette qu'il enflamma contre la
-table.
-
-Madame Duriez éprouva cependant quelque confusion de sa sévérité,
-surtout lorsqu'elle vit deux larmes qui brillaient dans l'obscurité au
-bord des longues paupières de sa fille.
-
---Viens ici, mignonne, lui dit-elle. Tu finiras _le Marquis de
-Villemer_, mais il faut auparavant que tu écoutes la belle histoire de
-soldats qu'Émile allait nous raconter.
-
-Gabrielle se mit à rire; la dernière phrase de sa mère avait été dite
-en effet comme pour consoler un petit enfant.
-
---Voyons l'histoire de soldats, fit-elle avec gaieté.
-
-Cependant, Émile était vexé: l'effet qu'il avait compté produire se
-trouvait gravement compromis par cette longue interruption.
-
---Ah! j'en étais sûr, dit-il d'un air moqueur, quelle femme
-résisterait au récit d'une belle bataille?
-
-Il avait voulu taquiner sa sœur, et il est certain qu'elle se fâcha
-un peu.
-
---Je t'en prie, Émile, ne dis pas comme cela «les femmes». Quand vous
-avez prononcé ce mot, vous autres jeunes gens, vous vous croyez bien
-grands garçons: ce n'est pas gentil.
-
---Mais qu'ai-je dit d'offensant? C'est très joli à vous d'admirer le
-courage.
-
---Le courage ne se trouve pas nécessairement et exclusivement dans la
-doublure d'un uniforme. Il existe aussi sous une redingote ou une
-blouse, voire même sous une robe de mousseline.
-
---Bravo, petite! s'écria M. Duriez.
-
---Gabrielle pose pour les idées larges, déclara Émile.
-
-La jeune fille fut bien tentée de répondre: Cela vaut mieux que de
-poser pour une coupe d'habits ou pour une coiffure; mais elle se
-mordit les lèvres et fit une variante:
-
---J'aime mieux cela que de poser pour la toilette, dit-elle.
-
---Tu as tort, ma chère: c'est bien plus ridicule, surtout pour une
-femme.
-
---Qu'est-ce que tu dis donc, Émile? interrompit son père. Gabrielle ne
-pose pour rien, que je sache; quoiqu'elle pût le faire pour la plus
-douce, la plus modeste et la plus raisonnable petite personne qui soit
-en France et en Navarre.
-
-Gabrielle se glissa auprès de M. Duriez, installa un petit pliant
-auprès de son fauteuil, et, entourant le bras de son père avec ses
-deux mains jointes, leva sur lui dans l'ombre ses grands yeux profonds
-et doux.
-
---Tu es trop indulgent pour moi, père chéri, mais tu as raison de dire
-que je ne pose pas: c'est là ce que je déteste le plus au monde. Ce
-n'est pas ridicule, n'est-ce pas? de penser que l'habit, ou
-l'uniforme, ou le titre ne fait pas l'homme; c'est une idée un peu
-plus vieille que moi, j'espère.
-
-Un long et tendre baiser sur son front fut la seule réponse de son
-père.
-
-Le silence qui suivit tira madame Duriez du demi-sommeil auquel elle
-s'abandonnait de nouveau.
-
---Eh bien, eh bien, Émile, fit-elle, et cette histoire que nous
-attendons?
-
---Voilà, dit le jeune homme. Écoutez, je vous réponds que cela en vaut
-la peine. C'était en Alsace, un peu après Frœschwiller; Arnaud...
-
---Frœschwiller? interrompit madame Duriez. Le comte de Laverdie y
-était aussi, il paraît; mais pas dans les chasseurs.
-
-Émile eut un mouvement d'impatience.
-
---Arnaud, reprit-il, faisait partie de la division qui..
-
---Dans quel régiment M. de Laverdie a-t-il donc servi pendant la
-guerre? poursuivit madame Duriez. La marquise me le disait encore
-l'autre jour: je me suis étonnée qu'il ne fût pas dans la cavalerie,
-je me souviens... Un jeune homme noble, et qui doit faire si bonne
-figure à cheval... Ce n'était pourtant pas la ligne, te rappelles-tu,
-mignonne?
-
---Le 117e de ligne, oui, maman, murmura Gabrielle.
-
---Avertissez-moi quand vous désirerez que je continue, s'écria Émile.
-
-Il était très heureux pour lui que sa mère ne sût pas quelle avait été
-la belle conduite de René de Laverdie en Alsace, car alors il est
-probable que les aventures de celui-ci auraient passé, dans la
-causerie du soir, avant celles du capitaine Arnaud. Mais, bien
-souvent, Gabrielle, assise aux pieds de sa marraine, et les yeux fixés
-sur la tapisserie de la marquise, avait entendu, tremblante d'émotion,
-un récit qui, se présentant maintenant à sa pensée, la rendait tout à
-fait incapable de prêter la moindre attention à celui de son frère.
-
-A la bataille même de Frœschwiller, en effet, René de Laverdie,
-sous-lieutenant dans un régiment de ligne, avait reçu une blessure
-sérieuse. Recueilli et soigné par une famille de paysans, il avait
-passé auprès d'eux des jours qui lui semblèrent bien longs, dans
-l'impatience où il était d'agir et de lutter. Quels bruits sinistres
-arrivaient de temps à autre à ce petit village perdu des Vosges, si
-insignifiant que les Prussiens n'y pénétrèrent même pas, et qu'ainsi
-le comte put échapper à une humiliante et douloureuse captivité!
-Quelles tristes soirées il passa, lorsque, déjà convalescent, mais
-encore bien faible, il venait s'asseoir sur le seuil de l'humble
-maison qui lui servait d'asile, et que, dans la brume épaisse des
-chauds crépuscules de l'été, il entendait monter les plaintes naïves
-et les chuchotements consternés des bûcherons et des bergers! Pauvres
-gens! ils s'entretenaient des défaites et des malheurs de la grande
-France, qu'ils ne connaissaient guère, mais qu'ils aimaient depuis le
-jour où ils avaient vu couler son sang.
-
-Un matin enfin, René se sentit presque guéri; il demanda son uniforme,
-que ses hôtes cachaient par prudence: non qu'il voulût le mettre
-cependant, car sortir ainsi de sa retraite, dans un pays occupé par
-les Allemands, eût été une véritable folie. Son intention était de
-traverser les montagnes sous un habit de paysan, et de rejoindre au
-plus tôt l'armée française. Cependant la vieille Alsacienne, l'aïeule
-de la famille qui avait accueilli et sauvé René, étalait sur le lit
-du jeune homme la tunique de drap bleu foncé, et lui montrait près de
-l'épaule gauche la déchirure faite par une balle; de l'autre côté,
-l'épaulette d'or était à demi brûlée et presque arrachée; René
-comptait emporter ce débris, ainsi que la poignée de son épée dont il
-allait briser la lame.
-
-Tandis qu'il réfléchissait tristement, il fut soudain interrompu par
-un grand bruit qui s'éleva au dehors, c'étaient des coups de feu,
-auxquels répondirent les cris des femmes et des enfants. René
-s'approcha de la fenêtre, et, à peine se fut-il rendu compte de la
-cause du tumulte, qu'il sauta sur son épée et s'élança au dehors. La
-pauvre paysanne, qui l'avait pris en grande affection à cause de ses
-manières douces, et aussi parce qu'elle avait trois petits-fils de son
-âge dans l'armée et dans la ligne, avait étendu vainement ses mains
-tremblantes pour le retenir.--Monsieur l'officier! avait-elle crié....
-faible comme vous êtes!... Mais, comme le jeune homme était parti et
-que les détonations plus rapprochées ébranlaient la maison, elle tomba
-à genoux et se mit à prier en sanglotant.
-
-Voici ce qui se passait. Un parti de francs-tireurs, poursuivi par un
-détachement prussien très supérieur en nombre, s'était précipité dans
-le village. Sans songer à s'y barricader, à se réunir et à s'entendre
-pour tenter quelque résistance, en proie à une panique folle, les
-fuyards se dispersaient déjà dans les ruelles et dans les allées des
-maisons, et ils eussent été massacrés isolément de la façon la plus
-misérable, si tout à coup René ne se fût jeté au-devant d'eux.
-Brandissant son épée, trouvant, dans sa douleur et dans son
-indignation, le regard qui commande et les paroles qui raniment et qui
-rassurent, il parvint à se faire écouter. Les francs-tireurs, honteux
-de leur faiblesse, se groupèrent autour de lui. Ils avaient sur leurs
-ennemis quelques minutes d'avance. En un clin d'œil, sur l'ordre de
-René, une barricade s'éleva, formée d'une charrette, de pavés arrachés
-à la hâte, et même de sacs de blé qui se trouvaient sous la main; les
-femmes du village donnaient avec joie ce pain de leurs enfants; dans
-l'enthousiasme qui s'était emparé d'elles, quelques-unes même aidèrent
-à préparer la défense. Tandis que le combat s'engageait d'un côté, une
-seconde barricade, en se formant quelques mètres en arrière, achevait
-de couvrir les assiégés.
-
-La lutte fut très sanglante, car les Prussiens, exaspérés par cette
-résistance inattendue, s'acharnèrent contre la fragile redoute. Ils
-finirent par être repoussés, c'est-à-dire que six ou huit hommes,
-restés debout sur une trentaine, abandonnèrent la place. Presque tous
-les francs-tireurs, du reste, étaient morts ou blessés. Au moment où
-les survivants criaient victoire, on avait vu leur jeune chef tomber
-de la barricade, sur laquelle il s'était battu armé du fusil d'un
-Prussien; celui-ci s'étant aventuré jusqu'au sommet des sacs de blé,
-René l'avait terrassé dans une lutte corps à corps et lui avait enlevé
-son arme. On crut d'abord que l'héroïque jeune homme venait d'être
-frappé d'une balle, mais on reconnut bientôt qu'il était seulement
-évanoui; ses forces, quoique décuplées par sa volonté et par son
-courage, refusaient de le servir dès que sa tâche était accomplie.
-Heureusement, la forte constitution et la jeunesse du comte
-triomphèrent d'une si rude épreuve; il avait échappé comme par miracle
-à toute nouvelle blessure, et, après une violente fièvre de quelques
-jours, il se remit pour la seconde fois. Ses hôtes le soignèrent
-jusqu'au bout, bien qu'ils fussent demeurés presque seuls dans le
-village, les autres habitants ayant gagné les villes voisines par
-crainte de représailles de la part des Allemands. Lorsque René quitta
-ses pauvres amis, ceux-ci le serrèrent dans leurs bras en
-pleurant:--«Ah! monsieur l'officier, lui dirent-ils, revenez bientôt
-avec l'armée: mon Dieu, que nous revoyons bientôt votre cher uniforme
-français!...»
-
-La nuit était complètement tombée sur Montretout, sur le jardin et sur
-la terrasse. C'était une belle et douce nuit de juin, et l'on voyait
-les étoiles briller, au-dessus des cimes noires des arbres, entre les
-rameaux de la glycine. Gabrielle avait posé sa tête contre le bras de
-son père; elle n'écoutait pas Émile: et pourtant celui-ci était devenu
-presque éloquent dans l'animation avec laquelle il racontait le beau
-trait de bravoure et de résolution qui avait valu à son ami Arnaud le
-grade de capitaine... La jeune fille songeait à un petit hameau des
-Vosges, attaqué, éperdu, dans les cris et la fumée, sous un ardent
-soleil d'août; à des sacs, d'où le blé s'échappait comme du sang par
-les déchirures des balles; à douze Français luttant contre trente
-Prussiens; à un jeune homme pâle, intrépide, superbe, debout sur une
-barricade, une épée sanglante à la main... Elle pensa aussi aux
-généreux paysans qui l'avaient entouré de leur dévouement naïf et qui
-avaient pleuré en lui disant adieu. Elle sentit que ses propres yeux
-se remplissaient de larmes:
-
---Pauvres gens! murmura-t-elle, ils n'ont jamais revu «le cher
-uniforme français».
-
-
-
-
-V
-
-
-Émile Duriez se coucha ce soir-là enchanté de lui-même,
-s'applaudissant de sa finesse, bénissant le prestige du courage
-militaire dans un cœur féminin. Il avait remarqué l'émotion de sa
-sœur, et l'attribuait sans peine à l'effet de son récit, lequel, du
-reste, en était digne.
-
-Ernest Arnaud était un homme à l'esprit médiocre et au cœur léger;
-mais, comme soldat, sa valeur fût devenue légendaire au temps de
-Charlemagne, et plus tard, le chevalier sans peur et sans reproche lui
-aurait serré la main avec admiration. A notre époque même, où les
-progrès de l'art de la guerre ont laissé si peu de place au courage
-personnel, il s'était fait remarquer; d'autant plus qu'il joignait à
-cette ardeur un coup d'œil prompt et sûr, de la résolution, et une
-véritable intelligence du métier d'officier. C'était du reste un
-agréable compagnon, d'une amitié facile et cependant fidèle, et d'une
-gaieté à mettre en train tout le régiment: il était très aimé parmi
-ses frères d'armes.
-
-Il arriva chez madame Duriez en grande tenue, comme celle-ci l'avait
-souhaité, et irrésistible avec sa fière mine, sa vivacité de bon ton,
-ses yeux brillants de jeunesse et de belle humeur. Il fut accueilli
-comme un ancien ami. Rien, par exemple, ne lui causa plus d'étonnement
-et ne l'amusa autant que les protestations de reconnaissance
-maternelle dont il fut accablé dès qu'il entra. Il s'en défendit de
-son mieux, et mordit sa moustache pour ne pas éclater de rire en
-rencontrant le regard d'Émile.
-
-La soirée passa comme par enchantement. Au dîner, on ne s'aperçut de
-la présence d'un étranger que par l'animation et l'intérêt de la
-conversation. Arnaud remplaçait l'esprit par la verve; il contait
-bien, et les anecdotes ne lui manquaient pas: au besoin il en eût
-inventé. D'ailleurs, il était lui-même sous le charme: dès qu'il avait
-vu mademoiselle Duriez, il avait désiré lui plaire. Or, quand le
-capitaine Arnaud voulait gagner un cœur, il mettait à en faire la
-conquête autant de feu qu'à l'attaque d'une redoute; les succès qu'il
-avait obtenus jusqu'alors, dans le domaine du sentiment comme sur les
-champs de bataille, n'étaient pas destinés à lui faire changer de
-système.
-
-De la salle à manger on passa au jardin, et de là dans la salle de
-billard. Tout le monde joua, même madame Duriez, qui poussait les
-billes avec une gravité et une maladresse incroyables. Arnaud lui
-donna des conseils.
-
-Quand on fut remonté au salon, Émile proposa de faire de la musique;
-il pria sa sœur de chanter quelque chose. Gabrielle avait une jolie
-voix, mais elle répondit qu'il lui était difficile de s'accompagner
-elle-même.
-
---Qu'à cela ne tienne, dit son frère, je suis à ton service.
-
-La jeune fille fit une petite moue.
-
---J'ai appris du nouveau pendant ton absence, et tes doigts ont dû se
-rouiller au régiment. J'ai peur que cela ne marche pas très bien.
-
---Bah! tu verras, essayons toujours.
-
-Ils essayèrent en effet, mais cela ne marcha pas du tout; Émile
-s'embrouilla tristement en accompagnant l'air des _Bijoux_.
-
-Il fallut y renoncer.
-
-Comme le jeune homme quittait le piano d'un air contrarié, son ami
-s'en approcha.
-
---Je ne puis, dit-il, perdre le plaisir d'entendre chanter
-mademoiselle sans faire de mon côté quelque tentative. Je n'ai pas de
-fameux doigts non plus, mais enfin, si vous voulez bien me
-permettre...
-
-Il s'assit sur le tabouret, et accompagna tous les airs que l'on
-demanda à la jeune fille de façon à prouver qu'il était musicien. On
-le pressa naturellement de jouer quelque morceau; il le fit, et montra
-un talent qui, pour n'avoir rien de remarquable, ne surprenait pas
-moins chez un officier de cavalerie.
-
-Madame Duriez, tout émerveillée, admirait qu'avec un sabre et des
-éperons on pût faire courir sur le clavier des doigts presque aussi
-légers que ceux d'une femme.
-
-Émile était maintenant enchanté de sa maladresse et de ses fausses
-notes. Il ne mettait pas sa vanité dans les arts d'agrément, qu'il
-avait tous cultivés avec des résultats en général aussi satisfaisants
-que pour la musique. Ce qu'il avait désiré, c'était de faire entendre
-à son ami, dont il connaissait bien les goûts, la voix juste et
-fraîche de sa sœur. Mais ce petit incident se terminait d'une manière
-propre à combler son espérance. Les morceaux à quatre mains, et les
-duos avaient en effet succédé aux soli de Gabrielle et aux valses
-d'Ernest Arnaud. Les jeunes musiciens déchiffraient ensemble, riant
-aux mêmes endroits lorsqu'il leur arrivait de se tromper, et
-s'avertissant d'un regard ou d'un mot aux approches d'un passage
-difficile. On voyait le charmant profil de Gabrielle se tourner
-quelquefois à gauche, tantôt grave, avec un coup d'œil sérieux pour
-commander l'attention, tantôt rieur, le coin de la lèvre relevé
-malicieusement sur les dents brillantes.
-
-Le capitaine quitta le piano tout ému et tout ébloui.
-
---Déjà minuit! s'écria-t-il en entendant sonner la pendule. Avec
-quelle rapidité passent les bons moments! Voilà une soirée qui m'a
-semblé bien courte.
-
---Il ne tient qu'à vous d'en avoir souvent de semblables, si toutefois
-vous êtes sincère, dit M. Duriez. Vous nous ferez plaisir de
-considérer comme vôtres notre famille et notre maison.
-
-Le jeune homme remercia et resta encore un instant, tandis que son
-ordonnance, qui jouait aux cartes dans la cuisine, recevait l'ordre de
-sortir les chevaux.
-
-Quelques minutes après, Ernest Arnaud traversait au grand trot allongé
-les beaux bois de Ville-d'Avray éclairés par la lune. En sa qualité de
-chasseur à cheval, il n'était pas fort porté à la rêverie; il ne
-goûtait que médiocrement le charme de la solitude au sein des paysages
-mélancoliques, et il eût cru faire trop d'honneur aux étoiles en leur
-comparant les yeux de mademoiselle Duriez. Il ne ralentit donc pas une
-seule fois son allure avant d'avoir atteint Versailles; il ne poussa
-aucun soupir et ne leva pas les yeux vers l'astre des nuits; mais il
-songea que Gabrielle était la jeune fille la plus naturelle et la plus
-jolie qu'il eût encore rencontrée, qu'elle était aussi la plus
-spirituelle et sans doute la meilleure, et que si le capitaine Arnaud
-se mariait jamais, il n'épouserait nulle autre qu'elle.
-
---Qui aurait cru, se disait-il en riant, que ce gros Émile, l'homme le
-plus lourd de toute la cavalerie légère, pouvait avoir à la maison une
-si délicieuse petite sœur?
-
---Elle n'est certainement pas coquette, pensait-il encore: c'était
-donc sans qu'elle y songeât que ses regards se tournaient ainsi vers
-moi, si tristes quand je racontais nos dangers, et si brillants au
-récit de quelque amusante aventure. Vive Dieu! comme elle est
-charmante quand elle rit!... Un vrai petit oiseau, tant elle semble
-douce et joyeuse... Et du reste elle en a la voix.
-
-La gaieté gracieuse, entraînante de Gabrielle, avait fait une grande
-impression sur l'insouciant officier, qui portait cette devise:
-«Qu'importe!» gravée à la poignée de son sabre.
-
-Cette gaieté pouvait devenir un peu folle quand la jeune fille se
-laissait aller à toute la vivacité de sa nature. C'était un trait de
-caractère contre lequel ses parents avaient dû la mettre en garde, et
-qui faisait parfois, non sans quelque raison, frissonner madame
-Duriez. Gabrielle avait eu de la peine à comprendre que, dans le
-monde, les paroles, les mouvements ne doivent point être spontanés;
-elle avait été terrifiée d'apprendre qu'on pourrait la croire étourdie
-ou coquette. Ce dernier adjectif, dont elle ne saisissait pas la
-portée, ne faisait naître dans son esprit que l'idée de toilettes
-extravagantes ou recherchées; mais, tel qu'elle l'entendait, elle ne
-souhaitait pas qu'on le lui appliquât. Elle n'était pas timide, mais
-naturellement réservée, et, tout enfant, possédait déjà à un haut
-degré le sentiment de la dignité féminine: ces dernières dispositions
-venaient en aide aux efforts qu'elle devait faire pour tenir en bride
-son esprit prompt et fantasque. Elle y réussissait généralement; en
-entrant dans un salon, elle savait adopter cette impassibilité
-souriante, uniforme moral des femmes bien élevées; mais cela lui avait
-semblé tout d'abord un peu dur.--Les messieurs, disait-elle après son
-premier bal, nous laissent la variété des toilettes, les fleurs et les
-rubans; mais ce vilain habit noir, qu'ils semblent modestement garder
-pour eux, ils le font prendre à nos pauvres âmes.
-
-Aussi, Gabrielle Duriez n'aimait pas le monde. Ce qu'elle aimait,
-c'était la maison de ses parents qu'elle pouvait parcourir en chantant
-depuis le haut jusqu'en bas. Elle ne savait pas, du reste, ce que
-c'est qu'un appartement parisien, car M. Duriez avait tout un
-hôtel, dont une partie était occupée par ses bureaux, rue des
-Petites-Écuries. A la campagne, elle était plus libre encore, bien que
-Montretout fût loin d'être pour elle un séjour idéal; quant aux
-endroits de bains, tels que Biarritz ou Trouville, elle les avait en
-profonde horreur. Cependant, partout où se trouvait sa famille, elle y
-était heureuse; là, en dépit des gronderies maternelles, qui ne
-l'effrayaient guère, et des taquineries d'Émile, qui la fâchaient et
-la ravissaient, elle pouvait rire de tout son cœur, et donner libre
-cours à l'ardeur de ses idées et à la tendresse de ses sentiments.
-Elle pouvait dire sans crainte tout ce qui lui passait par la tête:
-c'était le poème charmant de la jeunesse, de l'enthousiasme et de la
-bonté, mais ceci, Gabrielle ne s'en doutait pas.
-
-Cette année-ci pourtant, depuis qu'elle avait quitté Paris, un
-changement avait paru se produire dans le caractère de la jeune fille.
-Elle était moins animée, ne tourmentait pas sa mère pour que celle-ci
-la laissât galoper dans les bois avec Émile, et n'essayait pas
-d'entreprendre tout l'ouvrage du jardinier; elle ne ramenait pas trop
-de mendiants à la maison, et ne collait plus son joli minois contre
-les vitres des bibliothèques en poussant de terribles soupirs qui
-semblaient devoir les briser. Au contraire, événement véritablement
-remarquable! il lui arriva quelquefois, ayant dans les mains un livre
-nouveau, de l'y oublier, et de rester des quarts d'heure entiers avant
-d'en tourner un feuillet.
-
---Gabrielle me rend bien heureuse, dit confidentiellement madame
-Duriez à son mari; elle devient tout à fait raisonnable et posée. Je
-crois que je suis parvenue à mettre un peu de plomb dans cette petite
-tête folle.
-
---Du plomb, est-ce tellement nécessaire, à dix-huit ans? Elle a été
-bien tranquille dernièrement, c'est vrai. Ne serait-elle pas malade?
-
---Malade, quelle idée! Ah! si elle commence à m'écouter, monsieur
-Duriez, il est certain que ce n'est pas votre faute: vous êtes pour
-cette enfant d'une faiblesse déplorable; vous riez le premier lorsque
-je la reprends.
-
-Le coupable courba le front et ne répondit pas, mais le lendemain il
-observa sa fille: en voyant ses joues roses et l'expression heureuse
-de ses beaux yeux, il ne put conserver la moindre inquiétude.
-
-Hélas! les grains de plomb dont madame Duriez constatait le poids avec
-tant de satisfaction étaient des fusées d'artifice, qui partirent en
-pétillant à la première étincelle.
-
-Les visites de la marquise et de son neveu avaient dissipé
-l'impression un peu triste que Gabrielle avait gardée de certaine
-rencontre sur un escalier de la rue de Grenelle-Saint-Germain. La
-jeune fille (pour employer une expression juste sinon élégante)
-sentait quelque chose dans l'air; et ce quelque chose ne l'inquiétait
-pas, au contraire, elle le respirait avec une curiosité joyeuse.
-D'ailleurs, elle ne s'abandonnait pas volontiers aux sentiments
-vagues, à la mélancolie, qu'elle trouvait parfaitement ridicules.
-Toute candide, toute jeune qu'elle fût, elle se rendait bien compte de
-ce qui se passait dans son cœur; seulement elle ne jugeait pas à
-propos d'y regarder de trop près.
-
-La gaieté franche et sympathique d'Ernest Arnaud mit de nouveau au
-dehors tout l'entrain qui était en elle. La familiarité cordiale avec
-laquelle ses parents et son frère traitèrent le jeune capitaine fit
-qu'elle ne put elle-même voir dans celui-ci un étranger. Elle s'étonna
-ensuite de lui avoir parlé dès le premier moment sans plus d'embarras
-qu'à Émile. Dieu merci, elle n'était pas assez fine logicienne pour
-savoir qu'aux yeux d'une femme qui aime il n'existe qu'un seul homme,
-celui dont l'image est gravée au fond de son âme.
-
-Elle fut, pendant toute la soirée, étincelante d'esprit, d'espièglerie
-mutine; elle s'amusa de tout: des saillies de leur hôte, de ses
-propres fautes au billard, surtout de leur concert improvisé. Le cœur
-du pauvre capitaine fondait à ce rayonnement; Émile entonnait
-intérieurement un chant d'actions de grâces; M. Duriez était heureux
-de retrouver sa fille comme il aimait à la voir.
-
-Quant à madame Duriez, elle gardait le secret de ses réflexions
-particulières, se réservant de les communiquer plus tard à celle qui
-en était l'objet.
-
-En effet, le lendemain matin, à peine se trouva-t-elle seule avec
-elle, après le départ des deux hommes pour leurs affaires, qu'elle fit
-entendre à Gabrielle le plus long sermon dont celle-ci eût encore eu à
-remercier l'éloquence maternelle. Sans aucun doute, dans ce discours,
-tout n'était pas exagéré; mais, tel qu'il était, il contenait assez
-d'hyperboles pour couvrir la pauvre enfant de confusion et lui laisser
-l'idée pénible qu'elle s'était conduite avec la plus grande
-inconséquence. Ce qui portait madame Duriez à s'exprimer avec tant de
-chaleur, c'est qu'elle n'avait pas deviné sa fille et tremblait à
-l'idée qu'Arnaud avait pu lui plaire. La désolation de la petite était
-profonde, quand tout à coup la main même qui la blessait lui apporta
-le baume le plus propre à la guérir. Sa mère se mit à parler de madame
-de Saint-Villiers:
-
---Tu ne saurais croire combien je me félicite que ta marraine n'ait
-pas été là! Une personne d'une si haute distinction!... Qu'aurait-elle
-pensé?
-
-De la marquise, madame Duriez passa au comte, par une transition qui
-semblait naturelle; elle dit quelques mots sans trop cacher son jeu,
-car elle n'eût point été fâchée que Gabrielle comprît. Dès lors, elle
-put continuer sans être interrompue ses remontrances et ses
-explications; les regards suppliants et consternés de Gabrielle
-s'éclairèrent si vivement que la jeune fille eut à peine le temps
-d'abaisser ses longues paupières pour les cacher.
-
-Quoi! pensa-t-elle, les choses en sont là! Maman y pense et la
-marquise en a parlé!... C'est donc bien vrai? Il pourrait songer à
-moi?.. mon Dieu!...
-
---Chère maman, dit-elle en contenant son émotion, je te comprends très
-bien, je t'assure. Tu n'auras plus jamais à te plaindre de moi; je
-vais être si tranquille et si raisonnable que tu en seras étonnée. Et
-puis, si par hasard tu m'entends encore causer à tort et à travers, tu
-n'auras qu'à me faire un petit signe... comme cela, vois-tu? et je me
-tairai tout de suite, fussé-je au milieu d'un mot!...
-
-Mais cette idée de rester la bouche béante sur un clin d'œil de sa
-mère parut tout à coup si plaisante à Gabrielle, qu'elle ne put tenir
-son sérieux, et se mit à rire à la fin de sa phrase.
-
---Cela n'a pas de bon sens! dit la pauvre madame Duriez, qui sourit
-malgré elle. Voyons, Gabrielle, tu as dix-huit ans...
-
-A ce moment, on frappa à la porte.
-
---Pardon, madame, dit un valet de chambre, c'est la cuisinière qui
-attend les ordres de madame.
-
---Ah! bien, fit madame Duriez, qu'elle monte.
-
---Va, mère chérie, je te promets que je n'oublierai pas un mot de ce
-que tu m'as dit.
-
-Et Gabrielle, après avoir embrassé sa mère courut au jardin, où elle
-eut la satisfaction de découvrir que sa monstrueuse rose Paul-Néron,
-la gloire de son parterre, avait enfin consenti à s'épanouir dans
-toute sa beauté.
-
-Quelques semaines se passèrent, pendant lesquelles on vit plusieurs
-fois à Montretout madame de Saint-Villiers et son neveu, tantôt
-ensemble, tantôt séparément. A la suite d'une promenade au Bois, il
-arrivait à René de traverser le pont de Boulogne et de venir causer un
-moment avec madame Duriez et sa fille. Pourtant ses visites
-conservaient toujours un caractère officiel et cérémonieux.
-
-Le capitaine Arnaud, au contraire, avait pris à la lettre l'invitation
-de M. Duriez de se considérer comme de la famille. Il commença par
-inventer mille prétextes pour se présenter chez ses nouveaux amis
-aussi souvent que possible, ce qui était toujours bien moins qu'il ne
-l'eût désiré. Émile aurait pu être touché de l'amitié extraordinaire
-que son ancien supérieur lui témoigna tout à coup, s'il n'avait su
-parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point. Quand sa présence chez
-les Duriez fut devenue si naturelle qu'on s'étonnait de ne pas l'y
-voir, Arnaud renonça à en donner chaque fois une explication qui lui
-coûtait bien de la peine; imaginer... D'ailleurs, on recevait beaucoup
-dans cette maison hospitalière; on donna quelques fêtes. Le comte de
-Laverdie et le capitaine Arnaud n'étaient pas les seuls qui, pour une
-raison ou pour une autre, songeassent à obtenir la main de
-mademoiselle Duriez mais il est certain que, parmi les nombreux
-rivaux, nul n'était plus amoureux que celui-ci ni plus noble que
-celui-là.
-
-Madame Duriez, inébranlable dans sa préférence qu'inspirait
-l'ambition, voyait avec une joie intense le moment s'approcher où sa
-fille serait comtesse de Laverdie et nièce de la marquise de
-Saint-Villiers.
-
-Si Gabrielle et René n'étaient pas encore officiellement fiancés,
-c'était seulement parce que la vieille marquise redoutait les unions
-trop précipitées; elle voulait laisser à ses deux enfants le temps de
-se connaître un peu, car elle ne doutait pas qu'ils ne s'en aimassent
-davantage. Des trois, elle était la plus tendre et la plus romanesque;
-Gabrielle avait cependant le cœur bien ardent et l'imagination bien
-vive, mais, elle, n'avait-elle pas dix-huit ans? et n'était-ce pas son
-propre bonheur qui la faisait ainsi rêver?
-
-Depuis la première soirée qu'Ernest Arnaud avait passée à Montretout,
-madame Duriez ne s'était plus trouvée dans le cas d'avoir à réprimer
-la vivacité parfois étourdie de sa fille. Celle-ci, en effet, était
-peu à peu tombée dans une disposition tout autre, qui, chez cette
-nature décidée, n'était pas de la mélancolie, mais bien réellement de
-la tristesse. On ne le remarquait pas autour d'elle; car la seule
-personne qui aurait pu s'en apercevoir, c'est-à-dire sa mère,
-s'applaudissait de cette tranquillité, dans laquelle elle voyait le
-bon résultat de ses observations.
-
-Gabrielle était malheureuse et le devenait chaque jour davantage. Elle
-savait maintenant que le comte de Laverdie recherchait sa main, mais
-elle avait cessé de s'en réjouir.
-
-Tout d'abord, lorsqu'elle l'avait appris, elle s'était dit que
-naturellement le jeune homme l'aimait, puisqu'il souhaitait de
-l'épouser. Ses manières vis-à-vis d'elle étaient graves et froides, il
-est vrai; il parlait à peine; mais cette réserve excessive était sans
-doute dictée par quelque loi du monde ignorée de la jeune fille.
-Pourtant, elle songeait à leur première rencontre, à cette vive
-sympathie qui était née entre eux dès qu'ils s'étaient parlé; ils
-l'avaient ressentie également, elle en était certaine, et ils se
-l'étaient exprimée, sans cependant avoir prononcé un seul mot
-différent des banalités de bon goût qui se débitent pendant un bal...
-Que s'était-il donc passé? et pourquoi ce délicieux moment n'était-il
-jamais revenu?
-
-A mesure que le temps s'écoula et que les visites de M. de Laverdie se
-multiplièrent, Gabrielle sentit un doute singulier envahir son cœur
-et le glacer.
-
---Serait-il possible, se demanda-t-elle, qu'on pût songer à faire
-d'une jeune fille sa femme et que cependant on ne l'aimât pas?... Mon
-père racontait l'autre jour l'histoire d'un homme qui s'est marié
-pour devenir riche; sa femme avait une dot immense, mais elle était
-laide et méchante; elle l'a rendu si malheureux qu'il s'est tiré un
-coup de revolver; il ne s'est pas tué cependant, et je ne sais plus
-comment tout cela finissait... Il arrive quelquefois des horreurs
-pareilles. Mais il arrive aussi qu'on fait des faux, qu'on vole et
-qu'on empoisonne... Et quel rapport ont ces abominations avec le cher
-petit monde où je vis, avec mes bons parents, avec ma spirituelle
-marraine, avec René de Laverdie?...
-
-Quel intérêt le comte aurait-il à m'épouser s'il n'avait pas un peu
-d'affection pour moi, lui qui est noble, qui est riche, qui est si
-plein de goût, d'intelligence et d'esprit? Il a un caractère très
-profond, il est franc, bon, généreux; cela est facile à voir, car il
-porte toutes ces qualités sur son visage... Et puis, je le sais bien,
-car sa tante me l'a répété souvent. Quand il parle, tout ce qu'il dit
-est très simple, et cependant c'est toujours original; il semble que
-chacune de ses paroles vous donne une idée nouvelle. Pourquoi
-voudrait-il m'épouser, moi qui suis si sotte, qui n'ai même jamais
-rien lu de tout ce qui l'intéresse?... (Mais cela, par exemple, c'est
-bien parce qu'on ne me le permet pas)... Il a vu sans doute que cette
-petite Gabrielle Duriez a un très grand cœur pour aimer tout ce qui
-est supérieur, juste, beau, et qu'alors elle le comprendrait, lui, et
-l'aimerait... oh! l'aimerait!...
-
-Et il s'est dit: «Ce sera ma petite femme: puisque j'ai tout,
-noblesse, esprit et beauté, il est digne de moi de partager avec
-quelqu'un qui n'a rien de tout cela.»
-
-De tels raisonnements, que Gabrielle se refaisait cent fois dans une
-même journée, parvenaient quelquefois à la consoler du désappointement
-et du malaise où la plongeait la conduite de M. de Laverdie.
-Cependant, devant l'évidence, ces raisonnements perdirent à la fin
-toute force de persuasion.
-
-Comment conserver l'illusion que celui qui serait dans peu son fiancé,
-puis son mari, désirât découvrir ou amener entre elle et lui la
-moindre communion, soit d'idées, soit de sentiments? Il ne s'adressait
-à elle que rarement et ne paraissait jamais se soucier de savoir ce
-qu'elle pensait sur les choses les plus sérieuses comme sur les plus
-insignifiantes. Il s'appliquait à plaire à madame Duriez, ce qui lui
-était aisé, causait longuement avec son mari, et se montrait presque
-disposé à traiter Émile en camarade; cependant il conservait, dans ses
-rapports avec ce dernier, une certaine hauteur qui, si légèrement
-qu'elle se fît sentir, n'en irritait pas moins jusqu'à la fureur un
-jeune homme vaniteux et jaloux.
-
-Six semaines peut-être s'étaient écoulées depuis le jour où Gabrielle
-avait guetté de sa fenêtre, avec un cœur doucement ému, la voiture de
-sa marraine qui descendait de Montretout. Elle était de nouveau à la
-même place et dans la même attitude, mais à une autre heure, et agitée
-par des pensées bien différentes.
-
-C'était le soir, un peu avant minuit. Quelques personnes avaient dîné
-chez ses parents, le capitaine Arnaud, entre autres, puis la marquise
-avec son neveu. Ces deux derniers venaient de se retirer. René avait
-traité la jeune fille avec une courtoisie plus raffinée et plus
-glaciale encore que de coutume; une fois, elle avait rencontré son
-regard fixé sur elle, et ce regard lui avait paru presque ironique; il
-est vrai que le comte, comme s'il en avait eu conscience, s'était hâté
-de lui adresser la parole sur un ton gracieux et enjoué; mais, depuis
-cet instant, le poids qui pesait sur le cœur de Gabrielle devint si
-lourd qu'elle se demanda si la force n'allait pas lui manquer pour le
-porter.
-
-Dès qu'elle eut embrassé sa marraine au bas du perron et répondu à
-l'inclination profonde de René, Gabrielle, sans rentrer au salon,
-monta comme une flèche jusqu'à sa chambre. Il faisait très chaud; la
-nuit était magnifique; on avait laissé les deux croisées ouvertes.
-Elle s'assit dans l'embrasure de l'une d'elles et se mit à regarder
-dans la direction du pont.
-
-Elle le trouva vite dans l'obscurité, grâce aux becs de gaz espacés
-sur les deux trottoirs; il paraissait vide. Bientôt l'omnibus
-d'Auteuil le traversa lentement, avec un roulement sourd que la jeune
-fille écouta jusqu'à ce qu'elle ne pût distinguer si elle l'entendait
-encore ou si c'était son oreille qui en conservait le son affaibli.
-Une minute après, elle vit paraître deux lumières qui s'avançaient
-dans la même direction; à la clarté d'un bec de gaz, elle reconnut un
-landau resté ouvert à cause de la douceur de la soirée: c'était celui
-de madame de Saint-Villiers. Une petite étoile rougeâtre semblait
-voltiger au-dessus et marcher avec lui.--Ah! pensa Gabrielle, c'est le
-cigare de M. de Laverdie; la marquise est toujours contente lorsque la
-nuit permet à son neveu de fumer dehors à côté d'elle.
-
-Le landau passa plus vite que l'omnibus; il faisait aussi moins de
-bruit; les pas des chevaux s'amortirent sur le sable aussitôt que le
-pont fut franchi.
-
-Gabrielle continua à tenir ses yeux fixés sur la masse noire du bois
-de Boulogne, au-dessus de laquelle l'atmosphère de Paris s'élevait
-rose comme une vapeur de fournaise. Elle regarda longtemps, longtemps,
-puis tout à coup se retourna... L'idée lui était venue de voir quel
-aspect prenait, par une belle nuit, cet espace entre les deux
-collines, cette échancrure ouverte sur l'infini du ciel, par où il lui
-semblait autrefois que ses rêves arrivaient en flottant jusqu'à elle.
-L'espace était tout à fait sombre, les étoiles ne brillaient point si
-bas. Gabrielle prit sa tête entre ses mains et se mit à sangloter.
-
---Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, c'est tout, c'est tout?... Folle que
-j'étais d'avoir pensé que l'on pourrait m'aimer!... Mais alors,
-pourquoi donc est-ce qu'il veut m'épouser?... Oh! si cela m'est
-possible, je ne me marierai jamais!
-
-
-
-
-VI
-
-
-Le lendemain même de ce jour, le comte de Laverdie et son ami Alphonse
-de Linières firent ensemble une promenade au bois. Ils sortirent tard,
-car le temps était couvert et l'on n'avait pas à craindre un soleil
-trop ardent. Cependant la chaleur ne laissait pas que d'être
-fatigante, et, dans l'avenue des Acacias, ils ralentirent tout à fait
-le pas de leurs chevaux. Depuis la matinée où René avait annoncé à
-Alphonse son intention d'épouser mademoiselle Duriez, jamais les deux
-jeunes gens n'avaient reparlé de ce mariage. Quoique le vicomte fût
-assez intime avec René pour amener lui-même la conversation sur ce
-sujet, il s'était gardé de le faire: le projet de son ami lui
-déplaisait trop pour qu'il voulût seulement avoir l'air de le prendre
-au sérieux. Il devinait pourtant que René n'y renonçait pas, et il en
-avait un vrai chagrin.
-
-Le jeune comte, assez expansif et confiant de son naturel, souffrait
-de la fierté qui lui faisait de son côté garder le silence. Mais, du
-reste, qu'aurait-il dit? Alphonse voyait trop clairement qu'il était
-malheureux, et, sur le visage de celui-ci, la réponse n'était pas
-moins claire; toute l'expression de ce visage disait en effet: c'est
-ta faute.
-
-Une voiture vint au-devant d'eux dans l'avenue des Acacias; elle était
-découverte, et Alphonse remarqua de loin les deux dames qui s'y
-trouvaient. Il put les observer d'autant plus à son aise que René
-était tombé dans une de ses fréquentes rêveries, ne disant rien, et
-tenant ses yeux obstinément baissés.
-
-Une des deux dames, la plus âgée, ne retint pas longtemps les regards
-du vicomte; elle n'était pas toujours visible d'ailleurs, au delà du
-buste imposant de son cocher. Mais la seconde était assise du côté des
-cavaliers... C'était une toute jeune fille, d'une physionomie
-délicieuse, moins belle qu'expressive, et singulièrement attirante.
-Ses regards, qui erraient çà et là avec distraction, rencontrèrent
-tout à coup le visage sombre et penché de René. A la grande surprise
-d'Alphonse, les joues de la jeune fille se colorèrent légèrement, et
-elle continua à regarder le comte, qui ne s'en doutait pas, avec des
-yeux tristes et doux, les plus touchants et les plus beaux que M. de
-Linières eût jamais vus.
-
-L'intérêt de celui-ci était excité au plus haut point. Il eût voulu
-avertir le comte, mais la voiture était trop près. Soudain, comme elle
-allait les croiser, René releva la tête; il salua vivement, et les
-deux dames lui répondirent. Alphonse, qui n'avait attendu que le
-moment d'ôter son chapeau, n'obtint pas même un regard.
-
---Qui est cette ravissante fille? s'écria-t-il aussitôt que la calèche
-fut suffisamment éloignée.
-
-René se tourna vers lui d'un air stupéfait.
-
---C'est la future comtesse de Laverdie, répondit-il.
-
---C'est mademoiselle Gabrielle Duriez?
-
---En personne.
-
---René, s'écria son ami avec force, pourquoi m'as-tu caché la vérité?
-Ah! tu es bien heureux d'être aimé ainsi, et par une si charmante
-créature!
-
-René le considéra avec inquiétude, se demandant sérieusement si le
-vicomte perdait la tête.
-
---Ah çà, mon cher ami, fit-il, qu'est-ce que tu veux dire? Quelle
-vérité t'ai-je cachée, et que diable l'amour a-t-il à voir dans tout
-ceci?
-
---Mais, reprit Alphonse étonné à son tour, tu m'as parlé d'un mariage
-d'intérêt et aussitôt je me suis figuré une grosse bourgeoise entourée
-de sacs d'écus. Au lieu de cela, je rencontre une véritable apparition
-de conte de fées, une jeune fille délicieuse, qui s'émeut en
-t'apercevant, qui te regarde avec des yeux... comment dirai-je?... Ils
-étaient divins, ces yeux!... Alors je me dis naturellement: Ce
-sournois de Laverdie s'est moqué de moi. Je le trouve toujours bien
-fou de faire une mésalliance, mais je conviens que des regards comme
-celui que j'ai surpris valent une couronne de comte.
-
-René éclata d'un rire amer.
-
---D'honneur, fit-il, je ne t'aurais jamais cru à ce point
-impressionnable et romanesque. Diable! mon cher, comme tu t'enflammes
-et quelle imagination tu as!... Parce qu'une petite fille m'a
-regardé... Ah! tiens, vois-tu, c'est trop plaisant!
-
-Et il recommença à rire.
-
---René, dit son ami, je te donnerai un conseil. Tu as du cœur, je le
-sais: eh bien, ne ris jamais comme cela devant cette enfant, tu lui
-ferais trop de mal.
-
---Allons donc! qu'elle soit comtesse, et il lui sera très indifférent
-si je ris ou si je pleure! Elle aura, ma foi! bien raison, puisque je
-l'épouse pour son argent.
-
-Le vicomte de Linières ne répondit pas.--Il y a quelque mystère
-là-dessous, pensa-t-il: cela est évident. Ou je n'ai jamais connu
-René, ou il est incapable de cynisme et de bassesse. On fait tous les
-jours des mariages d'intérêt, mais ne peut-on pas y mêler un grain de
-délicatesse et de poésie? Cette jeune fille a beaucoup de fortune,
-est-ce une raison pour qu'elle n'ait pas un peu de cœur? Est-il donc
-impossible que l'un et l'autre soient heureux parce qu'ils auront mis
-en commun un titre avec quelques millions?
-
-Tout à coup René reprit la parole, et sur le même ton ironique:
-
---Tu seras bientôt invité à la bénédiction nuptiale, Alphonse: mes
-créanciers me pressent fort; je ne me suis débarrassé de l'un d'eux,
-ce matin, qu'en lui promettant d'être marié avant un mois.
-
-Alphonse se hâta de détourner la conversation. Cette fois, il croyait
-avoir compris.--En effet, se dit-il, voilà une situation bien horrible
-pour un homme d'honneur. Pauvre René! il est presque fou de colère et
-de honte... Mais lui, il s'est attiré cela, tandis que cette
-malheureuse enfant!...
-
-A ce moment, les deux jeunes gens furent rejoints par quelques amis.
-On parla d'un dîner qui devait avoir lieu le soir même à leur cercle,
-en l'honneur de personnages étrangers. René promit de s'y rendre;
-puis, trouvant un prétexte, il reprit seul presque aussitôt le chemin
-de Paris.
-
-Cependant Gabrielle était tourmentée par une curiosité inquiète et
-ardente. Elle eût voulu, ne fût-ce qu'une minute, lire dans le cœur
-de René, sûre au fond, malgré tout, qu'elle n'y verrait rien que
-d'aimable et d'élevé. Elle songeait aux longues causeries de sa
-marraine; celle-ci, qu'elle admirait et qu'elle aimait tant, n'aurait
-pas voulu la tromper; elle devait connaître son neveu. Et ses parents,
-certainement, ne pensaient qu'à la rendre heureuse... Pouvait-elle
-s'opposer à un mariage qui les comblerait tous de joie? Quelle raison
-excuserait son refus? Lorsqu'elle avait passé des heures, la nuit,
-sans dormir, ou le jour, assise à sa fenêtre, retournant de semblables
-questions dans sa petite tête, sans leur trouver de réponse, elle
-finissait toutes les fois par se dire: Il ne m'aime pas... Pourquoi
-donc veut-il m'épouser?
-
-Elle l'apprit bientôt, et d'une façon brutale.
-
-Une après-midi que la famille était, suivant son habitude, réunie sur
-la terrasse ombragée devant la maison, on parla pour la première fois
-ouvertement du prochain mariage de Gabrielle. Madame Duriez vanta le
-bonheur de sa fille avec un enthousiasme sans mesure; M. Duriez,
-voyant l'embarras de la petite, la taquina amicalement; Émile, sombre,
-ne disait rien. Gabrielle, avec une ombre de son ancienne gaieté,
-sourit, déclara qu'elle n'avait pas encore dit bonjour à ses roses, et
-se sauva pour échapper à une conversation qui lui était pénible.
-
-Elle ne s'éloigna pas assez vite.
-
-A peine eut-elle tourné le premier massif que la voix de son frère,
-s'élevant presque avec violence, l'arrêta.
-
---Avez-vous bien réfléchi, mon père? Est-ce donc tout à fait décidé?
-Vous donnerez votre fille à un libertin, perdu de dettes, qui la prend
-pour son argent!
-
-Gabrielle reçut dans toute sa force le coup de cette exclamation
-grossière. Son frère, en parlant si haut, pouvait-il croire qu'elle ne
-l'entendrait pas?
-
-Elle ne s'évanouit pas, mais elle fut prise d'un tremblement nerveux
-qui la força de s'appuyer contre un tronc d'arbre. Elle dut écouter la
-réponse de son père, car pendant quelques minutes, il lui fut
-impossible de bouger de là.
-
---M. de Laverdie n'est pas un libertin! disait M. Duriez indigné, et
-moi, je ne suis ni un mauvais père ni un fou!... Le comte a un peu
-vécu: quel jeune homme de nos jours ne l'a fait? C'est une garantie de
-bonheur pour une femme. Il a perdu sa fortune, soit! Il a des dettes,
-peut-être. Ma fille les payera si bon lui semble; elle est assez riche
-pour cela... Elle contracte une alliance qui rendrait fière une
-princesse.
-
---Notre fille, s'écria à son tour madame Duriez, ne sera pas seulement
-comtesse: elle héritera du titre de la marquise de Saint-Villiers. Par
-son testament, le marquis...
-
-Gabrielle rassembla toutes ses forces pour marcher un peu plus loin:
-il était impossible qu'elle subît plus longtemps cette torture. Elle
-craignait aussi de perdre connaissance, car elle n'eût pas voulu qu'on
-pût découvrir ce qu'elle avait appris ni ce qu'elle éprouvait.
-
-Aux premiers pas qu'elle fit, elle se sentit moins faible qu'elle ne
-s'y attendait. Elle se dirigea machinalement vers son parterre de
-roses.
-
-Ce parterre, ou plutôt ce buisson tout embaumé et tout fleuri, était
-situé dans un des plus jolis endroits du jardin; il formait le coin
-d'une allée qui se perdait dans un gracieux fouillis de jeunes arbres
-donnant l'illusion d'un petit bois. En face du buisson était un
-bosquet, et au delà une admirable pelouse qu'ombrageaient des tilleuls
-et des marronniers groupés au hasard; à travers l'écartement des
-branches, on apercevait le lointain bleuâtre et le scintillement du
-fleuve. C'était la propriété personnelle de Gabrielle et sa retraite
-favorite. Nul jardinier n'eût osé touché à un seul de ses rosiers, et
-personne, sans y être invité par elle, ne se fût assis sous le
-bosquet.
-
-Ce fut là qu'elle se réfugia dans son chagrin.
-
-Elle ne versa pas une larme tout d'abord, et réfléchit presque
-tranquillement.
-
---C'est donc là vraiment la vie? se disait-elle. On me l'a peinte
-quelquefois comme cela, et je ne voulais pas croire que le tableau fût
-vrai. Je croyais que pour moi ce serait autre chose. Je me sentais
-tant de bonne volonté, de force et de foi, un tel pouvoir d'aimer!...
-Pauvre petite folle que j'étais!
-
-Il lui semblait que tout à coup elle était devenue très vieille, et
-qu'elle songeait à un temps lointain, disparu pour ne plus revenir.
-Elle regarda ses roses, et se représenta une jeune fille rieuse et
-fière qui les soignait et leur disait tout bas: «J'aime et je suis
-aimée!» Puis elle vit la même jeune fille cueillir un bouton et le
-donner à un jeune homme qui souriait en l'acceptant. Elle murmura
-plusieurs fois de suite: C'est fini, fini, fini!... Puis elle ajouta
-avec un sanglot: Cela n'a jamais été!
-
-Et, dans l'amertume de son jeune désespoir, elle supplia Dieu de la
-laisser mourir.
-
-Mais, au milieu de sa douleur, elle se sentit une énergie qu'elle ne
-s'était pas doutée jusque-là de posséder. Elle se leva, et s'écria
-presque tout haut, comme pour bien se convaincre de sa propre
-résolution:
-
---Eh bien, non! Mes parents en souffriront sans doute, ma marraine me
-maudira, ma vie, à moi, sera brisée, mais je ne l'épouserai pas!
-
-Elle revint à la maison, et eut le courage de se montrer souriante et
-tranquille, comme d'habitude.
-
-Dès le lendemain pourtant elle retomba dans ses perplexités. Elle
-était bien jeune pour prendre seule un si grave parti, il n'y avait
-personne au monde à qui elle pût s'adresser pour avoir un conseil.
-S'avouait-elle que son cœur doutait encore?... Mais il ne pouvait
-plus douter, puisqu'elle avait entendu ses parents convenir de
-l'horrible vérité, en parler comme d'une chose toute naturelle... Il
-ne doutait peut-être pas, mais il hésitait un peu, ce pauvre cœur de
-dix-huit ans.
-
-Gabrielle fut plusieurs jours sans voir René.
-
-Sur ces entrefaites, madame Duriez eut affaire à Paris, et ne jugea
-pas à propos d'emmener sa fille. Celle-ci, qui aurait voulu pouvoir,
-en quelque mesure, oublier l'aspect des boulevards et de la place de
-la Concorde, employa ses heures d'indépendance à faire dans le pays
-quelques visites de charité. Elle remontait doucement la côte de
-Saint-Cloud, vers la fin de l'après-midi. Le temps était beau et très
-chaud; les routes blanches étaient désertes. Il y a une mélancolie
-profonde dans la splendeur des jours d'été: Gabrielle sentait sa
-tristesse grandir au milieu de ce paysage plein de silence et de
-lumière.
-
-Elle n'était plus bien loin de leur avenue, lorsqu'elle entendit venir
-un cavalier derrière elle; le pas relevé du cheval indiquait une bête
-de prix. Une faible exclamation se fit entendre, puis le pas devint
-plus rapide... Elle éprouva aussitôt la certitude qu'elle allait voir
-M. de Laverdie.
-
-C'était bien lui, en effet; il mit pied à terre au moment de la
-rejoindre et commença de marcher auprès d'elle. Il tenait son cheval à
-la main; la jolie bête, qu'une minute de trot avait excitée, courbait
-excessivement la tête, rongeait son mors, et posait les pieds sur le
-sol avec une lenteur forcée et une grâce impatiente.
-
-C'était la première fois que Gabrielle et René se trouvaient seuls
-ensemble. La femme de chambre qui accompagnait mademoiselle Duriez les
-suivit à quinze ou vingt pas en arrière, moins par respect que par la
-peur affreuse que lui causaient les mouvements du cheval.
-
---Je pensais trouver ma tante ici, dit René. Je serais vraiment
-surpris si elle ne venait pas nous rejoindre dans la soirée.
-
-Gabrielle remarqua que le comte, après l'avoir saluée d'un air joyeux,
-prenait en parlant une expression grave et presque triste.
-
---Madame de Saint-Villiers n'est pas malade, j'espère? demanda-t-elle
-vivement.
-
---Non, mademoiselle... Il hésita; la jeune fille leva les yeux avec
-surprise.
-
---Ma visite est peut-être inopportune, poursuivit René; je
-n'apporterai pas beaucoup d'animation à la table de vos parents, car
-ce jour n'est pas gai pour moi. Mademoiselle, laissez-moi vous dire ce
-qu'il me rappelle: cela me fera du bien, et vous comprendrez pourquoi
-je suis venu ici... pourquoi il m'était impossible de ne pas y venir.
-
-Il s'exprimait avec une émotion qui paraissait sincère; à son tour, il
-leva les yeux; le regard doux et troublé qu'il rencontra
-l'encourageant, il ajouta d'une voix plus basse:
-
---C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de ma mère.
-
-Des larmes montèrent, lentes, bienfaisantes, ineffables, sous les
-paupières de Gabrielle.
-
-Eh quoi, c'était là le libertin, l'homme intéressé, fourbe et sans
-cœur? C'était lui qui était capable de faire cette déclaration
-d'amour vraiment sublime! Ah! comment ne pas croire en lui?
-
---Merci, dit-elle avec force. Oh! oui, vous avez bien fait de venir.
-
-Ils firent quelques pas en silence.
-
-Tout à coup, le son d'une voix se lamentant d'une façon désespérée
-vint faire brusquement diversion aux pensées qui les agitaient. Au
-devant d'eux accourait un enfant d'une dizaine d'années, pauvrement,
-mais proprement vêtu, et qui semblait en proie au plus violent
-chagrin; il ne pleurait pas, il poussait des cris, de véritables
-appels au secours.
-
---Mon Dieu, mais c'est le petit Victor, l'enfant de braves gens que
-nous connaissons, dit Gabrielle en regardant M. de Laverdie. Que lui
-est-il donc arrivé?
-
-Elle alla presque en courant à sa rencontre.
-
-Quand le petit l'aperçut, il cessa brusquement ses cris: son regard
-n'aurait pas pris une autre expression si un ange du ciel se fût
-trouvé sur son chemin; mais lorsque la jeune fille l'interrogea, il
-recommença à se désespérer, sanglotant cette fois à fendre le cœur:
-
---C'est mon petit frère, mademoiselle. Ah! mademoiselle, s'il était
-mort!...
-
---Mort? mon beau petit Charlot? Explique-toi donc, au nom du ciel!
-
---C'est dans le petit bois, là, dit l'enfant tout en pleurant... Nous
-jouions, il est tombé... Ce n'était pas ma faute... Oh! mon Dieu, oh!
-mon Dieu, que vais-je dire à ma mère?
-
-Gabrielle était devenue toute pâle.
-
---Mais enfin, qu'a-t-il, ton petit frère? Est-il toujours dans ce
-bois? demanda M. de Laverdie qui s'était approché.
-
---Oui... Il a beaucoup saigné et maintenant il ne bouge plus... Nos
-camarades se sont sauvés.
-
-Gabrielle s'élança en avant.--Viens, conduis-moi, dit-elle à l'enfant.
-
---Mademoiselle, s'écria René, je ne souffrirai pas!... Laissez-moi,
-j'ai été soldat, je sais voir et panser une blessure, tandis que
-vous...
-
-Il n'eut pas de peine à l'arrêter: la jeune fille tremblait
-nerveusement.
-
---Que votre femme de chambre coure à la maison, ajouta le comte,
-qu'elle m'apporte vivement des linges, du vinaigre, ce qu'il faut...
-
-Il s'interrompit avec une exclamation d'ennui en se rappelant tout à
-coup son cheval.
-
---Et l'hémorrhagie qui dure peut-être, murmura-t-il avec angoisse.
-
---Je tiendrai votre cheval, monsieur, s'écria Gabrielle; je le
-ramènerai...
-
-Il ne répondit pas et paraissait dans un embarras cruel.
-
---Allez, je vous en supplie, monsieur. Il y va de la vie de cet
-enfant!
-
-Il lui abandonna les guides; le cheval n'était pas dangereux, mais le
-comte de Laverdie était avant tout homme du monde. Gabrielle ne
-songeait guère aux convenances dans ce moment-là. Elle obligea la
-femme de chambre à se hâter, et elle entra seule dans l'avenue, tenant
-la double rêne fermement serrée dans sa petite main auprès du mors
-fumant et tout couvert d'écume.
-
-Soit du reste qu'il se fût un peu calmé, ou que son clairvoyant
-instinct lui eût, pour ainsi dire, donné quelque intuition de ce qui
-se passait, l'intelligent animal se laissait conduire par la jeune
-fille plus docilement encore que par son propre maître; parfois il
-avançait sa tête fine comme pour demander une caresse; Gabrielle le
-flattait alors d'un air distrait. Elle était tout éperdue de bonheur
-et d'inquiétude.
-
-Un homme et un enfant qui la rencontrèrent la suivirent des yeux avec
-stupéfaction. Heureusement que madame Duriez n'était pas encore
-rentrée! Un pareil spectacle eût été trop pour elle. Enfin Gabrielle
-atteignit la grille et un domestique lui prit le cheval des mains.
-
-Elle fit alors quelques pas au devant de René. Elle s'adossa contre un
-arbre pour l'attendre; mais un quart d'heure au moins s'écoula avant
-son retour. N'y tenant plus, elle allait se mettre en marche dans la
-direction du bois ou plutôt du taillis, théâtre de l'accident, quand
-tout à coup M. de Laverdie parut à l'extrémité de l'avenue. Il portait
-le petit blessé entre ses bras; la femme de chambre suivait avec
-l'aîné des deux enfants.
-
-Gabrielle quitta l'arbre sur lequel elle se tenait appuyée et s'avança
-avec anxiété.
-
---Sauvé, sauvé, ne craignez rien! cria de loin le comte aussitôt qu'il
-l'aperçut.
-
-Elle le regarda s'approcher. Le soleil, déjà très bas, envoyait entre
-les arbres de longs rayons rougeâtres; René les traversait l'un après
-l'autre, alternativement avec les bandes d'ombre profonde que
-projetaient les masses du feuillage. Il paraissait singulièrement beau
-et touchant dans ce rôle d'active charité, penché sur cet enfant qu'il
-tenait contre sa poitrine avec la grâce et la tendresse d'une femme.
-
-Le petit garçon était charmant aussi; il avait peut-être quatre ans,
-et des cheveux de chérubin tout blonds et tout frisés. On avait
-attaché un mouchoir en bandeau autour de son front; ses yeux étaient
-ouverts, mais avec une expression épuisée et effarée qui faisait peine
-à voir: il s'était coupé en tombant sur une pierre et, comme il avait
-perdu beaucoup de sang, il se trouvait très faible.
-
-Gabrielle se pencha vers lui, l'embrassa, lui parla; il se souleva
-tout joyeux et lui tendit les bras: c'est qu'il la connaissait bien,
-la bonne demoiselle! Elle le prit, malgré la résistance de René, et
-l'on entendit le petit Charlot murmurer avec un grand soupir de
-soulagement, dès qu'il eut posé la tête sur son épaule:--A présent,
-Çarlot est guéri, Çarlot n'a plus bobo du tout.
-
-On le déposa sur le lit d'une chambre d'amis, et il ne tarda pas à
-s'endormir profondément.
-
---Il faudrait prévenir ses parents, dit Gabrielle dont il gardait la
-main entre ses deux petites menottes jusqu'au milieu de son sommeil.
-Victor va rentrer comme un bon garçon, et j'enverrai quelqu'un avec
-lui pour être sûre qu'on ne s'inquiétera pas et qu'il ne sera pas
-grondé.
-
-Mais, en entendant cette proposition, Victor se remit à pleurer, et
-déclara à travers ses larmes qu'il n'oserait jamais se présenter chez
-lui si mademoiselle Gabrielle ne l'accompagnait pas.
-
-La jeune fille parut hésiter; elle regarda Charlot endormi, et
-commença à s'efforcer d'ouvrir les petits doigts de l'enfant pour
-dégager sa propre main.
-
-Cependant M. de Laverdie s'adressait au désolé Victor.
-
---Et si j'allais avec toi, moi, chez tes parents? Je suis bien certain
-que je ne remplacerais pas mademoiselle Gabrielle, mais cela lui
-éviterait une peine, et, vois-tu, mon garçon, je crois qu'elle est
-fatiguée, la bonne demoiselle: regarde-la, elle est plus pâle encore
-que ton gros Charlot.
-
-Gabrielle leva la tête avec un sourire étonné et attendri.
-
---Oh! vous feriez cela? dit-elle.
-
---Pourquoi pas? répondit le comte d'un air de bonne humeur. La pauvre
-mère va être folle de peur, et je ne me fierais pas à l'éloquence
-d'un de vos gens pour la rassurer. Et puis, il ne faudrait pas que
-celui-ci fût battu, le pauvre petit gars! Il a déjà été bien assez
-malheureux. Allons, monsieur Victor, montrez-moi le chemin.
-
-Il sortit, et Gabrielle demeura seule près du petit enfant qui
-dormait; de temps à autre elle s'inclinait et baisait ce joli visage
-sur lequel les fraîches couleurs de la vie renaissaient peu à peu.
-
-C'est ainsi que la surprirent sa mère et madame de Saint-Villiers,
-arrivées ensemble de Paris.
-
-Le soir, il y eut à dîner une assez nombreuse société: toute une
-famille d'amis intimes débarqua du train de sept heures; Émile amena
-quelques jeunes gens. Le capitaine Arnaud se présenta au dernier
-moment; attiré probablement dans le voisinage par la force des
-circonstances, il s'était dit qu'on ne lui pardonnerait jamais de ne
-pas s'arrêter à Montretout.
-
-Pendant le repas, le comte de Laverdie sut se rendre agréable, tout en
-conservant un maintien sérieux et comme recueilli, que Gabrielle, et
-sans doute aussi madame de Saint-Villiers furent seules à remarquer et
-à comprendre. Il y avait peu de dames à table. René était assis entre
-madame Duriez et sa fille. Celle-ci gardait sur son visage la trace
-des émotions si vives de l'après-midi; ses yeux étaient agrandis par
-un cercle sombre; elle restait pâle et causait peu; chaque fois que sa
-mère adressait la parole au comte ou à la marquise, d'une voix qui
-devenait alors flexible et sucrée, on aurait pu la voir agitée tout à
-coup par un tressaillement pénible.
-
-Madame Duriez ne manqua pas d'amener la conversation sur l'accident
-arrivé au petit Charlot. Elle s'étendit avec emphase sur ce qu'elle
-appelait le dévoûment généreux, le sang-froid extraordinaire et la
-présence d'esprit admirable de M. de Laverdie. Ce dernier semblait au
-supplice, et retenu par la politesse seule de mettre fin à des
-flatteries qu'un fat eût trouvées déplacées. Gabrielle, qui avait
-changé plusieurs fois de couleur pendant cette petite scène, s'était à
-la fin tournée du côté d'Ernest Arnaud; elle lui parlait de la
-dernière revue, et le capitaine se croyait dans le ciel. Lorsqu'il eut
-terminé la description très vivante, très animée, d'une charge de
-cavalerie, et qu'il pensa de nouveau à regarder dans son assiette,
-René se pencha vers Gabrielle pour lui raconter sa visite aux parents
-de leurs petits protégés, et lui demander quelques renseignements sur
-cette intéressante famille.
-
-Elle l'écouta d'un air distrait, lui répondit brièvement, d'un ton
-sec, dur, presque méprisant, et s'interrompit pour rire aux éclats
-d'une plaisanterie qui venait d'obtenir un succès marqué de l'autre
-côté de la table.
-
-Lorsque le café fut pris, et que l'on eut suffisamment respiré l'air
-frais et parfumé du jardin, on rentra au salon, et, comme les hommes
-étaient en majorité, des jeux de cartes s'installèrent aussitôt. Le
-piquet était l'une des faiblesses de la marquise de Saint-Villiers;
-elle en fit un avec M. Duriez; d'autres personnes plus ou moins âgées
-organisèrent un whist. Quant aux jeunes gens, ils cherchèrent quelque
-partie plus animée, brelan ou baccarat, et, sur leur table, les louis
-remplacèrent bientôt les pièces blanches des joueurs raisonnables et
-posés.
-
-Gabrielle vit avec plaisir que René refusa absolument de prendre part
-à aucun jeu. Dans le secret espoir peut-être qu'il viendrait causer
-avec elle, qu'il lui parlerait de sa mère, la comtesse de Laverdie, et
-qu'elle découvrirait enfin la vérité qu'elle eût donné sa vie pour
-connaître, la pauvre enfant sortit sur la terrasse. Elle souffrait de
-la tête, elle était lasse et découragée, elle eût souhaité que tous
-ces gens bruyants et importuns quittassent la maison. Elle s'assit
-aussi loin que possible des portes vitrées du salon d'où
-s'échappaient des torrents de lumière, des voix joyeuses, des rires
-sonores et prolongés. Tout à coup, elle entendit ces mêmes bruits se
-produire plus près d'elle. Deux jeunes gens, qui sans doute n'avaient
-pas été favorisés par la chance au baccarat, venaient de se réfugier
-dans la salle de billard; Gabrielle, en étendant la main, eût touché
-l'une des croisées de cette pièce; contrariée, elle allait s'éloigner,
-lorsque le nom de Laverdie, prononcé par les deux voix dont le
-diapason s'abaissa, la retint clouée à sa place. Sans doute qu'il eût
-été plus naturel et plus convenable de s'en aller sans écouter, mais
-ce dernier parti lui eût été à peu près aussi facile à prendre qu'il
-serait facile au condamné à mort de se boucher les oreilles lorsqu'on
-lui apporte la réponse à son recours en grâce. Gabrielle resta assise
-en retenant son souffle, et voici ce qu'elle entendit:
-
---Étonnant? Si vous disiez plutôt stupéfiant, étourdissant,
-a-bra-ca-da-brant! Ouf!... Voir le comte de Laverdie repousser un
-paquet de cartes!
-
---Vraiment? Il est enragé à ce point-là?
-
---Enragé? fit l'autre interlocuteur qui paraissait avoir la manie de
-répéter tous les adjectifs qu'il pouvait saisir au vol. Enragé!
-Voulez-vous que je vous apprenne ce que j'ai vu, moi, de mes propres
-yeux vu, ce qui s'appelle vu?... comme disait...
-
---Eh bien?
-
---J'ai vu (ici la voix devint tout à fait basse) le comte de Laverdie
-perdre au jeu, d'un seul coup, en deux heures... soi-xan-te-dix mille
-francs!
-
-Une exclamation que l'on ne pensait pas devoir être recueillie par les
-oreilles d'une jeune fille, répondit à cette révélation; au bout d'un
-instant l'on reprit:
-
---Il est donc fabuleusement riche?
-
---Riche, répéta l'écho sur-le-champ. Est-ce qu'on peut être riche
-longtemps à ce métier-là? Je le crois parfaitement ruiné, et la preuve
-indubitable et certaine, c'est qu'il n'a plus remis les pieds au
-cercle depuis ce fameux jour, je veux dire: cette fameuse nuit.
-
---Mais alors?
-
---Alors?... Comment, c'est sérieusement que vous me faites une
-pareille question? Mais, mon pauvre cher, vous êtes donc complètement
-dépourvu d'yeux, d'oreilles, de tous les organes au moyen desquels il
-nous est donné de percevoir, de recevoir la manifestation, etc., etc.,
-de tout ce qui se passe en dehors de nous?... Et vous êtes dans cette
-maison? Et vous avez observé l'air grave et tout à fait sanctifié de
-Laverdie?... Et vous avez constaté comme moi par quel geste plein de
-noblesse il s'est détourné de nous autres, pauvres pécheurs, et de cet
-abîme de perdition qu'on appelle une table de baccarat?... Et vous
-avez dû voir, avec non moins d'évidence et de clarté?... Non, non,
-tenez, vous me désespérez!... Passez-moi donc une de ces queues, mon
-bon ami, et commençons.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Dans la même semaine, les Duriez donnaient une grande fête.
-
-Les meilleurs musiciens, les rafraîchissements les plus exquis, les
-décorations les plus nouvelles et les plus dispendieuses, étaient
-ordonnés pour cette soirée. Toutes les pièces du rez-de-chaussée
-étaient transformées en salles de bal; le jardin devait être illuminé,
-et un feu d'artifice tiré à minuit. Des appartements étaient préparés
-pour quelques-uns des invités venus de loin. Madame de Saint-Villiers,
-qui n'avait pas encore quitté Paris, et pour cause, bien que juillet
-fût commencé, avait promis de s'installer à Montretout avec sa femme
-de chambre dès l'après-midi du grand jour.
-
-Elle fut fidèle à sa parole et elle arriva vers trois heures.
-
-Après avoir donné son avis sur quelques questions importantes, elle
-laissa madame Duriez dans tout le feu de ses préparatifs, et elle
-suivit volontiers Gabrielle tout au fond du jardin, dans le bosquet
-aux roses; le bruit des marteaux des tapissiers ne parvenait pas
-jusque-là.
-
-Ce fut alors, dans cette charmante solitude où Gabrielle avait si
-souvent rêvé et pleuré si amèrement, que la vieille dame entretint
-pour la première fois sa filleule de l'union qu'elle projetait entre
-elle et son neveu et dont l'idée lui était chère. Elle avait voulu,
-avant personne d'autre, en parler à la jeune fille; elle devinait bien
-l'amour de celle-ci, et se réjouissait de voir s'ouvrir ce tendre
-cœur.
-
-Elle fut un peu désappointée.
-
-Et cependant ce n'était pas sans émotion que Gabrielle écoutait des
-paroles qui l'eussent inondée de joie quelques jours auparavant. Elle
-souriait d'un air un peu mélancolique, regardait le gai soleil qui se
-jouait entre les branches, et, tout en suivant le vol des insectes
-dans ses rayons, se demandait si quelque chose avait changé, si ce
-n'était pas un mauvais rêve qu'elle avait fait, si elle n'allait pas
-être heureuse.--Tout à coup, le sable de l'allée cria sous un pas
-bien connu; la marquise s'interrompit, et d'un petit air mystérieux et
-triomphant:--Le voilà! murmura-t-elle.
-
-En effet, René venait d'apparaître de l'autre côté du buisson de
-roses. Il portait sur sa physionomie un air ému, anxieux, humble
-presque, que Gabrielle ne lui avait jamais vu. Encore trop loin pour
-parler, il adressa à la jeune fille un long regard, qui troubla
-profondément celle-ci.--Allons, pensa-t-elle, l'épreuve sera plus
-douloureuse encore que je ne le croyais: au commencement du moins il
-m'avait épargné cette odieuse comédie.
-
-L'attendrissement qui l'avait gagnée lorsqu'elle écoutait sa marraine
-fit aussitôt place dans son cœur à un mouvement d'indignation et de
-fierté, qu'elle prit pour de la force.
-
-M. de Laverdie salua avec gaieté. Il venait seulement voir comment se
-trouvaient ces dames et si sa tante était arrivée; il était attendu et
-devait repartir, mais il reviendrait le soir dès neuf heures.
-
---Vous voyez, fit-il en riant, j'ai trouvé mon chemin tout seul
-jusqu'ici. Madame Duriez a déclaré qu'elle ne me prêterait pas un
-domestique; ils sont trop occupés. Mais j'ai reconnu les allées, et je
-me souvenais de ce massif de roses.
-
-En disant ces mots, il regarda Gabrielle; elle rougit, mais ne leva
-pas la tête; elle avait pris l'ombrelle de sa marraine et s'occupait
-d'arranger les plis de la dentelle: cependant elle dut cesser parce
-que sa main tremblait.
-
-Après avoir causé pendant un instant, madame de Saint-Villiers se
-leva, comme pour examiner une fleur de plus près; elle fit ensuite
-quelques pas, parlant toujours; puis, dès qu'elle eut tourné le tronc
-d'un gros arbre, elle prit tout à coup la fuite, enchantée de sa
-malice et riant à l'idée du tête-à-tête où elle laissait ses deux
-enfants.
-
-Gabrielle, qui tenait ses yeux baissés, n'avait pas vu la marquise
-s'éloigner. Lorsqu'elle s'aperçut enfin qu'elle était seule avec M. de
-Laverdie, sa consternation et son embarras furent extrêmes; elle n'osa
-pourtant pas quitter le bosquet sur-le-champ.
-
-Elle espéra d'abord que le jeune homme allait parler, continuer la
-conversation; mais il ne dit rien, et, à l'expression que prit son
-visage, elle commença au contraire à craindre qu'il n'ouvrît la
-bouche.
-
-Elle eût donné tout au monde pour trouver quelques mots à dire, mais
-rien ne lui venait à l'esprit; un flot brûlant lui montait aux joues;
-n'y pouvant plus tenir, elle traversa l'allée et se réfugia vers ses
-roses.
-
-René paraissait cependant aussi troublé qu'elle-même. Comme elle se
-penchait vers les fleurs, il dit enfin d'une voix timide et presque
-suppliante:
-
---Ne m'en donneriez-vous pas une aujourd'hui?... de vous-même?... La
-première, ma tante vous l'avait demandée.
-
---Elles ne sont plus à moi, dit la jeune fille: je les ai toutes
-sacrifiées pour les salons, ce soir.
-
-Et elle ajouta précipitamment:
-
---Et ma marraine est au soleil, là-bas, tandis que je garde son
-ombrelle!... Suis-je étourdie!
-
-Elle s'en alla presque en courant; les larmes, malgré tous ses
-efforts, jaillissaient de ses yeux.
-
-René était devenu extrêmement pâle; il resta un moment à la même
-place, debout, comme pétrifié; puis il rentra dans le bosquet, s'assit
-et laissa tomber son front dans ses mains. Il réfléchit ainsi pendant
-quelques minutes, et, très calme, traversa ensuite tout le jardin, où
-il ne rencontra personne. Il arriva dans la cour de devant; aucun
-valet ne se trouvant là pour lui donner son cheval, il le détacha
-lui-même et se mit en selle.
-
---Mon Dieu, s'écria madame Duriez par une fenêtre, allez-vous jamais
-nous excuser, monsieur le comte? C'est une horreur de vous laisser
-partir ainsi! Nous nous conduisons comme des sauvages.
-
---N'en parlez pas, madame, répondit René en se découvrant. C'est moi
-qui étais indiscret. Les préparatifs d'une fête, comme les coulisses
-d'un théâtre, ne sont pas pour les yeux des profanes.
-
---Indiscret, vous? mais pas du tout, je vous assure. Vous viendrez de
-bonne heure, ce soir, n'est-ce pas? Je n'ose pas vous prier de
-rester...
-
---Je ne le pourrais pas, quoique ce fût un vrai plaisir... J'aurais
-tâché de me rendre utile. Mais il faut que je m'en aille. Au revoir,
-madame.
-
---A ce soir, cher comte. Encore une fois pardon. Y a-t-il seulement un
-portier pour vous ouvrir la grille?
-
-A peine René fut-il dehors, qu'il mit son cheval à un furieux galop.
-Il gagna en une demi-heure le faubourg Saint-Honoré. Heureusement on
-était à ce moment de l'année pendant lequel on dit qu'il n'y a
-personne à Paris; cette course extraordinaire ne fut donc guère
-remarquée, et ceux qui suivirent le cavalier des yeux, non sans
-inquiétude, ne connaissaient pas le comte de Laverdie.
-
-L'intention du jeune homme n'était pas alors de retourner à Montretout
-dans la soirée; mais il est probable que, de quatre heures à dix, il
-fit de nouvelles réflexions; car, précisément à ce dernier moment, M.
-Duriez lui serrait la main sur la plus haute marche du perron chargé
-de fleurs.
-
-Ce n'était pas en vain que madame Duriez s'était donné autant de mal
-pendant toute la journée. La maison et le jardin présentaient un
-aspect charmant. On aurait dit, du reste, que ces deux parties de la
-propriété avaient changé de rôle et de décoration, tant la maison
-était pleine de verdure et le jardin de lumières.
-
-Il y avait déjà beaucoup de monde et l'on dansait quand le comte
-arriva; une des premières personnes qu'il vit fut Gabrielle. Elle
-était dans un quadrille, à côté d'un grand et beau garçon que René
-connaissait bien: c'était un officier de cavalerie qu'il avait souvent
-rencontré chez les Duriez depuis quelques semaines. Arnauld était en
-grand uniforme, et plus animé, plus brillant que jamais. Gabrielle
-était en bleu pâle, couleur qu'elle aimait beaucoup sans se douter
-qu'elle lui allât si bien; elle avait dans les cheveux des roses
-blanches naturelles. Ce soir-là, on ne pouvait lui reprocher une
-gaieté trop vive; elle paraissait pourtant heureuse et gardait sur les
-lèvres un beau sourire un peu rêveur.
-
-René s'était retiré dans l'embrasure d'une croisée ouverte, et la
-contemplait sans pouvoir détourner un instant ses regards. Il venait
-de se rappeler un autre bal où il avait vu pour la première fois ces
-fleurs blanches dans ces cheveux blonds et ces grands yeux limpides,
-profonds, joyeux. Il resta là très longtemps, à demi caché par les
-larges feuilles d'un palmier; en valsant, elle passa plusieurs fois
-près de lui sans l'apercevoir. Il remarqua qu'elle dansa deux fois
-avec le capitaine Arnauld et que celui-ci n'invita personne d'autre.
-
-Cependant madame de Saint-Villiers, fort inquiète, cherchait son neveu
-de tous côtés.
-
---Mais il est là! disait M. Duriez. Je lui ai parlé il n'y a pas une
-heure.
-
---C'est moi que vous demandez? fit tout à coup René sortant de sa
-cachette et plus pâle qu'un mort.
-
---Si c'est vous?... s'écria la marquise presque avec colère. Mais elle
-s'arrêta, frappée par l'expression singulière du visage de son
-neveu.--Bon Dieu! mon cher enfant, reprit-elle avec effroi,
-qu'avez-vous? que vous arrive-t-il?
-
---Je suis un peu souffrant, répondit René.
-
---Souffrant? Vous étiez si gai cette après-midi!
-
---Oui... c'est une chute, presque rien... Mon cheval s'est effrayé en
-rentrant dans ma cour.
-
---Et vous êtes tombé!... mais c'est affreux!
-
---Tombé, non... pas précisément; j'ai sauté à terre, mon pied a un
-peu tourné... Enfin, je vous donne ma parole que ce n'est rien;
-seulement, j'aimerais mieux ne pas danser, je crains d'être trop
-disgracieux. Voyons, chère tante, prenez mon bras et n'ayez pas l'air
-aussi épouvanté ou l'on va faire cercle autour de nous.
-
-Ils commencèrent lentement à marcher à travers les salons; madame de
-Saint-Villiers ne pouvait contenir la vivacité de son désappointement.
-
---Comment avez-vous fait? disait-elle. Vous êtes bon cavalier
-cependant. Fallait-il que cela arrivât aujourd'hui! Ne pourriez-vous
-pas vous tirer d'un quadrille? Avec mademoiselle Duriez, c'est ce que
-je veux dire.
-
---Eh bien, oui... un quadrille, j'essayerai. Mais elle doit maintenant
-être engagée pour plus de danses qu'elle n'en pourra donner.
-
---Nous allons voir.
-
-Gabrielle se trouvait au milieu d'un groupe de jeunes femmes dans une
-des portes ouvrant sur la terrasse. Elle sentit venir plutôt qu'elle
-n'aperçut la marquise et M. de Laverdie.
-
---Chère petite, dit la vieille dame, je vous amène un coupable, mais
-un coupable écloppé et repentant: il avait une entorse et ne l'a plus
-sentie quand il a vu remuer vos petits pieds. J'intercède pour que
-vous lui accordiez un quadrille.
-
---Oh! balbutia la jeune fille, comme je suis fâchée!... Vous vous êtes
-fait très mal? Mon Dieu, mais je n'ai plus de quadrilles, je crois.
-Elle ne savait pas trop que faire. Elle se demandait en même temps si
-la blessure de René était réelle, et quel serait le chagrin de sa
-marraine au cas où elle refuserait de danser avec lui; elle souffrait
-encore cruellement de sa propre dureté de l'après-midi.
-
---Je ne peux pas le prochain, dit-elle, mais je crois que le
-suivant... oui, le suivant.
-
---Très bien, c'est convenu, répondit madame de Saint-Villiers, qui
-voyait son neveu devenir plus blême encore et qui se hâta de
-l'entraîner vers un sofa.--Mettez-vous là, lui dit-elle, vous ne
-paraissez vraiment pas à votre aise. C'est encore la faute d'une de
-vos vilaines bêtes; je vous ai souvent dit que vous montiez des
-chevaux trop vifs.
-
-Ce n'était pas une douleur physique qui altérait ainsi le visage de
-René; ses souffrances morales mêmes, s'il en avait, étaient alors
-dominées par une colère farouche.--Je danserai le prochain quadrille,
-se dit-il. Pourtant, au lieu de chercher laquelle il inviterait de
-toutes les charmantes danseuses que ses yeux pouvaient apercevoir, il
-suivait du regard avec obstination l'uniforme éclatant d'Ernest
-Arnauld, qui semblait apparaître à la fois dans toutes les parties du
-bal, tant se montrait infatigable l'entrain du jeune officier.
-
-Tout près du comte se trouvait assise une jeune femme qui se donnait
-beaucoup de peine pour attirer l'attention de celui-ci en riant et en
-causant très haut. La joie de cette dame fut au comble lorsqu'au
-premier coup d'archet M. de Laverdie vint lui demander de l'accepter
-pour cavalier: René pourtant eût été bien embarrassé s'il lui eût
-fallu dire dans quelle langue elle avait parlé. Comme il tâchait de
-découvrir une place libre à travers les salons encombrés, madame
-Duriez l'aborda.
-
---Je cherche quelques couples de bonne volonté, dit-elle, pour former
-un quadrille sur la terrasse; je suis persuadée qu'on y sera très
-bien. Ne pourriez-vous organiser cela, monsieur le comte?
-
---Volontiers, madame, dit René, qui dissimulait mal une légère grimace
-chaque fois que l'excellente personne lui rappelait ainsi son titre.
-
-Il eut bientôt réuni trois autres jeunes couples, qui se déclarèrent
-ravis de danser au grand air. Au milieu de la chaîne anglaise, ils
-furent troublés par l'arrivée du capitaine Arnauld, que madame Duriez
-avait présenté, fort contre son gré, du reste, à une jeune personne
-timide et ne sachant pas valser; il avait sollicité de cette
-demoiselle l'honneur d'un quadrille et l'amenait pour prendre part à
-celui de la terrasse.
-
---Nous sommes assez nombreux, monsieur, lui dit René d'un ton fort
-sec.
-
---Êtes-vous maître des cérémonies, monsieur? répondit l'officier
-blessé et surpris.
-
---Monsieur, reprit René, la maîtresse de la maison m'a prié
-d'organiser ce quadrille. Nous sommes déjà quatre couples; vous voyez
-bien que vous seriez de trop.
-
-Ces mots, et surtout la façon dont ils furent prononcés choquèrent
-Arnauld au dernier point. Cherchant ce qu'il devait répondre, n'osant
-pourtant faire un esclandre, il restait avec sa danseuse au beau
-milieu du quadrille interrompu: c'était le moment de la seconde figure
-et l'on se remit en mouvement.
-
---Mais retirez-vous donc, monsieur! s'écria René en passant près de
-lui.
-
-Arnauld s'éloigna, et, se penchant avec un sourire vers la jeune fille
-qu'il avait à son bras:
-
---Faisons un tour de jardin, dit-il. Si vous voulez bien me promettre
-le premier lanciers, je vous réponds que vous aurez la meilleure
-place.
-
-A peine le quadrille fut-il terminé, et les dames installées au buffet
-que M. de Laverdie trouva moyen de s'esquiver; à la première porte il
-rencontra Arnauld.
-
---Je vous cherchais, monsieur, dit celui-ci.
-
---Je m'en doutais, répliqua René.
-
---Alors vous savez aussi dans quel but, monsieur. Le ton dont vous
-m'avez parlé m'a singulièrement déplu.
-
-René, qui avait aussitôt sorti de son portefeuille une carte, la remit
-au capitaine, en s'arrangeant de façon que personne autour d'eux ne
-remarquât son mouvement.
-
-On ne se douta pas en effet dans cette gaie réunion de la provocation
-qui venait d'être faite et acceptée. La fête ne fut marquée par aucun
-autre incident fâcheux, et elle se prolongea fort tard, à la
-satisfaction de tous ceux qui restèrent jusqu'au dernier moment.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Deux ou trois jours après, Gabrielle apprit par son frère, qui ne mit
-pas beaucoup de ménagements à lui communiquer cette nouvelle, que M.
-de Laverdie avait gravement blessé le capitaine Arnauld dans un duel à
-l'épée. Celui-ci avait été atteint au côté gauche par un coup de
-pointe porté avec vigueur, et sa vie se trouvait sérieusement menacée.
-Émile ne donna, du reste, que peu de détails sur cette affaire. On
-tâchait de la tenir secrète à la famille Duriez, et nul, hormis les
-témoins, ne sut jamais où elle commença. Par Émile, on la connut
-bientôt à Montretout; mais le jeune homme avait juré à son ami de n'en
-point révéler les principaux détails, et Gabrielle fut la seule à
-laquelle il avoua que la blessure de l'officier pouvait être mortelle.
-
-
-Ce fut un cruel soulagement pour ce garçon peu délicat d'exhaler
-devant sa sœur une douleur bruyante, égalée seulement par son
-indignation contre M. de Laverdie. Il ne lui cacha pas qu'il supposait
-bien que ce malheur était arrivé à cause d'elle; et, bien qu'assez
-généreux pour l'en déclarer parfaitement innocente, il se permit
-quelques allusions grossières à la préférence qu'elle pouvait
-entretenir secrètement pour le comte ainsi qu'au caractère et aux
-intentions de celui-ci.
-
-Gabrielle, au reste, souffrait tellement à l'idée de ce qui venait de
-se passer, que les paroles amères de son frère ajoutèrent peu à sa
-douleur et à sa consternation. Suivant cette vivacité avec laquelle
-les âmes jeunes et confiantes vont d'un extrême à l'autre, ne croyant
-plus à rien de vrai chez ceux qu'elles reconnaissent les avoir une
-fois trompées, elle jugea René d'autant plus sévèrement qu'elle
-l'avait vu d'abord avec des yeux plus aveugles. Elle le crut assez
-coupable pour ne pas craindre de sacrifier la vie d'un homme au plus
-vil intérêt, et le soupçonna d'avoir provoqué Arnauld dans la pensée
-que celui-ci pourrait lui enlever la main de la jeune fille dont il ne
-recherchait lui-même que la fortune.
-
-Quelques jours s'écoulèrent sans que l'on revît à Montretout ni la
-marquise ni René. Une après-midi, cependant, madame Duriez, rentrant
-avec sa fille, trouva dans la coupe d'onyx du vestibule, parmi
-quelques lettres, la carte pliée de M. de Laverdie.
-
-On était sur le point de partir pour Trouville. Comme il arrive en
-pareil cas, on avait attendu au dernier moment pour faire une foule de
-visites et de courses indispensables: aussi les journées
-semblaient-elles trop courtes à madame Duriez. Elle faisait atteler
-régulièrement vers une heure, montait en voiture avec Gabrielle, et
-posait sur le coussin devant elle trois ou quatre agendas, son
-porte-cartes et des paquets d'échantillons. Elle se rendait alors à
-Paris; quand elle allait voir des amis dans les environs, à Meudon ou
-à Bellevue, elle ne se chargeait pas d'un bagage si considérable.
-
-A peine installée dans la voiture, elle ouvrait un des agendas et
-regardait la liste des emplettes nécessaires; puis elle cherchait dans
-un autre les adresses des magasins. Elle pesait les mérites respectifs
-de ceux-ci, les groupait par quartiers, calculait combien au plus elle
-pourrait en explorer jusqu'à sept heures. Alors elle prenait les
-échantillons, répandait sur ses genoux les petits morceaux de faille,
-de laine ou de satin, et s'absorbait dans une étude plus importante
-encore. Au reste, ses réflexions se faisaient à haute voix, et
-Gabrielle était sans cesse appelée à donner son avis. En temps
-ordinaire tout ceci n'amusait que médiocrement la jeune fille; dans
-l'état d'esprit où elle se trouvait, c'était pour elle une pénible
-tâche. Elle l'accomplissait tranquillement, sans y attacher sa pensée;
-elle s'efforçait de ne pas répondre trop souvent:--Cela m'est égal...
-l'un sera aussi joli que l'autre... c'est absolument la même chose...
-Ces façons de parler contrariaient madame Duriez, qui ne se fiait pas
-volontiers à son propre goût et n'aimait pas décider seule.
-
-Une ou deux fois, dans ces chaudes après-midi de juillet, madame
-Duriez, en traversant le bois, s'endormit au mouvement de la calèche.
-Gabrielle élevait alors son ombrelle pour protéger sa mère contre le
-soleil. Les grandes allées étaient presque désertes; le chant monotone
-des sauterelles s'élevait des gazons brûlés; les longues herbes,
-courbées par la chaleur, se flétrissaient dans la poussière au bord de
-la route; aucun souffle n'agitait les feuillages des arbres, et
-cependant les hauts peupliers se balançaient légèrement sur le ciel,
-comme pris d'un frissonnement mystérieux. La voiture allait au petit
-trot, et le pas des chevaux retentissait avec une régularité à
-laquelle Gabrielle trouvait quelque chose de désespérant et
-d'implacable: elle était saisie par l'horrible sentiment d'une course
-sans but, éternelle, avec ce vide, ce silence et ce sommeil à ses
-côtés.
-
-Un jeudi, vers trois heures, étant descendues chez Guerre pour se
-rafraîchir et se reposer, madame Duriez et sa fille y rencontrèrent la
-marquise.
-
---Enfin, mignonne, je vous tiens! s'écria la vieille dame en
-embrassant sa filleule. Et cette fois je ne vous lâche plus. Est-ce
-ainsi qu'on m'abandonne, petite méchante? Vous allez venir avec moi.
-Madame Duriez, je la garde cette après-midi.
-
-On objecta des occupations pressantes, une robe, entre autres, à
-essayer.
-
---Non, non, dit la marquise. D'ailleurs, j'irai avec elle pour cette
-robe, si elle y tient. Je vous la ramènerai ce soir; nous viendrons à
-l'heure du café. Vous ne vous faites pas une idée comme je suis triste
-et abandonnée depuis quelque temps! Voilà une enfant que je ne vois
-plus, et quant à mon neveu, il a eu l'esprit de se fouler le pied et
-il ne bouge de chez lui. Allons, c'est dit, je l'emmène; vous y
-consentez, chère madame.
-
-Il n'était pas possible de dire non. Gabrielle partit avec madame de
-Saint-Villiers; mais elle était fort mal à l'aise et se sentait moins
-de courage que chez elle, à Montretout.
-
-Comme elles étaient toutes deux le soir à table, la marquise se mit
-tout à coup à parler de René, exprimant la contrariété qu'elle
-éprouvait de sa foulure. Ce fut alors la première, la seule fois où sa
-filleule se demanda si la vieille femme n'était pas la complice du
-jeune homme, et ne convoitait pas pour son neveu les millions de la
-maison Duriez. Une semblable idée fit tellement horreur à Gabrielle
-qu'elle la repoussa sur-le-champ et sans peine: mais ces soupçons
-involontaires, qui lui venaient à présent sur ceux qu'elle aimait et
-respectait le plus, n'étaient pas pour la jeune fille les fruits les
-moins amers de sa dure expérience.
-
-Après le dîner, elle se trouva seule un moment dans le petit salon, sa
-marraine l'ayant quittée pour écrire un billet et donner quelques
-ordres. Gabrielle tenait entre les mains une magnifique collection de
-gravures de Goupil, représentant les meilleures toiles des dernières
-expositions; elle l'examinait avec intérêt, car elle avait un goût
-très vif pour la peinture et toute espèce de dessin. Elle remarqua,
-dans un tableau historique, un personnage qui ressemblait fort à M. de
-Laverdie; cela lui rappela le portrait de celui-ci qui devait être
-derrière elle, et, se tournant un peu, elle se mit à le contempler.
-En revoyant cette physionomie si fine et ces yeux fiers, elle fut
-saisie d'une douloureuse pitié de songer qu'ils cachaient un caractère
-bas.--Pauvre René, murmura-t-elle, pauvre René!.. Oh! comme je vous
-plains!
-
-Au bruit que fit une porte, elle se retourna vivement: M. de Laverdie
-entrait.
-
-Elle ne se troubla pas, et remercia intérieurement le ciel de l'avoir
-envoyé. A tout prix, elle voulait prévenir une demande en mariage, un
-refus, et les scènes pénibles à tous qui ne manqueraient pas d'en
-résulter. Peut-être que l'occasion s'offrait de tout arrêter, si
-toutefois il restait à René assez d'honneur et de loyauté pour la
-comprendre.
-
-Le jeune homme, de son côté, prévit qu'une explication allait avoir
-lieu; il la désirait. Ce qui le surprit au plus haut point, c'est que
-Gabrielle parlât la première.
-
---Monsieur, fit-elle, ne sachant pas du tout ce qu'elle allait dire,
-mais sentant qu'il fallait en finir de suite et que sa marraine
-pouvait rentrer, monsieur, j'ai appris ce duel... C'est un grand
-malheur... M. Arnauld était un ami de notre famille...
-
---Monsieur Arnauld, j'espère, le sera encore longtemps, dit René d'un
-ton froid. Grâce au ciel, son état ne présente plus aucun danger.
-
---Il est sauvé? s'écria Gabrielle avec joie.
-
---Oui, mademoiselle.
-
-Il y eut un moment de silence embarrassé.
-
---Mademoiselle, reprit René qui se leva et fit un pas vers la jeune
-fille, pardonnez-moi... J'ai été aveugle, insensé! mais ne pensez pas
-que j'eusse pu vous faire autant de mal volontairement. Je vous jure
-que si j'avais compris plus tôt ce qui me paraît si clair à présent,
-jamais la vie de M. Arnauld n'eût été mise en péril par ma main!
-
-Gabrielle baissa la tête... L'album de Goupil était encore ouvert
-devant elle; ses yeux se fixèrent sur la gravure, sans la voir,
-agrandis par l'intensité d'une réflexion profonde.
-
---Me croyez-vous? me pardonnez-vous? demanda René encore une fois.
-
---Oui, monsieur, oui, murmura la jeune fille.
-
-Madame de Saint-Villiers rentrait alors dans la chambre. Elle eut
-grand plaisir à voir son neveu et décida qu'il les accompagnerait à
-Montretout. René s'excusa de ne pas le faire, non sans peine, disant
-qu'il n'avait pas prévu la présence de mademoiselle Duriez, et
-alléguant un engagement sérieux. Il craignait pourtant que sa tante
-n'éprouvât quelque ennui à revenir seule.
-
---Qu'à cela ne tienne, répondit celle-ci. Il fera presque jour encore;
-et d'ailleurs une promenade nocturne, et même solitaire, à travers le
-Bois, n'a rien qui m'effraye.
-
-Ils descendirent ensemble; René aida ces dames à monter en voiture,
-puis partit lui-même à pied pour le faubourg Saint-Honoré.
-
-Trois ou quatre jours après, madame de Saint-Villiers n'ayant aucune
-nouvelle de son neveu, et trouvant sa conduite vis-à-vis d'elle et de
-la famille Duriez fort extraordinaire, prit la résolution d'aller
-trouver le jeune homme chez lui. C'était une chose qu'elle faisait
-rarement, mais elle y était cette fois poussée par une grande
-inquiétude: elle tremblait que René ne fût entraîné de nouveau vers la
-vie dissipée qu'il avait menée autrefois.
-
-Une après-midi, vers cinq heures, elle se fit conduire rue d'Anjou.
-
-Elle fut frappée de la mine bouleversée du domestique qui lui ouvrit:
-c'était un ancien serviteur, absolument dévoué à M. de Laverdie; il
-parlait bas, de ce ton voilé qu'on prend dans une chambre de malade.
-
---Mon Dieu, François, qu'y a-t-il?.. Votre maître?.. s'écria la
-marquise, très effrayée.
-
---Rien, rien, madame, rien encore, répondit vivement le domestique.
-Mais que je suis heureux de voir madame la marquise! J'étais sur le
-point d'aller trouver madame.
-
---Pourquoi? Parlez vite, François. Ah! mon pauvre René!
-
-Le vieux domestique fit entrer madame de Saint-Villiers dans la
-bibliothèque, où elle s'assit toute tremblante. Alors, debout devant
-elle, il lui dit d'une voix altérée qu'il était fort tourmenté à
-l'égard de son maître; que certainement quelque grand malheur était
-arrivé à M. le comte; que depuis plusieurs jours celui-ci ne sortait
-plus, mangeait à peine, et restait enfermé chez lui, où il passait des
-heures à écrire.
-
---Hier, ajouta le pauvre homme en pâlissant, je l'ai trouvé occupé à
-examiner et à charger des pistolets.
-
---Où est-il? où est-il? s'écria la marquise en se levant aussitôt.
-
---Dans sa chambre à coucher, madame la marquise; il ne bouge plus de
-cette pièce maintenant.
-
-Madame de Saint-Villiers traversa l'appartement, et, sans se faire
-annoncer, sans frapper même, entra chez son neveu.
-
-C'était la chambre gothique. Le jour s'y adoucissait en passant par
-les vitraux. René était assis au milieu, devant une table sur
-laquelle se trouvaient beaucoup de papiers et quelques armes; ainsi
-que l'avait annoncé le domestique, il écrivait.
-
-Il se leva dès qu'il aperçut sa tante. Celle-ci marcha droit à lui et
-lui prit les mains sans rien dire; elle avait des larmes dans les
-yeux.
-
---Qu'avez-vous?.. ma chère tante... dit René d'un ton qu'il voulait
-rendre naturel et qui n'était qu'embarrassé.
-
-La vieille dame l'entraîna tendrement vers un sofa, où tous deux
-s'assirent.
-
---Mon cher enfant, dit-elle, ne me cachez rien. Tant que vous avez été
-gai, étourdi, joyeux, votre vieille tante ne vous a pas beaucoup gêné,
-n'est-ce pas? Mais vous souffrez, c'est différent. Ne croyez pas
-qu'elle vous laisse tranquille tant qu'elle ne saura pas ce qui vous
-rend malheureux... ce qui vous fait songer à mourir...
-
---Ma tante!
-
---Je le sais. Est-ce ce mariage? Mon Dieu! est-ce que j'aurais à me
-reprocher cela?.. Vous n'aimez pas Gabrielle et vous vous croyez
-engagé... Mais il n'est pas trop tard pour vous retirer, je vous jure
-qu'il n'est pas trop tard!
-
-Le jeune homme ne répondit pas.
-
---René, s'écria la marquise, ayez pitié de moi, de mon âge, de mes
-cheveux blancs! Songez à votre mère... C'est au nom de son souvenir,
-de son amour, que je vous conjure de parler!
-
-René mit sa tête dans ses mains et laissa échapper un gémissement
-douloureux.
-
---Ah! dit-il, vous me parlez de l'amour de ma mère, et je m'en suis
-rendu indigne!.. Faut-il que je vous fasse autant de mal, ma pauvre
-tante!.. Ah! je suis un misérable!
-
---Vous, René? c'est impossible!
-
---Ma tante, reprit-il, je vais tout vous dire: vous jugerez
-vous-même... Hélas! vous me mépriserez comme je me méprise. Mon plus
-grand crime, et ma plus grande douleur aussi, je vous assure, c'est de
-vous causer ce chagrin.
-
---Mon pauvre enfant!.. mon pauvre enfant!.. murmurait la marquise.
-
-Elle commençait à se rassurer, ne pouvant croire que René eût jamais
-rien fait de bien mal.
-
---Vous savez trop, ma tante, que je vous ai donné peu de sujets de
-satisfaction depuis quelques années. Cependant, et bien que je ne sois
-pas disposé dans ce moment à l'indulgence envers moi-même, je suis
-certain d'avoir mieux vécu que n'importe quel jeune homme de mon âge
-et de ma position. Mais j'ai mangé énormément d'argent, je me suis
-ruiné; et, vers les derniers temps (une chose que vous ne soupçonniez
-pas!)... j'ai joué... non point par passion... J'ai joué pour me
-rattraper, pour gagner.
-
---Et vous avez perdu, malheureux?
-
---Tout, ma tante, tout!.. Je suis couvert de dettes! Mais attendez, je
-n'ai rien dit encore. Ce qui m'avait ruiné, c'étaient mes goûts
-dispendieux... ces vieilleries que j'aime tant,.. puis, les chevaux.
-Renoncer à tout cela, je ne le pouvais pas. C'est ce qui m'a rendu
-lâche. Je me serais tué plutôt... Et je ne voulais pas mourir. Ma
-pauvre tante! Vous rêviez de me faire épouser votre filleule... Je
-n'ignorais pas qu'elle possédait une fortune considérable... Et j'ai
-consenti.
-
---Sans l'aimer.
-
---Sans la connaître même. Oh! comme j'ai mis longtemps à la voir
-seulement, cette jeune fille, telle qu'elle est, simple, sincère... Je
-ne me souciais pas de la comprendre, ou plutôt je croyais n'avoir rien
-à découvrir en elle. Dans mon vil calcul, je supposai qu'elle fixait
-sur ma couronne de comte le regard que j'attachais sur ses millions.
-
---Ma pauvre petite Gabrielle!
-
---Oh! ma tante, elle peut me pardonner, et vous aussi, car je
-souffrais bien de tout cela... Je me trouvais odieux... Ce mariage me
-faisait horreur! Plus d'une fois j'ai songé à m'y soustraire, mais
-j'ai reculé devant la misère, la honte, le suicide... Je n'ose pas
-dire: devant la pensée de votre désespoir... Je ne veux pas chercher
-d'excuse.
-
-Il s'arrêta, regardant d'un air sombre un rayon couleur de sang qui
-s'échappait des vitraux et brillait à l'angle et aux ferrures du
-bahut.
-
---Et maintenant? demanda la marquise.
-
---Maintenant, ma tante, j'aime Gabrielle Duriez et je me sens indigne
-d'elle... D'ailleurs elle ne m'aime pas.
-
---Tu aimes Gabrielle! s'écria la vieille dame. Tu aimes Gabrielle, et
-c'est pour cela que tu veux te tuer? Ah! mon cher, cher enfant, que le
-ciel soit béni! Tu es toujours noble, bon... Tu seras encore heureux!
-
---Oui, j'ai pensé comme cela aussi, reprit René avec amertume. Cet
-amour me réhabilitait à mes propres yeux. Qu'il fût partagé, et alors
-titre, fortune, calculs d'intérêt, que signifiait tout cela? Vous
-auriez véritablement uni deux cœurs.
-
---Eh bien? dit la marquise.
-
---Gabrielle ne m'aime pas, ma tante. C'est le capitaine Ernest Arnauld
-qu'elle aime.
-
---Par exemple! s'écria la marquise. Cet étourneau, ce fat?.. Allons
-donc! Et moi, je vous déclare qu'elle vous aime, mon neveu. Je le sais
-mieux que personne peut-être.
-
-René ne put s'empêcher de sourire.
-
---Chère tante, fit-il, je suis fâché de vous ôter vos illusions, mais
-je dois vous dire que je me suis battu avec cet Arnauld; j'ai failli
-le tuer. Je le savais épris de mademoiselle Duriez, mais je ne pensais
-pas... Enfin elle m'a fait comprendre que je suis à ses yeux un
-assassin, un monstre...
-
---Elle!
-
---Elle-même. Ah! je vous assure qu'il lui était impossible de
-s'exprimer plus clairement.
-
---Mon Dieu, mon Dieu! gémit la marquise.
-
-Elle réfléchit un instant, puis elle reprit:
-
---Écoutez, René: s'il y a une chose dont j'ai été persuadée, non
-pendant une heure, mais pendant des semaines et des mois, c'est que
-Gabrielle vous aimait, qu'elle vous aimait naïvement, profondément, de
-toute son âme, comme cette vive créature doit aimer. Je ne peux pas me
-figurer que je me sois trompée, encore moins qu'elle ait changé... N'y
-a-t-il pas ici quelque malentendu?
-
---Hélas! non, il n'y en a pas. D'ailleurs, et c'est mon châtiment, je
-ne me sens pas capable de lui offrir un cœur digne d'elle, un amour
-qui puisse répondre au sien. Il y aurait toujours entre nous cette
-ombre ignoble d'intérêt que j'y ai vue une fois. Ah! misérable,
-misérable libertin que je suis!
-
-Madame de Saint-Villiers essaya de consoler son neveu, mais
-inutilement. Elle jugeait les fautes du jeune homme rachetées par la
-profondeur de ses regrets et la sincérité de son amour, mais elle ne
-pouvait faire accepter ces considérations à René; tout en souhaitant
-de le soulager, elle n'eût pas voulu voir sa douleur s'amoindrir,
-puisque cette douleur le relevait. Elle s'efforça de lui persuader
-qu'il pourrait encore vivre heureux sans Gabrielle, mais tout ce
-qu'elle dit à cet effet fut accueilli par un morne silence. La
-conversation se prolongeait, ou plutôt la vieille dame parlait
-toujours, épuisant tous les arguments que lui suggérait sa tendresse.
-René ne répondait plus; les sourcils froncés, l'air triste, mais
-résolu, il semblait trouver tant de paroles inutiles. S'éloigner, le
-laisser ainsi était impossible à la marquise; l'idée de ces pistolets,
-dont le domestique lui avait parlé, revenait sans cesse à son esprit
-et la remplissait d'épouvante.
-
-Il fallut partir cependant. Alors elle trahit ses craintes; elle
-conjura son neveu, au nom de tout ce qu'il avait jamais respecté, de
-tout ce qui lui avait été si cher, de ne pas attenter à sa vie. Elle
-lui arracha la promesse qu'il la reverrait encore; puis elle le quitta
-tout éperdue, et à peine fut-elle dans sa voiture, les stores
-abaissés, qu'elle s'abandonna au désespoir le plus amer.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Le surlendemain, René de Laverdie reçut de sa tante la lettre
-suivante:
-
-
- «Mon cher enfant,
-
- «Il m'est impossible d'aller vous voir: je suis vieille, faible,
- et tant d'émotions m'ont brisée.
-
- »Vous viendrez causer avec moi, car j'ai des choses importantes à
- vous dire; pourtant j'aime mieux auparavant vous en écrire le
- résumé... La plume risque moins de s'égarer que la parole, et je
- vois si peu clair dans tout ceci que je crains de commettre une
- erreur; elle deviendrait certainement fatale. Réfléchissez bien
- vous-même avant de tirer la moindre conclusion ou de vous arrêter
- à un parti quelconque.
-
- »J'ai vu Gabrielle. J'étais résolue à pénétrer, fût-ce de force,
- dans son cœur, et j'y ai réussi.
-
- »Mon enfant, elle vous aime. Ne vous réjouissez pourtant pas trop
- à ce mot. Cette jeune fille a changé, je ne la comprends plus;
- elle paraît lutter contre son amour, et, si j'ai découvert ses
- sentiments, c'est bien malgré elle. Je lui ai dit (vous m'en
- voudrez, je le sais; mais puis-je laisser mes deux enfants courir
- à leur malheur sans tout faire pour les arrêter?), je lui ai dit
- que j'étais arrivée juste à temps pour vous empêcher de mourir,
- et c'est alors seulement qu'elle s'est émue... Oh! ne croyez pas
- que je me sois trompée, que j'aie vu seulement ce que je désirais
- voir... D'ailleurs, elle s'est expliquée ensuite, mais attendez.
-
- »Qu'est-ce que vous vous imaginiez donc à propos de cet officier,
- de cet Arnauld?.. Mais elle n'a jamais pensé à lui! Vous auriez
- dû voir l'expression de son visage quand je l'ai nommé, je
- pourrais rire en y pensant. Voilà un rival peu redoutable, et il
- n'était pas besoin de le maltraiter comme vous l'avez fait.
-
- »Mais supposerait-on jamais qu'une petite fille refuse d'épouser
- un homme qu'elle aime parce qu'il est comte? C'est pourtant ce
- qui m'a paru ressortir des demi-aveux de ma filleule. Il s'est
- passé quelque chose que j'ignore...
-
- »N'y a-t-il rien eu entre vous? De pareilles idées sont entrées
- tout récemment dans la tête de Gabrielle: il y a un mois elle n'y
- eût pas songé. Elle m'a parlé de position sociale, de noblesse
- et de bourgeoisie, que sais-je, moi? Je l'ai grondée, puis je me
- suis moquée d'elle, rien n'y a fait. Elle employait un petit ton
- calme, ferme, tout nouveau dans sa bouche rieuse. C'est à y
- perdre la raison! Pour moi, je ne sais plus où j'en suis...
- Tenez, je voulais être claire, et cette lettre est un vrai
- galimatias.
-
- »Voici ce qu'il vous faut entendre: mademoiselle Duriez vous
- aime, cela est certain; et, ce qui ne l'est pas moins,
- malheureusement, c'est qu'elle ne veut pas vous épouser.
-
- »Venez au plus tôt, mon cher René, que je vous répète en détail
- toute notre conversation. Vous y verrez peut-être quelque chose
- que je n'ai pas su y découvrir. Je m'efforce de ne pas désespérer
- encore: je vous en supplie, faites de même.
-
- »Votre tante.»
-
-
-René lut cette lettre et resta longtemps pensif.
-
-Quand il se leva enfin, il avait sur les lèvres un sourire triste et
-doux.
-
---Allons, enfant, murmura-t-il, allons, jeune noble paresseux, inutile
-et fier, voyons si tu peux être un homme, voyons comment tu sais
-aimer.
-
-Il fit quelques pas dans sa chambre et vint appuyer sa main sur la
-table; mais là, il s'arrêta et resta debout, le front penché. Il se
-passait en lui une lutte grave, terrible.
-
---Elle a dû souffrir, dit-il encore. Voilà ce qu'il me faut expier.
-
-Alors il s'assit et écrivit quelques mots qu'il mit sous enveloppe. Il
-s'habilla ensuite pour sortir. Quand François le vit passer le chapeau
-sur la tête, le pauvre homme s'approcha de lui, tout ému.
-
---Monsieur le comte sort? fit-il. Monsieur le comte s'est habillé
-seul?
-
---Oui, dit René.
-
---Ne dois-je pas avertir le groom?
-
---Je vais à pied.
-
---Ah! monsieur le comte, mon cher monsieur René, reprit le vieillard
-tout inquiet, ne puis-je donc rien faire pour vous?
-
-René se retourna, très touché.
-
---Mon vieux François, fit-il, mon bon vieil ami! rassure-toi: je n'ai
-besoin de rien et je ne cours aucun danger. Tout à l'heure, je te
-demanderai tes services et je m'adresserai à ton dévouement.
-
-En quittant la maison, il se rendit tout droit chez sa tante.
-
-Madame de Saint-Villiers fit un cri de joie en l'apercevant. Malgré
-la parole qu'il lui avait donnée, elle craignait tout du découragement
-profond où elle avait vu le jeune homme; la lettre qu'elle lui avait
-écrite ne portait pas non plus de consolation bien efficace. Depuis le
-départ de cette lettre, elle en retournait avec angoisse toutes les
-phrases dans sa tête, craignant de s'être mal exprimée, d'avoir laissé
-trop peu d'espoir et poussé à l'excès le chagrin de son neveu.
-
-Elle était étendue sur une chaise longue dans son petit salon. René
-s'assit en face d'elle.
-
---Eh bien, dit la marquise, que faire?
-
-Comme elle allait reprendre et répéter mot pour mot tout ce qui
-s'était passé entre elle et sa filleule, René l'arrêta doucement.
-
---Ce n'est pas nécessaire, fit-il, j'ai compris.
-
---Quoi donc?
-
---J'ai compris que mademoiselle Duriez possède un cœur plus grand
-encore, plus élevé que nous ne pensions l'un et l'autre. Oh! ma tante,
-comme je l'ai blessé cruellement, ce pauvre cœur! Oui, elle m'a aimé,
-elle m'aime, la douce, la généreuse créature! et elle a vu cette chose
-horrible: que je l'épousais pour son argent.
-
---Oh!
-
---Elle l'a vu! Et maintenant, si je me jetais à ses pieds, si je lui
-disais que je l'aime, si je lui peignais mon repentir, mon désespoir,
-elle me croirait peut-être...
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, je ne le ferais pas! Est-ce que j'agirais autrement si je
-n'étais pas sincère? Que coûte un serment à un homme qui a pu nourrir
-de si viles pensées?
-
---René, mon ami, vous vous exagérez vos torts. Je m'explique, en
-effet, la conduite de Gabrielle si elle a deviné vos motifs
-intéressés. La pauvre enfant a dû bien souffrir! Je m'étonne pourtant
-qu'une pareille idée lui soit venue... A son âge, avec si peu
-d'expérience du monde! C'était bien dur de sa part. Et puis, enfin,
-elle aurait dû songer que sous ce rapport tout se compensait
-parfaitement, et que votre alliance...
-
---Madame, interrompit René dont les yeux s'enflammèrent, si vous avez
-la moindre pitié pour moi, ne parlez pas ainsi!.. Gabrielle savait que
-je ne l'aimais pas, parce que j'ai eu la barbarie de le lui faire
-sentir. Je croyais agir avec franchise; je me disais: «Au moins je ne
-la tromperai pas.» Je supposais que, de son côté, elle ne souhaitait
-que mon titre... Voyez-vous, à présent, pourquoi elle ne veut pas de
-ce titre odieux? Elle partagerait encore sa fortune avec moi, mais
-elle refuse d'être comtesse!
-
---Ah! mon Dieu, dit la marquise, voilà bien des subtilités! Alors, que
-résulte-t-il de tout cela? Vous concluez comme Gabrielle: je l'aime,
-mais je ne l'épouserai pas. Cela fait hausser les épaules.
-
---Non, ma tante. Je conclus: je l'aime, et je me rendrai digne d'elle;
-je l'aime, et je le lui prouverai.
-
---Voilà qui paraît plus raisonnable. Quels sont vos projets, voyons?
-
-Le jeune homme baissa la tête d'un air embarrassé.
-
---Je crains, ma tante, fit-il, que vous ne m'approuviez pas.
-
---Ne vous êtes-vous jamais passé de mon approbation? demanda la
-vieille dame en souriant avec malice.
-
---C'est vrai. Mais cette fois le parti que j'ai pris est grave. Ce que
-je redoute avant tout, c'est le chagrin qu'il vous causera. Pourtant,
-ma tante, continua-t-il d'une voix plus ferme, ce parti est
-irrévocable. Ma conscience et mon cœur me l'ont dicté, et je suis
-décidé à leur obéir, quoi qu'il m'en coûte.
-
---Vous m'effrayez, René. Quelle résolution a pu vous dicter votre
-conscience que je ne doive pas approuver?
-
-René vint se placer plus près encore de la chaise longue; il était
-assis sur un pouf très bas, et s'inclina de façon qu'un de ses genoux
-touchait le tapis lorsqu'il répondit, d'une voix vibrante d'émotion.
-
---Ma chère tante, oh! comme je voudrais... oui, j'espère que vous me
-comprendrez. J'ai vingt-huit ans, et j'ai vécu jusqu'à présent en
-égoïste et en insensé. A cet âge, où tant d'autres ont déjà accompli
-de grandes choses, moi je n'ai encore songé qu'à mes plaisirs. Je
-découvre que je suis un être inutile, et plus qu'inutile, malfaisant;
-car j'ai brisé le cœur d'une enfant innocente et j'ai failli tuer un
-homme. Et tout ceci, savez-vous bien pourquoi? Savez-vous comment il
-se fait que j'arrive si tard à la vérité, que je me vois si tard tel
-que je suis?.. A cause d'un préjugé monstrueux, m'aveuglant comme un
-bandeau fixé sur mes yeux!--Tu es noble, me disais-je, tu es comte.
-Va, jouis, qu'as-tu besoin de savoir si d'autres souffrent et
-travaillent! Ces gens-là sont trop heureux s'ils peuvent seulement te
-voir passer sur ton cheval de sang ou dans le fond de ton coupé, quand
-tu cours à des fêtes... Tu n'as plus d'argent... problème affreux pour
-un honnête bourgeois! Mais toi, n'as-tu pas ton nom? Fais des dettes!
-Les créanciers ne respectent rien dans ce siècle de roture: eh bien,
-marie-toi; voilà des millions... Il faudra prendre aussi ce cœur de
-jeune fille: bah! c'est chose de peu d'importance et qui ne
-t'embarrassera guère. Et si quelque rival se présente, tu lui donneras
-un coup d'épée. Oui, voilà quelles sont les pensées que j'ai nourries
-pendant vingt-huit ans!--Tu es noble, tout labeur serait indigne de ta
-main patricienne: mange, bois, danse, chasse et divertis-toi! Quand tu
-deviendras vieux, si tu n'es pas trop sot, tu feras de la politique,
-et tu élèveras ces belles maximes à la hauteur d'un système de
-gouvernement.
-
-René, qui avait commencé de parler presque à genoux, d'un ton humble,
-persuasif, dans son anxiété de convaincre sa tante, s'était peu à peu
-redressé après les premiers mots et à présent s'exprimait avec une
-chaleur extrême. La marquise l'avait écouté avec surprise d'abord,
-puis avec impatience, enfin avec colère.
-
---Où voulez-vous en venir? fit-elle, craignant de deviner, mais
-désirant avant tout rester calme.
-
---A ceci: mes meubles et mes chevaux payeront mes dettes; car, si le
-comte de Laverdie peut laisser protester sa signature, René Laverdie
-ne veut rien devoir à personne! Or voilà mon nom désormais... Et je le
-rendrai plus grand par mon travail et mon courage qu'il n'a jamais
-été, surmonté d'une couronne et d'un blason à huit quartiers.
-
-La marquise de Saint-Villiers était déjà bien pâle; deux jours
-d'angoisse avaient profondément altéré ses traits fins, mais un peu
-durs, et la blancheur de ses cheveux ondés tranchait à peine sur son
-front mat et uni comme de la cire; mais, après les paroles de son
-neveu, son visage sembla se décolorer plus complètement encore. Ses
-yeux sombres prirent tout à coup une expression sévère, presque
-farouche; elle les attacha sur ceux de René, et les y tint fixés
-longtemps sans prononcer une parole.
-
-Il soutint ce regard avec tristesse et respect, mais avec fermeté.
-
---René, dit la vieille dame d'un ton tranquille, ne m'avez-vous pas
-dit que votre décision était irrévocable?
-
---Ma tante, j'avais espéré....
-
---Répondez-moi, je vous prie.
-
---Oui, ma tante, elle est irrévocable.
-
---Eh bien, c'est la dernière fois, n'est-ce pas? que vous m'avez
-appelée ainsi. Vous n'êtes plus mon neveu et je ne suis plus votre
-tante. Adieu, monsieur.
-
-Elle se leva et traversa la chambre pour sortir. Le jeune homme
-s'était levé aussi, atterré.
-
---Madame, s'écria-t-il, écoutez-moi: je voudrais vous dire un seul
-mot!
-
-Elle se retourna, toujours aussi calme.
-
---Vous pouvez parler, fit-elle.
-
---Vous m'avez empêché de me tuer, reprit-il.
-
-Il était si agité qu'il parvenait avec peine à former des phrases
-régulières et s'arrêtait à chaque instant.
-
---... Vous m'en avez empêché... C'était pourtant conforme à
-l'honneur... selon vous... Vous pouvez encore choisir... Je l'aimerais
-mieux, je vous assure... Gabrielle m'oubliera vite. Elle ne me
-méprisera plus lorsque mon sang aura coulé.
-
-La marquise revint sur ses pas et prit les mains de son neveu, non
-plus dure et hautaine, mais les yeux pleins de larmes.
-
---Que dites-vous, mon pauvre enfant? Moi, désirer, ordonner votre
-mort? Mon Dieu!... Il est vrai que je mérite de semblables paroles,
-j'ai été bien cruelle!.. Mais savez-vous quel coup vous me portez? Je
-n'aimais que vous au monde, vous et Gabrielle. Je rêvais de l'élever
-jusqu'à vous, et c'est vous qui descendez jusqu'à elle... Et je vous
-perds ainsi tous les deux!... Le nom de nos aïeux, René, toute notre
-race, y avez-vous bien songé?
-
-Le jeune homme se taisait, car c'était cet orgueil de race qu'il se
-proposait de sacrifier.
-
---Je suis pauvre, dit-il enfin, il faut que je travaille; et je ne
-veux pas garder les armes d'un croisé en prenant la plume d'un commis.
-
-Madame de Saint-Villiers lâcha, ou plutôt repoussa les mains de René
-qu'elle tenait encore, avec un mouvement indigné.
-
---Votre père vous eût maudit! s'écria-t-elle. Moi, je n'en ai pas le
-courage. Adieu, soyez heureux si vous le pouvez, mais ne reparaissez
-jamais en ma présence! Elle sortit. René se laissa tomber sur un
-siège, le front dans ses mains, en proie à une émotion violente.
-
---Si je me trompais!... Si je me trompais!... murmura-t-il à plusieurs
-reprises. De grosses gouttes d'une sueur glacée perlaient lentement
-sur son front.
-
-Peu à peu cependant, il devint plus tranquille. Il releva la tête. Ce
-n'était plus la physionomie dédaigneuse, spirituelle, un peu molle
-d'autrefois: c'était un visage nouveau, exprimant une ardeur virile;
-de rudes combats, des résolutions énergiques l'avaient transformé
-ainsi.
-
---Mon père m'aurait maudit? se disait-il. Oui, peut-être... s'il eût
-vécu, s'il eût encore foulé cette terre où l'orgueil et le préjugé
-enfoncent de si fortes racines. Mais, s'il pouvait me voir, maintenant
-qu'il a connu la vérité et la justice éternelles, ah! je suis sûr
-qu'il ne me maudirait pas, mais qu'au contraire il me bénirait!
-
-Il se disposa à partir; mais, comme il allait ouvrir la porte, il jeta
-encore un regard sur cet intérieur délicat dont il était exilé, sur
-les mille objets qui semblaient porter l'empreinte de l'esprit si
-altier, mais si fin de la marquise, sur la chaise longue, au pied de
-laquelle, enfant, il avait joué.
-
---Oh! si je pouvais revenir à cet âge, pensa-t-il, et vivre
-différemment! Ma pauvre tante! ma pauvre tante!
-
-Il se hâta de quitter la chambre, car les larmes lui venaient aux
-yeux.
-
-Lorsqu'il revint rue d'Anjou-Saint-Honoré, il eut à subir une épreuve
-à peine moins pénible; il s'occupa des dispositions à prendre pour la
-vente de son mobilier. Un découragement cruel le saisit plusieurs fois
-à la pensée qu'il allait se séparer des trésors d'art réunis là peu à
-peu, avec tant d'études, de soins et d'amour. L'idée du suicide se
-glissa de nouveau dans son cœur, tandis qu'il examinait une à une ses
-armes précieuses. Il songeait aussi aux chevaux, pour lesquels il
-avait toujours fait des folies; il en possédait d'admirables, et,
-lorsqu'il se rappelait ces pauvres bêtes, il aurait pu pleurer comme
-un enfant.
-
-Ce furent de tristes heures que le comte de Laverdie passa chez lui ce
-soir-là. L'épreuve qu'il traversait eût été véritablement au-dessus de
-ses forces, et il n'eût pas résisté à la tentation d'en finir avec la
-vie, si son amour et l'idée qu'il se devait à Gabrielle ne l'avaient
-pas soutenu.
-
-L'après-midi, avant de se rendre chez sa tante, il avait tracé
-quelques mots, dans l'espoir que celle-ci se chargerait de les
-remettre à la jeune fille. Mais, vu la façon dont s'était terminée
-cette visite, la lettre était restée dans le portefeuille de René. Il
-l'en sortit pour la relire et songer par quel moyen il pourrait la
-faire tenir à Gabrielle.
-
-Voici ce qu'il avait écrit, aussi simplement que possible:
-
-
- «Mademoiselle,
-
- »Ce n'est pas en vain que pendant quelques jours vous m'aurez cru
- digne de vous. Vous m'avez inspiré l'ambition de le devenir.
- Cette ambition remplira désormais ma vie avec un autre sentiment
- que je n'ose vous avouer, car, hélas! j'ai mérité que vous ne
- puissiez pas y croire.
-
- »Pardonnez-moi, ah! pardonnez-moi. Je vous ai fait beaucoup de
- mal, et vous m'avez fait tant de bien! Vous me sauvez de
- moi-même, vous m'arrachez à une vie méprisable et frivole, et
- votre souvenir m'empêchera de jamais y retomber.
-
- »Je vous supplie d'écouter, d'accepter ce serment solennel:
-
- »Vous que j'aime de toutes les puissances de mon âme, je jure de
- ne point vous le dire avant de vous l'avoir prouvé.
-
- »Et ce moment-là, je ferai qu'il vienne bientôt. Ah! s'il m'était
- permis de penser que vous l'attendrez avec la plus faible partie
- de l'impatience que j'éprouve, combien je serais heureux, malgré
- les regrets et les remords qui me déchirent le cœur!
-
-
- »RENÉ DE LAVERDIE.»
-
-
-Ces lignes étaient l'expression si sincère des sentiments du jeune
-homme, qu'en les parcourant le courage lui revint avec l'ardent désir
-de mettre à exécution les engagements qu'elles contenaient. Il
-s'agissait seulement de décider comment il allait s'y prendre pour y
-parvenir, et il ne se cachait pas que des difficultés et des obstacles
-sans nombre l'attendaient dans sa nouvelle voie.
-
-Renoncer à un titre aussi ancien et aussi glorieux que celui que
-n'importe quelle famille régnante de l'Europe, se séparer de tout ce
-qui jusque-là avait fait le charme et l'intérêt de sa vie, lui
-semblaient encore une trop faible expiation pour les lâches calculs
-qu'il avait pu former et une preuve médiocre de son amour. René
-voulait aller plus loin, il voulait travailler. Honteux de songer que
-pendant si longtemps il avait considéré le travail comme un opprobre,
-il rougissait pour ceux qui l'avaient élevé dans de pareils principes.
-Une révolution s'était accomplie en lui depuis quelques jours, depuis
-quelques heures. Comme toutes les révolutions, qui ne s'arrêtent
-jamais après la chute de la première erreur ou la destruction de la
-première idole, elle avait fait bien des ruines et elle eut ses excès.
-Les révolutions sont aussi marquées par des mouvements de recul, de
-brusques ressauts en arrière; qu'elles ébranlent un État ou qu'elles
-bouleversent une âme, les phénomènes en sont les mêmes, et l'équilibre
-rompu est très long à se rétablir. René de Laverdie commençait à
-éprouver tout cela; mais il possédait en lui les deux forces qui
-rendent sublimes de tels orages lorsqu'elles les soulèvent: il était
-inspiré par l'enthousiasme et l'amour.
-
-Comment ferait-il parvenir sa lettre à Gabrielle? voilà ce qui
-l'inquiétait d'abord. Il n'était pas question de l'envoyer tout
-simplement par un messager quelconque, encore bien moins par la
-poste. Il fallait qu'elle fût remise à la jeune fille par quelqu'un en
-qui celle-ci eût pleine confiance, et qui se portât pour ainsi dire
-garant de la sincérité de René. Les quelques mots qu'il avait écrits
-ne signifiaient pas grand'chose par eux-mêmes, et pourtant il ne
-pouvait sans inconvenance s'expliquer davantage. Ah! si sa tante avait
-voulu le comprendre, si elle était restée entre Gabrielle et lui pour
-les unir, au lieu de les séparer par sa désapprobation et sa colère,
-comme tout eût semblé plus facile!
-
-Tout à coup, l'idée lui vint de s'adresser à M. Duriez. Cet honnête
-homme lui était sympathique; il ne ressemblait en rien à l'image que
-le jeune comte se faisait autrefois d'un parvenu: simple, généreux et
-droit, s'il avait quelques faiblesses, quelques velléités de vanité ou
-d'ambition vulgaires, il les devait à l'influence féminine qu'il
-subissait sans presque s'en douter. En songeant à madame Duriez, René
-sourit involontairement; son imagination lui représenta cette dame,
-les yeux levés au ciel, et suivant d'un regard consterné une couronne
-munie d'ailes mystérieuses qui s'envolait dans les nuages. Puis, sa
-gaieté fit place à une certaine inquiétude; il ne se souciait pas de
-rencontrer là une hostilité que le désappointement pourrait cependant
-faire naître. Il serait curieux que la bourgeoise, sortie du peuple,
-vît avec autant d'indignation que la hautaine marquise son
-dépouillement volontaire. A cette pensée, René se redressa, comme
-saisi d'un soudain dégoût pour les petitesses de la nature humaine.
-Gabrielle lui apparut alors, tout émue au spectacle de son sacrifice,
-et, dans la contemplation de ce visage adoré, il oublia le reste.
-
-Il était bien tard dans la soirée, lorsque François frappa à la porte
-de son maître.
-
---Monsieur le comte, dit-il en hésitant, m'a recommandé de ne pas me
-retirer avant qu'il m'ait parlé. Il est plus de minuit: voilà pourquoi
-j'ai pris la liberté de déranger monsieur le comte.
-
---Mon pauvre garçon, s'écria René, tu as très bien fait. Comment, déjà
-minuit! Oui, assieds-toi là; ce que j'ai à te dire est assez long.
-
-Il fallut que le vieux domestique reçût pour la seconde fois l'ordre
-de s'asseoir en face de son maître, avant de consentir à le faire.
-
-Ce François était le dévouement en personne.
-
-Sa famille, de père en fils, avait été attachée au service des
-Laverdie. Elle montrait aussi sa généalogie: généalogie de serviteurs
-désintéressés et fidèles, qui n'avaient pas épargné leur travail, et
-quelquefois leur sang, pour l'illustre maison; l'un d'eux, en
-province, se fit tuer, pendant la Révolution, parce qu'il changea
-d'habits avec son maître, dont le château se trouvait envahi par une
-bande de furieux. François était le neveu et le gendre de ce héros,
-ayant épousé sa propre cousine. Il perdit celle-ci avant la naissance
-de René; il n'en avait pas eu d'enfants; son cœur était donc vide
-quand ce nouveau Laverdie vint y prendre place, le remplissant tout
-entier et pour toujours. Cette affection s'accrut encore lorsque le
-jeune comte demeura de son côté le seul représentant de sa famille; ce
-ne serait pas trop de la qualifier de maternelle, et pourtant elle ne
-fut jamais familière, car François était plus fier pour son maître que
-son maître lui-même; il l'avait bercé dans ses bras, et, maintenant
-que ses propres cheveux étaient blancs, il ne se serait pas assis ni
-couvert devant lui. René riait des manies du bonhomme; il se plaisait
-à l'en taquiner, mais il eût fait n'importe quoi pour lui épargner un
-chagrin.
-
-Cependant François, tout confus, avait pris place à quelque distance
-du comte. Son embarras disparut, lorsque celui-ci commença à parler,
-pour faire place au plus vif intérêt, puis à l'étonnement et à la
-tristesse. René ne crut pas devoir lui faire une confidence entière
-et ne prononça pas le nom de mademoiselle Duriez. Il dit simplement
-qu'il se trouvait ruiné et forcé de vendre ce qu'il possédait pour
-payer ses dettes; qu'il comptait sur François pour lui chercher dès le
-lendemain une ou deux chambres meublées, et pour y faire transporter
-ses effets ainsi que plusieurs objets dont il ne voulait pas se
-séparer et qu'il lui indiquerait. Il ajouta que, son intention étant
-de gagner désormais sa vie par quelque emploi honorable, probablement
-dans les affaires, il pensait renoncer à son titre et se faire appeler
-Laverdie, supprimant même la particule.
-
-Le respect, et plus encore l'émotion empêchaient François de répondre.
-D'ailleurs, il n'était pas grand orateur et les mots lui auraient
-manqué; mais aucun n'eût ajouté à l'expression de douleur peinte sur
-son honnête visage. Il attachait sur son jeune maître des regards
-remplis des sentiments qu'il n'osait et ne pouvait rendre en
-paroles: pitié, tendresse, reproche aussi; de grosses larmes les
-obscurcissaient peu à peu. A la fin, n'y tenant plus et ne trouvant
-pas d'autres moyens d'exprimer ce qu'il éprouvait, il se laissa tomber
-à genoux sur le tapis, devant le comte et leva les mains vers
-celui-ci, sans cesser de le regarder du même air suppliant et désolé.
-
-Très troublé par cette scène inattendue, René lui fit signe de se
-rasseoir.
-
---Parle, lui dit-il; qu'est-ce que tu veux me faire comprendre? Est-ce
-que tu me blâmes?
-
---Je vous plains avant tout; mais, c'est vrai, je vous blâme aussi,
-mon bien-aimé jeune maître.
-
-Et au bout d'un instant, il ajouta avec force:
-
---Vous serez toujours, toujours pour moi le comte de Laverdie.
-
-Sa figure avait pris soudain une dignité singulière, René l'admira;
-mais surtout il se sentit ému de la sincérité de cette douleur, et il
-voulut répondre à un tel dévouement par une confiance sans réserve; il
-s'ouvrit à son humble ami, ne comptant guère être compris toutefois;
-il lui apprit les motifs secrets de sa conduite, et ne pensa pas
-abaisser son amour en le laissant entrevoir à ce cœur fidèle et
-simple.
-
-Le résultat de sa confidence eut lieu de le surprendre. La physionomie
-de François changeait, devenant tour à tour tranquille, joyeuse, puis
-presque triomphante. Quand le récit fut achevé, le vieux domestique se
-leva et fit un pas en avant, la main droite à demi étendue, dans un
-geste presque solennel.
-
---Soyez béni, s'écria-t-il. Ce que vous faites là est bien, est beau,
-est digne d'un comte de Laverdie!
-
-Puis, stupéfait de sa hardiesse, et comme saisi du son de sa propre
-voix, le pauvre homme s'arrêta et laissa retomber sa main, tandis que
-le sang venait colorer légèrement ses joues jaunies, sillonnées de
-longues rides.
-
-René sauta sur ses pieds et courut lui prendre la main.
-
---Merci, merci, lui dit-il en la pressant. C'est quelque chose que
-l'approbation d'un honnête cœur comme le tien.
-
-Il lui donna alors quelques indications sur ce qu'il aurait à faire le
-lendemain.
-
-Les premières démarches avaient été accomplies par lettres dès
-l'après-midi pour la vente des écuries et du mobilier. L'appartement
-du comte passait à bon droit pour une des merveilles de Paris; les
-acheteurs et les curieux ne tarderaient pas à s'y presser. René ne
-pouvait songer à cela sans frémir. Il voulait que tout fût terminé
-promptement et pensait dire adieu dès le lendemain à des trésors qui
-contenaient toute sa jeunesse, il aurait dit autrefois: sa vie.
-
-Lorsque François l'eut quitté, il se coucha.
-
-C'était la dernière nuit; il ne put guère dormir.
-
-Cette chambre gothique, dans laquelle il se trouvait et qu'il
-préférait à toute autre pièce, était plus belle et plus curieuse
-encore aux lumières que pendant la journée. L'éclairage répondait à
-l'ameublement: c'étaient des bougies de cire, que portaient des bras
-de fer scellés dans le mur aux deux côtés de la cheminée, ou des
-flambeaux placés sur la table. Deux de ces derniers étaient restés
-allumés. Leur clarté insuffisante donnait aux objets une apparence
-fantastique; elle flottait vaguement parmi eux, faisant rayonner les
-uns et laissant les autres dans l'ombre, comme par caprice. Des
-étincelles s'accrochaient aux petits carrés des vitraux entre les
-lourdes tentures; dans une des parties les plus noires de la chambre,
-un éclair jaillissait tout à coup d'un casque ou d'une épée touchée
-par la lumière. Ici, comme une tache sanglante, brillait le satin
-rouge d'un coussin; là, les raides figures des tapisseries semblaient
-prendre vie pour se livrer aux plus effrayantes contorsions.
-
-Combien de fois René, dans ses jours de jeunesse et d'enivrement,
-n'était-il pas demeuré étendu ainsi, pendant des heures, dans ce
-milieu qui lui plaisait, et si heureux qu'il en oubliait le sommeil!
-Il avait toujours été rêveur; et, comme il se retraçait sa vie passée,
-elle lui parut elle-même un rêve. Elle s'était envolée sans qu'il en
-restât rien, brillante, rapide, très douce, mais vide et légère comme
-un songe. De tout ce qu'il avait possédé, il n'emportait que deux
-choses dans une existence nouvelle: l'amour d'une enfant et
-l'approbation d'un pauvre vieillard. Il sourit en songeant à la
-bénédiction naïve de François. Puis il rappela à son souvenir le
-regard de Gabrielle, ce regard qu'il avait surpris, lui aussi,
-lorsqu'il avait levé la tête dans l'avenue des Acacias: c'est alors
-qu'il avait eu à la fois la révélation de son propre amour et la honte
-de sa bassesse. Il se retraça les traits de ce visage inquiet, pensif
-et charmant, tourné vers lui avec tant d'amour... il le savait
-maintenant. Et c'est ainsi qu'il ferma les yeux.
-
-Les bougies achevaient de se consumer dans les flambeaux, et de
-faibles rayons de jour, pâlissant le vitrail, venaient déjà se jouer
-sur le front du dernier comte de Laverdie.
-
-
-
-
-X
-
-
-C'était le samedi suivant. Il fit ce soir-là une chaleur terrible.
-
-Vers trois heures de l'après-midi, M. Duriez était seul dans son
-cabinet, rue des Petites-Écuries. Il venait de recevoir et d'expédier
-quelques dépêches, et, pour la vingtième fois, il consultait sa
-montre.--Ciel! que cette journée est longue! se dit-il. Quand donc
-est-ce que l'heure de partir viendra!
-
-Il devait dans la soirée prendre le train pour Trouville, où sa
-famille se trouvait depuis le commencement de la semaine. Il se
-sentait très fatigué, et, comme il était lourd et gros, la chaleur
-l'éprouvait beaucoup.
-
-La maison qu'il occupait se composait de deux corps de bâtiment
-séparés par une cour. Au fond, était une assez jolie construction à
-deux étages où demeurait la famille; par-devant, sur la rue, il y
-avait les bureaux. Ceux-ci étaient au premier; le rez-de-chaussée
-renfermait de vastes magasins, dans lesquels on voyait des ballots de
-toutes tailles et de toutes formes, échantillons ou marchandises de
-passage. Sous la voûte, partant de la chaussée et tournant jusqu'au
-milieu de ces espèces de hangars, des rails de fer brillaient, usés
-par le frottement des roues, le va-et-vient des lourds colis.
-
-Le cabinet de M. Duriez donnait sur la rue. On avait, ce jour-là,
-fermé complètement les volets des trois fenêtres, à cause du soleil,
-ce qui n'empêchait pas que l'on y étouffât. La tâche de la semaine
-était terminée, du moins pour le chef de la maison; mais il voulait
-attendre le dernier courrier. Il était pourtant plus impatient de s'en
-aller qu'un écolier qui part en vacances. D'abord, pour lui, six jours
-loin de sa famille étaient aussi longs que six mois; Émile même
-l'avait abandonné; on avait permis au jeune homme de quitter les
-affaires pour installer sa mère et sa sœur dans leur chalet. Puis des
-brises et des murmures de mer, évoqués par sa fantaisie, venaient
-bercer les sens du pauvre négociant jusque sur son fauteuil de cuir et
-devant son bureau ministre, chargé de journaux et de papiers. Dieu!
-qu'il ferait bon sur la plage, loin de ce brûlant Paris! L'atmosphère
-était si pesante qu'elle semblait assourdir les bruits mêmes du
-dehors. On entendait à peine, comme le sifflement irrité et persistant
-de quelque énorme insecte, la roue d'un rémouleur en plein vent
-mordant l'acier d'une lame; et l'on eût dit que les coups de marteau
-donnés en face, chez l'emballeur, tombaient sur de la ouate, tant ils
-résonnaient affaiblis et sourds.
-
-Un camion roula dans la rue, puis s'arrêta tout à coup. M. Duriez,
-dont les paupières se fermaient, fut rappelé par ce fait à la réalité
-des choses; machinalement, il se pencha pour regarder à travers les
-volets. C'étaient des caisses que l'on venait prendre chez l'emballeur
-et que l'on commençait à charger, non sans peine. Il apprécia mieux
-son bien-être relatif en suivant des yeux les mouvements des hommes
-qui remuaient ces masses; ils étaient alertes et gais pourtant, malgré
-leurs visages rouges et ruisselants de sueur. Ses regards se
-reportèrent alors sur les affiches jaunes indiquant les paquebots en
-partance; les noms de leurs destinations étaient écrits en lettres
-immenses: Buenos-Ayres, Rio de Janeiro, les Antilles. Cela le ramena à
-l'idée de la mer qu'il allait voir le soir même, et il se disposait à
-tirer de nouveau sa montre, lorsque quelque chose d'inattendu le
-retint à la fenêtre et le fit regarder plus attentivement au dehors.
-
-Un cabriolet de place venait de s'arrêter devant la maison; un jeune
-homme, à la tournure et à la mise d'une distinction absolue, en
-descendit, et, après s'être assuré par un coup d'œil qu'il ne se
-trompait pas, pénétra sous la voûte.
-
-M. Duriez reconnut le comte de Laverdie.
-
---Tiens! pensa-t-il, en un instant aussi curieux et aussi éveillé que
-s'il n'y eût pas eu vingt-huit degrés à l'ombre... Le comte ici! En
-fiacre! C'est singulier. Que peut-il me vouloir?
-
-On avait cru chez les Duriez à l'histoire de la foulure, aussi
-n'avait-on pas été surpris de voir s'interrompre subitement les
-visites de René. Émile avait traité si légèrement l'affaire du duel,
-que ses parents n'avaient pas même songé que ceci pût tenir éloigné M.
-de Laverdie. Cependant ils se sentaient persuadés que la marquise ne
-les laisserait pas partir avant d'avoir obtenu pour son neveu la main
-de Gabrielle. Leur surprise fut grande et leur désappointement aussi
-lorsqu'ils durent s'avouer qu'ils s'étaient trompés dans leurs
-prévisions. C'est alors qu'ils commencèrent à faire des rapprochements
-et à éprouver quelque inquiétude quant à l'accomplissement de cette
-union tant souhaitée.
-
-Dans sa dernière visite, madame de Saint-Villiers trouva l'occasion
-d'entretenir longtemps sa filleule en particulier, et, dès qu'elle fut
-partie, madame Duriez se hâta de questionner la jeune fille. Celle-ci
-répondit assez évasivement, puis, pressée quant à la grande affaire du
-mariage, elle déclara avec beaucoup de tranquillité qu'on ferait mieux
-de n'y pas songer, qu'elle supposait la marquise et René moins décidés
-qu'on ne s'était plu à le croire, et que, pour elle, elle y renonçait
-volontiers, ayant peu d'inclination pour le comte et ne s'en étant pas
-cachée à sa marraine.
-
-Des paroles tellement inattendues furent accueillies avec stupeur et
-irritation. Gabrielle eut à subir de longs et ridicules discours; elle
-s'y attendait et les écouta sans mot dire. Sa mère, indignée, s'en
-prit à elle de la rupture, certaine qu'elle avait éloigné le comte par
-sa froideur. Ce qui sembla le plus pénible à la jeune fille fut que
-ses parents crurent, comme René lui-même l'avait fait, qu'elle
-préférait Ernest Arnauld; entendre commenter, discuter et juger ses
-sentiments les plus secrets, tels du moins qu'on pensait les deviner,
-fut pour elle un supplice.
-
-Sur ces entrefaites, on partit pour Trouville.
-
-Dans l'agitation du déplacement, Émile négligea un peu la lecture des
-journaux: ce fut par des amis qu'il apprit assez tard la vente qui
-allait être effectuée dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré. Il n'avait pas
-encore eu le temps d'en informer son père, et celui-ci, peu curieux
-des nouvelles du monde, n'en savait rien le samedi, lorsqu'il vit René
-descendre d'un fiacre à sa porte. On en parlait pourtant beaucoup. Les
-uns la considéraient comme une nouvelle excentricité de la part du
-comte; d'autres disaient que le goût des voyages avait remplacé chez
-lui celui des chevaux, des tableaux et des vieilleries artistiques, et
-qu'il se disposait à faire le tour du monde; quelques-uns
-prétendirent, mais tout bas, que René de Laverdie était ruiné. Ce qui
-se murmurait ainsi fut tout à coup crié très haut par Émile Duriez, en
-pleine plage de Trouville. On ne le crut pas tout d'abord, mais ses
-affirmations n'en bouleversèrent pas moins toute la jeunesse élégante
-qui promenait là ses loisirs. Beaucoup prirent le premier train pour
-Paris, afin de découvrir la vérité sur l'événement, et aussi dans
-l'intention de visiter cet appartement curieux et splendide, où il
-avait été si difficile de pénétrer jusque-là, à cause de l'humeur tant
-soit peu exclusive et dédaigneuse du propriétaire.
-
---Vous voyez, disait Émile à sa mère, ce que vaut ce comte de
-Laverdie, et à quoi il s'est trouvé réduit aussitôt qu'il a perdu
-l'espoir d'épouser ma sœur. Blâmez-vous encore Gabrielle d'avoir su
-décider pour elle-même avec tant de jugement et d'énergie?
-
---Rien n'est changé, répondait madame Duriez; nous savions qu'il avait
-des dettes. Est-ce que cela empêche qu'il ne soit comte et que son
-fils aîné, s'il se marie, ne doive porter le titre de marquis de
-Saint-Villiers? Gabrielle a fait un coup de tête dont je ne me
-consolerai jamais et que je déplorerai jusqu'à mon dernier jour.
-
-La jeune fille entendait tout cela, ce qu'on feignait de dire tout bas
-aussi bien que le reste. Elle avait été douloureusement étonnée
-d'apprendre ce qui se passait à Paris; car, malgré elle, quelques
-illusions lui restaient encore, et il lui avait été impossible
-jusque-là de mépriser tout à fait René. Elle tomba dans un désespoir
-profond; il lui sembla que tout se brisait à la fois dans son cœur.
-La confiance dans son père et dans sa mère, la tendre intimité avec
-son frère, tout le charme de son petit cercle de famille, toutes les
-perspectives riantes de sa vie, s'envolaient avec son amour: et
-pourtant le vide laissé par celui-ci était déjà si grand qu'il
-semblait affreux de le sentir se creuser plus encore.
-
-Elle avait toujours volontiers recherché la solitude, et elle
-éprouvait une volupté amère à donner à sa tristesse un cadre
-magnifique: à Montretout, elle passait des heures à sa fenêtre, et
-c'est en face du ciel bleu, de Paris et des bois, qu'elle avait
-pleuré; à Trouville, pendant cette cruelle journée de samedi, elle se
-réfugia sur une terrasse, située en avant du jardin et dominant la
-mer. La plage était déserte, car leur habitation se trouvait éloignée
-de la ville, et les promeneurs venaient rarement jusque-là; d'ailleurs
-un soleil brûlant rayonnait sur le sable et sur la mer; celle-ci
-commençait à monter.
-
-Il n'est pas à la douleur un remède plus doux ni plus sûr que la
-mélancolie; les cœurs faibles ont cette ressource qui les sauve: là
-où les forts sont brisés par le vent du malheur, comme le chêne par la
-tempête, les faibles, semblables au roseau, s'inclinent, pleurent et
-vivent.
-
-Gabrielle versa d'abord des larmes abondantes. Elle n'avait jamais eu
-d'épreuve auparavant, et elle s'étonnait de pouvoir tant souffrir.
-Mais, peu à peu, elle releva les yeux, et, en face du grand spectacle
-triste et calme de la mer, la violence de son chagrin s'apaisa. Les
-flots s'approchaient toujours davantage; elle put bientôt les
-distinguer et les suivre du regard un à un, tandis qu'ils roulaient
-mollement sur le sable, s'avançant, et reculant pour s'avancer encore.
-Ses lèvres murmurèrent une fois ou deux: Ah! René!.. ah! René! Puis
-elle finit par s'abandonner à une rêverie presque, douce où
-l'aiguillon de sa peine s'émoussa.
-
-Tandis qu'elle pleurait et rêvait ainsi, assise à l'ombre sur la
-terrasse au bord de la mer, René, à travers les rues ensoleillées de
-Paris, se faisait conduire à la maison Duriez et pénétrait dans le
-cabinet du négociant-commissionnaire.
-
-M. Duriez se leva avec empressement, lui tendit la main et le fit
-asseoir. René expliqua franchement l'objet de sa visite.
-
---Monsieur, dit-il, la démarche que je fais en ce moment vous paraîtra
-sans doute très extraordinaire. Permettez-moi un court préambule. J'ai
-été élevé dans un monde où le préjugé règne en maître, et je lui ai
-obéi pendant bien longtemps sans m'apercevoir dans quelle servitude je
-vivais; mes yeux se sont ouverts, j'ai eu honte de mes chaînes et je
-m'en suis violemment débarrassé. Vous me voyez dans toute l'ivresse
-d'un premier moment de liberté, et j'éprouve une telle horreur pour
-tout ce qui n'est pas naturel et sincère, large et droit, que je me
-sens très capable de tomber dans l'excès contraire. J'ai même
-grand'peur de vous paraître extravagant et incompréhensible.
-
-M. Duriez s'efforça de ne pas laisser voir dans quelle surprise le
-jetait cette entrée en matière; il assura poliment que rien ne
-pourrait lui faire prendre de M. de Laverdie une opinion si peu
-favorable.
-
---Ma tante, madame de Saint-Villiers, continua celui-ci, m'a fait
-partager l'espoir qu'elle nourrissait que vous pourriez un jour
-m'accorder l'honneur de devenir votre gendre. Je ne connaissais pas
-alors mademoiselle Duriez. Aujourd'hui, monsieur, c'est différent: je
-l'aime de toute mon âme.
-
-La voix de René trembla légèrement à ces derniers mots; une vive
-rougeur colora son front et disparut aussitôt; toute l'expression de
-sa physionomie portait témoignage de la profonde sincérité de ses
-paroles.
-
-M. Duriez, ému, lui tendit la main et certainement, dans ce moment-là,
-oublia qu'il était comte; René la serra, puis reprit aussitôt:
-
---Une chose que ma tante ne connaissait pas, malheureusement, c'était
-l'état de ma fortune. Hélas! monsieur, il ne m'en restait rien;
-j'avais tout gaspillé dans ma folie. Vous vous en doutiez, et
-cependant...
-
---Sans doute, interrompit vivement M. Duriez: une question d'intérêt
-ne pouvait en rien influer sur notre décision. Votre caractère, votre
-nom, nous rendaient fiers de votre alliance et garantissaient pour
-nous le bonheur de notre enfant.
-
-René s'inclina pour cacher un sourire.
-
---Mon caractère? dit-il. Vous le jugiez avec trop d'indulgence.
-C'était celui d'un jeune étourdi qui a mangé plusieurs millions en ne
-songeant qu'à s'amuser. Dieu merci, monsieur, ce caractère-là n'est
-plus le mien. Je suis devenu un autre homme le jour où j'ai commencé à
-aimer une jeune fille douée de toutes les grâces et de toutes les
-vertus... L'ange qui m'a transformé ainsi, monsieur, ai-je besoin de
-vous dire son nom?
-
-M. Duriez était à la fois touché, surpris et enchanté. La confession
-volontaire de René lui semblait provenir d'un bon naturel et d'un
-cœur fortement épris. Il s'attendait à une demande en mariage
-immédiate; la façon de procéder lui paraissait singulière, mais il ne
-s'y arrêtait pas. N'osant ouvrir la bouche de peur de retarder une
-conclusion qu'il voyait venir avec joie, il écartait déjà ses bras,
-prêt à y serrer le jeune homme amoureux et repentant.
-
-René cependant continuait de parler. Il ne voulait pas, disait-il,
-mettre aux pieds de mademoiselle Duriez l'être le plus méprisable, un
-parasite, propre au plaisir seulement, couvert de dettes: il allait
-vendre tout ce qu'il possédait pour payer les siennes, et il sauverait
-encore assez de ce désastre pour pouvoir choisir quelque position
-honorable, où il rachèterait par le travail les années qu'il avait
-perdues. Il ne pensait pas conserver son titre; il comptait faire plus
-que ses aïeux au 4 août, car eux n'avaient abandonné que des
-privilèges matériels; lui, il voulait abdiquer son injuste orgueil,
-longtemps si cher. Il s'expliquait simplement, n'essayant pas de faire
-de l'effet, mais désirant être compris. La pensée qu'il cherchait à
-mettre en évidence était celle-ci:
-
---J'espère me rendre digne de mademoiselle Duriez.
-
---Et pour vous rendre digne d'elle, fit le négociant avec une vivacité
-dont il ne fut pas maître, vous commencez par renoncer à votre titre!
-Pardonnez-moi, mon cher monsieur, mais votre raisonnement ne me paraît
-pas très logique. Vous prétendez monter, et je vous vois descendre.
-
-René se redressa, rougit; un éclair d'indignation passa dans ses yeux;
-mais presque aussitôt sa lèvre se crispa dans un sourire amer.
-
---Pensez-vous, monsieur? répondit-il. J'ai beaucoup entendu parler
-cependant de ce que l'on appelle l'avènement de la bourgeoisie. Je
-vous aurais cru partisan de cette doctrine. Quoi qu'il en soit, je
-sais que mademoiselle Duriez ne désire pas être comtesse, et je crois
-lui plaire en agissant comme je le fais.
-
-M. Duriez restait rêveur, faisant d'inutiles efforts pour deviner ce
-que madame Duriez eût pensé à sa place; faute d'y parvenir, il ne
-savait trop que penser lui-même.
-
-Il y eut un moment de silence. René regardait son interlocuteur et se
-sentait pris d'une grande pitié pour la nature humaine.--Voilà
-pourtant, se disait-il, un homme qui est intelligent, bon, libéral. Je
-ne lui refuse pas ces qualités, mais je m'aperçois seulement d'une
-chose: c'est que, jusqu'à présent, j'ai attaché à tous les adjectifs
-du dictionnaire un sens beaucoup trop absolu; si je voulais les
-employer maintenant comme je les ai compris d'abord, je ne trouverais
-l'application ni des bons ni des mauvais. J'ai été jeune; heureusement
-que je ne suis pas le seul.
-
-Ces réflexions, très rapides, furent immédiatement suivies d'un retour
-sur sa situation actuelle, qui arracha un soupir à René. Il reprit la
-parole:
-
---Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, dit-il à M. Duriez.
-Mon intention était de vous poser une question et de vous demander un
-service. Ce que j'ai dit jusqu'à présent n'était qu'une explication
-nécessaire, et j'arrive au fait. Je vais partir pour l'Amérique; des
-amis m'y appellent; j'y trouverai un champ de travail ouvert et la
-perspective d'un avenir plus heureux que je n'ai le droit d'espérer.
-Je n'ai pas l'ambition insensée de jamais offrir à mademoiselle Duriez
-une fortune égale à la sienne; mais, quand je serai devenu autre chose
-qu'un jeune viveur ruiné (et je vous jure que ce temps n'est pas
-loin), puis-je espérer que vous vous montrerez favorable aux vœux
-d'un amour assez puissant pour inspirer de semblables résolutions?
-
-M. Duriez trouva facile de faire cette promesse; elle s'accordait avec
-les bonnes dispositions qu'il entretenait, quoi qu'il en eût, pour le
-jeune homme, ainsi qu'avec sa prudence naturelle. Il eut soin, du
-reste, de ne s'engager à rien, faisant remarquer que sa fille
-dépendait avant tout d'elle-même et de sa mère. René en convint sans
-peine; et comme M. Duriez lui rappela qu'il avait parlé d'un service:
-
---Ah! c'est un grand service, fit-il en souriant et même en rougissant
-un peu. Je vous serais profondément reconnaissant si vous vouliez
-communiquer à mademoiselle Duriez le parti que j'ai pris, et si vous
-consentiez à lui remettre ces quelques mots que j'ai eu la hardiesse
-de lui écrire.
-
-Et il tendait à M. Duriez une lettre décachetée. Celui-ci la
-considéra avec quelque inquiétude, hésitant à la prendre, évidemment
-embarrassé.
-
---Oh! ce n'est pas une déclaration, ajouta René. C'est une confession,
-c'est un serment, c'est le résumé de ce que je vous ai dit à
-vous-même. Lisez-la, ou laissez-moi vous donner ma parole d'honneur
-qu'après l'avoir lue vous ne sauriez refuser de la remettre à
-mademoiselle Duriez.
-
---Eh bien, dit le négociant, donnez-moi votre lettre.
-
-Il venait de réfléchir qu'il n'était pas absolument nécessaire que
-madame Duriez la vît.
-
-René le remercia avec chaleur et se leva pour prendre congé. M. Duriez
-se leva aussi, mais avant de laisser partir le jeune homme, il crut
-convenable de lui adresser quelques mots encourageants et de montrer
-un certain intérêt pour ses projets d'avenir.
-
---Alors, vous entrez dans les affaires? lui demanda-t-il.
-
---Voici, répondit René. J'ai un ami qui, il y a quelques années,
-partit pour l'Amérique et voyagea dans la région des lacs. Il était
-poussé par l'amour du pittoresque, et plus encore par le goût des
-découvertes et des entreprises. Il acheta toute une forêt près du lac
-Érié, vendit les bois et défricha le sol. Dernièrement, on a
-découvert de ce côté une carrière de pierres admirable.
-
-La pierre de taille, vous le savez, est rare en Amérique. Mon ami
-tient ainsi entre ses mains plusieurs sources de richesse; il est très
-inventif et imagine des moyens de transport de moins en moins coûteux;
-il est à la tête d'une vraie colonie en train de devenir une ville.
-Mais il ne peut suffire à tout. Voici bien longtemps que, blâmant ma
-vie d'oisiveté, il cherche à m'attirer près de lui par des
-propositions magnifiques. Il m'assure que nulle existence n'est plus
-active ni plus intéressante que la sienne. J'ai fini par le croire, et
-je vais le rejoindre.
-
---Et vous pensez vous établir là-bas?
-
---Mon Dieu, non: trop d'intérêts me rattachent à l'Europe; j'y
-reviendrai constamment. D'ailleurs, mon ambition n'est pas grande;
-tout ce que je veux pour le moment, c'est travailler, et j'avoue que
-je ne sais pas trop encore comment je m'y prendrai.
-
-Il serra la main de M. Duriez et partit.
-
-Le négociant s'approcha de la fenêtre, et, à travers les lames des
-persiennes, le vit monter en fiacre et disparaître au tournant de la
-rue. Il se sentit persuadé qu'il avait parlé pour la dernière fois à
-M. de Laverdie, et, tout en soupirant sur l'écroulement de ses beaux
-rêves, il éprouvait à cette pensée un certain soulagement.
-
---Quel singulier caractère! se dit-il. Un peu trop romanesque pour
-moi. En voilà un fou qui s'en va casser des pierres en Amérique,
-tandis qu'avec un seul mot il pouvait demain obtenir pour femme une
-charmante fille qu'il prétend aimer, et des millions dont il aurait
-redoré son blason. C'est dommage! Il portait un beau nom et je crois
-vraiment qu'il a bon cœur. Je me demande si la petite avait quelque
-affection pour lui?... Probablement: il faut convenir que c'est un
-cavalier superbe, le vrai héros d'un roman de chevalerie, avec ses
-grands yeux et sa haute mine! Bah! elle se consolera bien vite. Nous
-allons la distraire, et, avant que ce bel amoureux ait de nouveau
-traversé l'Océan, nous aurons trouvé quelque autre comte, qui fera
-moins de façons pour accepter la petite main et la dot ronde de notre
-bonne et jolie Gabrielle.
-
-Pendant les deux ou trois semaines qui suivirent cette journée, on
-aurait pu faire la remarque suivante: chaque fois qu'un bateau à
-vapeur, partant pour les États-Unis, quittait le port du Havre, une
-jeune fille, debout sur la jetée de Trouville, et quelque temps qu'il
-fît, le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu et que son
-panache de fumée se fût évanoui dans les airs. Cette jeune fille était
-blonde, gracieuse, mise avec élégance, et généralement suivie par une
-femme de chambre. Lorsqu'il ne pleuvait pas, les curieux étaient
-nombreux sur la jetée; on venait voir partir le steamer et surtout
-s'examiner les uns les autres. Bien des regards accompagnaient la
-jeune fille, quand, après être restée un moment accoudée sur le
-parapet, elle se redressait lentement et s'éloignait sans parler à
-personne.
-
---Qui est-elle? demandait un nouvel arrivé.
-
-Et l'on ne manquait jamais de lui répondre:
-
---C'est la petite Duriez, la fille du commissionnaire, vous savez...
-Elle a bien un million de dot et elle héritera de quatre fois autant.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Il y avait presque deux années que René Laverdie était parti pour
-l'Amérique.
-
-La marquise de Saint-Villiers, assise dans son petit salon, se
-trouvait seule un soir, très seule.
-
-Bien qu'on fût à la fin d'avril, une bûche mince brûlait dans la
-cheminée, les rideaux étaient clos; au dehors, le vent, qu'on
-entendait souffler, chassait parfois des gouttes de pluie contre les
-vitres.
-
-La marquise ne semblait pas avoir vieilli. Peut-être qu'au jour on eût
-remarqué moins d'éclat qu'autrefois dans ses yeux noirs, toujours
-impérieux et pénétrants; et, si elle se fût levée, sa démarche moins
-ferme aurait trahi le sombre travail du temps et celui du chagrin.
-Mais, telle qu'elle était placée, dans son fauteuil large et bas, sous
-la clarté douce de la lampe, son regard paisible fixé sur la flamme
-qui rongeait le bois en pétillant, on eût dit qu'elle avait trouvé le
-secret de vaincre ou de charmer ces deux ennemis si redoutables de
-l'homme: l'âge et la solitude.
-
-Il n'en était rien cependant; et si madame de Saint-Villiers pouvait
-encore sourire, les yeux sur le foyer, c'était lorsque ses souvenirs
-lui rappelaient si vivement les êtres qu'elle avait aimés, que pendant
-un instant elle oubliait qu'aucun d'eux n'existait plus pour elle.
-Mais à peine ces courtes illusions s'étaient-elles envolées, que la
-réalité lui apparaissait d'autant plus amère.
-
-C'est ce qui arriva ce soir-là.
-
-Un domestique en entrant pour apporter le thé tira la marquise de sa
-rêverie. Elle suivit des yeux avec quelque impatience les mouvements
-de cet homme, qui posa son léger plateau sur une petite table et
-approcha la table du fauteuil où elle était assise. Comme il le fit un
-peu trop vivement, quelques gouttes s'échappèrent de la théière,
-s'éparpillèrent à l'entour et roulèrent jusque dans la soucoupe de
-Saxe; il voulut réparer sa maladresse, mais sa maîtresse le renvoya
-presque avec irritation.
-
-Elle sortait d'un songe si bienfaisant que le réveil lui semblait trop
-cruel.
-
-Un filet de vapeur s'élevait de la mignonne théière, et, se tordant
-au-dessus avec délicatesse, répandait dans la chambre le parfum de la
-boisson favorite de madame de Saint-Villiers; pourtant celle-ci
-n'étendit pas la main vers le petit plateau. Ses yeux, du reste, ne se
-reportèrent pas non plus sur la flamme; ils s'étaient arrêtés sur un
-point du mur que la lampe éclairait. On avait dû enlever un tableau à
-cet endroit, car, sur la tapisserie mise à nu, la place qu'il avait
-occupée, sans doute pendant fort longtemps, se montrait, visible dans
-la lumière par sa teinte plus foncée. En effet, c'était là que, durant
-des années, était resté suspendu le portrait de René enfant, et que,
-plus tard, il avait été remplacé par celui du jeune homme âgé de
-vingt-trois ans. La première de ces deux peintures avait été
-transportée au château de Saint-Villiers, ancienne demeure que, vu son
-état de délabrement, la marquise n'habitait guère: il eût fallu une
-fortune pour lui rendre la splendeur qu'elle avait eue un jour. Madame
-de Saint-Villiers la voyait tomber en ruines avec un regret profond;
-n'étant pas assez riche pour faire relever, restaurer les vieux murs
-qui avaient abrité les ancêtres de son mari, elle se réjouissait de
-penser que sa mort précéderait leur chute, et que, de son vivant du
-moins, leurs débris ne frémiraient pas sous la pioche et ne seraient
-pas vendus à l'encan. Chaque été elle les visitait avec amour; elle
-s'enfermait là durant quelques semaines, au milieu des souvenirs et
-des reliques du temps passé.
-
-C'est parmi ces chères reliques qu'elle avait trouvé une place pour le
-portrait de son petit-neveu lorsque celui-ci, devenu un homme, avait
-de nouveau posé, pour lui faire plaisir, devant un des grands peintres
-de notre époque. Et maintenant le visage du jeune homme, comme celui
-de l'enfant, avait disparu, et rien ne l'avait remplacé. En
-l'éloignant de ses yeux, l'inflexible vieille dame croyait pouvoir
-aussi facilement le chasser de son cœur, mais deux ans s'étaient
-écoulés sans qu'elle y fût parvenue. Souvent elle avait regardé la
-place vacante sur la muraille, mais jamais avec un sentiment plus
-amer, un regret plus déchirant que pendant cette triste soirée d'avril
-où elle se trouvait seule dans son petit salon.
-
-Tout à coup, elle se leva, prit sur la cheminée un flambeau qu'elle
-alluma, et sortit de la pièce. Elle marchait à pas tremblants, comme
-si elle se fût disposée à commettre quelque crime. Arrivée dans sa
-chambre à coucher, elle jeta effectivement un regard autour d'elle,
-inquiète à l'idée d'être surprise au milieu de l'action qu'elle
-méditait. Se voyant bien seule, elle ouvrit une armoire, avec une
-clef qu'elle prit au fond d'un secrétaire, et en explora l'intérieur
-d'un coup d'œil troublé. Les rayons de cette armoire étaient couverts
-de papiers, de paquets de lettres, de quelques boîtes; dans la partie
-inférieure, il y avait un tableau de petite dimension, retourné,
-appuyé contre le mur. C'était ce tableau, le portrait de René, que la
-marquise cherchait et voulait revoir: depuis tant de mois qu'il se
-trouvait là, l'armoire n'avait pas été ouverte.
-
-Elle le posa sur une chaise comme sur un chevalet, et plaça la lumière
-de façon que la peinture devînt aussi distincte que possible; puis,
-s'asseyant à quelque distance, elle se mit à le contempler.
-
-Ils restèrent ainsi face à face.
-
-Lui semblait aussi la regarder. La lueur incertaine de la bougie,
-flottant sur ces beaux traits, leur donnait une apparence de vie. Le
-regard était fier et tranquille, mais un peu triste: interprète fidèle
-d'une âme ardente qui, au milieu même des plaisirs, sans le savoir
-peut-être, souffrait de son inaction et aspirait en secret à quelque
-chose de plus élevé. Le peintre certainement devait être un homme de
-génie, pour avoir saisi et rendu cette indéfinissable expression
-lorsque tout autre n'eût vu dans ces yeux superbes que l'éclat de
-l'esprit et le rayonnement de la gaieté.
-
-En face de ce visage plein de jeunesse et véritablement animé, madame
-de Saint-Villiers se tenait, immobile et pâle comme une morte. Une
-émotion profonde l'avait saisie en revoyant celui qu'elle avait aimé
-comme un fils, dont elle s'était séparée avec plus de douleur que si
-on l'eût arraché de ses bras pour le coucher dans le tombeau.
-
-Mais, avec l'angoisse d'une séparation si cruelle, se réveillait une
-souffrance plus vive encore. C'est que, dans René perdu, elle ne
-pleurait pas seulement ce jeune homme si noble et si beau, dont les
-brillantes qualités faisaient déborder son cœur d'orgueil, comme sa
-tendresse filiale le faisait déborder d'amour: ce qu'elle pleurait,
-c'était encore leur race morte, leur nom éteint, leur blason disparu.
-Elle était une Laverdie, elle. René restait le dernier représentant de
-sa famille. En le voyant mener sa vie un peu dissipée, elle avait
-craint un moment qu'il ne se mariât point et que leur nom ne pérît
-avec lui; c'est alors qu'elle avait engagé le marquis de
-Saint-Villiers à laisser par testament son titre à l'aîné de leurs
-arrière-neveux, certaine que le comte de Laverdie se ferait un devoir
-sacré et un honneur de confondre et de perpétuer la gloire de deux
-maisons aussi anciennes et aussi fameuses.
-
-Et quelle était maintenant la fin de tout ceci? Tant de
-préoccupations, tant de soins, tant d'espoir, tant d'orgueil, pour en
-arriver là!... Pour voir ce neveu, ce fils, cet héritier d'un nom si
-grand, ce dépositaire d'un sang si pur, briser son écusson, renier un
-passé qui embrassait des siècles, se courber vers la terre et la
-creuser de ses mains, comme avaient fait autrefois les serfs que ses
-aïeux foulaient sous leurs pieds! Quel désespoir et quelle honte!
-
-La marquise regardait toujours le portrait placé devant elle, mais le
-mouvement d'insurmontable tendresse qui l'avait contrainte à le tirer
-de l'obscurité et de l'oubli cédait à un sentiment opposé, à mesure
-qu'elle le considérait. Les larmes, qui d'abord avaient jailli de ses
-yeux devant cette figure tant aimée, venaient de tarir, et elle
-attachait maintenant sur elle des regards durs et secs.
-
-C'est en vain que René sembla tourner vers sa tante ses yeux pleins de
-fierté douce et de tristesse virile. Était-ce le jeu de la lumière, ou
-bien y avait-il vraiment une prière dans ses yeux? Sans doute que
-madame de Saint-Villiers crut l'y voir, car elle y répondit:
-
---Malheureux enfant! murmura-t-elle. Non, non, n'attends pas que
-jamais je te pardonne.
-
-La vieille marquise ne dormit point cette nuit-là. Durant l'heure
-qu'elle avait passée devant le portrait de René, tous les chagrins
-qu'elle avait eus dans sa vie, même ceux qu'elle pensait avoir
-oubliés, ceux dont l'aiguillon paraissait émoussé depuis longtemps,
-étaient venus la torturer. L'isolement de sa vieillesse se faisait
-sentir, plus affreux, plus désolé que jamais. A travers les ombres de
-la nuit, elle le voyait se dresser devant elle comme un spectre
-effroyable, qui la suivrait en ricanant jusqu'au tombeau, joyeux d'y
-ensevelir avec elle les cadavres raidis de deux races. Tantôt les
-tourments de l'orgueil dominaient ceux du cœur, et elle sentait des
-malédictions monter à ses lèvres; dans d'autres moments, un
-attendrissement plus doux et plus cruel l'envahissait; alors elle
-versait des larmes en songeant au passé, en se rappelant les petits
-enfants qui lui avaient souri, qu'elle avait portés dans ses bras, et
-dont pas un seul ne serait auprès d'elle pour lui fermer les yeux.
-
-Le lendemain, dans l'après-midi, comme madame de Saint-Villiers se
-tenait dans son petit salon, qu'éclairait un rayon de soleil d'avril,
-un domestique entra et lui remit une carte.
-
-Madame de Saint-Villiers jeta les yeux sur cette carte et eut un
-mouvement de joyeuse surprise; elle venait d'y lire le nom du vicomte
-Alphonse de Linières.
-
-Alphonse avait été dès l'enfance l'ami de René; il avait été élevé
-avec lui presque sous les yeux de la marquise. Celle-ci l'aimait
-doublement, et pour son neveu et pour lui-même; il était pour elle
-l'idéal du gentilhomme; elle eût souhaité que René lui ressemblât,
-qu'il fût comme lui fortement attaché aux vieux principes, ferme et
-inflexible dans ses idées, au lieu de se laisser si facilement
-emporter au souffle de tous les enthousiasmes, de toutes les pensées
-nouvelles et hardies. Ceci, c'était bien avant qu'il fût possible de
-prévoir jusqu'où des dispositions qui inquiétaient tant la marquise
-devaient entraîner son neveu.
-
-La conduite du comte de Laverdie fut jugée par Alphonse de Linières
-comme par madame de Saint-Villiers. Il en éprouva la même douleur, la
-même indignation. Tous deux, la vieille dame et le jeune homme,
-confondirent leur chagrin et trouvèrent dans leur sympathie mutuelle
-quelque adoucissement à une déception si amère. Ils cessèrent pourtant
-bientôt de parler ensemble de ce qui les préoccupait si fort, afin de
-ne point s'attrister l'un l'autre. Alphonse surtout cachait
-soigneusement à la marquise la colère sourde et croissante qu'excitait
-en lui le coup de tête de René. Il considérait cet acte comme un
-déshonneur, non seulement pour la famille de son ami, mais pour toute
-la noblesse de France; il y voyait une véritable désertion, et il
-résolut de s'en faire le justicier, et de laver dans le sang la tache
-faite à toute sa caste.
-
-Lorsqu'il eut formé ce projet, brûlant de l'exécuter, il partit pour
-l'Amérique. Il se réjouissait de se trouver face à face avec René, de
-le provoquer, de l'insulter cruellement, de se battre avec lui et de
-le tuer. Son ancienne amitié avait fait place à une implacable fureur;
-ou plutôt, c'est parce qu'il aimait le comte si profondément encore
-qu'il ressentait avec tant de vivacité ce qu'il considérait comme la
-honte et la dégradation de celui-ci.
-
-Il resta quelques mois absent, et la marquise, qui ne pouvait
-s'imaginer ce qu'il était devenu ni s'expliquer son long silence,
-s'affligea de la disparition de son jeune ami. Elle s'était fait une
-douce habitude de ses fréquentes visites, mais elle eût été très
-étonnée si on lui avait dit qu'elle ne séparait pas Alphonse de René,
-et que le souvenir de son neveu était après tout ce qui donnait tant
-de charme pour elle à la société du vicomte.
-
-Après en avoir un peu voulu à ce dernier, elle finissait presque par
-ne plus espérer le revoir et par ne plus songer à son étrange
-conduite, lorsque tout à coup il se présenta chez elle.
-
-Ce fut avec un empressement plein de joie qu'elle donna l'ordre de le
-faire entrer.
-
-Elle était si heureuse de le voir, qu'elle n'avait pas le courage de
-lui faire des reproches. Elle pensait d'ailleurs que ce long silence
-avait pu cacher quelque fredaine de jeune homme dont le vicomte ne se
-soucierait pas de lui faire l'aveu. Elle ne voulut pas se montrer
-indiscrète.
-
-Ce fut Alphonse qui parla le premier d'excuses et d'explications; et,
-comme elle essayait en souriant de le faire taire, il prit un air
-grave, dit qu'il était venu avant tout pour cela, qu'il avait à lui
-révéler des choses importantes, l'intéressant elle-même plus qu'elle
-ne pouvait le supposer.
-
-La marquise changea aussitôt de visage.
-
---D'où venez-vous donc? demanda-t-elle. Et sa voix trembla quand elle
-fit cette question.
-
---Je viens d'Amérique, madame, répondit Alphonse.
-
---Vous avez vu René de Laverdie? Vous venez pour me parler de lui?
-
---Oui, madame.
-
-Madame de Saint-Villiers baissa la tête et réfléchit pendant un
-instant.
-
---Je ne veux pas, dit-elle enfin, entendre un seul mot qui ait rapport
-à lui. Vous me ferez plaisir, vicomte, de me parler d'autre chose.
-
-Alphonse fit un mouvement comme pour en appeler de cette dure parole.
-
---Voyons, reprit la marquise d'un ton qui voulait être indifférent,
-mais qui résonnait faux et saccadé, vos deux traversées ont-elles été
-bonnes? Causons un peu de l'Océan; voilà un sujet qui me plaît, je ne
-m'en lasserai pas vite. Quant aux Américains, je vous en fais grâce:
-un peuple d'insurgés, un peuple de marchands, sorti de l'écume du
-vieux monde! Des gens qui n'ont ni arts, ni littérature, ni esprit, ni
-goût! Tenez, on attaque de nos jours avec tant d'acharnement
-l'aristocratie, la théorie de la race.... Est-ce que les États-Unis ne
-sont pas une preuve qu'en dehors de la noblesse il ne peut y avoir que
-des instincts mercantiles et bas, et que la pureté d'un sang transmis
-sans mélange de génération en génération est le seul gage de la
-délicatesse du cœur et de l'élévation de l'âme? Qu'est-ce que cette
-tourbe grossière qui a peuplé le Nouveau-Monde peut produire d'autre
-que des machines? Ils se prosternent devant deux divinités: le fer et
-l'or! Et ce sont eux que l'on veut nous donner en exemple! eux que
-l'on propose comme modèle aux enfants de la vieille Europe
-aristocratique! Hélas! mon cher vicomte, où allons-nous? où
-allons-nous?
-
---Vers le progrès, j'espère, répondit Alphonse avec un grave sourire.
-
-La marquise le regarda avec étonnement.
-
---C'est vous qui parlez ainsi, Alphonse?
-
---Oui, madame, c'est moi. Ah! marquise, ne me considérez pas avec cet
-air terrifié. Si deux êtres se sont jamais compris, entendus pour
-aimer et pour défendre les mêmes principes, vous le savez, c'est vous
-et moi. Je n'ai pas changé, je vous assure. Bien que je revienne de
-par delà l'Océan, je ne vous rapporte aucune idée de l'autre monde. Ce
-ne sont pas des théories que je vous supplie d'écouter, c'est une
-histoire. Permettez-moi de vous la dire.
-
---Le héros de cette histoire, c'est René, n'est-ce pas?
-
---Oui, marquise; et j'y ai joué, moi, un triste rôle. Mon châtiment
-sera de vous la raconter; je ne me croirai absous que lorsque j'aurai
-subi votre indignation et votre blâme. Ce que j'ai à vous dire est un
-peu long. Pardonnez-moi si j'entremêle trop souvent à mon récit la
-peinture de mes impressions personnelles; elles ont été si fortes à
-certains moments que je ne saurais les détacher des faits. Vous me
-comprendrez, j'ose le croire, d'autant mieux que nous avons toujours
-partagé les mêmes idées. Ai-je votre permission pour parler?
-
---Je vous écoute, dit la marquise.
-
-Elle s'appuya sur le dossier de son fauteuil, ses deux mains fines,
-d'un ton mat comme de l'ivoire, croisées devant elle sur la faille
-noire de sa robe. Ses yeux ardents étaient fixés sur le visage du
-jeune homme assis en face d'elle, mais c'est en vain qu'elle cherchait
-à leur donner une expression implacable et sereine; ils étaient pleins
-du trouble qui régnait dans son cœur, et trahissaient l'avidité
-inquiète et le secret espoir avec lesquels elle attendait les
-révélations qu'on allait lui faire. Par un effort surhumain, elle
-avait pu d'abord inviter le vicomte au silence, mais dès qu'elle lui
-eut accordé l'autorisation de parler, c'est à grand'peine qu'elle
-parvint à lui cacher l'émotion et l'impatience qui l'agitaient.
-
-Alphonse de Linières n'était pas très fin observateur et ne remarqua
-pas ces détails. Tout entier à son sujet, cherchant à mettre ses
-paroles à la hauteur des événements et de ses propres pensées, il
-commença d'une voix lente, le regard tourné vers la cheminée dans
-laquelle une flamme pâle luttait contre le rayon printanier qui
-s'était glissé jusque-là.
-
---Ce serait une grande douleur pour moi, madame, de vous paraître
-odieux et de perdre votre estime; cependant je ne sais si je puis
-espérer que vous me pardonnerez et que vous me conserverez votre
-amitié, lorsque vous aurez appris dans quel but je suis parti pour
-l'Amérique, il y a environ un an. J'y étais poussé par le désir
-furieux, insurmontable, de rencontrer René de Laverdie et de lui
-reprocher face à face sa lâcheté et sa trahison. Je savais bien ce qui
-s'ensuivrait, car je n'ai jamais pensé que son cœur eût changé au
-point d'accepter sans bondir de colère les paroles outrageantes que je
-lui adressais intérieurement et que je brûlais de lui jeter au visage.
-Mais ici le courage me manque pour vous dire toute la vérité, pour
-vous avouer à quel degré d'aveugle rage mon amitié déçue avait pu me
-faire parvenir, et quel odieux espoir me faisait trouver la vapeur
-trop lente quand je traversais l'Océan.
-
-Pendant un instant le vicomte se tut, oppressé par un pareil souvenir;
-il n'osait pas lever les yeux sur la marquise. Un silence presque
-solennel régna dans la chambre. Madame de Saint-Villiers était
-bouleversée par l'aveu qu'elle venait d'entendre. Ce crime ainsi
-médité, elle s'en reconnaissait complice. Son impression était
-semblable à celle qu'elle eût éprouvée si on lui eût montré l'arrêt de
-mort de son neveu bien-aimé et qu'au bas elle eût aperçu sa propre
-signature.
-
---René, murmura-t-elle, mon pauvre enfant! Vous ne l'avez pas tué,
-dites?
-
---Ah! madame, serais-je devant vous si j'avais été assez
-malheureux!... Non, non, rassurez-vous, il est vivant. Je suis au
-désespoir de vous faire tant de mal; mais tout ceci, croyez-moi, est
-nécessaire.
-
---Continuez, continuez, dit vivement la marquise. Elle reprit sa
-position rigide et sa physionomie tranquille.
-
-Le jeune homme parla dès lors avec plus d'assurance.
-
---J'étais à New-York, ne songeant qu'à poursuivre ma route et à
-retrouver au plus tôt René, quand tout à coup j'appris qu'il se
-trouvait à Boston pour ses affaires.
-
-A ce dernier mot, les mains de madame de Saint-Villiers s'agitèrent
-imperceptiblement.
-
---Je me rendis aussitôt dans cette ville, poursuivit Alphonse. Je
-fréquentai tous les endroits publics où j'avais quelque chance de
-rencontrer René; mais, pendant une semaine, ce fut inutilement. Enfin,
-je sus qu'il devait, certain soir, assister à une représentation
-extraordinaire dans je ne sais plus quel théâtre. Vous m'excuserez de
-ne pas vous en dire le nom et de passer également sous silence celui
-de beaucoup d'autres endroits; alors même que je me les rappellerais,
-il me serait, je le crains, impossible de les prononcer. Je pris avec
-moi un ami, un Français, et j'allai le soir à ce théâtre. Je n'étais
-pas dans la salle depuis bien longtemps quand j'aperçus René. Je le
-considérai quelques minutes avec surprise. Il était seul dans une loge
-et ne se doutait pas que je me trouvasse aussi près de lui. Mon
-étonnement venait de ce qu'il m'était impossible de découvrir le
-moindre changement dans sa physionomie, dans son attitude ou même dans
-sa mise. J'avoue que je m'attendais à le retrouver quelque peu
-différent de ce brillant comte que nous avions tant aimé, dont le goût
-et l'esprit avaient fait loi dans notre monde: la vie nouvelle qu'il
-menait depuis un an n'avait pu manquer de transformer jusqu'à sa
-personne. Il n'en était rien. A la manière noble et aisée dont il
-s'appuyait sur le bord de sa loge, dont il s'inclinait pour écouter,
-au regard fier et calme qu'il promenait sur la salle, il me sembla que
-de longs mois et des milliers de lieues ne nous séparaient plus de
-Paris et de nos joyeuses soirées d'autrefois. J'oubliais tout le
-reste, j'aurais voulu me jeter dans ses bras. Pendant que je le
-regardais ainsi, ne pouvant détourner mes regards de sa chère et sa
-charmante figure, quelqu'un qui causait près de moi prononça le nom de
-Laverdie. La conversation, naturellement, se faisait en anglais; l'ami
-qui m'accompagnait comprenait assez bien cette langue.
-
---Ils disent, traduisit-il, que c'est ce Français si intelligent qui
-exploite les nouvelles carrières auprès du lac Érié.
-
-Un acte venait de finir et je me levai. Dans le corridor, la première
-personne que je rencontrai fut René. La joie la plus vive parut sur
-son visage lorsqu'il m'aperçut, et il s'avança la main ouverte. Je le
-regardai, froidement, comme le premier passant venu et, sans répondre
-à son salut, sans toucher la main qu'il me tendait, je le croisai avec
-lenteur. Je n'avais pas fait deux pas qu'il était de nouveau en face
-de moi, la joue pâle, la lèvre frémissante.
-
---Vous me saluerez, monsieur! s'écria-t-il.
-
-Tout le dédain, toute l'ironie, toute la puissance d'outrage que je
-pus trouver dans mon cœur, je les fis passer sur mes lèvres et dans
-mon regard.
-
---Qui êtes-vous donc, monsieur? lui demandai-je.
-
-Il chercha sur lui d'une main tremblante une carte qu'il me présenta.
-C'était cela que j'attendais. Je saisis cette carte... Ce n'étaient
-plus, sur un carré de bristol, ces mots écrits par le plus fin graveur
-de Paris: «Comte René de Laverdie»; mais le nom de «René Laverdie»,
-sans particule, sans titre, laid, difforme, estropié, méprisable à mes
-yeux comme l'aurait été le nom le plus obscur et le plus plébéien.
-
-Je regardai ce nom, je le lus tout haut, je ricanai, ivre d'insulte et
-de rage. J'eusse voulu jeter la carte à mes pieds; ce qui m'empêcha de
-le faire, ce fut la crainte que René ne me frappât; je tenais avant
-tout à ce qu'il restât l'offensé.
-
-Je me suis repenti depuis de ma cruauté. Madame, il est, je crois,
-impossible de souffrir plus que mon malheureux ami n'a souffert dans
-ce moment-là. Le mal que je lui faisais était si affreux que la fureur
-dont il avait d'abord été saisi s'éteignit dans la violence de cette
-torture. Je vis une telle douleur dans le regard qu'il me jeta, que
-j'en fus comme désarmé.
-
---J'accepte votre carte, monsieur, lui dis-je. Mes témoins seront chez
-vous demain à la première heure.
-
-Vous ne serez pas moins étonnée que je le fus moi-même, madame,
-lorsque vous saurez quelle proposition étrange les témoins me
-rapportèrent le lendemain. René, étant l'offensé, avait le choix des
-armes, de l'heure et du lieu du combat. On aurait pu croire qu'il
-n'était pas fort impatient d'obtenir satisfaction et de laver son
-honneur de la tache reçue: il fixait le rendez-vous à un mois de là,
-demandait qu'il eût lieu dans un endroit déterminé des forêts voisines
-de sa demeure, et, comme arme, indiquait le pistolet. Toutefois, comme
-c'était m'imposer une longue attente et de plus un voyage difficile,
-il déclarait que, si je trouvais trop pénible de me soumettre à sa
-décision, on s'entendrait pour choisir tel jour et telle place qui me
-conviendraient mieux. Après un moment de réflexion, et bien que
-trouvant ce message des plus extraordinaires, je répondis aux témoins
-que M. Laverdie était dans son droit et que je me conformerais aux
-désirs qu'il avait exprimés.
-
-Cette fantaisie de mon adversaire me paraissait extrêmement fâcheuse;
-mais, ayant fini par en prendre mon parti, je passai les trente jours
-qui suivirent à visiter quelques grandes villes et à m'exercer au
-pistolet.
-
-Comment il se fit, madame, que certaines de mes idées se modifièrent
-sous l'influence des spectacles nouveaux pour moi qui vinrent frapper
-mes yeux, ce n'est pas ce qu'il nous importe de savoir. Cependant vous
-ne pourriez comprendre la suite de ce récit, ma conduite ni celle de
-René, si je ne vous faisais part de l'état d'esprit dans lequel je me
-trouvais la veille même, je me trompe, quelques heures avant la
-matinée fixée pour notre duel.
-
-L'endroit où devait avoir lieu la rencontre est situé vers les confins
-d'une vaste forêt qui s'étend sur les bords du lac Érié. L'extrémité
-occidentale de cette forêt renferme les terres mises en exploitation
-et les carrières dont vous avez entendu parler. C'est là que René
-habite encore aujourd'hui. Du côté opposé s'élève une petite ville,
-où, dans mon impatience, j'étais arrivé plusieurs jours avant celui du
-rendez-vous.
-
-Que ne puis-je vous peindre, madame, la magnificence de la nature dans
-cette région des grands lacs américains! Vous découvririez, dans des
-tableaux splendides, le secret de sentiments et d'émotions qui vont
-certainement vous surprendre. Mais les descriptions les plus parfaites
-n'auront jamais la puissance de la réalité. Moi-même, n'ai-je pas
-souri bien des fois aux discours enthousiastes des voyageurs?
-J'accusais secrètement ceux-ci d'exagérer, sinon ce qu'ils avaient
-vu, du moins ce qu'ils avaient éprouvé; il me semblait parfaitement
-ridicule qu'on ne pût contempler de sang-froid un lac ni parler de
-montagnes sans tomber dans l'extase.
-
-Dans cette solitude admirable, au sein de ces forêts majestueuses,
-auprès de cette mer paisible qui venait à mes pieds rouler ses flots
-d'eau douce, je me sentais envahir par des pensées nouvelles. J'avais
-d'ailleurs une source de réflexions autre que le spectacle de ces
-merveilles; je venais de voir bien des choses pendant ce mois passé
-dans les grandes cités américaines, à Boston, à Washington, à
-New-York. Ah! madame, nos horizons ne nous paraissent jamais si bornés
-que lorsqu'il nous arrive de vouloir les étendre. Enfermés dans notre
-univers et dans notre nature, nous trouvons encore moyen de rétrécir
-une si étroite prison: nous en ramenons les limites aux frontières
-d'un pays, aux murailles d'une ville, aux privilèges d'une caste!
-Quelquefois nous les resserrons plus encore... Voilà quelle idée me
-frappa surtout, en face d'un grand peuple et d'une grande nature, que
-le hasard seul me donnait l'occasion d'admirer, car je ne m'étais
-jamais soucié de les connaître. Je ne remis en question aucun des
-principes que j'ai servis et que je servirai toujours, mais j'appris
-à ne plus mépriser les hommes qui ne les suivent point, et je sentis
-naître en moi comme un immense sentiment de tolérance. Est-il
-nécessaire d'ajouter, madame, que ma haine injuste s'évanouit et que
-je commençai à comprendre René?
-
-C'était le lendemain que nous devions nous battre. J'avais passé la
-journée au milieu des plus graves tourments intérieurs, regrettant
-amèrement la mauvaise action que j'avais commise, tremblant d'aller
-jusqu'au crime et de devenir le meurtrier de celui qui avait été pour
-moi plus qu'un frère. Comme je rentrais à mon hôtel, j'y trouvai mes
-deux témoins: l'un était un Américain et l'autre un Français dont
-j'avais fait la connaissance en traversant l'Atlantique. Ils venaient
-de se faire indiquer, par un homme du pays, la position exacte de
-notre lieu de rendez-vous, au moyen des explications que les témoins
-de René leur avaient données par écrit. Il était facile de s'y rendre
-en bateau, par le lac, et cette voie était la plus courte, car la côte
-se creuse et le chemin de terre fait à travers les bois un circuit
-considérable. Mes témoins avaient déjà engagé un batelier, qui devait
-les prendre à quatre heures du matin.
-
---Très bien, leur dis-je, coupez le golfe en bateau. Vous voudrez
-bien m'excuser si je pars avant vous; je préfère aller seul, à cheval,
-par les bois.
-
-Ces messieurs se récrièrent.
-
---Nous ne le permettrons pas, dirent-ils. Vous arriverez brisé sur le
-terrain. D'ailleurs ne courez-vous pas le risque d'être attaqué,
-assassiné dans cette forêt?
-
-Je leur affirmai que ma main, après quelques heures de cheval, ne
-serait pas moins sûre. Le pêcheur qui offrait de nous traverser sourit
-à l'idée d'une attaque de brigands: les profondes forêts de l'Amérique
-du Nord, qui ont retenti du cri de guerre des sauvages, ne connaissent
-pas les sinistres gémissements de celui qu'on égorge dans l'ombre pour
-le dépouiller de quelques pièces d'or. Il fut convenu qu'à deux heures
-du matin j'aurais un cheval sellé; c'était un coureur excellent qui
-devait m'amener à destination en quatre heures tout au plus.
-
-Ah! madame, quelle promenade! quel souvenir! quel aspect solennel
-prenaient ces voûtes immenses, ces feuillages obscurs, sur lesquels
-pesait la nuit silencieuse! Quel calme, quelle solitude autour de moi,
-et quelle agitation dans mon cœur! Peu à peu, cette agitation
-s'apaisa. Le jour parut: j'avais regagné les bords du lac; à ma
-droite, ses eaux s'étendaient jusqu'à l'horizon. Tout à coup, leur
-couleur, d'un bleu vague, changea; je les vis s'enflammer par degrés,
-ainsi que le ciel au-dessus d'elles; des traits de feu jaillirent de
-leur sein, annonçant que le soleil allait paraître. Je tournai la tête
-de mon cheval vers l'orient et j'attendis. A mesure que l'astre
-montait, puissant, pur et splendide, il me sembla qu'un jour nouveau
-se levait aussi sur mon âme. J'éprouvais une émotion intense,
-vivifiante; je me dis que l'homme et sa vanité sont bien petits, que
-Dieu, la justice et l'amour sont bien grands. Lorsque le soleil fut
-trop haut et sa lumière trop éclatante pour qu'il me fût possible d'en
-soutenir la vue plus longtemps, je me détournai, et, donnant de
-l'éperon à mon cheval, je le forçai de rattraper le temps perdu.
-
-J'arrivai cependant le second au rendez-vous. René s'y trouvait déjà
-avec ses témoins; les miens parurent presque aussitôt. Ils vinrent à
-moi et m'engagèrent à prendre un instant de repos.--Il n'est pas sept
-heures, me firent-ils observer; vous paraissez ému, et nous vous avons
-vu de loin arriver au galop.
-
-Ils cachaient avec peine la surprise que devait leur causer mon
-trouble évident. Ils ne pouvaient croire que je fusse lâche, et
-savaient avec quelle ardeur j'avais recherché ce combat, avec quelle
-impatience je l'avais attendu. Je me souviendrai toujours de leur
-regard de stupéfaction lorsqu'ils m'entendirent murmurer:--Mon Dieu,
-que c'est difficile! tout me semblait si simple il n'y a qu'un
-instant.
-
---Venez, messieurs, leur dis-je.
-
-Ils échangèrent un coup d'œil et me suivirent. Je marchai droit à
-René.
-
-Il causait alors, d'un air tranquille, avec ses témoins et leur
-remettait deux enveloppes cachetées. J'ai su plus tard que l'une de
-ces lettres était pour vous, madame, et l'autre pour mademoiselle
-Duriez: elles devaient être envoyées au cas où mon ami aurait été tué.
-
-René vit mon mouvement, s'interrompit, et fit un pas au-devant de moi.
-
---Je t'ai indignement offensé, lui dis-je à voix haute; j'en ai une
-profonde honte et un profond regret. Aucun homme sur la terre ne
-mérite moins que toi une insulte. Tu peux exiger, pour celle que je
-t'ai faite, telle réparation que tu voudras; mais je mourrai désespéré
-si je n'obtiens pas de toi la promesse que tu me pardonneras lorsque
-tu auras vengé ton honneur.
-
-J'étais à une petite distance de votre neveu, madame: il la franchit
-en ouvrant ses bras, dans lesquels je me précipitai.
-
-M. de Linières se tut pour la seconde fois. Le souvenir de cette scène
-était si vivant et si fort dans son esprit qu'il retrouvait avec lui
-toutes les émotions qu'il avait alors traversées. Transporté tout à
-coup dans une clairière de la forêt américaine, il serrait de nouveau
-sur son cœur cet ami généreux, si gravement offensé, et il
-s'abandonnait avec délices à un même mouvement d'admiration,
-d'enthousiasme et de noble repentir. Il s'absorba si complètement dans
-ses propres pensées qu'il oublia pour un court espace de temps le lieu
-où il se trouvait, le petit salon de la marquise, et jusqu'à
-l'orgueilleuse vieille femme elle-même, qu'il avait cependant un très
-grand désir de toucher. Mais quand, chez un homme aussi froid
-qu'Alphonse de Linières, la voix tremble et le regard se voile, les
-paroles deviennent inutiles. Son récit, d'une simplicité saisissante,
-rapportant des événements inouïs pour la marquise, avait bouleversé
-celle-ci. L'impression était d'autant plus vive que les longues, les
-amères réflexions de la veille et de la nuit avaient douloureusement
-tendu les fibres de ce cœur maternel. Elle aussi voyait cette scène
-étrange de duel, l'embrassement héroïque de ces deux jeunes hommes.
-Elle se souvint que quelques heures auparavant elle avait encore une
-fois maudit son neveu. Elle mit ses deux mains devant son visage et
-fondit en larmes.
-
---Oh! mon enfant, mon pauvre enfant! murmura-t-elle.
-
-Alphonse releva vivement la tête.
-
---Ah! si vous saviez tout, madame, reprit-il, si vous l'aviez entendu
-comme moi! Si vous saviez que, pendant près de deux années, son
-tourment a été de se trouver séparé de vous d'une façon si entière, de
-sentir peser sur lui votre mécontentement, votre blâme, votre
-malédiction peut-être. Son désir, son but suprême était de se voir un
-jour compris par vous, de vous prouver qu'il était digne de vous,
-digne de ses illustres ancêtres, il l'espère du moins et je puis vous
-l'affirmer. Quelle que soit d'ailleurs la manière dont vous jugiez ses
-actes, vous ne leur prêteriez, si vous pouviez lire dans son cœur,
-que des mobiles véritablement grands, sublimes, j'ose le dire. Peu
-s'en est fallu qu'il ne me persuadât que la voie choisie par lui était
-plus large et plus élevée que celle dans laquelle j'ai marché
-jusqu'ici avec tant de fierté. Là n'était pas son intention pourtant.
-Il déclare que son cas est une exception: il y a eu sacrifice,
-c'est-à-dire déchirement et douleur, et je vous assure que René a
-terriblement souffert. Mais il a considéré ce sacrifice comme
-nécessaire... «Il fallait, m'a-t-il dit, une expiation et une
-preuve.» Figurez-vous, madame, ce que mon malheureux ami a dû éprouver
-en face de mon lâche et injuste mépris. Il était résolu à mourir dans
-ce duel, mais il a voulu tenter un dernier effort pour regagner notre
-estime, et c'est alors que lui est venue une admirable pensée. Ce
-délai d'un mois, ce rendez-vous dans les forêts où il s'est exilé,
-vous les expliquez-vous maintenant? Il espérait que, dans ce milieu
-nouveau, surtout en présence d'une nature grandiose, je finirais par
-le deviner quelque peu, et que je vous rapporterais de lui un souvenir
-auquel peut-être vous daigneriez ouvrir votre cœur. Le résultat, vous
-le voyez, a été, pour moi du moins, plus sûr, plus complet qu'il ne
-l'avait rêvé. Ah! marquise, ah! madame, que ne puis-je vous faire voir
-ce que j'ai vu, vous faire éprouver ce que j'ai éprouvé! Vous tendriez
-les bras à votre neveu comme je l'ai fait moi-même, vous lui rendriez
-votre amour, à lui qui vous aime si profondément, vous le béniriez, et
-qui sait si vous ne l'approuveriez pas?
-
-Ce dernier mot mêla quelque amertume à l'attendrissement de la
-marquise; elle reprit son sang-froid et ses yeux noirs eurent un de
-leurs durs éclairs.
-
---L'approuver, jamais! dit-elle. Mais je ne puis cesser de l'aimer. Me
-voilà bien vieille, et je tremble à l'idée de mourir sans l'avoir
-revu. Écrivez-lui de revenir, vicomte.
-
-Alphonse mit un genou en terre et baisa la main de la marquise.
-
---Ah! merci pour lui! s'écria-t-il.
-
-Cependant madame de Saint-Villiers restait sombre. Les dernières
-traces d'émotion s'effaçaient de son visage, sur lequel reparut peu à
-peu une expression hautaine et sévère. Le vicomte s'était relevé et
-observait ces signes avec inquiétude. Il attendit un moment qu'elle
-parlât, puis lui-même rompit de nouveau le silence.
-
---Vous me permettez d'écrire à René de votre part? demanda-t-il.
-
---Oui: dites-lui qu'il vienne m'embrasser, que sa vieille tante n'a
-plus de force, qu'elle a trop souffert pendant deux ans, qu'elle
-quittera bientôt ce monde, et que, lorsqu'il lui aura dit bonsoir, il
-sera libre de s'installer tout à son aise en Amérique.
-
-M. de Linières avait retiré un de ses gants et le pétrissait avec
-impatience. De telles paroles, dites froidement, l'affligeaient et
-l'indignaient. Devant les larmes de la marquise, il s'était attendu à
-autre chose. Il ne voulait pas que son noble René fût traité comme un
-enfant à qui l'on pardonne par faiblesse. Il ne pouvait se décider à
-s'en aller, et sentait que pourtant sa visite avait déjà trop duré,
-que la vieille dame devait désirer d'être seule.
-
-Elle parut deviner ce qui se passait en lui.
-
---Voyez-vous, mon ami, reprit-elle d'une voix plus douce et un peu
-voilée, tout ce que je puis faire pour mon neveu est de croire qu'il a
-agi sous l'influence d'une espèce d'accès de folie: folie généreuse,
-je veux l'admettre. Oui, d'après ce que vous m'avez dit, je veux
-admettre que son caractère et ses intentions sont toujours à la
-hauteur où je les ai vus, où je me suis efforcée de les élever pendant
-vingt ans. Mais ce qu'il a fait restera la plus grande épreuve, le
-plus cruel désappointement de ma vie. Je ne puis pas oublier cela, je
-ne puis pas le lui pardonner, je ne puis pas cesser d'en souffrir!
-
---Madame, dit Alphonse avec fermeté, songez-y bien encore avant de
-m'autoriser à rappeler René en votre nom. Il va revenir vers vous
-plein d'amour, plein de respect et de joie, et, s'il découvre ensuite
-quels sont vos sentiments, s'il entend jamais des paroles comme
-celles-ci, vous le plongerez dans le désespoir. Je vous en supplie,
-madame, promettez-moi de lui tendre les bras sans arrière-pensée. Ce
-n'est pas le pardon que j'implore pour lui, car le pardon suppose la
-faute, et mon ami n'est pas coupable! Il n'a pas méprisé son nom. Il
-n'a pas renié ses ancêtres... Il a découvert qu'il y a quelque chose
-de plus grand que l'orgueil, c'est le travail, et quelque chose de
-plus précieux que l'or et les titres, c'est l'amour. Vous avez dit:
-folie! dites-le encore, madame. C'est le nom qu'ici-bas l'on donne aux
-actions qui ne sont dictées ni par l'ambition, ni par l'intérêt, ni
-par la vanité: voilà trois mobiles qui n'ont jamais fait commettre de
-folies, mais qui font commettre des crimes! Ah! madame, quand René se
-serait trompé, il faudrait admirer son erreur. Mon Dieu! pourvu que la
-femme qui inspire un pareil héroïsme en soit digne! Le contraire
-serait trop affreux.
-
---Monsieur, dit tout à coup la marquise, comme frappée d'une idée
-subite, mon neveu peut redevenir pour moi tout ce qu'il a été; il peut
-regagner toute ma tendresse, mon estime; il peut encore me rendre
-heureuse; il peut faire descendre paisiblement et joyeusement mes
-cheveux blancs dans le tombeau. Je ne lui demanderai pour cela qu'une
-chose... Ah! Dieu veuille qu'il y consente! Excusez-moi de ne pas
-m'expliquer davantage. Vous me rendrez service de lui écrire ceci.
-Dites-lui qu'il revienne, que je n'ai pas cessé de le chérir, et qu'il
-tient entre ses mains la consolation de mes derniers jours.
-
-M. de Linières s'inclina profondément et quitta la marquise. Il
-cherchait en vain dans sa tête l'explication de ce nouveau mystère, et
-ne savait trop s'il devait en tirer pour son ami un augure favorable.
-
---Voilà pour la tante, se disait-il tout en marchant: que sera-ce de
-la fiancée? Je n'ose pas m'informer de ce qu'est devenue mademoiselle
-Duriez... Pauvre René, pauvre garçon! Je suis sûr qu'elle l'aimait,
-mais deux ans sont bien longs! On pleure d'abord, on attend, puis le
-souvenir s'affaiblit, le doute arrive; les parents sont là qui
-s'agitent, qui supplient; un beau jeune homme se présente, on sourit
-et l'on est mariée. A dix-huit ans le cœur d'une jeune fille déborde
-de sentiments délicats, purs et charmants, mais ce sont des fleurs
-qu'un souffle effeuille; les plantes robustes, bonnes ou mauvaises, ne
-croissent que plus tard. La première floraison est certainement la
-plus gracieuse: on y trouve des touffes de bluets, de primevères et de
-violettes, mais malheur à celui qui dans ce bouquet ravissant voudrait
-chercher une immortelle!
-
-Enchanté de cette poétique comparaison, mais très inquiet quant au
-bonheur futur de son ami, le vicomte de Linières entra à son cercle.
-Il y fut accueilli avec enthousiasme, et surtout avec curiosité.
-Depuis plus de dix mois on ne l'avait pas vu. Il avait passé tout ce
-temps en Amérique, car il n'était pas arrivé tout d'un coup à cette
-largeur d'idées qu'il avait fait paraître dans sa conversation avec la
-marquise. La vivacité des impressions qu'il avait éprouvées dans la
-matinée du jour de sa réconciliation avec René était tombée peu à peu,
-comme cela arrive inévitablement dans de pareils cas. Ces sublimes
-élans qui transportent l'âme dans des régions où elle ne saurait
-demeurer sont aussi délicieux qu'ils sont rares, mais le
-désenchantement, la lourde chute qui les suivent sont affreusement
-pénibles. Quand nous avons atteint le sommet d'une haute montagne,
-nous sommes ravis d'admiration, nous y resterions volontiers;
-l'existence, nous semble-t-il, y serait plus noble et plus belle; mais
-la disposition de nos organes et les nécessités de notre subsistance
-ne nous permettraient pas d'y vivre. Hélas! notre âme, aussi
-imparfaite que notre corps, ne peut respirer sur les hauteurs; l'air
-lui manque; il faut qu'elle redescende, souvent qu'elle tombe; mais
-combien la mémoire des horizons entrevus lui rend sombre et monotone
-l'étroite vallée où elle chemine!
-
-En causant avec René, en voyageant, en réfléchissant sur les hommes et
-sur les choses, Alphonse avait retrouvé l'équilibre de ses pensées et
-s'était arrêté à un juste milieu, plus élevé que le domaine
-d'exclusion où il avait longtemps vécu, mais plus ferme et moins
-vague que le terrain mouvant de l'enthousiasme.
-
-Interrogé par ses amis, il fut très sobre de détails quant à son
-séjour dans le Nouveau-Monde, surtout quant au but et au résultat de
-son voyage. Peu lui parlèrent du comte de Laverdie, qui commençait
-à être oublié. Pour lui, l'une de ses premières questions
-fut:--Avez-vous entendu dire que mademoiselle Duriez fût mariée? Mais,
-dans ce cercle aristocratique, on était peu au courant des nouvelles
-qui se rapportaient au monde du commerce et de la finance, et l'on ne
-put pas lui répondre.
-
-Comme il flânait le soir sur les boulevards, s'enivrant de cette
-atmosphère parisienne qui, au moral ainsi qu'au physique, semble
-accélérer la vie, il remarqua un groupe de jeunes gens qui se
-séparaient en sortant d'un café. L'un d'eux vint seul de son côté.
-C'était un beau garçon de vingt-huit à trente ans: à sa démarche ferme
-et cadencée, au port de sa tête, à la coupe de sa moustache, on
-reconnaissait un militaire habillé en civil. Alphonse le regarda
-fixement, certain de l'avoir vu quelque part, et cherchant en vain à
-retrouver son nom. Le jeune homme s'aperçut de l'observation dont il
-était l'objet, regarda à son tour Alphonse, salua aussitôt et se
-détourna pour lui parler.
-
---M. le vicomte de Linières? fit-il en l'abordant.
-
---Le capitaine Arnauld! s'écria celui-ci. Est-il possible que je ne
-vous aie pas immédiatement reconnu!
-
---Convenez, dit en souriant le capitaine, qu'il y a de bonnes raisons
-pour que ma mémoire soit plus fidèle que la vôtre. Le premier jour où
-j'eus le plaisir de vous voir faillit bien être le dernier.
-
---C'est vrai: quel coup d'épée vous avez reçu là! J'étais désolé;
-jamais je n'aurais cru que vous pussiez en revenir.
-
---Comment donc! Mais je me porte mieux qu'avant. Ah çà, mon cher
-vicomte, si vous n'êtes point pressé, voulez-vous que nous causions un
-peu? Voilà bien longtemps que je désire savoir ce qu'est devenu mon
-terrible adversaire; je suis sûr que vous, au moins, pourrez m'en
-donner des nouvelles.
-
---Volontiers, mon cher capitaine... Et à mon tour, je vous en avertis,
-je vous confesserai quelque peu.
-
-Arnauld parut surpris; puis, comprenant bientôt, il secoua la tête et
-poussa un soupir. Ce mouvement de tête et ce soupir étaient sans prix
-aux yeux d'Alphonse. Si un officier de chasseurs, jeune, beau,
-amoureux et muni d'un coup d'épée, constatait ainsi sa défaite, il y
-avait quelques chances pour que le cœur et la main de la jolie
-Gabrielle fussent encore libres.
-
-Les deux jeunes gens firent quelques pas et s'arrêtèrent à Tortoni.
-Arnauld, très communicatif et non encore consolé, s'étala tout à son
-aise dans cette conversation qui lui plaisait. Il ne dit pas à
-Alphonse tout ce que celui-ci désirait savoir, mais tout ce qu'il fut
-en son pouvoir de lui apprendre. Après le duel et la retraite
-inexpliquée de son rival, il s'était cru aimé. Sa convalescence avait
-été longue, mais elle lui avait paru douce, car il ne vivait que du
-beau rêve de son mariage avec mademoiselle Duriez; son ami Émile, du
-reste, l'encourageait dans cet espoir. Le refus net et formel qui
-accueillit sa demande fut donc pour lui un coup aussi cruel
-qu'inattendu. Il s'en déclara du reste parfaitement remis.
-
---Voyez-vous, dit-il à Alphonse d'un ton confidentiel, un soldat de
-mon caractère ne doit pas se marier. Il fallait une jeune fille aussi
-charmante que celle-là pour m'inspirer l'idée d'une pareille folie.
-Heureusement pour elle et pour moi, elle a montré autant de bon sens
-que je lui connaissais de grâce et d'esprit.
-
-Le pauvre officier cachait si mal son chagrin sous ces paroles,
-qu'Alphonse fut tenté d'avoir pitié de lui. Arnauld, qui surprit son
-regard de commisération, se hâta d'éclater de rire.
-
---Ma parole! s'écria-t-il, j'en ai laissé éteindre mon cigare!
-Donnez-moi donc du feu, vicomte.
-
---Alors, qui mademoiselle Duriez a-t-elle épousé? demanda Linières,
-qui crut sentir les battements de son cœur s'arrêter après cette
-question.
-
---Je ne sais pas, fit Arnauld. Vous vous doutez bien que je ne vois
-plus sa famille.
-
-La foudre tombant au milieu du boulevard des Italiens n'eût pas
-produit sur le vicomte plus d'effet que cette simple phrase.
-
---Elle est donc mariée? demanda-t-il encore.
-
---Mais je n'en sais rien; c'est probable. Quelle drôle de question!
-Croyez-vous qu'une fille comme elle soit faite pour coiffer sainte
-Catherine? ou supposeriez-vous que j'irais à sa noce, par hasard?
-
-
-
-
-XII
-
-
-Gabrielle Duriez n'était pas mariée. Gabrielle Duriez aimait René,
-elle avait foi en lui, et elle l'attendait.
-
-Ces deux années avaient été tristes pour elle.
-
-Lorsque René était parti pour l'Amérique chercher du travail;
-lorsqu'il avait renoncé à sa vie de molle élégance, à son titre;
-lorsqu'il avait vendu, pour payer ses dettes, ses précieuses
-collections, elle avait appris tout cela par son père. Le brave homme,
-devant les larmes de sa fille, laissa échapper le secret de sa
-conversation avec le jeune comte. En voyant le regard ardent,
-enthousiaste, avec lequel elle accueillit cette confidence; en la
-voyant mettre les deux mains sur son cœur et baisser les yeux d'un
-air recueilli, comme si elle prêtait intérieurement, à elle-même et à
-Dieu, un serment solennel, le pauvre père se troubla et se dit qu'il
-avait tout perdu. Il aurait dû remettre, sans autre explication, le
-billet de René; ce qu'il avait de mieux à faire, après tout, eût été
-de ne pas s'en charger. Un comte qui vendait son mobilier et partait
-pour l'Amérique après s'être vu refuser la main d'une riche héritière,
-comme il était facile de le faire passer pour le dernier des mauvais
-sujets! et le cœur de Gabrielle eût été guéri d'un seul coup. C'était
-un remède un peu violent, la cautérisation brutale au fer rouge, mais
-aussi comme l'effet en eût été prompt et certain.
-
-Jamais M. Duriez n'aurait osé avouer à sa femme la maladresse qu'il
-avait commise. Il frémissait à l'idée que sa fille prononcerait un
-jour ou l'autre quelque parole qui pût le trahir. Il l'épia d'abord
-avec inquiétude, pâlissant quand il lui arrivait de la trouver seule
-avec sa mère; au bout d'un mois, il devint plus tranquille: le nom de
-René n'était pas venu une seule fois sur les lèvres de Gabrielle.
-
-Pendant l'hiver qui suivit, les Duriez allèrent beaucoup dans le
-monde; plusieurs partis se présentèrent pour la jeune fille; elle les
-refusa tous sans hésiter. Ses parents ne s'en étonnèrent pas: aucun ne
-répondait précisément à leurs vues ambitieuses.
-
-L'été venu, il fut décidé qu'on voyagerait. En Suisse, à Lucerne, dans
-les beaux salons de l'Hôtel National, on fit la connaissance d'un
-prince autrichien, qui parut immédiatement disposé à mettre son cœur,
-sa couronne et sa fortune (car il était riche) aux pieds de
-mademoiselle Duriez. Madame Duriez triomphait. Un soir, elle accourut
-toute rayonnante dans la chambre à coucher de sa fille.
-
---Ma chérie, lui dit-elle, embrasse-moi. Le prince a demandé ta main.
-
---Ah! chère maman, fit la jeune fille, je vais t'embrasser pour avoir
-dit non.
-
---Comment, non? s'écria madame Duriez abasourdie.
-
-Gabrielle défaisait devant la glace ses beaux cheveux blonds, fins et
-légers comme de la soie. Elle se mit à rire tout en continuant à se
-regarder.
-
---Pourquoi as-tu renvoyé ma femme de chambre allemande? demanda-t-elle
-à sa mère.
-
---Parce qu'elle n'avait pas l'ombre de goût; elle travaillait mal et
-te coiffait en dépit du bon sens. As-tu besoin qu'on t'aide? Je vais
-t'envoyer la mienne.
-
---Ce n'est pas cela que je veux dire; mais j'ai oublié tout mon
-allemand. Quelle langue veux-tu que je parle si je deviens princesse?
-
---Quelle est cette plaisanterie? dit madame Duriez. Tu parleras
-français naturellement.
-
-Gabrielle rit un peu plus fort.
-
---Allons, maman, fit-elle, ce n'est pas sérieux? Tu ne veux pas que
-j'épouse un homme qui me dirait: Che fous atore!
-
-Le prince, pourtant, ne se tint pas vite pour battu. Il suivit la
-famille Duriez à Paris, où il s'installa dans l'intention d'y passer
-l'hiver. Il se fit recevoir dans les sociétés où il croyait devoir
-rencontrer Gabrielle; cela lui était facile, car la présence de ce
-noble étranger honorait un salon. Il se donnait toutes les peines du
-monde pour plaire à la jeune fille, dont il était sincèrement et
-sérieusement épris. C'était un homme d'un extérieur passable, d'un
-esprit nul, d'un caractère triste, et qui obsédait parfaitement
-Gabrielle.
-
---C'est trop fort! disait-elle quelquefois. Il m'a gâté le Righi et la
-chapelle de Guillaume Tell, et il faut encore qu'il m'empêche de
-danser... Il a donc juré d'empoisonner tous mes plaisirs?
-
-Gabrielle ne se moquait de ses prétendants que lorsqu'elle commençait
-à les craindre: or jamais elle n'en avait eu de plus redoutable que le
-prince. M. et madame Duriez étaient désespérés de l'étrange
-obstination de leur fille; sous les plaisanteries auxquelles elle
-avait recours pour se défendre, ils devinaient une fermeté de
-résolution qui les épouvantait. Un jour, madame Duriez ne put retenir
-ses larmes, et M. Duriez supplia sa fille, presque à genoux,
-d'expliquer enfin sa conduite.
-
---Je ne m'y suis jamais refusée, dit celle-ci très émue. Cette
-explication est si simple que je la croyais inutile. Je n'épouserai,
-mes chers parents, qu'un homme que j'aimerai.
-
-Cette réponse, bien qu'assez naturelle, eut pour effet de transformer
-en colère la douleur de madame Duriez. Elle s'emporta comme jamais
-cela ne lui était arrivé et traita Gabrielle de fille romanesque et de
-folle; celle-ci sentit aussitôt se sécher dans ses yeux les larmes que
-l'attendrissement y avait fait monter.
-
-Sur ces entrefaites, Émile parut. Il ne lui fallut pas longtemps pour
-être au courant de ce qui se passait.
-
---Sais-tu ce que tu me ferais supposer? dit-il à sa sœur, croyant
-probablement lancer un trait spirituel et sans conséquence. Eh bien,
-que tu penses encore à ce joli drôle, le comte de Laverdie.
-
-M. Duriez tressaillit et regarda sa fille. Elle était devenue plus
-blanche que de la cire et levait les deux mains d'un geste machinal,
-comme pour repousser le mot affreux qui venait la frapper en plein
-cœur.
-
---Elle peut penser à lui, s'écria vivement madame Duriez. Jamais elle
-ne l'épousera tant que son père et moi serons de ce monde!
-
-Émile se précipita vers sa sœur et mit ses deux bras autour d'elle;
-il était temps, elle venait de s'évanouir. Ce ne fut pas sans peine
-qu'on parvint à lui faire reprendre connaissance au bout d'une
-demi-heure. Ses parents, doublement inquiets et affligés,
-l'entourèrent des plus tendres soins. On évita toute allusion à la
-cause de sa défaillance; pendant plusieurs jours on ne la contraignit
-pas de se rendre à des bals où le prince était invité. Mais la pauvre
-enfant commença à se sentir bien seule et bien malheureuse et à
-regarder vers l'avenir avec angoisse.
-
-Tandis qu'elle se demandait, le cœur serré, ce que René était devenu,
-et pourquoi son absence et son silence se prolongeaient aussi
-longtemps, madame de Saint-Villiers, qui avait reçu la visite
-d'Alphonse, cherchait de quelle façon elle allait s'y prendre pour se
-rapprocher de la famille Duriez.
-
-La vieille marquise n'avait jamais, ni dans son amour, ni dans sa
-pensée, séparé René de Gabrielle. Sa filleule et son neveu!... Dieu!
-la certitude qu'elle allait les revoir et les presser ensemble sur son
-cœur: y avait-il encore un sentiment de rigueur ou d'orgueil qui pût
-tenir contre cela?
-
-Elle reçut de René une lettre qu'elle baigna de larmes de joie. Elle y
-vit une reconnaissance profonde pour sa bonté; elle y retrouva toute
-la tendresse et toute la grâce de l'enfant sensible et charmant, et,
-en même temps, elle y découvrit ce qu'elle n'avait pas connu dans son
-neveu, l'énergie et la force de l'homme fait. Elle se sentit comme
-dominée par la révélation de ce beau caractère.--Ah! s'écria-t-elle,
-avec un mouvement de fierté passionnée, il peut renier son nom, il ne
-démentira pas le sang de sa race!
-
-René appartenait à la noble race de ceux qui s'inclinent devant la
-puissance de la vérité et celle de l'amour.
-
-Madame de Saint-Villiers lui écrivit à son tour. Probablement qu'elle
-lui révéla cette fameuse condition dont elle avait parlé au vicomte de
-Linières. Le fait est qu'après la réponse de René, la réconciliation
-était complète, et le retour du jeune homme fixé aux premiers jours du
-mois de juillet.
-
-Cependant madame de Saint-Villiers n'avait pas encore revu la famille
-de sa filleule. Il lui en coûtait beaucoup de faire les premières
-avances à ces bourgeois. Ah! s'il n'y avait eu que Gabrielle toute
-seule! Mon Dieu! combien le cas était embarrassant. Il n'entrait
-pourtant pas dans sa pensée qu'elle ne dût être accueillie avec
-gratitude et avec joie.
-
-Un jour, elle fit atteler pour se rendre rue des Petites-Écuries, et,
-quand le valet de pied eut refermé la portière et relevé le
-marchepied, elle lui cria: Au Bois! Une autre fois, elle commença une
-lettre à madame Duriez, et, après avoir tracé ce mot «Madame» et
-réfléchi pendant un instant, elle écrivit à sa couturière d'avoir à
-passer chez elle, le lendemain avant midi, et d'apporter des
-échantillons de velours pour un manteau.
-
-Il arriva cependant un matin que la marquise n'y tint plus. Ce
-matin-là, elle courut à son secrétaire, prit une plume et une feuille
-de papier à lettres, sourit au portrait de René qu'elle avait remis
-elle-même à sa place, et écrivit rapidement ce qui suit:
-
-
- «Ma belle et chère filleule,
-
- »Refuserez-vous de venir embrasser votre vieille marraine qui
- s'est aperçue qu'elle ne peut plus vivre sans vous voir? Je vous
- attendrai demain dans l'après-midi, Dieu sait avec quelle
- impatience! Arrivez tôt, ma chère enfant, j'ai une foule de
- choses à vous dire depuis tantôt deux ans que je n'ai pu causer
- avec vous.
-
- »Je vous envoie les baisers que j'aurais voulu vous donner
- pendant tout ce temps.
-
-
- »A demain.»
-
-
-Le lendemain, vers une heure, Gabrielle entrait sous la voûte bien
-connue de la vieille maison, rue de Grenelle-Saint-Germain. Elle
-traversa lentement la cour, pénétra sous la galerie et arriva au pied
-de l'escalier de marbre. Son cœur était si plein d'espoir qu'elle
-avait le loisir de songer au passé; elle s'arrêta un instant avant de
-monter, ainsi qu'elle avait fait, deux ans auparavant, lors de sa
-dernière visite.
-
-Elle avait changé depuis. Ce n'était plus l'enfant rieuse,
-coquettement vêtue de bleu pâle et la tête pleine de poétiques
-visions: c'était une jeune fille ardente et sérieuse, qui savait qui
-elle aimait, et qui songeait à être digne du grand sacrifice fait pour
-elle. Sa mise, d'une simplicité gracieuse et sévère, répondait à la
-tournure plus grave de ses idées, et faisait ressortir la finesse
-délicieuse de ses traits et la profondeur de ses yeux admirables.
-
-Elle sourit en commençant de gravir l'escalier, parce qu'elle se
-souvenait que, sur ces mêmes marches, le comte de Laverdie l'avait une
-fois croisée sans la reconnaître.
-
-Une minute après, elle était pressée entre les bras de sa marraine.
-
-Elles s'embrassèrent longuement, d'un mouvement ému et presque
-solennel. Puis la vieille dame essuya ses larmes, écarta de son sein
-la jeune fille, et la contempla avec admiration en la maintenant un
-instant à la longueur du bras.
-
---Ah! petite fille, lui dit-elle, que vous êtes jolie et que vous êtes
-bonne, et que mon René est donc heureux!
-
-Ces quelques mots et l'accent dont ils furent dits déterminèrent
-l'explosion des sentiments de toute nature qui gonflaient le cœur de
-Gabrielle; elle éclata en sanglots violents. La marquise, à peine
-moins troublée qu'elle, s'efforça de la calmer. Quand toutes deux
-furent un peu remises, madame de Saint-Villiers commença son récit. Il
-lui fallait apprendre à Gabrielle tout ce qu'elle savait sur le séjour
-de René en Amérique, puis le voyage d'Alphonse et la scène du duel;
-enfin elle parla des dernières lettres de son neveu. Elle cacha tout
-ce qu'elle-même avait souffert, souffrait encore de l'abaissement
-volontaire d'un comte de Laverdie. C'était sans doute l'effet d'un
-tact exquis: elle ne voulait ni attrister ni blesser Gabrielle; mais
-elle pensait d'ailleurs qu'elle ne pourrait être comprise. Elle était
-mieux que cela pourtant, elle était devinée. L'âme fine de Gabrielle
-saisissait à merveille ce que les mots ne disaient point; mais il n'y
-avait en elle aucun étonnement, aucune révolte contre ce qui, pour
-elle, cependant, devait être l'injustice d'un orgueilleux préjugé.
-Cette enfant savait la puissance de certaines idées sur les hommes, et
-elle était capable d'estimer la sincérité partout. Seulement elle se
-disait que René devait être très supérieur et très grand, et elle
-sentait son cœur déborder d'un amour infini.
-
-Lorsque la jeune fille se disposa à partir, madame de Saint-Villiers
-annonça l'intention de la reconduire dans sa voiture. Elle fut très
-surprise de voir sa filleule rougir d'un air embarrassé et de
-l'entendre décliner cette offre sous prétexte que sa femme de chambre
-avait dû l'attendre.
-
---Vous renverrez votre femme de chambre, ma chère, dit la marquise
-avec quelque impatience.
-
-Gabrielle rougit plus encore.
-
---Ah çà! que se passe-t-il? fit la vieille dame tout à fait
-intriguée. Craindriez-vous, par hasard, que je ne fusse mal reçue chez
-vous?
-
---Ah! madame... dit la jeune fille. Elle baissa les yeux et se tut.
-
-Il y eut un instant de silence. La rougeur de Gabrielle avait disparu
-pour faire place à une grande pâleur. Elle n'osait regarder sa
-marraine, dont la physionomie, effectivement, lui eût paru peu
-rassurante. Madame de Saint-Villiers avait redressé sa tête
-aristocratique et fière, que de magnifiques cheveux blancs
-couronnaient comme un diadème; un incroyable dédain courbait l'arc de
-ses lèvres, et de ses prunelles jaillissait un feu qui semblait
-capable d'anéantir, eussent-ils été présents, les misérables objets de
-ce mépris souverain.
-
-Madame de Saint-Villiers se souvint-elle tout à coup des secrètes
-douleurs des deux dernières années? Eut-elle pitié de la douce
-créature debout devant elle, dont la tristesse et la pâleur étaient
-touchantes comme une prière? On peut supposer l'un et l'autre, car
-subitement l'éclat de son regard s'éteignit, sa bouche se détendit
-dans un sourire; elle s'approcha de Gabrielle et lui prit la main.
-
---Chère petite, consolez-vous, lui dit-elle. Je gagnerai l'amitié de
-vos parents; j'obtiendrai leur consentement à votre mariage. Je crois
-en avoir le moyen, ajouta-t-elle avec finesse. Et si j'échoue, eh
-bien... je vous enlèverai, vous verrez.
-
-Gabrielle leva les yeux; elle parut chercher un instant des mots
-dignes de son admiration et de sa reconnaissance, et, n'en trouvant
-sans doute aucun assez profond, elle s'agenouilla devant la marquise.
-
-Lorsqu'elle rentra chez ses parents, tous les deux se trouvaient
-absents. Elle ne songea pas à se plaindre d'un moment de solitude, et
-passa le reste de l'après-midi au milieu des rêves les plus
-enchanteurs. Deux ans d'attente et d'anxiété étaient amplement
-rachetés par le bonheur qu'elle éprouvait, et d'ailleurs elle oubliait
-ses luttes et ses larmes dans la pensée que René avait, lui aussi,
-beaucoup souffert.
-
-Dans la soirée, elle attendit que son frère eût quitté la maison,
-comme c'était l'habitude de celui-ci après le dîner, puis elle pria
-ses parents de vouloir bien lui prêter un moment d'attention.
-
-M. et madame Duriez étaient tout prêts à l'écouter, car ils
-n'ignoraient pas que leur fille avait ce jour même rendu visite à la
-marquise de Saint-Villiers. Ils échangèrent un coup d'œil pour
-s'encourager l'un l'autre à rester fermes, ou plutôt M. Duriez subit
-le coup d'œil redoutable de sa femme, puis ils donnèrent la parole à
-la jeune fille.
-
---Madame de Saint-Villiers a désiré me revoir, dit celle-ci, parce
-qu'elle s'est réconciliée avec son neveu...
-
-Elle hésita, espérant une question, un mot; ne rencontrant qu'un
-silence glacial, elle continua d'une voix basse, rapide et décidée:
-
---Elle sait bien que le sort de René et le mien ne peuvent pas être
-séparés.
-
---Pas être séparés! répéta madame Duriez avec explosion. Mais ils
-n'ont jamais été réunis, que je sache.
-
---Ah! chère maman, mon père vous dira que depuis deux ans M. Laverdie
-travaille courageusement à conquérir ma main, et à effacer jusqu'aux
-moindres traces d'une jeunesse un peu légère.
-
-Madame Duriez se tourna lentement et majestueusement vers son mari;
-son visage un peu gras, régulier de traits, assez beau, était soudain
-devenu tout blanc; des larmes de colère brillaient dans ses yeux.
-
---Vous saviez cela, monsieur Duriez? dit-elle en appuyant sur chaque
-syllabe avec une énergie de fâcheux augure.
-
-Quant à lui, il aurait voulu rentrer sous terre.
-
---J'ai cru, balbutia-t-il, que Gabrielle oublierait...
-
-Madame Duriez était stupéfaite: était-il possible que pendant deux
-années son mari lui eût caché quelque chose! Elle le regarda, puis sa
-fille. Celle-ci, sentant que son père lui était favorable, mais voyant
-combien il avait besoin d'être soutenu dans ces bonnes dispositions,
-s'était glissée jusqu'à lui; elle s'était emparée d'une de ses mains
-qu'elle serrait en guise d'encouragement, tout en levant vers sa mère
-son beau regard plein de supplication.
-
---Mais c'est donc un complot! s'écria madame Duriez.
-
---Ma chère amie, je te jure...
-
-Elle l'interrompit avec fureur.
-
---Comment! mais c'est un véritable aventurier que ce Laverdie!
-N'est-il pas assez prouvé qu'il n'en voulait qu'aux millions de votre
-fille?
-
-Si madame Duriez ne s'était point tant hâtée à se mettre en colère, il
-est probable que la scène eût tourné tout différemment. M. Duriez
-était fort éloigné de prendre le parti de sa fille, et encore plus de
-secouer l'ascendant de sa femme. Mais il était honnête et juste, bien
-que faible. Il savait combien l'accusation de bassesse portée contre
-le comte était mal fondée, puisque deux ans auparavant, dans leur
-dernière entrevue, rue des Petites-Écuries, il eût suffi à M. de
-Laverdie de dire un seul mot pour obtenir cette énorme dot, toujours
-mise en avant. Il protesta donc avec force. Gabrielle l'en remercia
-par ses caresses; et madame Duriez, que confondait cette révolte
-inattendue, crut son mari beaucoup plus décidé qu'il ne l'était à
-favoriser les désirs de leur fille.
-
-Un peu de lumière jaillit de cette conversation. La délicatesse,
-l'amour sincère et fidèle de René furent tellement mis en évidence que
-madame Duriez se vit positivement à bout d'arguments. Gabrielle ayant
-parlé d'abandonner sa dot et d'aller, après son mariage, défricher
-aussi les forêts de l'Amérique, la pauvre femme se prit à trembler à
-l'idée de perdre sa fille. Elle saisit entre ses bras la petite
-enthousiaste; elle l'embrassa à plusieurs reprises.
-
---Mon Dieu, soupira-t-elle, et j'avais rêvé de faire une princesse de
-cette enfant!
-
-Un sourire fugitif effleura les lèvres de Gabrielle, mais elle ne
-répondit rien.
-
-L'avenir réservait à madame Duriez une consolation suprême. Madame de
-Saint-Villiers vint la voir et lui tendre la main. Elle eut la joie de
-faire attendre dans son salon l'orgueilleuse marquise; elle lui
-vendit cher ses bonnes grâces.
-
---Mon Dieu, dit-elle, oui: nous marierons nos deux enfants puisqu'ils
-s'aiment. C'est une assez singulière raison, vu l'époque où nous
-sommes. Ah! bien, s'il suffisait seulement de dire: je vous aime!...
-Généralement il n'en est pas ainsi, l'on demande autre chose. C'est
-assez naturel, en effet, qu'au contrat chacun apporte sa part.
-
-Évidemment le mariage faisait à madame Duriez l'effet d'un
-pique-nique.
-
---Ce qu'il y a d'extraordinaire, poursuivit-elle, c'est que c'est
-justement parce qu'ils se sont aimés qu'ils ne sont pas encore mariés.
-Voilà ce qui me dépasse absolument. Il est vrai que je ne suis pas
-romanesque; non, je ne m'en suis jamais piquée, grâce au ciel! Quand
-j'ai épousé M. Duriez, ce n'est pas que je l'aimais, car je ne l'avais
-pas vu trois fois. Mes parents ont arrangé cette affaire; ils se sont
-assurés qu'il était honnête homme et que nos fortunes se trouvaient
-égales. Je me suis fiée à eux, et je n'ai pas eu lieu de m'en
-repentir. M. Duriez en dirait autant de son côté, je crois. Là, enfin,
-voyons, si ces deux enfants ne s'étaient pas mis tout à coup dans la
-tête de s'aimer, ma fille serait comtesse de Laverdie à l'heure qu'il
-est; le mariage se serait fait tout tranquillement, et depuis deux ans
-ils seraient heureux. N'êtes-vous pas de mon avis, madame la marquise?
-
-La marquise inclina gravement la tête. Elle s'était attendue à ce que
-madame Duriez ferait tout pour la blesser et la forcer à rompre
-définitivement; mais les moyens employés par celle-ci manquaient leur
-effet à cause de leur grossièreté même. On éprouvait plus de dégoût
-que de colère à voir cette femme, jadis si platement obséquieuse,
-poser le masque et laisser éclater ses sentiments vulgaires. Le
-langage et le ton de la voix s'accordaient du reste avec les paroles.
-
---Madame, dit la marquise au moment de se lever pour partir, vous avez
-fait tout à l'heure une remarque dont j'ai admiré la justesse, et dont
-la forme, tout à fait concise, m'a charmée: dans un contrat,
-disiez-vous, chacun doit apporter sa part. Mademoiselle votre fille
-possède, n'est-ce pas? une dot de plusieurs millions...
-
-Ces deux mots passèrent entre les lèvres de madame de Saint-Villiers
-nettement, tranquillement, sans intonation ironique.
-
---Quinze cent mille francs de dot, et une fortune de quatre millions
-en perspective, dit madame Duriez.
-
-Cette fois chaque syllabe retentit avec un accent de clairon.
-
---Voici ce que je donne à mon neveu, reprit madame de Saint-Villiers.
-
-Elle était admirablement digne, cette vieille dame, dans son geste
-plein de simplicité; elle tendit un papier plié à madame Duriez.
-
-Celle-ci le prit et le considéra avec une expression effarée.
-
-C'était le fac-similé du testament par lequel le marquis Hubert de
-Saint-Villiers léguait au fils de son petit-neveu René de Laverdie, au
-cas où celui-ci se mariât et eût un fils, le marquisat de
-Saint-Villiers avec le titre attaché au domaine. A cette pièce en
-était jointe une autre par laquelle le comte René de Laverdie, seul
-héritier de ce nom, se désistait, dès son vivant, de son titre en
-faveur de son fils aîné.
-
-Voilà quelles étaient les conditions que la marquise avait imposées à
-son neveu pour prix de sa réconciliation avec lui. S'il n'avait pas
-consenti à laisser revivre les noms et les titres si chers au cœur de
-la vieille dame, elle fût morte en le maudissant. Or il n'avait pas
-hésité. Il respectait ces titres, il vénérait ses ancêtres, et surtout
-il chérissait sa tante. Son but, à lui, était atteint: il avait
-affranchi son esprit et sa raison; il avait réparé ses fautes et
-prouvé son amour. D'ailleurs il ne se croyait pas en droit d'enlever à
-son fils, s'il en avait un, l'héritage de noblesse qui devait lui
-appartenir; il se promettait de faire de ce fils un homme: peu lui
-importait ensuite qu'il fût un comte et un marquis.
-
-Cependant madame Duriez reconduisait madame de Saint-Villiers.
-
---Chère marquise, lui disait-elle, quel homme remarquable que votre
-neveu! Quel courage! Quel caractère splendide! Nous serons fiers,
-croyez-le bien, de lui donner notre Gabrielle. Il revient dans
-quelques jours, n'est-ce pas? Quand je pense que voilà bientôt deux
-ans qu'il est parti... Dieu! que ce temps nous a semblé long!
-
-Madame de Saint-Villiers se sauvait positivement; elle ouvrait les
-portes elle-même. Au vestibule, elle se trompa et se précipita dans
-une serre; la maîtresse du logis voulut absolument la retenir pour lui
-montrer des plantes rares.
-
-Par bonheur, M. Duriez, quittant les bureaux, pénétrait dans la maison
-d'habitation. Il aperçut ces dames au milieu des palmiers et
-s'empressa de venir les rejoindre. Comme, dans sa bonhomie, il ne
-manquait ni de délicatesse ni de tact, sa présence fut loin d'être
-mal venue. Il regardait sa femme à la dérobée avec un grand
-étonnement; c'est qu'il ne comprenait rien au changement qu'il
-remarquait en elle, à son air radieux, à ses manières empressées
-auprès de la marquise.--Tant mieux, pensa-t-il, je vais pouvoir me
-réjouir du bonheur de Gabrielle.--Le matin même, il avait reçu, par un
-de ses correspondants, des nouvelles de M. Laverdie: on rendait à
-l'intelligence et au caractère de ce jeune homme un témoignage des
-plus flatteurs. René avait pris son rôle au sérieux, paraît-il; il
-était tout tranquillement sur le chemin de faire fortune.
-
-Enfin la marquise put prendre congé.
-
-M. Duriez l'accompagna à travers la cour jusqu'à sa voiture. Elle lui
-dit adieu et lui serra la main avec une véritable effusion. Pour la
-première fois de sa vie, elle se demanda si tous les honnêtes gens
-n'étaient pas égaux; mais, après secondes réflexions, cette idée lui
-parut monstrueuse.
-
---J'ai assuré, se dit-elle alors, le bonheur de mes deux enfants, des
-deux seuls êtres qui me restent à aimer; j'ai sauvé le nom de
-Saint-Villiers et celui de Laverdie: je puis maintenant mourir en
-paix. Mais combien il m'en a coûté, grand Dieu!
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Cette année-là, l'été s'annonça très chaud.
-
-Gabrielle avait obtenu de ses parents qu'on n'allât pas demeurer dans
-les environs de Paris; mais, dès le commencement du mois de juin, elle
-supplia en secret son père de louer de nouveau un chalet à Trouville.
-
---Comment, ma petite minette, lui disait le bonhomme, mais je croyais
-que tu détestais Trouville!
-
-Comme Gabrielle rougit une ou deux fois après de semblables réponses,
-M. Duriez finit par comprendre.
-
---René Laverdie revient par le Havre, se dit-il. Mais c'est une
-singulière idée quand même; elle ne le verra pas plus tôt. Enfin, ce
-que petite fille veut...
-
-Il partit un samedi soir pour Trouville, et le lendemain, à son
-retour, il annonça qu'ayant trouvée libre la maison où la famille
-avait passé l'avant-dernier automne, il avait cru ne pouvoir mieux
-faire que de la louer. Madame Duriez se montra satisfaite. Émile ne
-dit rien: depuis que les événements lui avaient donné tort, il se
-renfermait, à la maison, dans un silence plein de dignité; personne
-d'ailleurs ne songeait à s'en plaindre. Gabrielle fut gracieuse comme
-toujours dans sa reconnaissance. Elle entourait son père de soins,
-d'attentions; son affection pour lui semblait avoir grandi. Elle
-sentait peut-être qu'elle avait quelque chose à réparer à son égard,
-car il était le seul à qui madame Duriez n'eût pas encore entièrement
-pardonné.
-
-Lorsque Gabrielle eut devant ses yeux la mer et sous ses pieds le
-sable de la plage, elle se trouva contente. Les flots bleus, le port
-du Havre, la double jetée de Trouville, représentaient pour le moment
-tous ses souvenirs et toutes ses espérances; elle aurait plus de
-patience ici que dans tout autre endroit pour attendre le retour de
-René. Chacun de ces bateaux à vapeur, dont elle découvrait la première
-à l'horizon le panache de fumée, pouvait être celui qui ramenait son
-fiancé auprès d'elle.
-
-Son fiancé! C'était donc vrai? Parfois elle se disait qu'elle était
-trop heureuse; elle éprouvait une sorte d'effroi. Il lui semblait que
-Dieu eût rassemblé tout à coup la somme immense de félicité répandue
-sur la terre pour la lui mettre dans le cœur: sa part de joie était
-trop grosse, cela devait faire tort à quelqu'un.
-
-Dans cette pensée, elle s'ingéniait à trouver du bien à accomplir, des
-tristesses à soulager. Quand elle avait vu chacun satisfait et
-souriant autour d'elle, elle s'échappait, allait plus loin, cherchait
-dans le pays de pauvres masures, des cabanes de pêcheurs bien
-misérables, bien sombres, et les éclairait tout à coup du rayonnement
-de son visage radieux; elle y répandait les bonnes paroles et les
-poignées d'or. Mais, après avoir ainsi puisé à pleines mains dans son
-trésor d'amour et de bonheur, comme elle le trouvait encore grandi,
-elle se prenait à ressentir la même épouvante délicieuse.
-
-Un jour, elle reçut ainsi que ses parents une invitation pour un bal.
-C'était une fête donnée à bord d'un bâtiment en rade au Havre. Des
-membres d'une société savante revenaient, sur ce bâtiment, d'une
-longue, périlleuse et très curieuse expédition: le bal était en leur
-honneur. Madame Duriez décida que l'on s'y rendrait et Gabrielle
-battit des mains, car elle n'avait jamais dansé à bord d'un vaisseau.
-Traverser la Seine en toilette de bal, on ne devait pas y songer; il
-fut convenu que l'on passerait deux jours au Havre, pour la
-circonstance, et des chambres furent retenues à l'hôtel Frascati.
-
-En conséquence, le matin de la fête, madame Duriez, Gabrielle et
-Émile, deux femmes de chambre et autant de malles furent embarqués sur
-le bateau qui fait le service de Trouville au Havre. Au moment
-d'entrer dans le port, il fallut attendre pour laisser le passage à un
-steamer de la Compagnie transatlantique. Il arrivait majestueusement,
-paré pour le retour, ses vergues dressées, ses voiles roulées et
-serrées dans leurs étuis d'une blancheur de neige. Les passagers en
-foule se pressaient sur le pont. Parmi eux beaucoup d'étrangers, sans
-doute, saluaient pour la première fois les côtes de la France; pour
-d'autres, au contraire, ces côtes riantes étaient celles de la patrie,
-revues après de longues années: de tant de cœurs, peu devaient être
-indifférents.
-
-Sur le bateau de Trouville, sur la jetée, régnait aussi une certaine
-émotion: la rentrée au port, comme le départ d'un vaisseau, voilà des
-spectacles devant lesquels l'habitude même de les voir ne permet pas
-de rester froid.
-
-Ses deux petites mains posées sur le plat-bord, la joue pâle, les
-lèvres tremblantes, Gabrielle regardait aussi; son trouble, à elle,
-était bien naturel. D'un jour à l'autre, René Laverdie pouvait
-arriver; peut-être qu'il se trouvait là, à quelques mètres d'elle,
-dans cette foule qu'elle parcourait d'un regard ardent. Mais la
-distance était cependant trop grande pour que les passagers des deux
-bateaux pussent distinguer réciproquement leurs traits. Le beau
-transatlantique vira de bord, parut hésiter une seconde, puis pénétra
-dans le port, glissant avec lenteur le long de la jetée, d'où
-s'élevèrent aussitôt mille cris de bienvenue.
-
-La fête du soir eut lieu; elle fut très brillante et tout s'y passa à
-merveille. Gabrielle dansa beaucoup; on admira sa beauté et la grâce
-de sa toilette, mais on trouva généralement dommage qu'une si jolie
-personne eût si peu d'animation; quelques-uns de ses danseurs durent
-même garder la conviction qu'elle manquait d'esprit, car elle laissa
-plus d'une fois sans réponse leurs saillies les plus vives et leurs
-compliments les mieux tournés.
-
-Le fait est qu'elle pensait à ce paquebot du matin. C'était ridicule,
-sans doute, mais elle se sentait persuadée qu'il avait amené René.
-Quelque chose lui disait que le jeune homme n'était pas loin d'elle.
-Une ou deux fois, elle tressaillit, croyant qu'elle l'avait aperçu.
-
-C'était pourtant être par trop enfant; car quelle vraisemblance y
-aurait-il eu à ce que René, à peine débarqué après deux ans d'absence,
-n'imaginât rien de mieux, pour occuper sa première soirée, que de se
-rendre au bal?--Qui sait? s'il avait appris que j'y suis, pensait
-Gabrielle. Puis elle se moquait d'elle-même et, en ceci, elle n'avait
-peut-être pas tort.
-
-Quoiqu'elle se fût couchée tard, Gabrielle ouvrit les yeux de bonne
-heure le lendemain matin. Elle secoua sa jolie tête, comme un oiseau
-qui se réveille, et promena tout autour d'elle des regards étonnés.
-Elle ne reconnaissait plus la position de sa fenêtre, et ne se
-rappelait pas avoir jamais eu le malheur de posséder une chambre à
-coucher d'acajou. Tout à coup, elle aperçut une robe blanche sur une
-chaise et des souliers de satin sur le tapis; le jour se fit aussitôt
-dans son esprit. Elle se souvint qu'elle avait dansé la veille à bord
-d'un trois-mâts, en l'honneur de la science, et qu'elle était au
-Havre, à l'hôtel Frascati. Tandis qu'elle se renversait sur
-l'oreiller, suivant le fil de ses idées qui se débrouillait
-paresseusement, il lui sembla que soudain une voix lui criait dans
-l'oreille: «Il est là.» Et elle se redressa vivement. Une minute
-après elle se disait:--Que je suis folle!... Mais, c'est égal, elle
-ne pouvait plus se rendormir. Elle s'habilla vite et sonna sa femme de
-chambre.
-
---Céline, lui dit-elle, ayez l'obligeance de faire chercher une
-voiture et tenez-vous prête à m'accompagner.
-
-Que mademoiselle se fût coiffée sans son secours et désirât sortir à
-sept heures du matin ne parut surprendre en rien la femme de chambre.
-Elle obéit avec empressement, et, quand toutes deux furent dans le
-fiacre, elle eut à transmettre au cocher l'ordre de les conduire à
-Sainte-Adresse.
-
-Il faisait extrêmement beau. L'air était doux, le soleil encore voilé
-par cette brume légère qui annonce les journées chaudes. Dans la rue
-de Paris, les volets des croisées et les devantures des boutiques
-s'ouvraient avec un bruit joyeux. A droite, entre les maisons, au fond
-de toutes les rues transversales, on voyait se dresser les mâts des
-vaisseaux. En face s'élevait la côte d'Ingouville, avec ses blanches
-habitations qui, du sein de leurs nids de verdure, semblaient rire aux
-rayons du matin.
-
-La voiture passa derrière l'hôtel de ville et descendit le boulevard
-de Strasbourg; puis elle quitta les quartiers élégants et les voies
-larges, elle entra dans la rue d'Étretat.
-
-Gabrielle ne connaissait pas le Havre et regardait tout avec
-curiosité. A mesure qu'elle s'éloignait du port, l'aspect de la ville
-devenait moins intéressant; mais ce qu'elle était surtout impatiente
-de contempler, c'était la vue qui l'attendait en haut de la falaise,
-cette vue immense de la mer, du Havre et de l'embouchure de la Seine,
-la plus belle, a dit Chateaubriand, après Constantinople.
-
-Elle descendit de voiture à l'entrée d'un petit sentier, le plus
-singulier petit sentier et le plus charmant que l'on puisse voir; il
-grimpe entre deux rangées d'arbres énormes, à peine séparés d'un
-mètre, et dont les racines saillantes le transforment en escalier.
-L'ascension fut assez longue, mais Gabrielle la trouva délicieuse.
-
-C'est ainsi qu'elle parvint sur la falaise.
-
-Elle voyait donc enfin la mer comme elle avait désiré la voir! Ce
-n'était plus l'espace borné, la bande bleuâtre et étroite qu'elle
-apercevait de ses fenêtres à Trouville: c'était l'immensité, l'infini.
-Sur la surface étincelante de cet abîme, les plus puissants voiliers
-semblaient des feuilles mortes jetées par le vent sur le sein d'un
-lac; des milliers et des millions de vagues, que la distance
-aplanissait, se confondaient en un frissonnement unique, incessant et
-doux. A cette grande hauteur, aucun bruit ne parvenait que la voix
-imposante, quoique affaiblie, de la mer.
-
-Gabrielle s'était avancée sur la falaise aussi loin qu'il était
-possible de le faire sans imprudence. Elle paraissait tout à fait
-absorbée dans la contemplation de l'Océan. En se tournant un peu à
-gauche cependant, elle eût embrassé du regard une autre partie de cet
-incomparable panorama, non moins digne de son admiration: c'était la
-ville du Havre, au pied de ses collines chargées de verdure; ses
-bassins, sa jetée, ses vaisseaux innombrables; c'était la Seine, dont
-les eaux, en se précipitant dans la mer, traçaient au loin à travers
-l'azur un monstrueux sillon jaunâtre. La jeune fille se décida à jeter
-à la fin un coup d'œil vers la terre; il est probable qu'elle rendit
-justice à la beauté du spectacle qui l'attendait de ce côté; elle dut
-l'examiner jusque dans ses détails, car elle remarqua dans le port la
-double cheminée rouge d'un bateau transatlantique.
-
-Quand elle eut assez regardé et la Seine, et la mer, et la ville, elle
-entra dans la chapelle consacrée à Notre-Dame-des-Flots. Tandis que sa
-femme de chambre s'agenouillait pour prier, Gabrielle se mit à
-examiner curieusement les ex-voto qui couvraient les murs. Presque
-tous avaient été placés là en signe de reconnaissance après quelque
-délivrance signalée, et presque tous par des marins sauvés d'un
-naufrage ou par leurs familles. Une seule des inscriptions exprimait
-une prière, et celle-là si navrante que Gabrielle en fut frappée.
-C'étaient ces mots, gravés sur une simple tablette de marbre: «Mère
-des douleurs, prenez pitié de moi!» Une initiale et une date, et voilà
-tout... Mais que de tristesse dans ce cri! Ce n'était pas une
-souffrance ordinaire, une épreuve visible qui avait dû l'inspirer,
-mais quelque affreuse torture morale, l'étreinte peut-être d'une
-effroyable tentation. Il y avait dans cette supplication quelque chose
-de si mystérieux et de si mélancolique que les larmes remplirent les
-yeux de Gabrielle.
-
-Cependant l'heure avançait, et elle songeait à s'éloigner, lorsqu'elle
-s'aperçut que Céline s'était endormie sur son prie-Dieu. La pauvre
-fille avait attendu pendant une partie de la nuit le retour de sa
-jeune maîtresse, et, la promenade au grand air du matin ayant sans
-doute achevé de l'accabler, elle venait de se laisser surprendre par
-le sommeil.
-
-Pour certaines âmes, un instant de solitude en face d'une nature
-sublime est un plaisir inappréciable. En sa qualité de jeune fille du
-monde, Gabrielle rencontrait rarement cette jouissance. Elle se garda
-bien d'appeler sa femme de chambre ou de faire le moindre bruit; mais,
-s'échappant sur la pointe du pied, elle vint se placer sur le seuil de
-l'église.
-
-Un petit enclos et une grille, au-delà la crête verdoyante de la
-falaise, le ciel et l'Océan, voilà ce qui s'offrait à ses regards.
-
-Contre la grille, tournant le dos à l'église, un jeune homme était
-appuyé. Gabrielle le reconnut et retint un cri: c'était René.
-
-Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, comme si elle eût craint que
-les battements de son cœur ne pussent la trahir, et, cherchant un
-appui contre une des colonnettes de pierre qui, en s'arc-boutant,
-formaient la porte, elle le regarda longuement.
-
-Elle eut le temps de dominer son émotion et de réfléchir: ce qu'elle
-éprouva, après le premier moment de joie souveraine, fut une
-inquiétude vague, un secret désappointement.
-
-Dans son imagination de jeune fille, René, depuis deux ans, s'était
-transformé au physique dans les mêmes proportions qu'au moral. Elle ne
-pouvait pas le vouloir plus beau: au contraire, elle l'avait rêvé
-moins charmant, mais plus imposant, plus farouche et plus superbe; ses
-traits avaient dû vieillir quelque peu, sans doute, prendre un
-caractère plus énergique, porter la trace des fatigues et des luttes.
-Dans l'homme debout devant elle, elle ne trouvait rien de tout cela.
-
-Il est vrai qu'elle ne voyait pas son visage; mais cette taille
-élégante, ce port de tête absolument noble et hautain, ces vêtements
-recherchés, cette pose un peu molle et pleine de grâce, c'était
-toujours le comte de Laverdie... Dieu! si après tout il n'avait pas
-changé! S'il allait tourner vers elle ces yeux si fiers et si froids
-qui ne lui avaient jamais parlé, dont le regard indifférent avait
-glacé son jeune amour!
-
-Une terreur étrange s'empara d'elle à cette pensée. Elle se souvint de
-la triste inscription qu'elle avait lue dans la chapelle.
-Machinalement, elle se prit à répéter au fond du cœur ces quelques
-mots: Prenez pitié de moi! prenez pitié de moi!... Les mains toujours
-croisées sur sa poitrine, le regard toujours attaché sur le jeune
-homme, il lui semblait que c'était à lui qu'elle adressait cette
-prière déchirante. Son angoisse devint si intense qu'elle souhaita
-sincèrement de mourir avant qu'il eût tourné la tête.
-
-Tout à coup, brusquement, comme si on l'eût touché. René se retourna.
-
-Sans aucun doute, pendant une seconde, il dut croire à une
-hallucination, à la vue de cette ravissante figure, se détachant sur
-le fond sombre de l'église, entre les deux colonnettes blanches, comme
-dans un cadre. Mais on n'a pas d'hallucination en plein jour, au grand
-soleil, et en face de la mer. Une émotion indescriptible se peignit
-sur son visage, et il murmura d'une voix basse, profonde,
-passionnée:--Gabrielle!
-
-Il poussa la petite grille et il entra.
-
-Elle le regardait s'avancer sans rien dire. Ses deux mains restaient
-appuyées sur son cœur, et, dans ses grands yeux clairs et doux, des
-larmes de joie montaient.
-
-Quand il fut tout près d'elle:--Me voilà, dit-il avec douceur.
-
-Et il ajouta:
-
---Me permettez-vous à présent de vous dire que je vous aime?
-
-Alors elle détacha ses deux petites mains de son sein gonflé et les
-lui tendit.
-
---Toujours! lui répondit-elle en souriant.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Un but de voyage que l'on ne propose pas assez souvent à de jeunes
-époux désireux de voir sous des cieux lointains se lever leur lune de
-miel, c'est la chute du Niagara. Il est vrai que, si leur intention
-était de se cacher pour jouir de leur bonheur à l'abri des importuns
-et des indiscrets, ils feraient bien d'aller plus loin encore. Il
-paraît, en effet, que René Laverdie et sa jeune femme n'ont pu visiter
-ces parages sans être reconnus et sans que l'on commentât aussitôt
-dans Paris les raisons d'un si excentrique voyage de noces. On suppose
-que la première idée en germa dans la tête romanesque de Gabrielle;
-son mari considéra ceci comme une grande preuve d'amour et fut heureux
-de lui montrer cette nature admirable, au sein de laquelle il avait
-travaillé, souffert, et songé à l'ineffable récompense qui
-l'attendait.
-
-Ce ne sont pas là, du reste, les dernières nouvelles qu'il a été
-possible de se procurer de cet heureux couple.
-
-Dans un boudoir élégant d'un petit hôtel de la rue de Berry, une
-vieille dame est assise. Elle paraît fort émue, et, malgré la grande
-dignité de son maintien et de ses manières, le trouble qui l'agite
-devient tout à coup tellement impérieux qu'il ne lui permet plus de
-rester en place. Elle se lève donc enfin. Elle s'approche de la
-pendule et regarde l'heure; puis elle soulève les rideaux d'une
-fenêtre et jette un coup d'œil dans la rue. Il y a tant d'ardeur et
-d'intérêt dans son regard, qu'on le croirait retenu au dehors par une
-scène des plus intéressantes; pourtant aussi loin que la vue peut
-s'étendre, on n'aperçoit que des trottoirs déserts sur lesquels tombe
-sans bruit une pluie fine et persistante. Devant la maison, toutefois,
-stationne un coupé de maître. A l'apparence lourde et paisible du
-cheval gris, à l'air indifférent du vieux cocher enveloppé dans son
-manteau de toile cirée sans nul souci de la tenue, à l'aspect
-bourgeois et fatigué de tout l'équipage, on reconnaît la voiture du
-médecin.
-
-La maladie visite donc cet intérieur? Tout cependant y paraît doux,
-gracieux, paisible; et ce n'est pas précisément de l'inquiétude que
-les traits de cette vieille dame expriment.
-
-Soudain la porte s'ouvre: un jeune homme entre dans la chambre.
-
---Eh bien, chère tante, dit-il, rien encore de nouveau. Rien à
-craindre pourtant; le docteur est très satisfait. Mais ne voulez-vous
-pas la voir?
-
---Non, mon enfant: sa mère est là, c'est suffisant. Ah! que ces heures
-me paraissent longues!
-
-Le jeune homme s'approche de la vieille dame et lui prend
-affectueusement la main.
-
---Vous nous en voudriez beaucoup, n'est-ce pas, si c'était une fille?
-
---Je ne vous le pardonnerais jamais, répond-elle avec un sourire.
-
-Il s'éloigne et elle reste seule. Ce dernier moment lui semble
-éternel, mais enfin la porte se rouvre; René paraît sur le seuil. Son
-expression est si triomphante qu'elle ne laisse aucun doute sur la
-réponse qu'il va donner au regard anxieux de sa tante.
-
-Cette réponse est là, du reste, vivante, sous la forme fragile d'un
-petit enfant nouveau-né. Une femme le porte avec des précautions
-infinies, et soulève des flots de dentelle pour le montrer à la
-marquise. Celle-ci le prend: c'est un garçon! Elle le contemple avec
-ivresse.
-
-Désormais, elle peut mourir, cette vieille dame; sa mort sera joyeuse:
-elle vient de serrer contre son cœur un petit comte de Laverdie,
-marquis de Saint-Villiers.
-
-
-FIN
-
-
-ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Delphine Gay, Mme de Girardin, dans
-ses rapports avec Lamartine, Victor, by Leon Séché
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DELPHINE GAY, MME DE GIRARDIN ***
-
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-The Project Gutenberg EBook of Delphine Gay, Mme de Girardin, dans ses
-rapports avec Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue, by Leon Séché
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-Title: Delphine Gay, Mme de Girardin, dans ses rapports avec Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue
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-Author: Leon Séché
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-Release Date: February 8, 2016 [EBook #51156]
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-Language: French
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-Character set encoding: ISO-8859-1
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DELPHINE GAY, MME DE GIRARDIN ***
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-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-</pre>
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-<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-
-<h1>DELPHINE GAY</h1>
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span></p>
-
-<table id="ad" summary="content">
-<tr>
-<th colspan="3" class="tdc"><i>A LA MÊME LIBRAIRIE</i><br />
-ÉTUDES D'HISTOIRE ROMANTIQUE</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small">SAINTE-BEUVE</span>, son esprit, ses idées, ses m&oelig;urs, par Léon
-Séché (documents inédits).</td>
-<td class="tdlb">2 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small">CORRESPONDANCE INÉDITE DE SAINTE-BEUVE AVEC M. ET MADAME
-JUSTE OLIVIER, DE LAUSANNE</span>, publiée et annotée par Léon
-Séché.</td>
-<td class="tdlb">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small">LAMARTINE, DE 1816 A 1830. ELVIRE ET LES MÉDITATIONS</span>, par
-Léon Séché.</td>
-<td class="tdlb">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small">ALFRED DE MUSSET</span>, l'Homme et l'&OElig;uvre, les camarades, les
-femmes, par Léon Séché.</td>
-<td class="tdlb">2 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small">CORRESPONDANCE D'ALFRED DE MUSSET</span>, 1827-1857, recueillie et
-annotée par Léon Séché.</td>
-<td class="tdlb">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small">HORTENSE ALLART DE MÉRITENS</span> dans ses rapports avec Chateaubriand,
-Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand et
-M<sup>me</sup> d'Agoult, par Léon Séché.</td>
-<td class="tdlb">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small">LETTRES INÉDITES DE HORTENSE ALLART DE MÉRITENS A SAINTE-BEUVE</span>,
-publiées et annotées par Léon Séché.</td>
-<td class="tdlb">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small">LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE</span> (1823-1827).</td>
-<td class="tdlb">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small">MADAME D'ARBOUVILLE</span>, d'après sa correspondance inédite avec
-Sainte-Beuve.</td>
-<td class="tdlb">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small">LETTRES D'AMOUR D'ALFRED DE MUSSET A AIMÉE D'ALTON</span>, suivies
-de poésies inédites. Introduction et notes par Léon
-Séché.</td>
-<td class="tdlb">1 vol.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span></p>
-
-<div class="topspace titlepage">
-<p><span class="large">LÉON SÉCHÉ</span></p>
-<hr class="deco" />
-<p><span class="large"><i>MUSES ROMANTIQUES</i></span><br />
-<span class="xxlarge">Delphine Gay</span><br />
-<span class="large">M<sup>me</sup> de Girardin</span><br />
-<span class="xs">DANS SES RAPPORTS AVEC</span><br />
-<span class="small">Lamartine, Victor Hugo, Balzac,</span><br />
-<span class="small">Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue</span><br />
-<span class="small">et George Sand</span><br />
-<span class="xs">(<i>Documents inédits</i>)</span></p>
-
-<p><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="large">MERCVRE DE FRANCE</span><br />
-<span class="xs">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p>
-<hr class="deco" />
-<p class="small">MCMX</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span></p>
-
-<div class="topspace frontmatter">
-<p class="medium">JUSTIFICATION DU TIRAGE<br />
-<span class="small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</span></p>
-</div>
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span></p>
-
-<div class="topspace frontmatter">
-<p><span class="small">A</span><br />
-<span class="large">MADAME LÉONCE DÉTROYAT</span><br />
-<span class="small">HOMMAGE RECONNAISSANT</span><br />
-<span class="signature">L. S.</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_6"> 6</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span></p>
-<h2 class="normal">DELPHINE<br />
-<span class="medium signature"><i>O matre pulchrâ filia pulchrior!</i></span><br />
-<span class="medium signature">(HORACE.)</span></h2>
-</div>
-
-<p>C'est plus qu'un nom, c'est un symbole. Symbole
-de beauté, de bonté et d'esprit. J'ajouterai d'honnêteté
-pour ceux qui, chez la femme de lettres, attachent
-encore du prix à la vertu. Car, à la différence
-de Corinne, qui fut sa marraine d'élection, Delphine
-ne connut ni les orages du c&oelig;ur ni les aventures
-galantes. On peut consulter la chronique scandaleuse
-du règne de Louis-Philippe, elle est muette
-à son égard&mdash;et ce n'est pas la moindre originalité
-de cette Muse romantique.</p>
-
-<p>Quand j'entrepris d'écrire ce livre, quelqu'un,
-que j'avais lieu de croire bien informé, me dit en
-clignant de l'&oelig;il: «Hum! hum!... cherchez donc
-du côté de Théo!»&mdash;J'ai cherché par acquit de
-conscience et je n'ai rien trouvé. Je vous dirais
-<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-bien pourquoi, car il y a plus d'une cause à cela,
-mais à quoi bon?</p>
-
-<p>Certes, Théophile Gautier aima profondément
-Delphine, mais il l'admira plus encore, en sa qualité
-d'esthète de l'art plastique. Pour lui, c'était avant
-tout une magnifique statue de marbre,</p>
-
-<p class="quote"><i>La bella creatura di bianco vestita</i>,</p>
-
-<p>dont parle Dante. On connaît le portrait qu'il nous
-a tracé d'elle: «Le col, les épaules, les bras et ce
-que laissait voir de poitrine la robe de velours noir,
-sa parure favorite aux soirées de réception, étaient
-d'une perfection que le temps ne put altérer...
-Sa belle âme était heureuse d'habiter un beau
-corps<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a>.»</p>
-
-<p>Aussi bien, quand Théo lui fut présenté, Delphine
-avait-elle fixé depuis longtemps son c&oelig;ur. Je ne
-fais pas ici allusion à son caprice pour Alfred de
-Vigny, sous-lieutenant aux escadrons nobles des
-Gendarmes rouges. «L'ange de l'adultère», comme
-l'appelait alors Sophie Gay, Alfred de Vigny, ne fut
-qu'une étoile filante dans le ciel de Delphine<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-Mais il est une autre étoile qui y brilla toujours d'un
-éclat incomparable: c'est Alphonse de Lamartine.</p>
-
-<p>On lira plus loin le chapitre qui lui est consacré,
-et l'on verra qu'il ne tint qu'à lui de devenir le seigneur
-et maître de celle qu'il avait «vue déesse à
-Terni.» Mais précisément parce qu'il l'avait vue
-déesse, les sens n'entrèrent pour rien dans le sentiment
-particulier qu'il lui voua dès ce jour. Eût-elle,
-d'ailleurs, été plus humaine, c'est-à-dire moins
-belle, qu'elle ne lui eût probablement inspiré aucune
-passion. Il avait dit adieu à l'amour, après la mort
-de M<sup>me</sup> Charles, et c'est ce qui explique qu'on ne
-trouve dans sa vie aucune histoire de canapé.</p>
-
-<p>Il lui écrivait une fois: «J'aime mieux une femme
-qui m'aime comme vous que deux femmes qui m'adorent.»&mdash;Je
-le crois sans peine. L'amitié amoureuse
-que Delphine témoigna jusqu'à la fin à son
-poète favori dépassa en dévouement tout ce qu'on
-peut imaginer. Elle fut son ancre de salut, son port
-de refuge dans sa détresse finale; elle lui arracha
-le pistolet des mains. Et Lamartine ne fut pas seul
-à éprouver la bonté de son c&oelig;ur. Tous ceux qui l'approchèrent,
-tous ceux qu'elle admit dans son intimité,
-aussi bien Victor Hugo que Balzac, et Jules
-Sandeau que George Sand, l'éprouvèrent à leur
-tour de la façon la plus discrète et la plus touchante.
-<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span></p>
-
-<p>Après avoir goûté longtemps «le bonheur d'être
-belle», Delphine avait fini par goûter presque
-exclusivement celui d'être bonne, sans abdiquer pour
-cela les droits naturels de l'esprit. Car l'esprit qui,
-chez elle, éclatait d'ordinaire en fusées d'artifice, ne
-blessait pas de ses baguettes, ou bien c'était contre
-sa volonté. De ce côté-là elle fut supérieure à sa
-mère qui, pour le vain plaisir de faire un bon mot,
-ne craignit jamais d'égratigner son prochain. Aussi
-n'eut-elle point à proprement parler d'ennemis, ou
-ceux qu'elle eut sans le vouloir déposèrent-ils les
-armes à leur première rencontre avec elle.</p>
-
-<p>Pendant vingt-cinq ans elle fut le trait d'union
-entre tous les rivaux de talent et de gloire qui fréquentèrent
-son salon de la rue Laffitte ou des
-Champs-Élysées. Elle empêcha Victor Hugo de
-se brouiller avec Lamartine; elle resta l'amie de
-Balzac envers et contre son autocrate de mari. Elle
-encouragea Gautier, consola George Sand; elle eut
-pour chacun le mot qui charme, et toujours et partout
-son beau rire&mdash;même quand elle avait envie
-de pleurer.</p>
-
-<p>Je ne m'étonne donc pas qu'elle ait emporté tant
-de regrets avec elle, ni que Victor Hugo, proscrit
-de Décembre, lui ait écrit un jour, de Marine-Terrace:
-«Quand je pense à la France&mdash;et c'est
-<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-toujours&mdash;il me semble que vous soyez pour moi
-une partie de la figure de la France. Je ne vois
-pas la patrie en laid, comme vous voyez<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>.»</p>
-
-<p>Elle était, du reste, si patriote, voire si chauvine,
-elle avait si bien conscience de la mission qu'en
-cette qualité elle avait à remplir, qu'à peine âgée de
-vingt ans elle s'était donné le nom de «Muse de
-la Patrie», tant elle était pressée de mêler des lauriers
-à ses roses.&mdash;Et il faut croire qu'elle ne fut
-pas au-dessous de sa tâche ambitieuse, puisque,
-malgré tous ses succès retentissants de chroniqueur
-et d'auteur dramatique, c'est sous ce nom
-glorieux qu'elle entra dans la postérité, et qu'elle
-y demeure.</p>
-
-<p>Telle fut la femme chez Delphine: belle et bonne
-fille pour commencer,&mdash;«bon garçon»<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a> pour finir.</p>
-
-<p>J'aurais pu, comme tant d'autres, étudier surtout
-l'écrivain en elle. Mais après tout ce qu'en ont dit
-les meilleures plumes de son temps, c'eût été porter
-de l'eau à la rivière<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>.</p>
-
-<p>Sur la femme, au contraire, de la jeunesse à l'âge
-mûr, il restait beaucoup à dire, et je ne saurais
-<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
-trop remercier M<sup>me</sup> Léonce Détroyat de m'avoir
-fourni le moyen de la peindre au naturel dans ses
-relations d'amitié avec les grands premiers rôles
-de l'école romantique. Encore M<sup>me</sup> Détroyat n'a-t-elle
-pu me donner que ce qu'elle avait sauvé de la
-vaste correspondance de sa tante. On trouvera, par
-exemple, ici, très peu de lettres d'elle, en dehors
-de celles qu'elle adressa à Lamartine avant et après
-son mariage, Delphine n'ayant guère écrit que des
-billets à partir du jour où il lui prit fantaisie de
-rédiger les chroniques du vicomte de Launay. Elle
-y dépensa la meilleure partie de son temps et de
-son encre. C'est une lacune regrettable sans doute,
-mais les lettres de Lamartine et de Victor Hugo,
-sans parler de celles de Balzac et de Rachel, d'Eugène
-Sue et de George Sand, qui illustrent ce livre,
-en sont une compensation précieuse; non seulement,
-en effet, elles projettent une très vive lumière
-sur toute la vie de Delphine, mais elles éclairent
-du même coup certains points ignorés de la leur.</p>
-
-<p class="date">Paris, 27 avril 1910.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE PREMIER<br />
-<span class="medium">LA JEUNESSE DE DELPHINE</span></h2>
-</div>
-
-<div class="blockquote hanging indent">
-<p>§ I.&mdash;Sophie Gay.&mdash;Le congrès d'Aix-la-Chapelle en 1818.
-Lettres inédites.&mdash;«Sophie de la parole» et «Sophie de
-la musique».&mdash;Le salon de M<sup>me</sup> Gail.&mdash;Son talent de
-musicienne, ses romances et son opéra-comique des <i>Deux
-Jaloux</i>.&mdash;Elle rejoint Sophie Gay à Aix-la-Chapelle.&mdash;Delphine
-et M. Villemain.&mdash;Benjamin Constant et Ballanche
-patronnés à l'Académie Française par Sophie Gay.&mdash;M<sup>me</sup>
-Récamier à Aix-la-Chapelle.&mdash;Elle se lie avec la mère
-de Delphine.&mdash;Histoire du tableau de Gérard: <i>Corinne au
-cap Misène</i>.&mdash;Lettres inédites de Sophie Gay à M<sup>me</sup> Récamier.&mdash;Sur
-la mort de Chateaubriand.</p>
-
-<p>§ II.&mdash;Comment Delphine devint poète.&mdash;Conseils que lui
-donna sa mère.&mdash;Son maître Alexandre Soumet.&mdash;Delphine
-à l'Abbaye-aux-Bois.&mdash;Un billet de Chateaubriand.&mdash;Sophie
-Gay après la mort de son mari.&mdash;Son appartement
-de la rue Gaillon.&mdash;Les premières couronnes poétiques
-de Delphine.&mdash;Elle quête pour les Grecs.&mdash;Sa
-<i>Vision</i> lui vaut une audience du roi.&mdash;La duchesse de
-Duras la protège.&mdash;Vues de certains courtisans sur elle.&mdash;Charles
-X et M<sup>me</sup> de Polastron.&mdash;Alfred de Vigny
-aimé de Delphine.&mdash;Mariage manqué.&mdash;Delphine part
-pour l'Italie.&mdash;Impression qu'elle fait à Lyon.&mdash;Lettre à
-ce sujet de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore.&mdash;Lamartine rencontre
-Delphine et sa mère à Terni.&mdash;Delphine à Rome.&mdash;Elle
-célèbre le retour d'Alger des Romains captifs chez les
-Musulmans.&mdash;Ce qu'écrivait à cette occasion M. Desmousseaux
-de Givré, secrétaire d'ambassade, à M<sup>me</sup> Charles
-Lenormant.&mdash;Une lettre inédite de la reine Hortense à
-<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-Delphine.&mdash;La Muse de la Patrie.&mdash;Comment, à son
-retour en France, Delphine fut dépouillée de sa pension.&mdash;Son
-<i>Te Deum</i> de gloire et le général de Bourmont.</p>
-</div>
-
-<div class="section">
-<h3>I</h3>
-</div>
-
-<p>En ce temps-là Sophie Gay partageait sa vie entre
-Aix-la-Chapelle, où son mari avait fondé une maison
-de banque, après sa disgrâce de trésorier-payeur
-général, et Paris, où la rappelaient tous les
-hivers ses relations de société et le souci de l'établissement
-de ses filles<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>. Elle habitait, à Paris,
-rue Neuve-Saint-Augustin, n<sup>o</sup> 12, à deux pas de
-l'hôtel Richelieu, où Lamartine avait coutume de
-descendre. Mais, dès que revenait l'été, elle l'allait
-passer à Aix-la-Chapelle dont les eaux étaient aussi
-recherchées que peuvent l'être aujourd'hui celles
-de Spa.</p>
-
-<p>La «saison», à Aix-la-Chapelle, en 1818, fut
-tout particulièrement brillante, grâce au Congrès
-que les puissances étrangères y tinrent au mois de
-septembre, pour délibérer sur l'évacuation anticipée
-du territoire français. On se souvient qu'aux
-termes du second traité de Paris, et par aggravation
-de celui du 30 mai 1814, il avait été stipulé
-que le territoire français demeurerait occupé par
-<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-une armée de 150.000 soldats étrangers. La durée
-de cette occupation avait été fixée à cinq ans; mais
-elle pouvait être réduite à trois, au cas où la situation
-politique de la France n'inspirerait plus, passé
-ce délai, aucune inquiétude à la Sainte-Alliance.</p>
-
-<p>En 1818, le gouvernement français, par l'organe
-du duc de Richelieu, ayant réclamé le bénéfice de
-cette clause, les souverains alliés convinrent de
-se réunir à Aix-la-Chapelle pour examiner cette
-demande. Naturellement, ce congrès y attira, en
-outre du monde officiel, un certain nombre de
-personnages de marque, dont la princesse d'Orange,
-s&oelig;ur de l'empereur de Russie, le prince
-Auguste de Prusse et&mdash;rencontre toute fortuite,
-à ce qu'il paraît&mdash;madame Récamier, venue là,
-suivant un joli mot d'Adrien de Montmorency,
-«comme sixième puissance<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>».</p>
-
-<p>Ce milieu cosmopolite n'était pas pour déplaire
-à Sophie Gay. On pourrait même dire qu'elle y
-était dans son élément, car, en vraie Parisienne
-qu'elle était, elle avait toujours eu un faible pour
-les étrangers morts ou vivants<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-Elle écrivait d'Aix-la-Chapelle à un ami, le
-31 août 1818:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Si, vraiment, Monsieur, il me souvenait très
-bien de la promesse que vous aviez eu la bonté
-de me faire et que vous venez enfin d'accomplir.
-Je suis presque tentée d'en rendre grâce à ce mal
-d'&oelig;il qui, vous forçant à plusieurs jours de retraite,
-vous a donné le loisir de penser à vos engagements
-et de les satisfaire, car, soit dit sans vous
-offenser, mon souvenir aurait peut-être eu bien
-de la peine à se faire jour à travers les plaisirs
-qui se disputent votre tems. Ainsi donc pardonnez-moi
-ce mouvement de reconnaissance pour une
-indisposition qui m'a valu la plus aimable lettre.</p>
-
-<p>«D'anciens amis qui me tiennent au courant
-des nouvelles parisiennes m'avaient appris le
-duel de M. de Jouy et les tracasseries du Comité
-des 15. J'ai vu avec peine le mauvais effet que
-celles-ci produisaient sur l'esprit des étrangers;
-ils sont par nature disposés à nous croire trop
-vains, trop légers pour sacrifier nos intérêts
-particuliers à ceux d'un parti vraiment patriotique.
-Ces sortes d'intrigues, leur prouvant que
-l'ambition personnelle dirige autant les libéraux
-que les ultras, leur servent de prétexte pour surveiller
-plus longtemps ce qu'ils appellent <i>notre
-esprit révolutionnaire</i>. Quand donc l'amour du
-bien public l'emportera-t-il sur l'amour-propre?</p>
-
-<p>«J'avais prévu que la convalescence de notre
-<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-ami Benjamin Constant serait longue et pénible:
-aussi ma rancune contre cet affreux accident<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a>
-et tout ce qui en est cause sera-t-elle éternelle.
-J'ai la consolation d'en parler souvent ici avec
-madame Récamier, dont l'intérêt n'est pas moins
-vif que le mien pour cet aimable malade. Nous
-lisons toujours avec un plaisir nouveau ses articles
-dans <i>la Minerve</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>, et je les prête ici à tous
-les illustres diplomates que je rencontre. Nous
-en possédons déjà de fort importans, et que l'on
-croit chargés de préparer les affaires du Congrès
-de manière à ce que les souverains n'ayent plus
-qu'à signer.</p>
-
-<p>«Les soirées que je passe au milieu de ces grands
-personnages ressemblent bien peu à celles où le
-<i>Rival de Totin</i> nous amusait tant l'hiver dernier,
-mais c'est un autre genre de mélodrame qui ne
-manque pas d'intérêt, et le plaisir d'y jouer le
-rôle d'une bonne Française à la barbe de tous
-ces Cosaques a quelque chose d'assez piquant.
-Cependant, je ne compte pas m'en amuser plus
-d'un mois encore. Je n'ai pas la moindre nouvelle
-de madame Gail, on croit qu'elle arrivera ici le
-15 septembre. Si cela est, nous reviendrons ensemble
-à Paris. Les souverains se réuniront le
-<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-27, et le 28 les conférences s'ouvriront<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>. On nous
-avait flattés d'une troupe de comédiens français
-pour cette époque, mais l'empereur d'Autriche
-s'est opposé à cette mesure anti-germanique et
-nous en serons réduits à nous moquer de leurs
-acteurs burlesques. Que n'êtes-vous là pour en
-contrefaire le sublime? La partie de ma famille
-qui vous est inconnue sait déjà vos talents en ce
-genre. Isaure en a fait des récits merveilleux et,
-pendant qu'elle vantait votre gaieté, je parlais de
-tout ce qui vous rend sérieusement aimable,
-mais, pour qu'on ne vous croie point parfait,
-j'ai supposé que vous étiez frivole, inconstant,
-que sais-je? il fallait bien vous imaginer quelques
-<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-défauts: comme ceux-là n'empêchent pas d'être
-un ami sincère et dévoué, ils ne sauraient porter
-atteinte au bon sentiment que vous m'inspirez,
-et c'est pour cela que je les ai choisis.</p>
-<p class="signature">«SOPHIE GAY.</p>
-</div>
-
-<p class="blockquote">
-«Je suis très touchée du souvenir de M. Marin<a id="FNanchor_12"
-href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a> et vous prie de l'en
-remercier de ma part. Dites-lui que je le charge de vous inviter à
-m'écrire souvent. Quand vous verrez M. de Jouy, rappelez-lui qu'il y a
-dans un petit coin de la Prusse une de ses amies qui s'intéresse
-beaucoup à ses succès et lui en demande de nouveaux<a id="FNanchor_13"
-href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a>.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Gail, dont il est question dans cette lettre,
-était, en 1818, la meilleure amie de Sophie Gay.
-Elle était née Sophie Garre, et, comme elle était
-aussi laide que M<sup>me</sup> Gay était belle, on avait pris
-l'habitude de les désigner l'une et l'autre par «la
-belle» et «la laide»,&mdash;ou encore par «Sophie
-de la parole» et «Sophie de la musique». M<sup>me</sup> Gail
-était, en effet, une musicienne accomplie.&mdash;Mariée,
-en 1794, à dix-neuf ans<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a>, à l'helléniste de
-ce nom, elle s'était si vite dégoûtée du grec qu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-avait planté là son mari, au bout de quelques mois,
-pour cultiver la musique en pleine liberté. Après
-avoir pris des leçons de Mengozzi, Fétis, Perne et
-Neukomn, elle se mit à faire des romances qui
-eurent tout de suite une grande vogue. Mais sa
-réputation ne datait vraiment que des <i>Deux
-Jaloux</i>, petit opéra-comique en un acte, qu'elle
-avait fait jouer au Théâtre Feydeau, le 27 mars
-1813. A partir de ce moment, la moindre de ses
-compositions, romance ou nocturne à deux voix,
-obtint un succès que n'atteignirent pas les ouvrages
-de Loïsa Puget ou de Pauline Duchambge. Il faut
-dire aussi que ses interprètes ordinaires étaient
-Ponchard, Levasseur, la jeune Cinti, voire Garat,
-qui, dans les dernières années de sa vie, ne chantait
-qu'accompagné par elle. Elle-même avait un
-joli filet de voix, dont le sentiment faisait le principal
-charme.</p>
-
-<p>J'ai dit qu'elle était laide. Par contre, elle était
-si bonne et si facile à vivre, elle avait une telle distinction
-de langage et de manières, tant de tact et
-de simplicité, que les femmes du monde l'aimaient
-pour ses qualités morales presque autant que pour
-son talent. Elle avait conquis, entre autres,
-l'affection très dévouée de la baronne Lydie Roger,
-fille du fermier général Vassal, laquelle vendit
-ses diamants et ses perles pour venir en aide
-aux républicains et bonapartistes traqués par la
-Restauration, et elle avait loué avec elle, rue Vivienne,
-dans la maison que plus tard occupèrent
-<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-les frères Galignani, un grand appartement pour y
-donner des concerts et des fêtes. Le «tout Paris»
-d'aujourd'hui ne saurait se faire une idée de ce
-qu'était, en 1818, le salon de Sophie Gail. Tous les
-mondes y étaient représentés. On y rencontrait,
-tour à tour et quelquefois ensemble, la princesse
-de Chimay, ancienne M<sup>me</sup> Tallien, encore resplendissante
-en dépit des injures du temps, M<sup>me</sup> de
-Pontécoulant, la belle M<sup>me</sup> de Lacan qui se vantait
-d'avoir enlevé Talma à M<sup>me</sup> Dubuc de Sainte-Olympe,
-sa mère, M<sup>me</sup> Blondel de la Rougerie, créole piquante
-qui, par la grâce de M. de Montalivet, le père, ministre
-de l'Intérieur sous l'Empire, avait fait un auditeur
-au Conseil d'Etat du poète Alexandre Soumet;&mdash;parmi
-les étrangères de distinction, l'Anglaise
-M<sup>me</sup> Hutchinson, dont le mari avait contribué à
-l'évasion de M. de La Valette, la comtesse de Furstenstein,
-nièce de M<sup>me</sup> Benjamin Constant;&mdash;puis
-quelques hommes sérieux, comme l'historien
-Lemontey et le mathématicien de Prony;&mdash;enfin
-quelques jeunes hommes d'avenir comme M. Vatout,
-que M. Decazes avait pris pour secrétaire, quand
-on forma le ministère de la Police, ce qui avait fait
-dire à M<sup>me</sup> Roger, un jour que M<sup>me</sup> de Constant
-lui demandait si l'on pouvait encore avoir des
-relations avec un tel fonctionnaire:</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, ma chère amie! On ne doit
-craindre que ce qu'on ne sait pas.</p>
-
-<p>La manière d'être de M<sup>me</sup> Roger dans ce salon
-retentissant et encombré ne laissait pas voir
-<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-qu'elle était chez elle. Elle s'effaçait complètement
-et ne paraissait qu'une invitée. C'était M<sup>me</sup> Gail
-qui faisait tous les honneurs. M<sup>me</sup> Roger ne
-s'occupait que des chanteurs, du vieux Berton,
-de Nicolo, de Fétis, dès qu'ils arrivaient. On se
-groupait là, dit un mémorialiste bien informé<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a>,
-dans un pêle-mêle fort commode et des plus
-amusants. Après le concert, on dansait quelquefois,
-et Delphine Gay, rose encore en bouton, et
-sa s&oelig;ur grassouillette, M<sup>me</sup> O'Donnell, étaient
-parmi les danseuses les plus courtisées.</p>
-
-<p>Sophie Gay, depuis quelque temps, s'était emparée
-de M<sup>me</sup> Gail, au point qu'on ne les voyait
-plus l'une sans l'autre. Elles avaient composé
-ensemble un opéra-comique qui avait obtenu un
-certain succès au Théâtre Feydeau. «Sophie de la
-parole» avait simplement ajusté une petite comédie
-de Regnard, <i>la Sérénade</i>, et «Sophie de la
-musique» y avait fait entrer quelques-uns des
-morceaux les plus appréciés dans son salon, entre
-autres une barcarolle vénitienne: <i>O pescatore
-dell' onda</i>, qu'elle avait mise à la mode, et dont
-les variations, chantées par le célèbre baryton
-Martin, avaient couru sur toutes les lèvres.</p>
-
-<p>L'idée leur était venue de transporter <i>la Sérénade</i>
-à Aix-la-Chapelle, pour charmer l'esprit et
-le c&oelig;ur des souverains et des diplomates pendant
-<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-le Congrès: d'où l'impatience avec laquelle Sophie
-Gay attendait sa bonne amie, à la date du 31 août
-1818.</p>
-
-<p>Relisons, s'il vous plaît, sa lettre. J'y trouve
-deux ou trois lignes qui méritent qu'on s'y arrête.
-Elle dit: «Le plaisir de jouer le rôle d'une bonne
-Française à la barbe de tous ces Cosaques a quelque
-chose d'assez piquant.»&mdash;Très piquant, en
-effet, et le correspondant de Sophie aurait pu lui
-répondre qu'elle n'avait pas toujours eu ce beau
-dédain pour les Cosaques.</p>
-
-<p>En 1814, elle avait été l'une des premières à aller
-au-devant des Alliés, quand ils entrèrent dans
-Paris. Il est vrai qu'elle avait fait ce vilain geste,
-moins par amour pour Louis XVIII que par ressentiment
-contre Napoléon. Aussi bien n'avait-elle
-pas tardé à s'en repentir, et, tout en caquetant à
-Aix-la-Chapelle avec les diplomates de la Sainte-Alliance,
-elle jouait, selon son expression, «le
-rôle d'une bonne Française».</p>
-
-<p class="space">Le 10 septembre 1818, elle écrivait à M<sup>me</sup> Gail:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Venez vite, chère amie, que je vous embrasse
-de tout mon c&oelig;ur pour vous remercier de cette
-bonne idée de choisir notre maisonnette pour asile
-pendant ce Congrès. A toute autre je répondrais
-que, ma nombreuse famille remplissant déjà nos
-appartements, il ne nous en reste pas un digne
-d'être offert à une belle dame; cela est vrai,
-<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-mais non pas pour vous, chère bonne, car je me
-souviens de vous avoir vue rue Saint-Honoré et
-je sais que vous pouvez momentanément habiter
-une petite chambre: en conséquence, vous aurez
-celle de Delphine que je niche dans mon cabinet.
-Ma chambre, celle de mon mari, tout sera à
-votre disposition, et vous aurez de plus un très
-joli salon où vous recevrez votre beau monde et
-le mien. Si vous n'amenez personne, j'ai ici
-femme de chambre, domestique, cuisinière à vos
-ordres, et trois petites filles qui servent à la fois
-de secrétaires, de servantes et de société: ainsi
-donc, vous ne manquerez pas de soins. J'avais
-d'abord pensé à vous donner ma chambre, mais
-vous seriez capable de regarder cette offre comme
-un honnête refus et je veux m'assurer de vous
-avant tout. J'avais aussi la ressource de vous
-louer un prix fou un vilain appartement dans le
-quartier, mais j'aime mieux que vous soyez mal
-chez moi qu'ailleurs. Ainsi donc, j'attends, chère
-amie, que vous me disiez: «J'accepte la petite
-niche de Delphine», et cette réponse mettra toute
-la famille en joie.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Récamier, à qui j'ai annoncé la bonne
-nouvelle de votre arrivée, m'a déjà fait promettre
-de vous lier avec elle. Nos diplomates
-aspirent au même honneur; moi, je ne pense
-qu'au plaisir, mais il se fait déjà sentir à chacun
-de nous; mon mari fait déjà provision du meilleur
-thé pour le prendre avec vous; Isaure vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-apprête un café délicieux; Delphine veut être
-votre copiste de musique; Hortense<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a>, votre
-secrétaire. Moi, je me réserve l'emploi de confidente,
-et Dieu sait comme nous bavarderons.
-Je garde pour ce moment tout ce que j'aurais
-à répondre à votre aimable lettre. Vous ne me
-dites rien des succès de ce cher Francisque<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a>,
-mais je sais que c'est déjà un professeur important
-et pour l'amour du grec je l'embrasse familièrement.
-Dites mille choses tendres pour moi
-à cette bonne s&oelig;ur<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a> qui a dû être si heureuse
-de vous revoir! Ma foi, vous êtes revenue à
-temps, car j'allais l'aimer, je crois, tout autant
-que je vous aime. Obligez-moi de dire au phénix
-des grognons une foule de choses désagréables de
-ma part, pour l'engager à me répondre.</p>
-
-<p>«Eh bien, voilà notre <i>Sérénade</i> au croc. La
-partition est-elle enfin terminée? Gavaudan vous
-a écrit ici pour l'avoir, ainsi que celle de M<sup>lle</sup> de
-Launay. Et ce cher Fétis, comment va-t-il? A-t-il
-avancé son opéra? A combien de questions vous
-aurez à répondre!</p>
-
-<p>«Mandez-moi vite le jour fixé pour votre départ.
-Songez que tous les plénipotentiaires arriveront
-<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-ici le 20, et les souverains le 27<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a>, et qu'il faudrait
-être ici avant eux pour être un peu reposée
-du voyage quand ils arriveront.</p>
-
-<p>«A bientôt, chère amie. Je n'ai plus d'autre idée
-que celle de vous revoir et de causer avec vous de
-tout ce qui nous intéresse.</p>
-
-<p>«Recevez d'avance les caresses de toute une
-famille.</p>
-
-<p class="signature">«SOPHIE GAY.</p>
-
-<p>«<i>P. S.</i>&mdash;Rappelez-moi au souvenir des amis
-qui attachent quelque prix au mien. Je vais répondre
-à Emmanuel, quoiqu'il ait mis un peu trop de
-temps à se décider à m'écrire. On dit ici que le
-comte de Cazes pourrait bien venir au Congrès. Je
-pense qu'il amènerait MM. Villemain et Vatout et
-je serais charmée de retrouver notre salon ici. Les
-grands seigneurs que j'y vois me ragoûtent d'autant
-plus des gens d'esprit, et je descendrais sans le
-moindre regret des beaux équipages où l'on me
-traîne avec six chevaux dans la ville, pour m'y promener,
-bras dessus bras dessous, avec un homme
-de lettres aimable. Je n'ai pas plus de vanité que
-cela<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>«Excusez du peu!» aurait dit Villemain, s'il
-<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-avait eu connaissance de cette lettre. Mais au fond
-il n'aurait pas été autrement surpris de l'honneur
-qu'on lui réservait: lorsque Sophie résidait à Paris
-il était vraiment le roi de son petit salon, et c'est
-lui, bien plus que M. de Chateaubriand, qui fut le
-vrai parrain littéraire de Delphine. A ceux qui en
-douteraient je rappellerai qu'en 1822 ce fut sur son
-rapport<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a> que l'Académie-Française décerna une
-particulière mention à la jeune fille pour ce poème,
-<i>le Dévouement des s&oelig;urs de Sainte-Camille dans</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-<i>la peste de Barcelone</i>, et que, trois ans après, il contribua
-largement à sa popularité en la chargeant
-de quêter pour les Grecs. Delphine lui a même
-dédié, à cette occasion, une petite pièce de vers
-qui vaut d'être reproduite ici:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i3">ENVOI A M. VILLEMAIN</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Vous le voulez: qui peut résister à sa voix</p>
-<p class="i3"> Lorsque l'éloquence commande?</p>
-<p>Pour ceux que votre esprit eût charmés autrefois,</p>
-<p>Pour ces Grecs malheureux voici mon humble offrande.</p>
-<p>La fortune en fuyant m'a ravi ses trésors,</p>
-<p class="i3"> Et ma richesse est dans ma lyre;</p>
-<p>Je n'ai, pour seconder vos généreux efforts,</p>
-<p>Que les bienfaits de ceux qui daigneront me lire.</p>
-<p>Puisse ma faible voix, unie à vos accents,</p>
-<p>Rendre à ce beau pays tout le bonheur du nôtre!</p>
-<p class="i3"> Puissent un jour les Grecs reconnaissants</p>
-<p>Sur le marbre sacré de leurs noms renaissants</p>
-<p class="i3"> Graver mon nom auprès du vôtre!</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="date1">Paris, 25 août 1825.</p>
-</div></div>
-
-<p>Enfin comme autre preuve de l'admiration de
-Villemain pour le talent de Delphine, voici un tout
-petit billet qu'il lui adressait le 29 novembre 1827:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je vous envoie le plus humble des hommages,
-un discours que j'ai prononcé il y a quelques mois
-et dont vous n'avez guère entendu parler. Ce n'est
-pas du Casimir Delavigne ou du Lamartine. C'est
-de la prose colorée dans quelques endroits par l'éclat
-du sujet. Il y a quelques traits qui auraient
-mérité d'être anoblis par vos vers.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-«Un faible tribut est porté à vos pieds par un
-admirateur qui saura par c&oelig;ur l'Épître sur l'Italie
-dès le premier jour, et avant même qu'elle soit à
-la seconde édition.</p>
-
-<p>«Veuillez agréer mon respect.</p>
-
-<p class="signature">«VILLEMAIN<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Mais avec Villemain, «de son naturel un peu
-fou», comme disait Sophie, il y avait toujours à
-redouter un changement d'humeur. Quelque temps
-avant son mariage (janvier 1830), il vint faire une
-scène à la mère de Delphine à propos de rien,
-comme si la Muse «avait eu quelque prétention
-sur sa destinée conjugale<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a>»&mdash;ce qui fit dire à
-Lamartine:</p>
-
-<p class="blockquote">
-C'est mal débuté. L'amitié va très bien à un
-homme marié, et la vôtre et celle de votre aimable
-mère m'auraient semblé, à sa place, un présent de
-quelque prix<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a>.»</p>
-
-<p>Tout autre était Benjamin Constant, dont Sophie
-Gay déplorait tout à l'heure l'«affreux accident»
-et la longue convalescence. Celui-là était plus qu'un
-ami pour elle, c'était, en politique, quelque chose
-comme un compère et un complice, et il n'avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-pas dépendu d'elle qu'en 1815 il n'eût reçu par son
-élection à l'Académie-Française le prix de ses palinodies.
-Elle écrivait, le 24 janvier de cette année,
-à un académicien dont j'ignore le nom:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Cher comte,</p>
-
-<p>«Un de vos collègues, qui pense avec raison, je
-crois, qu'un bon prosateur, fort instruit en politique
-et en littérature, courageux dans ses opinions,
-ingénieux dans ses ouvrages, est digne de
-siéger parmi vous, doit proposer demain à votre
-assemblée l'ami Benjamin de Constant, pour remplacer
-le brave et aimable chevalier de Boufflers.
-Je suis chargée de réclamer votre appui pour ce
-nouveau candidat, qui ne veut se présenter devant
-votre noble aréopage qu'autant qu'il pourra compter
-sur le suffrage de ses anciens amis. Je n'ai pas
-besoin de vous dire tout le prix qu'il attache au
-vôtre; vous devinez que son amour-propre en serait
-aussi fier que son amitié en serait reconnaissante.</p>
-
-<p>«Comment se porte-t-on au Val<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a>, par ce vilain
-froid? J'ai bien de la peine à le supporter, même
-au coin de mon feu; prenez pitié de moi, et venez
-par votre bonne présence m'aider à braver tous les
-maux de la vie.</p>
-
-<p>«Edmond implore votre grâce pour obtenir aujourd'hui,
-<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
-demain ou après, la faveur des Anglaises
-pour rire.</p>
-
-<p>«Mille tendres et éternelles amitiés.</p>
-
-<p class="signature">«SOPHIE GAY<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Mais Benjamin Constant n'avait pas l'oreille de
-l'Académie: il ne fut élu ni en 1815, ni en 1819,
-ni même en 1830<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a>, malgré les démarches réitérées
-de Sophie Gay.</p>
-
-<p>Elle était, en effet, inlassable, quand il s'agissait
-de servir ses amis, et M<sup>me</sup> Récamier, qui connaissait
-son influence à l'Institut, la mit souvent
-à contribution, notamment en 1841, lors de la candidature
-de Ballanche à l'Académie-Française.</p>
-
-<p>Sophie écrivait alors à la belle Juliette:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«M. Ballanche aura la première voix de M. de
-Lamartine, chère Madame, il me charge de vous en
-donner l'assurance, et je lui rends grâces de m'offrir
-cette occasion de vous prouver le zèle de ma
-vieille amitié.</p>
-
-<p class="signature">«SOPHIE GAY<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a>.</p>
-<p class="date1">«14 janvier 1841.»</p>
-</div>
-
-<p>Et quelques jours après:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-«Je vous envoye le petit billet que je reçois de
-M<sup>me</sup> de Lamartine, chère Madame, pour vous
-prouver le vif intérêt qu'elle et son mari prennent
-à M. Ballanche. J'y ajouterai que la voix nécessaire
-est, dit-on, acquise. C'est ce que nous a bien affirmé
-hier M. (<i>illisible</i>) qui est ordinairement très
-instruit des votes académiques. J'ai tant le désir
-de vous donner, la première, cette bonne nouvelle
-que je l'aventure peut-être, mais vous me le pardonnerez,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p class="signature">«SOPHIE GAY<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Cependant Ballanche ne fut élu que le 17 février
-1842, en remplacement d'Alexandre Duval, ce qui
-fit dire à Alfred de Vigny, son concurrent:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Ballanche est nommé, et j'en ai été très content.
-C'eût été pour lui un malheur véritable que
-de n'être pas reçu cette fois, car ce refus eût été
-le dernier! Que d'académiciens à qui je prêchais
-son mérite, à qui j'apprenais le nom de ses &oelig;uvres
-et qui ne les ont pas encore lues<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a>!»</p>
-
-<p>Revenons quelque peu en arrière. M<sup>me</sup> Récamier
-et Sophie Gay avaient fait assaut plus d'une
-fois de beauté et d'esprit dans les mêmes salons,
-sous le Consulat; mais, tout en ayant l'une pour
-l'autre une réelle sympathie,&mdash;et quelques amis
-communs, dont M<sup>me</sup> de Staël et Benjamin
-<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-Constant,&mdash;elles n'avaient jamais eu l'occasion de
-se lier avant leur rencontre à Aix-la-Chapelle. Elles
-rattrapèrent pendant le Congrès tout le temps
-perdu. Nous avons une lettre de Sophie Gay à sa
-belle-s&oelig;ur, où elle parle de M<sup>me</sup> Récamier en ces
-termes:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Là, comme en exil, comme à Rome, comme à
-Paris, comme partout, son salon était le rendez-vous
-de tout ce qu'il y avait de personnages marquans
-ou de gens aimables. Le prince Auguste de
-Prusse, que j'y voyais souvent, me parla un jour
-du désir qu'il avait de satisfaire un v&oelig;u de son amie,
-la baronne de Staël, en faisant peindre par un grand
-peintre sa Corinne dans un des moments où elle
-se livre à son inspiration poétique. Ce v&oelig;u que
-la mort de M<sup>me</sup> de Staël<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a> ne lui avait pas permis
-d'accomplir, cette &oelig;uvre doublement importante
-par le sujet et par le prix qu'il y voulait mettre,
-le prince désira en charger David. Tout le
-monde approuva cette idée, que le talent de David
-justifiait assez et que sa position d'exilé rendait
-généreuse; mais, je l'avoue, mon amitié jalouse
-s'affligeant de voir cette palme ravie aux mains de
-Gérard, je fis valoir vainement la volonté posthume
-de M<sup>me</sup> de Staël, son admiration, ses sentiments
-affectueux pour Gérard, qui l'auraient sans
-doute portée à le choisir pour rendre sa plus noble
-pensée, pour offrir sa douloureuse image d'une
-<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-femme de génie, belle, aimante et sacrifiée sans
-pitié aux préjugés du monde.</p>
-
-<p>«Sigismond<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a>fut chargé d'écrire à David, et, le
-croirez-vous? ce grand peintre, qu'un chef-d'&oelig;uvre
-de plus pouvait ramener dans sa patrie, loin de saisir
-cette occasion, marchanda sur la somme considérable
-offerte par le prince, et cela d'une manière
-si peu digne de l'artiste, du sujet de ce tableau
-et du sentiment qui le faisait commander, que
-M<sup>me</sup> Récamier, dont la bonté avait d'abord craint
-de s'opposer aux intérêts d'un exilé, se joignit à
-moi pour dire que Gérard n'aurait jamais rien
-écrit de semblable. Il fut aussitôt décidé qu'il ferait
-Corinne<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a>.»</p>
-
-<p>Telle est l'histoire du fameux tableau qui décorait
-la cheminée du salon de l'Abbaye-aux-Bois. Cette négociation
-mit d'emblée une certaine intimité dans les
-rapports des deux femmes, et cette intimité devint
-plus grande encore lorsqu'elles se retrouvèrent à
-Paris.</p>
-
-<p>Le 15 octobre 1818, Sophie écrivait à M<sup>me</sup> Récamier:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je suis bien touchée, Madame, de votre aimable
-souvenir, mais vous ne deviez pas moins aux
-regrets que j'éprouve depuis votre départ; nous
-avons des fêtes, il est vrai; quant aux plaisirs, vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-y avez mis bon ordre; cependant M. Dalopeus<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a>
-a donné hier un bal étonnant, où je m'étais parée
-de votre lettre pour être mieux accueillie que personne.
-Le talisman n'a pas manqué son effet, et je
-vous dois bien la moitié des bonnes grâces dont
-ma famille a été comblée. On médite encore plusieurs
-autres réunions de ce genre, mais j'espère
-n'en pas être, car j'ai le projet de me mettre en
-route le plus tôt qu'il me sera possible pour aller
-réclamer quelque preuve d'un intérêt que vous avez
-rendu aussi doux que nécessaire à mon c&oelig;ur. Rappelez-vous,
-Madame, votre engagement de la cathédrale<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a>,
-et tâchez d'y rester aussi fidèle que
-je suis sûre de l'être au sincère attachement que
-vous m'inspirez.</p>
-
-<p class="signature">«SOPHIE GAY.</p>
-
-<p>«Recevez les compliments affectueux de toute
-cette petite famille pour laquelle vous aviez tant
-de bonté et agréez les hommages respectueux de
-M. Gay.</p>
-
-<p>«Comme le prince Lubomirski est persuadé que
-M. Dalopeus ne vous parle jamais que de lui, il
-me charge de mettre à vos pieds toutes ses adorations
-et tous ses regrets. Je vous prie à mon tour
-de me rappeler au souvenir de M. Récamier<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-Et voilà qui explique suffisamment l'accueil que
-Delphine reçut, quelques années plus tard, à l'Abbaye-aux-Bois.</p>
-
-<p>D'ailleurs, en dépit de tous les événements qui
-traversèrent leur vie, Sophie Gay demeura fidèle à
-M<sup>me</sup> Récamier. J'ai sous les yeux une des dernières
-lettres qu'elle lui ait écrites: elle a trait à
-la mort de Chateaubriand. La voici:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Que de douleurs! Pauvre et divine amie! Encore
-une plaie sur ce c&oelig;ur adorable! Ah! vous
-ne doutez pas, j'espère, de ce que j'éprouve à cette
-perte si grande pour le monde pensant, si cruelle
-pour vous. Mais ce monde, tel qu'il devient aujourd'hui,
-n'était plus digne de ce génie si vaste et si
-noble et si religieux. Le ciel l'a réclamé, vous l'y
-retrouverez, vous l'ange consolateur de tout ce qui
-souffre. Mais, pendant le temps d'épreuves qui nous
-reste à subir, n'oubliez pas la vieille amie qui, après
-avoir joui de vos éclatans succès, pleure sur toutes
-vos peines.</p>
-
-<p class="signature">«SOPHIE GAY<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a>.</p>
-
-<p class="date">«Versailles, 6 juillet (1848).»</p>
-</div>
-
-<p>Les deux amies devaient se suivre de près dans
-la tombe: M<sup>me</sup> Récamier mourut le 11 mai 1849;
-Sophie Gay, le 6 mars 1852.</p>
-
-<div class="section">
-<h3><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-II</h3>
-</div>
-
-<p>Si l'on s'en rapportait à la pièce de vers qui
-ouvre son volume de poésies, Delphine serait devenue
-poète en voyant pleurer sa mère, et c'est
-pour la consoler qu'elle se serait mise à chanter.&mdash;Je
-ne dirai pas que c'est trop joli pour
-être vrai, mais alors Sophie Gay aurait eu d'autres
-chagrins avant la perte de sa belle-s&oelig;ur et de son
-mari, puisque Delphine composa <i>la Noce d'Elvire</i>
-au mois de septembre 1820 et que Mary et Sigismond
-Gay moururent, la première au mois de février 1821,
-le second au mois de décembre 1822.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, dès que Delphine se fut révélée
-sous ce jour, sa mère, après avoir essayé vainement
-de l'arrêter, ne lui ménagea pas les conseils.
-Sachant par expérience qu'on est trop disposé
-à traiter légèrement la littérature des femmes,
-elle lui dit:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Si tu veux qu'on te prenne au sérieux, donnes-en
-l'exemple, étudie la langue à fond; pas d'à
-peu près, montres-en à ceux qui ont appris le
-latin et le grec, et puis n'aie dans ta mise aucune
-des excentricités des bas-bleus; ressemble aux
-autres par ta toilette et ne te distingue que par ton
-esprit. En un mot sois femme par la robe et homme
-par la grammaire<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a>!»
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-Ces conseils étaient trop sages pour n'être pas
-suivis,&mdash;d'autant que Delphine ne voyait que par
-les yeux de sa mère.&mdash;Ses premiers vers, très
-purs de forme, avaient quelque chose de mâle,
-comme sa beauté. On sentait qu'elle avait profité
-des leçons: aussi Alexandre Soumet était-il fier
-de son élève.</p>
-
-<p>Quant à sa toilette, elle était aussi simple que
-possible. Elle se composait, le plus souvent, d'une
-robe de mousseline blanche unie et d'une écharpe
-de gaze bleue. Quand Delphine allait dans le
-monde avec sa mère, et qu'on lui demandait des
-vers, elle s'exécutait sans se faire prier, et elle
-disait bien, sans aucune emphase.</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Son organe était plein et vivant, son attitude
-décente, son air noble et sévère. Grande et un peu
-forte, la tête fièrement attachée sur un cou d'une
-beauté antique, le profil aquilin, l'&oelig;il clair et lumineux,
-elle avait, dans toute sa personne, un air de
-sibylle accoutrée et quelque peu façonnée à la mode
-du temps<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a>.»</p>
-
-<p>Mais, dès qu'elle avait fini de réciter, elle redevenait
-une jeune fille comme une autre. Un soir,
-qu'elle était complimentée par une jolie femme à
-la mode, elle lui répondit:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Ce serait plutôt à moi, Madame, à vous complimenter;
-<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-pour nous autres femmes, il vaut mieux
-inspirer des vers que d'en faire<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a>.»</p>
-
-<p>La réponse était d'une femme d'esprit, mais de
-ce côté-là encore elle avait de qui tenir: sa mère
-était réputée pour ses bons mots, la vivacité de ses
-réparties. D'aucuns trouvaient même qu'elle en
-abusait quelquefois<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a>, et c'est un fait que sa
-mauvaise langue coûta à son mari le poste de trésorier-payeur
-général que Napoléon I<sup>er</sup> lui avait
-confié à Aix-la-Chapelle. Mais Delphine avait reçu
-de la nature un don plus précieux que celui de
-l'esprit: elle était bonne autant que belle; c'est
-pour cela sans doute qu'elle n'eut jamais d'ennemis,
-même sous le masque transparent du vicomte
-de Launay.</p>
-
-<p>J'ai dit que son maître en l'art poétique avait été
-Soumet<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a>. Il n'était pas encore «notre grand
-Alexandre». On n'avait pas encore applaudi ses
-tragédies de <i>Saül</i> et de <i>Clytemnestre</i>, mais on s'en
-<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-occupait beaucoup dans le monde, et son élégie de
-<i>la Pauvre Fille</i><a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a> lui avait ouvert tous les salons.</p>
-
-<p>La première fois que Delphine parut à l'Abbaye-aux-Bois,
-elle voulut payer sa bienvenue en récitant
-le petit chef-d'&oelig;uvre de Soumet. Elle y obtint
-un si grand succès que, sur les instances de
-M<sup>me</sup> Récamier, à qui sa mère avait donné le mot,
-elle consentit à dire son propre poème <i>le Dévouement
-des s&oelig;urs de Sainte-Camille dans la peste
-de Barcelone</i>. On lui fit une ovation. C'était en
-1822. Il y avait là, parmi les auditeurs, la reine
-de Suède, la femme du général Moreau, le peintre
-Gérard et les courtisans habituels de la belle Juliette,
-dont Ballanche et Mathieu de Montmorency.
-Il ne manquait que le dieu du temple, autrement
-dit Chateaubriand, alors ambassadeur à Londres.
-Mais ayant reçu, quelque temps après, un exemplaire
-du poème, il en complimenta l'auteur par la
-lettre suivante:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«5 février 1823.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Récamier m'a appris, à mon grand
-étonnement, Mademoiselle, que vous n'avez pas
-reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire
-de Londres. <i>Le Dévouement des S&oelig;urs de Sainte-Camille</i>
-m'a enchanté. Je sais maintenant pourquoi
-vous dites si bien les vers: vous parlez votre
-langue. Mais je crains, Mademoiselle, que vous ne
-soyez réduite un jour à demander à Dieu pardon
-<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-de votre gloire. Moi qui suis plus faible que vous,
-je vous remercie de m'avoir associé à votre futur
-repentir, en répandant sur une ligne de ma prose
-le charme et l'éclat de votre poésie<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">&nbsp;[44]</a>. J'ai à peine
-le temps d'écrire, Mademoiselle, pardonnez à ce
-griffonnage. Agréez mes obéissances et offrez, je
-vous prie, à M<sup>me</sup> Gay tous mes hommages<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">&nbsp;[45]</a>.»
-</p>
-</div>
-
-<p>M<sup>me</sup> Gay était une vieille connaissance de Chateaubriand.
-Quand il était rentré en France,
-en 1800, elle s'était employée auprès de M<sup>me</sup> Regnaud
-de Saint-Jean d'Angély, qui avait invité le duc de
-Rovigo à le laisser à l'écart. Et il lui en avait exprimé
-sa gratitude par la lettre que voici:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Vous êtes, Madame, si bonne et si douce pour
-moi, que je ne sais comment vous remercier. J'irais
-à l'instant même mettre ma reconnaissance à vos
-pieds, si des affaires de toutes sortes ne s'opposaient
-à l'extrême plaisir que j'aurais à vous voir.
-Je ne pourrai même aller vous présenter tous mes
-hommages que jeudi prochain, entre midi et une
-heure, si vous étiez assez bonne pour me recevoir.
-Je suis obligé d'aller à la campagne. Pardonnez,
-Madame, à cette <i>écriture arabe</i>. Songez que c'est
-une espèce de sauvage qui vous écrit, mais un sauvage
-qui n'oublie jamais les services qu'on lui a
-rendus et la bienveillance qu'on lui témoigne.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-Et c'était vrai: chaque fois que, de près ou de
-loin, il put être utile ou agréable à Delphine, Chateaubriand
-s'empressa d'en saisir l'occasion. Il n'oublia
-jamais ce que sa mère avait fait pour lui dans
-cette circonstance mémorable.</p>
-
-<p>Le succès de Delphine à l'Abbaye-aux-Bois, consacré
-peu de temps après par la distinction dont
-elle fut l'objet à l'Académie, lui ouvrit tous les salons
-du faubourg Saint-Germain, à commencer par ceux
-de M<sup>me</sup> de Custine, de la duchesse de Maillé, de la
-duchesse de Duras et de sa fille, la duchesse de
-Rauzan.</p>
-
-<p>Elle fut d'autant plus sensible à ces gracieux témoignages
-qu'ils lui arrivèrent au moment où elle
-en avait le plus besoin. Elle venait, en effet, de
-perdre son père, et cette mort inattendue avait obligé
-sa mère à restreindre singulièrement son train de
-maison.</p>
-
-<p>Elle avait quitté son appartement de la rue Neuve-Saint-Augustin
-pour aller habiter dans un petit
-entresol humide et bas de la rue Gaillon. Lamartine,
-plus tard, en a fait ce pittoresque inventaire:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Deux chambres basses, où l'on montait par
-un escalier de bois, des meubles rares et éraillés,
-restes de l'antique opulence, quelques livres sur
-des tablettes suspendues à côté de la cheminée,
-une table où les vers de la fille et les romans de la
-mère, corrigés pour l'impression, révélaient assez
-les travaux assidus des deux femmes; au fond de
-<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine
-se retirait du bruit pour écouter l'inspiration,
-voilà tout. Ce boudoir ouvrait sur une terrasse de
-douze pas de circuit, sur laquelle deux ou trois
-pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient
-à midi un rayon de soleil entre deux toits, et
-où les moineaux d'une écurie voisine piétinaient
-dans l'eau de pluie<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">&nbsp;[46]</a>.»</p>
-
-<p>Si ce n'était pas la misère, c'était la gêne, noblement
-supportée du reste par la mère et la fille,
-mais les courtisans et les admirateurs n'en étaient
-que plus nombreux, et tout ce qui avait un nom
-dans la politique et les lettres connaissait le petit
-entresol de la rue Gaillon.</p>
-
-<p>Voilà donc Delphine engagée sur le chemin de la
-gloire à l'âge de dix-huit ans. De 1822 à 1827, date
-de son apothéose au Capitole de Rome, on peut
-dire qu'elle cueillit par brassées les lauriers et les
-roses. Elle ne s'était pas encore donné le surnom
-de «Muse de la Patrie», qu'elle en remplissait le
-rôle aux applaudissements de la France entière<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">&nbsp;[47]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-Les événements, d'ailleurs, semblaient se multiplier
-pour faire son jeu. Quand elle ne vendait pas
-les élégies de Guiraud au profit des «Petits Savoyards»<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">&nbsp;[48]</a>;
-quand elle ne quêtait pas pour les
-Grecs,&mdash;et sa pièce intitulée <i>la Quête</i><a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">&nbsp;[49]</a> leur rapporta
-quatre mille francs,&mdash;elle déplorait la mort
-du général Foy en des vers qu'on gravait ensuite
-sur son tombeau, ou bien elle donnait la réplique
-à Victor Hugo, à Lamartine, à M<sup>me</sup> Tastu,
-dans les chants du sacre de Charles X. Sa <i>Vision</i>
-est un excellent morceau de poésie. Sainte-Beuve
-peut dire que c'est du Racine vu à travers Soumet;
-pareille critique est encore un éloge: ne fait
-pas du Racine qui veut, même édulcoré par Soumet<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">&nbsp;[50]</a>.
-Cette <i>Vision</i> valut à la jeune fille l'honneur
-<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-d'être reçue en audience privée par le roi<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">&nbsp;[51]</a>:
-M<sup>me</sup> de Duras avait intercédé pour elle.</p>
-
-<p>J'ai sous les yeux le billet que l'auteur d'<i>Ourika</i>
-adressait quelque temps avant à M. de Lourdoueix
-chargé de la direction des sciences, beaux-arts et
-belles-lettres au ministère de l'Intérieur, afin de lui
-demander une pension pour Delphine:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Il me semble que des paroles de bonté de la
-bouche du roi devraient être suivies de cette marque
-de munificence pour une jeune personne d'un
-talent unique. On peut craindre que cette grâce
-<i>fasse planche</i>, comme on dit. Il n'y a pas deux
-M<sup>lle</sup> Gay<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">&nbsp;[52]</a>.»</p>
-<p>
-Ce billet est du 2 décembre 1824. M<sup>me</sup> de
-Duras, savait-elle, quand elle l'écrivit, que Delphine
-avait été en passe de devenir la favorite ou
-la femme morganatique du comte d'Artois? J'en
-<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-doute, et cependant le bruit en avait couru sous
-quelques manteaux. Certains courtisans, informés
-de la situation où végétait Sophie Gay depuis son
-veuvage, s'étaient mis en tête de faire un sort à
-Delphine en la chargeant de distraire les ennuis de
-Monsieur, frère du roi.</p>
-
-<p>Malheureusement, il avait fait v&oelig;u de continence
-au lit de mort de M<sup>me</sup> de Polastron, et leur ingénieux
-dessein n'avait pu être rempli. Je ne crois
-pas, d'ailleurs, que Delphine eût consenti à jouer
-le rôle qu'on lui ménageait. Elle avait alors un
-autre amour en tête, elle était éprise d'un beau
-militaire, d'un ancien officier des gardes du corps,
-dont sa mère elle-même raffolait<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">&nbsp;[53]</a>. Et Alfred de
-Vigny, car c'est de lui qu'il est question, n'aurait
-pas demandé mieux que de se marier avec elle. Mais
-la mère du jeune poète&mdash;de «l'ange de l'adultère»,
-comme l'appelait Sophie Gay, par allusion
-à l'un de ses <i>Poèmes antiques</i>&mdash;M<sup>me</sup> de Vigny,
-qui savait le prix de l'argent, ayant beaucoup
-souffert de la médiocrité de sa fortune, n'avait pas
-voulu que son fils unique épousât une fille sans dot,
-<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-habituée au train du monde. Et Delphine en avait
-été pour son rêve et Sophie pour ses larmes<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">&nbsp;[54]</a>.</p>
-
-<p>Cependant le comte d'Artois, une fois monté sur
-le trône, saisit la première occasion de témoigner
-sa bienveillance à la jeune Muse. Après l'avoir
-reçue en audience privée, et lui avoir annoncé qu'il
-lui accordait une pension de cinq cents écus, il
-l'engagea paternellement à voyager, en lui donnant
-pour raison qu'elle éviterait ainsi bien des périls.</p>
-
-<p>Quelques jours après, le 6 juin 1835, elle se présentait
-au Panthéon, avec ce laisser-passer du
-baron Gros:</p>
-
-<p class="blockquote">«Le gardien laissera monter à la coupole Sainte-Geneviève,
-M<sup>lle</sup> Delphine Gay et sa société. Ce billet
-restera à la personne<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">&nbsp;[55]</a>.»</p>
-
-<p>Qu'allait-elle faire sous la coupole? Elle n'allait
-pas seulement faire admirer les peintures dont le
-baron Gros venait de la décorer; elle allait surtout
-montrer la place d'où, au mois d'avril, elle avait
-déclamé publiquement son hymne à Sainte-Geneviève<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">&nbsp;[56]</a>.</p>
-
-<p>Ce jour-là, son auditoire d'élite lui avait fait une
-ovation dont l'écho se répercuta jusqu'à Rome.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-Le lendemain, l'auteur d'<i>Ourika</i> lui écrivait:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«M. Villemain m'a dit, Mademoiselle, votre
-aimable souvenir. Vous me gâtez, mais en vérité
-vous me devez bien un peu de cette bonne grâce
-en retour de ma sincère admiration. Vous voulez
-donc bien réjouir par votre présence et le son de
-votre voix la plus aimable des vieilles et des aveugles?
-Puisque vous me laissez le choix du jour, je
-vous propose mercredi prochain, à une heure. Je
-me réjouis d'avance des moments que je vais passer
-avec une personne qui réunit tant de bonté à
-tant d'esprit, c'est-à-dire les deux meilleures choses
-qu'il y ait en ce monde. Si vous ne me faites
-rien dire, je serai à votre porte mercredi à une heure.</p>
-
-<p>«Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de
-madame votre mère. Je suis charmée que votre
-s&oelig;ur soit mieux.</p>
-
-<p class="signature">«DUCHESSE DE DURAS<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">&nbsp;[57]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Sans doute, la voix de Delphine fit son effet,
-<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-car, peu de jours après, la duchesse lui écrivait de
-nouveau:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«J'ai un vrai plaisir à vous envoyer la lettre ci-jointe,
-Mademoiselle: ce n'est pas encore tout ce
-que j'aurais voulu, mais c'est quelque chose que
-d'être sur le chemin de la justice. Ce bon duc<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">&nbsp;[58]</a>
-vous dit la vérité et aurait désiré faire mieux.
-Accordez-lui sa demande. J'en ai une aussi à vous
-faire, c'est de vous mener encore une fois chez
-cette pauvre tante aveugle à laquelle vous avez fait
-passer une heure si délicieuse: elle s'en souvient et
-voudrait entendre <i>la Coupole</i>. Dites-moi votre jour
-et si, pour éviter les lenteurs, lundi à midi et demie
-vous conviendrait<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">&nbsp;[59]</a>.»</p>
-
-<p>C'est au milieu de ces témoignages flatteurs d'admiration
-et de sympathie que Delphine, en obéissant
-au conseil du roi, partit pour l'Italie avec sa
-mère.</p>
-
-<p>Elles firent une halte à Lyon pour se reposer et
-voir M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore, et voici comment
-Marceline a raconté cet événement dans une lettre
-privée:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Quand je l'ai vue pour la première fois, belle,
-imposante comme la Rachel de la Bible, elle était
-couverte de cheveux blonds retombant sur toutes
-ses roses, et semblait en être formée. Jamais rien
-<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-de si éclatant n'est apparu dans une ville. Sa mère
-la conduisait alors en Italie et s'arrêtait quelques
-jours à Lyon. Mon mari, qui l'avait entrevue au
-balcon de l'hôtel, vint me chercher vite, vite, pour
-me faire voir, disait-il, ce que je ne verrais plus de
-ma vie. Il y avait là une foule qui passait et repassait
-émerveillée. Comme il faisait affreusement
-chaud, la jeune fille fut obligée de s'étouffer en fermant
-ses fenêtres très basses, et les curieux la regardaient
-encore au travers des vitres. J'appris dans le
-jour que c'était M<sup>lle</sup> Delphine Gay, et je sus bientôt
-par moi-même qu'elle était bonne, vraie comme
-sa beauté. En l'examinant avec attention, on ne
-tombait que sur des perfections, dont l'une suffit à
-rendre aimable l'être qui la possède<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">&nbsp;[60]</a>...»</p>
-
-<p>Quelques jours après, Delphine rencontrait
-Lamartine à Terni, près des cascades de Velino.
-Il a donc eu tort d'écrire qu'il l'avait vue pour la
-première fois en 1825. S'il avait seulement pris la
-peine de consulter sa correspondance, il eût vite
-reconnu son erreur. Cette rencontre eût lieu en 1826,
-peu de temps après le duel de Lamartine avec le
-colonel Pepe. Le grand poète était alors secrétaire
-d'ambassade à Florence, et M<sup>me</sup> Gay et sa fille se
-rendaient à Rome. Il fut si charmé de les connaître,
-Delphine fit tant d'impression sur lui, qu'il les
-invita à passer quelque temps à Florence, ajoutant
-que la jeune Muse ne serait vraiment inspirée que
-<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-là. Mais elles n'acceptèrent son invitation que pour
-plus tard, et sous la promesse, exigée en riant par
-Delphine, qu'il leur enverrait des vers à Rome.
-Nous allons voir qu'il tint parole. Le 16 septembre
-1826, M<sup>me</sup> Gay lui écrivait de cette ville:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«L'admiration et la joie sont deux sentiments
-impossibles à cacher, et voilà, Monsieur, ce qui
-nous rend aujourd'hui si coupables envers vous.
-L'autre jour à dîner chez M. le duc de Laval, il m'a
-remis votre lettre à la condition absolue de lui lire
-les vers qu'elle pourrait contenir. Je n'osais me
-flatter d'une si précieuse confidence: nous brûlions
-de vous lire, j'ai tout promis. Mais à peine le
-cachet a-t-il été rompu que Delphine s'est écriée:
-«Il y a des vers!» et puis, m'enlevant la lettre
-sans aucun respect, elle les a dévorés dans un coin
-en laissant seulement échapper quelques mots,
-comme: «C'est ravissant, divin! et lui seul a le secret
-de cette poésie à la fois si brillante et si triste!»</p>
-
-<p>«Une admiration si bien sentie a redoublé l'impatience
-de connaître ces beaux vers. Delphine les
-a lus d'une voix très émue, et M. de la Rochefoucauld
-vous dira mieux que moi l'effet qu'ils ont produit.
-Ah! par grâce, ne nous punissez pas de ce
-succès, envoyez-nous bien vite ce que vous avez
-ajouté à cette noble élégie. Ce sera le plus sûr
-encouragement pour ma fille. Voici les vers impromptus
-que M. de Laval vous a trop vantés.
-Elle vous les livre uniquement pour vous prouver
-<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-sa soumission. Vous aviez mille fois raison de lui
-prédire qu'elle ne serait inspirée qu'à Florence.
-Aussi ne pensai-je qu'à l'y ramener. Visiter avec
-vous ces montagnes, ces vallées fleuries, qui vous
-ont fourni tant de pensées sublimes, doit rendre à
-l'inspiration la muse la plus endormie! Et puis
-trouver de l'amitié, toutes les grâces de l'esprit,
-réunies au plus beau talent du monde, voilà de
-quoi charmer les vieilles mères comme les jeunes
-poètes! On est bien loin ici d'apprécier ces plaisirs-là,
-personne ne se doute de celui que nous a causé
-votre lettre. Vous qui le savez n'en soyez pas avare.</p>
-
-<p>«Delphine, qui prétend que vous faites chérir
-les fléaux et les désastres, ne veut plus vous écrire
-en prose, elle attend ce que vous pensez d'elle pour
-vous répondre.</p>
-
-<p>«Adieu, nous n'avons jamais plus désiré le printemps<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">&nbsp;[61]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Les vers de Lamartine auxquels Sophie Gay fait
-allusion dans cette lettre étaient son élégie, ou le
-commencement de son élégie<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">&nbsp;[62]</a>, sur <i>la Perte de
-l'Anio</i>. On se souvient qu'un éboulement de rochers
-<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-détruisit à cette époque les merveilleuses cascatelles
-de Tivoli. Je ne m'étonne pas que ces vers
-aient eu tant de succès à l'ambassade de France à
-Rome. C'est une des meilleures choses que Lamartine
-ait faites, et il en avait si bien conscience qu'il
-écrivait à Aymon de Virieu, le 13 février 1827:</p>
-
-<p class="blockquote">«Je suis confondu que tu ne trouves pas mes
-vers sur Tivoli à ton plein gré. Je trouve que c'est
-le seul morceau par lequel je voudrais lutter avec
-lord Byron: <i>Italie, Italie!</i> etc.; mais on se trompe
-sur soi-même<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">&nbsp;[63]</a>...»</p>
-
-<p>Quelques jours après, les dames Gay allaient
-passer une quinzaine à Florence avec Lamartine,
-et le 26 octobre 1826 elles repartaient pour Rome
-où elles arrivèrent en même temps que les marins
-français qui avaient ramené d'Alger les Romains
-captifs chez les Musulmans. L'ambassadeur de
-France, M. de Laval-Montmorency, les invita au
-dîner qu'il donnait à l'équipage de la corvette française,
-et, pour le remercier de cette attention délicate,
-Delphine récita, au dessert, la pièce de vers
-qui lui avait été inspirée par cette belle action. Ce
-dîner avait lieu le 12 décembre 1826. Trois semaines après,&mdash;le
-2 janvier 1827,&mdash;M. Desmousseaux
-<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-de Givré, secrétaire d'ambassade, écrivait à
-M<sup>me</sup> Charles Lenormant:</p>
-
-<p class="blockquote">«Je répondrai bien mal à vos questions sur Tivoli;
-j'entends beaucoup parler de ce désastre, il a
-inspiré de beaux vers à M. de Lamartine; mais je
-n'en ai rien vu moi-même, et tout ce que j'en sais,
-c'est qu'il ne faut plus espérer de retrouver les cascatelles.
-Je n'ai point entendu parler de querelle
-entre des Français et des Romains. J'ai vu, au
-contraire, des Romains délivrés d'esclavage par des
-Français, et que leurs libérateurs ont ramenés à
-Rome. Ce spectacle était fait pour inspirer la
-«Muse de la Patrie». Aussi a-t-elle chanté cet
-événement dans une espèce d'improvisation que
-je joindrai à ma lettre, si je puis. M<sup>lle</sup> Delphine
-ajoute à un fort beau talent et à de fort bonnes
-qualités le mérite de vous connaître et de parler de
-vous à mon gré. Cela fait que je lui pardonne sa
-façon d'être belle. Madame sa mère est fort amusante
-et très bon diable<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">&nbsp;[64]</a>.»</p>
-
-<p>Sur le compte de Sophie Gay, M. Desmousseaux
-de Givré ne faisait qu'exprimer là l'opinion générale;
-mais il fallait qu'il fût bien difficile pour ne
-pas trouver la beauté de Delphine à son goût, car
-elle avait conquis tous les c&oelig;urs en Italie, à commencer
-par la duchesse de Saint-Leu, autrement
-dit la reine Hortense.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-Peut-être, pour M. Desmousseaux de Givré,
-savait-elle trop qu'elle était belle, mais comment
-aurait-elle pu l'ignorer quand tout le monde le lui
-disait? Le miracle, c'est que, le sachant, elle soit
-restée «simple et bonne fille».</p>
-
-<p>Le 26 avril 1834, la reine Hortense lui écrivait
-d'Arenenberg:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je vous ai retrouvée tout entière dans votre
-aimable lettre, ma chère Delphine. Que votre mari
-ne m'en veuille pas d'aimer à vous appeler de ce
-nom: c'est celui que vous portiez à Rome, quand
-vous me répétiez vos jolis vers et que je me plaisais
-à entendre cet organe si français et si expressif!
-Vous ne m'avez donc pas oubliée? Je vous en
-remercie, car je pensais qu'à Paris l'on oubliait
-tout! Il m'est bien doux de voir que cette méfiance,
-trop motivée peut-être, n'est pas aussi générale que
-je le craignais. Certainement je suis charmée de
-recevoir souvent de vos ouvrages et vos lettres;
-vous ne pouvez douter du plaisir que me feront
-toutes les preuves de votre souvenir. J'ai demandé
-si souvent: «Est-elle mariée? Est-elle heureuse?»
-Vous me deviez bien de me répondre d'une manière
-qui me satisfasse autant. Je penserai à la
-proposition que vous me faites; le plus difficile
-est de trouver quelque article qui puisse être
-amené naturellement<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">&nbsp;[65]</a>. Mon fils fait un ouvrage
-<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-sur l'artillerie<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">&nbsp;[66]</a>, ce ne serait guère intéressant à
-lire; il veut après faire quelque chose sur son
-oncle; nous verrons ce qu'il pourra vous envoyer.
-Il s'est bien formé depuis que vous ne l'avez vu,
-et il me rend bien heureuse par la bonté de son
-caractère, sa noble résignation qui tempère la vivacité
-et la fermeté de ses opinions: je n'ose lui
-souhaiter la patrie, car je fais trop de cas de la tranquillité,
-et là où l'on vous craint, on ne peut plus
-espérer d'être aimé. Aussi la résignation pour
-toutes les injustices comme pour les mécomptes
-est devenue la vertu qui nous convient le mieux.
-Croyez au plaisir que j'aurais à vous revoir, à
-faire connaissance avec votre mari et à vous renouveler
-l'assurance de mes sentiments.</p>
-
-<p class="signature">«HORTENSE<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">&nbsp;[67]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Le 2 novembre 1836, à la première nouvelle de
-la tentative malheureuse que le fils de la reine
-Hortense avait faite à Strasbourg, Delphine écrivait
-à Lamartine:</p>
-
-<p class="blockquote">«Il ne pouvait parler de la France sans attendrissement.
-Nous étions ensemble à Rome, lorsqu'on
-nous apprit la mort de Talma. Chacun alors
-de déplorer cette perte, chacun de rappeler le rôle
-dans lequel il avait vu Talma pour la dernière fois.
-En écoutant tous ces regrets, le prince Louis, qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-n'avait pas encore dix-huit ans, frappa du pied
-avec impatience; puis il s'écria, les larmes aux
-yeux: «Quand je pense que je suis Français et
-que je n'ai jamais vu Talma<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">&nbsp;[68]</a>...»</p>
-
-<p>Dix-sept ans après, le prince Louis, devenu Napoléon III,
-régnait sur la France, et Victor Hugo,
-exilé à son tour, écrivait à Delphine (8 mars
-1853) que, lorsqu'il pensait à la patrie, elle lui
-apparaissait sous ses traits.</p>
-
-<p>«Sa façon d'être belle», que M. Desmousseaux
-de Givré «pardonnait» à Delphine, n'était donc
-pas si mauvaise. Au surplus, s'il fallait une dernière
-preuve des succès de Delphine en Italie, je la
-trouverais dans ce fait qu'elle manqua de nous être
-ravie par un riche mariage romain. Mais elle ne put
-se résigner à perdre sa qualité de Française. C'est
-du moins ce qu'elle nous apprend dans la pièce de
-vers intitulée <i>le Retour</i> et dédiée à sa s&oelig;ur, la
-comtesse O'Donnell:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Je reviens dissiper le vain bruit qui t'alarme.</p>
-<p>De ces beaux lieux, ma s&oelig;ur, j'ai senti tout le charme;</p>
-<p>Mais loin de mon pays, sous les plus doux climats,</p>
-<p>Un superbe lien ne m'enchaînera pas.</p>
-<p>Non! l'accent étranger le plus tendre lui-même</p>
-<p>Attristerait pour moi jusqu'au mot: «Je vous aime.»</p>
-<p class="i2"> Un sort brillant, par l'exil acheté,</p>
-<p>Comblerait mes désirs! ma s&oelig;ur n'a pu le croire.</p>
-<p>D'un plus noble destin mon orgueil est tenté;</p>
-<p class="i2"> Un c&oelig;ur qu'a fait battre la gloire</p>
-<p class="i3"> Reste sourd à la vanité.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span></div>
-<p>Ce bonheur dont l'espoir berça ma rêverie,</p>
-<p>Nos rivages français pouvaient seuls me l'offrir.</p>
-<p>J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie;</p>
-<p>C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir!</p>
-</div></div>
-
-<p>On ne dira plus, j'espère, qu'elle avait usurpé le
-titre de «Muse de la patrie».</p>
-
-<p>Au mois de mai 1827, elle revint en France avec
-sa mère, après avoir été couronnée au Capitole<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">&nbsp;[69]</a>.
-Un an plus tard, elle aurait eu la joie d'y monter
-au bras de Chateaubriand lui-même, puisqu'il remplaça
-M. de Laval en 1828. Mais il ne fut pas le
-dernier à lui envoyer ses compliments, et c'est lui
-encore qui, en 1830, lorsqu'elle fut privée de la
-pension que lui faisait le roi Charles X, éleva le
-premier la voix pour la venger de cette injure.</p>
-
-<p>Célébrant la prise d'Alger dans un beau <i>Te Deum</i>
-de gloire, elle avait eu l'audace d'écrire, à l'adresse
-du général de Bourmont:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>O mystère du sort! ô volonté suprême!</p>
-<p>Un Français dans nos murs amena l'étranger;</p>
-<p>On l'appela transfuge,&mdash;et cet homme est le même</p>
-<p class="i1"> Que Dieu choisit pour nous venger.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>A l'amour de nos rois sa valeur asservie</p>
-<p>Voyait dans leur retour un gage de bonheur,</p>
-<p>Et pour eux il fit plus que de donner sa vie:</p>
-<p class="i1"> Guerrier, il donna son honneur.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span></div>
-<p>Faisant d'un nom maudit un souvenir qu'on aime,</p>
-<p>La victoire lui jette un éclatant pardon,</p>
-<p>Et du pur sang d'un fils le glorieux baptême</p>
-<p class="i1"> Lave la tache de son nom.</p>
-</div></div>
-
-<p>C'étaient là de nobles vers et des sentiments
-vraiment patriotiques. Mais le ministère Polignac
-ne l'entendit pas de la sorte. Il jugea que c'était
-offenser le roi que de rappeler la «ragusade» du
-général qui venait de recevoir le bâton de maréchal
-pour la prise d'Alger, et Delphine fut rayée de la
-liste des pensionnaires de Charles X<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">&nbsp;[70]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE II<br />
-<span class="medium">DELPHINE ET LAMARTINE</span></h2>
-</div>
-
-<div class="hanging indent">
-<p class="space">§ I.&mdash;Portrait de Delphine par Lamartine.&mdash;Comme quoi
-toute sa vie il resta sous le charme de son apparition à
-Terni.&mdash;Elle riait trop.&mdash;Ce que Lamartine pensait du
-rire.&mdash;Les premiers vers de Delphine à Lamartine.&mdash;<i>Nisida</i>
-et <i>Fido</i>.&mdash;Lamartine et l'amour des bêtes.&mdash;Sa
-réponse aux vers de Delphine.&mdash;Souvenir de sa réception
-à l'Académie-Française.&mdash;Ressemblance physique et morale
-des deux amis.</p>
-
-<p>§ II.&mdash;Mariage de Delphine avec Emile de Girardin.&mdash;Elle
-regrette de n'avoir pas d'enfant.&mdash;Lamartine et <i>les Droits
-civils du curé</i>.&mdash;La <i>Politique traditionnelle</i>.&mdash;Delphine
-aurait voulu l'empêcher de partir pour l'Orient.&mdash;Son
-chagrin en apprenant la mort de Julia.&mdash;Lamartine entre
-à la Chambre des députés.&mdash;Ses débuts à la tribune.&mdash;Ce
-que lui écrivait Delphine après l'avoir entendu.&mdash;Elle
-rêve de mettre un journal à sa disposition.&mdash;Billets inédits
-que lui adresse Lamartine pour lui donner rendez-vous
-ou s'excuser de ne pas aller la voir.&mdash;Emile de Girardin
-fonde <i>la Presse</i>.&mdash;Lamartine y collabore.&mdash;Cependant
-ils ne sont pas toujours d'accord ensemble.&mdash;Premiers
-froissements.&mdash;A propos d'une lettre de Lamartine à Granier
-de Cassagnac.</p>
-
-<p>§ III.&mdash;<i>Le Rhin allemand</i> du poète Becker et <i>la Marseillaise
-de la paix</i>.&mdash;Lamartine promet sa pièce de vers à Delphine
-et la donne à la <i>Revue des Deux-Mondes</i>.&mdash;Lettre
-de Delphine à ce sujet.&mdash;Explications de Lamartine.&mdash;Alfred
-de Musset réplique à Becker.&mdash;La Genèse du <i>Rhin</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-<i>allemand</i>, d'après le vicomte de Launay.&mdash;Petite vengeance
-de femme.&mdash;<i>Le Ressouvenir du lac Léman</i> dédié
-à Huber-Saladin.&mdash;Lamartine l'offre à Delphine pour <i>la
-Presse</i>.&mdash;Mort de M<sup>me</sup> O'Donnell.&mdash;Son éloge par Jules
-Janin.&mdash;Lettre inédite.&mdash;<i>La Presse</i> refuse <i>le Ressouvenir</i>.&mdash;Delphine
-intervient et paie les vers 1000 fr. à
-Lamartine.&mdash;Variantes du <i>Ressouvenir</i>.</p>
-
-<p>§ IV.&mdash;Huber-Saladin.&mdash;Sa famille, son éducation, son
-amour pour la France.&mdash;Mission que lui confia Lamartine
-en 1848.&mdash;Le grand poète le charge, en 1841, de lui
-trouver 150.000 fr. à Genève.&mdash;Embarras financiers de
-Lamartine.&mdash;Leur cause première.&mdash;Lamartine «premier
-agriculteur de France».&mdash;Pour ne pas être <i>déraciné</i>.&mdash;Lettre
-inédite à Huber-Saladin sur la mort de sa
-fille.</p>
-
-<p>§ V.&mdash;La question des fortifications de Paris.&mdash;Lamartine
-combat, dans <i>la Presse</i> et à la Chambre, le projet
-de M. Thiers.&mdash;Il voit la révolution maîtresse de ces murs
-et les honnêtes gens foudroyés par les canons qu'ils ont
-chargés.</p>
-
-<p>§ VI.&mdash;Lamartine refuse un portefeuille et la présidence
-de la Chambre.&mdash;Critiques que Delphine lui adresse à cet
-égard.&mdash;Il veut faire de l'histoire et de la philosophie.&mdash;Préparation
-des <i>Girondins</i>.&mdash;Comment ce livre fut
-accueilli par Delphine.&mdash;La campagne des Banquets.&mdash;Description
-du banquet offert à Lamartine par la
-ville de Mâcon le 8 juillet 1847.&mdash;Une page inédite de
-M. de Ronchaud.&mdash;Mot de Doudan sur ce banquet.&mdash;La
-Révolution de 1848.&mdash;Le rôle de Lamartine.&mdash;Lettre
-que lui adresse Sophie Gay pour le mettre en garde contre
-son entourage.&mdash;Article de Delphine sur la présidence
-de la République.&mdash;L'élection présidentielle.&mdash;Lamartine
-part pour l'Orient.&mdash;Le Grand Turc lui offre un
-immense domaine.&mdash;Lettre inédite qu'il adresse à Delphine
-à son retour.&mdash;Le coup d'Etat met fin à sa carrière politique.&mdash;Il
-se réfugie dans la littérature.&mdash;Le testament
-de M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Dernier service qu'elle demande à
-Lamartine.&mdash;Il s'excuse de ne pouvoir le lui rendre.&mdash;Article
-qu'il lui consacre dans son <i>Cours de littérature</i>.</p>
-</div>
-
-<div class="section">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span></p>
-<h3>I</h3>
-</div>
-
-<p>Lamartine, qui fut aimé de tant de femmes, n'eut
-vraiment&mdash;après M<sup>me</sup> Charles&mdash;que deux amies
-selon son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>La première en date fut cette gracieuse Eléonore
-de Canonge, qu'il avait rencontrée, l'année du <i>Lac</i>
-(1817), à Aix-les-Bains, et qui, devenue plus tard
-M<sup>me</sup> Duport, le demanda comme parrain de sa
-fille<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">&nbsp;[71]</a>.</p>
-
-<p>La seconde fut M<sup>me</sup> Emile de Girardin. Elle
-n'était encore que Delphine Gay, quand elle lui
-apparut, en 1826, dans l'arc-en-ciel des cascades
-du Velino, et l'apparition de cette jeune muse de
-vingt-deux ans lui avait laissé un tel souvenir que,
-lorsqu'elle sortit de ce monde, il se plut à l'évoquer
-dans cette page éblouissante:</p>
-
-<p class="blockquote">«C'était, disait-il, de la poésie, mais point d'amour,
-comme on a voulu par la suite interpréter
-en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée
-jusqu'au tombeau, sans jamais songer qu'elle était
-femme. Je l'avais vue déesse à Terni.»</p>
-
-<p>Et quelle déesse!</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre
-<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-que les enfants des chaumières voisines avaient
-roulé là pour les étrangers; son bras, admirable
-de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet.
-Il contenait sa tête pensive; sa main gauche,
-comme alanguie par l'excès des sensations, tenait
-un petit bouquet de pervenches et de fleurs des
-eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient
-sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses
-doigts distraits, dans l'herbe humide.</p>
-
-<p>«Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance
-de sa pose; ses cheveux abondants, soyeux,
-d'un blond sévère, ondoyaient au souffle impétueux
-des eaux, comme ceux des sibylles que l'extase
-dénoue; son sein, gonflé d'impression, soulevait
-fortement sa robe: ses yeux, de la même teinte que
-ses cheveux, se noyaient dans l'espace... Son profil,
-légèrement aquilin, était semblable à celui des
-femmes des Abruzzes, elle les rappelait aussi par
-l'énergie de sa structure et par la gracieuse courbure
-du cou. Ce profil se dessinait en lumière sur
-le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté
-y luttait dans un admirable équilibre avec la sensibilité;
-le front était mâle, la bouche féminine; cette
-bouche portait, sur des lèvres très mobiles, l'impression
-de la mélancolie. Les joues, pâlies par l'émotion
-du spectacle, et un peu déprimées par la
-précocité de la pensée, avaient la jeunesse, mais
-non la plénitude du printemps: c'est le caractère
-de cette figure qui attachait le plus le regard en
-attendrissant l'intérêt pour elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-«Elle se leva enfin au bruit de mes pas. Je saluai
-la mère, qui me présenta sa fille. Le son de sa voix
-complétait son charme. C'était le timbre de l'inspiration.
-Son entretien avait la soudaineté, l'émotion,
-l'accent des poètes, avec la bienséance de la jeune
-fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une imperfection,
-elle riait trop; hélas! beau défaut de la jeunesse
-qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie.
-Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait
-pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère
-en homme; on voyait que sa mère, en la portant
-dans ses flancs, avait trop regardé les dieux
-de marbre<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">&nbsp;[72]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><i>Elle riait trop...</i> C'est toujours le reproche que
-lui fit Lamartine, car les chagrins de la vie n'éteignirent
-jamais son beau rire. Il lui écrivait, le 16
-juillet 1841:</p>
-
-<p class="blockquote">«Prenez votre sérieux tout à fait. Ne touchez
-plus que dans le journal la corde semi-sérieuse de
-l'esprit. La gaieté est amusante, mais au fond c'est
-une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel
-et sur la terre<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">&nbsp;[73]</a>?...»</p>
-
-<p>Et une autre fois, qu'on l'avait amusé avec je
-ne sais quelle histoire, il lui écrivait encore:</p>
-
-<p class="blockquote"><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-«Voilà le rire. Il est si rare que je vous le renvoie
-précieusement. J'aimerais mieux le sourire,
-mais je ne le vois que quand je vous vois<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">&nbsp;[74]</a>.»</p>
-
-<p>Mais il n'y avait pas que le rire qui lui déplût
-alors en elle. La réputation qu'on lui avait faite, le
-surnom qu'elle s'était donné de «Muse de la patrie»
-quelque justifié qu'il fût, bien loin de le disposer
-en sa faveur, l'aurait plutôt prévenu contre elle. Il
-craignait que cette belle jeune fille ne tournât au
-bas-bleu, et c'est pour cela sans doute qu'il écrivait
-au marquis de la Grange, peu de temps après
-leur rencontre à Terni:</p>
-
-<p class="blockquote">«Elle paraît une bonne personne, et ses vers
-sont ce que j'aime le moins d'elle. Cependant c'est
-un joli talent féminin, mais le féminin est terrible
-en poésie<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">&nbsp;[75]</a>.»</p>
-
-<p>Il ne devait pas tarder à revenir de ses préventions;
-si nous ouvrons le recueil de poésies de
-M<sup>me</sup> de Girardin, nous y trouvons une pièce de
-vers intitulée <i>le Rêve d'une jeune fille</i>, dont Lamartine,
-à la suite d'une gageure, fit le commencement,
-et elle la fin. Et dans la <i>Correspondance</i> du poète je
-<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
-lis cette lettre qu'il adressait à Delphine Gay, le
-31 décembre 1828:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Mademoiselle,</p>
-
-<p>«J'ai reçu la lettre et le volume. J'ai lu les vers
-avec le sentiment que j'avais en les entendant.
-C'est tout dire. Quand l'impression froide n'enlève
-rien du charme que l'auteur lui-même (et quel
-auteur!) peut donner à ses vers, on ne doit rien
-désirer. Ils ajouteront, s'il est possible, à votre
-renommée, et vous feront des amis de plus.</p>
-
-<p>«Cependant il y règne un ton de mélancolie qui
-était moins senti dans les premiers volumes. Est-ce
-que vous seriez moins heureuse? Quand on vous
-a connue, c'est-à-dire aimée, on a le droit de s'intéresser
-non seulement à l'ouvrage, mais plus
-encore à l'écrivain. Pardonnez-moi donc cet intérêt,
-fût-il indiscret<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">&nbsp;[76]</a>...»</p>
-</div>
-
-<p>Et, en effet, Delphine était moins heureuse à la
-fin de 1828 que deux ans auparavant. D'abord elle
-avait éprouvé une cruelle déception du côté du
-mariage. On l'avait fiancée longtemps dans le monde
-au marquis de la Grange, celui-là même qui les
-avait recommandées, elle et sa mère, à Lamartine,
-quand elles étaient parties pour l'Italie, et le marquis,
-pour une raison ou pour une autre<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">&nbsp;[77]</a>, avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-épousé, au mois de juin 1827, une jeune femme
-qu'il avait connue chez M<sup>me</sup> de Montcalm. Et puis,
-faut-il le dire, à ce chagrin s'en était ajouté un
-second encore moins guérissable: elle nourrissait
-un sentiment très noble et très pur, mais très ardent
-tout de même, pour un homme qu'elle n'avait
-pas le droit d'aimer, et cet homme n'était autre
-que Lamartine. Qu'on lise plutôt la pièce de vers
-qu'elle lui adressa quelque temps après sous ce
-titre: <i>le Départ</i>:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Quel est donc le secret de mes vagues alarmes?</p>
-<p>Est-ce un nouveau malheur qu'il me faut pressentir?</p>
-<p>D'où vient qu'hier mes yeux ont versé tant de larmes</p>
-<p class="i3"> En le voyant partir?</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>La nuit vint... et j'errais encor sur son passage.</p>
-<p>Regardant l'horizon où l'éclair avait lui,</p>
-<p>Sur la route, de loin, je vis tomber l'orage,</p>
-<p class="i3"> Et je tremblai pour lui.</p>
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Cependant, pour tromper son âme généreuse,</p>
-<p>J'ai caché ma douleur sous l'adieu le plus froid...</p>
-<p>Pourquoi de son départ être si malheureuse?...</p>
-<p class="i3"> Je n'en ai pas le droit.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span></div>
-<p>Quel est ce sentiment, ce charme de s'entendre,</p>
-<p>Qui, montrant le bonheur, le détruit sans retour...</p>
-<p>Qui dépasse en ardeur l'amitié la plus tendre...</p>
-<p class="i3"> Et qui n'est pas l'amour?</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>C'est l'attrait de deux c&oelig;urs, exilés de leur sphère,</p>
-<p>Qui se sont d'un regard reconnus en passant,</p>
-<p>Et que, dans les discours d'une langue étrangère,</p>
-<p class="i3"> Trahit le même accent.</p>
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>On parle à son ami des chagrins de la terre,</p>
-<p>On confie à l'amour le secret d'un instant;</p>
-<p>Mais au poète aimé l'on redit sans mystère</p>
-<p class="i3"> Ce que Dieu seul entend.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ces vers sont du mois de juin 1829. Lamartine
-venait de passer un mois à Paris quand il les reçut
-un matin à Mâcon. Il en fut d'autant plus flatté
-qu'ils étaient accompagnés d'un joli portrait de Nisida,
-la petite chienne qu'il avait donnée à Delphine.</p>
-
-<p class="blockquote">«Nisida est parfaite, lui écrivait-il le jour
-même, et le nom de sa maîtresse m'empêchera de
-l'égarer<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">&nbsp;[78]</a>...»</p>
-
-<p>A quoi Delphine répondait:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Venez bien vite consacrer par votre voix poétique
-notre nouvelle demeure dont le plus grand
-mérite est d'être aussi fort près de l'hôtel de Rastadt<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">&nbsp;[79]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-Il me tarde bien de vous y voir, et de
-m'entendre annoncer <i>le monsieur qui a un chien</i>.
-Nisida appelle à grands cris Fido, et maman le petit
-chien que vous lui avez promis. Moi, je demande
-des vers, toujours des vers et un souvenir<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">&nbsp;[80]</a>.»</p>
-
-<p>Lamartine avait hérité de saint François d'Assise
-l'amour des bêtes, et quand on les aimait, on
-était sûr de trouver le chemin de son c&oelig;ur. Au
-plus fort de sa détresse (1852), il mandait un jour
-à Dargaud:</p>
-
-<p class="blockquote">«Tout est triste, mais rien n'est désespéré tant
-qu'il reste un Dieu dans le ciel, des amis sur la
-terre, un cheval à l'écurie, un chien au foyer<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">&nbsp;[81]</a>.»</p>
-
-<p>La perte d'un chien lui était presque aussi cruelle
-que celle d'un ami. Quand il perdit Fido, il écrivait
-à Aymon de Virieu:</p>
-
-<p class="blockquote">«Ces jours-ci mes chagrins passés ont été remués
-et soulevés en moi par une perte que vous
-trouverez insignifiante, et qui pour moi en a été
-une immense, celle de mon ami Fido. Il est mort
-entre mes pieds, après treize ans d'amour et de
-fidélité, après avoir été le compagnon de toutes les
-heures de mes années de bonheur, de voyages, de
-larmes. La vie est affreuse<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">&nbsp;[82]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
-Et à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<p class="blockquote">«Je vous remercie de cette larme pour Fido.
-C'est tout ce que vous pouviez me dire de plus
-affectueux. J'espérais passer une soirée avec vous,
-mais il n'y a mal que pour moi. Si vous n'avez pas
-confiance, moi je n'ai pas d'espérance. Tout va mal
-en moi et autour de moi. Je ne serai pas ce soir
-chez moi. J'ai une migraine à fendre les rochers.
-J'irai vous voir dès qu'elle passera. Mille respectueuses
-affections<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">&nbsp;[83]</a>.»</p>
-
-<p>Delphine, en 1829, avait donc fait sous tous les
-rapports la conquête de Lamartine. Pour achever
-de faire la sienne, il avait cru bon de lui présenter,
-avant de quitter Paris, son ami, Louis de Vignet,
-qui était attaché à la légation de Sardaigne et qui,
-à force d'avoir pensé et vécu avec lui, lisait dans
-son c&oelig;ur comme dans un livre. Vignet avait été
-parfait pour elle et sa mère, ayant deviné à quel
-point elles aimaient Alphonse, mais Delphine n'avait
-eu besoin de personne pour se souvenir de
-l'absent. N'était-il pas candidat à l'Académie française?
-Aussitôt elle s'était mise en campagne pour
-lui gagner des voix, et Brifaut et Villemain aidant,
-sans parler de l'ami Rocher, Lamartine avait été
-élu sans avoir eu la peine de faire les visites traditionnelles.</p>
-
-<p>Cela valait bien, n'est-il pas vrai? les vers qu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-lui avait demandés naguère en réponse aux siens.
-Aussi s'exécuta-t-il tout de suite, mais après les
-avoir copiés sur papier anglais à grande marge
-pour les lui adresser officiellement, le malheur voulut
-qu'il en donnât lecture à quelques amis qui la
-connaissaient. Ils lui ordonnèrent de les garder
-<i>in petto</i>, prétendant «qu'ils n'étaient pas assez
-compassés, mesurés, rognés, limés, pour être
-adressés à une jeune et belle personne comme elle;
-qu'on mettrait sur le compte de sentiments personnels
-ce qui n'était que de l'admiration poétique;
-que cela ferait un mauvais effet pour elle, un
-pire pour lui.» Bref, il fut convaincu, et il renferma
-dans l'ombre d'un secrétaire des stances qui étaient
-cependant bien pures de toute méchante interprétation.&mdash;«Je
-vous en ferai juge, lui écrivait-il,
-quand nous nous verrons<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">&nbsp;[84]</a>.»</p>
-
-<p>Mais il craignait si peu d'afficher les sentiments
-qu'il éprouvait pour elle que, six mois après, le jour
-de sa réception à l'Académie, il sortit de la salle
-en lui donnant le bras.</p>
-
-<p class="blockquote">
-«J'étais bien fière ce jour-là, lui disait-elle, le
-2 juin 1841, et toutes les femmes étaient bien
-envieuses de moi! Vous en souvient-il<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">&nbsp;[85]</a>?»</p>
-
-<p>S'il s'en souvenait! et comment aurait-il pu l'oublier?
-Quand ils avaient traversé ensemble la cour
-de l'Institut, il y avait eu un murmure d'admiration
-parmi la foule des spectateurs qui faisaient la haie,
-<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-et tous avaient remarqué, comme M. de Montmorency-Laval<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">&nbsp;[86]</a>,
-que Delphine et Lamartine se ressemblaient
-comme frère et s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Ressemblance réelle, en effet, et qui nous fera
-mieux comprendre ce qui va suivre.</p>
-
-<div class="section">
-<h3>II</h3>
-</div>
-
-<p>Sur ces entrefaites, Delphine épousa M. Emile de
-Girardin<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">&nbsp;[87]</a>. Ce n'était pas précisément le mari
-qu'elle avait rêvé, et je ne crois pas non plus que,
-du côté du c&oelig;ur, il l'ait jamais rendue vraiment
-heureuse. Mais, étant donnés l'admiration qu'elle
-professait pour son talent et le dévouement qu'elle
-lui montra dans deux ou trois circonstances mémorables,
-il est permis de penser qu'elle eût trouvé
-le bonheur avec lui, s'il y avait eu entre eux ce
-lien naturel qui est l'enfant.</p>
-
-<p class="blockquote">«Vous avez donc été malade, lui écrivait Lamartine
-le 3 novembre 1831. Je croyais que c'était
-mieux qu'une maladie et que vous nous promettiez
-une &oelig;uvre belle et poétique de plus. N'en est-il
-rien? Je ne parle pas du <i>Lorgnon</i>, car son nom
-<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-est venu jusqu'ici; je parle d'une &oelig;uvre comme
-<i>Julia</i><a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">&nbsp;[88]</a>.»</p>
-
-<p>Hélas! M<sup>me</sup> Girardin ne devait pas connaître
-les joies de la maternité. Elle le regretta un jour
-dans une poésie charmante<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">&nbsp;[89]</a>, mais je gagerais
-bien qu'elle remercia Dieu de ne pas lui avoir
-envoyé d'enfant, le jour où on lui apprit la mort
-de la fille de Lamartine.</p>
-
-<p>Elle avait été une des premières à s'élever contre
-l'idée du Voyage en Orient, et son mari, pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-d'autres raisons que les siennes, en avait également
-dissuadé le grand poète. Emile de Girardin avait
-l'esprit positif et, depuis qu'il avait inséré dans
-son journal des <i>Connaissances utiles</i> le remarquable
-article que Lamartine lui avait donné sur <i>les
-Droits civils du curé</i>, il avait acquis la conviction
-qu'il y avait en lui l'étoffe d'un homme de gouvernement.
-Que n'avait-il naguère, à Bergues, fait précéder
-sa candidature politique de quelque article
-de ce genre? Il eût suffi, d'après lui, pour assurer
-son élection. Et faisant allusion à la brochure sur
-<i>la Politique rationnelle</i> que Lamartine avait publiée
-au mois d'octobre 1831, Emile de Girardin
-lui disait:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Ce ne sont point des brochures qu'il faut faire
-en ce temps, Monsieur, mais des articles; les journaux
-sont le pain quotidien de l'esprit. Comme
-pour la cuisson du pain, il faut un four chauffé à
-l'avance; pour l'effet d'un article il faut cette publicité
-dont l'ardeur est entretenue par la périodicité.
-Tout autre mode de publication est froid.</p>
-
-<p>«Si j'osais vous donner un conseil, Monsieur,
-ce serait de rechercher plus souvent les occasions
-de publier quelques articles. Le public est souvent
-dédaigneux, plus souvent encore oublieux, il est
-rarement injuste. Cette haute et impartiale raison
-que vous avez n'échappe point au bon sens dont
-il est doué. Ne vous éloignez pas, restez isolé des
-partis, faites souvent entendre votre voix, et l'avantage
-<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
-de l'avoir pour interprète sera brigué par
-autant d'arrondissements que député populaire
-ou doctrinaire puisse s'enorgueillir d'avoir été l'élu
-dans une même session<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">&nbsp;[90]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>On voit qu'Emile de Girardin était assez bon
-prophète. Mais la politique n'intéressait guère Delphine,
-et si elle regrettait que Lamartine n'eût point
-été élu député, c'était uniquement parce qu'elle l'avait
-vu d'avance établi pour longtemps auprès d'eux.</p>
-
-<p class="blockquote">«Que je déteste les voyageurs, les gens qui voyagent
-pour voyager! lui disait-elle, qu'il y a d'inquiétudes
-dans un c&oelig;ur capable de cette passion!
-Je ne comprends un départ que lorsqu'on fuit ou
-qu'on rejoint quelqu'un qui vous trahit ou qui vous
-aime. Lord Byron, en quittant l'Angleterre, où il
-était méconnu, persécuté, fuyait des ennemis, une
-patrie ingrate, qui n'avait plus de charmes pour
-lui; mais vous, qu'allez-vous faire si loin? chercher
-des inspirations; n'en avez-vous pas à revendre?
-Quelles images, quels souvenirs, quelles couleurs
-étrangères peuvent ajouter à votre talent dont le
-plus grand mérite est d'être vous, dont l'individualité
-est toute la puissance, toute la grâce! Pourquoi
-quitter avec dépit un pays où l'on vous admire,
-où vous avez tant d'amis, et cela pour une terre
-classique et rebattue, dont on ne veut plus entendre
-parler, pour de vieux souvenirs fanés par tous
-<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-les mauvais poètes et que tout votre génie ne
-pourrait rajeunir? Je suis si indignée, si affligée
-de votre départ, que je fais v&oelig;u de ne rien lire de
-ce que vous écrirez pendant cette longue absence:
-je ne veux plus de Léonidas, de l'Eurotas, ni d'Epaminondas.
-Je sens que je ne pardonnerai jamais
-à ces vieilles <i>perruques</i> de héros d'avoir été abandonnée
-pour eux. Mais je ne puis croire que tout
-soit encore décidé: n'y a-t-il donc dans le monde
-des obstacles que pour ce qu'on désire? ne s'en
-trouverait-il pas pour ce malheureux voyage qui
-me désole? Ah! si j'étais reine, qu'un ordre serait
-vite donné pour vous retenir! ce n'est pas la peine
-de mort que j'abolirais<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">&nbsp;[91]</a>, c'est l'exil<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">&nbsp;[92]</a>.»</p>
-
-<p>Mais Delphine n'était pas reine, ou plutôt elle
-n'était que reine de beauté, et Lamartine, malgré
-tout ce qu'on pouvait lui dire, se sentait attiré vers
-l'Orient par un attrait irrésistible. Tant il est vrai
-que si le malheur vous attend quelque part, on n'y
-va pas, on y court.</p>
-
-<p>Parti de Marseille avec sa fille malade, au commencement
-de juillet 1832, il revint au mois de
-novembre 1833 avec son cercueil. Il était encore
-en Syrie quand on apprit en France la triste nouvelle.
-On juge du chagrin de Delphine. Comme
-elle était à peine convalescente de la petite vérole,
-<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-on la lui cacha le plus longtemps possible,
-mais un jour il fallut bien lui dire la vérité; ce
-jour-là, quoiqu'on lui défendît d'écrire, elle sauta
-sur sa plume pour envoyer à son illustre ami quelques
-paroles de consolation:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«... J'avais raison, lui disait-elle, de détester
-ce voyage. Vous savoir malheureux et si loin de
-nous!... Revenez vite: à de tels malheurs il faut
-de grandes distractions, des occupations, des
-devoirs graves, et j'espère que ces tristes affaires
-politiques dans lesquelles vous allez entrer<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">&nbsp;[93]</a>
-vous aideront à vivre même en vous tourmentant.
-J'espère aussi que notre vraie affection vous sera
-encore douce et que votre c&oelig;ur brisé n'a pas dit
-adieu à tout ce qui l'aime. Je n'ose pas vous dire,
-pour vous rattacher un peu à moi, que je viens
-d'être dangereusement malade, j'ai peur que vous
-m'en vouliez d'être échappée, moi qui n'étais
-pas tout pour vous...</p>
-
-<p>«Mon Dieu, que je vous plains, elle était si belle!
-Que je voudrais vous revoir! Je ne sais si mon
-amitié s'augmente de votre malheur et de la crainte
-que j'ai eue moi-même de ne plus vous revoir,
-mais il me semble que jamais cette tendresse n'a
-été plus vive, et pourtant, depuis un an, je n'ai pas
-eu un souvenir de vous. J'en ai été bien affligée,
-croyez-le. Emile et ma mère se joignent à moi pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-vous demander en grâce de vos nouvelles. Adieu,
-que le chagrin ne vous rende pas ingrat envers nous,
-vos bons amis<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">&nbsp;[94]</a>!»</p>
-</div>
-
-<p>Delphine n'avait pas tort de croire que la politique
-était seule capable, sinon de le consoler de la
-perte irréparable qu'il venait de faire, du moins
-de l'en distraire en occupant puissamment son
-esprit. D'abord il avait toujours eu l'ambition
-de jouer un grand rôle dans le maniement des
-affaires publiques, et puis, étant donnée son habitude
-de rapporter à la volonté divine tout ce qui lui
-arrivait d'heureux ou de malheureux depuis quinze
-ans, la première pensée qui lui était venue après
-la mort de Julia, avait été&mdash;comme l'y invitait
-l'abbé de Lamennais après la mort de sa mère,&mdash;de
-voir la main de la Providence dans le nouveau
-coup qui l'atteignait, de la remercier de lui avoir
-créé des devoirs nouveaux en plantant cette autre
-croix dans son c&oelig;ur. Et ces devoirs étaient de se
-consacrer tout entier désormais à la défense des
-intérêts primordiaux du pays, de travailler à l'amélioration
-matérielle et morale du sort de la classe
-ouvrière, de mener enfin à la Chambre où il allait
-entrer ce que, dans son langage imagé, il appelait
-un jour la bataille de Dieu.</p>
-
-<p>Mais il n'avait pas attendu jusque-là pour exposer
-son corps de doctrines. Dès le mois d'octobre
-<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-1831, à la suite de son échec électoral, il avait eu à
-c&oelig;ur de définir la <i>Politique rationnelle</i> qu'il voulait
-inaugurer, dans une lettre au directeur de la
-<i>Revue européenne</i>, et comme il n'était pas homme
-à rougir de ses sentiments religieux, pour bien
-montrer, au contraire, qu'il entendait rester fidèle
-à son idéal politique, il avait pris pour épigraphe
-cette maxime de l'Evangile: «Cherchez
-premièrement le royaume de Dieu, le reste vous sera
-donné par surcroît.»</p>
-
-<p>Personne ne fut donc surpris, à la Chambre, de
-le voir traiter en philosophe et en chrétien toutes
-les questions du problème social qui faisaient partie
-de son programme ou qui s'y rapportaient de près
-ou de loin.</p>
-
-<p>Cela ne veut pas dire qu'il imposa tout de
-suite silence au tumulte intéressé des partis. Oh!
-non, il suffisait qu'il se fût mis au-dessus d'eux et
-en dehors d'eux, en ayant la prétention de siéger
-au plafond de la Chambre, pour qu'on l'accusât
-d'avoir des desseins inavouables et même d'être
-vendu au gouvernement.</p>
-
-<p>Mais cette dernière accusation était si ridicule,
-portée contre un homme qui ne s'était rallié que
-par patriotisme à la monarchie de Juillet, qu'elle
-tomba peu à peu d'elle-même, quand on le vit s'attaquer
-tour à tour à M. Guizot, à M. Thiers, à
-M. Molé, à tous ceux qui exerçaient le pouvoir, et
-soutenir, avec le courage et la foi d'un apôtre, des
-idées qui n'appartenaient qu'à lui,&mdash;qu'il s'agît
-<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
-de la liberté d'association, d'enseignement et des
-cultes, de la décentralisation politique ou de la
-représentation proportionnelle, des chemins de fer
-ou des fortifications de Paris, de la question d'Orient
-ou de la Pologne, de la paix ou de la guerre.</p>
-
-<p class="blockquote">«Mieux vaut seul, disait-il, que compagnie suspecte.
-Ma devise est: <i>conscience du pays</i>.»</p>
-
-<p>Fort de ses dons merveilleux et de la valeur morale
-de la cause qu'il défendait, il était convaincu
-qu'un jour ou l'autre on finirait par l'écouter et
-par le suivre. Et, en effet, l'heure sonna au cadran
-de la Chambre où ceux-là mêmes qui avaient ri de
-ses premiers discours l'applaudirent à tout rompre
-et comptèrent avec lui.</p>
-
-<p>C'est qu'à force de batailler, il était devenu très
-vite un des maîtres de la tribune. Lorsqu'il y montait,
-le silence se faisait sur tous les bancs. Sa voix
-avait beau manquer de médium<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">&nbsp;[95]</a>, il en tirait parfois,
-dans le feu de l'improvisation, des accents qui vous
-remuaient jusqu'aux entrailles. Le geste sobre, éloquent,
-mesuré, ajoutait à l'autorité du verbe, et le
-visage inspiré, avec ses cheveux soulevés en ondes
-frissonnantes et ses lignes admirables, achevait de
-donner l'impression que le dieu qui était en lui
-vaticinait du haut d'un trépied.</p>
-
-<p class="blockquote">«Enfin, lui écrivait M<sup>me</sup> de Girardin après
-avoir entendu ses discours sur la Pologne et la
-<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-politique de la France en Orient<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">&nbsp;[96]</a>, vous avez
-dompté la tête; vous l'avez maintenant dans la
-main. C'était plaisir de la voir se cabrer hier sous
-le fouet de vos invectives. Villemain trouve que
-vous vous êtes surpassé, et Berryer, qui ne vous
-est pas toujours très tendre, m'a dit que vous
-gagniez chaque jour du terrain, que l'avenir vous
-appartenait. Il ne vous manque plus qu'un bon
-journal qui répande partout votre parole. Mais
-patience, Emile y songe et vous le donnera bientôt.
-Vous verrai-je demain<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">&nbsp;[97]</a>?»</p>
-
-<p>Delphine ne pouvait se passer d'entendre Lamartine.
-Quand elle était deux jours sans le voir, ses
-réunions privées, qu'il appelait «des petits couverts
-de rois sans sujets», n'avaient plus le même
-entrain. Elle n'était vraiment heureuse que lorsqu'elle
-était assise entre lui et Victor Hugo, mais
-il fut toujours l'ami préféré de la maison, et personne
-n'en était jaloux.</p>
-
-<p class="space">&mdash;Le dieu viendra-t-il ce soir? lui demandait un
-jour Balzac.</p>
-
-<p>&mdash;Non, lui répondit-elle, il a la migraine.</p>
-
-<p>&mdash;C'est comme moi, répliqua-t-il. Ça me flatte et
-je reste au lit<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">&nbsp;[98]</a>.</p>
-
-<p>Seulement, quand Lamartine avait la migraine,&mdash;et
-<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-cela lui arrivait souvent,&mdash;il avait l'habitude
-de prévenir Delphine qui, comme Louis XIV, n'aimait
-pas attendre.</p>
-
-<p>J'ai sur ma table une multitude de petits billets
-du matin ou du soir où il s'excuse de garder la
-chambre et de ne pouvoir «se rendre à l'autre».
-En voici quelques-uns:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je tenais la plume (historique) pour vous
-baiser les doigts qui ont écrit, quand votre mot
-m'arrive. Et je n'avais pas écrit hier parce que j'ai
-espéré jusqu'à onze heures aller vous remercier.</p>
-
-<p>«Oh! non, je ne suis pas, comme M. Molé, difficile
-ni ingrat. Mon c&oelig;ur depuis longtemps vous rend
-plus que vous ne lui donnez, et c'est beaucoup.</p>
-
-<p>«Mais aujourd'hui je suis retombé malade. Je
-ne pourrai pas sortir. Je ne parlerai pas ou je dirai
-peu de chose à la Chambre. Cela ne vaut pas la
-peine d'un regard encourageant.</p>
-
-<p>«A revoir souvent et à ne remercier jamais assez.»</p>
-</div>
-
-<div class="space blockquote">
-<p>&mdash;«Je savais vos trois billets. Je ne sais si je parlerai
-<i>jeudi</i>: c'est probable, si l'horrible évanouissement
-ne me chasse pas de mon banc.</p>
-
-<p>«Si vous êtes là, je parlerai moins mal.</p>
-
-<p>«Je parlerai vendredi si je manque jeudi et puis
-plus. Adieu et mille sentiments toujours plus vieux
-et aussi jeunes.»</p>
-</div>
-
-<p class="space blockquote">&mdash;«Je vous griffonne un remerciement en rentrant
-d'une nuit passée à la Chambre pour m'inscrire.
-<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-C'est le bivouac de la politique. Je n'enverrai
-que dans quelques jours la lettre au général (Leydet).»</p>
-
-<p class="space blockquote">&mdash;«J'irai vous voir ce soir si je ne suis pas si
-misérablement souffrant que ce matin. Non, ni
-vers, ni prose, ni homme ne valent rien. Il n'y a
-plus d'illusion à se faire. La seule triste gloire
-qui reste est de se connaître. Il n'y a de grand en
-moi que ma tristesse et mon amitié pour vous qui
-grandit réellement toujours. Conservez-en un peu
-quand même.»</p>
-
-<p class="space blockquote">&mdash;«Voilà l'album avec six mauvaises rimes. Mais
-je suis trop triste et trop malade ce matin pour
-plus, et puis, et puis, j'aimerais mieux votre album,
-si votre album n'était pas un livre de gloire de ce
-temps<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">&nbsp;[99]</a>.»</p>
-
-<div class="space blockquote">
-<p>&mdash;«Je suis de nouveau dans mon lit. Une rechute
-légère du rhumatisme mal fini. Je déménage les
-18, 19, 20. J'irai vous demander à dîner, mais je
-vous écrirai avant.</p>
-
-<p>«Priez Girardin de faire des efforts vigoureux
-<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-avant le 20 pour ce qu'il sait, car il faut, sous
-peine de nullité, que tout soit irrévocablement fixé
-avant le 1<sup>er</sup> mai.</p>
-
-<p>«A vous de c&oelig;ur.»</p>
-</div>
-
-<div class="space blockquote">
-<p>&mdash;«Demain, non; je me fais arracher une dent,
-triste fête!&mdash;<i>Les Huguenots</i>, non! Je n'aime que
-le chant dans les notes<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">&nbsp;[100]</a>. Il y a mis de l'érudition.</p>
-
-<p>«Vous, oui, et toujours. Mais je travaille jour et
-nuit et je n'aime plus que l'entretien à deux ou à
-quatre.»</p>
-</div>
-
-<div class="space blockquote">
-<p>&mdash;«Seriez-vous assez bonne pour achever cette
-adresse? J'ai voulu aller vous voir tous ces jours-ci,
-mais je n'ai pas un moment le matin, et le soir
-rhumatisme encore douloureux.</p>
-
-<p>«Laissez-moi vous dire de plus en plus combien
-je vous suis reconnaissant et touché de la persévérance
-de votre amitié. Je crois que cela ne finira
-plus et je m'en réjouis.</p>
-
-<p>«Ne dînerons-nous pas ensemble avant la fin du
-mois?»</p>
-</div>
-
-<p class="space blockquote">&mdash;«Je pars cette nuit, non sans vous dire adieu
-de c&oelig;ur et surtout à revoir. J'ai reçu ce matin le
-testament de ma tante, qui est en ma faveur. Les
-terres vendues et les legs payés, je crois qu'il me
-restera 400.000 francs. Dites cela à Emile. Priez-le
-<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-aussi de faire insérer ce mot pour dépister les ennuyeux.
-Je n'y suis que pour vous et vos amis.»</p>
-
-<div class="space blockquote">
-<p>&mdash;«J'ai été repris hier de névralgie. Je ne puis
-me tenir debout. Sans cela, j'aurais été vous voir
-hier chez M<sup>me</sup> de Chastenay. Je tâcherai, ce soir,
-de vous rencontrer chez M<sup>me</sup> Belmontet. Mais je ne
-sais si je pourrai m'y tenir. Quel martyre qu'une
-telle vie, et combien cela fait rougir des <i>Confidences</i>!
-Il n'y en a qu'une qui coûtât un peu, c'est celle
-d'une tendre et croissante amitié. Gardez-m'en un
-peu, et je vous dirai plus tard pourquoi je la désire
-réservée à de meilleurs jours. Je vous écrirai ce
-soir quelques lignes politiques, et voici seulement
-le mot sur Napoléon. Du reste, citez-moi, ou prenez
-les mots pour le feuilleton, sans me citer. Je
-l'aime mieux.</p>
-
-<p>«Voyez si je vous oublie, même dans la fièvre
-de l'improvisation la plus remuante!</p>
-
-<p>«Voici un bon billet pour demain, où vous aurez
-de belles choses, mais rien de moi, je suis trop
-fatigué.</p>
-
-<p>«A vous de c&oelig;ur.»</p>
-</div>
-
-<div class="space blockquote">
-<p>&mdash;«Je vous envoie la phrase prononcée, mais il
-vaut peut-être mieux laisser dormir tout cela.</p>
-
-<p>«Quant aux vers, je viens de passer la matinée
-à en réunir 3.500. Ils sont si crayonnés, si griffonnés,
-que je n'en trouve pas 100 dignes de se présenter
-<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-sous vos yeux. Je vous en enverrai en
-épreuves. Mon libraire les prend demain<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">&nbsp;[101]</a>.</p>
-
-<p>«Adieu. Voilà un beau soleil. Mais je reçois prière
-d'aller à l'Académie. Puissiez-vous avoir une aussi
-bonne promenade qu'hier! Vous n'aurez pas le
-bras d'un ami plus ancien, plus affectionné et
-plus <i>désintéressé</i> quand même.»</p>
-</div>
-
-<div class="space blockquote">
-<p>&mdash;«J'ai bien regretté d'être au banquet, pendant
-que vous étiez au salon. J'irai ce soir ou demain
-m'en dédommager. Je viens de passer deux heures
-à rechercher, avec deux convives, le discours que
-j'ai fait hier soir. Demandez à M. de Girardin s'il
-veut l'insérer, peu m'importe quel jour. Tout est
-bon à ce qui traite de matières permanentes. Le
-ministère y est bien traité, cela a excité un murmure.
-Le reste a bien été.</p>
-
-<p>«Mille tendres respects.»</p>
-</div>
-
-<div class="space blockquote">
-&mdash;«Voilà le discours et celui de l'année dernière.
-Si vous pouvez en faire insérer dans <i>la Presse</i>,
-merci. Mais c'est trop lourd pour votre feuilleton;
-<p>ce serait dommage que vos beaux doigts y touchassent.</p>
-
-<p>«Je ne vous envoie celui de l'année dernière que
-pour mémoire. Mais <i>la Presse</i> pourrait citer toute
-la deuxième partie et celui d'hier.</p>
-
-<p>«Adieu et à demain.</p>
-
-<p class="signature"><span class="small">«LAMARTINE.»</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-Tous ces billets restés inédits prouvent que les
-rapports entre Lamartine et M<sup>me</sup> de Girardin
-étaient devenus avec le temps aussi étroits que
-possible, et qu'elle lui avait donné le journal politique
-qu'elle avait fait naguère miroiter à ses yeux.</p>
-
-<p>En effet, Emile de Girardin, qui avait déjà révolutionné
-la presse périodique avec des publications
-populaires, telles que <i>la Mode</i>, <i>le Voleur</i>, <i>le Journal
-des Connaissances utiles</i>, avait également révolutionné
-la presse quotidienne en publiant, le
-1<sup>er</sup> juillet 1836, un journal d'un bon marché
-extraordinaire où Delphine allait s'illustrer bientôt,
-comme courriériste, sous le pseudonyme du vicomte
-de Launay. Et, naturellement, il avait mis cette
-feuille à la disposition de Lamartine dont il était,
-depuis 1834, le collègue à la Chambre des députés.</p>
-
-<p>Mais disposition n'est pas dévotion. Et de ce que
-<i>la Presse</i> soutenait habituellement les idées de
-Lamartine et reproduisait tous ses grands discours,
-on aurait tort d'en conclure qu'elle était toujours
-d'accord avec lui.</p>
-
-<p>Outre que les opinions d'Emile de Girardin étaient
-extrêmement flottantes, et qu'il sautait souvent d'un
-bord à l'autre, sans autre raison que de prendre le
-vent ou de satisfaire ses intérêts, ses petites rancunes,
-Lamartine, qui évoluait lentement, mais
-sûrement, vers la République, ne pouvait manquer
-de heurter la ligne de conduite de <i>la Presse</i> qui,
-jusqu'en 1848, fut malgré tout constitutionnelle. Il
-pensait autrement que son directeur, même sur des
-<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-questions étrangères à la politique proprement
-dite, comme en témoigne la lettre suivante:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«J'espérais vous voir hier, écrivait Lamartine à
-M<sup>me</sup> de Girardin, au mois de décembre 1840, mais
-j'ai parlé vingt-deux fois avant-hier, commission ou
-Chambre, et, hier, une bonne fois contre Berryer;
-la migraine hideuse s'ensuit et j'ajourne tout plaisir.
-Lisez, ce matin, ma réplique à Berryer, dans <i>le
-Moniteur</i>, et dites à M. de Girardin qu'il est indigne
-à lui, qui vit du journal, de ruiner comme il le fait
-ceux qui vivent du livre. N'est-ce pas le même
-autel? Je voudrais qu'on le condamnât à ne le
-rémunérer de <i>la Presse</i> que par une rente que les
-acheteurs lui payeraient, après avoir réimprimé à
-volonté la première épreuve. Si je n'étais rapporteur
-et obligé de ne pas me fâcher à la tribune, je
-répondrais vigoureusement à tous ces sophismes
-contre <i>notre</i> travail à vous et à moi<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">&nbsp;[102]</a>.»</p>
-
-<p>De son côté, Lamartine n'était pas toujours
-exempt de reproche, et je sais deux ou trois affaires
-où sa légèreté, il disait son «étourderie», l'aurait
-brouillé avec Emile de Girardin, si Delphine, avec
-sa bonne grâce ordinaire, ne s'était interposée
-entre eux.</p>
-
-<p>Exemple: le 4 novembre 1840, quelques jours
-après la constitution du ministère Soult-Guizot, <i>la</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-<i>Presse</i> publiait la lettre suivante que Lamartine
-avait adressée à M. Granier de Cassagnac:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">Saint-Point, 10 octobre.</p>
-
-<p>«... Vous faites ce que j'allais vous demander
-de faire. J'écrivais à M. Doisy, pour avoir vos cinq
-lettres et les lire avant d'y répondre. J'ai du loisir
-et de la liberté pour quelques jours; et quant au
-fond de la question, il y a longtemps que mon système
-est fait. Je ne suis pas de ceux qui jettent des
-théories à croix ou pile, au risque d'écraser une
-nation ou une race. Pratique et politique, c'est le
-même mot pour moi, quoi qu'on en dise; mais
-politique et morale, c'est aussi le même mot pour
-vous comme pour moi.</p>
-
-<p>«Je vous félicite de quitter vos rivages en ce
-moment. Nous marchons à un <i>Dix-Août</i> prochain
-et à un démembrement possible. Plaignez ceux qui,
-comme moi, voient le mal depuis deux ans et n'ont
-pas un parti assez fort pour l'empêcher.</p>
-
-<p>«Adieu donc et bonne fortune, pendant que
-nous allons lutter contre la mauvaise. Que les vents
-soient pour vous et Dieu pour nous.</p>
-
-<p class="signature">LAMARTINE.»</p>
-</div>
-
-<p>Le lendemain, 5 novembre, on lisait dans <i>le
-Constitutionnel</i>:</p>
-
-<p class="blockquote">«Il y a quelques jours, M. le maréchal Soult
-<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-proposait à M. de Lamartine un portefeuille. Ce
-n'est pas la bonne volonté qui a manqué au député
-de Saône-et-Loire, et s'il n'est pas ministre, c'est la
-faute du président du Conseil, qui n'a pas su donner
-quelque attention aux paroles et aux écrits d'un
-homme qui a été sur le point de devenir un des
-dépositaires du pouvoir, un des conducteurs de la
-nation.»</p>
-
-<p>Suivait la lettre de Lamartine à Granier de Cassagnac,
-accompagnée des réflexions désobligeantes
-que voici:</p>
-
-<p class="blockquote">«Nous ne pensons pas qu'une lettre pareille fût
-destinée à la publicité, et M. de Lamartine aura été
-sans doute surpris, comme nous, en voyant mettre
-au jour ses rêveries inédites. Quoi qu'il en soit,
-M. de Lamartine désespère de l'avenir de son pays
-et, dans ses sombres prévisions, il ne voit, pour la
-France, que le déshonneur et l'anarchie. Heureusement,
-c'est un poète qui parle, c'est-à-dire un
-homme qui méprise souverainement les faits et qui
-s'abandonne à tous les délires de son imagination.
-Les frayeurs de M. de Lamartine ne sont pas fondées,
-est-il besoin de le dire? Nous vivons sous un
-régime de lutte et de labeur que M. de Lamartine
-ne comprend pas: voilà tout ce que sa lettre prouve.
-On ne fonde pas une ère nouvelle du gouvernement
-sans avoir à résister à bien des attaques...»</p>
-
-<p>Lamartine ne pouvait laisser passer cet article
-<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-sans y répondre. On ne fut donc pas surpris de
-lire cette lettre dans <i>le Constitutionnel</i> du 6 novembre:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Monsieur le Rédacteur,</p>
-
-<p>«Vous supposez avec raison que j'ai été fort
-étonné de voir imprimer un <i>billet confidentiel</i> de
-moi à M. de Cassagnac, qui me demandait mon
-avis sur des travaux économiques.</p>
-
-<p>«J'ai dit cent fois, et je suis loin de m'en dédire,
-que le cabinet du 1<sup>er</sup> mars perdait la France. Mais
-je l'ai dit en termes convenables et avec la mesure
-et le respect que tout écrivain doit au public. Un
-homme n'est responsable que de ce qu'il publie. La
-vie privée est murée. Les correspondances intimes
-sont de la vie privée. Celui qui les imprime sans
-aveu est aussi indiscret que celui qui les décachette.</p>
-
-<p>«Recevez, etc.</p>
-
-<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">&nbsp;[103]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Cette lettre&mdash;que Lamartine en ait eu l'intention
-ou non&mdash;atteignait par ricochet le journal
-qui avait commis l'indiscrétion<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">&nbsp;[104]</a>. Aussi Delphine
-<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-s'en plaignit-elle amèrement à son ami. Mais le
-jour même il lui répondit en ces termes:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je suis tout abasourdi de votre lettre. Qu'y
-a-t-il de commun entre M. de Girardin, qui insère
-une lettre croyant le faire avec mon aveu, et l'impression
-indiscrète d'un billet confidentiel par celui
-qui l'a provoqué et reçu? L'idée m'est si peu venue
-que rien de tout cela pût retomber sur lui et sur
-vous, que j'ai envoyé dans la même minute la rectification
-<i>à lui</i> et au <i>Constitutionnel</i>. Excusez donc
-ma trop prompte étourderie, s'il y en a eu, et surtout
-n'accusez pas ceux qui vous ont toujours
-aimée et défendue.</p>
-
-<p>«Si vous pensez qu'on puisse réparer cela par
-un mot, je ferai avec empressement ce que vous
-voudrez. Mais j'ai vu cinquante personnes aujourd'hui
-qui m'ont parlé de la publication de ce billet,
-et <i>pas une</i> n'a eu l'idée seulement que ma plainte
-se rapportât ou pût se rapporter à M. de Girardin,
-dont on connaît l'amitié et la bonne intention pour
-moi, comme on sait mes sentiments pour lui et
-<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-pour vous. Je suis désolé de ce malentendu, et si
-je n'étais pas au lit, j'irais vite vous demander
-pardon.</p>
-
-<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">&nbsp;[105]</a>.</p>
-
-<p class="date">«<i>6 novembre 1840. Paris.</i>»</p>
-</div>
-
-<p>A cette lettre était jointe la note ci-dessous que
-Lamartine avait rédigée pour être insérée dans <i>la
-Presse</i>:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«<i>Cela par exemple.</i></p>
-
-<p>«M. de Lamartine nous écrit pour nous donner
-l'assurance que la plainte qu'il a portée, dans <i>le
-Constitutionnel</i>, sur la publication d'un billet confidentiel
-de lui à M. de Cassagnac ne se rapporte
-qu'à la publicité donnée par d'autres que nous à
-cette lettre et nullement à un journal dont il a reçu
-tant de preuves de sympathie et de loyauté.»</p>
-</div>
-
-<p>Mais la note ne fut pas insérée, et je suppose
-que Delphine pria Lamartine de passer chez elle,
-car on a trouvé dans ses papiers cette lettre du
-poète:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je rentre et je reçois, trop tard pour aller ce
-soir, votre second billet.</p>
-
-<p>«J'irai demain vers <i>deux heures</i>. Ce soir je
-reçois. Je cherchais moi-même un moyen de réparer
-mon étourderie et d'expier mon tort involontaire.
-<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-Je croyais l'avoir trouvé aussi. J'accepterai
-le vôtre. Rien ne peut, je vous assure, égaler le chagrin
-que je ressens d'avoir ainsi, par une phrase à
-deux tranchants, et à qui je n'en voulais pas même
-un, contristé deux personnes à qui <i>je dois</i> et à qui
-je porte autant de reconnaissance que d'affection.
-Dieu sait si c'était par ma main qu'une goutte de
-tristesse devait tomber dans votre c&oelig;ur et une
-tache sur votre manteau. Je dis cela pour tous les
-deux. <i>Pardonnez-moi du c&oelig;ur</i> ou je ne vous verrai
-plus, et je me frapperai la poitrine de ma légèreté
-à écrire.</p>
-
-<p>«Au reste, j'ai vu aujourd'hui cinquante personnes
-à la Chambre à qui j'ai parlé ainsi et <i>pas une</i>
-n'a eu la pensée que ma phrase tombât sur vous.</p>
-
-<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">&nbsp;[106]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Cette fois l'incident fut clos:</p>
-
-<div class="section">
-<h3>III</h3>
-</div>
-
-<p>Six mois après, un nuage d'une autre sorte s'éleva
-de nouveau entre Lamartine et Delphine dans
-les circonstances que je vais rapporter.</p>
-
-<p>Il était à Saint-Point, aux prises avec des difficultés
-dont nous parlerons plus loin, quand, un matin
-du mois de mai 1841, il reçut du poète Becker,
-<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-qui la lui avait dédiée, sa Marseillaise allemande:</p>
-
-<p class="quote">Non, vous ne l'aurez pas le libre Rhin allemand.</p>
-
-<p>Un autre que lui aurait pris cela pour une provocation.
-Lamartine n'y vit qu'une riposte, un
-défi aux rodomontades du parti de la guerre français.
-Et comme il avait combattu énergiquement à
-la Chambre la politique aventureuse de ce parti,
-comme il avait horreur du sang et qu'il voulait, en
-bon patriote, la paix dans la dignité, non seulement
-pour la France, mais pour toute l'Europe, il répondit
-séance tenante à Becker par les strophes admirables
-de <i>la Marseillaise de la Paix</i>. En même
-temps il écrivit à M<sup>me</sup> de Girardin qu'il les lui
-enverrait le surlendemain.</p>
-
-<p>Ceci se passait le 17 mai. Huit jours après, Delphine
-n'avait encore rien reçu. Or, quelle ne fut
-pas sa stupéfaction de trouver les vers qu'elle attendait
-impatiemment, dans le numéro du 1<sup>er</sup> juin de
-la <i>Revue des Deux Mondes</i>! La nuit portant conseil,
-elle écrivit le lendemain à Lamartine:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Je ne comprends pas que, si malade et désolé,
-vous ayez encore des inspirations si admirables:
-ces vers qui me désolent sont bien beaux. Je les ai
-relus ce matin avec Théophile Gautier. Il en était
-enchanté, et ce soir j'ai vu Alfred de Musset qui
-les savait par c&oelig;ur. Il m'en a apporté de très jolis
-sur le même sujet. Ils sont railleurs et insolents.
-Lui, m'a priée de les publier, lui, me les a donnés
-<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
-pour <i>la Presse</i>. Il ne devinait pas tout le chagrin
-qu'il me faisait en me les apportant<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">&nbsp;[107]</a>.»</p>
-
-<p>A cette lettre piquée et qui sentait le dépit,
-Lamartine répondit aussitôt:</p>
-
-<p class="blockquote">«Moi! avoir songé à vous faire froidement et
-systématiquement un chagrin! Je rougirais de moi
-devant mon ombre. Voulez-vous savoir la grosse
-bête de vérité? Au moment de vous envoyer ces
-vers pour <i>la Presse</i>, je reçus la demande de 500
-francs bien pressés d'un homme que j'aime et qui
-en a bien besoin. J'écrivis à Buloz: Envoyez-moi
-1.000 francs courrier par courrier, si vous jugez à
-ce prix quelques mauvaises rimes de mon nom.
-Trois jours après, il m'adressait un billet de 1000
-francs dans une lettre, seul argent que j'aie jamais
-touché d'un journal ou d'une revue, et voilà tout.
-Je pensais que <i>la Presse</i>, si elle trouvait les vers bons,
-les reprendrait le lendemain. C'est toute ma confession.
-J'espère que je suis absous<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">&nbsp;[108]</a>.»</p>
-
-<p>Absous! il l'était d'avance; mais, quand une
-femme pardonne, fût-elle la meilleure du monde,
-elle est toujours heureuse de vous donner une petite
-leçon.</p>
-
-<p>Et donc, le 6 juin, le vicomte de Launay publiait
-dans <i>la Presse</i>, à la suite de <i>la Marseillaisse de la
-Paix</i>, les vers «insolents» d'Alfred de Musset et
-<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-racontait à ce propos, pour leur donner plus de sel
-encore, une histoire moitié vraie, moitié fausse, qui
-dut bien amuser Lamartine, malgré le trait du
-Parthe qu'on lui décochait sous les roses.</p>
-
-<p>Le vicomte de Launay, oubliant ce que M<sup>me</sup> de
-Girardin avait écrit, le 2 juin, à son ami, disait qu'un
-soir plusieurs ouvriers en poésie étant réunis chez
-M<sup>me</sup> de Girardin s'étaient disputé les vers de <i>la
-Marseillaise de la paix</i> comme des <i>confrères</i>, non
-comme des <i>corbeaux avides</i><a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">&nbsp;[109]</a>, et avaient vanté,
-à tour de rôle, la strophe que chacun aimait le mieux.
-«Voilà ma strophe», s'était écrié Balzac. «Voilà
-la mienne», avait clamé Théophile Gautier. «Et
-moi, dit Musset, qui était assis dans un coin du
-salon, voilà la strophe que je préfère.» Et il avait
-récité par c&oelig;ur ces vers magnifiques:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Amis, voyez là-bas! la terre est grande et plane!</p>
-<p>L'Orient délaissé s'y déroule au soleil!</p>
-<p>L'espace y lasse en vain la lente caravane,</p>
-<p>La solitude y dort son immense sommeil!</p>
-<p>Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides;</p>
-<p>Là d'empires poudreux les sillons sont couverts;</p>
-<p>Là, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides</p>
-<p>Mesure l'heure morte à des sables livides</p>
-<p class="i1"> Sur le cadran nu des déserts!</p>
-</div></div>
-
-<div class="blockquote">
-<p>Quant à M<sup>me</sup> de Girardin, après avoir lu les dernières
-stances, qu'elle trouvait les plus belles, elle
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est très beau, mais c'est trop généreux.
-J'aurais voulu qu'on dît des choses désagréables à
-<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-ce monsieur. Nous autres femmes, nous n'entendons
-rien à ces beaux sentiments humanitaires;
-nous sommes, en toutes choses, orgueilleuses, vindicatives,
-passionnées, jalouses; c'est là notre seul
-mérite; nous ne saurions y renoncer. Pour ma part,
-je professe un égoïsme national, féroce, j'en conviens;
-j'ai le préjugé de la patrie, et j'aurais aimé
-à répondre à cet Allemand des vers cruels.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi! s'écria Alfred de Musset.</p>
-
-<p>&mdash;Faites-les donc vite, reprirent en ch&oelig;ur tous
-les assistants.</p>
-</div>
-
-<p>Et Musset, après être sorti sur la terrasse, le
-cigare à la bouche, revint un quart d'heure après,
-avec les strophes cavalières du <i>Rhin allemand</i>.</p>
-
-<p>Voilà l'histoire telle que la raconta le vicomte de
-Launay dans le feuilleton de <i>la Presse</i> du 6 juin. En
-la lisant Lamartine dut bien rire, lui qui savait de
-M<sup>me</sup> de Girardin elle-même que les vers de Musset
-n'avaient pas été improvisés, de nuit dans son jardin.
-Mais il avait l'âme trop haute pour s'émouvoir
-de la petite leçon de patriotisme qu'on avait voulu
-lui donner, ou pour en vouloir à Musset, d'avoir
-fait, sur son dos, à l'Allemand Becker, la réponse
-qu'il méritait. Il voyait beaucoup plus loin que les
-autres. Il pensait qu'un jour viendrait, quand?
-Dieu seul pouvait le dire, où, selon la parole de l'Ecriture,
-les instruments de guerre serviraient à faire
-des socs de charrue, et où les peuples ennemis qui
-se défiaient des deux côtés du Rhin chanteraient à
-l'unisson:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></div>
-<p>Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races</p>
-<p>Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'&oelig;il de Dieu?</p>
-<p>De frontières au ciel voyons-nous quelques traces?</p>
-<p>La voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu?</p>
-<p>Nations! mot pompeux pour dire barbarie!</p>
-<p>L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas?</p>
-<p>Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:</p>
-<p>L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie,</p>
-<p class="i4"> La fraternité n'en a pas.</p>
-</div></div>
-
-<p>Cependant, j'ai comme idée,&mdash;car, si généreux
-qu'il fût, il n'en était pas moins homme,&mdash;que
-Lamartine se souvenait de cet incident, quand il
-écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin, à quelque temps de là:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Certainement j'y serais allé, car, malgré votre dureté
-pour moi, je vous aime comme quand vous n'étiez
-que Delphine. Mais je suis dans mon lit avec une
-courbature et une migraine à ne pas tourner la tête.</p>
-
-<p>«Je regrette bien M. de Musset, dites-le-lui,
-mais donnez-moi ma revanche avec lui et avec vous.</p>
-
-<p>«Quelle divine soirée vous nous fîtes mercredi<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">&nbsp;[110]</a>!»</p>
-</div>
-
-<p>Lamartine n'eut jamais cette revanche, il ne
-devait rencontrer Alfred de Musset qu'à l'Académie
-où il avait contribué à le faire entrer, pour être
-agréable à Delphine. Mais il trouva le moyen de
-lui donner sa revanche à elle, deux mois et demi
-après l'affaire de <i>la Marseillaise de la paix</i>. Voici
-à quelle occasion.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-Il lui écrivait de Saint-Point, le 10 août 1841:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je viens d'écrire, pour soulager ma tristesse,
-environ 250 vers que j'avais promis d'adresser à
-votre ami <i>Hubert-Saladin</i>, de Genève. C'est une
-allusion politique dont il était flatté d'être l'objet.
-C'est au fond une apostrophe poétique à la Suisse.
-Cela s'appelle <i>Ressouvenir à M. Hubert-Saladin</i>.</p>
-
-<p>«Si un feuilleton de <i>la Presse</i> peut contenir
-250 vers environ, dites-le-moi et je vous les enverrai.
-Dites-moi aussi, mais ceci entre nous, si <i>la
-Presse</i>, comme journal, et non comme confident
-de nos pensées, donnerait une rétribution à ces
-vers, et si cela est, chargez-vous de mes intérêts. Si
-cela n'est pas, prenez toujours les vers; au lieu <i>de la
-Presse</i>, journal, c'est à vous alors que je les offre. Je
-les fais copier ce matin pour vous, ils partiront vite.</p>
-
-<p>«Je suis au plus mal dans mes affaires. Tout m'a
-manqué: Genève et Paris. Je n'ai plus qu'un reste
-d'espoir pendant encore quinze jours. Après cela
-il faudra peut-être me résoudre à vendre même
-Saint-Point et la terre foulée des pieds de ma
-mère à Milly. Je cherche où je pourrais aller hors
-de France vivre et mourir. Ce n'est pas aisé.</p>
-
-<p>«J'ai le c&oelig;ur débordant de cela <i>un peu</i>, et beaucoup
-plus d'autres chagrins bien plus dans la moelle
-qui se sont accrus très inopinément et très extraordinairement
-depuis vous. Ma santé, du reste, va
-bien mieux et la névralgie s'en va aussi lentement
-qu'elle est venue.</p>
-
-<p>«Adieu. Je vous quitte à regret pour des hommes
-<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-de chiffres. Un mot de vous de tems en tems.
-Vous êtes mon ami! On dit que cela vaut mieux
-que tous les autres noms humains. Je le crois, car
-quand la mort ne me les prenait pas je n'en ai
-jamais perdu.</p>
-
-<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">&nbsp;[111]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Cette lettre, où la poésie et les affaires sont mêlées
-de façon si triste, parvint à son adresse le lendemain
-de la mort de M<sup>me</sup> O'Donnell, s&oelig;ur aînée
-de M<sup>me</sup> de Girardin. Aussi n'est-ce point Delphine,
-mais l'administrateur de <i>la Presse</i> qui répondit à
-Lamartine, et la réponse était que le journal déclinait
-son offre gracieuse.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> O'Donnell passait pour une des femmes les
-plus spirituelles de son temps. Plus âgée que Delphine
-et mariée quatorze ans avant elle, elle était
-très répandue dans le monde et c'est elle qui fournissait
-à sa s&oelig;ur ses mots les plus piquants, quand
-elle entreprit d'écrire les chroniques du vicomte
-de Launay.</p>
-
-<p>Lamartine, avant même de la connaître, lui avait
-adressé, en 1826, les vers suivants qu'elle lui avait
-fait demander par le marquis de la Grange:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>De la lyre les doux accents</p>
-<p>Sont un parfum qui s'évapore:</p>
-<p>Il faut respirer cet encens</p>
-<p>Au moment qui le voit éclore.</p>
-<p>Je voudrais, sur l'aile des vents,</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></div>
-<p>T'adresser un son de ma lyre,</p>
-<p>Mais toi qui demandes des chants</p>
-<p>Peux-tu m'envoyer un sourire?</p>
-</div></div>
-
-<p>Sa mort soudaine causa une impression profonde
-dans la société parisienne, et l'on peut dire
-que Jules Janin fut l'interprète du sentiment général
-en écrivant sur elle la page éloquente que voici:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Oui certes, je l'ai connue cette aimable et charmante
-femme que nous aimons tous. J'étais à la
-campagne quand la fatale nouvelle est arrivée, j'ai
-été frappé comme par un coup de foudre. Je me
-disais: «C'est impossible! Quoi! cette femme si
-jeune, si belle, si bienveillante, tant d'esprit, tant
-de grâce, tant de verve, si dévouée à celui dont
-elle était le bras droit, tout cela est mort si vite,
-tout d'un coup, en cinq minutes, c'est impossible!»
-Hélas! ce n'était que trop vrai. Elle n'est plus notre
-admirable et ingénieuse causerie, cette rare vivacité
-d'esprit, cette Parisienne qui représentait à peu
-près toute l'urbanité de ce temps-ci. Et, d'ailleurs,
-elle était des nôtres. Elle était un frère d'armes,
-seulement elle ne voulait de ces batailles de chaque
-jour que les belles actions sans songer à les
-faire. Elle était sur la brèche quand il fallait se montrer;
-au jour de la récompense on ne la trouvait
-plus nulle part. Fille et s&oelig;ur de tant d'esprit, elle
-a passé sa vie à faire valoir l'esprit de sa mère, à
-reconnaître par un sourire l'esprit de sa s&oelig;ur.
-Elle avait deviné qu'elle devait rester près de l'une
-<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-et de l'autre, dégagée de toute gloire qui lui fût
-personnelle, pour soutenir sa mère, pour encourager
-sa s&oelig;ur. Elle était vive, animée, heureuse
-souvent, elle n'était guère inquiète que la veille
-d'un nouveau poème de Delphine. Mais aussi, le
-lendemain, quelle joie dans ses yeux! quel triomphe
-dans son c&oelig;ur! C'était un si adorable naturel!
-Une femme sans envie, un honnête homme qui
-savait remplir à merveille tous les devoirs de l'amitié,
-une prodigue qui jetait à qui les voulait prendre
-et mettre en usage les plus rares trésors de
-l'imagination et du bon sens. Je ne l'ai pas revue
-depuis cette soirée de l'hiver où elle encourageait de
-si bon c&oelig;ur cette jeune fille qui lui exécutait des
-fantaisies de Schubert, et à cette belle Allemande
-qui devait débuter le lendemain à l'Opéra, elle donna
-bien du courage.</p>
-
-<p>«Maintenant qu'elle n'est plus, et malgré le peu
-de bruit qu'elle voulait faire, on verra quel grand
-<i>vuide</i> elle va laisser. Elle était un des juges les mieux
-disposés et les plus absolus de toutes les études littéraires.
-Au théâtre, les plus habiles se tournaient
-vers elle pour savoir ce qu'ils devaient penser du
-drame nouveau; dans les salons, il n'était pas une
-femme à la mode qui n'eût besoin de l'approbation
-tacite de la comtesse O'Donnell, pas un vers
-ne se disait sans son aveu; elle avait un certain
-petit froncement de sourcil imperceptible qui faisaient
-pâlir les plus braves. Et comme on se pressait
-autour d'elle! et comme on voulait savoir la
-<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-pensée qu'elle disait souvent tout haut et avec une
-entière franchise, ou tout au moins la deviner, lorsqu'elle
-l'entortillait dans les mille détours de son
-atticisme avec son sourire!&mdash;Ainsi, à son insu,
-et malgré elle, c'était la vie et le charme des salons
-parisiens. Elle savait rendre à chacun ce qui lui
-était dû d'honneur et de confiance, tout aussi bien
-qu'elle savait remettre chacun à sa place. «Tant
-promis, tant payé», c'était là sa devise, et jusqu'à
-la fin elle y a été fidèle. Et cette femme entourée
-de tant d'avantages, assez belle pour pouvoir se
-passer de tout cet esprit, assez spirituelle pour
-avoir tous les droits du monde, d'être laide
-et difforme, élégante dans son parler, dans son
-silence, dans son travail, dans ses m&oelig;urs, dans
-ses amitiés, élégante partout et toujours, cette
-femme a été pleurée sincèrement même par les
-femmes!</p>
-
-<p>«Mais de quoi donc est-elle morte? Et pourquoi?
-Et comment? Qu'est-ce que cela signifie? On
-n'en sait rien, nul ne peut le dire, nul ne sait le
-dire. Dans tout Paris on s'aborde encore en se
-disant: «Est-ce bien vrai?» Hélas! ce n'était que
-trop vrai. Et vous le verrez surtout cet hiver, lorsque
-nous reverrons ce cher gîte des poètes, les
-hommes de cour, les grandes dames, les artistes
-célèbres, les vieilles femmes qui l'aimaient comme
-une s&oelig;ur, tous ceux, en un mot, qui l'ont connue,
-tous ceux qui l'ont aimée et qui ne la verront plus,
-qui ne l'entendront plus, les uns et les autres cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-fois-ci porteront le deuil du plus sincère esprit qui
-fût encore parmi nous.</p>
-
-<p class="signature">«JULES JANIN<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">&nbsp;[112]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>En apprenant la fatale nouvelle, Lamartine, qui,
-dans l'intervalle et avant d'avoir reçu la réponse
-de l'administrateur de <i>la Presse</i>, avait envoyé ses
-vers à Delphine, pensant qu'ils lui seraient agréables
-et que, dans le misérable état de ses affaires,
-elle s'arrangerait de manière à l'en rétribuer, lui
-écrivit la lettre suivante:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Saint-Point, 15 août 1841.</p>
-
-<p>«J'ai malheureusement fait partir hier mes trois
-cents vers pour vous. Ne vous en occupez que pour
-les envoyer à M. <i>de Champvans</i>, employé au ministère
-de la Guerre, rue de Lille, n<sup>o</sup> 17, qui les remettrait
-à la <i>Revue des Deux-Mondes</i>. Vous avez bien
-autre chose à penser qu'à corriger et à imprimer
-ma poésie! Cependant, ce n'est point un ordre, c'est
-une faculté; s'ils vous sont utiles ou agréables, gardez
-et faites imprimer, demandez seulement qu'on
-maintienne les alinéas et ponctuations, et lignes de
-points, indiquant les interruptions de ma pensée.</p>
-
-<p>«Quel horrible coup vous frappe aussi! Je ne
-savais rien de la maladie et j'apprends la mort! Je
-suis atterré pour vous, pour votre mère, pour vous
-tous! Ecrivez comment vous soutenez tous ces
-<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
-chocs: ceux qui vont au c&oelig;ur tuent plus que tous
-ceux que vous éprouvez si souvent et moi aussi.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de L(amartine) est désolée, elle vous écrivait
-pour vous demander une visite ici. Je pense
-qu'elle va suspendre. Elle n'est pas là.</p>
-
-<p>«J'espère aller vous voir dans un mois. Ecrivez-moi
-un mot seulement.</p>
-
-<p class="signature">«<span class="small">LAMARTINE.</span></p>
-
-<p>«Si les vers vous paraissent mauvais, renvoyez-les-moi
-promptement, j'en ferai un abrégé qui
-satisfera seulement au désir d'Huber.</p>
-
-<p>«Rien de conclu dans mes affaires; quelques
-espérances seulement nouvelles moins incertaines<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">&nbsp;[113]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Mais au lieu de recevoir son manuscrit du <i>Ressouvenir</i>,
-Lamartine reçut le même jour un billet
-de 1.000 francs<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">&nbsp;[114]</a> de Delphine, et le lendemain <i>la
-Presse</i> publiait cette note:</p>
-
-<p class="blockquote">«Nous recevons de Genève une épître que M. de
-<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
-Lamartine vient d'adresser à M. Huber-Saladin,
-quelques jours après un voyage en Suisse où
-M. Huber avait accompagné M. de Lamartine. Nos
-lecteurs liront avec le plus vif intérêt ces beaux vers
-qui rappellent les anciennes habitudes d'esprit du
-poète et qui échappent encore de temps en temps
-aux préoccupations de l'homme politique.»</p>
-
-<p>Suivait la poésie que Delphine avait voulu payer
-à son illustre ami, au tarif de <i>la Marseillaise de
-la paix</i><a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">&nbsp;[115]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-Ah! qu'il avait donc raison de lui écrire un jour:</p>
-
-<p class="blockquote">«J'aime mieux une femme qui m'aime comme vous
-que deux femmes qui m'adorent<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">&nbsp;[116]</a>!» Je ne crois
-pas, en effet, qu'il ait eu, dans toute sa vie, deux
-amies comme elle.</p>
-
-<div class="section">
-<h3>IV</h3>
-</div>
-
-<p>Et quel était donc ce M. Hubert-Saladin à qui
-Lamartine avait dédié ces vers sur le Léman? C'est
-ce que je vais dire.</p>
-
-<p>Né à Rome le 25 janvier 1798, il descendait d'une
-ancienne famille du Tyrol, les barons Huber de
-Mauër, qui se réfugièrent en Suisse, en 1509,
-pendant la guerre de Souabe. Son père était citoyen
-de Genève; sa mère, Isabelle Ludovisi, était issue
-d'une famille princière. Il avait traversé le champ
-de bataille de Marengo dans les bras d'un vieux
-serviteur, ce qui lui faisait dire en riant qu'il était
-le plus ancien blessé de l'armée française; sans
-compter qu'il s'en fallut de peu qu'il ne fût tué
-<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-sous nos drapeaux. Chargé, en 1835, par le gouvernement
-fédéral, d'une mission militaire en
-Algérie, il avait été attaché, en arrivant, à l'état-major
-du maréchal Clausel. Un jour, c'était au
-combat de la Tafna, il s'offre au maréchal pour
-une mission que l'on ne pouvait remplir qu'en franchissant
-à cheval un escarpement rocheux battu
-des feux de l'ennemi. Il part, dégage deux pièces
-de canon menacées par les Arabes et rentre au
-camp après avoir reçu une grave blessure. Décoré
-de la Légion d'honneur pour cette action d'éclat, il
-fut toute sa vie si fier de cette distinction que,
-trente ans plus tard, en 1863, il résigna ses fonctions
-d'attaché militaire de la légation suisse à
-Paris, pour ne pas <i>déposer</i>, selon son expression,
-la croix arrosée de son sang, que les règlements
-de son pays lui interdisaient de porter officiellement.</p>
-
-<p>Il faut dire que son éducation avait été toute
-française. Commencée à Lausanne par sa grand'mère
-et par son oncle François Huber, le célèbre
-observateur des abeilles, continuée à Genève sous
-l'&oelig;il vigilant d'une tante, M<sup>me</sup> Rilliet-Huber, dont
-le salon était très fréquenté, il l'avait achevée à
-Coppet, chez M<sup>me</sup> de Staël, qui l'avait présenté à
-Schlegel, Sismondi, au duc de Montmorency, à Dumont,
-Pictet, Diodati, lord Byron. Et son mariage,
-en 1825, avec la baronne de Courval, née Saladin-Egerton,
-avait fait le reste. A partir de ce moment,
-sa riante villa de Montfleuri devint le rendez-vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-des poètes, des diplomates et des beaux
-esprits. On y rencontrait Cavour, Bonstetten, le
-comte de Circourt et surtout Lamartine, qui le prit
-tout de suite en amitié, peut-être parce qu'ils parlaient
-tous deux la même langue. Car je n'ai pas dit
-qu'Huber-Saladin courtisait les Muses. Il a même
-fait de très beaux vers dont quelques-uns&mdash;ceux
-notamment en réponse au <i>Ressouvenir du lac Léman</i>,&mdash;font
-regretter qu'il n'ait pas donné plus
-de temps à la poésie. Mais il était de l'avis de
-Lamartine qui la regarda toujours comme un brillant
-accessoire à ses facultés intellectuelles. «La
-mission du poète, disait Huber, s'est agrandie
-avec l'horizon du siècle.»</p>
-
-<p>Il habitait Paris depuis un an, quand éclata la
-Révolution de 1848. Lamartine, qui le voyait souvent
-chez lui ou chez M<sup>me</sup> de Girardin et l'estimait
-autant pour son rare esprit que pour son c&oelig;ur, le
-chargea alors d'une mission de confiance auprès du
-gouvernement fédéral. La Suisse sortait à peine
-d'une longue période d'agitation et, bien que menacée
-encore d'une revendication armée de la Prusse,
-se refusait à toute concession dans l'affaire embrouillée
-de Neuchâtel. Lamartine dont elle attendait
-un secours militaire, lui fit savoir par le colonel
-Huber-Saladin qu'il était prêt à l'appuyer
-diplomatiquement vis-à-vis de la Prusse, mais qu'il
-ne lui était pas possible de lui accorder davantage.</p>
-
-<p>Dans le même temps, le comte de Circourt,
-dont Huber nous a laissé une remarquable biographie,
-<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-était envoyé par Lamartine à Berlin<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">&nbsp;[117]</a>.</p>
-
-<p>Mais le plus grand service qu'Huber-Saladin ait
-rendu à sa patrie d'adoption fut de recueillir, en 1870,
-au nom de la Société de secours aux blessés, toutes
-les ambulances françaises qui revenaient désorganisées
-de nos armées prisonnières ou vaincues.
-Dans cette &oelig;uvre, tout particulièrement délicate et
-difficile, il fut tout simplement admirable. Il mourut
-subitement en Suisse, le 21 septembre 1881<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">&nbsp;[118]</a>.</p>
-
-<p>A présent que nous savons à qui nous avons
-affaire, reprenons le cours de notre récit.</p>
-
-<p>Lamartine écrivait de Mâcon à Huber-Saladin, le
-10 juin 1841:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Cher et aimable confrère en poésie et en politique,
-je présume que c'est à vous que je dois <i>le
-Fédéral</i><a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">&nbsp;[119]</a> et les très remarquables articles qu'il
-contient quelquefois. Soyez-en donc remercié non
-seulement en mon nom, mais au nom de tous ceux
-qui ne veulent pas que cette machine infernale
-qu'on appelle la presse révolutionnaire incendie
-l'Europe. Déjà vieux dans la liberté, votre pays
-donne l'exemple de la sagesse au jeune monde
-libre. C'est juste et c'est utile.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-«Etes-vous à Genève ou dans vos belles campagnes
-d'où l'on est encore à Genève en quelques
-minutes? Si cela est ainsi j'aurai un vrai et grand
-service à vous demander. Je l'avais demandé il y
-a deux ans à M. Eynard, qui avait réussi à me le
-rendre. Je le sçus trop tard, je n'en profitai pas,
-maintenant j'en ai besoin plus qu'alors et, ne
-sachant où est M. Eynard, je vous le demande à
-vous. Voici ce que c'est.</p>
-
-<p>«Une banqueroute assez considérable pour ma
-médiocre fortune et des remboursements rendus
-imminents par la mort prochaine de quelqu'un à la
-succession de qui je dois me rendent indispensable
-un emprunt de 150.000 <i>francs</i> pour sept ou <i>huit
-ans</i>, six ans au moins à 4 <sup>1</sup>/<sub>2</sub> ou 5 pour 100. Je ne
-trouve rien en ce moment à Lyon; à Paris, c'est trop
-loin, on n'y place que sur les hypothèques voisines.
-Les miennes sont dans <i>Saône-et-Loire</i>. Cela touche
-l'Ain, où Genève prête volontiers. Vous savez combien
-Mâcon est près de Genève.</p>
-
-<p>«J'offre pour hypothèque de cette somme de
-150.000 francs de deux choses l'une, savoir: <i>ou</i>
-une seconde hypothèque sur la terre de <i>Monceau</i>,
-rendant 24.000 francs environ et valant 600.000
-francs. Elle a subi une première hypothèque de
-245.000 francs, il reste donc près de 400.000 francs
-libres sur cette terre plus que suffisants pour servir
-à double <i>gage</i> à 150.000 que je demande.</p>
-
-<p>«<i>Ou</i> une première hypothèque sur la terre de
-Saint-Point valant environ 350 et 400.000 francs
-<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-et qui n'est grevée que d'une somme de 40.000
-francs par un contrat viager.</p>
-
-<p>«L'un ou l'autre de ces gages serait au choix
-du prêteur. Cependant, je serais très heureux qu'il
-voulût préférer le premier, au moins aussi infaillible,
-parce que M<sup>me</sup> Lamartine, qui s'engage avec
-moi, voudrait garder Saint-Point intact.</p>
-
-<p>«Je payerais les intérêts à Genève sans frais en
-deux termes égaux.</p>
-
-<p>«Voilà l'affaire. Soyez assez bon pour dérober
-quelques minutes à nos doubles mises pour la négocier
-et écrivez-moi quand vous aurez réussi, pour
-prendre alors les mesures de conclusion. J'irais à
-Genève ou le prêteur viendrait à Monceau, à
-volonté. Si je ne trouve pas cela pour affranchir mon
-esprit et mes affaires pendant ces sept ans, je suis
-forcé de quitter Paris et toute politique. A d'autres
-l'avenir et le combat.</p>
-
-<p>«Nous sommes à Monceau auprès d'un mourant,
-un jeune homme que vous avez vu chez moi
-et qui a épousé une de mes nièces, M. de Pierreclos,
-bien tristes comme vous voyez.</p>
-
-<p>«Adieu. Viendrez-vous secouer la poussière de
-quelques grands voyages à Saint-Point?</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Lamartine vous dit mille choses et
-moi autant.»</p>
-
-<p class="signature">«<span class="small">LAMARTINE</span><a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">&nbsp;[120]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Et voilà les difficultés financières auxquelles il faisait
-allusion dans sa lettre du 10 août 1841, quand
-<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-il disait à Delphine: «Tout m'a manqué, Genève
-et Paris.» Ces difficultés ne dataient pas d'hier,
-elles remontaient, comme je l'ai dit naguère<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">&nbsp;[121]</a>,
-à son contrat de mariage où, sous couleur de
-lui constituer une dot et de l'avantager, ses parents
-lui avaient donné un château qui lui constituait une
-charge immédiate, et, depuis, elles n'avaient fait
-qu'augmenter. C'est au point qu'il écrivait à Aymon
-de Virieu, le 19 septembre 1839:</p>
-
-<p class="blockquote">«Ma fortune a reçu de graves échecs, elle en est
-où était la tienne il y a quelques années; tes capitaux
-engouffrés dans les mines du Rhône, et les
-miens ensevelis dans les ceps du Mâconnais. Je
-suis à présent dans ce défilé étroit où je devais me
-trouver si mes charges de famille, acceptées pour
-en garder les terres, se prolongeaient au-delà des
-calculs ordinaires de la vitalité humaine. Je donne
-40.000 livres de rentes viagères ou non, sur
-des terres qui les rendent à peu près; avec cela
-il faut vivre de la vie d'homme public dans Paris,
-chose écrasante aujourd'hui...<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">&nbsp;[122]</a>.»</p>
-
-<p>En sorte que, plus il héritait, plus il s'enfonçait
-dans la dette.</p>
-
-<p>Au lieu de chercher à emprunter de nouveau, il
-eût mieux fait de vendre et de liquider sa situation.
-<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-C'est le conseil que les Pereire lui donnèrent après
-1848 par le canal de Béranger. Mais, tout en parlant
-quelquefois de cette éventualité, il ne pouvait
-se résigner à vendre.</p>
-
-<p class="blockquote">«S'il me fallait vendre une terre, disait-il à
-M<sup>me</sup> de Girardin, le 16 juin 1838, je me sentirais
-<i>déraciné</i> (on voit que le mot n'est pas nouveau).
-Ce serait comme vendre mon père et ma mère et
-moi-même dans tout mon passé. Cela me rend
-triste quelquefois, et j'embrasse mes arbres pour
-qu'on ne nous sépare pas<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">&nbsp;[123]</a>.»</p>
-
-<p>C'est pourtant le sort qui l'attendait. Mais, en
-1841, il faisait flèche de tout bois, il se raccrochait
-à toutes les branches pour ne pas entamer son
-patrimoine.</p>
-
-<p>Elevé parmi les vignerons et les cultivateurs, il
-aimait la terre comme un enfant sa mère-nourrice,
-et de toutes les professions, de toutes les conditions
-sociales, celle qu'il préféra toujours était celle d'agriculteur.
-Il avait pris au pied de la lettre le vers
-fameux de Virgile: <i>O fortunatos nimium!</i>... La
-preuve en est que, dès 1819, il avait formé le projet
-avec son ami Nansouty, d'obtenir du gouvernement
-italien la concession d'une petite île située
-vis-à-vis de Livourne, nommée la Pianozza, qui
-était inculte et n'appartenait à personne.</p>
-
-<p class="blockquote">«Nous réunissons tout l'argent que nous pouvons,
-mandait-il à Virieu, cela va déjà à 60 et 100.000
-<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-francs. Nous y portons des charrues, des ânes, des
-mulets et nous y semons du blé. Nos <i>minimum</i> de
-produit sont de 100 pour 100, dès la première
-année, bien calculés. Peu à peu, nous élevons quelques
-baraques et y faisons pour nous et nos amis
-un petit champ d'asile. Mande-moi si tu veux en
-être, et ce que tu pourras y mettre...<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">&nbsp;[124]</a>.»</p>
-
-<p>Mais Virieu, plus pratique, ne voulut pas entrer
-dans la combinaison. Il connaissait son Lamartine.
-Il lui répéta toute sa vie qu'il n'était que poète, et
-l'autre mourut, persuadé qu'il avait manqué sa
-vocation.</p>
-
-<p>Il écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin, le 16 juillet 1841:</p>
-
-<p class="blockquote">«L'homme est venu, il a examiné mes terres.
-Il les a trouvées très larges et très bien cultivées. Il
-a compris enfin, m'a-t-il assuré, ce mot mystérieux
-du <i>Courrier de Paris</i>: «Lamartine, le premier
-agriculteur de France.» Vous croyiez badiner, eh
-bien! il l'a pris au sérieux<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">&nbsp;[125]</a> en voyant mes vignes
-et mes familles heureuses et bien gouvernées
-de vignerons. Me prêtera-t-il sur cette valeur morale?
-C'est là toute la question. En attendant, je
-vais aller à Genève un de ces jours pour voir si je
-trouverai là un appui qui ne perce la main...<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">&nbsp;[126]</a>.»</p>
-
-<p>Il ne devait pas l'y trouver, malgré les bons
-<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
-offices d'Huber-Saladin. Nous savons comment
-celui-ci fut payé de sa peine. Huber fut plus reconnaissant
-à Lamartine des vers du <i>Ressouvenir</i> que
-de tout ce qu'il aurait pu lui offrir. Quelques jours
-après, il répondit au grand poète:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Je ne t'ai demandé ni palmes ni couronne;</p>
-<p>J'estime toute fleur au parfum qu'elle donne.</p>
-<p>Si du ciel de ta gloire un rayon égaré</p>
-<p>Brille pour un moment sur mon nom ignoré,</p>
-<p>Si ton c&oelig;ur tout rempli du charme qui l'oppresse</p>
-<p>Grandit le compagnon de quelques jours d'ivresse;</p>
-<p>L'hommage trop brillant je l'accepte à demi;</p>
-<p>Mais je presse la main que tu me tends, ami.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et ce noble échange ne fit que resserrer le lien
-qui les unissait depuis longtemps.</p>
-
-<p>Le 30 mars, Lamartine écrivait à Huber:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Mon cher et excellent ami,</p>
-
-<p>«Oh! quelle truite! et quelle chair blanche, fraîche
-et savoureuse comme les eaux du lac où vous
-me l'avez élevée. Nous avons été bien touchés de
-ce souvenir splendide qui a décoré et humilié les
-jambons et les dindons de Saint-Point.</p>
-
-<p>«J'ai là sur ma table, seule et attendant son heure
-d'amitié libre, votre longue et belle lettre politique.
-Mais l'heure ne vient pas. Je suis accablé d'audiences
-et de billets. Je vous écris donc pour vous
-dire que je ne vous écrirai pas sérieusement avant
-le printemps et le repos de Monceau.</p>
-
-<p>«Votre démocratie ressemble à la démagogie
-d'Athènes: son patriotisme consiste surtout à bien
-<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-haïr ce qui la dépasse. Que voulez-vous? c'est
-comme chez nous. <i>Tyrannie</i> si le pouvoir est en
-haut, <i>envie</i> s'il est en bas. Voilà la condition humaine,
-et, cependant, il faut lutter à la fois contre
-ces deux vices, c'est ce que nous faisons.</p>
-
-<p>«Vous voyez que, depuis que j'ai pu prendre terre
-sur le terrain de l'opposition, je travaille à l'élever
-et à l'agrandir. Je lui prêche impunément la <i>paix</i>
-quand elle veut la guerre; l'<i>humanité</i>, quand elle
-veut l'égoïsme, et l'<i>unité</i>, quand elle veut l'ostracisme.
-Mais moi-même, on essaye déjà de <i>m'ostraciser</i>.
-Je suis tenté de dire comme Périclès:
-«L'ostracisme n'est pas fait pour si peu que
-moi!»</p>
-
-<p>«Sérieusement, l'opposition mesquine et ambitieuse
-est furieuse de ce que l'opinion et les journaux
-me suivent comme un seul homme en ce moment.
-J'ai treize journaux tous les matins qui me
-servent <i>gratis</i>: avec cette armée, on intimide ses
-ennemis dans ce pays de <i>moutonnerie</i>.</p>
-
-<p>«Ma femme est malade, moi souffrant. Nous
-vous aimons beaucoup. Nous parlons tous les
-jours de vous dans ce salon avec vos amis ou amies.
-Venez donc un moment et, en attendant, écrivez,
-rimez, rêvez. Regardez le lac et plaignez-moi.</p>
-
-<p class="signature"><span class="small">«LAMARTINE</span><a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">&nbsp;[127]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Hélas! le plus à plaindre, ce fut bientôt Huber,
-tant il est vrai que chacun de nous a son tour dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
-les épreuves et dans les larmes. Au mois de janvier
-1844, la mort lui prit sa fille, et voici la lettre que
-Lamartine lui adressa à cette occasion:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Monceau, 14 janvier 1844.</p>
-
-<p class="titel">«Cher et malheureux ami,</p>
-
-<p>«A la nouvelle de votre douleur, nous n'aurions
-pas hésité à aller à vous si nous n'étions pas forcés
-impérieusement de partir ce matin même pour
-Paris où mon devoir, longtemps ajourné, me pousse
-au dernier moment. Tout ce que M<sup>me</sup> Huber et vous
-avez éprouvé a tellement retenti en nous que M<sup>me</sup> de
-Lamartine et moi nous en avons été malades depuis
-quarante-huit heures. Nous ne pouvons pas
-croire que le ciel ait exigé un tel sacrifice de cette
-pauvre mère et de vous. Comment vous consolera-t-il
-jamais? Quant à ces anges que Dieu enlève
-avant l'heure des tristesses, ils sont bien heureux,
-mais nous!</p>
-
-<p>«Les cruels détails où vous occupe encore la férocité
-de nos m&oelig;urs religieuses nous sont sans cesse
-présents. C'est pour cela que je serais parti à l'instant,
-je vous le jure, si je n'étais attendu à Paris
-samedi par la Chambre sans pouvoir reculer de
-quinze jours. Vous est-il impossible de faire embaumer
-l'enfant et de le rapporter près de votre séjour
-habituel? Mais, d'un autre côté, comment laisseriez-vous
-M<sup>me</sup> Huber? Je m'y perds comme vous.
-Quand vous aurez un instant de force, écrivez-nous
-<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-souvent deux lignes. Dites bien à M<sup>me</sup> Huber que
-nos pensées et nos c&oelig;urs ne vous quittent pas. Rien
-n'unit comme une douleur commune. Rien ne fond
-les c&oelig;urs comme des larmes versées pour la même
-cause et les uns pour les autres, tour à tour. Je ne
-vous parle pas de consolation devant l'image de
-notre pauvre fille<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">&nbsp;[128]</a> qui ne me quitte pas depuis
-huit ans. La consolation de semblables pertes c'est
-de les rejoindre et d'achever sa tâche en pensant
-que chaque heure nous en rapproche.</p>
-
-<p>«Adieu. Je vous quitte pour monter en voiture.
-Nous serons samedi à Paris. Ecrivez-nous bien
-vite et bien souvent et pensez à nous quand vous
-vous croirez seuls sur la terre. Nous y serons sans
-cesse d'âme, de c&oelig;ur, et de tristesse.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Lamartine ne cesse de pleurer depuis
-hier. Que ces larmes adoucissent les vôtres!</p>
-
-<p class="signature">«<span class="small">LAMARTINE</span><a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">&nbsp;[129]</a>.»</p>
-</div>
-
-<div class="section">
-<h3>V</h3>
-</div>
-
-<p>Revenons à l'année 1841, cause de cette digression
-un peu longue, et reprenons le fil des événements
-politiques.</p>
-
-<p>Nous avons vu qu'au mois d'octobre 1840 le
-maréchal Soult avait offert un portefeuille à Lamartine
-<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-dans son ministère. L'année 1841 était à
-peine commencée que le roi le manda aux Tuileries.
-Dans quel but? Les uns disaient que c'était pour
-l'entrenir des fortifications de Paris auxquelles s'intéressait
-tout particulièrement la cour; les autres,
-que c'était pour le décider à accepter l'ambassade
-de Vienne que lui offrait M. Guizot.</p>
-
-<p>En tout cas, Lamartine, qui avait pour principe
-que «l'on doit servir des idées ou rien», ne céda
-pas plus au roi qu'il n'avait cédé au maréchal Soult
-et à M. Guizot.</p>
-
-<p>Adversaire déclaré des fortifications de Paris, il
-entendait lutter jusqu'au bout contre le projet du
-gouvernement, qu'il qualifiait de «mesure barbare»,
-d'autant qu'il se sentait appuyé par la majorité de
-l'opinion.</p>
-
-<p>Au mois de décembre précédent, il écrivait à
-Aymon de Virieu:</p>
-
-<p class="blockquote">«Je viens de recevoir ta lettre de douze pages
-et de la lire haut devant des hommes d'esprit qui se
-trouvaient là: elle a eu le plus grand succès. Ton
-idée des forts détachés <i>à l'envers</i> est une découverte
-de génie. Je n'y avais pas songé, ni personne,
-mais c'est évident. Certes, je le dirai, si j'ose, et si
-par là je n'assure pas le succès de cette démence
-dont le dernier mot est révolutionnaire, je la définirai
-ainsi: <i>La fortification de la guillotine et de
-la Convention assiégée</i>. Cela n'est inventé et soutenu
-que pour cela. Je serai seul contre tous, les
-<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
-uns par perversité, les autres par obséquiosité pour
-le roi, les autres, en plus grand nombre, par <i>lâcheté</i>.
-Tout dit: <i>Amen! Ego non</i><a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">&nbsp;[130]</a>.»</p>
-
-<p>Lamartine exagérait. S'il était le principal adversaire
-des fortifications de Paris à la Chambre des
-députés, il y en avait d'autres à la Chambre des
-pairs qui étaient tout aussi ardents que lui. De ce
-nombre étaient Pasquier et Molé. Mais c'est un
-fait que la plus grande partie des représentants
-avait peur de déplaire au roi, et je lisais hier dans
-la <i>Chronique</i> de la duchesse de Dino que le duc
-d'Orléans ne quittait pas le palais du Luxembourg,
-où il pointait lui-même les pairs <i>pour</i> et <i>contre</i>.</p>
-
-<p>Là encore Lamartine fut très fortement soutenu
-par <i>la Presse</i>, à laquelle, entre deux discours, il
-faisait passer des notes dans le genre de celles-ci:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«M. de Lamartine, en attendant le vote sur les
-fortifications, disait tout haut, au milieu d'un
-groupe de députés au pied de la tribune: «Je ne
-me fie pas aux réserves que fait la gauche pour la
-liberté. Qu'est-ce qu'un article de loi devant vingt
-forts et une enceinte pouvant tourner, sur un signe
-du télégraphe, trois mille bouches à feu sur la
-constitution? Quand Bonaparte s'empara du pouvoir
-absolu, le 18 Brumaire, il appela son despotisme
-du nom de République. Les libéraux du temps se
-<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
-déclarèrent contents, comme ceux d'aujourd'hui, et
-la liberté fut perdue.»</p>
-
-<p>&mdash;«M. Guizot, dans son discours sur les fortifications,
-a parlé de l'art de récompenser la majorité
-et de la consolider. Entendons-nous: oui, sans
-doute, des majorités de raison et de dévouement
-comme celles qui réunissent depuis M. Dufaure
-jusqu'à M. de Lamartine, pour sauver le pays d'une
-conflagration imminente, méritent bien des ménagements;
-il ne faut pas jouer avec elles.</p>
-
-<p>«Combattre contre la moitié de cette majorité,
-contre l'autre moitié, comme a fait le ministre dans
-les fortifications, se mettre à la tête de l'opposition
-pour venir démolir cette majorité, lutter avec ses
-ennemis contre ses amis, nous ne savons pas si
-c'est ainsi que, dans certains gouvernements, on
-consolide les majorités, mais nous savons qu'en
-France, où la politique a du c&oelig;ur, c'est ainsi qu'on
-les humilie, qu'on les contriste et qu'on les dissout.</p>
-
-<p>«Cette majorité de patriotisme ne se dissoudra
-pas pour cela, mais elle est contristée et humiliée;
-il ne faut jamais mettre une majorité dans
-le cas d'exécuter ses chefs; on défend mal des
-mesures dont on ne s'honore pas. Le ministère a
-remporté une victoire où il a lui-même sinon
-perdu, du moins démoralisé son armée. Mauvaise
-victoire<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">&nbsp;[131]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
-Et <i>la Presse</i> ajoutait pour son compte, dans son
-numéro du 17 janvier 1841:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«M. Thiers, afin de persuader que les Parisiens
-peuvent résister longtemps à un grand nombre
-d'assiégeants, dit dans son rapport:</p>
-
-<p>«Nous pourrions citer l'exemple des habitants
-de Vienne, assiégés en 1683 par 200.000 Turcs,
-se défendant <i>2 mois</i>.</p>
-
-<p>«Un peu plus loin, M. Thiers avance d'une manière
-tranchante cette assertion contradictoire:
-«Jamais un ennemi ne sera 60 jours devant Paris.
-Un approvisionnement de 60 jours va au-delà de
-toute vraisemblance.»</p>
-
-<p>«A quoi nous répondrons:</p>
-
-<p>«Si, en 1590, avec une armée de 20.000 hommes,
-Henri IV investit Paris et le tint assiégé jusqu'en
-1594, comment peut-on croire que 3 ou 400.000
-étrangers n'en feraient pas autant aujourd'hui?»</p>
-</div>
-
-<p>C'est que M. Thiers, qui n'avait pas prévu les
-chemins de fer, n'avait pas prévu davantage les
-canons à longue portée. D'ailleurs, c'était aussi
-bien contre les Parisiens que contre l'étranger que,
-dans sa pensée de derrière la tête, étaient élevées
-les fortifications de Paris. Lamartine ne s'y trompait
-pas et se montrait une fois de plus bon prophète,
-lorsqu'il écrivait à son ami de Virieu, le 6 février
-1841, après le vote du projet du gouvernement:</p>
-
-<p class="blockquote">«Trahis par le roi, livrés par le ministère, nous
-avons succombé, et la France aussi. C'est un crime
-<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
-du cabinet. Cette dynastie le paiera trop un jour.
-Ici l'opinion tourne déjà à nous. Paris prend peur;
-<i>on voit la révolution maîtresse de ces murs et les
-honnêtes gens foudroyés par les canons qu'ils ont
-chargés</i>. N'en parlons plus, <i>habent sua fata</i><a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">&nbsp;[132]</a>...»</p>
-
-<p class="space">Si Lamartine avait vécu jusqu'en 1871, il aurait
-vu M. Thiers retourner contre Paris les canons qui
-avaient été armés contre les Prussiens, et je
-l'entends lui crier: «Je vous l'avais prédit, c'était
-fatal!»</p>
-
-<div class="section">
-<h3>VI</h3>
-</div>
-
-<p>Battu sur ce point comme sur tant d'autres, le
-député de Mâcon n'en continuait pas moins la lutte.
-Il savait qu'il y a des défaites qui valent des
-victoires et que chaque discours qu'il prononçait,
-en augmentant le prestige de son nom, ajoutait
-à son autorité. Mais il s'était promis de n'entrer
-au ministère que par une <i>brèche</i>. On n'avait de
-<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-force, suivant lui, que dans les places conquises
-d'assaut. C'est pourquoi il refusa, au mois de
-novembre 1841, de se laisser porter à la présidence
-de la Chambre malgré les instances de
-M<sup>me</sup> de Girardin.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>&mdash;Acceptez, lui disait-elle, faites ce sacrifice aux
-muses que vous délaissez et qui vous le rendront.
-La présidence vous donnera des loisirs.</p>
-
-<p>&mdash;Les muses, répondait Lamartine, je suis devenu
-trop vieux pour les courtiser. Je veux maintenant
-faire de l'histoire et de la philosophie. Je ne
-vois plus que cela, et cela se fait en prose. En politique
-j'attends quelques événements qui en vaillent
-la peine. Je ferai l'insurrection de l'ennui; mais,
-pour cela, il faut des forces dans le pays.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà encore un blasphème, ripostait Delphine,
-je dis plus, un <i>non-sens</i>. Les vers sont trop jeunes
-pour vous! Et Homère! et Milton! Avaient-ils
-donc quinze ans lorsqu'ils ont exhalé leurs plus
-beaux chants? Vous ferez de la philosophie et de la
-politique: est-ce que ces deux choses-là se peuvent
-faire en même temps? Est-ce que la politique
-n'est pas l'action dans toute sa véhémence? Est-ce
-que la philosophie n'est pas le repos dans toute
-son impassibilité? Non, non, ces deux choses-là
-ne peuvent marcher de front. Vous n'êtes pas
-encore un philosophe, heureusement pour notre
-pays. Vous pouvez être un homme d'Etat. Vous
-nous parlez d'événements qui vous amènent, de
-révolutions, de grandes émotions qui passionnent
-<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
-le pays; cela m'effraye, je crains que vous ne
-soyez comme les pompiers qui n'ont rien à faire
-quand il n'y a point d'incendie. J'ajouterai même
-que vous m'avez l'air assez disposé à mettre le feu
-pour l'éteindre<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">&nbsp;[133]</a>.</p>
-</div>
-
-<p>Delphine ne savait pas dire si vrai. Lamartine
-avait effectivement entrepris un ouvrage d'histoire
-et de philosophie mêlées qui devait mettre le pays en
-feu et le libérer lui-même d'une partie de ses dettes,&mdash;ce
-qui n'était pas à dédaigner. Cet ouvrage, qui
-lui fut payé 350.000 francs, n'était autre que <i>les
-Girondins</i>. Comme il avait besoin de temps et de
-solitude pour l'écrire, il s'enferma près de quatre
-ans dans son manoir de Saint-Point, ne venant à
-Paris que de loin en loin, pour prononcer quelque
-grand discours à la Chambre dans les questions
-qui lui tenaient au c&oelig;ur, comme les chemins de
-fer, l'Orient, la régence, la suppression du timbre
-des journaux, l'impôt sur le sel, la traite des noirs,
-ou pour attaquer <i>le règne tout entier</i>. Car il n'avait
-pas plus de goût pour Louis-Philippe que le roi
-n'en avait pour lui. Seulement, si, chez le roi,
-c'était presque de la haine, chez Lamartine, c'était
-de l'indifférence et un peu de mépris. Légitimiste
-converti de la veille, il ne pouvait pardonner à l'usurpateur.</p>
-
-<p>Quand <i>les Girondins</i> parurent en librairie,&mdash;le
-20 mars 1847,&mdash;il courut dans toute la France
-<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-un frisson d'enthousiasme mêlé de stupeur, que
-l'on ne saurait mieux comparer qu'à celui qui marqua
-l'aurore de la première République. Cette
-histoire avait beau se vendre en huit gros volumes,
-l'éditeur n'avançait pas à la tirer, elle était
-dans toutes les mains, les journaux ne parlaient
-que d'elle, et je ne surprendrai personne en disant
-que Delphine fut une des premières, ses réserves
-faites sur le fond, à proclamer la souveraine beauté
-de la forme.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«L'apparition des <i>Girondins</i>, écrivait-elle dans
-<i>la Presse</i>, le 4 avril 1847, réveille toutes les fureurs
-des partis: cela devait être; ce livre est une révolution;
-c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un
-décret peut-être!... Car ce n'est pas sans raison
-que Dieu a permis à un tel homme d'écrire un tel
-livre. L'âme du poète est une lyre sublime que le
-souffle divin fait vibrer, elle n'est pas responsable
-de ses accords. Quand nous voyons les idées d'une
-époque s'incarner dans un homme de génie, quelle
-que soit notre répugnance pour ces idées, nous
-nous attristons avec respect; inquiets, mais résignés,
-nous disons: Il faut que ces idées, que nous redoutons
-comme dangereuses, soient nécessaires
-et qu'elles servent les mystérieux desseins de Dieu,
-puisqu'il charge une de ses plus dignes créatures
-de les propager, puisqu'il n'inspire à aucun
-génie rival le besoin, le devoir de les combattre.
-Aussi, à chaque page de ce livre, nous rêvons,
-<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-troublés et charmés. Que c'est beau! pensons-nous,
-quelle admirable lecture! quel style! quel
-bonheur dans ces expressions! quelle ampleur
-dans cette phrase! Vivacité, coloris, verve, grâce,
-violence, fraîcheur, toutes les qualités sont là réunies.
-Comme cet homme est bien largement doué,
-en favori! Ah! que c'est beau! mais que d'événements
-vont naître de ce livre! Je voudrais bien ne
-pas les voir! Oh! je voudrais mourir! N'est-ce
-pas un effet étrange que cette admiration excessive
-qui vous fait souhaiter la mort?</p>
-
-<p>«Sans doute, la Révolution de 89 est une belle
-chose, une généreuse réforme; mais que voulez-vous,
-nous n'aimons pas les révolutions. M. de
-Lamartine semble dire que si la révolution a été
-cruelle et imparfaite, c'est que malheureusement
-elle a été accomplie par les hommes. Eh bien!
-voyez comme nous sommes inintelligents et sottement
-bornés: nous ne voudrions même pas non
-plus d'une révolution qui serait faite par des anges:
-il y en a eu autrefois, elle a produit l'enfer, et rien
-que cela suffit pour nous donner des préventions
-invincibles. On aura beau dire, les procédés révolutionnaires
-sont défectueux; mais expliquez-nous
-comment il se peut que, dans un siècle aussi
-éclairé que le nôtre, dans un pays où l'industrie
-découvre des merveilles, on n'ait encore trouvé
-qu'un moyen de donner de l'argent aux pauvres,
-c'est de couper la tête aux riches; le moyen est
-expéditif, mais, franchement, il n'est pas très
-<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-ingénieux. Il nous semble que, en cherchant
-bien, on pourrait trouver autre chose. M. de
-Lamartine parle des idées révolutionnaires comme
-un homme qui aurait découvert le secret de
-les appliquer, sans crime et sans violences, sans
-orages. Dieu veuille qu'il ait raison, et que son
-livre soit le commencement de son entreprise.»</p>
-</div>
-
-<p>Suivait une dissertation très habile où Delphine,
-répondant aux vociférations du parti légitimiste
-contre l'<i>Histoire des Girondins</i>, s'appliquait à
-démontrer que c'était la reine qui était la grande
-figure du livre, la victime bien-aimée de l'auteur,
-que c'était Marie-Antoinette, qui était l'héroïne du
-poème.</p>
-
-<p>Il est bien certain que Lamartine n'avait pas eu
-l'intention, suivant le reproche que lui fit alors
-Chateaubriand, de dorer la guillotine, mais en
-jetant le manteau des fils de Noé sur les épaules de
-la Révolution, il avait voulu familiariser les classes
-dirigeantes avec l'idée de la République qui leur
-causait une peur mortelle, et c'est un fait que
-l'<i>Histoire des Girondins</i>, qui remua l'opinion de
-fond en comble, eut plus d'influence sur les événements
-de Février 1848 que la campagne des banquets
-dont elle fut la préface retentissante.</p>
-
-<p>Le plus célèbre de ces banquets fut justement
-celui qui fut offert à Lamartine par la ville de Mâcon,
-le 8 juillet 1847. Le soir même de ce jour mémorable,
-le grand poète écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-«Voici en toute hâte une charmante description
-du banquet colossal que nous venons de quitter.
-Je vous l'envoie tout de suite pour vous servir d'élément.
-Demain, vous aurez le discours, la tempête
-en a emporté la moitié, c'est égal, c'est beau comme
-l'antique, un colysée exhumé dans une prairie de
-Mâcon! Pas de bulletin. C'est M. de Ronchaud,
-qui était venu du Jura, qui vous écrit ce mot descriptif.
-Seulement il y avait plus de convives, près
-de trois mille fourchettes.</p>
-
-<p>«Adieu et amitiés. Ma femme est à Vichy avec
-ses nièces. Moi seul ici.</p>
-
-<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">&nbsp;[134]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><i>La Presse</i>, pour une raison ou pour une autre,
-n'ayant pas inséré le compte-rendu de M. de Ronchaud,
-nous le publions ici à titre de document:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Le jour du banquet offert à M. de Lamartine,
-Mâcon présentait dès le matin un aspect inaccoutumé;
-un mouvement bien différent de celui qui
-anime les grands industriels avait changé pour un
-jour la face de la ville; on s'abordait, on se saluait
-au nom des mêmes sentiments. Les bateaux à vapeur,
-les voitures publiques ne cessaient de verser
-sur le quai et dans les murs de la ville natale de
-M. de Lamartine l'affluence des étrangers. Les hôtelleries
-étaient pleines de voyageurs venus de tous
-les points de la France; chaque maison avait son
-<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-hôte. A trois heures s'ouvrait la salle du banquet,
-si l'on peut ainsi appeler un espace de 4 ou 5 arpents,
-couvert de tables et abrité par des toiles
-tendues sur la tête des convives comme les voiles
-d'un navire. De larges bandes tricolores pendaient
-du plafond mobile et portaient les noms de chacune
-des villes qui avaient des députés à cette fête patriotique;
-2.200 souscripteurs étaient assis dans cette
-immense enceinte ornée de drapeaux et de verdure;
-d'autres, venus trop tard, remplissaient plus qu'à
-demi les intervalles laissés entre les tables. Des
-tribunes avaient été disposées pour les femmes
-accourues pour témoigner à l'auteur des <i>Girondins</i>
-leur reconnaissance pour le rôle qu'il leur a restitué
-dans l'histoire de notre grande révolution<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">&nbsp;[135]</a>.
-On en voyait aussi, au bas des murailles, comme
-une frange vivante aux mille couleurs; les toilettes
-étaient fraîches et élégantes. On peut porter
-à 5.000 le nombre des personnes présentes; à quatre
-heures, M. de Lamartine paraît; il fut accueilli
-par de nombreux vivats et par des cris d'enthousiasme.
-Le dîner commence. Sur la table à laquelle
-<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-était assis M. de Lamartine et qu'il devait tout à
-l'heure transformer en tribune, un immense plateau
-d'étain était apporté et un veau flanqué de
-quatre agneaux rappelait la naïve abondance des
-festins homériques. M. Roland, maire de Mâcon,
-devait prendre la parole et fournir l'occasion
-à M. de Lamartine d'une de ces improvisations
-qui font courir du feu dans les âmes des
-auditeurs. Tout à coup un vent s'élève, précurseur
-de l'orage; les tentes palpitent comme les voiles
-d'un vaisseau dans la tourmente; quelques-unes
-cèdent; un tourbillon passe sur les convives; tables
-et mets sont couverts à l'instant de poussière. Mais
-des cris de <i>vive Lamartine!</i> s'élèvent comme pour
-braver, par l'enthousiasme de cette manifestation
-même, les éléments qui semblent conjurés contre
-elle. En un moment, les tables sont abandonnées,
-la foule se presse autour d'une tribune improvisée;
-on semble attendre que M. de Lamartine jette à la
-foule assemblée de si loin pour l'entendre ses paroles
-mêlées aux éclats de la foudre. On lui demande
-de lutter avec elle. Tous veulent l'entendre,
-nul ne se retire. Les femmes mêmes font à l'enthousiasme
-le sacrifice de leurs toilettes, et, malgré
-la pluie qui commence, demeurent intrépides
-à leurs places. Le maire engage les convives à se retirer
-devant les intempéries de l'atmosphère. Pour
-lui, fidèle à son poste, il ne le quittera qu'après
-avoir été auprès de M. de Lamartine l'interprète
-des sentiments de tous; il attendra le moment
-<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-favorable, et M. de Lamartine fait annoncer qu'il
-croit de son devoir de répondre. Alors vous eussiez
-vu une heure d'attente héroïque sous les torrents
-de la pluie qui pénétrait de toutes parts à travers les
-tentes déchirées.</p>
-
-<p>«Au moment où M. de Lamartine se lève, la
-foule se presse aussi compacte autour de la tribune
-que si la salle du festin n'eût pas été dévastée par
-la tempête. Seulement les tables, balayées par le
-vent de tout ce qui les couvrait, avaient été à leur
-tour changées en tribunes d'auditeurs. Toute la
-première partie du discours de M. de Lamartine
-fut moins un discours qu'un dialogue de reconnaissance
-et d'enthousiasme entre la foule et lui, un
-échange de protestations et de serments auxquels
-un reste d'agitation donnait un caractère à part,
-vraiment dynastique. Mais lorsque l'orateur aborda
-les hautes considérations historiques et politiques,
-le silence s'établit. Pendant une heure, on n'entendit
-que le bruit des applaudissements que l'enthousiasme
-ne pouvait contenir, et celui des tables
-chargées d'auditeurs qui, de moment en moment,
-gémissaient et s'écroulaient, sans qu'un cri, un
-mouvement perturbateur, parmi toutes ces chutes
-d'hommes et de femmes victimes de leur zèle, vînt
-troubler la solennité d'une audition religieuse.</p>
-
-<p>«Le discours achevé et applaudi avec énergie,
-la foule s'est écoulée en silence emportant comme
-une relique dans la mémoire, le souvenir d'une
-fête unique dans l'histoire de notre pays et d'un
-<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-de ces jours qui, suivant l'expression de M. de
-Lamartine lui-même, ne se couchent pas avec le
-soleil<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">&nbsp;[136]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Le lendemain, après avoir lu le récit de cette
-journée héroïque, Doudan disait: «Le tonnerre
-a dû se retirer tout mouillé et bien attrapé d'avoir
-trouvé son maître<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">&nbsp;[137]</a>.»</p>
-
-<p>Oui, mais il ne devait pas tarder à prendre sa
-revanche.</p>
-
-<p>Le proverbe dit qu'il ne faut pas jouer avec le
-feu. Pour avoir joué durant des mois avec l'élément
-révolutionnaire et risqué vingt fois sa vie
-en voulant le dompter, on osa accuser un jour
-Lamartine de pactiser avec le communisme, de
-transiger avec le terrorisme, et il fut renié, flétri,
-lâché par ceux-là mêmes qu'il avait préservés de
-l'anarchie.</p>
-
-<p>Que n'avait-il écouté la voix de Delphine et de
-sa mère! Ce n'étaient pourtant que deux femmes,
-mais les femmes voient souvent plus juste que les
-hommes dans les temps de Révolution.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Non, je ne peux pas y tenir, lui écrivait Sophie
-Gay, il faut que je vous dise à quel point les belles
-paroles de votre voix divine ont fait battre mon
-c&oelig;ur, à quel point ma vieille admiration en est
-exaltée, ma vieille amitié en est fière.</p>
-
-<p>«Ah! pour l'amour de cette France qui vous
-inspire de si nobles pensées, restez à votre rang,
-<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-et après avoir si bien défini la seule égalité possible,
-ne mêlez pas votre génie aux misérables intérêts
-de la mauvaise compagnie politique. Ce conseil tire
-toute sa valeur de mon expérience, songez que j'ai
-vu les grandeurs et les horreurs de la première
-Révolution, que j'ai connu presque tous les acteurs
-de ce drame sanglant et que j'ai vu succomber les
-plus forts, les plus éloquents à l'influence mystérieuse
-et désastreuse de l'entourage<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">&nbsp;[138]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>C'est, en effet, son entourage qui perdit Lamartine.
-S'il avait jeté par-dessus bord les Ledru-Rollin,
-les Louis Blanc et leurs acolytes, ont l'eût porté
-sur le pavois, et la France entière eût été&mdash;pour
-un temps du moins&mdash;à ses genoux. Mais comme
-il le disait un jour à M<sup>me</sup> Duport (Eléonore de Canonge),
-il ne voulut pas «prendre la dictature au
-prix du sang, de la trahison, de l'homicide». Fort
-de sa conscience et des gages éclatants qu'il avait
-donnés au monde de son esprit de sagesse et de
-son amour de l'ordre, il pensait qu'en gardant
-partie liée avec ses pires compagnons du gouvernement
-provisoire il faisait preuve de loyauté et de
-courage, et que personne ne se méprendrait sur ses
-intentions. Ne valait-il pas mieux les réduire en
-ayant l'air de se solidariser avec eux, que de les
-soulever contre soi et contre la paix publique en
-leur signifiant un congé brutal? Mais les mécontents,
-<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-dont le nombre augmentait chaque jour, avec
-leur bonne foi ordinaire, dénoncèrent cet acte de
-courage et de vertu civique comme un acte de faiblesse
-et de complicité criminelle. Et Lamartine
-vit peu à peu s'éloigner de lui ses adulateurs d'hier
-et ses amis des anciens jours. Delphine elle-même
-eut toutes les peines du monde à échapper à la
-contagion.</p>
-
-<p>Quelque temps avant l'élection qui devait porter
-Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence, elle
-écrivait dans le courrier de <i>la Presse</i> ces lignes qui
-étonnent et détonnent quelque peu sous sa plume:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«On s'attend à de violents orages parlementaires
-et politiques et l'on prétend que, cette fois, c'est le
-paratonnerre lui-même qui lancera la foudre. Quelle
-horrible comparaison! nous ne la pardonnerons
-jamais à notre illustre maître; qu'est-ce que c'est
-qu'un aigle qui se ravale à l'état de paratonnerre?
-L'aigle peut-il jamais trahir l'Olympe et divertir
-les carreaux divins que Jupiter lui confie? Pourquoi
-la ruse quand on a la force? pourquoi la
-fraude quand on a le droit? La loyauté est l'attribut
-de la toute-puissance; il ne faut jamais tricher
-au jeu, même quand on joue avec la foudre. Mais,
-hélas! M. de Lamartine, comme homme d'Etat, a
-un grand défaut, un défaut qui a déjà perdu
-M. Guizot et qui le perdra lui-même, si le destin
-de la France ne le sauve pas. M. de Lamartine a la
-monomanie de l'habileté. Ses ennemis lui ont tant
-<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-crié qu'il était poète, rien que poète, que maintenant
-il se défie de son inspiration, c'est-à-dire de sa
-véritable force. Il repousse l'idée qui lui vient pour
-courir après la combinaison qui lui échappe: il est
-naturellement inspiré, il se fait péniblement ingénieux:
-c'est l'oiseau du jour qui a la prétention
-de se faire oiseau des ténèbres; il s'imagine que
-c'est beaucoup plus habile de voir la nuit que de
-supporter l'éclat du soleil. Mais vienne une circonstance
-impérieuse, un beau danger qui le retrempe
-malgré lui dans sa nature, et l'homme de génie
-étouffera le factice homme d'Etat; vienne l'aurore
-resplendissante, et l'aigle retrouvera son instinct
-glorieux. D'épaisses vapeurs l'enveloppent encore,
-les nuages noirs amoncelés autour de lui dérobent
-pour quelques moments à nos regards les méandres
-capricieux de son vol; mais, patience! il ne
-lui faut qu'un coup d'aile pour remonter dans l'azur.</p>
-
-<p>«Nous le disons avec tristesse; disciple inquiet,
-tremblant à l'écart, nous n'avons plus la même confiance
-dans le caractère politique de notre maître,
-du moins dans le caractère politique qu'il se fait,
-mais nous avons toujours foi dans son génie. Nous
-puisons notre espérance dans notre constante admiration.
-Chez les êtres favorisés les trésors sont des promesses.
-Dieu n'a pas légèrement comblé de tous ses
-dons un mortel, pour que ces dons précieux deviennent
-entre ses mains fatals ou stériles. Dieu n'a pas
-allumé avec tant de rayons, avec tant d'amour, ce flambeau,
-<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-pour qu'il s'éteigne avant l'heure, avant d'avoir
-jeté au monde tout sa clarté. Dieu n'a pas mis sur une
-même tête une triple couronne de poète, d'orateur,
-d'historien, pour la frapper tout à coup de démence.
-Dieu n'a pas pris plaisir à familiariser ainsi un homme
-de génie avec toutes les royautés, pour permettre
-qu'une royauté de plus l'étonne et l'enivre comme
-un Mazaniello éperdu!... Le pauvre pêcheur du
-rivage peut devenir fou en atteignant si vite au
-trône populaire; l'habitant des vallées a le vertige,
-transporté tout à coup sur les pics sublimes; mais
-le poète, c'est l'habitant naturel des hauteurs, son
-&oelig;il est exercé aux pièges des profondeurs terribles,
-il est accoutumé à regarder le monde à ses pieds, à
-mesurer l'espace, à interroger l'abîme; pourquoi
-donc aurait-il le vertige du trône? Pour y parvenir
-il ne monte pas, il descend<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">&nbsp;[139]</a>...»</p>
-</div>
-
-<p>Lamartine n'avait nullement le vertige du trône,
-et, sans désirer la présidence, nous savons qu'il l'eût
-acceptée par patriotisme si on la lui avait donnée.
-Mais en demandant à l'Assemblée nationale, dans
-un discours d'autant plus impolitique qu'il prévoyait
-les conséquences de sa motion, en demandant
-aux constituants de rendre au pays l'élection
-du président de la République, il descendait du
-trône avant d'y monter. Ce fut la grande faute
-de sa vie publique, car si le président avait été élu
-par l'Assemblée constituante, il est probable que
-<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
-nous n'aurions jamais connu le second Empire.
-Mais il était d'un âge, d'une génération où l'on
-sacrifiait tout aux principes. Et son idée était que
-le premier magistrat du pays, du moment que le
-droit divin avait fait place au droit populaire, devait
-recevoir le baptême et l'investiture du suffrage universel.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, Lamartine fut très sensible à
-l'article de Delphine et il lui écrivit sur-le-champ
-qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pas aller lui
-répondre de vive voix. «La République est si
-jalouse, lui dit-il, qu'elle croirait que je la trahis
-pour une femme auprès de laquelle on a trop
-récemment médit non de la République, mais des
-républicains.»</p>
-
-<p>Il voulait parler de la campagne néfaste d'Emile
-de Girardin qui, après avoir arraché en quelque
-sorte son abdication au roi Louis-Philippe et s'être
-rallié franchement à la République, n'avait cessé de
-jeter le discrédit sur le gouvernement provisoire<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">&nbsp;[140]</a>.</p>
-
-<p>L'élection présidentielle lui ayant fait des loisirs,
-Lamartine se réfugia dans ses souvenirs d'enfance
-et de jeunesse, se consolant de ses déceptions politiques
-et de l'ingratitude de ses contemporains avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-les épisodes de <i>Raphaël</i> et de <i>Graziella</i>, que lui
-avait demandés <i>la Presse</i>, et dont le charme captivant
-lui ramena une partie de l'opinion.</p>
-
-<p>Et puis il fit un second voyage en Orient pour
-visiter l'immense domaine que le Grand Turc, plus
-généreux que la République, lui avait donné en apanage
-et qu'il ne put mettre en valeur, faute d'avoir
-trouvé l'argent nécessaire. Car, chose remarquable
-et tout à la honte des hommes de ce temps, ce
-dictateur improvisé, qui avait mangé 160.000 francs
-de son bien pendant ces trois mois de pouvoir, et
-qui pour se rembourser avait négligé d'enlever les
-fonds secrets de son ministère&mdash;ce dont on l'accusa
-quand même pour lui faire une suprême injure,
-Lamartine ne trouva pas un financier pour lui
-venir en aide. Laffitte était mort trop tôt et n'avait
-pas été remplacé. En sorte que c'est lui qui, avec
-sa plume et un courage inlassable, entreprit la tâche
-héroïque de se libérer envers la meute de ses créanciers.
-Mais c'était vouloir remplir le tonneau des
-Danaïdes!</p>
-
-<p>Il écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin à son retour de
-Smyrne:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Mardi, 13 août 1850.</p>
-
-<p>«Vous souvenez-vous de moi? Moi, j'ai pensé à
-vous sur la terre et sur les mers, souvent et toujours
-avec bonheur. J'en ai même parlé aux flots du
-Caïstre, mon <i>fleuve</i>, et aux ombres du Taurus,
-mes ombres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-«Me voilà revenu, mais, hélas! en route, en
-pleine mer, j'ai perdu, par une fièvre inflammatoire,
-mon ami et compagnon M. de Champeaux. Nous
-en sommes bien tristes au retour d'un voyage tout
-enthousiasme et charme autrement.</p>
-
-<p>«Je me repose ici deux jours chez mon beau-frère<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">&nbsp;[141]</a>.
-Je vais de là à Mâcon pour le conseil
-général, puis à Paris quatre jours, dont un, j'espère,
-pour vous. Je verrai si je trouverai un capital quelconque
-à jeter dans mon empire agricole <i>vraiment</i>,
-<i>vraiment</i> magnifique. Mais magnifique comme un
-million de rentes en cinq ans, si j'avais un million
-de capital à y semer en troupeaux et en vers à soie.</p>
-
-<p>«En attendant, ma richesse platonique ne m'empêche
-pas d'être poursuivi par mille créanciers et
-de mourir de faim sous trente lieues de sol en Asie
-et quatre en Europe.</p>
-
-<p>«Voulez-vous dire à M. de Girardin, dans le
-cas où le 2<sup>e</sup> volume des <i>Confidences</i> aurait réussi
-près des lecteurs, s'il voudrait m'acheter le 3<sup>e</sup> beaucoup
-plus varié et m'en payer à mon passage à Paris
-ou à peu près 10 ou 12.000 francs, comme l'année
-dernière; il faut que je sue de l'encre pour mes
-sangsues financières.</p>
-
-<p>«Ecrivez-moi un mot à Mâcon. J'y serai dix ou
-douze jours. Ma femme a été bien en route, souffrante
-au retour, mieux à présent.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-«Tout à vous de c&oelig;ur, dans le passé, présent
-et avenir.</p>
-
-<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">&nbsp;[142]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Le coup d'Etat mit fin à sa carrière politique.</p>
-
-<p>Il était à Mâcon et sur le point de rentrer à Paris
-quand il en eut connaissance. Il retarda son voyage
-<i>par bienséance</i>, estimant qu'il n'était pas convenable,&mdash;ce
-sont ses propres expressions,&mdash;<i>que la
-République</i> qu'il personnifiait malgré tout <i>assistât
-à ses propres funérailles</i><a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">&nbsp;[143]</a>. Et quelque temps
-après il adressait à un professeur de philosophie ces
-mots dignes de figurer en tête de sa vie publique:</p>
-
-<p class="blockquote">«Je n'ai jamais mis mon espérance, comme
-Strafford, dans le fils de l'homme, elle est plus
-haut. Cependant, elle s'éclipse quelquefois. Dieu
-semble toujours se déclarer contre ceux qui veulent
-faire son &oelig;uvre. Il combat pour ses ennemis
-contre ses amis. On s'étonne peu du manichéisme,
-quand on a vécu un certain nombre d'années et
-bien étudié l'histoire: la terre entière est bien un
-calvaire et une roche tarpéienne, calvaire pour les
-philosophes, roche tarpéienne pour les patriotes...
-Je m'y perds. Je mourrai, du moins, avec cette
-conscience de n'avoir pas dit un mot et pas fait un
-acte dans ma vie publique qui n'eût pour objet le
-service de la vérité divine à mes dépens. Fût-ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-une folie de la croix? fût-ce une duperie de la bonne
-volonté? le ciel seul me le dira, c'est son affaire<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">&nbsp;[144]</a>.»</p>
-
-<p>A partir de ce moment, il ne vécut que pour les
-lettres et pour quelques rares amis. J'ai à peine
-besoin de dire que Delphine était de ce nombre.
-On le rencontrait surtout chez elle, aux heures de
-joie et de tristesse, car elle fut très éprouvée, elle
-aussi, à commencer par la mort de sa mère, arrivée
-le 6 mars 1852<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">&nbsp;[145]</a>.</p>
-
-<p>On sait que, stimulée par Rachel, qui avait interprété
-sa <i>Judith</i> et sa <i>Cléopâtre</i>, elle avait quitté
-la plume et le masque du vicomte de Launay pour
-se consacrer entièrement à l'art dramatique.</p>
-
-<p>Voici deux petits billets qui ont trait à la représentation
-de <i>Lady Tartuffe</i>.</p>
-
-<p>Le premier était adressé par Lamartine à M<sup>me</sup>
-de Girardin l'avant-veille de cette représentation:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«J'aurais à c&oelig;ur de rendre service au meilleur
-des hommes qui m'a souvent rendu service à moi-même
-et qui ne veut pour récompense que trois
-billets payants à <i>Lady Tartuffe</i>. Pouvez-vous me
-les faire obtenir? Faites que je réussisse comme
-vous réussirez.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></p>
-<p class="date1">«<i>De mon lit, le 8 février 1853.</i></p>
-
-<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">&nbsp;[146]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Le second était adressé par M<sup>me</sup> de Girardin à
-Arsène Houssaye, le lendemain de cette représentation:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«M<sup>me</sup> de Lamartine me fait demander à voir
-<i>Lady Tartuffe</i> aujourd'hui; son mari est un peu
-mieux, elle oserait le quitter ce soir. Vous serait-il
-possible de me donner votre loge? Vous seriez le
-plus aimable des voisins.</p>
-
-<p class="signature">«D. G. DE GIRARDIN<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">&nbsp;[147]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Depuis lors, chaque fois que Delphine fit représenter
-une pièce nouvelle, Lamartine, qui se plaisait
-à dire que tout allait à sa «nature souple et
-forte, le cothurne et le sabot<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">&nbsp;[148]</a>», fut au premier
-rang des spectateurs. Mais il ne devait pas l'applaudir
-longtemps. Après avoir donné toute sa mesure
-dans ces deux chefs-d'&oelig;uvre, <i>la Joie fait peur</i> et
-<i>le Chapeau d'un horloger</i>, qui sont comme les deux
-faces de son talent, elle s'alita tout à coup pour ne
-plus se lever, et la marche du mal qui la minait
-fut si rapide que le public apprit sa mort presque
-en même temps que sa maladie.</p>
-
-<p>Sa dernière pensée avait été pour Lamartine.
-<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-Quand on ouvrit son testament, on y trouva cette
-recommandation:</p>
-
-<p class="blockquote">«Priez M. de Lamartine d'achever mon poème
-de la <i>Madeleine</i> auquel il manque des chants, et
-qui est celui de mes ouvrages poétiques auquel
-j'attache le plus de ma mémoire. J'attends cela
-de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré
-autrefois de l'amitié de M. de Lamartine; je l'ai
-trouvé toujours gracieux et bon avec moi, mais
-jamais complètement dévoué. Cette froideur a été
-mon premier désillusionnement dans la vie.
-Quand je serai morte, il ne refusera pas d'exaucer
-ce dernier v&oelig;u de mon c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>C'était lui demander l'impossible, et il s'en est
-excusé en termes qui n'admettent pas de réplique.
-On ne complète pas, à soixante-cinq ans, l'&oelig;uvre
-d'une femme de vingt-deux ans. Mieux vaut une
-&oelig;uvre inachevée que faite de pièces et de morceaux
-mal joints et de matière différente.</p>
-
-<p>Quant au reproche que Delphine faisait à son
-illustre ami, il aurait pu s'en justifier aisément.
-Plus dévoué, lorsqu'il était jeune, il l'aurait peut-être
-compromise, et il n'était pas homme à le faire.</p>
-
-<p>Plus tard, quand elle fut mariée, il se peut qu'elle
-lui ait plus donné que reçu, mais cela tint principalement
-à la différence de leur condition sociale.
-A la place de Delphine, il aurait probablement
-agi comme elle et moins reçu que donné. Et, d'ailleurs,
-<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
-il n'est pas prouvé que celui qui reçoit ait
-plus de plaisir que celui qui donne.</p>
-
-<p>En tout cas, Lamartine s'acquitta largement de
-sa dette envers Delphine en lui consacrant après sa
-mort les pages admirables que l'on sait.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«...Avant, pendant, après (<i>la Presse</i>), a-t-il
-écrit, j'étais resté son ami <i>quand même</i>, je lui devais
-bien cette constance d'affection, et celle qu'elle
-avait pour moi, bien que désintéressée, méritait
-l'immutabilité d'une reconnaissance surnaturelle.</p>
-
-<p>«Tous les jours, quand je passe triste devant
-cette place vide des Champs-Elysées, où fut sa maison,
-plus semblable à un temple démoli par la mort,
-je pâlis, et mes regards s'élèvent en haut. On ne
-rencontre pas souvent ici-bas un c&oelig;ur si bon et
-une intelligence si vaste<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">&nbsp;[149]</a>.»</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE III<br />
-<span class="medium">DELPHINE ET VICTOR HUGO</span></h2>
-</div>
-
-<div class="hanging indent">
-<p>§ I.&mdash;Victor Hugo présenté à M<sup>me</sup> Récamier par Sophie
-Gay.&mdash;Delphine à la première représentation d'<i>Hernani</i>,
-d'après le récit de Théophile Gautier.&mdash;Lettres inédites de
-Victor Hugo à M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Une tragédie de M. de
-Custine: <i>Béatrix Cenci</i>.&mdash;<i>Napoline.</i>&mdash;Une lettre de
-Chateaubriand sur ce poème de Delphine.&mdash;La première
-représentation d'<i>Angelo</i>.&mdash;Vers écrits par Victor Hugo
-sur la chambre de M<sup>lle</sup> de La Vallière à Saint-Germain.&mdash;<i>Le
-Rhin</i> et le discours de réception de Victor Hugo à
-l'Académie.&mdash;Lettre inédite.&mdash;Chronique du vicomte de
-Launay sur une soirée donnée par M<sup>me</sup> de Lamartine.&mdash;M<sup>me</sup>
-de Girardin perd coup sur coup son frère et son beau-frère.&mdash;Lettre
-de condoléances de Victor Hugo à ce sujet.&mdash;Mort
-tragique de Léopoldine.</p>
-
-<p>§ II.&mdash;<i>Judith</i> et <i>les Burgraves</i> à la Comédie-Française.&mdash;Alexandre
-Soumet défend <i>Judith</i>.-Un incident à propos
-d'un discours de Lamartine.&mdash;Victor Hugo se croit visé.&mdash;Delphine
-s'interpose entre Lamartine et lui.&mdash;Lettres
-inédites des deux poètes à ce sujet.&mdash;La <i>Lucrèce</i> de Ponsard.&mdash;Dialogue
-entre Viennet et Victor Hugo à l'Académie.</p>
-
-<p>§ III.&mdash;Victor Hugo après le coup d'Etat.&mdash;Lettres inédites
-de Marine-Terrace (Jersey) à M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Attitude
-d'Emile de Girardin en 1851.&mdash;<i>Lady Tartuffe</i>, <i>Napoléon-le-Petit</i>
-et <i>les Châtiments</i>.&mdash;Le docteur Cabarrus.&mdash;Son
-amitié avec Lamartine, Victor Hugo et Théophile
-Gautier.&mdash;Pierre Leroux à Jersey.&mdash;Les tables
-<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-tournantes à Marine-Terrace.&mdash;Sainte-Beuve et M<sup>me</sup> de
-Girardin.&mdash;<i>La Joie fait peur.</i>&mdash;Delphine se rend à
-Jersey au mois de septembre 1853.&mdash;Victor Hugo et le
-spiritisme.&mdash;Un article de Jules Bois à ce sujet.&mdash;Dernière
-lettre de Victor Hugo à Delphine.&mdash;Poésie dédiée
-par lui à son ombre dans <i>les Contemplations</i>.</p>
-</div>
-
-<div class="section">
-<h3>I</h3>
-</div>
-
-<p>C'était en 1822. Victor Hugo était alors, en poésie,
-sous l'influence directe d'Alexandre Soumet,
-le triomphateur de <i>Saül</i> et de <i>Clytemnestre</i>. Et
-Soumet, qui était la bonté même, accablait littéralement
-Victor Hugo de ses faveurs. Ainsi, après l'avoir
-introduit coup sur coup chez M<sup>lle</sup> George et
-M<sup>lle</sup> Duchesnois, ses grandes interprètes, il lui
-ouvrit le salon de M<sup>me</sup> Sophie Gay, où fréquentaient
-toutes les illustrations des arts et des lettres.</p>
-
-<p>Quelques années après, Sophie Gay offrait à son
-tour à «l'Enfant sublime» de le présenter à
-M<sup>me</sup> Récamier. J'ai tenu entre mes mains la lettre
-où Victor Hugo remerciait la mère de Delphine de
-cette offre gracieuse.</p>
-
-<p class="blockquote">«M<sup>me</sup> Récamier, lui disait-il, est une noble
-femme et un charmant esprit que j'admirais de
-loin, et je serais heureux de la contempler de
-près<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">&nbsp;[150]</a>.»</p>
-
-<p>Cette lettre n'est pas datée; je ne saurais donc
-dire au juste à quelle date elle remonte, mais elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
-ne doit pas être antérieure à 1830, parce que, dans
-<i>Victor Hugo raconté</i>, j'en trouve une autre de
-Mérimée qui me laisse croire que le jeune poète ne
-connaissait pas M<sup>me</sup> Récamier au moment où fut
-représenté <i>Hernani</i>.</p>
-
-<p class="blockquote">«L'Univers s'adresse à moi, écrivait Mérimée à
-Victor Hugo, pour avoir des loges et des stalles;
-je ne vous parle que des demandes que me font les
-<i>sommités intellectuelles</i>, comme dirait <i>le Globe</i>.
-M<sup>me</sup> Récamier me demande si, par mon entremise,
-etc. Voyez ce que vous pouvez faire. Vous savez
-qu'elle a une certaine influence dans un certain
-monde. J'ai dit qu'il était impossible d'avoir une
-loge. Alors elle m'a demandé s'il était possible d'avoir
-deux bonnets d'évêque. Où la vertu va-t-elle
-se nicher<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">&nbsp;[151]</a>?»</p>
-
-<p>Delphine avait été plus heureuse que M<sup>me</sup> Récamier
-dans cette circonstance. Victor Hugo lui avait
-envoyé une loge pour elle et sa mère, et nous
-savons par Théophile Gautier que son entrée fit
-sensation dans la salle du Théâtre-Français.</p>
-
-<p class="blockquote">«La première fois que nous vîmes Delphine Gay,
-c'était à cette orageuse représentation où Hernani
-faisait sonner son cor comme un clairon d'appel
-aux jeunes hordes romantiques. Quand elle entra
-dans sa loge et se pencha pour regarder la salle,
-qui n'était pas la moins curieuse partie du spectacle,
-<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
-sa beauté&mdash;<i>belleza folgorante</i>&mdash;suspendit le
-tumulte et lui valut une triple salve d'applaudissements;
-cette manifestation n'était peut-être pas
-de très bon goût, mais considérez que le parterre
-ne se composait que de poètes, de sculpteurs, et de
-peintres, ivres d'enthousiasme, fous de la forme,
-peu soucieux des lois du monde.&mdash;La belle jeune
-fille portait alors cette écharpe bleue du portrait
-d'Hersent, et, le coude appuyé au rebord de la loge,
-en reproduisait involontairement la pose célèbre;
-ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet
-de la tête en une large boucle selon la mode du
-temps, lui formaient une couronne de reine, et,
-vaporeusement crêpés, estompaient d'un brouillard
-d'or le contour de ses joues, dont nous ne saurions
-mieux comparer la teinte qu'à du marbre rose<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">&nbsp;[152]</a>.»</p>
-
-<p>C'est ainsi que Delphine fut associée, le soir du
-25 février 1830, au triomphe et à la fortune du
-grand poète. Les lettres suivantes vont nous prouver
-qu'elle ne l'oublia jamais. Victor Hugo n'en
-a guère écrit de plus intéressantes; il y en a même
-dans le nombre qui éclairent d'un jour tout à fait
-inattendu sa vie littéraire et politique; raison de
-plus pour regretter qu'il ne nous ait pas conservé
-les lettres de M<sup>me</sup> de Girardin. Nous aurions pu les
-comparer à celles qu'elle écrivit à Lamartine, et
-certes la comparaison n'aurait pas manqué de
-piquant&mdash;bien que je puisse dire sans crainte
-<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-de me tromper dans quel plateau de la balance
-Delphine avait mis le plus de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>La première en date des lettres de Victor Hugo
-est de 1832. En voici la teneur:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Que vous êtes bonne, Madame, de garder
-quelque souvenir à un pauvre solitaire aveugle,
-inutile et oublié! Je ne dîne pas chez moi aujourd'hui
-par extraordinaire, et je croyais M. de Custine
-malade. Je ferai tout au monde pour être libre
-de bonne heure, et je courrai <i>rue Louis-le-Grand</i><a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">&nbsp;[153]</a>.
-J'aurai grand plaisir à entendre la tragédie de
-M. de Custine, à l'entendre chez vous, à l'entendre
-près de vous.</p>
-
-<p>«Permettez-moi, Madame, de mettre à vos pieds
-tous mes hommages les plus empressés.</p>
-
-<p class="date">«<i>Ce vendredi matin.</i></p>
-
-<p class="signature">«VICTOR HUGO<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">&nbsp;[154]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Il s'agissait de la lecture de <i>Béatrix Cenci</i>, tragédie
-en cinq actes et en vers qui fut représentée à
-la Porte-Saint-Martin, le 23 mai 1833. M. de Custine,
-dont la femme avait servi de marraine à Delphine,
-était un de ces amateurs du grand monde
-qui touchent à tout avec une égale aisance. Il écrivait
-d'ailleurs avec autant d'élégance que d'agrément
-et si, au lieu de s'exercer dans le genre
-<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-tragique, il s'était contenté de faire des madrigaux
-aux grandes dames du faubourg Saint-Germain,
-nul doute qu'il n'eût eu beaucoup de succès. Dans
-le temps même qu'il composait sa <i>Béatrix</i>, il
-publia dans le livre des <i>Cent-et-un</i>, sous le titre:
-<i>les Amitiés littéraires</i> en 1831, un dialogue fort
-spirituel entre l'Impartial, le Novateur et le Poète.
-En le relisant, l'autre jour, je pensais, malgré moi,
-à l'article fameux que Latouche avait donné en
-1829 à <i>la Revue de Paris</i> sur <i>la Camaraderie
-littéraire</i>. Mais dans le dialogue du marquis de
-Custine il n'y a aucune personnalité blessante. Il
-ne prend parti ni pour les classiques ni pour les
-romantiques. Il s'amuse à leurs dépens, voilà tout,
-et quand il a fini, il déclare le plus sérieusement
-du monde qu'il n'a prétendu peindre la littérature
-parisienne qu'en 1831, et qu'elle est déjà remplacée
-avantageusement par celle de 1832. Impossible de
-mieux pirouetter sur un talon rouge!</p>
-
-<p>La seconde lettre de Victor Hugo est du 9 mars
-1833.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Votre invitation, Madame, est la plus gracieuse
-du monde. J'ai tous les lundis, chez mon beau-père,
-une manière de dîner de famille<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">&nbsp;[155]</a>. Mais il
-faudra bien que je me dérobe à la réunion du soir,
-ne fût-ce qu'une heure ou deux, pour aller entendre
-<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
-quelque chose de cette <i>Napoline</i> que j'ai soif
-de connaître et d'aimer. Je compte sur votre indulgence
-pour ne pas me demander de vers, Madame,
-je n'en sais plus, je n'en fais plus, je ne suis plus
-qu'un vil prosateur, qu'un régisseur de coulisses,
-qu'un metteur en scène, rien moins qu'un poète.
-Je vous admire, plaignez-moi.</p>
-
-<p>«Humblement à vos pieds.</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR H.<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">&nbsp;[156]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>A cette époque, en effet, Victor Hugo paraissait
-avoir renoncé au théâtre en vers. Après avoir
-donné <i>Lucrèce Borgia</i> à la Porte-Saint-Martin, le
-2 février 1833, il faisait répéter au même théâtre
-une nouvelle pièce en prose intitulée <i>Marie Tudor</i>,
-qui devait être jouée au mois de novembre suivant.
-Cependant il faisait encore des vers, ne fût-ce
-que pour charmer le c&oelig;ur de Juliette Drouet,
-avec qui il était en pleine lune de miel. Alla-t-il entendre
-la lecture de <i>Napoline</i>? Je ne saurais le dire,
-mais s'il tint sa promesse, il ne dut pas regretter
-sa soirée, <i>Napoline</i> étant sans contredit la meilleure
-&oelig;uvre poétique de M<sup>me</sup> de Girardin. Lorsqu'elle
-parut en librairie, Chateaubriand écrivait à
-son auteur:</p>
-
-<p class="blockquote">«J'ai été transporté d'aise, quand j'ai lu que
-l'amie de <i>Napoline</i> aimait <i>René</i>; mais, hélas! j'ai
-vite trouvé qu'un <i>amour de roman change avec le</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-<i>livre</i>. Ces personnes qui se <i>disent rieuses et point
-méchantes</i> sont pourtant de grandes traîtresses.
-René est bien fâché, Madame, de n'avoir plus que
-la perruque du maître d'écriture et d'être le plus
-vieux de vos admirateurs<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">&nbsp;[157]</a>.»</p>
-
-<p>L'amie de <i>Napoline</i>, dont parlait Chateaubriand,
-n'était autre que M<sup>me</sup> de Girardin.</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Je me souviens encor d'avoir été jalouse</p>
-<p>De l'amour exclusif qu'elle eut pour Charles douze.</p>
-<p>Elle aimait Charles douze et moi j'<i>aimais René</i></p>
-<p>Combien avons-nous ri quand nous étions petites!</p>
-<p>De ce rire bien fou, de ces gaîtés subites</p>
-<p>Que rien n'a pu causer, que rien ne peut calmer.</p>
-<p>Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer.</p>
-<p>Je plains l'être sensé qui cherche à tout sa cause,</p>
-<p>Qui veut aimer quelqu'un, rire de quelque chose!</p>
-<p>Mes grands bonheurs, à moi, n'eurent point de sujets;</p>
-<p>Mes plus vives amours se passèrent d'objets.</p>
-<p><i>La perruque de mon vieux maître d'écriture</i>,</p>
-<p>Pendant plus de deux ans, a servi de pâture</p>
-<p>A ma gaîté...</p>
-</div></div>
-
-<p>Mais je ne vois pas de quoi se plaignait Chateaubriand.
-Tout vieux qu'il était, il avait toujours de
-grands succès de femmes, et hier encore, en 1831,
-pour bien préciser, il avait comme maîtresse la
-cousine même de Delphine, cette folle d'Hortense
-Allart, qui ne le traitait pas de vieille perruque&mdash;on
-peut en croire <i>les Enchantements de Prudence</i>.</p>
-
-<p>Deux ans plus tard, au mois d'avril 1835, Victor
-Hugo écrivait encore à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
-«Je suis furieux, Madame, contre le théâtre où l'on
-a rejeté sur moi toute la responsabilité de la place
-que vous avez la bonté de désirer. Je viens de voir
-M. Jouslin de la Salle, votre lettre à la main, et je
-l'ai sommé de vous placer. Les listes sont si encombrées
-qu'il ne sait s'il le pourra. Jugez de mon
-influence. Il y a un proverbe sur les cordonniers
-mal chaussés, qui s'applique parfaitement à moi
-dans ce moment. Je ferai tout au monde cependant
-pour que vous ayez ce que vous souhaitez. Soyez
-assez bonne pour envoyer au théâtre la veille de la
-représentation. Je ne saurai qu'à ce moment-là si
-mes efforts auront réussi. Veuillez excuser mon
-griffonnage. J'ai les yeux plus malades et plus perdus
-que jamais. Que vos beaux yeux aient pitié
-des miens qui ne sont ni beaux ni bons.</p>
-
-<p>«Je me mets à vos pieds.</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR HUGO<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">&nbsp;[158]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Il s'agissait de la première représentation d'<i>Angelo</i>,
-qui eut lieu au Théâtre-Français le 28 avril
-1835. Quelques années après, Victor Hugo n'aurait
-pas été en peine de placer Delphine. Il se serait
-souvenu de l'homme d'esprit qui, le voyant un
-jour, pendant un entr'acte à la Porte-Saint-Martin,
-assailli par les quémandeurs de billets, l'avait tiré
-d'embarras de la façon suivante:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>&mdash;Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous,
-<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-Monsieur, mais j'espère que vous voudrez bien me
-permettre de vous faire un cadeau.</p>
-
-<p>&mdash;A moi, Monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;A vous-même!... une chose qui vous fera
-grand plaisir...</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle, je vous prie?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux vous offrir un billet pour le jour de
-votre réception à l'Académie. On m'en a promis
-un, et c'est à vous que je l'enverrai, car je vois bien
-que vous n'en aurez jamais assez!</p>
-</div>
-
-<p>En entendant ce petit dialogue, les importuns,
-comprenant leur indiscrétion, s'éloignèrent, et Nestor
-Roqueplan se nomma.</p>
-
-<p>Voici maintenant un petit billet du 1<sup>er</sup> juillet 1840,
-dont j'ai cherché longtemps l'objet.</p>
-
-<p>«Je vous remercie, Madame, disait Hugo, de
-tenir à ces vers. Vous les aurez, soyez tranquille.
-Seulement vous, si charmant poète, vous me faites
-un peu l'effet d'un oranger chargé de fruits d'or
-qui réclame une noisette. Vous aurez votre noisette...<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">&nbsp;[159]</a>.»</p>
-
-<p>Quels pouvaient bien être ces vers? En remuant
-les papiers de Delphine, j'en fis tomber une feuille
-sur laquelle on pouvait lire ces lignes, non datées,
-de Victor Hugo:</p>
-
-<p>Ecrit sur la cheminée de la chambre de M<sup>lle</sup> de
-La Vallière, à Saint-Germain.</p>
-
-<p class="quote">Ici vous vous aimiez, toi douce, lui vainqueur,<br />
-Lui roi par ses aïeux, toi reine par le c&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
-Et, au-dessous, ce quatrain que j'ai vu naguère
-imprimé au pied d'une magnifique gravure représentant
-Homère conduit par un enfant:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Aveugle comme Homère et comme Bélisaire,</p>
-<p>N'ayant plus qu'un enfant pour guide et pour appui,</p>
-<p>Il ne la verra pas, mais Dieu la voit pour lui</p>
-<p>La main qui donnera du pain à sa misère</p>
-</div></div>
-
-<p class="space">Continuons à dépouiller cette correspondance où
-rien n'est à négliger, les plus petites choses dans la
-vie d'un poète comme Hugo ayant leur importance.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«24 avril 1841.»</p>
-
-<p>«Vous avez été, Madame, bien charmante et bien
-gracieuse avant-hier! j'étais ravi et confus en vous
-quittant de vous quitter si tard. Aujourd'hui me voilà
-replongé dans mes griffonnages, plaignez-moi.</p>
-
-<p>«<i>La Presse</i> raconte ce matin toutes sortes de
-nouvelles littéraires à mon endroit: <i>que j'ai lu un
-drame à la Porte-Saint-Martin</i>, <i>que Frédérick
-y joue</i>, etc., etc.&mdash;S'il y avait quelque chose de
-fondé dans ceci, vous l'auriez su une des premières,
-et je vous l'aurais écrit l'autre soir. Mais il
-n'en est rien. Je n'ai lu aucun drame à la Porte-Saint-Martin
-ni ailleurs. J'ai assez à faire de mes
-deux volumes et de mon discours. (Entre nous,
-Madame.)</p>
-
-<p>«Cette historiette a le léger inconvénient de me
-faire recevoir depuis ce matin dix visites de comédiens
-et de comédiennes me demandant des rôles.
-Si vous pensez, Madame, que la chose vaille la
-<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-peine d'être rectifiée, je dépose ma petite réclamation,
-non entre vos mains, mais à vos pieds,&mdash;avec
-toutes mes admirations, tous mes respects et
-tous mes hommages.»</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR HUGO<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">&nbsp;[160]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Les deux volumes auxquels il est fait allusion
-dans cette lettre étaient son livre sur <i>le Rhin</i>, et le
-discours, son discours de réception à l'Académie
-française (3 juin 1841).&mdash;Depuis six ans, Delphine
-avait détendu les cordes de sa lyre et s'était
-improvisée <i>courriériste</i> dans le journal de son
-mari, sous le pseudonyme du vicomte de Launay.
-Ce changement de front ne lui avait pas nui, au
-contraire. Tout le monde admirait l'extraordinaire
-talent avec lequel elle passait en revue chaque
-semaine, d'une plume aussi légère que sûre, les
-grands et les petits événements de la vie parisienne.
-Qu'il fût question de théâtre, de littérature, de musique,
-de mode et de chiffons, elle était toujours
-prête, elle avait un mot sur tout, et le mot était
-presque toujours aussi juste que spirituel. Si bien
-qu'à plus de soixante ans de distance ses chroniques
-de <i>la Presse</i>, tout en ayant perdu leur actualité,
-se relisent encore avec plaisir et profit. C'est
-le tableau le plus pittoresque et le plus vivant qui
-ait été tracé du Paris de Louis-Philippe. Celui de
-Napoléon III n'a pas eu son pareil, en dépit du
-talent des nombreux imitateurs du vicomte de
-<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-Launay. C'est que le genre est plus difficile qu'il
-n'en a l'air, et que la plupart de ceux qui s'y sont
-risqués, sans parler de la touche originale et personnelle,
-n'avaient pas les moyens d'information
-de M<sup>me</sup> de Girardin. Songez que dans son hôtel
-de la rue de Chaillot&mdash;je laisse de côté son salon
-de la rue Laffitte&mdash;elle reçut pendant plus de dix
-ans les hommages et les confidences de tout ce qui
-portait un nom dans les arts et les lettres.</p>
-
-<p>Voulez-vous un échantillon de ses chroniques?
-Voici un autre billet de Victor Hugo qui va nous
-donner l'occasion de la citer:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«7 mars 1841.</p>
-
-<p>«Ce que c'est que de vouloir trop bien faire les
-choses! Je voulais aller vous porter la réponse moi-même
-hier, après avoir lu votre ravissant <i>Courrier</i>.
-J'allais partir pour la rue Laffitte, quand je ne
-sais quel incident est survenu, qui m'a retenu chez
-moi. Mais je ne me plains pas trop, puisque cela
-m'a valu deux billets de vous au lieu d'un.</p>
-
-<p>«Je serai <i>vôtre demain</i> comme toujours, Madame,
-et puis permettez-moi de baiser vos belles
-mains et de vous offrir l'hommage de mes plus
-tendres respects.</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR H.</p>
-
-<p>«C'est pour six heures et demie, n'est-ce
-pas<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">&nbsp;[161]</a>?»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-J'ouvre à présent le tome III des <i>Lettres parisiennes</i>
-du vicomte de Launay et j'y lis, page 152:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Le premier concert de M<sup>me</sup> Merlin a été magnifique.&mdash;Le
-lendemain de ce concert, il y avait
-chez M<sup>me</sup> de Lamartine une réunion bien intéressante,
-à laquelle, pour rien au monde, nous n'aurions
-voulu manquer, d'abord par curiosité, et
-puis aussi par orgueil. C'était ce que nous avons
-appelé une <i>soirée de célébrités</i>; or, plus on est
-obscur, et plus on tient à faire partie de ces réunions
-merveilleuses. Jamais collection de supériorités
-ne fut plus complète. Jugez-en plutôt:</p>
-
-<ul>
-<li><i>Grand orateur</i>, M. Guizot.</li>
-<li><i>Grand poète</i>, M. Victor Hugo.</li>
-<li><i>Grand tragique</i>, M. Duprez.</li>
-<li><i>Grand capitaine</i>, M. le Maréchal Soult.</li>
-<li><i>Grand peintre</i>, M. Horace Vernet.</li>
-<li><i>Grande cantatrice</i>, M<sup>me</sup> Damoreau.</li>
-<li><i>Grand industriel</i>, M. Cunin-Gridaine.</li>
-<li><i>Grand administrateur</i>, M. le comte A. de Girardin.</li>
-<li><i>Grand agriculteur</i>, M. de Lamartine.</li>
-<li><i>Grand romancier</i>, M. de Balzac.</li>
-<li><i>Grand sculpteur</i>, M. David.</li>
-<li><i>Grand artiste</i>, M. Artot.</li>
-<li><i>Grand savant</i>, Charles Dupin.</li>
-<li><i>Grande victime</i>, M. Andryane.</li>
-</ul>
-
-<p>«Il y avait là aussi de grandes dames célèbres
-par leur esprit, leur instruction profonde, leur
-conversation brillante et gracieuse. On ne connaît
-point d'ouvrages littéraires signés de leurs noms;
-<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-cependant quelques initiés bien informés assurent
-que ces dames écrivent comme elles parlent. Il y
-avait là enfin M<sup>me</sup> de Lamartine; elle a beau nous
-défendre de parler d'elle, il nous est impossible de
-ne pas déclarer qu'elle était chez elle ce jour-là, de
-ne pas reconnaître, avec tout le monde, que c'est
-une femme supérieure, et une des plus spirituelles
-de notre pays.</p>
-
-<p>«Cette soirée, si intéressante, a été de plus fort
-animée. Duprez a chanté l'air de <i>la Dame Blanche</i>:
-<i>Ah! quel plaisir d'être soldat!</i> d'une manière
-admirable et toute nouvelle. Il en fait une comédie
-entière. Quelle verve! Pourquoi ne donnerait-on
-pas à Duprez un rôle bouffe? Il le jouerait à merveille,
-et cela le reposerait. Etre au désespoir tous
-les deux jours pendant cinq heures de suite, cela
-doit être très fatigant. Le duo de <i>Guillaume Tell</i>,
-chanté délicieusement par Duprez et M<sup>me</sup> Damoreau,
-a excité des transports d'enthousiasme.
-«Rossini! Rossini! s'écriait-on, quand reviendra-t-il?
-Allons le chercher; il nous est impossible de
-vivre une année de plus sans lui.» Alors on a décidé,
-séance tenante, c'est-à-dire en plein enchantement,
-qu'une pétition allait être adressée au
-célèbre maëstro pour le supplier de revenir à Paris.
-Cette pétition est déjà couverte de signatures, et
-quelles signatures!...»</p>
-</div>
-
-<p>Je le crois, quand il n'y aurait eu que celles du
-«grand poète Hugo», et du «grand agriculteur
-Lamartine»! Ce grand agriculteur est une trouvaille,
-<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
-quelque chose comme «M. Ingres, le grand
-violoniste»!</p>
-
-<p>Mais voici venus les jours d'épreuves. M<sup>me</sup> de
-Girardin perdit coup sur coup sa s&oelig;ur, son beau-frère
-M. de Canclaux, et son frère Edmond, blessé
-mortellement, le 11 mai 1842, sous les murs de
-Constantine. Ces deux derniers deuils lui valurent
-deux billets de condoléances de Victor Hugo. Le
-premier, daté du 3 novembre 1841, lui disait:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Encore une épreuve, Madame, encore une
-douleur pour votre noble et généreux c&oelig;ur! J'ai
-été bien éprouvé moi-même de la même façon. J'ai
-assez souffert pour vous demander ma part de vos
-afflictions, vous savez comme je vous aime. Mon
-amitié se mesure à mon admiration. Voulez-vous
-bien dire à M<sup>me</sup> de Canclaux ma profonde et douloureuse
-sympathie.</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR HUGO<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">&nbsp;[162]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>L'autre billet était ainsi conçu:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«31 mai 1842.</p>
-
-<p>«Quand j'ai appris votre nouvelle affliction, j'ai
-couru chez vous, Madame; vous a-t-on remis mon
-nom? Je ne venais pas vous apporter de consolations.
-On ne console ni une grande douleur ni une
-si grande âme. Vous en savez plus long qu'aucun
-de nous sur ce profond mystère de la souffrance.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-J'étais venu seulement vous baiser la main et vous
-dire que je suis votre ami.</p>
-
-<p>«Hélas! à chaque nouveau malheur qui vous
-frappe, le contre-coup que j'en reçois me fait sentir
-que je suis à vous jusqu'au fond du c&oelig;ur.</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR H.<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">&nbsp;[163]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><i>Vous en savez plus long qu'aucun de nous sur
-ce profond mystère de la souffrance!</i> Pauvre
-Hugo! il ne se doutait pas, quand il écrivait cette
-phrase, qu'il était à la veille de boire le calice jusqu'à
-la lie. On sait dans quelles circonstances tragiques
-mourut sa fille Léopoldine, le 4 septembre
-1843... Quelques jours après, il écrivait à M<sup>me</sup> de
-Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Jeudi soir, 16 septembre.</p>
-
-<p>«J'arrive à Paris, Madame; ma pauvre femme
-anéantie me dit comme vous avez été bonne pour
-elle. Je reconnais bien là votre c&oelig;ur si noble et si
-doux. J'éprouve le besoin de vous en remercier
-dans mon accablement et de vous dire que je suis à
-vous du fond de l'âme. Vous êtes excellente comme
-vous êtes admirable, naturellement; moi qui souffre,
-je vous bénis et je vous aime.</p>
-
-<p>«A vos pieds.</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR H.<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">&nbsp;[164]</a>.»</p>
-</div>
-
-<div class="section">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></p>
-<h3>II</h3>
-</div>
-
-<p>Le malheur a cela de bon, du moins, qu'en les
-frappant il nous fait oublier tous les torts de nos
-amis. Au mois de février 1843, il s'était élevé entre
-Victor Hugo et Delphine un de ces petits nuages,
-issus de l'intérêt et de l'amour-propre, qui sont
-souvent le point de départ de la brouille, voire de
-l'inimitié.</p>
-
-<p>Voici à quel propos. Delphine avait fait recevoir
-à la Comédie-Française une tragédie intitulée
-<i>Judith</i>, dont le principal rôle devait être tenu par
-Rachel, et les répétitions de cette pièce étaient
-assez avancées pour qu'elle pût être représentée au
-début de l'année 1843. Malheureusement, on répétait
-en même temps <i>les Burgraves</i>, et Victor Hugo,
-qui n'avait rien donné au théâtre depuis 1838,
-était très pressé d'être joué. La question était donc
-de savoir quelle pièce passerait la première. Pour
-qui connaissait Victor Hugo, elle était résolue
-d'avance: <i>ego nominor leo</i>. Seulement, comme il
-s'était déjà brouillé avec Vigny, dans des circonstances
-identiques, pendant les répétitions d'<i>Othello</i>,
-il ne tenait pas à se brouiller avec M<sup>me</sup> de Girardin,
-qui était non seulement son amie, mais encore
-une puissance avec qui il fallait compter. Il prit
-donc les devants, en fin renard qu'il était, et écrivit
-cette lettre à Delphine:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Ce mardi, 2 février 1843.</p>
-
-<p>«On me dit ce soir, Madame, que le Théâtre-Français
-<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
-vous ajourne <i>à cause de moi</i>. Je ne puis
-le croire et, dans tous les cas, j'accours pour vous
-dire que je consentirais de grand c&oelig;ur à être ajourné
-à l'automne <i>à cause de vous</i>. Je fais plus que
-vous le dire, je vous l'écris. Avant tout la glorieuse
-trinité: <i>Judith</i>, <i>Delphine</i>, <i>Rachel</i>.</p>
-
-<p>«Si tout cela est vrai, acceptez. Sinon, oubliez
-ce chiffon de papier, mais aimez toujours un peu
-votre bon et fidèle ami.</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR HUGO.</p>
-
-<p>«Pardon pour le griffonnage. J'écris chez votre
-portier<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">&nbsp;[165]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>La pilule, certes, était roulée dans le miel comme
-à plaisir, mais avant de l'avaler Delphine la montra
-à Rachel qui lui dit (je l'entends d'ici): «Ça, Madame,
-c'est du Victor Hugo tout pur, et il mériterait
-que vous le preniez au mot. Mais gardez-vous-en
-bien. Je connais <i>les Burgraves</i> pour en avoir
-entendu parler par mes camarades. Ça ne fera jamais
-<i>queue</i>. Effacez-vous donc devant lui. <i>Judith</i>
-n'en souffrira pas, au contraire!»</p>
-
-<p>Et Delphine suivit le conseil de Rachel et fit bien.
-<i>Les Burgraves</i>, représentés pour la première fois
-le 8 mars 1843, disparurent assez tôt de l'affiche
-pour permettre à <i>Judith</i> d'y figurer le 18 avril suivant.
-La tragédie de Delphine n'eut, d'ailleurs, pas
-plus de succès que le drame de Victor, malgré Rachel
-et les beaux vers, car il y en avait, et beaucoup. Le
-<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-temps n'était plus aux grandes machines bibliques,
-genre Soumet, et c'est encore notre «grand
-Alexandre» qui avait inspiré Delphine dans ce
-malheureux ouvrage. Il lui écrivait, le lendemain
-de la première représentation:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Madame et illustre amie,</p>
-
-<p>«... Ne vous laissez pas décourager par une
-ignoble cabale, votre premier acte est admirable; la
-scène des Rois, que j'avais entendu blâmer, l'année
-passée (lors de la lecture), est merveilleusement
-conduite et produit beaucoup d'effet. Si vous m'aviez
-engagé d'assister à une répétition, je vous aurais
-suppliée, et peut-être il en est temps encore, de
-donner à M<sup>lle</sup> Rachel quelques strophes au troisième
-acte avec des intervalles de musique après
-la retraite d'Olopherne. Ne vous laissez pas décourager;
-vous êtes, plus que jamais, notre grande
-Delphine.</p>
-</div>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>«Héritage sacré, la gloire t'environne!</p>
-<p>Deux éclairs de la lyre ont lui sur ta beauté,</p>
-<p>Ta mère te berça longtemps sous sa couronne</p>
-<p>Dans les souffles divins de l'immortalité.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i9">«ALEX. SOUMET<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">&nbsp;[166]</a>.»</p>
-</div></div>
-
-<p>Cependant, il y eut du froid pendant quelque
-temps entre Hugo et M<sup>me</sup> de Girardin, et il ne fallut
-rien moins que la catastrophe de Villequier
-pour faire fondre la glace sous les pleurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-Je passe vite sur deux ou trois billets du poète
-qui remontent à l'année 1844<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">&nbsp;[167]</a> et j'arrive à une
-très belle lettre de lui sur Lamartine.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Mardi matin.</p>
-
-<p>«Ce que vous m'écrivez, Madame, me suffit.
-Vous êtes admirable en toute chose, en amitié
-comme en poésie. Je n'ai jamais douté de Lamartine,
-vous le savez. J'avais été froissé de l'effet
-<i>public</i>. C'est une si belle chose pour tout le monde,
-c'est une chose si douce pour moi que cette fraternité
-entre Lamartine et moi sans nuage pendant
-vingt-six ans! Qu'il continue de m'aimer un peu
-dans un coin de son c&oelig;ur, moi je ne puis faire
-autrement que de l'admirer de toutes les forces du
-mien. Saluer son nom, louer son génie, glorifier le
-siècle qu'il remplit et qu'il honore, c'est pour moi
-<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-un de ces bonheurs profonds dans lesquels on sent
-un devoir. Qu'il m'aime, rien de plus, et que tout
-ceci, commencé par un sourire de vous, finisse par
-un serrement de mains entre nous.&mdash;Cela ne veut
-pas dire que je ne serais pas rayonnant et très fier,
-si Lamartine mêlait quelqu'un de ces jours mon
-nom à son admirable parole. Grand Dieu! cela me
-comblerait et me toucherait plus que je ne puis dire.
-Seulement, ce serait du luxe, du luxe magnifique,
-comme celui qui vient du c&oelig;ur. Faites là-dessus
-ce que vous voudrez; tout ce que vous faites est
-excellent et charmant, parce que tout ce que vous
-faites vous ressemble. Mais dites-lui qu'à cette
-heure où j'écris je me tiens pour absolument content
-et satisfait; qu'y a-t-il de meilleur au monde
-qu'une parole de lui redite par vous.</p>
-
-<p>«Je crains, chère et illustre amie, de n'être libre
-ni ce soir ni demain, mais j'irai certainement
-<i>avant la fin de la semaine</i> mettre tout ce que j'ai
-dans l'âme et dans l'esprit à vos pieds.</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">&nbsp;[168]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Cette lettre fait autant d'honneur à celui qui la
-signa qu'à celle qui la reçut. Mais comme elle
-n'est pas datée, elle m'intrigua longtemps. A quoi
-pouvait-elle bien se rapporter? De quelle année
-était-elle? Les vingt-six ans dont parlait Victor
-Hugo semblaient la faire remonter à 1847. Et
-cependant je penchais pour 1848, où Lamartine
-<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-joua un si grand rôle. Je pris <i>la France parlementaire</i>,
-mais je n'y trouvai rien qui ait pu justifier le
-<i>froissement</i> et la plainte de Victor Hugo. J'allais
-donner ma langue aux chiens, lorsque je me souvins
-tout à coup que M. Gustave Simon avait
-publié, en 1904, dans la <i>Revue de Paris</i>, toute une
-suite de lettres de Lamartine à Victor Hugo. Je m'y
-reportai immédiatement et je lus sous la date du
-3 juin 1846, le billet suivant:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je suis désespéré. Je me couperais un morceau
-de la langue plutôt que de dire un mot qui désavouât
-ou qui froissât une amitié de vingt ans, ma
-plus glorieuse amitié.</p>
-
-<p>«Est-ce vrai? Que faire? Tout pour convaincre
-le public qu'il n'y a dans mon esprit pour vous
-que l'admiration la plus égale à celle de l'avenir,
-et dans mon c&oelig;ur qu'attachement et fidélité.»</p>
-</div>
-
-<p>Ce billet de Lamartine, auquel M. Gustave
-Simon ne dut rien comprendre, car il n'en fit l'objet
-d'aucun commentaire, se rapportait évidemment
-à l'incident qui avait mis la plume à la main de
-Victor Hugo.</p>
-
-<p>Je repris alors la <i>France parlementaire</i> et, après
-avoir cherché aux alentours de la date du 3 juin
-1846, je vis que Lamartine avait prononcé à la
-chambre, le 30 mai précédent, un discours sur la
-subvention du théâtre de l'Odéon.</p>
-
-<p>Ma première pensée fut que j'allais faire buisson
-creux. Mais, à la réflexion, je me dis: Qui sait?
-<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
-Lisons toujours. Et je lus. Au bout d'une minute
-j'arrivai à ce passage qui me fit dresser l'oreille:</p>
-
-<p>«M. Vavin nous citait tout à l'heure, aux applaudissements
-de la Chambre, le nom de deux hommes
-dont on peut parler tout haut sans être suspect
-de flatter autre chose que leur mémoire: Casimir-Delavigne
-qui a débuté sur le théâtre de l'Odéon;
-M. Ponsard, qui a attaché son nom à la
-plus difficile des rénovations, la plus difficile en
-fait d'art dramatique comme en toutes choses, la
-rénovation du théâtre, en remontant aux grands
-caractères, aux beaux exemples de l'antiquité la plus
-romaine, la plus sévère, et au style des plus mâles
-écrivains de notre langue. Il a fait faire ainsi un
-pas immense dans la voie de la réforme dramatique,
-telle qu'une assemblée de législateurs comme
-nous sommes doit désirer de la voir grandir et se
-perfectionner.» (<i>Très bien.</i>)</p>
-
-<p>J'étais tombé sur le nid de guêpes, et le <i>très bien</i>
-dont avaient été soulignées les paroles de Lamartine
-venait de m'expliquer «l'effet public» qui
-avait tant froissé Victor Hugo. Certes, en les prononçant,
-Lamartine n'avait eu aucune arrière-pensée.
-Professant, depuis <i>Lucrèce</i>, une grande admiration
-pour Ponsard, il avait tout bonnement saisi
-la première occasion de l'exprimer de son mieux
-à la tribune. Mais rien ne pouvait piquer Victor
-Hugo plus au vif que cet éloge en pleine Chambre
-d'un poète de second ordre qui, avec une pièce
-en somme très ordinaire et par suite de circonstances
-<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
-indépendantes de son talent et de sa volonté,
-avait eu l'honneur de clore au théâtre le cycle
-romantique.</p>
-
-<p>Et je me rappelai certaine conversation rapportée
-par l'auteur des <i>Burgraves</i> au tome second
-de ses <i>Choses vues</i>:</p>
-
-<p>«Au cours des représentations de la <i>Lucrèce</i>
-de M. Ponsard, dit Victor Hugo, j'eus avec
-M. Viennet, à l'Académie, le dialogue que voici:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«<span class="small">M. Viennet.</span>&mdash;Avez-vous vu la <i>Lucrèce</i> qu'on
-joue à l'Odéon?<br />
-«<span class="small">Moi.</span>&mdash;Non.<br />
-«<span class="small">M. Viennet.</span>&mdash;C'est très bien.<br />
-«<span class="small">Moi.</span>&mdash;Vraiment, c'est très bien?<br />
-«<span class="small">M. Viennet.</span>&mdash;C'est plus que bien, c'est
-beau.<br />
-«<span class="small">Moi.</span>&mdash;Vraiment, c'est beau?<br />
-«<span class="small">M. Viennet.</span>&mdash;C'est plus que beau, c'est magnifique.<br />
-«<span class="small">Moi.</span>&mdash;Vraiment, là, magnifique?<br />
-«<span class="small">M. Viennet.</span>&mdash;Oh! magnifique!<br />
-«<span class="small">Moi.</span>&mdash;Voyons, cela vaut-il <i>Zaïre</i>?<br />
-«<span class="small">M. Viennet.</span>&mdash;Oh! non. Oh! comme vous y
-allez! Diable! <i>Zaïre!</i> Non, cela ne vaut pas <i>Zaïre</i>!<br />
-«<span class="small">Moi.</span>&mdash;C'est que c'est bien mauvais, <i>Zaïre</i>.»</p>
-</div>
-
-<p>La lettre de Victor Hugo à M<sup>me</sup> de Girardin et
-la réponse de Lamartine sont donc maintenant
-<i>situées</i>, comme on dit. Dorénavant, quand on parlera
-<span class="pagenumh"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-de l'amitié des deux poètes, on devra en faire
-état comme d'un argument sans réplique<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">&nbsp;[169]</a>.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/173.jpg" width="482" height="259" alt="" />
-<p class="caption">Lettre Victor Hugo à M<sup>me</sup> de Girardin</p>
-</div>
-
-<p>Ils étaient dignes d'avoir entre eux «un chaînon»
-aussi brillant que Delphine<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">&nbsp;[170]</a>.</p>
-
-<div class="section">
-<h3>III</h3>
-</div>
-
-<p>De 1848 nous passons à l'année 1852. Victor
-Hugo est maintenant en exil. Après avoir habité
-quelque temps Bruxelles, il s'est vu chasser de
-Belgique pour son pamphlet de <i>Napoléon-le-Petit</i>
-et il a élu domicile à Jersey.</p>
-
-<p>Désormais il n'aura pas d'autre but que de clouer
-au pilori de l'histoire «le bandit» qui a violé la
-Constitution pour régenter la France. Mais les
-jours sont longs dans une île. Pour couper le temps
-il entretient avec ceux qui lui sont restés fidèles
-une correspondance qui se ressent de ses loisirs.
-Quand il était à Paris, il n'écrivait guère que des
-billets. A présent qu'il est à Jersey, ce sont de
-vraies lettres où il n'est guère question que des
-choses de France. Lisons celles qu'il adressa à
-Delphine, de Marine-Terrace: il y a mis tout son
-esprit et tout son c&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Jersey, 5 septembre 1852.</p>
-
-<p>«Quelle charmante lettre, et quelle douce pensée
-de me l'avoir envoyée ce jour-là<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">&nbsp;[171]</a>! Il y a
-dans cette idée tout le c&oelig;ur d'une femme de génie.
-Je vous remercie, je baise vos mains qui ont écrit
-ces belles et tendres pages, je baise vos pieds qui
-vous amèneront peut-être à Jersey. Mais quel
-reproche dans la dernière ligne! Comment avez-vous
-pu rappeler que je ne vous avais pas écrit!
-Le jour où parvint à Bruxelles la nouvelle de
-votre deuil<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">&nbsp;[172]</a>, un Français, M. Liodet, vint me
-voir; il rentrait à Paris, je lui remis une lettre qu'il
-se chargea de vous porter lui-même. Je ne puis
-comprendre comment elle ne vous est pas arrivée.
-Croyez tout de moi excepté que je vous oublie. Ce
-serait un crime de tromper l'attente d'un c&oelig;ur
-comme le vôtre.</p>
-
-<p>«<i>Lady Tartuffe</i> par M<sup>me</sup> Molière. Ceci est déjà
-du génie. Qui a trouvé cela trouvera le reste. Mais
-venez donc à Jersey me lire cette &oelig;uvre où vous
-mettrez tant de choses qui ne sont qu'à vous. Le
-voyage est ce qu'il y a de plus simple au monde:
-deux cents francs pour l'aller et le retour <i>en tout</i>,
-trois heures de mer par Saint-Malo, deux heures
-par Granville. Vous à Jersey! j'en rêve déjà. Que
-votre mari vous y rejoigne et il me semble qu'il ne
-restera plus rien en France.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-«Vous comprenez que je ne vous dis rien de ce
-qui pourrait empêcher cette lettre de vous parvenir.
-Mais venez, et comme nous vous dédommagerons!
-que de choses! quelles avalanches de conversations!
-Arrivez bien vite. Nous vous logerons
-fort mal dans un petit coin de notre cabane, mais
-vous n'aurez qu'à sortir pour que l'Océan baise
-vos pieds, et je lui ferai concurrence.</p>
-
-<p>«L'île est charmante et superbe; on voit à l'horizon
-la France comme un nuage, et l'avenir comme
-un rêve. Soyez la figure qui sort du rêve et l'étoile
-qui sort du nuage. Venez!</p>
-
-<p>«Ma femme et ma fille vous embrassent tendrement
-et tous nous nous mettons à vos pieds.</p>
-
-<p>«Serrez là-bas pour moi cette main que je voudrais
-serrer ici.</p>
-
-<p>«<i>La Presse</i> nous vient. Elle nous apportera
-votre roman<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">&nbsp;[173]</a>. Nous vous remercions en admirant.</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR H.<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">&nbsp;[174]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Cette lettre établirait, s'il en était besoin, qu'Emile
-de Girardin avait embrassé la cause des proscrits.
-Hélas! il avait été, comme tant d'autres, un chaud
-partisan de Louis-Napoléon. Il avait même commis
-la faute, moitié par ambition, moitié par rancune,
-de lâcher le général de Cavaignac, voire son noble
-ami Alphonse de Lamartine, pour soutenir la candidature
-<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
-du prince à la Présidence. Et quand celui-ci
-fut installé à l'Elysée, le bruit courut à plusieurs
-reprises qu'il allait recevoir un portefeuille dans la
-prochaine combinaison ministérielle. Mais on ne le
-trouva probablement pas assez sûr, et tout ce qu'il
-obtint du cabinet du 2 décembre ce fut la permission
-de rester en France en mettant, bien entendu,
-une sourdine au grelot antigouvernemental de <i>la
-Presse</i>. Cependant il ne craignit pas d'afficher après
-le coup d'Etat son opinion et ses sympathies, et
-les exilés le trouvèrent à Bruxelles pour leur donner
-du courage, s'ils en avaient manqué.</p>
-
-<p>&mdash;Terminez vite votre livre sur <i>Napoléon-le-Petit</i>,
-disait-il à Victor Hugo, si vous voulez qu'il
-paraisse avant la fin de ceci<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">&nbsp;[175]</a>.</p>
-
-<p>Il ne croyait pas, lui non plus, à la durée du
-régime de Décembre.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là, Delphine montait la garde
-au journal <i>la Presse</i>. Quoiqu'elle eût cessé, depuis
-1848, le <i>Courrier</i> qui l'avait rendue si populaire,
-et qu'elle s'occupât presque exclusivement de théâtre,
-la politique générale ne la laissait pas indifférente,
-tant s'en faut, elle en faisait dans la coulisse,
-en attendant que la force des choses ramenât
-la liberté avec les proscrits<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">&nbsp;[176]</a>.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je ne sais plus que faire, lui écrivait Victor
-<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-Hugo, le 8 mars 1853. Mes lettres vous arrivent-elles?
-Avez-vous reçu la dernière? Je prends le
-parti de vous écrire directement et tout bêtement
-par la poste, à la grâce de Dieu et à la garde du
-diable! Que la police de M. Bonaparte soit clémente
-à ces quelques lignes: je ne parlerai ni d'elle
-ni de lui. Quelle bonne chose que l'exil quand on
-joue en France toutes les comédies qui ne sont
-pas de vous, mais quelle triste chose quand on joue
-<i>Lady Tartuffe</i>! Je vous avais écrit dans la
-joie du succès, je vous envoyais mon bravo et mes
-applaudissements, et penser qu'ils ont probablement
-intercepté cela! faut-il qu'ils soient bêtes!
-Qu'y a-t-il de commun entre mes applaudissements
-et eux, entre l'enthousiasme et eux, entre la gloire
-et eux! Mais pardon, j'avais promis de n'en point
-parler.</p>
-
-<p>«Donc, face à face avec ce régime, vous continuez
-l'esprit, la lumière, la poésie, le succès, toutes
-les grandes traditions de la pensée et de la France.
-Je vous en remercie au nom de toutes deux. On me
-<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-dit le succès de <i>Lady Tartuffe</i> immense. L'autre
-jour, jouant avec l'avenir, c'est le jeu favori des
-proscrits, je disais: «Oui sait? Nous serons peut-être
-à Paris avant que les représentations de
-<i>Lady Tartuffe</i> soient finies.»&mdash;Victor m'a dit:
-«<i>Cela ne prouverait pas que l'Empire durera
-peu.</i>»&mdash;Je vous envoie le mot<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">&nbsp;[177]</a>.</p>
-
-<p>«D'ici je n'ai rien à vous dire que vous ne
-sachiez. Nous vous aimons. Nous aimons tout ce
-talent et tout ce courage qui se dépense à côté de
-vous. Quand je pense à la France, et c'est toujours,
-je pense à vous. Il semble que vous soyez pour moi
-une partie de la figure de la France. Je ne vois pas
-la patrie en laid comme vous voyez<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">&nbsp;[178]</a>!...»</p>
-</div>
-
-<p>Oh! non, Victor Hugo n'était pas de ces proscrits
-qui faisaient payer à la France le coup de force
-qui les en avait chassés. Il savait qu'elle avait péché
-par ignorance. Et pendant qu'Eugène Sue, pour
-citer un exemple, déblatérait contre elle dans le
-style du <i>Juif-Errant</i>, Victor Hugo chantait:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Là-haut, qui sourit?</p>
-<p class="i1"> Est-ce un esprit?</p>
-<p class="i1"> Est-ce une femme?</p>
-<p>Quel front sombre et doux!</p>
-<p class="i1"> Peuple, à genoux!</p>
-<p class="i1"> Est-ce notre âme</p>
-<p class="i1"> Qui vient à nous?</p>
-
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span></div>
-<p>C'est l'ange du jour;</p>
-<p class="i1"> L'espoir, l'amour</p>
-<p class="i1"> Du c&oelig;ur qui pense;</p>
-<p>Du monde enchanté</p>
-<p class="i1"> C'est la clarté,</p>
-<p class="i1"> Son nom est France</p>
-<p class="i2"> Ou Vérité.</p>
-
-<p>C'est l'ange de Dieu;</p>
-<p class="i1"> Dans le ciel bleu</p>
-<p class="i1"> Son aile immense</p>
-<p>Couvre avec fierté</p>
-<p class="i1"> L'Humanité.</p>
-<p class="i1"> Son nom est France</p>
-<p class="i2"> Ou Liberté<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">&nbsp;[179]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et il écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Marine-Terrace, 8 juillet 1853.</p>
-
-<p>«Voici le printemps qui arrive. On me dit que
-dans un mois Jersey sera un bouquet. Je vous
-l'offre. Oui, venez. Vous l'avez promis. Vous verrez
-ma petite cabane sur laquelle viennent écumer sans
-lui faire peur ni trouble la mer et la haine. Ce sera
-charmant de vous voir; nous mettrons en commun
-chacun ce que nous avons, vous vos triomphes et
-votre splendeur, moi ma solitude et mes rêves. Vous
-échangerez votre Paris contre mon Océan. Et puis
-vous me permettrez de vous aimer sous les deux
-espèces, comme une charmante femme et comme
-un grand esprit<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">&nbsp;[180]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
-Et comme M<sup>me</sup> de Girardin ne venait pas, le
-grand poète reprenait sa romance d'amour:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«O grand esprit, et charmante femme, que de
-choses à vous dire et par où commencer? D'abord
-je gronde, je bougonne, je me plains, je hurle
-comme Isaïe qui hurlait comme un loup, je suis
-très malheureux, je n'ai pas <i>Lady Tartuffe</i><a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">&nbsp;[181]</a>!
-Je la vois dans tous les journaux faire un tour
-d'Europe triomphal, je l'appelle, je l'entends, je
-crie:</p>
-
-<p class="quote">«La méchante qu'elle est se bouche les oreilles<br />
-<span class="i6"> Et me laisse crier.</span></p>
-
-<p>«Et elle ne vient pas, malgré vos promesses
-qui ressemblent à celles de l'été 1853, malgré vos
-serments qui ressemblent à ceux de l'hiver 1848.</p>
-
-<p>«C'est de <i>Lady Tartuffe</i> livre que je parle, bien
-entendu, car Lady Tartuffe en chair et en os,
-autrement dit Rachel, quoi que m'en dise votre
-lettre, je ne l'attends pas du tout et je ne l'ai
-jamais attendue. A Bruxelles, elle n'avait que la
-place à traverser pour trouver ma porte, et s'en
-est bien gardée; il est peu probable qu'elle traverse
-maintenant la mer pour trouver mon île. Du reste,
-je suis de son avis; une visite ici serait peu saine:
-exilé, pestiféré.</p>
-
-<p>«Votre somnambule nous a charmés. C'est
-toujours bon de se voir prédire un peu d'avenir
-<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-bleu. Charles a été particulièrement ému. Quant à
-moi, je soupçonne cette lucide d'être quelque peu
-bonapartiste. Ah! elle n'aime pas les livres faits
-de haine; ah! elle repousse</p>
-
-<p class="quote"><span class="i9"><i>ces haines vigoureuses</i></span><br />
-<i>Que doit donner le CRIME aux âmes vertueuses!</i></p>
-
-<p>«J'en suis bien fâché, mais je reste avec Molière.
-Je reste avec André Chénier, avec Chateaubriand
-qui a le croc dur, le vieux républicainquinquiste
-qu'il est, avec Jean-Jacques, avec Milton, avec
-Dante, avec Juvénal, avec Tacite, avec Cicéron, avec
-Démosthène, avec Eschyle, avec Jean de Pathmos,
-avec Diogène dans son tonneau, avec Job sur son
-fumier, avec le loup Isaïe déjà nommé, avec tous
-ces hommes qui ont prouvé par la haine du mal
-tout leur amour du genre humain.</p>
-
-<p>«Voilà la mauvaise compagnie avec laquelle je
-me mets à vos pieds, si vous voulez bien me le
-permettre, Madame.</p>
-
-<p>«J'avais vu chez vous ce pauvre jeune homme qui
-vient de mourir et j'en avais conservé un souvenir
-gracieux; mes fils, qui étaient plus près de lui, le
-trouvaient charmant. Hélas! pour nous un bon
-c&oelig;ur et un noble esprit de moins. Quant à lui, il
-n'a pas droit de se plaindre puisque vous l'avez
-pleuré.</p>
-
-<p>«Que faites-vous en ce moment? Quelle belle
-&oelig;uvre allez-vous dater du Paris de 1853? Quelle
-gloire allez-vous faire éclater au milieu de cette honte?
-<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-Murmurez donc le soir, sous vos colonnes et parmi
-vos fleurs, quelques vers au vent; il me les
-apportera peut-être. Du temps de Virgile le vent
-avait cet esprit-là.</p>
-
-<p>«Ce qui se passait sous Octave peut bien se passer
-sous Louis Bonaparte.</p>
-
-<p>«Comprenez-vous la bêtise de cet homme? Vous
-savez, mes &oelig;uvres à 4 sous, sur lesquelles <i>la
-Presse</i> a fait ces jours-ci un si beau et si excellent
-article, eh bien, M. Bonaparte refuse le timbre
-nécessaire au colportage. Ces &oelig;uvres du dernier
-quart de siècle sont pleines du nom de l'oncle,
-mais qu'importe au neveu? Il s'imagine de cette
-façon, en empêchant la vente de mes ouvrages, me
-couper les vivres. Il fait ce qu'il peut pour que je
-ne puisse pas vivre de littérature, afin, sans doute,
-de me forcer à ne plus faire que de la politique.
-Voilà qui est intelligent.</p>
-
-<p>«Au reste, je fais ce qui me plaît, et je fais ce que
-je dois (les deux choses sont identiques); les petitesses
-de M. Napoléon ne me font ni chaud ni
-froid. Je vais publier, cette année, de la politique,
-après quoi, Dieu aidant, je publierai de la littérature
-et je continuerai de mêler les deux encres
-dans le bec de ma plume. Je m'aperçois en finissant
-qu'il y a dans cette lettre tout ce qu'il faut
-pour que l'honnête poste de France l'arrête. Je
-vais lui faire faire un vaste détour. Laissez-moi
-vous rabâcher tout bêtement que je vous admire et
-que je vous aime.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-«<i>P.-S.</i>&mdash;Quand vous verrez mon excellent et
-cher docteur Cabarrus, parlez-lui donc un peu de
-moi. J'enverrai bientôt le dessin promis au grand
-publiciste<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">&nbsp;[182]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Cabarrus était le frère de lait d'Emile de Girardin
-et son ami le plus intime. Fils naturel et légitime&mdash;c'est
-ici le cas de le dire&mdash;de M<sup>me</sup> Tallien,
-à qui il ressemblait par beaucoup de côtés, au lieu
-de faire de la finance comme son grand-père maternel,
-il avait étudié la médecine hom&oelig;opathe et
-s'était fait une clientèle magnifique dans le monde
-des arts et des lettres, en soignant tout particulièrement
-la voix. J'ai sous les yeux une lettre de
-Victor Hugo, du 27 novembre 1851, où il dit en
-propres termes qu'il a usé du nitrate d'argent
-pour sa gorge, «mais sans grand effet» et que
-«c'est l'hom&oelig;opathie qui lui a réussi». «Je conseillerais
-à tout malade du pharynx le docteur Cabarrus»,
-ajoutait-il. Et Victor Hugo n'était pas seul
-à se louer de sa science, les ténors et les sopranos
-de notre Académie de musique lui avaient tant
-d'obligations qu'ils l'avaient surnommé le <i>Docteur-Miracle</i>.</p>
-
-<p>Il était également très lié avec Lamartine, qui lui
-a dédié une pièce de vers intitulée <i>les Saisons</i>. Le
-8 mars 1848, il lui adressait une lettre que <i>la Presse</i>
-publia six jours après, dans laquelle il préconisait
-l'emprunt, pour sortir de la situation embarrassée
-que la monarchie de Juillet avait léguée à la République:
-<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
-«N'oublions pas, disait-il, que <i>l'impôt
-tue</i> et que <i>la dette</i> vivifie: empruntons donc courageusement
-et ne regrettons pas d'enrichir nos
-prêteurs. Il n'y a pas de violences possibles en
-finances, et la jeune République ne doit s'en permettre
-aucune.»</p>
-
-<p class="blockquote">«Que de fois, dit Théophile Gautier, m'est-il
-arrivé de revenir à deux ou trois heures du matin,
-avec Victor Hugo, Cabarrus et ce pauvre Chassériau,
-au clair de lune ou à la pluie, de ce temple
-grec (lisez le pavillon Marb&oelig;uf) qu'habitaient cette
-Apolline non moins belle que l'Apollon antique&mdash;qui
-avait nom Delphine!»</p>
-
-<p>Quand le docteur Cabarrus mourut, le 18 mai
-1870, Emile de Girardin, qui pourtant n'avait pas
-la larme facile, lui consacra les lignes suivantes:</p>
-
-<p class="blockquote">«Celui qui fut l'ami de toute ma vie depuis le
-jour de ma naissance, sans avoir jamais cessé de
-l'être, Edouard de Cabarrus, s'est éteint ce matin,
-comme il avait toujours vécu, le sourire sur les
-lèvres... C'est donc un frère que je perds aujourd'hui.
-Il m'avait précédé de quatre ou cinq ans<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">&nbsp;[183]</a>
-dans la vie; il était mon aîné; sa mort me montre
-le chemin où je n'aurai plus qu'à le suivre, le deuil
-dans le c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Revenons à la correspondance de Victor Hugo
-avec M<sup>me</sup> de Girardin.</p>
-
-<p>Il lui écrivait de Marine-Terrace, le 13 octobre
-1853:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-«Je date du 13. C'est un vilain jour, Madame.
-Je suis tout triste. Mon fils Victor part demain,
-ma pauvre famille se déchire encore. Je me sens
-plein d'anxiété et de deuil, et je me tourne vers
-vous, comme on se tourne vers l'aube quand on est
-dans la nuit.</p>
-
-<p>«Vous avez fait un sombre et charmant poème<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">&nbsp;[184]</a>;
-cette situation étrange, et pourtant moins
-dure qu'on ne croirait, d'un c&oelig;ur tiré en sens
-contraire par deux amours, vous l'avez admirablement
-peinte. Il y a dans votre livre des mystères
-de charme, de tristesse et de grâce qui n'appartiennent
-qu'à vous parmi les femmes. M<sup>me</sup> de
-Meuilles est une ravissante figure, M<sup>me</sup> d'Arzac est
-un daguerréotype. Quant à l'enfant, c'est une
-création exquise. J'ai été un peu mère autrefois,
-et j'ai reconnu là des mots que la nature seule dit,
-mais que le génie seul recueille. Vous me demandez
-une critique, peut-être voudrais-je une autre
-façon d'amener le <i>baiser final</i>. Le dénouement est
-profond et saisissant. Somme toute, c'est un chef-d'&oelig;uvre
-où il semble que vous ayez mêlé, comme
-Virgile raconte que cela se faisait par la foudre,
-trois rayons: votre style, votre beauté et votre
-c&oelig;ur. Je vous écris tout cela à la hâte, mais si je
-vous croyais, ce serait bien pis, je raisonnerais et
-je déraisonnerais avec vous de ce charmant livre,
-des jours entiers.</p>
-
-<p>«Quelque chose me dit que vous viendrez peut-être.
-<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-Vous souhaiter l'exil, c'est peut-être affreux,
-mais que voulez-vous? cette horreur me sourit.
-J'espère. Ce qui est arrivé à Corinne peut bien
-arriver à Delphine.</p>
-
-<p>«Mon fils vous dira quel beau pays c'est que
-Jersey. Cependant le voici qui s'assombrit, l'automne
-vient et l'ouragan, et l'équinoxe. Demain,
-grande marée. On nous dit que nous allons avoir
-pendant six mois la même pluie et le même brouillard.
-Pendant ce temps-là, vous aurez le même
-Bonaparte. C'est vous qu'il faut plaindre.</p>
-
-<p class="signature">«VICTOR H.</p>
-
-<p>«Je serre la main du grand publiciste.</p>
-
-<p>«<i>P.-S.</i>&mdash;Je m'aperçois que je ne vous ai pas
-même parlé, tant l'absence nous affaiblit l'intelligence,
-des deux beaux et élégants coureurs de cette
-course à l'amour, Gustave et Robert. C'est l'amour
-blond et l'amour brun. Vous n'avez rien peint d'une
-touche à la fois plus virile et plus féminine. Quand
-vous les rencontrerez,&mdash;car ils vivent, et celui que
-vous avez tué, vous ne pouvez l'empêcher de vivre&mdash;faites-leur
-compliment de ma part. Tous deux
-méritent le prix. C'est pour cela qu'ils ne l'ont pas.
-Refuser le prix à qui le mérite, c'est assez l'usage
-là-haut; je soupçonne parfois le bon Dieu d'être
-un vieil académicien.</p>
-
-<p>«Chaque numéro de <i>la Presse</i> qui nous arrivait
-faisait émeute. Bataille à qui lirait le premier.
-Vous mettiez le trouble dans notre solitude. Ma
-<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
-femme réclamait son droit et prenait le journal,
-mais elle <i>relisait</i>, ce qui faisait massacre. Elle vous
-envoie toutes ses admirations, ma fille tous ses
-souvenirs, Charles tous ses respects<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">&nbsp;[185]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Delphine, après cette lettre, ne pouvait pas dire
-que Victor Hugo ne l'avait pas lue. Elle avait
-même gagné cela à son exil, car, autrefois, quand
-il était à Paris, il se sauvait d'une lecture par un
-compliment banal.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Voilà deux ans d'exil faits, lui écrivait-il encore
-le 29 décembre 1853. Savez-vous, Madame, que je
-remercie tous les jours Dieu de cette épreuve où
-il me trempa. Je souffre, je pleure en dedans,
-j'ai dans l'âme des cris profonds vers la patrie,
-mais, tout pesé, j'accepte et je rends grâces, je
-suis heureux d'avoir été choisi pour faire le stage
-de l'avenir. Ce grand stage, vous le faites de votre
-côté, vous et ce profond penseur qui est auprès de
-vous. Vous accomplissez merveilleusement chacun
-votre &oelig;uvre; vous, vous désenflez le ballon des
-vanités, des sottises et des ridicules; lui, il sape la
-vieille forteresse des préjugés, des oppressions et
-des abus; j'admire vos coups d'épingle et ses coups
-de pioche. Continuez tous les deux, je vous suis
-des yeux de loin à travers cette sombre nuit qu'on
-appelle l'exil, le rayonnement des étoiles la perce.</p>
-
-<p>«Tout à l'heure Pierre Leroux<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">&nbsp;[186]</a> était à un coin
-<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
-de ma cheminée de bois peint, et moi à l'autre
-coin, et le vicomte de Launay est venu s'asseoir
-entre ces deux démagogues<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">&nbsp;[187]</a>. Vrai, nous nous
-sommes mis à causer avec vous. En général, les
-proscrits ne peuvent que pleurer ou rire, vous avez
-eu ce triomphe, vous nous avez fait sourire. Un
-moment, grâce à vous, malgré la neige qui glace la
-terre, malgré la proscription qui assombrit nos
-âmes, il y a eu un salon à Marine-Terrace&mdash;et
-vous en étiez la reine, et nous, les anarchistes, nous
-en étions les sujets! Quel charmant livre que ce
-beau livre! Je l'ai lu autrefois feuilleton à feuilleton!
-Je le relis aujourd'hui page à page. J'y retrouve
-les anciens diamants et de nouvelles perles. Vous
-avez ajouté toutes sortes de choses exquises. Il y a
-sur les femmes une page admirable.&mdash;Vous dites:
-«Tout est perdu, les femmes sont pour les vainqueurs
-et contre les vaincus!»&mdash;Moi, je dis:
-«Tout est sauvé! une femme est avec nous, et quelle
-femme! la vraie, vous.»</p>
-
-<p>«Oui, vous êtes la vraie femme, parce que vous
-avez la beauté et le c&oelig;ur attendri, parce que vous
-comprenez, parce que vous souriez, parce que vous
-aimez. Vous êtes la vraie femme, parce que vous
-enseignez le devoir aux deux sexes, parce que vous
-savez dire aux hommes où ils doivent diriger leur
-âme et aux femmes où elles doivent mettre leur c&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
-«J'ai compté les jours sur mes doigts avant d'écrire
-cette lettre, et si elle ne vous arrive pas le
-jour de l'an, je serai bien attrapé. Savez-vous que
-vous avez ébloui Marine-Terrace! Vous nous avez
-expédié la cassette d'Aboul-Kasan, des trésors sous
-formes de livres, des bijoux sous forme de notes,
-des miracles sous forme de tables<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">&nbsp;[188]</a>.</p>
-
-<p>«En ce moment nous laissons un peu reposer ce
-que j'appelle la <i>science nouvelle</i>; nous avons chacun
-un travail vers lequel nous faisons force de voiles;
-nos plumes crient à qui mieux mieux sur
-le papier; nous sommes en classe, mais à la sortie
-quelle récréation, et comme nous allons nous en
-donner du A-B-C! Moi je n'ai nul fluide, vous
-savez? et je n'aboutis qu'à A B A X (table) et A B
-R A C A D A B R A (abracadabra), je mets cette magie
-blanche à vos pieds, blanche magicienne<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">&nbsp;[189]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Je ne m'étonne pas que Victor Hugo, lisant les
-<i>Lettres parisiennes</i> du vicomte de Launay, ait
-été frappé de ce que dit M<sup>me</sup> de Girardin des femmes.
-La page où se trouvent les lignes qu'il a relevées
-vise précisément celui de tous ses anciens amis
-qui était devenu, on sait comment, son pire ennemi.
-J'ai nommé Sainte-Beuve. Et c'est à propos de
-sa réception à l'Académie que cette page cinglante
-<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-fut écrite. On me saura gré de la reproduire ici tout
-entière:</p>
-
-<p class="blockquote">«24 février 1845.&mdash;On se dispute, on se bat
-pour aller jeudi à l'Académie. La réunion sera des
-plus complètes, il y aura là toutes les admiratrices
-de M. Victor Hugo; il y aura là toutes les protectrices
-de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes les <i>lettrées</i>
-du parti classique. Qui nous expliquera ce mystère?
-Comment se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont
-nous apprécions le talent incontestable, mais que
-tout le monde a connu jadis républicain et romantique
-forcené, soit aujourd'hui le favori de tous les
-salons ultra-monarchiques et <i>classiquissimes</i>, et
-de toutes les spirituelles femmes qui règnent dans
-ces salons? On répond à cela: il a abjuré. Belle
-raison! Est-ce que les femmes doivent jamais venir
-en aide à ceux qui abjurent? La véritable mission
-des femmes, au contraire, est de secourir ceux
-qui luttent seuls et désespérément; leur devoir,
-d'assister les héroïsmes en détresse; il ne leur
-est permis de courir qu'après les persécutés; qu'elles
-jettent leurs plus doux regards, leurs rubans,
-leurs bouquets, au chevalier blessé dans l'arène,
-mais qu'elles refusent même un applaudissement
-au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse.
-Oh! le présage est funeste! ceci n'a l'air de rien,
-eh bien, c'est très grave; tout est perdu, tout est
-fini dans un pays où les renégats sont protégés
-par les femmes; car il n'y a au monde que les
-femmes qui puissent encore maintenir dans le c&oelig;ur
-<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-des hommes, éprouvé par toutes les tentations de
-l'égoïsme, cette sublime démence qu'on appelle le
-courage, cette divine niaiserie qu'on nomme la
-loyauté.»</p>
-
-<p>Quand on a lu ces lignes, on s'explique fort bien
-que Sainte-Beuve se soit peu occupé de M<sup>me</sup> de
-Girardin, et que, dans le seul article qu'il lui a
-consacré<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">&nbsp;[190]</a>, il ait fait précéder son éloge de ces
-précautions oratoires:</p>
-
-<p class="blockquote">«Et d'abord je tracerai un cercle au tour de
-mon sujet, et je dirai à ma pensée et à ma plume:
-<i>Tu n'iras pas plus loin</i>. A l'intérieur de ce cercle,
-de ce cadre indispensable dont il faut entourer toute
-figure de femme belle et spirituelle, n'entreront
-point du tout, ou du moins n'entreront qu'à peine et
-à mon corps défendant, les éclats, les ricochets de
-la politique, de la satire, les réminiscences de la
-polémique, toutes choses du voisinage et auxquelles,
-si on se laissait faire, un riche sujet pourrait
-bien nous convier. Je ne prendrai en M<sup>me</sup> de Girardin
-que la femme, le poète de société et de théâtre, le
-moraliste du monde et des salons, Delphine, Corinne
-<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
-et le vicomte Charles de Launay, rien que cela.
-Vous voyez que je suis modeste, que j'élude hardiment
-les difficultés, et que je ne suis pas homme
-à me mettre de grosses affaires sur les bras.»</p>
-
-<p>On ne pouvait pas être plus malicieux, tout en
-restant galant homme, et je suis sûr que Victor
-Hugo aura su gré à Sainte-Beuve de sa réserve
-généreuse.</p>
-
-<p>Le 2 mai 1854, le grand poète écrivait à Delphine:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Puisqu'il pleut, je pense à vous, et je me fais
-du soleil comme cela, à travers les froides larmes de
-l'averse qui inonde les vitres de mes fenêtres-guillotines,
-j'évoque votre beau sourire, Madame, votre
-grâce souveraine, votre esprit éclatant, votre
-conversation pleine d'un rayonnement d'Olympe,
-vous m'apparaissez déesse, vous me parlez femme,
-vous m'enchantez esprit, et je me fiche de la mauvaise
-humeur du mois de mai.</p>
-
-<p>«Ah! ça, ne me dites donc pas que vous m'écrivez
-des lettres de huit pages pour ne pas me les
-envoyer. A l'instant même, d'affamé que j'étais, je
-deviens goulu, et les quatre petites pages que j'ai
-dans la main, si exquises et si ravissantes qu'elles
-soient, ne me suffisent plus. Tel est l'exilé depuis
-Adam, notre ancien, à nous bannis. Conclusion:
-écrivez-moi douze pages la prochaine fois.</p>
-
-<p>«Comment! vous me faites cette question:
-«Faut-il vous envoyer?» Est-ce que je suis de
-ceux à qui «la joie fait peur»? Je veux, oui,
-<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
-Madame, je veux mon exemplaire. C'est déjà bien
-assez de n'avoir pas eu ma loge<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">&nbsp;[191]</a>. Meurice me
-le fera parvenir. Remettez-le lui. Je sais déjà de
-<i>la Joie fait peur</i> deux choses: l'idée qui m'a
-charmé et le succès qui m'a ravi&mdash;retournez cette
-bête de phrase, je vous prie, car l'idée m'a fait
-encore plus de plaisir que le succès.</p>
-
-<p>«Donc, on a dit que j'étais à Paris, à l'Opéra
-en domino, et que probablement je m'étais mis un
-faux nez pour ressembler à M. Bonaparte. Vous
-avez eu raison de répondre: «Il serait venu chez
-moi!» Ajoutez-leur ceci: que je ne me mettrai
-pas derrière un masque le jour où je me mettrai derrière
-une barricade.&mdash;En attendant, dans la Baltique
-et dans la Mer Noire, l'Anglo-France jette un
-triste fulmi-coton.</p>
-
-<p>«Ce que vous me dites du livre en question m'enchante.
-Ce genre de succès est le bon; c'est une
-lettre de change tirée sur l'avenir. Vous rappelez-vous
-le temps où ces gros dindons d'hommes dits
-d'Etat (ce dindondomdêta fait harmonie imitative),
-où ces dindons se moquaient du poète et disaient:
-«A quoi cela sert-il?»&mdash;Cela sert d'abord à être
-exilé. Ensuite cela sert à lui mettre l'écriteau au
-cou quand par hasard ces dindons s'avisent de devenir
-vautours. Voilà à quoi cela sert. Quand la littérature
-empoigne la politique, voilà ce qui se passe.
-Nous serrons bien et nous serrons ferme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
-«Oh! que je voudrais avoir ici une de ces merveilleuses
-glaces allemandes dont vous me parlez,
-comme je sais bien quelle figure j'y ferais paraître!
-Je me redonnerais à toute heure la splendide et
-douce vision du 6 septembre 1853, ce jour où,
-entrant dans ma serre, je dis: Tiens! et où vous me
-dites: Oui!&mdash;Je relis le livre <i>Solution d'Orient</i><a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">&nbsp;[192]</a>.
-Entrez, je vous prie, chez le grand penseur d'à côté,
-et dites-lui de ma part que c'est un beau et profond
-livre. Je voudrais qu'il y eût au bout de vos doigts
-une tache de votre encre pour la baiser.</p>
-
-<p>«Quand vous verrez Th. Gautier et Cabarrus,
-dites-leur que je les aime.»</p>
-</div>
-
-<p>Cette lettre prouve que M<sup>me</sup> de Girardin était allée
-à Jersey au mois de septembre 1853<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">&nbsp;[193]</a>. C'est la
-<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
-seule visite qu'elle ait faite à l'illustre exilé. Elle
-avait promis de revenir à la fin de l'été de 1854.
-Nous verrons tout à l'heure qu'elle se fit représenter
-par des fleurs&mdash;et des tables tournantes.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
-<span class="date1">Marine-Terrace, 4 janvier 1855.</span></p>
-
-<p>«Cette année 1855, lui écrivait Hugo, a eu pour
-nous un point du jour; c'est votre lettre. Elle nous
-est arrivée pleine de rayons, comme l'aube, et,
-comme l'aube avec quelques larmes. En la lisant
-il me semblait voir votre beau visage calme qui
-ressemble à l'espérance. Tout Marine-Terrasse a été
-éclairé un moment comme par un éclair de joie...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-«Je ne suis pas pressé, moi, car je suis beaucoup
-plus occupé du lendemain que de l'aujourd'hui.
-Le lendemain devra être formidable, destructeur,
-réparateur et toujours juste. C'est là l'idéal.
-Y atteindra-t-on? Ce que Dieu fait est bien fait;
-mais quand il travaille à travers l'homme, l'outil va
-quelquefois à la diable et fait des siennes malgré
-l'ouvrier. Espérons pourtant et préparons-nous.
-Le parti républicain mûrit lentement, dans l'exil,
-dans la proscription, dans l'épreuve. Il faut bien
-qu'il y ait un peu de soleil dans l'adversité, puisque
-c'est elle qui fait lever la moisson et qui fait
-croître l'épi dans la tête de l'homme.</p>
-
-<p>«Je ne suis donc pas pressé, je suis triste; je
-souffre d'attendre, mais j'attends et je trouve que
-l'attente est bonne. Ce qui me préoccupe, je vous
-le répète, c'est l'énorme continuation révolutionnaire
-que Dieu met en scène en ce moment derrière le
-paravent Bonaparte; je crève ce paravent à coups
-de pied, mais je ne souhaite pas que Dieu l'enlève
-avant l'heure. Du reste vous avez raison, la fin est
-visible dès à présent. Nulle autre issue à 1855 que
-1812; Balaklava s'appelle Bérézina: le petit N
-tombera comme le grand dans la Russie. Seulement
-la Restauration se nommera Révolution. Vous,
-votre nom est M<sup>me</sup> de Staël en même temps que
-M<sup>me</sup> de Girardin, vous n'êtes pas Delphine pour
-rien, et, avec une charmante indifférence d'astre,
-vous couvrez de rayonnements le cloaque.</p>
-
-<p>«Vous avez tous les succès qui vous plaisent;
-<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
-hier chez Molière aujourd'hui chez M. Scribe<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">&nbsp;[194]</a>.
-Il vous convient de sacrer le vaudeville comédie,
-et vous le faites, et Paris bat des mains, et Jersey
-recommande à Guyot de toucher de bons droits
-d'auteur qui amèneront peut-être la muse dans ce
-Carpentras de l'Océan.&mdash;Car vous nous le promettez
-un peu; n'oubliez pas ce détail, je vous en
-prie.&mdash;En vous attendant, notre Carpentras donne
-des bals, où vos fleurs font merveille. Votre bouquet
-et ma fille ont dansé, l'une portant l'autre, et
-ont fort ébloui les Anglais chez lesquels la Crimée
-n'a pas encore tué le rigodon. On me dit Paris
-moins folâtre, je le comprends. La honte est encore
-plus triste que le malheur.</p>
-
-<p>«Du reste, la foi à une chute prochaine de
-M. B. est dans l'air; on me l'écrit de toutes parts.
-Charles disait tout à l'heure en fumant son cigare:
-<i>1855 sera une année &oelig;uvrée</i>.</p>
-
-<p>«J'ai causé hier de vous avec Leflô, qui vous
-admire et vous adore: contagion de Marine-Terrasse.
-Comme il vient souvent me voir, cela lui
-vaut à Paris l'ouverture de ses lettres, et dernièrement
-le préfet de police en aurait envoyé une au
-ministre de la guerre qui l'aurait montrée à NUMÉRO
-III, lequel aurait lu, puis dit: <i>Allons, Victor
-Hugo a fait de ce Leflô un rouge</i>.</p>
-
-<p>«Leflô m'a redit le mot; je l'ai félicité.
-<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
-«D'ici à deux mois, vous aurez <i>les Contemplations</i>.
-Envoyez-moi votre nouveau succès. Vous
-trouverez sous cette enveloppe le speach dont vous
-me parlez, qui a fait bruit en Angleterre, et m'a
-valu une menace en plein parlement à laquelle j'ai
-riposté. Je vous envoie, sous ce pli, ma réplique à
-la menace<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">&nbsp;[195]</a>.</p>
-
-<p>«Les Tables vous disent, en effet, des choses
-surprenantes. Que je voudrais donc causer avec
-vous, et vous baiser les mains, les pieds ou les
-ailes! Paul Meurice vous a-t-il dit que tout un système
-quasi-cosmogonique, par moi couvé et à moitié
-écrit depuis vingt ans, avait été confirmé par
-les tables avec des élargissements magnifiques?
-Nous vivons dans un horizon mystérieux qui
-change la perspective de l'exil,&mdash;et nous pensons
-à vous, à qui nous devons cette fenêtre ouverte.</p>
-
-<p>«Les Tables nous commandent le silence et le
-secret. Vous ne trouverez donc dans <i>les Contemplations</i>
-rien qui vienne des Tables, à deux détails
-près, très importants, il est vrai, pour lesquels j'ai
-<i>demandé permission</i> (je souligne) et que j'indiquerai
-par une note<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">&nbsp;[196]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Hélas! l'homme propose et c'est trop souvent
-la mort qui dispose. <i>Les Contemplations</i>, qui devaient
-paraître au printemps de 1855, ne parurent
-qu'en 1856, quand M<sup>me</sup> de Girardin n'était plus de
-<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
-ce monde. C'est pour cela, sans doute, que Victor
-Hugo supprima la note et les détails relatifs
-aux tables tournantes de son illustre amie<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">&nbsp;[197]</a>.
-Mais il mit à la place quelque chose qui vaut
-infiniment mieux pour sa mémoire. Ouvrez le
-premier volume de ces <i>Contemplations</i>, vous y
-trouverez les vers suivants sous les initiales D.
-G. D. G. (<span class="small">Delphine Gay de Girardin</span>), qui la désignent
-au lecteur averti:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Jadis je vous disais: Vivez, régnez, Madame!</p>
-<p>Le salon vous attend, le succès vous réclame!</p>
-<p>Le bal éblouissant pâlit quand vous partez!</p>
-<p>Soyez illustre et belle! Aimez! riez! chantez!</p>
-<p>Vous avez la splendeur des astres et des roses!</p>
-<p>Votre regard charmant, où je lis tant de choses,</p>
-<p>Commente vos discours légers et gracieux.</p>
-<p>Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></div>
-<p>Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,</p>
-<p>Qu'ils versent une perle et non pas une larme.</p>
-<p>Même quand vous rêvez, vous souriez encor.</p>
-<p>Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!</p>
-<p>Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,</p>
-<p>Morte et transfigurée, et je vous dis:&mdash;Poète!</p>
-<p>Viens me chercher! Archange, être mystérieux,</p>
-<p>Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!</p>
-<p>Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,</p>
-<p>La grande énigme humaine et le secret du monde!</p>
-<p>Confirme en mon esprit Descarte ou Spinosa!</p>
-<p>Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,</p>
-<p>Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,</p>
-<p>Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles!</p>
-<p>Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;</p>
-<p>Car ta lyre invisible a de sublimes chants!</p>
-<p>Car mon sombre Océan, où l'esquif s'aventure,</p>
-<p>T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,</p>
-<p>La nature éternelle, et les champs et les bois</p>
-<p>Parlent à ta grande âme avec leur grande voix.</p>
-</div></div>
-
-<p>Heureux ceux dont la mort peut inspirer de tels
-accents! Ces vers auraient donné l'immortalité à
-Delphine, si elle ne l'avait déjà possédée de par
-quelques &oelig;uvres de son propre fonds, comme
-<i>Napoline</i>, <i>la Joie fait peur</i>, et <i>le Chapeau d'un
-horloger</i>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE IV<br />
-<span class="medium">DELPHINE ET BALZAC</span></h2>
-</div>
-
-<div class="hanging indent">
-<p>§ I.&mdash;Lettre inédite de Lamartine sur Balzac.&mdash;Figaro du
-génie.&mdash;Où se cachait Balzac en 1840.&mdash;Une anecdote
-de Werdet à ce sujet.&mdash;<i>Les Ressources de Quinola.</i>&mdash;Balzac,
-Lautour-Mezeray et Auger.&mdash;Ernest Sain de
-Bois-le-Comte.&mdash;Balzac rue Cassini.&mdash;Il collabore à <i>la
-Mode</i> et au <i>Voleur</i>.&mdash;Ses premières difficultés avec Emile
-de Girardin.&mdash;M<sup>me</sup> de Girardin met la paix entre eux.&mdash;Lettres
-inédites de Balzac et de Delphine.&mdash;«La taupinière
-des Gay».&mdash;La Brouille.&mdash;Pour ramener le romancier,
-Delphine écrit <i>la Canne de M. de Balzac</i>.&mdash;Une
-canne monstre.&mdash;Réclame et reliquaire.&mdash;Une miniature
-d'Eva Hanska en costume d'Eve.</p>
-
-<p>§ II.&mdash;<i>La Canne de M. de Balzac</i> le réconcilie avec les
-Girardin.&mdash;«Faites un grand et beau livre!»&mdash;Delphine
-courriériste de <i>la Presse</i>.&mdash;Elle passe la direction
-du feuilleton à Théophile Gautier.&mdash;Lamartine veut pousser
-Balzac à l'Académie.&mdash;Pourquoi Balzac n'y fut jamais
-élu.&mdash;Un mot de Berryer.&mdash;Deux billets inédits de
-Théophile Gautier.&mdash;Balzac et la politique.&mdash;Le roman
-des <i>Paysans</i> et <i>la Reine Margot</i>.&mdash;La guerre éclate entre
-Balzac et Emile de Girardin.&mdash;Leur correspondance à
-propos des <i>Paysans</i>.&mdash;Balzac liquide son compte avec <i>la
-Presse</i>.&mdash;Une saisie-arrêt d'Emile de Girardin.&mdash;La rupture
-finale.&mdash;Delphine en apprenant la mort de Balzac
-s'évanouit.</p>
-</div>
-
-<p class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></p>
-<div class="section">
-<h3>I</h3>
-</div>
-
-<p>Lamartine écrivait un jour à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Voici Balzac qui me demande réponse sans
-me donner <i>d'adresse</i>. J'ai recours à vous, vous qui
-savez tout, même où se cache un homme de génie.</p>
-
-<p>«Il s'agit d'une loge pour l'applaudir. Je veux la
-prendre. J'aurai assez de fortune et d'amitié pour
-la remplir si vous y venez ce soir-là. J'aurai même
-assez de gloire s'il triomphe. J'aime Balzac. C'est
-le figaro du génie. Mais ne lui dites pas son nom.</p>
-
-<p>«Adieu! J'arrive de la campagne, sans cela
-j'irais vous voir, mais, ô migraine, <i>tu es mon mal</i>.</p>
-
-<p>«Mille tendresses respectueuses.</p>
-
-<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">&nbsp;[198]</a>.</p>
-<p class="date">«Dimanche soir.»</p>
-</div>
-
-<p>Cette lettre n'est pas datée, mais je ne crois pas
-me tromper en disant qu'elle est du 13 mars 1842.
-A cette époque, Delphine était, en effet, une des
-rares personnes sachant où Balzac se cachait à
-cause de ses dettes. Lireux lui-même, qui dirigeait
-le théâtre de l'Odéon, ignorait sa retraite, et l'on a
-raconté qu'au moment de répéter la pièce intitulée
-<i>les Ressources de Quinola</i>, qui devait passer le
-<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
-19 mars 1842, Lireux lui ayant demandé où lui adresser
-le bulletin de répétition, Balzac lui répondit:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>&mdash;«Avez-vous un garçon de théâtre intelligent,
-discret?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voici ce que devra faire ce garçon.
-Muni de mon bulletin de répétition, il se rendra,
-chaque matin, aux Champs-Elysées.</p>
-
-<p>&mdash;Aux Champs-Elysées? s'écria Lireux.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vers l'Arc de l'Etoile, et au 20<sup>e</sup> arbre, à
-gauche, au-delà du rond-point; il verra un homme
-qui fera semblant de chercher un merle dans les
-branches.</p>
-
-<p>&mdash;Un merle? dit Lireux.</p>
-
-<p>&mdash;Un merle ou tout autre oiseau!... Alors, votre
-garçon s'approchera de cet homme et dira: «<i>Je
-l'ai.</i>» Cet homme lui répondra: «Puisque vous
-l'avez, qu'attendez-vous?»&mdash;Sur cette réponse,
-votre garçon lui donnera le bulletin de répétition
-et s'en ira.»</p>
-</div>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/205.jpg" width="400" height="613" alt=""/>
-<p class="caption">Lettre de Lamartine</p>
-</div>
-
-<p>Werdet, qui a mis cette histoire en circulation,
-aurait mieux fait de se taire<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">&nbsp;[199]</a>.</p>
-
-<p>La vérité, c'est que, de 1836 à 1840, Balzac qui,
-comme la souris, avait plusieurs trous pour ne pas
-être pris, se faisait adresser ses lettres à M. A. de
-Pril (nom de son domestique), rue des Batailles, 13,
-à Chaillot, ou encore à M<sup>me</sup> veuve Durand<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">&nbsp;[200]</a>, même
-<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
-rue, et qu'à partir de 1841 il habita tantôt au n<sup>o</sup> 47
-de la rue des Martyrs, et tantôt au n<sup>o</sup> 19 de la rue
-Basse, à Passy<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">&nbsp;[201]</a>, sans parler des Jardies, sa
-fameuse maison de campagne, où l'architecte, qui
-n'était autre que lui-même, avait oublié l'escalier.</p>
-
-<p>Lamartine avait rencontré pour la première fois
-Balzac à la table de Delphine, au mois de juin
-1839. Il relevait d'une maladie pendant laquelle il
-n'avait «vécu» que des romans de <i>la Comédie
-humaine</i>, et c'est pour remercier Balzac du bien
-qu'il lui avait fait, qu'il avait prié Delphine de
-l'inviter à dîner avec lui<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">&nbsp;[202]</a>. Mais il y avait longtemps
-déjà que le grand romancier connaissait
-Emile de Girardin. D'après une lettre écrite par
-celui-ci à Armand Baschet, le 22 décembre 1851,
-c'est en 1829 que Levavasseur, qui venait de publier
-<i>la Physiologie du mariage</i>, lui présenta Balzac.
-Quelque temps après, l'auteur de ce livre lui apportait
-un article intitulé <i>El Verdugo</i>, qui parut dans
-<i>la Mode</i>, où collaboraient Delphine et sa mère<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">&nbsp;[203]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
-Emile de Girardin avait alors pour associé Lautour-Mezeray,
-fils d'un notaire d'Argentan dont il
-avait fait la connaissance en Normandie et avec
-qui il avait fondé <i>le Voleur</i>. C'était un jeune homme
-de vingt-trois ans<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">&nbsp;[204]</a>, d'apparence frêle. «Son
-visage avait des traits fins, son regard était vague,
-une sorte de pâleur qui n'avait rien de maladif lui
-donnait de la distinction, mais sa parole nette et
-son accent ferme annonçaient une énergie de volonté
-précoce et de la soudaineté dans ses résolutions.»</p>
-
-<p>Les cabinets de rédaction des journaux, grands
-ou petits, ont cela de bon qu'on y retrouve souvent
-d'anciens amis qu'on avait perdus de vue. A
-peine Balzac était-il entré à <i>la Mode</i>, qu'il renoua
-connaissance avec Hippolyte Auger, dont il avait
-imprimé, en 1828, <i>le Gymnase</i>, organe éphémère
-des Saint-Simoniens nuance Buchez, et avec Ernest
-Sain, un de ses camarades du collège de Vendôme,
-Tourangeau comme lui, qui se faisait appeler Bois-le-Comte,
-depuis, disait Balzac, qu'il avait cessé
-d'être sain<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">&nbsp;[205]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
-Auger raconte en ses <i>Mémoires</i> que Balzac, après
-avoir jeté son brevet d'imprimeur aux orties, s'était
-réfugié, rue Cassini, dans une maison dont le
-jardin avait une petite porte sur la place de l'Observatoire.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Cette habitation, dit-il, protégeait une intimité
-mystérieuse avec une belle dame que j'aperçus un
-jour et qui me sembla sèche et laide, motif bien
-certain du mystère; et pour y avoir les illusions du
-luxe et de l'élégance, attelage ordinaire de sa pensée,
-il s'était fait l'artisan des choses. Henri de Latouche<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">&nbsp;[206]</a>
-et moi l'aidâmes à tendre un salon avec
-du calicot bleu bien lustré qui <i>jouait la soie</i>, et
-vraiment tous trois nous faisions merveille: «On
-est toujours ce qu'on veut être», disait le lion de
-cette cage en se cognant sur les doigts.</p>
-
-<p>«Il cessa de s'y plaire, malgré les bosquets du
-jardin, et nous proposa, à Bois-le-Comte et à moi,
-de nous établir ensemble dans un petit hôtel. Son
-imagination avait très minutieusement procédé à
-l'arrangement de ce projet, où les armoiries des
-deux nobles familles, réciproquement contestées,
-devaient figurer, et ce qui le fit avorter fut ma déclaration
-bien formelle de n'avoir pas d'écusson à mettre
-en vedette.»</p>
-</div>
-
-<p><i>On est toujours ce qu'on veut être.</i> Si Balzac ne
-put jamais prouver sa noblesse, malgré ses prétentions
-<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
-à la particule, il réussit d'assez bonne heure
-à devenir le grand écrivain qu'il voulait être, mais
-ce ne fut pas sous les auspices du jeune directeur de
-<i>la Mode</i> et du <i>Voleur</i>. Balzac et Emile de Girardin
-étaient tous les deux trop autoritaires et trop violents
-pour faire longtemps bon ménage ensemble.
-Le premier, tout en étant un bourreau d'argent,
-aurait cru se déshonorer en subordonnant son
-art à des questions de mercantilisme industriel.
-Le second n'estimait la littérature qu'autant qu'elle
-faisait aller ses affaires. Emile de Girardin avait
-donc demandé un jour à Balzac de lui donner des
-romans-feuilletons qu'on pût couper par tranches
-et sur un effet dramatique, comme ceux de
-Dumas et d'Eugène Sue. Mais Balzac lui avait
-répondu que c'était au-dessus de ses moyens. Et
-il en avait été d'autant plus contrarié que Delphine
-avait pris le parti de Balzac. Ce n'était pas la dernière
-fois que cela devait lui arriver. Chaque fois
-que, par la suite&mdash;car ils passèrent leur temps à se
-quereller, à se quitter et à se reprendre&mdash;chaque
-fois qu'Emile de Girardin eut à se plaindre de
-Balzac, il trouva devant lui Delphine pour l'excuser
-et prendre sa défense.</p>
-
-<p>Leur première contestation sérieuse remontait
-à l'année 1834. Balzac, qui n'écrivait plus à <i>la Mode</i>,
-s'étant permis de reproduire ailleurs des articles
-qu'il avait donnés à ce journal, Emile de Girardin
-lui écrivit que ces articles étaient sa propriété
-et qu'il ne pouvait en disposer sans son consentement.
-<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-A quoi Balzac s'empressa de répondre qu'il
-s'arrogeait là un droit qu'il n'avait point. Il s'échauffa
-même jusqu'à lui dire des choses qui font
-sortir ordinairement l'épée du fourreau.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Vous dites, riposta Emile de Girardin, que, du
-centre d'intérêts où je suis placé, je n'ai peut-être
-pas le temps de reconnaître les changements qui
-s'opèrent dans la situation des hommes. C'est ce
-que tous les parvenus disent à leurs amis, et je ne
-vous savais pas encore parvenu!</p>
-
-<p>«Quant au plaisir que vous trouvez à être seul,
-chacun ses goûts, mon cher Balzac. Vous avez peut-être
-raison. Vous dites que votre nom ne peut plus
-être vendu ni acheté. Il fallait ajouter: par un éditeur
-de journal, pour distinguer d'un éditeur-libraire,
-car, autrement, la phrase n'est pas claire.</p>
-
-<p>«Je ne comprends pas davantage cette phrase,
-tout homme d'esprit que vous me fassiez l'honneur
-de me croire:&mdash;«Vous saurez reconnaître qui de
-nous a le plus de fer dans ses pots.» Je ne savais
-pas encore qu'un pot fût la gaîne de votre épée.»</p>
-</div>
-
-<p>Cela donne le ton de la lettre de Balzac. Naturellement
-Delphine en eut connaissance aussitôt.
-Qu'allait-elle faire? Son rôle était assez difficile.
-Si elle donnait tort à Balzac, elle manquait au devoir
-de l'amitié; si elle lui donnait raison, elle manquait
-d'égards à son mari et aussi de justice. En femme
-d'esprit qu'elle était, elle leur donna tort à tous
-les deux, et quand elle crut que leur colère était
-passée, elle adressa cette lettre à Balzac:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span></p>
-<p class="date1">«(Mars) 1834.</p>
-
-<p>«J'ai laissé quinze jours à votre colère. Maintenant
-que vous devez être de sang-froid, je vous
-déclare que je trouve votre querelle absurde. Emile
-et vous n'avez pas le sens commun. En voilà assez.
-Redevenons bons amis, et ne perdez pas à vous
-bouder les beaux jours que nous pouvons passer
-à rire ensemble. Vous me devez un dîner pour
-celui que vous avez si généreusement refusé l'autre
-jour. Voulez-vous venir dîner avec nous dimanche,
-jour de Pâques<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">&nbsp;[207]</a>?</p>
-
-<p>«Vous aurez pour convives deux arrivants de
-Normandie, M. Lautour (-Mézeray) et M. Génial.
-Ils ont eu des aventures à mourir de rire; ils
-seront de retour dimanche, pour dîner. Quel bonheur
-pour eux de vous trouver là! Venez. Ce sera
-de la bonne amitié,&mdash;ce sera mieux,&mdash;et ce sera
-de l'esprit! Et puis M<sup>me</sup> O'Donnell, qui est malade,
-se lèvera ce jour-là pour vous voir. Elle prétend
-que votre vue seule la guérira.</p>
-
-<p>«Mille amitiés.</p>
-<p class="signature">«G(AY) DE GIRARDIN<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">&nbsp;[208]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Un autre que Balzac aurait accepté l'invitation de
-Delphine, ne fût-ce que pour lui tenir compte de
-ce qu'elle avait fait jusque-là pour lui, et, par exemple,
-de s'être mis «un peu de noir aux doigts» en
-<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-écrivant, en 1832, la préface ratée qu'il lui avait
-demandée pour ses <i>Etudes de femmes</i>. Mais il avait
-la tête si près du bonnet, et l'aversion si prompte,
-il avait été si mortifié de la lettre d'Emile de Girardin
-que, sans prendre le temps de réfléchir, il
-avait sur-le-champ écrit à M<sup>me</sup> Hanska qu'il se brouillait
-«à peut-être se battre, mais avec bonheur, avec
-lui». Et ce qui prouve que cela partait du c&oelig;ur,
-c'est que le jour de Pâques, au lieu d'aller dîner
-chez Delphine, il mandait encore à <i>l'Etrangère</i>:</p>
-
-<p class="blockquote">«J'ai dit adieu à cette taupinière des Gay, des
-Emile de Girardin et compagnie. J'ai saisi la première
-occasion, et elle a été si favorable que j'ai
-rompu net. Il a failli s'ensuivre une affaire désagréable;
-mais ma susceptibilité d'homme de plume a
-été calmée par un de mes amis de collège, ex-capitaine
-sous l'ex-garde royale<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">&nbsp;[209]</a>, qui m'a conseillé.
-Tout a fini par un mot piquant (en réponse) à une
-plaisanterie<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">&nbsp;[210]</a>.»</p>
-
-<p>Cependant il prit encore des gants pour décliner
-l'invitation de Delphine. Voici, en effet, quelle fut
-sa réponse:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je suis vivement touché, Madame, de votre
-aimable souvenir et de la bonne opinion que conserve
-M<sup>me</sup> O'Donnell de ma présence. Mais je ne
-saurais accepter votre invitation. Il n'y aurait pas
-cette cause&mdash;que vous trouvez absurde&mdash;que les
-travaux et des occupations qui s'aggravent de jour
-<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-en jour ne me permettent plus d'être un homme
-sociable. Vous étiez une des quelques personnes
-que je me permettais de voir; ainsi vous devez juger
-de l'étendue de mes regrets. Je suis si las de
-tout ce qui n'est pas étude et silence, j'ai si peu de
-plaisir, que, pour renoncer à une personne dont la
-conversation amie et le commerce m'ont paru sincères,
-pour me refuser aux quelques bonnes heures,
-toujours trop rares, que je trouvais près de vous, il
-faut des déterminations où il n'y a ni entêtement,
-ni fausse susceptibilité. L'entêtement doit, je crois,
-prendre chez moi un autre nom, et la susceptibilité
-n'a jamais été le défaut d'un homme qui a autant
-d'indulgence que j'en ai, sans compter ma mollesse
-particulière en fait de douce existence.</p>
-
-<p>«Ainsi donc, agréez mes souvenirs pleins de
-bienveillance, et les respectueux hommages que je
-suis heureux de pouvoir vous offrir directement.</p>
-
-<p><span class="i6">«Votre dévoué serviteur</span></p>
-
-<p class="signature">«DE BALZAC<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">&nbsp;[211]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Que pensez-vous que fit M<sup>me</sup> de Girardin après
-avoir lu cette lettre? Qu'elle prit son parti de la
-bouderie du romancier? Oh! que non! Elle se promit
-tout bas au contraire de le ramener bon gré
-malgré chez elle; et trois mois ne s'étaient pas
-écoulés, qu'elle profita d'une absence de son mari
-pour prier le boudeur à déjeuner.</p>
-
-<p>«Vous trouverez, lui disait-elle, de beaux yeux
-<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
-noirs qui vous feront mille agaceries délicieuses.»</p>
-
-<p>Ces yeux noirs n'étaient autres que ceux de
-M<sup>me</sup> O'Donnell. Quant aux siens, qui étaient bleus
-comme le ciel, Delphine, pour le quart d'heure, les
-mettait dans sa poche.</p>
-
-<p>Mais le temps n'avait pas encore fait son &oelig;uvre.
-Balzac répondit à Delphine qu'il y aurait quelque
-chose d'illogique à se présenter chez elle, du moment
-qu'il s'abstenait d'y aller quand M. de Girardin
-s'y trouvait. En quoi m'est avis qu'il n'avait pas
-tort. Et il ajoutait:</p>
-
-<p class="blockquote">«Les regrets que j'éprouve sont causés autant
-par les yeux bleus et les blonds cheveux d'une personne
-qui, je crois, est votre meilleure amie, et
-dont je ferais volontiers la mienne, que par ces yeux
-noirs coquets que vous me rappelez, et qui, en
-effet, m'ont impressionné; mais je ne puis<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">&nbsp;[212]</a>.»</p>
-
-<p>En sorte que Delphine fut obligée, pour ramener
-l'infidèle, d'inventer tout un petit roman, si
-tant est que <i>la Canne de M. de Balzac</i> soit autre
-chose qu'une éblouissante fantaisie. On en connaît
-l'intrigue légère.</p>
-
-<p>Tancrède Dorimont&mdash;le beau jeune homme éconduit
-trois fois pour sa beauté&mdash;est allé à l'Opéra,
-un soir qu'on jouait <i>Robert-le-Diable</i>. A peine était-il
-assis dans sa stalle d'orchestre, qu'un objet
-étrange attira ses regards. Sur le devant d'une loge
-d'avant-scène se pavanait une canne comme il n'en
-avait jamais vu, une canne-monstre, tellement colossale
-<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-qu'elle faisait songer à celle d'un tambour
-major.</p>
-
-<p>Tancrède, intrigué, prend sa lorgnette et regarde
-longuement cette canne. C'était une sorte de massue
-terminée par un énorme pommeau enrichi de
-turquoises, d'or et de ciselures merveilleuses. Elle
-brillait cependant moins que les deux yeux noirs
-qui par instants flambaient au-dessus.</p>
-
-<p>La toile se leva, le second acte commença, et
-l'homme à qui appartenait cette canne s'avança
-pour regarder la scène.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>&mdash;Pardon, Monsieur, dit Tancrède à son voisin,
-oserais-je vous demander le nom de ce monsieur
-qui porte de si longs cheveux?</p>
-
-<p>&mdash;C'est M. de Balzac.</p>
-
-<p>&mdash;Lequel? L'auteur de <i>la Physiologie du mariage</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Ou, si vous le préférez, de <i>la Peau de Chagrin</i>,
-d'<i>Eugénie Grandet</i> et du <i>Père Goriot</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Merci mille fois, Monsieur.</p>
-</div>
-
-<p>Et Tancrède, tout en lorgnant de nouveau la
-canne, se dit à part lui: «Comment un homme aussi
-spirituel a-t-il une si vilaine canne? On dirait d'un
-fourreau de parapluie. Il doit y avoir quelque mystère
-là-dessous, mais lequel?»</p>
-
-<p>C'est ce que je vais avoir l'honneur de vous dire.</p>
-
-<p>Et d'abord n'allez pas vous imaginer&mdash;comme
-le donne à entendre M<sup>me</sup> de Girardin&mdash;que Balzac
-ne tenait à cette canne que parce qu'elle avait la
-vertu de le rendre invisible, ni plus ni moins que
-<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-l'anneau de Gigès ou le rameau d'or de Robert le
-Diable. S'il était invisible rue Saint-Georges, ce
-n'était point la faute de sa canne; je crois même
-que Balzac ne lui avait donné ces dimensions énormes
-que pour être vu de plus loin et se faire mieux
-remarquer, les grands hommes ayant leurs faiblesses
-comme les autres.</p>
-
-<p>Balzac avait beau avoir du génie et compter des
-admirateurs et des admiratrices dans le monde
-entier, cela ne suffisait pas à sa gloire. Il voulait,
-lui aussi, jeter de la poudre aux yeux, comme un
-simple «bourgeois de Paris», et il s'était fabriqué
-des quartiers de noblesse, il avait une voiture au
-mois et sa loge à l'Opéra, qu'on appelait <i>la loge
-infernale</i>, pour faire concurrence aux viveurs de
-l'époque et donner dans l'&oelig;il aux belles petites du
-boulevard de Gand.</p>
-
-<p>Quant à sa canne, elle était à deux fins: article
-de réclame d'un côté, reliquaire d'amour de l'autre.</p>
-
-<p>Werdet, son ancien éditeur, a raconté que c'est à
-l'Hôtel des Haricots, en donnant à dîner à des amis,
-que Balzac en avait conçu la première idée. C'est
-fort possible: la prison de la garde nationale a vu
-éclore des rêves plus extravagants que celui-là<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">&nbsp;[213]</a>.</p>
-
-<p>Mais où Werdet me semble avoir inventé une
-histoire, c'est quand il ajoute que Balzac voulut
-utiliser ainsi les bijoux et les pierres précieuses qu'il
-<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-recevait de tous côtés de l'admiration de ses lectrices.
-<i>De tous côtés</i> c'est beaucoup dire. Certes, Honoré
-de Balzac mit plus d'une tête de femme à l'envers
-avec ses créations romanesques, mais il ne
-fallait pas l'approcher de trop près, et s'il eut quelques
-bonnes fortunes, il n'inspira, je crois, qu'un
-grand amour, encore cet amour ne résista-t-il pas
-à l'épreuve du feu, j'entends de la possession. Or,
-c'est justement de ce côté-là que vinrent «les bijoux
-et les pierres précieuses» dont se servit l'orfèvre
-Gosselin pour ciseler et enrichir le pommeau de la
-canne de Balzac. Nous savons par une lettre de
-M<sup>me</sup> Hanska<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">&nbsp;[214]</a> que le bracelet d'or orné de myosotis
-qui entourait le jonc de cette canne fut, à l'origine,
-un collier de jeune fille, mais quoi qu'elle en
-dise, «tout le mystère» de ce bâton de maréchal
-de lettres ne tenait pas dans ce souvenir. Ce qu'il y
-avait de réellement mystérieux dans la canne de
-Balzac, c'était la petite boîte fermée surmontant le
-groupe de singes qui en décoraient le pommeau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
-Cette boîte ne contenait pas une natte blonde, comme
-le dit Werdet, mais un portrait de femme si décolletée
-que je m'explique l'affolement de Balzac, le
-jour où il crut avoir perdu sa canne. Figurez-vous
-Eva Hanska dans le costume d'Eve! Le nom évidemment
-appelait la chose, mais cette chose ne pouvait
-tout de même courir les rues et faire l'amusement
-des profanes. La preuve en est qu'après la
-mort de Balzac Eve quitta sa boîte, et nul ne sait ce
-que devint la jolie miniature.</p>
-
-<div class="section">
-<h3>II</h3>
-</div>
-
-<p>La façon spirituelle dont M<sup>me</sup> de Girardin avait
-parlé de Balzac à propos de sa canne ne pouvait
-pas le laisser indifférent. Il était absent de Paris
-quand parut le roman de Delphine. A peine était-il
-de retour qu'il lui écrivit la lettre suivante:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Paris, vendredi 27 mai 1836.</p>
-
-<p class="titel">Madame,</p>
-
-<p>«Je ne suis arrivé qu'hier à Paris, et je n'ai pas
-voulu vous remercier de votre envoi sans avoir lu
-le livre.</p>
-
-<p>«Vous avez trop d'esprit pour ne pas deviner les
-mille compliments de la vanité caressée, mais vous
-avez aussi trop de c&oelig;ur pour ne pas savoir par
-avance tout ce que celui d'un vieil ami (car nous
-sommes de vieux amis, quoique nous ayons de jeunes
-<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
-c&oelig;urs) vous garde de gracieusetés! Aussi vais-je
-vous parler de ceci en ami.</p>
-
-<p>«Il y a là le même esprit fin et délicat qui m'a
-ravi dans <i>le Marquis de Pontanges</i><a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">&nbsp;[215]</a>. Mais, je
-vous en supplie (prenez garde); en voyant d'aussi
-riches qualités dépensées sur des mièvreries (comme
-sujet) je pleure. Vous êtes une fée, qui vous amusez
-à broder d'admirables fleurs sur de la serge. Vous
-avez une immense portée dans le détail, dont vous
-n'usez pas pour l'ensemble. Vous êtes au moins
-aussi forte en prose qu'en poésie, ce qui, dans notre
-époque, n'a été donné qu'à Victor Hugo. Profitez de
-vos avantages. Faites un grand, un beau livre. Je
-vous y convie de toute la force d'un désir d'amant
-pour le beau.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> O'Donnell est, je crois, un excellent critique,
-et un esprit très distingué. Bâtissez à vous
-deux (ne croyez pas que je vous rabaisse en vous
-disant: mettez-vous deux, car je n'ai, pour mon
-compte, rien combiné sans soumettre mes plans à
-la discussion), bâtissez une forte charpente. Vous
-saurez toujours vous éloigner du vulgaire et du convenu.
-Soyez, dans l'exécution, tour à tour poétique
-et moqueuse; mais ayez un style égal, et vous franchirez
-cette désolante distance qu'il est convenu de
-mettre entre les deux sexes (littérairement parlant),
-car je suis de ceux qui trouvent que ni M<sup>me</sup> de Staël
-ni M<sup>me</sup> George Sand ne l'ont effacée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
-«Que si j'assistais à ces conférences, ce serait
-un de ces jours rares que je ne connais plus, car
-le travail use et je deviens taciturne, bête, ennuyé,
-de tant d'efforts pour de si maigres résultats!</p>
-
-<p>«Permettez-moi de croire que vous ne verrez
-dans mes observations que les preuves de l'amitié
-sincère que vous inspirez à ceux qui ont l'heureux
-privilège de vous bien connaître. Portez aux pieds
-de M<sup>me</sup> O'Donnell une partie des hommages que
-je vous adresse collectivement, et croyez que, si le
-travail absorbe, il y a des moments où je me souviens
-que je suis votre tout dévoué.</p>
-
-<p class="signature">«DE BALZAC<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">&nbsp;[216]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><i>Faites un grand, un beau livre!</i> C'était également
-le conseil que Lamartine donnait à M<sup>me</sup> de
-Girardin, mais, quels que fussent ses dons, je ne
-crois pas qu'elle était de force à effacer la distance
-dont parlait Balzac. Elle était trop femme, elle
-avait trop d'esprit pour faire une &oelig;uvre vraiment
-virile. Et personne ne fut étonné de lui voir prendre,
-peu de temps après, le masque de velours du
-vicomte Charles de Launay. En s'improvisant chroniqueur,
-elle cédait à une inclination naturelle,
-elle créait un genre où nul ne s'était encore essayé,
-où elle devait rester sans rival. J'ajoute que ses
-amis auraient eu bien tort de s'en plaindre, puisqu'elle
-les servit tour à tour dans son «Courrier»
-<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-de <i>la Presse</i> avec un zèle qui n'eut d'égal que sa
-bonne humeur.</p>
-
-<p>Naturellement, Balzac, après ce que je viens de
-raconter, fit sa paix avec Emile de Girardin. Ils
-s'étaient brouillés pour une question de propriété
-littéraire. Au mois de novembre 1836, Emile, voulant
-se montrer beau joueur, autorisa Honoré à
-donner tout ce qu'il voudrait au <i>Figaro</i>, dès qu'il
-lui aurait remis <i>la Torpille</i> et <i>la Femme supérieure</i>,
-et cela malgré l'engagement pris par le
-romancier de ne rien écrire, jusqu'au mois de juin
-1837, pour aucun autre journal que <i>la Presse</i>.
-Mais, avec eux, une difficulté n'était pas aplanie,
-qu'un mauvais génie en faisait surgir une autre.
-A peine Balzac avait-il livré <i>la Torpille</i> à Emile
-de Girardin, que celui-ci, prétextant des nombreuses
-réclamations que lui avait attirées la publication
-de <i>la Vieille Fille</i>, lui demanda de choisir un
-«autre sujet qui fût de nature à être lu par tout
-le monde». Balzac ayant proposé <i>la Haute Banque</i>,
-premier titre de <i>la Maison Nucingen</i>, Emile
-de Girardin accepta cet échange, en exprimant le
-désir que l'on commençât à la fin de l'année 1836.
-Mais Balzac, qui avait coutume de faire imprimer
-ses romans en placards et de les corriger trois et
-quatre fois sur épreuves, avant de les livrer aux
-journaux, n'était pas encore prêt au mois de juin
-1837&mdash;ce qui ne l'avait pas empêché, d'ailleurs, de
-se faire avancer par <i>la Presse</i> une somme de plusieurs
-milliers de francs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
-Tant il y a que, de guerre lasse, Emile de Girardin
-refusa <i>la Maison Nucingen</i>, et publia, faute
-de mieux, <i>le Curé de village</i>, après avoir reçu de
-Balzac une lettre de protestation qui finissait ainsi:</p>
-
-<p class="blockquote">«Quels que soient mes sentiments à votre égard,
-Monsieur, vous ne trouverez jamais rien chez moi
-qui ne soit conforme aux règles les plus strictes de
-la justice et je puis certes ajouter de la plus haute,
-délicatesse, car je vous laisserai toujours ignorer
-combien j'y ai sacrifié à propos de votre refus de
-<i>la Maison Nucingen</i>; mais, moi plus que tout
-autre, j'ai égard aux droits de l'amitié, même
-brisée.»</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là, Delphine, tout heureuse
-qu'elle était d'avoir reconquis son grand homme, ne
-savait quelles prévenances lui faire, et Balzac, qui
-n'était pas moins heureux d'avoir retrouvé sa grande
-amie, la payait de retour, allant des yeux noirs aux
-yeux bleus, qui lui souriaient à qui mieux mieux,
-sans laisser poindre les soucis que lui causaient ses
-perpétuelles discussions avec Emile.</p>
-
-<p>Que si parfois il avait l'air de vouloir y faire
-allusion, Delphine s'empressait de lui fermer la
-bouche en lui disant: «Oh! non, je vous en prie.
-Adressez-vous à Théophile Gautier. Ce n'est pas
-pour rien que je l'ai chargé de la direction du feuilleton
-de <i>la Presse</i>. Ça ne me regarde plus, arrangez-vous
-avec lui.»</p>
-
-<p>Et c'était vrai. Pour ne pas avoir d'histoires
-avec les romanciers, ses amis, elle avait conseillé à
-<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-son mari de céder la direction du rez-de-chaussée
-de <i>la Presse</i> à Théo, qui l'exerçait en général à la
-satisfaction des intéressés. Mais Théo ne faisait
-pas toujours ce qu'il voulait, et quand il s'agissait
-d'un feuilleton de Balzac, celui-ci avait de telles exigences
-que presque toujours le <i>maître</i> était obligé
-d'intervenir, la férule ou le marché à la main.</p>
-
-<p class="blockquote">«Ma belle reine, écrivait une fois Théo à Delphine,
-si ça continue, plutôt que d'être pris entre
-l'enclume Emile et le marteau Balzac, je vous rendrai
-mon tablier. J'aime mieux planter des choux
-ou ratisser les allées de votre jardin<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">&nbsp;[217]</a>.»</p>
-
-<p>A quoi Delphine avait répondu:</p>
-
-<p class="blockquote">«J'ai un jardinier dont je suis très contente,
-merci; continuez à faire la police du palais<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">&nbsp;[218]</a>.»</p>
-
-<p>C'était l'heure où Lamartine ne jurait, rue Laffitte,
-que par «le figaro du génie» qu'était à ses
-yeux Balzac. Nous avons vu que, pour charmer les
-loisirs que lui avait faits une maladie assez longue,
-le grand poète, sur le conseil de Delphine, avait
-lu une bonne partie des &oelig;uvres du grand romancier.
-<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-A partir de ce moment Lamartine ne pensa
-qu'à faire un sort à Balzac, en marge de la littérature.
-Sachant qu'il avait eu l'idée, quelques
-années auparavant, de briguer un siège à l'Académie,
-il lui offrit, en 1839, de lui servir de patron.
-Mais, tout en acceptant ces offres, Balzac sentit
-qu'il n'y avait rien à faire pour lui, tant que Victor
-Hugo ne serait pas assis sous la Coupole et il retira
-sa candidature devant la sienne. Deux ans après,
-toujours avec l'appui de Lamartine, il voulut se
-présenter au siège de Bonald, dont il se disait le
-disciple. Victor Hugo l'en dissuada. En 1844-45 il
-hésita encore à se porter à la place de Campenon
-et de Royer-Collard. Enfin, en 1849, quand il était
-en pleine gloire, il eut l'ambition légitime de succéder
-à Chateaubriand. L'Académie lui préféra le
-duc de Noailles. Et le soir même Victor Hugo écrivait
-dans son journal:</p>
-
-<p class="blockquote">«J'ai voté pour Balzac, avec Empis, Pongerville
-et Lamartine. Puis je suis allé à l'Assemblée
-nationale. En y arrivant, j'ai rencontré Berryer qui
-m'a pris la main. Je lui ai dit: «Vous auriez bien
-dû nous tirer d'embarras.»&mdash;Berryer a repris:
-«Pour remplacer Chateaubriand, il vous fallait un
-grand talent, et vous ne l'aviez pas sous la main.»&mdash;Si!
-précisément, ai-je dit en la lui serrant.»</p>
-
-<p>Ainsi, en 1849, aux yeux de Berryer, le grand
-talent qu'il fallait pour remplacer Chateaubriand
-n'était pas Balzac. J'aime mieux croire, pour l'honneur
-de l'Académie, qu'elle avait d'autres raisons
-<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-de lui préférer le duc de Noailles. Elle n'a jamais
-aimé les gens endettés, et le caricaturiste avait
-peint exactement la situation, qui, voulant dire son
-mot sur la candidature de Balzac, l'avait représenté
-sous les traits de l'aveugle du pont des Arts,
-recevant dans sa sébile l'obole des immortels.</p>
-
-<p>C'est peut-être pour cela que Lamartine avait
-essayé, en 1845, de l'attirer dans la politique. Balzac
-écrivait alors à M<sup>me</sup> Hanska:</p>
-
-<p class="blockquote">«Lamartine veut plus que jamais que j'aille à la
-Chambre. Mais soyez tranquille, je ne dépasserai
-jamais le seuil de la mienne pour y entrer<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">&nbsp;[219]</a>.»</p>
-
-<p>Le temps n'était plus où il aurait couru tout le
-pays à cette fin. Sa renommée littéraire en grandissant
-lui avait créé d'autres devoirs et lui avait donné
-d'autres satisfactions, au premier rang desquelles
-il mettait l'amitié de Delphine. Pourquoi faut-il
-qu'elle ait eu un mari si désagréable? Elle avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-beau se multiplier pour calmer les susceptibilités de
-l'un et les colères de l'autre, un jour vint où elle dut
-céder à la force des événements. C'était en 1847.
-Balzac, qui avait donné à <i>la Presse</i>, au mois de
-décembre 1844, la première partie de son roman <i>les
-Paysans</i>, ne pouvait se décider à écrire le reste.
-Pourquoi? pour plusieurs raisons dont celle-ci,
-que je trouve sous la plume de Théophile Gautier<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">&nbsp;[220]</a>.
-Pendant la publication des <i>Paysans</i> en feuilleton,
-le directeur de <i>la Presse</i>, ayant reçu plus de sept
-cents menaces de désabonnements, eut le tort
-impardonnable d'interrompre le roman de Balzac
-et de le remplacer par <i>la Reine Margot</i>, d'Alexandre
-Dumas.</p>
-
-<p>Cette sorte de désaveu avait d'autant plus mécontenté
-Balzac qu'il était jaloux du traitement de
-faveur dont jouissait Dumas dans tous les journaux,
-voire à <i>la Presse</i>, et que c'était en vue d'obtenir
-des conditions d'argent égales aux siennes
-qu'il avait entrepris ce roman à grand orchestre.</p>
-
-<p>Cependant il avait été convenu, entre lui et le
-gérant de <i>la Presse</i>, que la seconde partie des
-<i>Paysans</i> paraîtrait aussitôt après <i>la Reine Margot</i>.
-Dujarrier, ayant avancé neuf mille francs sur cet
-ouvrage, tenait à rentrer dans ses fonds. Sur ces
-entrefaites, Dujarrier fut tué en duel. Cette mort
-tragique, en rendant à Emile de Girardin la gérance
-du journal, ne fit que compliquer la situation.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-Au mois de mars 1846, il écrivait à «mon cher
-de Balzac»:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Le retard que vous mettez à donner à <i>la Presse</i>
-la suite des <i>Paysans</i> se prolonge si indéfiniment
-que, s'il ne doit pas y avoir un terme prochain, je
-renoncerai à publier la fin. Depuis que <i>la Presse</i> a
-commencé, en décembre 1844, à publier <i>les Paysans</i>,
-elle a vu ses abonnés s'augmenter de sept à
-huit mille. Quelle sera la position de ces abonnés,
-qui n'auront pas eu le commencement? En vérité,
-<i>la Presse</i> paie assez chèrement les feuilletons qu'elle
-publie, pour avoir le droit d'exiger qu'on ne la
-traite pas si légèrement.</p>
-
-<p>«Rancune.</p>
-
-<p class="signature">«ÉMILE DE GIRARDIN<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">&nbsp;[221]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Rancune était de trop. Aussi Balzac s'empressa-t-il
-de relever ce mot malencontreux. Voici sa réponse:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Passy, 16 mars 1846.</p>
-
-<p class="titel">«Mon cher Emile,</p>
-
-<p>«Si quelqu'un devait avoir de la rancune, ce
-serait moi.</p>
-
-<p>«Dujarrier a interrompu la publication de l'introduction
-des <i>Paysans</i> dans l'intérêt purement
-pécuniaire de <i>la Reine Margot</i>, qui devait être publiée
-à jour fixe en librairie. Ce temps d'arrêt a été
-fatal à mes travaux, et mes voyages ont été nécessaires
-pour rétablir ma santé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
-«Depuis mon retour, <i>la Presse</i>, annonce <i>les
-Paysans</i> après cinq ouvrages, en dernier. Et vous
-avez fait tomber sur <i>les Paysans</i> une note qui me
-donne tort vis-à-vis du public.</p>
-
-<p>«Aujourd'hui je me vois si fatigué de mes travaux,
-qui ont terminé la première édition de <i>la
-Comédie Humaine</i>, que je prends un mois de
-vacances pour me rafraîchir la cervelle, car j'ai la
-conviction que je ferais peu de chose en voulant
-forcer la nature.</p>
-
-<p>«En somme, <i>les Paysans</i> seront finis cette année.
-Ils peuvent paraître quand la session sera terminée,
-et, à mon retour, si cela ne vous convient pas,
-vous me le direz. Jamais <i>les Deux Frères</i><a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">&nbsp;[222]</a> n'ont
-souffert de l'interruption plus considérable qui a
-séparé la première partie du reste. Vos abonnés
-sont venus après <i>la Reine Margot</i> et la situation
-pour eux eût été la même, dans ce temps comme à
-présent.</p>
-
-<p>«Présentez à M<sup>me</sup> de Girardin mes hommages
-affectueux et mes adieux, car je pars aujourd'hui
-même pour Rome, et je reviendrai, bien chagrin,
-pour terminer la seule obligation que j'aie: celle
-d'achever <i>les Paysans</i>.</p>
-
-<p>«Mille amitiés.</p>
-
-<p class="signature">«DE BALZAC<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">&nbsp;[223]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
-Balzac en prenait tout de même un peu trop à
-son aise. Mais Delphine, qui le savait mal pris de
-toutes les façons, en proie qu'il était à ses créanciers
-d'un côté, et de l'autre aux exigences de
-M<sup>me</sup> Hanska, laquelle, étant venue le voir à Paris,
-ne le quittait pas d'une minute, Delphine avait
-obtenu de son mari qu'il le laisserait tranquille
-quelque temps encore. Et pour faire attendre <i>les
-Paysans</i>, Balzac avait remis au journal <i>la Dernière
-incarnation de Vautrin</i>.</p>
-
-<p>Mais tout a une fin, la patience comme le reste.
-Au mois de juillet 1847, Emile de Girardin, las des
-temporisations de Balzac, lui écrivit qu'il ne publierait
-certainement pas <i>les Paysans</i>, s'il n'avait pas
-un compte à éteindre, <i>la Dernière Incarnation de
-Vautrin</i> n'ayant pas répondu à son attente.</p>
-
-<p class="blockquote">«Si donc, lui disait-il, vous pouvez sans vous
-gêner rembourser à <i>la Presse</i> ce qu'elle vous a
-avancé, je renoncerai volontiers aux <i>Paysans</i>.»</p>
-
-<p>Mis ainsi au pied du mur, Balzac bondit sous
-l'injure, faite à son amour-propre d'auteur, et, quels
-que fussent alors ses embarras d'argent, il répondit à
-Emile de Girardin qu'il était prêt à le rembourser:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Il n'y a point la moindre équivoque, lui mandait-il,
-le 14 juillet 1847.</p>
-
-<p>«Vous m'avez écrit que vous ne vouliez point
-des <i>Paysans</i>, que vous ne les donniez que parce que
-j'étais débiteur de <i>la Presse</i>, et qu'il y avait pour
-ainsi dire force majeure.</p>
-
-<p>«Je vous ai répondu que je ne pouvais pas accepter
-<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-une pareille proposition. Je la regarde comme
-une injure, et je n'en souffre de personne. Comme
-celle-ci ne concerne que mon talent d'écrivain, je
-n'ai qu'une manière de vous la laisser, <i>c'est de
-verser la somme dont je serai reliquataire, une fois
-mon compte établi. C'est ce qui sera fait dans un
-espace de temps qui ne dépassera pas vingt jours</i>.</p>
-
-<p>«Demain, 15 juillet, j'irai demander mon compte
-à M. Rouy, l'examiner avec lui, et je ferai mes
-versements en écus dans l'espace de temps que
-j'indique.</p>
-
-<p>«J'ai pris la liberté fort naturelle de vous dire
-que la copie composée du temps de Dujarrier et
-lors de la publication (des premiers chapitres) des
-<i>Paysans</i> réduit de beaucoup l'avance, ce qu'il est
-facile de vérifier. Cela veut dire que c'est vous qui
-ne voulez pas de l'ouvrage. Je pose les faits comme
-ils sont. Je n'ai de ma vie équivoqué. Je regarde,
-contre votre opinion, mon manuscrit et mon &oelig;uvre
-comme excellents, <span class="small">ET JE NE FERAI PAS COMPTER
-CE QUE VOUS N'EN PUBLIEZ POINT</span>, quoique cela soit
-écrit et composé pour <i>la Presse</i> et à <i>la Presse</i>.</p>
-
-<p>«Je crois tout ceci assez clair pour que nous
-n'échangions plus de notes à ce sujet.</p>
-
-<p>«Vous pouvez avoir personnellement une opinion
-sur <i>la Dernière Incarnation de Vautrin</i>. Mais
-ce n'est pas à <i>la Presse</i>, c'est à <i>l'Epoque</i> à trouver
-l'ouvrage mauvais. Il n'était pas destiné à votre
-journal; il était <i>composé</i>, vous l'avez eu à examiner;
-vous pouviez le refuser! Quant à l'&oelig;uvre en
-<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-elle-même, le temps donnera tort à ceux qui la trouvent
-mauvaise. C'est mon droit de démentir ces
-jugements, non pas par des défenses élogieuses,
-mais par mes écrits subséquents.</p>
-
-<p>«Cette dernière observation était nécessaire, car
-vous avez l'air de ne pas vouloir publier <i>les Paysans</i>
-à cause de <i>la Dernière Incarnation de Vautrin</i>.</p>
-
-<p class="signature">«DE BALZAC<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">&nbsp;[224]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Nous avons dit qu'en 1844 Dujarrier avait avancé
-neuf mille francs à Balzac sur le prix total des
-<i>Paysans</i>. Au mois de juillet 1847, défalcation faite
-du prix des chapitres parus, Balzac était redevable
-à <i>la Presse</i> de 5.221 fr. 85 sur lesquels il versa
-en deux fois, le 5 août et le 1<sup>er</sup> septembre, la somme
-de 4.500 fr. On lui donna trente jours pour s'acquitter
-du reste, soit 721 fr. 85 c. Mais il partit dans
-l'intervalle pour l'Ukraine, et le caissier du journal
-s'abstint de lui réclamer quoi que ce soit jusqu'au
-18 avril 1848.</p>
-
-<p>A cette époque, la Révolution de Février l'avait
-littéralement mis à sec. Au lieu de demander du
-temps, qu'on lui eût sans doute accordé, Balzac
-reprit tranquillement le chemin de l'Ukraine, pensant
-qu'on lui tiendrait compte de ses versements
-antérieurs. Mal lui en prit. A peine avait-il quitté
-Paris que M. de Girardin, se vengeant de son
-silence, eut le front d'adresser au président du
-<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-tribunal civil une requête en autorisation «de former
-opposition entre les mains des directeurs et
-administrateurs du Théâtre-Français sur le sieur
-Honoré de Balzac, pour sûreté de la somme de
-721 fr. 85» qu'il restait lui devoir. Cette opposition
-portait sur les recettes futures de <i>Mercadet</i>,
-qui était alors en répétition à la Comédie.</p>
-
-<p>Balzac averti désintéressa <i>la Presse</i>, et ce fut
-à tout jamais fini entre lui et M. de Girardin.</p>
-
-<p>Quant à Delphine, si vous me demandez ce que
-devint son amitié avec Balzac, je vous répondrai:
-Hélas! depuis que les yeux noirs de M<sup>me</sup> O'Donnell
-s'étaient fermés à la lumière du jour, les yeux
-bleus de Delphine avaient perdu pour Balzac une
-partie de leur charme, et ce qui en restait s'évanouit
-dans cette malheureuse affaire.</p>
-
-<p>Ce qui n'empêche que, lorsque Balzac mourut,
-Delphine s'évanouit en apprenant cette triste nouvelle.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE V<br />
-<span class="medium">DELPHINE ET RACHEL</span></h2>
-</div>
-
-<div class="hanging indent">
-<p>§ I.&mdash;Les débuts de Rachel à la Comédie-Française.&mdash;Comment
-Delphine en parla dans <i>la Presse</i>.&mdash;La première
-visite de Rachel à Delphine.&mdash;Rachel à l'Abbaye-aux-Bois.&mdash;Rachel
-à Londres.&mdash;Accueil que lui fit la reine d'Angleterre.&mdash;Lettres
-inédites de Rachel à Buloz et à M<sup>me</sup> de
-Girardin.&mdash;Rachel à Bordeaux.&mdash;La tragédie de <i>Judith</i>.&mdash;Première
-représentation de cette pièce.&mdash;Ce qu'en pensait
-Paul de Saint-Victor.</p>
-
-<p>§ II.&mdash;Rachel à Rouen.&mdash;«Son grand nigaud de fils de
-Dieu!»&mdash;Une histoire de guitare racontée par M<sup>me</sup> Hamelin.&mdash;Rachel
-à Marseille.&mdash;Méry se fait son chevalier
-servant.&mdash;Pendant une représentation de <i>Bajazet</i>.&mdash;Rachel
-à Nantes.&mdash;Un huissier d'Angers la somme de
-jouer dans cette ville.&mdash;La <i>Cléopâtre</i> de M<sup>me</sup> de Girardin
-à la Comédie-Française.&mdash;Lamartine offre à Rachel un
-exemplaire de ses <i>Girondins</i>.&mdash;Opinion de M<sup>me</sup> d'Arbouville
-sur la <i>Cléopâtre</i> de Shakespeare et celle de M<sup>me</sup> de
-Girardin.&mdash;Ce que Lamartine écrivait à Delphine après
-avoir vu sa pièce.</p>
-
-<p>§ III.&mdash;Rachel quitte la Comédie-Française.&mdash;Ce qu'elle
-écrit à M<sup>me</sup> de Girardin pour expliquer sa résolution.&mdash;Un
-vrai mémorandum.&mdash;Crémieux secrétaire de Rachel.&mdash;Brouille
-et réconciliation de la tragédienne avec son avocat-conseil.&mdash;L'anarchie
-à la Comédie en 1849.&mdash;Merle candidat
-de Rachel à la direction de la Maison de Molière.&mdash;Rachel
-dans <i>Angelo</i>.&mdash;<i>Lady Tartuffe</i> à Paris et à Londres.&mdash;Ce
-que Victor Hugo écrivait à ce sujet à M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Exilé,
-<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-pestiféré!&mdash;Rachel après la mort de M<sup>me</sup> de
-Girardin.&mdash;Son départ pour l'Egypte.&mdash;Sa mort au
-Cannet.</p>
-</div>
-
-<div class="section">
-<h3>I</h3>
-</div>
-
-<p>Rachel avait débuté, le 12 juin 1838, à la Comédie-Française,
-dans le rôle de Camille, la s&oelig;ur des
-Horaces. M<sup>me</sup> de Girardin, qui, par goût et par
-devoir, depuis qu'elle rédigeait, à <i>la Presse</i>, le
-«Courrier de Paris», se faisait volontiers l'écho
-de tous les bruits qui en valaient la peine, attendit,
-pour s'occuper de la jeune débutante, que
-Musset eût pris sa défense contre celui qui l'avait
-lancée<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">&nbsp;[225]</a>,&mdash;car elle avait eu le malheur de déplaire
-à Jules Janin dans le rôle de Roxane, et il
-le lui avait dit un peu durement. Pourtant, avant
-Roxane, Rachel avait joué déjà Hermione, Eriphile,
-Monime, et, comme l'écrivait le vicomte de Launay,
-Racine était la grande passion de Delphine.
-Ses vers chéris gardaient encore le parfum des
-belles années où elle s'en inspirait; ils vivaient
-tout-puissants dans sa mémoire. Mais le théâtre
-alors ne l'attirait que médiocrement: elle avouait,
-un jour, n'être encore allée au spectacle, en cette
-année-là, qu'une seule fois, le 8 novembre, à la
-<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-première représentation de <i>Ruy-Blas</i>, par amitié
-pour Victor Hugo.</p>
-
-<p>Cependant Rachel ne perdit rien pour attendre,
-et voici en quels termes M<sup>me</sup> de Girardin parla de
-ses débuts, le 24 novembre 1838:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«...Mademoiselle Rachel?</p>
-
-<p>«Nous ne l'avons pas encore vue, mais d'avance
-notre bienveillance lui est acquise. Ses détracteurs
-prétendent que son immense succès est une affaire
-d'association nationale. «Mademoiselle Rachel est
-juive, disent-ils, et chaque fois qu'elle joue, la moitié
-de la salle est occupée par ses coreligionnaires.
-Ils agissent avec elle comme avec Meyerbeer, avec
-Halévy. A l'Opéra, voyez les jours où l'on donne
-<i>les Huguenots</i> et <i>la Juive</i>: toutes les places qui ne
-sont pas à l'année sont prises par les juifs.» Cela
-est vrai, et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer
-cette belle union de tout ce peuple qui se
-parle et se répond d'un bout du monde à l'autre,
-qui se comprend avec une si prodigieuse rapidité,
-qui relève un de ses fils malheureux à son premier
-cri, et qui court chaque soir applaudir en foule
-celui de ses enfants qui se distingue par son génie.
-Cela fait rêver. N'avoir point de patrie, et garder
-un sentiment national si parfait! quelle leçon pour
-nous, qui nous desservons mutuellement sans
-cesse, qui nous détestons si bien, et qui pourtant
-sommes si fiers de notre belle France! Faut-il donc
-des siècles d'exil et de persécution pour que les
-enfants d'une même terre apprennent à s'aimer
-<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
-entre eux? Peut-être!... Quoi qu'il en soit, mademoiselle
-Rachel obtient un succès mérité, les triomphes
-factices n'ont pas cet ensemble et cette durée.
-D'ailleurs nous entendons chaque soir vanter la
-jeune tragédienne par des juges qui nous inspirent
-la plus grande confiance, de vieux amateurs de
-tragédie qui ont vu Talma, qui ont applaudi mademoiselle
-Raucourt, mademoiselle Duchesnois, et
-qui ne sont pas juifs du tout.»</p>
-</div>
-
-<p>N'est-il pas vrai que cette tirade eût fait merveille,
-il y a quelques années, si quelqu'un s'était
-avisé de la jeter dans la mêlée des partis, au fort
-d'une certaine affaire?... Je ne sais quelle impression
-elle fit sur la colonie juive d'alors, mais Rachel,
-qui lisait tout ce qui pouvait l'intéresser, en
-fut très reconnaissante à M<sup>me</sup> de Girardin, et c'est
-de là que datent leurs premières relations. Relations
-de politesse et d'admiration d'abord, de sympathie
-et d'amitié ensuite.</p>
-
-<p>Le 26 novembre 1838, M<sup>me</sup> de Girardin écrivait
-à Lamartine:</p>
-
-<p class="blockquote">«J'ai reçu aujourd'hui la visite de mademoiselle
-Rachel: elle est charmante et a tout à fait grand
-air. On ne dirait jamais la fille de bohémiens<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">&nbsp;[226]</a>.»</p>
-
-<p>Oh! non, et quand elle voulait, Rachel aurait pu
-rendre des points à plus d'une grande dame pour
-la distinction. Je dis: «quand elle voulait», car il
-y avait deux femmes en elle, et pas n'était besoin de
-<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
-la gratter pour retrouver la petite fille des rues, la
-gamine mal embouchée, l'enfant terrible. Il suffisait
-d'être admis dans son intimité. C'est même ces
-deux faces de sa nature heureuse et primesautière
-qui la rendaient si amusante et parfois si insupportable.
-Mais à M<sup>me</sup> de Girardin elle ne se
-montra jamais que par ses beaux côtés, ayant toujours
-vécu avec elle sur le pied d'une amitié distante
-et respectueuse.</p>
-
-<p>Les premières lettres qu'elles semblent avoir
-échangées remontent au mois de juin 1841, c'est-à-dire
-au premier voyage que Rachel fit en Angleterre.
-Mais elles se fréquentaient depuis longtemps
-déjà, et je crois bien que ce fut Delphine qui ouvrit
-à Rachel les portes de l'Abbaye-aux-Bois. Chateaubriand,
-vieilli et plus ennuyé que jamais, n'allait
-plus au théâtre; M<sup>me</sup> Récamier, pas davantage.
-Cependant ils auraient bien voulu entendre la
-jeune tragédienne dont tous les journaux et tous
-leurs amis faisaient l'éloge. L'occasion leur en fut
-donnée au mois de février 1841. A la suite des
-inondations de Lyon, Ballanche avait eu l'idée
-d'organiser un concert à l'Abbaye au profit des
-sinistrés. M<sup>me</sup> Récamier s'en ouvrit à M<sup>me</sup> de Girardin,
-qui lui promit le concours de Rachel. Et, le
-10 février, on pouvait lire dans le feuilleton de <i>la
-Presse</i>, sous la signature du vicomte de Launay:</p>
-
-<p class="blockquote">«M<sup>lle</sup> Rachel a parfaitement dit le songe
-d'<i>Athalie</i>, et toute la scène avec Joas. Son succès
-a été complet. M. de Chateaubriand, M. le duc de
-<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-Noailles, M. Ballanche, toutes les illustrations de
-l'endroit, l'ont applaudie avec enthousiasme. On
-l'a trouvée très belle comme tragédienne et très
-jolie comme femme. Elle était mise à merveille:
-son costume, d'un goût exquis, tenait à la fois du
-salon et du théâtre; c'était une robe blanche garnie
-de chefs d'or et nouée autour du cou par un
-chef d'or, avec de longues manches flottantes; puis,
-dans ses beaux cheveux noirs, des bandelettes d'or.
-Ce n'était pas une Athalie sans doute: Athalie ne
-devait pas être si agréable; mais c'était une Cléopâtre,
-gracieuse jusque dans sa violence, séduisante
-jusque dans sa haine, délicate jusque dans
-sa cruauté.»</p>
-
-<p>Retenez bien ce dernier membre de phrase: il
-contient en germe la première idée de la <i>Cléopâtre</i>
-de M<sup>me</sup> de Girardin.</p>
-
-<p>Quelques mois après, Rachel partait pour Londres
-et débutait sur le théâtre de la Reine dans la tragédie
-d'<i>Andromaque</i>. Elle y obtint un succès considérable
-et qui dépassa toutes ses espérances. Le
-15 juin 1851, elle écrivait à M. Buloz, alors commissaire
-du roi près la Comédie-Française:</p>
-
-<p class="blockquote">«Je n'ai pas douté un moment de l'intérêt que
-vous prendriez à mes succès. Je vous assure que
-j'en suis pleine de joie pour le théâtre plus encore
-que pour moi-même; croyez que je ne vois dans
-tous ces triomphes que de nouveaux encouragements
-pour me soutenir dans une carrière qui est
-désormais mon bonheur, ma vie. Vous désirez de
-<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-plus grands détails; mais que puis-je vous dire?
-Chacune des représentations a été pour moi la source
-d'un succès incroyable. Hermione, Roxane, Camille,
-Marie Stuart, tous ces rôles ont été si vivement
-applaudis que je ne sais, en vérité, auquel on a
-donné la préférence. Je crois pourtant qu'Hermione
-a produit le plus d'effet. Cet effet me semble du reste
-bien senti chez les Anglais. On a tort de croire qu'ils
-ne comprennent pas bien, je suis surprise de la manière
-dont ils saisissent les nuances, il me semble
-souvent, à tel passage d'un rôle, que je suis jugée
-par ce public parisien qui m'a comblée de tant de
-bontés. Les bouquets, les fleurs pleuvent sur le
-théâtre, on me traite en véritable enfant gâtée. C'est
-pour cela que j'ai renoncé au voyage de Marseille,
-voyage que les soins de ma santé me rendaient
-d'ailleurs trop pénible. Mon médecin redoutant
-beaucoup les chaleurs de juillet au Midi, moi
-me trouvant si bien dans cette ville, où je suis
-acclimatée, la Reine ayant absolument voulu donner
-au directeur les 15.000 francs de dédit pour
-payer à Marseille, je me suis décidée. Quant à mes
-projets, les voici: je quitterai Londres le 15 juillet;
-je ferai le voyage de Bordeaux, mais je serai
-rentrée à Paris, c'est-à-dire dans Montmorency<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">&nbsp;[227]</a>,
-vers le 20 du mois d'août. Je consacrerai deux
-mois au repos et à l'étude. Ne croyez pas pourtant
-qu'à Londres même je reste inoccupée. Je sais
-Chimène, Frédégonde et Jeanne d'Arc. Je n'ai pas
-<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-encore composé mes rôles, mais je les sais et je me
-fais une grande joie de les créer tous trois cet hiver
-dans la salle que j'aime tant et que vous appelez si
-bien ma maison paternelle<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">&nbsp;[228]</a>.»</p>
-
-<p>On vient de voir avec quelle générosité la reine
-d'Angleterre se conduisit envers Rachel. Non
-contente de payer son dédit à Marseille, elle voulut
-la recevoir chez elle, à Windsor, et à l'issue de la
-soirée où elle joua le 2<sup>e</sup> acte de <i>Bajazet</i> et le 3<sup>e</sup>
-acte de <i>Marie Stuart</i>, elle lui offrit un joli bracelet
-où son nom était gravé avec la date<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">&nbsp;[229]</a>. J'ouvre
-<i>la Presse</i> du 14 juin 1841 et je lis:</p>
-
-<p class="blockquote">«<i>Windsor, 10 juin.</i>&mdash;M<sup>lle</sup> Rachel est arrivée,
-cet après-midi, à Windsor; des appartements
-lui avaient été préparés à l'hôtel du Château.
-Le splendide banquet qui doit être donné ce soir
-par S. M., dans la grande salle Saint-Georges, sera
-de 102 couverts. La magnifique vaisselle plate de
-la couronne sera déployée à cette occasion et placée
-au-dessous de la galerie de musique. Au nombre
-des plats qui seront exposés, on remarque la précieuse
-tête de tigre (<i>connue sous le nom de marche-pied
-de Tippo-Saïb</i>), le superbe paon, orné
-de pierres précieuses d'une immense valeur, et le
-magnifique bouclier d'Achille. De chaque côté du
-buffet contenant la vaisselle, sont les bannières
-bleues de Tippo-Saïb, brodées de perles et de
-<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
-joyaux d'un grand prix. La table du banquet sera
-brillamment éclairée par 200 bougies placées dans
-des candélabres d'un travail exquis. A chacun des
-vingt-quatre écussons qui se trouvent placés le long
-des murs de la salle sont fixées les lampes massives
-qui contiennent chacune quatre bougies. En résumé,
-l'illumination générale de la salle sera des plus
-magnifiques, car il n'y aura pas moins de 400 becs
-de lumière.»</p>
-
-<p>Je me demande pourquoi tous les biographes de
-Rachel ont négligé la relation de cet événement. Il
-est pourtant assez glorieux pour elle!</p>
-
-<p>Le lendemain du banquet de Windsor, elle écrivait
-à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Madame,</p>
-
-<p>«C'est surtout loin de Paris qu'on se préoccupe
-de ce qui s'y dit et de ce qui s'y fait: je sais que
-vous avez fait et dit des choses bien obligeantes
-pour moi, j'éprouve le besoin de vous en remercier;
-les applaudissements que la bienveillance anglaise
-me prodigue en ce moment me seront surtout précieux
-si mes juges naturels de Paris consentent à
-les ratifier; et je sais que votre plume si spirituelle a
-bien voulu se faire l'écho des fêtes dont à Londres
-on veut bien m'honorer. J'en suis trop heureuse,
-Madame, pour ne pas vous écrire et pour ne pas vous
-prier de recevoir ici l'expression de mes sentiments
-de reconnaissance sincère et respectueuse<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">&nbsp;[230]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
-Au mois de juillet suivant, Rachel, traversant
-Paris pour se rendre à Bordeaux, vit M<sup>me</sup> de Girardin
-qui l'entretint de ses projets. Depuis qu'elle
-s'était exercée par <i>l'Ecole des Journalistes</i>, dont
-la censure avait interdit la représentation à la
-Comédie-Française, Delphine ne pensait plus qu'au
-théâtre et cherchait des sujets à la convenance et
-à la taille de Rachel. Le 24 juillet 1841, celle-ci lui
-mandait:</p>
-
-<p class="blockquote">«Je suis préoccupée de ce que vous m'avez dit.
-Assurément, pendant mon séjour à Bordeaux, je
-ne manquerai pas de vous exciter par mes lettres
-à mettre la dernière main à votre &oelig;uvre. Je suis
-trop heureuse et trop fière de savoir par vous que
-mes lettres vous serviront d'aiguillon. Mon père ne
-me semble pas à portée de vous donner les indications
-nécessaires; mais j'ai pensé, Madame, à
-M. Crémieux, qui connaît parfaitement tous ces
-détails. Je suis sûre d'abord qu'il ne me refusera
-aucun renseignement, et bien sûre aussi qu'il sera
-charmé de vous les donner à vous-même et de
-m'accompagner chez vous à ma première visite.
-Pourtant, Madame, je ne veux lui en parler qu'après
-votre réponse. Je vous prie d'agréer l'expression
-de mes sentiments les plus dévoués<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">&nbsp;[231]</a>.»</p>
-
-<p>De quoi s'agissait-il? De la tragédie de <i>Judith</i>,
-que M<sup>me</sup> de Girardin avait entreprise en vue du
-Théâtre-Français. Auteur consciencieux, elle avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
-voulu se documenter sur son héroïne et les m&oelig;urs
-juives, et elle avait tout naturellement pensé au
-père de Rachel. Mais le bonhomme ne connaissait
-à fond qu'une chose, l'argent, et c'est pour
-cela que Rachel avait adressé M<sup>me</sup> de Girardin à
-Crémieux, son protecteur naturel et de tous les
-jours, qui, lui, avait des lettres, en plus des qualités
-de sa race. Elle écrivait de Bordeaux à Delphine
-le 9 août 1841:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je rêve <i>Judith</i> et l'auteur de <i>Judith</i>. Notre
-conversation revient souvent à ma mémoire, et
-j'espère que vous achèverez ce que vous avez si
-bien entrepris. Vous avez la bonté de vouloir que
-je vous encourage; j'en aurais de l'orgueil, si je
-ne comprenais toute votre modestie. S'il est vrai
-pourtant que ma promesse de me charger avec
-bonheur du rôle que vous voulez bien me destiner
-soit pour vous un motif de terminer votre ouvrage,
-croyez bien, Madame, que je ne vous ai pas même
-dit tout ce que je pense à cet égard. C'est pour moi
-que je vous prie de ne pas laisser un instant votre
-plume inoccupée. J'espère qu'à mon retour vous
-pourrez me lire un travail complet dans une grande
-partie.</p>
-
-<p>«Je suis ici, Madame, entourée de la même
-bienveillance qui me suit partout. Je ne sais, en
-vérité, comment me rendre digne de tant de faveur.
-N'est-ce pas, Madame, que vous ne croyez pas que
-ceci est de ma part une fausse modestie? vous croirez
-que je dois être confuse d'une bonté si grande
-<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
-et que je sais faire la part de l'intérêt, qu'inspirent
-ma jeunesse et le souvenir si récent de ma
-situation d'où l'on m'a vue sortir. Adieu, Madame;
-je voudrais vous écrire plus longuement, mais le
-temps manque à ma volonté. Je me consolerai,
-si vous voulez bien m'écrire vous-même que
-vous me gardez un souvenir et que vous
-agréez l'expression de mes sentiments les plus
-dévoués».</p>
-</div>
-
-<p>En ce temps-là, Rachel était, en effet, très modeste,
-ce qui ne l'empêchait pas d'avoir conscience
-de sa valeur et de la faire sentir, le cas échéant, à
-ceux qui pouvaient l'oublier. Et comment ce sentiment
-lui aurait-il fait défaut, quand tout le monde
-la couvrait de fleurs et d'encens et quand ses camarades
-eux-mêmes lui répétaient sur tous les tons
-qu'elle avait sauvé la Comédie? Le temps n'était
-pas si loin où Corneille et Racine faisaient 400
-francs de recette au Théâtre-Français. Maintenant
-il suffisait que le nom de Rachel fût sur l'affiche
-pour qu'on y encaissât le maximum<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">&nbsp;[232]</a>. On était
-plein d'égards pour elle, et, du moment qu'une
-pièce lui plaisait, on s'empressait de la reprendre,
-si elle appartenait au répertoire; de la recevoir
-et de la monter, si c'était une pièce nouvelle. Le
-15 août 1841, elle écrivait encore de Bordeaux à
-M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote"><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-<p>«Je reviens à la charge, Madame. Il ne dépendra
-pas de moi certainement que cette belle <i>Judith</i>
-ne vienne se faire admirer sur le théâtre de la rue
-Richelieu, pendant le cours de cet hiver. Puisque
-vous me demandez souvent quelques lignes d'excitation,
-je ne manquerai pas à votre v&oelig;u, que je
-regarde comme un devoir pour moi. Croyez-le
-bien, Madame, je ne doute pas d'un grand succès
-pour vous, et je vous promets mon dévouement
-le plus absolu. Mais, hélas! qu'est-ce donc que
-mon opinion, à moi, si peu faite pour juger la
-portée d'une &oelig;uvre tragique? C'est vous qui comprendrez
-bien tout ce qu'il y a d'imposant et de
-grand dans votre ouvrage. Moi, je ne puis que vous
-dire les impressions que j'ai éprouvées et le désir
-que j'éprouve.</p>
-
-<p>«Le public de Bordeaux me comble, comme le
-public de Londres m'a comblée. Camille, Hermione,
-Émilie, Roxane ont reçu le plus bel accueil. Mon
-Dieu! mon Dieu! pourvu que le public de Paris ne
-se refroidisse pas pour moi! C'est ma peur au
-milieu de ma joie. Je vous quitte, Madame, en vous
-priant d'agréer mes sentiments les plus dévoués.»</p>
-</div>
-
-<p>La «peur» de Rachel n'était ici qu'une façon
-de parler. Toutefois le public de Paris commençait
-à trouver qu'elle le négligeait et que ses vacances
-étaient un peu longues: il y avait cinq mois
-qu'il ne l'avait pas entendue! Enfin elle reparut au
-début d'octobre 1841; c'est par la lettre suivante
-qu'elle avait annoncé cette bonne nouvelle à M<sup>me</sup> de
-Girardin:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-<span class="date1">Paris, 28 septembre 1841.</span></p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Madame,</p>
-
-<p>«En attendant que le public vienne applaudir
-Judith, voulez-vous permettre à Camille de vous
-convier pour jeudi à sa rentrée, à ses amours, à sa
-terrible mort? Vous comprenez mieux que personne
-combien j'aurai besoin, cette fois surtout,
-de reposer mes yeux sur des visages amis; et vous,
-Madame, si bonne pour moi, vous ne me refuserez
-pas de me donner des applaudissements, pour me
-préparer à en recevoir des autres quand je leur
-ferai entendre votre belle poésie. Vous voyez que
-j'ai lu votre dernière scène du second acte.</p>
-
-<p>«Agréez, Madame, mes compliments les plus
-dévoués<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">&nbsp;[233]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Mais M<sup>me</sup> de Girardin ne se pressait pas de terminer
-sa pièce. On eût dit qu'elle avait le pressentiment
-que cet ouvrage ne ferait que passer sur
-la scène, en dépit de l'intérêt qu'y prenait son
-illustre interprète et du bruit qu'elle menait autour
-de lui dans le monde. Rachel lui écrivait, le 6 février
-1843:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Madame,</p>
-
-<p>«Je suis souffrante et fatiguée; cependant il
-faut que je joue <i>Phèdre</i> demain; il faudra peut-être
-encore que je joue vendredi: la Comédie crie
-misère et me persuade que son salut est en moi. Je
-suis fière d'être sa planche de salut; mais, pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
-le moment, j'en suis bien contrariée, car je dois
-tout me refuser pour ne pas manquer à mon
-devoir.</p>
-
-<p>«Soyez, assurée, Madame, que sans cette circonstance
-rien ne me serait plus agréable que d'accepter
-votre aimable invitation. Je regrette d'autant plus
-de ne pouvoir m'y rendre que j'avais la perspective
-non seulement d'une très aimable société, mais
-encore de très beaux vers, et je vous avoue un
-faible égal pour tous les deux.</p>
-
-<p>«Je m'occupe tous les jours de <i>Judith</i>; j'ai le
-désir d'en répéter quelques fragments, un jeudi,
-chez moi, en petit comité. Veuillez me dire si vous
-m'y autorisez. Si vous y trouviez le moindre inconvénient,
-ne me le cachez pas, je vous en prie<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">&nbsp;[234]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><i>Judith</i> fut jouée pour la première fois le 24 avril
-1843 et n'eut que peu de représentations. Pourtant
-M<sup>me</sup> de Girardin y avait déployé des qualités de
-premier ordre et la pièce contenait de grandes
-beautés. Longtemps après, Paul de Saint-Victor
-aimait à citer le discours de Judith apprenant
-l'amour de la patrie à son peuple:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Oh! je vous apprendrai l'amour de la patrie!</p>
-<p>Le plus saint des amours!... La patrie est le lieu</p>
-<p>Où l'on aime sa mère, où l'on connaît son Dieu;</p>
-<p>Où naissent les enfants dans la chaste demeure;</p>
-<p>Où sont tous les tombeaux des êtres que l'on pleure.</p>
-<p>En vain l'on nous condamne à n'y plus revenir,</p>
-<p>Notre pieux instinct l'habite en souvenir.</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></div>
-<p>Nous l'aimons malgré tout, même injuste et cruelle,</p>
-<p>Et pour ce noble amour il n'est point d'infidèle.</p>
-<p>La haïr dans l'exil c'est l'impossible effort;</p>
-<p>Proscrit, nous revenons lui demander la mort.</p>
-<p>Et nous mourrons joyeux, si l'ingrate contrée</p>
-<p>Daigne garder nos os dans sa terre sacrée!...</p>
-<p>Oh! ne repoussez pas des sentiments si beaux,</p>
-<p>Défendez vos autels, défendez vos tombeaux!...</p>
-<p>Donnez aux nations un éternel exemple!...</p>
-<p>Soldats, peuple, aux remparts! Et vous, femmes, au temple!</p>
-</div></div>
-
-<p>Il fallait entendre Rachel dire ces vers! C'était
-l'âme de Delphine, de «la Muse de la Patrie»,
-qui parlait par sa bouche. Que si les situations
-pathétiques et tout le talent de la tragédienne ne
-purent conjurer la chute de cet ouvrage plus lyrique
-que dramatique et qui sentait par trop l'inexpérience,
-il laissa du moins l'impression que l'auteur
-était né pour le théâtre et ne tarderait pas à
-prendre sa revanche. Et, en effet, quatre ans après,
-Delphine triomphait avec <i>Cléopâtre</i>.</p>
-
-<div class="section">
-<h3>II</h3>
-</div>
-
-<p>Cependant Rachel continuait ses voyages à travers
-la France. Au mois de mai 1843, dès que <i>Judith</i>
-eut disparu de l'affiche, elle partait pour Rouen
-avec son «grand nigaud de fils de Dieu», comme
-M<sup>me</sup> Hamelin appelait Walewski, et dans les circonstances
-que je vais rapporter. L'anecdote est
-typique et peint Rachel au naturel.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-«Un jour donc qu'elle était allée chez une
-saltimbanque de ses amies, Rachel vit une horrible
-guitare accrochée: «Vends-moi cette guitare?&mdash;Vingt
-francs!&mdash;C'est dit.» Elle revient et
-accroche la guitare dans un intime cabinet.&mdash;«Qu'est-ce
-que cette guitare? dit Walewski.&mdash;Ah!
-ah! s'écrie Rachel.&mdash;Quoi donc?&mdash;Ah!&mdash;Mais
-enfin, cette guitare?&mdash;Ah! elle vient des temps
-misérables de mon enfance; je la garde pour me
-préserver de l'orgueil!&mdash;Donnez-la moi?&mdash;Jamais,
-c'est un <i>talisman</i>!&mdash;Je la veux à deux
-genoux.»</p>
-
-<p>«L'échange est conclu, et le lendemain une
-agrafe magnifique est acceptée pour prix. La
-guitare est alors placée sur du velours, chargée de
-dates, d'inscriptions, et, huit jours après, la perfide
-amie vient demander on ne sait quoi à Walewski:
-elle reconnaît l'instrument, lit les inscriptions,
-éclate de rire, apprend tout à l'amant consterné,
-arrive aux preuves, et, malgré la conviction,
-la bouderie n'a duré que trois jours, tant la vanité
-tient le pauvre sot.»</p>
-</div>
-
-<p>Et M<sup>me</sup> Hamelin, à qui j'emprunte cette anecdote,
-ajoute:</p>
-
-<p class="blockquote">«Il est parti pour Rouen avec toutes les comédiennes
-du théâtre, leur a donné un festin pour
-les <i>adieux</i>. Il ne lui manquait que de porter la guitare
-sur le dos. O pauvre sang de Napoléon<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">&nbsp;[235]</a>!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-Cela donne à penser qu'on ne s'ennuya pas à
-Rouen. Le 1<sup>er</sup> juin, Rachel écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Madame,</p>
-
-<p>«Vous m'avez dit de vous rendre compte de
-mes pérégrinations lointaines, et je vous obéis,
-dussiez-vous maudire mille fois la mauvaise inspiration
-qui vous condamne aujourd'hui à déchiffrer
-mon griffonnage. Je suis assez contente de mon
-commencement. Le public rouennais qui a la réputation
-d'être difficile et la prétention de le paraître,
-a bien voulu se montrer indulgent à mon égard;
-il m'a applaudie, et il a fait un bien plus grand effort:
-il m'a écoutée. Or, vous savez sans doute que les
-habitants de cette bonne ville se promènent dans le
-parterre pendant la représentation et ne prêtent aux
-acteurs qu'une attention dédaigneuse. J'ai joué
-<i>Phèdre</i> d'abord, ensuite <i>Marie Stuart</i>, puis <i>Polyeucte</i>.
-Cette dernière pièce a surtout excité l'enthousiasme:
-tout l'honneur est au grand Corneille,
-bien entendu. Couronnes, bouquets, rien n'a manqué
-à la fête. Je devais partir aujourd'hui même
-pour Marseille, mais j'ai été obligée de résister aux
-instances réitérées de la direction, des abonnés,
-des collèges, etc.; je joue donc encore demain, et
-samedi je serai à Paris pour vingt-quatre heures
-seulement. Je ne sais si pendant ce court séjour
-j'aurai le temps d'aller vous remercier du charmant
-dîner auquel vous avez bien voulu m'inviter; en
-<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-tout cas, je compte sur votre bienveillance pour
-m'excuser. Vous seriez bien aimable de répondre
-à cette lettre à Marseille: une lettre de vous est
-trop précieuse pour que je vous en tienne quitte,
-et, d'ailleurs, si vous tenez à avoir la corvée de lire
-ma mauvaise écriture, il me faut un encouragement.»</p>
-</div>
-
-<p>Vingt jours après, nouvelle lettre, datée cette
-fois de Marseille:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«21 juin 1843.</p>
-
-<p>«Les Marseillais sont charmants. Si leur enthousiasme
-pouvait être un peu moins bruyant, je les
-aimerais tout à fait. Ils ne détellent pas mes chevaux,
-à la vérité, mais ils empêchent ma voiture
-d'avancer. Pour revenir chez moi après le spectacle,
-je mets environ une heure à faire cent pas. La
-dernière fois que j'ai joué, espérant m'esquiver plus
-facilement à pied, je priai M. Méry de me donner
-le bras. A peine avions-nous franchi le seuil de la
-porte, nous fûmes reconnus aussitôt, poussés, pressés,
-étouffés par une foule toujours croissante. L'éloquence
-de mon chevalier échoua devant l'enthousiasme
-de ces bons Marseillais. Nous ne trouvâmes
-de salut que dans la boutique d'un chapelier dont
-la porte fut bientôt assaillie, et le commissaire de
-police vint nous offrir l'appui de son écharpe, escorté
-d'une vingtaine de soldats; mais je vous prie de
-croire que nous refusâmes dédaigneusement ce
-secours, et, confiants dans les sentiments de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-multitude, nous nous présentâmes à elle, lui demandant
-de nous livrer passage. Alors ce furent
-des applaudissements, des acclamations, un vrai
-triomphe; je parvins enfin à rentrer chez moi, très
-flattée, mais rendue, moulue, fondue, et promettant
-qu'on ne m'y reprendrait plus.</p>
-
-<p>«Jusqu'à présent, c'est <i>Horace</i> qui a eu les
-honneurs; la scène muette a été particulièrement
-appréciée: franchement je n'attendais pas tant du
-public de Marseille. Je suis bien ingrate cependant
-de ne pas le porter aux nues, car il me témoigne
-son affection de toutes les manières. Le côté positif
-ne reste pas en arrière. Les recettes ont atteint
-un chiffre jusque-là inconnu, celui de 8.200 francs:
-j'en suis toute fière, quand on m'assure que celles
-de Talma n'avaient pas dépassé 5.500; il est vrai
-que les temps sont changés.</p>
-
-<p>«Je ne finirai pas ma lettre sans vous raconter
-un petit trait d'audace qui me fait peur quand j'y
-repense de sang-froid. Au milieu d'une des scènes
-les plus vives de <i>Bajazet</i>, ne voilà-t-il pas qu'on s'avise
-de me jeter une couronne! Moi de ne pas y faire
-attention, voulant rester en situation, et le public
-de crier: «La couronne! la couronne!» Atalide,
-plus au public qu'à son rôle, relève la couronne et
-me la présente. Indignée d'une interruption aussi
-vandale, digne vraiment d'un public d'Opéra, je
-prends avec colère la malencontreuse couronne et
-je la jette brusquement de côté pour continuer
-Roxane. La fortune aime les audacieux; jamais
-<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-preuve plus forte de cet axiome: trois salves d'applaudissements
-accueillirent ce premier mouvement
-irréfléchi.</p>
-
-<p>«Pardon mille fois de ce long griffonnage; j'espère
-qu'il aura pour effet de vous rappeler votre
-promesse de m'écrire.</p>
-
-<p>«Agréez, Madame, la nouvelle expression des
-sentiments que je vous ai voués<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">&nbsp;[236]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Comme tous les acteurs à la mode, Rachel ne
-pouvait se déplacer sans avoir toutes sortes d'aventures.
-Quelque temps après, étant à Nantes en représentation,
-elle reçut la visite d'un huissier d'Angers
-qui, la plume sur l'oreille et la bosse au dos,
-venait lui signifier, par exploit en bonne et due
-forme, d'avoir à jouer devant les Angevins. Et cela
-parce que Rachel avait, dans la conversation, lâché
-une parole en l'air, qu'un sieur Gombette, directeur
-du théâtre d'Angers, avait prise pour une promesse.
-Quelque neuve que fût cette façon d'être
-engagée, Rachel la trouva mauvaise et se révolta.
-Mais voilà que derrière le petit bossu d'huissier
-paraît Gombette lui-même qui, des menaces, passe
-aux larmes. Il pleurait à vous fendre l'âme. Pensez
-donc qu'il avait promis aux Angevins que Rachel
-jouerait devant eux! Quelle déception et quelle
-colère! Jamais il n'oserait reparaître à Angers. Ce
-que voyant, Rachel, qui était bonne fille, se laissa
-<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-toucher. Le lendemain elle jouait <i>Andromaque</i>
-dans la ville du roi René, et elle n'eut pas à s'en
-repentir. Elle écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<p class="blockquote">«J'ai été ravie de la salle, des spectateurs et des
-spectatrices dont le goût et la toilette m'ont rappelé
-le public de Paris.»</p>
-
-<p>Et comme, au milieu de ces tournées triomphales,
-elle n'oubliait pas les intérêts de ses amis, elle ajoutait:</p>
-
-<p class="blockquote">«Si vous étiez assez aimable pour jeter à la poste
-quelques lignes à mon adresse, envoyez-les à Lyon,
-où je serai dans peu de jours, et dites-moi ce que
-devient <i>Cléopâtre</i>.»</p>
-
-<p>Ce que devenait <i>Cléopâtre</i>? On y travaillait lentement,
-Delphine étant accaparée par la politique,
-ses devoirs de femme du monde et les événements
-de la vie parisienne dont s'alimentait son «Courrier»
-de <i>la Presse</i>. Cependant <i>Cléopâtre</i> était assez avancée,
-en 1846, pour qu'elle songeât à la faire représenter.
-La veille du jour où elle devait la lire au
-comité du Théâtre-Français, Rachel lui adressait
-le petit billet suivant:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Madame,</p>
-
-<p>«Le temps est sombre, mais il n'y a plus d'orage.
-Plus tôt vous lirez <i>Cléopâtre</i>, mieux cela
-vaudra; pour ma part, vous savez le désir ardent
-que j'ai de jouer bientôt votre magnifique rôle. Je
-veux être du comité de lecture jeudi prochain;
-<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
-quel est le Thésée assez fort pour m'en défendre
-l'entrée?»</p>
-</div>
-
-<p>Impossible de traduire avec plus de vigueur le
-<i>sic volo, sic jubeo</i>, mais Rachel n'eut pas besoin de
-faire son petit Jupiter: le comité de lecture, qui
-attendait impatiemment l'&oelig;uvre nouvelle de M<sup>me</sup> de
-Girardin, reçut <i>Cléopâtre</i> par acclamation et, à
-quelques jours de là, Rachel mandait à son illustre
-amie:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Chère Madame,</p>
-
-<p>«Je vous envoie ma loge pour admirer le port
-majestueux de votre future Octavie. Voilà ce qui
-peut s'appeler être une véritable artiste, car enfin
-nous sommes rivales. Elle est plus belle, mais je
-me crois meilleure. Tout mon dévouement.»</p>
-</div>
-
-<p>Octavie, c'était M<sup>lle</sup> Rimblot, dont personne ne se
-souvient aujourd'hui, mais en ce temps là quelques-uns
-l'opposaient tout simplement à Rachel qui, du
-reste, n'en était pas jalouse.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, la jeune tragédienne tomba
-malade. Le 11 février 1847, elle écrivait à M<sup>me</sup> de
-Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Avez-vous distribué tous les rôles de <i>notre
-Cléopâtre</i>? Je suis dans mon lit depuis mes évolutions
-avec <i>le Vieux</i>, mais le désir ardent que j'ai de
-dire bientôt vos beaux vers à mon public de la rue
-Richelieu me fait espérer un prompt rétablissement.
-Cette indisposition fâcheuse pour l'auteur du <i>Vieux</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
-<i>de la Montagne</i><a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">&nbsp;[237]</a> n'est point arrivée trop malencontreusement.
-J'avais besoin d'un peu de repos
-et de quelques jours de solitude pour achever de
-mettre <i>Cléopâtre</i> dans ma mémoire. Je viens d'envoyer
-au théâtre faire demander au copiste Lambin
-dit Alexandre mon cinquième acte. Dès que je serai
-en état de sortir, il faudra <i>nous exiger</i> de suite
-la mise en scène de votre ouvrage, et certes avec un
-peu de zèle on pourra le jouer vers la fin de mars
-ou le 3-5 avril. Voilà ma conviction. J'espère vous
-aller répéter mon rôle prochainement. Si vous
-vouliez vous charger de mes remerciements à
-M. Gautier (<i>sic</i>) pour sa bienveillance à me juger
-dans ma dernière création, je suis certaine que l'effet
-de ma reconnaissance lui serait bien mieux prouvé:
-c'est dans le journal <i>la Presse</i> que j'ai lu ses flatteuses
-louanges, je tâcherai d'en être digne en devinant
-l'auteur de <i>Cléopâtre</i>,</p>
-
-<p>«Votre toute reconnaissante et dévouée</p>
-
-<p class="signature">«RACHEL<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">&nbsp;[238]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Heureusement que la maladie de Rachel fut de
-courte durée. Au mois de mars suivant, elle reparaissait
-sur la scène dans le rôle d'Athalie, et tel fut
-son succès que Lamartine voulut l'y voir. Elle
-écrivait alors à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-<span class="titel">«Madame,</span></p>
-
-<p>«Un rendez-vous que j'avais oublié me force de
-rester chez moi. Je vous envoie la loge que M. de
-Lamartine veut bien me faire l'honneur d'accepter.
-Quoique un peu souffrante et très fatiguée par les
-représentations suivies d'<i>Athalie</i>, je ferai tout mon
-possible pour ne point faire regretter à M. de Lamartine
-le temps précieux qu'il nous donnera ce soir.</p>
-
-<p>«Recevez, Madame, l'expression de mes sentiments
-dévoués,</p>
-
-<p class="signature">«RACHEL<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">&nbsp;[239]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Lamartine fut si content de sa soirée que, le lendemain,
-il se présentait chez Rachel, et, ne l'ayant
-pas trouvée, lui laissait cette lettre:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">Paris, avril 1847.</p>
-
-<p class="titel">«Mademoiselle,</p>
-
-<p>«Nous sommes allés, M<sup>me</sup> de Lamartine et moi,
-vous exprimer notre admiration toute chaude encore
-de la soirée de la veille et vous remercier de cette
-occasion de plus que vous avez bien voulu nous
-procurer d'applaudir au génie de la poésie, sous la
-plus sublime et la plus touchante incarnation.</p>
-
-<p>«Je retourne encore ce matin à votre porte, mais,
-dans la crainte de n'être pas reçu, je prends la
-liberté de vous y laisser un billet de visite en huit
-énormes volumes<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">&nbsp;[240]</a>. C'est la tragédie moderne qui
-se présente humblement en mauvaise prose à la
-<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-tragédie antique. Elle deviendra drame et poème à
-son tour, et, à ce titre, elle vous appartient de
-droit, car le drame est l'histoire populaire des nations
-et le théâtre est la tribune du c&oelig;ur.</p>
-
-<p>«Recevez, Mademoiselle, avec bonté ce faible
-hommage de l'enthousiasme que vous semez et que
-vous recueillez partout et permettez-moi d'y joindre
-l'expression de mes respectueux sentiments.</p>
-
-<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">&nbsp;[241]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Le grand poète, en déposant au domicile de
-Rachel ce «billet de visite», ne se doutait pas que
-la lecture des <i>Girondins</i> allait enfiévrer l'âme de
-Rachel et que son enthousiasme se traduirait, en
-1848, par le chant de <i>la Marseillaise</i>, sur la scène
-du Théâtre-Français. Car elle était «peuple», elle
-aussi, et elle prenait plaisir alors à s'entendre appeler
-et à signer «la citoyenne Rachel»,&mdash;comme
-en témoigne ce petit mot écrit par elle, un jour,
-chez le portier de l'hôtel de Delphine:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«M<sup>lle</sup> Rachel était venue pour s'informer de la
-santé de M<sup>me</sup> de Girardin et pour lui dire que l'ordre
-nous venait d'être donné de jouer une tragédie
-de circonstance,&mdash;que, <i>Cinna</i> ayant été choisi
-<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-pour ma rentrée, mes camarades m'avaient envoyée
-auprès de M<sup>me</sup> de Girardin pour lui annoncer
-que <i>Cléopâtre</i> serait jouée pour la seconde
-rentrée de la citoyenne tragédienne.</p>
-
-<p class="signature">«RACHEL<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">&nbsp;[242]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Il s'agissait ici d'une reprise de cette pièce,&mdash;<i>Cléopâtre</i>
-ayant été représentée pour la première
-fois le 13 novembre 1847. Ce jour-là, l'auteur et
-l'interprète furent dignes l'un de l'autre. <i>Cléopâtre</i>
-n'est ni une tragédie, ni un drame, mais elle participe
-à la fois des deux profils du masque dramatique:&mdash;tragédie
-par la dignité de sa démarche,
-par l'éclatante pureté du style, par le fond sobre et
-simple sur lequel elle se détache; drame par sa
-ressemblance avec l'histoire, par la liberté de son
-allure, par ses fins et splendides détails d'intérieur,
-de costumes, de vie privée, par le rayon d'Orient
-qui la colore et l'éclaire. Quel magnifique tableau
-que celui du deuxième acte où Cléopâtre, couchée
-sur une estrade au milieu de sa cour de devins et
-de mages, attend Antoine, et s'ennuie, en l'attendant,
-de l'immense ennui des reines! Et quel effet
-produisait, soupirée par Rachel, cette élégie de la
-zone torride qui ouvre à l'imagination des espaces
-infinis de tristesse:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i7"> Oh! comme l'heure est lente!</p>
-<p>Et que cette chaleur sans air est accablante!</p>
-<p>Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,</p>
-<p>Pas une larme d'eau dans l'implacable azur.</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span></div>
-<p>Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps ni d'automne,</p>
-<p>Rien ne vient altérer sa splendeur monotone.</p>
-<p>Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,</p>
-<p>Comme un grand &oelig;il sanglant sur vous toujours ouvert.</p>
-<p>De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie,</p>
-<p>Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie,</p>
-<p>Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau...</p>
-<p>Ah! la vie en Egypte est un pesant fardeau!</p>
-<p>Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,</p>
-<p>Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...</p>
-<p>On vante ses palais, ses monuments si beaux,</p>
-<p>Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux.</p>
-<p>Si l'on marche, l'on sent sous la terre endormie,</p>
-<p>Des générations d'innombrables momies.</p>
-<p>On dirait un pays de meurtre et de remords:</p>
-<p>Le travail des vivants c'est d'embaumer les morts.</p>
-<p>Partout dans la chaudière un corps qui se consume;</p>
-<p>Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;</p>
-<p>Partout l'orgueil humain, follement excité,</p>
-<p>Luttant dans sa misère avec l'éternité...</p>
-<p>Des peuples disparus qu'importent ces vestiges?</p>
-<p>Art monstrueux! je hais tes vains et faux prodiges.</p>
-<p>Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi;</p>
-<p>Tout jusqu'à ces beautés m'inspire de l'effroi,</p>
-<p>Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course,</p>
-<p>Dont depuis trois mille ans on cherche en vain la source.</p>
-<p>Son bonheur même a l'air d'une calamité,</p>
-<p>Car le sombre secret de sa fertilité</p>
-<p>N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre;</p>
-<p>Cette fécondité naît encor d'un désastre:</p>
-<p>Il faut pour qu'il obtienne un éclat passager</p>
-<p>Que son fleuve orgueilleux daigne le ravager.</p>
-<p>Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange,</p>
-<p>Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange.</p>
-<p>Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux</p>
-<p>Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux,</p>
-<p>Et, regardant monter cette onde sans rivages,</p>
-<p>De mettre mon espoir en d'éternels ravages!</p>
-</div></div>
-
-<p>C'étaient là de très beaux vers: or, d'un bout
-<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
-à l'autre de la pièce le style éclate en cette magnificence.
-Je ne m'étonne donc pas que Lamartine,
-après avoir entendu <i>Cléopâtre</i>, ait écrit à M<sup>me</sup> de
-Girardin:</p>
-
-<p class="blockquote">«Jamais aucune femme n'avait eu ce triomphe
-tout viril depuis Vittoria Colonna, à qui vous ressemblez
-de traits, de génie et, je crois, aussi d'héroïsme<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">&nbsp;[243]</a>.»</p>
-
-<p>Hélas! Rachel, après avoir partagé les ovations
-faites à l'auteur de <i>Cléopâtre</i>, se vit obligée de suspendre
-les représentations de cet ouvrage. Depuis
-quelque temps elle commençait à sentir les premières
-atteintes du mal qui devait l'emporter; elle
-éprouvait, par moments, une lassitude du corps et
-de l'âme, un dégoût de tout, qui se traduisait par
-<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-des crises de larmes. Et elle écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin
-le 13 décembre 1847:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Non, je ne suis pas malade; mais, malheureusement
-je ne me sens pas toutes les forces que je
-voudrais avoir dans ce moment. On ne vous a pas
-dit vrai en disant que je ne voulais plus jouer, mais
-ce qui n'est que trop vrai c'est que je ne peux plus
-jouer ce que je voudrais et que j'aime mieux m'éloigner
-complètement de la scène que de paraître
-encore dans un autre rôle que celui de Cléopâtre,
-et je suis sûre, chère madame de Girardin, que <i>vous</i>
-vous ne douterez pas un instant de mes paroles
-quand je vous dirai que je ne me sens plus assez
-de force pour rendre votre beau rôle comme il doit
-être rendu.</p>
-
-<p>«Quant à toutes les petites tracasseries du théâtre,
-nous devons, vous et moi (permettez-moi de
-m'associer à vous dans cette circonstance), nous
-mettre très au-dessus de leur atteinte. N'écrivez
-donc point à M. Buloz, et j'espère que bientôt nous
-pourrons prouver par des faits que le beau est toujours
-beau, et que le vrai mérite triomphe toujours
-de l'envie et des petites intrigues dont elle marche
-accompagnée<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">&nbsp;[244]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Mais les tempéraments, les natures comme Rachel
-ont une force de résistance, un ressort inouïs.
-Jamais elle n'était plus près de se relever, de rebondir,
-que lorsqu'elle était accablée et paraissait anéantie.
-Ce n'est pas sans raison qu'elle avait pris pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-armes parlantes un ballon montant dans les nuages,
-avec cette devise: <i>la tempête m'élève, une
-piqûre m'abat</i>. Nous avons vu que la révolution
-de 48 lui rendit ses nerfs d'acier. Il ne fallut rien
-moins que les journées de Juin pour la chasser de
-Paris. Elle entreprit, à cette époque, une tournée
-en Bourgogne et voici la lettre qu'elle adressait de
-Dijon à M<sup>me</sup> de Girardin, le 12 juillet 1848:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Chère Madame,</p>
-
-<p>«J'espère que vous ne doutez pas de la part que
-j'ai prise aux chagrins de toute sorte par lesquels
-vous venez de passer. Pendant que votre noble
-et pauvre mari était prisonnier, je n'osais vous
-écrire, dans la crainte que ma lettre ne fût décachetée
-à la poste peu discrète de Paris; mais j'avais
-de vos nouvelles par ma s&oelig;ur Sarah et par
-quelques-uns de nos amis dévoués. Aujourd'hui
-que M. de Girardin vous est rendu, je veux vous
-assurer combien j'en suis heureuse, et je vous prie,
-Madame, en voulant bien me rappeler à son souvenir,
-de lui dire que, s'il a fait des ingrats dans la
-grande cité, la France entière, que je parcours en
-ce moment, sait lui rendre justice, et qu'il y a encore
-de bien nobles c&oelig;urs qui battent comme le sien
-pour la digne, grande et sainte cause. Que Dieu le
-garde: le chaos a besoin de plus d'une étoile<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">&nbsp;[245]</a>!»</p>
-</div>
-
-<div class="section">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span></p>
-<h3>III</h3>
-</div>
-
-<p>Un an après, Rachel abandonnait la Comédie-Française,
-à la suite de ses démêlés avec le ministre
-de l'Intérieur, dont relevait ce théâtre, et elle
-expliquait sa détermination dans la lettre suivante,
-qu'elle adressait à son amie:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Paris, le 14 octobre 1849.</p>
-
-<p class="titel">«Madame,</p>
-
-<p>«Avant de quitter la Comédie-Française, j'aurais
-voulu passer en revue tous les rôles de mon répertoire.
-J'aurais été heureuse d'acquitter ainsi ma
-dette de reconnaissance envers les auteurs à qui
-j'ai dû mes succès. Le temps m'a manqué pour
-exécuter mon projet. Forcée de faire un choix, j'avais
-demandé, entre autres reprises, celle de <i>Cléopâtre</i>.
-L'indisposition de M. Beauvallet ne m'a pas
-permis de jouer la pièce. Vous le voyez, Madame,
-dans cette circonstance encore j'ai été malheureuse
-et non pas ingrate. Je tiens à ce que vous le sachiez,
-afin que nulle interprétation fâcheuse ne
-vienne tenter de m'enlever une part de cette bienveillance
-que vous m'avez toujours témoignée et
-dont je suis fière. Que ne puis-je aussi facilement
-prévenir toutes les suppositions malveillantes
-auxquelles le bruit de ma démission donne lieu!
-<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
-Que ne m'est-il permis surtout de parler au public
-comme je vous parle et de le faire juge de ma conduite!
-Je me sentirais forte alors, car ce public,
-qui m'a prise par la main à mon début, qui m'a
-faite ce que je suis, ce public à qui je dois tout, se
-convaincrait que je n'ai pas cessé de mériter ses
-encouragements, son estime, et il me couvrirait
-encore de sa toute-puissante protection dès que
-devant lui j'aurais fait justice des calomnies dont
-je suis l'objet.</p>
-
-<p>«On a dit d'abord que l'envoi de ma démission
-était le résultat d'un caprice, puisque cette démission
-n'avait pour objet que d'arracher à la Comédie-Française
-des concessions d'argent. En d'autres
-termes, on m'a accusée de demander à mes camarades
-la bourse ou la vie. Un mot tout de suite sur
-cette honteuse supposition, afin qu'il n'en reste
-rien. J'ai répondu à des propositions extrêmement
-brillantes, qui m'ont été faites par certains aspirants
-à la direction du Théâtre-Français, que, loin
-de demander une augmentation de traitement,
-j'irais jusqu'à faire des sacrifices, si, dans cette
-nouvelle organisation, les rênes de l'administration
-étaient confiées à des mains intelligentes et
-habiles. Est-ce là exploiter ma position? Je le demande.
-Et qui pourrait révoquer en doute la sincérité
-de mes paroles en cette occasion, lorsque,
-après la révolution de Février, le lendemain même
-de l'installation d'un directeur<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">&nbsp;[246]</a> que l'unanimité
-<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-de nos suffrages avait désigné au choix du ministre,
-j'ai offert de donner l'exemple du désintéressement
-et d'abandonner, s'il en était besoin, pour
-assurer le service des pensions, dix mille francs sur
-mes appointements et mon congé tout entier de
-1849? C'est que mes intérêts sont intimement liés
-à ceux de la Comédie et que sa prospérité m'importe
-autant que mes propres succès.</p>
-
-<p>«Voilà pourquoi, dès que le choix du ministre
-se fut arrêté sur l'homme qui avait à juste titre
-toutes nos sympathies, je me fis un devoir, un
-bonheur, de contribuer autant qu'il était en moi
-au succès de la nouvelle administration. Les circonstances
-étaient difficiles, les salles de spectacle
-désertes; il fallait des efforts surhumains pour
-arracher le public aux préoccupations politiques;
-je jouai trois fois, quatre fois par semaine... Je
-chantai pour la Comédie. Oui, Madame, vous vous
-en souvenez? Après Camille, après Hermione,
-après Phèdre, je chantai, et le public, témoin de
-mes efforts, ne se méprit pas sur mes intentions. Il
-m'en tint compte. Les applaudissements me donnèrent
-la force qui m'eût manqué sans eux. Je
-partis pour mon congé, heureuse des résultats
-obtenus, puisque la Comédie avait pu faire face à
-toutes ses dépenses, fière des témoignages de reconnaissance
-que me donnèrent mes camarades.</p>
-
-<p>«J'étais loin de prévoir alors, au mois de juin,
-que le zèle dont je venais de faire preuve serait
-trouvé étrange, excessif, trois mois plus tard, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
-qu'on s'en ferait une arme contre moi. C'est cependant
-ce qui arriva. Dès la fin de ce mois, le ministre
-de l'Intérieur<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">&nbsp;[247]</a> crut devoir adresser au commissaire
-du gouvernement des observations d'une
-nature telle que celui-ci le pria d'accepter sa démission.
-De ces observations, il ressortait que les
-intérêts de la Comédie étaient sacrifiés aux miens,
-et que j'exerçais au Théâtre-Français une influence
-funeste.</p>
-
-<p>«Je défie qui que ce soit de citer une preuve, un
-fait, quelque minime qu'il soit, à l'appui de la première
-allégation. Quant à la seconde, je n'y réponds
-pas, autant par considération pour l'homme
-que nous avions l'honneur d'avoir à notre tête
-que par respect pour moi-même.</p>
-
-<p>«Ainsi mon dévouement aux intérêts de la Comédie
-était devenu une cause de disgrâce pour celui
-qui la dirigeait. J'aurais pu me contenter de le déplorer
-en silence, si sa révocation subite<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">&nbsp;[248]</a> n'était
-venue me révéler toute l'étendue du mal que lui
-avait fait mon zèle. En présence d'un fait aussi
-grave et dont j'étais involontairement cause, je ne
-crus pas pouvoir rester plus longtemps au Théâtre-Français.</p>
-
-<p>«Voilà le motif de ma démission.</p>
-
-<p>«Est-ce le résultat d'un caprice? Prononcez.
-Cependant un nouveau ministre<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">&nbsp;[249]</a> arrivait au
-<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
-pouvoir. Je m'empressai de lui soumettre la cause
-de ma détermination, m'en reposant avec confiance
-sur ses lumières et son intégrité bien connue du
-soin de rendre justice à qui de droit et de donner
-à la Comédie-Française une institution définitive.</p>
-
-<p>«Les circonstances n'ont pas permis encore
-sans doute de faire cesser le provisoire qui nous
-régit. La Comédie reste placée sous le régime social,
-et aucune solution n'a eu lieu.</p>
-
-<p>«On a souvent calomnié les sociétaires du Théâtre-Français
-en leur supposant le désir de se
-gouverner eux-mêmes. Non, depuis longtemps les
-inconvénients et les vices d'un pareil mode d'administration
-leur sont connus. Chacun sait qu'il n'est
-plus possible. Comme mes camarades, je n'ai pas
-cessé de souhaiter ardemment une organisation
-qui, en concentrant le pouvoir dans les mains
-d'un directeur, donnât à l'administration l'unité
-de vue qui lui manque et garantît à chaque comédien
-la liberté d'esprit, le repos dont il a si grand
-besoin dans l'exercice de son art.</p>
-
-<p>«Cette nouvelle organisation, si impatiemment
-désirée, m'eût peut-être affranchie de toute crainte
-pour le présent et donné confiance dans l'avenir:
-je l'ai attendue un an. Me voici arrivée au terme
-fixé par ma démission même. Je me retire. Ce
-n'est pas sans une profonde douleur, Madame, que
-je quitte cette scène qui me rappelle tant d'heureux
-souvenirs. On a dit que je m'empresserais
-d'aller chercher des succès loin de France. On s'est
-<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
-trompé, Madame. Où donc trouverais-je un public
-comme celui que je quitte? Non, je ne suis pas
-ingrate envers lui, croyez-le bien. Non, le souvenir
-de son indulgence pour moi, de sa bienveillance,
-de sa bonté ne s'effacera pas si facilement
-et si vite de ma mémoire. Non, je lui prouverai,
-en restant à Paris, en attendant encore, tout le
-prix que j'attache à son suffrage, toute la peine
-que j'aurais à me séparer de lui.</p>
-
-<p>«Permettez-moi, Madame, de résumer en deux
-mots cette lettre beaucoup trop longue. Ma démission
-a été le résultat d'un sentiment honorable. Je
-n'ai voulu ni ne veux d'augmentation de traitement.
-Je n'ai souhaité et ne souhaite encore qu'une
-seule chose, la prospérité de la Comédie-Française.
-Je ne la crois possible que sous le régime d'une
-direction omnipotente.</p>
-
-<p>«Maintenant, je n'ajouterai plus qu'un mot:
-j'ai besoin d'applaudissements pour vivre, j'ai
-donné hier ma dernière représentation de la rue
-Richelieu. Je compte certainement faire quelques
-bonnes créations sur le charmant petit théâtre que
-vous vous proposez de faire bâtir dans votre jardin<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">&nbsp;[250]</a>.
-Vous m'avez fait entrevoir ce dédommagement
-à ma retraite de la Comédie-Française. Je
-saisirai chaque occasion pour vous rappeler le désir
-bien vif que j'aurais de jouer chez vous. Mille
-<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
-pardons, Madame, et mille reconnaissances de
-m'avoir lue jusqu'au bout.»</p>
-</div>
-
-<p>On ne m'ôtera pas de l'idée que ce long mémoire,
-j'allais dire ce mémorandum, était destiné,
-dans la pensée de Rachel, à passer par-dessus la
-tête de M<sup>me</sup> de Girardin, et qu'un homme de loi,&mdash;Crémieux,
-par exemple,&mdash;y avait collaboré<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">&nbsp;[251]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
-En d'autres termes, je suis convaincu que cette
-lettre digne d'un diplomate était faite pour la publicité&mdash;et
-ma surprise a été grande de ne pas
-la trouver dans les colonnes de <i>la Presse</i>. Après
-cela, qui sait? peut-être que Rachel, une fois sa
-lettre partie, en eut quelque regret; peut-être que
-M<sup>me</sup> de Girardin fut d'avis de la passer sous silence
-afin de donner à Rachel le temps de réfléchir et
-de se reprendre. Ce qu'il y a de sûr, c'est que
-«Cléopâtre» retira, quelques jours après, sa démission,
-dans les circonstances que je vais dire.</p>
-
-<p class="space">Le 29 octobre 1849, elle écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Madame, vous qui m'avez vue verser un torrent
-de larmes au récit des petites misères de nos
-coulisses, vous comprendrez ma fuite de la capitale,
-si vous n'en approuvez pas la résolution. Depuis
-quatre jours, la fièvre me gagnait, et Paris allait
-me rendre folle, lorsque je me déterminai à aller
-abriter mon imagination déjà quelque peu en délire
-à la campagne verte encore et dorée parfois d'un
-soleil tiède. Me voilà donc partie et installée dans
-une modeste petite chambre d'auberge. Mais, loin
-d'éloigner de mon c&oelig;ur et de ma tête ces colonnes
-plus ou moins antiques, ces portiques plus chinois
-que romains si salement reproduits sur la triste
-toile de nos coulisses, j'y pense sans cesse et
-je demande en vain à mes chanteurs d'Ionie de
-calmer l'impatience que j'ai de rentrer brillante
-<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-et riche des amours d'Antoine et de Xipharès.</p>
-
-<p>«Mais, ô bonheur! une étoile me parle. Elle
-m'annonce un directeur dirigeant seul et sans partage
-la vieille, trop vieille Comédie-Française. Le
-directeur serait M. Merle, connu pour ses vertus
-et son esprit. Dans un temps de fraternité, ne serait-il
-pas bien de le nommer? M. Merle est digne
-en tous points de cet insigne honneur. Avec lui,
-je rentrerais au théâtre d'autant plus volontiers
-que je me débats en vain comme un pauvre exilé,
-et que, tout bien vu, tout parfaitement considéré,
-je ne puis vivre plus longtemps sans ce public qui
-m'enivrait et pour lequel je donnerais volontiers
-ma vie, si, en l'abandonnant, il m'applaudissait
-une fois de plus.</p>
-
-<p>«Madame, vous avez été si bonne, si bienveillante
-pour moi, plus encore dans ces derniers jours,
-que j'ose vous demander votre bonne grâce, votre
-crédit d'une heure. Parlez pour M. Merle, faites qu'il
-soit notre directeur. Je travaille en ce moment
-pour lui fournir un hiver brillant et fructueux. Je
-repasse mon répertoire et j'apprends <i>Marion Delorme</i>,
-<i>Desdemona</i> (de Vigny) et <i>Mademoiselle de
-Belle-Isle</i>. Ma s&oelig;ur, qui a l'honneur de vous porter
-cette lettre, attendra un petit mot de réponse,
-si vous en aviez une à faire à ma demande.</p>
-
-<p>«Agréez, Madame, l'assurance de ma gratitude
-et de mon entier dévouement<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">&nbsp;[252]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span></p>
-
-<p>Nous n'avons pas la réponse de M<sup>me</sup> de Girardin,
-mais c'est tout comme. Elle ne put qu'applaudir
-à la résolution prise par Rachel,&mdash;sans
-la subordonner au choix de Merle, qui ne fut
-pas nommé directeur de la Comédie. Quels que
-fussent «ses vertus et son esprit», Merle avait
-le tort d'être associé à cette pauvre et grande Dorval.
-Le ministre trouva probablement qu'il avait
-assez de diriger les affaires embrouillées de sa
-femme <i>in partibus</i>; en tout cas, il lui préféra un
-homme qui était pour le moins aussi compétent
-que lui en matière de théâtre: Arsène Houssaye.
-Et, loin d'avoir à s'en plaindre, Rachel n'eut qu'à
-se louer de cette nomination<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">&nbsp;[253]</a>, Arsène Houssaye
-ayant toujours été pour elle plein d'une déférence
-amoureuse.</p>
-
-<p>Après avoir fait sa rentrée dans <i>Cléopâtre</i>,
-Rachel parut au mois de mai 1850 dans le rôle
-de la Tisbé d'<i>Angelo</i>. Elle écrivait, à ce propos, à
-M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Chère Madame,</p>
-
-<p>«Je vous offre <i>lundi</i>: mardi, j'espère me montrer,
-non sous les traits, mais bien sous les costumes
-de Cléopâtre; mercredi et jeudi, grandes répétition
-d'<i>Angelo</i>; il n'y a plus à choisir, car vendredi
-<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-sera la veille de mon grand début dans <i>le très haut
-drame</i>.</p>
-
-<p>«Vous m'avez qualifiée de page, donc je me jette
-à vos pieds<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">&nbsp;[254]</a>...»</p>
-</div>
-
-<p>Cette lettre est marquée de son chiffre R, entouré
-de sa fièvre devise: <i>Tout ou Rien</i>.</p>
-
-<p>Le succès de Rachel dans la pièce de Victor
-Hugo, où elle tenait le rôle créé par M<sup>lle</sup> Mars, lui
-suggéra l'idée de jouer le plus souvent, désormais,
-dans «le haut drame» en prose, ces sortes d'ouvrages
-n'exigeant pas la même somme d'efforts
-continus que les tragédies de Corneille et de Racine.
-Elle était, à ce moment, très fatiguée et sentait le
-besoin de ménager ses forces. Mais elle voulait avant
-tout jouer des rôles écrits pour elle. C'est alors
-qu'elle incita M<sup>me</sup> de Girardin à écrire la comédie
-qui a pour titre <i>Lady Tartuffe</i>.</p>
-
-<p>Représentée pour la première fois, au Théâtre-Français,
-le 10 février 1853, cette comédie alla aux
-nues, grâce à Rachel et aussi à ses camarades, qui
-tous se montrèrent dignes d'elle. Rachel jouait le
-rôle de Virginie de Blossac; M<sup>me</sup> Allan, celui de
-la comtesse de Clairmont; Emilie Dubois, celui de
-Jeanne; Samson faisait le maréchal d'Estigny;
-Régnier, le baron de Tourbières; Maubant, le jardinier
-Léonard... A la vérité, quelques critiques,
-et non des moindres, reprochèrent à M<sup>me</sup> de Girardin
-d'avoir fait un monstre de Lady Tartuffe.
-<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-Comment, disaient-ils, une femme si prude, si fausse
-et si perfide est-elle capable d'aimer? A quoi M<sup>me</sup> de
-Girardin répondait: «C'est un bouquet que j'ai fait
-des noirceurs de cinq ou six femmes de ma connaissance!»
-Et ce bouquet s'épanouissait à merveille
-dans le jeu de Rachel,&mdash;qui, pour plaire à son
-amie, ne signait plus que «Lady Rachel» ou «Lady
-Tartuffe». Elle fit plus; comme, en 1853, elle
-devait aller passer l'été en Angleterre, elle emporta
-la comédie de M<sup>me</sup> de Girardin dans ses
-bagages et la joua à Londres avec le même succès
-qu'à Paris. Le 16 juin 1853, elle écrivait à l'auteur:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je veux vous annoncer avant tout le monde les
-grands succès de <i>Lady Tartuffe</i> à Londres. Hier
-était la première représentation. Bien avant l'heure
-du spectacle, une queue formidable se formait autour
-du petit théâtre Saint-James, chose qui n'arrive
-jamais en Angleterre. Puis enfin le renvoi des
-musiciens pour augmenter le nombre des stalles,
-qui, malgré le prix de vingt-cinq francs, étaient
-demandées avec rage... La soirée a été des plus
-brillantes, des plus chaudes: je me croyais sur un
-théâtre à Paris, devant un public <i>payant</i>. Les
-Anglais ont saisi les plus petites nuances du caractère
-de M<sup>me</sup> de Blossac, et Régnier les a fait rire
-aux éclats! Songez que ce sont des Anglais qui
-ont ri! Voilà dix ans que je viens à Londres, je
-n'ai jamais assisté à pareil phénomène. Je suis heureuse
-de vous apprendre cela, et deux fois heureuse
-<span class="pagenumh"><a id="Page_277"> 277</a></span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
-s'il vous a plu d'apprendre votre nouveau
-triomphe par votre bien dévouée.</p>
-
-<p class="signature">«RACHEL.</p>
-
-<p>«Mes tendresses à M. de Girardin<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">&nbsp;[255]</a>.»</p>
-</div>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/277.jpg" width="400" height="613" alt="" />
-<p class="caption">Lettre de Rachel</p>
-</div>
-
-<p>Le bruit fait autour des représentations de Rachel
-à Londres fut tel qu'il arriva jusqu'aux oreilles de
-Victor Hugo qui habitait alors à Marine-Terrace,
-dans l'île de Jersey. Nous avons vu ce qu'il écrivait
-à M<sup>me</sup> de Girardin à propos des représentations à
-Londres de <i>Lady Tartuffe</i>. Elle lui avait fait espérer
-la visite de Rachel. Il lui répondit qu'il ne l'attendait
-pas, pour cette excellente raison que, lorsqu'il
-était à Bruxelles, elle n'avait que la place à
-traverser pour trouver sa porte et qu'elle s'en était
-bien gardée. «Exilé, pestiféré!» disait-il<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">&nbsp;[256]</a>.</p>
-
-<p>En effet, Rachel n'alla pas voir l'auteur d'<i>Angelo</i>.
-Peut-être n'est-ce pas l'envie qui lui manqua. Elle
-admirait grandement le génie de Victor Hugo;
-mais, avant ce voyage de Londres, l'Empereur lui
-avait accordé un congé d'hiver pour lui permettre
-d'aller jouer six mois en Russie,&mdash;ce qui lui valait
-la jolie somme de 400.000 francs:&mdash;pouvait-elle
-décemment, après cela, faire visite à l'auteur de
-<i>Napoléon le Petit</i><a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">&nbsp;[257]</a>? Victor Hugo lui-même
-aurait été d'un avis contraire:&mdash;«Exilé, pestiféré!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-Quelques mois après, le 18 novembre 1853, elle
-écrivait à Ponsard:</p>
-
-<p class="blockquote">«... Je ne veux pas me plaindre: la Russie me
-paye assez bien, si bien que je compte fort et sérieusement
-quitter le Théâtre-Français le 1<sup>er</sup> décembre
-1854. Tu sais que telles étaient depuis longtemps
-mes idées, j'ai donc envoyé ma démission à la
-Comédie! Le 1<sup>er</sup> juin, je serai à Paris pour jouer
-pendant six mois. J'aurai fait exactement ce que
-le décret de Moscou exige avant qu'un sociétaire
-puisse quitter la scène française, et aussi pour ne
-pas laisser à mes camarades ma petite maison
-de la rue Trudon, qu'ils ont en ce moment
-comme garantie de mon retour; puis je quitterai
-la rue Richelieu. J'y regretterai mon public, mais
-vraiment pas la composition de la grande boutique
-dégénérée<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">&nbsp;[258]</a>.»</p>
-
-<p>Ce dernier mot n'était pas très flatteur pour les
-camarades, mais, comme tous les acteurs hors rang,
-Rachel ne voyait qu'elle:&mdash;«Moi seule, et c'est
-assez!...»</p>
-
-<p>Elle partit donc pour la Russie au mois de décembre
-1854, après avoir embrassé longuement M<sup>me</sup> de
-Girardin qui lui dit: «Je ne sais pas si nous nous
-reverrons!»</p>
-
-<p>Elles ne devaient pas se revoir, en effet. Depuis
-quelque temps Delphine se sentait touchée, mais
-s'efforçait de n'en rien laisser paraître. La dernière
-fois que Lamartine la vit,&mdash;c'était le 28 juin 1855,&mdash;il
-<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-la trouva «étendue à demi sur un canapé placé
-en plein air, sur le seuil de la porte-fenêtre, entre
-la chambre basse et la petite cour, afin que la
-fraîcheur de l'atmosphère et le bruit de l'eau<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">&nbsp;[259]</a>
-l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait
-à sa poitrine». Il la trouva «peu changée;
-elle avait maigri pendant son séjour à Saint-Germain,
-mais une coloration plus vive de ses joues,
-un éclat plus vif de ses yeux, un repos plus visible
-de ses traits, un timbre plus naturel de sa voix le
-remplissaient de l'illusion d'une convalescence...».</p>
-
-<p>Le lendemain elle n'était plus. La nouvelle de sa
-mort causa une véritable stupeur. Il parut à tout le
-monde qu'une grande et belle lumière venait de
-s'éteindre.</p>
-
-<p>Delphine fut portée en terre au milieu des témoignages
-d'admiration et de regrets unanimes. Tout
-Paris suivit son convoi, il ne manquait que Rachel,
-absente. Mais dès qu'elle apprit la fatale nouvelle
-elle écrivit à Lamartine, sachant quel lien d'amitié
-les unissait l'un à l'autre: «Vous qui l'avez aimée,
-plaignez-moi<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">&nbsp;[260]</a>!»&mdash;Et son premier geste, en
-rentrant à Paris, fut d'aller déposer sur sa tombe,
-au pied de la petite croix que Delphine avait désirée
-pour tout monument, une couronne de roses et
-d'immortelles où tous les passants purent lire:
-«Rachel à Cléopâtre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
-C'était un hommage rendu tout à la fois au talent
-et à la beauté. Il y a mieux: comme si elle avait
-voulu montrer par là quelle place Delphine et cette
-pièce avaient tenue dans son c&oelig;ur, deux ans après,
-lorsqu'elle ressentit à son tour le premier frisson
-de la mort, elle partit pour l'Egypte, elle alla demander
-au ciel de Cléopâtre, à la vallée du Nil,
-l'air doux et pur dont sa poitrine meurtrie avait si
-grand besoin. Mais elle s'aperçut bientôt que cet
-air la brûlait comme du feu; elle se rappela, sans
-doute, les beaux vers de son amie:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p> Oh! comme l'heure est lente!</p>
-<p>Et que cette chaleur sans air est accablante!</p>
-<p>Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,</p>
-<p>Pas une larme d'eau dans l'implacable azur!</p>
-<p>Le ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne,</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Rien ne vient altérer sa splendeur monotone,</p>
-<p>Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,</p>
-<p>Comme un grand &oelig;il sanglant sur nous toujours ouvert!...</p>
-</div></div>
-
-<p>Et elle s'enfuit d'Egypte pour venir mourir en
-France.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span></p>
-<h2>CHAPITRE VI<br />
-<span class="medium">DELPHINE ET EUGÈNE SUE</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Une visite à Annecy.&mdash;La statue de Rodin du <i>Juif errant</i>.
-Comment Eugène Sue vint échouer en Savoie.&mdash;Une lettre
-de Lamartine sur <i>les Mystères de Paris</i>.&mdash;Sue-le-fat.&mdash;Socialiste
-à la Proudhon.&mdash;Un mot de la princesse de
-Solms.&mdash;La Fronde en 1851.&mdash;Lettre d'Eugène Sue à la
-cousine de Louis-Napoléon.&mdash;Elle l'attire à Aix-Les-Bains.&mdash;Les
-Barattes à Annecy.&mdash;Eugène Sue s'y installe.&mdash;Sa
-popularité dans le pays.&mdash;Eugène Sue et M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Leurs
-relations dataient du journal <i>la Mode</i>.&mdash;Lettres
-inédites d'Eugène Sue à Delphine.&mdash;Le pays des
-Aigles.&mdash;L'apostasie de M. Dain.&mdash;Eugène Sue admirateur
-de Lamartine.&mdash;Ses travaux d'exil.&mdash;Un arrêté du
-ministre de la Police lui interdit l'entrée de la France.&mdash;Lettre
-inédite à ce sujet.&mdash;Et s'il n'en reste qu'un!...&mdash;Mort
-d'Eugène Sue.&mdash;Ses funérailles.&mdash;Le chalet des
-Barattes.</p>
-
-<p class="space">Si, dans les choses humaines, le hasard, suivant
-le mot de Royer-Collard, joue souvent le rôle de
-ministre de la Providence, il faut reconnaître que
-parfois aussi il joue celui d'agent du diable.</p>
-
-<p>C'est la réflexion que je me faisais naguère en
-parcourant les vieilles rues à arcades de la ville
-d'Annecy. J'y étais venu attiré par le souvenir politique
-<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
-et religieux de saint François de Sales et de
-sainte Françoise de Chantal; or, pendant que je
-les cherchais autour de la cathédrale et du couvent
-de la Visitation qui, malheureusement, ne sont pas
-de l'époque, voilà que tout à coup, au bout de
-la rue du Pâquier, je me heurte à la figure en
-pierre de Rodin! Le <i>Juif errant</i> statufié au c&oelig;ur
-de la cité où fut écrite <i>l'Introduction à la vie dévote</i>!
-C'est sans doute l'anticléricalisme qui inventa cette
-&oelig;uvre de mauvais goût.</p>
-
-<p>Eugène Sue n'était pas de la Savoie. C'était un
-Parisien de naissance et d'éducation, et si on lui
-avait dit, vers 1840, alors qu'il faisait la fête sur
-le boulevard avec les dandys de la jeunesse dorée,
-qu'il finirait ses jours au bord du lac d'Annecy, il
-aurait certainement trouvé la plaisanterie mauvaise.
-Il était alors très fier d'être le filleul du prince Eugène
-de Beauharnais et de l'impératrice Joséphine,
-et rien ne faisait prévoir que, dix ans plus tard, il
-serait l'adversaire acharné du fils de la reine Hortense.
-Qui donc lui avait fait faire cette volte-face?
-Cette chose essentiellement parisienne qu'on appelle
-le succès de presse et de librairie. Jamais romancier,
-pas même Zola, n'en obtint un comparable
-à celui des <i>Mystères de Paris</i>. Zola était lu principalement
-dans le peuple et la petite bourgeoisie.
-Eugène Sue recrutait ses lecteurs dans toutes les
-classes de la société, voire les plus hautes<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">&nbsp;[261]</a>. J'ouvre
-<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
-la correspondance de Lamartine et j'y trouve cette
-lettre adressée au marquis de la Grange:</p>
-
-<p class="blockquote">«... Je n'ai pas vu M. Sue... Son livre fait
-fureur ici tous les soirs. Mes belles nièces en lisent
-ce qu'on leur permet et ne rêvent que lui. Qu'est-ce
-qu'un philosophe, un politique, un poète auprès
-du Richardson populaire qui fait vivre et aimer
-tout cela en drame<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">&nbsp;[262]</a>?»</p>
-
-<p>Le succès du <i>Juif errant</i> fut peut-être encore
-plus grand que celui des <i>Mystères de Paris</i>, mais il
-eut aussi un autre caractère et d'autres conséquences.
-Un jour, en se regardant dans la glace, Eugène
-Sue se trouva la figure d'un socialiste à la Proudhon.
-A partir de ce moment, Sue-le-fat, comme l'appelait
-Nestor Roqueplan ou Roger de Beauvoir, ses
-camarades de noce du Café de Paris, Sue-le-fat
-changea son fusil d'épaule. Il devint un ardent démocrate
-et ne fut satisfait que lorsqu'il se fut assis,
-en 1848, sur le haut de la montagne révolutionnaire.
-N'est-ce pas lui qui, le 28 février de cette année,
-demandait au gouvernement provisoire, dans une
-lettre datée de sa propriété de Bordes (Loiret), de
-faire des crèches, des salles d'asile et des maisons
-de retraite pour les travailleurs invalides<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">&nbsp;[263]</a>?</p>
-
-<p>Cela ne l'empêchait pas, remarquez bien, de
-mener la vie à grandes guides. Il était toujours le
-commensal du docteur Véron; on était sûr de le
-rencontrer partout où l'on s'amusait, mais enfin il
-<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
-était démocrate, et de ses opinions nouvelles il
-n'aurait pas fait bon se moquer devant lui: c'était
-sincère!</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne vous mènera pas loin, lui dit un jour
-en riant la princesse de Solms.</p>
-
-<p>&mdash;Plus loin que vous ne pensez, répondit Eugène
-Sue d'un air piqué.</p>
-
-<p>Il ne savait pas dire si vrai. Deux ans après il
-prenait le chemin de l'exil, sur le conseil du comte
-d'Orsay, et c'est la princesse qui l'attirait en Savoie.
-La Fronde n'en fit jamais d'autres. Ce filleul de
-l'impératrice Joséphine ne pouvait mieux s'allier,
-dans sa haine des décembriseurs, qu'avec la cousine
-du prince Louis-Napoléon:</p>
-
-<p>Il lui écrivait à cette époque:</p>
-
-<p class="blockquote">«Je vous aime, en effet, Marie, non parce que,
-par la jeunesse, par la beauté, par l'entraînement
-passionné du c&oelig;ur, enfin par votre rare esprit, vos
-invraisemblables talents, vous êtes la femme la
-plus complète que j'aie connue, mais parce que, dès
-le premier jour, nous avons pris l'habitude d'une
-telle franchise, d'un tel dédain du convenu, du
-faux, du simulé, que nous sommes entrés de prime
-abord dans une vie de confiance absolue que les
-meilleurs amis n'ont, je crois, jamais eue et n'auront
-jamais l'un pour l'autre. Est-ce un mal? Est-ce
-un bien? Je crois que c'est un bien, en cela que
-nous sommes un peu comme ces amants qui n'ont
-qu'à gagner à se déshabiller jusqu'à la chemise
-inclusivement aux regards l'un de l'autre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
-Le voilà donc parti pour Aix-les-Bains. La saison
-étant finie, cette ville d'eaux manquait de gaieté.
-Pour l'habituer à son nouveau régime, la princesse
-de Solms lui donna un bâton de perroquet. Je veux
-dire qu'elle l'hébergea chez elle. Elle lui donna une
-jolie petite chambre où il fit porter un fauteuil d'une
-forme particulière, appropriée à ses habitudes de
-travail, que lui avait offert sa s&oelig;ur. Et quand il fut
-acclimaté, il chercha dans la région un endroit pittoresque
-où il fût à proximité des deux résidences
-de la princesse; car, si elle passait l'été à Aix, elle
-passait l'hiver à Genève. Justement Annecy était
-entre les deux. Il trouva au-dessus de la ville une
-petite habitation nommée les Barattes, qu'il loua
-pour la somme de 400 francs par an. La situation
-était admirable: d'un côté la vue s'étendait sur le
-lac et sur la ville; de l'autre sur les montagnes. Il
-n'y avait ni fleur ni bosquets; mais autour de la
-maison de bois, exposés au soleil, un peu de gazon
-inculte et quelques arbres poussant en liberté. L'intérieur
-était aussi simple que le dehors. On pénétrait
-de suite dans une salle assez grande, garnie
-d'étagères portant des livres: c'était le cabinet de
-travail. A côté, une salle à manger si petite qu'on
-n'y pouvait pas tenir plus de quatre à table. En
-haut, il y avait trois chambres plus que modestes,
-dont celle de Marie, quand elle s'attardait aux Barrattes;
-mais elle y venait le moins possible pour ne
-pas le déranger dans son travail. Car il travaillait
-comme un mercenaire, huit et dix heures par jour.
-<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-Il se levait, hiver comme été, à six heures du matin,
-passait une robe de chambre, prenait une tasse de
-café pour achever de se réveiller et se mettait à
-écrire. Vers dix heures il déjeunait avec du thé et
-continuait sa besogne jusqu'au milieu de l'après-midi.
-Alors, armé d'un long bâton ferré, et muni d'une
-gourde pleine de kirsch, il allait dans la montagne
-presque toujours seul. Il n'aimait pas à marcher en
-plaine, il avait besoin de grimper. «N'avait-il pas été
-allaité par une chèvre?» disait M<sup>me</sup> de Solms, à qui
-j'emprunte ces détails. De peur d'accident il avait
-une espèce de corne, qui rendait un son aïgu pouvant
-s'entendre de très loin; à ce signal qu'ils connaissaient,
-tous les pâtres seraient accourus, car tous
-l'adoraient comme un bienfaiteur. Il n'avait d'ailleurs
-que des amis dans la contrée. C'est au point
-que les ouvriers horlogers de Genève lui offrirent
-un jour un superbe chronomètre. Quand il rentrait
-de promenade, il mettait sa correspondance à jour
-et ce n'était pas une petite affaire. En dehors des
-proscrits de Décembre qui s'étaient dispersés un
-peu partout et qu'il soutenait généreusement de
-ses deniers, il avait laissé à Paris un c&oelig;ur de femme
-qui lui avait toujours été dévoué et qui plus que tout
-autre regrettait son absence. C'était M<sup>me</sup> de Girardin.
-Ils se connaissaient de vieille date. Il avait
-collaboré avec elle à <i>la Mode</i> (1830), quand elle
-n'était encore que Delphine Gay, et depuis son mariage
-il n'avait cessé de fréquenter son salon. Le
-coup d'Etat en les séparant les unit davantage encore.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
-Il écrivait d'Annecy à M<sup>me</sup> de Girardin, le 3 juin
-1852:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je ne ferai ni <i>mines</i> ni phrases pour excuser
-non pas mon <i>oubli</i> mais ma paresse, je vous avouerai
-donc naïvement, humblement que, partageant
-tout mon temps entre des promenades merveilleuses
-dans ce pays véritablement enchanté et un travail
-acharné, j'ai beaucoup songé à vous écrire;
-certain d'ailleurs que, si méchante opinion que
-vous ayez de moi, vous ne me croirez jamais insoucieux
-ou oublieux. J'ai eu dernièrement indirectement
-de vos nouvelles et j'ai appris avec grand plaisir
-et que vous vous portiez bien et que vous commenciez
-à prendre le dessus d'un chagrin dont j'ai compris
-toutes les nuances<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">&nbsp;[264]</a>, car je sais combien
-vous aimiez votre pauvre mère. La nouvelle de ce
-triste événement, lorsque je l'ai apprise ici, m'a profondément
-attristé. Cela me reportait à bien des
-années déjà, <i>plus de vingt ans</i>! et les souvenirs de
-votre pauvre s&oelig;ur<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">&nbsp;[265]</a> et tant d'autres qui ne sont
-plus. Je ne suis point déjà fort gai dans ce pays,
-car, sauf le temps où je travaille et mes promenades,
-j'ai souvent des moments de défaillance et de tristesse
-amère&mdash;je ne croyais pas l'exil si pénible et
-les ressentiments de ce qui se passe en France si
-vifs et si profonds. Enfin ma vie se passe. Je vis dans
-une solitude absolue à une lieue d'Annecy sur les
-bords du lac dans une maisonnette assez bien exposée,
-<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
-et, ce qui me plaît surtout, complètement isolée!
-Vue d'ici, de ce pays fort libre après tout, la France
-me fait l'effet environ de la Turquie ou de la Russie.
-Et je ne suis point fier du tout d'être <i>Français</i>,
-croyez-le bien, et je nie effrontément le fait, lorsque,
-dans la montagne, les bonnes gens qui vivent au
-milieu des neiges me demandent ma <i>nationalité</i>.</p>
-
-<p>«Et vous? que faites-vous dans le beau pays
-des <i>Aigles</i>?</p>
-
-<p>«Quel bon prince que le vôtre! de ne pas faire
-habiller ses sujets en aigles, aiglons, aiglonnes,
-avec des plumes et des becs postiches... vous en
-viendrez là, vous verrez.</p>
-
-<p>«Travaillez-vous? colèrez-vous? ou résignez-vous?
-Que devient d'Orsay? si vous le voyez, un
-bon souvenir de ma part. Et Lamartine? l'on me
-dit qu'il continue d'être parfaitement digne, et à la
-hauteur de lui-même<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">&nbsp;[266]</a>. Nous n'avons heureusement
-à déplorer que l'apostasie de ce Dain<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">&nbsp;[267]</a>; il
-<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
-est du moins bon de voir par cette indignité, que ce
-ne sont pas les occasions qui ont manqué aux démocrates
-pour se vendre s'ils l'avaient voulu. Adieu,
-bien affectueusement adieu! si vous voulez me donner
-une grande leçon, un grand et salutaire exemple
-dont je profiterai, mettez autant de célérité à
-me répondre que j'ai mis de longueur à vous écrire
-(ce n'est pas très français mais enfin.)&mdash;A propos
-de pas <i>très français</i>, quel discours que celui
-d'Alfred de Musset à l'Académie! J'en ai été profondément
-affligé pour lui.&mdash;Adieu encore.
-Croyez à mon sincère attachement.</p>
-
-<p class="signature">«EUGÈNE SUE.<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">&nbsp;[268]</a>»</p>
-</div>
-
-<p>On voit que, malgré son peu de fierté d'être
-<i>Français</i>, Eugène Sue s'intéressait tout de même
-à ce qui se passait en France.</p>
-
-<p>L'année suivante, il écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Avec quel bonheur j'ai reçu, lu, relu, et admiré
-votre <i>Lady</i> (<i>Tartuffe</i>): Ç'a été pour moi une
-bonne fortune de toutes sortes de bonnes fortunes,
-un bon souvenir de vous, l'une des lectures les
-plus attachantes que j'aie faites depuis longtemps
-et en même temps une excellente <i>étude</i> pour moi,
-car c'est une &oelig;uvre de maître et elle porte en soi
-<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
-des enseignements; que vous dirai-je? Enfin, j'ai
-été tout fier de m'être rencontré avec vous en un
-point, car vous verrez dans la seconde partie de
-<i>Fernand Duplessis</i>, une sorte de Tartuffe femelle,
-mais qui ne va pas à la cheville de M<sup>me</sup> de Blossac,
-et la donnée est d'ailleurs toute autre. Vous devez
-bien vous réjouir de ce grand et éclatant succès de
-théâtre, après ce non moins grand succès de <i>Marguerite</i><a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">&nbsp;[269]</a>.
-Ces succès ne consolent certes pas de
-tout, mais ils occupent l'esprit, et c'est beaucoup. Je
-ne sais encore si j'aurai le plaisir de bientôt vous
-revoir: 1<sup>o</sup> je ne sais encore si l'on visera mon passeport
-à Turin pour la France;&mdash;2<sup>o</sup> j'ai commis ici
-un délit de presse justiciable de la législation française
-à propos d'un petit livre écrit par moi, et
-vendu au profit de ceux de nos compatriotes dans
-l'exil qui sont sans ressources. Ce petit livre: <i>Jeane
-et Louis ou les Familles des transportés</i><a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">&nbsp;[270]</a>,
-retrace les malheurs de deux familles, femmes et
-enfants (l'une de paysans, celle de Jeane, l'autre de
-bourgeois, celle de Louis), après la proscription du
-père et du mari. Ce petit livre a eu, dit-on ici, en
-Belgique et en Angleterre, un grand succès de <i>larmes</i>.
-Mais le 2 Décembre n'aime guère que l'on attendrisse
-de cette façon les gens à son endroit. Aussi
-le livre a été saisi à la frontière, où on le faisait
-passer en contrebande, et il se pourrait que je
-fusse happé à mon arrivée à Paris&mdash;à moins qu'il
-<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
-n'y ait prescription, ce dont j'ignore, et vous devriez
-bien demander à Emile s'il peut me renseigner
-à ce sujet. Ce livre a été publié à Genève le
-5 janvier de cette année.</p>
-
-<p>«Je ne suis pas au bout de mes indiscrétions, <i>la
-Presse</i> va bientôt publier la deuxième partie des
-<i>Mémoires d'un mari</i><a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">&nbsp;[271]</a>, les deux premiers volumes
-sont imprimés, combien vous seriez aimable
-de faire demander chez Cadot les bonnes feuilles
-et de les lire, si vous aviez un moment à perdre,
-afin de me dire votre opinion. Vous devez penser
-que j'ai été aussi modéré, aussi réservé que possible,
-mais enfin quelque mot aurait pu m'échapper,
-et dans ce triste temps où nous vivons, c'est chose
-grave, et, prévenu par vous, je me ferais envoyer
-les bonnes feuilles et je corrigerais pour <i>la Presse</i>.</p>
-
-<p>Excusez donc toutes mes indiscrétions, et soyez
-assez <i>charitable</i> pour me donner bientôt de vos
-nouvelles. Je crains de perdre la vue, tant elle
-se fatigue, vous voyez quelle grosse et horrible
-écriture! ayez en-pitié!»</p>
-</div>
-
-<p>Eugène Sue n'eut pas la peine de faire viser son
-passeport à Turin. Le 13 mai 1853, un arrêté du
-ministre de la Police lui interdit l'entrée de la
-France. Cette mesure lui causa un très vif chagrin,
-car il songeait déjà aux moyens de rentrer en
-France. Il écrivit à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<p class="blockquote">«... Ma s&oelig;ur m'a donné de vos nouvelles que
-j'attendais bien impatiemment, et elle m'a cependant
-<span class="pagenumh"><a id="Page_293"> 293</a></span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
-attristé en me parlant d'un chagrin que vous
-cause la perte d'un ancien ami. Lequel? Voilà ce
-dont j'ignore. Ce qui ne m'empêche pas de prendre
-part à votre peine, car je sais combien vous êtes
-affectionnée à vos vrais amis.&mdash;Ma s&oelig;ur me dit
-aussi que vous avez été contente de la fin des
-<i>Mémoires</i>. Je n'ai pas besoin de vous assurer que
-votre approbation m'a été bien douce&mdash;vous jugez
-de ma joie en voyant arriver ma s&oelig;ur, mais, hélas!
-cette joie a été de courte durée, je suis au jour du
-départ de ceux que j'aime, et mon exil va me
-paraître doublement pénible.&mdash;A ce propos, un
-mot, la seule faveur que je désirerais obtenir par
-votre intermédiaire, si vous en trouvez le moyen,
-serait <i>de savoir si la mesure qui me frappe est
-temporaire ou doit se prolonger indéfiniment</i>.
-J'aurais dans ce dernier cas certains arrangements
-d'affaires, certaines mesures à prendre; donc si
-vous le pouvez, je vous serais très reconnaissant
-de me renseigner à ce sujet. Je n'ai pas besoin de
-vous dire que je ne consentirais à aucun prix, dût
-mon exil durer 20 ans, à faire aucune démarche,
-aucune promesse, à prendre aucun engagement,
-afin de faire cesser la monstrueuse iniquité dont
-je suis victime. Vous avez le c&oelig;ur trop haut pour
-ne pas me comprendre<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">&nbsp;[272]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
-C'était déjà le mot fameux de Victor Hugo:</p>
-
-<p class="blockquote">Et s'il n'en reste qu'un!...</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/293.jpg" width="522" height="384" alt="" title="" />
-<p class="caption">Lettre d'Eugène Sue</p>
-</div>
-
-<p>Mais il ne fut pas celui-là. Quatre ans après&mdash;le
-3 août 1857&mdash;il mourut presque subitement
-entre les bras du colonel Charras qui était venu le
-visiter. Cette mort inattendue causa une telle émotion
-dans le pays que, malgré l'heure assez matinale
-fixée pour les obsèques par l'Intendant général
-du Genevois, une foule énorme accourue de
-tous les villages voisins accompagna la dépouille
-mortelle d'Eugène Sue à sa dernière demeure.</p>
-
-<p>Marie de Solms, Ponsard<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">&nbsp;[273]</a> et Charras marchaient
-en tête du cortège. On avait interdit les
-cloches et les discours. Le hasard ayant voulu que
-le cortège funèbre traversât la ville un peu avant
-la grand'messe, ce fut au son des cloches de la
-cathédrale et des autres églises que le corps du
-grand romancier fut conduit au cimetière protestant.
-Et s'il n'y eut pas de discours au bord de la
-fosse, l'éloge du défunt était sur toutes les lèvres.</p>
-
-<p>Depuis lors, le chalet des Barattes est visité chaque
-année par tous les touristes qui ont lu <i>les Mystères
-de Paris</i> et <i>le Juif errant</i>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE VII<br />
-<span class="medium">DELPHINE, JULES SANDEAU, A. DUMAS</span><br />
-<span class="medium">ET GEORGE SAND</span></h2>
-</div>
-
-<div class="hanging indent">
-<p>§ I.&mdash;Jules Sandeau et Alfred de Vigny.&mdash;Pour M<sup>me</sup> Dorval.&mdash;<i>Les
-Jeudis de Madame Charbonneau.</i>&mdash;Jules Sandeau
-et Armand de Pontmartin.&mdash;<i>Marphise</i> et <i>Eutidème</i>.&mdash;<i>L'Ecole
-des Journalistes</i> et Jules Sandeau.&mdash;Ce que
-Sainte-Beuve écrivait de cette pièce.&mdash;Sandeau chevalier
-de la Légion d'honneur.&mdash;Lettre inédite à M<sup>me</sup> de Girardin
-à ce sujet.&mdash;<i>La Croix de Berny.</i>&mdash;Les droits de la pensée
-écrite défendus par Jules Sandeau dans <i>la Presse</i>.&mdash;Jules
-Sandeau et <i>Cléopâtre</i>.&mdash;Il prédit un grand avenir à
-M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Armand de Pontmartin chez «Marphise».&mdash;Son
-portrait et ceux de ses familiers dans
-<i>les Jeudis de Madame Charbonneau</i>.&mdash;Lettres inédites
-de Jules Sandeau et d'Alexandre Dumas.</p>
-
-<p>§ II.&mdash;Jules Sandeau et George Sand.&mdash;Ce que Delphine
-pensait et écrivait de Lélia, en 1837.&mdash;Commencement de
-leurs relations.&mdash;M<sup>me</sup> de Girardin éblouit George Sand.&mdash;Cabarrus
-médecin de George Sand et de sa fille Solange.&mdash;Lettres
-inédites de George Sand à M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;La
-mort de sa petite-fille.&mdash;Sa colère contre Bethmont, avocat
-de Clésinger.&mdash;Lettre poignante de George Sand à
-l'occasion de cette perte.&mdash;Ce qu'elle dit de M<sup>me</sup> de Girardin
-en apprenant sa mort.&mdash;La maternité chez Delphine.&mdash;Comment
-elle adopta le fils de son mari.&mdash;Pensée
-de M<sup>me</sup> de Girardin sur la mort.</p>
-</div>
-
-<div class="section">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span></p>
-<h3>I</h3>
-</div>
-
-<p>Je n'ai pas connu Jules Sandeau, mais, en dépit
-de son air bonhomme, il ne semble pas qu'il ait été
-très bon camarade. Je possède un certain nombre
-de lettres de lui où quelques-uns de ses confrères
-de l'Académie sont arrangés à la sauce moutarde.
-Alfred de Vigny, pour ne citer que celui-là, y est
-traité presque aussi durement que dans la correspondance
-de Sainte-Beuve avec M. et M<sup>me</sup> Juste Olivier.
-Pourquoi? Qu'y avait-il eu entre eux? Je ne
-sais, mais j'ai idée que l'auteur de <i>Mademoiselle
-de la Séglière</i> en voulait à l'auteur de <i>Cinq-Mars</i>
-et de <i>Chatterton</i> de l'avoir précédé dans le c&oelig;ur
-de M<sup>me</sup> Dorval. Il n'y avait pas de quoi, me dira-t-on;
-j'en tombe d'accord, et m'est avis qu'une
-fois délivré, sinon guéri, de cette passion qui lui
-fut si longtemps une torture, Alfred de Vigny aurait
-cédé volontiers à Sandeau son tour de faveur.
-Mais quand l'amour se mêle d'être jaloux, il l'est
-des morts aussi bien que des vivants, et Sandeau fut
-quelque temps très épris de la comédienne qui le
-fut de lui davantage encore<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">&nbsp;[274]</a>.</p>
-
-<p>Sous le bénéfice de cette observation, il ne m'en
-coûte pas de reconnaître que le célèbre romancier
-<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
-eut malgré tout plus d'amis que d'ennemis et qu'il
-fut très dévoué à ceux qu'il aimait.</p>
-
-<p>On n'a pas oublié le beau tapage que firent, en
-1862, <i>les Jeudis de Madame Charbonneau</i>, ni le
-désaveu que Jules Sandeau infligea publiquement à
-M. Armand de Pontmartin, qui avait jugé à propos
-de lui dédier la préface de ce livre.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«J'ai cru pouvoir adresser cette préface à M. Sandeau,
-disait M. de Pontmartin en guise d'excuse,
-non pas, grand Dieu! pour faire peser sur
-lui la plus légère parcelle de responsabilités, non
-pas pour le compromettre dans mes jugements et
-mes portraits, mais plutôt pour dire à cet ami,
-dont je m'étais un peu éloigné depuis qu'il est
-dans les grandeurs: «Me voilà! je suis toujours
-là! La vieille amitié qui m'a fait écrire tant d'articles
-sur vos romans, à l'époque où votre célébrité
-naissante ne dédaignait pas mon humble appui,
-cette vieille amitié n'est pas morte: je vous dédiai,
-en 1845, mon premier ouvrage, je vous offre, en
-1862, celui-ci, qui sera probablement le dernier;
-et la preuve que je n'ai pas voulu vous compromettre,
-c'est que j'ai même évité de vous flatter.</p>
-
-<p>«Voilà mon crime; je m'en accuse auprès de
-M. Sandeau et du public.»</p>
-</div>
-
-<p>Ainsi s'exprimait notre pamphlétaire dans la
-deuxième édition des <i>Jeudis de Madame Charbonneau</i>.</p>
-
-<p>Par malheur, les faits contredisaient ces belles
-paroles sur le point essentiel. Si nous n'avions pas
-<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
-su que le pseudonyme d'Eutidème cachait le personnage
-de Jules Sandeau, le scandale eût certainement
-été moindre; mais comme M. Armand de
-Pontmartin, pour nous éviter la peine de chercher,
-s'était empressé de le démasquer, lui et les
-autres, il n'était pas permis à Jules Sandeau d'accepter,
-sans se compromettre, la dédicace d'un livre
-où ses meilleurs amis étaient tournés en ridicule
-et criblés de coups d'épingle.</p>
-
-<p>De ce nombre était Marphise, lisez M<sup>me</sup> de
-Girardin, à qui Sandeau avait toutes sortes d'obligations
-et chez qui précisément il avait introduit
-M. de Pontmartin.</p>
-
-<p>On dira peut-être qu'elle était morte depuis sept
-ans. Raison de plus, car si l'on doit la vérité aux
-morts, on doit aussi, quand il le faut, les défendre,
-comme s'ils étaient encore de ce monde.</p>
-
-<p>Les relations de Jules Sandeau avec M<sup>me</sup> de Girardin
-n'étaient pas très anciennes. Je parle de leurs
-relations d'amitié et non de simple politesse. Elles
-ne remontaient pas au-delà de 1840.</p>
-
-<p>La première lettre de lui à elle que nous ayons
-trouvée dans les papiers de Delphine est du mois
-de novembre 1839. Emile de Girardin l'avait prié
-d'assister à la lecture de <i>l'Ecole des Journalistes</i>,
-dont Sainte-Beuve disait le lendemain:</p>
-
-<p class="blockquote">«M<sup>me</sup> Delphine (Gay) de Girardin a lu avant-hier
-chez elle une comédie en vers, déjà lue aux
-Français, dirigée contre M. Thiers et son mariage.
-C'est une revanche. Elle s'est dit: on m'attaque,
-<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
-où sont les purs? Et, en Romaine, elle a porté la
-guerre à Carthage; tout y est, la belle-mère, les
-frères, les s&oelig;urs; à la fin, M. Thiers, il est vrai,
-sort blanc comme neige; et cela s'intitule: <i>l'Ecole
-du Journalisme</i>, c'est-à-dire de la calomnie. Le
-piquant est qu'elle avait deux cents personnes, et
-tous les journalistes, qui faisaient la grimace, mais
-n'avaient pas résisté à l'honneur. D'ailleurs, des
-gens graves aussi: M. Ballanche y était<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">&nbsp;[275]</a>!»</p>
-
-<p>Jules Sandeau n'y était pas. Il s'était excusé par la
-lettre suivante adressée au directeur de <i>la Presse</i>:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je regrette bien vivement, Monsieur, de ne
-pouvoir assister à la lecture de <i>l'Ecole des Journalistes</i>.
-Je vous prie d'en exprimer tout mon désespoir
-à Madame de Girardin. Je suis encore retenu
-chez moi par un mal de gorge qui ne me quitte
-guère et qui m'a empêché d'aller vous voir tous
-ces derniers jours. Je me suis entendu avec M. Dujarrier<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">&nbsp;[276]</a>,
-mais il me reste un vif désir de vous
-voir, de vous remercier et de m'entretenir avec
-vous.</p>
-
-<p>«Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de mes
-sentiments les plus distingués et présenter à M<sup>me</sup> de
-Girardin l'hommage de mon admiration.</p>
-
-<p class="signature">«JULES SANDEAU<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">&nbsp;[277]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p><i>Tout mon désespoir</i> était peut-être exagéré, mais
-<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
-il ne faut pas serrer de trop près les formules de
-politesse, et Sandeau était la politesse même. A
-quelque temps de là il écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«C'est vous, Madame, que je dois remercier la
-première avant de remercier M. le ministre de l'Instruction
-publique, c'est vous qui avez demandé et
-obtenu la distinction dont je viens d'être honoré.
-C'est pour ma famille et pour moi une joie dont
-j'aime à vous exprimer toute ma reconnaissance.</p>
-
-<p>«Agréez, je vous prie, Madame, l'assurance de
-mon dévouement respectueux.</p>
-
-<p class="signature">«JULES SANDEAU<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">&nbsp;[278]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>La distinction dont il s'agit était la croix de chevalier
-de la Légion d'honneur. Delphine récompensait
-ainsi Jules Sandeau de sa collaboration littéraire
-à <i>la Presse</i>; car il faisait maintenant partie
-de la maison et même, en 1846, il devait signer
-avec M<sup>me</sup> de Girardin, Méry et Théophile Gautier,
-le roman par lettres intitulé <i>la Croix de Berny</i>. Il
-y a plus, et ce détail en surprendra plus d'un, lors
-de la révolution de Février, le directeur de <i>la Presse</i>,
-ayant fait appel à tous ses collaborateurs pour défendre
-les droits de la pensée écrite, Jules Sandeau
-lui envoya son adhésion dans cette lettre datée du
-1<sup>er</sup> mars:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Vous avez raison de compter sur notre concours
-empressé, tous les rédacteurs de <i>la Presse</i>
-répondront à votre appel. Le développement sincère
-<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
-des institutions démocratiques ne condamne
-pas les lettres au silence: la République de Platon
-est la seule qui bannisse les poètes et se défie de
-l'imagination. Les lettres sont aujourd'hui parmi
-nous ce qu'elles étaient il y a huit jours, ce qu'elles
-seront éternellement, non pas un hochet pour l'oisiveté,
-mais un enseignement qui trouve sa place,
-qui a son rôle dans la République aussi bien et
-mieux encore que dans la Monarchie. Pour établir
-cette vérité, pour la rendre manifeste à tous les
-yeux, il suffit de mettre l'imagination au service
-d'une pensée élevée; c'est un devoir impérieux que
-ne doivent jamais oublier les écrivains vraiment
-dignes de ce nom. Chacun de nous, croyez-le bien,
-accomplira ce devoir dans la mesure de ses forces.</p>
-
-<p>«Parfait dévouement.</p>
-
-<p class="signature">«JULES SANDEAU<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">&nbsp;[279]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Mais les événements furent plus forts que toutes
-les bonnes volontés. Pendant de longs mois la politique
-imposa silence aux lettres: ce n'est guère que
-sous le consulat du «baragouineur suisse<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">&nbsp;[280]</a>,»
-comme disait Jules Janin, parlant de Louis-Napoléon
-Bonaparte, que les littérateurs purent se faire entendre.
-M<sup>me</sup> de Girardin fut une des premières à être
-applaudie par le parterre du Théâtre-Français.</p>
-
-<p>Le lendemain de la représentation de <i>C'est la
-faute du mari</i>, Jules Sandeau lui écrivait:
-<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span></p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="titel">«Madame,</p>
-
-<p>«Je ne veux pas être le dernier à vous féliciter.
-J'étais à la première représentation de cette jolie
-comédie qu'il vous a plu modestement d'appeler un
-proverbe: j'en ai été ravi. Venant de vous, tant de
-grâce et d'esprit n'a rien qui doive surprendre;
-cependant, après avoir applaudi <i>Cléopâtre</i>, il est
-permis de s'étonner d'un tour si vif et si charmant;
-on s'émerveille à bon droit de voir la même branche
-donner des fleurs et des fruits si divers. C'est
-mon avis que vous êtes destinée à écrire de grandes
-et belles comédies; vous serez notre maître à tous.</p>
-
-<p>«Agréez, Madame, l'hommage respectueux de
-mon admiration la plus vive et la plus sincère<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">&nbsp;[281]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Jules Sandeau avait vu juste. M<sup>me</sup> de Girardin
-remporta coup sur coup trois éclatantes victoires
-avec <i>Lady Tartuffe</i>, <i>la Joie fait peur</i> et <i>le Chapeau
-d'un Horloger</i>. Mais comme elle n'avait obtenu,
-en 1847, qu'un succès d'estime avec <i>Cléopâtre</i>,
-en dépit de très sérieuses qualités et du talent qu'y
-avait déployé Rachel, Armand de Pontmartin, qui
-ne l'aimait guère, trouva le moyen, en 1862, quand
-elle n'était plus là pour lui répondre, de la tourner
-en ridicule, à propos de cette tragédie, dans <i>les Jeudis
-de Madame Charbonneau</i>.</p>
-
-<p class="blockquote">«Conduit par Eutidème, dit M. de Pontmartin,
-rue de Chaillot, dans une espèce de temple
-<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
-grec, bâti à dix mètres au-dessous du niveau de la
-chaussée, et où il fallait descendre comme dans une
-cave: c'était la demeure de Marphise; rien n'y
-manquait, ni colonnes, ni statues, ni fleurs, ni
-tableaux, ni candélabres, ni valets de chambre en
-habit noir et en culottes courtes; mais tout cela
-avait un air accidentel et provisoire que le comte de
-Saint-Brice, un très spirituel habitué de la maison,
-expliquait en ces termes: «Chaque fois que j'y
-retourne je crains toujours de trouver les chevaux
-vendus, les domestiques renvoyés, le mari parti,
-le salon fermé et la maison rasée.» M. de Saint-Brice
-avait dû se rassurer, au moins pour ce jour-là:
-le salon était au complet. Marphise, en grande
-tenue, son manuscrit sur les genoux; Olympio (Victor
-Hugo), Raphaël (Lamartine), Falconey (Alfred
-de Musset), les trois astres de notre ciel poétique,
-puis les planètes secondaires, Polychrome (Théophile
-Gautier), Bourimald (Méry), Caméléo (Paulin
-Limayrac), Lélia, le grand romancier amazone, des
-médecins, des artistes, deux ou trois sociétaires du
-Théâtre-Français et quelques hommes du monde.»</p>
-
-<p>Suivait ce portrait de Marphise et de son mari:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses
-flatteurs parlaient encore de sa beauté. Sa conversation
-était éblouissante mais manquait de charme;
-son esprit s'imposait; ses bons mots montaient à
-l'assaut. Chez elle la force avait fini par dominer
-la grâce: deux heures de causerie avec Marphise
-équivalaient à une courbature ou à une migraine.
-<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
-Et pourtant un de ses plus fervents admirateurs
-avait dit à son sujet ce singulier paradoxe: elle
-serait la première femme, si elle avait toujours causé,
-jamais écrit.</p>
-
-<p>«Son mari, pâle, le teint lymphatique l'&oelig;il vitreux,
-le front découpé en c&oelig;ur par une mèche prétentieuse,
-était déjà et est resté la personnification
-la plus exacte de l'homme de génie en carton-pierre,
-illuminé par deux quinquets de théâtre.»</p>
-</div>
-
-<p>Comprend-on à présent que Jules Sandeau ait
-décliné <i>l'honneur</i> que lui avait fait M. de Pontmartin
-en lui dédiant la préface de son livre?</p>
-
-<p>Après avoir ainsi débiné la femme, le pamphlétaire
-s'attaquait à l'&oelig;uvre:</p>
-
-<p class="blockquote">«C'était une tragédie de femme, mais de femme
-habillée en homme, décidée à quelque chose de bien
-viril, de bien vigoureux, et ne réussissant qu'à produire
-un ouvrage en plaqué, où tout était puéril,
-artificiel et convenu depuis le premier hémistiche
-jusqu'au dernier. Shakespeare y tendait la main à
-Campistron, Th. Gautier y coudoyait Dorat; Plutarque
-y combinait avec <i>le Journal des Modes</i>;
-Cléopâtre s'y livrait à des tirades démesurées sur
-l'archéologie, sur les hiéroglyphes, sur le soleil,
-sur le climat, sur la vertu; Antoine y commettait
-des <i>concetti</i> dans le goût de Sénèque; Octavie s'y
-exprimait comme une Parisienne bien élevée qui
-soigne la rougeole de ses enfants et leur cache les
-désordres de leur père; ce n'était ni antique, ni romain,
-ni classique, ni romantique, ni bon, ni mauvais,
-<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
-c'était une gageure tragique, gagnée par une
-femme d'esprit aux dépens de ceux qui l'écoutaient.»</p>
-
-<p>Et comme il fallait un mot de la fin à cette page
-«rosse», M. de Pontmartin disait assez haut pour
-être entendu de ses voisins:</p>
-
-<p class="blockquote">&mdash;Décidément la Muse de la Patrie ne s'appelle
-pas Melpomène.</p>
-
-<p>Ah! oui, Sandeau avait bien fait de renvoyer sa
-dédicace à cet ami compromettant! S'il s'était contenté
-de la mettre dans sa poche ou de hausser les
-épaules, tout le monde, à commencer par Emile
-de Girardin, l'aurait cru complice, et c'est ce qu'il
-ne voulait pas.</p>
-
-<p>Et pourtant, tout admirateur qu'il était du talent
-de Delphine, il n'avait jamais été de ses courtisans;
-la lettre suivante en fait foi:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«C'est aujourd'hui seulement, à mon retour de
-la campagne, lui mandait-il en 1853, que je reçois
-votre lettre, écrite depuis plus de huit jours. Je
-vous dirai mal combien j'en suis touché. Il faut que
-vous soyez la bonté même pour penser encore
-quelquefois à moi. Je vous avais bien aperçue,
-l'autre soir au Théâtre-Français, mais j'étais si
-honteux d'avoir laissé passer tant de mois sans
-aller vous voir, que je n'ai pas osé me présenter
-dans votre loge. Dites que je suis un ours, un
-buffle, tout ce qu'il y a de plus lourd et de plus
-maussade dans la création. Quant à mon amitié,
-puisque vous me permettez de donner ce nom aux
-<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
-sentiments de reconnaissance et d'admiration que
-je vous ai voués, je vous prie très sérieusement de
-n'en jamais douter. Faites-moi l'honneur de me
-compter au nombre de vos vieux amis, et croyez
-que, parmi ceux qui ont le bonheur de vous voir
-souvent, il en est peu qui vous soient plus attachés
-que moi, qui ne vous vois jamais.</p>
-
-<p>«Agréez, Madame, l'expression de mon respectueux
-dévouement.</p>
-
-<p class="signature">«JULES SANDEAU.</p>
-
-<p>«Mardi.&mdash;M. Emile Augier est venu nous voir
-dimanche à la Celle-Saint-Cloud. Il nous parlait de
-votre soirée de mardi dernier, et M<sup>me</sup> Sandeau disait
-avec regret: M<sup>me</sup> de Girardin ne m'invite plus.
-Elle sera bien charmée d'apprendre que vous ne
-l'aviez pas oubliée<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">&nbsp;[282]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Jules Sandeau était un peu comme Alexandre Dumas
-qui, sur le point de partir pour un long voyage,
-écrivait un jour à Delphine:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«J'ai l'amitié égoïste et jalouse comme l'amour.
-Vous voir au milieu de votre salon entourée de
-vingt personnes à qui vous souriez serait pour
-moi un motif de tristesse si ridicule que j'en serais
-doublement triste. Je n'ai plus assez longtemps à
-vous voir, et je serai trop longtemps loin de vous
-pour ne pas me faire un bonheur des derniers
-<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
-instants où je vous verrai. Je me présenterai donc
-chez vous pour vous offrir mes excuses, aux heures
-où je vous saurai seule ou en petit comité. Dans
-le monde vous êtes comme une glace brisée. Chaque
-ami peut se mirer dans un fragment de vous-même,
-il est vrai, mais mieux vaut se regarder dans
-la glace entière.</p>
-
-<p>«Je vous écris seul chez moi, tandis que vous
-dites vos beaux vers et qu'on vous applaudit, et je
-vous dis cela afin que vous sachiez bien que ce n'est
-pas quelque empêchement frivole qui me retient
-loin de vous, mais bien une résolution réfléchie.
-Vous devez être bien belle, toute joyeuse et toute
-inspirée à cette heure. Je ferme les yeux et je vous
-vois.</p>
-
-<p>«Vous me laisserez vous écrire, n'est-ce pas?
-pendant mon voyage, des lettres bien longues,
-bien confidentielles et bien naïves. On peut tout
-dire à six cents lieues de la personne à laquelle on
-parle, et il ne peut y avoir de colère contre les amis
-tristes et absents.</p>
-
-<p>«Adieu, Madame, je vous aime d'une amitié trop
-égoïste pour vous céder au monde, et loin de vous
-je vous ai du moins tout entière en souvenir.</p>
-
-<p>«A vos pieds.</p>
-
-<p class="signature">«AL. DUMAS<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">&nbsp;[283]</a>.»</p>
-</div>
-
-<div class="section">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span></p>
-<h3>II</h3>
-</div>
-
-<p>Mais j'y songe: la raison pour laquelle Sandeau
-fréquentait si peu chez M<sup>me</sup> de Girardin pourrait
-bien avoir été tout simplement la peur d'y rencontrer
-son ancienne moitié littéraire, car George
-Sand, dans les années qui suivirent la proclamation
-de l'Empire, voyait assez souvent Delphine, et
-sans fuir positivement l'auteur de <i>Lélia</i>, Jules Sandeau
-évitait de se trouver sur son passage.</p>
-
-<p>Cependant Delphine n'avait pas toujours ménagé
-l'amour-propre de George Sand. En 1837, par
-exemple, quand George eut fait alliance avec Lamennais,
-Delphine lui dit, sans en avoir l'air, des
-choses assez désagréables.</p>
-
-<p class="blockquote">«... Vous le voyez, écrivait-elle dans son feuilleton
-de <i>la Presse</i>, chacun de ses livres admirables
-porte l'empreinte de l'affection qui l'inspira; et la
-pensée de George Sand, qui se montre tour à tour
-froide et désenchantée avec les héros des salons,
-gracieuse, fraîche, riante avec le chanteur des ruisseaux
-et des bruyères, poétique avec le poète, républicaine
-avec l'avocat, apparaît aujourd'hui morale
-et religieuse avec le prêtre politique. Ce qui
-faisait dire l'autre jour à un mauvais plaisant:
-«C'est surtout à propos des ouvrages des femmes
-que l'on peut écrire avec M. de Buffon: «Le style,
-c'est l'homme.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
-Elle l'avait égratignée ainsi à plusieurs reprises,
-mais George Sand, qui n'avait pas l'épiderme sensible,
-ne lui en avait gardé aucune dent. Elle saisit
-même avec empressement la première occasion qui
-s'offrit à elle de faire sa connaissance, et, comme
-elles avaient toutes deux un grand fonds de bonté,
-du jour où elles se virent tête à tête elles devinrent
-amies.</p>
-
-<p>La lettre suivante n'est pas datée, mais elle doit
-être de 1852 ou de 1853, en tout cas du commencement
-de leurs relations. George Sand écrivait à
-Emile de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Permettez-moi de vous demander asile pour
-un article sur les poésies d'un mien ami, qui a du
-talent et peu d'aide. Accordez-moi un coin dans <i>la
-Presse</i> pour que je dise de lui ce que je pense.</p>
-
-<p>«C'est une occasion que je saisis de me rappeler
-à votre bon souvenir et à celui de M<sup>me</sup> de Girardin,
-dont je suis encore toute <i>éblouie</i>, c'est le mot.
-On passerait sa vie à l'écouter comme à vous lire.
-Mais de telles douceurs ne sont pas faites pour les
-ours de mon espèce, et ma récréation ici est de
-me rappeler les quelques bonnes heures que j'ai
-passées entre vous deux. Je vous en remercie et
-vous demande pardon d'être si ennuyeuse. Ce n'est
-pas ma faute. Je ne le fais pas exprès; mais cela
-me sert du moins à bien sentir le charme qui est
-dans les autres.</p>
-
-<p>«Je vous remercie encore plus de l'amitié que
-vous témoignez à ma fille. Elle en est touchée
-<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
-comme elle le doit. Mais je vis en tête à tête avec
-notre petite Jeanne<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">&nbsp;[284]</a>. Faites-nous donc une société
-où l'on ne soit pas triste, en voyant pousser une
-ravissante petite fille!</p>
-
-<p>«Dites à M<sup>me</sup> de Girardin que je l'aime beaucoup,
-beaucoup. Je la charge de vous en dire autant
-de ma part, et elle dira bien mieux que moi.
-J'ai vu que sa pièce avait été reçue aux Français
-avec acclamation. J'irai l'applaudir de grand c&oelig;ur.</p>
-
-<p class="signature">«GEORGE SAND.</p>
-
-<p>«Solange m'écrit qu'elle a été malade et que
-M. Cabarrus l'a encore <i>reguérie</i>. Je dois donc
-remercier aussi votre illustre <i>grenouille</i> de docteur
-que vous prétendez avoir été intimidé par un pauvre
-vieux <i>lièvre</i> de ma connaissance. Je croirais
-plutôt l'avoir endormi, si M<sup>me</sup> de Girardin n'eût
-été là pour combattre le narcotique<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">&nbsp;[285]</a>.»
-On voit que M. et M<sup>me</sup> de Girardin avaient passé,
-comme à la plupart de leurs amis, leur médecin à
-George Sand.</p>
-</div>
-
-<p>Quelque temps après, elle leur écrivait au sujet
-du docteur:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Nohant, 23 juillet 1853.</p>
-
-<p>«Je parie que vous n'avez pas lu la lettre ouverte
-que vous m'envoyez? Vous avez eu bien tort.
-C'est la lettre d'un fou, d'un <i>inconnu</i> suédenborgiste
-<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
-qui me dit que je suis condamnée aux châtiments
-éternels et qu'il est trop tard pour que je
-me repente de mes erreurs&mdash;alors, vous comprenez
-que je ne me donnerai pas une peine inutile,
-et que je resterai dans mon péché.</p>
-
-<p>«Le docteur m'a promis de venir voir le mois
-prochain une propriété à vendre par ici et qu'il
-prendrait gîte chez moi. Il m'a promis aussi de
-votre part que vous l'aideriez à enlever M<sup>me</sup> de
-Girardin pour me l'amener. J'y compte, et vous
-autres qui prétendez ne pas m'oublier, il s'agit de
-le me prouver, entendez-vous?</p>
-
-<p class="signature">«GEORGE SAND<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">&nbsp;[286]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Mais Delphine, qui dans le même temps avait reçu
-une invitation de Victor Hugo, au lieu de se rendre
-à Nohant, prit la route de Guernesey, et George
-Sand trouve la chose toute naturelle.</p>
-
-<p>L'année suivante, Lélia écrivait encore:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Nohant, 26 décembre 1854.</p>
-
-<p class="titel">«Chère Madame,</p>
-
-<p>«J'envoie à votre valet de chambre, avec prière
-de les servir sur votre table... quoi? six fromages!
-mais quels fromages! Des fromages qui sentent
-aussi mauvais que vous sentez bon, mais qui sont
-aussi bons en tant que fromages que vous êtes
-bonne en tant que femme, et qui ont autant de
-<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
-renommée en Berry, en tant que fromages, que
-vous avez de gloire, en tant que génie, dans le
-monde entier.</p>
-
-<p>«Après un compliment du jour de l'an si heureusement
-tourné, permettez-moi de vous embrasser
-et de vous féliciter du beau succès que vous
-venez d'avoir à notre Gymnase<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">&nbsp;[287]</a> et qui vous y
-attirera tout à fait, j'espère.</p>
-
-<p>«Et puis dites à M. de Girardin que je pense
-beaucoup à lui en général et en particulier, et dites-vous
-bien l'un à l'autre que je vous suis attachée
-et dévouée, en esprit et en vérité.</p>
-
-<p class="signature">«GEORGE SAND.</p>
-
-<p>«Est-ce que vous serez assez aimable pour rappeler
-à M. de Girardin mon ami Victor Borie et sa
-<i>Revue agricole</i>?</p>
-
-<p>«Je vous renvoie M. Limayrac qui vous dira que
-nous avons dit grand mal de vous<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">&nbsp;[288]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Mais voici venus les mauvais jours. Un deuil cruel
-s'est abattu tout à coup sur la maison de George
-Sand, à la suite d'un procès non moins triste. Solange,
-sa fille, a perdu sa petite Jeanne, que lui disputait
-avec un acharnement digne d'une meilleure
-cause, Clésinger, son mari, dont elle vivait séparée
-depuis près de trois ans. La pauvre enfant est
-morte à Paris, dans la nuit du 13 au 14 janvier
-<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
-1835, loin de sa mère et de sa grand'mère, au
-moment où George Sand, qui en avait obtenu la
-garde, allait la placer au couvent du Sacré-C&oelig;ur.
-Et c'est encore tout étourdie de ce coup terrible,
-que la recluse de Nohant écrit à M<sup>me</sup> de Girardin:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«Nohant, 18 février 1855.</p>
-
-<p class="titel">«Chère Madame,</p>
-
-<p>«Vous avez été bonne comme un ange pour ma
-pauvre fille, et naturellement émue de la mort de
-ma pauvre Jeanne. Je suis à vous pour la vie.
-M. Bethmont a gagné sa cause. Le parti Cavaignac
-ne rend ses prisonniers qu'après les avoir tués<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">&nbsp;[289]</a>.
-C'est dans l'ordre. Nous avons enseveli la victime
-sous les cyprès qui abritent mon père et ma grand'mère<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">&nbsp;[290]</a>.
-M. Bethmont va sûrement plaider pour
-que son client puisse venir profaner cette tombe<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">&nbsp;[291]</a>.
-Ce sera un thème nouveau pour faire des phrases
-d'avocat. Le client aliéné viendra donc. Je m'y
-attends. Nous le ferons suivre jusqu'au premier
-cabaret où il oubliera le cadavre de son enfant.</p>
-
-<p>«Nous avons passé la matinée à regarder les poupées
-laissées ici par Jeanne; jusque sur mon bureau
-ses jouets favoris l'attendaient. Nous embrassons
-<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
-comme des reliques les derniers petits chiffons
-qu'elle a cousus sur son lit de mort. Ma pauvre fille
-est brisée, et ce n'est pas seulement nous, c'est tout
-le pays qui pleure la belle, la malheureuse <i>Nini</i>.
-Elle a été bien aimée ici, mais aussi bien haïe là-bas,
-parce qu'elle était ma chair et mon sang! Chère
-Madame, votre grand c&oelig;ur de poète et de femme
-comprend la douleur et l'amertume du nôtre. Je
-ne sais pas trop ce que je vous dis, mais démêlez
-là-dedans que je vous bénis et que je vous aime.
-Je dis cela à vous et à M. de Girardin qui à 5 heures
-du matin était auprès de mon enfant mort et
-de ma fille mourante. Ah! mes amis, mes amis! il
-y a une justice au-delà de ce monde.</p>
-
-<p class="i4">«A vous.</p>
-
-<p class="signature">«GEORGE SAND<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">&nbsp;[292]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Quatre mois et quelques jours après avoir écrit
-cette lettre poignante, George Sand apprenait la
-mort de M<sup>me</sup> de Girardin (29 juin 1855)<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">&nbsp;[293]</a>. Ce coup
-inattendu acheva de la terrasser. Quand elle fut
-<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
-remise, elle prit sa plume, qui ne demandait qu'à
-courir, et fit l'éloge de Delphine dans une page
-admirable d'où j'extrais les lignes suivantes:</p>
-
-<p class="blockquote">«... On a dit avec raison qu'elle avait eu le
-double charme de rester femme. Eh bien! elle était
-plus complète encore, elle était mère dans son
-c&oelig;ur et dans ses entrailles, bien qu'elle eût été privée
-des joies et des douleurs de la maternité. Ses
-belles et saintes larmes avaient coulé par torrents
-sur notre désastre à nous! Elle avait été là, soutenant,
-consolant, partageant le désespoir des autres,
-l'éprouvant, le cherchant, voulant en prendre sa
-part, aimant ce que nous avions aimé, et nous
-montrant, sans y songer, quelle mère elle eût été
-elle-même. Ce ne fut donc pas une fantaisie, une
-idée littéraire quelconque, cette adorable pièce de <i>la</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
-<i>Joie fait peur</i>. Elle prit cette idée-là dans ses propres
-entrailles; elle eut le <i>droit</i> de faire parler une
-mère, et ce fut là l'apogée de son inspiration. Le
-sujet semblait scabreux pour elle. Qu'elle l'eût
-traité par l'esprit seulement, toute mère eût pu
-lui dire, comme Tell à Gessler: <i>Ah! tu n'as pas
-d'enfants!</i> Il n'en fut point ainsi: elle toucha juste
-et profondément, elle fit pleurer jusqu'au sanglot,
-jusqu'à l'étouffement, tous les hommes, et, chose
-plus victorieuse en un pareil sujet, toutes les
-femmes<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">&nbsp;[294]</a>.»</p>
-
-<p>George Sand disait vrai. Delphine était si bien
-faite pour être mère que le jour où son mari lui amena
-par la main l'enfant qu'il avait eu d'une autre,
-bien loin de s'indigner et de crier à l'adultère, comme
-l'eussent fait les trois quarts des femmes, elle lui
-dit, sans essayer de maîtriser son émotion: «Merci
-pour cette marque de confiance!» Et elle adopta
-l'enfant et elle l'aima, comme s'il avait été son propre
-fils!
-<span class="pagenumh"><a id="Page_318"> 318</a></span></p>
-
-<div class="topspace poetry"><div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span></div>
-<p class="i3 xlarge">APPENDICE</p>
-<p class="i5 large">POÉSIES</p>
-<p class="i2 medium">DÉDIÉES A M<sup>me</sup> DE GIRARDIN</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i7">I</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i3">A M<sup>lle</sup> DELPHINE GAY</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>La France a vu longtemps le sceptre poétique</p>
-<p>D'homme en homme transmis comme un spectre de rois,</p>
-<p>Laissant aux filles d'Eve, heureuses de leurs droits,</p>
-<p>De la frêle beauté l'empire despotique.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Corinne, sous vos traits, du rivage italique</p>
-<p>Aborda parmi nous, plus reine qu'autrefois:</p>
-<p>Et si la grâce encore impose mieux ses lois,</p>
-<p>Dans la France de l'art s'éteint la loi salique.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Dieu tenait ses trésors avec soin renfermés:</p>
-<p>Il dotait, peu prodigue envers ses plus aimés,</p>
-<p>L'un d'esprit scintillant, l'autre de poésie;</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Mais désarmant, un jour, ses avares décrets,</p>
-<p>Dans la coupe où votre âme a puisé ses secrets</p>
-<p>Sa main mêla le sel attique à l'ambroisie.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<span class="i9">ÉMILE DESCHAMPS.</span>
-</div></div>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span></p>
-<p class="i7">II</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i4">A M<sup>lle</sup> DELPHINE GAY</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i9">Saint-Point, 29 juillet 1829.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Celui qui voit briller ces Alpes, d'où l'aurore,</p>
-<p>Comme un aigle qui prend son vol du haut des monts,</p>
-<p>D'une aile étincelante ouvre les cieux, et dore</p>
-<p class="i4"> Les neiges de leurs fronts;</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Celui-là, l'&oelig;il frappé de ces hauteurs sublimes,</p>
-<p>Croit que ces monts glacés qu'il admire et qu'il fuit</p>
-<p>Ne sont qu'affreux déserts, rochers, torrents, abîmes,</p>
-<p class="i4"> Foudre, tempête et bruit.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>«Mesurons-les de loin», dit-il. Mais si sa route</p>
-<p>Le conduit jusqu'aux flancs d'où pendent leurs forêts,</p>
-<p>S'il pénètre, au vain bruit de leurs eaux qu'il écoute,</p>
-<p class="i4"> Dans leurs vallons secrets;</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Il y trouve, ravi des solitudes vertes</p>
-<p>Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté,</p>
-<p>Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes</p>
-<p class="i4"> A l'hospitalité;</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Des sources sous le hêtre, ainsi que dans la plaine,</p>
-<p>De frais ruisseaux dont l'&oelig;il aime à suivre les bonds,</p>
-<p>De l'ombre, des rayons, des brises dont l'haleine</p>
-<p class="i4"> Plie à peine les joncs;</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Des coteaux aux flancs d'or, de limpides vallées,</p>
-<p>Et des lacs étoilés des feux du firmament,</p>
-<p>Dont les vagues d'azur et de saphir mêlées</p>
-<p class="i4"> Se bercent doucement.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Il entend ces doux bruits de voix qui se répondent,</p>
-<p>De murmures du soir qui montent des hameaux,</p>
-<p>De cloches des troupeaux, de chants qui se confondent</p>
-<p class="i4"> Au son des chalumeaux.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></div>
-<p>Marchant sur des tapis d'herbe en fleur et de mousse:</p>
-<p>«Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais!»</p>
-<p>La nature a caché ses grâces les plus douces</p>
-<p class="i4"> Sous ces plus hauts sommets.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève</p>
-<p>De leur éclat lointain semblent nous consumer;</p>
-<p>Jalouse de ses dons, la gloire leur enlève</p>
-<p class="i4"> Tout ce qui laisse aimer.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Ainsi quand je te vis, jeune et belle victime</p>
-<p>Qu'un génie éclatant choisit pour ton malheur,</p>
-<p>Je cherchai sur ton front le rayon qui t'anime</p>
-<p class="i4"> Et je fermai mon c&oelig;ur.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Mais un jour (c'était l'heure où le soin du ménage</p>
-<p>Retient la jeune fille à son foyer pieux,</p>
-<p>Où l'on n'a pas encor composé son visage</p>
-<p class="i4"> Pour l'&oelig;il des envieux),</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>J'entrai comme un ami qui vient avec l'aurore</p>
-<p>Solliciter sans bruit la porte d'un ami,</p>
-<p>Qui l'entr'ouvre, et du seuil que son pied touche encore,</p>
-<p class="i4"> Demande: «A-t-il dormi?»</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Les meubles dispersés dans la salle nocturne,</p>
-<p>La lampe qui fumait, oubliée au soleil,</p>
-<p>Etalaient ce désordre, emblême taciturne</p>
-<p class="i4"> D'une nuit sans sommeil.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Des harpes et des chants, souvenirs d'une fête,</p>
-<p>Des livres échappés à des doigts assoupis,</p>
-<p>Et des feuilles de fleurs qui couronnaient la tête</p>
-<p class="i4"> Y jonchaient les tapis.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>La veille avait flétri de ta blanche parure</p>
-<p>Les longs plis qu'à ton sein le n&oelig;ud pressait encor,</p>
-<p>Et les cheveux cendrés jusques à ta ceinture</p>
-<p class="i4"> Roulaient leurs ondes d'or.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span></div>
-<p>Ton visage était pâle, une sombre pensée</p>
-<p>De ton front incliné lentement s'effaçait,</p>
-<p>Et dans ta froide main, la main entrelacée</p>
-<p class="i4"> Sur tes genoux glissait.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures,</p>
-<p>La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancher</p>
-<p>Deux perles de la nuit, que des feuilles obscures</p>
-<p> Empêchent de sécher.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Sur tes lèvres collé, ton doigt disait: «Silence!»</p>
-<p>Car l'enfant de ta s&oelig;ur dormait dans son berceau,</p>
-<p>Et ton pied suspendu le berçait en cadence</p>
-<p class="i4"> Sous son mobile arceau.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>La mort avait jeté son ombre passagère</p>
-<p>Sur cette jeune couche; et dans ton &oelig;il troublé,</p>
-<p>Dans ton sein virginal, tout le c&oelig;ur d'une mère</p>
-<p class="i4"> D'avance avait parlé;</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte,</p>
-<p>Et, quand un seul soupir trahissait le réveil,</p>
-<p>Tu chantais au berceau l'amoureuse complainte</p>
-<p class="i4"> Qui le force au sommeil.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie,</p>
-<p>Trouvant que sur les c&oelig;urs un empire est trop peu,</p>
-<p>Lancer d'un seul regard l'amour et le génie,</p>
-<p class="i4"> La lumière et le feu!</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Qu'il t'écoute chanter comme un autre respire,</p>
-<p>Comme le vent murmure en s'exhalant des bois,</p>
-<p>Harpe, écho de nos c&oelig;urs, et dont chaque vent tire</p>
-<p> Une seconde voix!</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Pour moi, quand la mémoire évoque ton image,</p>
-<p>Je te vois, l'&oelig;il éteint par la veille et les pleurs,</p>
-<p>Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage</p>
-<p class="i4"> Sur un lit de douleurs!</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span></div>
-<p>Je t'entends murmurer ces simples mots de l'âme</p>
-<p>Que la douleur enseigne à ce qui sait sentir,</p>
-<p>Et ces chants enfantins que la plus humble femme</p>
-<p class="i4"> Fait le mieux retentir;</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Et je dis en moi-même: «Oh! périsse la lyre!</p>
-<p>De la gloire à son c&oelig;ur le calice est amer.</p>
-<p>Le génie est une âme; on l'oublie, on l'admire;</p>
-<p class="i4"> Elle savait aimer!»</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>L'étoile de la gloire, astre de sombre augure,</p>
-<p>Semblable à l'insensé qui secoue un flambeau,</p>
-<p>Eblouissant nos jours, les pousse à l'aventure</p>
-<p class="i4"> Vers un brillant tombeau.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>L'étoile de la femme est la pâle lumière</p>
-<p>Qui se cache, le jour, dans l'azur étoilé,</p>
-<p>Monde mystérieux que seul à la paupière</p>
-<p class="i4"> La nuit a révélé.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Sur le front qui l'admire elle luit en silence;</p>
-<p>Elle illumine à peine un point du firmament,</p>
-<p>Et de ses doux rayons l'amoureuse influence</p>
-<p class="i4"> N'enivre qu'un amant!</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i9">LAMARTINE</p>
-</div></div>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i7">III</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i2">MADAME ÉMILE DE GIRARDIN</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>La mort vient de frapper les plus beaux yeux du monde.</p>
-<p>Nous ne les verrons plus qu'en saluant les cieux.</p>
-<p>Oui, c'est aux cieux déjà que leur grâce profonde</p>
-<p>Comme un aimant d'espoir semble attirer nos yeux.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Belle étoile aux longs cils qui regardez la terre,</p>
-<p>N'êtes-vous pas Delphine enlevée aux flambeaux,</p>
-<p>Ardente à soulever le splendide mystère</p>
-<p>Pour nous illuminer dans nos bruyants tombeaux?</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span></div>
-<p>Sa grande âme ingénue avait peur de la joie.</p>
-<p>Lucide et curieuse à l'égal des enfants,</p>
-<p>Du long regard humide où le rire se noie,</p>
-<p>Elle épiait les pleurs sous les fronts triomphants.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Albert Durr l'avait vue à l'étude penchée,</p>
-<p>Au monde intérieur où lui seul pénétrait,</p>
-<p>Quand sa mélancolie éternelle et cachée</p>
-<p>Dans un ange rêveur la peignit trait pour trait.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Son enfance éclata par un cri de victoire</p>
-<p>Lisant à livre ouvert où d'autres épelaient.</p>
-<p>Elle chantait sa mère, elle appelait la gloire,</p>
-<p>Elle enivrait la foule... et les femmes tremblaient.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Et charmante, elle aima comme elle était: sans feinte.</p>
-<p>Loyale avec la haine autant qu'avec l'amour.</p>
-<p>Dans ses chants indignés, dans sa furtive plainte,</p>
-<p>Comme un luth enflammé son c&oelig;ur vibrait à jour!</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Elle aussi, l'adorable! a gémi d'être née.</p>
-<p>Dans l'absence d'un c&oelig;ur toujours lent à venir.</p>
-<p>Lorsque tous la suivaient pensive et couronnée,</p>
-<p>Ce c&oelig;ur, elle eût donné ses jours pour l'obtenir.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Oh! l'amour dans l'hymen! Oh! rêve de la femme!</p>
-<p>O pleurs mal essuyés, visibles dans ses vers!</p>
-<p>Tout ce qu'elle taisait à l'âme de son âme,</p>
-<p>Doux pleurs, allez-vous-en l'apprendre à l'univers!</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Elle meurt! presque reine, hélas! et presque heureuse,</p>
-<p>Colombe aux plumes d'or, femme aux tendres douleurs;</p>
-<p>Elle meurt tout à coup d'elle-même peureuse,</p>
-<p>Et douce, elle s'enferme au linceul de ses fleurs.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>O beauté souveraine à travers tous les voiles!</p>
-<p>Tant que les noms aimés retourneront aux cieux,</p>
-<p>Nous chercherons Delphine à travers les étoiles,</p>
-<p>Et ton doux nom de s&oelig;ur humectera nos yeux.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i1"><i>1855.</i></p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i9">MARCELINE DESBORDES-VALMORE</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>(<i>Poésies inédites</i>.)</p>
-</div></div>
-
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></p>
-<h2 class="normal">INDEX ALPHABÉTIQUE<br />
-<span class="medium">DES NOMS PROPRES CITÉS DANS CET OUVRAGE</span></h2>
-</div>
-
-<p class="alphabet">A</p>
-<ul>
-<li>Allan (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_275">275</a>.</li>
-<li>Allart (Hortense), <a href="#Page_25">25</a>.</li>
-<li>Alletz, <a href="#Page_27">27</a>.</li>
-<li>Andryane, <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-<li>Angely (M<sup>me</sup> Regnaut de Saint-Jean d'), <a href="#Page_41">41</a>.</li>
-<li>Antoine, <a href="#Page_262">262</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
-<li>Apelle, <a href="#Page_48">48</a>.</li>
-<li>Arbouville (M<sup>me</sup> d'), <a href="#Page_262">262</a>.</li>
-<li>Artois (le Comte d'), <a href="#Page_45">45</a>, <a href="#Page_47">47</a>.</li>
-<li>Artot, <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-<li>Assise (Saint François d'), <a href="#Page_69">69</a>.</li>
-<li>Auger (Hippolyte), <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_209">209</a>.</li>
-<li>Augier (Emile), <a href="#Page_307">307</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">B</p>
-<ul>
-<li>Ballanche, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_238">238</a>, <a href="#Page_239">239</a>, <a href="#Page_300">300</a>.</li>
-<li>Balzac (Honoré de), <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_204">204</a>-<a href="#Page_233">233</a>.</li>
-<li>Baour-Lormian, <a href="#Page_31">31</a>.</li>
-<li>Barante (le baron de), <a href="#Page_45">45</a>.</li>
-<li>Barrot (Ferdinand), <a href="#Page_268">268</a>.</li>
-<li>Barthou (Louis), <a href="#Page_174">174</a>.</li>
-<li>Baschet (Armand), <a href="#Page_207">207</a>.</li>
-<li>Beauharnais (Eug. de), <a href="#Page_283">283</a>.</li>
-<li>Beaumont (Paulin de), <a href="#Page_19">19</a>.</li>
-<li>Beauvallet, <a href="#Page_265">265</a>.</li>
-<li>Beauvoir (Roger de), <a href="#Page_284">284</a>.</li>
-<li>Becker, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_98">98</a>.</li>
-<li>Bégis, <a href="#Page_297">297</a>.</li>
-<li>Belmontet (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_85">85</a>.</li>
-<li>Béranger, <a href="#Page_115">115</a>.</li>
-<li>Berry (la duchesse de), <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_207">207</a>.</li>
-<li>Berryer, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_225">225</a>.</li>
-<li>Berton, <a href="#Page_22">22</a>.</li>
-<li>Bethmont, <a href="#Page_314">314</a>.</li>
-<li>Blanc (Louis), <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-<li>Bohrer (les frères), <a href="#Page_18">18</a>.</li>
-<li>Boigne (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_59">59</a>.</li>
-<li>Bois (Jules), <a href="#Page_195">195</a>.</li>
-<li>Bois-le-Comte (E. Sain de), <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_209">209</a>, <a href="#Page_213">213</a>.</li>
-<li>Bonald (de), <a href="#Page_225">225</a>.</li>
-<li>Bonaparte, <a href="#Page_122">122</a>.</li>
-<li>Borie (Victor), <a href="#Page_313">313</a>.</li>
-<li>Boulay-Paty, <a href="#Page_132">132</a>.</li>
-<li>Bourgin (Georges), <a href="#Page_111">111</a>.</li>
-<li>Bourmont (le maréchal de), <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_59">59</a>.</li>
-<li>Brifaut (Eug.), <a href="#Page_70">70</a>.</li>
-<li>Buchez, <a href="#Page_208">208</a>.</li>
-<li>Buloz, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_239">239</a>, <a href="#Page_263">263</a>.</li>
-<li>Byron (lord), <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_197">197</a>.</li>
-</ul>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span></p>
-
-<p class="alphabet">C</p>
-<ul>
-<li>Cabarrus (le D<sup>r</sup>), <a href="#Page_184">184</a>,<a href="#Page_185">185</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li>
-<li>Campenon, <a href="#Page_225">225</a>.</li>
-<li>Campistron, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
-<li>Canclaux (de), <a href="#Page_163">163</a>.</li>
-<li>Canclaux (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_163">163</a>.</li>
-<li>Canonge (Eléonore de), <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-<li>Cassagnac (Granier de), <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
-<li>Castlereagh (lord), <a href="#Page_18">18</a>.</li>
-<li>Catalani (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_18">18</a>.</li>
-<li>Cavaignac (le général), <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_314">314</a>.</li>
-<li>Cavé, <a href="#Page_271">271</a>.</li>
-<li>Cavour, <a href="#Page_110">110</a>.</li>
-<li>César, <a href="#Page_262">262</a>.</li>
-<li>Champeaux (de), <a href="#Page_142">142</a>.</li>
-<li>Champvans (de), <a href="#Page_105">105</a>.</li>
-<li>Chantal (Sainte Françoise de), <a href="#Page_283">283</a>.</li>
-<li>Charles X, <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_76">76</a>.</li>
-<li>Charles (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_62">62</a>.</li>
-<li>Charras (le colonel), <a href="#Page_295">295</a>.</li>
-<li>Chassériau, <a href="#Page_185">185</a>.</li>
-<li>Chastenay (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_85">85</a>.</li>
-<li>Chateaubriand (le Vicomte de), <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_27">27</a>, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_41">41</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_154">154</a>, <a href="#Page_155">155</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_238">238</a>.</li>
-<li>Chauvet, <a href="#Page_27">27</a>.</li>
-<li>Chénier (André), <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-<li>Chéramy, <a href="#Page_297">297</a>.</li>
-<li>Cherval (le Comte de), <a href="#Page_272">272</a>.</li>
-<li>Chimay (la princesse de), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-<li>Cicéron, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-<li>Cinti, <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-<li>Claretie (Jules), <a href="#Page_218">218</a>.</li>
-<li>Clausel (le maréchal), <a href="#Page_109">109</a>.</li>
-<li>Cléopâtre, <a href="#Page_262">262</a>, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
-<li>Clésinger, <a href="#Page_313">313</a>, <a href="#Page_314">314</a>.</li>
-<li>Clésinger (Jeanne-Gabrielle), <a href="#Page_311">311</a>, <a href="#Page_314">314</a>.</li>
-<li>Colonna (Victoria), <a href="#Page_262">262</a>.</li>
-<li>Combette, <a href="#Page_254">254</a>.</li>
-<li>Constant (Benjamin), <a href="#Page_17">17</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_31">31</a>.</li>
-<li>Constant (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-<li>Corneille, <a href="#Page_245">245</a>, <a href="#Page_275">275</a>.</li>
-<li>Cottin (Paul), <a href="#Page_22">22</a>.</li>
-<li>Crémieux (Ad.), <a href="#Page_241">241</a>, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_244">244</a>, <a href="#Page_271">271</a>.</li>
-<li>Crémieux (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_271">271</a>.</li>
-<li>Cunin-Gridaine, <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-<li>Custine (de), <a href="#Page_152">152</a>.</li>
-<li>Custine (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_42">42</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">D</p>
-<ul>
-<li>Dain (Charles), <a href="#Page_289">289</a>.</li>
-<li>Dalopeus, <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-<li>Damoreau (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_162">162</a>.</li>
-<li>Dante, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-<li>Dargaud, <a href="#Page_69">69</a>.</li>
-<li>David (Louis), <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_34">34</a>.</li>
-<li>David (d'Angers), <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-<li>Davillier (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_17">17</a>.</li>
-<li>Decazes (le duc de), <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_26">26</a>.</li>
-<li>Defresne, <a href="#Page_272">272</a>.</li>
-<li>Delamotte (Emile), <a href="#Page_208">208</a>.</li>
-<li>Delavigne (Casimir), <a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_44">44</a>.</li>
-<li>Démosthène, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-<li>Desbordes-Valmore (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_135">135</a>.</li>
-<li>Deschamps (Emile), <a href="#Page_319">319</a>.</li>
-<li>Détroyat (M<sup>me</sup> Léonce), <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_316">316</a>.</li>
-<li>Dino (la duchesse de), <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_125">125</a>.</li>
-<li>Diodati, <a href="#Page_109">109</a>.</li>
-<li>Doisy, <a href="#Page_89">89</a>.</li>
-<li>Dorat, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
-<li>Dorval (Marie), <a href="#Page_274">274</a>, <a href="#Page_297">297</a>.</li>
-<li>Dondan, <a href="#Page_135">135</a>.</li>
-<li>Doudeauville (le duc de La Rochefoucauld-), <a href="#Page_49">49</a>, <a href="#Page_65">65</a>.</li>
-<li>Drouet (Juliette), <a href="#Page_154">154</a>.</li>
-<li>Dubois (Emilie), <a href="#Page_275">275</a>.</li>
-<li>Duchambge (Pauline), <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-<li>Duchesnois (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_237">237</a>.</li>
-</ul>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span></p>
-<p class="alphabet"></p>
-<ul>
-<li>Dufaure, <a href="#Page_122">122</a>.</li>
-<li>Dujarrier, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_228">228</a>, <a href="#Page_231">231</a>, <a href="#Page_232">232</a>, <a href="#Page_300">300</a>.</li>
-<li>Dumas (Alexandre), <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_307">307</a>.</li>
-<li>Dumont, <a href="#Page_109">109</a>.</li>
-<li>Dupin, <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-<li>Duport (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-<li>Duprez, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_162">162</a>.</li>
-<li>Dupuy (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_208">208</a>.</li>
-<li>Durand (M<sup>me</sup> veuve), <a href="#Page_296">296</a>.</li>
-<li>Duras (la duchesse de), <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_45">45</a>, <a href="#Page_48">48</a>.</li>
-<li>Duval (Alexandre), <a href="#Page_32">32</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">E</p>
-<ul>
-<li>Empis, <a href="#Page_225">225</a>.</li>
-<li>Epaminondas, <a href="#Page_76">76</a>.</li>
-<li>Etienne, <a href="#Page_17">17</a>.</li>
-<li>Eschyle, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-<li>Eynard, <a href="#Page_112">112</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">F</p>
-<ul>
-<li>Félix (Sarah), <a href="#Page_264">264</a>.</li>
-<li>Fétis, <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-<li>Feydeau (Ernest), <a href="#Page_227">227</a>.</li>
-<li>Fontenay (la baronne de), <a href="#Page_218">218</a>.</li>
-<li>Foucher (Paul), <a href="#Page_153">153</a>.</li>
-<li>Furstenstein (la comtesse de), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">G</p>
-<ul>
-<li>Gail (Sophie), <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_17">17</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_25">25</a>, <a href="#Page_27">27</a>.</li>
-<li>Galignani (les frères), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-<li>Garat, <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-<li>Garre (Sophie), <a href="#Page_19">19</a>.</li>
-<li>Garre (Théodore), <a href="#Page_14">14</a>.</li>
-<li>Gautier (Théophile), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_185">185</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_224">224</a>, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
-<li>Gay (Sophie), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_14">14</a>-<a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_288">288</a>.</li>
-<li>Gay (Sigismond), <a href="#Page_34">34</a>, <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-<li>Gay (Mary), <a href="#Page_37">37</a>.</li>
-<li>Gay (Edmond), <a href="#Page_163">163</a>.</li>
-<li>Génial, <a href="#Page_212">212</a>.</li>
-<li>Genlis (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_39">39</a>.</li>
-<li>George (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_149">149</a>.</li>
-<li>Gérard, <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_40">40</a>.</li>
-<li>Gessler, <a href="#Page_317">317</a>.</li>
-<li>Girardin (Emile de), <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_88">88</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_177">177</a>, <a href="#Page_184">184</a>, <a href="#Page_185">185</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_208">208</a>-<a href="#Page_233">233</a>, <a href="#Page_292">292</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_310">310</a>.</li>
-<li>Girardin (le comte Al. de), <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_208">208</a>.</li>
-<li>Givré (Demousseaux de), <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_57">57</a>.</li>
-<li>G&oelig;the, <a href="#Page_190">190</a>.</li>
-<li>Guiraud (Alexandre), <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_46">46</a>.</li>
-<li>Guyot, <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-<li>Guizot, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">H</p>
-<ul>
-<li>Hahn (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_226">226</a>.</li>
-<li>Hamelin (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_250">250</a>.</li>
-<li>Hanska (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_213">213</a>, <a href="#Page_218">218</a>, <a href="#Page_219">219</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_230">230</a>.</li>
-<li>Hardenberg (le prince), <a href="#Page_18">18</a>.</li>
-<li>Hetzel, <a href="#Page_241">241</a>.</li>
-<li>Homère, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_158">158</a>.</li>
-<li>Hortense (la reine), <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_56">56</a>.</li>
-<li>Houssaye (Arsène), <a href="#Page_274">274</a>.</li>
-<li>Huber (François), <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-<li>Huber (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_118">118</a>.</li>
-<li>Huber-Saladin, <a href="#Page_100">100</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_117">117</a>.</li>
-<li>Huber-Saladin (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_119">119</a>, <a href="#Page_120">120</a>.</li>
-<li>Hugo (Léopoldine), <a href="#Page_164">164</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_197">197</a>.</li>
-<li>Hugo (Charles), <a href="#Page_183">183</a>, <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_197">197</a>, <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-<li>Hugo (François-Victor), <a href="#Page_179">179</a>.</li>
-<li>Hugo (Victor), <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_27">27</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_149">149</a>-<a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_225">225</a>,
-<a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_236">236</a>, <a href="#Page_275">275</a>, <a href="#Page_276">276</a>, <a href="#Page_295">295</a>, <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_312">312</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span></li>
-<li>Hugo (M<sup>me</sup> Victor), <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li>
-<li>Hutchinson (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">I</p>
-<ul>
-<li>Ingres, <a href="#Page_163">163</a>.</li>
-<li>Isaïe, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">J</p>
-<ul>
-<li>Janin (Jules), <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_302">302</a>.</li>
-<li>Jay, <a href="#Page_17">17</a>.</li>
-<li>Job, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-<li>Joséphine (l'impératrice), <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_285">285</a>.</li>
-<li>Jony (de), <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_17">17</a>, <a href="#Page_19">19</a>.</li>
-<li>Juvénal, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet"></p>
-<ul>
-<li>Lacan (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-<li>Lacretelle (Pierre de), <a href="#Page_125">125</a>.</li>
-<li>Lacretelle (aîné), <a href="#Page_17">17</a>.</li>
-<li>Lacroix (l'éditeur), <a href="#Page_174">174</a>.</li>
-<li>Laffitte, <a href="#Page_141">141</a>.</li>
-<li>Lafon, <a href="#Page_18">18</a>.</li>
-<li>La Grange (le marquis de), <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_284">284</a>.</li>
-<li>Lamartine (Alphonse de), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_52">52</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_62">62</a>-<a href="#Page_147">147</a>, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_169">169</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_184">184</a>, <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_224">224</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_258">258</a>, <a href="#Page_259">259</a>, <a href="#Page_279">279</a>, <a href="#Page_280">280</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_290">290</a>, <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_313">313</a>.</li>
-<li>Lamartine (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_119">119</a>, <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_162">162</a>.</li>
-<li>Lamartine (Julia de), <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_120">120</a>.</li>
-<li>Lamber (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_132">132</a>.</li>
-<li>Lamennais (F. de), <a href="#Page_309">309</a>.</li>
-<li>La Rochefoucauld (le duc de), <a href="#Page_51">51</a>.</li>
-<li>La Salle (Jouslin de), <a href="#Page_156">156</a>.</li>
-<li>Latouche (H. de), <a href="#Page_153">153</a>, <a href="#Page_209">209</a>.</li>
-<li>Lautour-Mezeray, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_212">212</a>.</li>
-<li>Lavalette (de), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-<li>La Vallière (M<sup>lle</sup> de), <a href="#Page_157">157</a>.</li>
-<li>Laverdant, <a href="#Page_192">192</a>.</li>
-<li>Lawrence, <a href="#Page_18">18</a>.</li>
-<li>Ledru-Rollin, <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-<li>Leflô (le général), <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-<li>Lenormant (M<sup>me</sup> Ch.), <a href="#Page_54">54</a>.</li>
-<li>Léonidas, <a href="#Page_76">76</a>.</li>
-<li>Leroux (Pierre), <a href="#Page_188">188</a>.</li>
-<li>Levasseur, <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-<li>Levavasseur, <a href="#Page_207">207</a>.</li>
-<li>Leydet (le général), <a href="#Page_83">83</a>.</li>
-<li>Lieven (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_18">18</a>.</li>
-<li>Ligonnès (de), <a href="#Page_142">142</a>.</li>
-<li>Limayrac (Paulin), <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_313">313</a>.</li>
-<li>Liodet, <a href="#Page_175">175</a>.</li>
-<li>Lireux, <a href="#Page_276">276</a>.</li>
-<li>Lockroy, <a href="#Page_266">266</a>, <a href="#Page_268">268</a>.</li>
-<li>Lodovisi (Isabelle), <a href="#Page_108">108</a>.</li>
-<li>Loliée (Frédéric), <a href="#Page_274">274</a>.</li>
-<li>Loménie (Ch. de), <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_149">149</a>.</li>
-<li>Lourdoueix (de), <a href="#Page_45">45</a>.</li>
-<li>Lovenjoul (Spoelberch de), <a href="#Page_224">224</a>, <a href="#Page_228">228</a>, <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_232">232</a>.</li>
-<li>Louis XIV, <a href="#Page_82">82</a>.</li>
-<li>Louis XVIII, <a href="#Page_23">23</a>.</li>
-<li>Louis-Philippe, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_159">159</a>.</li>
-<li>Lubomirski (le prince), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">M</p>
-<ul>
-<li>Maillé (la duchesse de), <a href="#Page_42">42</a>.</li>
-<li>Manzoni, <a href="#Page_27">27</a>.</li>
-<li>Marie-Antoinette (la reine), <a href="#Page_130">130</a>.</li>
-<li>Marin (Joseph-Charles), <a href="#Page_19">19</a>.</li>
-<li>Mars (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_275">275</a>.</li>
-<li>Maubant, <a href="#Page_275">275</a>.</li>
-<li>Mauër (Hubert de), <a href="#Page_108">108</a>.</li>
-<li>Mazaniello, <a href="#Page_139">139</a>.</li>
-<li>Mazères, <a href="#Page_274">274</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span></li>
-<li>Mengozzi, <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-<li>Mérimée (Prosper), <a href="#Page_150">150</a>.</li>
-<li>Merle, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_274">274</a>.</li>
-<li>Merlin (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-<li>Méry, <a href="#Page_252">252</a>, <a href="#Page_301">301</a>, <a href="#Page_304">304</a>.</li>
-<li>Metternich (le prince de), <a href="#Page_18">18</a>.</li>
-<li>Meurice (Paul), <a href="#Page_194">194</a>, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
-<li>Michelet, <a href="#Page_179">179</a>.</li>
-<li>Milbert, <a href="#Page_271">271</a>.</li>
-<li>Milton, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-<li>Mirecourt (Eugène de), <a href="#Page_66">66</a>.</li>
-<li>Molé, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_122">122</a>.</li>
-<li>Molière, <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-<li>Montalivet (de), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-<li>Montcalm (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_67">67</a>.</li>
-<li>Montmorency (Mathieu de), <a href="#Page_40">40</a>.</li>
-<li>Montmorency-Laval (duc de), <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_72">72</a>.</li>
-<li>Moreau (le général), <a href="#Page_40">40</a>.</li>
-<li>Musset (Alfred de), <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_99">99</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_290">290</a>, <a href="#Page_304">304</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">N</p>
-<ul>
-<li>Nacquart (le D<sup>r</sup>), <a href="#Page_218">218</a>.</li>
-<li>Nansouty, <a href="#Page_115">115</a>.</li>
-<li>Napoléon I<sup>er</sup>, <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_85">85</a>, <a href="#Page_250">250</a>.</li>
-<li>Napoléon (Louis), <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_178">178</a>, <a href="#Page_183">183</a>, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_302">302</a>.</li>
-<li>Neukomn, <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-<li>Nicole, <a href="#Page_22">22</a>.</li>
-<li>Noailles (le duc de), <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_239">239</a>.</li>
-<li>Noé, <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-<li>Normanby (lord), <a href="#Page_271">271</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">O</p>
-<ul>
-<li>Octavie, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
-<li>O'Donnell (le comte), <a href="#Page_14">14</a>.</li>
-<li>O'Donnell (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_212">212</a>, <a href="#Page_213">213</a>, <a href="#Page_215">215</a>, <a href="#Page_220">220</a>, <a href="#Page_233">233</a>, <a href="#Page_288">288</a>.</li>
-<li>Olivier (M. et M<sup>me</sup> Juste), <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_300">300</a>.</li>
-<li>Ollivier (Emile), <a href="#Page_80">80</a>.</li>
-<li>Ollivier (M<sup>me</sup> Emile), <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-<li>Orsay (le comte d'), <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_289">289</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">P</p>
-<ul>
-<li>Pasquier, <a href="#Page_122">122</a>.</li>
-<li>Pathmos (Jean de), <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-<li>Pepe (le colonel), <a href="#Page_50">50</a>.</li>
-<li>Perne, <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-<li>Pichat (Michel), <a href="#Page_27">27</a>.</li>
-<li>Pictet, <a href="#Page_109">109</a>.</li>
-<li>Pierreclos (de), <a href="#Page_113">113</a>.</li>
-<li>Pierreclos (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_125">125</a>.</li>
-<li>Pilon (Germain), <a href="#Page_280">280</a>.</li>
-<li>Platon, <a href="#Page_302">302</a>.</li>
-<li>Plutarque, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
-<li>Polastron (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_46">46</a>.</li>
-<li>Ponchard, <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-<li>Pongerville (de), <a href="#Page_225">225</a>.</li>
-<li>Ponsard (François), <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_278">278</a>, <a href="#Page_279">279</a>, <a href="#Page_295">295</a>.</li>
-<li>Pontécoulant (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-<li>Pontmartin (Armand de), <a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_303">303</a>, <a href="#Page_305">305</a>, <a href="#Page_306">306</a>.</li>
-<li>Pril (de), <a href="#Page_206">206</a>.</li>
-<li>Prony, <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-<li>Puget (Loïsa), <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">R</p>
-<ul>
-<li>Rachel, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_166">166</a>, <a href="#Page_167">167</a>, <a href="#Page_181">181</a>, <a href="#Page_235">235</a>-<a href="#Page_282">282</a>, <a href="#Page_303">303</a>.</li>
-<li>Racine, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_245">245</a>, <a href="#Page_275">275</a>.</li>
-<li>Raucourt (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_237">237</a>.</li>
-<li>Rauzan (duchesse de), <a href="#Page_42">42</a>.</li>
-<li>Récamier (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_34">34</a>, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_40">40</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_238">238</a>.</li>
-<li>Régnier, <a href="#Page_275">275</a>, <a href="#Page_276">276</a>.</li>
-<li>Rémusat (de), <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_274">274</a>.</li>
-<li>Rességuier (Jules de), <a href="#Page_27">27</a>.</li>
-<li>Richelieu (le maréchal de), <a href="#Page_69">69</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span></li>
-<li>Rilliet-Huber (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_109">109</a>.</li>
-<li>Rimblot, <a href="#Page_256">256</a>.</li>
-<li>Rocher, <a href="#Page_70">70</a>.</li>
-<li>Roger (M<sup>me</sup> Lydie), <a href="#Page_20">20</a>, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_22">22</a>.</li>
-<li>Roland, <a href="#Page_133">133</a>.</li>
-<li>Ronchaud (de), <a href="#Page_131">131</a>.</li>
-<li>Roqueplan (Nestor), <a href="#Page_157">157</a>, <a href="#Page_284">284</a>.</li>
-<li>Rossini, <a href="#Page_162">162</a>.</li>
-<li>Rougerie (M<sup>me</sup> Blondel de la), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-<li>Rousseau (J.-J.), <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-<li>Roux, <a href="#Page_208">208</a>.</li>
-<li>Rouy, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-<li>Royer-Collard, <a href="#Page_225">225</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">S</p>
-<ul>
-<li>Sainte-Beuve, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_192">192</a>, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_299">299</a>.</li>
-<li>Sainte-Olympe (M<sup>me</sup> Dubuc de), <a href="#Page_21">21</a>.</li>
-<li>Saint-Ybars (Latour), <a href="#Page_257">257</a>.</li>
-<li>Sales (Saint François de), <a href="#Page_283">283</a>.</li>
-<li>Sand (Georges), <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_240">240</a>, <a href="#Page_309">309</a>-<a href="#Page_317">317</a>.</li>
-<li>Sand (Solange), <a href="#Page_311">311</a>.</li>
-<li>Sandeau (Jules), <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_309">309</a>.</li>
-<li>Samson, <a href="#Page_275">275</a>.</li>
-<li>Saxe (Aurore de), <a href="#Page_314">314</a>.</li>
-<li>Scott (Walter), <a href="#Page_197">197</a>.</li>
-<li>Scribe, <a href="#Page_198">198</a>.</li>
-<li>Senart, <a href="#Page_268">268</a>.</li>
-<li>Sénèque, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
-<li>Sevester, <a href="#Page_268">268</a>.</li>
-<li>Shakespeare, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
-<li>Schlegel, <a href="#Page_109">109</a>.</li>
-<li>Schubert, <a href="#Page_103">103</a>.</li>
-<li>Silvestre (la baronne), <a href="#Page_25">25</a>.</li>
-<li>Simon (Jules), <a href="#Page_84">84</a>.</li>
-<li>Simon (Gustave), <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_201">201</a>.</li>
-<li>Sismondi, <a href="#Page_109">109</a>.</li>
-<li>Solms (la princesse de), <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_287">287</a>, <a href="#Page_295">295</a>.</li>
-<li>Soult (le maréchal), <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_120">120</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-<li>Soumet (Alexandre), <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_38">38</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_167">167</a>.</li>
-<li>Staël (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_220">220</a>.</li>
-<li>Stern (Daniel), <a href="#Page_38">38</a>.</li>
-<li>Strafford, <a href="#Page_143">143</a>.</li>
-<li>Sue (Eugène), <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_282">282</a>-<a href="#Page_296">296</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">T</p>
-<ul>
-<li>Tacite, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
-<li>Tallien (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_184">184</a>.</li>
-<li>Talma, <a href="#Page_56">56</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_237">237</a>.</li>
-<li>Tastu, <a href="#Page_45">45</a>.</li>
-<li>Tell (Guillaume), <a href="#Page_317">317</a>.</li>
-<li>Thiers, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_300">300</a>.</li>
-<li>Tippo-Saïb, <a href="#Page_241">241</a>.</li>
-<li>Tissot, <a href="#Page_17">17</a>.</li>
-<li>Troubat (Jules), <a href="#Page_192">192</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">V</p>
-<ul>
-<li>Vacquerie (Auguste), <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_196">196</a>.</li>
-<li>Valerie, <a href="#Page_44">44</a>.</li>
-<li>Valette, <a href="#Page_144">144</a>.</li>
-<li>Vassal (le général), <a href="#Page_20">20</a>.</li>
-<li>Vatout, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_26">26</a>.</li>
-<li>Vavin, <a href="#Page_171">171</a>.</li>
-<li>Vernet (Horace), <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-<li>Véron (le D<sup>r</sup>), <a href="#Page_245">245</a>, <a href="#Page_284">284</a>.</li>
-<li>Victoria (la reine), <a href="#Page_241">241</a>.</li>
-<li>Vignet (Louis de), <a href="#Page_70">70</a>.</li>
-<li>Viennet, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_172">172</a>.</li>
-<li>Villemain, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_48">48</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_81">81</a>.</li>
-<li>Virieu (Aymon de), <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_124">124</a>.</li>
-<li>Vigny (Alfred de), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_46">46</a>, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_297">297</a>.</li>
-<li>Virgile, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_183">183</a>.</li>
-<li>Vittrolles (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_15">15</a>.</li>
-</ul>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span></p>
-<p class="alphabet">W</p>
-<ul>
-<li>Walewski (de), <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_250">250</a>.</li>
-<li>Werdet, <a href="#Page_206">206</a>, <a href="#Page_217">217</a>, <a href="#Page_219">219</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">X</p>
-<ul>
-<li>Xipharès, <a href="#Page_273">273</a>.</li>
-</ul>
-
-<p class="alphabet">Z</p>
-<ul>
-<li>Zola (Emile), <a href="#Page_283">283</a>.</li>
-</ul>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_332"> 332</a></span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span></p>
-
-
-<h2 class="normal">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-<table id="ToC" summary="contents">
-<tr>
-<td class="tdl">P<span class="small">RÉFACE</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_7">7</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE PREMIER</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">LA JEUNESSE DE DELPHINE<br />
-<span class="ineg">§ I.&mdash;Sophie Gay.&mdash;Le congrès d'Aix-la-Chapelle en 1818,
-Lettres inédites.&mdash;«Sophie de la parole» et «Sophie de
-la musique».&mdash;Le salon de M<sup>me</sup> Gail.&mdash;Son talent de
-musicienne, ses romances et son opéra-comique des
-<i>Deux Jaloux</i>.&mdash;Elle rejoint Sophie Gay à
-Aix-la-Chapelle.&mdash;Delphine et M. Villemain.&mdash;Benjamin
-Constant et Ballanche patronnés à l'Académie-Française par
-Sophie Gay.&mdash;M<sup>me</sup> Récamier à Aix-la-Chapelle.&mdash;Elle se
-lie avec la mère de Delphine.&mdash;Histoire du tableau de Gérard:
-<i>Corinne au cap Misène</i>.&mdash;Lettres inédites de Sophie Gay
-à M<sup>me</sup> Récamier.&mdash;Sur la mort de Chateaubriand.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ II.&mdash;Comment Delphine devint poète.&mdash;Conseils que lui
-donna sa mère.&mdash;Son maître Alexandre Soumet.&mdash;Delphine
-à l'Abbaye-aux-Bois.&mdash;Un billet de Chateaubriand.&mdash;Sophie
-Gay après la mort de son mari.&mdash;Son appartement
-de la rue Gaillon.&mdash;Les premières couronnes poétiques
-de Delphine.&mdash;Elle quête pour les Grecs.&mdash;Sa
-<i>Vision</i> lui vaut une audience du roi.&mdash;La duchesse de
-Duras la protège.&mdash;Vues de certains courtisans sur elle.&mdash;Charles
-X et M<sup>me</sup> de Polastron.&mdash;Alfred de Vigny
-aimé de Delphine.&mdash;Mariage manqué.&mdash;Delphine part
-pour l'Italie.&mdash;Impression qu'elle fait à Lyon.&mdash;Lettre à
-ce sujet de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore.&mdash;Lamartine rencontre
-Delphine et sa mère à Terni.&mdash;Delphine à Rome.&mdash;Elle
-célèbre le retour d'Alger des Romains captifs chez les
-Musulmans.&mdash;Ce qu'écrivait à cette occasion M. Desmousseaux
-de Givré, secrétaire d'ambassade, à M<sup>me</sup> Charles
-Lenormant.&mdash;Une lettre inédite de la reine Hortense à Delphine.&mdash;La
-Muse de la Patrie.&mdash;Comment, à son
-retour en France, Delphine fut dépouillée de sa pension.&mdash;Son
-<i>Te Deum</i> de gloire et le général de Bourmont.</span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_13">13</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE II</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">DELPHINE ET LAMARTINE<br />
-<span class="ineg">§ I.&mdash;Portrait de Delphine par Lamartine.&mdash;Comme quoi
-toute sa vie il resta sous le charme de son apparition à
-Terni.&mdash;Elle riait trop.&mdash;Ce que Lamartine pensait du
-rire.&mdash;Les premiers vers de Delphine à Lamartine.&mdash;<i>Nisida
-et Fido.</i>&mdash;Lamartine et l'amour des bêtes.&mdash;Sa
-réponse aux vers de Delphine.&mdash;Souvenir de sa réception
-à l'Académie Française.&mdash;Ressemblance physique et morale
-des deux amis.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ II.&mdash;Mariage de Delphine avec Emile de Girardin.&mdash;Elle
-regrette de n'avoir pas d'enfant.&mdash;Lamartine et <i>les Droits
-civils du curé</i>.&mdash;La <i>Politique rationnelle</i>.&mdash;Delphine
-aurait voulu l'empêcher de partir pour l'Orient.&mdash;Son
-chagrin en apprenant la mort de Julia.&mdash;Lamartine entre
-à la Chambre des députés.&mdash;Ses débuts à la tribune.&mdash;Ce
-que lui écrivait Delphine après l'avoir entendu.&mdash;Elle
-rêve de mettre un journal à sa disposition.&mdash;Billets inédits
-que lui adresse Lamartine pour lui donner rendez-vous
-ou s'excuser de ne pas aller la voir.&mdash;Emile de Girardin
-fonde <i>la Presse</i>.&mdash;Lamartine y collabore.&mdash;Cependant
-ils ne sont pas toujours d'accord ensemble.&mdash;Premiers
-froissements.&mdash;A propos d'une lettre de Lamartine à Granier
-de Cassagnac.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ III.&mdash;Le Rhin allemand du poète Becker et <i>la Marseillaise
-de la paix</i>.&mdash;Lamartine promet sa pièce de vers à Delphine
-et la donne à la <i>Revue des Deux-Mondes</i>.&mdash;Lettre
-de Delphine à ce sujet.&mdash;Explications de Lamartine.&mdash;Alfred
-de Musset réplique à Becker.&mdash;La genèse du <i>Rhin
-allemand</i>, d'après le vicomte de Launay.&mdash;Petite vengeance
-de femme.&mdash;<i>Le Ressouvenir du lac Léman</i> dédié
-à Huber-Saladin.&mdash;Lamartine l'offre à Delphine pour <i>la
-Presse</i>.&mdash;Mort de M<sup>me</sup> O'Donnell.&mdash;Son éloge par Jules
-Janin.&mdash;Lettre inédite.&mdash;<i>La Presse</i> refuse <i>le Ressouvenir</i>.&mdash;Delphine
-intervient et paie les vers 1.000 fr. à
-Lamartine.&mdash;Variantes du <i>Ressouvenir</i>.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ IV.&mdash;Huber-Saladin.&mdash;Sa famille, son éducation, son
-amour pour la France.&mdash;Mission que lui confia Lamartine
-en 1848.&mdash;Le grand poète le charge, en 1841, de lui
-trouver 150.000 fr. à Genève.&mdash;Embarras financiers de
-Lamartine.&mdash;Leur cause première.&mdash;Lamartine «premier
-agriculteur de France».&mdash;Pour ne pas être <i>déraciné</i>.&mdash;Lettre
-inédite à Huber-Saladin sur la mort de sa fille.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ V.&mdash;La question des fortifications de Paris.&mdash;Lamartine
-combat dans <i>la Presse</i> et à la Chambre le projet de
-M. Thiers.&mdash;Il voit la révolution maîtresse de ces murs et
-les honnêtes gens foudroyés par les canons qu'ils ont
-chargés.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ VI.&mdash;Lamartine refuse un portefeuille et la présidence
-<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
-de la Chambre.&mdash;Critiques que Delphine lui adresse à cet
-égard.&mdash;Il veut faire de l'histoire et de la philosophie.&mdash;Préparation
-des <i>Girondins</i>.&mdash;Comment ce livre fut
-accueilli par Delphine.&mdash;La campagne des Banquets.&mdash;Description
-du banquet offert à Lamartine par la ville de
-Mâcon le 8 juillet 1847.&mdash;Une page inédite de M. de
-Ronchaud.&mdash;Mot de Doudan sur ce banquet.&mdash;La Révolution
-de 1848.&mdash;Le rôle de Lamartine.&mdash;Lettre que lui
-adresse Sophie Gay pour le mettre en garde contre son
-entourage.&mdash;Article de Delphine sur la présidence de la
-République.&mdash;L'élection présidentielle.&mdash;Lamartine part
-pour l'Orient.&mdash;Le Grand Turc lui offre un immense
-domaine.&mdash;Lettre qu'il adresse à Delphine à son retour.&mdash;Le
-coup d'Etat met fin à sa carrière politique.&mdash;Il se
-réfugie dans la littérature.&mdash;Le testament de M<sup>me</sup> de
-Girardin.&mdash;Dernier service qu'elle demande à Lamartine.&mdash;Il
-s'excuse de ne pouvoir le lui rendre.&mdash;Article
-qu'il lui consacre dans son <i>Cours de littérature</i>.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_60">60</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE III</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">DELPHINE ET VICTOR HUGO<br />
-<span class="ineg">§ I.&mdash;Victor Hugo présenté à M<sup>me</sup> Récamier par Sophie
-Gay.&mdash;Delphine à la première représentation d'<i>Hernani</i>,
-d'après le récit de Théophile Gautier.&mdash;Lettres inédites de
-Victor Hugo à M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Une tragédie de M. de
-Custine: <i>Béatrix Cenci</i>.&mdash;<i>Napoline.</i>&mdash;Une lettre de
-Chateaubriand sur ce poème de Delphine.&mdash;La première
-représentation d'<i>Angelo</i>.&mdash;Vers écrits par Victor Hugo
-sur la cheminée de la chambre de M<sup>lle</sup> de La Vallière à
-Saint-Germain.&mdash;<i>Le Rhin</i> et le discours de réception de
-Victor Hugo à l'Académie.&mdash;Lettre inédite.&mdash;Chronique
-du vicomte de Launay sur une soirée donnée par M<sup>me</sup> de
-Lamartine.&mdash;M<sup>me</sup> de Girardin perd coup sur coup son
-frère et son beau-frère.&mdash;Lettre de condoléances de
-Victor Hugo à ce sujet.&mdash;Mort tragique de Léopoldine.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ II.&mdash;<i>Judith</i> et <i>les Burgraves</i> à la Comédie-Française.&mdash;Alexandre
-Soumet défend <i>Judith</i>.&mdash;Un incident à propos
-d'un discours de Lamartine.&mdash;Victor Hugo se croit visé.&mdash;Delphine
-s'interpose entre Lamartine et lui.&mdash;Lettres
-inédites des deux poètes à ce sujet.&mdash;La <i>Lucrèce</i> de Ponsard.&mdash;Dialogue
-entre Viennet et Victor Hugo à l'Académie.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ III.&mdash;Victor Hugo après le coup d'Etat.&mdash;Lettres inédites
-de Marine-Terrace (Jersey) à M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Attitude
-d'Emile de Girardin en 1851.&mdash;<i>Lady Tartuffe</i>,
-<i>Napoléon-le-Petit</i> et <i>les Châtiments</i>.&mdash;Le docteur Cabarrus.&mdash;Son
-amitié avec Lamartine, Victor Hugo et Théophile
-Gautier.&mdash;Pierre Leroux à Jersey.&mdash;Les tables
-tournantes à Marine-Terrace.&mdash;Sainte-Beuve et M<sup>me</sup> de
-<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
-Girardin.&mdash;<i>La Joie fait peur.</i>&mdash;Delphine se rend à
-Jersey au mois de septembre 1853.&mdash;Victor Hugo et le
-spiritisme.&mdash;Un article de Jules Bois à ce sujet.&mdash;Dernière
-lettre de Victor Hugo à Delphine.&mdash;Poésie par lui
-dédiée à son ombre dans <i>les Contemplations</i>.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE IV</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">DELPHINE ET BALZAC<br />
-<span class="ineg">§ I.&mdash;Lettre inédite de Lamartine sur Balzac.&mdash;Figaro du
-génie.&mdash;Où se cachait Balzac en 1840.&mdash;Une anecdote
-de Werdet à ce sujet.&mdash;<i>Les Ressources de Quinola.</i>&mdash;Balzac,
-Lautour-Mezeray et Auger.&mdash;Ernest Sain de
-Bois-le-Comte.&mdash;Balzac rue Cassini.&mdash;Il collabore à <i>la
-Mode</i> et au <i>Voleur</i>.&mdash;Ses premières difficultés avec Emile
-de Girardin.&mdash;M<sup>me</sup> de Girardin met la paix entre eux.&mdash;Lettres
-inédites de Balzac et de Delphine.&mdash;«La taupinière
-des Gay».&mdash;La brouille.&mdash;Pour ramener le romancier,
-Delphine écrit <i>la Canne de M. de Balzac</i>.&mdash;Une
-canne monstre.&mdash;Réclame et reliquaire.&mdash;Une miniature
-d'Éva Hanska en costume d'Eve.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ II.&mdash;<i>La Canne de M. de Balzac</i> le réconcilie avec les
-Girardin.&mdash;«Faites un grand et beau livre!»&mdash;Delphine
-courriériste de <i>la Presse</i>.&mdash;Elle passe la direction
-du feuilleton à Théophile Gautier.&mdash;Lamartine veut pousser
-Balzac à l'Académie.&mdash;Pourquoi Balzac n'y fut jamais
-élu.&mdash;Un mot de Berryer.&mdash;Deux billets inédits de
-Théophile Gautier.&mdash;Balzac et la Politique.&mdash;Le roman
-des <i>Paysans</i> et <i>la Reine Margot</i>.&mdash;La guerre éclate entre
-Balzac et Emile de Girardin.&mdash;Leur correspondance à
-propos des <i>Paysans</i>.&mdash;Balzac liquide son compte avec <i>la
-Presse</i>.&mdash;Une saisie-arrêt d'Emile de Girardin.&mdash;La rupture
-finale.&mdash;Delphine en apprenant la mort de Balzac
-s'évanouit.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_203">203</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE V</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">DELPHINE ET RACHEL<br />
-<span class="ineg">§ I.&mdash;Les débuts de Rachel à la Comédie-Française.&mdash;Comment
-Delphine en parla dans <i>la Presse</i>.&mdash;La première
-visite de Rachel à Delphine.&mdash;Rachel à l'Abbaye-aux-Bois.&mdash;Rachel
-à Londres.&mdash;Accueil que lui fit la reine d'Angleterre.&mdash;Lettres
-inédites de Rachel à Buloz et à M<sup>me</sup> de
-Girardin.&mdash;Rachel à Bordeaux.&mdash;La tragédie de <i>Judith</i>.&mdash;Première
-représentation de cette pièce.&mdash;Ce qu'en pensait
-Paul de Saint-Victor.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ II.&mdash;Rachel à Rouen.&mdash;«Son grand nigaud de fils de
-Dieu»!&mdash;Une histoire de guitare racontée par M<sup>me</sup> Hamelin.&mdash;Rachel
-à Marseille.&mdash;Méry se fait son chevalier
-<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
-servant.&mdash;Pendant une représentation de <i>Bajazet</i>.&mdash;Rachel
-à Nantes.&mdash;Un huissier d'Angers la somme de
-jouer dans cette ville.&mdash;La <i>Cléopâtre</i> de M<sup>me</sup> de Girardin
-à la Comédie-Française.&mdash;Lamartine offre à Rachel un
-exemplaire de ses <i>Girondins</i>.&mdash;Opinion de M<sup>me</sup> d'Arbouville
-sur la <i>Cléopâtre</i> de Shakespeare et celle de M<sup>me</sup> de
-Girardin.&mdash;Ce que Lamartine écrivait à Delphine après
-avoir vu sa pièce.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ III.&mdash;Rachel quitte la Comédie-Française.&mdash;Ce qu'elle
-écrit à M<sup>me</sup> de Girardin pour expliquer sa résolution.&mdash;Un
-vrai mémorandum.&mdash;Crémieux secrétaire de Rachel.&mdash;Brouille
-et réconciliation de la tragédienne avec son avocat-conseil.&mdash;L'anarchie
-à la Comédie en 1849.&mdash;Merle
-candidat de Rachel à la direction de la Maison de Molière.&mdash;Rachel
-dans <i>Angelo</i>.&mdash;<i>Lady Tartuffe</i> à Paris et à
-Londres.&mdash;Ce que Victor Hugo écrivait à ce sujet à M<sup>me</sup> de
-Girardin.&mdash;Exilé, pestiféré!&mdash;Rachel après la mort de
-M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Son départ pour l'Egypte.&mdash;Sa mort
-au Cannet.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VI</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">DELPHINE ET EUGÈNE SUE<br />
-<span class="ineg">Une visite à Annecy.&mdash;La statue de Rodin du <i>Juif-errant</i>.&mdash;Comment
-Eugène Sue vint échouer en Savoie.&mdash;Une lettre
-de Lamartine sur <i>les Mystères de Paris</i>.&mdash;Sue-le-fat.&mdash;Socialiste
-à la Proudhon.&mdash;Un mot de la princesse de
-Solms.&mdash;La Fronde en 1851.&mdash;Lettre d'Eugène Sue à la
-cousine de Louis-Napoléon.&mdash;Elle l'attire à Aix-les-Bains.&mdash;Les
-Barattes à Annecy.&mdash;Eugène Sue s'y installe.&mdash;Sa
-popularité dans le pays.&mdash;Eugène Sue et M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Leurs
-relations dataient du journal <i>la Mode</i>.&mdash;Lettres
-inédites d'Eugène Sue à Delphine.&mdash;Le pays des
-Aigles.&mdash;L'apostasie de M. Dain.&mdash;Eugène Sue admirateur
-de Lamartine.&mdash;Ses travaux d'exil.&mdash;Un arrêté du
-ministre de la Police lui interdit l'entrée de la France.&mdash;Lettre
-inédite à ce sujet.&mdash;Et s'il n'en reste qu'un!...
-Mort d'Eugène Sue.&mdash;Ses funérailles.&mdash;Le chalet des
-Barattes.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_282">282</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VII</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">DELPHINE, JULES SANDEAU, A. DUMAS ET GEORGE SAND<br />
-<span class="ineg">§ I.&mdash;Jules Sandeau et Alfred de Vigny.&mdash;Pour M<sup>me</sup> Dorval.&mdash;<i>Les
-Jeudis de Madame Charbonneau.</i>&mdash;Jules Sandeau
-et Armand de Pontmartin.&mdash;<i>Marphise</i> et <i>Eutidème</i>.&mdash;<i>L'Ecole
-des Journalistes</i> et Jules Sandeau.&mdash;Ce que
-Sainte-Beuve écrivait de cette pièce.&mdash;Sandeau, chevalier
-de la Légion d'honneur.&mdash;Lettre inédite à M<sup>me</sup> de Girardin
-à ce sujet.&mdash;<i>La Croix de Berny.</i>&mdash;Les droits de la pensée
-<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
-écrite défendus par Jules Sandeau dans <i>la Presse</i>.&mdash;Jules
-Sandeau et <i>Cléopâtre</i>.&mdash;Il prédit un grand avenir à
-M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;Armand de Pontmartin chez «Marphise».&mdash;Son
-portrait et ceux de ses familiers dans
-<i>les Jeudis de Madame Charbonneau</i>.&mdash;Lettres inédites
-de Jules Sandeau et d'Alexandre Dumas.</span><br />
-
-<span class="ineg">§ II.&mdash;Jules Sandeau et George Sand.&mdash;Ce que Delphine
-pensait et écrivait de Lélia, en 1837.&mdash;Commencement de
-leurs relations.&mdash;M<sup>me</sup> de Girardin éblouit George Sand.&mdash;Cabarrus,
-médecin de George Sand et de sa fille Solange.&mdash;Lettres
-inédites de George Sand à M<sup>me</sup> de Girardin.&mdash;La
-mort de sa petite-fille.&mdash;Sa colère contre Bethmont, avocat
-de Clésinger.&mdash;Lettre poignante de George Sand à
-l'occasion de cette perte.&mdash;Ce qu'elle dit de M<sup>me</sup> de Girardin
-en apprenant sa mort.&mdash;La maternité chez Delphine.&mdash;Comment
-elle adopta le fils de son mari.&mdash;Pensées de
-M<sup>me</sup> de Girardin sur la mort.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_296">296</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">APPENDICE</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">POÉSIES DÉDIÉES A M<sup>me</sup> DE GIRARDIN</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_319">319</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<div class="chapter">
-<div class="footnotes">
-<h2 class="normal">NOTES:</h2>
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Th. Gautier: notice sur M<sup>me</sup> de Girardin en tête des <i>Lettres
-parisiennes du Vicomte de Launay</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> C'est même pour cela que je ne lui ai fait aucune place dans
-ce livre. Je réserve le peu de documents que j'ai recueillis sur cet
-amour d'un jour pour la prochaine réimpression de mon ouvrage
-sur Alfred de Vigny.</p>
-
-<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Lettre inédite publiée intégralement, p. 179.</p>
-
-<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> C'est Lamartine qui l'appelait ainsi.</p>
-
-<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Le lecteur fera bien tout de même de se reporter à notre
-<i>Cénacle de la Muse française</i>, où tout un chapitre est consacré à
-la «Muse de la Patrie».</p>
-
-<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Elisa, qui était l'aînée, avait épousé, en 1817, le comte O'Donnell.
-Restaient à marier: Delphine,&mdash;née à Aix-la-Chapelle, le
-26 janvier 1804,&mdash;qui épousa, le 1<sup>er</sup> juin 1831, Emile de Girardin,
-et Isaure, qui épousa, le 6 juin 1837, Théodore Garre, fils de Sophie
-Gail.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
-<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Madame de Vitrolles s'y trouvait aussi, «pour faire valoir ses
-prétentions sur la principauté de Salm».</p>
-
-<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> C'est ainsi qu'elle avait, une des premières, admiré la poésie
-de Byron. Elle écrivait, le 12 mars 1820, à Alexandre Guiraud:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>D'admirer lord Byron, chacun me fait un crime,</p>
-<p>On médit de mon goût, on l'appelle un travers;</p>
-<p>Mais mon amour pour lui paraîtra légitime,</p>
-<p>Si jamais on apprend que je lui dois vos vers.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i9">(<i>Inédit.</i>)</p>
-</div></div>
-
-<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> On sait que Benjamin Constant s'était cassé la jambe, en se
-promenant un jour, en 1818, chez M<sup>me</sup> Davillier, sur le coteau de
-Meudon, et qu'il resta boiteux jusqu'à la fin de sa vie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <i>La Minerve Française</i>, fondée par Benjamin Constant avec le
-concours d'Aignan, Etienne, Jay, E. de Jouy, Lacretelle aîné et
-Tissot, parut au mois de février 1818.</p>
-
-<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Les réunions devaient avoir lieu à l'Hôtel de Ville, mais elles
-eurent lieu sans apparat, en tenue de ville, chez l'un ou l'autre des
-plénipotentiaires, tantôt chez lord Castlereagh, qui s'était installé
-Klein Borcette Strasse, n<sup>o</sup> 218,&mdash;tantôt chez Metternich, Camphausbadstrasse,
-n<sup>o</sup> 777,&mdash;tantôt chez le prince Hardenberg, logé sur
-le Markt, n<sup>o</sup> 910.&mdash;Dans les intervalles des séances, la vie mondaine
-était brillante et animée. Les diplomates se retrouvaient au
-Kurhaus, sur la Camphausbadstrasse, autour des tables de jeu et
-le long des promenades à la mode. Entre temps, il y avait les ascensions
-en ballon de deux femmes aéronautes, les concerts de M<sup>me</sup> Catalani,
-des frères Bohrer et du violoncelliste Lafon. N'oublions pas
-non plus les séances de pose dans l'atelier de Lawrence, que le
-prince régent avait envoyé à Aix pour peindre les hommes d'Etat
-du Congrès. Pour l'y loger, on avait construit, en Angleterre, une
-maison de bois portative avec un grand atelier; elle devait être
-élevée dans le jardin de l'ambassadeur anglais, lord Castlereagh,
-mais elle arriva trop tard, et Lawrence s'installa dans la grande
-galerie de l'Hôtel de Ville. (Sur le Congrès d'Aix-la-Chapelle, cf. les
-<i>Lettres du Prince de Metternich à la comtesse de Lieven (1818-1819)</i>,
-1 vol. in-8, chez Plon, 1909, et <i>Une vie d'ambassadrice au
-siècle dernier, la princesse de Lieven</i>, 1 vol. in-8, chez Plon,
-1903.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Marin (Joseph-Charles), né et mort à Paris (1773-1834), sculpteur,
-était pensionnaire à la villa Médicis quand Chateaubriand le
-chargea d'exécuter le mausolée de Pauline de Beaumont, dans l'église
-de Saint-Louis-des-Français, à Rome.</p>
-
-<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Lettre inédite, communiquée par M<sup>me</sup> Léonce Détroyat.</p>
-
-<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Née à Melun, en 1776, elle mourut, à Paris, le 24 juillet
-1819.</p>
-
-<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <i>Mémoires</i> d'Auger (Hippolyte), auteur dramatique né à Auxerre
-le 25 mai 1795, mort à Menton le 5 janvier 1881, publiés par Paul
-Cottin dans la <i>Revue rétrospective</i> en 1891.</p>
-
-<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> Il s'agit ici d'Hortense Allart, futur auteur des <i>Enchantements
-de Prudence</i> et cousine-germaine de Delphine.</p>
-
-<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Fils de Sophie Gail, qui se fit, lui aussi, une grande réputation
-comme helléniste.&mdash;Né le 22 octobre 1795, il mourut le
-22 avril 1845.</p>
-
-<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> La baronne Silvestre, née Garre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Le roi de Prusse arriva, le premier, le 27 septembre; l'empereur
-d'Autriche, le 28; l'empereur de Russie le 28 aussi. L'empereur
-de Russie habitait l'ancien palais des préfets français, dans la
-rue qui fut depuis baptisée, en souvenir de ce fait, la rue
-Alexandre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> Ce rapport disait:</p>
-
-<p>«Si l'auteur du n<sup>o</sup> 103, en ne traitant qu'une partie du sujet (<i>le
-Dévouement des médecins français et des s&oelig;urs de Sainte-Camille
-dans la peste de Barcelone</i>) n'avait donné pour excuse et son sexe,
-et son jeune âge, l'Académie, à la perfection et au charme de plusieurs
-passages, aurait pu croire que la pièce était l'ouvrage d'un
-talent exercé dans les secrets du style et de la poésie; mais la simplicité
-touchante de divers tableaux, la délicatesse, je dirai même la
-retenue des pensées et des expressions, auraient permis d'attribuer
-l'ouvrage à une personne de ce sexe qui sait si bien exprimer tout
-ce qui tient à la grâce et au sentiment. En se restreignant à l'éloge
-des s&oelig;urs de Sainte-Camille, l'auteur se plaçait, en quelque sorte,
-hors du concours, et dès lors l'Académie, qui a jugé l'ouvrage digne
-d'une mention honorable, a cru juste de lui assigner un rang distinct
-et séparé de celui des autres mentions.»</p>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup> prix avait été décerné à M. Alletz; le 1<sup>er</sup> accessit, à
-M. Chauvet, poète et critique distingué, à qui Manzoni adressa sa
-lettre fameuse <i>sur l'Unité de temps et de lieu dans la tragédie</i>; le
-2<sup>e</sup> accessit, à M. Michel Pichat, qui remporta, en 1825, un si grand
-succès avec sa tragédie de <i>Léonidas</i>.</p>
-
-<p>Chose curieuse et digne d'être notée, c'est à peu près dans les
-mêmes conditions que Victor Hugo, âgé de quinze ans, avait été couronné,
-la première fois, à l'Académie, et je ne saurais oublier qu'au
-mois d'avril 1822 il envoya à l'Académie des Jeux Floraux, dont il
-était «maître» depuis le 28 avril 1820, une ode sur <i>le Dévouement
-dans la peste</i>, que Jules de Rességuier, son correspondant à Toulouse,
-baptisa <i>le Dévouement</i>, tout court, et qui fut publiée sous
-ce titre définitif dans les <i>Odes et Ballades</i>, livre IV, ode <span class="small">IV</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <i>Lettres à Lamartine.</i>&mdash;Lettre de Delphine, en date du 6 janvier
-1830.</p>
-
-<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <i>Corresp. à Lamartine.</i>&mdash;Réponse à Delphine, en date du 25
-janvier.</p>
-
-<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Le Val-de-Loup ou la Vallée-aux-Loups, qu'habitait alors Chateaubriand.</p>
-
-<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> En 1815, il fut battu par Baour-Lormian, et en 1830 par Viennet.
-Royer-Collard disait à ce propos: «Pour éviter M. de Constant,
-j'aurais pris au-dessous de Viennet.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Lettre inédite à Alexandre Guiraud.</p>
-
-<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> Elle était morte le 14 juillet 1817.</p>
-
-<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> M. Gay, mari de Sophie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Lettre inédite.&mdash;Et il fit <i>Corinne au cap Misène</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Ambassadeur de Russie à Aix-la-Chapelle.</p>
-
-<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Ce ne pouvait être, m'écrivait M. Charles de Loménie, qu'une
-promesse d'écrire ou de rester fidèle à l'amitié.</p>
-
-<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Cette lettre, inédite, était adressée à «madame Récamier, rue
-Basse-du-Rempart, près le passage Sandrié», où elle habitait depuis
-1808.</p>
-
-<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Lettre inédite, communiquée par M. Charles de Loménie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <i>Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie</i>, t. II, p. 56.</p>
-
-<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Daniel Stern, <i>Mes Souvenirs</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <i>Victor Hugo raconté.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Elle disait, par exemple, de M<sup>me</sup> de Genlis, qu'elle mettait les
-vices en action et les vertus en précepte;&mdash;d'un poète à qui une
-épître avait valu une pension et avec qui elle s'était brouillée: «Je
-ne le vois plus depuis qu'il a des rapports avec le ministre de l'Intérieur»;&mdash;d'un
-académicien qu'elle avait beaucoup aimé, mais qui
-lui avait préféré une femme très riche: «Il est aimable, mais il est
-cher!»</p>
-
-<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Quand parut <i>la Divine Epopée</i> (1841), elle écrivait dans son
-courrier de <i>la Presse</i>: «A côté du <i>Compagnon du Tour de France</i>,
-sur notre table se trouve un autre livre, un poème, un poème épique,
-signé d'un nom qui nous est cher, écrit par notre maître en
-poésie, par celui à qui nous devons nos faibles succès; celui qui,
-aux beaux jours de notre enfance, a corrigé notre premier vers:
-l'auteur de <i>Clytemnestre</i>, de <i>Saül</i>, de <i>Jeanne d'Arc</i>, Alexandre
-Soumet.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> Ce poème remontait à l'année 1814.</p>
-
-<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> Delphine avait reproduit dans son poème une pensée du <i>Génie
-du Christianisme</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> <i>Cours de littérature</i>, 2<sup>e</sup> entretien.</p>
-
-<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Ce surnom lui vint des vers suivants qui terminent <i>la Vision</i>,
-son «chant du sacre»:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Le héros, me cherchant au jour de sa victoire,</p>
-<p>Si je ne l'ai chanté, doutera de sa gloire;</p>
-<p>Les autels retiendront mes cantiques sacrés,</p>
-<p>Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés,</p>
-<p>Les Français, me pleurant comme une s&oelig;ur chérie,</p>
-<p>M'appelleront un jour Muse de la patrie!</p>
-</div></div>
-
-<p>Lire dans <i>le Cénacle de la Muse française</i> le chapitre que nous
-avons consacré à Delphine.</p>
-
-<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> Alexandre Guiraud lui écrivait à ce sujet:</p>
-
-<p>«Vous donnez à mes vers la vogue des vôtres, Mademoiselle, et
-je vous en remercie. Voici encore vingt exemplaires. (Elle avait
-vendu les premiers.) Vous voyez que j'use largement de votre charité.
-Soyez la patronne de mes petits Savoyards dans les salons, et
-vous serez bénie à tous les coins de Paris.» (<i>Lettre inédite.</i>)</p>
-
-<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> La duchesse de Duras lui écrivait:</p>
-
-<p>«C'est à vous qu'on voudrait ressembler, aimable Delphine, mais
-cela n'est pas facile; il faut vous aimer pour se consoler de vos perfections.
-Venez donc dîner vendredi, si ce jour convient à madame
-votre mère; je suis impatiente d'entendre encore cette <i>Quête</i> éloquente,
-qui va amollir tous les c&oelig;urs et ouvrir toutes les bourses.
-Voulez-vous amener M. Valery! Mille tendres amitiés.» (<i>Lettre
-inédite.</i>)</p>
-
-<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> On lit dans <i>les Réminiscences</i> de Coulmann, t. I, p. 337:</p>
-
-<p>«Delphine disait de Soumet, un jour qu'elle le défendait contre
-Casimir Delavigne: «Il ne faut pas savoir ce que c'est que la poésie
-pour ne pas apprécier Soumet. Ses vers sont frappés au coin de
-Racine; ils me touchent, ils me parlent au c&oelig;ur et ne sont pas un
-vain clinquant. C'est là de la grâce, de la sensibilité vraie; je m'y
-connais, moi.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> Sur cette <i>Vision</i> de Delphine et sa présentation au roi, nous
-avons une lettre de Sophie Gay, à Tastu, l'imprimeur:</p>
-
-<p>«Vous êtes, Monsieur, le plus aimable et le plus obligeant du
-monde, voilà ce que ma fille veut que je vous dise avant tout; mais
-nous traitons si rarement avec les souverains que nous voudrions
-être bien sûres de ne pas leur manquer de parole. C'est pourquoi,
-s'il vous était possible de nous faire remettre l'exemplaire du roi
-(tout cartonné) dimanche soir, fût-ce à minuit, nous serions plus
-tranquilles, car il nous faut être à dix heures au château. Pour le
-public, il sera servi à loisir.</p>
-
-<p>«L'épigraphe portée hier suffit. La citation de M. de Barante donnerait
-un air pédant à <i>la Vision</i>, et je crois que les propres paroles
-de Jeanne valent mieux que toutes celles de ses historiens.</p>
-
-<p class="i9">«SOPHIE GAY.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> Sophie Gay écrivait à Guiraud, le 24 août 1822:</p>
-
-<p>«Monsieur Raynouard vient d'adresser à la Muse des billets de
-choix pour la séance de ce matin. Elle propose à son aimable flatteur
-de lui donner la main dans cette solennité pour supporter dignement
-l'attaque du classique étranger. Si le poète est déjà retenu
-et que <i>le guerrier</i> soit libre, nous lui offrons notre billet conducteur.
-Mille amitiés.&mdash;Un peu avant deux heures chez moi.</p>
-
-<p class="i9">«SOPHIE GAY.»</p>
-
-<p class="i1">(<i>Lettre inédite.</i>)</p>
-
-<p>«Le <i>guerrier</i>», c'était Alfred de Vigny.</p>
-
-<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> Sur le projet du mariage de Delphine avec Alfred de Vigny,
-cf. notre livre sur le poète d'<i>Eloa</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> Document inédit.</p>
-
-<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> On lisait, à ce propos, dans <i>le Globe</i> du 7 mai 1825:</p>
-
-<p>«On a tort d'accuser les Jésuites de n'aimer ni les arts, ni les
-beaux vers, ni les femmes: tout Paris ignore donc qu'à Sainte-Geneviève,
-au-dessus du maître-autel, entre le ciel et la terre, il y a
-quinze jours, s'est tenue une véritable séance d'académie romaine!
-C'était une fête à la Léon X. Deux fauteuils d'honneur, un pour le
-peintre, un pour Corinne. Quarante amis, les uns, fixés sur les tableaux
-et sur la muse, d'autres en prières et en recueillement pieux;
-et la voix tombant des cieux comme celle de la sainte bergère, et
-allant faire tressaillir, dans un coin obscur des catacombes, les cendres
-oubliées d'un poète et d'un philosophe: n'est-ce donc pas un
-tableau merveilleux, digne presque des jours de la Grèce? Apelle,
-prends ton pinceau, et rends-nous cette scène magique: nous la placerons
-dans l'église souterraine: tu seras l'<i>Alpha</i> et l'<i>Omega</i> de
-notre vieux Panthéon.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Le duc de Doudeauville.</p>
-
-<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 50.</p>
-
-<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> Car Lamartine s'y prit à deux ou trois fois, comme il faisait
-souvent.&mdash;La fin de cette élégie n'arriva à Delphine qu'au commencement
-de janvier 1827, comme en témoigne une lettre de Sophie
-Gay au poète, datée du 4:</p>
-
-<p>«En vérité, le ciel ne fait ni mieux ni plus vite. Cette seconde
-partie est encore plus admirable que l'autre. Delphine s'est empressée
-de les lire toutes deux au petit nombre de gens dignes que nous
-voyons ici (à Rome). Français, Italiens, Russes, tous ont admiré les
-grandes pensées, l'harmonie de ces beaux vers; enfin, ils obtiennent
-presque le succès qu'ils méritent...» (<i>Lettres à Lamartine</i>, p. 52.)</p>
-
-<p>Un an plus tard, Lamartine récitait sa pièce dans le salon de
-Sophie Gay à Paris, et Villemain, qui assistait à cette audition, la
-lisait le lendemain, à son cours, au Collège de France.</p>
-
-<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <i>Correspondance de Lamartine</i>, t. III, p. 8.</p>
-
-<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> Lettre inédite communiquée par M. Charles de Loménie.</p>
-
-<p class="i1"><a id="Footnote_64-a" href="#FNanchor_64" class="label">[64-a]</a> Réponse de Delphine à David d'Angers.</p>
-
-<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> Delphine, mariée à Emile de Girardin, avait-elle demandé à la
-reine Hortense un article de son fils, le prince Louis-Napoléon, pour
-<i>le Musée des Familles</i> ou <i>l'Almanach de France</i>? C'est probable.</p>
-
-<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> Nommé capitaine d'artillerie à Berne en 1834, le prince devait
-publier en 1836 son <i>Manuel d'artillerie</i> (1 vol. in-8).</p>
-
-<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Et David d'Angers «l'envoyait tout droit à la postérité[A]»
-en faisant son médaillon. Il lui écrivait, le 2 septembre 1828:</p>
-
-<p>«Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous offrir le croquis en bronze
-que j'ai fait d'après vous. C'est un bien faible à peu près de vos traits,
-mais j'espère que celui que je ferai pour le bas-relief de Sainte-Geneviève
-réussira mieux.» (<i>Lettre inédite.</i>)</p>
-
-<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> Le plus joli, c'est que, deux ans après, en pleine Vendée, la
-duchesse de Berry disait au maréchal de Bourmont qui, après lui
-avoir monté la tête, lui conseillait de renoncer à la lutte: «Oh!
-vous, cela ne m'étonne pas, vous n'avez jamais fait que trahir.»
-(Cf. les <i>Mémoires de M<sup>me</sup> de Boigne</i>, t. IV.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> Elle habitait alors à Chivres, près Soissons. On montre encore
-dans le jardin de la maison un hêtre au feuillage pourpré sur l'écorce
-duquel Lamartine grava un jour au couteau l'initiale de son
-nom. (Note du maire de Chivres.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> «Cours de littérature, 2<sup>e</sup> Entretien» (1856).</p>
-
-<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> Lettre inédite.&mdash;Mais tout le monde ne pensait pas comme
-Lamartine. Par exemple, le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville
-disait: «Détestant l'ennui comme la peste, Delphine vous saura gré
-de la faire rire: et de même qu'elle sait féconder les sujets les plus
-élevés par les côtés inaperçus qu'elle y découvre, elle sait poétiser
-la plaisanterie en y jetant toutes les fleurs de son esprit.» (<i>Esquisses
-et Portraits.</i>)</p>
-
-<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>, lettre du 8 octobre 1826, t. II, p. 350.</p>
-
-<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <i>Corresp.</i>, t. II, p. 129.</p>
-
-<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> S'il faut en croire cette mauvaise langue d'Eugène de Mirecourt,
-ce seraient les allures à la Madame Sans-Gêne de sa mère qui
-auraient fait manquer le mariage de Delphine. Et le fait est qu'elle
-était un peu trop tambour-major. Lamartine, qui l'aimait beaucoup
-et s'en serait voulu d'en dire du mal, ne lui trouvait qu'un défaut,
-c'était «un excès de nature qui lui faisait négliger quelquefois cette
-hypocrisie de délicatesse qu'on appelle bienséance. Elle avait, disait-il,
-conservé la franchise tragique d'idées, d'attitude et d'accent de
-cet interrègne de la société appelé la Terreur en France. Elle semblait
-défier la bienséance comme elle avait défié l'échafaud...»</p>
-
-<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> <i>Corresp.</i>, lettre du 2 juillet 1829, t. II, p. 149.</p>
-
-<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Delphine habitait alors avec sa mère au n<sup>o</sup> 11 de la rue de
-Choiseul, et l'hôtel Rastadt était situé dans la rue Neuve-Saint-Augustin,
-à deux pas de l'hôtel du maréchal Richelieu.</p>
-
-<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 73.</p>
-
-<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <i>Corresp.</i>, t. IV, p. 352.</p>
-
-<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> <i>Corresp.</i>, lettre du 25 avril 1837, t. III, p. 420.</p>
-
-<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> <i>Corresp.</i> Lettre du 15 septembre 1829, t. II, p. 159.</p>
-
-<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 182.</p>
-
-<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> Le duc de Montmorency-Laval écrivait à Lamartine, le 24 octobre
-1829, de Londres: «Veuillez faire parvenir à M<sup>lle</sup> Delphine,
-qui a des traits de ressemblance avec vous, mes meilleures amitiés
-romaines.» (<i>Lettres à Lamartine</i>, p. 80.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> Ce mariage eut lieu le 1<sup>er</sup> juin 1831.</p>
-
-<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> <i>Corresp.</i>, t. II, p. 252.&mdash;Julia, c'était la fille de Lamartine.</p>
-
-<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> Elle est intitulée <i>la Fête de Noël</i>. En voici quelques strophes:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>C'est le jour où Marie</p>
-<p>Enfanta le Sauveur;</p>
-<p>C'est le jour où je prie</p>
-<p>Avec plus de ferveur;</p>
-<p>D'un lourd chagrin mon âme</p>
-<p>Ce jour-là se défend,</p>
-<p>O Vierge, je suis femme,</p>
-<p>Et je n'ai point d'enfant!</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Bénis ces larmes pures</p>
-<p>Et je t'apporte en v&oelig;ux</p>
-<p>Tout l'or de mes parures,</p>
-<p>Tout l'or de mes cheveux;</p>
-<p>Mes plus belles couronnes,</p>
-<p>Vierge seront pour toi,</p>
-<p>Si jamais tu me donnes</p>
-<p>Un fils, un ange à moi.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Alors dans ma demeure</p>
-<p>Le plaisir renaîtrait,</p>
-<p>Et la femme qui pleure</p>
-<p>Pour l'enfant chanterait.</p>
-<p>De ma gaîté ravie</p>
-<p>Célébrant le retour,</p>
-<p>Je vivrais... et ma vie</p>
-<p>Serait toute d'amour.</p>
-</div></div>
-
-<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 141.</p>
-
-<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> Allusion à la pièce de vers <i>Contre la peine de mort</i>, que le
-procès des ministres de Charles X avait inspirée à Lamartine.</p>
-
-<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 143.</p>
-
-<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> Il avait été élu député par le collège de Bergues, pendant son
-voyage.</p>
-
-<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 150.</p>
-
-<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> Je tiens ce détail de M. Emile Ollivier.</p>
-
-<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> Janvier 1836.</p>
-
-<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> Lettre inédite de Delphine à Lamartine.</p>
-
-<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> Voici quels étaient ces vers:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Cachez-vous quelquefois dans les pages d'un livre</p>
-<p>Une fleur du matin, cueillie aux rameaux verts,</p>
-<p>Quand vous rouvrez la page après de longs hivers,</p>
-<p>Aussi pur qu'au jardin son parfum vous enivre.</p>
-<p>Après ces jours bornés qu'ici mon nom doit vivre,</p>
-<p>Q'une odeur d'amitié sorte encor de ces vers!</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p class="i9">(<i>Poésies inédites.</i>)</p>
-</div></div>
-
-<p>Avril 1841.</p>
-
-<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> Cela me rappelle un joli mot de Jules Simon: «Le vrai musicien,
-disait-il, est celui qui chante.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> Il s'agissait des vers des <i>Recueillements</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> Ces lettres de Lamartine n'ont pas été recueillies dans sa <i>Correspondance</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> Et d'autant plus cruellement, il faut bien le dire, que quelques
-jours avant cet incident, <i>la Presse</i>, répondant au <i>Courrier français</i>,
-qui avait appelé Lamartine «son candidat» au ministère de l'Instruction
-publique, publiait la note suivante:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Certes, il n'est aucun homme politique avec lequel nous soyons
-dans des rapports d'idées plus étroites qu'avec M. de Lamartine, mais
-plus nous avons de confiance en son avenir, et moins nous devons
-désirer qu'il fasse partie d'une combinaison qui, avant même d'être
-formée, a déjà trahi le secret de sa faiblesse et de sa fragilité.
-M. de Lamartine, par l'élévation des idées, par l'élévation des sentiments,
-par l'élévation du langage, est aujourd'hui sans contredit
-et sans comparaison avec un autre, même avec M. Berryer, le premier
-orateur des deux Chambres. M. de Lamartine ne peut donc, ne
-doit donc entrer que dans un cabinet fortement constitué et où il
-occuperait l'un des deux grands départements politiques. Ce moment
-ne nous paraît pas venu pour lui.» (<i>La Presse</i> du 29 octobre
-1840.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 182.</p>
-
-<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> <i>Corresp.</i>, t. IV, p. 102.</p>
-
-<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> Allusion aux <i>Corbeaux avides</i> de la ballade de Becker.</p>
-
-<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> «J'ai reçu les 1.000 francs en un billet de banque, lui écrivait-il
-alors. Je vous remercie de cette négociation plus que satisfaisante
-pour de mauvais vers. Je suis prêt à les renvoyer à ces
-messieurs s'ils jugeaient la chose onéreuse.</p>
-
-<p>«J'ai écrit ce matin à votre pauvre mère. Je vous remercie de me
-dire: Je suis mieux, et moi aussi de santé, mais pas d'affaires. Je
-pars à l'instant pour Lyon et bientôt pour Genève encore, puis pour
-Paris, j'espère.</p>
-
-<p>«Soignez-vous au milieu de ces chagrins et croyez que votre
-capital d'amitié se grossit de mille intérêts dans mon c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>(Lettre inédite.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> J'ai sous les yeux le manuscrit original du <i>Ressouvenir du
-lac Léman</i>. Il est daté du 12 août 1841 et contient les corrections
-suivantes de la main même de Lamartine:</p>
-
-<p>Vers 66, version primitive:<br />
-<span class="i2">De frapper <i>sous l'esquif</i> la vague recueillie.</span><br />
-Version définitive:<br />
-<span class="i2"><b>. . . .</b> <i>sur le bord</i> <b>. . . . . . . . .</b></span><br />
-Vers 182, 1<sup>re</sup> version:<br />
-<span class="i2">Sa voix est dans tes <i>bruits</i>...</span><br />
-<span class="i2">2<sup>e</sup> version:</span><br />
-<span class="i2">Sa voix est dans tes <i>cris</i>...</span><br />
-Vers 191, 1<sup>re</sup> version:<br />
-<span class="i2">Pendant que <i>sous ses pieds l'univers</i> avili</span><br />
-<span class="i2">2<sup>e</sup> version:</span><br />
-<span class="i2">Pendant que <i>sous sa gloire un empire</i> avili.</span><br />
-<span class="i2">3<sup>e</sup> version:</span><br />
-<span class="i2">Pendant que <i>sous des fers</i> l'univers avili</span><br />
-<span class="i2">Du front césarien étudiait le pli.</span><br />
-Vers 202, 1<sup>re</sup> version:<br />
-<span class="i2">On retrouva leurs feux <i>éternels</i> dans ton âme.</span><br />
-<span class="i2">3<sup>e</sup> version:</span><br />
-<span class="i2"><b>. . . . . . . . . . . </b><i>immortels</i><b> . . . . . .</b></span><br />
-Vers 204, 1<sup>re</sup> version:<br />
-<span class="i2">Suivent <i>la</i> servitude au fond <i>de leur</i> cercueil.</span><br />
-2<sup>e</sup> version:<br />
-<span class="i2">Suivent <i>leur</i> servitude au fond <i>d'un grand</i> cercueil.</span><br />
-Vers 205, 1<sup>re</sup> version:<br />
-<span class="i2">Qu'imitant des <i>tyrans</i> l'abjecte idolâtrie</span><br />
-<span class="i2">2<sup>e</sup> version:</span><br />
-<span class="i2">Qu'imitant des Césars...»</span><br />
-Vers 215, 1<sup>re</sup> version:<br />
-<span class="i2">Si <i>le grossier</i> encens qui brûle dans leurs mains</span><br />
-<span class="i2">2<sup>e</sup> version:</span><br />
-<span class="i2">Si le <i>banal</i><b>. . . . . . . . . . . . . . . . .</b></span><br />
-Vers 229, 1<sup>re</sup> version:<br />
-<span class="i2">Dans le tronc fédéral concentrez <i>plus</i> sa sève</span><br />
-2<sup>e</sup> version:<br />
-<span class="i2"><b>. . . . . . . . . . . . . . .</b> <i>mieux</i> <b>. . .</b></span></p>
-
-<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> Extrait d'une lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> Sur la mission du comte Circourt, cf. l'ouvrage en 2 volumes,
-publié récemment pour la Société d'histoire contemporaine par
-M. Georges Bourgin, sous le titre: <i>Souvenirs d'une mission à
-Berlin en 1848</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> Renseignements fournis par M<sup>me</sup> Huber, belle-fille de l'ancien
-colonel.</p>
-
-<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> Journal fondé en 1836 par Huber-Saladin, avec Rossi, pour
-assurer à son pays un organe politique à la fois conservateur et
-libéral.</p>
-
-<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> Lettre inédite communiquée par M<sup>me</sup> Huber.</p>
-
-<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> Voy., dans <i>le Correspondant</i> du 25 septembre 1908, notre
-article sur «le Mariage de Lamartine».</p>
-
-<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> <i>Corresp.</i>, t. IV, p. 29.</p>
-
-<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> <i>Corresp.</i>, t. III, p. 463.</p>
-
-<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> <i>Corresp.</i>, t. II, p. 4.</p>
-
-<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> C'est en effet M<sup>me</sup> de Girardin qui l'avait surnommé ainsi,
-dans son Courrier du 6 mars 1841.</p>
-
-<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> <i>Corresp.</i>, t. IV, p. 107.</p>
-
-<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> Lettre inédite communiquée par M<sup>me</sup> Huber.</p>
-
-<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> La petite Julia.</p>
-
-<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Lettre inédite communiquée par M<sup>me</sup> Huber.</p>
-
-<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV.</p>
-
-<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> Le brouillon de ces notes m'a été communiqué par M<sup>me</sup> Léonce
-Détroyat.</p>
-
-<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Quatre ans plus tard, quand la question de l'armement des
-fortifications revint devant la Chambre. Lamartine écrivait encore à
-sa nièce, la comtesse de Pierreclos: «Les fortifications de Paris
-sont selon moi le plus monstrueux anachronisme qu'une politique à
-contre-sens du siècle ait jamais rêvé à défaut d'idées. C'est un contre-sens
-à la guerre, car le principe de la guerre moderne, c'est la
-mobilité des forces, c'est la locomotion des armées, c'est la stratégie
-qui combat en marchant. M. de Rémusat voudrait voir son nom
-inscrit sur les fortifications de Paris, et moi je désire voir mon nom
-inscrit sur les débris des fortifications de Paris.» Lettre publiée par
-Pierre de Lacretelle dans <i>la Grande Revue</i> du 25 septembre 1909.</p>
-
-<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 192.</p>
-
-<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> Se rappeler à ce propos la lettre que Lamartine écrivait à Boulay-Paty,
-le 24 mars 1849, en réponse à celle que lui avait adressée
-M<sup>me</sup> Lamber, de Nantes, après la lecture des <i>Girondins</i>: «L'amour,
-disait Lamartine, fait partie de l'histoire. L'en bannir, comme on l'a
-fait jusqu'ici, c'est mutiler la nature humaine.</p>
-
-
-<p>«Elle dit (M<sup>me</sup> Lamber) que si les femmes faisaient la gloire, l'histoire
-des <i>Girondins</i> en aurait. Cela me fait espérer, car elle doit
-savoir que le pressentiment de la postérité est dans l'âme des femmes,
-et que tous les livres qui ont dû vivre ont commencé par être
-couvés dans leur c&oelig;ur.» <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV.</p>
-
-<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> Communiqué par M<sup>me</sup> Léonce Détroyat.</p>
-
-<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> <i>Mélanges et lettres de Doudan</i>, t. II, p. 42.</p>
-
-<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Lettre publiée par M<sup>me</sup> Emile Ollivier dans son beau livre sur
-<i>Valentine de Lamartine</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> <i>La Presse</i>, du 3 septembre 1848.</p>
-
-<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> Bien que ménagé personnellement par <i>la Presse</i>, Lamartine
-souffrait beaucoup des attaques d'Emile de Girardin contre ses collègues:
-«Nous sommes dans une si forte crise d'affaire ce soir et
-toute la nuit, écrivait-il un jour à Delphine, que nous ne pourrons
-pas nous voir ce soir. Les mots «la Révolution du ridicule» et
-«vous faites regretter M. Guizot» sont iniques et font beaucoup
-de mal. Tout va «divinement», hors un seul point, mais rien ne
-dépassera notre patriotisme.» (Lettre inédite.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> M. de Ligonnès, père de l'évêque actuel de Rodez, qui habitait
-à Mende.</p>
-
-<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV, p. 356. Lettre au marquis de la
-Grange.</p>
-
-<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV, p. 357. Lettre à M. Valette.</p>
-
-<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> Lamartine lui écrivait à cette occasion: «Je passe à votre
-porte pour laisser une larme bien sincère et très chaude de mes
-yeux sur votre seuil. J'ai passé deux heures, ce matin, dans ce canapé
-où elle était hier. Elle est plus heureuse que nous aujourd'hui.
-Je ne demande pas à franchir cette porte que les consolations d'en
-haut doivent seules aborder en ce moment. Mais il y a aussi du ciel
-dans un c&oelig;ur ami.» (Lettre inédite.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Lettre inédite de notre collection particulière. Nous la reproduisons
-en fac-simile en tête de ce livre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV, p. 230.</p>
-
-<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> <i>Cours de littérature.</i> 2<sup>e</sup> Entretien.</p>
-
-<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> Lettre inédite communiquée par M. Charles de Loménie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> <i>Victor Hugo raconté</i>, t. II, p. 306.</p>
-
-<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> Th. Gautier: Introduction aux <i>Lettres parisiennes</i> du vicomte
-de Launay.</p>
-
-<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> C'est là que Delphine habita aussitôt après son mariage. Plus
-tard elle alla demeurer rue Laffitte et, en 1842, elle transporta ses
-pénates rue de Chaillot, dans le pavillon Marb&oelig;uf, qui avait été bâti
-par M. de Choiseul sur le modèle de l'Erectheum.</p>
-
-<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> M. Foucher habitait, comme on le sait, rue du Cherche-Midi
-dans cet hôtel de Toulouse affecté aux Conseils de guerre, que vient
-d'éventrer le percement du boulevard Raspail.</p>
-
-<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> Il faut pourtant que je cite encore ce billet:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="date1">«7 décembre 1844.</p>
-
-<p>«Est-ce que vous vous souvenez encore de moi, Madame? Moi,
-je pense toujours à vous. Si je n'avais pas grand'peur d'être horriblement
-pédant, je vous citerais un vers que Virgile a fait sur vous
-ou sur moi, il y a deux mille ans. Je voulais vous aller voir aujourd'hui,
-et voici que, sans respect pour ce qui est trois fois saint,
-on me prend mon dimanche, ce dimanche sacré qu'on ne devrait
-pas plus prendre à un ouvrier qu'au bon Dieu. Je me résigne à vous
-écrire ces inutilités. Oh! si vous saviez quels v&oelig;ux je fais pour
-que le régisseur qui a transporté les Vosges près du Taurus ait un
-beau matin l'idée de transporter le pavillon Marbeuf près de la
-place Royale!</p>
-
-<p>«Je mets à vos pieds mes plus tendres admirations et mes plus
-tendres respects.</p>
-
-<p class="signature">«V. H.»</p>
-
-<p class="i2">(Lettre inédite.)</p>
-</div>
-
-<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> Et j'ai lu tout récemment, dans un très curieux dossier appartenant
-à M. Louis Barthou, une lettre écrite par Victor Hugo à
-Lacroix, son éditeur, à l'occasion de la publication de son <i>William
-Shakespeare</i>, qui m'a confirmé dans ce sentiment que Victor Hugo
-avait pour Lamartine une amitié exempte de jalousie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> Le mot est de Lamartine, je le trouve dans une lettre de
-lui à elle en date du 17 mai 1841.</p>
-
-<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[171]</a> C'était le jour anniversaire de la mort tragique de sa fille
-Léopoldine (4 septembre 1843).</p>
-
-<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[172]</a> La mort de Sophie Gay, sa mère.</p>
-
-<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[173]</a> <i>Marguerite ou les Deux Amours.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[174]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[175]</a> <i>Corresp. de Victor Hugo pendant l'exil.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[176]</a> M<sup>me</sup> de Girardin, disait Emile de Girardin à Victor Hugo, est
-aussi rouge que vous. Elle est indignée et elle dit comme vous <i>ce
-bandit</i>.</p>
-
-<p>Et Victor Hugo écrivait à sa femme, le 19 mars 1852: «Si tu
-vois M<sup>me</sup> de Girardin, félicite-la de ma part de son courage et de sa
-grandeur d'âme.» (<i>Corresp. de Victor Hugo pendant l'exil.</i>)&mdash;Delphine
-se montrait d'autant plus résolue qu'elle s'était laissé
-surprendre par les événements. Le 19 août 1850, elle mandait à
-Lamartine: «On s'attend ici à un coup d'Etat, moi je n'y crois
-pas. Je n'ai qu'une seule raison d'y croire: c'est qu'il y a un espion
-dans mon quartier qui vient à chaque instant demander si M. de
-Girardin se porte bien et quand il doit revenir. Je lui réponds que
-je n'en sais rien. Du reste, je n'ai pas d'autres indices, celui-là n'est
-pas bien significatif; j'ai foi dans la république, la royauté ne me
-paraît plus une chose sérieuse.» (<i>Lettres à Lamartine</i>, t. IV,
-p. 260.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[177]</a> Le fils voyait plus clair que le père. Victor Hugo partageait à
-cet égard les nobles illusions de Michelet, qui disait de son air prophétique:
-«La loi morale s'oppose à ce que l'Empire dure!»&mdash;C'est
-pour cela qu'il a duré vingt ans!</p>
-
-<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[178]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[179]</a> <i>Les Châtiments</i>, Jersey, septembre 1853.</p>
-
-<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[180]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[181]</a> <i>Lady Tartuffe</i>, un des grands succès au théâtre de M<sup>me</sup> de
-Girardin, fut représentée la première fois sur la scène de la rue
-Richelieu, le 10 février 1853.</p>
-
-<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[182]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[183]</a> Il était né à Paris le 19 avril 1801.</p>
-
-<p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[184]</a> <i>Marguerite ou les Deux Amours.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[185]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[186]</a> Victor Hugo connaissait Pierre Leroux de longue date. En
-1830, pendant qu'il travaillait à <i>Notre-Dame</i>, il lui lut le chapitre
-intitulé <i>les Cloches</i>, mais Leroux trouva ce genre de littérature bien
-inutile.</p>
-
-<p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[187]</a> Sous les espèces des <i>Lettres parisiennes</i>, que M<sup>me</sup> de Girardin
-avait réunies en un volume publié en 1843. Elles forment aujourd'hui
-4 volumes.</p>
-
-<p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[188]</a> Les tables tournantes, dont raffolait M<sup>me</sup> de Girardin.</p>
-
-<p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[189]</a> Lettre inédite. Comme G&oelig;the, Victor Hugo fut pendant plusieurs
-années hanté par ce qu'on est convenu d'appeler l'au-delà. Il
-interrogea les tables et crut fermement correspondre avec la plupart
-des grands morts du passé. Les procès-verbaux de ces séances
-mémorables existent, il y en a tout un cahier de la main de Charles
-Hugo, le fils du grand poète.</p>
-
-<p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[190]</a> Cet article figure dans <i>les Causeries du Lundi</i> (t. III, p. 297)
-sous la date du 17 février 1851. Mais le lendemain de sa réception
-à l'Académie, Sainte-Beuve écrivait à M. Désiré Laverdant, rédacteur
-de <i>la Démocratie pacifique</i>: «...Il m'est très égal que M<sup>me</sup> de
-Girardin vienne me dire que je fais de la réaction pure et simple,
-et je ne me donne pas même la peine d'y songer; mais si vous me
-le dites, je me permets de vous dire non, et que vous vous méprenez
-complètement, ce qui tient peut-être à ce que vous n'attachez
-pas la même importance que moi aux points purement littéraires
-sur lesquels je suis resté à peu près le même.» (Cf. Jules Troubat:
-<i>la Vie de Sainte-Beuve</i>, p. <span class="small">XXIX</span>.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[191]</a> <i>La Joie fait peur</i> fut représentée la première fois au Théâtre-Français
-le 25 février 1854.</p>
-
-<p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[192]</a> <i>Solution de la question d'Orient</i>, par Emile de Girardin, 1 vol.
-in-8. <i>Librairie nouvelle</i> (1853).</p>
-
-<p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[193]</a> M. Jules Bois écrivait dans <i>le Matin</i> du 14 septembre 1909:
-«M<sup>me</sup> de Girardin, férue de spiritisme, arriva à Jersey le mardi
-6 septembre 1853. Les premiers essais furent infructueux. La table,
-carrée, «contrariait le fluide». On acheta dans un magasin de
-jouets d'enfants une tablette qui ne bougea pas davantage.</p>
-
-<p>«Hugo, croyant, mais incrédule, répugnait aux premières séances
-qui lui semblaient une parodie presque sacrilège.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Girardin s'entêta: «Les esprits dit-elle, ne sont pas
-des chevaux de fiacre qui attendent le bon plaisir du client; ils sont
-libres et ne viennent qu'à leur heure.»</p>
-
-<p>«Enfin, le petit meuble s'anima. «Devine le mot que je pense»,
-lui demanda Vacquerie. La réponse fut juste. «Traduis maintenant
-le mot qui est dans ma tête.» Le guéridon répliqua: «Tu veux dire
-souffrance.» L'interrogateur pensait: amour. On s'intéressait de
-plus en plus. «Qui es-tu?» demanda-t-on à l'esprit. Il épela: «Léopoldine.»</p>
-
-<p>«Au nom de la fille que Victor Hugo venait (?) de perdre, il y eut
-une émotion inexprimable. M<sup>me</sup> Hugo pleurait. Charles questionna
-sa s&oelig;ur. La nuit fut vite passée en un dialogue où la curiosité alternait
-avec la joie, l'espérance et l'angoisse. A Léopoldine succédèrent
-d'autres personnages historiques ou fabuleux. On consulta le
-guéridon même pendant le jour. Les esprits donnaient des rendez-vous
-à heures fixes. Tant que brillait la lumière du jour, la table
-était envahie par les «Idées». La nuit, fidèles à la tradition qui
-nous montre l'essaim frileux des ombres préférer les ténèbres, du
-fond des siècles accouraient vers la table hospitalière de Hugo philosophes,
-poètes, criminels, pitres, héros, prophètes, rois et tribuns.</p>
-
-<p>«Les poètes s'exprimaient en vers, les autres en prose. Chacun
-exigeait d'être questionné à sa manière. Hugo, qui ne doutait pas
-de l'identité de ces visiteurs, prenait la peine d'improviser pour eux
-des strophes et des paragraphes...</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, dira-t-on, il y a eu là un simple phénomène d'illusion.
-Hugo se jouait à lui-même, sans s'en douter, une comédie lyrique
-et dramatique. Nous savons comme les tables sont dociles aux
-mouvements inconscients. Hugo faisait à la fois des questions et des
-réponses.»</p>
-
-<p>«Je vous arrête. L'objection ne tient pas debout, car Hugo n'est
-jamais à la table: même il n'est pas toujours dans la chambre.
-Quand il assiste aux séances, il se contente de reproduire passivement
-et à leur suite les lettres qu'indique par coups frappés le meuble.
-Sauf pour les demandes, il n'est qu'un secrétaire machinal.
-Bien mieux, les réponses du trépied moderne sont si indépendantes
-de lui qu'il les désapprouve parfois, ne les comprend pas, discute
-avec elles. Il leur arrive de lui donner de rudes leçons, mais Hugo
-les traite toujours avec le plus grand respect.</p>
-
-<p>«Quel était donc le médium?</p>
-
-<p>«Car pour toute expérience de spiritisme il faut un médium,
-c'est-à-dire quelqu'un qui serve de transmetteur aux messages de
-l'invisible, comme l'employé du télégraphe enregistre les lettres et
-les mots qui lui sont adressés aussi par quelqu'un qu'on ne voit pas.</p>
-
-<p>«Le médium fut quelquefois M<sup>me</sup> Hugo, surtout Charles, son fils.
-On peut même dire que celui-ci (en consultant le programme des
-séances, on s'en rend compte) est presque indispensable aux manifestations.</p>
-
-<p>«Vous allez me dire: «Pourquoi ne pas supposer que Charles
-s'est amusé à faire parler la table? Il avait de l'esprit et même du
-talent; les cahiers de Jersey sont ses &oelig;uvres.»</p>
-
-<p>«Avec Auguste Vacquerie et Paul Meurice, nous avons examiné
-cette objection et nous avons conclu que la tricherie était improbable
-et impossible.</p>
-
-<p>«Improbable, car il faudrait admettre que ce fils très admirant se
-fût moqué non seulement d'un père très vénéré, mais aussi de la
-douleur de sa mère. Songez que c'est sa s&oelig;ur Léopoldine, morte
-récemment, qui a parlé la première à la table et amené avec elle
-le cortège des autres ombres.</p>
-
-<p>«Impossible, car il eût fallu préparer dans l'intervalle des séances
-les très belles réponses en vers ou en prose que la table improvisait.
-Et l'on se serait vite aperçu de la supercherie. D'autre part, Charles
-était l'indolence même. Combien de fois il se plaint de lassitude
-au milieu des séances. Minuit a sonné, il a fait des armes toute la
-journée, il demande grâce. Mais dans la table l'esprit s'acharne, les
-assistants supplient; Charles se résigne.</p>
-
-<p>«Une anecdote entre mille démontrera que Charles était bien l'inconscient
-médium de ces messages, et non pas leur auteur conscient:</p>
-
-<p>«Un jeune Anglais qui fréquentait la maison appela, un soir,
-lord Byron. Celui-ci se refusa à parler français. Charles, ne sachant
-pas un mot d'anglais, fit l'observation qu'il lui serait difficile de
-suivre les lettres. Alors Walter Scott se présenta et, comme pour
-jouer un tour au médium, répondit ce qui suit:</p>
-
-<p class="quote"><i>Vex nat the bard, his lyre is broken<br />
-His last song sung, his last word spoken.</i></p>
-
-<p>&mdash;«Je n'y comprends rien, dit Charles après avoir épelé.</p>
-
-<p>«Le jeune Anglais expliqua:</p>
-
-<p class="quote">Ne tourmentez pas le barde, sa lyre est brisée,<br />
-Son dernier poème chanté, sa dernière parole dite.</p>
-
-<p>«La table avait parlé dans une langue inconnue du médium. La
-preuve était faite: la table avait parlé.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[194]</a> Après <i>la Joie fait peur</i>, donnée à la Comédie-Française, elle
-avait fait représenter au Gymnasse <i>le Chapeau d'un horloger</i>, qui
-n'est qu'un long éclat de rire.</p>
-
-<p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[195]</a> Cf. le livre de Victor Hugo intitulé <i>Actes et Paroles pendant
-l'exil</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[196]</a> Voir: la <i>Correspondance de Victor Hugo</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[197]</a> Mais M. Gustave Simon a publié depuis la note que Victor
-Hugo avait écrite sur le manuscrit de <i>la Légende des siècles</i>. La
-voici:</p>
-
-<p>«Continuation d'un phénomène étrange, auquel j'ai assisté plusieurs
-fois: c'est le phénomène du trépied antique. Une table à trois
-pieds dicte des vers par des frappements, et des strophes sortent de
-l'ombre. Il va sans dire que je n'ai jamais mêlé à mes vers un seul
-de ces vers venus du mystère; je les ai toujours religieusement laissés
-à l'Inconnu qui en est l'unique auteur. Je n'en ai même pas admis
-le reflet, j'en ai écarté jusqu'à l'influence. Le travail du cerveau humain
-doit rester à part et ne rien emprunter aux phénomènes.</p>
-
-<p>«Les manifestations extérieures de l'Invisible sont un fait et les
-créations intérieures de la pensée en sont un autre. La muraille qui
-sépare les deux faits doit être maintenue dans l'intérêt de l'observation
-et de la science. On ne doit lui faire aucune brèche. A côté de
-la science qui le défend, on sent aussi la religion, la grande, la
-vraie..., qui l'interdit. C'est donc, je le répète, autant par conscience
-religieuse que par conscience littéraire, par respect pour le phénomène
-même, que je m'en suis isolé, ayant pour loi de n'admettre
-aucun mélange dans mon inspiration, et voulant maintenir mon
-&oelig;uvre telle qu'elle vit, absolument mienne et personnelle.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[198]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[199]</a> Werdet, <i>Portrait intime de Balzac</i>, in-12, 1859.</p>
-
-<p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200" class="label">[200]</a> Léon Gozlan lui écrivit un jour: à «M<sup>me</sup> Durand, née <i>Balzac</i>»,
-histoire de l'ennuyer.</p>
-
-<p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201" class="label">[201]</a> Le 1<sup>er</sup> juin 1841, Balzac priait Victor Hugo de lui envoyer les
-2 billets qu'il lui avait demandés (probablement pour l'Académie) au
-n<sup>o</sup> 47 de la rue des Martyrs. Et quelques jours après, Victor Hugo,
-qui avait sans doute égaré sa lettre, lui répondait: «Si j'avais su
-où vous écrire, je vous aurais épargné hier un dérangement.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202" class="label">[202]</a> Nous avons la lettre par laquelle M<sup>me</sup> de Girardin invitait
-Balzac à ce dîner: «M. de Lamartine, lui écrivait-elle, doit dîner
-chez moi dimanche, il veut absolument dîner avec vous. Rien ne
-lui ferait plus de plaisir. Venez donc et soyez aimable. Il a mal à
-la jambe, vous avez mal au pied, nous vous soignerons tous deux,
-nous vous donnerons des coussins, des tabourets. Venez, venez!
-Mille affectueux souvenirs.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203" class="label">[203]</a> C'est même Sophie Gay qui avait obtenu pour <i>la Mode</i> le
-patronage de la duchesse du Berry.</p>
-
-<p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204" class="label">[204]</a> Il était né à Paris le 22 juin 1806 et avait été inscrit à l'état
-civil sous le nom d'Emile Delamotte et comme étant né de parents
-inconnus. Il était, comme on sait, fils adultérin du comte Alexandre
-de Girardin, dont il prit le nom en 1828, et de M<sup>me</sup> Dupuy, femme
-d'un conseiller à la Cour impériale de Paris.</p>
-
-<p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205" class="label">[205]</a> André-Olivier-Ernest Sain de Bois-le-Comte, né à Tours le 20
-juin 1799, mourut en 1862; d'abord garde du corps, il donna sa
-démission en 1830, reprit du service quelque temps après et démissionna
-de nouveau pour collaborer à l'<i>Histoire parlementaire de la
-Révolution</i> par Buchez et Roux. Lamartine le prit comme chef de
-cabinet en 1848 et l'envoya comme ministre de France à Naples.
-Nommé quelque temps après à Washington, il fut destitué au mois
-de mars 1851.</p>
-
-<p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206" class="label">[206]</a> Cela prouve, une fois de plus, quoi qu'en disent certains biographes,
-que Latouche se faisait, dès ce temps-là (1828), appeler
-Henri, bien que son vrai nom fût Hyacinthe.</p>
-
-<p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207" class="label">[207]</a> Pâques était le 30 mars en 1834.</p>
-
-<p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208" class="label">[208]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209" class="label">[209]</a> Bois-le-Comte.</p>
-
-<p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210" class="label">[210]</a> <i>Corresp. de Balzac.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211" class="label">[211]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212" class="label">[212]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213" class="label">[213]</a> Sur les murs de l'Hôtel des Haricots quelqu'un avait écrit:
-«M. de Balzac, prisonnier d'Etat, du 7 au 15 mars.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214" class="label">[214]</a> Cette lettre, datée du 7 octobre 1850, a été publiée par Jules
-Claretie dans <i>le Temps</i> du 11 juin 1908. Elle était adressée au docteur
-Nacquart, qui fut le médecin dévoué de Balzac.</p>
-
-<p>«Permettez-moi, lui disait M<sup>me</sup> Hanska, de vous offrir un objet
-qui a appartenu à votre illustre ami... Cette canne, que je prends
-la liberté de vous offrir, et dont on a beaucoup parlé dans le temps,
-cette fameuse canne dont tout le mystère consiste en une petite
-chaîne de jeune fille qui a servi à faire sa pomme, vous rappellera
-non seulement cet ami si cher, mais aussi cette jeune fille, devenue,
-avec les années la triste et malheureuse femme dont vous avez
-essayé de soutenir le courage et de calmer la douleur...»&mdash;La
-canne de Balzac appartient aujourd'hui à M<sup>me</sup> la baronne de Fontenay,
-fille du docteur Nacquart.</p>
-
-<p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215" class="label">[215]</a> Roman de M<sup>me</sup> de Girardin paru en 1835, chez Dumont, 2 vol.
-in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216" class="label">[216]</a> L'autographe de cette lettre appartient au comte Primoli.</p>
-
-<p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217" class="label">[217]</a> Les lettres de Théophile Gautier sont extrêmement rares.
-D'abord il en a écrit très peu, sous prétexte que c'était de la copie
-qui n'était pas payée et puis le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul
-leur a fait pendant vingt ans une chasse effrénée. En dehors
-de ce petit billet inédit vraiment amusant, je n'en ai trouvé qu'un
-autre de Théo dans les papiers de Delphine. Le voici: «Madame,
-je suis aux regrets de m'être engagé aujourd'hui, mais j'irai
-le soir et j'assisterai au bouquet de feu d'artifice qui se tirera après
-le dessert; comme les gamins dans les fêtes publiques je reviendrai
-avec cinq ou six fusées. A vos pieds.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218" class="label">[218]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219" class="label">[219]</a> Le 18 juillet de la même année, Balzac écrivait encore à son
-amie: «Je suis revenu à 1 heure du matin de chez M<sup>me</sup> de Girardin.
-Le dîner était donné pour M<sup>me</sup> de Hahn, fameuse actrice d'Allemagne,
-qu'un monsieur doué de cinquante mille francs de rente a retirée
-de la scène et qu'il a épousée en dépit de tous les hobereaux de
-sa famille et de sa caste. M<sup>me</sup> de Girardin avait ses deux grands
-hommes, Hugo et Lamartine... Le dîner a fini à dix heures. A la
-suite d'une tartine politique de Hugo, je me suis laissé aller à une
-improvisation où je l'ai combattu et battu, avec quelque succès, je
-vous assure. Lamartine en a paru charmé; il m'en a remercié avec
-effusion... J'ai conquis Lamartine par mon appréciation de son dernier
-discours (sur les affaires de Syrie) et j'ai été sincère, comme toujours,
-car véritablement ce discours est magnifique d'un bout à l'autre.
-Lamartine a été bien grand, bien éclatant pendant cette session.»
-(<i>Corresp. de Balzac.</i>)</p>
-
-<p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220" class="label">[220]</a> <i>Théophile Gautier, souvenirs intimes</i>, par Ernest Feydeau,
-p. 120.</p>
-
-<p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221" class="label">[221]</a> Cf. <i>la Genèse d'un roman de Balzac</i>, par le vicomte de Spoelberch
-de Lovenjoul.</p>
-
-<p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222" class="label">[222]</a> Première partie de <i>la Rabouilleuse</i>, qui parut dans <i>la Presse</i>
-au mois de février 1841.</p>
-
-<p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223" class="label">[223]</a> Lettre publiée par le vicomte de Lovenjoul dans <i>la Genèse
-d'un roman de Balzac</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224" class="label">[224]</a> <i>La Genèse d'un roman de Balzac</i>, par le vicomte de Spoelberch
-de Lovenjoul.</p>
-
-<p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225" class="label">[225]</a> L'article de Musset sur Rachel parut dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>
-du 1<sup>er</sup> novembre 1838.&mdash;Voir à ce sujet notre livre sur
-<i>Alfred de Musset</i>, t. II.</p>
-
-<p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226" class="label">[226]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227" class="label">[227]</a> Où elle avait une villa.</p>
-
-<p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228" class="label">[228]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229" class="label">[229]</a> Sur la réception de Rachel au château de Windsor, cf. les
-<i>Autographes de la collection Ad. Crémieux</i>, Hetzel, 1885, p. 177.</p>
-
-<p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230" class="label">[230]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231" class="label">[231]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232" class="label">[232]</a> Dans ses <i>Mémoires d'un Bourgeois de Paris</i>, le D<sup>r</sup> Véron dit
-que, du 12 juin 1838 au 28 juin 1839, Rachel fit encaisser à la
-Comédie-Française la somme de 452.595 fr. 15.</p>
-
-<p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233" class="label">[233]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234" class="label">[234]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235" class="label">[235]</a> Lettres de M<sup>me</sup> Hamelin, publiées par M. André Gayot dans <i>la
-Nouvelle Revue</i>, août 1908.</p>
-
-<p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236" class="label">[236]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237" class="label">[237]</a> Tragédie de Latour Saint-Ybars.</p>
-
-<p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238" class="label">[238]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239" class="label">[239]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240" class="label">[240]</a> <i>L'Histoire des Girondins</i>, qui venait de paraître.</p>
-
-<p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241" class="label">[241]</a> <i>Correspondance de Lamartine</i>, t. IV, p. 241, éd. in-18.&mdash;Le
-grand poète n'avait pas attendu cette circonstance pour témoigner
-son admiration à Rachel. Dès 1839, il avait entrepris pour elle sa
-tragédie de <i>Toussaint-Louverture</i>. Il écrivait, le 20 septembre de
-cette année, à M<sup>me</sup> de Girardin: «Je vais me remettre aussi à ma
-tragédie interrompue au 3<sup>e</sup> acte, et j'espère la terminer avant Paris.
-Mais voilà M<sup>lle</sup> Rachel condamnée au silence quand je veux la faire
-parler.» <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV, p. 28.</p>
-
-<p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242" class="label">[242]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243" class="label">[243]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>; extrait d'une lettre du 18 novembre
-1847.&mdash;On sait pourtant que Sainte-Beuve ne goûtait pas beaucoup
-<i>Cléopâtre</i>. Un an avant la représentation de cette pièce, M<sup>me</sup> d'Arbouville,
-devançant le jugement sévère du critique et se fiant aux
-on-dit, lui écrivait:</p>
-
-<p>«... Je viens de relire sur mon banc solitaire la <i>Cléopâtre</i> de
-Shakespeare pour me convaincre que ce n'est pas là que M<sup>me</sup> de Girardin
-a puisé la fatale idée de faire de Cléopâtre une Messaline. On
-y indique à peine qu'elle a aimé César, et encore rien n'en transpire.
-Entre César et elle, qui ne se voient qu'après la mort d'Antoine,
-tout est d'une convenance et d'une réserve parfaites. C'est seulement
-dans un paroxysme d'amour que Cléopâtre, «étant seule»,
-s'écrie: «Oh! je n'ai jamais aimé César ainsi!» J'aimerais mieux
-que le mot n'y fût pas. Mais il y est. Du reste l'amour le plus passionné
-remplit seul le rôle de Cléopâtre, ce qui intéresse bien mieux
-que toutes les réminiscences de <i>la Tour de Nesle</i> à la façon de
-M<sup>me</sup> de Girardin.»</p>
-
-<p>(<i>Muses romantiques: Madame d'Arbouville, d'après ses lettres
-à Sainte-Beuve</i> (1846-1850), par Léon Séché, p. 141) (<i>Mercure de
-France</i>, 1909).</p>
-
-<p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244" class="label">[244]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245" class="label">[245]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246" class="label">[246]</a> Lockroy.</p>
-
-<p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247" class="label">[247]</a> Senart.</p>
-
-<p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248" class="label">[248]</a> A Lockroy succéda Sevestre,&mdash;sous le titre de «régisseur
-général agent de la Société du Théâtre-Français».</p>
-
-<p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249" class="label">[249]</a> Ferdinand Barrot.</p>
-
-<p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250" class="label">[250]</a> C'est la première fois que nous entendons parler de ce petit
-théâtre. Il est à croire que les événements empêchèrent Delphine de
-donner suite à son projet.</p>
-
-<p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251" class="label">[251]</a> Pendant longtemps ce fut effectivement Crémieux, «mon cher
-papa Crémieux», comme elle l'appelait, qui servit de secrétaire à
-Rachel et qui lui rédigeait ses lettres. Quand elle était en voyage,
-elle lui envoyait les noms et qualités de ceux qui lui faisaient des
-politesses et à qui elle était obligée de répondre, ne fût-ce que pour
-décliner leurs invitations, et Crémieux lui adressait de petits billets,
-voire de longues lettres, qu'elle n'avait qu'à copier et à mettre à la
-poste. Elle ne faisait d'exceptions que pour ses amis intimes à qui
-elle écrivait sans brouillon, dans le style émaillé de fautes d'orthographe
-qui était le sien. «S. M. la reine, mandait-elle de Londres à
-Crémieux, au mois de mai 1841, a exprimé à lady Normanby le
-désir d'avoir ma signature dans son petit album: j'en ai fait part à
-quelques personnes des mieux posées; elles m'ont conseillée d'écrire
-une petite lettre à Sa Majesté le lendemain de la soirée de Windsor.
-Mon cher monsieur Crémieux, vous voyez que, malgré les grands
-progrès que je fais dans le style, il me faudra cette fois encore avoir
-recours à vos complaisances éternelles.»&mdash;«A qui ai-je à écrire?
-lui mandait-elle encore. Cherchons. Vous me parlez de Cavé: j'y
-ai pensé, et, comme il connaît mon style, je lui ai envoyé sans
-crainte; il m'a répondu une petite lettre charmante. Un petit billet
-à ce brave Milbert, qui m'a écrit deux fois et à qui je n'ai pas
-répondu... Dites un mot aimable à ce brave vieillard comte de
-Cherval... M. Defresne m'a écrit aussi deux ou trois fois; faut-il lui
-écrire? Voyez: c'est vous que cela regarde puisque c'est vous qui
-écrivez, mon aimable et bon secrétaire.» (Voir à ce sujet les <i>Autographes
-de la collection Crémieux</i>, pp. 178 et 184.)&mdash;Mais il vint
-un jour&mdash;c'était en 1841&mdash;où le «cher papa Crémieux», ferma
-sa porte à Rachel. J'ai raconté dans quelles circonstances au t. II
-de mon livre sur <i>Alfred de Musset</i>, et tout récemment M<sup>lle</sup> Thomson,
-confirmant mes renseignements, a publié la lettre par laquelle
-M<sup>me</sup> Crémieux signifia son congé à la tragédienne. (Cf. <i>la Vie
-sentimentale de Rachel</i>, p. 77.) Ce n'est qu'en 1848 que Rachel parvint
-à franchir le seuil du grand avocat, encore M<sup>me</sup> Crémieux lui
-tint-elle rigueur jusqu'en 1854.</p>
-
-<p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252" class="label">[252]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253" class="label">[253]</a> S'il faut en croire M. Frédéric Loliée (<i>la Comédie-Française</i>,
-p. 254), c'est elle-même qui aurait désigné Arsène Houssaye à l'Elysée
-et qui l'aurait emporté sur Mazères, dont la candidature était
-appuyée par M. de Rémusat.</p>
-
-<p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254" class="label">[254]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255" class="label">[255]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256" class="label">[256]</a> Voir le chap. III de ce livre, p. 1810. Après le coup d'Etat, Victor
-Hugo habitait à Bruxelles, place de l'Hôtel-de-Ville.</p>
-
-<p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257" class="label">[257]</a> Voir la lettre de Rachel à Ponsard publiée par M. Jules Claretie
-dans <i>le Temps</i> du 30 avril 1909.</p>
-
-<p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258" class="label">[258]</a> Voir <i>le Temps</i> du 30 avril 1909.</p>
-
-<p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259" class="label">[259]</a> La salle à manger de l'hôtel de la rue de Chaillot donnait sur
-une petite pelouse au centre de laquelle s'élevait une fontaine, formée
-du groupe des Grâces de Germain Pilon.</p>
-
-<p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260" class="label">[260]</a> Extrait d'une lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261" class="label">[261]</a> Il ne faut pas oublier que <i>les Mystères de Paris</i> avaient paru
-en feuilleton dans <i>le Journal des Débats</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262" class="label">[262]</a> <i>Corresp.</i>, t. IV.</p>
-
-<p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263" class="label">[263]</a> <i>La Presse</i> du 2 mars 1848.</p>
-
-<p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264" class="label">[264]</a> La mort de Sophie Gay (5 mars 1852).</p>
-
-<p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265" class="label">[265]</a> M<sup>me</sup> O'Donnell, morte le 10 août 1841.</p>
-
-<p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266" class="label">[266]</a> Eugène Sue était un fervent admirateur de Lamartine. Il était
-entré en relations avec lui, dès 1830, à la suite d'un article qu'il avait
-consacré dans <i>la Mode</i> de Girardin aux <i>Harmonies poétiques et
-religieuses</i> et qui finissait ainsi: «Maintenant qu'il est bien avéré
-que M. de Lamartine n'est pas un jésuite, il ne nous reste qu'un
-fait à constater, c'est l'immense succès des <i>Harmonies poétiques et
-religieuses</i>.» Quand Lamartine partit pour l'Orient, Eugène Sue
-eut l'idée de l'accompagner, mais il se récusa au dernier moment.
-Quelques années après, durant un séjour qu'il fit à Saint-Point,
-Lamartine lui lut des fragments de <i>Jocelyn</i>. (Cf. <i>la Correspondance
-de Lamartine</i>.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267" class="label">[267]</a> Dain (Charles), né à la Guadeloupe le 29 août 1812, mort à
-Bordeaux le 22 février 1871. Avocat à Paris, il entra dans le petit
-groupe des Phalanstériens et publia, dans <i>la Démocratie pacifique</i>,
-des articles sur l'esclavage qui eurent un grand retentissement dans
-son pays. Elu député de la Guadeloupe à l'Assemblée nationale de
-1848, il ne fut cependant pas réélu à la Législative, mais, le 10 mai
-1850, le département de Saône-et-Loire, qui l'année précédente avait
-renié Lamartine, le choisit pour son représentant. Il siégea alors à
-l'extrême-gauche. Cela ne l'empêcha pas de se rallier à l'Empereur,
-qui le nomma conseiller à la Cour de la Guadeloupe.</p>
-
-<p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268" class="label">[268]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269" class="label">[269]</a> <i>Marguerite ou deux amours</i>, roman paru en 1853.</p>
-
-<p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270" class="label">[270]</a> Genève, Laffer et C<sup>ie</sup>, 1853.</p>
-
-<p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271" class="label">[271]</a> Cadot, éditeur, 4 vol., 1853.</p>
-
-<p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272" class="label">[272]</a> Cette lettre finissait ainsi:</p>
-
-<p class="blockquote">«Ma s&oelig;ur m'a appris, et j'en suis ravi, que vous allez publier en
-volumes vos anciens feuilletons&mdash;ne m'oubliez pas, lors de l'apparition
-du livre&mdash;j'y compte pour mes longues soirées d'hiver&mdash;je
-retrouverai là tant et tant de souvenirs!... Je reverrai ainsi le monde
-que vous peigniez avec tant de grâce, de finesse et de profondeur,
-et où nous nous rencontrions si souvent&mdash;de grâce encore, ne
-m'oubliez pas, les soirées <i>passées avec vous</i> dans ma solitude me
-seront si précieuses!... Adieu, adieu, je suis horriblement triste,
-ma s&oelig;ur part dans deux heures, et ma pauvre petite maison va me
-paraître bien grande et bien vide... Mille choses de ma part à Emile.
-Si vous avez un moment à perdre, un mot, et vous me rendrez bien
-heureux. Encore adieu à tous et bien à vous.» (Lettre inédite).</p>
-
-<p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273" class="label">[273]</a> A cette époque, en effet, Ponsard était dans le plein de sa
-passion pour M<sup>me</sup> de Solms.</p>
-
-<p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274" class="label">[274]</a> Leur correspondance, qui a été un certain nombre d'années en
-la possession de M. Bégis, chez qui je l'ai lue, se trouve aujourd'hui
-entre les mains de M. Chéramy.</p>
-
-<p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275" class="label">[275]</a> <i>Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M. et M<sup>me</sup> Juste Olivier.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276" class="label">[276]</a> Gérant de <i>la Presse</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277" class="label">[277]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278" class="label">[278]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279" class="label">[279]</a> Cette lettre fut publiée dans le feuilleton de <i>la Presse</i> du
-1? mars 1828.</p>
-
-<p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280" class="label">[280]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 259.</p>
-
-<p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281" class="label">[281]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282" class="label">[282]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283" class="label">[283]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284" class="label">[284]</a> Jeanne-Gabrielle, fille de Solange, née à Guillery le 20 mai
-1849.</p>
-
-<p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285" class="label">[285]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286" class="label">[286]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287" class="label">[287]</a> <i>Le Chapeau d'un horloger</i>, représente au Gymnase le 16 décembre
-1854.</p>
-
-<p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288" class="label">[288]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289" class="label">[289]</a> Allusion aux journées de Juin.&mdash;Bethmont faisait partie,
-comme ministre de la Justice, du premier cabinet formé le 28 juin
-1848 par le général Cavaignac.</p>
-
-<p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290" class="label">[290]</a> Le petit corps, ramené à Nohant, fut déposé sous le grand if,
-auprès des restes d'Aurore de Saxe, grand'mère de George Sand.</p>
-
-<p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291" class="label">[291]</a> M. Bethmont, qui défendait Clésinger, avait fait appel du jugement
-qui confiait à George Sand la garde de sa petite-fille.</p>
-
-<p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292" class="label">[292]</a> Lettre inédite.</p>
-
-<p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293" class="label">[293]</a> Elle l'avait vue pour la dernière fois le 21 mai, et, comme si
-elle avait eu le pressentiment de sa fin prochaine, Delphine avait
-abordé devant elle la question de l'au-delà: «Je ne crois pas, lui
-disait-elle, à aucun mystère et à aucun miracle transmis ou expliqués
-par les hommes. Tout est mystère et tout est miracle dans le
-seul fait de la vie et de la mort. Je ne crois pas à une table tournante
-autant qu'on se l'imagine: ce n'est qu'un instrument qui
-écrit ce que ma pensée évoque. Je me sens très bien avec Dieu; je
-ne crois ni au diable ni à l'enfer. Si je n'ai pas la foi, j'ai l'équivalent:
-j'ai la confiance.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Girardin devait penser souvent à la mort, car on a trouvé
-dans son album, sous ces dates: <i>mars 1841-juillet 1851</i>, les
-réflexions que voici:</p>
-
-<p>«La mort n'égalise rien: à sa dernière heure, l'homme qui a
-lâchement vécu n'est pas l'égal de celui qui a vécu noblement. A
-son dernier soupir, l'homme dont l'existence est douce et belle n'est
-pas non plus l'égal de celui qui a souffert toujours. Les vertus sont
-des titres, les souffrances sont des droits. On ne s'améliore pas en
-vain; on ne souffre pas inutilement. Dieu est un maître équitable
-qui récompense chacun selon ses &oelig;uvres, et surtout selon ses peines.
-Heureuse l'âme qui a l'intelligence de ses douleurs; pour elle, les
-larmes ont un langage qu'elle comprend, le désespoir a des promesses
-qu'elle écoute.</p>
-
-<p>«Oh! qui de nous ne l'a senti, qu'en nous frappant Dieu s'engage
-et qu'il est de certains chagrins, tourments inouïs, insupportables,
-horribles, qui le compromettent avec nous pour l'éternité.</p>
-
-<p>«Non, ceux qui auront toujours ignoré ces affreuses peines ne
-seront pas, au jour du jugement dernier, les égaux de ceux qui les
-auront connues et dévorées.</p>
-
-<p class="signature">«D. GAY DE GIRARDIN.»</p>
-
-<p>(<i>Communiqué par M<sup>me</sup> Léonce Détroyat</i>.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294" class="label">[294]</a> <i>L'Esprit de Madame de Girardin</i>, p. 316.</p>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></p>
-<div class="endmatter">
-<p><span class="medium"><i>ACHEVÉ D'IMPRIMER</i></span><br />
-<span class="xs">le seize mai mil neuf cent dix</span><br />
-<span class="xs">par</span><br />
-<span class="large">BLAIS &amp; ROY</span><br />
-<span class="medium">A POITIERS</span><br />
-<span class="xs">pour le</span><br />
-<span class="large">MERCVRE</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="medium">FRANCE</span></p>
-</div>
-
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-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Delphine Gay, Mme de Girardin, dans
-ses rapports avec Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue, by Leon Séché
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DELPHINE GAY, MME DE GIRARDIN ***
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-
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-
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