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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Delphine Gay, Mme de Girardin, dans ses rapports avec Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue - -Author: Leon Séché - -Release Date: February 8, 2016 [EBook #51156] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DELPHINE GAY, MME DE GIRARDIN *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - LE MARIAGE - DE - GABRIELLE - - - - - LE MARIAGE - DE - GABRIELLE - - PAR - DANIEL LESUEUR - OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE - - NOUVELLE ÉDITION - - [Illustration] - - PARIS - - CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - 3, RUE AUBER, 3 - - 1897 - - Droits de reproduction et de traduction réservés - - - - -LE - -MARIAGE DE GABRIELLE - - - - -I - - -Huit heures du matin: c'était bien tôt pour se présenter chez le jeune -comte René de Laverdie! Le valet de chambre fut tout surpris -d'entendre résonner la sonnette de l'appartement à une heure aussi -matinale. Lorsqu'il eut ouvert, son étonnement ne diminua point. Il -reconnut l'ami le plus intime de son maître, le vicomte Alphonse de -Linières, mais aussitôt il remarqua sur les traits du visiteur -l'expression d'une vive inquiétude. - ---Le comte est chez lui? C'est bien. Est-il levé? L'avez-vous vu? - ---Non, monsieur. Mais aujourd'hui je dois réveiller M. le comte. Il -est à peu près l'heure que M. le comte m'a indiquée, et si monsieur -désirait... - ---Restez, restez, François. C'est moi qui le réveillerai. - -Et, en homme qui connaissait bien la maison et s'y considérait comme -chez lui, Alphonse de Linières traversa vivement l'antichambre et le -salon, allant droit à la porte de la chambre à coucher. Mais, arrivé -là , il s'arrêta. Sa main toucha le bouton, puis s'abaissa, indécise et -tremblante. - -Il songeait au dernier débris de la fortune de son ami, englouti cette -nuit même au jeu. - -On lui avait raconté presque légèrement cette perte énorme de -soixante-dix mille francs. On n'avait vu là qu'une nouvelle folie du -comte René, une mésaventure à laquelle il ne penserait plus le -lendemain. Mais lui, Alphonse, il avait aussitôt deviné que c'était un -coup de désespoir, un appel suprême à la chance, à laquelle, sans -doute, s'était fié le malheureux qui voulait sauver son honneur, -toutes les joies de sa vie, sa vie même peut-être. - -Aussi, tandis qu'il se tenait, indécis, devant la porte fermée, son -imagination lui peignait d'effrayantes images. Il voyait René en face -de ces cartes maudites, riant avec l'angoisse au cÅ“ur; mais surtout -il croyait l'apercevoir, là , derrière ce mur, à deux pas de lui, -étendu, livide, avec le trou noir d'une balle de pistolet dans la -tempe. - -Il était glacé, il étouffait et restait là , n'osant ouvrir. Puis, -soudain, il tourna le bouton de cristal et poussa la porte en -frémissant. Son regard, qui parcourut la chambre, rendu plus rapide et -plus puissant par une indicible anxiété, en une seconde embrassa tout: -les moindres détails, si familiers, lui apparurent alors comme pour la -première fois, avec une netteté singulière. - -C'était une scène bien différente du rêve affreux de tout à l'heure. - -La chambre à coucher de René était charmante, de style gothique, un -coin du musée de Cluny transporté là , dans ce premier étage haut et -sombre du faubourg Saint-Honoré. - -Le plafond était à caissons, bleu pâle, à fleur de lis d'or, avec de -grosses poutres brunes qui se croisaient. Il y avait des vitraux à la -fenêtre, et les murs étaient recouverts par des tapisseries de -Flandre, vieilles de plusieurs siècles, admirables dans leur usure. Au -fond se trouvait le lit, élevé sur deux marches: curieux meuble carré, -immense, de bois sculpté, fouillé, et qu'amollissaient par leur -lourdeur les plis des rideaux bleu pâle. Dispersés çà et là , quelques -sièges bas, sortes de banquettes ou coussins; et, cachant tout un pan -de muraille, un haut bahut, dont les formes massives étaient comme -atténuées par mille découpures d'une délicatesse infinie. La cheminée -de marbre, copiée sans doute de quelque ancien modèle, était grande et -assez belle, bien que ne rappelant précisément aucune époque. Mais les -chenets surtout étaient singuliers; on y voyait, sous une sorte de -toit pointu, élancé, un moine maigre et rigide, les mains croisées sur -la poitrine; ils étaient de fer forgé, fort anciens et d'un travail -remarquable. De tous côtés, contre les murs, étaient suspendues de -vieilles armes: épées longues de quatre pieds, lourds pistolets, ou -dagues à poignées ciselées. - -C'était à ces splendides fantaisies que s'était ruiné le jeune comte. - -Ce n'était pas tout, il est vrai. - -Le salon Louis XV, la chambre gothique, la salle à manger flamande, -tout ce merveilleux intérieur d'artiste et de poète avait été trop -souvent le théâtre des folies du libertin. Les chevaux de prix, les -femmes et le jeu avaient disputé aux ivoires prprécieuxieux, aux -inestimables émaux l'honneur de disperser, de dissoudre une fortune -princière... - -Et leur tâche était achevée. - -Alphonse de Linières s'était avancé jusqu'au milieu de la chambre, et, -les bras croisés, stupéfait d'un tel calme, regardait René qui -dormait. - -Dans ce cadre étrange, obscur, de sévère poésie, se détachait vivement -la tête expressive, aux traits fiers et fins, mais privés d'énergie, -qui gardait dans le sommeil toute l'animation de la pensée vivante. - -René de Laverdie avait vingt-huit ans. Seul héritier en même temps que -dernier représentant d'une famille fort riche et de haute noblesse, -doué d'un esprit aimable et d'une charmante figure, il avait, grâce à -tant d'avantages, passé ses premières années dans un long -enchantement... La lassitude qui naît d'une existence frivole était -bien venue quelquefois le surprendre; mais ses goûts délicats, en -l'éloignant des plaisirs grossiers, l'avaient également préservé des -écÅ“urements dont ils sont suivis. La vie ne lui avait offert jusqu'à -ce moment que des jouissances, il était donc naturel qu'il l'aimât. -Aussi la perte même de sa fortune ne lui avait pas inspiré l'idée du -suicide. A vrai dire, il ne réalisait pas l'étendue de cette perte. Il -avait confiance dans l'avenir. Pour la première fois en présence du -malheur, bien que le voyant face à face, il ne pouvait encore y -croire. - -Alphonse de Linières était d'un caractère tout opposé. Sa prudence, sa -tranquillité, ses principes étroits, mais inflexibles, contrastaient -avec l'esprit changeant, vif et léger de son ami. Sa vie aussi avait -été différente. Il appartenait à une famille que les orages -révolutionnaires avaient cruellement éprouvée. Des comtes et des -vicomtes de Linières étaient morts sur l'échafaud pendant la Terreur. -Ceux qui avaient survécu, ne voulant servir ni la Convention ni -l'étranger, s'étaient renfermés dans une indifférence hautaine et -avaient vu, sans essayer de le défendre, le patrimoine de leur maison -passer en de nouvelles mains. Alphonse se trouvait ainsi relativement -pauvre; mais il n'en portait qu'avec plus d'orgueil le nom de ses -ancêtres; il n'estimait que la noblesse et s'indignait contre ceux qui -prétendent aujourd'hui remplacer un écusson à plusieurs quartiers par -le pouvoir de l'argent, par le mérite personnel, par l'intelligence ou -par le talent. - -Mais ce n'est pas à cela qu'il songeait en contemplant René endormi. -Il s'étonnait de la tranquillité du jeune homme.--Voilà , pensait-il, -un repos plus admirable que le fameux sommeil d'Alexandre ou du grand -Condé: ce n'est rien de dormir à la veille de la bataille, mais le -lendemain de la défaite!... - -Sous le regard persistant de son ami, René finit cependant par ouvrir -les yeux. - ---Tiens, Alphonse! dit-il d'un ton de joyeuse surprise. - -Mais tout à coup ce sentiment vague et affreux qui saisit au réveil -lorsqu'on s'est endormi sous le poids d'un malheur vint changer -l'expression de son visage. - ---Ah! malédiction! murmura-t-il. - ---C'est donc vrai? dit Alphonse en s'approchant. Mon pauvre ami! En -voyant ton calme, j'espérais qu'on m'avait trompé. - ---Comment! s'écria René en se soulevant sur son séant, tu sais déjà la -catastrophe! Et de qui l'as-tu apprise? - ---De Jules que j'ai rencontré sortant du cercle. Moi, je venais du bal -de madame d'Arlac. - ---C'est trop fort! Il n'y a pas de cela... quoi? six heures! et la -nouvelle se répand déjà . Combien dit-on que la Renommée a de bouches -et d'oreilles? Je parie qu'on est resté bien en deçà du nombre. - -Il essayait de rire, mais il y parvenait d'autant moins que cette -gaieté forcée ne trouvait pas d'écho. - -Alphonse en voulait un peu à son ami d'avoir été si imprudent, d'avoir -repoussé jusqu'au bout les conseils qu'il ne lui avait cependant pas -épargnés. Maintenant qu'il était trop tard pour les lui rappeler, il -se sentait comme gêné de sa propre sagesse; il craignait, s'il ouvrait -la bouche, que sa première parole de sympathie ne pût se traduire par -un de ces odieux: «Je vous l'avais bien dit!» qui sont l'aiguillon -inévitable et exaspérant de toute infortune. - -Il rêvait donc à ce qu'il répondrait, et, ne trouvant rien, sentait -croître son embarras, lorsque René reprit: - ---Et que disait Jules? - ---Oh! il considérait toute l'affaire comme la meilleure plaisanterie -du monde. Il riait de tout son cÅ“ur en me rapportant les défis -insensés que tu as proposés, et comment tu doublais ta mise après -chaque nouvelle perte... - ---Ce n'est pas ce que j'ai fait de plus mal. Si on avait eu le courage -de me tenir tête, j'aurais certainement fini par tout rattraper d'un -seul coup. - ---Ou tu te serais enfoncé deux fois plus avant, dit vivement Alphonse; -mais, se mordant aussitôt la lèvre, il ajouta d'un ton qu'il -s'efforçait de rendre gai: Ce fou de Jules! Si tu savais avec quelle -admiration il parlait de ta hardiesse. «Je n'ai jamais vu un pareil -entrain», me disait-il. A l'entendre, on aurait cru que tu avais -perdu exprès, pour le plaisir de l'émotion. - ---Oui, répliqua René avec amertume; tous ceux qui se trouvaient là -eussent été bien surpris d'apprendre que le comte de Laverdie jouait -ses derniers louis. - ---Allons, dit Alphonse, voilà que tu exagères. - ---Je n'exagère pas, je me trompe: ce que j'ai perdu cette nuit ne -m'appartenait même pas. - -Alphonse tendit la main à son ami. - ---Écoute, René, dit-il, ne cherchons pas à nous tromper l'un l'autre. -Quitte ce ton d'indifférence ironique, et permets-moi de laisser de -côté les paroles de consolation banale, qui me restent dans la gorge -et qui m'étranglent. Il n'y a jamais eu de secrets entre nous tant que -tu as été heureux. Il ne faut pas qu'un malheur nous sépare. -D'ailleurs, il n'y a rien d'irréparable dans ce monde, et, à nous -deux, nous trouverons bien quelque moyen de te faire sortir -d'embarras. - -René serra avec émotion la main qui lui était tendue. - ---Tu as raison, fit-il; merci, mon brave Alphonse. C'est vrai que je -suis ruiné, complètement ruiné!... Mais c'est ma faute. J'ai été -prodigue, imprudent, pire que cela: joueur! Et malgré tous tes -conseils! Tu vois que je suis franc avec toi, comme tu me le -demandes. Maintenant tu espères découvrir quelque remède pour un si -grand mal. Hélas! il n'y en a pas. Ce n'est pas quand les gens sont -morts que l'on doit songer à appeler le médecin. Et moi, je suis mort, -bien mort!... faute de t'avoir écouté à temps, mon cher docteur. - ---Un instant! Je ne suis pas du tout disposé à t'ensevelir encore, et -je me refuse formellement à constater le décès. - ---Ah! si tu savais le seul moyen qui s'offre à moi de revenir à -l'existence, je suis bien sûr que tu préférerais me laisser descendre -au tombeau, et littéralement encore, plutôt que de me donner le -conseil d'y recourir. - ---Moi? Ah! par exemple! Il faudrait pour cela que ton moyen fût -contraire à l'honneur, ce qui n'est pas possible, puisque tu y as -songé. - -René rougit. - ---Tu sais, dit-il, nous différons totalement d'opinion à quelques -points de vue. L'honneur!... évidemment il n'est pas en jeu... cela -est hors de doute. Et cependant... tu as des idées si arrêtées à -certains égards!... Enfin, quoi qu'il en soit, j'aime la vie, -c'est-à -dire ma vie, celle que j'ai menée jusqu'à présent. Il m'est -impossible d'y renoncer. Il m'est impossible de me séparer de ce luxe -qui m'entoure, de mes chevaux, de mes objets d'art... Non, si je -devais tout vendre et vivre ensuite en pauvre hère, je me ferais -plutôt sauter la cervelle! Et j'avoue à ma grande honte que le second -de ces deux partis, bien qu'il me semble le meilleur, ne me sourit -encore que très médiocrement. - ---Où diable veux-tu en venir? demanda Alphonse avec quelque -inquiétude. Quelle résolution as-tu donc prise? Si elle doit te faire -vivre heureux, n'est-il pas certain que j'y applaudirai de grand -cÅ“ur? - ---Ah! voici ce dont je ne suis pas aussi sûr que tu parais l'être, -reprit René. Mais nous ne pouvons continuer à causer ici. J'étouffe, -moi; j'ai besoin d'air après la nuit que j'ai passée dans ce maudit -cercle. Tiens, tu vas entendre un serment qui te fera plaisir: Je te -jure que, quoi qu'il arrive, je ne jouerai plus de ma vie! Je hais le -jeu! Je l'ai toujours eu en horreur; ce qui fait que je me méprise -d'autant plus pour la lâcheté avec laquelle j'y ai eu dernièrement -recours. - ---Bien, dit Alphonse. Dans ce cas, réjouissons-nous de la mauvaise -chance qui t'a poursuivi. Les sommes que les cartes t'ont fait perdre -n'auraient pas été suffisantes pour relever ta fortune, quand même tu -les aurais doublées, et le serment que tu viens de prononcer là te -rapportera davantage. - ---Sortons, dit René. Allons faire un tour de Bois, veux-tu? Je serai -habillé dans un quart d'heure. - ---Je suis venu à pied, observa Alphonse. - ---Tu prendras un de mes chevaux. Hélas! pauvres bêtes! pourrai-je -encore les prêter souvent? - ---Courage, voyons. Et ton beau projet de tout à l'heure! - ---Ah! oui, je t'en parlerai dehors. Va dans le fumoir, tu y seras -mieux pour m'attendre et tu y trouveras les journaux du matin. Je -serai prêt dans le temps qu'il faudra pour seller les chevaux. - -Tout en parlant, René tirait le cordon de la sonnette. - -Alphonse se rendit au fumoir. C'était la seule pièce de l'appartement -qui ne fût d'aucun style. Elle aurait plutôt mérité le nom de -bibliothèque par la profusion des livres qu'on y apercevait. Ils -étaient rangés dans d'immenses armoires de chêne vitrées qui cachaient -entièrement une des murailles. Sur les trois autres, revêtues d'une -tenture sombre, étaient suspendus quelques tableaux d'une grande -beauté; c'étaient des chefs-d'Å“uvre de l'école hollandaise ou des -romantiques français: un clair de lune de Van der Neer et un torrent -de Ruysdaël, un Diaz, un Decamps, des paysans de Léopold Robert. - -Alphonse s'assit dans un fauteuil, alluma un cigare et prit -machinalement quelques-uns des journaux qui se trouvaient à portée de -sa main sur la table du milieu. Il en brisa les bandes et les -parcourut d'un air distrait. Mais le mot de République, qui revenait -très fréquemment dans leurs colonnes, les lui fit poser avec -dégoût.--Pauvre France! murmura-t-il, toi si spirituelle et si fine -autrefois, quel grossier jargon as-tu donc appris à parler? - -Mais, comme il repoussait l'idée du bourgeois qui pense et travaille, -celle du jeune noble ruiné par les plaisirs et le jeu lui revint à la -mémoire, et ne lui parut guère plus agréable.--Peut-on avoir été fou -comme ce garçon! se disait-il. Toutes les merveilles de cet -appartement, une fois vendues, suffiraient à peine à payer ses dettes. - -Il éprouvait un vif chagrin, car il portait à René une amitié sincère. -Son angoisse avait été profonde lorsqu'il avait appris ce qui s'était -passé dans la nuit, et il était accouru, tremblant de ne plus trouver -que le cadavre du malheureux jeune comte; maintenant qu'il l'avait vu -si tranquille, presque gai, il oubliait un peu le coup qui frappait -son ami, pour songer à la longue série d'imprudences qui en avait été -la cause. Alphonse était de ces gens raisonnables qui ne comprennent -pas les fautes d'entraînement, et que l'absence de calcul chez les -autres confond. Ils abondent en: «Comment avez-vous pu?... A quoi -avez-vous songé?» tant il leur semble impossible de croire que l'on -n'ait pas songé du tout. C'était tout ce que le vicomte de Linières -avait pu faire que de retenir en présence de René ces édifiantes -exclamations. - -Mais, une fois seul, il se rattrapait; et son irritation ne lui -permettant pas de conserver longtemps la position assise, qu'il avait -d'abord adoptée, il se mit à marcher dans la chambre en monologuant -furieusement. - ---Il parle d'un projet... Quel projet peut-il avoir? Dès qu'on le -saura ruiné, ses créanciers vont fondre sur lui. S'il ne vend pas ses -bibelots de bonne grâce, on l'y forcera... Un comte de Laverdie... -c'est épouvantable! Mais il devait bien voir où tout ceci le -conduisait, songer à son nom surtout... quel scandale! Et maintenant -comment va-t-il sortir de là ? Une issue... il a bien de la chance s'il -a pu en découvrir une! pour ma part, je n'en vois pas. Ce qui me -passe, c'est qu'il ne se soit pas tué. J'en suis très content, mais -enfin cela m'étonne. C'est un garçon trop mou pour supporter une -telle catastrophe, et, ma foi! autant mourir d'une balle de revolver -que de honte et de chagrin. Et il en mourra, c'est certain. Il a bien -raison de dire qu'il ne peut renoncer à cette vie. Je le connais; -toutes ces élégances lui sont plus nécessaires que l'air qu'il -respire. - -En allant et venant ainsi qu'un lion en cage, Alphonse aperçut tout à -coup un petit tableau qu'il ne connaissait pas; il s'en approcha -aussitôt. C'était un coin de forêt traversé par un puissant rayon de -soleil. Il reconnut tout d'abord la manière hollandaise du XVIIe -siècle, chercha la signature et fut un moment avant de la trouver. - ---C'est encore un Ruysdaël, se dit-il. Et cependant, non: il n'y a pas -assez d'imagination, et d'autre part trop de perfection dans le jeu de -la lumière et dans les demi-teintes des ombres. Ah! mais, c'est une -petite toile admirable! Serait-ce un Hobbema? Je sais qu'il en -désirait un et courait toutes les ventes pour en trouver... Oui, ma -parole! c'en est un. Voilà la signature: quatre ou cinq longs traits -informes dans ce coin, sur ces grosses racines qui soulèvent le sol. -Mais c'est de la démence! Acheter un tableau de cette valeur et jouer -ses derniers louis au jeu: c'est être fou à lier!... Et moi qui avais -la naïveté de lui donner des conseils! - ---Ah! je savais bien que tu le découvrirais! s'écria tout à coup -derrière lui la voix triomphante de René. C'est pour cela que je t'ai -envoyé au fumoir. Je l'ai depuis trois jours, et ne t'en ai rien dit -pour te réserver la surprise. Oui, regarde-le bien, mon cher! c'est le -seul Hobbema qui ait été mis en vente à Paris depuis des mois... Et -c'est moi qui l'ai eu! Ah! par exemple, cela n'a pas été sans peine. - -Le vicomte stupéfait regardait tantôt René et tantôt le tableau, sans -trouver un mot à répondre. - ---Mais regarde donc! continuait René en s'approchant. Je suis sûr que -tu n'as pas tout vu. Tiens, ce groupe d'arbres ici à droite... Ah! le -génie!... Il y a deux siècles que ceci a été peint, et ces feuilles -frémissent encore comme elles ont frémi devant les yeux de l'artiste, -dans son âme, sous son pinceau!... - -Pour toute réponse, Alphonse saisit vigoureusement le bras de son ami, -et le forçant à se retourner: - ---Mais fou que tu es! lui cria-t-il, as-tu donc juré de me faire -perdre aussi la raison! Comment! tu veux que je m'extasie devant des -feuilles, et ce matin, en arrivant ici, je n'étais pas sûr de te -trouver vivant! - ---Tiens! fit René, tu avais l'idée que j'aurais pu me tuer? Au fait, -oui, c'était vraisemblable. Mais c'est égal, tu l'as admiré, tu le -regardais quand je suis entré. - ---Incorrigible étourdi! Oui, je le regardais et je maudissais tes -folies. Je puis bien te le dire, puisque je suis plus triste que toi -de ce qui t'arrive. - -Cette fois René prit un air sérieux. - ---Eh bien, oui, mon ami, tu as raison, mille fois raison. Du reste, -cela a toujours été le cas depuis que je te connais, c'est-à -dire -depuis que l'un et l'autre nous sommes au monde. Si je t'avais écouté -plus souvent, je m'en serais mieux trouvé. Mais je venais te chercher; -les chevaux sont prêts et la matinée est superbe. Est-il assez joli -pourtant, mon Hobbema! Jettes-y donc un dernier coup d'Å“il! De ma -place, tiens, c'est ici qu'on a le meilleur jour. - -René avait eu raison d'annoncer à son ami une belle matinée et -une agréable promenade. Quand les deux jeunes gens, l'un et -l'autre admirablement montés, tournèrent le coin de la rue -d'Anjou-Saint-Honoré et pénétrèrent dans le faubourg, si blasés qu'ils -fussent sur toutes les jouissances, ils ne purent retenir une -exclamation de plaisir. - -C'était le commencement d'une ravissante journée d'avril. Les rues, -où circulait un air vif et pur, étaient baignées d'une lumière rose; -propres et coquettes, elles semblaient s'être faites si belles pour -mieux recevoir le printemps. Les devantures des boutiques s'étalaient -gaiement au soleil. Du côté opposé, les hôtels somptueux laissaient -leurs portes s'ouvrir toutes grandes sur la chaussée dans la -familiarité de cette heure charmante. Au fond des cours, on voyait -aller et venir des palefreniers, conduisant des chevaux en main. - -Devant l'Élysée s'arrêtaient déjà des voitures de maître, d'où -sortaient des messieurs décorés, à l'air grave et le portefeuille sous -le bras. Puis, passant au galop de leurs lourdes bêtes, les dragons du -ministère de l'intérieur mettaient dans la tranquillité lumineuse de -toute cette scène le joyeux cliquetis de leur sabre sonnant contre -leurs éperons. - -Dans l'avenue Marigny, du haut en bas des Champs-Élysées, plus loin -encore, le long des quais, c'était un débordement de fraîche verdure -sous lequel Paris semblait comme rajeuni. De tous côtés l'on arrosait; -l'eau s'éparpillait dans le soleil en gerbes étincelantes. C'était une -fête, un baptême. Il était impossible de ne pas ressentir l'influence -de joie et d'énergie qui sortait de toutes ces belles choses. - -René et son ami ne songeaient point à s'y soustraire. Ils avaient pour -un moment oublié leurs préoccupations et causaient avec animation et -insouciance, comme ils l'avaient fait tant de fois en remontant cette -même avenue. Lorsqu'ils furent arrivés au rond-point de l'Étoile, la -conversation s'étant un peu ralentie, le comte se tourna sur sa selle -et jeta un coup d'Å“il en arrière. - ---Ah! Paris, murmura-t-il, que je renonce à ta vie et à tes plaisirs, -non, non, jamais, jamais! - ---Eh bien, dit Alphonse, vais-je enfin savoir quelle résolution tu as -prise? - -Il fallait que la confidence fût bien embarrassante, car René ne -pouvait encore se décider à la faire. Il proposa un temps de galop -jusqu'au bois de Boulogne. Arrivé là cependant, il se trouva forcé de -s'exécuter; mais il crut nécessaire de préparer son ami. - ---Tiens-toi bien en selle, lui dit-il; ne t'évanouis pas et ne tombe -pas de cheval. Tu vas entendre quelque chose d'inouï... Je vais me -marier. - ---Te marier? - ---Oui, je suis déjà presque fiancé. - ---Et tu prétends me faire croire à la possibilité d'un pareil miracle: -l'existence d'une jeune fille assez riche pour payer tes dettes, d'un -assez grand nom pour qu'il s'allie au tien, et assez folle pour -t'épouser? - ---Deux de ces conditions se sont rencontrées, répondit René avec -quelque hauteur: quant à la troisième, je compte m'en passer. - -Alphonse réfléchit un instant, puis d'un ton plus grave: - ---Est-ce que tu n'épouserais pas une jeune fille de notre monde? - ---Elle n'est pas noble: c'est la fille d'un marchand. - -Alphonse jura: c'était plus fort que lui. Il fit en même temps un -mouvement si violent que son cheval se cabra. - ---Tiens, s'écria-t-il, vois l'effet de tes paroles sur ce cheval. Ah! -c'est que c'est un animal de race, lui, il a horreur des mésalliances. - ---Quelle folie! dit René. - ---Voyons, René, ce n'est pas sérieux? Tu ne ferais pas un marché du -nom de Laverdie? - ---Alphonse! - ---Eh, morbleu! mon cher, il n'y a pas à mâcher les mots. Tu n'espères -pas me faire croire, je suppose, à un mariage d'inclination? - ---Je te l'ai dit, Alphonse, je ne veux pas mourir. Eh bien, oui, tu as -raison, c'est un échange... il n'est même pas très loyal, car toi -seul sais au juste l'état de mes affaires; mais j'estime que mon -titre... - ---Loyal, allons donc! Crois-tu que je m'embarrasse de cela? Ce -bourgeois dont tu prends la fille donnerait jusqu'à son dernier écu -pour être le père d'une comtesse. Il t'accepte ruiné, joueur et le -reste, que lui importe! C'est là ce qui m'exaspère. Ah! ils se -prétendent nos égaux par leur travail, leur intelligence, que sais-je? -On pourrait les croire, s'ils étaient logiques. Mais non, on les voit -baiser la trace de nos pas! Ils se battent pour un de nos sourires -autour du lac, pour une heure que nous passons le soir dans leurs -salons. Il n'y a pas un d'entre eux qui ne soit prêt à donner son or, -son sang, son repos, pour le moindre de nos blasons. Voilà pourquoi je -les méprise, oui, du fond de mon cÅ“ur! Et tu vas descendre jusque-là , -toi, un Laverdie? - ---Je m'attendais à une tirade de ce genre, répondit René. Tu es -intraitable sur la question de race et de nom. Eh, mon Dieu! tu sais -bien que j'ai toujours été de ton avis. Je le suis encore. Mais je -n'ai plus un louis. Veux-tu donc que je me brûle la cervelle? Les -bourgeois sont vaniteux et illogiques, j'en conviens: profitons-en. -Nous ne faisons pas de mal, puisque cela les rend heureux. - ---Mais nous nous abaissons! Ils ont soif de nos titres, faut-il -montrer que nous avons soif de leur or? - ---Sais-tu, Alphonse, de qui je ferai le bonheur par le mariage dont il -s'agit? de ma grand'tante de Saint-Villiers. - ---De la marquise! de cette vieille grande dame «haute comme les -monts», ainsi que dirait madame de Tencin! C'est impossible! - ---C'est cependant ce qui me décide à une chose qui autrement me -répugnerait un peu, je l'avoue. Bref, que ce soit ma tante, ou les -millions, ou tous les deux, tu décideras pour toi-même la question si -tu t'en crois capable. Tu dis souvent que je ne sais pas réfléchir: eh -bien, c'est vrai. Une idée me plaît ou me déplaît tout d'abord; je -l'accepte ou je la repousse, et c'est pour toujours; il m'est -impossible de la discuter. Ces jours-ci, je me sentais pris dans un -cercle de fer qui allait se resserrant de plus en plus autour de moi; -tout à coup j'ai découvert une issue, et je me suis précipité vers -elle. Ma résolution était prise... Tous tes raisonnements n'y feront -rien. - ---Mais t'es-tu assuré du moins que cette issue était la seule qui pût -s'offrir? - ---En connais-tu d'autres? - ---Dans ta position, je vendrais tout, je payerais mes dettes, et -j'entrerais dans l'armée. - ---Ah! oui, l'armée... voilà un conseil qui eût été bon il y a cent ou -cent cinquante ans, mais aujourd'hui! Tu te figures donc être toujours -au temps de Louis le Bien-Aimé? Alors, en effet, la carrière des armes -était belle et glorieuse pour un comte de Laverdie. Mais nous sommes -en République, Alphonse, et pour quelque temps encore! car les -symptômes sont graves, l'accès de folie pourrait cette fois se -prolonger. Je suis sorti lieutenant après la guerre... Jolie position -pour un Laverdie! avec la perspective d'un exil en province et le -grade de capitaine à l'ancienneté dans une dizaine d'années d'ici. -Cela vaut bien le sacrifice de tous mes trésors, la perte de ces -merveilles qui feraient l'orgueil d'un musée royal, et que j'ai -rassemblées avec tant d'amour et de peine! - -Alphonse ne répondit rien, et pendant un instant les deux amis -poursuivirent leur promenade en silence. Le vicomte était révolté de -la faiblesse de René. Il faisait aussi un orgueilleux retour sur -lui-même: ce n'est jamais par une lâche concession aux tendances -égalitaires de notre époque que lui eût atteint la richesse! Donner -son nom à la fille d'un roturier, ou l'inscrire en lettres d'or -au-dessus des vitrines d'un comptoir, n'était-ce pas un déshonneur -pour un gentilhomme? Il relevait la tête en songeant à sa propre vie, -simple et fière; puis, au nom de toute sa caste, il s'indignait contre -son ami. - -Tout à coup il se rappela ce que le comte lui avait dit de la marquise -de Saint-Villiers.--Il est impossible, pensa-t-il, que la marquise -approuve la mésalliance de son neveu. Elle est d'une rigidité absolue -à cet égard, et je ne connais pas de femme plus fidèle à toutes nos -grandes traditions. Quelle royaliste enthousiaste! - -Et le vicomte ne put s'empêcher de sourire en pensant à un mot que -l'on attribuait à la spirituelle vieille dame. Un jour que quelqu'un -se disait devant elle partisan de l'ancien régime, moins les -abus.--Les abus! s'était écriée madame de Saint-Villiers, mais c'est -ce qu'il y avait de mieux. - -Alphonse interrompit donc René qui rêvait de son côté. - ---Explique-moi, lui dit-il, comment la marquise a jamais pu te -conseiller ce mariage. - ---Voilà . Ma tante n'a plus dans ce monde que deux grandes affections: -l'une pour moi, qui la désespère et qu'elle idolâtre; l'autre pour une -petite filleule qui a su s'emparer de son cÅ“ur par je ne sais -quelles perfections ou quels sortilèges; le fait est que la marquise -en est folle. Tu jugeras de ce qui en est quand tu sauras que pour -cette enfant ma tante met de côté ses principes les plus enracinés. -Bref, cette petite, qui n'est pas noble, est la femme qu'elle me -destine. - ---La marquise? Voilà qui est inouï. - ---Non, pas autant que cela paraît au premier abord. Ma tante croit que -je suis en train de me ruiner, car elle s'imagine que c'est encore à -faire. Elle sait bien que ma réputation n'est pas tout à fait celle -d'un saint. Elle rêve pour moi le mariage comme «port de salut contre -les orages des passions»; pourtant elle est persuadée que, dans notre -monde, pas une mère ne me donnerait sa fille. D'autre part, elle a une -filleule qu'elle aime extrêmement; elle la trouve si charmante qu'à -ses yeux le ciel a commis une erreur grossière en la faisant venir au -monde ailleurs que dans l'alcôve d'une duchesse. Eh bien, ma bonne -tante veut réparer l'erreur du ciel et sauver du même coup son neveu -de la perdition dans ce monde et dans l'autre. Voilà comment il se -fait que je vais la ravir de joie en lui apprenant ma conversion. Par -exemple, il est probable que je n'entrerai pas dans le détail des -moyens spéciaux par lesquels la grâce d'en haut a su toucher mon -cÅ“ur. - -René affectait un ton léger, quoique au fond il souffrît beaucoup. La -froide désapprobation d'Alphonse lui pesait excessivement. Sa -résolution était prise et il ne la changea point; mais, son caractère -faible le forçant à subir en quelque mesure l'influence de son ami, -cette influence eut pour effet de l'aigrir contre la famille de -bourgeois vers laquelle son intérêt l'entraînait. Il les méprisait, -les détestait d'avance; et, honteux au fond d'accepter leur argent, -cherchait à e persuader, à force d'orgueil, que c'étaient eux qui -seraient redevables envers lui lorsqu'il les aurait honorés de son -alliance. - -Ces sentiments se firent jour lorsque, sur le point de le quitter, -Alphonse eut enfin l'idée d'apprendre quelque chose sur la jeune fille -elle-même. - ---Je crois l'avoir vue une fois, en soirée, chez ma tante, répondit -René d'un ton indifférent. Il me semble même avoir remarqué qu'elle -est assez gentille et n'a pas de mauvaises manières. C'est, comme tu -le vois, plus que je n'aurais pu raisonnablement espérer. - - - - -II - - -C'était par une splendide journée de mai, vers une heure de -l'après-midi. - -Peu de personnes étaient dehors, ou du moins les passants étaient -rares dans la rue de Grenelle-Saint-Germain. Dans cette rue, et du -côté de l'ombre, une jeune fille marchait lentement, escortée par sa -femme de chambre. - -Personne n'eût passé auprès d'elle sans la remarquer; et cependant -l'on ne saurait dire qu'elle fût précisément jolie. Mais elle était -grande, d'une taille gracieuse; elle avait un teint admirable. Ses -traits, il est vrai, manquaient de régularité: sa bouche n'était pas -assez petite; mais, quand elle riait, ses lèvres fraîches laissaient -voir deux rangées de dents blanches et brillantes; et l'on oubliait -que son profil n'était pas classique lorsqu'on apercevait ses yeux: -ils avaient la nuance indécise et changeante des lacs abrités par des -montagnes, et, quand leurs longs cils s'abaissaient tout à coup en les -assombrissant, ils semblaient en avoir aussi la profondeur. - -Ceux qui n'auraient pas eu le regard assez prompt pour découvrir le -charme réel du visage seraient du moins restés séduits par l'ensemble: -par les beaux cheveux blonds, peu abondants, mais d'une finesse -extraordinaire; par les petits pieds se posant sur le trottoir d'une -façon mutine et décidée; enfin par la toilette, une robe de batiste -bleu pâle, à volants étroits garnis de guipure, et un chapeau de -grosse paille blanche orné d'un bouquet de cerises. - -Cette jeune fille était Gabrielle Duriez, la filleule de madame de -Saint-Villiers; elle allait voir sa marraine; la marquise, qui se -trouvait un peu souffrante, l'avait fait demander. - -Madame de Saint-Villiers ne pouvait rester plusieurs jours sans voir -Gabrielle. Elle avait perdu ses propres enfants, un fils et une fille, -presque au berceau; son petit-neveu lui donnait plus de chagrin que de -satisfaction: l'amour maternel dont son cÅ“ur était plein s'était -donc reporté (chose singulière chez cette altière vieille femme) sur -la petite plébéienne qu'elle avait tenue dans ses bras à l'église et -présentée au baptême. Nul doute qu'en agissant ainsi, en prenant le -bébé des mains de sa nourrice, tandis que le prêtre étendait le bras -d'un air grave et que dans l'assemblée on chuchotait le nom de la -marquise, madame de Saint-Villiers ne pensât faire preuve d'une -condescendance exemplaire. Elle ne se doutait certainement pas que cet -acte si simple contenait la promesse des moments les plus doux de ses -dernières années. - -Ne pouvant faire moins que de s'intéresser un peu à sa filleule, la -marquise avait tout d'abord pris soin qu'on la lui amenât quelquefois; -elle avait même poussé l'abnégation jusqu'à lui rendre visite dans cet -intérieur de bourgeois parvenus qui lui déplaisait si fort. Peu à peu -elle s'était attachée à l'enfant; elle avait fini par diriger tout à -fait son éducation, et les parents étaient trop fiers d'une si haute -amitié pour jamais trouver indiscrète l'intervention de la marquise. - -Depuis sa sortie du couvent, Gabrielle était aussi souvent rue de -Grenelle-Saint-Germain que rue des Petites-Écuries où demeurait M. -Duriez. Madame de Saint-Villiers, dont le rêve le plus cher était -alors de marier sa filleule à son neveu René, cherchait à faire -rencontrer quelquefois les deux jeunes gens dans sa maison; mais le -comte de Laverdie ne venait pas trop souvent voir sa tante. Cependant, -durant l'hiver, un bal avait mis Gabrielle et René en présence. Le -résultat de cette soirée n'avait pas été celui que la vieille dame en -espérait, et elle commençait à se décourager un peu, quand tout à -coup, un beau matin de mai, le jeune homme tomba chez elle comme la -foudre. - ---Madame, s'écria-t-il, ma tante, je viens avant tout vous demander -pardon! J'ai perdu mes parents; vous n'avez pas de fils... C'était à -moi à faire le bonheur de votre vieillesse. Au lieu de cela, je n'ai -vécu que pour mes plaisirs, comme un misérable égoïste que j'étais. -J'ai laissé une étrangère remplir ma place auprès de vous. Eh bien, je -ne songe pas à l'en éloigner, mais je veux du moins partager cette -place avec elle... Unissez-nous, nous serons deux pour vous aimer! - -La vieille marquise pleura d'émotion et serra son neveu sur son cÅ“ur. -Il est certain que si, dans cet instant, René avait une seule pensée -qui ne se rapportât pas à lui-même, cette pensée était pour sa tante -et non pas pour Gabrielle. - -Ce fut là un jour bien heureux pour madame de Saint-Villiers. Son cher -enfant prodigue était enfin de retour! René se tenait auprès d'elle, -non plus railleur et impatient comme autrefois, mais affectueux et -grave. Elle croyait lire dans le regard sérieux du jeune homme une -foule de bonnes résolutions qui la remplissaient de joie. Elle se -disait qu'il était digne de Gabrielle. Elle voyait tout un avenir de -bonheur s'ouvrir pour ces deux êtres qu'elle aimait tant; et cet -avenir, elle l'avait préparé, c'était son ouvrage. Et puis, désormais, -sa filleule allait lui appartenir entièrement: elle n'aurait plus à -descendre pour la rencontrer puisqu'elle l'aurait élevée jusqu'à elle. -On éloignerait peu à peu la petite comtesse de ce milieu bourgeois où -elle se trouvait déplacée. Comme elle porterait bien son titre, elle -que la nature avait déjà faite noble par les qualités de son cÅ“ur et -toute la grâce de sa personne! - -C'est ainsi que songeait la vieille dame, et elle ne se rappelait pas -avoir traversé dans sa longue vie un moment de félicité plus complète. -Elle promit à son neveu de le présenter bientôt chez les parents de -Gabrielle.--Surtout, lui dit-elle, faites connaître sans tarder -quelles sont vos intentions, et ne donnez à vos fiançailles que la -durée strictement nécessaire. Voyez-vous, mon cher René, je ne -voudrais pas blesser ces braves gens; mais enfin il faut leur faire -comprendre que l'on n'épouse pas la famille. Et puis, moi, je me sens -mal à l'aise dans cette maison-là ; je périrais d'ennui s'il me fallait -la fréquenter longtemps d'une façon régulière... Et je ne veux pas -mourir, entendez-vous bien, avant de vous avoir vus mariés et heureux. - -René promit avec empressement de suivre le conseil de sa tante et -partit en la laissant attendrie et enchantée. - -Le lendemain, la marquise eut la migraine et fit prier sa filleule de -venir passer quelques heures auprès d'elle. - -Ce n'était pas un hôtel particulier que madame de Saint-Villiers -habitait rue de Grenelle-Saint-Germain; elle occupait le second étage -d'une maison fort ancienne et fort belle. Quelque famille princière a -dû faire bâtir autrefois cette résidence; aujourd'hui que le luxe des -vastes habitations n'est plus, à Paris, que le privilège d'un bien -petit nombre, la maison est divisée en appartements. - -Lorsque, en entrant, on a franchi la porte cochère et pénétré dans la -cour, qui est très grande, on voit à droite quelques marches de pierre -et une galerie élevée formée par des arcades; en face des marches, -sous cette galerie, s'ouvre une porte qui laisse apercevoir un immense -vestibule un peu sombre et les premiers degrés d'un escalier de -marbre. C'est par cet escalier que l'on monte aux appartements du -premier et du second étage. A gauche, la cour est fermée par un mur -très haut, couvert de lierre, que dominent les étages supérieurs des -maisons voisines. Au fond, deux lourdes arches donnent accès sur des -jardins: on entrevoit des allées sablées et la verdure claire des -pelouses. - -A l'heure où Gabrielle arriva chez sa marraine, la cour était inondée -de soleil; mais déjà une bande étroite d'ombre s'étendait le long des -arcades; au delà , on pressentait la fraîcheur délicieuse du grand -vestibule. - ---A présent, Mélanie, dit la jeune fille, vous pouvez retourner, je -monterai toute seule. - -La femme de chambre parut hésiter. - ---Madame n'aimerait pas... commença-t-elle. - ---Allons donc! fit Gabrielle avec un petit mouvement d'impatience; -puis elle ajouta aussitôt d'un ton plus gracieux:--N'oubliez pas que -c'est à cinq heures qu'il faudra venir me chercher. - -Mélanie s'éloigna, mais Gabrielle ne monta pas tout de suite. - -C'était un plaisir qu'elle s'était promis, par un beau jour ensoleillé -comme celui-là , de rester un peu sous la galerie de cette vieille -maison superbe, à rêver. Elle vint s'accouder à la balustrade de -pierre et promena ses regards autour d'elle avec une joie naïve de se -sentir toute seule. - ---Pourquoi ne fait-on plus les maisons comme cela? se dit-elle. Je -crois vraiment que les choses ont leur noblesse aussi. Comme c'est -singulier! Qu'est-ce qui nous manque donc, à nous autres bourgeois? -Est-ce le goût? Mais presque tous les hommes de talent ou de génie -étaient des enfants du peuple... Ah! bah! ce sont des préjugés... On -faisait des jolies maisons autrefois, aujourd'hui elles ressemblent -toutes à des casernes: c'est une affaire d'époque, la noblesse n'y est -pour rien. - -L'imagination de Gabrielle donna pourtant le démenti à ce beau -raisonnement. Tout en considérant la courbe majestueuse de l'escalier -de marbre, la jeune fille s'amusa à y faire monter et descendre par la -pensée, non pas de bons bourgeois à redingote noire ou marron, mais -des marquis à talons rouges, l'épée au côté, des duchesses à paniers, -à mouches et à poudre, tels qu'il avait dû en passer par là , un siècle -auparavant. Un jour, non sans quelque hésitation, on avait permis à -Gabrielle de lire: «Sur les trois marches de marbre rose», et le -délicieux rêve de Musset passait de nouveau, rapide et vivant dans sa -petite tête. - -Tout à coup la foule brillante, parée, bigarrée, disparut, et il ne -resta plus sur les degrés qui se perdaient dans l'ombre qu'un jeune -seigneur de haute mine; il descendait lentement et souriait à la jeune -fille. C'était toujours l'imagination de celle-ci, bien entendu, qui -évoquait une nouvelle apparition; mais ce qu'il y avait de -particulier, c'est que le jeune seigneur ressemblait trait pour trait -au comte de Laverdie. - -La petite bande d'ombre s'élargissait peu à peu sur le sable de la -cour. Gabrielle la regardait machinalement s'étendre et ne songeait -pas encore à monter chez sa marraine. C'est qu'un souvenir lui était -revenu, et quand ce souvenir-là lui passait par la mémoire, il fallait -absolument qu'elle y pensât tout au long... Il fallait qu'elle revît -ce bal de madame de Saint-Villiers, depuis l'instant où elle y était -entrée, joyeuse et éblouie, jusqu'au moment où elle était remontée en -voiture, toute frémissante sous la fourrure blanche de sa pelisse. Il -fallait qu'elle dansât de nouveau cette valse charmante où René de -Laverdie avait été son cavalier, et qu'elle entendît encore une fois -les propos délicats et spirituels qu'il lui avait tenus. Il fallait -enfin, quoi qu'elle fît d'ailleurs pour s'en défendre, qu'elle -retrouvât le regard du jeune homme plein d'une respectueuse -admiration, et qu'elle se répétât les paroles qu'il lui avait dites -après le cotillon: - ---Ma tante ne fera plus danser d'ici la mi-carême: six semaines!... -Combien ce temps va me paraître long! - -Hélas! elle était arrivée, cette mi-carême si impatiemment attendue. -Le second bal de la marquise avait été plus brillant encore que le -premier, et jamais Gabrielle n'avait porté une plus jolie toilette... -Mais René n'avait point paru: il était alors à Nice pour les courses. -La petite filleule de madame de Saint-Villiers avait eu beaucoup de -succès, même parmi les aristocratiques beautés qui se trouvaient chez -sa marraine; elle avait paru s'amuser de bon cÅ“ur, et chacun avait -souri à son gracieux visage tout animé par le plaisir... L'adresse -instinctive de la femme était pourtant déjà dans cette gaieté -d'enfant: Gabrielle avait ri pour ne pas fondre en larmes. Puis, -rentrée dans sa chambre, elle avait essayé de se tromper elle-même, et -s'accoudant devant sa glace, elle avait adressé à son image une -gentille grimace mutine; mais comme elle continuait à se regarder, -elle avait vu soudain ses grands yeux devenir tout humides. - -Si charmant et spirituel que fût René de Laverdie, ce n'était pas -pendant un tour de valse, ni même à travers les figures multipliées -d'un cotillon, qu'il eût pu faire sur un jeune cÅ“ur une impression -aussi profonde. Comme il n'allait pas chez sa tante plus souvent qu'il -ne le croyait rigoureusement nécessaire, Gabrielle ne l'avait jamais -rencontré avant le soir du bal; mais en réalité elle le connaissait -depuis bien longtemps. Que de fois madame de Saint-Villiers -n'avait-elle pas parlé de son neveu à sa filleule! Et, comme on peut -le penser, ce n'était pas des fredaines de celui-ci qu'elle -entretenait la jeune fille. Trop heureuse était-elle que l'innocence -de Gabrielle lui imposât cette discrétion! Elle oubliait elle-même -alors ce que la conduite de René pouvait avoir d'irrégulier; elle ne -se souvenait et ne parlait que de son bon cÅ“ur, de son esprit, de ses -talents; elle s'étendait même volontiers sur ses qualités extérieures, -sur la noblesse et la fierté de ses traits, sur sa grâce à manier un -cheval... Il y avait, dans le petit salon de la marquise, un excellent -portrait de son neveu, et Gabrielle l'avait si souvent regardé qu'elle -eût pu le refaire de mémoire si elle avait su peindre. Elle eût -également bien tracé le plan de l'appartement du comte et fait -l'inventaire de ses richesses artistiques, tant elle les avait entendu -souvent décrire. Madame de Saint-Villiers ne tarissait pas sur ce -dernier chapitre, car elle trouvait dans le goût passionné, mais -éclairé de René pour ces choses l'excuse, ou du moins le contrepoids, -de toutes les fautes du jeune homme. - -Songeait-elle, pendant le cours de ces longues causeries, à leur effet -probable sur l'imagination vive et le cÅ“ur ardent de Gabrielle? Non, -sans doute. Il y avait si longtemps que la marquise avait eu seize -ans! Elle se laissait aller à toute la faiblesse de son affection -maternelle, et se consolait ainsi du peu de retour que rencontrait -cette affection et des autres sujets de chagrin que la légèreté de son -neveu lui fournissait perpétuellement. - -Voilà pourquoi Gabrielle Duriez, en regardant l'escalier de marbre, -pensait à une foule de choses qui n'y avait aucun rapport, tandis -qu'il eût été si simple de monter bien vite pour retrouver en haut -madame de Saint-Villiers qui l'attendait. - -La jeune fille était encore au plus profond de sa rêverie, lorsqu'elle -en fut tirée par le bruit d'une porte que l'on fermait avec fracas; -aussitôt des pas se firent entendre au-dessus d'elle: quelqu'un -descendait de chez sa marraine. - -Gabrielle, ennuyée d'être aperçue toute seule, mais ne voyant pas de -retraite possible, s'avança bravement vers l'escalier; elle en gravit -les premières marches, levant la tête pour voir la personne qui -descendait. Elle ne l'eut pas plus tôt reconnue qu'elle se sentit -devenir toute pâle; les marches lui semblèrent tout à coup si hautes -qu'elle dut faire un grand effort pour continuer à monter. C'était -René de Laverdie qui venait au-devant d'elle. Il paraissait préoccupé, -jeta de son côté un regard distrait, et, voyant une femme, leva son -chapeau. - ---Eh bien, mignonne, pourquoi donc vient-on si tard aujourd'hui? dit -la marquise en embrassant sa filleule. Il y avait ici quelqu'un à qui -je voulais donner la surprise de vous voir; mais vous avez trop tardé, -et comme il ne me convenait pas de lui dire... Mais qu'a donc ce -chapeau, fillette? ne pouvez-vous le retirer toute seule? - ---Il y a un nÅ“ud au ruban, dit la petite; et elle resta un temps -infini les bras en l'air, pour cacher qu'elle avait rougi. - ---Oui, poursuivit madame de Saint-Villiers, il s'en est fallu de cinq -minutes. Mais ce mauvais sujet de René est toujours si pressé quand il -vient voir sa vieille tante! - -Cependant la marquise avait en parlant une expression triomphante qui -n'échappa pas à Gabrielle. Cette expression reparut pendant -l'après-midi sur le visage de la vieille dame toutes les fois qu'elle -nomma son neveu; elle avait en même temps dans les yeux une sorte de -malice joyeuse et attendrie, et fixait sur Gabrielle de longs regards -affectueux, qui, à plusieurs reprises, se voilèrent de larmes. - -Tout cela mit la jeune fille mal à l'aise. - -En voyant le comte de Laverdie passer à côté d'elle sans la -reconnaître, Gabrielle avait éprouvé une douleur aiguë. Surprise de sa -propre émotion, elle avait senti du même coup sa fierté se révolter, -et elle s'était juré qu'elle oublierait le jeune homme. C'était encore -facile: elle ne s'était jamais avoué qu'elle l'aimait. D'ailleurs -était-ce bien de l'amour? Ce petit cÅ“ur de dix-huit ans, rêveur, -enthousiaste et tendre, portait avec soi son idéal, comme tant -d'autres. Les paroles un peu indiscrètes de la marquise, un portrait -aux grands yeux mélancoliques et fiers, avaient commencé de donner à -cet idéal une physionomie distincte; la vue de René, l'empressement du -jeune homme auprès de Gabrielle, au bal, avaient fait le reste. - -Mais la rencontre de l'escalier avait éclairé la jeune fille.--Que je -suis folle! s'était-elle dit. Je pensais à lui, et, après tout, je ne -le connais pas. Il me connaît encore bien moins. Il m'a adressé -quelques mots aimables, mais il en a dit sans doute autant à chacune -de ses danseuses. Allons, n'y pensons plus, et soyons bien gaie pour -distraire cette pauvre marraine qui est souffrante. - -Il arriva que cette pauvre marraine était elle-même si gaie que les -bonnes résolutions de Gabrielle se trouvèrent toutes déconcertées. La -marquise, à cent lieues de se figurer l'état d'esprit de sa filleule, -alla, dans sa joie, jusqu'à laisser échapper quelques petites -allusions qui troublèrent fort la pauvre enfant. - -Celle-ci, heureusement, avait une contenance. Elle tenait entre ses -mains un grand ouvrage de tapisserie qu'avait entrepris madame de -Saint-Villiers, mais dont il était convenu que Gabrielle ferait le -travail au petit point.--Mes pauvres yeux, disait la marquise, ne sont -plus assez jeunes pour cela; je broderai le fond et la guirlande, et -je vous laisserai, mignonne, le berger et ses moutons, qui sont plutôt -votre affaire que la mienne. - -Gabrielle n'aimait pas beaucoup le travail à l'aiguille; elle lui -préférait la musique ou les livres, et, à la campagne, les exercices -en plein air, le soin de ses fleurs, les longues courses à travers -champs. Sa marraine, du reste, ne l'ignorait pas. Mais madame de -Saint-Villiers était de la vieille école: elle trouvait ridicule -qu'une femme étudiât beaucoup, et encore plus qu'elle restât longtemps -hors de la maison; elle serait revenue avec plaisir au temps où les -grandes dames filaient de leurs belles mains. Aussi ne perdait-elle -pas l'occasion de donner à ce sujet quelque leçon à sa filleule. Elle -avait toujours l'air cependant de lui demander un service, sachant -bien que de cette façon le travail semblerait facile à la jeune fille. - -L'après-midi dont il s'agit, Gabrielle avança énormément le pouf de sa -marraine; ce fut la marquise qui, surprise de son ardeur, dut enfin -lui enlever l'ouvrage des mains. - ---Je n'oserai plus vous demander de travailler pour moi, dit la -vieille dame en la grondant doucement. Si vous gâtiez vos beaux yeux, -je ne me le pardonnerais jamais. Voyez un peu, ils sont déjà tout -rouges! Où avais-je donc la tête pour vous laisser vous acharner ainsi -après cette tapisserie. - ---Bon! répondit Gabrielle en riant, ils sont verts, ce sont des yeux -de chat. Et puis, ils ne sont pas fatigués du tout, c'est parce que je -les ai frottés. - -Le fait est que les yeux de Gabrielle étaient très rouges. - ---Laissez donc, dit sa marraine en l'embrassant, ces grands yeux-là -feront bien des choses pour lesquelles ils ne demanderont même pas -votre permission... Et ce sera bien fait, puisque vous les traitez si -mal. - -Gabrielle courut au piano et joua pendant un moment. Puis elle revint -s'asseoir sur un tabouret auprès de la chaise longue de sa marraine. -On causa, et la jeune fille oublia pour de bon ses petits chagrins en -écoutant la marquise. Celle-ci avait beaucoup d'esprit, beaucoup de -cÅ“ur, elle avait vécu très longtemps: sa conversation ne pouvait -manquer d'être charmante. Mais elle avait aussi une foule de préjugés -et des vues étroites, qui tenaient à l'éducation exclusive qu'elle -avait reçue. Gabrielle, qui était née avec un esprit juste et large, -éprouvait parfois des étonnements profonds en entendant la vieille -marquise prononcer sans appel, sur les hommes comme sur les choses, -des jugements pleins de partialité. Elle ne protestait que par son -silence, car elle se défiait de sa propre jeunesse et de son -inexpérience; de plus, elle aimait tendrement sa marraine et elle eût -craint de la blesser. Mais, après une heure passée ainsi, elle restait -rêveuse pour des jours. Le double milieu si contradictoire dans lequel -elle avait été élevée devait donner beaucoup à réfléchir à cette -enfant intelligente. Ce qu'il y a de particulier, c'est que des deux -côtés elle ne voyait que des extrêmes; pas de terrain neutre sur -lequel elle pût s'arrêter, se reposer un moment. Au faubourg -Saint-Germain, elle trouvait chez madame de Saint-Villiers les défauts -comme les qualités de l'ancienne noblesse poussés à l'exagération: -orgueil de la race et du nom, mépris du travail, prétentions à tous -les privilèges, mais aussi honneur, délicatesse, générosité: ceci -surtout dominant jusqu'à être mis à la place même de la justice. -Retournant dans sa famille, elle y rencontrait le règne de l'argent, -mais aussi le culte du travail; plus de logique et moins d'orgueil, -mais une immense vanité. - -Et Gabrielle elle-même, qu'était-elle, au milieu de tout cela? Que -serait-elle, plutôt? Elle commençait seulement à penser à ces choses. -Quelle influence prévaudrait sur elle, et quelle voie devait-elle -choisir? - -Pour le moment, toujours assise sur son petit tabouret, elle prêtait -l'oreille d'un air grave à une histoire du temps de Charles X, que lui -racontait sa marraine. Le récit de cette histoire devait avoir une -conséquence fâcheuse, et voici comment: - -Aussi longtemps que Gabrielle avait brodé, fait de la musique ou -causé, il lui avait été relativement facile de tenir certaine promesse -qu'elle s'était faite en entrant, à savoir qu'elle ne lèverait pas -les yeux sur un portrait suspendu en face de la cheminée, et qu'elle -se reprochait d'avoir déjà regardé trop souvent. Tout avait bien été -jusqu'au moment où madame de Saint-Villiers commença cette -malencontreuse histoire du temps de Charles X. Elle était si longue, -cette histoire! Gabrielle croyait même ne pas l'entendre pour la -première fois. Oui, à la description de certain cavalier, elle se -rappelait fort bien l'avoir écoutée auparavant. - ---C'était le plus bel homme de la cour, disait la marquise, grand, -bien fait, un visage noble et plein d'expression, des yeux... - -Gabrielle leva les siens vers le portrait. - -Vraiment, il aurait mieux valu qu'elle le regardât au commencement de -l'après-midi, lorsqu'il était en pleine lumière; maintenant, à travers -ce demi-jour qui tombait des lourds rideaux et qui l'idéalisait, il -était cent fois plus dangereux. Gabrielle le sentit à l'émotion qui la -troubla tout à coup. Mais au même instant, un domestique entra, -apportant des lettres, et elle se hâta de détourner les yeux du -tableau. - ---Tenez, dit sa marraine, voilà un joli monogramme pour votre -collection. Découpez-le, vous pourrez l'emporter. - -Et elle lui montrait sur un des billets qu'elle venait de décacheter -un écusson surmonté d'une couronne de comte et entouré d'une devise; -le papier venait de chez Stern: c'était une petite merveille de -gravure. - ---Oh! je vous remercie, il est admirable. Voulez-vous m'expliquer les -armes? - ---Volontiers, répondit la marquise. - -Et lorsqu'elle eut fini: - ---Que diriez-vous, petite, d'une couronne comme celle-là ? - ---A moi? fit Gabrielle dont les joues s'empourprèrent. Puis elle -ajouta vivement avec un éclat de rire: - ---Vous savez bien, madame, que je suis républicaine. - ---Chut! s'écria la marquise. Oh! la vilaine enfant! Est-ce qu'on dit -de gros mots comme cela dans ma maison? - -Gabrielle riait toujours. Elle n'avait pas d'autre phrase lorsqu'elle -voulait taquiner la marquise. Celle-ci ne s'en fâchait pas, le prenant -comme une plaisanterie, mais elle feignait une indignation terrible; -on riait et l'on s'embrassait. - -Cependant la pendule avait sonné cinq heures. On vint avertir -mademoiselle que sa femme de chambre était là . Comme la jeune fille -mettait ses gants, madame de Saint-Villiers lui dit: - ---A propos, quand partez-vous pour la campagne? - ---Dans quinze jours ou trois semaines. - ---Et vous allez toujours à Montretout? - ---Toujours; mais nous passerons le mois d'août à Trouville. - ---Encore à Trouville cette année! Cet endroit devient bien vulgaire. - ---Je ne sais pas. C'est près de Paris, et, de cette façon, papa n'a -pas besoin d'abandonner complètement ses affaires. - ---Ah! oui, ses affaires, dit la marquise avec une emphase un peu -dédaigneuse; j'oubliais... - ---Nous vous verrons à Montretout, n'est-ce pas, chère marraine? - ---Certainement... Et même... écoutez: voilà pourquoi je vous en -parlais. J'y mènerai mon neveu René... après en avoir toutefois -demandé la permission à vos parents. Il désire vivement leur être -présenté. Il serait singulier, avec l'amitié qui nous unit, que mon -fils, pour ainsi dire, ne connût pas votre famille, et vous-même, -toute belle. Je ne sais comment ceci ne s'est pas fait depuis -longtemps. Enfin, l'hiver est fini, vous ne recevez plus; nous -attendrons que vous soyez à la campagne. C'est une promenade -délicieuse, d'ici à Montretout, par le bois. - -Gabrielle tendit son front à la marquise, qui l'embrassa avec -tendresse; puis elle partit. - - - - -III - - -Un mois après cette visite, René parut tout à coup chez sa tante, à -l'heure où celle-ci sortait habituellement. La marquise fit atteler -son landau, y monta avec son neveu, et partit pour Montretout. - -Bien que madame de Saint-Villiers ne se montrât pas souvent autour du -lac et choisît de préférence pour sa promenade quotidienne les allées -retirées du bois, son équipage de forme un peu antique et sa livrée -bleue lisérés jaunes étaient bien connus des Parisiens. Ce jour-là , -ils attirèrent l'attention d'une façon toute particulière, car, à la -gauche de la marquise, était assis le comte de Laverdie. - -Le fait, il est vrai (et ceci n'est pas à la louange du jeune homme), -se produisait assez rarement pour qu'on le remarquât. Ceux qui aiment -à tout savoir, et encore mieux à tout deviner sur les affaires -d'autrui, observèrent que la vieille dame se tenait fort droite parmi -les coussins et portait sur son visage un petit air de triomphe qu'on -ne lui avait jamais vu; que René, au contraire, un peu enfoncé dans la -voiture, la tête légèrement inclinée en avant, paraissait presque -abattu; enfin, que les chevaux allaient bien vite pour une simple -promenade. - -Madame de Saint-Villiers, cependant, ne jouissait pas d'un bonheur -sans nuages. Cette entrevue, qu'elle avait appelée de tous ses vÅ“ux, -commençait, à mesure que le moment s'en approchait, à lui sembler -passablement redoutable. Elle appréhendait fort l'effet que devait -produire sur son neveu le premier aspect du milieu où elle allait le -faire pénétrer. Elle songeait à une foule de petites choses qui -pourraient le rebuter, le blesser tout d'abord. Son inquiétude était -d'autant plus vive qu'elle n'avait pas la plus faible idée de ce qui -se passait dans l'esprit de René, ni de la nature des motifs qui -avaient inspiré la détermination soudaine de celui-ci. Elle tournait -de temps à autre vers le jeune homme un regard tendre et -interrogateur, mais ce regard restait sans réponse. René causait avec -le plus grand calme de choses indifférentes, et considérait les gazons -soigneusement entretenus et les massifs corrects du Bois avec toute -l'attention d'un voyageur explorant une terre inconnue, ou encore -celle d'un général qui pénétrerait à l'aventure au cÅ“ur d'un pays -ennemi. - ---Bah! réfléchit la marquise, ne suis-je pas sûre de Gabrielle? Dès -que René l'apercevra, il deviendra incapable de rien voir d'autre; -tout ce qui ne sera pas elle lui semblera de peu d'importance: c'est -ainsi qu'il passera sur les petitesses et les ridicules de ceux qui -l'entourent. Est-ce que je ne connais pas mes deux enfants? Ne sais-je -pas bien que c'est le bonheur de toute leur vie auquel je travaille? -J'en ai la conviction si profonde, que je l'édifierais malgré eux, ce -bonheur, si cela était nécessaire et si j'en trouvais le moyen! - -Toutefois, madame de Saint-Villiers crut utile de préparer son neveu -en lui faisant, au physique ainsi qu'au moral, le portrait de chacun -des membres de la famille Duriez, sa filleule exceptée, bien entendu. - -René, qui devina son intention, essaya de la prévenir. - ---Je vous assure, madame, dit-il, que tous ces gens-là me sont -parfaitement indifférents. Comme vous l'avez fort bien fait observer -vous-même, ce n'est pas eux que je compte épouser. Leurs qualités et -leurs défauts réunis n'auront pas le pouvoir de rien changer à mes -intentions ni aux sentiments qu'il m'arrivera d'éprouver à l'égard de -votre filleule. Si j'avais pu recevoir mademoiselle Duriez de votre -main, sans même que j'eusse à solliciter l'honneur d'être présenté à -ses parents, mon bonheur eût été parfait. - ---Et le mien donc! soupira la marquise. Cependant, mon cher René, pas -d'exagération fâcheuse. Excusez-moi si j'avoue que vos paroles me -semblent un peu dures. Vous verrez vous-même que les Duriez ne -méritent pas cette indifférence dédaigneuse. J'en suis, du reste, -charmée pour vous: quoi que vous disiez, vous auriez souffert du -contraire. Vous ne pensez pas, j'espère, séparer absolument votre -femme de sa famille, ni de fait ni moralement. Ce serait une -impossibilité, et, de plus, une cruauté dont je ne vous crois pas -capable. - ---Eh! certes non, madame, pas absolument, sans doute, mais le plus -possible, cela est certain. Si je vous ai bien comprise, et grâce -avant tout à votre influence, mademoiselle Duriez ne partage pas, à -beaucoup près, toutes les idées du milieu dans lequel elle a été -élevée? - ---Ce milieu, René, n'est pas tel que vous semblez vous l'imaginer. Si -l'homme du peuple parvenu n'avait d'autre représentant que M. Duriez, -il faut avouer qu'on en aurait un peu exagéré le type dans ces mille -descriptions qui nous ont inspiré tant de dégoût. Ni vous ni moi -n'avons le moindre désir d'approfondir la question; ne parlons donc -que de la famille qui nous intéresse et qui bientôt nous touchera de -si près. Les Duriez sont partis de bas, c'est vrai... il paraît -qu'aujourd'hui c'est bien porté. Autrefois on s'enorgueillissait -d'avoir eu un aïeul au sacre de Charles VII... Aujourd'hui l'on est -fier si l'on peut dire: «Mon grand-père plantait des choux, il faisait -une croix pour signer son nom; tel que vous me voyez je suis venu à -Paris en sabots, avec quatre sous attachés dans le coin d'un -mouchoir!» Ainsi va le monde, mon cher neveu: aussi suis-je bien aise -de penser que j'en sortirai bientôt. J'ignore si le grand-père de M. -Duriez plantait des choux, mais certainement il devait planter quelque -chose. Il vivait je ne sais où, au fin fond de la Bourgogne, avec une -bonne douzaine d'enfants qui couraient pieds nus. L'un de ces gamins, -plus intelligent que les autres, arriva ici un beau jour, s'ingénia, -se démena, travailla et fit fortune. Il laissa, en mourant, au père de -Gabrielle, une maison de commission et d'exportation solidement -installée. Aujourd'hui, c'est un établissement colossal qui chiffre -par des millions le mouvement de ses affaires. - ---Mais, fit René en souriant, j'avoue que ces petits va-nu-pieds -bourguignons m'inquiètent. Que sont-ils devenus? N'ont-ils pas eu -chacun douze enfants à leur tour, et ne voit-on pas tout cela -bourdonner autour d'une si grosse fortune comme des papillons de nuit -autour d'une chandelle? - ---Non, dit la marquise. Le fondateur de la maison Duriez était le -dernier de la famille; il est mort vieux et quand tous les autres -étaient déjà sous terre depuis longtemps. Quant aux descendants de -ceux-ci, je n'en ai jamais entendu parler. S'il en existe, on doit -convenir qu'ils font preuve d'une discrétion bien intéressante. - ---Savez-vous bien, madame, que cette histoire me paraît admirable. Je -me fais une idée charmante de ce gamin ébouriffé, arrivant dans notre -grande ville avec ses poches vides et des millions dans sa petite -tête. Certainement, la noblesse est une belle chose, mais la -résolution, le travail... Oui, il y a bien là aussi quelque chose de -grand. - -La marquise regarda son neveu d'un air surpris et peiné. - ---Ah! René, René, dit-elle, vous voilà bien toujours le même, avec vos -impulsions qui déconcertent. Vous ne parlerez, vous n'agirez donc -jamais que d'enthousiasme? Mon cher enfant, pardonnez à votre vieille -tante qui se croit permis de vous dire de telles choses, mais ne -songez-vous pas que vous passez votre vie à vous contredire sans -cesse? - ---Chère tante, je sais que je suis le pire étourdi qui existe, mais, -au nom du ciel! qu'est-ce que j'ai dit qui puisse m'attirer tout à -coup un aussi sévère reproche? - -Il avait l'air si sincèrement, mais si comiquement désolé que la -vieille dame ne put s'empêcher de sourire. - ---Comment, répondit-elle gaiement, ce que vous avez dit? Mais c'est -trop fort! Je vous crois plein de préjugés contre la bourgeoisie, je -m'efforce de les détruire, je cache mes propres répugnances pour mieux -vaincre les vôtres... Bon! une nouvelle idée vous traverse la tête, -vous vous y lancez à corps perdu, et vous voilà embouchant la -trompette en l'honneur de ce qui tout à l'heure ne paraissait même pas -digne d'attirer votre attention. - -Cette fois, René rit aux éclats. - ---C'est vrai, dit-il, je me reconnais, je suis ainsi... J'en demande -pardon à Dieu et aux hommes, à vous en particulier, ma bonne tante. -Cependant ne me condamnez pas sans m'entendre. J'admire l'énergie, -l'intelligence, la volonté; je déteste et je méprise la vanité, -l'avarice, la morgue insolente, qu'à tort ou à raison l'on attribue -aux parvenus. Je ne suis pas, comme vous voyez, si fort en -contradiction avec moi-même. Et puis, si celui qui a gagné la fortune -mérite quelque admiration, son fils généralement en mérite moins et -son petit-fils pas du tout. Le premier gravit la montagne, le second -reste au sommet, et il arrive souvent que le troisième dégringole de -l'autre côté. - ---A propos, dit la marquise, il existe ce petit-fils; mais c'est un -bon jeune homme, très travailleur et qui ne manifeste jusqu'à présent -aucune intention de dégringoler comme vous dites. - ---Mademoiselle Duriez a un frère? - ---Mais oui: un frère plus âgé qu'elle de deux ou trois ans. Ne vous -l'avais-je pas dit? - ---Jamais. - ---Vous l'aurez oublié. Du reste, je crois que c'est ce que vous -risquez de faire après que vous l'aurez vu lui-même. - ---Vraiment? fit René en riant. Il est intéressant à ce point? - ---Mon Dieu, c'est un excellent garçon; mais je ne lui crois guère -d'esprit. Il vient de faire son volontariat dans la cavalerie, et se -figure monter comme Bellérophon: je n'ai cependant jamais vu personne -de plus disgracieux à cheval. C'est un gros blond, dont l'aspect fait -involontairement rêver de plum-pudding. Ce qui contribue à rendre ce -rapprochement naturel, c'est qu'il imite en tout les Anglais. Vous le -verrez vêtu d'un veston à carreaux et les cheveux partagés au milieu -de la tête. Il a un cab dont les roues sont à peine plus légères que -celles d'une charrette à foin. Tous les matins, il se rend de -Saint-Cloud à Paris dans cet horrible véhicule. - -Il y eut un moment de silence. René ne paraissait que médiocrement -charmé du portrait qui venait de lui être fait de son futur -beau-frère.--Je ne le verrai pas souvent, pensait-il. - ---Et madame Duriez? demanda-t-il tout haut. - ---Elle? Oh! il est inutile que je vous en parle: vous l'aurez jugée -quand vous l'aurez saluée. Elle se croit une grande dame parce qu'elle -ne fait rien naturellement. Si elle vous dit: Comment vous -portez-vous? et vous offre un siège, vous savez à quoi vous en tenir -sur son compte. Vous n'acceptez pas sa chaise sans remords, en -songeant combien la pauvre dame a dû se donner de peine et d'étude -pour arriver à vous prier de vous asseoir de la façon dont elle le -fait. Son mari, lui, a l'air de vous dire: «J'ai des millions; ils -valent vos titres. S'il me plaît de mettre une couronne de duchesse -dans la corbeille de ma fille, je puis m'en passer la fantaisie, et -j'ai le moyen de la payer.» Ces prétentions sont grossières, j'en -conviens; elles sont absurdes, puisque, en somme, l'argent n'a d'autre -mérite que celui qu'on lui prête, et qu'on ne saurait à aucun prix -acquérir la noblesse du sang. Mais, avec cela, le bonhomme a une -franchise, un esprit simple et droit, qui fait qu'on lui pardonne. -Vous le verrez, il vous plaira. Vous aurez plus de peine à digérer -l'affectation de madame Duriez. J'aime mieux vous le dire à l'avance. -Ainsi prenez-en votre parti. Rien ne persuadera à cette femme qu'il y -ait la moindre différence entre elle et nous. N'essayez pas de le lui -faire sentir, mon neveu, car vous perdriez votre peine. Tels qu'ils -sont, ces braves gens ont trouvé moyen de découvrir une perle, de -décrocher une étoile qui est leur fille et qui est ma filleule: c'est -tout ce qu'il nous importe de savoir. - -Il serait difficile de se figurer dans quel misérable état d'esprit se -trouvait René de Laverdie au moment où la marquise et lui arrivèrent -au terme de leur voyage. Il sentait que c'était un marché qu'il -allait faire, et cela lui répugnait profondément. On avait eu beau lui -démontrer qu'il donnerait, en somme, plus qu'il ne recevrait: ce -raisonnement seul aurait prouvé qu'il ne s'agissait pas ici d'autre -chose que d'une affaire; or le comte de Laverdie, en véritable comte -du reste, avait les affaires en horreur; en faire une de son mariage -semblait très dur à sa délicatesse. Comme il connaissait sa propre -valeur et qu'il avait un cÅ“ur excellent, il ne pouvait douter que la -future comtesse ne coulât des jours dignes d'envie; mais il commençait -à se demander si lui-même serait heureux... Ces pensées et bien -d'autres encore communiquaient à son visage une expression assez -triste, et la marquise lui en fit malicieusement la remarque tandis -que la voiture franchissait la grille du parc de Montretout. - -René s'efforça de sourire et regarda sa tante. La vue du bonheur -évident qui rayonnait sur tous les traits de la vieille dame le -consola en partie de ses chagrins et de ses scrupules. - -Quand on est entré dans le parc de Montretout par la grille qui se -trouve à côté de la station du chemin de fer de Saint-Cloud, la -première avenue qui se présente à gauche est une superbe allée plantée -de hauts arbres. Des deux côtés, on aperçoit des habitations -élégantes, très rapprochées les unes des autres. Malgré la verdure -qui les enveloppe, on sent que c'est encore la ville: les grilles -imposantes dont les dorures étincellent, les cours où le râteau n'a -pas laissé un caillou hors de sa place, font qu'en traversant ce beau -boulevard on hésite à se croire à la campagne. La campagne! Non, ce -mot riant et doux, qui fait penser à la grande prairie trempée de -rosée et au gai tapage de la basse-cour, ne convient pas à Montretout. - -Les maisons qui se trouvent du côté gauche de cette première avenue -offrent pourtant à leurs habitants un avantage qui en vaut bien -d'autres réunis, soit de la ville, soit de la campagne: c'est le -spectacle de l'admirable panorama qui se déroule au-dessous d'elles. -Spectacle vraiment incomparable! Saint-Cloud, son parc royal, où se -dressent les débris de son palais consumé; la Seine, coupée de ponts -nombreux et couverte d'îles verdoyantes; le vaste massif du bois de -Boulogne, sur la teinte sombre duquel se détache, d'un vert plus vif, -le champ de courses de Longchamp, puis, au delà , Paris, infini et -changeant comme la mer, bleuâtre dans la brume du matin, rose et doré -au soleil couchant, quelquefois menaçant et noir comme les flots que -soulève la tempête. - -Cette vue était pour Gabrielle Duriez une source de perpétuel -ravissement. La jeune fille y trouvait un dédommagement au séjour de -Montretout, qu'elle détestait: elle avait choisi sa chambre au second -étage de la maison, du côté opposé à la façade qui donnait sur le -parc. Son bonheur était d'en ouvrir toutes grandes les deux larges -fenêtres et de s'enivrer d'air, de lumière et de la contemplation d'un -pareil tableau, d'aspect toujours divers et toujours merveilleux. - -Les appréhensions de René se trouvèrent justifiées lorsqu'il pénétra -dans le salon de madame Duriez. Il trouva la maîtresse de la maison -telle que sa tante la lui avait dépeinte, c'est-à -dire remplie, dans -sa conversation et ses manières, d'une affectation insupportable. Des -yeux moins prévenus eussent peut-être été moins sévères; cependant il -est certain que madame Duriez cessait d'être naturelle à l'instant où -son valet de chambre annonçait une personne titrée. C'était un effet -malheureux que produisait la petite particule _de_; elle rendait -ridicule une personne qui, autrement, eût été fort sympathique par son -esprit agréable et son affabilité sincère. - -Madame Duriez fit seule d'abord les honneurs de chez elle, puis -Gabrielle descendit; René la vit entrer sans émotion. - ---Je n'ai pas besoin de vous présenter mon neveu, dit la marquise à sa -filleule, puisque vous avez dansé ensemble cet hiver, si je ne me -trompe pas. - -Le comte se garda bien d'avouer que sa mémoire était moins fidèle que -celle de madame de Saint-Villiers. Il ne se rappelait pas avoir fort -admiré Gabrielle au bal de la marquise. Il la regarda et ne la trouva -pas jolie; il causa avec elle et pensa qu'elle était insignifiante. -Était-ce l'absence des lumières et de l'étourdissante atmosphère du -bal, était-ce la fraîche petite robe de toile remplaçant la toilette -de faille et de gaze qui transformaient ainsi Gabrielle? Était-ce -plutôt l'idée de ce mariage nécessaire et forcé, ou le sentiment, à -grand'peine étouffé, qu'il allait tromper une enfant, qui agissait sur -l'esprit de René pour troubler son jugement? Le jeune homme ne s'en -demanda pas si long. Il se sentait monter peu à peu sur son piédestal -intérieur, tandis que la famille Duriez descendait dans sa pensée à -une distance incalculable. Il s'admira sincèrement pour la grandeur -d'âme qu'il allait déployer en franchissant un tel abîme. La -conversation se ressentit des dispositions où il se trouvait; il y -apporta une grâce nonchalante qui fit l'admiration de madame Duriez: -elle y vit la marque suprême de l'élégance et du bon ton. - -Gabrielle se sentait mal à l'aise et ne savait pas trop pourquoi. Elle -cherchait en vain en face d'elle, dans ce comte de Laverdie, au -sourire aimable et si légèrement dédaigneux, le jeune homme dont elle -avait remarqué chez sa marraine la belle physionomie, ouverte et -spirituelle, la gaieté mêlée d'une certaine profondeur et -l'empressement délicat vis-à -vis d'elle-même. Elle ne le retrouvait -pas. Mais qu'importe! Une fois avait suffi, et Gabrielle, au fond du -cÅ“ur, gardait une image que la réalité même ne devait ni remplacer ni -détruire. - -Madame Duriez voulait retenir ses visiteurs à dîner: on ne devait pas -songer, en venant à la campagne, à s'en retourner aussitôt. Cependant -la marquise ne consentit pas à rester. - ---La campagne, dit-elle en souriant, y pensez-vous? En vingt minutes -nous sommes à Paris. - ---Hélas! oui, fit Gabrielle avec un gros soupir comique. - ---Ah! voilà , dit la marquise, un des chagrins de notre petite fille: -elle n'aime pas Montretout; elle s'y trouve en prison. - ---Pourquoi donc, mademoiselle? demanda René. - ---Parce qu'il faut ici s'habiller comme à Paris, recevoir comme à -Paris; quand nous sortons, c'est encore pour aller à Paris. Savez-vous -ce que j'aime quand je suis à la campagne? C'est me trouver dans un -endroit où je puisse rencontrer des paysans qui me demandent: Comment -est-ce Paris? et qui, vraiment, n'en ont pas la moindre idée. - ---Voilà un rêve que vous ne devez pas avoir vu se réaliser bien -souvent. - ---Non, c'est vrai: une fois seulement, dans le Dauphiné. Nous y étions -tout à fait par hasard et nous n'y sommes pas restés. - ---Je crois bien, dit madame Duriez, c'était un vrai trou. Gabrielle en -a conservé un charmant souvenir parce qu'elle était tout enfant; mais -je suis sûre qu'aujourd'hui elle ne voudrait pas plus que moi passer -huit jours dans un pays où trois personnes au plus parlent autre chose -que le patois. - ---Ah! maman, s'écria la jeune fille. - ---Eh bien, Gabrielle, nous irons toutes les deux, dit la marquise. -Mais il faut nous dépêcher, car les toits de chaume disparaissent. -C'est nous qui habiterons sous le dernier; nous parlerons patois et -nous mettrons des sabots. - ---Je n'en demanderais pas tant, madame, répondit Gabrielle en riant, -si vous vouliez seulement persuader à maman qu'une jeune fille peut -sortir à cheval le matin à huit heures avec son frère dans le parc, -sans manquer à toutes les lois des convenances et du comme il faut! - ---Ma chère petite, fit madame de Saint-Villiers un peu sèchement, -voilà un code que je n'ai jamais pris la peine d'étudier, et madame -votre mère en sait probablement bien plus long que moi sur ce sujet. -Ne m'avez-vous pas parlé de vos roses? Vous serez charmante de nous -les montrer tout de suite, car nous allons bientôt vous quitter. - -On descendit dans le jardin. - -Gabrielle soignait elle-même une corbeille de roses dont elle était -très fière: toutes les variétés, toutes les nuances s'y trouvaient -réunies; comme elles étaient alors en pleine floraison, elles -formaient un bouquet merveilleux que les yeux ne pouvaient se lasser -d'admirer. - -La jeune fille détacha trois ou quatre des plus belles fleurs pour les -offrir à sa marraine. - ---Et mon neveu? dit madame de Saint-Villiers avec malice. - -Gabrielle sourit, se pencha, cueillit un bouton et le tendit à René. -Elle le fit avec tant de simplicité, de grâce et si peu de -coquetterie, que le jeune homme en fut frappé. Il remercia vivement, -prit la fleur et la mit à sa boutonnière. Madame Duriez le regarda -faire avec stupéfaction.--Un comte! soupira-t-elle intérieurement. On -va le prendre pour son valet de pied. - -A ce moment, M. Duriez et son fils arrivaient de Paris. Ils -s'empressèrent de se rendre au jardin dès qu'ils eurent appris qui s'y -trouvait. M. Duriez vint sans façon tendre la main à la marquise, et -il serra vigoureusement celle de René aussitôt que celui-ci lui fut -présenté; puis il embrassa sa fille sur les deux joues. - -Tandis qu'une pareille scène faisait pâlir madame Duriez, René se -sentait tout réchauffé par cette bonhomie franche et cordiale. Les -derniers moments de la visite lui semblèrent plus agréables que les -premiers et il redevint presque lui-même. - -Appuyée sur le bras de son père, Gabrielle regardait la voiture de la -marquise descendre l'avenue. Son cÅ“ur battait bien légèrement dans sa -poitrine. Elle se mit à rire parce que madame Duriez trouva très -inconvenant qu'on restât ainsi à la grille. - ---Cela m'est égal d'être grondée, puisque tu l'es aussi, papa, -fit-elle en jetant les bras autour du cou de celui-ci. - -Mais en se retournant, elle aperçut son frère qui l'observait d'un -air presque sombre.--C'est singulier, pensa-t-elle, comme M. de -Laverdie et Émile se sont regardés et salués avec froideur! On aurait -cru qu'ils avaient quelque chose l'un contre l'autre, et cependant ils -ne se connaissent pas. Mais non, c'est une idée que je me fais, -j'aurai mal vu. Qu'y aurait-il entre eux, puisqu'ils se sont -rencontrés aujourd'hui pour la première fois? - -Elle s'élança dans la maison, et, vive comme un oiseau, grimpa au -second étage. - -Arrivée dans sa chambre, elle se mit à la croisée selon son habitude; -mais, contre son habitude, elle ne regarda pas au loin, les bois, le -ciel et la grande ville qui, dans ce moment, s'enflammait de tous les -rayons du soleil du soir... Elle baissa les yeux vers la Seine, vers -le pont de Boulogne, où, de cette hauteur, les passants paraissaient -tout petits, allant, venant, se croisant, comme autant de fourmis -actives aux abords de la fourmilière. On les apercevait tout noirs sur -les trottoirs blancs de poussière. Au milieu de la chaussée, des -équipages microscopiques passaient rapidement, avec des étincelles à -leurs roues; et, plus lente, une charrette de pierres qui semblait -traîner un caillou s'avançait au pas tranquille de ses quatre ou cinq -chevaux; ceux-ci, avec leurs gros colliers de laine bleue, -ressemblaient à de bizarres insectes. - -Tout à coup Gabrielle inclina sa tête blonde avec plus d'attention: le -landau de la marquise traversait le pont; et, bien qu'il parût mignon -comme un jouet d'enfant, les bons yeux de la jeune fille distinguèrent -très bien les deux personnes qui s'y trouvaient. Il passa comme un -éclair et disparut dans la verdure profonde du bois de Boulogne. Alors -seulement Gabrielle éleva ses regards vers les autres parties de -l'immense tableau déroulé devant elle. Jamais elle ne l'avait vu si -radieux ni si brillant. Non, jamais les grands arbres de Saint-Cloud -n'avaient allongé sur le gazon des ombres si mystérieuses et si -douces. Elle ne se rappelait pas non plus avoir auparavant aperçu une -telle flamme au dôme des Invalides, ni de petits nuages aussi roses -dans le ciel bleu; et il est certain qu'elle n'avait jamais remarqué -là -bas, tout au loin, entre le pli de deux collines, cet espace -lumineux et clair qui semblait une échappée sur l'infini et qui -attirait et charmait ses regards comme l'entrée d'une terre nouvelle. - -Elle resta là , pensive et souriante, jusqu'à ce qu'on vînt l'avertir -que la cloche du dîner avait sonné deux fois et que ses parents -étaient à table. - - - - -IV - - -Gabrielle ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait cru remarquer, -entre son frère et M. de Laverdie, un échange de regards presque -hostiles. Les deux jeunes gens s'étaient à peine vus qu'ils avaient -éprouvé l'un pour l'autre une égale antipathie. René était prévenu -contre Émile: il gardait dans sa pensée le portrait physique et moral -que sa tante lui avait fait du jeune Duriez, portrait assez sévère et -fort peu engageant, d'après lequel il s'était figuré qu'il allait -rencontrer un sot. Puis il craignait que la présence d'un jeune homme -ne l'entraînât plus loin qu'il ne voulait dans l'intimité de ce monde -plébéien, et il était disposé à se méfier du frère de Gabrielle. - -Quant à celui-ci, c'était un caractère peu élevé: un sentiment de -jalousie vulgaire l'avait tout d'abord éloigné du comte de Laverdie. -Comme tous les jeunes gens de Paris, il connaissait bien la brillante -réputation d'élégance, de goût et d'esprit que l'on avait faite à -René; il ne se souciait pas d'approcher du héros. Il trouva sa visite -à Montretout fort extraordinaire, car il le savait exclusif et le -croyait orgueilleux. Il entendit sa mère inviter leurs visiteurs à -dîner; madame de Saint-Villiers refusa de fixer un jour, mais promit -de venir avec son neveu «à la fortune du pot».--Puisque vous voulez -être traités en campagnards, ajouta la vieille dame en souriant, nous -viendrons plutôt vous surprendre. J'espère que ce jour-là Gabrielle -aura obtenu qu'on mette une soupe aux choux en tête du menu. - -Le fait est que la marquise ne voulait pas d'un dîner de cérémonie, où -les meilleurs amis de madame Duriez eussent été rassemblés pour voir -de près la grande dame et le jeune comte. - -Émile ne crut pas que madame de Saint-Villiers songeât à tenir sa -promesse, du moins aussitôt qu'elle s'y était engagée; aussi fut-il -très étonné lorsque, peu de jours après, en rentrant à six heures, il -vit dans la cour la voiture de la marquise dont on était occupé à -dételer les chevaux. L'idée du mariage qu'on méditait se présenta tout -de suite à son esprit et le rendit furieux. - ---Cette vieille fée, pensa-t-il, n'avait pas assez accaparé Gabrielle, -il faut maintenant qu'elle nous l'enlève tout à fait! Car je vois bien -où elle veut en venir... Toutes ses gentillesses n'ont d'autre but que -de nous apprivoiser. Une fois qu'elle aura mis en cage la petite -colombe, elle se souciera bien des vieux ramiers! - -Il monta dans sa chambre, et, tout en s'habillant pour le dîner, -suivit le cours de ses réflexions, qui devinrent de plus en plus -sombres. Comment empêcher l'accomplissement d'un projet dont la seule -perspective devait tourner la tête de joie à ses parents et à sa -sÅ“ur? - ---La petite est encore assez raisonnable, se disait-il, quoiqu'elle ne -soit guère pratique et qu'elle vive un peu dans les nuages; mais ma -mère se laissera certainement éblouir, et mon père ne voit rien que -par elle. - -Cependant, même pour Émile, le dîner et la soirée se passèrent très -bien. La réserve, pleine de finesse et de goût, de la marquise et de -René le rassura, parce qu'il ne la comprit pas; le visage gracieux et -tranquille de Gabrielle ne lui dit rien non plus. Madame Duriez, au -contraire, étant femme et par conséquent plus perspicace, voyait -flotter devant ses yeux un rêve dont l'apparition la plongeait dans -l'extase. - -Deux ou trois jours après cette visite, la famille Duriez, en sortant -de table vers huit heures, se rendit dans le jardin. Ce jardin -s'inclinait en pente du côté de Saint-Cloud. Dans la partie la plus -élevée, le long de la maison, s'étendait une terrasse d'où la vue, -sans être aussi vaste que depuis les étages supérieurs, était déjà -fort belle; au-dessus, un balcon, et de longs rameaux de glycine -grimpant et serpentant tout autour; au milieu, des sièges, et une -table rustique sur laquelle était servi le café. - -Ce soir-là , Gabrielle avait apporté un livre broché, et, à peine -eut-elle reposé sa tasse vide, qu'elle se réfugia dans le coin où il -faisait encore le plus clair et se mit à lire. Elle avait appuyé ses -deux petits pieds dans les découpures de la balustrade, et, sur ses -genoux ainsi élevés, elle avait posé son volume ouvert et ses deux -coudes, soutenant de ses mains sa jolie tête et le flot de ses cheveux -blonds; elle paraissait complètement absorbée. - -M. Duriez et son fils avaient allumé leurs cigares. Un journal était -sur la table, et ces messieurs causèrent un instant politique. Madame -Duriez, après s'être plainte de la chaleur, s'était renversée dans son -fauteuil, et, les paupières à demi closes, songeait mollement en -regardant Paris. De ce côté, la nuit montait, et les fumées de la -grande ville se distinguaient, blanchâtres et lourdes, sur le fond -gris du ciel. Ce tableau brumeux et uniforme inspirait à madame Duriez -des réflexions qui, si elles n'étaient pas plus variées, étaient -beaucoup plus riantes; on aurait pu les résumer dans ces deux mots, -que la bonne dame se répétait tour à tour avec béatitude:--Comtesse de -Laverdie... Gabrielle de Laverdie... - -Cependant, Émile parut tout à coup frappé d'une idée extraordinaire; -il fit le mouvement de quelqu'un qui attraperait quelque chose au vol -et laissa tomber son cigare; puis il décroisa si brusquement les -jambes qu'il faillit renverser la table, et que les quatre tasses en -frémirent dans leurs soucoupes. - ---Mon Dieu! qu'y a-t-il? cria madame Duriez, arrachée soudainement -ainsi à sa contemplation de châteaux en Espagne. - -Son fils ouvrit la bouche comme pour parler, regarda du côté de -Gabrielle qui était trop loin pour entendre, et, se ravisant, ne dit -rien. Bientôt après il se leva, alluma un autre cigare, et se mit à -marcher de long en large sur la terrasse. Au moment où sa promenade -l'amena aussi loin que possible du reste de la famille, on l'eût -entendu murmurer:--Un uniforme, deux ou trois blessures, des actes -d'héroïsme, cela fait bien autant d'effet qu'un titre... Puisqu'elles -veulent être éblouies, on les éblouira, on les aveuglera, mais, pour -Dieu, pas ce Laverdie! - -Il revint sur ses pas et passa près de sa sÅ“ur. - ---Tu t'abîmes les yeux, lui dit-il. - -Gabrielle ne répondit pas. - -Alors il se dit que le meilleur moyen de forcer la jeune fille à -fermer son livre était d'exciter sa curiosité; il retourna donc à sa -place et se rassit, en ayant soin de placer sa chaise de façon que -Gabrielle ne pût perdre un mot de ce qu'il dirait. Avant de commencer, -il fit intérieurement appel à toute la diplomatie qu'il possédait, ou -du moins à celle qu'il se flattait de posséder. - ---Mère, dit-il d'une voix très haute qui réveilla madame Duriez -(littéralement, cette fois, car, après l'aventure de la table, elle -s'était tout à fait endormie), tu ne sais pas qui je vais t'amener -demain à dîner, si toutefois tu le permets? - -Madame Duriez bâilla jusqu'à ce que les larmes lui en vinssent aux -yeux. - ---Mon cher enfant, répondit-elle, toutes les personnes que tu pourras -nous présenter seront les bienvenues, tu le sais. - ---Ah! par exemple, j'en suis bien certain pour celle-là . Vous verrez -demain l'un des plus charmants garçons qui existent: c'est ce jeune -capitaine du 8e chasseurs à cheval, Ernest Arnaud, grâce à qui tous -les ennuis du volontariat m'ont paru presque supportables. - -Émile avait déjà parlé à sa mère d'Ernest Arnaud, et celle-ci s'était -mis dans la tête, sans qu'il fût possible de l'en dissuader, que ce -jeune officier avait, d'une façon ou d'une autre, sauvé la vie à son -enfant; que, sans lui, ce gros Émile blond et rose, qui semblait -éclater de force et de santé, n'eût certainement jamais atteint le -dernier jour de la terrible année d'épreuve. - -Le fait est qu'Émile et Arnaud, tous deux gais, bons enfants, étaient -vite devenus d'excellents amis, et avaient trouvé moyen de s'amuser -beaucoup ensemble, même en dépit de la distance qu'établissait entre -eux la discipline. Cette intimité, du reste, s'était vue cimentée par -des services mutuels: le capitaine faisant passer au volontaire une -douzaine de mois assez agréables, et celui-ci laissant la main de son -supérieur puiser à l'aise dans sa bourse bien garnie d'enfant riche -et d'enfant gâté. Tout ceci, pour madame Duriez, restait un peu vague; -elle avait envoyé de grosses sommes en cachette de son mari, et se -souciait fort peu de ce qu'elles étaient devenues. Le mot de -volontariat lui donnait le frisson, et le nom d'Ernest Arnaud lui -faisait verser des pleurs de reconnaissance et d'attendrissement. - -L'idée qu'elle allait voir cet être généreux, cet ange gardien de son -Émile, la remplit d'une joyeuse émotion. - ---Ah! voilà une bonne nouvelle, vraiment! s'écria-t-elle. Qu'il -vienne, ce cher jeune homme. Que je serai donc heureuse de le voir, de -le remercier!... Comment se fait-il que tu n'aies pas songé à nous -l'amener plus tôt? - ---C'eût été difficile, de Besançon où il se trouvait... Mais sa -division vient d'être transférée à Versailles. - ---Mais c'est tout près! Nous le verrons souvent, j'espère. Pourvu -qu'il vienne en uniforme! celui des chasseurs est si joli! Mon Dieu, -quand je pense à ce fripon d'Émile... Il était adorable là dedans. - ---Je me faisais l'idée, dit à son tour M. Duriez, que ce M. Arnaud -était un tout jeune homme... pas beaucoup plus âgé que toi. - ---Certainement, reprit Émile, en cherchant à deviner si sa sÅ“ur -écoutait; mais Gabrielle paraissait plus que jamais absorbée dans sa -lecture.--Il a vingt-six ou vingt-sept ans au plus. - ---Diable! et déjà capitaine? C'est très beau. Comment cela se fait-il? - ---Ah! voilà , dit Émile triomphant; il s'est tellement distingué -pendant la guerre!... C'est toute une histoire... Il faut que je vous -raconte cela. D'abord, Arnaud est le fils d'un militaire, du -lieutenant-colonel Arnaud, qui aurait atteint aux plus hauts grades de -l'armée s'il n'était pas mort en Italie. - -Le jeune homme commençait son récit lentement, et tâchant de donner à -chaque mot le plus de force et d'intérêt possible; il espérait -toujours que Gabrielle s'approcherait pour écouter. Mais celle-ci ne -sortait de son immobilité que pour tourner, avec une régularité -désespérante, les pages de son livre; après chaque feuillet, elle -retombait dans la même position, la tête sur ses mains; et un -observateur attentif eût même remarqué que ses petits doigts s'étaient -élevés à la hauteur de ses oreilles, sur lesquelles ils tenaient -appuyées comme des tampons deux grosses mèches de ses cheveux. - -C'en était trop pour Émile, qui suivait tout cela du coin de l'Å“il. -Il s'interrompit au moment de faire expirer à Magenta le -lieutenant-colonel Arnaud, et dit à sa mère, qui cherchait vainement -sa poche dans les plis compliqués de sa robe afin d'en tirer un -mouchoir: - ---Je ne comprends pas, ma mère, que vous laissiez Gabrielle s'abîmer -les yeux comme cela. - ---Comment, cette petite lit encore? s'écria M. Duriez. Mais elle va se -perdre la vue!... Gabrielle!... Gabrielle!... - ---Oui, papa, dit-elle, en tournant vers lui de grands yeux effarés -comme au sortir d'un songe. - ---Ferme donc ce livre, fillette, il n'est pas possible que tu y voies -encore. - ---Je t'assure que si: tu ne te doutes pas comme il fait clair dans ce -coin. Laisse-moi finir le chapitre, je t'en prie. - ---Quel est le livre qui t'intéresse si fort, Gabrielle? demanda madame -Duriez. - -Gabrielle se fit répéter la question - ---_Le Marquis de Villemer_, maman, dit-elle enfin. - ---_Le Marquis de Villemer!_ Et depuis quand lis-tu du George Sand? - ---Depuis que papa me l'a permis, répondit la petite un peu trop -vivement. - -M. Duriez baissait la tête comme un coupable. - ---Tu comprends, ma chère amie, commença-t-il, que je ne lui aurais pas -tout donné... - ---Je l'espère bien! s'écria sa femme, qui avait rougi d'indignation. - -Elle prit le volume des mains de la jeune fille, qui s'était -approchée, et le posa devant elle, sur la table, d'un geste -majestueux. - ---Tu me le laisseras bien finir, mère? dit Gabrielle, dont le ton -suppliant n'obtint de sa mère qu'un solennel:--Nous verrons. - -Pour le coup la petite se révolta. - ---C'est trop fort! murmura-t-elle. J'ai dix-huit ans maintenant, et je -peux bien lire autre chose que des niaiseries!... Je ne connais aucun -de nos auteurs; je n'ai ouvert d'histoire que celle de l'abbé je ne -sais plus qui... Je sais presque _Hernani_ par cÅ“ur, mais c'est grâce -à l'une de mes amies, qui l'avait pris chez elle, dans la -bibliothèque... - ---Tu as lu _Hernani_! dit madame Duriez, et avec une de tes amies qui -se cachait de ses parents!... Tu me feras le plaisir de me nommer -cette petite sotte, afin que je puisse empêcher que tu remettes les -pieds chez elle. - ---Je trouve qu'on élève les filles d'une façon absurde, fut la -conclusion que M. Duriez donna à cette petite scène: conclusion qu'il -eut soin d'émettre à voix basse, et de couvrir, par surcroît de -prudence, avec le bruit d'une allumette qu'il enflamma contre la -table. - -Madame Duriez éprouva cependant quelque confusion de sa sévérité, -surtout lorsqu'elle vit deux larmes qui brillaient dans l'obscurité au -bord des longues paupières de sa fille. - ---Viens ici, mignonne, lui dit-elle. Tu finiras _le Marquis de -Villemer_, mais il faut auparavant que tu écoutes la belle histoire de -soldats qu'Émile allait nous raconter. - -Gabrielle se mit à rire; la dernière phrase de sa mère avait été dite -en effet comme pour consoler un petit enfant. - ---Voyons l'histoire de soldats, fit-elle avec gaieté. - -Cependant, Émile était vexé: l'effet qu'il avait compté produire se -trouvait gravement compromis par cette longue interruption. - ---Ah! j'en étais sûr, dit-il d'un air moqueur, quelle femme -résisterait au récit d'une belle bataille? - -Il avait voulu taquiner sa sÅ“ur, et il est certain qu'elle se fâcha -un peu. - ---Je t'en prie, Émile, ne dis pas comme cela «les femmes». Quand vous -avez prononcé ce mot, vous autres jeunes gens, vous vous croyez bien -grands garçons: ce n'est pas gentil. - ---Mais qu'ai-je dit d'offensant? C'est très joli à vous d'admirer le -courage. - ---Le courage ne se trouve pas nécessairement et exclusivement dans la -doublure d'un uniforme. Il existe aussi sous une redingote ou une -blouse, voire même sous une robe de mousseline. - ---Bravo, petite! s'écria M. Duriez. - ---Gabrielle pose pour les idées larges, déclara Émile. - -La jeune fille fut bien tentée de répondre: Cela vaut mieux que de -poser pour une coupe d'habits ou pour une coiffure; mais elle se -mordit les lèvres et fit une variante: - ---J'aime mieux cela que de poser pour la toilette, dit-elle. - ---Tu as tort, ma chère: c'est bien plus ridicule, surtout pour une -femme. - ---Qu'est-ce que tu dis donc, Émile? interrompit son père. Gabrielle ne -pose pour rien, que je sache; quoiqu'elle pût le faire pour la plus -douce, la plus modeste et la plus raisonnable petite personne qui soit -en France et en Navarre. - -Gabrielle se glissa auprès de M. Duriez, installa un petit pliant -auprès de son fauteuil, et, entourant le bras de son père avec ses -deux mains jointes, leva sur lui dans l'ombre ses grands yeux profonds -et doux. - ---Tu es trop indulgent pour moi, père chéri, mais tu as raison de dire -que je ne pose pas: c'est là ce que je déteste le plus au monde. Ce -n'est pas ridicule, n'est-ce pas? de penser que l'habit, ou -l'uniforme, ou le titre ne fait pas l'homme; c'est une idée un peu -plus vieille que moi, j'espère. - -Un long et tendre baiser sur son front fut la seule réponse de son -père. - -Le silence qui suivit tira madame Duriez du demi-sommeil auquel elle -s'abandonnait de nouveau. - ---Eh bien, eh bien, Émile, fit-elle, et cette histoire que nous -attendons? - ---Voilà , dit le jeune homme. Écoutez, je vous réponds que cela en vaut -la peine. C'était en Alsace, un peu après FrÅ“schwiller; Arnaud... - ---FrÅ“schwiller? interrompit madame Duriez. Le comte de Laverdie y -était aussi, il paraît; mais pas dans les chasseurs. - -Émile eut un mouvement d'impatience. - ---Arnaud, reprit-il, faisait partie de la division qui.. - ---Dans quel régiment M. de Laverdie a-t-il donc servi pendant la -guerre? poursuivit madame Duriez. La marquise me le disait encore -l'autre jour: je me suis étonnée qu'il ne fût pas dans la cavalerie, -je me souviens... Un jeune homme noble, et qui doit faire si bonne -figure à cheval... Ce n'était pourtant pas la ligne, te rappelles-tu, -mignonne? - ---Le 117e de ligne, oui, maman, murmura Gabrielle. - ---Avertissez-moi quand vous désirerez que je continue, s'écria Émile. - -Il était très heureux pour lui que sa mère ne sût pas quelle avait été -la belle conduite de René de Laverdie en Alsace, car alors il est -probable que les aventures de celui-ci auraient passé, dans la -causerie du soir, avant celles du capitaine Arnaud. Mais, bien -souvent, Gabrielle, assise aux pieds de sa marraine, et les yeux fixés -sur la tapisserie de la marquise, avait entendu, tremblante d'émotion, -un récit qui, se présentant maintenant à sa pensée, la rendait tout à -fait incapable de prêter la moindre attention à celui de son frère. - -A la bataille même de FrÅ“schwiller, en effet, René de Laverdie, -sous-lieutenant dans un régiment de ligne, avait reçu une blessure -sérieuse. Recueilli et soigné par une famille de paysans, il avait -passé auprès d'eux des jours qui lui semblèrent bien longs, dans -l'impatience où il était d'agir et de lutter. Quels bruits sinistres -arrivaient de temps à autre à ce petit village perdu des Vosges, si -insignifiant que les Prussiens n'y pénétrèrent même pas, et qu'ainsi -le comte put échapper à une humiliante et douloureuse captivité! -Quelles tristes soirées il passa, lorsque, déjà convalescent, mais -encore bien faible, il venait s'asseoir sur le seuil de l'humble -maison qui lui servait d'asile, et que, dans la brume épaisse des -chauds crépuscules de l'été, il entendait monter les plaintes naïves -et les chuchotements consternés des bûcherons et des bergers! Pauvres -gens! ils s'entretenaient des défaites et des malheurs de la grande -France, qu'ils ne connaissaient guère, mais qu'ils aimaient depuis le -jour où ils avaient vu couler son sang. - -Un matin enfin, René se sentit presque guéri; il demanda son uniforme, -que ses hôtes cachaient par prudence: non qu'il voulût le mettre -cependant, car sortir ainsi de sa retraite, dans un pays occupé par -les Allemands, eût été une véritable folie. Son intention était de -traverser les montagnes sous un habit de paysan, et de rejoindre au -plus tôt l'armée française. Cependant la vieille Alsacienne, l'aïeule -de la famille qui avait accueilli et sauvé René, étalait sur le lit -du jeune homme la tunique de drap bleu foncé, et lui montrait près de -l'épaule gauche la déchirure faite par une balle; de l'autre côté, -l'épaulette d'or était à demi brûlée et presque arrachée; René -comptait emporter ce débris, ainsi que la poignée de son épée dont il -allait briser la lame. - -Tandis qu'il réfléchissait tristement, il fut soudain interrompu par -un grand bruit qui s'éleva au dehors, c'étaient des coups de feu, -auxquels répondirent les cris des femmes et des enfants. René -s'approcha de la fenêtre, et, à peine se fut-il rendu compte de la -cause du tumulte, qu'il sauta sur son épée et s'élança au dehors. La -pauvre paysanne, qui l'avait pris en grande affection à cause de ses -manières douces, et aussi parce qu'elle avait trois petits-fils de son -âge dans l'armée et dans la ligne, avait étendu vainement ses mains -tremblantes pour le retenir.--Monsieur l'officier! avait-elle crié.... -faible comme vous êtes!... Mais, comme le jeune homme était parti et -que les détonations plus rapprochées ébranlaient la maison, elle tomba -à genoux et se mit à prier en sanglotant. - -Voici ce qui se passait. Un parti de francs-tireurs, poursuivi par un -détachement prussien très supérieur en nombre, s'était précipité dans -le village. Sans songer à s'y barricader, à se réunir et à s'entendre -pour tenter quelque résistance, en proie à une panique folle, les -fuyards se dispersaient déjà dans les ruelles et dans les allées des -maisons, et ils eussent été massacrés isolément de la façon la plus -misérable, si tout à coup René ne se fût jeté au-devant d'eux. -Brandissant son épée, trouvant, dans sa douleur et dans son -indignation, le regard qui commande et les paroles qui raniment et qui -rassurent, il parvint à se faire écouter. Les francs-tireurs, honteux -de leur faiblesse, se groupèrent autour de lui. Ils avaient sur leurs -ennemis quelques minutes d'avance. En un clin d'Å“il, sur l'ordre de -René, une barricade s'éleva, formée d'une charrette, de pavés arrachés -à la hâte, et même de sacs de blé qui se trouvaient sous la main; les -femmes du village donnaient avec joie ce pain de leurs enfants; dans -l'enthousiasme qui s'était emparé d'elles, quelques-unes même aidèrent -à préparer la défense. Tandis que le combat s'engageait d'un côté, une -seconde barricade, en se formant quelques mètres en arrière, achevait -de couvrir les assiégés. - -La lutte fut très sanglante, car les Prussiens, exaspérés par cette -résistance inattendue, s'acharnèrent contre la fragile redoute. Ils -finirent par être repoussés, c'est-à -dire que six ou huit hommes, -restés debout sur une trentaine, abandonnèrent la place. Presque tous -les francs-tireurs, du reste, étaient morts ou blessés. Au moment où -les survivants criaient victoire, on avait vu leur jeune chef tomber -de la barricade, sur laquelle il s'était battu armé du fusil d'un -Prussien; celui-ci s'étant aventuré jusqu'au sommet des sacs de blé, -René l'avait terrassé dans une lutte corps à corps et lui avait enlevé -son arme. On crut d'abord que l'héroïque jeune homme venait d'être -frappé d'une balle, mais on reconnut bientôt qu'il était seulement -évanoui; ses forces, quoique décuplées par sa volonté et par son -courage, refusaient de le servir dès que sa tâche était accomplie. -Heureusement, la forte constitution et la jeunesse du comte -triomphèrent d'une si rude épreuve; il avait échappé comme par miracle -à toute nouvelle blessure, et, après une violente fièvre de quelques -jours, il se remit pour la seconde fois. Ses hôtes le soignèrent -jusqu'au bout, bien qu'ils fussent demeurés presque seuls dans le -village, les autres habitants ayant gagné les villes voisines par -crainte de représailles de la part des Allemands. Lorsque René quitta -ses pauvres amis, ceux-ci le serrèrent dans leurs bras en -pleurant:--«Ah! monsieur l'officier, lui dirent-ils, revenez bientôt -avec l'armée: mon Dieu, que nous revoyons bientôt votre cher uniforme -français!...» - -La nuit était complètement tombée sur Montretout, sur le jardin et sur -la terrasse. C'était une belle et douce nuit de juin, et l'on voyait -les étoiles briller, au-dessus des cimes noires des arbres, entre les -rameaux de la glycine. Gabrielle avait posé sa tête contre le bras de -son père; elle n'écoutait pas Émile: et pourtant celui-ci était devenu -presque éloquent dans l'animation avec laquelle il racontait le beau -trait de bravoure et de résolution qui avait valu à son ami Arnaud le -grade de capitaine... La jeune fille songeait à un petit hameau des -Vosges, attaqué, éperdu, dans les cris et la fumée, sous un ardent -soleil d'août; à des sacs, d'où le blé s'échappait comme du sang par -les déchirures des balles; à douze Français luttant contre trente -Prussiens; à un jeune homme pâle, intrépide, superbe, debout sur une -barricade, une épée sanglante à la main... Elle pensa aussi aux -généreux paysans qui l'avaient entouré de leur dévouement naïf et qui -avaient pleuré en lui disant adieu. Elle sentit que ses propres yeux -se remplissaient de larmes: - ---Pauvres gens! murmura-t-elle, ils n'ont jamais revu «le cher -uniforme français». - - - - -V - - -Émile Duriez se coucha ce soir-là enchanté de lui-même, -s'applaudissant de sa finesse, bénissant le prestige du courage -militaire dans un cÅ“ur féminin. Il avait remarqué l'émotion de sa -sÅ“ur, et l'attribuait sans peine à l'effet de son récit, lequel, du -reste, en était digne. - -Ernest Arnaud était un homme à l'esprit médiocre et au cÅ“ur léger; -mais, comme soldat, sa valeur fût devenue légendaire au temps de -Charlemagne, et plus tard, le chevalier sans peur et sans reproche lui -aurait serré la main avec admiration. A notre époque même, où les -progrès de l'art de la guerre ont laissé si peu de place au courage -personnel, il s'était fait remarquer; d'autant plus qu'il joignait à -cette ardeur un coup d'Å“il prompt et sûr, de la résolution, et une -véritable intelligence du métier d'officier. C'était du reste un -agréable compagnon, d'une amitié facile et cependant fidèle, et d'une -gaieté à mettre en train tout le régiment: il était très aimé parmi -ses frères d'armes. - -Il arriva chez madame Duriez en grande tenue, comme celle-ci l'avait -souhaité, et irrésistible avec sa fière mine, sa vivacité de bon ton, -ses yeux brillants de jeunesse et de belle humeur. Il fut accueilli -comme un ancien ami. Rien, par exemple, ne lui causa plus d'étonnement -et ne l'amusa autant que les protestations de reconnaissance -maternelle dont il fut accablé dès qu'il entra. Il s'en défendit de -son mieux, et mordit sa moustache pour ne pas éclater de rire en -rencontrant le regard d'Émile. - -La soirée passa comme par enchantement. Au dîner, on ne s'aperçut de -la présence d'un étranger que par l'animation et l'intérêt de la -conversation. Arnaud remplaçait l'esprit par la verve; il contait -bien, et les anecdotes ne lui manquaient pas: au besoin il en eût -inventé. D'ailleurs, il était lui-même sous le charme: dès qu'il avait -vu mademoiselle Duriez, il avait désiré lui plaire. Or, quand le -capitaine Arnaud voulait gagner un cÅ“ur, il mettait à en faire la -conquête autant de feu qu'à l'attaque d'une redoute; les succès qu'il -avait obtenus jusqu'alors, dans le domaine du sentiment comme sur les -champs de bataille, n'étaient pas destinés à lui faire changer de -système. - -De la salle à manger on passa au jardin, et de là dans la salle de -billard. Tout le monde joua, même madame Duriez, qui poussait les -billes avec une gravité et une maladresse incroyables. Arnaud lui -donna des conseils. - -Quand on fut remonté au salon, Émile proposa de faire de la musique; -il pria sa sÅ“ur de chanter quelque chose. Gabrielle avait une jolie -voix, mais elle répondit qu'il lui était difficile de s'accompagner -elle-même. - ---Qu'à cela ne tienne, dit son frère, je suis à ton service. - -La jeune fille fit une petite moue. - ---J'ai appris du nouveau pendant ton absence, et tes doigts ont dû se -rouiller au régiment. J'ai peur que cela ne marche pas très bien. - ---Bah! tu verras, essayons toujours. - -Ils essayèrent en effet, mais cela ne marcha pas du tout; Émile -s'embrouilla tristement en accompagnant l'air des _Bijoux_. - -Il fallut y renoncer. - -Comme le jeune homme quittait le piano d'un air contrarié, son ami -s'en approcha. - ---Je ne puis, dit-il, perdre le plaisir d'entendre chanter -mademoiselle sans faire de mon côté quelque tentative. Je n'ai pas de -fameux doigts non plus, mais enfin, si vous voulez bien me -permettre... - -Il s'assit sur le tabouret, et accompagna tous les airs que l'on -demanda à la jeune fille de façon à prouver qu'il était musicien. On -le pressa naturellement de jouer quelque morceau; il le fit, et montra -un talent qui, pour n'avoir rien de remarquable, ne surprenait pas -moins chez un officier de cavalerie. - -Madame Duriez, tout émerveillée, admirait qu'avec un sabre et des -éperons on pût faire courir sur le clavier des doigts presque aussi -légers que ceux d'une femme. - -Émile était maintenant enchanté de sa maladresse et de ses fausses -notes. Il ne mettait pas sa vanité dans les arts d'agrément, qu'il -avait tous cultivés avec des résultats en général aussi satisfaisants -que pour la musique. Ce qu'il avait désiré, c'était de faire entendre -à son ami, dont il connaissait bien les goûts, la voix juste et -fraîche de sa sÅ“ur. Mais ce petit incident se terminait d'une manière -propre à combler son espérance. Les morceaux à quatre mains, et les -duos avaient en effet succédé aux soli de Gabrielle et aux valses -d'Ernest Arnaud. Les jeunes musiciens déchiffraient ensemble, riant -aux mêmes endroits lorsqu'il leur arrivait de se tromper, et -s'avertissant d'un regard ou d'un mot aux approches d'un passage -difficile. On voyait le charmant profil de Gabrielle se tourner -quelquefois à gauche, tantôt grave, avec un coup d'Å“il sérieux pour -commander l'attention, tantôt rieur, le coin de la lèvre relevé -malicieusement sur les dents brillantes. - -Le capitaine quitta le piano tout ému et tout ébloui. - ---Déjà minuit! s'écria-t-il en entendant sonner la pendule. Avec -quelle rapidité passent les bons moments! Voilà une soirée qui m'a -semblé bien courte. - ---Il ne tient qu'à vous d'en avoir souvent de semblables, si toutefois -vous êtes sincère, dit M. Duriez. Vous nous ferez plaisir de -considérer comme vôtres notre famille et notre maison. - -Le jeune homme remercia et resta encore un instant, tandis que son -ordonnance, qui jouait aux cartes dans la cuisine, recevait l'ordre de -sortir les chevaux. - -Quelques minutes après, Ernest Arnaud traversait au grand trot allongé -les beaux bois de Ville-d'Avray éclairés par la lune. En sa qualité de -chasseur à cheval, il n'était pas fort porté à la rêverie; il ne -goûtait que médiocrement le charme de la solitude au sein des paysages -mélancoliques, et il eût cru faire trop d'honneur aux étoiles en leur -comparant les yeux de mademoiselle Duriez. Il ne ralentit donc pas une -seule fois son allure avant d'avoir atteint Versailles; il ne poussa -aucun soupir et ne leva pas les yeux vers l'astre des nuits; mais il -songea que Gabrielle était la jeune fille la plus naturelle et la plus -jolie qu'il eût encore rencontrée, qu'elle était aussi la plus -spirituelle et sans doute la meilleure, et que si le capitaine Arnaud -se mariait jamais, il n'épouserait nulle autre qu'elle. - ---Qui aurait cru, se disait-il en riant, que ce gros Émile, l'homme le -plus lourd de toute la cavalerie légère, pouvait avoir à la maison une -si délicieuse petite sÅ“ur? - ---Elle n'est certainement pas coquette, pensait-il encore: c'était -donc sans qu'elle y songeât que ses regards se tournaient ainsi vers -moi, si tristes quand je racontais nos dangers, et si brillants au -récit de quelque amusante aventure. Vive Dieu! comme elle est -charmante quand elle rit!... Un vrai petit oiseau, tant elle semble -douce et joyeuse... Et du reste elle en a la voix. - -La gaieté gracieuse, entraînante de Gabrielle, avait fait une grande -impression sur l'insouciant officier, qui portait cette devise: -«Qu'importe!» gravée à la poignée de son sabre. - -Cette gaieté pouvait devenir un peu folle quand la jeune fille se -laissait aller à toute la vivacité de sa nature. C'était un trait de -caractère contre lequel ses parents avaient dû la mettre en garde, et -qui faisait parfois, non sans quelque raison, frissonner madame -Duriez. Gabrielle avait eu de la peine à comprendre que, dans le -monde, les paroles, les mouvements ne doivent point être spontanés; -elle avait été terrifiée d'apprendre qu'on pourrait la croire étourdie -ou coquette. Ce dernier adjectif, dont elle ne saisissait pas la -portée, ne faisait naître dans son esprit que l'idée de toilettes -extravagantes ou recherchées; mais, tel qu'elle l'entendait, elle ne -souhaitait pas qu'on le lui appliquât. Elle n'était pas timide, mais -naturellement réservée, et, tout enfant, possédait déjà à un haut -degré le sentiment de la dignité féminine: ces dernières dispositions -venaient en aide aux efforts qu'elle devait faire pour tenir en bride -son esprit prompt et fantasque. Elle y réussissait généralement; en -entrant dans un salon, elle savait adopter cette impassibilité -souriante, uniforme moral des femmes bien élevées; mais cela lui avait -semblé tout d'abord un peu dur.--Les messieurs, disait-elle après son -premier bal, nous laissent la variété des toilettes, les fleurs et les -rubans; mais ce vilain habit noir, qu'ils semblent modestement garder -pour eux, ils le font prendre à nos pauvres âmes. - -Aussi, Gabrielle Duriez n'aimait pas le monde. Ce qu'elle aimait, -c'était la maison de ses parents qu'elle pouvait parcourir en chantant -depuis le haut jusqu'en bas. Elle ne savait pas, du reste, ce que -c'est qu'un appartement parisien, car M. Duriez avait tout un -hôtel, dont une partie était occupée par ses bureaux, rue des -Petites-Écuries. A la campagne, elle était plus libre encore, bien que -Montretout fût loin d'être pour elle un séjour idéal; quant aux -endroits de bains, tels que Biarritz ou Trouville, elle les avait en -profonde horreur. Cependant, partout où se trouvait sa famille, elle y -était heureuse; là , en dépit des gronderies maternelles, qui ne -l'effrayaient guère, et des taquineries d'Émile, qui la fâchaient et -la ravissaient, elle pouvait rire de tout son cÅ“ur, et donner libre -cours à l'ardeur de ses idées et à la tendresse de ses sentiments. -Elle pouvait dire sans crainte tout ce qui lui passait par la tête: -c'était le poème charmant de la jeunesse, de l'enthousiasme et de la -bonté, mais ceci, Gabrielle ne s'en doutait pas. - -Cette année-ci pourtant, depuis qu'elle avait quitté Paris, un -changement avait paru se produire dans le caractère de la jeune fille. -Elle était moins animée, ne tourmentait pas sa mère pour que celle-ci -la laissât galoper dans les bois avec Émile, et n'essayait pas -d'entreprendre tout l'ouvrage du jardinier; elle ne ramenait pas trop -de mendiants à la maison, et ne collait plus son joli minois contre -les vitres des bibliothèques en poussant de terribles soupirs qui -semblaient devoir les briser. Au contraire, événement véritablement -remarquable! il lui arriva quelquefois, ayant dans les mains un livre -nouveau, de l'y oublier, et de rester des quarts d'heure entiers avant -d'en tourner un feuillet. - ---Gabrielle me rend bien heureuse, dit confidentiellement madame -Duriez à son mari; elle devient tout à fait raisonnable et posée. Je -crois que je suis parvenue à mettre un peu de plomb dans cette petite -tête folle. - ---Du plomb, est-ce tellement nécessaire, à dix-huit ans? Elle a été -bien tranquille dernièrement, c'est vrai. Ne serait-elle pas malade? - ---Malade, quelle idée! Ah! si elle commence à m'écouter, monsieur -Duriez, il est certain que ce n'est pas votre faute: vous êtes pour -cette enfant d'une faiblesse déplorable; vous riez le premier lorsque -je la reprends. - -Le coupable courba le front et ne répondit pas, mais le lendemain il -observa sa fille: en voyant ses joues roses et l'expression heureuse -de ses beaux yeux, il ne put conserver la moindre inquiétude. - -Hélas! les grains de plomb dont madame Duriez constatait le poids avec -tant de satisfaction étaient des fusées d'artifice, qui partirent en -pétillant à la première étincelle. - -Les visites de la marquise et de son neveu avaient dissipé -l'impression un peu triste que Gabrielle avait gardée de certaine -rencontre sur un escalier de la rue de Grenelle-Saint-Germain. La -jeune fille (pour employer une expression juste sinon élégante) -sentait quelque chose dans l'air; et ce quelque chose ne l'inquiétait -pas, au contraire, elle le respirait avec une curiosité joyeuse. -D'ailleurs, elle ne s'abandonnait pas volontiers aux sentiments -vagues, à la mélancolie, qu'elle trouvait parfaitement ridicules. -Toute candide, toute jeune qu'elle fût, elle se rendait bien compte de -ce qui se passait dans son cÅ“ur; seulement elle ne jugeait pas à -propos d'y regarder de trop près. - -La gaieté franche et sympathique d'Ernest Arnaud mit de nouveau au -dehors tout l'entrain qui était en elle. La familiarité cordiale avec -laquelle ses parents et son frère traitèrent le jeune capitaine fit -qu'elle ne put elle-même voir dans celui-ci un étranger. Elle s'étonna -ensuite de lui avoir parlé dès le premier moment sans plus d'embarras -qu'à Émile. Dieu merci, elle n'était pas assez fine logicienne pour -savoir qu'aux yeux d'une femme qui aime il n'existe qu'un seul homme, -celui dont l'image est gravée au fond de son âme. - -Elle fut, pendant toute la soirée, étincelante d'esprit, d'espièglerie -mutine; elle s'amusa de tout: des saillies de leur hôte, de ses -propres fautes au billard, surtout de leur concert improvisé. Le cÅ“ur -du pauvre capitaine fondait à ce rayonnement; Émile entonnait -intérieurement un chant d'actions de grâces; M. Duriez était heureux -de retrouver sa fille comme il aimait à la voir. - -Quant à madame Duriez, elle gardait le secret de ses réflexions -particulières, se réservant de les communiquer plus tard à celle qui -en était l'objet. - -En effet, le lendemain matin, à peine se trouva-t-elle seule avec -elle, après le départ des deux hommes pour leurs affaires, qu'elle fit -entendre à Gabrielle le plus long sermon dont celle-ci eût encore eu à -remercier l'éloquence maternelle. Sans aucun doute, dans ce discours, -tout n'était pas exagéré; mais, tel qu'il était, il contenait assez -d'hyperboles pour couvrir la pauvre enfant de confusion et lui laisser -l'idée pénible qu'elle s'était conduite avec la plus grande -inconséquence. Ce qui portait madame Duriez à s'exprimer avec tant de -chaleur, c'est qu'elle n'avait pas deviné sa fille et tremblait à -l'idée qu'Arnaud avait pu lui plaire. La désolation de la petite était -profonde, quand tout à coup la main même qui la blessait lui apporta -le baume le plus propre à la guérir. Sa mère se mit à parler de madame -de Saint-Villiers: - ---Tu ne saurais croire combien je me félicite que ta marraine n'ait -pas été là ! Une personne d'une si haute distinction!... Qu'aurait-elle -pensé? - -De la marquise, madame Duriez passa au comte, par une transition qui -semblait naturelle; elle dit quelques mots sans trop cacher son jeu, -car elle n'eût point été fâchée que Gabrielle comprît. Dès lors, elle -put continuer sans être interrompue ses remontrances et ses -explications; les regards suppliants et consternés de Gabrielle -s'éclairèrent si vivement que la jeune fille eut à peine le temps -d'abaisser ses longues paupières pour les cacher. - -Quoi! pensa-t-elle, les choses en sont là ! Maman y pense et la -marquise en a parlé!... C'est donc bien vrai? Il pourrait songer à -moi?.. mon Dieu!... - ---Chère maman, dit-elle en contenant son émotion, je te comprends très -bien, je t'assure. Tu n'auras plus jamais à te plaindre de moi; je -vais être si tranquille et si raisonnable que tu en seras étonnée. Et -puis, si par hasard tu m'entends encore causer à tort et à travers, tu -n'auras qu'à me faire un petit signe... comme cela, vois-tu? et je me -tairai tout de suite, fussé-je au milieu d'un mot!... - -Mais cette idée de rester la bouche béante sur un clin d'Å“il de sa -mère parut tout à coup si plaisante à Gabrielle, qu'elle ne put tenir -son sérieux, et se mit à rire à la fin de sa phrase. - ---Cela n'a pas de bon sens! dit la pauvre madame Duriez, qui sourit -malgré elle. Voyons, Gabrielle, tu as dix-huit ans... - -A ce moment, on frappa à la porte. - ---Pardon, madame, dit un valet de chambre, c'est la cuisinière qui -attend les ordres de madame. - ---Ah! bien, fit madame Duriez, qu'elle monte. - ---Va, mère chérie, je te promets que je n'oublierai pas un mot de ce -que tu m'as dit. - -Et Gabrielle, après avoir embrassé sa mère courut au jardin, où elle -eut la satisfaction de découvrir que sa monstrueuse rose Paul-Néron, -la gloire de son parterre, avait enfin consenti à s'épanouir dans -toute sa beauté. - -Quelques semaines se passèrent, pendant lesquelles on vit plusieurs -fois à Montretout madame de Saint-Villiers et son neveu, tantôt -ensemble, tantôt séparément. A la suite d'une promenade au Bois, il -arrivait à René de traverser le pont de Boulogne et de venir causer un -moment avec madame Duriez et sa fille. Pourtant ses visites -conservaient toujours un caractère officiel et cérémonieux. - -Le capitaine Arnaud, au contraire, avait pris à la lettre l'invitation -de M. Duriez de se considérer comme de la famille. Il commença par -inventer mille prétextes pour se présenter chez ses nouveaux amis -aussi souvent que possible, ce qui était toujours bien moins qu'il ne -l'eût désiré. Émile aurait pu être touché de l'amitié extraordinaire -que son ancien supérieur lui témoigna tout à coup, s'il n'avait su -parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point. Quand sa présence chez -les Duriez fut devenue si naturelle qu'on s'étonnait de ne pas l'y -voir, Arnaud renonça à en donner chaque fois une explication qui lui -coûtait bien de la peine; imaginer... D'ailleurs, on recevait beaucoup -dans cette maison hospitalière; on donna quelques fêtes. Le comte de -Laverdie et le capitaine Arnaud n'étaient pas les seuls qui, pour une -raison ou pour une autre, songeassent à obtenir la main de -mademoiselle Duriez mais il est certain que, parmi les nombreux -rivaux, nul n'était plus amoureux que celui-ci ni plus noble que -celui-là . - -Madame Duriez, inébranlable dans sa préférence qu'inspirait -l'ambition, voyait avec une joie intense le moment s'approcher où sa -fille serait comtesse de Laverdie et nièce de la marquise de -Saint-Villiers. - -Si Gabrielle et René n'étaient pas encore officiellement fiancés, -c'était seulement parce que la vieille marquise redoutait les unions -trop précipitées; elle voulait laisser à ses deux enfants le temps de -se connaître un peu, car elle ne doutait pas qu'ils ne s'en aimassent -davantage. Des trois, elle était la plus tendre et la plus romanesque; -Gabrielle avait cependant le cÅ“ur bien ardent et l'imagination bien -vive, mais, elle, n'avait-elle pas dix-huit ans? et n'était-ce pas son -propre bonheur qui la faisait ainsi rêver? - -Depuis la première soirée qu'Ernest Arnaud avait passée à Montretout, -madame Duriez ne s'était plus trouvée dans le cas d'avoir à réprimer -la vivacité parfois étourdie de sa fille. Celle-ci, en effet, était -peu à peu tombée dans une disposition tout autre, qui, chez cette -nature décidée, n'était pas de la mélancolie, mais bien réellement de -la tristesse. On ne le remarquait pas autour d'elle; car la seule -personne qui aurait pu s'en apercevoir, c'est-à -dire sa mère, -s'applaudissait de cette tranquillité, dans laquelle elle voyait le -bon résultat de ses observations. - -Gabrielle était malheureuse et le devenait chaque jour davantage. Elle -savait maintenant que le comte de Laverdie recherchait sa main, mais -elle avait cessé de s'en réjouir. - -Tout d'abord, lorsqu'elle l'avait appris, elle s'était dit que -naturellement le jeune homme l'aimait, puisqu'il souhaitait de -l'épouser. Ses manières vis-à -vis d'elle étaient graves et froides, il -est vrai; il parlait à peine; mais cette réserve excessive était sans -doute dictée par quelque loi du monde ignorée de la jeune fille. -Pourtant, elle songeait à leur première rencontre, à cette vive -sympathie qui était née entre eux dès qu'ils s'étaient parlé; ils -l'avaient ressentie également, elle en était certaine, et ils se -l'étaient exprimée, sans cependant avoir prononcé un seul mot -différent des banalités de bon goût qui se débitent pendant un bal... -Que s'était-il donc passé? et pourquoi ce délicieux moment n'était-il -jamais revenu? - -A mesure que le temps s'écoula et que les visites de M. de Laverdie se -multiplièrent, Gabrielle sentit un doute singulier envahir son cÅ“ur -et le glacer. - ---Serait-il possible, se demanda-t-elle, qu'on pût songer à faire -d'une jeune fille sa femme et que cependant on ne l'aimât pas?... Mon -père racontait l'autre jour l'histoire d'un homme qui s'est marié -pour devenir riche; sa femme avait une dot immense, mais elle était -laide et méchante; elle l'a rendu si malheureux qu'il s'est tiré un -coup de revolver; il ne s'est pas tué cependant, et je ne sais plus -comment tout cela finissait... Il arrive quelquefois des horreurs -pareilles. Mais il arrive aussi qu'on fait des faux, qu'on vole et -qu'on empoisonne... Et quel rapport ont ces abominations avec le cher -petit monde où je vis, avec mes bons parents, avec ma spirituelle -marraine, avec René de Laverdie?... - -Quel intérêt le comte aurait-il à m'épouser s'il n'avait pas un peu -d'affection pour moi, lui qui est noble, qui est riche, qui est si -plein de goût, d'intelligence et d'esprit? Il a un caractère très -profond, il est franc, bon, généreux; cela est facile à voir, car il -porte toutes ces qualités sur son visage... Et puis, je le sais bien, -car sa tante me l'a répété souvent. Quand il parle, tout ce qu'il dit -est très simple, et cependant c'est toujours original; il semble que -chacune de ses paroles vous donne une idée nouvelle. Pourquoi -voudrait-il m'épouser, moi qui suis si sotte, qui n'ai même jamais -rien lu de tout ce qui l'intéresse?... (Mais cela, par exemple, c'est -bien parce qu'on ne me le permet pas)... Il a vu sans doute que cette -petite Gabrielle Duriez a un très grand cÅ“ur pour aimer tout ce qui -est supérieur, juste, beau, et qu'alors elle le comprendrait, lui, et -l'aimerait... oh! l'aimerait!... - -Et il s'est dit: «Ce sera ma petite femme: puisque j'ai tout, -noblesse, esprit et beauté, il est digne de moi de partager avec -quelqu'un qui n'a rien de tout cela.» - -De tels raisonnements, que Gabrielle se refaisait cent fois dans une -même journée, parvenaient quelquefois à la consoler du désappointement -et du malaise où la plongeait la conduite de M. de Laverdie. -Cependant, devant l'évidence, ces raisonnements perdirent à la fin -toute force de persuasion. - -Comment conserver l'illusion que celui qui serait dans peu son fiancé, -puis son mari, désirât découvrir ou amener entre elle et lui la -moindre communion, soit d'idées, soit de sentiments? Il ne s'adressait -à elle que rarement et ne paraissait jamais se soucier de savoir ce -qu'elle pensait sur les choses les plus sérieuses comme sur les plus -insignifiantes. Il s'appliquait à plaire à madame Duriez, ce qui lui -était aisé, causait longuement avec son mari, et se montrait presque -disposé à traiter Émile en camarade; cependant il conservait, dans ses -rapports avec ce dernier, une certaine hauteur qui, si légèrement -qu'elle se fît sentir, n'en irritait pas moins jusqu'à la fureur un -jeune homme vaniteux et jaloux. - -Six semaines peut-être s'étaient écoulées depuis le jour où Gabrielle -avait guetté de sa fenêtre, avec un cÅ“ur doucement ému, la voiture de -sa marraine qui descendait de Montretout. Elle était de nouveau à la -même place et dans la même attitude, mais à une autre heure, et agitée -par des pensées bien différentes. - -C'était le soir, un peu avant minuit. Quelques personnes avaient dîné -chez ses parents, le capitaine Arnaud, entre autres, puis la marquise -avec son neveu. Ces deux derniers venaient de se retirer. René avait -traité la jeune fille avec une courtoisie plus raffinée et plus -glaciale encore que de coutume; une fois, elle avait rencontré son -regard fixé sur elle, et ce regard lui avait paru presque ironique; il -est vrai que le comte, comme s'il en avait eu conscience, s'était hâté -de lui adresser la parole sur un ton gracieux et enjoué; mais, depuis -cet instant, le poids qui pesait sur le cÅ“ur de Gabrielle devint si -lourd qu'elle se demanda si la force n'allait pas lui manquer pour le -porter. - -Dès qu'elle eut embrassé sa marraine au bas du perron et répondu à -l'inclination profonde de René, Gabrielle, sans rentrer au salon, -monta comme une flèche jusqu'à sa chambre. Il faisait très chaud; la -nuit était magnifique; on avait laissé les deux croisées ouvertes. -Elle s'assit dans l'embrasure de l'une d'elles et se mit à regarder -dans la direction du pont. - -Elle le trouva vite dans l'obscurité, grâce aux becs de gaz espacés -sur les deux trottoirs; il paraissait vide. Bientôt l'omnibus -d'Auteuil le traversa lentement, avec un roulement sourd que la jeune -fille écouta jusqu'à ce qu'elle ne pût distinguer si elle l'entendait -encore ou si c'était son oreille qui en conservait le son affaibli. -Une minute après, elle vit paraître deux lumières qui s'avançaient -dans la même direction; à la clarté d'un bec de gaz, elle reconnut un -landau resté ouvert à cause de la douceur de la soirée: c'était celui -de madame de Saint-Villiers. Une petite étoile rougeâtre semblait -voltiger au-dessus et marcher avec lui.--Ah! pensa Gabrielle, c'est le -cigare de M. de Laverdie; la marquise est toujours contente lorsque la -nuit permet à son neveu de fumer dehors à côté d'elle. - -Le landau passa plus vite que l'omnibus; il faisait aussi moins de -bruit; les pas des chevaux s'amortirent sur le sable aussitôt que le -pont fut franchi. - -Gabrielle continua à tenir ses yeux fixés sur la masse noire du bois -de Boulogne, au-dessus de laquelle l'atmosphère de Paris s'élevait -rose comme une vapeur de fournaise. Elle regarda longtemps, longtemps, -puis tout à coup se retourna... L'idée lui était venue de voir quel -aspect prenait, par une belle nuit, cet espace entre les deux -collines, cette échancrure ouverte sur l'infini du ciel, par où il lui -semblait autrefois que ses rêves arrivaient en flottant jusqu'à elle. -L'espace était tout à fait sombre, les étoiles ne brillaient point si -bas. Gabrielle prit sa tête entre ses mains et se mit à sangloter. - ---Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, c'est tout, c'est tout?... Folle que -j'étais d'avoir pensé que l'on pourrait m'aimer!... Mais alors, -pourquoi donc est-ce qu'il veut m'épouser?... Oh! si cela m'est -possible, je ne me marierai jamais! - - - - -VI - - -Le lendemain même de ce jour, le comte de Laverdie et son ami Alphonse -de Linières firent ensemble une promenade au bois. Ils sortirent tard, -car le temps était couvert et l'on n'avait pas à craindre un soleil -trop ardent. Cependant la chaleur ne laissait pas que d'être -fatigante, et, dans l'avenue des Acacias, ils ralentirent tout à fait -le pas de leurs chevaux. Depuis la matinée où René avait annoncé à -Alphonse son intention d'épouser mademoiselle Duriez, jamais les deux -jeunes gens n'avaient reparlé de ce mariage. Quoique le vicomte fût -assez intime avec René pour amener lui-même la conversation sur ce -sujet, il s'était gardé de le faire: le projet de son ami lui -déplaisait trop pour qu'il voulût seulement avoir l'air de le prendre -au sérieux. Il devinait pourtant que René n'y renonçait pas, et il en -avait un vrai chagrin. - -Le jeune comte, assez expansif et confiant de son naturel, souffrait -de la fierté qui lui faisait de son côté garder le silence. Mais, du -reste, qu'aurait-il dit? Alphonse voyait trop clairement qu'il était -malheureux, et, sur le visage de celui-ci, la réponse n'était pas -moins claire; toute l'expression de ce visage disait en effet: c'est -ta faute. - -Une voiture vint au-devant d'eux dans l'avenue des Acacias; elle était -découverte, et Alphonse remarqua de loin les deux dames qui s'y -trouvaient. Il put les observer d'autant plus à son aise que René -était tombé dans une de ses fréquentes rêveries, ne disant rien, et -tenant ses yeux obstinément baissés. - -Une des deux dames, la plus âgée, ne retint pas longtemps les regards -du vicomte; elle n'était pas toujours visible d'ailleurs, au delà du -buste imposant de son cocher. Mais la seconde était assise du côté des -cavaliers... C'était une toute jeune fille, d'une physionomie -délicieuse, moins belle qu'expressive, et singulièrement attirante. -Ses regards, qui erraient çà et là avec distraction, rencontrèrent -tout à coup le visage sombre et penché de René. A la grande surprise -d'Alphonse, les joues de la jeune fille se colorèrent légèrement, et -elle continua à regarder le comte, qui ne s'en doutait pas, avec des -yeux tristes et doux, les plus touchants et les plus beaux que M. de -Linières eût jamais vus. - -L'intérêt de celui-ci était excité au plus haut point. Il eût voulu -avertir le comte, mais la voiture était trop près. Soudain, comme elle -allait les croiser, René releva la tête; il salua vivement, et les -deux dames lui répondirent. Alphonse, qui n'avait attendu que le -moment d'ôter son chapeau, n'obtint pas même un regard. - ---Qui est cette ravissante fille? s'écria-t-il aussitôt que la calèche -fut suffisamment éloignée. - -René se tourna vers lui d'un air stupéfait. - ---C'est la future comtesse de Laverdie, répondit-il. - ---C'est mademoiselle Gabrielle Duriez? - ---En personne. - ---René, s'écria son ami avec force, pourquoi m'as-tu caché la vérité? -Ah! tu es bien heureux d'être aimé ainsi, et par une si charmante -créature! - -René le considéra avec inquiétude, se demandant sérieusement si le -vicomte perdait la tête. - ---Ah çà , mon cher ami, fit-il, qu'est-ce que tu veux dire? Quelle -vérité t'ai-je cachée, et que diable l'amour a-t-il à voir dans tout -ceci? - ---Mais, reprit Alphonse étonné à son tour, tu m'as parlé d'un mariage -d'intérêt et aussitôt je me suis figuré une grosse bourgeoise entourée -de sacs d'écus. Au lieu de cela, je rencontre une véritable apparition -de conte de fées, une jeune fille délicieuse, qui s'émeut en -t'apercevant, qui te regarde avec des yeux... comment dirai-je?... Ils -étaient divins, ces yeux!... Alors je me dis naturellement: Ce -sournois de Laverdie s'est moqué de moi. Je le trouve toujours bien -fou de faire une mésalliance, mais je conviens que des regards comme -celui que j'ai surpris valent une couronne de comte. - -René éclata d'un rire amer. - ---D'honneur, fit-il, je ne t'aurais jamais cru à ce point -impressionnable et romanesque. Diable! mon cher, comme tu t'enflammes -et quelle imagination tu as!... Parce qu'une petite fille m'a -regardé... Ah! tiens, vois-tu, c'est trop plaisant! - -Et il recommença à rire. - ---René, dit son ami, je te donnerai un conseil. Tu as du cÅ“ur, je le -sais: eh bien, ne ris jamais comme cela devant cette enfant, tu lui -ferais trop de mal. - ---Allons donc! qu'elle soit comtesse, et il lui sera très indifférent -si je ris ou si je pleure! Elle aura, ma foi! bien raison, puisque je -l'épouse pour son argent. - -Le vicomte de Linières ne répondit pas.--Il y a quelque mystère -là -dessous, pensa-t-il: cela est évident. Ou je n'ai jamais connu -René, ou il est incapable de cynisme et de bassesse. On fait tous les -jours des mariages d'intérêt, mais ne peut-on pas y mêler un grain de -délicatesse et de poésie? Cette jeune fille a beaucoup de fortune, -est-ce une raison pour qu'elle n'ait pas un peu de cÅ“ur? Est-il donc -impossible que l'un et l'autre soient heureux parce qu'ils auront mis -en commun un titre avec quelques millions? - -Tout à coup René reprit la parole, et sur le même ton ironique: - ---Tu seras bientôt invité à la bénédiction nuptiale, Alphonse: mes -créanciers me pressent fort; je ne me suis débarrassé de l'un d'eux, -ce matin, qu'en lui promettant d'être marié avant un mois. - -Alphonse se hâta de détourner la conversation. Cette fois, il croyait -avoir compris.--En effet, se dit-il, voilà une situation bien horrible -pour un homme d'honneur. Pauvre René! il est presque fou de colère et -de honte... Mais lui, il s'est attiré cela, tandis que cette -malheureuse enfant!... - -A ce moment, les deux jeunes gens furent rejoints par quelques amis. -On parla d'un dîner qui devait avoir lieu le soir même à leur cercle, -en l'honneur de personnages étrangers. René promit de s'y rendre; -puis, trouvant un prétexte, il reprit seul presque aussitôt le chemin -de Paris. - -Cependant Gabrielle était tourmentée par une curiosité inquiète et -ardente. Elle eût voulu, ne fût-ce qu'une minute, lire dans le cÅ“ur -de René, sûre au fond, malgré tout, qu'elle n'y verrait rien que -d'aimable et d'élevé. Elle songeait aux longues causeries de sa -marraine; celle-ci, qu'elle admirait et qu'elle aimait tant, n'aurait -pas voulu la tromper; elle devait connaître son neveu. Et ses parents, -certainement, ne pensaient qu'à la rendre heureuse... Pouvait-elle -s'opposer à un mariage qui les comblerait tous de joie? Quelle raison -excuserait son refus? Lorsqu'elle avait passé des heures, la nuit, -sans dormir, ou le jour, assise à sa fenêtre, retournant de semblables -questions dans sa petite tête, sans leur trouver de réponse, elle -finissait toutes les fois par se dire: Il ne m'aime pas... Pourquoi -donc veut-il m'épouser? - -Elle l'apprit bientôt, et d'une façon brutale. - -Une après-midi que la famille était, suivant son habitude, réunie sur -la terrasse ombragée devant la maison, on parla pour la première fois -ouvertement du prochain mariage de Gabrielle. Madame Duriez vanta le -bonheur de sa fille avec un enthousiasme sans mesure; M. Duriez, -voyant l'embarras de la petite, la taquina amicalement; Émile, sombre, -ne disait rien. Gabrielle, avec une ombre de son ancienne gaieté, -sourit, déclara qu'elle n'avait pas encore dit bonjour à ses roses, et -se sauva pour échapper à une conversation qui lui était pénible. - -Elle ne s'éloigna pas assez vite. - -A peine eut-elle tourné le premier massif que la voix de son frère, -s'élevant presque avec violence, l'arrêta. - ---Avez-vous bien réfléchi, mon père? Est-ce donc tout à fait décidé? -Vous donnerez votre fille à un libertin, perdu de dettes, qui la prend -pour son argent! - -Gabrielle reçut dans toute sa force le coup de cette exclamation -grossière. Son frère, en parlant si haut, pouvait-il croire qu'elle ne -l'entendrait pas? - -Elle ne s'évanouit pas, mais elle fut prise d'un tremblement nerveux -qui la força de s'appuyer contre un tronc d'arbre. Elle dut écouter la -réponse de son père, car pendant quelques minutes, il lui fut -impossible de bouger de là . - ---M. de Laverdie n'est pas un libertin! disait M. Duriez indigné, et -moi, je ne suis ni un mauvais père ni un fou!... Le comte a un peu -vécu: quel jeune homme de nos jours ne l'a fait? C'est une garantie de -bonheur pour une femme. Il a perdu sa fortune, soit! Il a des dettes, -peut-être. Ma fille les payera si bon lui semble; elle est assez riche -pour cela... Elle contracte une alliance qui rendrait fière une -princesse. - ---Notre fille, s'écria à son tour madame Duriez, ne sera pas seulement -comtesse: elle héritera du titre de la marquise de Saint-Villiers. Par -son testament, le marquis... - -Gabrielle rassembla toutes ses forces pour marcher un peu plus loin: -il était impossible qu'elle subît plus longtemps cette torture. Elle -craignait aussi de perdre connaissance, car elle n'eût pas voulu qu'on -pût découvrir ce qu'elle avait appris ni ce qu'elle éprouvait. - -Aux premiers pas qu'elle fit, elle se sentit moins faible qu'elle ne -s'y attendait. Elle se dirigea machinalement vers son parterre de -roses. - -Ce parterre, ou plutôt ce buisson tout embaumé et tout fleuri, était -situé dans un des plus jolis endroits du jardin; il formait le coin -d'une allée qui se perdait dans un gracieux fouillis de jeunes arbres -donnant l'illusion d'un petit bois. En face du buisson était un -bosquet, et au delà une admirable pelouse qu'ombrageaient des tilleuls -et des marronniers groupés au hasard; à travers l'écartement des -branches, on apercevait le lointain bleuâtre et le scintillement du -fleuve. C'était la propriété personnelle de Gabrielle et sa retraite -favorite. Nul jardinier n'eût osé touché à un seul de ses rosiers, et -personne, sans y être invité par elle, ne se fût assis sous le -bosquet. - -Ce fut là qu'elle se réfugia dans son chagrin. - -Elle ne versa pas une larme tout d'abord, et réfléchit presque -tranquillement. - ---C'est donc là vraiment la vie? se disait-elle. On me l'a peinte -quelquefois comme cela, et je ne voulais pas croire que le tableau fût -vrai. Je croyais que pour moi ce serait autre chose. Je me sentais -tant de bonne volonté, de force et de foi, un tel pouvoir d'aimer!... -Pauvre petite folle que j'étais! - -Il lui semblait que tout à coup elle était devenue très vieille, et -qu'elle songeait à un temps lointain, disparu pour ne plus revenir. -Elle regarda ses roses, et se représenta une jeune fille rieuse et -fière qui les soignait et leur disait tout bas: «J'aime et je suis -aimée!» Puis elle vit la même jeune fille cueillir un bouton et le -donner à un jeune homme qui souriait en l'acceptant. Elle murmura -plusieurs fois de suite: C'est fini, fini, fini!... Puis elle ajouta -avec un sanglot: Cela n'a jamais été! - -Et, dans l'amertume de son jeune désespoir, elle supplia Dieu de la -laisser mourir. - -Mais, au milieu de sa douleur, elle se sentit une énergie qu'elle ne -s'était pas doutée jusque-là de posséder. Elle se leva, et s'écria -presque tout haut, comme pour bien se convaincre de sa propre -résolution: - ---Eh bien, non! Mes parents en souffriront sans doute, ma marraine me -maudira, ma vie, à moi, sera brisée, mais je ne l'épouserai pas! - -Elle revint à la maison, et eut le courage de se montrer souriante et -tranquille, comme d'habitude. - -Dès le lendemain pourtant elle retomba dans ses perplexités. Elle -était bien jeune pour prendre seule un si grave parti, il n'y avait -personne au monde à qui elle pût s'adresser pour avoir un conseil. -S'avouait-elle que son cÅ“ur doutait encore?... Mais il ne pouvait -plus douter, puisqu'elle avait entendu ses parents convenir de -l'horrible vérité, en parler comme d'une chose toute naturelle... Il -ne doutait peut-être pas, mais il hésitait un peu, ce pauvre cÅ“ur de -dix-huit ans. - -Gabrielle fut plusieurs jours sans voir René. - -Sur ces entrefaites, madame Duriez eut affaire à Paris, et ne jugea -pas à propos d'emmener sa fille. Celle-ci, qui aurait voulu pouvoir, -en quelque mesure, oublier l'aspect des boulevards et de la place de -la Concorde, employa ses heures d'indépendance à faire dans le pays -quelques visites de charité. Elle remontait doucement la côte de -Saint-Cloud, vers la fin de l'après-midi. Le temps était beau et très -chaud; les routes blanches étaient désertes. Il y a une mélancolie -profonde dans la splendeur des jours d'été: Gabrielle sentait sa -tristesse grandir au milieu de ce paysage plein de silence et de -lumière. - -Elle n'était plus bien loin de leur avenue, lorsqu'elle entendit venir -un cavalier derrière elle; le pas relevé du cheval indiquait une bête -de prix. Une faible exclamation se fit entendre, puis le pas devint -plus rapide... Elle éprouva aussitôt la certitude qu'elle allait voir -M. de Laverdie. - -C'était bien lui, en effet; il mit pied à terre au moment de la -rejoindre et commença de marcher auprès d'elle. Il tenait son cheval à -la main; la jolie bête, qu'une minute de trot avait excitée, courbait -excessivement la tête, rongeait son mors, et posait les pieds sur le -sol avec une lenteur forcée et une grâce impatiente. - -C'était la première fois que Gabrielle et René se trouvaient seuls -ensemble. La femme de chambre qui accompagnait mademoiselle Duriez les -suivit à quinze ou vingt pas en arrière, moins par respect que par la -peur affreuse que lui causaient les mouvements du cheval. - ---Je pensais trouver ma tante ici, dit René. Je serais vraiment -surpris si elle ne venait pas nous rejoindre dans la soirée. - -Gabrielle remarqua que le comte, après l'avoir saluée d'un air joyeux, -prenait en parlant une expression grave et presque triste. - ---Madame de Saint-Villiers n'est pas malade, j'espère? demanda-t-elle -vivement. - ---Non, mademoiselle... Il hésita; la jeune fille leva les yeux avec -surprise. - ---Ma visite est peut-être inopportune, poursuivit René; je -n'apporterai pas beaucoup d'animation à la table de vos parents, car -ce jour n'est pas gai pour moi. Mademoiselle, laissez-moi vous dire ce -qu'il me rappelle: cela me fera du bien, et vous comprendrez pourquoi -je suis venu ici... pourquoi il m'était impossible de ne pas y venir. - -Il s'exprimait avec une émotion qui paraissait sincère; à son tour, il -leva les yeux; le regard doux et troublé qu'il rencontra -l'encourageant, il ajouta d'une voix plus basse: - ---C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de ma mère. - -Des larmes montèrent, lentes, bienfaisantes, ineffables, sous les -paupières de Gabrielle. - -Eh quoi, c'était là le libertin, l'homme intéressé, fourbe et sans -cÅ“ur? C'était lui qui était capable de faire cette déclaration -d'amour vraiment sublime! Ah! comment ne pas croire en lui? - ---Merci, dit-elle avec force. Oh! oui, vous avez bien fait de venir. - -Ils firent quelques pas en silence. - -Tout à coup, le son d'une voix se lamentant d'une façon désespérée -vint faire brusquement diversion aux pensées qui les agitaient. Au -devant d'eux accourait un enfant d'une dizaine d'années, pauvrement, -mais proprement vêtu, et qui semblait en proie au plus violent -chagrin; il ne pleurait pas, il poussait des cris, de véritables -appels au secours. - ---Mon Dieu, mais c'est le petit Victor, l'enfant de braves gens que -nous connaissons, dit Gabrielle en regardant M. de Laverdie. Que lui -est-il donc arrivé? - -Elle alla presque en courant à sa rencontre. - -Quand le petit l'aperçut, il cessa brusquement ses cris: son regard -n'aurait pas pris une autre expression si un ange du ciel se fût -trouvé sur son chemin; mais lorsque la jeune fille l'interrogea, il -recommença à se désespérer, sanglotant cette fois à fendre le cÅ“ur: - ---C'est mon petit frère, mademoiselle. Ah! mademoiselle, s'il était -mort!... - ---Mort? mon beau petit Charlot? Explique-toi donc, au nom du ciel! - ---C'est dans le petit bois, là , dit l'enfant tout en pleurant... Nous -jouions, il est tombé... Ce n'était pas ma faute... Oh! mon Dieu, oh! -mon Dieu, que vais-je dire à ma mère? - -Gabrielle était devenue toute pâle. - ---Mais enfin, qu'a-t-il, ton petit frère? Est-il toujours dans ce -bois? demanda M. de Laverdie qui s'était approché. - ---Oui... Il a beaucoup saigné et maintenant il ne bouge plus... Nos -camarades se sont sauvés. - -Gabrielle s'élança en avant.--Viens, conduis-moi, dit-elle à l'enfant. - ---Mademoiselle, s'écria René, je ne souffrirai pas!... Laissez-moi, -j'ai été soldat, je sais voir et panser une blessure, tandis que -vous... - -Il n'eut pas de peine à l'arrêter: la jeune fille tremblait -nerveusement. - ---Que votre femme de chambre coure à la maison, ajouta le comte, -qu'elle m'apporte vivement des linges, du vinaigre, ce qu'il faut... - -Il s'interrompit avec une exclamation d'ennui en se rappelant tout à -coup son cheval. - ---Et l'hémorrhagie qui dure peut-être, murmura-t-il avec angoisse. - ---Je tiendrai votre cheval, monsieur, s'écria Gabrielle; je le -ramènerai... - -Il ne répondit pas et paraissait dans un embarras cruel. - ---Allez, je vous en supplie, monsieur. Il y va de la vie de cet -enfant! - -Il lui abandonna les guides; le cheval n'était pas dangereux, mais le -comte de Laverdie était avant tout homme du monde. Gabrielle ne -songeait guère aux convenances dans ce moment-là . Elle obligea la -femme de chambre à se hâter, et elle entra seule dans l'avenue, tenant -la double rêne fermement serrée dans sa petite main auprès du mors -fumant et tout couvert d'écume. - -Soit du reste qu'il se fût un peu calmé, ou que son clairvoyant -instinct lui eût, pour ainsi dire, donné quelque intuition de ce qui -se passait, l'intelligent animal se laissait conduire par la jeune -fille plus docilement encore que par son propre maître; parfois il -avançait sa tête fine comme pour demander une caresse; Gabrielle le -flattait alors d'un air distrait. Elle était tout éperdue de bonheur -et d'inquiétude. - -Un homme et un enfant qui la rencontrèrent la suivirent des yeux avec -stupéfaction. Heureusement que madame Duriez n'était pas encore -rentrée! Un pareil spectacle eût été trop pour elle. Enfin Gabrielle -atteignit la grille et un domestique lui prit le cheval des mains. - -Elle fit alors quelques pas au devant de René. Elle s'adossa contre un -arbre pour l'attendre; mais un quart d'heure au moins s'écoula avant -son retour. N'y tenant plus, elle allait se mettre en marche dans la -direction du bois ou plutôt du taillis, théâtre de l'accident, quand -tout à coup M. de Laverdie parut à l'extrémité de l'avenue. Il portait -le petit blessé entre ses bras; la femme de chambre suivait avec -l'aîné des deux enfants. - -Gabrielle quitta l'arbre sur lequel elle se tenait appuyée et s'avança -avec anxiété. - ---Sauvé, sauvé, ne craignez rien! cria de loin le comte aussitôt qu'il -l'aperçut. - -Elle le regarda s'approcher. Le soleil, déjà très bas, envoyait entre -les arbres de longs rayons rougeâtres; René les traversait l'un après -l'autre, alternativement avec les bandes d'ombre profonde que -projetaient les masses du feuillage. Il paraissait singulièrement beau -et touchant dans ce rôle d'active charité, penché sur cet enfant qu'il -tenait contre sa poitrine avec la grâce et la tendresse d'une femme. - -Le petit garçon était charmant aussi; il avait peut-être quatre ans, -et des cheveux de chérubin tout blonds et tout frisés. On avait -attaché un mouchoir en bandeau autour de son front; ses yeux étaient -ouverts, mais avec une expression épuisée et effarée qui faisait peine -à voir: il s'était coupé en tombant sur une pierre et, comme il avait -perdu beaucoup de sang, il se trouvait très faible. - -Gabrielle se pencha vers lui, l'embrassa, lui parla; il se souleva -tout joyeux et lui tendit les bras: c'est qu'il la connaissait bien, -la bonne demoiselle! Elle le prit, malgré la résistance de René, et -l'on entendit le petit Charlot murmurer avec un grand soupir de -soulagement, dès qu'il eut posé la tête sur son épaule:--A présent, -Çarlot est guéri, Çarlot n'a plus bobo du tout. - -On le déposa sur le lit d'une chambre d'amis, et il ne tarda pas à -s'endormir profondément. - ---Il faudrait prévenir ses parents, dit Gabrielle dont il gardait la -main entre ses deux petites menottes jusqu'au milieu de son sommeil. -Victor va rentrer comme un bon garçon, et j'enverrai quelqu'un avec -lui pour être sûre qu'on ne s'inquiétera pas et qu'il ne sera pas -grondé. - -Mais, en entendant cette proposition, Victor se remit à pleurer, et -déclara à travers ses larmes qu'il n'oserait jamais se présenter chez -lui si mademoiselle Gabrielle ne l'accompagnait pas. - -La jeune fille parut hésiter; elle regarda Charlot endormi, et -commença à s'efforcer d'ouvrir les petits doigts de l'enfant pour -dégager sa propre main. - -Cependant M. de Laverdie s'adressait au désolé Victor. - ---Et si j'allais avec toi, moi, chez tes parents? Je suis bien certain -que je ne remplacerais pas mademoiselle Gabrielle, mais cela lui -éviterait une peine, et, vois-tu, mon garçon, je crois qu'elle est -fatiguée, la bonne demoiselle: regarde-la, elle est plus pâle encore -que ton gros Charlot. - -Gabrielle leva la tête avec un sourire étonné et attendri. - ---Oh! vous feriez cela? dit-elle. - ---Pourquoi pas? répondit le comte d'un air de bonne humeur. La pauvre -mère va être folle de peur, et je ne me fierais pas à l'éloquence -d'un de vos gens pour la rassurer. Et puis, il ne faudrait pas que -celui-ci fût battu, le pauvre petit gars! Il a déjà été bien assez -malheureux. Allons, monsieur Victor, montrez-moi le chemin. - -Il sortit, et Gabrielle demeura seule près du petit enfant qui -dormait; de temps à autre elle s'inclinait et baisait ce joli visage -sur lequel les fraîches couleurs de la vie renaissaient peu à peu. - -C'est ainsi que la surprirent sa mère et madame de Saint-Villiers, -arrivées ensemble de Paris. - -Le soir, il y eut à dîner une assez nombreuse société: toute une -famille d'amis intimes débarqua du train de sept heures; Émile amena -quelques jeunes gens. Le capitaine Arnaud se présenta au dernier -moment; attiré probablement dans le voisinage par la force des -circonstances, il s'était dit qu'on ne lui pardonnerait jamais de ne -pas s'arrêter à Montretout. - -Pendant le repas, le comte de Laverdie sut se rendre agréable, tout en -conservant un maintien sérieux et comme recueilli, que Gabrielle, et -sans doute aussi madame de Saint-Villiers furent seules à remarquer et -à comprendre. Il y avait peu de dames à table. René était assis entre -madame Duriez et sa fille. Celle-ci gardait sur son visage la trace -des émotions si vives de l'après-midi; ses yeux étaient agrandis par -un cercle sombre; elle restait pâle et causait peu; chaque fois que sa -mère adressait la parole au comte ou à la marquise, d'une voix qui -devenait alors flexible et sucrée, on aurait pu la voir agitée tout à -coup par un tressaillement pénible. - -Madame Duriez ne manqua pas d'amener la conversation sur l'accident -arrivé au petit Charlot. Elle s'étendit avec emphase sur ce qu'elle -appelait le dévoûment généreux, le sang-froid extraordinaire et la -présence d'esprit admirable de M. de Laverdie. Ce dernier semblait au -supplice, et retenu par la politesse seule de mettre fin à des -flatteries qu'un fat eût trouvées déplacées. Gabrielle, qui avait -changé plusieurs fois de couleur pendant cette petite scène, s'était à -la fin tournée du côté d'Ernest Arnaud; elle lui parlait de la -dernière revue, et le capitaine se croyait dans le ciel. Lorsqu'il eut -terminé la description très vivante, très animée, d'une charge de -cavalerie, et qu'il pensa de nouveau à regarder dans son assiette, -René se pencha vers Gabrielle pour lui raconter sa visite aux parents -de leurs petits protégés, et lui demander quelques renseignements sur -cette intéressante famille. - -Elle l'écouta d'un air distrait, lui répondit brièvement, d'un ton -sec, dur, presque méprisant, et s'interrompit pour rire aux éclats -d'une plaisanterie qui venait d'obtenir un succès marqué de l'autre -côté de la table. - -Lorsque le café fut pris, et que l'on eut suffisamment respiré l'air -frais et parfumé du jardin, on rentra au salon, et, comme les hommes -étaient en majorité, des jeux de cartes s'installèrent aussitôt. Le -piquet était l'une des faiblesses de la marquise de Saint-Villiers; -elle en fit un avec M. Duriez; d'autres personnes plus ou moins âgées -organisèrent un whist. Quant aux jeunes gens, ils cherchèrent quelque -partie plus animée, brelan ou baccarat, et, sur leur table, les louis -remplacèrent bientôt les pièces blanches des joueurs raisonnables et -posés. - -Gabrielle vit avec plaisir que René refusa absolument de prendre part -à aucun jeu. Dans le secret espoir peut-être qu'il viendrait causer -avec elle, qu'il lui parlerait de sa mère, la comtesse de Laverdie, et -qu'elle découvrirait enfin la vérité qu'elle eût donné sa vie pour -connaître, la pauvre enfant sortit sur la terrasse. Elle souffrait de -la tête, elle était lasse et découragée, elle eût souhaité que tous -ces gens bruyants et importuns quittassent la maison. Elle s'assit -aussi loin que possible des portes vitrées du salon d'où -s'échappaient des torrents de lumière, des voix joyeuses, des rires -sonores et prolongés. Tout à coup, elle entendit ces mêmes bruits se -produire plus près d'elle. Deux jeunes gens, qui sans doute n'avaient -pas été favorisés par la chance au baccarat, venaient de se réfugier -dans la salle de billard; Gabrielle, en étendant la main, eût touché -l'une des croisées de cette pièce; contrariée, elle allait s'éloigner, -lorsque le nom de Laverdie, prononcé par les deux voix dont le -diapason s'abaissa, la retint clouée à sa place. Sans doute qu'il eût -été plus naturel et plus convenable de s'en aller sans écouter, mais -ce dernier parti lui eût été à peu près aussi facile à prendre qu'il -serait facile au condamné à mort de se boucher les oreilles lorsqu'on -lui apporte la réponse à son recours en grâce. Gabrielle resta assise -en retenant son souffle, et voici ce qu'elle entendit: - ---Étonnant? Si vous disiez plutôt stupéfiant, étourdissant, -a-bra-ca-da-brant! Ouf!... Voir le comte de Laverdie repousser un -paquet de cartes! - ---Vraiment? Il est enragé à ce point-là ? - ---Enragé? fit l'autre interlocuteur qui paraissait avoir la manie de -répéter tous les adjectifs qu'il pouvait saisir au vol. Enragé! -Voulez-vous que je vous apprenne ce que j'ai vu, moi, de mes propres -yeux vu, ce qui s'appelle vu?... comme disait... - ---Eh bien? - ---J'ai vu (ici la voix devint tout à fait basse) le comte de Laverdie -perdre au jeu, d'un seul coup, en deux heures... soi-xan-te-dix mille -francs! - -Une exclamation que l'on ne pensait pas devoir être recueillie par les -oreilles d'une jeune fille, répondit à cette révélation; au bout d'un -instant l'on reprit: - ---Il est donc fabuleusement riche? - ---Riche, répéta l'écho sur-le-champ. Est-ce qu'on peut être riche -longtemps à ce métier-là ? Je le crois parfaitement ruiné, et la preuve -indubitable et certaine, c'est qu'il n'a plus remis les pieds au -cercle depuis ce fameux jour, je veux dire: cette fameuse nuit. - ---Mais alors? - ---Alors?... Comment, c'est sérieusement que vous me faites une -pareille question? Mais, mon pauvre cher, vous êtes donc complètement -dépourvu d'yeux, d'oreilles, de tous les organes au moyen desquels il -nous est donné de percevoir, de recevoir la manifestation, etc., etc., -de tout ce qui se passe en dehors de nous?... Et vous êtes dans cette -maison? Et vous avez observé l'air grave et tout à fait sanctifié de -Laverdie?... Et vous avez constaté comme moi par quel geste plein de -noblesse il s'est détourné de nous autres, pauvres pécheurs, et de cet -abîme de perdition qu'on appelle une table de baccarat?... Et vous -avez dû voir, avec non moins d'évidence et de clarté?... Non, non, -tenez, vous me désespérez!... Passez-moi donc une de ces queues, mon -bon ami, et commençons. - - - - -VII - - -Dans la même semaine, les Duriez donnaient une grande fête. - -Les meilleurs musiciens, les rafraîchissements les plus exquis, les -décorations les plus nouvelles et les plus dispendieuses, étaient -ordonnés pour cette soirée. Toutes les pièces du rez-de-chaussée -étaient transformées en salles de bal; le jardin devait être illuminé, -et un feu d'artifice tiré à minuit. Des appartements étaient préparés -pour quelques-uns des invités venus de loin. Madame de Saint-Villiers, -qui n'avait pas encore quitté Paris, et pour cause, bien que juillet -fût commencé, avait promis de s'installer à Montretout avec sa femme -de chambre dès l'après-midi du grand jour. - -Elle fut fidèle à sa parole et elle arriva vers trois heures. - -Après avoir donné son avis sur quelques questions importantes, elle -laissa madame Duriez dans tout le feu de ses préparatifs, et elle -suivit volontiers Gabrielle tout au fond du jardin, dans le bosquet -aux roses; le bruit des marteaux des tapissiers ne parvenait pas -jusque-là . - -Ce fut alors, dans cette charmante solitude où Gabrielle avait si -souvent rêvé et pleuré si amèrement, que la vieille dame entretint -pour la première fois sa filleule de l'union qu'elle projetait entre -elle et son neveu et dont l'idée lui était chère. Elle avait voulu, -avant personne d'autre, en parler à la jeune fille; elle devinait bien -l'amour de celle-ci, et se réjouissait de voir s'ouvrir ce tendre -cÅ“ur. - -Elle fut un peu désappointée. - -Et cependant ce n'était pas sans émotion que Gabrielle écoutait des -paroles qui l'eussent inondée de joie quelques jours auparavant. Elle -souriait d'un air un peu mélancolique, regardait le gai soleil qui se -jouait entre les branches, et, tout en suivant le vol des insectes -dans ses rayons, se demandait si quelque chose avait changé, si ce -n'était pas un mauvais rêve qu'elle avait fait, si elle n'allait pas -être heureuse.--Tout à coup, le sable de l'allée cria sous un pas -bien connu; la marquise s'interrompit, et d'un petit air mystérieux et -triomphant:--Le voilà ! murmura-t-elle. - -En effet, René venait d'apparaître de l'autre côté du buisson de -roses. Il portait sur sa physionomie un air ému, anxieux, humble -presque, que Gabrielle ne lui avait jamais vu. Encore trop loin pour -parler, il adressa à la jeune fille un long regard, qui troubla -profondément celle-ci.--Allons, pensa-t-elle, l'épreuve sera plus -douloureuse encore que je ne le croyais: au commencement du moins il -m'avait épargné cette odieuse comédie. - -L'attendrissement qui l'avait gagnée lorsqu'elle écoutait sa marraine -fit aussitôt place dans son cÅ“ur à un mouvement d'indignation et de -fierté, qu'elle prit pour de la force. - -M. de Laverdie salua avec gaieté. Il venait seulement voir comment se -trouvaient ces dames et si sa tante était arrivée; il était attendu et -devait repartir, mais il reviendrait le soir dès neuf heures. - ---Vous voyez, fit-il en riant, j'ai trouvé mon chemin tout seul -jusqu'ici. Madame Duriez a déclaré qu'elle ne me prêterait pas un -domestique; ils sont trop occupés. Mais j'ai reconnu les allées, et je -me souvenais de ce massif de roses. - -En disant ces mots, il regarda Gabrielle; elle rougit, mais ne leva -pas la tête; elle avait pris l'ombrelle de sa marraine et s'occupait -d'arranger les plis de la dentelle: cependant elle dut cesser parce -que sa main tremblait. - -Après avoir causé pendant un instant, madame de Saint-Villiers se -leva, comme pour examiner une fleur de plus près; elle fit ensuite -quelques pas, parlant toujours; puis, dès qu'elle eut tourné le tronc -d'un gros arbre, elle prit tout à coup la fuite, enchantée de sa -malice et riant à l'idée du tête-à -tête où elle laissait ses deux -enfants. - -Gabrielle, qui tenait ses yeux baissés, n'avait pas vu la marquise -s'éloigner. Lorsqu'elle s'aperçut enfin qu'elle était seule avec M. de -Laverdie, sa consternation et son embarras furent extrêmes; elle n'osa -pourtant pas quitter le bosquet sur-le-champ. - -Elle espéra d'abord que le jeune homme allait parler, continuer la -conversation; mais il ne dit rien, et, à l'expression que prit son -visage, elle commença au contraire à craindre qu'il n'ouvrît la -bouche. - -Elle eût donné tout au monde pour trouver quelques mots à dire, mais -rien ne lui venait à l'esprit; un flot brûlant lui montait aux joues; -n'y pouvant plus tenir, elle traversa l'allée et se réfugia vers ses -roses. - -René paraissait cependant aussi troublé qu'elle-même. Comme elle se -penchait vers les fleurs, il dit enfin d'une voix timide et presque -suppliante: - ---Ne m'en donneriez-vous pas une aujourd'hui?... de vous-même?... La -première, ma tante vous l'avait demandée. - ---Elles ne sont plus à moi, dit la jeune fille: je les ai toutes -sacrifiées pour les salons, ce soir. - -Et elle ajouta précipitamment: - ---Et ma marraine est au soleil, là -bas, tandis que je garde son -ombrelle!... Suis-je étourdie! - -Elle s'en alla presque en courant; les larmes, malgré tous ses -efforts, jaillissaient de ses yeux. - -René était devenu extrêmement pâle; il resta un moment à la même -place, debout, comme pétrifié; puis il rentra dans le bosquet, s'assit -et laissa tomber son front dans ses mains. Il réfléchit ainsi pendant -quelques minutes, et, très calme, traversa ensuite tout le jardin, où -il ne rencontra personne. Il arriva dans la cour de devant; aucun -valet ne se trouvant là pour lui donner son cheval, il le détacha -lui-même et se mit en selle. - ---Mon Dieu, s'écria madame Duriez par une fenêtre, allez-vous jamais -nous excuser, monsieur le comte? C'est une horreur de vous laisser -partir ainsi! Nous nous conduisons comme des sauvages. - ---N'en parlez pas, madame, répondit René en se découvrant. C'est moi -qui étais indiscret. Les préparatifs d'une fête, comme les coulisses -d'un théâtre, ne sont pas pour les yeux des profanes. - ---Indiscret, vous? mais pas du tout, je vous assure. Vous viendrez de -bonne heure, ce soir, n'est-ce pas? Je n'ose pas vous prier de -rester... - ---Je ne le pourrais pas, quoique ce fût un vrai plaisir... J'aurais -tâché de me rendre utile. Mais il faut que je m'en aille. Au revoir, -madame. - ---A ce soir, cher comte. Encore une fois pardon. Y a-t-il seulement un -portier pour vous ouvrir la grille? - -A peine René fut-il dehors, qu'il mit son cheval à un furieux galop. -Il gagna en une demi-heure le faubourg Saint-Honoré. Heureusement on -était à ce moment de l'année pendant lequel on dit qu'il n'y a -personne à Paris; cette course extraordinaire ne fut donc guère -remarquée, et ceux qui suivirent le cavalier des yeux, non sans -inquiétude, ne connaissaient pas le comte de Laverdie. - -L'intention du jeune homme n'était pas alors de retourner à Montretout -dans la soirée; mais il est probable que, de quatre heures à dix, il -fit de nouvelles réflexions; car, précisément à ce dernier moment, M. -Duriez lui serrait la main sur la plus haute marche du perron chargé -de fleurs. - -Ce n'était pas en vain que madame Duriez s'était donné autant de mal -pendant toute la journée. La maison et le jardin présentaient un -aspect charmant. On aurait dit, du reste, que ces deux parties de la -propriété avaient changé de rôle et de décoration, tant la maison -était pleine de verdure et le jardin de lumières. - -Il y avait déjà beaucoup de monde et l'on dansait quand le comte -arriva; une des premières personnes qu'il vit fut Gabrielle. Elle -était dans un quadrille, à côté d'un grand et beau garçon que René -connaissait bien: c'était un officier de cavalerie qu'il avait souvent -rencontré chez les Duriez depuis quelques semaines. Arnauld était en -grand uniforme, et plus animé, plus brillant que jamais. Gabrielle -était en bleu pâle, couleur qu'elle aimait beaucoup sans se douter -qu'elle lui allât si bien; elle avait dans les cheveux des roses -blanches naturelles. Ce soir-là , on ne pouvait lui reprocher une -gaieté trop vive; elle paraissait pourtant heureuse et gardait sur les -lèvres un beau sourire un peu rêveur. - -René s'était retiré dans l'embrasure d'une croisée ouverte, et la -contemplait sans pouvoir détourner un instant ses regards. Il venait -de se rappeler un autre bal où il avait vu pour la première fois ces -fleurs blanches dans ces cheveux blonds et ces grands yeux limpides, -profonds, joyeux. Il resta là très longtemps, à demi caché par les -larges feuilles d'un palmier; en valsant, elle passa plusieurs fois -près de lui sans l'apercevoir. Il remarqua qu'elle dansa deux fois -avec le capitaine Arnauld et que celui-ci n'invita personne d'autre. - -Cependant madame de Saint-Villiers, fort inquiète, cherchait son neveu -de tous côtés. - ---Mais il est là ! disait M. Duriez. Je lui ai parlé il n'y a pas une -heure. - ---C'est moi que vous demandez? fit tout à coup René sortant de sa -cachette et plus pâle qu'un mort. - ---Si c'est vous?... s'écria la marquise presque avec colère. Mais elle -s'arrêta, frappée par l'expression singulière du visage de son -neveu.--Bon Dieu! mon cher enfant, reprit-elle avec effroi, -qu'avez-vous? que vous arrive-t-il? - ---Je suis un peu souffrant, répondit René. - ---Souffrant? Vous étiez si gai cette après-midi! - ---Oui... c'est une chute, presque rien... Mon cheval s'est effrayé en -rentrant dans ma cour. - ---Et vous êtes tombé!... mais c'est affreux! - ---Tombé, non... pas précisément; j'ai sauté à terre, mon pied a un -peu tourné... Enfin, je vous donne ma parole que ce n'est rien; -seulement, j'aimerais mieux ne pas danser, je crains d'être trop -disgracieux. Voyons, chère tante, prenez mon bras et n'ayez pas l'air -aussi épouvanté ou l'on va faire cercle autour de nous. - -Ils commencèrent lentement à marcher à travers les salons; madame de -Saint-Villiers ne pouvait contenir la vivacité de son désappointement. - ---Comment avez-vous fait? disait-elle. Vous êtes bon cavalier -cependant. Fallait-il que cela arrivât aujourd'hui! Ne pourriez-vous -pas vous tirer d'un quadrille? Avec mademoiselle Duriez, c'est ce que -je veux dire. - ---Eh bien, oui... un quadrille, j'essayerai. Mais elle doit maintenant -être engagée pour plus de danses qu'elle n'en pourra donner. - ---Nous allons voir. - -Gabrielle se trouvait au milieu d'un groupe de jeunes femmes dans une -des portes ouvrant sur la terrasse. Elle sentit venir plutôt qu'elle -n'aperçut la marquise et M. de Laverdie. - ---Chère petite, dit la vieille dame, je vous amène un coupable, mais -un coupable écloppé et repentant: il avait une entorse et ne l'a plus -sentie quand il a vu remuer vos petits pieds. J'intercède pour que -vous lui accordiez un quadrille. - ---Oh! balbutia la jeune fille, comme je suis fâchée!... Vous vous êtes -fait très mal? Mon Dieu, mais je n'ai plus de quadrilles, je crois. -Elle ne savait pas trop que faire. Elle se demandait en même temps si -la blessure de René était réelle, et quel serait le chagrin de sa -marraine au cas où elle refuserait de danser avec lui; elle souffrait -encore cruellement de sa propre dureté de l'après-midi. - ---Je ne peux pas le prochain, dit-elle, mais je crois que le -suivant... oui, le suivant. - ---Très bien, c'est convenu, répondit madame de Saint-Villiers, qui -voyait son neveu devenir plus blême encore et qui se hâta de -l'entraîner vers un sofa.--Mettez-vous là , lui dit-elle, vous ne -paraissez vraiment pas à votre aise. C'est encore la faute d'une de -vos vilaines bêtes; je vous ai souvent dit que vous montiez des -chevaux trop vifs. - -Ce n'était pas une douleur physique qui altérait ainsi le visage de -René; ses souffrances morales mêmes, s'il en avait, étaient alors -dominées par une colère farouche.--Je danserai le prochain quadrille, -se dit-il. Pourtant, au lieu de chercher laquelle il inviterait de -toutes les charmantes danseuses que ses yeux pouvaient apercevoir, il -suivait du regard avec obstination l'uniforme éclatant d'Ernest -Arnauld, qui semblait apparaître à la fois dans toutes les parties du -bal, tant se montrait infatigable l'entrain du jeune officier. - -Tout près du comte se trouvait assise une jeune femme qui se donnait -beaucoup de peine pour attirer l'attention de celui-ci en riant et en -causant très haut. La joie de cette dame fut au comble lorsqu'au -premier coup d'archet M. de Laverdie vint lui demander de l'accepter -pour cavalier: René pourtant eût été bien embarrassé s'il lui eût -fallu dire dans quelle langue elle avait parlé. Comme il tâchait de -découvrir une place libre à travers les salons encombrés, madame -Duriez l'aborda. - ---Je cherche quelques couples de bonne volonté, dit-elle, pour former -un quadrille sur la terrasse; je suis persuadée qu'on y sera très -bien. Ne pourriez-vous organiser cela, monsieur le comte? - ---Volontiers, madame, dit René, qui dissimulait mal une légère grimace -chaque fois que l'excellente personne lui rappelait ainsi son titre. - -Il eut bientôt réuni trois autres jeunes couples, qui se déclarèrent -ravis de danser au grand air. Au milieu de la chaîne anglaise, ils -furent troublés par l'arrivée du capitaine Arnauld, que madame Duriez -avait présenté, fort contre son gré, du reste, à une jeune personne -timide et ne sachant pas valser; il avait sollicité de cette -demoiselle l'honneur d'un quadrille et l'amenait pour prendre part à -celui de la terrasse. - ---Nous sommes assez nombreux, monsieur, lui dit René d'un ton fort -sec. - ---Êtes-vous maître des cérémonies, monsieur? répondit l'officier -blessé et surpris. - ---Monsieur, reprit René, la maîtresse de la maison m'a prié -d'organiser ce quadrille. Nous sommes déjà quatre couples; vous voyez -bien que vous seriez de trop. - -Ces mots, et surtout la façon dont ils furent prononcés choquèrent -Arnauld au dernier point. Cherchant ce qu'il devait répondre, n'osant -pourtant faire un esclandre, il restait avec sa danseuse au beau -milieu du quadrille interrompu: c'était le moment de la seconde figure -et l'on se remit en mouvement. - ---Mais retirez-vous donc, monsieur! s'écria René en passant près de -lui. - -Arnauld s'éloigna, et, se penchant avec un sourire vers la jeune fille -qu'il avait à son bras: - ---Faisons un tour de jardin, dit-il. Si vous voulez bien me promettre -le premier lanciers, je vous réponds que vous aurez la meilleure -place. - -A peine le quadrille fut-il terminé, et les dames installées au buffet -que M. de Laverdie trouva moyen de s'esquiver; à la première porte il -rencontra Arnauld. - ---Je vous cherchais, monsieur, dit celui-ci. - ---Je m'en doutais, répliqua René. - ---Alors vous savez aussi dans quel but, monsieur. Le ton dont vous -m'avez parlé m'a singulièrement déplu. - -René, qui avait aussitôt sorti de son portefeuille une carte, la remit -au capitaine, en s'arrangeant de façon que personne autour d'eux ne -remarquât son mouvement. - -On ne se douta pas en effet dans cette gaie réunion de la provocation -qui venait d'être faite et acceptée. La fête ne fut marquée par aucun -autre incident fâcheux, et elle se prolongea fort tard, à la -satisfaction de tous ceux qui restèrent jusqu'au dernier moment. - - - - -VIII - - -Deux ou trois jours après, Gabrielle apprit par son frère, qui ne mit -pas beaucoup de ménagements à lui communiquer cette nouvelle, que M. -de Laverdie avait gravement blessé le capitaine Arnauld dans un duel à -l'épée. Celui-ci avait été atteint au côté gauche par un coup de -pointe porté avec vigueur, et sa vie se trouvait sérieusement menacée. -Émile ne donna, du reste, que peu de détails sur cette affaire. On -tâchait de la tenir secrète à la famille Duriez, et nul, hormis les -témoins, ne sut jamais où elle commença. Par Émile, on la connut -bientôt à Montretout; mais le jeune homme avait juré à son ami de n'en -point révéler les principaux détails, et Gabrielle fut la seule à -laquelle il avoua que la blessure de l'officier pouvait être mortelle. - - -Ce fut un cruel soulagement pour ce garçon peu délicat d'exhaler -devant sa sÅ“ur une douleur bruyante, égalée seulement par son -indignation contre M. de Laverdie. Il ne lui cacha pas qu'il supposait -bien que ce malheur était arrivé à cause d'elle; et, bien qu'assez -généreux pour l'en déclarer parfaitement innocente, il se permit -quelques allusions grossières à la préférence qu'elle pouvait -entretenir secrètement pour le comte ainsi qu'au caractère et aux -intentions de celui-ci. - -Gabrielle, au reste, souffrait tellement à l'idée de ce qui venait de -se passer, que les paroles amères de son frère ajoutèrent peu à sa -douleur et à sa consternation. Suivant cette vivacité avec laquelle -les âmes jeunes et confiantes vont d'un extrême à l'autre, ne croyant -plus à rien de vrai chez ceux qu'elles reconnaissent les avoir une -fois trompées, elle jugea René d'autant plus sévèrement qu'elle -l'avait vu d'abord avec des yeux plus aveugles. Elle le crut assez -coupable pour ne pas craindre de sacrifier la vie d'un homme au plus -vil intérêt, et le soupçonna d'avoir provoqué Arnauld dans la pensée -que celui-ci pourrait lui enlever la main de la jeune fille dont il ne -recherchait lui-même que la fortune. - -Quelques jours s'écoulèrent sans que l'on revît à Montretout ni la -marquise ni René. Une après-midi, cependant, madame Duriez, rentrant -avec sa fille, trouva dans la coupe d'onyx du vestibule, parmi -quelques lettres, la carte pliée de M. de Laverdie. - -On était sur le point de partir pour Trouville. Comme il arrive en -pareil cas, on avait attendu au dernier moment pour faire une foule de -visites et de courses indispensables: aussi les journées -semblaient-elles trop courtes à madame Duriez. Elle faisait atteler -régulièrement vers une heure, montait en voiture avec Gabrielle, et -posait sur le coussin devant elle trois ou quatre agendas, son -porte-cartes et des paquets d'échantillons. Elle se rendait alors à -Paris; quand elle allait voir des amis dans les environs, à Meudon ou -à Bellevue, elle ne se chargeait pas d'un bagage si considérable. - -A peine installée dans la voiture, elle ouvrait un des agendas et -regardait la liste des emplettes nécessaires; puis elle cherchait dans -un autre les adresses des magasins. Elle pesait les mérites respectifs -de ceux-ci, les groupait par quartiers, calculait combien au plus elle -pourrait en explorer jusqu'à sept heures. Alors elle prenait les -échantillons, répandait sur ses genoux les petits morceaux de faille, -de laine ou de satin, et s'absorbait dans une étude plus importante -encore. Au reste, ses réflexions se faisaient à haute voix, et -Gabrielle était sans cesse appelée à donner son avis. En temps -ordinaire tout ceci n'amusait que médiocrement la jeune fille; dans -l'état d'esprit où elle se trouvait, c'était pour elle une pénible -tâche. Elle l'accomplissait tranquillement, sans y attacher sa pensée; -elle s'efforçait de ne pas répondre trop souvent:--Cela m'est égal... -l'un sera aussi joli que l'autre... c'est absolument la même chose... -Ces façons de parler contrariaient madame Duriez, qui ne se fiait pas -volontiers à son propre goût et n'aimait pas décider seule. - -Une ou deux fois, dans ces chaudes après-midi de juillet, madame -Duriez, en traversant le bois, s'endormit au mouvement de la calèche. -Gabrielle élevait alors son ombrelle pour protéger sa mère contre le -soleil. Les grandes allées étaient presque désertes; le chant monotone -des sauterelles s'élevait des gazons brûlés; les longues herbes, -courbées par la chaleur, se flétrissaient dans la poussière au bord de -la route; aucun souffle n'agitait les feuillages des arbres, et -cependant les hauts peupliers se balançaient légèrement sur le ciel, -comme pris d'un frissonnement mystérieux. La voiture allait au petit -trot, et le pas des chevaux retentissait avec une régularité à -laquelle Gabrielle trouvait quelque chose de désespérant et -d'implacable: elle était saisie par l'horrible sentiment d'une course -sans but, éternelle, avec ce vide, ce silence et ce sommeil à ses -côtés. - -Un jeudi, vers trois heures, étant descendues chez Guerre pour se -rafraîchir et se reposer, madame Duriez et sa fille y rencontrèrent la -marquise. - ---Enfin, mignonne, je vous tiens! s'écria la vieille dame en -embrassant sa filleule. Et cette fois je ne vous lâche plus. Est-ce -ainsi qu'on m'abandonne, petite méchante? Vous allez venir avec moi. -Madame Duriez, je la garde cette après-midi. - -On objecta des occupations pressantes, une robe, entre autres, à -essayer. - ---Non, non, dit la marquise. D'ailleurs, j'irai avec elle pour cette -robe, si elle y tient. Je vous la ramènerai ce soir; nous viendrons à -l'heure du café. Vous ne vous faites pas une idée comme je suis triste -et abandonnée depuis quelque temps! Voilà une enfant que je ne vois -plus, et quant à mon neveu, il a eu l'esprit de se fouler le pied et -il ne bouge de chez lui. Allons, c'est dit, je l'emmène; vous y -consentez, chère madame. - -Il n'était pas possible de dire non. Gabrielle partit avec madame de -Saint-Villiers; mais elle était fort mal à l'aise et se sentait moins -de courage que chez elle, à Montretout. - -Comme elles étaient toutes deux le soir à table, la marquise se mit -tout à coup à parler de René, exprimant la contrariété qu'elle -éprouvait de sa foulure. Ce fut alors la première, la seule fois où sa -filleule se demanda si la vieille femme n'était pas la complice du -jeune homme, et ne convoitait pas pour son neveu les millions de la -maison Duriez. Une semblable idée fit tellement horreur à Gabrielle -qu'elle la repoussa sur-le-champ et sans peine: mais ces soupçons -involontaires, qui lui venaient à présent sur ceux qu'elle aimait et -respectait le plus, n'étaient pas pour la jeune fille les fruits les -moins amers de sa dure expérience. - -Après le dîner, elle se trouva seule un moment dans le petit salon, sa -marraine l'ayant quittée pour écrire un billet et donner quelques -ordres. Gabrielle tenait entre les mains une magnifique collection de -gravures de Goupil, représentant les meilleures toiles des dernières -expositions; elle l'examinait avec intérêt, car elle avait un goût -très vif pour la peinture et toute espèce de dessin. Elle remarqua, -dans un tableau historique, un personnage qui ressemblait fort à M. de -Laverdie; cela lui rappela le portrait de celui-ci qui devait être -derrière elle, et, se tournant un peu, elle se mit à le contempler. -En revoyant cette physionomie si fine et ces yeux fiers, elle fut -saisie d'une douloureuse pitié de songer qu'ils cachaient un caractère -bas.--Pauvre René, murmura-t-elle, pauvre René!.. Oh! comme je vous -plains! - -Au bruit que fit une porte, elle se retourna vivement: M. de Laverdie -entrait. - -Elle ne se troubla pas, et remercia intérieurement le ciel de l'avoir -envoyé. A tout prix, elle voulait prévenir une demande en mariage, un -refus, et les scènes pénibles à tous qui ne manqueraient pas d'en -résulter. Peut-être que l'occasion s'offrait de tout arrêter, si -toutefois il restait à René assez d'honneur et de loyauté pour la -comprendre. - -Le jeune homme, de son côté, prévit qu'une explication allait avoir -lieu; il la désirait. Ce qui le surprit au plus haut point, c'est que -Gabrielle parlât la première. - ---Monsieur, fit-elle, ne sachant pas du tout ce qu'elle allait dire, -mais sentant qu'il fallait en finir de suite et que sa marraine -pouvait rentrer, monsieur, j'ai appris ce duel... C'est un grand -malheur... M. Arnauld était un ami de notre famille... - ---Monsieur Arnauld, j'espère, le sera encore longtemps, dit René d'un -ton froid. Grâce au ciel, son état ne présente plus aucun danger. - ---Il est sauvé? s'écria Gabrielle avec joie. - ---Oui, mademoiselle. - -Il y eut un moment de silence embarrassé. - ---Mademoiselle, reprit René qui se leva et fit un pas vers la jeune -fille, pardonnez-moi... J'ai été aveugle, insensé! mais ne pensez pas -que j'eusse pu vous faire autant de mal volontairement. Je vous jure -que si j'avais compris plus tôt ce qui me paraît si clair à présent, -jamais la vie de M. Arnauld n'eût été mise en péril par ma main! - -Gabrielle baissa la tête... L'album de Goupil était encore ouvert -devant elle; ses yeux se fixèrent sur la gravure, sans la voir, -agrandis par l'intensité d'une réflexion profonde. - ---Me croyez-vous? me pardonnez-vous? demanda René encore une fois. - ---Oui, monsieur, oui, murmura la jeune fille. - -Madame de Saint-Villiers rentrait alors dans la chambre. Elle eut -grand plaisir à voir son neveu et décida qu'il les accompagnerait à -Montretout. René s'excusa de ne pas le faire, non sans peine, disant -qu'il n'avait pas prévu la présence de mademoiselle Duriez, et -alléguant un engagement sérieux. Il craignait pourtant que sa tante -n'éprouvât quelque ennui à revenir seule. - ---Qu'à cela ne tienne, répondit celle-ci. Il fera presque jour encore; -et d'ailleurs une promenade nocturne, et même solitaire, à travers le -Bois, n'a rien qui m'effraye. - -Ils descendirent ensemble; René aida ces dames à monter en voiture, -puis partit lui-même à pied pour le faubourg Saint-Honoré. - -Trois ou quatre jours après, madame de Saint-Villiers n'ayant aucune -nouvelle de son neveu, et trouvant sa conduite vis-à -vis d'elle et de -la famille Duriez fort extraordinaire, prit la résolution d'aller -trouver le jeune homme chez lui. C'était une chose qu'elle faisait -rarement, mais elle y était cette fois poussée par une grande -inquiétude: elle tremblait que René ne fût entraîné de nouveau vers la -vie dissipée qu'il avait menée autrefois. - -Une après-midi, vers cinq heures, elle se fit conduire rue d'Anjou. - -Elle fut frappée de la mine bouleversée du domestique qui lui ouvrit: -c'était un ancien serviteur, absolument dévoué à M. de Laverdie; il -parlait bas, de ce ton voilé qu'on prend dans une chambre de malade. - ---Mon Dieu, François, qu'y a-t-il?.. Votre maître?.. s'écria la -marquise, très effrayée. - ---Rien, rien, madame, rien encore, répondit vivement le domestique. -Mais que je suis heureux de voir madame la marquise! J'étais sur le -point d'aller trouver madame. - ---Pourquoi? Parlez vite, François. Ah! mon pauvre René! - -Le vieux domestique fit entrer madame de Saint-Villiers dans la -bibliothèque, où elle s'assit toute tremblante. Alors, debout devant -elle, il lui dit d'une voix altérée qu'il était fort tourmenté à -l'égard de son maître; que certainement quelque grand malheur était -arrivé à M. le comte; que depuis plusieurs jours celui-ci ne sortait -plus, mangeait à peine, et restait enfermé chez lui, où il passait des -heures à écrire. - ---Hier, ajouta le pauvre homme en pâlissant, je l'ai trouvé occupé à -examiner et à charger des pistolets. - ---Où est-il? où est-il? s'écria la marquise en se levant aussitôt. - ---Dans sa chambre à coucher, madame la marquise; il ne bouge plus de -cette pièce maintenant. - -Madame de Saint-Villiers traversa l'appartement, et, sans se faire -annoncer, sans frapper même, entra chez son neveu. - -C'était la chambre gothique. Le jour s'y adoucissait en passant par -les vitraux. René était assis au milieu, devant une table sur -laquelle se trouvaient beaucoup de papiers et quelques armes; ainsi -que l'avait annoncé le domestique, il écrivait. - -Il se leva dès qu'il aperçut sa tante. Celle-ci marcha droit à lui et -lui prit les mains sans rien dire; elle avait des larmes dans les -yeux. - ---Qu'avez-vous?.. ma chère tante... dit René d'un ton qu'il voulait -rendre naturel et qui n'était qu'embarrassé. - -La vieille dame l'entraîna tendrement vers un sofa, où tous deux -s'assirent. - ---Mon cher enfant, dit-elle, ne me cachez rien. Tant que vous avez été -gai, étourdi, joyeux, votre vieille tante ne vous a pas beaucoup gêné, -n'est-ce pas? Mais vous souffrez, c'est différent. Ne croyez pas -qu'elle vous laisse tranquille tant qu'elle ne saura pas ce qui vous -rend malheureux... ce qui vous fait songer à mourir... - ---Ma tante! - ---Je le sais. Est-ce ce mariage? Mon Dieu! est-ce que j'aurais à me -reprocher cela?.. Vous n'aimez pas Gabrielle et vous vous croyez -engagé... Mais il n'est pas trop tard pour vous retirer, je vous jure -qu'il n'est pas trop tard! - -Le jeune homme ne répondit pas. - ---René, s'écria la marquise, ayez pitié de moi, de mon âge, de mes -cheveux blancs! Songez à votre mère... C'est au nom de son souvenir, -de son amour, que je vous conjure de parler! - -René mit sa tête dans ses mains et laissa échapper un gémissement -douloureux. - ---Ah! dit-il, vous me parlez de l'amour de ma mère, et je m'en suis -rendu indigne!.. Faut-il que je vous fasse autant de mal, ma pauvre -tante!.. Ah! je suis un misérable! - ---Vous, René? c'est impossible! - ---Ma tante, reprit-il, je vais tout vous dire: vous jugerez -vous-même... Hélas! vous me mépriserez comme je me méprise. Mon plus -grand crime, et ma plus grande douleur aussi, je vous assure, c'est de -vous causer ce chagrin. - ---Mon pauvre enfant!.. mon pauvre enfant!.. murmurait la marquise. - -Elle commençait à se rassurer, ne pouvant croire que René eût jamais -rien fait de bien mal. - ---Vous savez trop, ma tante, que je vous ai donné peu de sujets de -satisfaction depuis quelques années. Cependant, et bien que je ne sois -pas disposé dans ce moment à l'indulgence envers moi-même, je suis -certain d'avoir mieux vécu que n'importe quel jeune homme de mon âge -et de ma position. Mais j'ai mangé énormément d'argent, je me suis -ruiné; et, vers les derniers temps (une chose que vous ne soupçonniez -pas!)... j'ai joué... non point par passion... J'ai joué pour me -rattraper, pour gagner. - ---Et vous avez perdu, malheureux? - ---Tout, ma tante, tout!.. Je suis couvert de dettes! Mais attendez, je -n'ai rien dit encore. Ce qui m'avait ruiné, c'étaient mes goûts -dispendieux... ces vieilleries que j'aime tant,.. puis, les chevaux. -Renoncer à tout cela, je ne le pouvais pas. C'est ce qui m'a rendu -lâche. Je me serais tué plutôt... Et je ne voulais pas mourir. Ma -pauvre tante! Vous rêviez de me faire épouser votre filleule... Je -n'ignorais pas qu'elle possédait une fortune considérable... Et j'ai -consenti. - ---Sans l'aimer. - ---Sans la connaître même. Oh! comme j'ai mis longtemps à la voir -seulement, cette jeune fille, telle qu'elle est, simple, sincère... Je -ne me souciais pas de la comprendre, ou plutôt je croyais n'avoir rien -à découvrir en elle. Dans mon vil calcul, je supposai qu'elle fixait -sur ma couronne de comte le regard que j'attachais sur ses millions. - ---Ma pauvre petite Gabrielle! - ---Oh! ma tante, elle peut me pardonner, et vous aussi, car je -souffrais bien de tout cela... Je me trouvais odieux... Ce mariage me -faisait horreur! Plus d'une fois j'ai songé à m'y soustraire, mais -j'ai reculé devant la misère, la honte, le suicide... Je n'ose pas -dire: devant la pensée de votre désespoir... Je ne veux pas chercher -d'excuse. - -Il s'arrêta, regardant d'un air sombre un rayon couleur de sang qui -s'échappait des vitraux et brillait à l'angle et aux ferrures du -bahut. - ---Et maintenant? demanda la marquise. - ---Maintenant, ma tante, j'aime Gabrielle Duriez et je me sens indigne -d'elle... D'ailleurs elle ne m'aime pas. - ---Tu aimes Gabrielle! s'écria la vieille dame. Tu aimes Gabrielle, et -c'est pour cela que tu veux te tuer? Ah! mon cher, cher enfant, que le -ciel soit béni! Tu es toujours noble, bon... Tu seras encore heureux! - ---Oui, j'ai pensé comme cela aussi, reprit René avec amertume. Cet -amour me réhabilitait à mes propres yeux. Qu'il fût partagé, et alors -titre, fortune, calculs d'intérêt, que signifiait tout cela? Vous -auriez véritablement uni deux cÅ“urs. - ---Eh bien? dit la marquise. - ---Gabrielle ne m'aime pas, ma tante. C'est le capitaine Ernest Arnauld -qu'elle aime. - ---Par exemple! s'écria la marquise. Cet étourneau, ce fat?.. Allons -donc! Et moi, je vous déclare qu'elle vous aime, mon neveu. Je le sais -mieux que personne peut-être. - -René ne put s'empêcher de sourire. - ---Chère tante, fit-il, je suis fâché de vous ôter vos illusions, mais -je dois vous dire que je me suis battu avec cet Arnauld; j'ai failli -le tuer. Je le savais épris de mademoiselle Duriez, mais je ne pensais -pas... Enfin elle m'a fait comprendre que je suis à ses yeux un -assassin, un monstre... - ---Elle! - ---Elle-même. Ah! je vous assure qu'il lui était impossible de -s'exprimer plus clairement. - ---Mon Dieu, mon Dieu! gémit la marquise. - -Elle réfléchit un instant, puis elle reprit: - ---Écoutez, René: s'il y a une chose dont j'ai été persuadée, non -pendant une heure, mais pendant des semaines et des mois, c'est que -Gabrielle vous aimait, qu'elle vous aimait naïvement, profondément, de -toute son âme, comme cette vive créature doit aimer. Je ne peux pas me -figurer que je me sois trompée, encore moins qu'elle ait changé... N'y -a-t-il pas ici quelque malentendu? - ---Hélas! non, il n'y en a pas. D'ailleurs, et c'est mon châtiment, je -ne me sens pas capable de lui offrir un cÅ“ur digne d'elle, un amour -qui puisse répondre au sien. Il y aurait toujours entre nous cette -ombre ignoble d'intérêt que j'y ai vue une fois. Ah! misérable, -misérable libertin que je suis! - -Madame de Saint-Villiers essaya de consoler son neveu, mais -inutilement. Elle jugeait les fautes du jeune homme rachetées par la -profondeur de ses regrets et la sincérité de son amour, mais elle ne -pouvait faire accepter ces considérations à René; tout en souhaitant -de le soulager, elle n'eût pas voulu voir sa douleur s'amoindrir, -puisque cette douleur le relevait. Elle s'efforça de lui persuader -qu'il pourrait encore vivre heureux sans Gabrielle, mais tout ce -qu'elle dit à cet effet fut accueilli par un morne silence. La -conversation se prolongeait, ou plutôt la vieille dame parlait -toujours, épuisant tous les arguments que lui suggérait sa tendresse. -René ne répondait plus; les sourcils froncés, l'air triste, mais -résolu, il semblait trouver tant de paroles inutiles. S'éloigner, le -laisser ainsi était impossible à la marquise; l'idée de ces pistolets, -dont le domestique lui avait parlé, revenait sans cesse à son esprit -et la remplissait d'épouvante. - -Il fallut partir cependant. Alors elle trahit ses craintes; elle -conjura son neveu, au nom de tout ce qu'il avait jamais respecté, de -tout ce qui lui avait été si cher, de ne pas attenter à sa vie. Elle -lui arracha la promesse qu'il la reverrait encore; puis elle le quitta -tout éperdue, et à peine fut-elle dans sa voiture, les stores -abaissés, qu'elle s'abandonna au désespoir le plus amer. - - - - -IX - - -Le surlendemain, René de Laverdie reçut de sa tante la lettre -suivante: - - - «Mon cher enfant, - - «Il m'est impossible d'aller vous voir: je suis vieille, faible, - et tant d'émotions m'ont brisée. - - »Vous viendrez causer avec moi, car j'ai des choses importantes à - vous dire; pourtant j'aime mieux auparavant vous en écrire le - résumé... La plume risque moins de s'égarer que la parole, et je - vois si peu clair dans tout ceci que je crains de commettre une - erreur; elle deviendrait certainement fatale. Réfléchissez bien - vous-même avant de tirer la moindre conclusion ou de vous arrêter - à un parti quelconque. - - »J'ai vu Gabrielle. J'étais résolue à pénétrer, fût-ce de force, - dans son cÅ“ur, et j'y ai réussi. - - »Mon enfant, elle vous aime. Ne vous réjouissez pourtant pas trop - à ce mot. Cette jeune fille a changé, je ne la comprends plus; - elle paraît lutter contre son amour, et, si j'ai découvert ses - sentiments, c'est bien malgré elle. Je lui ai dit (vous m'en - voudrez, je le sais; mais puis-je laisser mes deux enfants courir - à leur malheur sans tout faire pour les arrêter?), je lui ai dit - que j'étais arrivée juste à temps pour vous empêcher de mourir, - et c'est alors seulement qu'elle s'est émue... Oh! ne croyez pas - que je me sois trompée, que j'aie vu seulement ce que je désirais - voir... D'ailleurs, elle s'est expliquée ensuite, mais attendez. - - »Qu'est-ce que vous vous imaginiez donc à propos de cet officier, - de cet Arnauld?.. Mais elle n'a jamais pensé à lui! Vous auriez - dû voir l'expression de son visage quand je l'ai nommé, je - pourrais rire en y pensant. Voilà un rival peu redoutable, et il - n'était pas besoin de le maltraiter comme vous l'avez fait. - - »Mais supposerait-on jamais qu'une petite fille refuse d'épouser - un homme qu'elle aime parce qu'il est comte? C'est pourtant ce - qui m'a paru ressortir des demi-aveux de ma filleule. Il s'est - passé quelque chose que j'ignore... - - »N'y a-t-il rien eu entre vous? De pareilles idées sont entrées - tout récemment dans la tête de Gabrielle: il y a un mois elle n'y - eût pas songé. Elle m'a parlé de position sociale, de noblesse - et de bourgeoisie, que sais-je, moi? Je l'ai grondée, puis je me - suis moquée d'elle, rien n'y a fait. Elle employait un petit ton - calme, ferme, tout nouveau dans sa bouche rieuse. C'est à y - perdre la raison! Pour moi, je ne sais plus où j'en suis... - Tenez, je voulais être claire, et cette lettre est un vrai - galimatias. - - »Voici ce qu'il vous faut entendre: mademoiselle Duriez vous - aime, cela est certain; et, ce qui ne l'est pas moins, - malheureusement, c'est qu'elle ne veut pas vous épouser. - - »Venez au plus tôt, mon cher René, que je vous répète en détail - toute notre conversation. Vous y verrez peut-être quelque chose - que je n'ai pas su y découvrir. Je m'efforce de ne pas désespérer - encore: je vous en supplie, faites de même. - - »Votre tante.» - - -René lut cette lettre et resta longtemps pensif. - -Quand il se leva enfin, il avait sur les lèvres un sourire triste et -doux. - ---Allons, enfant, murmura-t-il, allons, jeune noble paresseux, inutile -et fier, voyons si tu peux être un homme, voyons comment tu sais -aimer. - -Il fit quelques pas dans sa chambre et vint appuyer sa main sur la -table; mais là , il s'arrêta et resta debout, le front penché. Il se -passait en lui une lutte grave, terrible. - ---Elle a dû souffrir, dit-il encore. Voilà ce qu'il me faut expier. - -Alors il s'assit et écrivit quelques mots qu'il mit sous enveloppe. Il -s'habilla ensuite pour sortir. Quand François le vit passer le chapeau -sur la tête, le pauvre homme s'approcha de lui, tout ému. - ---Monsieur le comte sort? fit-il. Monsieur le comte s'est habillé -seul? - ---Oui, dit René. - ---Ne dois-je pas avertir le groom? - ---Je vais à pied. - ---Ah! monsieur le comte, mon cher monsieur René, reprit le vieillard -tout inquiet, ne puis-je donc rien faire pour vous? - -René se retourna, très touché. - ---Mon vieux François, fit-il, mon bon vieil ami! rassure-toi: je n'ai -besoin de rien et je ne cours aucun danger. Tout à l'heure, je te -demanderai tes services et je m'adresserai à ton dévouement. - -En quittant la maison, il se rendit tout droit chez sa tante. - -Madame de Saint-Villiers fit un cri de joie en l'apercevant. Malgré -la parole qu'il lui avait donnée, elle craignait tout du découragement -profond où elle avait vu le jeune homme; la lettre qu'elle lui avait -écrite ne portait pas non plus de consolation bien efficace. Depuis le -départ de cette lettre, elle en retournait avec angoisse toutes les -phrases dans sa tête, craignant de s'être mal exprimée, d'avoir laissé -trop peu d'espoir et poussé à l'excès le chagrin de son neveu. - -Elle était étendue sur une chaise longue dans son petit salon. René -s'assit en face d'elle. - ---Eh bien, dit la marquise, que faire? - -Comme elle allait reprendre et répéter mot pour mot tout ce qui -s'était passé entre elle et sa filleule, René l'arrêta doucement. - ---Ce n'est pas nécessaire, fit-il, j'ai compris. - ---Quoi donc? - ---J'ai compris que mademoiselle Duriez possède un cÅ“ur plus grand -encore, plus élevé que nous ne pensions l'un et l'autre. Oh! ma tante, -comme je l'ai blessé cruellement, ce pauvre cÅ“ur! Oui, elle m'a aimé, -elle m'aime, la douce, la généreuse créature! et elle a vu cette chose -horrible: que je l'épousais pour son argent. - ---Oh! - ---Elle l'a vu! Et maintenant, si je me jetais à ses pieds, si je lui -disais que je l'aime, si je lui peignais mon repentir, mon désespoir, -elle me croirait peut-être... - ---Eh bien? - ---Eh bien, je ne le ferais pas! Est-ce que j'agirais autrement si je -n'étais pas sincère? Que coûte un serment à un homme qui a pu nourrir -de si viles pensées? - ---René, mon ami, vous vous exagérez vos torts. Je m'explique, en -effet, la conduite de Gabrielle si elle a deviné vos motifs -intéressés. La pauvre enfant a dû bien souffrir! Je m'étonne pourtant -qu'une pareille idée lui soit venue... A son âge, avec si peu -d'expérience du monde! C'était bien dur de sa part. Et puis, enfin, -elle aurait dû songer que sous ce rapport tout se compensait -parfaitement, et que votre alliance... - ---Madame, interrompit René dont les yeux s'enflammèrent, si vous avez -la moindre pitié pour moi, ne parlez pas ainsi!.. Gabrielle savait que -je ne l'aimais pas, parce que j'ai eu la barbarie de le lui faire -sentir. Je croyais agir avec franchise; je me disais: «Au moins je ne -la tromperai pas.» Je supposais que, de son côté, elle ne souhaitait -que mon titre... Voyez-vous, à présent, pourquoi elle ne veut pas de -ce titre odieux? Elle partagerait encore sa fortune avec moi, mais -elle refuse d'être comtesse! - ---Ah! mon Dieu, dit la marquise, voilà bien des subtilités! Alors, que -résulte-t-il de tout cela? Vous concluez comme Gabrielle: je l'aime, -mais je ne l'épouserai pas. Cela fait hausser les épaules. - ---Non, ma tante. Je conclus: je l'aime, et je me rendrai digne d'elle; -je l'aime, et je le lui prouverai. - ---Voilà qui paraît plus raisonnable. Quels sont vos projets, voyons? - -Le jeune homme baissa la tête d'un air embarrassé. - ---Je crains, ma tante, fit-il, que vous ne m'approuviez pas. - ---Ne vous êtes-vous jamais passé de mon approbation? demanda la -vieille dame en souriant avec malice. - ---C'est vrai. Mais cette fois le parti que j'ai pris est grave. Ce que -je redoute avant tout, c'est le chagrin qu'il vous causera. Pourtant, -ma tante, continua-t-il d'une voix plus ferme, ce parti est -irrévocable. Ma conscience et mon cÅ“ur me l'ont dicté, et je suis -décidé à leur obéir, quoi qu'il m'en coûte. - ---Vous m'effrayez, René. Quelle résolution a pu vous dicter votre -conscience que je ne doive pas approuver? - -René vint se placer plus près encore de la chaise longue; il était -assis sur un pouf très bas, et s'inclina de façon qu'un de ses genoux -touchait le tapis lorsqu'il répondit, d'une voix vibrante d'émotion. - ---Ma chère tante, oh! comme je voudrais... oui, j'espère que vous me -comprendrez. J'ai vingt-huit ans, et j'ai vécu jusqu'à présent en -égoïste et en insensé. A cet âge, où tant d'autres ont déjà accompli -de grandes choses, moi je n'ai encore songé qu'à mes plaisirs. Je -découvre que je suis un être inutile, et plus qu'inutile, malfaisant; -car j'ai brisé le cÅ“ur d'une enfant innocente et j'ai failli tuer un -homme. Et tout ceci, savez-vous bien pourquoi? Savez-vous comment il -se fait que j'arrive si tard à la vérité, que je me vois si tard tel -que je suis?.. A cause d'un préjugé monstrueux, m'aveuglant comme un -bandeau fixé sur mes yeux!--Tu es noble, me disais-je, tu es comte. -Va, jouis, qu'as-tu besoin de savoir si d'autres souffrent et -travaillent! Ces gens-là sont trop heureux s'ils peuvent seulement te -voir passer sur ton cheval de sang ou dans le fond de ton coupé, quand -tu cours à des fêtes... Tu n'as plus d'argent... problème affreux pour -un honnête bourgeois! Mais toi, n'as-tu pas ton nom? Fais des dettes! -Les créanciers ne respectent rien dans ce siècle de roture: eh bien, -marie-toi; voilà des millions... Il faudra prendre aussi ce cÅ“ur de -jeune fille: bah! c'est chose de peu d'importance et qui ne -t'embarrassera guère. Et si quelque rival se présente, tu lui donneras -un coup d'épée. Oui, voilà quelles sont les pensées que j'ai nourries -pendant vingt-huit ans!--Tu es noble, tout labeur serait indigne de ta -main patricienne: mange, bois, danse, chasse et divertis-toi! Quand tu -deviendras vieux, si tu n'es pas trop sot, tu feras de la politique, -et tu élèveras ces belles maximes à la hauteur d'un système de -gouvernement. - -René, qui avait commencé de parler presque à genoux, d'un ton humble, -persuasif, dans son anxiété de convaincre sa tante, s'était peu à peu -redressé après les premiers mots et à présent s'exprimait avec une -chaleur extrême. La marquise l'avait écouté avec surprise d'abord, -puis avec impatience, enfin avec colère. - ---Où voulez-vous en venir? fit-elle, craignant de deviner, mais -désirant avant tout rester calme. - ---A ceci: mes meubles et mes chevaux payeront mes dettes; car, si le -comte de Laverdie peut laisser protester sa signature, René Laverdie -ne veut rien devoir à personne! Or voilà mon nom désormais... Et je le -rendrai plus grand par mon travail et mon courage qu'il n'a jamais -été, surmonté d'une couronne et d'un blason à huit quartiers. - -La marquise de Saint-Villiers était déjà bien pâle; deux jours -d'angoisse avaient profondément altéré ses traits fins, mais un peu -durs, et la blancheur de ses cheveux ondés tranchait à peine sur son -front mat et uni comme de la cire; mais, après les paroles de son -neveu, son visage sembla se décolorer plus complètement encore. Ses -yeux sombres prirent tout à coup une expression sévère, presque -farouche; elle les attacha sur ceux de René, et les y tint fixés -longtemps sans prononcer une parole. - -Il soutint ce regard avec tristesse et respect, mais avec fermeté. - ---René, dit la vieille dame d'un ton tranquille, ne m'avez-vous pas -dit que votre décision était irrévocable? - ---Ma tante, j'avais espéré.... - ---Répondez-moi, je vous prie. - ---Oui, ma tante, elle est irrévocable. - ---Eh bien, c'est la dernière fois, n'est-ce pas? que vous m'avez -appelée ainsi. Vous n'êtes plus mon neveu et je ne suis plus votre -tante. Adieu, monsieur. - -Elle se leva et traversa la chambre pour sortir. Le jeune homme -s'était levé aussi, atterré. - ---Madame, s'écria-t-il, écoutez-moi: je voudrais vous dire un seul -mot! - -Elle se retourna, toujours aussi calme. - ---Vous pouvez parler, fit-elle. - ---Vous m'avez empêché de me tuer, reprit-il. - -Il était si agité qu'il parvenait avec peine à former des phrases -régulières et s'arrêtait à chaque instant. - ---... Vous m'en avez empêché... C'était pourtant conforme à -l'honneur... selon vous... Vous pouvez encore choisir... Je l'aimerais -mieux, je vous assure... Gabrielle m'oubliera vite. Elle ne me -méprisera plus lorsque mon sang aura coulé. - -La marquise revint sur ses pas et prit les mains de son neveu, non -plus dure et hautaine, mais les yeux pleins de larmes. - ---Que dites-vous, mon pauvre enfant? Moi, désirer, ordonner votre -mort? Mon Dieu!... Il est vrai que je mérite de semblables paroles, -j'ai été bien cruelle!.. Mais savez-vous quel coup vous me portez? Je -n'aimais que vous au monde, vous et Gabrielle. Je rêvais de l'élever -jusqu'à vous, et c'est vous qui descendez jusqu'à elle... Et je vous -perds ainsi tous les deux!... Le nom de nos aïeux, René, toute notre -race, y avez-vous bien songé? - -Le jeune homme se taisait, car c'était cet orgueil de race qu'il se -proposait de sacrifier. - ---Je suis pauvre, dit-il enfin, il faut que je travaille; et je ne -veux pas garder les armes d'un croisé en prenant la plume d'un commis. - -Madame de Saint-Villiers lâcha, ou plutôt repoussa les mains de René -qu'elle tenait encore, avec un mouvement indigné. - ---Votre père vous eût maudit! s'écria-t-elle. Moi, je n'en ai pas le -courage. Adieu, soyez heureux si vous le pouvez, mais ne reparaissez -jamais en ma présence! Elle sortit. René se laissa tomber sur un -siège, le front dans ses mains, en proie à une émotion violente. - ---Si je me trompais!... Si je me trompais!... murmura-t-il à plusieurs -reprises. De grosses gouttes d'une sueur glacée perlaient lentement -sur son front. - -Peu à peu cependant, il devint plus tranquille. Il releva la tête. Ce -n'était plus la physionomie dédaigneuse, spirituelle, un peu molle -d'autrefois: c'était un visage nouveau, exprimant une ardeur virile; -de rudes combats, des résolutions énergiques l'avaient transformé -ainsi. - ---Mon père m'aurait maudit? se disait-il. Oui, peut-être... s'il eût -vécu, s'il eût encore foulé cette terre où l'orgueil et le préjugé -enfoncent de si fortes racines. Mais, s'il pouvait me voir, maintenant -qu'il a connu la vérité et la justice éternelles, ah! je suis sûr -qu'il ne me maudirait pas, mais qu'au contraire il me bénirait! - -Il se disposa à partir; mais, comme il allait ouvrir la porte, il jeta -encore un regard sur cet intérieur délicat dont il était exilé, sur -les mille objets qui semblaient porter l'empreinte de l'esprit si -altier, mais si fin de la marquise, sur la chaise longue, au pied de -laquelle, enfant, il avait joué. - ---Oh! si je pouvais revenir à cet âge, pensa-t-il, et vivre -différemment! Ma pauvre tante! ma pauvre tante! - -Il se hâta de quitter la chambre, car les larmes lui venaient aux -yeux. - -Lorsqu'il revint rue d'Anjou-Saint-Honoré, il eut à subir une épreuve -à peine moins pénible; il s'occupa des dispositions à prendre pour la -vente de son mobilier. Un découragement cruel le saisit plusieurs fois -à la pensée qu'il allait se séparer des trésors d'art réunis là peu à -peu, avec tant d'études, de soins et d'amour. L'idée du suicide se -glissa de nouveau dans son cÅ“ur, tandis qu'il examinait une à une ses -armes précieuses. Il songeait aussi aux chevaux, pour lesquels il -avait toujours fait des folies; il en possédait d'admirables, et, -lorsqu'il se rappelait ces pauvres bêtes, il aurait pu pleurer comme -un enfant. - -Ce furent de tristes heures que le comte de Laverdie passa chez lui ce -soir-là . L'épreuve qu'il traversait eût été véritablement au-dessus de -ses forces, et il n'eût pas résisté à la tentation d'en finir avec la -vie, si son amour et l'idée qu'il se devait à Gabrielle ne l'avaient -pas soutenu. - -L'après-midi, avant de se rendre chez sa tante, il avait tracé -quelques mots, dans l'espoir que celle-ci se chargerait de les -remettre à la jeune fille. Mais, vu la façon dont s'était terminée -cette visite, la lettre était restée dans le portefeuille de René. Il -l'en sortit pour la relire et songer par quel moyen il pourrait la -faire tenir à Gabrielle. - -Voici ce qu'il avait écrit, aussi simplement que possible: - - - «Mademoiselle, - - »Ce n'est pas en vain que pendant quelques jours vous m'aurez cru - digne de vous. Vous m'avez inspiré l'ambition de le devenir. - Cette ambition remplira désormais ma vie avec un autre sentiment - que je n'ose vous avouer, car, hélas! j'ai mérité que vous ne - puissiez pas y croire. - - »Pardonnez-moi, ah! pardonnez-moi. Je vous ai fait beaucoup de - mal, et vous m'avez fait tant de bien! Vous me sauvez de - moi-même, vous m'arrachez à une vie méprisable et frivole, et - votre souvenir m'empêchera de jamais y retomber. - - »Je vous supplie d'écouter, d'accepter ce serment solennel: - - »Vous que j'aime de toutes les puissances de mon âme, je jure de - ne point vous le dire avant de vous l'avoir prouvé. - - »Et ce moment-là , je ferai qu'il vienne bientôt. Ah! s'il m'était - permis de penser que vous l'attendrez avec la plus faible partie - de l'impatience que j'éprouve, combien je serais heureux, malgré - les regrets et les remords qui me déchirent le cÅ“ur! - - - »RENÉ DE LAVERDIE.» - - -Ces lignes étaient l'expression si sincère des sentiments du jeune -homme, qu'en les parcourant le courage lui revint avec l'ardent désir -de mettre à exécution les engagements qu'elles contenaient. Il -s'agissait seulement de décider comment il allait s'y prendre pour y -parvenir, et il ne se cachait pas que des difficultés et des obstacles -sans nombre l'attendaient dans sa nouvelle voie. - -Renoncer à un titre aussi ancien et aussi glorieux que celui que -n'importe quelle famille régnante de l'Europe, se séparer de tout ce -qui jusque-là avait fait le charme et l'intérêt de sa vie, lui -semblaient encore une trop faible expiation pour les lâches calculs -qu'il avait pu former et une preuve médiocre de son amour. René -voulait aller plus loin, il voulait travailler. Honteux de songer que -pendant si longtemps il avait considéré le travail comme un opprobre, -il rougissait pour ceux qui l'avaient élevé dans de pareils principes. -Une révolution s'était accomplie en lui depuis quelques jours, depuis -quelques heures. Comme toutes les révolutions, qui ne s'arrêtent -jamais après la chute de la première erreur ou la destruction de la -première idole, elle avait fait bien des ruines et elle eut ses excès. -Les révolutions sont aussi marquées par des mouvements de recul, de -brusques ressauts en arrière; qu'elles ébranlent un État ou qu'elles -bouleversent une âme, les phénomènes en sont les mêmes, et l'équilibre -rompu est très long à se rétablir. René de Laverdie commençait à -éprouver tout cela; mais il possédait en lui les deux forces qui -rendent sublimes de tels orages lorsqu'elles les soulèvent: il était -inspiré par l'enthousiasme et l'amour. - -Comment ferait-il parvenir sa lettre à Gabrielle? voilà ce qui -l'inquiétait d'abord. Il n'était pas question de l'envoyer tout -simplement par un messager quelconque, encore bien moins par la -poste. Il fallait qu'elle fût remise à la jeune fille par quelqu'un en -qui celle-ci eût pleine confiance, et qui se portât pour ainsi dire -garant de la sincérité de René. Les quelques mots qu'il avait écrits -ne signifiaient pas grand'chose par eux-mêmes, et pourtant il ne -pouvait sans inconvenance s'expliquer davantage. Ah! si sa tante avait -voulu le comprendre, si elle était restée entre Gabrielle et lui pour -les unir, au lieu de les séparer par sa désapprobation et sa colère, -comme tout eût semblé plus facile! - -Tout à coup, l'idée lui vint de s'adresser à M. Duriez. Cet honnête -homme lui était sympathique; il ne ressemblait en rien à l'image que -le jeune comte se faisait autrefois d'un parvenu: simple, généreux et -droit, s'il avait quelques faiblesses, quelques velléités de vanité ou -d'ambition vulgaires, il les devait à l'influence féminine qu'il -subissait sans presque s'en douter. En songeant à madame Duriez, René -sourit involontairement; son imagination lui représenta cette dame, -les yeux levés au ciel, et suivant d'un regard consterné une couronne -munie d'ailes mystérieuses qui s'envolait dans les nuages. Puis, sa -gaieté fit place à une certaine inquiétude; il ne se souciait pas de -rencontrer là une hostilité que le désappointement pourrait cependant -faire naître. Il serait curieux que la bourgeoise, sortie du peuple, -vît avec autant d'indignation que la hautaine marquise son -dépouillement volontaire. A cette pensée, René se redressa, comme -saisi d'un soudain dégoût pour les petitesses de la nature humaine. -Gabrielle lui apparut alors, tout émue au spectacle de son sacrifice, -et, dans la contemplation de ce visage adoré, il oublia le reste. - -Il était bien tard dans la soirée, lorsque François frappa à la porte -de son maître. - ---Monsieur le comte, dit-il en hésitant, m'a recommandé de ne pas me -retirer avant qu'il m'ait parlé. Il est plus de minuit: voilà pourquoi -j'ai pris la liberté de déranger monsieur le comte. - ---Mon pauvre garçon, s'écria René, tu as très bien fait. Comment, déjà -minuit! Oui, assieds-toi là ; ce que j'ai à te dire est assez long. - -Il fallut que le vieux domestique reçût pour la seconde fois l'ordre -de s'asseoir en face de son maître, avant de consentir à le faire. - -Ce François était le dévouement en personne. - -Sa famille, de père en fils, avait été attachée au service des -Laverdie. Elle montrait aussi sa généalogie: généalogie de serviteurs -désintéressés et fidèles, qui n'avaient pas épargné leur travail, et -quelquefois leur sang, pour l'illustre maison; l'un d'eux, en -province, se fit tuer, pendant la Révolution, parce qu'il changea -d'habits avec son maître, dont le château se trouvait envahi par une -bande de furieux. François était le neveu et le gendre de ce héros, -ayant épousé sa propre cousine. Il perdit celle-ci avant la naissance -de René; il n'en avait pas eu d'enfants; son cÅ“ur était donc vide -quand ce nouveau Laverdie vint y prendre place, le remplissant tout -entier et pour toujours. Cette affection s'accrut encore lorsque le -jeune comte demeura de son côté le seul représentant de sa famille; ce -ne serait pas trop de la qualifier de maternelle, et pourtant elle ne -fut jamais familière, car François était plus fier pour son maître que -son maître lui-même; il l'avait bercé dans ses bras, et, maintenant -que ses propres cheveux étaient blancs, il ne se serait pas assis ni -couvert devant lui. René riait des manies du bonhomme; il se plaisait -à l'en taquiner, mais il eût fait n'importe quoi pour lui épargner un -chagrin. - -Cependant François, tout confus, avait pris place à quelque distance -du comte. Son embarras disparut, lorsque celui-ci commença à parler, -pour faire place au plus vif intérêt, puis à l'étonnement et à la -tristesse. René ne crut pas devoir lui faire une confidence entière -et ne prononça pas le nom de mademoiselle Duriez. Il dit simplement -qu'il se trouvait ruiné et forcé de vendre ce qu'il possédait pour -payer ses dettes; qu'il comptait sur François pour lui chercher dès le -lendemain une ou deux chambres meublées, et pour y faire transporter -ses effets ainsi que plusieurs objets dont il ne voulait pas se -séparer et qu'il lui indiquerait. Il ajouta que, son intention étant -de gagner désormais sa vie par quelque emploi honorable, probablement -dans les affaires, il pensait renoncer à son titre et se faire appeler -Laverdie, supprimant même la particule. - -Le respect, et plus encore l'émotion empêchaient François de répondre. -D'ailleurs, il n'était pas grand orateur et les mots lui auraient -manqué; mais aucun n'eût ajouté à l'expression de douleur peinte sur -son honnête visage. Il attachait sur son jeune maître des regards -remplis des sentiments qu'il n'osait et ne pouvait rendre en -paroles: pitié, tendresse, reproche aussi; de grosses larmes les -obscurcissaient peu à peu. A la fin, n'y tenant plus et ne trouvant -pas d'autres moyens d'exprimer ce qu'il éprouvait, il se laissa tomber -à genoux sur le tapis, devant le comte et leva les mains vers -celui-ci, sans cesser de le regarder du même air suppliant et désolé. - -Très troublé par cette scène inattendue, René lui fit signe de se -rasseoir. - ---Parle, lui dit-il; qu'est-ce que tu veux me faire comprendre? Est-ce -que tu me blâmes? - ---Je vous plains avant tout; mais, c'est vrai, je vous blâme aussi, -mon bien-aimé jeune maître. - -Et au bout d'un instant, il ajouta avec force: - ---Vous serez toujours, toujours pour moi le comte de Laverdie. - -Sa figure avait pris soudain une dignité singulière, René l'admira; -mais surtout il se sentit ému de la sincérité de cette douleur, et il -voulut répondre à un tel dévouement par une confiance sans réserve; il -s'ouvrit à son humble ami, ne comptant guère être compris toutefois; -il lui apprit les motifs secrets de sa conduite, et ne pensa pas -abaisser son amour en le laissant entrevoir à ce cÅ“ur fidèle et -simple. - -Le résultat de sa confidence eut lieu de le surprendre. La physionomie -de François changeait, devenant tour à tour tranquille, joyeuse, puis -presque triomphante. Quand le récit fut achevé, le vieux domestique se -leva et fit un pas en avant, la main droite à demi étendue, dans un -geste presque solennel. - ---Soyez béni, s'écria-t-il. Ce que vous faites là est bien, est beau, -est digne d'un comte de Laverdie! - -Puis, stupéfait de sa hardiesse, et comme saisi du son de sa propre -voix, le pauvre homme s'arrêta et laissa retomber sa main, tandis que -le sang venait colorer légèrement ses joues jaunies, sillonnées de -longues rides. - -René sauta sur ses pieds et courut lui prendre la main. - ---Merci, merci, lui dit-il en la pressant. C'est quelque chose que -l'approbation d'un honnête cÅ“ur comme le tien. - -Il lui donna alors quelques indications sur ce qu'il aurait à faire le -lendemain. - -Les premières démarches avaient été accomplies par lettres dès -l'après-midi pour la vente des écuries et du mobilier. L'appartement -du comte passait à bon droit pour une des merveilles de Paris; les -acheteurs et les curieux ne tarderaient pas à s'y presser. René ne -pouvait songer à cela sans frémir. Il voulait que tout fût terminé -promptement et pensait dire adieu dès le lendemain à des trésors qui -contenaient toute sa jeunesse, il aurait dit autrefois: sa vie. - -Lorsque François l'eut quitté, il se coucha. - -C'était la dernière nuit; il ne put guère dormir. - -Cette chambre gothique, dans laquelle il se trouvait et qu'il -préférait à toute autre pièce, était plus belle et plus curieuse -encore aux lumières que pendant la journée. L'éclairage répondait à -l'ameublement: c'étaient des bougies de cire, que portaient des bras -de fer scellés dans le mur aux deux côtés de la cheminée, ou des -flambeaux placés sur la table. Deux de ces derniers étaient restés -allumés. Leur clarté insuffisante donnait aux objets une apparence -fantastique; elle flottait vaguement parmi eux, faisant rayonner les -uns et laissant les autres dans l'ombre, comme par caprice. Des -étincelles s'accrochaient aux petits carrés des vitraux entre les -lourdes tentures; dans une des parties les plus noires de la chambre, -un éclair jaillissait tout à coup d'un casque ou d'une épée touchée -par la lumière. Ici, comme une tache sanglante, brillait le satin -rouge d'un coussin; là , les raides figures des tapisseries semblaient -prendre vie pour se livrer aux plus effrayantes contorsions. - -Combien de fois René, dans ses jours de jeunesse et d'enivrement, -n'était-il pas demeuré étendu ainsi, pendant des heures, dans ce -milieu qui lui plaisait, et si heureux qu'il en oubliait le sommeil! -Il avait toujours été rêveur; et, comme il se retraçait sa vie passée, -elle lui parut elle-même un rêve. Elle s'était envolée sans qu'il en -restât rien, brillante, rapide, très douce, mais vide et légère comme -un songe. De tout ce qu'il avait possédé, il n'emportait que deux -choses dans une existence nouvelle: l'amour d'une enfant et -l'approbation d'un pauvre vieillard. Il sourit en songeant à la -bénédiction naïve de François. Puis il rappela à son souvenir le -regard de Gabrielle, ce regard qu'il avait surpris, lui aussi, -lorsqu'il avait levé la tête dans l'avenue des Acacias: c'est alors -qu'il avait eu à la fois la révélation de son propre amour et la honte -de sa bassesse. Il se retraça les traits de ce visage inquiet, pensif -et charmant, tourné vers lui avec tant d'amour... il le savait -maintenant. Et c'est ainsi qu'il ferma les yeux. - -Les bougies achevaient de se consumer dans les flambeaux, et de -faibles rayons de jour, pâlissant le vitrail, venaient déjà se jouer -sur le front du dernier comte de Laverdie. - - - - -X - - -C'était le samedi suivant. Il fit ce soir-là une chaleur terrible. - -Vers trois heures de l'après-midi, M. Duriez était seul dans son -cabinet, rue des Petites-Écuries. Il venait de recevoir et d'expédier -quelques dépêches, et, pour la vingtième fois, il consultait sa -montre.--Ciel! que cette journée est longue! se dit-il. Quand donc -est-ce que l'heure de partir viendra! - -Il devait dans la soirée prendre le train pour Trouville, où sa -famille se trouvait depuis le commencement de la semaine. Il se -sentait très fatigué, et, comme il était lourd et gros, la chaleur -l'éprouvait beaucoup. - -La maison qu'il occupait se composait de deux corps de bâtiment -séparés par une cour. Au fond, était une assez jolie construction à -deux étages où demeurait la famille; par-devant, sur la rue, il y -avait les bureaux. Ceux-ci étaient au premier; le rez-de-chaussée -renfermait de vastes magasins, dans lesquels on voyait des ballots de -toutes tailles et de toutes formes, échantillons ou marchandises de -passage. Sous la voûte, partant de la chaussée et tournant jusqu'au -milieu de ces espèces de hangars, des rails de fer brillaient, usés -par le frottement des roues, le va-et-vient des lourds colis. - -Le cabinet de M. Duriez donnait sur la rue. On avait, ce jour-là , -fermé complètement les volets des trois fenêtres, à cause du soleil, -ce qui n'empêchait pas que l'on y étouffât. La tâche de la semaine -était terminée, du moins pour le chef de la maison; mais il voulait -attendre le dernier courrier. Il était pourtant plus impatient de s'en -aller qu'un écolier qui part en vacances. D'abord, pour lui, six jours -loin de sa famille étaient aussi longs que six mois; Émile même -l'avait abandonné; on avait permis au jeune homme de quitter les -affaires pour installer sa mère et sa sÅ“ur dans leur chalet. Puis des -brises et des murmures de mer, évoqués par sa fantaisie, venaient -bercer les sens du pauvre négociant jusque sur son fauteuil de cuir et -devant son bureau ministre, chargé de journaux et de papiers. Dieu! -qu'il ferait bon sur la plage, loin de ce brûlant Paris! L'atmosphère -était si pesante qu'elle semblait assourdir les bruits mêmes du -dehors. On entendait à peine, comme le sifflement irrité et persistant -de quelque énorme insecte, la roue d'un rémouleur en plein vent -mordant l'acier d'une lame; et l'on eût dit que les coups de marteau -donnés en face, chez l'emballeur, tombaient sur de la ouate, tant ils -résonnaient affaiblis et sourds. - -Un camion roula dans la rue, puis s'arrêta tout à coup. M. Duriez, -dont les paupières se fermaient, fut rappelé par ce fait à la réalité -des choses; machinalement, il se pencha pour regarder à travers les -volets. C'étaient des caisses que l'on venait prendre chez l'emballeur -et que l'on commençait à charger, non sans peine. Il apprécia mieux -son bien-être relatif en suivant des yeux les mouvements des hommes -qui remuaient ces masses; ils étaient alertes et gais pourtant, malgré -leurs visages rouges et ruisselants de sueur. Ses regards se -reportèrent alors sur les affiches jaunes indiquant les paquebots en -partance; les noms de leurs destinations étaient écrits en lettres -immenses: Buenos-Ayres, Rio de Janeiro, les Antilles. Cela le ramena à -l'idée de la mer qu'il allait voir le soir même, et il se disposait à -tirer de nouveau sa montre, lorsque quelque chose d'inattendu le -retint à la fenêtre et le fit regarder plus attentivement au dehors. - -Un cabriolet de place venait de s'arrêter devant la maison; un jeune -homme, à la tournure et à la mise d'une distinction absolue, en -descendit, et, après s'être assuré par un coup d'Å“il qu'il ne se -trompait pas, pénétra sous la voûte. - -M. Duriez reconnut le comte de Laverdie. - ---Tiens! pensa-t-il, en un instant aussi curieux et aussi éveillé que -s'il n'y eût pas eu vingt-huit degrés à l'ombre... Le comte ici! En -fiacre! C'est singulier. Que peut-il me vouloir? - -On avait cru chez les Duriez à l'histoire de la foulure, aussi -n'avait-on pas été surpris de voir s'interrompre subitement les -visites de René. Émile avait traité si légèrement l'affaire du duel, -que ses parents n'avaient pas même songé que ceci pût tenir éloigné M. -de Laverdie. Cependant ils se sentaient persuadés que la marquise ne -les laisserait pas partir avant d'avoir obtenu pour son neveu la main -de Gabrielle. Leur surprise fut grande et leur désappointement aussi -lorsqu'ils durent s'avouer qu'ils s'étaient trompés dans leurs -prévisions. C'est alors qu'ils commencèrent à faire des rapprochements -et à éprouver quelque inquiétude quant à l'accomplissement de cette -union tant souhaitée. - -Dans sa dernière visite, madame de Saint-Villiers trouva l'occasion -d'entretenir longtemps sa filleule en particulier, et, dès qu'elle fut -partie, madame Duriez se hâta de questionner la jeune fille. Celle-ci -répondit assez évasivement, puis, pressée quant à la grande affaire du -mariage, elle déclara avec beaucoup de tranquillité qu'on ferait mieux -de n'y pas songer, qu'elle supposait la marquise et René moins décidés -qu'on ne s'était plu à le croire, et que, pour elle, elle y renonçait -volontiers, ayant peu d'inclination pour le comte et ne s'en étant pas -cachée à sa marraine. - -Des paroles tellement inattendues furent accueillies avec stupeur et -irritation. Gabrielle eut à subir de longs et ridicules discours; elle -s'y attendait et les écouta sans mot dire. Sa mère, indignée, s'en -prit à elle de la rupture, certaine qu'elle avait éloigné le comte par -sa froideur. Ce qui sembla le plus pénible à la jeune fille fut que -ses parents crurent, comme René lui-même l'avait fait, qu'elle -préférait Ernest Arnauld; entendre commenter, discuter et juger ses -sentiments les plus secrets, tels du moins qu'on pensait les deviner, -fut pour elle un supplice. - -Sur ces entrefaites, on partit pour Trouville. - -Dans l'agitation du déplacement, Émile négligea un peu la lecture des -journaux: ce fut par des amis qu'il apprit assez tard la vente qui -allait être effectuée dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré. Il n'avait pas -encore eu le temps d'en informer son père, et celui-ci, peu curieux -des nouvelles du monde, n'en savait rien le samedi, lorsqu'il vit René -descendre d'un fiacre à sa porte. On en parlait pourtant beaucoup. Les -uns la considéraient comme une nouvelle excentricité de la part du -comte; d'autres disaient que le goût des voyages avait remplacé chez -lui celui des chevaux, des tableaux et des vieilleries artistiques, et -qu'il se disposait à faire le tour du monde; quelques-uns -prétendirent, mais tout bas, que René de Laverdie était ruiné. Ce qui -se murmurait ainsi fut tout à coup crié très haut par Émile Duriez, en -pleine plage de Trouville. On ne le crut pas tout d'abord, mais ses -affirmations n'en bouleversèrent pas moins toute la jeunesse élégante -qui promenait là ses loisirs. Beaucoup prirent le premier train pour -Paris, afin de découvrir la vérité sur l'événement, et aussi dans -l'intention de visiter cet appartement curieux et splendide, où il -avait été si difficile de pénétrer jusque-là , à cause de l'humeur tant -soit peu exclusive et dédaigneuse du propriétaire. - ---Vous voyez, disait Émile à sa mère, ce que vaut ce comte de -Laverdie, et à quoi il s'est trouvé réduit aussitôt qu'il a perdu -l'espoir d'épouser ma sÅ“ur. Blâmez-vous encore Gabrielle d'avoir su -décider pour elle-même avec tant de jugement et d'énergie? - ---Rien n'est changé, répondait madame Duriez; nous savions qu'il avait -des dettes. Est-ce que cela empêche qu'il ne soit comte et que son -fils aîné, s'il se marie, ne doive porter le titre de marquis de -Saint-Villiers? Gabrielle a fait un coup de tête dont je ne me -consolerai jamais et que je déplorerai jusqu'à mon dernier jour. - -La jeune fille entendait tout cela, ce qu'on feignait de dire tout bas -aussi bien que le reste. Elle avait été douloureusement étonnée -d'apprendre ce qui se passait à Paris; car, malgré elle, quelques -illusions lui restaient encore, et il lui avait été impossible -jusque-là de mépriser tout à fait René. Elle tomba dans un désespoir -profond; il lui sembla que tout se brisait à la fois dans son cÅ“ur. -La confiance dans son père et dans sa mère, la tendre intimité avec -son frère, tout le charme de son petit cercle de famille, toutes les -perspectives riantes de sa vie, s'envolaient avec son amour: et -pourtant le vide laissé par celui-ci était déjà si grand qu'il -semblait affreux de le sentir se creuser plus encore. - -Elle avait toujours volontiers recherché la solitude, et elle -éprouvait une volupté amère à donner à sa tristesse un cadre -magnifique: à Montretout, elle passait des heures à sa fenêtre, et -c'est en face du ciel bleu, de Paris et des bois, qu'elle avait -pleuré; à Trouville, pendant cette cruelle journée de samedi, elle se -réfugia sur une terrasse, située en avant du jardin et dominant la -mer. La plage était déserte, car leur habitation se trouvait éloignée -de la ville, et les promeneurs venaient rarement jusque-là ; d'ailleurs -un soleil brûlant rayonnait sur le sable et sur la mer; celle-ci -commençait à monter. - -Il n'est pas à la douleur un remède plus doux ni plus sûr que la -mélancolie; les cÅ“urs faibles ont cette ressource qui les sauve: là -où les forts sont brisés par le vent du malheur, comme le chêne par la -tempête, les faibles, semblables au roseau, s'inclinent, pleurent et -vivent. - -Gabrielle versa d'abord des larmes abondantes. Elle n'avait jamais eu -d'épreuve auparavant, et elle s'étonnait de pouvoir tant souffrir. -Mais, peu à peu, elle releva les yeux, et, en face du grand spectacle -triste et calme de la mer, la violence de son chagrin s'apaisa. Les -flots s'approchaient toujours davantage; elle put bientôt les -distinguer et les suivre du regard un à un, tandis qu'ils roulaient -mollement sur le sable, s'avançant, et reculant pour s'avancer encore. -Ses lèvres murmurèrent une fois ou deux: Ah! René!.. ah! René! Puis -elle finit par s'abandonner à une rêverie presque, douce où -l'aiguillon de sa peine s'émoussa. - -Tandis qu'elle pleurait et rêvait ainsi, assise à l'ombre sur la -terrasse au bord de la mer, René, à travers les rues ensoleillées de -Paris, se faisait conduire à la maison Duriez et pénétrait dans le -cabinet du négociant-commissionnaire. - -M. Duriez se leva avec empressement, lui tendit la main et le fit -asseoir. René expliqua franchement l'objet de sa visite. - ---Monsieur, dit-il, la démarche que je fais en ce moment vous paraîtra -sans doute très extraordinaire. Permettez-moi un court préambule. J'ai -été élevé dans un monde où le préjugé règne en maître, et je lui ai -obéi pendant bien longtemps sans m'apercevoir dans quelle servitude je -vivais; mes yeux se sont ouverts, j'ai eu honte de mes chaînes et je -m'en suis violemment débarrassé. Vous me voyez dans toute l'ivresse -d'un premier moment de liberté, et j'éprouve une telle horreur pour -tout ce qui n'est pas naturel et sincère, large et droit, que je me -sens très capable de tomber dans l'excès contraire. J'ai même -grand'peur de vous paraître extravagant et incompréhensible. - -M. Duriez s'efforça de ne pas laisser voir dans quelle surprise le -jetait cette entrée en matière; il assura poliment que rien ne -pourrait lui faire prendre de M. de Laverdie une opinion si peu -favorable. - ---Ma tante, madame de Saint-Villiers, continua celui-ci, m'a fait -partager l'espoir qu'elle nourrissait que vous pourriez un jour -m'accorder l'honneur de devenir votre gendre. Je ne connaissais pas -alors mademoiselle Duriez. Aujourd'hui, monsieur, c'est différent: je -l'aime de toute mon âme. - -La voix de René trembla légèrement à ces derniers mots; une vive -rougeur colora son front et disparut aussitôt; toute l'expression de -sa physionomie portait témoignage de la profonde sincérité de ses -paroles. - -M. Duriez, ému, lui tendit la main et certainement, dans ce moment-là , -oublia qu'il était comte; René la serra, puis reprit aussitôt: - ---Une chose que ma tante ne connaissait pas, malheureusement, c'était -l'état de ma fortune. Hélas! monsieur, il ne m'en restait rien; -j'avais tout gaspillé dans ma folie. Vous vous en doutiez, et -cependant... - ---Sans doute, interrompit vivement M. Duriez: une question d'intérêt -ne pouvait en rien influer sur notre décision. Votre caractère, votre -nom, nous rendaient fiers de votre alliance et garantissaient pour -nous le bonheur de notre enfant. - -René s'inclina pour cacher un sourire. - ---Mon caractère? dit-il. Vous le jugiez avec trop d'indulgence. -C'était celui d'un jeune étourdi qui a mangé plusieurs millions en ne -songeant qu'à s'amuser. Dieu merci, monsieur, ce caractère-là n'est -plus le mien. Je suis devenu un autre homme le jour où j'ai commencé à -aimer une jeune fille douée de toutes les grâces et de toutes les -vertus... L'ange qui m'a transformé ainsi, monsieur, ai-je besoin de -vous dire son nom? - -M. Duriez était à la fois touché, surpris et enchanté. La confession -volontaire de René lui semblait provenir d'un bon naturel et d'un -cÅ“ur fortement épris. Il s'attendait à une demande en mariage -immédiate; la façon de procéder lui paraissait singulière, mais il ne -s'y arrêtait pas. N'osant ouvrir la bouche de peur de retarder une -conclusion qu'il voyait venir avec joie, il écartait déjà ses bras, -prêt à y serrer le jeune homme amoureux et repentant. - -René cependant continuait de parler. Il ne voulait pas, disait-il, -mettre aux pieds de mademoiselle Duriez l'être le plus méprisable, un -parasite, propre au plaisir seulement, couvert de dettes: il allait -vendre tout ce qu'il possédait pour payer les siennes, et il sauverait -encore assez de ce désastre pour pouvoir choisir quelque position -honorable, où il rachèterait par le travail les années qu'il avait -perdues. Il ne pensait pas conserver son titre; il comptait faire plus -que ses aïeux au 4 août, car eux n'avaient abandonné que des -privilèges matériels; lui, il voulait abdiquer son injuste orgueil, -longtemps si cher. Il s'expliquait simplement, n'essayant pas de faire -de l'effet, mais désirant être compris. La pensée qu'il cherchait à -mettre en évidence était celle-ci: - ---J'espère me rendre digne de mademoiselle Duriez. - ---Et pour vous rendre digne d'elle, fit le négociant avec une vivacité -dont il ne fut pas maître, vous commencez par renoncer à votre titre! -Pardonnez-moi, mon cher monsieur, mais votre raisonnement ne me paraît -pas très logique. Vous prétendez monter, et je vous vois descendre. - -René se redressa, rougit; un éclair d'indignation passa dans ses yeux; -mais presque aussitôt sa lèvre se crispa dans un sourire amer. - ---Pensez-vous, monsieur? répondit-il. J'ai beaucoup entendu parler -cependant de ce que l'on appelle l'avènement de la bourgeoisie. Je -vous aurais cru partisan de cette doctrine. Quoi qu'il en soit, je -sais que mademoiselle Duriez ne désire pas être comtesse, et je crois -lui plaire en agissant comme je le fais. - -M. Duriez restait rêveur, faisant d'inutiles efforts pour deviner ce -que madame Duriez eût pensé à sa place; faute d'y parvenir, il ne -savait trop que penser lui-même. - -Il y eut un moment de silence. René regardait son interlocuteur et se -sentait pris d'une grande pitié pour la nature humaine.--Voilà -pourtant, se disait-il, un homme qui est intelligent, bon, libéral. Je -ne lui refuse pas ces qualités, mais je m'aperçois seulement d'une -chose: c'est que, jusqu'à présent, j'ai attaché à tous les adjectifs -du dictionnaire un sens beaucoup trop absolu; si je voulais les -employer maintenant comme je les ai compris d'abord, je ne trouverais -l'application ni des bons ni des mauvais. J'ai été jeune; heureusement -que je ne suis pas le seul. - -Ces réflexions, très rapides, furent immédiatement suivies d'un retour -sur sa situation actuelle, qui arracha un soupir à René. Il reprit la -parole: - ---Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, dit-il à M. Duriez. -Mon intention était de vous poser une question et de vous demander un -service. Ce que j'ai dit jusqu'à présent n'était qu'une explication -nécessaire, et j'arrive au fait. Je vais partir pour l'Amérique; des -amis m'y appellent; j'y trouverai un champ de travail ouvert et la -perspective d'un avenir plus heureux que je n'ai le droit d'espérer. -Je n'ai pas l'ambition insensée de jamais offrir à mademoiselle Duriez -une fortune égale à la sienne; mais, quand je serai devenu autre chose -qu'un jeune viveur ruiné (et je vous jure que ce temps n'est pas -loin), puis-je espérer que vous vous montrerez favorable aux vÅ“ux -d'un amour assez puissant pour inspirer de semblables résolutions? - -M. Duriez trouva facile de faire cette promesse; elle s'accordait avec -les bonnes dispositions qu'il entretenait, quoi qu'il en eût, pour le -jeune homme, ainsi qu'avec sa prudence naturelle. Il eut soin, du -reste, de ne s'engager à rien, faisant remarquer que sa fille -dépendait avant tout d'elle-même et de sa mère. René en convint sans -peine; et comme M. Duriez lui rappela qu'il avait parlé d'un service: - ---Ah! c'est un grand service, fit-il en souriant et même en rougissant -un peu. Je vous serais profondément reconnaissant si vous vouliez -communiquer à mademoiselle Duriez le parti que j'ai pris, et si vous -consentiez à lui remettre ces quelques mots que j'ai eu la hardiesse -de lui écrire. - -Et il tendait à M. Duriez une lettre décachetée. Celui-ci la -considéra avec quelque inquiétude, hésitant à la prendre, évidemment -embarrassé. - ---Oh! ce n'est pas une déclaration, ajouta René. C'est une confession, -c'est un serment, c'est le résumé de ce que je vous ai dit à -vous-même. Lisez-la, ou laissez-moi vous donner ma parole d'honneur -qu'après l'avoir lue vous ne sauriez refuser de la remettre à -mademoiselle Duriez. - ---Eh bien, dit le négociant, donnez-moi votre lettre. - -Il venait de réfléchir qu'il n'était pas absolument nécessaire que -madame Duriez la vît. - -René le remercia avec chaleur et se leva pour prendre congé. M. Duriez -se leva aussi, mais avant de laisser partir le jeune homme, il crut -convenable de lui adresser quelques mots encourageants et de montrer -un certain intérêt pour ses projets d'avenir. - ---Alors, vous entrez dans les affaires? lui demanda-t-il. - ---Voici, répondit René. J'ai un ami qui, il y a quelques années, -partit pour l'Amérique et voyagea dans la région des lacs. Il était -poussé par l'amour du pittoresque, et plus encore par le goût des -découvertes et des entreprises. Il acheta toute une forêt près du lac -Érié, vendit les bois et défricha le sol. Dernièrement, on a -découvert de ce côté une carrière de pierres admirable. - -La pierre de taille, vous le savez, est rare en Amérique. Mon ami -tient ainsi entre ses mains plusieurs sources de richesse; il est très -inventif et imagine des moyens de transport de moins en moins coûteux; -il est à la tête d'une vraie colonie en train de devenir une ville. -Mais il ne peut suffire à tout. Voici bien longtemps que, blâmant ma -vie d'oisiveté, il cherche à m'attirer près de lui par des -propositions magnifiques. Il m'assure que nulle existence n'est plus -active ni plus intéressante que la sienne. J'ai fini par le croire, et -je vais le rejoindre. - ---Et vous pensez vous établir là -bas? - ---Mon Dieu, non: trop d'intérêts me rattachent à l'Europe; j'y -reviendrai constamment. D'ailleurs, mon ambition n'est pas grande; -tout ce que je veux pour le moment, c'est travailler, et j'avoue que -je ne sais pas trop encore comment je m'y prendrai. - -Il serra la main de M. Duriez et partit. - -Le négociant s'approcha de la fenêtre, et, à travers les lames des -persiennes, le vit monter en fiacre et disparaître au tournant de la -rue. Il se sentit persuadé qu'il avait parlé pour la dernière fois à -M. de Laverdie, et, tout en soupirant sur l'écroulement de ses beaux -rêves, il éprouvait à cette pensée un certain soulagement. - ---Quel singulier caractère! se dit-il. Un peu trop romanesque pour -moi. En voilà un fou qui s'en va casser des pierres en Amérique, -tandis qu'avec un seul mot il pouvait demain obtenir pour femme une -charmante fille qu'il prétend aimer, et des millions dont il aurait -redoré son blason. C'est dommage! Il portait un beau nom et je crois -vraiment qu'il a bon cÅ“ur. Je me demande si la petite avait quelque -affection pour lui?... Probablement: il faut convenir que c'est un -cavalier superbe, le vrai héros d'un roman de chevalerie, avec ses -grands yeux et sa haute mine! Bah! elle se consolera bien vite. Nous -allons la distraire, et, avant que ce bel amoureux ait de nouveau -traversé l'Océan, nous aurons trouvé quelque autre comte, qui fera -moins de façons pour accepter la petite main et la dot ronde de notre -bonne et jolie Gabrielle. - -Pendant les deux ou trois semaines qui suivirent cette journée, on -aurait pu faire la remarque suivante: chaque fois qu'un bateau à -vapeur, partant pour les États-Unis, quittait le port du Havre, une -jeune fille, debout sur la jetée de Trouville, et quelque temps qu'il -fît, le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu et que son -panache de fumée se fût évanoui dans les airs. Cette jeune fille était -blonde, gracieuse, mise avec élégance, et généralement suivie par une -femme de chambre. Lorsqu'il ne pleuvait pas, les curieux étaient -nombreux sur la jetée; on venait voir partir le steamer et surtout -s'examiner les uns les autres. Bien des regards accompagnaient la -jeune fille, quand, après être restée un moment accoudée sur le -parapet, elle se redressait lentement et s'éloignait sans parler à -personne. - ---Qui est-elle? demandait un nouvel arrivé. - -Et l'on ne manquait jamais de lui répondre: - ---C'est la petite Duriez, la fille du commissionnaire, vous savez... -Elle a bien un million de dot et elle héritera de quatre fois autant. - - - - -XI - - -Il y avait presque deux années que René Laverdie était parti pour -l'Amérique. - -La marquise de Saint-Villiers, assise dans son petit salon, se -trouvait seule un soir, très seule. - -Bien qu'on fût à la fin d'avril, une bûche mince brûlait dans la -cheminée, les rideaux étaient clos; au dehors, le vent, qu'on -entendait souffler, chassait parfois des gouttes de pluie contre les -vitres. - -La marquise ne semblait pas avoir vieilli. Peut-être qu'au jour on eût -remarqué moins d'éclat qu'autrefois dans ses yeux noirs, toujours -impérieux et pénétrants; et, si elle se fût levée, sa démarche moins -ferme aurait trahi le sombre travail du temps et celui du chagrin. -Mais, telle qu'elle était placée, dans son fauteuil large et bas, sous -la clarté douce de la lampe, son regard paisible fixé sur la flamme -qui rongeait le bois en pétillant, on eût dit qu'elle avait trouvé le -secret de vaincre ou de charmer ces deux ennemis si redoutables de -l'homme: l'âge et la solitude. - -Il n'en était rien cependant; et si madame de Saint-Villiers pouvait -encore sourire, les yeux sur le foyer, c'était lorsque ses souvenirs -lui rappelaient si vivement les êtres qu'elle avait aimés, que pendant -un instant elle oubliait qu'aucun d'eux n'existait plus pour elle. -Mais à peine ces courtes illusions s'étaient-elles envolées, que la -réalité lui apparaissait d'autant plus amère. - -C'est ce qui arriva ce soir-là . - -Un domestique en entrant pour apporter le thé tira la marquise de sa -rêverie. Elle suivit des yeux avec quelque impatience les mouvements -de cet homme, qui posa son léger plateau sur une petite table et -approcha la table du fauteuil où elle était assise. Comme il le fit un -peu trop vivement, quelques gouttes s'échappèrent de la théière, -s'éparpillèrent à l'entour et roulèrent jusque dans la soucoupe de -Saxe; il voulut réparer sa maladresse, mais sa maîtresse le renvoya -presque avec irritation. - -Elle sortait d'un songe si bienfaisant que le réveil lui semblait trop -cruel. - -Un filet de vapeur s'élevait de la mignonne théière, et, se tordant -au-dessus avec délicatesse, répandait dans la chambre le parfum de la -boisson favorite de madame de Saint-Villiers; pourtant celle-ci -n'étendit pas la main vers le petit plateau. Ses yeux, du reste, ne se -reportèrent pas non plus sur la flamme; ils s'étaient arrêtés sur un -point du mur que la lampe éclairait. On avait dû enlever un tableau à -cet endroit, car, sur la tapisserie mise à nu, la place qu'il avait -occupée, sans doute pendant fort longtemps, se montrait, visible dans -la lumière par sa teinte plus foncée. En effet, c'était là que, durant -des années, était resté suspendu le portrait de René enfant, et que, -plus tard, il avait été remplacé par celui du jeune homme âgé de -vingt-trois ans. La première de ces deux peintures avait été -transportée au château de Saint-Villiers, ancienne demeure que, vu son -état de délabrement, la marquise n'habitait guère: il eût fallu une -fortune pour lui rendre la splendeur qu'elle avait eue un jour. Madame -de Saint-Villiers la voyait tomber en ruines avec un regret profond; -n'étant pas assez riche pour faire relever, restaurer les vieux murs -qui avaient abrité les ancêtres de son mari, elle se réjouissait de -penser que sa mort précéderait leur chute, et que, de son vivant du -moins, leurs débris ne frémiraient pas sous la pioche et ne seraient -pas vendus à l'encan. Chaque été elle les visitait avec amour; elle -s'enfermait là durant quelques semaines, au milieu des souvenirs et -des reliques du temps passé. - -C'est parmi ces chères reliques qu'elle avait trouvé une place pour le -portrait de son petit-neveu lorsque celui-ci, devenu un homme, avait -de nouveau posé, pour lui faire plaisir, devant un des grands peintres -de notre époque. Et maintenant le visage du jeune homme, comme celui -de l'enfant, avait disparu, et rien ne l'avait remplacé. En -l'éloignant de ses yeux, l'inflexible vieille dame croyait pouvoir -aussi facilement le chasser de son cÅ“ur, mais deux ans s'étaient -écoulés sans qu'elle y fût parvenue. Souvent elle avait regardé la -place vacante sur la muraille, mais jamais avec un sentiment plus -amer, un regret plus déchirant que pendant cette triste soirée d'avril -où elle se trouvait seule dans son petit salon. - -Tout à coup, elle se leva, prit sur la cheminée un flambeau qu'elle -alluma, et sortit de la pièce. Elle marchait à pas tremblants, comme -si elle se fût disposée à commettre quelque crime. Arrivée dans sa -chambre à coucher, elle jeta effectivement un regard autour d'elle, -inquiète à l'idée d'être surprise au milieu de l'action qu'elle -méditait. Se voyant bien seule, elle ouvrit une armoire, avec une -clef qu'elle prit au fond d'un secrétaire, et en explora l'intérieur -d'un coup d'Å“il troublé. Les rayons de cette armoire étaient couverts -de papiers, de paquets de lettres, de quelques boîtes; dans la partie -inférieure, il y avait un tableau de petite dimension, retourné, -appuyé contre le mur. C'était ce tableau, le portrait de René, que la -marquise cherchait et voulait revoir: depuis tant de mois qu'il se -trouvait là , l'armoire n'avait pas été ouverte. - -Elle le posa sur une chaise comme sur un chevalet, et plaça la lumière -de façon que la peinture devînt aussi distincte que possible; puis, -s'asseyant à quelque distance, elle se mit à le contempler. - -Ils restèrent ainsi face à face. - -Lui semblait aussi la regarder. La lueur incertaine de la bougie, -flottant sur ces beaux traits, leur donnait une apparence de vie. Le -regard était fier et tranquille, mais un peu triste: interprète fidèle -d'une âme ardente qui, au milieu même des plaisirs, sans le savoir -peut-être, souffrait de son inaction et aspirait en secret à quelque -chose de plus élevé. Le peintre certainement devait être un homme de -génie, pour avoir saisi et rendu cette indéfinissable expression -lorsque tout autre n'eût vu dans ces yeux superbes que l'éclat de -l'esprit et le rayonnement de la gaieté. - -En face de ce visage plein de jeunesse et véritablement animé, madame -de Saint-Villiers se tenait, immobile et pâle comme une morte. Une -émotion profonde l'avait saisie en revoyant celui qu'elle avait aimé -comme un fils, dont elle s'était séparée avec plus de douleur que si -on l'eût arraché de ses bras pour le coucher dans le tombeau. - -Mais, avec l'angoisse d'une séparation si cruelle, se réveillait une -souffrance plus vive encore. C'est que, dans René perdu, elle ne -pleurait pas seulement ce jeune homme si noble et si beau, dont les -brillantes qualités faisaient déborder son cÅ“ur d'orgueil, comme sa -tendresse filiale le faisait déborder d'amour: ce qu'elle pleurait, -c'était encore leur race morte, leur nom éteint, leur blason disparu. -Elle était une Laverdie, elle. René restait le dernier représentant de -sa famille. En le voyant mener sa vie un peu dissipée, elle avait -craint un moment qu'il ne se mariât point et que leur nom ne pérît -avec lui; c'est alors qu'elle avait engagé le marquis de -Saint-Villiers à laisser par testament son titre à l'aîné de leurs -arrière-neveux, certaine que le comte de Laverdie se ferait un devoir -sacré et un honneur de confondre et de perpétuer la gloire de deux -maisons aussi anciennes et aussi fameuses. - -Et quelle était maintenant la fin de tout ceci? Tant de -préoccupations, tant de soins, tant d'espoir, tant d'orgueil, pour en -arriver là !... Pour voir ce neveu, ce fils, cet héritier d'un nom si -grand, ce dépositaire d'un sang si pur, briser son écusson, renier un -passé qui embrassait des siècles, se courber vers la terre et la -creuser de ses mains, comme avaient fait autrefois les serfs que ses -aïeux foulaient sous leurs pieds! Quel désespoir et quelle honte! - -La marquise regardait toujours le portrait placé devant elle, mais le -mouvement d'insurmontable tendresse qui l'avait contrainte à le tirer -de l'obscurité et de l'oubli cédait à un sentiment opposé, à mesure -qu'elle le considérait. Les larmes, qui d'abord avaient jailli de ses -yeux devant cette figure tant aimée, venaient de tarir, et elle -attachait maintenant sur elle des regards durs et secs. - -C'est en vain que René sembla tourner vers sa tante ses yeux pleins de -fierté douce et de tristesse virile. Était-ce le jeu de la lumière, ou -bien y avait-il vraiment une prière dans ses yeux? Sans doute que -madame de Saint-Villiers crut l'y voir, car elle y répondit: - ---Malheureux enfant! murmura-t-elle. Non, non, n'attends pas que -jamais je te pardonne. - -La vieille marquise ne dormit point cette nuit-là . Durant l'heure -qu'elle avait passée devant le portrait de René, tous les chagrins -qu'elle avait eus dans sa vie, même ceux qu'elle pensait avoir -oubliés, ceux dont l'aiguillon paraissait émoussé depuis longtemps, -étaient venus la torturer. L'isolement de sa vieillesse se faisait -sentir, plus affreux, plus désolé que jamais. A travers les ombres de -la nuit, elle le voyait se dresser devant elle comme un spectre -effroyable, qui la suivrait en ricanant jusqu'au tombeau, joyeux d'y -ensevelir avec elle les cadavres raidis de deux races. Tantôt les -tourments de l'orgueil dominaient ceux du cÅ“ur, et elle sentait des -malédictions monter à ses lèvres; dans d'autres moments, un -attendrissement plus doux et plus cruel l'envahissait; alors elle -versait des larmes en songeant au passé, en se rappelant les petits -enfants qui lui avaient souri, qu'elle avait portés dans ses bras, et -dont pas un seul ne serait auprès d'elle pour lui fermer les yeux. - -Le lendemain, dans l'après-midi, comme madame de Saint-Villiers se -tenait dans son petit salon, qu'éclairait un rayon de soleil d'avril, -un domestique entra et lui remit une carte. - -Madame de Saint-Villiers jeta les yeux sur cette carte et eut un -mouvement de joyeuse surprise; elle venait d'y lire le nom du vicomte -Alphonse de Linières. - -Alphonse avait été dès l'enfance l'ami de René; il avait été élevé -avec lui presque sous les yeux de la marquise. Celle-ci l'aimait -doublement, et pour son neveu et pour lui-même; il était pour elle -l'idéal du gentilhomme; elle eût souhaité que René lui ressemblât, -qu'il fût comme lui fortement attaché aux vieux principes, ferme et -inflexible dans ses idées, au lieu de se laisser si facilement -emporter au souffle de tous les enthousiasmes, de toutes les pensées -nouvelles et hardies. Ceci, c'était bien avant qu'il fût possible de -prévoir jusqu'où des dispositions qui inquiétaient tant la marquise -devaient entraîner son neveu. - -La conduite du comte de Laverdie fut jugée par Alphonse de Linières -comme par madame de Saint-Villiers. Il en éprouva la même douleur, la -même indignation. Tous deux, la vieille dame et le jeune homme, -confondirent leur chagrin et trouvèrent dans leur sympathie mutuelle -quelque adoucissement à une déception si amère. Ils cessèrent pourtant -bientôt de parler ensemble de ce qui les préoccupait si fort, afin de -ne point s'attrister l'un l'autre. Alphonse surtout cachait -soigneusement à la marquise la colère sourde et croissante qu'excitait -en lui le coup de tête de René. Il considérait cet acte comme un -déshonneur, non seulement pour la famille de son ami, mais pour toute -la noblesse de France; il y voyait une véritable désertion, et il -résolut de s'en faire le justicier, et de laver dans le sang la tache -faite à toute sa caste. - -Lorsqu'il eut formé ce projet, brûlant de l'exécuter, il partit pour -l'Amérique. Il se réjouissait de se trouver face à face avec René, de -le provoquer, de l'insulter cruellement, de se battre avec lui et de -le tuer. Son ancienne amitié avait fait place à une implacable fureur; -ou plutôt, c'est parce qu'il aimait le comte si profondément encore -qu'il ressentait avec tant de vivacité ce qu'il considérait comme la -honte et la dégradation de celui-ci. - -Il resta quelques mois absent, et la marquise, qui ne pouvait -s'imaginer ce qu'il était devenu ni s'expliquer son long silence, -s'affligea de la disparition de son jeune ami. Elle s'était fait une -douce habitude de ses fréquentes visites, mais elle eût été très -étonnée si on lui avait dit qu'elle ne séparait pas Alphonse de René, -et que le souvenir de son neveu était après tout ce qui donnait tant -de charme pour elle à la société du vicomte. - -Après en avoir un peu voulu à ce dernier, elle finissait presque par -ne plus espérer le revoir et par ne plus songer à son étrange -conduite, lorsque tout à coup il se présenta chez elle. - -Ce fut avec un empressement plein de joie qu'elle donna l'ordre de le -faire entrer. - -Elle était si heureuse de le voir, qu'elle n'avait pas le courage de -lui faire des reproches. Elle pensait d'ailleurs que ce long silence -avait pu cacher quelque fredaine de jeune homme dont le vicomte ne se -soucierait pas de lui faire l'aveu. Elle ne voulut pas se montrer -indiscrète. - -Ce fut Alphonse qui parla le premier d'excuses et d'explications; et, -comme elle essayait en souriant de le faire taire, il prit un air -grave, dit qu'il était venu avant tout pour cela, qu'il avait à lui -révéler des choses importantes, l'intéressant elle-même plus qu'elle -ne pouvait le supposer. - -La marquise changea aussitôt de visage. - ---D'où venez-vous donc? demanda-t-elle. Et sa voix trembla quand elle -fit cette question. - ---Je viens d'Amérique, madame, répondit Alphonse. - ---Vous avez vu René de Laverdie? Vous venez pour me parler de lui? - ---Oui, madame. - -Madame de Saint-Villiers baissa la tête et réfléchit pendant un -instant. - ---Je ne veux pas, dit-elle enfin, entendre un seul mot qui ait rapport -à lui. Vous me ferez plaisir, vicomte, de me parler d'autre chose. - -Alphonse fit un mouvement comme pour en appeler de cette dure parole. - ---Voyons, reprit la marquise d'un ton qui voulait être indifférent, -mais qui résonnait faux et saccadé, vos deux traversées ont-elles été -bonnes? Causons un peu de l'Océan; voilà un sujet qui me plaît, je ne -m'en lasserai pas vite. Quant aux Américains, je vous en fais grâce: -un peuple d'insurgés, un peuple de marchands, sorti de l'écume du -vieux monde! Des gens qui n'ont ni arts, ni littérature, ni esprit, ni -goût! Tenez, on attaque de nos jours avec tant d'acharnement -l'aristocratie, la théorie de la race.... Est-ce que les États-Unis ne -sont pas une preuve qu'en dehors de la noblesse il ne peut y avoir que -des instincts mercantiles et bas, et que la pureté d'un sang transmis -sans mélange de génération en génération est le seul gage de la -délicatesse du cÅ“ur et de l'élévation de l'âme? Qu'est-ce que cette -tourbe grossière qui a peuplé le Nouveau-Monde peut produire d'autre -que des machines? Ils se prosternent devant deux divinités: le fer et -l'or! Et ce sont eux que l'on veut nous donner en exemple! eux que -l'on propose comme modèle aux enfants de la vieille Europe -aristocratique! Hélas! mon cher vicomte, où allons-nous? où -allons-nous? - ---Vers le progrès, j'espère, répondit Alphonse avec un grave sourire. - -La marquise le regarda avec étonnement. - ---C'est vous qui parlez ainsi, Alphonse? - ---Oui, madame, c'est moi. Ah! marquise, ne me considérez pas avec cet -air terrifié. Si deux êtres se sont jamais compris, entendus pour -aimer et pour défendre les mêmes principes, vous le savez, c'est vous -et moi. Je n'ai pas changé, je vous assure. Bien que je revienne de -par delà l'Océan, je ne vous rapporte aucune idée de l'autre monde. Ce -ne sont pas des théories que je vous supplie d'écouter, c'est une -histoire. Permettez-moi de vous la dire. - ---Le héros de cette histoire, c'est René, n'est-ce pas? - ---Oui, marquise; et j'y ai joué, moi, un triste rôle. Mon châtiment -sera de vous la raconter; je ne me croirai absous que lorsque j'aurai -subi votre indignation et votre blâme. Ce que j'ai à vous dire est un -peu long. Pardonnez-moi si j'entremêle trop souvent à mon récit la -peinture de mes impressions personnelles; elles ont été si fortes à -certains moments que je ne saurais les détacher des faits. Vous me -comprendrez, j'ose le croire, d'autant mieux que nous avons toujours -partagé les mêmes idées. Ai-je votre permission pour parler? - ---Je vous écoute, dit la marquise. - -Elle s'appuya sur le dossier de son fauteuil, ses deux mains fines, -d'un ton mat comme de l'ivoire, croisées devant elle sur la faille -noire de sa robe. Ses yeux ardents étaient fixés sur le visage du -jeune homme assis en face d'elle, mais c'est en vain qu'elle cherchait -à leur donner une expression implacable et sereine; ils étaient pleins -du trouble qui régnait dans son cÅ“ur, et trahissaient l'avidité -inquiète et le secret espoir avec lesquels elle attendait les -révélations qu'on allait lui faire. Par un effort surhumain, elle -avait pu d'abord inviter le vicomte au silence, mais dès qu'elle lui -eut accordé l'autorisation de parler, c'est à grand'peine qu'elle -parvint à lui cacher l'émotion et l'impatience qui l'agitaient. - -Alphonse de Linières n'était pas très fin observateur et ne remarqua -pas ces détails. Tout entier à son sujet, cherchant à mettre ses -paroles à la hauteur des événements et de ses propres pensées, il -commença d'une voix lente, le regard tourné vers la cheminée dans -laquelle une flamme pâle luttait contre le rayon printanier qui -s'était glissé jusque-là . - ---Ce serait une grande douleur pour moi, madame, de vous paraître -odieux et de perdre votre estime; cependant je ne sais si je puis -espérer que vous me pardonnerez et que vous me conserverez votre -amitié, lorsque vous aurez appris dans quel but je suis parti pour -l'Amérique, il y a environ un an. J'y étais poussé par le désir -furieux, insurmontable, de rencontrer René de Laverdie et de lui -reprocher face à face sa lâcheté et sa trahison. Je savais bien ce qui -s'ensuivrait, car je n'ai jamais pensé que son cÅ“ur eût changé au -point d'accepter sans bondir de colère les paroles outrageantes que je -lui adressais intérieurement et que je brûlais de lui jeter au visage. -Mais ici le courage me manque pour vous dire toute la vérité, pour -vous avouer à quel degré d'aveugle rage mon amitié déçue avait pu me -faire parvenir, et quel odieux espoir me faisait trouver la vapeur -trop lente quand je traversais l'Océan. - -Pendant un instant le vicomte se tut, oppressé par un pareil souvenir; -il n'osait pas lever les yeux sur la marquise. Un silence presque -solennel régna dans la chambre. Madame de Saint-Villiers était -bouleversée par l'aveu qu'elle venait d'entendre. Ce crime ainsi -médité, elle s'en reconnaissait complice. Son impression était -semblable à celle qu'elle eût éprouvée si on lui eût montré l'arrêt de -mort de son neveu bien-aimé et qu'au bas elle eût aperçu sa propre -signature. - ---René, murmura-t-elle, mon pauvre enfant! Vous ne l'avez pas tué, -dites? - ---Ah! madame, serais-je devant vous si j'avais été assez -malheureux!... Non, non, rassurez-vous, il est vivant. Je suis au -désespoir de vous faire tant de mal; mais tout ceci, croyez-moi, est -nécessaire. - ---Continuez, continuez, dit vivement la marquise. Elle reprit sa -position rigide et sa physionomie tranquille. - -Le jeune homme parla dès lors avec plus d'assurance. - ---J'étais à New-York, ne songeant qu'à poursuivre ma route et à -retrouver au plus tôt René, quand tout à coup j'appris qu'il se -trouvait à Boston pour ses affaires. - -A ce dernier mot, les mains de madame de Saint-Villiers s'agitèrent -imperceptiblement. - ---Je me rendis aussitôt dans cette ville, poursuivit Alphonse. Je -fréquentai tous les endroits publics où j'avais quelque chance de -rencontrer René; mais, pendant une semaine, ce fut inutilement. Enfin, -je sus qu'il devait, certain soir, assister à une représentation -extraordinaire dans je ne sais plus quel théâtre. Vous m'excuserez de -ne pas vous en dire le nom et de passer également sous silence celui -de beaucoup d'autres endroits; alors même que je me les rappellerais, -il me serait, je le crains, impossible de les prononcer. Je pris avec -moi un ami, un Français, et j'allai le soir à ce théâtre. Je n'étais -pas dans la salle depuis bien longtemps quand j'aperçus René. Je le -considérai quelques minutes avec surprise. Il était seul dans une loge -et ne se doutait pas que je me trouvasse aussi près de lui. Mon -étonnement venait de ce qu'il m'était impossible de découvrir le -moindre changement dans sa physionomie, dans son attitude ou même dans -sa mise. J'avoue que je m'attendais à le retrouver quelque peu -différent de ce brillant comte que nous avions tant aimé, dont le goût -et l'esprit avaient fait loi dans notre monde: la vie nouvelle qu'il -menait depuis un an n'avait pu manquer de transformer jusqu'à sa -personne. Il n'en était rien. A la manière noble et aisée dont il -s'appuyait sur le bord de sa loge, dont il s'inclinait pour écouter, -au regard fier et calme qu'il promenait sur la salle, il me sembla que -de longs mois et des milliers de lieues ne nous séparaient plus de -Paris et de nos joyeuses soirées d'autrefois. J'oubliais tout le -reste, j'aurais voulu me jeter dans ses bras. Pendant que je le -regardais ainsi, ne pouvant détourner mes regards de sa chère et sa -charmante figure, quelqu'un qui causait près de moi prononça le nom de -Laverdie. La conversation, naturellement, se faisait en anglais; l'ami -qui m'accompagnait comprenait assez bien cette langue. - ---Ils disent, traduisit-il, que c'est ce Français si intelligent qui -exploite les nouvelles carrières auprès du lac Érié. - -Un acte venait de finir et je me levai. Dans le corridor, la première -personne que je rencontrai fut René. La joie la plus vive parut sur -son visage lorsqu'il m'aperçut, et il s'avança la main ouverte. Je le -regardai, froidement, comme le premier passant venu et, sans répondre -à son salut, sans toucher la main qu'il me tendait, je le croisai avec -lenteur. Je n'avais pas fait deux pas qu'il était de nouveau en face -de moi, la joue pâle, la lèvre frémissante. - ---Vous me saluerez, monsieur! s'écria-t-il. - -Tout le dédain, toute l'ironie, toute la puissance d'outrage que je -pus trouver dans mon cÅ“ur, je les fis passer sur mes lèvres et dans -mon regard. - ---Qui êtes-vous donc, monsieur? lui demandai-je. - -Il chercha sur lui d'une main tremblante une carte qu'il me présenta. -C'était cela que j'attendais. Je saisis cette carte... Ce n'étaient -plus, sur un carré de bristol, ces mots écrits par le plus fin graveur -de Paris: «Comte René de Laverdie»; mais le nom de «René Laverdie», -sans particule, sans titre, laid, difforme, estropié, méprisable à mes -yeux comme l'aurait été le nom le plus obscur et le plus plébéien. - -Je regardai ce nom, je le lus tout haut, je ricanai, ivre d'insulte et -de rage. J'eusse voulu jeter la carte à mes pieds; ce qui m'empêcha de -le faire, ce fut la crainte que René ne me frappât; je tenais avant -tout à ce qu'il restât l'offensé. - -Je me suis repenti depuis de ma cruauté. Madame, il est, je crois, -impossible de souffrir plus que mon malheureux ami n'a souffert dans -ce moment-là . Le mal que je lui faisais était si affreux que la fureur -dont il avait d'abord été saisi s'éteignit dans la violence de cette -torture. Je vis une telle douleur dans le regard qu'il me jeta, que -j'en fus comme désarmé. - ---J'accepte votre carte, monsieur, lui dis-je. Mes témoins seront chez -vous demain à la première heure. - -Vous ne serez pas moins étonnée que je le fus moi-même, madame, -lorsque vous saurez quelle proposition étrange les témoins me -rapportèrent le lendemain. René, étant l'offensé, avait le choix des -armes, de l'heure et du lieu du combat. On aurait pu croire qu'il -n'était pas fort impatient d'obtenir satisfaction et de laver son -honneur de la tache reçue: il fixait le rendez-vous à un mois de là , -demandait qu'il eût lieu dans un endroit déterminé des forêts voisines -de sa demeure, et, comme arme, indiquait le pistolet. Toutefois, comme -c'était m'imposer une longue attente et de plus un voyage difficile, -il déclarait que, si je trouvais trop pénible de me soumettre à sa -décision, on s'entendrait pour choisir tel jour et telle place qui me -conviendraient mieux. Après un moment de réflexion, et bien que -trouvant ce message des plus extraordinaires, je répondis aux témoins -que M. Laverdie était dans son droit et que je me conformerais aux -désirs qu'il avait exprimés. - -Cette fantaisie de mon adversaire me paraissait extrêmement fâcheuse; -mais, ayant fini par en prendre mon parti, je passai les trente jours -qui suivirent à visiter quelques grandes villes et à m'exercer au -pistolet. - -Comment il se fit, madame, que certaines de mes idées se modifièrent -sous l'influence des spectacles nouveaux pour moi qui vinrent frapper -mes yeux, ce n'est pas ce qu'il nous importe de savoir. Cependant vous -ne pourriez comprendre la suite de ce récit, ma conduite ni celle de -René, si je ne vous faisais part de l'état d'esprit dans lequel je me -trouvais la veille même, je me trompe, quelques heures avant la -matinée fixée pour notre duel. - -L'endroit où devait avoir lieu la rencontre est situé vers les confins -d'une vaste forêt qui s'étend sur les bords du lac Érié. L'extrémité -occidentale de cette forêt renferme les terres mises en exploitation -et les carrières dont vous avez entendu parler. C'est là que René -habite encore aujourd'hui. Du côté opposé s'élève une petite ville, -où, dans mon impatience, j'étais arrivé plusieurs jours avant celui du -rendez-vous. - -Que ne puis-je vous peindre, madame, la magnificence de la nature dans -cette région des grands lacs américains! Vous découvririez, dans des -tableaux splendides, le secret de sentiments et d'émotions qui vont -certainement vous surprendre. Mais les descriptions les plus parfaites -n'auront jamais la puissance de la réalité. Moi-même, n'ai-je pas -souri bien des fois aux discours enthousiastes des voyageurs? -J'accusais secrètement ceux-ci d'exagérer, sinon ce qu'ils avaient -vu, du moins ce qu'ils avaient éprouvé; il me semblait parfaitement -ridicule qu'on ne pût contempler de sang-froid un lac ni parler de -montagnes sans tomber dans l'extase. - -Dans cette solitude admirable, au sein de ces forêts majestueuses, -auprès de cette mer paisible qui venait à mes pieds rouler ses flots -d'eau douce, je me sentais envahir par des pensées nouvelles. J'avais -d'ailleurs une source de réflexions autre que le spectacle de ces -merveilles; je venais de voir bien des choses pendant ce mois passé -dans les grandes cités américaines, à Boston, à Washington, à -New-York. Ah! madame, nos horizons ne nous paraissent jamais si bornés -que lorsqu'il nous arrive de vouloir les étendre. Enfermés dans notre -univers et dans notre nature, nous trouvons encore moyen de rétrécir -une si étroite prison: nous en ramenons les limites aux frontières -d'un pays, aux murailles d'une ville, aux privilèges d'une caste! -Quelquefois nous les resserrons plus encore... Voilà quelle idée me -frappa surtout, en face d'un grand peuple et d'une grande nature, que -le hasard seul me donnait l'occasion d'admirer, car je ne m'étais -jamais soucié de les connaître. Je ne remis en question aucun des -principes que j'ai servis et que je servirai toujours, mais j'appris -à ne plus mépriser les hommes qui ne les suivent point, et je sentis -naître en moi comme un immense sentiment de tolérance. Est-il -nécessaire d'ajouter, madame, que ma haine injuste s'évanouit et que -je commençai à comprendre René? - -C'était le lendemain que nous devions nous battre. J'avais passé la -journée au milieu des plus graves tourments intérieurs, regrettant -amèrement la mauvaise action que j'avais commise, tremblant d'aller -jusqu'au crime et de devenir le meurtrier de celui qui avait été pour -moi plus qu'un frère. Comme je rentrais à mon hôtel, j'y trouvai mes -deux témoins: l'un était un Américain et l'autre un Français dont -j'avais fait la connaissance en traversant l'Atlantique. Ils venaient -de se faire indiquer, par un homme du pays, la position exacte de -notre lieu de rendez-vous, au moyen des explications que les témoins -de René leur avaient données par écrit. Il était facile de s'y rendre -en bateau, par le lac, et cette voie était la plus courte, car la côte -se creuse et le chemin de terre fait à travers les bois un circuit -considérable. Mes témoins avaient déjà engagé un batelier, qui devait -les prendre à quatre heures du matin. - ---Très bien, leur dis-je, coupez le golfe en bateau. Vous voudrez -bien m'excuser si je pars avant vous; je préfère aller seul, à cheval, -par les bois. - -Ces messieurs se récrièrent. - ---Nous ne le permettrons pas, dirent-ils. Vous arriverez brisé sur le -terrain. D'ailleurs ne courez-vous pas le risque d'être attaqué, -assassiné dans cette forêt? - -Je leur affirmai que ma main, après quelques heures de cheval, ne -serait pas moins sûre. Le pêcheur qui offrait de nous traverser sourit -à l'idée d'une attaque de brigands: les profondes forêts de l'Amérique -du Nord, qui ont retenti du cri de guerre des sauvages, ne connaissent -pas les sinistres gémissements de celui qu'on égorge dans l'ombre pour -le dépouiller de quelques pièces d'or. Il fut convenu qu'à deux heures -du matin j'aurais un cheval sellé; c'était un coureur excellent qui -devait m'amener à destination en quatre heures tout au plus. - -Ah! madame, quelle promenade! quel souvenir! quel aspect solennel -prenaient ces voûtes immenses, ces feuillages obscurs, sur lesquels -pesait la nuit silencieuse! Quel calme, quelle solitude autour de moi, -et quelle agitation dans mon cÅ“ur! Peu à peu, cette agitation -s'apaisa. Le jour parut: j'avais regagné les bords du lac; à ma -droite, ses eaux s'étendaient jusqu'à l'horizon. Tout à coup, leur -couleur, d'un bleu vague, changea; je les vis s'enflammer par degrés, -ainsi que le ciel au-dessus d'elles; des traits de feu jaillirent de -leur sein, annonçant que le soleil allait paraître. Je tournai la tête -de mon cheval vers l'orient et j'attendis. A mesure que l'astre -montait, puissant, pur et splendide, il me sembla qu'un jour nouveau -se levait aussi sur mon âme. J'éprouvais une émotion intense, -vivifiante; je me dis que l'homme et sa vanité sont bien petits, que -Dieu, la justice et l'amour sont bien grands. Lorsque le soleil fut -trop haut et sa lumière trop éclatante pour qu'il me fût possible d'en -soutenir la vue plus longtemps, je me détournai, et, donnant de -l'éperon à mon cheval, je le forçai de rattraper le temps perdu. - -J'arrivai cependant le second au rendez-vous. René s'y trouvait déjà -avec ses témoins; les miens parurent presque aussitôt. Ils vinrent à -moi et m'engagèrent à prendre un instant de repos.--Il n'est pas sept -heures, me firent-ils observer; vous paraissez ému, et nous vous avons -vu de loin arriver au galop. - -Ils cachaient avec peine la surprise que devait leur causer mon -trouble évident. Ils ne pouvaient croire que je fusse lâche, et -savaient avec quelle ardeur j'avais recherché ce combat, avec quelle -impatience je l'avais attendu. Je me souviendrai toujours de leur -regard de stupéfaction lorsqu'ils m'entendirent murmurer:--Mon Dieu, -que c'est difficile! tout me semblait si simple il n'y a qu'un -instant. - ---Venez, messieurs, leur dis-je. - -Ils échangèrent un coup d'Å“il et me suivirent. Je marchai droit à -René. - -Il causait alors, d'un air tranquille, avec ses témoins et leur -remettait deux enveloppes cachetées. J'ai su plus tard que l'une de -ces lettres était pour vous, madame, et l'autre pour mademoiselle -Duriez: elles devaient être envoyées au cas où mon ami aurait été tué. - -René vit mon mouvement, s'interrompit, et fit un pas au-devant de moi. - ---Je t'ai indignement offensé, lui dis-je à voix haute; j'en ai une -profonde honte et un profond regret. Aucun homme sur la terre ne -mérite moins que toi une insulte. Tu peux exiger, pour celle que je -t'ai faite, telle réparation que tu voudras; mais je mourrai désespéré -si je n'obtiens pas de toi la promesse que tu me pardonneras lorsque -tu auras vengé ton honneur. - -J'étais à une petite distance de votre neveu, madame: il la franchit -en ouvrant ses bras, dans lesquels je me précipitai. - -M. de Linières se tut pour la seconde fois. Le souvenir de cette scène -était si vivant et si fort dans son esprit qu'il retrouvait avec lui -toutes les émotions qu'il avait alors traversées. Transporté tout à -coup dans une clairière de la forêt américaine, il serrait de nouveau -sur son cÅ“ur cet ami généreux, si gravement offensé, et il -s'abandonnait avec délices à un même mouvement d'admiration, -d'enthousiasme et de noble repentir. Il s'absorba si complètement dans -ses propres pensées qu'il oublia pour un court espace de temps le lieu -où il se trouvait, le petit salon de la marquise, et jusqu'à -l'orgueilleuse vieille femme elle-même, qu'il avait cependant un très -grand désir de toucher. Mais quand, chez un homme aussi froid -qu'Alphonse de Linières, la voix tremble et le regard se voile, les -paroles deviennent inutiles. Son récit, d'une simplicité saisissante, -rapportant des événements inouïs pour la marquise, avait bouleversé -celle-ci. L'impression était d'autant plus vive que les longues, les -amères réflexions de la veille et de la nuit avaient douloureusement -tendu les fibres de ce cÅ“ur maternel. Elle aussi voyait cette scène -étrange de duel, l'embrassement héroïque de ces deux jeunes hommes. -Elle se souvint que quelques heures auparavant elle avait encore une -fois maudit son neveu. Elle mit ses deux mains devant son visage et -fondit en larmes. - ---Oh! mon enfant, mon pauvre enfant! murmura-t-elle. - -Alphonse releva vivement la tête. - ---Ah! si vous saviez tout, madame, reprit-il, si vous l'aviez entendu -comme moi! Si vous saviez que, pendant près de deux années, son -tourment a été de se trouver séparé de vous d'une façon si entière, de -sentir peser sur lui votre mécontentement, votre blâme, votre -malédiction peut-être. Son désir, son but suprême était de se voir un -jour compris par vous, de vous prouver qu'il était digne de vous, -digne de ses illustres ancêtres, il l'espère du moins et je puis vous -l'affirmer. Quelle que soit d'ailleurs la manière dont vous jugiez ses -actes, vous ne leur prêteriez, si vous pouviez lire dans son cÅ“ur, -que des mobiles véritablement grands, sublimes, j'ose le dire. Peu -s'en est fallu qu'il ne me persuadât que la voie choisie par lui était -plus large et plus élevée que celle dans laquelle j'ai marché -jusqu'ici avec tant de fierté. Là n'était pas son intention pourtant. -Il déclare que son cas est une exception: il y a eu sacrifice, -c'est-à -dire déchirement et douleur, et je vous assure que René a -terriblement souffert. Mais il a considéré ce sacrifice comme -nécessaire... «Il fallait, m'a-t-il dit, une expiation et une -preuve.» Figurez-vous, madame, ce que mon malheureux ami a dû éprouver -en face de mon lâche et injuste mépris. Il était résolu à mourir dans -ce duel, mais il a voulu tenter un dernier effort pour regagner notre -estime, et c'est alors que lui est venue une admirable pensée. Ce -délai d'un mois, ce rendez-vous dans les forêts où il s'est exilé, -vous les expliquez-vous maintenant? Il espérait que, dans ce milieu -nouveau, surtout en présence d'une nature grandiose, je finirais par -le deviner quelque peu, et que je vous rapporterais de lui un souvenir -auquel peut-être vous daigneriez ouvrir votre cÅ“ur. Le résultat, vous -le voyez, a été, pour moi du moins, plus sûr, plus complet qu'il ne -l'avait rêvé. Ah! marquise, ah! madame, que ne puis-je vous faire voir -ce que j'ai vu, vous faire éprouver ce que j'ai éprouvé! Vous tendriez -les bras à votre neveu comme je l'ai fait moi-même, vous lui rendriez -votre amour, à lui qui vous aime si profondément, vous le béniriez, et -qui sait si vous ne l'approuveriez pas? - -Ce dernier mot mêla quelque amertume à l'attendrissement de la -marquise; elle reprit son sang-froid et ses yeux noirs eurent un de -leurs durs éclairs. - ---L'approuver, jamais! dit-elle. Mais je ne puis cesser de l'aimer. Me -voilà bien vieille, et je tremble à l'idée de mourir sans l'avoir -revu. Écrivez-lui de revenir, vicomte. - -Alphonse mit un genou en terre et baisa la main de la marquise. - ---Ah! merci pour lui! s'écria-t-il. - -Cependant madame de Saint-Villiers restait sombre. Les dernières -traces d'émotion s'effaçaient de son visage, sur lequel reparut peu à -peu une expression hautaine et sévère. Le vicomte s'était relevé et -observait ces signes avec inquiétude. Il attendit un moment qu'elle -parlât, puis lui-même rompit de nouveau le silence. - ---Vous me permettez d'écrire à René de votre part? demanda-t-il. - ---Oui: dites-lui qu'il vienne m'embrasser, que sa vieille tante n'a -plus de force, qu'elle a trop souffert pendant deux ans, qu'elle -quittera bientôt ce monde, et que, lorsqu'il lui aura dit bonsoir, il -sera libre de s'installer tout à son aise en Amérique. - -M. de Linières avait retiré un de ses gants et le pétrissait avec -impatience. De telles paroles, dites froidement, l'affligeaient et -l'indignaient. Devant les larmes de la marquise, il s'était attendu à -autre chose. Il ne voulait pas que son noble René fût traité comme un -enfant à qui l'on pardonne par faiblesse. Il ne pouvait se décider à -s'en aller, et sentait que pourtant sa visite avait déjà trop duré, -que la vieille dame devait désirer d'être seule. - -Elle parut deviner ce qui se passait en lui. - ---Voyez-vous, mon ami, reprit-elle d'une voix plus douce et un peu -voilée, tout ce que je puis faire pour mon neveu est de croire qu'il a -agi sous l'influence d'une espèce d'accès de folie: folie généreuse, -je veux l'admettre. Oui, d'après ce que vous m'avez dit, je veux -admettre que son caractère et ses intentions sont toujours à la -hauteur où je les ai vus, où je me suis efforcée de les élever pendant -vingt ans. Mais ce qu'il a fait restera la plus grande épreuve, le -plus cruel désappointement de ma vie. Je ne puis pas oublier cela, je -ne puis pas le lui pardonner, je ne puis pas cesser d'en souffrir! - ---Madame, dit Alphonse avec fermeté, songez-y bien encore avant de -m'autoriser à rappeler René en votre nom. Il va revenir vers vous -plein d'amour, plein de respect et de joie, et, s'il découvre ensuite -quels sont vos sentiments, s'il entend jamais des paroles comme -celles-ci, vous le plongerez dans le désespoir. Je vous en supplie, -madame, promettez-moi de lui tendre les bras sans arrière-pensée. Ce -n'est pas le pardon que j'implore pour lui, car le pardon suppose la -faute, et mon ami n'est pas coupable! Il n'a pas méprisé son nom. Il -n'a pas renié ses ancêtres... Il a découvert qu'il y a quelque chose -de plus grand que l'orgueil, c'est le travail, et quelque chose de -plus précieux que l'or et les titres, c'est l'amour. Vous avez dit: -folie! dites-le encore, madame. C'est le nom qu'ici-bas l'on donne aux -actions qui ne sont dictées ni par l'ambition, ni par l'intérêt, ni -par la vanité: voilà trois mobiles qui n'ont jamais fait commettre de -folies, mais qui font commettre des crimes! Ah! madame, quand René se -serait trompé, il faudrait admirer son erreur. Mon Dieu! pourvu que la -femme qui inspire un pareil héroïsme en soit digne! Le contraire -serait trop affreux. - ---Monsieur, dit tout à coup la marquise, comme frappée d'une idée -subite, mon neveu peut redevenir pour moi tout ce qu'il a été; il peut -regagner toute ma tendresse, mon estime; il peut encore me rendre -heureuse; il peut faire descendre paisiblement et joyeusement mes -cheveux blancs dans le tombeau. Je ne lui demanderai pour cela qu'une -chose... Ah! Dieu veuille qu'il y consente! Excusez-moi de ne pas -m'expliquer davantage. Vous me rendrez service de lui écrire ceci. -Dites-lui qu'il revienne, que je n'ai pas cessé de le chérir, et qu'il -tient entre ses mains la consolation de mes derniers jours. - -M. de Linières s'inclina profondément et quitta la marquise. Il -cherchait en vain dans sa tête l'explication de ce nouveau mystère, et -ne savait trop s'il devait en tirer pour son ami un augure favorable. - ---Voilà pour la tante, se disait-il tout en marchant: que sera-ce de -la fiancée? Je n'ose pas m'informer de ce qu'est devenue mademoiselle -Duriez... Pauvre René, pauvre garçon! Je suis sûr qu'elle l'aimait, -mais deux ans sont bien longs! On pleure d'abord, on attend, puis le -souvenir s'affaiblit, le doute arrive; les parents sont là qui -s'agitent, qui supplient; un beau jeune homme se présente, on sourit -et l'on est mariée. A dix-huit ans le cÅ“ur d'une jeune fille déborde -de sentiments délicats, purs et charmants, mais ce sont des fleurs -qu'un souffle effeuille; les plantes robustes, bonnes ou mauvaises, ne -croissent que plus tard. La première floraison est certainement la -plus gracieuse: on y trouve des touffes de bluets, de primevères et de -violettes, mais malheur à celui qui dans ce bouquet ravissant voudrait -chercher une immortelle! - -Enchanté de cette poétique comparaison, mais très inquiet quant au -bonheur futur de son ami, le vicomte de Linières entra à son cercle. -Il y fut accueilli avec enthousiasme, et surtout avec curiosité. -Depuis plus de dix mois on ne l'avait pas vu. Il avait passé tout ce -temps en Amérique, car il n'était pas arrivé tout d'un coup à cette -largeur d'idées qu'il avait fait paraître dans sa conversation avec la -marquise. La vivacité des impressions qu'il avait éprouvées dans la -matinée du jour de sa réconciliation avec René était tombée peu à peu, -comme cela arrive inévitablement dans de pareils cas. Ces sublimes -élans qui transportent l'âme dans des régions où elle ne saurait -demeurer sont aussi délicieux qu'ils sont rares, mais le -désenchantement, la lourde chute qui les suivent sont affreusement -pénibles. Quand nous avons atteint le sommet d'une haute montagne, -nous sommes ravis d'admiration, nous y resterions volontiers; -l'existence, nous semble-t-il, y serait plus noble et plus belle; mais -la disposition de nos organes et les nécessités de notre subsistance -ne nous permettraient pas d'y vivre. Hélas! notre âme, aussi -imparfaite que notre corps, ne peut respirer sur les hauteurs; l'air -lui manque; il faut qu'elle redescende, souvent qu'elle tombe; mais -combien la mémoire des horizons entrevus lui rend sombre et monotone -l'étroite vallée où elle chemine! - -En causant avec René, en voyageant, en réfléchissant sur les hommes et -sur les choses, Alphonse avait retrouvé l'équilibre de ses pensées et -s'était arrêté à un juste milieu, plus élevé que le domaine -d'exclusion où il avait longtemps vécu, mais plus ferme et moins -vague que le terrain mouvant de l'enthousiasme. - -Interrogé par ses amis, il fut très sobre de détails quant à son -séjour dans le Nouveau-Monde, surtout quant au but et au résultat de -son voyage. Peu lui parlèrent du comte de Laverdie, qui commençait -à être oublié. Pour lui, l'une de ses premières questions -fut:--Avez-vous entendu dire que mademoiselle Duriez fût mariée? Mais, -dans ce cercle aristocratique, on était peu au courant des nouvelles -qui se rapportaient au monde du commerce et de la finance, et l'on ne -put pas lui répondre. - -Comme il flânait le soir sur les boulevards, s'enivrant de cette -atmosphère parisienne qui, au moral ainsi qu'au physique, semble -accélérer la vie, il remarqua un groupe de jeunes gens qui se -séparaient en sortant d'un café. L'un d'eux vint seul de son côté. -C'était un beau garçon de vingt-huit à trente ans: à sa démarche ferme -et cadencée, au port de sa tête, à la coupe de sa moustache, on -reconnaissait un militaire habillé en civil. Alphonse le regarda -fixement, certain de l'avoir vu quelque part, et cherchant en vain à -retrouver son nom. Le jeune homme s'aperçut de l'observation dont il -était l'objet, regarda à son tour Alphonse, salua aussitôt et se -détourna pour lui parler. - ---M. le vicomte de Linières? fit-il en l'abordant. - ---Le capitaine Arnauld! s'écria celui-ci. Est-il possible que je ne -vous aie pas immédiatement reconnu! - ---Convenez, dit en souriant le capitaine, qu'il y a de bonnes raisons -pour que ma mémoire soit plus fidèle que la vôtre. Le premier jour où -j'eus le plaisir de vous voir faillit bien être le dernier. - ---C'est vrai: quel coup d'épée vous avez reçu là ! J'étais désolé; -jamais je n'aurais cru que vous pussiez en revenir. - ---Comment donc! Mais je me porte mieux qu'avant. Ah çà , mon cher -vicomte, si vous n'êtes point pressé, voulez-vous que nous causions un -peu? Voilà bien longtemps que je désire savoir ce qu'est devenu mon -terrible adversaire; je suis sûr que vous, au moins, pourrez m'en -donner des nouvelles. - ---Volontiers, mon cher capitaine... Et à mon tour, je vous en avertis, -je vous confesserai quelque peu. - -Arnauld parut surpris; puis, comprenant bientôt, il secoua la tête et -poussa un soupir. Ce mouvement de tête et ce soupir étaient sans prix -aux yeux d'Alphonse. Si un officier de chasseurs, jeune, beau, -amoureux et muni d'un coup d'épée, constatait ainsi sa défaite, il y -avait quelques chances pour que le cÅ“ur et la main de la jolie -Gabrielle fussent encore libres. - -Les deux jeunes gens firent quelques pas et s'arrêtèrent à Tortoni. -Arnauld, très communicatif et non encore consolé, s'étala tout à son -aise dans cette conversation qui lui plaisait. Il ne dit pas à -Alphonse tout ce que celui-ci désirait savoir, mais tout ce qu'il fut -en son pouvoir de lui apprendre. Après le duel et la retraite -inexpliquée de son rival, il s'était cru aimé. Sa convalescence avait -été longue, mais elle lui avait paru douce, car il ne vivait que du -beau rêve de son mariage avec mademoiselle Duriez; son ami Émile, du -reste, l'encourageait dans cet espoir. Le refus net et formel qui -accueillit sa demande fut donc pour lui un coup aussi cruel -qu'inattendu. Il s'en déclara du reste parfaitement remis. - ---Voyez-vous, dit-il à Alphonse d'un ton confidentiel, un soldat de -mon caractère ne doit pas se marier. Il fallait une jeune fille aussi -charmante que celle-là pour m'inspirer l'idée d'une pareille folie. -Heureusement pour elle et pour moi, elle a montré autant de bon sens -que je lui connaissais de grâce et d'esprit. - -Le pauvre officier cachait si mal son chagrin sous ces paroles, -qu'Alphonse fut tenté d'avoir pitié de lui. Arnauld, qui surprit son -regard de commisération, se hâta d'éclater de rire. - ---Ma parole! s'écria-t-il, j'en ai laissé éteindre mon cigare! -Donnez-moi donc du feu, vicomte. - ---Alors, qui mademoiselle Duriez a-t-elle épousé? demanda Linières, -qui crut sentir les battements de son cÅ“ur s'arrêter après cette -question. - ---Je ne sais pas, fit Arnauld. Vous vous doutez bien que je ne vois -plus sa famille. - -La foudre tombant au milieu du boulevard des Italiens n'eût pas -produit sur le vicomte plus d'effet que cette simple phrase. - ---Elle est donc mariée? demanda-t-il encore. - ---Mais je n'en sais rien; c'est probable. Quelle drôle de question! -Croyez-vous qu'une fille comme elle soit faite pour coiffer sainte -Catherine? ou supposeriez-vous que j'irais à sa noce, par hasard? - - - - -XII - - -Gabrielle Duriez n'était pas mariée. Gabrielle Duriez aimait René, -elle avait foi en lui, et elle l'attendait. - -Ces deux années avaient été tristes pour elle. - -Lorsque René était parti pour l'Amérique chercher du travail; -lorsqu'il avait renoncé à sa vie de molle élégance, à son titre; -lorsqu'il avait vendu, pour payer ses dettes, ses précieuses -collections, elle avait appris tout cela par son père. Le brave homme, -devant les larmes de sa fille, laissa échapper le secret de sa -conversation avec le jeune comte. En voyant le regard ardent, -enthousiaste, avec lequel elle accueillit cette confidence; en la -voyant mettre les deux mains sur son cÅ“ur et baisser les yeux d'un -air recueilli, comme si elle prêtait intérieurement, à elle-même et à -Dieu, un serment solennel, le pauvre père se troubla et se dit qu'il -avait tout perdu. Il aurait dû remettre, sans autre explication, le -billet de René; ce qu'il avait de mieux à faire, après tout, eût été -de ne pas s'en charger. Un comte qui vendait son mobilier et partait -pour l'Amérique après s'être vu refuser la main d'une riche héritière, -comme il était facile de le faire passer pour le dernier des mauvais -sujets! et le cÅ“ur de Gabrielle eût été guéri d'un seul coup. C'était -un remède un peu violent, la cautérisation brutale au fer rouge, mais -aussi comme l'effet en eût été prompt et certain. - -Jamais M. Duriez n'aurait osé avouer à sa femme la maladresse qu'il -avait commise. Il frémissait à l'idée que sa fille prononcerait un -jour ou l'autre quelque parole qui pût le trahir. Il l'épia d'abord -avec inquiétude, pâlissant quand il lui arrivait de la trouver seule -avec sa mère; au bout d'un mois, il devint plus tranquille: le nom de -René n'était pas venu une seule fois sur les lèvres de Gabrielle. - -Pendant l'hiver qui suivit, les Duriez allèrent beaucoup dans le -monde; plusieurs partis se présentèrent pour la jeune fille; elle les -refusa tous sans hésiter. Ses parents ne s'en étonnèrent pas: aucun ne -répondait précisément à leurs vues ambitieuses. - -L'été venu, il fut décidé qu'on voyagerait. En Suisse, à Lucerne, dans -les beaux salons de l'Hôtel National, on fit la connaissance d'un -prince autrichien, qui parut immédiatement disposé à mettre son cÅ“ur, -sa couronne et sa fortune (car il était riche) aux pieds de -mademoiselle Duriez. Madame Duriez triomphait. Un soir, elle accourut -toute rayonnante dans la chambre à coucher de sa fille. - ---Ma chérie, lui dit-elle, embrasse-moi. Le prince a demandé ta main. - ---Ah! chère maman, fit la jeune fille, je vais t'embrasser pour avoir -dit non. - ---Comment, non? s'écria madame Duriez abasourdie. - -Gabrielle défaisait devant la glace ses beaux cheveux blonds, fins et -légers comme de la soie. Elle se mit à rire tout en continuant à se -regarder. - ---Pourquoi as-tu renvoyé ma femme de chambre allemande? demanda-t-elle -à sa mère. - ---Parce qu'elle n'avait pas l'ombre de goût; elle travaillait mal et -te coiffait en dépit du bon sens. As-tu besoin qu'on t'aide? Je vais -t'envoyer la mienne. - ---Ce n'est pas cela que je veux dire; mais j'ai oublié tout mon -allemand. Quelle langue veux-tu que je parle si je deviens princesse? - ---Quelle est cette plaisanterie? dit madame Duriez. Tu parleras -français naturellement. - -Gabrielle rit un peu plus fort. - ---Allons, maman, fit-elle, ce n'est pas sérieux? Tu ne veux pas que -j'épouse un homme qui me dirait: Che fous atore! - -Le prince, pourtant, ne se tint pas vite pour battu. Il suivit la -famille Duriez à Paris, où il s'installa dans l'intention d'y passer -l'hiver. Il se fit recevoir dans les sociétés où il croyait devoir -rencontrer Gabrielle; cela lui était facile, car la présence de ce -noble étranger honorait un salon. Il se donnait toutes les peines du -monde pour plaire à la jeune fille, dont il était sincèrement et -sérieusement épris. C'était un homme d'un extérieur passable, d'un -esprit nul, d'un caractère triste, et qui obsédait parfaitement -Gabrielle. - ---C'est trop fort! disait-elle quelquefois. Il m'a gâté le Righi et la -chapelle de Guillaume Tell, et il faut encore qu'il m'empêche de -danser... Il a donc juré d'empoisonner tous mes plaisirs? - -Gabrielle ne se moquait de ses prétendants que lorsqu'elle commençait -à les craindre: or jamais elle n'en avait eu de plus redoutable que le -prince. M. et madame Duriez étaient désespérés de l'étrange -obstination de leur fille; sous les plaisanteries auxquelles elle -avait recours pour se défendre, ils devinaient une fermeté de -résolution qui les épouvantait. Un jour, madame Duriez ne put retenir -ses larmes, et M. Duriez supplia sa fille, presque à genoux, -d'expliquer enfin sa conduite. - ---Je ne m'y suis jamais refusée, dit celle-ci très émue. Cette -explication est si simple que je la croyais inutile. Je n'épouserai, -mes chers parents, qu'un homme que j'aimerai. - -Cette réponse, bien qu'assez naturelle, eut pour effet de transformer -en colère la douleur de madame Duriez. Elle s'emporta comme jamais -cela ne lui était arrivé et traita Gabrielle de fille romanesque et de -folle; celle-ci sentit aussitôt se sécher dans ses yeux les larmes que -l'attendrissement y avait fait monter. - -Sur ces entrefaites, Émile parut. Il ne lui fallut pas longtemps pour -être au courant de ce qui se passait. - ---Sais-tu ce que tu me ferais supposer? dit-il à sa sÅ“ur, croyant -probablement lancer un trait spirituel et sans conséquence. Eh bien, -que tu penses encore à ce joli drôle, le comte de Laverdie. - -M. Duriez tressaillit et regarda sa fille. Elle était devenue plus -blanche que de la cire et levait les deux mains d'un geste machinal, -comme pour repousser le mot affreux qui venait la frapper en plein -cÅ“ur. - ---Elle peut penser à lui, s'écria vivement madame Duriez. Jamais elle -ne l'épousera tant que son père et moi serons de ce monde! - -Émile se précipita vers sa sÅ“ur et mit ses deux bras autour d'elle; -il était temps, elle venait de s'évanouir. Ce ne fut pas sans peine -qu'on parvint à lui faire reprendre connaissance au bout d'une -demi-heure. Ses parents, doublement inquiets et affligés, -l'entourèrent des plus tendres soins. On évita toute allusion à la -cause de sa défaillance; pendant plusieurs jours on ne la contraignit -pas de se rendre à des bals où le prince était invité. Mais la pauvre -enfant commença à se sentir bien seule et bien malheureuse et à -regarder vers l'avenir avec angoisse. - -Tandis qu'elle se demandait, le cÅ“ur serré, ce que René était devenu, -et pourquoi son absence et son silence se prolongeaient aussi -longtemps, madame de Saint-Villiers, qui avait reçu la visite -d'Alphonse, cherchait de quelle façon elle allait s'y prendre pour se -rapprocher de la famille Duriez. - -La vieille marquise n'avait jamais, ni dans son amour, ni dans sa -pensée, séparé René de Gabrielle. Sa filleule et son neveu!... Dieu! -la certitude qu'elle allait les revoir et les presser ensemble sur son -cÅ“ur: y avait-il encore un sentiment de rigueur ou d'orgueil qui pût -tenir contre cela? - -Elle reçut de René une lettre qu'elle baigna de larmes de joie. Elle y -vit une reconnaissance profonde pour sa bonté; elle y retrouva toute -la tendresse et toute la grâce de l'enfant sensible et charmant, et, -en même temps, elle y découvrit ce qu'elle n'avait pas connu dans son -neveu, l'énergie et la force de l'homme fait. Elle se sentit comme -dominée par la révélation de ce beau caractère.--Ah! s'écria-t-elle, -avec un mouvement de fierté passionnée, il peut renier son nom, il ne -démentira pas le sang de sa race! - -René appartenait à la noble race de ceux qui s'inclinent devant la -puissance de la vérité et celle de l'amour. - -Madame de Saint-Villiers lui écrivit à son tour. Probablement qu'elle -lui révéla cette fameuse condition dont elle avait parlé au vicomte de -Linières. Le fait est qu'après la réponse de René, la réconciliation -était complète, et le retour du jeune homme fixé aux premiers jours du -mois de juillet. - -Cependant madame de Saint-Villiers n'avait pas encore revu la famille -de sa filleule. Il lui en coûtait beaucoup de faire les premières -avances à ces bourgeois. Ah! s'il n'y avait eu que Gabrielle toute -seule! Mon Dieu! combien le cas était embarrassant. Il n'entrait -pourtant pas dans sa pensée qu'elle ne dût être accueillie avec -gratitude et avec joie. - -Un jour, elle fit atteler pour se rendre rue des Petites-Écuries, et, -quand le valet de pied eut refermé la portière et relevé le -marchepied, elle lui cria: Au Bois! Une autre fois, elle commença une -lettre à madame Duriez, et, après avoir tracé ce mot «Madame» et -réfléchi pendant un instant, elle écrivit à sa couturière d'avoir à -passer chez elle, le lendemain avant midi, et d'apporter des -échantillons de velours pour un manteau. - -Il arriva cependant un matin que la marquise n'y tint plus. Ce -matin-là , elle courut à son secrétaire, prit une plume et une feuille -de papier à lettres, sourit au portrait de René qu'elle avait remis -elle-même à sa place, et écrivit rapidement ce qui suit: - - - «Ma belle et chère filleule, - - »Refuserez-vous de venir embrasser votre vieille marraine qui - s'est aperçue qu'elle ne peut plus vivre sans vous voir? Je vous - attendrai demain dans l'après-midi, Dieu sait avec quelle - impatience! Arrivez tôt, ma chère enfant, j'ai une foule de - choses à vous dire depuis tantôt deux ans que je n'ai pu causer - avec vous. - - »Je vous envoie les baisers que j'aurais voulu vous donner - pendant tout ce temps. - - - »A demain.» - - -Le lendemain, vers une heure, Gabrielle entrait sous la voûte bien -connue de la vieille maison, rue de Grenelle-Saint-Germain. Elle -traversa lentement la cour, pénétra sous la galerie et arriva au pied -de l'escalier de marbre. Son cÅ“ur était si plein d'espoir qu'elle -avait le loisir de songer au passé; elle s'arrêta un instant avant de -monter, ainsi qu'elle avait fait, deux ans auparavant, lors de sa -dernière visite. - -Elle avait changé depuis. Ce n'était plus l'enfant rieuse, -coquettement vêtue de bleu pâle et la tête pleine de poétiques -visions: c'était une jeune fille ardente et sérieuse, qui savait qui -elle aimait, et qui songeait à être digne du grand sacrifice fait pour -elle. Sa mise, d'une simplicité gracieuse et sévère, répondait à la -tournure plus grave de ses idées, et faisait ressortir la finesse -délicieuse de ses traits et la profondeur de ses yeux admirables. - -Elle sourit en commençant de gravir l'escalier, parce qu'elle se -souvenait que, sur ces mêmes marches, le comte de Laverdie l'avait une -fois croisée sans la reconnaître. - -Une minute après, elle était pressée entre les bras de sa marraine. - -Elles s'embrassèrent longuement, d'un mouvement ému et presque -solennel. Puis la vieille dame essuya ses larmes, écarta de son sein -la jeune fille, et la contempla avec admiration en la maintenant un -instant à la longueur du bras. - ---Ah! petite fille, lui dit-elle, que vous êtes jolie et que vous êtes -bonne, et que mon René est donc heureux! - -Ces quelques mots et l'accent dont ils furent dits déterminèrent -l'explosion des sentiments de toute nature qui gonflaient le cÅ“ur de -Gabrielle; elle éclata en sanglots violents. La marquise, à peine -moins troublée qu'elle, s'efforça de la calmer. Quand toutes deux -furent un peu remises, madame de Saint-Villiers commença son récit. Il -lui fallait apprendre à Gabrielle tout ce qu'elle savait sur le séjour -de René en Amérique, puis le voyage d'Alphonse et la scène du duel; -enfin elle parla des dernières lettres de son neveu. Elle cacha tout -ce qu'elle-même avait souffert, souffrait encore de l'abaissement -volontaire d'un comte de Laverdie. C'était sans doute l'effet d'un -tact exquis: elle ne voulait ni attrister ni blesser Gabrielle; mais -elle pensait d'ailleurs qu'elle ne pourrait être comprise. Elle était -mieux que cela pourtant, elle était devinée. L'âme fine de Gabrielle -saisissait à merveille ce que les mots ne disaient point; mais il n'y -avait en elle aucun étonnement, aucune révolte contre ce qui, pour -elle, cependant, devait être l'injustice d'un orgueilleux préjugé. -Cette enfant savait la puissance de certaines idées sur les hommes, et -elle était capable d'estimer la sincérité partout. Seulement elle se -disait que René devait être très supérieur et très grand, et elle -sentait son cÅ“ur déborder d'un amour infini. - -Lorsque la jeune fille se disposa à partir, madame de Saint-Villiers -annonça l'intention de la reconduire dans sa voiture. Elle fut très -surprise de voir sa filleule rougir d'un air embarrassé et de -l'entendre décliner cette offre sous prétexte que sa femme de chambre -avait dû l'attendre. - ---Vous renverrez votre femme de chambre, ma chère, dit la marquise -avec quelque impatience. - -Gabrielle rougit plus encore. - ---Ah çà ! que se passe-t-il? fit la vieille dame tout à fait -intriguée. Craindriez-vous, par hasard, que je ne fusse mal reçue chez -vous? - ---Ah! madame... dit la jeune fille. Elle baissa les yeux et se tut. - -Il y eut un instant de silence. La rougeur de Gabrielle avait disparu -pour faire place à une grande pâleur. Elle n'osait regarder sa -marraine, dont la physionomie, effectivement, lui eût paru peu -rassurante. Madame de Saint-Villiers avait redressé sa tête -aristocratique et fière, que de magnifiques cheveux blancs -couronnaient comme un diadème; un incroyable dédain courbait l'arc de -ses lèvres, et de ses prunelles jaillissait un feu qui semblait -capable d'anéantir, eussent-ils été présents, les misérables objets de -ce mépris souverain. - -Madame de Saint-Villiers se souvint-elle tout à coup des secrètes -douleurs des deux dernières années? Eut-elle pitié de la douce -créature debout devant elle, dont la tristesse et la pâleur étaient -touchantes comme une prière? On peut supposer l'un et l'autre, car -subitement l'éclat de son regard s'éteignit, sa bouche se détendit -dans un sourire; elle s'approcha de Gabrielle et lui prit la main. - ---Chère petite, consolez-vous, lui dit-elle. Je gagnerai l'amitié de -vos parents; j'obtiendrai leur consentement à votre mariage. Je crois -en avoir le moyen, ajouta-t-elle avec finesse. Et si j'échoue, eh -bien... je vous enlèverai, vous verrez. - -Gabrielle leva les yeux; elle parut chercher un instant des mots -dignes de son admiration et de sa reconnaissance, et, n'en trouvant -sans doute aucun assez profond, elle s'agenouilla devant la marquise. - -Lorsqu'elle rentra chez ses parents, tous les deux se trouvaient -absents. Elle ne songea pas à se plaindre d'un moment de solitude, et -passa le reste de l'après-midi au milieu des rêves les plus -enchanteurs. Deux ans d'attente et d'anxiété étaient amplement -rachetés par le bonheur qu'elle éprouvait, et d'ailleurs elle oubliait -ses luttes et ses larmes dans la pensée que René avait, lui aussi, -beaucoup souffert. - -Dans la soirée, elle attendit que son frère eût quitté la maison, -comme c'était l'habitude de celui-ci après le dîner, puis elle pria -ses parents de vouloir bien lui prêter un moment d'attention. - -M. et madame Duriez étaient tout prêts à l'écouter, car ils -n'ignoraient pas que leur fille avait ce jour même rendu visite à la -marquise de Saint-Villiers. Ils échangèrent un coup d'Å“il pour -s'encourager l'un l'autre à rester fermes, ou plutôt M. Duriez subit -le coup d'Å“il redoutable de sa femme, puis ils donnèrent la parole à -la jeune fille. - ---Madame de Saint-Villiers a désiré me revoir, dit celle-ci, parce -qu'elle s'est réconciliée avec son neveu... - -Elle hésita, espérant une question, un mot; ne rencontrant qu'un -silence glacial, elle continua d'une voix basse, rapide et décidée: - ---Elle sait bien que le sort de René et le mien ne peuvent pas être -séparés. - ---Pas être séparés! répéta madame Duriez avec explosion. Mais ils -n'ont jamais été réunis, que je sache. - ---Ah! chère maman, mon père vous dira que depuis deux ans M. Laverdie -travaille courageusement à conquérir ma main, et à effacer jusqu'aux -moindres traces d'une jeunesse un peu légère. - -Madame Duriez se tourna lentement et majestueusement vers son mari; -son visage un peu gras, régulier de traits, assez beau, était soudain -devenu tout blanc; des larmes de colère brillaient dans ses yeux. - ---Vous saviez cela, monsieur Duriez? dit-elle en appuyant sur chaque -syllabe avec une énergie de fâcheux augure. - -Quant à lui, il aurait voulu rentrer sous terre. - ---J'ai cru, balbutia-t-il, que Gabrielle oublierait... - -Madame Duriez était stupéfaite: était-il possible que pendant deux -années son mari lui eût caché quelque chose! Elle le regarda, puis sa -fille. Celle-ci, sentant que son père lui était favorable, mais voyant -combien il avait besoin d'être soutenu dans ces bonnes dispositions, -s'était glissée jusqu'à lui; elle s'était emparée d'une de ses mains -qu'elle serrait en guise d'encouragement, tout en levant vers sa mère -son beau regard plein de supplication. - ---Mais c'est donc un complot! s'écria madame Duriez. - ---Ma chère amie, je te jure... - -Elle l'interrompit avec fureur. - ---Comment! mais c'est un véritable aventurier que ce Laverdie! -N'est-il pas assez prouvé qu'il n'en voulait qu'aux millions de votre -fille? - -Si madame Duriez ne s'était point tant hâtée à se mettre en colère, il -est probable que la scène eût tourné tout différemment. M. Duriez -était fort éloigné de prendre le parti de sa fille, et encore plus de -secouer l'ascendant de sa femme. Mais il était honnête et juste, bien -que faible. Il savait combien l'accusation de bassesse portée contre -le comte était mal fondée, puisque deux ans auparavant, dans leur -dernière entrevue, rue des Petites-Écuries, il eût suffi à M. de -Laverdie de dire un seul mot pour obtenir cette énorme dot, toujours -mise en avant. Il protesta donc avec force. Gabrielle l'en remercia -par ses caresses; et madame Duriez, que confondait cette révolte -inattendue, crut son mari beaucoup plus décidé qu'il ne l'était à -favoriser les désirs de leur fille. - -Un peu de lumière jaillit de cette conversation. La délicatesse, -l'amour sincère et fidèle de René furent tellement mis en évidence que -madame Duriez se vit positivement à bout d'arguments. Gabrielle ayant -parlé d'abandonner sa dot et d'aller, après son mariage, défricher -aussi les forêts de l'Amérique, la pauvre femme se prit à trembler à -l'idée de perdre sa fille. Elle saisit entre ses bras la petite -enthousiaste; elle l'embrassa à plusieurs reprises. - ---Mon Dieu, soupira-t-elle, et j'avais rêvé de faire une princesse de -cette enfant! - -Un sourire fugitif effleura les lèvres de Gabrielle, mais elle ne -répondit rien. - -L'avenir réservait à madame Duriez une consolation suprême. Madame de -Saint-Villiers vint la voir et lui tendre la main. Elle eut la joie de -faire attendre dans son salon l'orgueilleuse marquise; elle lui -vendit cher ses bonnes grâces. - ---Mon Dieu, dit-elle, oui: nous marierons nos deux enfants puisqu'ils -s'aiment. C'est une assez singulière raison, vu l'époque où nous -sommes. Ah! bien, s'il suffisait seulement de dire: je vous aime!... -Généralement il n'en est pas ainsi, l'on demande autre chose. C'est -assez naturel, en effet, qu'au contrat chacun apporte sa part. - -Évidemment le mariage faisait à madame Duriez l'effet d'un -pique-nique. - ---Ce qu'il y a d'extraordinaire, poursuivit-elle, c'est que c'est -justement parce qu'ils se sont aimés qu'ils ne sont pas encore mariés. -Voilà ce qui me dépasse absolument. Il est vrai que je ne suis pas -romanesque; non, je ne m'en suis jamais piquée, grâce au ciel! Quand -j'ai épousé M. Duriez, ce n'est pas que je l'aimais, car je ne l'avais -pas vu trois fois. Mes parents ont arrangé cette affaire; ils se sont -assurés qu'il était honnête homme et que nos fortunes se trouvaient -égales. Je me suis fiée à eux, et je n'ai pas eu lieu de m'en -repentir. M. Duriez en dirait autant de son côté, je crois. Là , enfin, -voyons, si ces deux enfants ne s'étaient pas mis tout à coup dans la -tête de s'aimer, ma fille serait comtesse de Laverdie à l'heure qu'il -est; le mariage se serait fait tout tranquillement, et depuis deux ans -ils seraient heureux. N'êtes-vous pas de mon avis, madame la marquise? - -La marquise inclina gravement la tête. Elle s'était attendue à ce que -madame Duriez ferait tout pour la blesser et la forcer à rompre -définitivement; mais les moyens employés par celle-ci manquaient leur -effet à cause de leur grossièreté même. On éprouvait plus de dégoût -que de colère à voir cette femme, jadis si platement obséquieuse, -poser le masque et laisser éclater ses sentiments vulgaires. Le -langage et le ton de la voix s'accordaient du reste avec les paroles. - ---Madame, dit la marquise au moment de se lever pour partir, vous avez -fait tout à l'heure une remarque dont j'ai admiré la justesse, et dont -la forme, tout à fait concise, m'a charmée: dans un contrat, -disiez-vous, chacun doit apporter sa part. Mademoiselle votre fille -possède, n'est-ce pas? une dot de plusieurs millions... - -Ces deux mots passèrent entre les lèvres de madame de Saint-Villiers -nettement, tranquillement, sans intonation ironique. - ---Quinze cent mille francs de dot, et une fortune de quatre millions -en perspective, dit madame Duriez. - -Cette fois chaque syllabe retentit avec un accent de clairon. - ---Voici ce que je donne à mon neveu, reprit madame de Saint-Villiers. - -Elle était admirablement digne, cette vieille dame, dans son geste -plein de simplicité; elle tendit un papier plié à madame Duriez. - -Celle-ci le prit et le considéra avec une expression effarée. - -C'était le fac-similé du testament par lequel le marquis Hubert de -Saint-Villiers léguait au fils de son petit-neveu René de Laverdie, au -cas où celui-ci se mariât et eût un fils, le marquisat de -Saint-Villiers avec le titre attaché au domaine. A cette pièce en -était jointe une autre par laquelle le comte René de Laverdie, seul -héritier de ce nom, se désistait, dès son vivant, de son titre en -faveur de son fils aîné. - -Voilà quelles étaient les conditions que la marquise avait imposées à -son neveu pour prix de sa réconciliation avec lui. S'il n'avait pas -consenti à laisser revivre les noms et les titres si chers au cÅ“ur de -la vieille dame, elle fût morte en le maudissant. Or il n'avait pas -hésité. Il respectait ces titres, il vénérait ses ancêtres, et surtout -il chérissait sa tante. Son but, à lui, était atteint: il avait -affranchi son esprit et sa raison; il avait réparé ses fautes et -prouvé son amour. D'ailleurs il ne se croyait pas en droit d'enlever à -son fils, s'il en avait un, l'héritage de noblesse qui devait lui -appartenir; il se promettait de faire de ce fils un homme: peu lui -importait ensuite qu'il fût un comte et un marquis. - -Cependant madame Duriez reconduisait madame de Saint-Villiers. - ---Chère marquise, lui disait-elle, quel homme remarquable que votre -neveu! Quel courage! Quel caractère splendide! Nous serons fiers, -croyez-le bien, de lui donner notre Gabrielle. Il revient dans -quelques jours, n'est-ce pas? Quand je pense que voilà bientôt deux -ans qu'il est parti... Dieu! que ce temps nous a semblé long! - -Madame de Saint-Villiers se sauvait positivement; elle ouvrait les -portes elle-même. Au vestibule, elle se trompa et se précipita dans -une serre; la maîtresse du logis voulut absolument la retenir pour lui -montrer des plantes rares. - -Par bonheur, M. Duriez, quittant les bureaux, pénétrait dans la maison -d'habitation. Il aperçut ces dames au milieu des palmiers et -s'empressa de venir les rejoindre. Comme, dans sa bonhomie, il ne -manquait ni de délicatesse ni de tact, sa présence fut loin d'être -mal venue. Il regardait sa femme à la dérobée avec un grand -étonnement; c'est qu'il ne comprenait rien au changement qu'il -remarquait en elle, à son air radieux, à ses manières empressées -auprès de la marquise.--Tant mieux, pensa-t-il, je vais pouvoir me -réjouir du bonheur de Gabrielle.--Le matin même, il avait reçu, par un -de ses correspondants, des nouvelles de M. Laverdie: on rendait à -l'intelligence et au caractère de ce jeune homme un témoignage des -plus flatteurs. René avait pris son rôle au sérieux, paraît-il; il -était tout tranquillement sur le chemin de faire fortune. - -Enfin la marquise put prendre congé. - -M. Duriez l'accompagna à travers la cour jusqu'à sa voiture. Elle lui -dit adieu et lui serra la main avec une véritable effusion. Pour la -première fois de sa vie, elle se demanda si tous les honnêtes gens -n'étaient pas égaux; mais, après secondes réflexions, cette idée lui -parut monstrueuse. - ---J'ai assuré, se dit-elle alors, le bonheur de mes deux enfants, des -deux seuls êtres qui me restent à aimer; j'ai sauvé le nom de -Saint-Villiers et celui de Laverdie: je puis maintenant mourir en -paix. Mais combien il m'en a coûté, grand Dieu! - - - - -XIII - - -Cette année-là , l'été s'annonça très chaud. - -Gabrielle avait obtenu de ses parents qu'on n'allât pas demeurer dans -les environs de Paris; mais, dès le commencement du mois de juin, elle -supplia en secret son père de louer de nouveau un chalet à Trouville. - ---Comment, ma petite minette, lui disait le bonhomme, mais je croyais -que tu détestais Trouville! - -Comme Gabrielle rougit une ou deux fois après de semblables réponses, -M. Duriez finit par comprendre. - ---René Laverdie revient par le Havre, se dit-il. Mais c'est une -singulière idée quand même; elle ne le verra pas plus tôt. Enfin, ce -que petite fille veut... - -Il partit un samedi soir pour Trouville, et le lendemain, à son -retour, il annonça qu'ayant trouvée libre la maison où la famille -avait passé l'avant-dernier automne, il avait cru ne pouvoir mieux -faire que de la louer. Madame Duriez se montra satisfaite. Émile ne -dit rien: depuis que les événements lui avaient donné tort, il se -renfermait, à la maison, dans un silence plein de dignité; personne -d'ailleurs ne songeait à s'en plaindre. Gabrielle fut gracieuse comme -toujours dans sa reconnaissance. Elle entourait son père de soins, -d'attentions; son affection pour lui semblait avoir grandi. Elle -sentait peut-être qu'elle avait quelque chose à réparer à son égard, -car il était le seul à qui madame Duriez n'eût pas encore entièrement -pardonné. - -Lorsque Gabrielle eut devant ses yeux la mer et sous ses pieds le -sable de la plage, elle se trouva contente. Les flots bleus, le port -du Havre, la double jetée de Trouville, représentaient pour le moment -tous ses souvenirs et toutes ses espérances; elle aurait plus de -patience ici que dans tout autre endroit pour attendre le retour de -René. Chacun de ces bateaux à vapeur, dont elle découvrait la première -à l'horizon le panache de fumée, pouvait être celui qui ramenait son -fiancé auprès d'elle. - -Son fiancé! C'était donc vrai? Parfois elle se disait qu'elle était -trop heureuse; elle éprouvait une sorte d'effroi. Il lui semblait que -Dieu eût rassemblé tout à coup la somme immense de félicité répandue -sur la terre pour la lui mettre dans le cÅ“ur: sa part de joie était -trop grosse, cela devait faire tort à quelqu'un. - -Dans cette pensée, elle s'ingéniait à trouver du bien à accomplir, des -tristesses à soulager. Quand elle avait vu chacun satisfait et -souriant autour d'elle, elle s'échappait, allait plus loin, cherchait -dans le pays de pauvres masures, des cabanes de pêcheurs bien -misérables, bien sombres, et les éclairait tout à coup du rayonnement -de son visage radieux; elle y répandait les bonnes paroles et les -poignées d'or. Mais, après avoir ainsi puisé à pleines mains dans son -trésor d'amour et de bonheur, comme elle le trouvait encore grandi, -elle se prenait à ressentir la même épouvante délicieuse. - -Un jour, elle reçut ainsi que ses parents une invitation pour un bal. -C'était une fête donnée à bord d'un bâtiment en rade au Havre. Des -membres d'une société savante revenaient, sur ce bâtiment, d'une -longue, périlleuse et très curieuse expédition: le bal était en leur -honneur. Madame Duriez décida que l'on s'y rendrait et Gabrielle -battit des mains, car elle n'avait jamais dansé à bord d'un vaisseau. -Traverser la Seine en toilette de bal, on ne devait pas y songer; il -fut convenu que l'on passerait deux jours au Havre, pour la -circonstance, et des chambres furent retenues à l'hôtel Frascati. - -En conséquence, le matin de la fête, madame Duriez, Gabrielle et -Émile, deux femmes de chambre et autant de malles furent embarqués sur -le bateau qui fait le service de Trouville au Havre. Au moment -d'entrer dans le port, il fallut attendre pour laisser le passage à un -steamer de la Compagnie transatlantique. Il arrivait majestueusement, -paré pour le retour, ses vergues dressées, ses voiles roulées et -serrées dans leurs étuis d'une blancheur de neige. Les passagers en -foule se pressaient sur le pont. Parmi eux beaucoup d'étrangers, sans -doute, saluaient pour la première fois les côtes de la France; pour -d'autres, au contraire, ces côtes riantes étaient celles de la patrie, -revues après de longues années: de tant de cÅ“urs, peu devaient être -indifférents. - -Sur le bateau de Trouville, sur la jetée, régnait aussi une certaine -émotion: la rentrée au port, comme le départ d'un vaisseau, voilà des -spectacles devant lesquels l'habitude même de les voir ne permet pas -de rester froid. - -Ses deux petites mains posées sur le plat-bord, la joue pâle, les -lèvres tremblantes, Gabrielle regardait aussi; son trouble, à elle, -était bien naturel. D'un jour à l'autre, René Laverdie pouvait -arriver; peut-être qu'il se trouvait là , à quelques mètres d'elle, -dans cette foule qu'elle parcourait d'un regard ardent. Mais la -distance était cependant trop grande pour que les passagers des deux -bateaux pussent distinguer réciproquement leurs traits. Le beau -transatlantique vira de bord, parut hésiter une seconde, puis pénétra -dans le port, glissant avec lenteur le long de la jetée, d'où -s'élevèrent aussitôt mille cris de bienvenue. - -La fête du soir eut lieu; elle fut très brillante et tout s'y passa à -merveille. Gabrielle dansa beaucoup; on admira sa beauté et la grâce -de sa toilette, mais on trouva généralement dommage qu'une si jolie -personne eût si peu d'animation; quelques-uns de ses danseurs durent -même garder la conviction qu'elle manquait d'esprit, car elle laissa -plus d'une fois sans réponse leurs saillies les plus vives et leurs -compliments les mieux tournés. - -Le fait est qu'elle pensait à ce paquebot du matin. C'était ridicule, -sans doute, mais elle se sentait persuadée qu'il avait amené René. -Quelque chose lui disait que le jeune homme n'était pas loin d'elle. -Une ou deux fois, elle tressaillit, croyant qu'elle l'avait aperçu. - -C'était pourtant être par trop enfant; car quelle vraisemblance y -aurait-il eu à ce que René, à peine débarqué après deux ans d'absence, -n'imaginât rien de mieux, pour occuper sa première soirée, que de se -rendre au bal?--Qui sait? s'il avait appris que j'y suis, pensait -Gabrielle. Puis elle se moquait d'elle-même et, en ceci, elle n'avait -peut-être pas tort. - -Quoiqu'elle se fût couchée tard, Gabrielle ouvrit les yeux de bonne -heure le lendemain matin. Elle secoua sa jolie tête, comme un oiseau -qui se réveille, et promena tout autour d'elle des regards étonnés. -Elle ne reconnaissait plus la position de sa fenêtre, et ne se -rappelait pas avoir jamais eu le malheur de posséder une chambre à -coucher d'acajou. Tout à coup, elle aperçut une robe blanche sur une -chaise et des souliers de satin sur le tapis; le jour se fit aussitôt -dans son esprit. Elle se souvint qu'elle avait dansé la veille à bord -d'un trois-mâts, en l'honneur de la science, et qu'elle était au -Havre, à l'hôtel Frascati. Tandis qu'elle se renversait sur -l'oreiller, suivant le fil de ses idées qui se débrouillait -paresseusement, il lui sembla que soudain une voix lui criait dans -l'oreille: «Il est là .» Et elle se redressa vivement. Une minute -après elle se disait:--Que je suis folle!... Mais, c'est égal, elle -ne pouvait plus se rendormir. Elle s'habilla vite et sonna sa femme de -chambre. - ---Céline, lui dit-elle, ayez l'obligeance de faire chercher une -voiture et tenez-vous prête à m'accompagner. - -Que mademoiselle se fût coiffée sans son secours et désirât sortir à -sept heures du matin ne parut surprendre en rien la femme de chambre. -Elle obéit avec empressement, et, quand toutes deux furent dans le -fiacre, elle eut à transmettre au cocher l'ordre de les conduire à -Sainte-Adresse. - -Il faisait extrêmement beau. L'air était doux, le soleil encore voilé -par cette brume légère qui annonce les journées chaudes. Dans la rue -de Paris, les volets des croisées et les devantures des boutiques -s'ouvraient avec un bruit joyeux. A droite, entre les maisons, au fond -de toutes les rues transversales, on voyait se dresser les mâts des -vaisseaux. En face s'élevait la côte d'Ingouville, avec ses blanches -habitations qui, du sein de leurs nids de verdure, semblaient rire aux -rayons du matin. - -La voiture passa derrière l'hôtel de ville et descendit le boulevard -de Strasbourg; puis elle quitta les quartiers élégants et les voies -larges, elle entra dans la rue d'Étretat. - -Gabrielle ne connaissait pas le Havre et regardait tout avec -curiosité. A mesure qu'elle s'éloignait du port, l'aspect de la ville -devenait moins intéressant; mais ce qu'elle était surtout impatiente -de contempler, c'était la vue qui l'attendait en haut de la falaise, -cette vue immense de la mer, du Havre et de l'embouchure de la Seine, -la plus belle, a dit Chateaubriand, après Constantinople. - -Elle descendit de voiture à l'entrée d'un petit sentier, le plus -singulier petit sentier et le plus charmant que l'on puisse voir; il -grimpe entre deux rangées d'arbres énormes, à peine séparés d'un -mètre, et dont les racines saillantes le transforment en escalier. -L'ascension fut assez longue, mais Gabrielle la trouva délicieuse. - -C'est ainsi qu'elle parvint sur la falaise. - -Elle voyait donc enfin la mer comme elle avait désiré la voir! Ce -n'était plus l'espace borné, la bande bleuâtre et étroite qu'elle -apercevait de ses fenêtres à Trouville: c'était l'immensité, l'infini. -Sur la surface étincelante de cet abîme, les plus puissants voiliers -semblaient des feuilles mortes jetées par le vent sur le sein d'un -lac; des milliers et des millions de vagues, que la distance -aplanissait, se confondaient en un frissonnement unique, incessant et -doux. A cette grande hauteur, aucun bruit ne parvenait que la voix -imposante, quoique affaiblie, de la mer. - -Gabrielle s'était avancée sur la falaise aussi loin qu'il était -possible de le faire sans imprudence. Elle paraissait tout à fait -absorbée dans la contemplation de l'Océan. En se tournant un peu à -gauche cependant, elle eût embrassé du regard une autre partie de cet -incomparable panorama, non moins digne de son admiration: c'était la -ville du Havre, au pied de ses collines chargées de verdure; ses -bassins, sa jetée, ses vaisseaux innombrables; c'était la Seine, dont -les eaux, en se précipitant dans la mer, traçaient au loin à travers -l'azur un monstrueux sillon jaunâtre. La jeune fille se décida à jeter -à la fin un coup d'Å“il vers la terre; il est probable qu'elle rendit -justice à la beauté du spectacle qui l'attendait de ce côté; elle dut -l'examiner jusque dans ses détails, car elle remarqua dans le port la -double cheminée rouge d'un bateau transatlantique. - -Quand elle eut assez regardé et la Seine, et la mer, et la ville, elle -entra dans la chapelle consacrée à Notre-Dame-des-Flots. Tandis que sa -femme de chambre s'agenouillait pour prier, Gabrielle se mit à -examiner curieusement les ex-voto qui couvraient les murs. Presque -tous avaient été placés là en signe de reconnaissance après quelque -délivrance signalée, et presque tous par des marins sauvés d'un -naufrage ou par leurs familles. Une seule des inscriptions exprimait -une prière, et celle-là si navrante que Gabrielle en fut frappée. -C'étaient ces mots, gravés sur une simple tablette de marbre: «Mère -des douleurs, prenez pitié de moi!» Une initiale et une date, et voilà -tout... Mais que de tristesse dans ce cri! Ce n'était pas une -souffrance ordinaire, une épreuve visible qui avait dû l'inspirer, -mais quelque affreuse torture morale, l'étreinte peut-être d'une -effroyable tentation. Il y avait dans cette supplication quelque chose -de si mystérieux et de si mélancolique que les larmes remplirent les -yeux de Gabrielle. - -Cependant l'heure avançait, et elle songeait à s'éloigner, lorsqu'elle -s'aperçut que Céline s'était endormie sur son prie-Dieu. La pauvre -fille avait attendu pendant une partie de la nuit le retour de sa -jeune maîtresse, et, la promenade au grand air du matin ayant sans -doute achevé de l'accabler, elle venait de se laisser surprendre par -le sommeil. - -Pour certaines âmes, un instant de solitude en face d'une nature -sublime est un plaisir inappréciable. En sa qualité de jeune fille du -monde, Gabrielle rencontrait rarement cette jouissance. Elle se garda -bien d'appeler sa femme de chambre ou de faire le moindre bruit; mais, -s'échappant sur la pointe du pied, elle vint se placer sur le seuil de -l'église. - -Un petit enclos et une grille, au-delà la crête verdoyante de la -falaise, le ciel et l'Océan, voilà ce qui s'offrait à ses regards. - -Contre la grille, tournant le dos à l'église, un jeune homme était -appuyé. Gabrielle le reconnut et retint un cri: c'était René. - -Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, comme si elle eût craint que -les battements de son cÅ“ur ne pussent la trahir, et, cherchant un -appui contre une des colonnettes de pierre qui, en s'arc-boutant, -formaient la porte, elle le regarda longuement. - -Elle eut le temps de dominer son émotion et de réfléchir: ce qu'elle -éprouva, après le premier moment de joie souveraine, fut une -inquiétude vague, un secret désappointement. - -Dans son imagination de jeune fille, René, depuis deux ans, s'était -transformé au physique dans les mêmes proportions qu'au moral. Elle ne -pouvait pas le vouloir plus beau: au contraire, elle l'avait rêvé -moins charmant, mais plus imposant, plus farouche et plus superbe; ses -traits avaient dû vieillir quelque peu, sans doute, prendre un -caractère plus énergique, porter la trace des fatigues et des luttes. -Dans l'homme debout devant elle, elle ne trouvait rien de tout cela. - -Il est vrai qu'elle ne voyait pas son visage; mais cette taille -élégante, ce port de tête absolument noble et hautain, ces vêtements -recherchés, cette pose un peu molle et pleine de grâce, c'était -toujours le comte de Laverdie... Dieu! si après tout il n'avait pas -changé! S'il allait tourner vers elle ces yeux si fiers et si froids -qui ne lui avaient jamais parlé, dont le regard indifférent avait -glacé son jeune amour! - -Une terreur étrange s'empara d'elle à cette pensée. Elle se souvint de -la triste inscription qu'elle avait lue dans la chapelle. -Machinalement, elle se prit à répéter au fond du cÅ“ur ces quelques -mots: Prenez pitié de moi! prenez pitié de moi!... Les mains toujours -croisées sur sa poitrine, le regard toujours attaché sur le jeune -homme, il lui semblait que c'était à lui qu'elle adressait cette -prière déchirante. Son angoisse devint si intense qu'elle souhaita -sincèrement de mourir avant qu'il eût tourné la tête. - -Tout à coup, brusquement, comme si on l'eût touché. René se retourna. - -Sans aucun doute, pendant une seconde, il dut croire à une -hallucination, à la vue de cette ravissante figure, se détachant sur -le fond sombre de l'église, entre les deux colonnettes blanches, comme -dans un cadre. Mais on n'a pas d'hallucination en plein jour, au grand -soleil, et en face de la mer. Une émotion indescriptible se peignit -sur son visage, et il murmura d'une voix basse, profonde, -passionnée:--Gabrielle! - -Il poussa la petite grille et il entra. - -Elle le regardait s'avancer sans rien dire. Ses deux mains restaient -appuyées sur son cÅ“ur, et, dans ses grands yeux clairs et doux, des -larmes de joie montaient. - -Quand il fut tout près d'elle:--Me voilà , dit-il avec douceur. - -Et il ajouta: - ---Me permettez-vous à présent de vous dire que je vous aime? - -Alors elle détacha ses deux petites mains de son sein gonflé et les -lui tendit. - ---Toujours! lui répondit-elle en souriant. - - - - -XIV - - -Un but de voyage que l'on ne propose pas assez souvent à de jeunes -époux désireux de voir sous des cieux lointains se lever leur lune de -miel, c'est la chute du Niagara. Il est vrai que, si leur intention -était de se cacher pour jouir de leur bonheur à l'abri des importuns -et des indiscrets, ils feraient bien d'aller plus loin encore. Il -paraît, en effet, que René Laverdie et sa jeune femme n'ont pu visiter -ces parages sans être reconnus et sans que l'on commentât aussitôt -dans Paris les raisons d'un si excentrique voyage de noces. On suppose -que la première idée en germa dans la tête romanesque de Gabrielle; -son mari considéra ceci comme une grande preuve d'amour et fut heureux -de lui montrer cette nature admirable, au sein de laquelle il avait -travaillé, souffert, et songé à l'ineffable récompense qui -l'attendait. - -Ce ne sont pas là , du reste, les dernières nouvelles qu'il a été -possible de se procurer de cet heureux couple. - -Dans un boudoir élégant d'un petit hôtel de la rue de Berry, une -vieille dame est assise. Elle paraît fort émue, et, malgré la grande -dignité de son maintien et de ses manières, le trouble qui l'agite -devient tout à coup tellement impérieux qu'il ne lui permet plus de -rester en place. Elle se lève donc enfin. Elle s'approche de la -pendule et regarde l'heure; puis elle soulève les rideaux d'une -fenêtre et jette un coup d'Å“il dans la rue. Il y a tant d'ardeur et -d'intérêt dans son regard, qu'on le croirait retenu au dehors par une -scène des plus intéressantes; pourtant aussi loin que la vue peut -s'étendre, on n'aperçoit que des trottoirs déserts sur lesquels tombe -sans bruit une pluie fine et persistante. Devant la maison, toutefois, -stationne un coupé de maître. A l'apparence lourde et paisible du -cheval gris, à l'air indifférent du vieux cocher enveloppé dans son -manteau de toile cirée sans nul souci de la tenue, à l'aspect -bourgeois et fatigué de tout l'équipage, on reconnaît la voiture du -médecin. - -La maladie visite donc cet intérieur? Tout cependant y paraît doux, -gracieux, paisible; et ce n'est pas précisément de l'inquiétude que -les traits de cette vieille dame expriment. - -Soudain la porte s'ouvre: un jeune homme entre dans la chambre. - ---Eh bien, chère tante, dit-il, rien encore de nouveau. Rien à -craindre pourtant; le docteur est très satisfait. Mais ne voulez-vous -pas la voir? - ---Non, mon enfant: sa mère est là , c'est suffisant. Ah! que ces heures -me paraissent longues! - -Le jeune homme s'approche de la vieille dame et lui prend -affectueusement la main. - ---Vous nous en voudriez beaucoup, n'est-ce pas, si c'était une fille? - ---Je ne vous le pardonnerais jamais, répond-elle avec un sourire. - -Il s'éloigne et elle reste seule. Ce dernier moment lui semble -éternel, mais enfin la porte se rouvre; René paraît sur le seuil. Son -expression est si triomphante qu'elle ne laisse aucun doute sur la -réponse qu'il va donner au regard anxieux de sa tante. - -Cette réponse est là , du reste, vivante, sous la forme fragile d'un -petit enfant nouveau-né. Une femme le porte avec des précautions -infinies, et soulève des flots de dentelle pour le montrer à la -marquise. Celle-ci le prend: c'est un garçon! Elle le contemple avec -ivresse. - -Désormais, elle peut mourir, cette vieille dame; sa mort sera joyeuse: -elle vient de serrer contre son cÅ“ur un petit comte de Laverdie, -marquis de Saint-Villiers. - - -FIN - - -ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Delphine Gay, Mme de Girardin, dans -ses rapports avec Lamartine, Victor, by Leon Séché - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DELPHINE GAY, MME DE GIRARDIN *** - -***** This file should be named 51156-0.txt or 51156-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/5/51156/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Delphine Gay, Mme de Girardin, dans ses rapports avec Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue - -Author: Leon Séché - -Release Date: February 8, 2016 [EBook #51156] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DELPHINE GAY, MME DE GIRARDIN *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="tnote"> -<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. -Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> - -<h1>DELPHINE GAY</h1> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span></p> - -<table id="ad" summary="content"> -<tr> -<th colspan="3" class="tdc"><i>A LA MÊME LIBRAIRIE</i><br /> -ÉTUDES D'HISTOIRE ROMANTIQUE</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="small">SAINTE-BEUVE</span>, son esprit, ses idées, ses mœurs, par Léon -Séché (documents inédits).</td> -<td class="tdlb">2 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="small">CORRESPONDANCE INÉDITE DE SAINTE-BEUVE AVEC M. ET MADAME -JUSTE OLIVIER, DE LAUSANNE</span>, publiée et annotée par Léon -Séché.</td> -<td class="tdlb">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="small">LAMARTINE, DE 1816 A 1830. ELVIRE ET LES MÉDITATIONS</span>, par -Léon Séché.</td> -<td class="tdlb">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="small">ALFRED DE MUSSET</span>, l'Homme et l'Œuvre, les camarades, les -femmes, par Léon Séché.</td> -<td class="tdlb">2 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="small">CORRESPONDANCE D'ALFRED DE MUSSET</span>, 1827-1857, recueillie et -annotée par Léon Séché.</td> -<td class="tdlb">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="small">HORTENSE ALLART DE MÉRITENS</span> dans ses rapports avec Chateaubriand, -Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand et -M<sup>me</sup> d'Agoult, par Léon Séché.</td> -<td class="tdlb">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="small">LETTRES INÉDITES DE HORTENSE ALLART DE MÉRITENS A SAINTE-BEUVE</span>, -publiées et annotées par Léon Séché.</td> -<td class="tdlb">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="small">LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE</span> (1823-1827).</td> -<td class="tdlb">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="small">MADAME D'ARBOUVILLE</span>, d'après sa correspondance inédite avec -Sainte-Beuve.</td> -<td class="tdlb">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="small">LETTRES D'AMOUR D'ALFRED DE MUSSET A AIMÉE D'ALTON</span>, suivies -de poésies inédites. Introduction et notes par Léon -Séché.</td> -<td class="tdlb">1 vol.</td> -</tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span></p> - -<div class="topspace titlepage"> -<p><span class="large">LÉON SÉCHÉ</span></p> -<hr class="deco" /> -<p><span class="large"><i>MUSES ROMANTIQUES</i></span><br /> -<span class="xxlarge">Delphine Gay</span><br /> -<span class="large">M<sup>me</sup> de Girardin</span><br /> -<span class="xs">DANS SES RAPPORTS AVEC</span><br /> -<span class="small">Lamartine, Victor Hugo, Balzac,</span><br /> -<span class="small">Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue</span><br /> -<span class="small">et George Sand</span><br /> -<span class="xs">(<i>Documents inédits</i>)</span></p> - -<p><span class="large">PARIS</span><br /> -<span class="large">MERCVRE DE FRANCE</span><br /> -<span class="xs">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p> -<hr class="deco" /> -<p class="small">MCMX</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span></p> - -<div class="topspace frontmatter"> -<p class="medium">JUSTIFICATION DU TIRAGE<br /> -<span class="small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</span></p> -</div> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span></p> - -<div class="topspace frontmatter"> -<p><span class="small">A</span><br /> -<span class="large">MADAME LÉONCE DÉTROYAT</span><br /> -<span class="small">HOMMAGE RECONNAISSANT</span><br /> -<span class="signature">L. S.</span></p> -</div> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_6"> 6</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span></p> -<h2 class="normal">DELPHINE<br /> -<span class="medium signature"><i>O matre pulchrâ filia pulchrior!</i></span><br /> -<span class="medium signature">(HORACE.)</span></h2> -</div> - -<p>C'est plus qu'un nom, c'est un symbole. Symbole -de beauté, de bonté et d'esprit. J'ajouterai d'honnêteté -pour ceux qui, chez la femme de lettres, attachent -encore du prix à la vertu. Car, à la différence -de Corinne, qui fut sa marraine d'élection, Delphine -ne connut ni les orages du cœur ni les aventures -galantes. On peut consulter la chronique scandaleuse -du règne de Louis-Philippe, elle est muette -à son égard—et ce n'est pas la moindre originalité -de cette Muse romantique.</p> - -<p>Quand j'entrepris d'écrire ce livre, quelqu'un, -que j'avais lieu de croire bien informé, me dit en -clignant de l'œil: «Hum! hum!... cherchez donc -du côté de Théo!»—J'ai cherché par acquit de -conscience et je n'ai rien trouvé. Je vous dirais -<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> -bien pourquoi, car il y a plus d'une cause à cela, -mais à quoi bon?</p> - -<p>Certes, Théophile Gautier aima profondément -Delphine, mais il l'admira plus encore, en sa qualité -d'esthète de l'art plastique. Pour lui, c'était avant -tout une magnifique statue de marbre,</p> - -<p class="quote"><i>La bella creatura di bianco vestita</i>,</p> - -<p>dont parle Dante. On connaît le portrait qu'il nous -a tracé d'elle: «Le col, les épaules, les bras et ce -que laissait voir de poitrine la robe de velours noir, -sa parure favorite aux soirées de réception, étaient -d'une perfection que le temps ne put altérer... -Sa belle âme était heureuse d'habiter un beau -corps<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a>.»</p> - -<p>Aussi bien, quand Théo lui fut présenté, Delphine -avait-elle fixé depuis longtemps son cœur. Je ne -fais pas ici allusion à son caprice pour Alfred de -Vigny, sous-lieutenant aux escadrons nobles des -Gendarmes rouges. «L'ange de l'adultère», comme -l'appelait alors Sophie Gay, Alfred de Vigny, ne fut -qu'une étoile filante dans le ciel de Delphine<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a>. -<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> -Mais il est une autre étoile qui y brilla toujours d'un -éclat incomparable: c'est Alphonse de Lamartine.</p> - -<p>On lira plus loin le chapitre qui lui est consacré, -et l'on verra qu'il ne tint qu'à lui de devenir le seigneur -et maître de celle qu'il avait «vue déesse à -Terni.» Mais précisément parce qu'il l'avait vue -déesse, les sens n'entrèrent pour rien dans le sentiment -particulier qu'il lui voua dès ce jour. Eût-elle, -d'ailleurs, été plus humaine, c'est-à-dire moins -belle, qu'elle ne lui eût probablement inspiré aucune -passion. Il avait dit adieu à l'amour, après la mort -de M<sup>me</sup> Charles, et c'est ce qui explique qu'on ne -trouve dans sa vie aucune histoire de canapé.</p> - -<p>Il lui écrivait une fois: «J'aime mieux une femme -qui m'aime comme vous que deux femmes qui m'adorent.»—Je -le crois sans peine. L'amitié amoureuse -que Delphine témoigna jusqu'à la fin à son -poète favori dépassa en dévouement tout ce qu'on -peut imaginer. Elle fut son ancre de salut, son port -de refuge dans sa détresse finale; elle lui arracha -le pistolet des mains. Et Lamartine ne fut pas seul -à éprouver la bonté de son cœur. Tous ceux qui l'approchèrent, -tous ceux qu'elle admit dans son intimité, -aussi bien Victor Hugo que Balzac, et Jules -Sandeau que George Sand, l'éprouvèrent à leur -tour de la façon la plus discrète et la plus touchante. -<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span></p> - -<p>Après avoir goûté longtemps «le bonheur d'être -belle», Delphine avait fini par goûter presque -exclusivement celui d'être bonne, sans abdiquer pour -cela les droits naturels de l'esprit. Car l'esprit qui, -chez elle, éclatait d'ordinaire en fusées d'artifice, ne -blessait pas de ses baguettes, ou bien c'était contre -sa volonté. De ce côté-là elle fut supérieure à sa -mère qui, pour le vain plaisir de faire un bon mot, -ne craignit jamais d'égratigner son prochain. Aussi -n'eut-elle point à proprement parler d'ennemis, ou -ceux qu'elle eut sans le vouloir déposèrent-ils les -armes à leur première rencontre avec elle.</p> - -<p>Pendant vingt-cinq ans elle fut le trait d'union -entre tous les rivaux de talent et de gloire qui fréquentèrent -son salon de la rue Laffitte ou des -Champs-Élysées. Elle empêcha Victor Hugo de -se brouiller avec Lamartine; elle resta l'amie de -Balzac envers et contre son autocrate de mari. Elle -encouragea Gautier, consola George Sand; elle eut -pour chacun le mot qui charme, et toujours et partout -son beau rire—même quand elle avait envie -de pleurer.</p> - -<p>Je ne m'étonne donc pas qu'elle ait emporté tant -de regrets avec elle, ni que Victor Hugo, proscrit -de Décembre, lui ait écrit un jour, de Marine-Terrace: -«Quand je pense à la France—et c'est -<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> -toujours—il me semble que vous soyez pour moi -une partie de la figure de la France. Je ne vois -pas la patrie en laid, comme vous voyez<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"> [3]</a>.»</p> - -<p>Elle était, du reste, si patriote, voire si chauvine, -elle avait si bien conscience de la mission qu'en -cette qualité elle avait à remplir, qu'à peine âgée de -vingt ans elle s'était donné le nom de «Muse de -la Patrie», tant elle était pressée de mêler des lauriers -à ses roses.—Et il faut croire qu'elle ne fut -pas au-dessous de sa tâche ambitieuse, puisque, -malgré tous ses succès retentissants de chroniqueur -et d'auteur dramatique, c'est sous ce nom -glorieux qu'elle entra dans la postérité, et qu'elle -y demeure.</p> - -<p>Telle fut la femme chez Delphine: belle et bonne -fille pour commencer,—«bon garçon»<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor"> [4]</a> pour finir.</p> - -<p>J'aurais pu, comme tant d'autres, étudier surtout -l'écrivain en elle. Mais après tout ce qu'en ont dit -les meilleures plumes de son temps, c'eût été porter -de l'eau à la rivière<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor"> [5]</a>.</p> - -<p>Sur la femme, au contraire, de la jeunesse à l'âge -mûr, il restait beaucoup à dire, et je ne saurais -<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> -trop remercier M<sup>me</sup> Léonce Détroyat de m'avoir -fourni le moyen de la peindre au naturel dans ses -relations d'amitié avec les grands premiers rôles -de l'école romantique. Encore M<sup>me</sup> Détroyat n'a-t-elle -pu me donner que ce qu'elle avait sauvé de la -vaste correspondance de sa tante. On trouvera, par -exemple, ici, très peu de lettres d'elle, en dehors -de celles qu'elle adressa à Lamartine avant et après -son mariage, Delphine n'ayant guère écrit que des -billets à partir du jour où il lui prit fantaisie de -rédiger les chroniques du vicomte de Launay. Elle -y dépensa la meilleure partie de son temps et de -son encre. C'est une lacune regrettable sans doute, -mais les lettres de Lamartine et de Victor Hugo, -sans parler de celles de Balzac et de Rachel, d'Eugène -Sue et de George Sand, qui illustrent ce livre, -en sont une compensation précieuse; non seulement, -en effet, elles projettent une très vive lumière -sur toute la vie de Delphine, mais elles éclairent -du même coup certains points ignorés de la leur.</p> - -<p class="date">Paris, 27 avril 1910.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE PREMIER<br /> -<span class="medium">LA JEUNESSE DE DELPHINE</span></h2> -</div> - -<div class="blockquote hanging indent"> -<p>§ I.—Sophie Gay.—Le congrès d'Aix-la-Chapelle en 1818. -Lettres inédites.—«Sophie de la parole» et «Sophie de -la musique».—Le salon de M<sup>me</sup> Gail.—Son talent de -musicienne, ses romances et son opéra-comique des <i>Deux -Jaloux</i>.—Elle rejoint Sophie Gay à Aix-la-Chapelle.—Delphine -et M. Villemain.—Benjamin Constant et Ballanche -patronnés à l'Académie Française par Sophie Gay.—M<sup>me</sup> -Récamier à Aix-la-Chapelle.—Elle se lie avec la mère -de Delphine.—Histoire du tableau de Gérard: <i>Corinne au -cap Misène</i>.—Lettres inédites de Sophie Gay à M<sup>me</sup> Récamier.—Sur -la mort de Chateaubriand.</p> - -<p>§ II.—Comment Delphine devint poète.—Conseils que lui -donna sa mère.—Son maître Alexandre Soumet.—Delphine -à l'Abbaye-aux-Bois.—Un billet de Chateaubriand.—Sophie -Gay après la mort de son mari.—Son appartement -de la rue Gaillon.—Les premières couronnes poétiques -de Delphine.—Elle quête pour les Grecs.—Sa -<i>Vision</i> lui vaut une audience du roi.—La duchesse de -Duras la protège.—Vues de certains courtisans sur elle.—Charles -X et M<sup>me</sup> de Polastron.—Alfred de Vigny -aimé de Delphine.—Mariage manqué.—Delphine part -pour l'Italie.—Impression qu'elle fait à Lyon.—Lettre à -ce sujet de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore.—Lamartine rencontre -Delphine et sa mère à Terni.—Delphine à Rome.—Elle -célèbre le retour d'Alger des Romains captifs chez les -Musulmans.—Ce qu'écrivait à cette occasion M. Desmousseaux -de Givré, secrétaire d'ambassade, à M<sup>me</sup> Charles -Lenormant.—Une lettre inédite de la reine Hortense à -<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> -Delphine.—La Muse de la Patrie.—Comment, à son -retour en France, Delphine fut dépouillée de sa pension.—Son -<i>Te Deum</i> de gloire et le général de Bourmont.</p> -</div> - -<div class="section"> -<h3>I</h3> -</div> - -<p>En ce temps-là Sophie Gay partageait sa vie entre -Aix-la-Chapelle, où son mari avait fondé une maison -de banque, après sa disgrâce de trésorier-payeur -général, et Paris, où la rappelaient tous les -hivers ses relations de société et le souci de l'établissement -de ses filles<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor"> [6]</a>. Elle habitait, à Paris, -rue Neuve-Saint-Augustin, n<sup>o</sup> 12, à deux pas de -l'hôtel Richelieu, où Lamartine avait coutume de -descendre. Mais, dès que revenait l'été, elle l'allait -passer à Aix-la-Chapelle dont les eaux étaient aussi -recherchées que peuvent l'être aujourd'hui celles -de Spa.</p> - -<p>La «saison», à Aix-la-Chapelle, en 1818, fut -tout particulièrement brillante, grâce au Congrès -que les puissances étrangères y tinrent au mois de -septembre, pour délibérer sur l'évacuation anticipée -du territoire français. On se souvient qu'aux -termes du second traité de Paris, et par aggravation -de celui du 30 mai 1814, il avait été stipulé -que le territoire français demeurerait occupé par -<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> -une armée de 150.000 soldats étrangers. La durée -de cette occupation avait été fixée à cinq ans; mais -elle pouvait être réduite à trois, au cas où la situation -politique de la France n'inspirerait plus, passé -ce délai, aucune inquiétude à la Sainte-Alliance.</p> - -<p>En 1818, le gouvernement français, par l'organe -du duc de Richelieu, ayant réclamé le bénéfice de -cette clause, les souverains alliés convinrent de -se réunir à Aix-la-Chapelle pour examiner cette -demande. Naturellement, ce congrès y attira, en -outre du monde officiel, un certain nombre de -personnages de marque, dont la princesse d'Orange, -sœur de l'empereur de Russie, le prince -Auguste de Prusse et—rencontre toute fortuite, -à ce qu'il paraît—madame Récamier, venue là, -suivant un joli mot d'Adrien de Montmorency, -«comme sixième puissance<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor"> [7]</a>».</p> - -<p>Ce milieu cosmopolite n'était pas pour déplaire -à Sophie Gay. On pourrait même dire qu'elle y -était dans son élément, car, en vraie Parisienne -qu'elle était, elle avait toujours eu un faible pour -les étrangers morts ou vivants<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor"> [8]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> -Elle écrivait d'Aix-la-Chapelle à un ami, le -31 août 1818:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Si, vraiment, Monsieur, il me souvenait très -bien de la promesse que vous aviez eu la bonté -de me faire et que vous venez enfin d'accomplir. -Je suis presque tentée d'en rendre grâce à ce mal -d'œil qui, vous forçant à plusieurs jours de retraite, -vous a donné le loisir de penser à vos engagements -et de les satisfaire, car, soit dit sans vous -offenser, mon souvenir aurait peut-être eu bien -de la peine à se faire jour à travers les plaisirs -qui se disputent votre tems. Ainsi donc pardonnez-moi -ce mouvement de reconnaissance pour une -indisposition qui m'a valu la plus aimable lettre.</p> - -<p>«D'anciens amis qui me tiennent au courant -des nouvelles parisiennes m'avaient appris le -duel de M. de Jouy et les tracasseries du Comité -des 15. J'ai vu avec peine le mauvais effet que -celles-ci produisaient sur l'esprit des étrangers; -ils sont par nature disposés à nous croire trop -vains, trop légers pour sacrifier nos intérêts -particuliers à ceux d'un parti vraiment patriotique. -Ces sortes d'intrigues, leur prouvant que -l'ambition personnelle dirige autant les libéraux -que les ultras, leur servent de prétexte pour surveiller -plus longtemps ce qu'ils appellent <i>notre -esprit révolutionnaire</i>. Quand donc l'amour du -bien public l'emportera-t-il sur l'amour-propre?</p> - -<p>«J'avais prévu que la convalescence de notre -<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> -ami Benjamin Constant serait longue et pénible: -aussi ma rancune contre cet affreux accident<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"> [9]</a> -et tout ce qui en est cause sera-t-elle éternelle. -J'ai la consolation d'en parler souvent ici avec -madame Récamier, dont l'intérêt n'est pas moins -vif que le mien pour cet aimable malade. Nous -lisons toujours avec un plaisir nouveau ses articles -dans <i>la Minerve</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor"> [10]</a>, et je les prête ici à tous -les illustres diplomates que je rencontre. Nous -en possédons déjà de fort importans, et que l'on -croit chargés de préparer les affaires du Congrès -de manière à ce que les souverains n'ayent plus -qu'à signer.</p> - -<p>«Les soirées que je passe au milieu de ces grands -personnages ressemblent bien peu à celles où le -<i>Rival de Totin</i> nous amusait tant l'hiver dernier, -mais c'est un autre genre de mélodrame qui ne -manque pas d'intérêt, et le plaisir d'y jouer le -rôle d'une bonne Française à la barbe de tous -ces Cosaques a quelque chose d'assez piquant. -Cependant, je ne compte pas m'en amuser plus -d'un mois encore. Je n'ai pas la moindre nouvelle -de madame Gail, on croit qu'elle arrivera ici le -15 septembre. Si cela est, nous reviendrons ensemble -à Paris. Les souverains se réuniront le -<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> -27, et le 28 les conférences s'ouvriront<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor"> [11]</a>. On nous -avait flattés d'une troupe de comédiens français -pour cette époque, mais l'empereur d'Autriche -s'est opposé à cette mesure anti-germanique et -nous en serons réduits à nous moquer de leurs -acteurs burlesques. Que n'êtes-vous là pour en -contrefaire le sublime? La partie de ma famille -qui vous est inconnue sait déjà vos talents en ce -genre. Isaure en a fait des récits merveilleux et, -pendant qu'elle vantait votre gaieté, je parlais de -tout ce qui vous rend sérieusement aimable, -mais, pour qu'on ne vous croie point parfait, -j'ai supposé que vous étiez frivole, inconstant, -que sais-je? il fallait bien vous imaginer quelques -<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> -défauts: comme ceux-là n'empêchent pas d'être -un ami sincère et dévoué, ils ne sauraient porter -atteinte au bon sentiment que vous m'inspirez, -et c'est pour cela que je les ai choisis.</p> -<p class="signature">«SOPHIE GAY.</p> -</div> - -<p class="blockquote"> -«Je suis très touchée du souvenir de M. Marin<a id="FNanchor_12" -href="#Footnote_12" class="fnanchor"> [12]</a> et vous prie de l'en -remercier de ma part. Dites-lui que je le charge de vous inviter à -m'écrire souvent. Quand vous verrez M. de Jouy, rappelez-lui qu'il y a -dans un petit coin de la Prusse une de ses amies qui s'intéresse -beaucoup à ses succès et lui en demande de nouveaux<a id="FNanchor_13" -href="#Footnote_13" class="fnanchor"> [13]</a>.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Gail, dont il est question dans cette lettre, -était, en 1818, la meilleure amie de Sophie Gay. -Elle était née Sophie Garre, et, comme elle était -aussi laide que M<sup>me</sup> Gay était belle, on avait pris -l'habitude de les désigner l'une et l'autre par «la -belle» et «la laide»,—ou encore par «Sophie -de la parole» et «Sophie de la musique». M<sup>me</sup> Gail -était, en effet, une musicienne accomplie.—Mariée, -en 1794, à dix-neuf ans<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor"> [14]</a>, à l'helléniste de -ce nom, elle s'était si vite dégoûtée du grec qu'elle -<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> -avait planté là son mari, au bout de quelques mois, -pour cultiver la musique en pleine liberté. Après -avoir pris des leçons de Mengozzi, Fétis, Perne et -Neukomn, elle se mit à faire des romances qui -eurent tout de suite une grande vogue. Mais sa -réputation ne datait vraiment que des <i>Deux -Jaloux</i>, petit opéra-comique en un acte, qu'elle -avait fait jouer au Théâtre Feydeau, le 27 mars -1813. A partir de ce moment, la moindre de ses -compositions, romance ou nocturne à deux voix, -obtint un succès que n'atteignirent pas les ouvrages -de Loïsa Puget ou de Pauline Duchambge. Il faut -dire aussi que ses interprètes ordinaires étaient -Ponchard, Levasseur, la jeune Cinti, voire Garat, -qui, dans les dernières années de sa vie, ne chantait -qu'accompagné par elle. Elle-même avait un -joli filet de voix, dont le sentiment faisait le principal -charme.</p> - -<p>J'ai dit qu'elle était laide. Par contre, elle était -si bonne et si facile à vivre, elle avait une telle distinction -de langage et de manières, tant de tact et -de simplicité, que les femmes du monde l'aimaient -pour ses qualités morales presque autant que pour -son talent. Elle avait conquis, entre autres, -l'affection très dévouée de la baronne Lydie Roger, -fille du fermier général Vassal, laquelle vendit -ses diamants et ses perles pour venir en aide -aux républicains et bonapartistes traqués par la -Restauration, et elle avait loué avec elle, rue Vivienne, -dans la maison que plus tard occupèrent -<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> -les frères Galignani, un grand appartement pour y -donner des concerts et des fêtes. Le «tout Paris» -d'aujourd'hui ne saurait se faire une idée de ce -qu'était, en 1818, le salon de Sophie Gail. Tous les -mondes y étaient représentés. On y rencontrait, -tour à tour et quelquefois ensemble, la princesse -de Chimay, ancienne M<sup>me</sup> Tallien, encore resplendissante -en dépit des injures du temps, M<sup>me</sup> de -Pontécoulant, la belle M<sup>me</sup> de Lacan qui se vantait -d'avoir enlevé Talma à M<sup>me</sup> Dubuc de Sainte-Olympe, -sa mère, M<sup>me</sup> Blondel de la Rougerie, créole piquante -qui, par la grâce de M. de Montalivet, le père, ministre -de l'Intérieur sous l'Empire, avait fait un auditeur -au Conseil d'Etat du poète Alexandre Soumet;—parmi -les étrangères de distinction, l'Anglaise -M<sup>me</sup> Hutchinson, dont le mari avait contribué à -l'évasion de M. de La Valette, la comtesse de Furstenstein, -nièce de M<sup>me</sup> Benjamin Constant;—puis -quelques hommes sérieux, comme l'historien -Lemontey et le mathématicien de Prony;—enfin -quelques jeunes hommes d'avenir comme M. Vatout, -que M. Decazes avait pris pour secrétaire, quand -on forma le ministère de la Police, ce qui avait fait -dire à M<sup>me</sup> Roger, un jour que M<sup>me</sup> de Constant -lui demandait si l'on pouvait encore avoir des -relations avec un tel fonctionnaire:</p> - -<p>—Certainement, ma chère amie! On ne doit -craindre que ce qu'on ne sait pas.</p> - -<p>La manière d'être de M<sup>me</sup> Roger dans ce salon -retentissant et encombré ne laissait pas voir -<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> -qu'elle était chez elle. Elle s'effaçait complètement -et ne paraissait qu'une invitée. C'était M<sup>me</sup> Gail -qui faisait tous les honneurs. M<sup>me</sup> Roger ne -s'occupait que des chanteurs, du vieux Berton, -de Nicolo, de Fétis, dès qu'ils arrivaient. On se -groupait là, dit un mémorialiste bien informé<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor"> [15]</a>, -dans un pêle-mêle fort commode et des plus -amusants. Après le concert, on dansait quelquefois, -et Delphine Gay, rose encore en bouton, et -sa sœur grassouillette, M<sup>me</sup> O'Donnell, étaient -parmi les danseuses les plus courtisées.</p> - -<p>Sophie Gay, depuis quelque temps, s'était emparée -de M<sup>me</sup> Gail, au point qu'on ne les voyait -plus l'une sans l'autre. Elles avaient composé -ensemble un opéra-comique qui avait obtenu un -certain succès au Théâtre Feydeau. «Sophie de la -parole» avait simplement ajusté une petite comédie -de Regnard, <i>la Sérénade</i>, et «Sophie de la -musique» y avait fait entrer quelques-uns des -morceaux les plus appréciés dans son salon, entre -autres une barcarolle vénitienne: <i>O pescatore -dell' onda</i>, qu'elle avait mise à la mode, et dont -les variations, chantées par le célèbre baryton -Martin, avaient couru sur toutes les lèvres.</p> - -<p>L'idée leur était venue de transporter <i>la Sérénade</i> -à Aix-la-Chapelle, pour charmer l'esprit et -le cœur des souverains et des diplomates pendant -<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> -le Congrès: d'où l'impatience avec laquelle Sophie -Gay attendait sa bonne amie, à la date du 31 août -1818.</p> - -<p>Relisons, s'il vous plaît, sa lettre. J'y trouve -deux ou trois lignes qui méritent qu'on s'y arrête. -Elle dit: «Le plaisir de jouer le rôle d'une bonne -Française à la barbe de tous ces Cosaques a quelque -chose d'assez piquant.»—Très piquant, en -effet, et le correspondant de Sophie aurait pu lui -répondre qu'elle n'avait pas toujours eu ce beau -dédain pour les Cosaques.</p> - -<p>En 1814, elle avait été l'une des premières à aller -au-devant des Alliés, quand ils entrèrent dans -Paris. Il est vrai qu'elle avait fait ce vilain geste, -moins par amour pour Louis XVIII que par ressentiment -contre Napoléon. Aussi bien n'avait-elle -pas tardé à s'en repentir, et, tout en caquetant à -Aix-la-Chapelle avec les diplomates de la Sainte-Alliance, -elle jouait, selon son expression, «le -rôle d'une bonne Française».</p> - -<p class="space">Le 10 septembre 1818, elle écrivait à M<sup>me</sup> Gail:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Venez vite, chère amie, que je vous embrasse -de tout mon cœur pour vous remercier de cette -bonne idée de choisir notre maisonnette pour asile -pendant ce Congrès. A toute autre je répondrais -que, ma nombreuse famille remplissant déjà nos -appartements, il ne nous en reste pas un digne -d'être offert à une belle dame; cela est vrai, -<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> -mais non pas pour vous, chère bonne, car je me -souviens de vous avoir vue rue Saint-Honoré et -je sais que vous pouvez momentanément habiter -une petite chambre: en conséquence, vous aurez -celle de Delphine que je niche dans mon cabinet. -Ma chambre, celle de mon mari, tout sera à -votre disposition, et vous aurez de plus un très -joli salon où vous recevrez votre beau monde et -le mien. Si vous n'amenez personne, j'ai ici -femme de chambre, domestique, cuisinière à vos -ordres, et trois petites filles qui servent à la fois -de secrétaires, de servantes et de société: ainsi -donc, vous ne manquerez pas de soins. J'avais -d'abord pensé à vous donner ma chambre, mais -vous seriez capable de regarder cette offre comme -un honnête refus et je veux m'assurer de vous -avant tout. J'avais aussi la ressource de vous -louer un prix fou un vilain appartement dans le -quartier, mais j'aime mieux que vous soyez mal -chez moi qu'ailleurs. Ainsi donc, j'attends, chère -amie, que vous me disiez: «J'accepte la petite -niche de Delphine», et cette réponse mettra toute -la famille en joie.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Récamier, à qui j'ai annoncé la bonne -nouvelle de votre arrivée, m'a déjà fait promettre -de vous lier avec elle. Nos diplomates -aspirent au même honneur; moi, je ne pense -qu'au plaisir, mais il se fait déjà sentir à chacun -de nous; mon mari fait déjà provision du meilleur -thé pour le prendre avec vous; Isaure vous -<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> -apprête un café délicieux; Delphine veut être -votre copiste de musique; Hortense<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor"> [16]</a>, votre -secrétaire. Moi, je me réserve l'emploi de confidente, -et Dieu sait comme nous bavarderons. -Je garde pour ce moment tout ce que j'aurais -à répondre à votre aimable lettre. Vous ne me -dites rien des succès de ce cher Francisque<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor"> [17]</a>, -mais je sais que c'est déjà un professeur important -et pour l'amour du grec je l'embrasse familièrement. -Dites mille choses tendres pour moi -à cette bonne sœur<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor"> [18]</a> qui a dû être si heureuse -de vous revoir! Ma foi, vous êtes revenue à -temps, car j'allais l'aimer, je crois, tout autant -que je vous aime. Obligez-moi de dire au phénix -des grognons une foule de choses désagréables de -ma part, pour l'engager à me répondre.</p> - -<p>«Eh bien, voilà notre <i>Sérénade</i> au croc. La -partition est-elle enfin terminée? Gavaudan vous -a écrit ici pour l'avoir, ainsi que celle de M<sup>lle</sup> de -Launay. Et ce cher Fétis, comment va-t-il? A-t-il -avancé son opéra? A combien de questions vous -aurez à répondre!</p> - -<p>«Mandez-moi vite le jour fixé pour votre départ. -Songez que tous les plénipotentiaires arriveront -<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> -ici le 20, et les souverains le 27<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor"> [19]</a>, et qu'il faudrait -être ici avant eux pour être un peu reposée -du voyage quand ils arriveront.</p> - -<p>«A bientôt, chère amie. Je n'ai plus d'autre idée -que celle de vous revoir et de causer avec vous de -tout ce qui nous intéresse.</p> - -<p>«Recevez d'avance les caresses de toute une -famille.</p> - -<p class="signature">«SOPHIE GAY.</p> - -<p>«<i>P. S.</i>—Rappelez-moi au souvenir des amis -qui attachent quelque prix au mien. Je vais répondre -à Emmanuel, quoiqu'il ait mis un peu trop de -temps à se décider à m'écrire. On dit ici que le -comte de Cazes pourrait bien venir au Congrès. Je -pense qu'il amènerait MM. Villemain et Vatout et -je serais charmée de retrouver notre salon ici. Les -grands seigneurs que j'y vois me ragoûtent d'autant -plus des gens d'esprit, et je descendrais sans le -moindre regret des beaux équipages où l'on me -traîne avec six chevaux dans la ville, pour m'y promener, -bras dessus bras dessous, avec un homme -de lettres aimable. Je n'ai pas plus de vanité que -cela<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor"> [20]</a>.»</p> -</div> - -<p>«Excusez du peu!» aurait dit Villemain, s'il -<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> -avait eu connaissance de cette lettre. Mais au fond -il n'aurait pas été autrement surpris de l'honneur -qu'on lui réservait: lorsque Sophie résidait à Paris -il était vraiment le roi de son petit salon, et c'est -lui, bien plus que M. de Chateaubriand, qui fut le -vrai parrain littéraire de Delphine. A ceux qui en -douteraient je rappellerai qu'en 1822 ce fut sur son -rapport<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor"> [21]</a> que l'Académie-Française décerna une -particulière mention à la jeune fille pour ce poème, -<i>le Dévouement des sœurs de Sainte-Camille dans</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> -<i>la peste de Barcelone</i>, et que, trois ans après, il contribua -largement à sa popularité en la chargeant -de quêter pour les Grecs. Delphine lui a même -dédié, à cette occasion, une petite pièce de vers -qui vaut d'être reproduite ici:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p class="i3">ENVOI A M. VILLEMAIN</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Vous le voulez: qui peut résister à sa voix</p> -<p class="i3"> Lorsque l'éloquence commande?</p> -<p>Pour ceux que votre esprit eût charmés autrefois,</p> -<p>Pour ces Grecs malheureux voici mon humble offrande.</p> -<p>La fortune en fuyant m'a ravi ses trésors,</p> -<p class="i3"> Et ma richesse est dans ma lyre;</p> -<p>Je n'ai, pour seconder vos généreux efforts,</p> -<p>Que les bienfaits de ceux qui daigneront me lire.</p> -<p>Puisse ma faible voix, unie à vos accents,</p> -<p>Rendre à ce beau pays tout le bonheur du nôtre!</p> -<p class="i3"> Puissent un jour les Grecs reconnaissants</p> -<p>Sur le marbre sacré de leurs noms renaissants</p> -<p class="i3"> Graver mon nom auprès du vôtre!</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="date1">Paris, 25 août 1825.</p> -</div></div> - -<p>Enfin comme autre preuve de l'admiration de -Villemain pour le talent de Delphine, voici un tout -petit billet qu'il lui adressait le 29 novembre 1827:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je vous envoie le plus humble des hommages, -un discours que j'ai prononcé il y a quelques mois -et dont vous n'avez guère entendu parler. Ce n'est -pas du Casimir Delavigne ou du Lamartine. C'est -de la prose colorée dans quelques endroits par l'éclat -du sujet. Il y a quelques traits qui auraient -mérité d'être anoblis par vos vers.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> -«Un faible tribut est porté à vos pieds par un -admirateur qui saura par cœur l'Épître sur l'Italie -dès le premier jour, et avant même qu'elle soit à -la seconde édition.</p> - -<p>«Veuillez agréer mon respect.</p> - -<p class="signature">«VILLEMAIN<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor"> [22]</a>.»</p> -</div> - -<p>Mais avec Villemain, «de son naturel un peu -fou», comme disait Sophie, il y avait toujours à -redouter un changement d'humeur. Quelque temps -avant son mariage (janvier 1830), il vint faire une -scène à la mère de Delphine à propos de rien, -comme si la Muse «avait eu quelque prétention -sur sa destinée conjugale<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor"> [23]</a>»—ce qui fit dire à -Lamartine:</p> - -<p class="blockquote"> -C'est mal débuté. L'amitié va très bien à un -homme marié, et la vôtre et celle de votre aimable -mère m'auraient semblé, à sa place, un présent de -quelque prix<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor"> [24]</a>.»</p> - -<p>Tout autre était Benjamin Constant, dont Sophie -Gay déplorait tout à l'heure l'«affreux accident» -et la longue convalescence. Celui-là était plus qu'un -ami pour elle, c'était, en politique, quelque chose -comme un compère et un complice, et il n'avait -<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> -pas dépendu d'elle qu'en 1815 il n'eût reçu par son -élection à l'Académie-Française le prix de ses palinodies. -Elle écrivait, le 24 janvier de cette année, -à un académicien dont j'ignore le nom:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Cher comte,</p> - -<p>«Un de vos collègues, qui pense avec raison, je -crois, qu'un bon prosateur, fort instruit en politique -et en littérature, courageux dans ses opinions, -ingénieux dans ses ouvrages, est digne de -siéger parmi vous, doit proposer demain à votre -assemblée l'ami Benjamin de Constant, pour remplacer -le brave et aimable chevalier de Boufflers. -Je suis chargée de réclamer votre appui pour ce -nouveau candidat, qui ne veut se présenter devant -votre noble aréopage qu'autant qu'il pourra compter -sur le suffrage de ses anciens amis. Je n'ai pas -besoin de vous dire tout le prix qu'il attache au -vôtre; vous devinez que son amour-propre en serait -aussi fier que son amitié en serait reconnaissante.</p> - -<p>«Comment se porte-t-on au Val<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"> [25]</a>, par ce vilain -froid? J'ai bien de la peine à le supporter, même -au coin de mon feu; prenez pitié de moi, et venez -par votre bonne présence m'aider à braver tous les -maux de la vie.</p> - -<p>«Edmond implore votre grâce pour obtenir aujourd'hui, -<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> -demain ou après, la faveur des Anglaises -pour rire.</p> - -<p>«Mille tendres et éternelles amitiés.</p> - -<p class="signature">«SOPHIE GAY<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor"> [26]</a>.»</p> -</div> - -<p>Mais Benjamin Constant n'avait pas l'oreille de -l'Académie: il ne fut élu ni en 1815, ni en 1819, -ni même en 1830<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor"> [27]</a>, malgré les démarches réitérées -de Sophie Gay.</p> - -<p>Elle était, en effet, inlassable, quand il s'agissait -de servir ses amis, et M<sup>me</sup> Récamier, qui connaissait -son influence à l'Institut, la mit souvent -à contribution, notamment en 1841, lors de la candidature -de Ballanche à l'Académie-Française.</p> - -<p>Sophie écrivait alors à la belle Juliette:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«M. Ballanche aura la première voix de M. de -Lamartine, chère Madame, il me charge de vous en -donner l'assurance, et je lui rends grâces de m'offrir -cette occasion de vous prouver le zèle de ma -vieille amitié.</p> - -<p class="signature">«SOPHIE GAY<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor"> [28]</a>.</p> -<p class="date1">«14 janvier 1841.»</p> -</div> - -<p>Et quelques jours après:</p> - -<div class="blockquote"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> -«Je vous envoye le petit billet que je reçois de -M<sup>me</sup> de Lamartine, chère Madame, pour vous -prouver le vif intérêt qu'elle et son mari prennent -à M. Ballanche. J'y ajouterai que la voix nécessaire -est, dit-on, acquise. C'est ce que nous a bien affirmé -hier M. (<i>illisible</i>) qui est ordinairement très -instruit des votes académiques. J'ai tant le désir -de vous donner, la première, cette bonne nouvelle -que je l'aventure peut-être, mais vous me le pardonnerez, -n'est-ce pas?</p> - -<p class="signature">«SOPHIE GAY<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor"> [29]</a>.»</p> -</div> - -<p>Cependant Ballanche ne fut élu que le 17 février -1842, en remplacement d'Alexandre Duval, ce qui -fit dire à Alfred de Vigny, son concurrent:</p> - -<p class="blockquote"> -«Ballanche est nommé, et j'en ai été très content. -C'eût été pour lui un malheur véritable que -de n'être pas reçu cette fois, car ce refus eût été -le dernier! Que d'académiciens à qui je prêchais -son mérite, à qui j'apprenais le nom de ses œuvres -et qui ne les ont pas encore lues<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor"> [30]</a>!»</p> - -<p>Revenons quelque peu en arrière. M<sup>me</sup> Récamier -et Sophie Gay avaient fait assaut plus d'une -fois de beauté et d'esprit dans les mêmes salons, -sous le Consulat; mais, tout en ayant l'une pour -l'autre une réelle sympathie,—et quelques amis -communs, dont M<sup>me</sup> de Staël et Benjamin -<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> -Constant,—elles n'avaient jamais eu l'occasion de -se lier avant leur rencontre à Aix-la-Chapelle. Elles -rattrapèrent pendant le Congrès tout le temps -perdu. Nous avons une lettre de Sophie Gay à sa -belle-sœur, où elle parle de M<sup>me</sup> Récamier en ces -termes:</p> - -<p class="blockquote"> -«Là, comme en exil, comme à Rome, comme à -Paris, comme partout, son salon était le rendez-vous -de tout ce qu'il y avait de personnages marquans -ou de gens aimables. Le prince Auguste de -Prusse, que j'y voyais souvent, me parla un jour -du désir qu'il avait de satisfaire un vœu de son amie, -la baronne de Staël, en faisant peindre par un grand -peintre sa Corinne dans un des moments où elle -se livre à son inspiration poétique. Ce vœu que -la mort de M<sup>me</sup> de Staël<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor"> [31]</a> ne lui avait pas permis -d'accomplir, cette œuvre doublement importante -par le sujet et par le prix qu'il y voulait mettre, -le prince désira en charger David. Tout le -monde approuva cette idée, que le talent de David -justifiait assez et que sa position d'exilé rendait -généreuse; mais, je l'avoue, mon amitié jalouse -s'affligeant de voir cette palme ravie aux mains de -Gérard, je fis valoir vainement la volonté posthume -de M<sup>me</sup> de Staël, son admiration, ses sentiments -affectueux pour Gérard, qui l'auraient sans -doute portée à le choisir pour rendre sa plus noble -pensée, pour offrir sa douloureuse image d'une -<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> -femme de génie, belle, aimante et sacrifiée sans -pitié aux préjugés du monde.</p> - -<p>«Sigismond<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor"> [32]</a>fut chargé d'écrire à David, et, le -croirez-vous? ce grand peintre, qu'un chef-d'œuvre -de plus pouvait ramener dans sa patrie, loin de saisir -cette occasion, marchanda sur la somme considérable -offerte par le prince, et cela d'une manière -si peu digne de l'artiste, du sujet de ce tableau -et du sentiment qui le faisait commander, que -M<sup>me</sup> Récamier, dont la bonté avait d'abord craint -de s'opposer aux intérêts d'un exilé, se joignit à -moi pour dire que Gérard n'aurait jamais rien -écrit de semblable. Il fut aussitôt décidé qu'il ferait -Corinne<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor"> [33]</a>.»</p> - -<p>Telle est l'histoire du fameux tableau qui décorait -la cheminée du salon de l'Abbaye-aux-Bois. Cette négociation -mit d'emblée une certaine intimité dans les -rapports des deux femmes, et cette intimité devint -plus grande encore lorsqu'elles se retrouvèrent à -Paris.</p> - -<p>Le 15 octobre 1818, Sophie écrivait à M<sup>me</sup> Récamier:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je suis bien touchée, Madame, de votre aimable -souvenir, mais vous ne deviez pas moins aux -regrets que j'éprouve depuis votre départ; nous -avons des fêtes, il est vrai; quant aux plaisirs, vous -<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> -y avez mis bon ordre; cependant M. Dalopeus<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor"> [34]</a> -a donné hier un bal étonnant, où je m'étais parée -de votre lettre pour être mieux accueillie que personne. -Le talisman n'a pas manqué son effet, et je -vous dois bien la moitié des bonnes grâces dont -ma famille a été comblée. On médite encore plusieurs -autres réunions de ce genre, mais j'espère -n'en pas être, car j'ai le projet de me mettre en -route le plus tôt qu'il me sera possible pour aller -réclamer quelque preuve d'un intérêt que vous avez -rendu aussi doux que nécessaire à mon cœur. Rappelez-vous, -Madame, votre engagement de la cathédrale<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor"> [35]</a>, -et tâchez d'y rester aussi fidèle que -je suis sûre de l'être au sincère attachement que -vous m'inspirez.</p> - -<p class="signature">«SOPHIE GAY.</p> - -<p>«Recevez les compliments affectueux de toute -cette petite famille pour laquelle vous aviez tant -de bonté et agréez les hommages respectueux de -M. Gay.</p> - -<p>«Comme le prince Lubomirski est persuadé que -M. Dalopeus ne vous parle jamais que de lui, il -me charge de mettre à vos pieds toutes ses adorations -et tous ses regrets. Je vous prie à mon tour -de me rappeler au souvenir de M. Récamier<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor"> [36]</a>.»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> -Et voilà qui explique suffisamment l'accueil que -Delphine reçut, quelques années plus tard, à l'Abbaye-aux-Bois.</p> - -<p>D'ailleurs, en dépit de tous les événements qui -traversèrent leur vie, Sophie Gay demeura fidèle à -M<sup>me</sup> Récamier. J'ai sous les yeux une des dernières -lettres qu'elle lui ait écrites: elle a trait à -la mort de Chateaubriand. La voici:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Que de douleurs! Pauvre et divine amie! Encore -une plaie sur ce cœur adorable! Ah! vous -ne doutez pas, j'espère, de ce que j'éprouve à cette -perte si grande pour le monde pensant, si cruelle -pour vous. Mais ce monde, tel qu'il devient aujourd'hui, -n'était plus digne de ce génie si vaste et si -noble et si religieux. Le ciel l'a réclamé, vous l'y -retrouverez, vous l'ange consolateur de tout ce qui -souffre. Mais, pendant le temps d'épreuves qui nous -reste à subir, n'oubliez pas la vieille amie qui, après -avoir joui de vos éclatans succès, pleure sur toutes -vos peines.</p> - -<p class="signature">«SOPHIE GAY<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor"> [37]</a>.</p> - -<p class="date">«Versailles, 6 juillet (1848).»</p> -</div> - -<p>Les deux amies devaient se suivre de près dans -la tombe: M<sup>me</sup> Récamier mourut le 11 mai 1849; -Sophie Gay, le 6 mars 1852.</p> - -<div class="section"> -<h3><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> -II</h3> -</div> - -<p>Si l'on s'en rapportait à la pièce de vers qui -ouvre son volume de poésies, Delphine serait devenue -poète en voyant pleurer sa mère, et c'est -pour la consoler qu'elle se serait mise à chanter.—Je -ne dirai pas que c'est trop joli pour -être vrai, mais alors Sophie Gay aurait eu d'autres -chagrins avant la perte de sa belle-sœur et de son -mari, puisque Delphine composa <i>la Noce d'Elvire</i> -au mois de septembre 1820 et que Mary et Sigismond -Gay moururent, la première au mois de février 1821, -le second au mois de décembre 1822.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, dès que Delphine se fut révélée -sous ce jour, sa mère, après avoir essayé vainement -de l'arrêter, ne lui ménagea pas les conseils. -Sachant par expérience qu'on est trop disposé -à traiter légèrement la littérature des femmes, -elle lui dit:</p> - -<p class="blockquote"> -«Si tu veux qu'on te prenne au sérieux, donnes-en -l'exemple, étudie la langue à fond; pas d'à -peu près, montres-en à ceux qui ont appris le -latin et le grec, et puis n'aie dans ta mise aucune -des excentricités des bas-bleus; ressemble aux -autres par ta toilette et ne te distingue que par ton -esprit. En un mot sois femme par la robe et homme -par la grammaire<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor"> [38]</a>!» -</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> -Ces conseils étaient trop sages pour n'être pas -suivis,—d'autant que Delphine ne voyait que par -les yeux de sa mère.—Ses premiers vers, très -purs de forme, avaient quelque chose de mâle, -comme sa beauté. On sentait qu'elle avait profité -des leçons: aussi Alexandre Soumet était-il fier -de son élève.</p> - -<p>Quant à sa toilette, elle était aussi simple que -possible. Elle se composait, le plus souvent, d'une -robe de mousseline blanche unie et d'une écharpe -de gaze bleue. Quand Delphine allait dans le -monde avec sa mère, et qu'on lui demandait des -vers, elle s'exécutait sans se faire prier, et elle -disait bien, sans aucune emphase.</p> - -<p class="blockquote"> -«Son organe était plein et vivant, son attitude -décente, son air noble et sévère. Grande et un peu -forte, la tête fièrement attachée sur un cou d'une -beauté antique, le profil aquilin, l'œil clair et lumineux, -elle avait, dans toute sa personne, un air de -sibylle accoutrée et quelque peu façonnée à la mode -du temps<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor"> [39]</a>.»</p> - -<p>Mais, dès qu'elle avait fini de réciter, elle redevenait -une jeune fille comme une autre. Un soir, -qu'elle était complimentée par une jolie femme à -la mode, elle lui répondit:</p> - -<p class="blockquote"> -«Ce serait plutôt à moi, Madame, à vous complimenter; -<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> -pour nous autres femmes, il vaut mieux -inspirer des vers que d'en faire<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor"> [40]</a>.»</p> - -<p>La réponse était d'une femme d'esprit, mais de -ce côté-là encore elle avait de qui tenir: sa mère -était réputée pour ses bons mots, la vivacité de ses -réparties. D'aucuns trouvaient même qu'elle en -abusait quelquefois<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor"> [41]</a>, et c'est un fait que sa -mauvaise langue coûta à son mari le poste de trésorier-payeur -général que Napoléon I<sup>er</sup> lui avait -confié à Aix-la-Chapelle. Mais Delphine avait reçu -de la nature un don plus précieux que celui de -l'esprit: elle était bonne autant que belle; c'est -pour cela sans doute qu'elle n'eut jamais d'ennemis, -même sous le masque transparent du vicomte -de Launay.</p> - -<p>J'ai dit que son maître en l'art poétique avait été -Soumet<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor"> [42]</a>. Il n'était pas encore «notre grand -Alexandre». On n'avait pas encore applaudi ses -tragédies de <i>Saül</i> et de <i>Clytemnestre</i>, mais on s'en -<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> -occupait beaucoup dans le monde, et son élégie de -<i>la Pauvre Fille</i><a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor"> [43]</a> lui avait ouvert tous les salons.</p> - -<p>La première fois que Delphine parut à l'Abbaye-aux-Bois, -elle voulut payer sa bienvenue en récitant -le petit chef-d'œuvre de Soumet. Elle y obtint -un si grand succès que, sur les instances de -M<sup>me</sup> Récamier, à qui sa mère avait donné le mot, -elle consentit à dire son propre poème <i>le Dévouement -des sœurs de Sainte-Camille dans la peste -de Barcelone</i>. On lui fit une ovation. C'était en -1822. Il y avait là, parmi les auditeurs, la reine -de Suède, la femme du général Moreau, le peintre -Gérard et les courtisans habituels de la belle Juliette, -dont Ballanche et Mathieu de Montmorency. -Il ne manquait que le dieu du temple, autrement -dit Chateaubriand, alors ambassadeur à Londres. -Mais ayant reçu, quelque temps après, un exemplaire -du poème, il en complimenta l'auteur par la -lettre suivante:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«5 février 1823.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Récamier m'a appris, à mon grand -étonnement, Mademoiselle, que vous n'avez pas -reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire -de Londres. <i>Le Dévouement des Sœurs de Sainte-Camille</i> -m'a enchanté. Je sais maintenant pourquoi -vous dites si bien les vers: vous parlez votre -langue. Mais je crains, Mademoiselle, que vous ne -soyez réduite un jour à demander à Dieu pardon -<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> -de votre gloire. Moi qui suis plus faible que vous, -je vous remercie de m'avoir associé à votre futur -repentir, en répandant sur une ligne de ma prose -le charme et l'éclat de votre poésie<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor"> [44]</a>. J'ai à peine -le temps d'écrire, Mademoiselle, pardonnez à ce -griffonnage. Agréez mes obéissances et offrez, je -vous prie, à M<sup>me</sup> Gay tous mes hommages<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor"> [45]</a>.» -</p> -</div> - -<p>M<sup>me</sup> Gay était une vieille connaissance de Chateaubriand. -Quand il était rentré en France, -en 1800, elle s'était employée auprès de M<sup>me</sup> Regnaud -de Saint-Jean d'Angély, qui avait invité le duc de -Rovigo à le laisser à l'écart. Et il lui en avait exprimé -sa gratitude par la lettre que voici:</p> - -<p class="blockquote"> -«Vous êtes, Madame, si bonne et si douce pour -moi, que je ne sais comment vous remercier. J'irais -à l'instant même mettre ma reconnaissance à vos -pieds, si des affaires de toutes sortes ne s'opposaient -à l'extrême plaisir que j'aurais à vous voir. -Je ne pourrai même aller vous présenter tous mes -hommages que jeudi prochain, entre midi et une -heure, si vous étiez assez bonne pour me recevoir. -Je suis obligé d'aller à la campagne. Pardonnez, -Madame, à cette <i>écriture arabe</i>. Songez que c'est -une espèce de sauvage qui vous écrit, mais un sauvage -qui n'oublie jamais les services qu'on lui a -rendus et la bienveillance qu'on lui témoigne.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> -Et c'était vrai: chaque fois que, de près ou de -loin, il put être utile ou agréable à Delphine, Chateaubriand -s'empressa d'en saisir l'occasion. Il n'oublia -jamais ce que sa mère avait fait pour lui dans -cette circonstance mémorable.</p> - -<p>Le succès de Delphine à l'Abbaye-aux-Bois, consacré -peu de temps après par la distinction dont -elle fut l'objet à l'Académie, lui ouvrit tous les salons -du faubourg Saint-Germain, à commencer par ceux -de M<sup>me</sup> de Custine, de la duchesse de Maillé, de la -duchesse de Duras et de sa fille, la duchesse de -Rauzan.</p> - -<p>Elle fut d'autant plus sensible à ces gracieux témoignages -qu'ils lui arrivèrent au moment où elle -en avait le plus besoin. Elle venait, en effet, de -perdre son père, et cette mort inattendue avait obligé -sa mère à restreindre singulièrement son train de -maison.</p> - -<p>Elle avait quitté son appartement de la rue Neuve-Saint-Augustin -pour aller habiter dans un petit -entresol humide et bas de la rue Gaillon. Lamartine, -plus tard, en a fait ce pittoresque inventaire:</p> - -<p class="blockquote"> -«Deux chambres basses, où l'on montait par -un escalier de bois, des meubles rares et éraillés, -restes de l'antique opulence, quelques livres sur -des tablettes suspendues à côté de la cheminée, -une table où les vers de la fille et les romans de la -mère, corrigés pour l'impression, révélaient assez -les travaux assidus des deux femmes; au fond de -<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> -l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine -se retirait du bruit pour écouter l'inspiration, -voilà tout. Ce boudoir ouvrait sur une terrasse de -douze pas de circuit, sur laquelle deux ou trois -pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient -à midi un rayon de soleil entre deux toits, et -où les moineaux d'une écurie voisine piétinaient -dans l'eau de pluie<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor"> [46]</a>.»</p> - -<p>Si ce n'était pas la misère, c'était la gêne, noblement -supportée du reste par la mère et la fille, -mais les courtisans et les admirateurs n'en étaient -que plus nombreux, et tout ce qui avait un nom -dans la politique et les lettres connaissait le petit -entresol de la rue Gaillon.</p> - -<p>Voilà donc Delphine engagée sur le chemin de la -gloire à l'âge de dix-huit ans. De 1822 à 1827, date -de son apothéose au Capitole de Rome, on peut -dire qu'elle cueillit par brassées les lauriers et les -roses. Elle ne s'était pas encore donné le surnom -de «Muse de la Patrie», qu'elle en remplissait le -rôle aux applaudissements de la France entière<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor"> [47]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> -Les événements, d'ailleurs, semblaient se multiplier -pour faire son jeu. Quand elle ne vendait pas -les élégies de Guiraud au profit des «Petits Savoyards»<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor"> [48]</a>; -quand elle ne quêtait pas pour les -Grecs,—et sa pièce intitulée <i>la Quête</i><a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor"> [49]</a> leur rapporta -quatre mille francs,—elle déplorait la mort -du général Foy en des vers qu'on gravait ensuite -sur son tombeau, ou bien elle donnait la réplique -à Victor Hugo, à Lamartine, à M<sup>me</sup> Tastu, -dans les chants du sacre de Charles X. Sa <i>Vision</i> -est un excellent morceau de poésie. Sainte-Beuve -peut dire que c'est du Racine vu à travers Soumet; -pareille critique est encore un éloge: ne fait -pas du Racine qui veut, même édulcoré par Soumet<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor"> [50]</a>. -Cette <i>Vision</i> valut à la jeune fille l'honneur -<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> -d'être reçue en audience privée par le roi<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor"> [51]</a>: -M<sup>me</sup> de Duras avait intercédé pour elle.</p> - -<p>J'ai sous les yeux le billet que l'auteur d'<i>Ourika</i> -adressait quelque temps avant à M. de Lourdoueix -chargé de la direction des sciences, beaux-arts et -belles-lettres au ministère de l'Intérieur, afin de lui -demander une pension pour Delphine:</p> - -<p class="blockquote"> -«Il me semble que des paroles de bonté de la -bouche du roi devraient être suivies de cette marque -de munificence pour une jeune personne d'un -talent unique. On peut craindre que cette grâce -<i>fasse planche</i>, comme on dit. Il n'y a pas deux -M<sup>lle</sup> Gay<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor"> [52]</a>.»</p> -<p> -Ce billet est du 2 décembre 1824. M<sup>me</sup> de -Duras, savait-elle, quand elle l'écrivit, que Delphine -avait été en passe de devenir la favorite ou -la femme morganatique du comte d'Artois? J'en -<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> -doute, et cependant le bruit en avait couru sous -quelques manteaux. Certains courtisans, informés -de la situation où végétait Sophie Gay depuis son -veuvage, s'étaient mis en tête de faire un sort à -Delphine en la chargeant de distraire les ennuis de -Monsieur, frère du roi.</p> - -<p>Malheureusement, il avait fait vœu de continence -au lit de mort de M<sup>me</sup> de Polastron, et leur ingénieux -dessein n'avait pu être rempli. Je ne crois -pas, d'ailleurs, que Delphine eût consenti à jouer -le rôle qu'on lui ménageait. Elle avait alors un -autre amour en tête, elle était éprise d'un beau -militaire, d'un ancien officier des gardes du corps, -dont sa mère elle-même raffolait<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor"> [53]</a>. Et Alfred de -Vigny, car c'est de lui qu'il est question, n'aurait -pas demandé mieux que de se marier avec elle. Mais -la mère du jeune poète—de «l'ange de l'adultère», -comme l'appelait Sophie Gay, par allusion -à l'un de ses <i>Poèmes antiques</i>—M<sup>me</sup> de Vigny, -qui savait le prix de l'argent, ayant beaucoup -souffert de la médiocrité de sa fortune, n'avait pas -voulu que son fils unique épousât une fille sans dot, -<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> -habituée au train du monde. Et Delphine en avait -été pour son rêve et Sophie pour ses larmes<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor"> [54]</a>.</p> - -<p>Cependant le comte d'Artois, une fois monté sur -le trône, saisit la première occasion de témoigner -sa bienveillance à la jeune Muse. Après l'avoir -reçue en audience privée, et lui avoir annoncé qu'il -lui accordait une pension de cinq cents écus, il -l'engagea paternellement à voyager, en lui donnant -pour raison qu'elle éviterait ainsi bien des périls.</p> - -<p>Quelques jours après, le 6 juin 1835, elle se présentait -au Panthéon, avec ce laisser-passer du -baron Gros:</p> - -<p class="blockquote">«Le gardien laissera monter à la coupole Sainte-Geneviève, -M<sup>lle</sup> Delphine Gay et sa société. Ce billet -restera à la personne<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor"> [55]</a>.»</p> - -<p>Qu'allait-elle faire sous la coupole? Elle n'allait -pas seulement faire admirer les peintures dont le -baron Gros venait de la décorer; elle allait surtout -montrer la place d'où, au mois d'avril, elle avait -déclamé publiquement son hymne à Sainte-Geneviève<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor"> [56]</a>.</p> - -<p>Ce jour-là, son auditoire d'élite lui avait fait une -ovation dont l'écho se répercuta jusqu'à Rome.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> -Le lendemain, l'auteur d'<i>Ourika</i> lui écrivait:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«M. Villemain m'a dit, Mademoiselle, votre -aimable souvenir. Vous me gâtez, mais en vérité -vous me devez bien un peu de cette bonne grâce -en retour de ma sincère admiration. Vous voulez -donc bien réjouir par votre présence et le son de -votre voix la plus aimable des vieilles et des aveugles? -Puisque vous me laissez le choix du jour, je -vous propose mercredi prochain, à une heure. Je -me réjouis d'avance des moments que je vais passer -avec une personne qui réunit tant de bonté à -tant d'esprit, c'est-à-dire les deux meilleures choses -qu'il y ait en ce monde. Si vous ne me faites -rien dire, je serai à votre porte mercredi à une heure.</p> - -<p>«Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de -madame votre mère. Je suis charmée que votre -sœur soit mieux.</p> - -<p class="signature">«DUCHESSE DE DURAS<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor"> [57]</a>.»</p> -</div> - -<p>Sans doute, la voix de Delphine fit son effet, -<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> -car, peu de jours après, la duchesse lui écrivait de -nouveau:</p> - -<p class="blockquote"> -«J'ai un vrai plaisir à vous envoyer la lettre ci-jointe, -Mademoiselle: ce n'est pas encore tout ce -que j'aurais voulu, mais c'est quelque chose que -d'être sur le chemin de la justice. Ce bon duc<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor"> [58]</a> -vous dit la vérité et aurait désiré faire mieux. -Accordez-lui sa demande. J'en ai une aussi à vous -faire, c'est de vous mener encore une fois chez -cette pauvre tante aveugle à laquelle vous avez fait -passer une heure si délicieuse: elle s'en souvient et -voudrait entendre <i>la Coupole</i>. Dites-moi votre jour -et si, pour éviter les lenteurs, lundi à midi et demie -vous conviendrait<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor"> [59]</a>.»</p> - -<p>C'est au milieu de ces témoignages flatteurs d'admiration -et de sympathie que Delphine, en obéissant -au conseil du roi, partit pour l'Italie avec sa -mère.</p> - -<p>Elles firent une halte à Lyon pour se reposer et -voir M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore, et voici comment -Marceline a raconté cet événement dans une lettre -privée:</p> - -<p class="blockquote"> -«Quand je l'ai vue pour la première fois, belle, -imposante comme la Rachel de la Bible, elle était -couverte de cheveux blonds retombant sur toutes -ses roses, et semblait en être formée. Jamais rien -<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> -de si éclatant n'est apparu dans une ville. Sa mère -la conduisait alors en Italie et s'arrêtait quelques -jours à Lyon. Mon mari, qui l'avait entrevue au -balcon de l'hôtel, vint me chercher vite, vite, pour -me faire voir, disait-il, ce que je ne verrais plus de -ma vie. Il y avait là une foule qui passait et repassait -émerveillée. Comme il faisait affreusement -chaud, la jeune fille fut obligée de s'étouffer en fermant -ses fenêtres très basses, et les curieux la regardaient -encore au travers des vitres. J'appris dans le -jour que c'était M<sup>lle</sup> Delphine Gay, et je sus bientôt -par moi-même qu'elle était bonne, vraie comme -sa beauté. En l'examinant avec attention, on ne -tombait que sur des perfections, dont l'une suffit à -rendre aimable l'être qui la possède<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor"> [60]</a>...»</p> - -<p>Quelques jours après, Delphine rencontrait -Lamartine à Terni, près des cascades de Velino. -Il a donc eu tort d'écrire qu'il l'avait vue pour la -première fois en 1825. S'il avait seulement pris la -peine de consulter sa correspondance, il eût vite -reconnu son erreur. Cette rencontre eût lieu en 1826, -peu de temps après le duel de Lamartine avec le -colonel Pepe. Le grand poète était alors secrétaire -d'ambassade à Florence, et M<sup>me</sup> Gay et sa fille se -rendaient à Rome. Il fut si charmé de les connaître, -Delphine fit tant d'impression sur lui, qu'il les -invita à passer quelque temps à Florence, ajoutant -que la jeune Muse ne serait vraiment inspirée que -<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> -là. Mais elles n'acceptèrent son invitation que pour -plus tard, et sous la promesse, exigée en riant par -Delphine, qu'il leur enverrait des vers à Rome. -Nous allons voir qu'il tint parole. Le 16 septembre -1826, M<sup>me</sup> Gay lui écrivait de cette ville:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«L'admiration et la joie sont deux sentiments -impossibles à cacher, et voilà, Monsieur, ce qui -nous rend aujourd'hui si coupables envers vous. -L'autre jour à dîner chez M. le duc de Laval, il m'a -remis votre lettre à la condition absolue de lui lire -les vers qu'elle pourrait contenir. Je n'osais me -flatter d'une si précieuse confidence: nous brûlions -de vous lire, j'ai tout promis. Mais à peine le -cachet a-t-il été rompu que Delphine s'est écriée: -«Il y a des vers!» et puis, m'enlevant la lettre -sans aucun respect, elle les a dévorés dans un coin -en laissant seulement échapper quelques mots, -comme: «C'est ravissant, divin! et lui seul a le secret -de cette poésie à la fois si brillante et si triste!»</p> - -<p>«Une admiration si bien sentie a redoublé l'impatience -de connaître ces beaux vers. Delphine les -a lus d'une voix très émue, et M. de la Rochefoucauld -vous dira mieux que moi l'effet qu'ils ont produit. -Ah! par grâce, ne nous punissez pas de ce -succès, envoyez-nous bien vite ce que vous avez -ajouté à cette noble élégie. Ce sera le plus sûr -encouragement pour ma fille. Voici les vers impromptus -que M. de Laval vous a trop vantés. -Elle vous les livre uniquement pour vous prouver -<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> -sa soumission. Vous aviez mille fois raison de lui -prédire qu'elle ne serait inspirée qu'à Florence. -Aussi ne pensai-je qu'à l'y ramener. Visiter avec -vous ces montagnes, ces vallées fleuries, qui vous -ont fourni tant de pensées sublimes, doit rendre à -l'inspiration la muse la plus endormie! Et puis -trouver de l'amitié, toutes les grâces de l'esprit, -réunies au plus beau talent du monde, voilà de -quoi charmer les vieilles mères comme les jeunes -poètes! On est bien loin ici d'apprécier ces plaisirs-là, -personne ne se doute de celui que nous a causé -votre lettre. Vous qui le savez n'en soyez pas avare.</p> - -<p>«Delphine, qui prétend que vous faites chérir -les fléaux et les désastres, ne veut plus vous écrire -en prose, elle attend ce que vous pensez d'elle pour -vous répondre.</p> - -<p>«Adieu, nous n'avons jamais plus désiré le printemps<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor"> [61]</a>.»</p> -</div> - -<p>Les vers de Lamartine auxquels Sophie Gay fait -allusion dans cette lettre étaient son élégie, ou le -commencement de son élégie<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor"> [62]</a>, sur <i>la Perte de -l'Anio</i>. On se souvient qu'un éboulement de rochers -<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> -détruisit à cette époque les merveilleuses cascatelles -de Tivoli. Je ne m'étonne pas que ces vers -aient eu tant de succès à l'ambassade de France à -Rome. C'est une des meilleures choses que Lamartine -ait faites, et il en avait si bien conscience qu'il -écrivait à Aymon de Virieu, le 13 février 1827:</p> - -<p class="blockquote">«Je suis confondu que tu ne trouves pas mes -vers sur Tivoli à ton plein gré. Je trouve que c'est -le seul morceau par lequel je voudrais lutter avec -lord Byron: <i>Italie, Italie!</i> etc.; mais on se trompe -sur soi-même<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor"> [63]</a>...»</p> - -<p>Quelques jours après, les dames Gay allaient -passer une quinzaine à Florence avec Lamartine, -et le 26 octobre 1826 elles repartaient pour Rome -où elles arrivèrent en même temps que les marins -français qui avaient ramené d'Alger les Romains -captifs chez les Musulmans. L'ambassadeur de -France, M. de Laval-Montmorency, les invita au -dîner qu'il donnait à l'équipage de la corvette française, -et, pour le remercier de cette attention délicate, -Delphine récita, au dessert, la pièce de vers -qui lui avait été inspirée par cette belle action. Ce -dîner avait lieu le 12 décembre 1826. Trois semaines après,—le -2 janvier 1827,—M. Desmousseaux -<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> -de Givré, secrétaire d'ambassade, écrivait à -M<sup>me</sup> Charles Lenormant:</p> - -<p class="blockquote">«Je répondrai bien mal à vos questions sur Tivoli; -j'entends beaucoup parler de ce désastre, il a -inspiré de beaux vers à M. de Lamartine; mais je -n'en ai rien vu moi-même, et tout ce que j'en sais, -c'est qu'il ne faut plus espérer de retrouver les cascatelles. -Je n'ai point entendu parler de querelle -entre des Français et des Romains. J'ai vu, au -contraire, des Romains délivrés d'esclavage par des -Français, et que leurs libérateurs ont ramenés à -Rome. Ce spectacle était fait pour inspirer la -«Muse de la Patrie». Aussi a-t-elle chanté cet -événement dans une espèce d'improvisation que -je joindrai à ma lettre, si je puis. M<sup>lle</sup> Delphine -ajoute à un fort beau talent et à de fort bonnes -qualités le mérite de vous connaître et de parler de -vous à mon gré. Cela fait que je lui pardonne sa -façon d'être belle. Madame sa mère est fort amusante -et très bon diable<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor"> [64]</a>.»</p> - -<p>Sur le compte de Sophie Gay, M. Desmousseaux -de Givré ne faisait qu'exprimer là l'opinion générale; -mais il fallait qu'il fût bien difficile pour ne -pas trouver la beauté de Delphine à son goût, car -elle avait conquis tous les cœurs en Italie, à commencer -par la duchesse de Saint-Leu, autrement -dit la reine Hortense.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> -Peut-être, pour M. Desmousseaux de Givré, -savait-elle trop qu'elle était belle, mais comment -aurait-elle pu l'ignorer quand tout le monde le lui -disait? Le miracle, c'est que, le sachant, elle soit -restée «simple et bonne fille».</p> - -<p>Le 26 avril 1834, la reine Hortense lui écrivait -d'Arenenberg:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je vous ai retrouvée tout entière dans votre -aimable lettre, ma chère Delphine. Que votre mari -ne m'en veuille pas d'aimer à vous appeler de ce -nom: c'est celui que vous portiez à Rome, quand -vous me répétiez vos jolis vers et que je me plaisais -à entendre cet organe si français et si expressif! -Vous ne m'avez donc pas oubliée? Je vous en -remercie, car je pensais qu'à Paris l'on oubliait -tout! Il m'est bien doux de voir que cette méfiance, -trop motivée peut-être, n'est pas aussi générale que -je le craignais. Certainement je suis charmée de -recevoir souvent de vos ouvrages et vos lettres; -vous ne pouvez douter du plaisir que me feront -toutes les preuves de votre souvenir. J'ai demandé -si souvent: «Est-elle mariée? Est-elle heureuse?» -Vous me deviez bien de me répondre d'une manière -qui me satisfasse autant. Je penserai à la -proposition que vous me faites; le plus difficile -est de trouver quelque article qui puisse être -amené naturellement<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor"> [65]</a>. Mon fils fait un ouvrage -<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> -sur l'artillerie<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor"> [66]</a>, ce ne serait guère intéressant à -lire; il veut après faire quelque chose sur son -oncle; nous verrons ce qu'il pourra vous envoyer. -Il s'est bien formé depuis que vous ne l'avez vu, -et il me rend bien heureuse par la bonté de son -caractère, sa noble résignation qui tempère la vivacité -et la fermeté de ses opinions: je n'ose lui -souhaiter la patrie, car je fais trop de cas de la tranquillité, -et là où l'on vous craint, on ne peut plus -espérer d'être aimé. Aussi la résignation pour -toutes les injustices comme pour les mécomptes -est devenue la vertu qui nous convient le mieux. -Croyez au plaisir que j'aurais à vous revoir, à -faire connaissance avec votre mari et à vous renouveler -l'assurance de mes sentiments.</p> - -<p class="signature">«HORTENSE<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor"> [67]</a>.»</p> -</div> - -<p>Le 2 novembre 1836, à la première nouvelle de -la tentative malheureuse que le fils de la reine -Hortense avait faite à Strasbourg, Delphine écrivait -à Lamartine:</p> - -<p class="blockquote">«Il ne pouvait parler de la France sans attendrissement. -Nous étions ensemble à Rome, lorsqu'on -nous apprit la mort de Talma. Chacun alors -de déplorer cette perte, chacun de rappeler le rôle -dans lequel il avait vu Talma pour la dernière fois. -En écoutant tous ces regrets, le prince Louis, qui -<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> -n'avait pas encore dix-huit ans, frappa du pied -avec impatience; puis il s'écria, les larmes aux -yeux: «Quand je pense que je suis Français et -que je n'ai jamais vu Talma<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor"> [68]</a>...»</p> - -<p>Dix-sept ans après, le prince Louis, devenu Napoléon III, -régnait sur la France, et Victor Hugo, -exilé à son tour, écrivait à Delphine (8 mars -1853) que, lorsqu'il pensait à la patrie, elle lui -apparaissait sous ses traits.</p> - -<p>«Sa façon d'être belle», que M. Desmousseaux -de Givré «pardonnait» à Delphine, n'était donc -pas si mauvaise. Au surplus, s'il fallait une dernière -preuve des succès de Delphine en Italie, je la -trouverais dans ce fait qu'elle manqua de nous être -ravie par un riche mariage romain. Mais elle ne put -se résigner à perdre sa qualité de Française. C'est -du moins ce qu'elle nous apprend dans la pièce de -vers intitulée <i>le Retour</i> et dédiée à sa sœur, la -comtesse O'Donnell:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Je reviens dissiper le vain bruit qui t'alarme.</p> -<p>De ces beaux lieux, ma sœur, j'ai senti tout le charme;</p> -<p>Mais loin de mon pays, sous les plus doux climats,</p> -<p>Un superbe lien ne m'enchaînera pas.</p> -<p>Non! l'accent étranger le plus tendre lui-même</p> -<p>Attristerait pour moi jusqu'au mot: «Je vous aime.»</p> -<p class="i2"> Un sort brillant, par l'exil acheté,</p> -<p>Comblerait mes désirs! ma sœur n'a pu le croire.</p> -<p>D'un plus noble destin mon orgueil est tenté;</p> -<p class="i2"> Un cœur qu'a fait battre la gloire</p> -<p class="i3"> Reste sourd à la vanité.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span></div> -<p>Ce bonheur dont l'espoir berça ma rêverie,</p> -<p>Nos rivages français pouvaient seuls me l'offrir.</p> -<p>J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie;</p> -<p>C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir!</p> -</div></div> - -<p>On ne dira plus, j'espère, qu'elle avait usurpé le -titre de «Muse de la patrie».</p> - -<p>Au mois de mai 1827, elle revint en France avec -sa mère, après avoir été couronnée au Capitole<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor"> [69]</a>. -Un an plus tard, elle aurait eu la joie d'y monter -au bras de Chateaubriand lui-même, puisqu'il remplaça -M. de Laval en 1828. Mais il ne fut pas le -dernier à lui envoyer ses compliments, et c'est lui -encore qui, en 1830, lorsqu'elle fut privée de la -pension que lui faisait le roi Charles X, éleva le -premier la voix pour la venger de cette injure.</p> - -<p>Célébrant la prise d'Alger dans un beau <i>Te Deum</i> -de gloire, elle avait eu l'audace d'écrire, à l'adresse -du général de Bourmont:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>O mystère du sort! ô volonté suprême!</p> -<p>Un Français dans nos murs amena l'étranger;</p> -<p>On l'appela transfuge,—et cet homme est le même</p> -<p class="i1"> Que Dieu choisit pour nous venger.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>A l'amour de nos rois sa valeur asservie</p> -<p>Voyait dans leur retour un gage de bonheur,</p> -<p>Et pour eux il fit plus que de donner sa vie:</p> -<p class="i1"> Guerrier, il donna son honneur.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span></div> -<p>Faisant d'un nom maudit un souvenir qu'on aime,</p> -<p>La victoire lui jette un éclatant pardon,</p> -<p>Et du pur sang d'un fils le glorieux baptême</p> -<p class="i1"> Lave la tache de son nom.</p> -</div></div> - -<p>C'étaient là de nobles vers et des sentiments -vraiment patriotiques. Mais le ministère Polignac -ne l'entendit pas de la sorte. Il jugea que c'était -offenser le roi que de rappeler la «ragusade» du -général qui venait de recevoir le bâton de maréchal -pour la prise d'Alger, et Delphine fut rayée de la -liste des pensionnaires de Charles X<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor"> [70]</a>.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE II<br /> -<span class="medium">DELPHINE ET LAMARTINE</span></h2> -</div> - -<div class="hanging indent"> -<p class="space">§ I.—Portrait de Delphine par Lamartine.—Comme quoi -toute sa vie il resta sous le charme de son apparition à -Terni.—Elle riait trop.—Ce que Lamartine pensait du -rire.—Les premiers vers de Delphine à Lamartine.—<i>Nisida</i> -et <i>Fido</i>.—Lamartine et l'amour des bêtes.—Sa -réponse aux vers de Delphine.—Souvenir de sa réception -à l'Académie-Française.—Ressemblance physique et morale -des deux amis.</p> - -<p>§ II.—Mariage de Delphine avec Emile de Girardin.—Elle -regrette de n'avoir pas d'enfant.—Lamartine et <i>les Droits -civils du curé</i>.—La <i>Politique traditionnelle</i>.—Delphine -aurait voulu l'empêcher de partir pour l'Orient.—Son -chagrin en apprenant la mort de Julia.—Lamartine entre -à la Chambre des députés.—Ses débuts à la tribune.—Ce -que lui écrivait Delphine après l'avoir entendu.—Elle -rêve de mettre un journal à sa disposition.—Billets inédits -que lui adresse Lamartine pour lui donner rendez-vous -ou s'excuser de ne pas aller la voir.—Emile de Girardin -fonde <i>la Presse</i>.—Lamartine y collabore.—Cependant -ils ne sont pas toujours d'accord ensemble.—Premiers -froissements.—A propos d'une lettre de Lamartine à Granier -de Cassagnac.</p> - -<p>§ III.—<i>Le Rhin allemand</i> du poète Becker et <i>la Marseillaise -de la paix</i>.—Lamartine promet sa pièce de vers à Delphine -et la donne à la <i>Revue des Deux-Mondes</i>.—Lettre -de Delphine à ce sujet.—Explications de Lamartine.—Alfred -de Musset réplique à Becker.—La Genèse du <i>Rhin</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> -<i>allemand</i>, d'après le vicomte de Launay.—Petite vengeance -de femme.—<i>Le Ressouvenir du lac Léman</i> dédié -à Huber-Saladin.—Lamartine l'offre à Delphine pour <i>la -Presse</i>.—Mort de M<sup>me</sup> O'Donnell.—Son éloge par Jules -Janin.—Lettre inédite.—<i>La Presse</i> refuse <i>le Ressouvenir</i>.—Delphine -intervient et paie les vers 1000 fr. à -Lamartine.—Variantes du <i>Ressouvenir</i>.</p> - -<p>§ IV.—Huber-Saladin.—Sa famille, son éducation, son -amour pour la France.—Mission que lui confia Lamartine -en 1848.—Le grand poète le charge, en 1841, de lui -trouver 150.000 fr. à Genève.—Embarras financiers de -Lamartine.—Leur cause première.—Lamartine «premier -agriculteur de France».—Pour ne pas être <i>déraciné</i>.—Lettre -inédite à Huber-Saladin sur la mort de sa -fille.</p> - -<p>§ V.—La question des fortifications de Paris.—Lamartine -combat, dans <i>la Presse</i> et à la Chambre, le projet -de M. Thiers.—Il voit la révolution maîtresse de ces murs -et les honnêtes gens foudroyés par les canons qu'ils ont -chargés.</p> - -<p>§ VI.—Lamartine refuse un portefeuille et la présidence -de la Chambre.—Critiques que Delphine lui adresse à cet -égard.—Il veut faire de l'histoire et de la philosophie.—Préparation -des <i>Girondins</i>.—Comment ce livre fut -accueilli par Delphine.—La campagne des Banquets.—Description -du banquet offert à Lamartine par la -ville de Mâcon le 8 juillet 1847.—Une page inédite de -M. de Ronchaud.—Mot de Doudan sur ce banquet.—La -Révolution de 1848.—Le rôle de Lamartine.—Lettre -que lui adresse Sophie Gay pour le mettre en garde contre -son entourage.—Article de Delphine sur la présidence -de la République.—L'élection présidentielle.—Lamartine -part pour l'Orient.—Le Grand Turc lui offre un -immense domaine.—Lettre inédite qu'il adresse à Delphine -à son retour.—Le coup d'Etat met fin à sa carrière politique.—Il -se réfugie dans la littérature.—Le testament -de M<sup>me</sup> de Girardin.—Dernier service qu'elle demande à -Lamartine.—Il s'excuse de ne pouvoir le lui rendre.—Article -qu'il lui consacre dans son <i>Cours de littérature</i>.</p> -</div> - -<div class="section"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span></p> -<h3>I</h3> -</div> - -<p>Lamartine, qui fut aimé de tant de femmes, n'eut -vraiment—après M<sup>me</sup> Charles—que deux amies -selon son cœur.</p> - -<p>La première en date fut cette gracieuse Eléonore -de Canonge, qu'il avait rencontrée, l'année du <i>Lac</i> -(1817), à Aix-les-Bains, et qui, devenue plus tard -M<sup>me</sup> Duport, le demanda comme parrain de sa -fille<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor"> [71]</a>.</p> - -<p>La seconde fut M<sup>me</sup> Emile de Girardin. Elle -n'était encore que Delphine Gay, quand elle lui -apparut, en 1826, dans l'arc-en-ciel des cascades -du Velino, et l'apparition de cette jeune muse de -vingt-deux ans lui avait laissé un tel souvenir que, -lorsqu'elle sortit de ce monde, il se plut à l'évoquer -dans cette page éblouissante:</p> - -<p class="blockquote">«C'était, disait-il, de la poésie, mais point d'amour, -comme on a voulu par la suite interpréter -en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée -jusqu'au tombeau, sans jamais songer qu'elle était -femme. Je l'avais vue déesse à Terni.»</p> - -<p>Et quelle déesse!</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre -<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> -que les enfants des chaumières voisines avaient -roulé là pour les étrangers; son bras, admirable -de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. -Il contenait sa tête pensive; sa main gauche, -comme alanguie par l'excès des sensations, tenait -un petit bouquet de pervenches et de fleurs des -eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient -sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses -doigts distraits, dans l'herbe humide.</p> - -<p>«Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance -de sa pose; ses cheveux abondants, soyeux, -d'un blond sévère, ondoyaient au souffle impétueux -des eaux, comme ceux des sibylles que l'extase -dénoue; son sein, gonflé d'impression, soulevait -fortement sa robe: ses yeux, de la même teinte que -ses cheveux, se noyaient dans l'espace... Son profil, -légèrement aquilin, était semblable à celui des -femmes des Abruzzes, elle les rappelait aussi par -l'énergie de sa structure et par la gracieuse courbure -du cou. Ce profil se dessinait en lumière sur -le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté -y luttait dans un admirable équilibre avec la sensibilité; -le front était mâle, la bouche féminine; cette -bouche portait, sur des lèvres très mobiles, l'impression -de la mélancolie. Les joues, pâlies par l'émotion -du spectacle, et un peu déprimées par la -précocité de la pensée, avaient la jeunesse, mais -non la plénitude du printemps: c'est le caractère -de cette figure qui attachait le plus le regard en -attendrissant l'intérêt pour elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> -«Elle se leva enfin au bruit de mes pas. Je saluai -la mère, qui me présenta sa fille. Le son de sa voix -complétait son charme. C'était le timbre de l'inspiration. -Son entretien avait la soudaineté, l'émotion, -l'accent des poètes, avec la bienséance de la jeune -fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une imperfection, -elle riait trop; hélas! beau défaut de la jeunesse -qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. -Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait -pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère -en homme; on voyait que sa mère, en la portant -dans ses flancs, avait trop regardé les dieux -de marbre<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor"> [72]</a>.»</p> -</div> - -<p><i>Elle riait trop...</i> C'est toujours le reproche que -lui fit Lamartine, car les chagrins de la vie n'éteignirent -jamais son beau rire. Il lui écrivait, le 16 -juillet 1841:</p> - -<p class="blockquote">«Prenez votre sérieux tout à fait. Ne touchez -plus que dans le journal la corde semi-sérieuse de -l'esprit. La gaieté est amusante, mais au fond c'est -une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel -et sur la terre<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor"> [73]</a>?...»</p> - -<p>Et une autre fois, qu'on l'avait amusé avec je -ne sais quelle histoire, il lui écrivait encore:</p> - -<p class="blockquote"><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> -«Voilà le rire. Il est si rare que je vous le renvoie -précieusement. J'aimerais mieux le sourire, -mais je ne le vois que quand je vous vois<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor"> [74]</a>.»</p> - -<p>Mais il n'y avait pas que le rire qui lui déplût -alors en elle. La réputation qu'on lui avait faite, le -surnom qu'elle s'était donné de «Muse de la patrie» -quelque justifié qu'il fût, bien loin de le disposer -en sa faveur, l'aurait plutôt prévenu contre elle. Il -craignait que cette belle jeune fille ne tournât au -bas-bleu, et c'est pour cela sans doute qu'il écrivait -au marquis de la Grange, peu de temps après -leur rencontre à Terni:</p> - -<p class="blockquote">«Elle paraît une bonne personne, et ses vers -sont ce que j'aime le moins d'elle. Cependant c'est -un joli talent féminin, mais le féminin est terrible -en poésie<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor"> [75]</a>.»</p> - -<p>Il ne devait pas tarder à revenir de ses préventions; -si nous ouvrons le recueil de poésies de -M<sup>me</sup> de Girardin, nous y trouvons une pièce de -vers intitulée <i>le Rêve d'une jeune fille</i>, dont Lamartine, -à la suite d'une gageure, fit le commencement, -et elle la fin. Et dans la <i>Correspondance</i> du poète je -<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> -lis cette lettre qu'il adressait à Delphine Gay, le -31 décembre 1828:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Mademoiselle,</p> - -<p>«J'ai reçu la lettre et le volume. J'ai lu les vers -avec le sentiment que j'avais en les entendant. -C'est tout dire. Quand l'impression froide n'enlève -rien du charme que l'auteur lui-même (et quel -auteur!) peut donner à ses vers, on ne doit rien -désirer. Ils ajouteront, s'il est possible, à votre -renommée, et vous feront des amis de plus.</p> - -<p>«Cependant il y règne un ton de mélancolie qui -était moins senti dans les premiers volumes. Est-ce -que vous seriez moins heureuse? Quand on vous -a connue, c'est-à-dire aimée, on a le droit de s'intéresser -non seulement à l'ouvrage, mais plus -encore à l'écrivain. Pardonnez-moi donc cet intérêt, -fût-il indiscret<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor"> [76]</a>...»</p> -</div> - -<p>Et, en effet, Delphine était moins heureuse à la -fin de 1828 que deux ans auparavant. D'abord elle -avait éprouvé une cruelle déception du côté du -mariage. On l'avait fiancée longtemps dans le monde -au marquis de la Grange, celui-là même qui les -avait recommandées, elle et sa mère, à Lamartine, -quand elles étaient parties pour l'Italie, et le marquis, -pour une raison ou pour une autre<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor"> [77]</a>, avait -<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> -épousé, au mois de juin 1827, une jeune femme -qu'il avait connue chez M<sup>me</sup> de Montcalm. Et puis, -faut-il le dire, à ce chagrin s'en était ajouté un -second encore moins guérissable: elle nourrissait -un sentiment très noble et très pur, mais très ardent -tout de même, pour un homme qu'elle n'avait -pas le droit d'aimer, et cet homme n'était autre -que Lamartine. Qu'on lise plutôt la pièce de vers -qu'elle lui adressa quelque temps après sous ce -titre: <i>le Départ</i>:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Quel est donc le secret de mes vagues alarmes?</p> -<p>Est-ce un nouveau malheur qu'il me faut pressentir?</p> -<p>D'où vient qu'hier mes yeux ont versé tant de larmes</p> -<p class="i3"> En le voyant partir?</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>La nuit vint... et j'errais encor sur son passage.</p> -<p>Regardant l'horizon où l'éclair avait lui,</p> -<p>Sur la route, de loin, je vis tomber l'orage,</p> -<p class="i3"> Et je tremblai pour lui.</p> -<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Cependant, pour tromper son âme généreuse,</p> -<p>J'ai caché ma douleur sous l'adieu le plus froid...</p> -<p>Pourquoi de son départ être si malheureuse?...</p> -<p class="i3"> Je n'en ai pas le droit.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span></div> -<p>Quel est ce sentiment, ce charme de s'entendre,</p> -<p>Qui, montrant le bonheur, le détruit sans retour...</p> -<p>Qui dépasse en ardeur l'amitié la plus tendre...</p> -<p class="i3"> Et qui n'est pas l'amour?</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>C'est l'attrait de deux cœurs, exilés de leur sphère,</p> -<p>Qui se sont d'un regard reconnus en passant,</p> -<p>Et que, dans les discours d'une langue étrangère,</p> -<p class="i3"> Trahit le même accent.</p> -<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>On parle à son ami des chagrins de la terre,</p> -<p>On confie à l'amour le secret d'un instant;</p> -<p>Mais au poète aimé l'on redit sans mystère</p> -<p class="i3"> Ce que Dieu seul entend.</p> -</div></div> - -<p>Ces vers sont du mois de juin 1829. Lamartine -venait de passer un mois à Paris quand il les reçut -un matin à Mâcon. Il en fut d'autant plus flatté -qu'ils étaient accompagnés d'un joli portrait de Nisida, -la petite chienne qu'il avait donnée à Delphine.</p> - -<p class="blockquote">«Nisida est parfaite, lui écrivait-il le jour -même, et le nom de sa maîtresse m'empêchera de -l'égarer<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor"> [78]</a>...»</p> - -<p>A quoi Delphine répondait:</p> - -<p class="blockquote"> -«Venez bien vite consacrer par votre voix poétique -notre nouvelle demeure dont le plus grand -mérite est d'être aussi fort près de l'hôtel de Rastadt<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor"> [79]</a>. -<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> -Il me tarde bien de vous y voir, et de -m'entendre annoncer <i>le monsieur qui a un chien</i>. -Nisida appelle à grands cris Fido, et maman le petit -chien que vous lui avez promis. Moi, je demande -des vers, toujours des vers et un souvenir<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor"> [80]</a>.»</p> - -<p>Lamartine avait hérité de saint François d'Assise -l'amour des bêtes, et quand on les aimait, on -était sûr de trouver le chemin de son cœur. Au -plus fort de sa détresse (1852), il mandait un jour -à Dargaud:</p> - -<p class="blockquote">«Tout est triste, mais rien n'est désespéré tant -qu'il reste un Dieu dans le ciel, des amis sur la -terre, un cheval à l'écurie, un chien au foyer<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor"> [81]</a>.»</p> - -<p>La perte d'un chien lui était presque aussi cruelle -que celle d'un ami. Quand il perdit Fido, il écrivait -à Aymon de Virieu:</p> - -<p class="blockquote">«Ces jours-ci mes chagrins passés ont été remués -et soulevés en moi par une perte que vous -trouverez insignifiante, et qui pour moi en a été -une immense, celle de mon ami Fido. Il est mort -entre mes pieds, après treize ans d'amour et de -fidélité, après avoir été le compagnon de toutes les -heures de mes années de bonheur, de voyages, de -larmes. La vie est affreuse<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor"> [82]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> -Et à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<p class="blockquote">«Je vous remercie de cette larme pour Fido. -C'est tout ce que vous pouviez me dire de plus -affectueux. J'espérais passer une soirée avec vous, -mais il n'y a mal que pour moi. Si vous n'avez pas -confiance, moi je n'ai pas d'espérance. Tout va mal -en moi et autour de moi. Je ne serai pas ce soir -chez moi. J'ai une migraine à fendre les rochers. -J'irai vous voir dès qu'elle passera. Mille respectueuses -affections<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor"> [83]</a>.»</p> - -<p>Delphine, en 1829, avait donc fait sous tous les -rapports la conquête de Lamartine. Pour achever -de faire la sienne, il avait cru bon de lui présenter, -avant de quitter Paris, son ami, Louis de Vignet, -qui était attaché à la légation de Sardaigne et qui, -à force d'avoir pensé et vécu avec lui, lisait dans -son cœur comme dans un livre. Vignet avait été -parfait pour elle et sa mère, ayant deviné à quel -point elles aimaient Alphonse, mais Delphine n'avait -eu besoin de personne pour se souvenir de -l'absent. N'était-il pas candidat à l'Académie française? -Aussitôt elle s'était mise en campagne pour -lui gagner des voix, et Brifaut et Villemain aidant, -sans parler de l'ami Rocher, Lamartine avait été -élu sans avoir eu la peine de faire les visites traditionnelles.</p> - -<p>Cela valait bien, n'est-il pas vrai? les vers qu'elle -<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> -lui avait demandés naguère en réponse aux siens. -Aussi s'exécuta-t-il tout de suite, mais après les -avoir copiés sur papier anglais à grande marge -pour les lui adresser officiellement, le malheur voulut -qu'il en donnât lecture à quelques amis qui la -connaissaient. Ils lui ordonnèrent de les garder -<i>in petto</i>, prétendant «qu'ils n'étaient pas assez -compassés, mesurés, rognés, limés, pour être -adressés à une jeune et belle personne comme elle; -qu'on mettrait sur le compte de sentiments personnels -ce qui n'était que de l'admiration poétique; -que cela ferait un mauvais effet pour elle, un -pire pour lui.» Bref, il fut convaincu, et il renferma -dans l'ombre d'un secrétaire des stances qui étaient -cependant bien pures de toute méchante interprétation.—«Je -vous en ferai juge, lui écrivait-il, -quand nous nous verrons<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor"> [84]</a>.»</p> - -<p>Mais il craignait si peu d'afficher les sentiments -qu'il éprouvait pour elle que, six mois après, le jour -de sa réception à l'Académie, il sortit de la salle -en lui donnant le bras.</p> - -<p class="blockquote"> -«J'étais bien fière ce jour-là, lui disait-elle, le -2 juin 1841, et toutes les femmes étaient bien -envieuses de moi! Vous en souvient-il<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor"> [85]</a>?»</p> - -<p>S'il s'en souvenait! et comment aurait-il pu l'oublier? -Quand ils avaient traversé ensemble la cour -de l'Institut, il y avait eu un murmure d'admiration -parmi la foule des spectateurs qui faisaient la haie, -<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> -et tous avaient remarqué, comme M. de Montmorency-Laval<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor"> [86]</a>, -que Delphine et Lamartine se ressemblaient -comme frère et sœur.</p> - -<p>Ressemblance réelle, en effet, et qui nous fera -mieux comprendre ce qui va suivre.</p> - -<div class="section"> -<h3>II</h3> -</div> - -<p>Sur ces entrefaites, Delphine épousa M. Emile de -Girardin<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor"> [87]</a>. Ce n'était pas précisément le mari -qu'elle avait rêvé, et je ne crois pas non plus que, -du côté du cœur, il l'ait jamais rendue vraiment -heureuse. Mais, étant donnés l'admiration qu'elle -professait pour son talent et le dévouement qu'elle -lui montra dans deux ou trois circonstances mémorables, -il est permis de penser qu'elle eût trouvé -le bonheur avec lui, s'il y avait eu entre eux ce -lien naturel qui est l'enfant.</p> - -<p class="blockquote">«Vous avez donc été malade, lui écrivait Lamartine -le 3 novembre 1831. Je croyais que c'était -mieux qu'une maladie et que vous nous promettiez -une œuvre belle et poétique de plus. N'en est-il -rien? Je ne parle pas du <i>Lorgnon</i>, car son nom -<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> -est venu jusqu'ici; je parle d'une œuvre comme -<i>Julia</i><a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor"> [88]</a>.»</p> - -<p>Hélas! M<sup>me</sup> Girardin ne devait pas connaître -les joies de la maternité. Elle le regretta un jour -dans une poésie charmante<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor"> [89]</a>, mais je gagerais -bien qu'elle remercia Dieu de ne pas lui avoir -envoyé d'enfant, le jour où on lui apprit la mort -de la fille de Lamartine.</p> - -<p>Elle avait été une des premières à s'élever contre -l'idée du Voyage en Orient, et son mari, pour -<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> -d'autres raisons que les siennes, en avait également -dissuadé le grand poète. Emile de Girardin avait -l'esprit positif et, depuis qu'il avait inséré dans -son journal des <i>Connaissances utiles</i> le remarquable -article que Lamartine lui avait donné sur <i>les -Droits civils du curé</i>, il avait acquis la conviction -qu'il y avait en lui l'étoffe d'un homme de gouvernement. -Que n'avait-il naguère, à Bergues, fait précéder -sa candidature politique de quelque article -de ce genre? Il eût suffi, d'après lui, pour assurer -son élection. Et faisant allusion à la brochure sur -<i>la Politique rationnelle</i> que Lamartine avait publiée -au mois d'octobre 1831, Emile de Girardin -lui disait:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Ce ne sont point des brochures qu'il faut faire -en ce temps, Monsieur, mais des articles; les journaux -sont le pain quotidien de l'esprit. Comme -pour la cuisson du pain, il faut un four chauffé à -l'avance; pour l'effet d'un article il faut cette publicité -dont l'ardeur est entretenue par la périodicité. -Tout autre mode de publication est froid.</p> - -<p>«Si j'osais vous donner un conseil, Monsieur, -ce serait de rechercher plus souvent les occasions -de publier quelques articles. Le public est souvent -dédaigneux, plus souvent encore oublieux, il est -rarement injuste. Cette haute et impartiale raison -que vous avez n'échappe point au bon sens dont -il est doué. Ne vous éloignez pas, restez isolé des -partis, faites souvent entendre votre voix, et l'avantage -<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> -de l'avoir pour interprète sera brigué par -autant d'arrondissements que député populaire -ou doctrinaire puisse s'enorgueillir d'avoir été l'élu -dans une même session<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor"> [90]</a>.»</p> -</div> - -<p>On voit qu'Emile de Girardin était assez bon -prophète. Mais la politique n'intéressait guère Delphine, -et si elle regrettait que Lamartine n'eût point -été élu député, c'était uniquement parce qu'elle l'avait -vu d'avance établi pour longtemps auprès d'eux.</p> - -<p class="blockquote">«Que je déteste les voyageurs, les gens qui voyagent -pour voyager! lui disait-elle, qu'il y a d'inquiétudes -dans un cœur capable de cette passion! -Je ne comprends un départ que lorsqu'on fuit ou -qu'on rejoint quelqu'un qui vous trahit ou qui vous -aime. Lord Byron, en quittant l'Angleterre, où il -était méconnu, persécuté, fuyait des ennemis, une -patrie ingrate, qui n'avait plus de charmes pour -lui; mais vous, qu'allez-vous faire si loin? chercher -des inspirations; n'en avez-vous pas à revendre? -Quelles images, quels souvenirs, quelles couleurs -étrangères peuvent ajouter à votre talent dont le -plus grand mérite est d'être vous, dont l'individualité -est toute la puissance, toute la grâce! Pourquoi -quitter avec dépit un pays où l'on vous admire, -où vous avez tant d'amis, et cela pour une terre -classique et rebattue, dont on ne veut plus entendre -parler, pour de vieux souvenirs fanés par tous -<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> -les mauvais poètes et que tout votre génie ne -pourrait rajeunir? Je suis si indignée, si affligée -de votre départ, que je fais vœu de ne rien lire de -ce que vous écrirez pendant cette longue absence: -je ne veux plus de Léonidas, de l'Eurotas, ni d'Epaminondas. -Je sens que je ne pardonnerai jamais -à ces vieilles <i>perruques</i> de héros d'avoir été abandonnée -pour eux. Mais je ne puis croire que tout -soit encore décidé: n'y a-t-il donc dans le monde -des obstacles que pour ce qu'on désire? ne s'en -trouverait-il pas pour ce malheureux voyage qui -me désole? Ah! si j'étais reine, qu'un ordre serait -vite donné pour vous retenir! ce n'est pas la peine -de mort que j'abolirais<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor"> [91]</a>, c'est l'exil<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor"> [92]</a>.»</p> - -<p>Mais Delphine n'était pas reine, ou plutôt elle -n'était que reine de beauté, et Lamartine, malgré -tout ce qu'on pouvait lui dire, se sentait attiré vers -l'Orient par un attrait irrésistible. Tant il est vrai -que si le malheur vous attend quelque part, on n'y -va pas, on y court.</p> - -<p>Parti de Marseille avec sa fille malade, au commencement -de juillet 1832, il revint au mois de -novembre 1833 avec son cercueil. Il était encore -en Syrie quand on apprit en France la triste nouvelle. -On juge du chagrin de Delphine. Comme -elle était à peine convalescente de la petite vérole, -<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> -on la lui cacha le plus longtemps possible, -mais un jour il fallut bien lui dire la vérité; ce -jour-là, quoiqu'on lui défendît d'écrire, elle sauta -sur sa plume pour envoyer à son illustre ami quelques -paroles de consolation:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«... J'avais raison, lui disait-elle, de détester -ce voyage. Vous savoir malheureux et si loin de -nous!... Revenez vite: à de tels malheurs il faut -de grandes distractions, des occupations, des -devoirs graves, et j'espère que ces tristes affaires -politiques dans lesquelles vous allez entrer<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor"> [93]</a> -vous aideront à vivre même en vous tourmentant. -J'espère aussi que notre vraie affection vous sera -encore douce et que votre cœur brisé n'a pas dit -adieu à tout ce qui l'aime. Je n'ose pas vous dire, -pour vous rattacher un peu à moi, que je viens -d'être dangereusement malade, j'ai peur que vous -m'en vouliez d'être échappée, moi qui n'étais -pas tout pour vous...</p> - -<p>«Mon Dieu, que je vous plains, elle était si belle! -Que je voudrais vous revoir! Je ne sais si mon -amitié s'augmente de votre malheur et de la crainte -que j'ai eue moi-même de ne plus vous revoir, -mais il me semble que jamais cette tendresse n'a -été plus vive, et pourtant, depuis un an, je n'ai pas -eu un souvenir de vous. J'en ai été bien affligée, -croyez-le. Emile et ma mère se joignent à moi pour -<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> -vous demander en grâce de vos nouvelles. Adieu, -que le chagrin ne vous rende pas ingrat envers nous, -vos bons amis<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor"> [94]</a>!»</p> -</div> - -<p>Delphine n'avait pas tort de croire que la politique -était seule capable, sinon de le consoler de la -perte irréparable qu'il venait de faire, du moins -de l'en distraire en occupant puissamment son -esprit. D'abord il avait toujours eu l'ambition -de jouer un grand rôle dans le maniement des -affaires publiques, et puis, étant donnée son habitude -de rapporter à la volonté divine tout ce qui lui -arrivait d'heureux ou de malheureux depuis quinze -ans, la première pensée qui lui était venue après -la mort de Julia, avait été—comme l'y invitait -l'abbé de Lamennais après la mort de sa mère,—de -voir la main de la Providence dans le nouveau -coup qui l'atteignait, de la remercier de lui avoir -créé des devoirs nouveaux en plantant cette autre -croix dans son cœur. Et ces devoirs étaient de se -consacrer tout entier désormais à la défense des -intérêts primordiaux du pays, de travailler à l'amélioration -matérielle et morale du sort de la classe -ouvrière, de mener enfin à la Chambre où il allait -entrer ce que, dans son langage imagé, il appelait -un jour la bataille de Dieu.</p> - -<p>Mais il n'avait pas attendu jusque-là pour exposer -son corps de doctrines. Dès le mois d'octobre -<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> -1831, à la suite de son échec électoral, il avait eu à -cœur de définir la <i>Politique rationnelle</i> qu'il voulait -inaugurer, dans une lettre au directeur de la -<i>Revue européenne</i>, et comme il n'était pas homme -à rougir de ses sentiments religieux, pour bien -montrer, au contraire, qu'il entendait rester fidèle -à son idéal politique, il avait pris pour épigraphe -cette maxime de l'Evangile: «Cherchez -premièrement le royaume de Dieu, le reste vous sera -donné par surcroît.»</p> - -<p>Personne ne fut donc surpris, à la Chambre, de -le voir traiter en philosophe et en chrétien toutes -les questions du problème social qui faisaient partie -de son programme ou qui s'y rapportaient de près -ou de loin.</p> - -<p>Cela ne veut pas dire qu'il imposa tout de -suite silence au tumulte intéressé des partis. Oh! -non, il suffisait qu'il se fût mis au-dessus d'eux et -en dehors d'eux, en ayant la prétention de siéger -au plafond de la Chambre, pour qu'on l'accusât -d'avoir des desseins inavouables et même d'être -vendu au gouvernement.</p> - -<p>Mais cette dernière accusation était si ridicule, -portée contre un homme qui ne s'était rallié que -par patriotisme à la monarchie de Juillet, qu'elle -tomba peu à peu d'elle-même, quand on le vit s'attaquer -tour à tour à M. Guizot, à M. Thiers, à -M. Molé, à tous ceux qui exerçaient le pouvoir, et -soutenir, avec le courage et la foi d'un apôtre, des -idées qui n'appartenaient qu'à lui,—qu'il s'agît -<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> -de la liberté d'association, d'enseignement et des -cultes, de la décentralisation politique ou de la -représentation proportionnelle, des chemins de fer -ou des fortifications de Paris, de la question d'Orient -ou de la Pologne, de la paix ou de la guerre.</p> - -<p class="blockquote">«Mieux vaut seul, disait-il, que compagnie suspecte. -Ma devise est: <i>conscience du pays</i>.»</p> - -<p>Fort de ses dons merveilleux et de la valeur morale -de la cause qu'il défendait, il était convaincu -qu'un jour ou l'autre on finirait par l'écouter et -par le suivre. Et, en effet, l'heure sonna au cadran -de la Chambre où ceux-là mêmes qui avaient ri de -ses premiers discours l'applaudirent à tout rompre -et comptèrent avec lui.</p> - -<p>C'est qu'à force de batailler, il était devenu très -vite un des maîtres de la tribune. Lorsqu'il y montait, -le silence se faisait sur tous les bancs. Sa voix -avait beau manquer de médium<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor"> [95]</a>, il en tirait parfois, -dans le feu de l'improvisation, des accents qui vous -remuaient jusqu'aux entrailles. Le geste sobre, éloquent, -mesuré, ajoutait à l'autorité du verbe, et le -visage inspiré, avec ses cheveux soulevés en ondes -frissonnantes et ses lignes admirables, achevait de -donner l'impression que le dieu qui était en lui -vaticinait du haut d'un trépied.</p> - -<p class="blockquote">«Enfin, lui écrivait M<sup>me</sup> de Girardin après -avoir entendu ses discours sur la Pologne et la -<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> -politique de la France en Orient<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor"> [96]</a>, vous avez -dompté la tête; vous l'avez maintenant dans la -main. C'était plaisir de la voir se cabrer hier sous -le fouet de vos invectives. Villemain trouve que -vous vous êtes surpassé, et Berryer, qui ne vous -est pas toujours très tendre, m'a dit que vous -gagniez chaque jour du terrain, que l'avenir vous -appartenait. Il ne vous manque plus qu'un bon -journal qui répande partout votre parole. Mais -patience, Emile y songe et vous le donnera bientôt. -Vous verrai-je demain<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor"> [97]</a>?»</p> - -<p>Delphine ne pouvait se passer d'entendre Lamartine. -Quand elle était deux jours sans le voir, ses -réunions privées, qu'il appelait «des petits couverts -de rois sans sujets», n'avaient plus le même -entrain. Elle n'était vraiment heureuse que lorsqu'elle -était assise entre lui et Victor Hugo, mais -il fut toujours l'ami préféré de la maison, et personne -n'en était jaloux.</p> - -<p class="space">—Le dieu viendra-t-il ce soir? lui demandait un -jour Balzac.</p> - -<p>—Non, lui répondit-elle, il a la migraine.</p> - -<p>—C'est comme moi, répliqua-t-il. Ça me flatte et -je reste au lit<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor"> [98]</a>.</p> - -<p>Seulement, quand Lamartine avait la migraine,—et -<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> -cela lui arrivait souvent,—il avait l'habitude -de prévenir Delphine qui, comme Louis XIV, n'aimait -pas attendre.</p> - -<p>J'ai sur ma table une multitude de petits billets -du matin ou du soir où il s'excuse de garder la -chambre et de ne pouvoir «se rendre à l'autre». -En voici quelques-uns:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je tenais la plume (historique) pour vous -baiser les doigts qui ont écrit, quand votre mot -m'arrive. Et je n'avais pas écrit hier parce que j'ai -espéré jusqu'à onze heures aller vous remercier.</p> - -<p>«Oh! non, je ne suis pas, comme M. Molé, difficile -ni ingrat. Mon cœur depuis longtemps vous rend -plus que vous ne lui donnez, et c'est beaucoup.</p> - -<p>«Mais aujourd'hui je suis retombé malade. Je -ne pourrai pas sortir. Je ne parlerai pas ou je dirai -peu de chose à la Chambre. Cela ne vaut pas la -peine d'un regard encourageant.</p> - -<p>«A revoir souvent et à ne remercier jamais assez.»</p> -</div> - -<div class="space blockquote"> -<p>—«Je savais vos trois billets. Je ne sais si je parlerai -<i>jeudi</i>: c'est probable, si l'horrible évanouissement -ne me chasse pas de mon banc.</p> - -<p>«Si vous êtes là, je parlerai moins mal.</p> - -<p>«Je parlerai vendredi si je manque jeudi et puis -plus. Adieu et mille sentiments toujours plus vieux -et aussi jeunes.»</p> -</div> - -<p class="space blockquote">—«Je vous griffonne un remerciement en rentrant -d'une nuit passée à la Chambre pour m'inscrire. -<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> -C'est le bivouac de la politique. Je n'enverrai -que dans quelques jours la lettre au général (Leydet).»</p> - -<p class="space blockquote">—«J'irai vous voir ce soir si je ne suis pas si -misérablement souffrant que ce matin. Non, ni -vers, ni prose, ni homme ne valent rien. Il n'y a -plus d'illusion à se faire. La seule triste gloire -qui reste est de se connaître. Il n'y a de grand en -moi que ma tristesse et mon amitié pour vous qui -grandit réellement toujours. Conservez-en un peu -quand même.»</p> - -<p class="space blockquote">—«Voilà l'album avec six mauvaises rimes. Mais -je suis trop triste et trop malade ce matin pour -plus, et puis, et puis, j'aimerais mieux votre album, -si votre album n'était pas un livre de gloire de ce -temps<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor"> [99]</a>.»</p> - -<div class="space blockquote"> -<p>—«Je suis de nouveau dans mon lit. Une rechute -légère du rhumatisme mal fini. Je déménage les -18, 19, 20. J'irai vous demander à dîner, mais je -vous écrirai avant.</p> - -<p>«Priez Girardin de faire des efforts vigoureux -<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> -avant le 20 pour ce qu'il sait, car il faut, sous -peine de nullité, que tout soit irrévocablement fixé -avant le 1<sup>er</sup> mai.</p> - -<p>«A vous de cœur.»</p> -</div> - -<div class="space blockquote"> -<p>—«Demain, non; je me fais arracher une dent, -triste fête!—<i>Les Huguenots</i>, non! Je n'aime que -le chant dans les notes<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor"> [100]</a>. Il y a mis de l'érudition.</p> - -<p>«Vous, oui, et toujours. Mais je travaille jour et -nuit et je n'aime plus que l'entretien à deux ou à -quatre.»</p> -</div> - -<div class="space blockquote"> -<p>—«Seriez-vous assez bonne pour achever cette -adresse? J'ai voulu aller vous voir tous ces jours-ci, -mais je n'ai pas un moment le matin, et le soir -rhumatisme encore douloureux.</p> - -<p>«Laissez-moi vous dire de plus en plus combien -je vous suis reconnaissant et touché de la persévérance -de votre amitié. Je crois que cela ne finira -plus et je m'en réjouis.</p> - -<p>«Ne dînerons-nous pas ensemble avant la fin du -mois?»</p> -</div> - -<p class="space blockquote">—«Je pars cette nuit, non sans vous dire adieu -de cœur et surtout à revoir. J'ai reçu ce matin le -testament de ma tante, qui est en ma faveur. Les -terres vendues et les legs payés, je crois qu'il me -restera 400.000 francs. Dites cela à Emile. Priez-le -<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> -aussi de faire insérer ce mot pour dépister les ennuyeux. -Je n'y suis que pour vous et vos amis.»</p> - -<div class="space blockquote"> -<p>—«J'ai été repris hier de névralgie. Je ne puis -me tenir debout. Sans cela, j'aurais été vous voir -hier chez M<sup>me</sup> de Chastenay. Je tâcherai, ce soir, -de vous rencontrer chez M<sup>me</sup> Belmontet. Mais je ne -sais si je pourrai m'y tenir. Quel martyre qu'une -telle vie, et combien cela fait rougir des <i>Confidences</i>! -Il n'y en a qu'une qui coûtât un peu, c'est celle -d'une tendre et croissante amitié. Gardez-m'en un -peu, et je vous dirai plus tard pourquoi je la désire -réservée à de meilleurs jours. Je vous écrirai ce -soir quelques lignes politiques, et voici seulement -le mot sur Napoléon. Du reste, citez-moi, ou prenez -les mots pour le feuilleton, sans me citer. Je -l'aime mieux.</p> - -<p>«Voyez si je vous oublie, même dans la fièvre -de l'improvisation la plus remuante!</p> - -<p>«Voici un bon billet pour demain, où vous aurez -de belles choses, mais rien de moi, je suis trop -fatigué.</p> - -<p>«A vous de cœur.»</p> -</div> - -<div class="space blockquote"> -<p>—«Je vous envoie la phrase prononcée, mais il -vaut peut-être mieux laisser dormir tout cela.</p> - -<p>«Quant aux vers, je viens de passer la matinée -à en réunir 3.500. Ils sont si crayonnés, si griffonnés, -que je n'en trouve pas 100 dignes de se présenter -<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> -sous vos yeux. Je vous en enverrai en -épreuves. Mon libraire les prend demain<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor"> [101]</a>.</p> - -<p>«Adieu. Voilà un beau soleil. Mais je reçois prière -d'aller à l'Académie. Puissiez-vous avoir une aussi -bonne promenade qu'hier! Vous n'aurez pas le -bras d'un ami plus ancien, plus affectionné et -plus <i>désintéressé</i> quand même.»</p> -</div> - -<div class="space blockquote"> -<p>—«J'ai bien regretté d'être au banquet, pendant -que vous étiez au salon. J'irai ce soir ou demain -m'en dédommager. Je viens de passer deux heures -à rechercher, avec deux convives, le discours que -j'ai fait hier soir. Demandez à M. de Girardin s'il -veut l'insérer, peu m'importe quel jour. Tout est -bon à ce qui traite de matières permanentes. Le -ministère y est bien traité, cela a excité un murmure. -Le reste a bien été.</p> - -<p>«Mille tendres respects.»</p> -</div> - -<div class="space blockquote"> -—«Voilà le discours et celui de l'année dernière. -Si vous pouvez en faire insérer dans <i>la Presse</i>, -merci. Mais c'est trop lourd pour votre feuilleton; -<p>ce serait dommage que vos beaux doigts y touchassent.</p> - -<p>«Je ne vous envoie celui de l'année dernière que -pour mémoire. Mais <i>la Presse</i> pourrait citer toute -la deuxième partie et celui d'hier.</p> - -<p>«Adieu et à demain.</p> - -<p class="signature"><span class="small">«LAMARTINE.»</span></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> -Tous ces billets restés inédits prouvent que les -rapports entre Lamartine et M<sup>me</sup> de Girardin -étaient devenus avec le temps aussi étroits que -possible, et qu'elle lui avait donné le journal politique -qu'elle avait fait naguère miroiter à ses yeux.</p> - -<p>En effet, Emile de Girardin, qui avait déjà révolutionné -la presse périodique avec des publications -populaires, telles que <i>la Mode</i>, <i>le Voleur</i>, <i>le Journal -des Connaissances utiles</i>, avait également révolutionné -la presse quotidienne en publiant, le -1<sup>er</sup> juillet 1836, un journal d'un bon marché -extraordinaire où Delphine allait s'illustrer bientôt, -comme courriériste, sous le pseudonyme du vicomte -de Launay. Et, naturellement, il avait mis cette -feuille à la disposition de Lamartine dont il était, -depuis 1834, le collègue à la Chambre des députés.</p> - -<p>Mais disposition n'est pas dévotion. Et de ce que -<i>la Presse</i> soutenait habituellement les idées de -Lamartine et reproduisait tous ses grands discours, -on aurait tort d'en conclure qu'elle était toujours -d'accord avec lui.</p> - -<p>Outre que les opinions d'Emile de Girardin étaient -extrêmement flottantes, et qu'il sautait souvent d'un -bord à l'autre, sans autre raison que de prendre le -vent ou de satisfaire ses intérêts, ses petites rancunes, -Lamartine, qui évoluait lentement, mais -sûrement, vers la République, ne pouvait manquer -de heurter la ligne de conduite de <i>la Presse</i> qui, -jusqu'en 1848, fut malgré tout constitutionnelle. Il -pensait autrement que son directeur, même sur des -<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> -questions étrangères à la politique proprement -dite, comme en témoigne la lettre suivante:</p> - -<p class="blockquote"> -«J'espérais vous voir hier, écrivait Lamartine à -M<sup>me</sup> de Girardin, au mois de décembre 1840, mais -j'ai parlé vingt-deux fois avant-hier, commission ou -Chambre, et, hier, une bonne fois contre Berryer; -la migraine hideuse s'ensuit et j'ajourne tout plaisir. -Lisez, ce matin, ma réplique à Berryer, dans <i>le -Moniteur</i>, et dites à M. de Girardin qu'il est indigne -à lui, qui vit du journal, de ruiner comme il le fait -ceux qui vivent du livre. N'est-ce pas le même -autel? Je voudrais qu'on le condamnât à ne le -rémunérer de <i>la Presse</i> que par une rente que les -acheteurs lui payeraient, après avoir réimprimé à -volonté la première épreuve. Si je n'étais rapporteur -et obligé de ne pas me fâcher à la tribune, je -répondrais vigoureusement à tous ces sophismes -contre <i>notre</i> travail à vous et à moi<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor"> [102]</a>.»</p> - -<p>De son côté, Lamartine n'était pas toujours -exempt de reproche, et je sais deux ou trois affaires -où sa légèreté, il disait son «étourderie», l'aurait -brouillé avec Emile de Girardin, si Delphine, avec -sa bonne grâce ordinaire, ne s'était interposée -entre eux.</p> - -<p>Exemple: le 4 novembre 1840, quelques jours -après la constitution du ministère Soult-Guizot, <i>la</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> -<i>Presse</i> publiait la lettre suivante que Lamartine -avait adressée à M. Granier de Cassagnac:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">Saint-Point, 10 octobre.</p> - -<p>«... Vous faites ce que j'allais vous demander -de faire. J'écrivais à M. Doisy, pour avoir vos cinq -lettres et les lire avant d'y répondre. J'ai du loisir -et de la liberté pour quelques jours; et quant au -fond de la question, il y a longtemps que mon système -est fait. Je ne suis pas de ceux qui jettent des -théories à croix ou pile, au risque d'écraser une -nation ou une race. Pratique et politique, c'est le -même mot pour moi, quoi qu'on en dise; mais -politique et morale, c'est aussi le même mot pour -vous comme pour moi.</p> - -<p>«Je vous félicite de quitter vos rivages en ce -moment. Nous marchons à un <i>Dix-Août</i> prochain -et à un démembrement possible. Plaignez ceux qui, -comme moi, voient le mal depuis deux ans et n'ont -pas un parti assez fort pour l'empêcher.</p> - -<p>«Adieu donc et bonne fortune, pendant que -nous allons lutter contre la mauvaise. Que les vents -soient pour vous et Dieu pour nous.</p> - -<p class="signature">LAMARTINE.»</p> -</div> - -<p>Le lendemain, 5 novembre, on lisait dans <i>le -Constitutionnel</i>:</p> - -<p class="blockquote">«Il y a quelques jours, M. le maréchal Soult -<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> -proposait à M. de Lamartine un portefeuille. Ce -n'est pas la bonne volonté qui a manqué au député -de Saône-et-Loire, et s'il n'est pas ministre, c'est la -faute du président du Conseil, qui n'a pas su donner -quelque attention aux paroles et aux écrits d'un -homme qui a été sur le point de devenir un des -dépositaires du pouvoir, un des conducteurs de la -nation.»</p> - -<p>Suivait la lettre de Lamartine à Granier de Cassagnac, -accompagnée des réflexions désobligeantes -que voici:</p> - -<p class="blockquote">«Nous ne pensons pas qu'une lettre pareille fût -destinée à la publicité, et M. de Lamartine aura été -sans doute surpris, comme nous, en voyant mettre -au jour ses rêveries inédites. Quoi qu'il en soit, -M. de Lamartine désespère de l'avenir de son pays -et, dans ses sombres prévisions, il ne voit, pour la -France, que le déshonneur et l'anarchie. Heureusement, -c'est un poète qui parle, c'est-à-dire un -homme qui méprise souverainement les faits et qui -s'abandonne à tous les délires de son imagination. -Les frayeurs de M. de Lamartine ne sont pas fondées, -est-il besoin de le dire? Nous vivons sous un -régime de lutte et de labeur que M. de Lamartine -ne comprend pas: voilà tout ce que sa lettre prouve. -On ne fonde pas une ère nouvelle du gouvernement -sans avoir à résister à bien des attaques...»</p> - -<p>Lamartine ne pouvait laisser passer cet article -<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> -sans y répondre. On ne fut donc pas surpris de -lire cette lettre dans <i>le Constitutionnel</i> du 6 novembre:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Monsieur le Rédacteur,</p> - -<p>«Vous supposez avec raison que j'ai été fort -étonné de voir imprimer un <i>billet confidentiel</i> de -moi à M. de Cassagnac, qui me demandait mon -avis sur des travaux économiques.</p> - -<p>«J'ai dit cent fois, et je suis loin de m'en dédire, -que le cabinet du 1<sup>er</sup> mars perdait la France. Mais -je l'ai dit en termes convenables et avec la mesure -et le respect que tout écrivain doit au public. Un -homme n'est responsable que de ce qu'il publie. La -vie privée est murée. Les correspondances intimes -sont de la vie privée. Celui qui les imprime sans -aveu est aussi indiscret que celui qui les décachette.</p> - -<p>«Recevez, etc.</p> - -<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor"> [103]</a>.»</p> -</div> - -<p>Cette lettre—que Lamartine en ait eu l'intention -ou non—atteignait par ricochet le journal -qui avait commis l'indiscrétion<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor"> [104]</a>. Aussi Delphine -<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> -s'en plaignit-elle amèrement à son ami. Mais le -jour même il lui répondit en ces termes:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je suis tout abasourdi de votre lettre. Qu'y -a-t-il de commun entre M. de Girardin, qui insère -une lettre croyant le faire avec mon aveu, et l'impression -indiscrète d'un billet confidentiel par celui -qui l'a provoqué et reçu? L'idée m'est si peu venue -que rien de tout cela pût retomber sur lui et sur -vous, que j'ai envoyé dans la même minute la rectification -<i>à lui</i> et au <i>Constitutionnel</i>. Excusez donc -ma trop prompte étourderie, s'il y en a eu, et surtout -n'accusez pas ceux qui vous ont toujours -aimée et défendue.</p> - -<p>«Si vous pensez qu'on puisse réparer cela par -un mot, je ferai avec empressement ce que vous -voudrez. Mais j'ai vu cinquante personnes aujourd'hui -qui m'ont parlé de la publication de ce billet, -et <i>pas une</i> n'a eu l'idée seulement que ma plainte -se rapportât ou pût se rapporter à M. de Girardin, -dont on connaît l'amitié et la bonne intention pour -moi, comme on sait mes sentiments pour lui et -<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> -pour vous. Je suis désolé de ce malentendu, et si -je n'étais pas au lit, j'irais vite vous demander -pardon.</p> - -<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor"> [105]</a>.</p> - -<p class="date">«<i>6 novembre 1840. Paris.</i>»</p> -</div> - -<p>A cette lettre était jointe la note ci-dessous que -Lamartine avait rédigée pour être insérée dans <i>la -Presse</i>:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«<i>Cela par exemple.</i></p> - -<p>«M. de Lamartine nous écrit pour nous donner -l'assurance que la plainte qu'il a portée, dans <i>le -Constitutionnel</i>, sur la publication d'un billet confidentiel -de lui à M. de Cassagnac ne se rapporte -qu'à la publicité donnée par d'autres que nous à -cette lettre et nullement à un journal dont il a reçu -tant de preuves de sympathie et de loyauté.»</p> -</div> - -<p>Mais la note ne fut pas insérée, et je suppose -que Delphine pria Lamartine de passer chez elle, -car on a trouvé dans ses papiers cette lettre du -poète:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je rentre et je reçois, trop tard pour aller ce -soir, votre second billet.</p> - -<p>«J'irai demain vers <i>deux heures</i>. Ce soir je -reçois. Je cherchais moi-même un moyen de réparer -mon étourderie et d'expier mon tort involontaire. -<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> -Je croyais l'avoir trouvé aussi. J'accepterai -le vôtre. Rien ne peut, je vous assure, égaler le chagrin -que je ressens d'avoir ainsi, par une phrase à -deux tranchants, et à qui je n'en voulais pas même -un, contristé deux personnes à qui <i>je dois</i> et à qui -je porte autant de reconnaissance que d'affection. -Dieu sait si c'était par ma main qu'une goutte de -tristesse devait tomber dans votre cœur et une -tache sur votre manteau. Je dis cela pour tous les -deux. <i>Pardonnez-moi du cœur</i> ou je ne vous verrai -plus, et je me frapperai la poitrine de ma légèreté -à écrire.</p> - -<p>«Au reste, j'ai vu aujourd'hui cinquante personnes -à la Chambre à qui j'ai parlé ainsi et <i>pas une</i> -n'a eu la pensée que ma phrase tombât sur vous.</p> - -<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor"> [106]</a>.»</p> -</div> - -<p>Cette fois l'incident fut clos:</p> - -<div class="section"> -<h3>III</h3> -</div> - -<p>Six mois après, un nuage d'une autre sorte s'éleva -de nouveau entre Lamartine et Delphine dans -les circonstances que je vais rapporter.</p> - -<p>Il était à Saint-Point, aux prises avec des difficultés -dont nous parlerons plus loin, quand, un matin -du mois de mai 1841, il reçut du poète Becker, -<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> -qui la lui avait dédiée, sa Marseillaise allemande:</p> - -<p class="quote">Non, vous ne l'aurez pas le libre Rhin allemand.</p> - -<p>Un autre que lui aurait pris cela pour une provocation. -Lamartine n'y vit qu'une riposte, un -défi aux rodomontades du parti de la guerre français. -Et comme il avait combattu énergiquement à -la Chambre la politique aventureuse de ce parti, -comme il avait horreur du sang et qu'il voulait, en -bon patriote, la paix dans la dignité, non seulement -pour la France, mais pour toute l'Europe, il répondit -séance tenante à Becker par les strophes admirables -de <i>la Marseillaise de la Paix</i>. En même -temps il écrivit à M<sup>me</sup> de Girardin qu'il les lui -enverrait le surlendemain.</p> - -<p>Ceci se passait le 17 mai. Huit jours après, Delphine -n'avait encore rien reçu. Or, quelle ne fut -pas sa stupéfaction de trouver les vers qu'elle attendait -impatiemment, dans le numéro du 1<sup>er</sup> juin de -la <i>Revue des Deux Mondes</i>! La nuit portant conseil, -elle écrivit le lendemain à Lamartine:</p> - -<p class="blockquote"> -«Je ne comprends pas que, si malade et désolé, -vous ayez encore des inspirations si admirables: -ces vers qui me désolent sont bien beaux. Je les ai -relus ce matin avec Théophile Gautier. Il en était -enchanté, et ce soir j'ai vu Alfred de Musset qui -les savait par cœur. Il m'en a apporté de très jolis -sur le même sujet. Ils sont railleurs et insolents. -Lui, m'a priée de les publier, lui, me les a donnés -<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> -pour <i>la Presse</i>. Il ne devinait pas tout le chagrin -qu'il me faisait en me les apportant<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor"> [107]</a>.»</p> - -<p>A cette lettre piquée et qui sentait le dépit, -Lamartine répondit aussitôt:</p> - -<p class="blockquote">«Moi! avoir songé à vous faire froidement et -systématiquement un chagrin! Je rougirais de moi -devant mon ombre. Voulez-vous savoir la grosse -bête de vérité? Au moment de vous envoyer ces -vers pour <i>la Presse</i>, je reçus la demande de 500 -francs bien pressés d'un homme que j'aime et qui -en a bien besoin. J'écrivis à Buloz: Envoyez-moi -1.000 francs courrier par courrier, si vous jugez à -ce prix quelques mauvaises rimes de mon nom. -Trois jours après, il m'adressait un billet de 1000 -francs dans une lettre, seul argent que j'aie jamais -touché d'un journal ou d'une revue, et voilà tout. -Je pensais que <i>la Presse</i>, si elle trouvait les vers bons, -les reprendrait le lendemain. C'est toute ma confession. -J'espère que je suis absous<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor"> [108]</a>.»</p> - -<p>Absous! il l'était d'avance; mais, quand une -femme pardonne, fût-elle la meilleure du monde, -elle est toujours heureuse de vous donner une petite -leçon.</p> - -<p>Et donc, le 6 juin, le vicomte de Launay publiait -dans <i>la Presse</i>, à la suite de <i>la Marseillaisse de la -Paix</i>, les vers «insolents» d'Alfred de Musset et -<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> -racontait à ce propos, pour leur donner plus de sel -encore, une histoire moitié vraie, moitié fausse, qui -dut bien amuser Lamartine, malgré le trait du -Parthe qu'on lui décochait sous les roses.</p> - -<p>Le vicomte de Launay, oubliant ce que M<sup>me</sup> de -Girardin avait écrit, le 2 juin, à son ami, disait qu'un -soir plusieurs ouvriers en poésie étant réunis chez -M<sup>me</sup> de Girardin s'étaient disputé les vers de <i>la -Marseillaise de la paix</i> comme des <i>confrères</i>, non -comme des <i>corbeaux avides</i><a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor"> [109]</a>, et avaient vanté, -à tour de rôle, la strophe que chacun aimait le mieux. -«Voilà ma strophe», s'était écrié Balzac. «Voilà -la mienne», avait clamé Théophile Gautier. «Et -moi, dit Musset, qui était assis dans un coin du -salon, voilà la strophe que je préfère.» Et il avait -récité par cœur ces vers magnifiques:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Amis, voyez là-bas! la terre est grande et plane!</p> -<p>L'Orient délaissé s'y déroule au soleil!</p> -<p>L'espace y lasse en vain la lente caravane,</p> -<p>La solitude y dort son immense sommeil!</p> -<p>Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides;</p> -<p>Là d'empires poudreux les sillons sont couverts;</p> -<p>Là, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides</p> -<p>Mesure l'heure morte à des sables livides</p> -<p class="i1"> Sur le cadran nu des déserts!</p> -</div></div> - -<div class="blockquote"> -<p>Quant à M<sup>me</sup> de Girardin, après avoir lu les dernières -stances, qu'elle trouvait les plus belles, elle -dit:</p> - -<p>—C'est très beau, mais c'est trop généreux. -J'aurais voulu qu'on dît des choses désagréables à -<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> -ce monsieur. Nous autres femmes, nous n'entendons -rien à ces beaux sentiments humanitaires; -nous sommes, en toutes choses, orgueilleuses, vindicatives, -passionnées, jalouses; c'est là notre seul -mérite; nous ne saurions y renoncer. Pour ma part, -je professe un égoïsme national, féroce, j'en conviens; -j'ai le préjugé de la patrie, et j'aurais aimé -à répondre à cet Allemand des vers cruels.</p> - -<p>—Moi aussi! s'écria Alfred de Musset.</p> - -<p>—Faites-les donc vite, reprirent en chœur tous -les assistants.</p> -</div> - -<p>Et Musset, après être sorti sur la terrasse, le -cigare à la bouche, revint un quart d'heure après, -avec les strophes cavalières du <i>Rhin allemand</i>.</p> - -<p>Voilà l'histoire telle que la raconta le vicomte de -Launay dans le feuilleton de <i>la Presse</i> du 6 juin. En -la lisant Lamartine dut bien rire, lui qui savait de -M<sup>me</sup> de Girardin elle-même que les vers de Musset -n'avaient pas été improvisés, de nuit dans son jardin. -Mais il avait l'âme trop haute pour s'émouvoir -de la petite leçon de patriotisme qu'on avait voulu -lui donner, ou pour en vouloir à Musset, d'avoir -fait, sur son dos, à l'Allemand Becker, la réponse -qu'il méritait. Il voyait beaucoup plus loin que les -autres. Il pensait qu'un jour viendrait, quand? -Dieu seul pouvait le dire, où, selon la parole de l'Ecriture, -les instruments de guerre serviraient à faire -des socs de charrue, et où les peuples ennemis qui -se défiaient des deux côtés du Rhin chanteraient à -l'unisson:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></div> -<p>Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races</p> -<p>Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu?</p> -<p>De frontières au ciel voyons-nous quelques traces?</p> -<p>La voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu?</p> -<p>Nations! mot pompeux pour dire barbarie!</p> -<p>L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas?</p> -<p>Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:</p> -<p>L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie,</p> -<p class="i4"> La fraternité n'en a pas.</p> -</div></div> - -<p>Cependant, j'ai comme idée,—car, si généreux -qu'il fût, il n'en était pas moins homme,—que -Lamartine se souvenait de cet incident, quand il -écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin, à quelque temps de là:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Certainement j'y serais allé, car, malgré votre dureté -pour moi, je vous aime comme quand vous n'étiez -que Delphine. Mais je suis dans mon lit avec une -courbature et une migraine à ne pas tourner la tête.</p> - -<p>«Je regrette bien M. de Musset, dites-le-lui, -mais donnez-moi ma revanche avec lui et avec vous.</p> - -<p>«Quelle divine soirée vous nous fîtes mercredi<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor"> [110]</a>!»</p> -</div> - -<p>Lamartine n'eut jamais cette revanche, il ne -devait rencontrer Alfred de Musset qu'à l'Académie -où il avait contribué à le faire entrer, pour être -agréable à Delphine. Mais il trouva le moyen de -lui donner sa revanche à elle, deux mois et demi -après l'affaire de <i>la Marseillaise de la paix</i>. Voici -à quelle occasion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> -Il lui écrivait de Saint-Point, le 10 août 1841:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je viens d'écrire, pour soulager ma tristesse, -environ 250 vers que j'avais promis d'adresser à -votre ami <i>Hubert-Saladin</i>, de Genève. C'est une -allusion politique dont il était flatté d'être l'objet. -C'est au fond une apostrophe poétique à la Suisse. -Cela s'appelle <i>Ressouvenir à M. Hubert-Saladin</i>.</p> - -<p>«Si un feuilleton de <i>la Presse</i> peut contenir -250 vers environ, dites-le-moi et je vous les enverrai. -Dites-moi aussi, mais ceci entre nous, si <i>la -Presse</i>, comme journal, et non comme confident -de nos pensées, donnerait une rétribution à ces -vers, et si cela est, chargez-vous de mes intérêts. Si -cela n'est pas, prenez toujours les vers; au lieu <i>de la -Presse</i>, journal, c'est à vous alors que je les offre. Je -les fais copier ce matin pour vous, ils partiront vite.</p> - -<p>«Je suis au plus mal dans mes affaires. Tout m'a -manqué: Genève et Paris. Je n'ai plus qu'un reste -d'espoir pendant encore quinze jours. Après cela -il faudra peut-être me résoudre à vendre même -Saint-Point et la terre foulée des pieds de ma -mère à Milly. Je cherche où je pourrais aller hors -de France vivre et mourir. Ce n'est pas aisé.</p> - -<p>«J'ai le cœur débordant de cela <i>un peu</i>, et beaucoup -plus d'autres chagrins bien plus dans la moelle -qui se sont accrus très inopinément et très extraordinairement -depuis vous. Ma santé, du reste, va -bien mieux et la névralgie s'en va aussi lentement -qu'elle est venue.</p> - -<p>«Adieu. Je vous quitte à regret pour des hommes -<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> -de chiffres. Un mot de vous de tems en tems. -Vous êtes mon ami! On dit que cela vaut mieux -que tous les autres noms humains. Je le crois, car -quand la mort ne me les prenait pas je n'en ai -jamais perdu.</p> - -<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor"> [111]</a>.»</p> -</div> - -<p>Cette lettre, où la poésie et les affaires sont mêlées -de façon si triste, parvint à son adresse le lendemain -de la mort de M<sup>me</sup> O'Donnell, sœur aînée -de M<sup>me</sup> de Girardin. Aussi n'est-ce point Delphine, -mais l'administrateur de <i>la Presse</i> qui répondit à -Lamartine, et la réponse était que le journal déclinait -son offre gracieuse.</p> - -<p>M<sup>me</sup> O'Donnell passait pour une des femmes les -plus spirituelles de son temps. Plus âgée que Delphine -et mariée quatorze ans avant elle, elle était -très répandue dans le monde et c'est elle qui fournissait -à sa sœur ses mots les plus piquants, quand -elle entreprit d'écrire les chroniques du vicomte -de Launay.</p> - -<p>Lamartine, avant même de la connaître, lui avait -adressé, en 1826, les vers suivants qu'elle lui avait -fait demander par le marquis de la Grange:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>De la lyre les doux accents</p> -<p>Sont un parfum qui s'évapore:</p> -<p>Il faut respirer cet encens</p> -<p>Au moment qui le voit éclore.</p> -<p>Je voudrais, sur l'aile des vents,</p> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></div> -<p>T'adresser un son de ma lyre,</p> -<p>Mais toi qui demandes des chants</p> -<p>Peux-tu m'envoyer un sourire?</p> -</div></div> - -<p>Sa mort soudaine causa une impression profonde -dans la société parisienne, et l'on peut dire -que Jules Janin fut l'interprète du sentiment général -en écrivant sur elle la page éloquente que voici:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Oui certes, je l'ai connue cette aimable et charmante -femme que nous aimons tous. J'étais à la -campagne quand la fatale nouvelle est arrivée, j'ai -été frappé comme par un coup de foudre. Je me -disais: «C'est impossible! Quoi! cette femme si -jeune, si belle, si bienveillante, tant d'esprit, tant -de grâce, tant de verve, si dévouée à celui dont -elle était le bras droit, tout cela est mort si vite, -tout d'un coup, en cinq minutes, c'est impossible!» -Hélas! ce n'était que trop vrai. Elle n'est plus notre -admirable et ingénieuse causerie, cette rare vivacité -d'esprit, cette Parisienne qui représentait à peu -près toute l'urbanité de ce temps-ci. Et, d'ailleurs, -elle était des nôtres. Elle était un frère d'armes, -seulement elle ne voulait de ces batailles de chaque -jour que les belles actions sans songer à les -faire. Elle était sur la brèche quand il fallait se montrer; -au jour de la récompense on ne la trouvait -plus nulle part. Fille et sœur de tant d'esprit, elle -a passé sa vie à faire valoir l'esprit de sa mère, à -reconnaître par un sourire l'esprit de sa sœur. -Elle avait deviné qu'elle devait rester près de l'une -<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> -et de l'autre, dégagée de toute gloire qui lui fût -personnelle, pour soutenir sa mère, pour encourager -sa sœur. Elle était vive, animée, heureuse -souvent, elle n'était guère inquiète que la veille -d'un nouveau poème de Delphine. Mais aussi, le -lendemain, quelle joie dans ses yeux! quel triomphe -dans son cœur! C'était un si adorable naturel! -Une femme sans envie, un honnête homme qui -savait remplir à merveille tous les devoirs de l'amitié, -une prodigue qui jetait à qui les voulait prendre -et mettre en usage les plus rares trésors de -l'imagination et du bon sens. Je ne l'ai pas revue -depuis cette soirée de l'hiver où elle encourageait de -si bon cœur cette jeune fille qui lui exécutait des -fantaisies de Schubert, et à cette belle Allemande -qui devait débuter le lendemain à l'Opéra, elle donna -bien du courage.</p> - -<p>«Maintenant qu'elle n'est plus, et malgré le peu -de bruit qu'elle voulait faire, on verra quel grand -<i>vuide</i> elle va laisser. Elle était un des juges les mieux -disposés et les plus absolus de toutes les études littéraires. -Au théâtre, les plus habiles se tournaient -vers elle pour savoir ce qu'ils devaient penser du -drame nouveau; dans les salons, il n'était pas une -femme à la mode qui n'eût besoin de l'approbation -tacite de la comtesse O'Donnell, pas un vers -ne se disait sans son aveu; elle avait un certain -petit froncement de sourcil imperceptible qui faisaient -pâlir les plus braves. Et comme on se pressait -autour d'elle! et comme on voulait savoir la -<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> -pensée qu'elle disait souvent tout haut et avec une -entière franchise, ou tout au moins la deviner, lorsqu'elle -l'entortillait dans les mille détours de son -atticisme avec son sourire!—Ainsi, à son insu, -et malgré elle, c'était la vie et le charme des salons -parisiens. Elle savait rendre à chacun ce qui lui -était dû d'honneur et de confiance, tout aussi bien -qu'elle savait remettre chacun à sa place. «Tant -promis, tant payé», c'était là sa devise, et jusqu'à -la fin elle y a été fidèle. Et cette femme entourée -de tant d'avantages, assez belle pour pouvoir se -passer de tout cet esprit, assez spirituelle pour -avoir tous les droits du monde, d'être laide -et difforme, élégante dans son parler, dans son -silence, dans son travail, dans ses mœurs, dans -ses amitiés, élégante partout et toujours, cette -femme a été pleurée sincèrement même par les -femmes!</p> - -<p>«Mais de quoi donc est-elle morte? Et pourquoi? -Et comment? Qu'est-ce que cela signifie? On -n'en sait rien, nul ne peut le dire, nul ne sait le -dire. Dans tout Paris on s'aborde encore en se -disant: «Est-ce bien vrai?» Hélas! ce n'était que -trop vrai. Et vous le verrez surtout cet hiver, lorsque -nous reverrons ce cher gîte des poètes, les -hommes de cour, les grandes dames, les artistes -célèbres, les vieilles femmes qui l'aimaient comme -une sœur, tous ceux, en un mot, qui l'ont connue, -tous ceux qui l'ont aimée et qui ne la verront plus, -qui ne l'entendront plus, les uns et les autres cette -<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> -fois-ci porteront le deuil du plus sincère esprit qui -fût encore parmi nous.</p> - -<p class="signature">«JULES JANIN<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor"> [112]</a>.»</p> -</div> - -<p>En apprenant la fatale nouvelle, Lamartine, qui, -dans l'intervalle et avant d'avoir reçu la réponse -de l'administrateur de <i>la Presse</i>, avait envoyé ses -vers à Delphine, pensant qu'ils lui seraient agréables -et que, dans le misérable état de ses affaires, -elle s'arrangerait de manière à l'en rétribuer, lui -écrivit la lettre suivante:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Saint-Point, 15 août 1841.</p> - -<p>«J'ai malheureusement fait partir hier mes trois -cents vers pour vous. Ne vous en occupez que pour -les envoyer à M. <i>de Champvans</i>, employé au ministère -de la Guerre, rue de Lille, n<sup>o</sup> 17, qui les remettrait -à la <i>Revue des Deux-Mondes</i>. Vous avez bien -autre chose à penser qu'à corriger et à imprimer -ma poésie! Cependant, ce n'est point un ordre, c'est -une faculté; s'ils vous sont utiles ou agréables, gardez -et faites imprimer, demandez seulement qu'on -maintienne les alinéas et ponctuations, et lignes de -points, indiquant les interruptions de ma pensée.</p> - -<p>«Quel horrible coup vous frappe aussi! Je ne -savais rien de la maladie et j'apprends la mort! Je -suis atterré pour vous, pour votre mère, pour vous -tous! Ecrivez comment vous soutenez tous ces -<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> -chocs: ceux qui vont au cœur tuent plus que tous -ceux que vous éprouvez si souvent et moi aussi.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> de L(amartine) est désolée, elle vous écrivait -pour vous demander une visite ici. Je pense -qu'elle va suspendre. Elle n'est pas là.</p> - -<p>«J'espère aller vous voir dans un mois. Ecrivez-moi -un mot seulement.</p> - -<p class="signature">«<span class="small">LAMARTINE.</span></p> - -<p>«Si les vers vous paraissent mauvais, renvoyez-les-moi -promptement, j'en ferai un abrégé qui -satisfera seulement au désir d'Huber.</p> - -<p>«Rien de conclu dans mes affaires; quelques -espérances seulement nouvelles moins incertaines<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor"> [113]</a>.»</p> -</div> - -<p>Mais au lieu de recevoir son manuscrit du <i>Ressouvenir</i>, -Lamartine reçut le même jour un billet -de 1.000 francs<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor"> [114]</a> de Delphine, et le lendemain <i>la -Presse</i> publiait cette note:</p> - -<p class="blockquote">«Nous recevons de Genève une épître que M. de -<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> -Lamartine vient d'adresser à M. Huber-Saladin, -quelques jours après un voyage en Suisse où -M. Huber avait accompagné M. de Lamartine. Nos -lecteurs liront avec le plus vif intérêt ces beaux vers -qui rappellent les anciennes habitudes d'esprit du -poète et qui échappent encore de temps en temps -aux préoccupations de l'homme politique.»</p> - -<p>Suivait la poésie que Delphine avait voulu payer -à son illustre ami, au tarif de <i>la Marseillaise de -la paix</i><a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor"> [115]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> -Ah! qu'il avait donc raison de lui écrire un jour:</p> - -<p class="blockquote">«J'aime mieux une femme qui m'aime comme vous -que deux femmes qui m'adorent<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor"> [116]</a>!» Je ne crois -pas, en effet, qu'il ait eu, dans toute sa vie, deux -amies comme elle.</p> - -<div class="section"> -<h3>IV</h3> -</div> - -<p>Et quel était donc ce M. Hubert-Saladin à qui -Lamartine avait dédié ces vers sur le Léman? C'est -ce que je vais dire.</p> - -<p>Né à Rome le 25 janvier 1798, il descendait d'une -ancienne famille du Tyrol, les barons Huber de -Mauër, qui se réfugièrent en Suisse, en 1509, -pendant la guerre de Souabe. Son père était citoyen -de Genève; sa mère, Isabelle Ludovisi, était issue -d'une famille princière. Il avait traversé le champ -de bataille de Marengo dans les bras d'un vieux -serviteur, ce qui lui faisait dire en riant qu'il était -le plus ancien blessé de l'armée française; sans -compter qu'il s'en fallut de peu qu'il ne fût tué -<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> -sous nos drapeaux. Chargé, en 1835, par le gouvernement -fédéral, d'une mission militaire en -Algérie, il avait été attaché, en arrivant, à l'état-major -du maréchal Clausel. Un jour, c'était au -combat de la Tafna, il s'offre au maréchal pour -une mission que l'on ne pouvait remplir qu'en franchissant -à cheval un escarpement rocheux battu -des feux de l'ennemi. Il part, dégage deux pièces -de canon menacées par les Arabes et rentre au -camp après avoir reçu une grave blessure. Décoré -de la Légion d'honneur pour cette action d'éclat, il -fut toute sa vie si fier de cette distinction que, -trente ans plus tard, en 1863, il résigna ses fonctions -d'attaché militaire de la légation suisse à -Paris, pour ne pas <i>déposer</i>, selon son expression, -la croix arrosée de son sang, que les règlements -de son pays lui interdisaient de porter officiellement.</p> - -<p>Il faut dire que son éducation avait été toute -française. Commencée à Lausanne par sa grand'mère -et par son oncle François Huber, le célèbre -observateur des abeilles, continuée à Genève sous -l'œil vigilant d'une tante, M<sup>me</sup> Rilliet-Huber, dont -le salon était très fréquenté, il l'avait achevée à -Coppet, chez M<sup>me</sup> de Staël, qui l'avait présenté à -Schlegel, Sismondi, au duc de Montmorency, à Dumont, -Pictet, Diodati, lord Byron. Et son mariage, -en 1825, avec la baronne de Courval, née Saladin-Egerton, -avait fait le reste. A partir de ce moment, -sa riante villa de Montfleuri devint le rendez-vous -<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> -des poètes, des diplomates et des beaux -esprits. On y rencontrait Cavour, Bonstetten, le -comte de Circourt et surtout Lamartine, qui le prit -tout de suite en amitié, peut-être parce qu'ils parlaient -tous deux la même langue. Car je n'ai pas dit -qu'Huber-Saladin courtisait les Muses. Il a même -fait de très beaux vers dont quelques-uns—ceux -notamment en réponse au <i>Ressouvenir du lac Léman</i>,—font -regretter qu'il n'ait pas donné plus -de temps à la poésie. Mais il était de l'avis de -Lamartine qui la regarda toujours comme un brillant -accessoire à ses facultés intellectuelles. «La -mission du poète, disait Huber, s'est agrandie -avec l'horizon du siècle.»</p> - -<p>Il habitait Paris depuis un an, quand éclata la -Révolution de 1848. Lamartine, qui le voyait souvent -chez lui ou chez M<sup>me</sup> de Girardin et l'estimait -autant pour son rare esprit que pour son cœur, le -chargea alors d'une mission de confiance auprès du -gouvernement fédéral. La Suisse sortait à peine -d'une longue période d'agitation et, bien que menacée -encore d'une revendication armée de la Prusse, -se refusait à toute concession dans l'affaire embrouillée -de Neuchâtel. Lamartine dont elle attendait -un secours militaire, lui fit savoir par le colonel -Huber-Saladin qu'il était prêt à l'appuyer -diplomatiquement vis-à-vis de la Prusse, mais qu'il -ne lui était pas possible de lui accorder davantage.</p> - -<p>Dans le même temps, le comte de Circourt, -dont Huber nous a laissé une remarquable biographie, -<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> -était envoyé par Lamartine à Berlin<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor"> [117]</a>.</p> - -<p>Mais le plus grand service qu'Huber-Saladin ait -rendu à sa patrie d'adoption fut de recueillir, en 1870, -au nom de la Société de secours aux blessés, toutes -les ambulances françaises qui revenaient désorganisées -de nos armées prisonnières ou vaincues. -Dans cette œuvre, tout particulièrement délicate et -difficile, il fut tout simplement admirable. Il mourut -subitement en Suisse, le 21 septembre 1881<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor"> [118]</a>.</p> - -<p>A présent que nous savons à qui nous avons -affaire, reprenons le cours de notre récit.</p> - -<p>Lamartine écrivait de Mâcon à Huber-Saladin, le -10 juin 1841:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Cher et aimable confrère en poésie et en politique, -je présume que c'est à vous que je dois <i>le -Fédéral</i><a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor"> [119]</a> et les très remarquables articles qu'il -contient quelquefois. Soyez-en donc remercié non -seulement en mon nom, mais au nom de tous ceux -qui ne veulent pas que cette machine infernale -qu'on appelle la presse révolutionnaire incendie -l'Europe. Déjà vieux dans la liberté, votre pays -donne l'exemple de la sagesse au jeune monde -libre. C'est juste et c'est utile.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> -«Etes-vous à Genève ou dans vos belles campagnes -d'où l'on est encore à Genève en quelques -minutes? Si cela est ainsi j'aurai un vrai et grand -service à vous demander. Je l'avais demandé il y -a deux ans à M. Eynard, qui avait réussi à me le -rendre. Je le sçus trop tard, je n'en profitai pas, -maintenant j'en ai besoin plus qu'alors et, ne -sachant où est M. Eynard, je vous le demande à -vous. Voici ce que c'est.</p> - -<p>«Une banqueroute assez considérable pour ma -médiocre fortune et des remboursements rendus -imminents par la mort prochaine de quelqu'un à la -succession de qui je dois me rendent indispensable -un emprunt de 150.000 <i>francs</i> pour sept ou <i>huit -ans</i>, six ans au moins à 4 <sup>1</sup>/<sub>2</sub> ou 5 pour 100. Je ne -trouve rien en ce moment à Lyon; à Paris, c'est trop -loin, on n'y place que sur les hypothèques voisines. -Les miennes sont dans <i>Saône-et-Loire</i>. Cela touche -l'Ain, où Genève prête volontiers. Vous savez combien -Mâcon est près de Genève.</p> - -<p>«J'offre pour hypothèque de cette somme de -150.000 francs de deux choses l'une, savoir: <i>ou</i> -une seconde hypothèque sur la terre de <i>Monceau</i>, -rendant 24.000 francs environ et valant 600.000 -francs. Elle a subi une première hypothèque de -245.000 francs, il reste donc près de 400.000 francs -libres sur cette terre plus que suffisants pour servir -à double <i>gage</i> à 150.000 que je demande.</p> - -<p>«<i>Ou</i> une première hypothèque sur la terre de -Saint-Point valant environ 350 et 400.000 francs -<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> -et qui n'est grevée que d'une somme de 40.000 -francs par un contrat viager.</p> - -<p>«L'un ou l'autre de ces gages serait au choix -du prêteur. Cependant, je serais très heureux qu'il -voulût préférer le premier, au moins aussi infaillible, -parce que M<sup>me</sup> Lamartine, qui s'engage avec -moi, voudrait garder Saint-Point intact.</p> - -<p>«Je payerais les intérêts à Genève sans frais en -deux termes égaux.</p> - -<p>«Voilà l'affaire. Soyez assez bon pour dérober -quelques minutes à nos doubles mises pour la négocier -et écrivez-moi quand vous aurez réussi, pour -prendre alors les mesures de conclusion. J'irais à -Genève ou le prêteur viendrait à Monceau, à -volonté. Si je ne trouve pas cela pour affranchir mon -esprit et mes affaires pendant ces sept ans, je suis -forcé de quitter Paris et toute politique. A d'autres -l'avenir et le combat.</p> - -<p>«Nous sommes à Monceau auprès d'un mourant, -un jeune homme que vous avez vu chez moi -et qui a épousé une de mes nièces, M. de Pierreclos, -bien tristes comme vous voyez.</p> - -<p>«Adieu. Viendrez-vous secouer la poussière de -quelques grands voyages à Saint-Point?</p> - -<p>«M<sup>me</sup> de Lamartine vous dit mille choses et -moi autant.»</p> - -<p class="signature">«<span class="small">LAMARTINE</span><a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor"> [120]</a>.»</p> -</div> - -<p>Et voilà les difficultés financières auxquelles il faisait -allusion dans sa lettre du 10 août 1841, quand -<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> -il disait à Delphine: «Tout m'a manqué, Genève -et Paris.» Ces difficultés ne dataient pas d'hier, -elles remontaient, comme je l'ai dit naguère<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor"> [121]</a>, -à son contrat de mariage où, sous couleur de -lui constituer une dot et de l'avantager, ses parents -lui avaient donné un château qui lui constituait une -charge immédiate, et, depuis, elles n'avaient fait -qu'augmenter. C'est au point qu'il écrivait à Aymon -de Virieu, le 19 septembre 1839:</p> - -<p class="blockquote">«Ma fortune a reçu de graves échecs, elle en est -où était la tienne il y a quelques années; tes capitaux -engouffrés dans les mines du Rhône, et les -miens ensevelis dans les ceps du Mâconnais. Je -suis à présent dans ce défilé étroit où je devais me -trouver si mes charges de famille, acceptées pour -en garder les terres, se prolongeaient au-delà des -calculs ordinaires de la vitalité humaine. Je donne -40.000 livres de rentes viagères ou non, sur -des terres qui les rendent à peu près; avec cela -il faut vivre de la vie d'homme public dans Paris, -chose écrasante aujourd'hui...<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor"> [122]</a>.»</p> - -<p>En sorte que, plus il héritait, plus il s'enfonçait -dans la dette.</p> - -<p>Au lieu de chercher à emprunter de nouveau, il -eût mieux fait de vendre et de liquider sa situation. -<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> -C'est le conseil que les Pereire lui donnèrent après -1848 par le canal de Béranger. Mais, tout en parlant -quelquefois de cette éventualité, il ne pouvait -se résigner à vendre.</p> - -<p class="blockquote">«S'il me fallait vendre une terre, disait-il à -M<sup>me</sup> de Girardin, le 16 juin 1838, je me sentirais -<i>déraciné</i> (on voit que le mot n'est pas nouveau). -Ce serait comme vendre mon père et ma mère et -moi-même dans tout mon passé. Cela me rend -triste quelquefois, et j'embrasse mes arbres pour -qu'on ne nous sépare pas<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor"> [123]</a>.»</p> - -<p>C'est pourtant le sort qui l'attendait. Mais, en -1841, il faisait flèche de tout bois, il se raccrochait -à toutes les branches pour ne pas entamer son -patrimoine.</p> - -<p>Elevé parmi les vignerons et les cultivateurs, il -aimait la terre comme un enfant sa mère-nourrice, -et de toutes les professions, de toutes les conditions -sociales, celle qu'il préféra toujours était celle d'agriculteur. -Il avait pris au pied de la lettre le vers -fameux de Virgile: <i>O fortunatos nimium!</i>... La -preuve en est que, dès 1819, il avait formé le projet -avec son ami Nansouty, d'obtenir du gouvernement -italien la concession d'une petite île située -vis-à-vis de Livourne, nommée la Pianozza, qui -était inculte et n'appartenait à personne.</p> - -<p class="blockquote">«Nous réunissons tout l'argent que nous pouvons, -mandait-il à Virieu, cela va déjà à 60 et 100.000 -<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> -francs. Nous y portons des charrues, des ânes, des -mulets et nous y semons du blé. Nos <i>minimum</i> de -produit sont de 100 pour 100, dès la première -année, bien calculés. Peu à peu, nous élevons quelques -baraques et y faisons pour nous et nos amis -un petit champ d'asile. Mande-moi si tu veux en -être, et ce que tu pourras y mettre...<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor"> [124]</a>.»</p> - -<p>Mais Virieu, plus pratique, ne voulut pas entrer -dans la combinaison. Il connaissait son Lamartine. -Il lui répéta toute sa vie qu'il n'était que poète, et -l'autre mourut, persuadé qu'il avait manqué sa -vocation.</p> - -<p>Il écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin, le 16 juillet 1841:</p> - -<p class="blockquote">«L'homme est venu, il a examiné mes terres. -Il les a trouvées très larges et très bien cultivées. Il -a compris enfin, m'a-t-il assuré, ce mot mystérieux -du <i>Courrier de Paris</i>: «Lamartine, le premier -agriculteur de France.» Vous croyiez badiner, eh -bien! il l'a pris au sérieux<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor"> [125]</a> en voyant mes vignes -et mes familles heureuses et bien gouvernées -de vignerons. Me prêtera-t-il sur cette valeur morale? -C'est là toute la question. En attendant, je -vais aller à Genève un de ces jours pour voir si je -trouverai là un appui qui ne perce la main...<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor"> [126]</a>.»</p> - -<p>Il ne devait pas l'y trouver, malgré les bons -<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> -offices d'Huber-Saladin. Nous savons comment -celui-ci fut payé de sa peine. Huber fut plus reconnaissant -à Lamartine des vers du <i>Ressouvenir</i> que -de tout ce qu'il aurait pu lui offrir. Quelques jours -après, il répondit au grand poète:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Je ne t'ai demandé ni palmes ni couronne;</p> -<p>J'estime toute fleur au parfum qu'elle donne.</p> -<p>Si du ciel de ta gloire un rayon égaré</p> -<p>Brille pour un moment sur mon nom ignoré,</p> -<p>Si ton cœur tout rempli du charme qui l'oppresse</p> -<p>Grandit le compagnon de quelques jours d'ivresse;</p> -<p>L'hommage trop brillant je l'accepte à demi;</p> -<p>Mais je presse la main que tu me tends, ami.</p> -</div></div> - -<p>Et ce noble échange ne fit que resserrer le lien -qui les unissait depuis longtemps.</p> - -<p>Le 30 mars, Lamartine écrivait à Huber:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Mon cher et excellent ami,</p> - -<p>«Oh! quelle truite! et quelle chair blanche, fraîche -et savoureuse comme les eaux du lac où vous -me l'avez élevée. Nous avons été bien touchés de -ce souvenir splendide qui a décoré et humilié les -jambons et les dindons de Saint-Point.</p> - -<p>«J'ai là sur ma table, seule et attendant son heure -d'amitié libre, votre longue et belle lettre politique. -Mais l'heure ne vient pas. Je suis accablé d'audiences -et de billets. Je vous écris donc pour vous -dire que je ne vous écrirai pas sérieusement avant -le printemps et le repos de Monceau.</p> - -<p>«Votre démocratie ressemble à la démagogie -d'Athènes: son patriotisme consiste surtout à bien -<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> -haïr ce qui la dépasse. Que voulez-vous? c'est -comme chez nous. <i>Tyrannie</i> si le pouvoir est en -haut, <i>envie</i> s'il est en bas. Voilà la condition humaine, -et, cependant, il faut lutter à la fois contre -ces deux vices, c'est ce que nous faisons.</p> - -<p>«Vous voyez que, depuis que j'ai pu prendre terre -sur le terrain de l'opposition, je travaille à l'élever -et à l'agrandir. Je lui prêche impunément la <i>paix</i> -quand elle veut la guerre; l'<i>humanité</i>, quand elle -veut l'égoïsme, et l'<i>unité</i>, quand elle veut l'ostracisme. -Mais moi-même, on essaye déjà de <i>m'ostraciser</i>. -Je suis tenté de dire comme Périclès: -«L'ostracisme n'est pas fait pour si peu que -moi!»</p> - -<p>«Sérieusement, l'opposition mesquine et ambitieuse -est furieuse de ce que l'opinion et les journaux -me suivent comme un seul homme en ce moment. -J'ai treize journaux tous les matins qui me -servent <i>gratis</i>: avec cette armée, on intimide ses -ennemis dans ce pays de <i>moutonnerie</i>.</p> - -<p>«Ma femme est malade, moi souffrant. Nous -vous aimons beaucoup. Nous parlons tous les -jours de vous dans ce salon avec vos amis ou amies. -Venez donc un moment et, en attendant, écrivez, -rimez, rêvez. Regardez le lac et plaignez-moi.</p> - -<p class="signature"><span class="small">«LAMARTINE</span><a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor"> [127]</a>.»</p> -</div> - -<p>Hélas! le plus à plaindre, ce fut bientôt Huber, -tant il est vrai que chacun de nous a son tour dans -<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> -les épreuves et dans les larmes. Au mois de janvier -1844, la mort lui prit sa fille, et voici la lettre que -Lamartine lui adressa à cette occasion:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Monceau, 14 janvier 1844.</p> - -<p class="titel">«Cher et malheureux ami,</p> - -<p>«A la nouvelle de votre douleur, nous n'aurions -pas hésité à aller à vous si nous n'étions pas forcés -impérieusement de partir ce matin même pour -Paris où mon devoir, longtemps ajourné, me pousse -au dernier moment. Tout ce que M<sup>me</sup> Huber et vous -avez éprouvé a tellement retenti en nous que M<sup>me</sup> de -Lamartine et moi nous en avons été malades depuis -quarante-huit heures. Nous ne pouvons pas -croire que le ciel ait exigé un tel sacrifice de cette -pauvre mère et de vous. Comment vous consolera-t-il -jamais? Quant à ces anges que Dieu enlève -avant l'heure des tristesses, ils sont bien heureux, -mais nous!</p> - -<p>«Les cruels détails où vous occupe encore la férocité -de nos mœurs religieuses nous sont sans cesse -présents. C'est pour cela que je serais parti à l'instant, -je vous le jure, si je n'étais attendu à Paris -samedi par la Chambre sans pouvoir reculer de -quinze jours. Vous est-il impossible de faire embaumer -l'enfant et de le rapporter près de votre séjour -habituel? Mais, d'un autre côté, comment laisseriez-vous -M<sup>me</sup> Huber? Je m'y perds comme vous. -Quand vous aurez un instant de force, écrivez-nous -<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> -souvent deux lignes. Dites bien à M<sup>me</sup> Huber que -nos pensées et nos cœurs ne vous quittent pas. Rien -n'unit comme une douleur commune. Rien ne fond -les cœurs comme des larmes versées pour la même -cause et les uns pour les autres, tour à tour. Je ne -vous parle pas de consolation devant l'image de -notre pauvre fille<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor"> [128]</a> qui ne me quitte pas depuis -huit ans. La consolation de semblables pertes c'est -de les rejoindre et d'achever sa tâche en pensant -que chaque heure nous en rapproche.</p> - -<p>«Adieu. Je vous quitte pour monter en voiture. -Nous serons samedi à Paris. Ecrivez-nous bien -vite et bien souvent et pensez à nous quand vous -vous croirez seuls sur la terre. Nous y serons sans -cesse d'âme, de cœur, et de tristesse.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> de Lamartine ne cesse de pleurer depuis -hier. Que ces larmes adoucissent les vôtres!</p> - -<p class="signature">«<span class="small">LAMARTINE</span><a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor"> [129]</a>.»</p> -</div> - -<div class="section"> -<h3>V</h3> -</div> - -<p>Revenons à l'année 1841, cause de cette digression -un peu longue, et reprenons le fil des événements -politiques.</p> - -<p>Nous avons vu qu'au mois d'octobre 1840 le -maréchal Soult avait offert un portefeuille à Lamartine -<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> -dans son ministère. L'année 1841 était à -peine commencée que le roi le manda aux Tuileries. -Dans quel but? Les uns disaient que c'était pour -l'entrenir des fortifications de Paris auxquelles s'intéressait -tout particulièrement la cour; les autres, -que c'était pour le décider à accepter l'ambassade -de Vienne que lui offrait M. Guizot.</p> - -<p>En tout cas, Lamartine, qui avait pour principe -que «l'on doit servir des idées ou rien», ne céda -pas plus au roi qu'il n'avait cédé au maréchal Soult -et à M. Guizot.</p> - -<p>Adversaire déclaré des fortifications de Paris, il -entendait lutter jusqu'au bout contre le projet du -gouvernement, qu'il qualifiait de «mesure barbare», -d'autant qu'il se sentait appuyé par la majorité de -l'opinion.</p> - -<p>Au mois de décembre précédent, il écrivait à -Aymon de Virieu:</p> - -<p class="blockquote">«Je viens de recevoir ta lettre de douze pages -et de la lire haut devant des hommes d'esprit qui se -trouvaient là: elle a eu le plus grand succès. Ton -idée des forts détachés <i>à l'envers</i> est une découverte -de génie. Je n'y avais pas songé, ni personne, -mais c'est évident. Certes, je le dirai, si j'ose, et si -par là je n'assure pas le succès de cette démence -dont le dernier mot est révolutionnaire, je la définirai -ainsi: <i>La fortification de la guillotine et de -la Convention assiégée</i>. Cela n'est inventé et soutenu -que pour cela. Je serai seul contre tous, les -<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> -uns par perversité, les autres par obséquiosité pour -le roi, les autres, en plus grand nombre, par <i>lâcheté</i>. -Tout dit: <i>Amen! Ego non</i><a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor"> [130]</a>.»</p> - -<p>Lamartine exagérait. S'il était le principal adversaire -des fortifications de Paris à la Chambre des -députés, il y en avait d'autres à la Chambre des -pairs qui étaient tout aussi ardents que lui. De ce -nombre étaient Pasquier et Molé. Mais c'est un -fait que la plus grande partie des représentants -avait peur de déplaire au roi, et je lisais hier dans -la <i>Chronique</i> de la duchesse de Dino que le duc -d'Orléans ne quittait pas le palais du Luxembourg, -où il pointait lui-même les pairs <i>pour</i> et <i>contre</i>.</p> - -<p>Là encore Lamartine fut très fortement soutenu -par <i>la Presse</i>, à laquelle, entre deux discours, il -faisait passer des notes dans le genre de celles-ci:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«M. de Lamartine, en attendant le vote sur les -fortifications, disait tout haut, au milieu d'un -groupe de députés au pied de la tribune: «Je ne -me fie pas aux réserves que fait la gauche pour la -liberté. Qu'est-ce qu'un article de loi devant vingt -forts et une enceinte pouvant tourner, sur un signe -du télégraphe, trois mille bouches à feu sur la -constitution? Quand Bonaparte s'empara du pouvoir -absolu, le 18 Brumaire, il appela son despotisme -du nom de République. Les libéraux du temps se -<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> -déclarèrent contents, comme ceux d'aujourd'hui, et -la liberté fut perdue.»</p> - -<p>—«M. Guizot, dans son discours sur les fortifications, -a parlé de l'art de récompenser la majorité -et de la consolider. Entendons-nous: oui, sans -doute, des majorités de raison et de dévouement -comme celles qui réunissent depuis M. Dufaure -jusqu'à M. de Lamartine, pour sauver le pays d'une -conflagration imminente, méritent bien des ménagements; -il ne faut pas jouer avec elles.</p> - -<p>«Combattre contre la moitié de cette majorité, -contre l'autre moitié, comme a fait le ministre dans -les fortifications, se mettre à la tête de l'opposition -pour venir démolir cette majorité, lutter avec ses -ennemis contre ses amis, nous ne savons pas si -c'est ainsi que, dans certains gouvernements, on -consolide les majorités, mais nous savons qu'en -France, où la politique a du cœur, c'est ainsi qu'on -les humilie, qu'on les contriste et qu'on les dissout.</p> - -<p>«Cette majorité de patriotisme ne se dissoudra -pas pour cela, mais elle est contristée et humiliée; -il ne faut jamais mettre une majorité dans -le cas d'exécuter ses chefs; on défend mal des -mesures dont on ne s'honore pas. Le ministère a -remporté une victoire où il a lui-même sinon -perdu, du moins démoralisé son armée. Mauvaise -victoire<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor"> [131]</a>.»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> -Et <i>la Presse</i> ajoutait pour son compte, dans son -numéro du 17 janvier 1841:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«M. Thiers, afin de persuader que les Parisiens -peuvent résister longtemps à un grand nombre -d'assiégeants, dit dans son rapport:</p> - -<p>«Nous pourrions citer l'exemple des habitants -de Vienne, assiégés en 1683 par 200.000 Turcs, -se défendant <i>2 mois</i>.</p> - -<p>«Un peu plus loin, M. Thiers avance d'une manière -tranchante cette assertion contradictoire: -«Jamais un ennemi ne sera 60 jours devant Paris. -Un approvisionnement de 60 jours va au-delà de -toute vraisemblance.»</p> - -<p>«A quoi nous répondrons:</p> - -<p>«Si, en 1590, avec une armée de 20.000 hommes, -Henri IV investit Paris et le tint assiégé jusqu'en -1594, comment peut-on croire que 3 ou 400.000 -étrangers n'en feraient pas autant aujourd'hui?»</p> -</div> - -<p>C'est que M. Thiers, qui n'avait pas prévu les -chemins de fer, n'avait pas prévu davantage les -canons à longue portée. D'ailleurs, c'était aussi -bien contre les Parisiens que contre l'étranger que, -dans sa pensée de derrière la tête, étaient élevées -les fortifications de Paris. Lamartine ne s'y trompait -pas et se montrait une fois de plus bon prophète, -lorsqu'il écrivait à son ami de Virieu, le 6 février -1841, après le vote du projet du gouvernement:</p> - -<p class="blockquote">«Trahis par le roi, livrés par le ministère, nous -avons succombé, et la France aussi. C'est un crime -<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> -du cabinet. Cette dynastie le paiera trop un jour. -Ici l'opinion tourne déjà à nous. Paris prend peur; -<i>on voit la révolution maîtresse de ces murs et les -honnêtes gens foudroyés par les canons qu'ils ont -chargés</i>. N'en parlons plus, <i>habent sua fata</i><a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor"> [132]</a>...»</p> - -<p class="space">Si Lamartine avait vécu jusqu'en 1871, il aurait -vu M. Thiers retourner contre Paris les canons qui -avaient été armés contre les Prussiens, et je -l'entends lui crier: «Je vous l'avais prédit, c'était -fatal!»</p> - -<div class="section"> -<h3>VI</h3> -</div> - -<p>Battu sur ce point comme sur tant d'autres, le -député de Mâcon n'en continuait pas moins la lutte. -Il savait qu'il y a des défaites qui valent des -victoires et que chaque discours qu'il prononçait, -en augmentant le prestige de son nom, ajoutait -à son autorité. Mais il s'était promis de n'entrer -au ministère que par une <i>brèche</i>. On n'avait de -<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> -force, suivant lui, que dans les places conquises -d'assaut. C'est pourquoi il refusa, au mois de -novembre 1841, de se laisser porter à la présidence -de la Chambre malgré les instances de -M<sup>me</sup> de Girardin.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>—Acceptez, lui disait-elle, faites ce sacrifice aux -muses que vous délaissez et qui vous le rendront. -La présidence vous donnera des loisirs.</p> - -<p>—Les muses, répondait Lamartine, je suis devenu -trop vieux pour les courtiser. Je veux maintenant -faire de l'histoire et de la philosophie. Je ne -vois plus que cela, et cela se fait en prose. En politique -j'attends quelques événements qui en vaillent -la peine. Je ferai l'insurrection de l'ennui; mais, -pour cela, il faut des forces dans le pays.</p> - -<p>—Voilà encore un blasphème, ripostait Delphine, -je dis plus, un <i>non-sens</i>. Les vers sont trop jeunes -pour vous! Et Homère! et Milton! Avaient-ils -donc quinze ans lorsqu'ils ont exhalé leurs plus -beaux chants? Vous ferez de la philosophie et de la -politique: est-ce que ces deux choses-là se peuvent -faire en même temps? Est-ce que la politique -n'est pas l'action dans toute sa véhémence? Est-ce -que la philosophie n'est pas le repos dans toute -son impassibilité? Non, non, ces deux choses-là -ne peuvent marcher de front. Vous n'êtes pas -encore un philosophe, heureusement pour notre -pays. Vous pouvez être un homme d'Etat. Vous -nous parlez d'événements qui vous amènent, de -révolutions, de grandes émotions qui passionnent -<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> -le pays; cela m'effraye, je crains que vous ne -soyez comme les pompiers qui n'ont rien à faire -quand il n'y a point d'incendie. J'ajouterai même -que vous m'avez l'air assez disposé à mettre le feu -pour l'éteindre<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor"> [133]</a>.</p> -</div> - -<p>Delphine ne savait pas dire si vrai. Lamartine -avait effectivement entrepris un ouvrage d'histoire -et de philosophie mêlées qui devait mettre le pays en -feu et le libérer lui-même d'une partie de ses dettes,—ce -qui n'était pas à dédaigner. Cet ouvrage, qui -lui fut payé 350.000 francs, n'était autre que <i>les -Girondins</i>. Comme il avait besoin de temps et de -solitude pour l'écrire, il s'enferma près de quatre -ans dans son manoir de Saint-Point, ne venant à -Paris que de loin en loin, pour prononcer quelque -grand discours à la Chambre dans les questions -qui lui tenaient au cœur, comme les chemins de -fer, l'Orient, la régence, la suppression du timbre -des journaux, l'impôt sur le sel, la traite des noirs, -ou pour attaquer <i>le règne tout entier</i>. Car il n'avait -pas plus de goût pour Louis-Philippe que le roi -n'en avait pour lui. Seulement, si, chez le roi, -c'était presque de la haine, chez Lamartine, c'était -de l'indifférence et un peu de mépris. Légitimiste -converti de la veille, il ne pouvait pardonner à l'usurpateur.</p> - -<p>Quand <i>les Girondins</i> parurent en librairie,—le -20 mars 1847,—il courut dans toute la France -<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> -un frisson d'enthousiasme mêlé de stupeur, que -l'on ne saurait mieux comparer qu'à celui qui marqua -l'aurore de la première République. Cette -histoire avait beau se vendre en huit gros volumes, -l'éditeur n'avançait pas à la tirer, elle était -dans toutes les mains, les journaux ne parlaient -que d'elle, et je ne surprendrai personne en disant -que Delphine fut une des premières, ses réserves -faites sur le fond, à proclamer la souveraine beauté -de la forme.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«L'apparition des <i>Girondins</i>, écrivait-elle dans -<i>la Presse</i>, le 4 avril 1847, réveille toutes les fureurs -des partis: cela devait être; ce livre est une révolution; -c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un -décret peut-être!... Car ce n'est pas sans raison -que Dieu a permis à un tel homme d'écrire un tel -livre. L'âme du poète est une lyre sublime que le -souffle divin fait vibrer, elle n'est pas responsable -de ses accords. Quand nous voyons les idées d'une -époque s'incarner dans un homme de génie, quelle -que soit notre répugnance pour ces idées, nous -nous attristons avec respect; inquiets, mais résignés, -nous disons: Il faut que ces idées, que nous redoutons -comme dangereuses, soient nécessaires -et qu'elles servent les mystérieux desseins de Dieu, -puisqu'il charge une de ses plus dignes créatures -de les propager, puisqu'il n'inspire à aucun -génie rival le besoin, le devoir de les combattre. -Aussi, à chaque page de ce livre, nous rêvons, -<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> -troublés et charmés. Que c'est beau! pensons-nous, -quelle admirable lecture! quel style! quel -bonheur dans ces expressions! quelle ampleur -dans cette phrase! Vivacité, coloris, verve, grâce, -violence, fraîcheur, toutes les qualités sont là réunies. -Comme cet homme est bien largement doué, -en favori! Ah! que c'est beau! mais que d'événements -vont naître de ce livre! Je voudrais bien ne -pas les voir! Oh! je voudrais mourir! N'est-ce -pas un effet étrange que cette admiration excessive -qui vous fait souhaiter la mort?</p> - -<p>«Sans doute, la Révolution de 89 est une belle -chose, une généreuse réforme; mais que voulez-vous, -nous n'aimons pas les révolutions. M. de -Lamartine semble dire que si la révolution a été -cruelle et imparfaite, c'est que malheureusement -elle a été accomplie par les hommes. Eh bien! -voyez comme nous sommes inintelligents et sottement -bornés: nous ne voudrions même pas non -plus d'une révolution qui serait faite par des anges: -il y en a eu autrefois, elle a produit l'enfer, et rien -que cela suffit pour nous donner des préventions -invincibles. On aura beau dire, les procédés révolutionnaires -sont défectueux; mais expliquez-nous -comment il se peut que, dans un siècle aussi -éclairé que le nôtre, dans un pays où l'industrie -découvre des merveilles, on n'ait encore trouvé -qu'un moyen de donner de l'argent aux pauvres, -c'est de couper la tête aux riches; le moyen est -expéditif, mais, franchement, il n'est pas très -<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> -ingénieux. Il nous semble que, en cherchant -bien, on pourrait trouver autre chose. M. de -Lamartine parle des idées révolutionnaires comme -un homme qui aurait découvert le secret de -les appliquer, sans crime et sans violences, sans -orages. Dieu veuille qu'il ait raison, et que son -livre soit le commencement de son entreprise.»</p> -</div> - -<p>Suivait une dissertation très habile où Delphine, -répondant aux vociférations du parti légitimiste -contre l'<i>Histoire des Girondins</i>, s'appliquait à -démontrer que c'était la reine qui était la grande -figure du livre, la victime bien-aimée de l'auteur, -que c'était Marie-Antoinette, qui était l'héroïne du -poème.</p> - -<p>Il est bien certain que Lamartine n'avait pas eu -l'intention, suivant le reproche que lui fit alors -Chateaubriand, de dorer la guillotine, mais en -jetant le manteau des fils de Noé sur les épaules de -la Révolution, il avait voulu familiariser les classes -dirigeantes avec l'idée de la République qui leur -causait une peur mortelle, et c'est un fait que -l'<i>Histoire des Girondins</i>, qui remua l'opinion de -fond en comble, eut plus d'influence sur les événements -de Février 1848 que la campagne des banquets -dont elle fut la préface retentissante.</p> - -<p>Le plus célèbre de ces banquets fut justement -celui qui fut offert à Lamartine par la ville de Mâcon, -le 8 juillet 1847. Le soir même de ce jour mémorable, -le grand poète écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> -«Voici en toute hâte une charmante description -du banquet colossal que nous venons de quitter. -Je vous l'envoie tout de suite pour vous servir d'élément. -Demain, vous aurez le discours, la tempête -en a emporté la moitié, c'est égal, c'est beau comme -l'antique, un colysée exhumé dans une prairie de -Mâcon! Pas de bulletin. C'est M. de Ronchaud, -qui était venu du Jura, qui vous écrit ce mot descriptif. -Seulement il y avait plus de convives, près -de trois mille fourchettes.</p> - -<p>«Adieu et amitiés. Ma femme est à Vichy avec -ses nièces. Moi seul ici.</p> - -<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor"> [134]</a>.»</p> -</div> - -<p><i>La Presse</i>, pour une raison ou pour une autre, -n'ayant pas inséré le compte-rendu de M. de Ronchaud, -nous le publions ici à titre de document:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Le jour du banquet offert à M. de Lamartine, -Mâcon présentait dès le matin un aspect inaccoutumé; -un mouvement bien différent de celui qui -anime les grands industriels avait changé pour un -jour la face de la ville; on s'abordait, on se saluait -au nom des mêmes sentiments. Les bateaux à vapeur, -les voitures publiques ne cessaient de verser -sur le quai et dans les murs de la ville natale de -M. de Lamartine l'affluence des étrangers. Les hôtelleries -étaient pleines de voyageurs venus de tous -les points de la France; chaque maison avait son -<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> -hôte. A trois heures s'ouvrait la salle du banquet, -si l'on peut ainsi appeler un espace de 4 ou 5 arpents, -couvert de tables et abrité par des toiles -tendues sur la tête des convives comme les voiles -d'un navire. De larges bandes tricolores pendaient -du plafond mobile et portaient les noms de chacune -des villes qui avaient des députés à cette fête patriotique; -2.200 souscripteurs étaient assis dans cette -immense enceinte ornée de drapeaux et de verdure; -d'autres, venus trop tard, remplissaient plus qu'à -demi les intervalles laissés entre les tables. Des -tribunes avaient été disposées pour les femmes -accourues pour témoigner à l'auteur des <i>Girondins</i> -leur reconnaissance pour le rôle qu'il leur a restitué -dans l'histoire de notre grande révolution<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor"> [135]</a>. -On en voyait aussi, au bas des murailles, comme -une frange vivante aux mille couleurs; les toilettes -étaient fraîches et élégantes. On peut porter -à 5.000 le nombre des personnes présentes; à quatre -heures, M. de Lamartine paraît; il fut accueilli -par de nombreux vivats et par des cris d'enthousiasme. -Le dîner commence. Sur la table à laquelle -<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> -était assis M. de Lamartine et qu'il devait tout à -l'heure transformer en tribune, un immense plateau -d'étain était apporté et un veau flanqué de -quatre agneaux rappelait la naïve abondance des -festins homériques. M. Roland, maire de Mâcon, -devait prendre la parole et fournir l'occasion -à M. de Lamartine d'une de ces improvisations -qui font courir du feu dans les âmes des -auditeurs. Tout à coup un vent s'élève, précurseur -de l'orage; les tentes palpitent comme les voiles -d'un vaisseau dans la tourmente; quelques-unes -cèdent; un tourbillon passe sur les convives; tables -et mets sont couverts à l'instant de poussière. Mais -des cris de <i>vive Lamartine!</i> s'élèvent comme pour -braver, par l'enthousiasme de cette manifestation -même, les éléments qui semblent conjurés contre -elle. En un moment, les tables sont abandonnées, -la foule se presse autour d'une tribune improvisée; -on semble attendre que M. de Lamartine jette à la -foule assemblée de si loin pour l'entendre ses paroles -mêlées aux éclats de la foudre. On lui demande -de lutter avec elle. Tous veulent l'entendre, -nul ne se retire. Les femmes mêmes font à l'enthousiasme -le sacrifice de leurs toilettes, et, malgré -la pluie qui commence, demeurent intrépides -à leurs places. Le maire engage les convives à se retirer -devant les intempéries de l'atmosphère. Pour -lui, fidèle à son poste, il ne le quittera qu'après -avoir été auprès de M. de Lamartine l'interprète -des sentiments de tous; il attendra le moment -<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> -favorable, et M. de Lamartine fait annoncer qu'il -croit de son devoir de répondre. Alors vous eussiez -vu une heure d'attente héroïque sous les torrents -de la pluie qui pénétrait de toutes parts à travers les -tentes déchirées.</p> - -<p>«Au moment où M. de Lamartine se lève, la -foule se presse aussi compacte autour de la tribune -que si la salle du festin n'eût pas été dévastée par -la tempête. Seulement les tables, balayées par le -vent de tout ce qui les couvrait, avaient été à leur -tour changées en tribunes d'auditeurs. Toute la -première partie du discours de M. de Lamartine -fut moins un discours qu'un dialogue de reconnaissance -et d'enthousiasme entre la foule et lui, un -échange de protestations et de serments auxquels -un reste d'agitation donnait un caractère à part, -vraiment dynastique. Mais lorsque l'orateur aborda -les hautes considérations historiques et politiques, -le silence s'établit. Pendant une heure, on n'entendit -que le bruit des applaudissements que l'enthousiasme -ne pouvait contenir, et celui des tables -chargées d'auditeurs qui, de moment en moment, -gémissaient et s'écroulaient, sans qu'un cri, un -mouvement perturbateur, parmi toutes ces chutes -d'hommes et de femmes victimes de leur zèle, vînt -troubler la solennité d'une audition religieuse.</p> - -<p>«Le discours achevé et applaudi avec énergie, -la foule s'est écoulée en silence emportant comme -une relique dans la mémoire, le souvenir d'une -fête unique dans l'histoire de notre pays et d'un -<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> -de ces jours qui, suivant l'expression de M. de -Lamartine lui-même, ne se couchent pas avec le -soleil<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor"> [136]</a>.»</p> -</div> - -<p>Le lendemain, après avoir lu le récit de cette -journée héroïque, Doudan disait: «Le tonnerre -a dû se retirer tout mouillé et bien attrapé d'avoir -trouvé son maître<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor"> [137]</a>.»</p> - -<p>Oui, mais il ne devait pas tarder à prendre sa -revanche.</p> - -<p>Le proverbe dit qu'il ne faut pas jouer avec le -feu. Pour avoir joué durant des mois avec l'élément -révolutionnaire et risqué vingt fois sa vie -en voulant le dompter, on osa accuser un jour -Lamartine de pactiser avec le communisme, de -transiger avec le terrorisme, et il fut renié, flétri, -lâché par ceux-là mêmes qu'il avait préservés de -l'anarchie.</p> - -<p>Que n'avait-il écouté la voix de Delphine et de -sa mère! Ce n'étaient pourtant que deux femmes, -mais les femmes voient souvent plus juste que les -hommes dans les temps de Révolution.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Non, je ne peux pas y tenir, lui écrivait Sophie -Gay, il faut que je vous dise à quel point les belles -paroles de votre voix divine ont fait battre mon -cœur, à quel point ma vieille admiration en est -exaltée, ma vieille amitié en est fière.</p> - -<p>«Ah! pour l'amour de cette France qui vous -inspire de si nobles pensées, restez à votre rang, -<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> -et après avoir si bien défini la seule égalité possible, -ne mêlez pas votre génie aux misérables intérêts -de la mauvaise compagnie politique. Ce conseil tire -toute sa valeur de mon expérience, songez que j'ai -vu les grandeurs et les horreurs de la première -Révolution, que j'ai connu presque tous les acteurs -de ce drame sanglant et que j'ai vu succomber les -plus forts, les plus éloquents à l'influence mystérieuse -et désastreuse de l'entourage<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor"> [138]</a>.»</p> -</div> - -<p>C'est, en effet, son entourage qui perdit Lamartine. -S'il avait jeté par-dessus bord les Ledru-Rollin, -les Louis Blanc et leurs acolytes, ont l'eût porté -sur le pavois, et la France entière eût été—pour -un temps du moins—à ses genoux. Mais comme -il le disait un jour à M<sup>me</sup> Duport (Eléonore de Canonge), -il ne voulut pas «prendre la dictature au -prix du sang, de la trahison, de l'homicide». Fort -de sa conscience et des gages éclatants qu'il avait -donnés au monde de son esprit de sagesse et de -son amour de l'ordre, il pensait qu'en gardant -partie liée avec ses pires compagnons du gouvernement -provisoire il faisait preuve de loyauté et de -courage, et que personne ne se méprendrait sur ses -intentions. Ne valait-il pas mieux les réduire en -ayant l'air de se solidariser avec eux, que de les -soulever contre soi et contre la paix publique en -leur signifiant un congé brutal? Mais les mécontents, -<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> -dont le nombre augmentait chaque jour, avec -leur bonne foi ordinaire, dénoncèrent cet acte de -courage et de vertu civique comme un acte de faiblesse -et de complicité criminelle. Et Lamartine -vit peu à peu s'éloigner de lui ses adulateurs d'hier -et ses amis des anciens jours. Delphine elle-même -eut toutes les peines du monde à échapper à la -contagion.</p> - -<p>Quelque temps avant l'élection qui devait porter -Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence, elle -écrivait dans le courrier de <i>la Presse</i> ces lignes qui -étonnent et détonnent quelque peu sous sa plume:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«On s'attend à de violents orages parlementaires -et politiques et l'on prétend que, cette fois, c'est le -paratonnerre lui-même qui lancera la foudre. Quelle -horrible comparaison! nous ne la pardonnerons -jamais à notre illustre maître; qu'est-ce que c'est -qu'un aigle qui se ravale à l'état de paratonnerre? -L'aigle peut-il jamais trahir l'Olympe et divertir -les carreaux divins que Jupiter lui confie? Pourquoi -la ruse quand on a la force? pourquoi la -fraude quand on a le droit? La loyauté est l'attribut -de la toute-puissance; il ne faut jamais tricher -au jeu, même quand on joue avec la foudre. Mais, -hélas! M. de Lamartine, comme homme d'Etat, a -un grand défaut, un défaut qui a déjà perdu -M. Guizot et qui le perdra lui-même, si le destin -de la France ne le sauve pas. M. de Lamartine a la -monomanie de l'habileté. Ses ennemis lui ont tant -<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> -crié qu'il était poète, rien que poète, que maintenant -il se défie de son inspiration, c'est-à-dire de sa -véritable force. Il repousse l'idée qui lui vient pour -courir après la combinaison qui lui échappe: il est -naturellement inspiré, il se fait péniblement ingénieux: -c'est l'oiseau du jour qui a la prétention -de se faire oiseau des ténèbres; il s'imagine que -c'est beaucoup plus habile de voir la nuit que de -supporter l'éclat du soleil. Mais vienne une circonstance -impérieuse, un beau danger qui le retrempe -malgré lui dans sa nature, et l'homme de génie -étouffera le factice homme d'Etat; vienne l'aurore -resplendissante, et l'aigle retrouvera son instinct -glorieux. D'épaisses vapeurs l'enveloppent encore, -les nuages noirs amoncelés autour de lui dérobent -pour quelques moments à nos regards les méandres -capricieux de son vol; mais, patience! il ne -lui faut qu'un coup d'aile pour remonter dans l'azur.</p> - -<p>«Nous le disons avec tristesse; disciple inquiet, -tremblant à l'écart, nous n'avons plus la même confiance -dans le caractère politique de notre maître, -du moins dans le caractère politique qu'il se fait, -mais nous avons toujours foi dans son génie. Nous -puisons notre espérance dans notre constante admiration. -Chez les êtres favorisés les trésors sont des promesses. -Dieu n'a pas légèrement comblé de tous ses -dons un mortel, pour que ces dons précieux deviennent -entre ses mains fatals ou stériles. Dieu n'a pas -allumé avec tant de rayons, avec tant d'amour, ce flambeau, -<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> -pour qu'il s'éteigne avant l'heure, avant d'avoir -jeté au monde tout sa clarté. Dieu n'a pas mis sur une -même tête une triple couronne de poète, d'orateur, -d'historien, pour la frapper tout à coup de démence. -Dieu n'a pas pris plaisir à familiariser ainsi un homme -de génie avec toutes les royautés, pour permettre -qu'une royauté de plus l'étonne et l'enivre comme -un Mazaniello éperdu!... Le pauvre pêcheur du -rivage peut devenir fou en atteignant si vite au -trône populaire; l'habitant des vallées a le vertige, -transporté tout à coup sur les pics sublimes; mais -le poète, c'est l'habitant naturel des hauteurs, son -œil est exercé aux pièges des profondeurs terribles, -il est accoutumé à regarder le monde à ses pieds, à -mesurer l'espace, à interroger l'abîme; pourquoi -donc aurait-il le vertige du trône? Pour y parvenir -il ne monte pas, il descend<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor"> [139]</a>...»</p> -</div> - -<p>Lamartine n'avait nullement le vertige du trône, -et, sans désirer la présidence, nous savons qu'il l'eût -acceptée par patriotisme si on la lui avait donnée. -Mais en demandant à l'Assemblée nationale, dans -un discours d'autant plus impolitique qu'il prévoyait -les conséquences de sa motion, en demandant -aux constituants de rendre au pays l'élection -du président de la République, il descendait du -trône avant d'y monter. Ce fut la grande faute -de sa vie publique, car si le président avait été élu -par l'Assemblée constituante, il est probable que -<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> -nous n'aurions jamais connu le second Empire. -Mais il était d'un âge, d'une génération où l'on -sacrifiait tout aux principes. Et son idée était que -le premier magistrat du pays, du moment que le -droit divin avait fait place au droit populaire, devait -recevoir le baptême et l'investiture du suffrage universel.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, Lamartine fut très sensible à -l'article de Delphine et il lui écrivit sur-le-champ -qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pas aller lui -répondre de vive voix. «La République est si -jalouse, lui dit-il, qu'elle croirait que je la trahis -pour une femme auprès de laquelle on a trop -récemment médit non de la République, mais des -républicains.»</p> - -<p>Il voulait parler de la campagne néfaste d'Emile -de Girardin qui, après avoir arraché en quelque -sorte son abdication au roi Louis-Philippe et s'être -rallié franchement à la République, n'avait cessé de -jeter le discrédit sur le gouvernement provisoire<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor"> [140]</a>.</p> - -<p>L'élection présidentielle lui ayant fait des loisirs, -Lamartine se réfugia dans ses souvenirs d'enfance -et de jeunesse, se consolant de ses déceptions politiques -et de l'ingratitude de ses contemporains avec -<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> -les épisodes de <i>Raphaël</i> et de <i>Graziella</i>, que lui -avait demandés <i>la Presse</i>, et dont le charme captivant -lui ramena une partie de l'opinion.</p> - -<p>Et puis il fit un second voyage en Orient pour -visiter l'immense domaine que le Grand Turc, plus -généreux que la République, lui avait donné en apanage -et qu'il ne put mettre en valeur, faute d'avoir -trouvé l'argent nécessaire. Car, chose remarquable -et tout à la honte des hommes de ce temps, ce -dictateur improvisé, qui avait mangé 160.000 francs -de son bien pendant ces trois mois de pouvoir, et -qui pour se rembourser avait négligé d'enlever les -fonds secrets de son ministère—ce dont on l'accusa -quand même pour lui faire une suprême injure, -Lamartine ne trouva pas un financier pour lui -venir en aide. Laffitte était mort trop tôt et n'avait -pas été remplacé. En sorte que c'est lui qui, avec -sa plume et un courage inlassable, entreprit la tâche -héroïque de se libérer envers la meute de ses créanciers. -Mais c'était vouloir remplir le tonneau des -Danaïdes!</p> - -<p>Il écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin à son retour de -Smyrne:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Mardi, 13 août 1850.</p> - -<p>«Vous souvenez-vous de moi? Moi, j'ai pensé à -vous sur la terre et sur les mers, souvent et toujours -avec bonheur. J'en ai même parlé aux flots du -Caïstre, mon <i>fleuve</i>, et aux ombres du Taurus, -mes ombres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> -«Me voilà revenu, mais, hélas! en route, en -pleine mer, j'ai perdu, par une fièvre inflammatoire, -mon ami et compagnon M. de Champeaux. Nous -en sommes bien tristes au retour d'un voyage tout -enthousiasme et charme autrement.</p> - -<p>«Je me repose ici deux jours chez mon beau-frère<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor"> [141]</a>. -Je vais de là à Mâcon pour le conseil -général, puis à Paris quatre jours, dont un, j'espère, -pour vous. Je verrai si je trouverai un capital quelconque -à jeter dans mon empire agricole <i>vraiment</i>, -<i>vraiment</i> magnifique. Mais magnifique comme un -million de rentes en cinq ans, si j'avais un million -de capital à y semer en troupeaux et en vers à soie.</p> - -<p>«En attendant, ma richesse platonique ne m'empêche -pas d'être poursuivi par mille créanciers et -de mourir de faim sous trente lieues de sol en Asie -et quatre en Europe.</p> - -<p>«Voulez-vous dire à M. de Girardin, dans le -cas où le 2<sup>e</sup> volume des <i>Confidences</i> aurait réussi -près des lecteurs, s'il voudrait m'acheter le 3<sup>e</sup> beaucoup -plus varié et m'en payer à mon passage à Paris -ou à peu près 10 ou 12.000 francs, comme l'année -dernière; il faut que je sue de l'encre pour mes -sangsues financières.</p> - -<p>«Ecrivez-moi un mot à Mâcon. J'y serai dix ou -douze jours. Ma femme a été bien en route, souffrante -au retour, mieux à présent.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> -«Tout à vous de cœur, dans le passé, présent -et avenir.</p> - -<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor"> [142]</a>.»</p> -</div> - -<p>Le coup d'Etat mit fin à sa carrière politique.</p> - -<p>Il était à Mâcon et sur le point de rentrer à Paris -quand il en eut connaissance. Il retarda son voyage -<i>par bienséance</i>, estimant qu'il n'était pas convenable,—ce -sont ses propres expressions,—<i>que la -République</i> qu'il personnifiait malgré tout <i>assistât -à ses propres funérailles</i><a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor"> [143]</a>. Et quelque temps -après il adressait à un professeur de philosophie ces -mots dignes de figurer en tête de sa vie publique:</p> - -<p class="blockquote">«Je n'ai jamais mis mon espérance, comme -Strafford, dans le fils de l'homme, elle est plus -haut. Cependant, elle s'éclipse quelquefois. Dieu -semble toujours se déclarer contre ceux qui veulent -faire son œuvre. Il combat pour ses ennemis -contre ses amis. On s'étonne peu du manichéisme, -quand on a vécu un certain nombre d'années et -bien étudié l'histoire: la terre entière est bien un -calvaire et une roche tarpéienne, calvaire pour les -philosophes, roche tarpéienne pour les patriotes... -Je m'y perds. Je mourrai, du moins, avec cette -conscience de n'avoir pas dit un mot et pas fait un -acte dans ma vie publique qui n'eût pour objet le -service de la vérité divine à mes dépens. Fût-ce -<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> -une folie de la croix? fût-ce une duperie de la bonne -volonté? le ciel seul me le dira, c'est son affaire<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor"> [144]</a>.»</p> - -<p>A partir de ce moment, il ne vécut que pour les -lettres et pour quelques rares amis. J'ai à peine -besoin de dire que Delphine était de ce nombre. -On le rencontrait surtout chez elle, aux heures de -joie et de tristesse, car elle fut très éprouvée, elle -aussi, à commencer par la mort de sa mère, arrivée -le 6 mars 1852<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor"> [145]</a>.</p> - -<p>On sait que, stimulée par Rachel, qui avait interprété -sa <i>Judith</i> et sa <i>Cléopâtre</i>, elle avait quitté -la plume et le masque du vicomte de Launay pour -se consacrer entièrement à l'art dramatique.</p> - -<p>Voici deux petits billets qui ont trait à la représentation -de <i>Lady Tartuffe</i>.</p> - -<p>Le premier était adressé par Lamartine à M<sup>me</sup> -de Girardin l'avant-veille de cette représentation:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«J'aurais à cœur de rendre service au meilleur -des hommes qui m'a souvent rendu service à moi-même -et qui ne veut pour récompense que trois -billets payants à <i>Lady Tartuffe</i>. Pouvez-vous me -les faire obtenir? Faites que je réussisse comme -vous réussirez.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></p> -<p class="date1">«<i>De mon lit, le 8 février 1853.</i></p> - -<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor"> [146]</a>.»</p> -</div> - -<p>Le second était adressé par M<sup>me</sup> de Girardin à -Arsène Houssaye, le lendemain de cette représentation:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«M<sup>me</sup> de Lamartine me fait demander à voir -<i>Lady Tartuffe</i> aujourd'hui; son mari est un peu -mieux, elle oserait le quitter ce soir. Vous serait-il -possible de me donner votre loge? Vous seriez le -plus aimable des voisins.</p> - -<p class="signature">«D. G. DE GIRARDIN<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor"> [147]</a>.»</p> -</div> - -<p>Depuis lors, chaque fois que Delphine fit représenter -une pièce nouvelle, Lamartine, qui se plaisait -à dire que tout allait à sa «nature souple et -forte, le cothurne et le sabot<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor"> [148]</a>», fut au premier -rang des spectateurs. Mais il ne devait pas l'applaudir -longtemps. Après avoir donné toute sa mesure -dans ces deux chefs-d'œuvre, <i>la Joie fait peur</i> et -<i>le Chapeau d'un horloger</i>, qui sont comme les deux -faces de son talent, elle s'alita tout à coup pour ne -plus se lever, et la marche du mal qui la minait -fut si rapide que le public apprit sa mort presque -en même temps que sa maladie.</p> - -<p>Sa dernière pensée avait été pour Lamartine. -<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> -Quand on ouvrit son testament, on y trouva cette -recommandation:</p> - -<p class="blockquote">«Priez M. de Lamartine d'achever mon poème -de la <i>Madeleine</i> auquel il manque des chants, et -qui est celui de mes ouvrages poétiques auquel -j'attache le plus de ma mémoire. J'attends cela -de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré -autrefois de l'amitié de M. de Lamartine; je l'ai -trouvé toujours gracieux et bon avec moi, mais -jamais complètement dévoué. Cette froideur a été -mon premier désillusionnement dans la vie. -Quand je serai morte, il ne refusera pas d'exaucer -ce dernier vœu de mon cœur.»</p> - -<p>C'était lui demander l'impossible, et il s'en est -excusé en termes qui n'admettent pas de réplique. -On ne complète pas, à soixante-cinq ans, l'œuvre -d'une femme de vingt-deux ans. Mieux vaut une -œuvre inachevée que faite de pièces et de morceaux -mal joints et de matière différente.</p> - -<p>Quant au reproche que Delphine faisait à son -illustre ami, il aurait pu s'en justifier aisément. -Plus dévoué, lorsqu'il était jeune, il l'aurait peut-être -compromise, et il n'était pas homme à le faire.</p> - -<p>Plus tard, quand elle fut mariée, il se peut qu'elle -lui ait plus donné que reçu, mais cela tint principalement -à la différence de leur condition sociale. -A la place de Delphine, il aurait probablement -agi comme elle et moins reçu que donné. Et, d'ailleurs, -<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> -il n'est pas prouvé que celui qui reçoit ait -plus de plaisir que celui qui donne.</p> - -<p>En tout cas, Lamartine s'acquitta largement de -sa dette envers Delphine en lui consacrant après sa -mort les pages admirables que l'on sait.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«...Avant, pendant, après (<i>la Presse</i>), a-t-il -écrit, j'étais resté son ami <i>quand même</i>, je lui devais -bien cette constance d'affection, et celle qu'elle -avait pour moi, bien que désintéressée, méritait -l'immutabilité d'une reconnaissance surnaturelle.</p> - -<p>«Tous les jours, quand je passe triste devant -cette place vide des Champs-Elysées, où fut sa maison, -plus semblable à un temple démoli par la mort, -je pâlis, et mes regards s'élèvent en haut. On ne -rencontre pas souvent ici-bas un cœur si bon et -une intelligence si vaste<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor"> [149]</a>.»</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE III<br /> -<span class="medium">DELPHINE ET VICTOR HUGO</span></h2> -</div> - -<div class="hanging indent"> -<p>§ I.—Victor Hugo présenté à M<sup>me</sup> Récamier par Sophie -Gay.—Delphine à la première représentation d'<i>Hernani</i>, -d'après le récit de Théophile Gautier.—Lettres inédites de -Victor Hugo à M<sup>me</sup> de Girardin.—Une tragédie de M. de -Custine: <i>Béatrix Cenci</i>.—<i>Napoline.</i>—Une lettre de -Chateaubriand sur ce poème de Delphine.—La première -représentation d'<i>Angelo</i>.—Vers écrits par Victor Hugo -sur la chambre de M<sup>lle</sup> de La Vallière à Saint-Germain.—<i>Le -Rhin</i> et le discours de réception de Victor Hugo à -l'Académie.—Lettre inédite.—Chronique du vicomte de -Launay sur une soirée donnée par M<sup>me</sup> de Lamartine.—M<sup>me</sup> -de Girardin perd coup sur coup son frère et son beau-frère.—Lettre -de condoléances de Victor Hugo à ce sujet.—Mort -tragique de Léopoldine.</p> - -<p>§ II.—<i>Judith</i> et <i>les Burgraves</i> à la Comédie-Française.—Alexandre -Soumet défend <i>Judith</i>.-Un incident à propos -d'un discours de Lamartine.—Victor Hugo se croit visé.—Delphine -s'interpose entre Lamartine et lui.—Lettres -inédites des deux poètes à ce sujet.—La <i>Lucrèce</i> de Ponsard.—Dialogue -entre Viennet et Victor Hugo à l'Académie.</p> - -<p>§ III.—Victor Hugo après le coup d'Etat.—Lettres inédites -de Marine-Terrace (Jersey) à M<sup>me</sup> de Girardin.—Attitude -d'Emile de Girardin en 1851.—<i>Lady Tartuffe</i>, <i>Napoléon-le-Petit</i> -et <i>les Châtiments</i>.—Le docteur Cabarrus.—Son -amitié avec Lamartine, Victor Hugo et Théophile -Gautier.—Pierre Leroux à Jersey.—Les tables -<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> -tournantes à Marine-Terrace.—Sainte-Beuve et M<sup>me</sup> de -Girardin.—<i>La Joie fait peur.</i>—Delphine se rend à -Jersey au mois de septembre 1853.—Victor Hugo et le -spiritisme.—Un article de Jules Bois à ce sujet.—Dernière -lettre de Victor Hugo à Delphine.—Poésie dédiée -par lui à son ombre dans <i>les Contemplations</i>.</p> -</div> - -<div class="section"> -<h3>I</h3> -</div> - -<p>C'était en 1822. Victor Hugo était alors, en poésie, -sous l'influence directe d'Alexandre Soumet, -le triomphateur de <i>Saül</i> et de <i>Clytemnestre</i>. Et -Soumet, qui était la bonté même, accablait littéralement -Victor Hugo de ses faveurs. Ainsi, après l'avoir -introduit coup sur coup chez M<sup>lle</sup> George et -M<sup>lle</sup> Duchesnois, ses grandes interprètes, il lui -ouvrit le salon de M<sup>me</sup> Sophie Gay, où fréquentaient -toutes les illustrations des arts et des lettres.</p> - -<p>Quelques années après, Sophie Gay offrait à son -tour à «l'Enfant sublime» de le présenter à -M<sup>me</sup> Récamier. J'ai tenu entre mes mains la lettre -où Victor Hugo remerciait la mère de Delphine de -cette offre gracieuse.</p> - -<p class="blockquote">«M<sup>me</sup> Récamier, lui disait-il, est une noble -femme et un charmant esprit que j'admirais de -loin, et je serais heureux de la contempler de -près<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor"> [150]</a>.»</p> - -<p>Cette lettre n'est pas datée; je ne saurais donc -dire au juste à quelle date elle remonte, mais elle -<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> -ne doit pas être antérieure à 1830, parce que, dans -<i>Victor Hugo raconté</i>, j'en trouve une autre de -Mérimée qui me laisse croire que le jeune poète ne -connaissait pas M<sup>me</sup> Récamier au moment où fut -représenté <i>Hernani</i>.</p> - -<p class="blockquote">«L'Univers s'adresse à moi, écrivait Mérimée à -Victor Hugo, pour avoir des loges et des stalles; -je ne vous parle que des demandes que me font les -<i>sommités intellectuelles</i>, comme dirait <i>le Globe</i>. -M<sup>me</sup> Récamier me demande si, par mon entremise, -etc. Voyez ce que vous pouvez faire. Vous savez -qu'elle a une certaine influence dans un certain -monde. J'ai dit qu'il était impossible d'avoir une -loge. Alors elle m'a demandé s'il était possible d'avoir -deux bonnets d'évêque. Où la vertu va-t-elle -se nicher<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor"> [151]</a>?»</p> - -<p>Delphine avait été plus heureuse que M<sup>me</sup> Récamier -dans cette circonstance. Victor Hugo lui avait -envoyé une loge pour elle et sa mère, et nous -savons par Théophile Gautier que son entrée fit -sensation dans la salle du Théâtre-Français.</p> - -<p class="blockquote">«La première fois que nous vîmes Delphine Gay, -c'était à cette orageuse représentation où Hernani -faisait sonner son cor comme un clairon d'appel -aux jeunes hordes romantiques. Quand elle entra -dans sa loge et se pencha pour regarder la salle, -qui n'était pas la moins curieuse partie du spectacle, -<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span> -sa beauté—<i>belleza folgorante</i>—suspendit le -tumulte et lui valut une triple salve d'applaudissements; -cette manifestation n'était peut-être pas -de très bon goût, mais considérez que le parterre -ne se composait que de poètes, de sculpteurs, et de -peintres, ivres d'enthousiasme, fous de la forme, -peu soucieux des lois du monde.—La belle jeune -fille portait alors cette écharpe bleue du portrait -d'Hersent, et, le coude appuyé au rebord de la loge, -en reproduisait involontairement la pose célèbre; -ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet -de la tête en une large boucle selon la mode du -temps, lui formaient une couronne de reine, et, -vaporeusement crêpés, estompaient d'un brouillard -d'or le contour de ses joues, dont nous ne saurions -mieux comparer la teinte qu'à du marbre rose<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor"> [152]</a>.»</p> - -<p>C'est ainsi que Delphine fut associée, le soir du -25 février 1830, au triomphe et à la fortune du -grand poète. Les lettres suivantes vont nous prouver -qu'elle ne l'oublia jamais. Victor Hugo n'en -a guère écrit de plus intéressantes; il y en a même -dans le nombre qui éclairent d'un jour tout à fait -inattendu sa vie littéraire et politique; raison de -plus pour regretter qu'il ne nous ait pas conservé -les lettres de M<sup>me</sup> de Girardin. Nous aurions pu les -comparer à celles qu'elle écrivit à Lamartine, et -certes la comparaison n'aurait pas manqué de -piquant—bien que je puisse dire sans crainte -<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> -de me tromper dans quel plateau de la balance -Delphine avait mis le plus de son cœur.</p> - -<p>La première en date des lettres de Victor Hugo -est de 1832. En voici la teneur:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Que vous êtes bonne, Madame, de garder -quelque souvenir à un pauvre solitaire aveugle, -inutile et oublié! Je ne dîne pas chez moi aujourd'hui -par extraordinaire, et je croyais M. de Custine -malade. Je ferai tout au monde pour être libre -de bonne heure, et je courrai <i>rue Louis-le-Grand</i><a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor"> [153]</a>. -J'aurai grand plaisir à entendre la tragédie de -M. de Custine, à l'entendre chez vous, à l'entendre -près de vous.</p> - -<p>«Permettez-moi, Madame, de mettre à vos pieds -tous mes hommages les plus empressés.</p> - -<p class="date">«<i>Ce vendredi matin.</i></p> - -<p class="signature">«VICTOR HUGO<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor"> [154]</a>.»</p> -</div> - -<p>Il s'agissait de la lecture de <i>Béatrix Cenci</i>, tragédie -en cinq actes et en vers qui fut représentée à -la Porte-Saint-Martin, le 23 mai 1833. M. de Custine, -dont la femme avait servi de marraine à Delphine, -était un de ces amateurs du grand monde -qui touchent à tout avec une égale aisance. Il écrivait -d'ailleurs avec autant d'élégance que d'agrément -et si, au lieu de s'exercer dans le genre -<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> -tragique, il s'était contenté de faire des madrigaux -aux grandes dames du faubourg Saint-Germain, -nul doute qu'il n'eût eu beaucoup de succès. Dans -le temps même qu'il composait sa <i>Béatrix</i>, il -publia dans le livre des <i>Cent-et-un</i>, sous le titre: -<i>les Amitiés littéraires</i> en 1831, un dialogue fort -spirituel entre l'Impartial, le Novateur et le Poète. -En le relisant, l'autre jour, je pensais, malgré moi, -à l'article fameux que Latouche avait donné en -1829 à <i>la Revue de Paris</i> sur <i>la Camaraderie -littéraire</i>. Mais dans le dialogue du marquis de -Custine il n'y a aucune personnalité blessante. Il -ne prend parti ni pour les classiques ni pour les -romantiques. Il s'amuse à leurs dépens, voilà tout, -et quand il a fini, il déclare le plus sérieusement -du monde qu'il n'a prétendu peindre la littérature -parisienne qu'en 1831, et qu'elle est déjà remplacée -avantageusement par celle de 1832. Impossible de -mieux pirouetter sur un talon rouge!</p> - -<p>La seconde lettre de Victor Hugo est du 9 mars -1833.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Votre invitation, Madame, est la plus gracieuse -du monde. J'ai tous les lundis, chez mon beau-père, -une manière de dîner de famille<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor"> [155]</a>. Mais il -faudra bien que je me dérobe à la réunion du soir, -ne fût-ce qu'une heure ou deux, pour aller entendre -<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> -quelque chose de cette <i>Napoline</i> que j'ai soif -de connaître et d'aimer. Je compte sur votre indulgence -pour ne pas me demander de vers, Madame, -je n'en sais plus, je n'en fais plus, je ne suis plus -qu'un vil prosateur, qu'un régisseur de coulisses, -qu'un metteur en scène, rien moins qu'un poète. -Je vous admire, plaignez-moi.</p> - -<p>«Humblement à vos pieds.</p> - -<p class="signature">«VICTOR H.<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor"> [156]</a>.»</p> -</div> - -<p>A cette époque, en effet, Victor Hugo paraissait -avoir renoncé au théâtre en vers. Après avoir -donné <i>Lucrèce Borgia</i> à la Porte-Saint-Martin, le -2 février 1833, il faisait répéter au même théâtre -une nouvelle pièce en prose intitulée <i>Marie Tudor</i>, -qui devait être jouée au mois de novembre suivant. -Cependant il faisait encore des vers, ne fût-ce -que pour charmer le cœur de Juliette Drouet, -avec qui il était en pleine lune de miel. Alla-t-il entendre -la lecture de <i>Napoline</i>? Je ne saurais le dire, -mais s'il tint sa promesse, il ne dut pas regretter -sa soirée, <i>Napoline</i> étant sans contredit la meilleure -œuvre poétique de M<sup>me</sup> de Girardin. Lorsqu'elle -parut en librairie, Chateaubriand écrivait à -son auteur:</p> - -<p class="blockquote">«J'ai été transporté d'aise, quand j'ai lu que -l'amie de <i>Napoline</i> aimait <i>René</i>; mais, hélas! j'ai -vite trouvé qu'un <i>amour de roman change avec le</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> -<i>livre</i>. Ces personnes qui se <i>disent rieuses et point -méchantes</i> sont pourtant de grandes traîtresses. -René est bien fâché, Madame, de n'avoir plus que -la perruque du maître d'écriture et d'être le plus -vieux de vos admirateurs<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor"> [157]</a>.»</p> - -<p>L'amie de <i>Napoline</i>, dont parlait Chateaubriand, -n'était autre que M<sup>me</sup> de Girardin.</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Je me souviens encor d'avoir été jalouse</p> -<p>De l'amour exclusif qu'elle eut pour Charles douze.</p> -<p>Elle aimait Charles douze et moi j'<i>aimais René</i></p> -<p>Combien avons-nous ri quand nous étions petites!</p> -<p>De ce rire bien fou, de ces gaîtés subites</p> -<p>Que rien n'a pu causer, que rien ne peut calmer.</p> -<p>Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer.</p> -<p>Je plains l'être sensé qui cherche à tout sa cause,</p> -<p>Qui veut aimer quelqu'un, rire de quelque chose!</p> -<p>Mes grands bonheurs, à moi, n'eurent point de sujets;</p> -<p>Mes plus vives amours se passèrent d'objets.</p> -<p><i>La perruque de mon vieux maître d'écriture</i>,</p> -<p>Pendant plus de deux ans, a servi de pâture</p> -<p>A ma gaîté...</p> -</div></div> - -<p>Mais je ne vois pas de quoi se plaignait Chateaubriand. -Tout vieux qu'il était, il avait toujours de -grands succès de femmes, et hier encore, en 1831, -pour bien préciser, il avait comme maîtresse la -cousine même de Delphine, cette folle d'Hortense -Allart, qui ne le traitait pas de vieille perruque—on -peut en croire <i>les Enchantements de Prudence</i>.</p> - -<p>Deux ans plus tard, au mois d'avril 1835, Victor -Hugo écrivait encore à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> -«Je suis furieux, Madame, contre le théâtre où l'on -a rejeté sur moi toute la responsabilité de la place -que vous avez la bonté de désirer. Je viens de voir -M. Jouslin de la Salle, votre lettre à la main, et je -l'ai sommé de vous placer. Les listes sont si encombrées -qu'il ne sait s'il le pourra. Jugez de mon -influence. Il y a un proverbe sur les cordonniers -mal chaussés, qui s'applique parfaitement à moi -dans ce moment. Je ferai tout au monde cependant -pour que vous ayez ce que vous souhaitez. Soyez -assez bonne pour envoyer au théâtre la veille de la -représentation. Je ne saurai qu'à ce moment-là si -mes efforts auront réussi. Veuillez excuser mon -griffonnage. J'ai les yeux plus malades et plus perdus -que jamais. Que vos beaux yeux aient pitié -des miens qui ne sont ni beaux ni bons.</p> - -<p>«Je me mets à vos pieds.</p> - -<p class="signature">«VICTOR HUGO<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor"> [158]</a>.»</p> -</div> - -<p>Il s'agissait de la première représentation d'<i>Angelo</i>, -qui eut lieu au Théâtre-Français le 28 avril -1835. Quelques années après, Victor Hugo n'aurait -pas été en peine de placer Delphine. Il se serait -souvenu de l'homme d'esprit qui, le voyant un -jour, pendant un entr'acte à la Porte-Saint-Martin, -assailli par les quémandeurs de billets, l'avait tiré -d'embarras de la façon suivante:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>—Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, -<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> -Monsieur, mais j'espère que vous voudrez bien me -permettre de vous faire un cadeau.</p> - -<p>—A moi, Monsieur?</p> - -<p>—A vous-même!... une chose qui vous fera -grand plaisir...</p> - -<p>—Laquelle, je vous prie?</p> - -<p>—Je veux vous offrir un billet pour le jour de -votre réception à l'Académie. On m'en a promis -un, et c'est à vous que je l'enverrai, car je vois bien -que vous n'en aurez jamais assez!</p> -</div> - -<p>En entendant ce petit dialogue, les importuns, -comprenant leur indiscrétion, s'éloignèrent, et Nestor -Roqueplan se nomma.</p> - -<p>Voici maintenant un petit billet du 1<sup>er</sup> juillet 1840, -dont j'ai cherché longtemps l'objet.</p> - -<p>«Je vous remercie, Madame, disait Hugo, de -tenir à ces vers. Vous les aurez, soyez tranquille. -Seulement vous, si charmant poète, vous me faites -un peu l'effet d'un oranger chargé de fruits d'or -qui réclame une noisette. Vous aurez votre noisette...<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor"> [159]</a>.»</p> - -<p>Quels pouvaient bien être ces vers? En remuant -les papiers de Delphine, j'en fis tomber une feuille -sur laquelle on pouvait lire ces lignes, non datées, -de Victor Hugo:</p> - -<p>Ecrit sur la cheminée de la chambre de M<sup>lle</sup> de -La Vallière, à Saint-Germain.</p> - -<p class="quote">Ici vous vous aimiez, toi douce, lui vainqueur,<br /> -Lui roi par ses aïeux, toi reine par le cœur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> -Et, au-dessous, ce quatrain que j'ai vu naguère -imprimé au pied d'une magnifique gravure représentant -Homère conduit par un enfant:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Aveugle comme Homère et comme Bélisaire,</p> -<p>N'ayant plus qu'un enfant pour guide et pour appui,</p> -<p>Il ne la verra pas, mais Dieu la voit pour lui</p> -<p>La main qui donnera du pain à sa misère</p> -</div></div> - -<p class="space">Continuons à dépouiller cette correspondance où -rien n'est à négliger, les plus petites choses dans la -vie d'un poète comme Hugo ayant leur importance.</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«24 avril 1841.»</p> - -<p>«Vous avez été, Madame, bien charmante et bien -gracieuse avant-hier! j'étais ravi et confus en vous -quittant de vous quitter si tard. Aujourd'hui me voilà -replongé dans mes griffonnages, plaignez-moi.</p> - -<p>«<i>La Presse</i> raconte ce matin toutes sortes de -nouvelles littéraires à mon endroit: <i>que j'ai lu un -drame à la Porte-Saint-Martin</i>, <i>que Frédérick -y joue</i>, etc., etc.—S'il y avait quelque chose de -fondé dans ceci, vous l'auriez su une des premières, -et je vous l'aurais écrit l'autre soir. Mais il -n'en est rien. Je n'ai lu aucun drame à la Porte-Saint-Martin -ni ailleurs. J'ai assez à faire de mes -deux volumes et de mon discours. (Entre nous, -Madame.)</p> - -<p>«Cette historiette a le léger inconvénient de me -faire recevoir depuis ce matin dix visites de comédiens -et de comédiennes me demandant des rôles. -Si vous pensez, Madame, que la chose vaille la -<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> -peine d'être rectifiée, je dépose ma petite réclamation, -non entre vos mains, mais à vos pieds,—avec -toutes mes admirations, tous mes respects et -tous mes hommages.»</p> - -<p class="signature">«VICTOR HUGO<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor"> [160]</a>.»</p> -</div> - -<p>Les deux volumes auxquels il est fait allusion -dans cette lettre étaient son livre sur <i>le Rhin</i>, et le -discours, son discours de réception à l'Académie -française (3 juin 1841).—Depuis six ans, Delphine -avait détendu les cordes de sa lyre et s'était -improvisée <i>courriériste</i> dans le journal de son -mari, sous le pseudonyme du vicomte de Launay. -Ce changement de front ne lui avait pas nui, au -contraire. Tout le monde admirait l'extraordinaire -talent avec lequel elle passait en revue chaque -semaine, d'une plume aussi légère que sûre, les -grands et les petits événements de la vie parisienne. -Qu'il fût question de théâtre, de littérature, de musique, -de mode et de chiffons, elle était toujours -prête, elle avait un mot sur tout, et le mot était -presque toujours aussi juste que spirituel. Si bien -qu'à plus de soixante ans de distance ses chroniques -de <i>la Presse</i>, tout en ayant perdu leur actualité, -se relisent encore avec plaisir et profit. C'est -le tableau le plus pittoresque et le plus vivant qui -ait été tracé du Paris de Louis-Philippe. Celui de -Napoléon III n'a pas eu son pareil, en dépit du -talent des nombreux imitateurs du vicomte de -<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> -Launay. C'est que le genre est plus difficile qu'il -n'en a l'air, et que la plupart de ceux qui s'y sont -risqués, sans parler de la touche originale et personnelle, -n'avaient pas les moyens d'information -de M<sup>me</sup> de Girardin. Songez que dans son hôtel -de la rue de Chaillot—je laisse de côté son salon -de la rue Laffitte—elle reçut pendant plus de dix -ans les hommages et les confidences de tout ce qui -portait un nom dans les arts et les lettres.</p> - -<p>Voulez-vous un échantillon de ses chroniques? -Voici un autre billet de Victor Hugo qui va nous -donner l'occasion de la citer:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«7 mars 1841.</p> - -<p>«Ce que c'est que de vouloir trop bien faire les -choses! Je voulais aller vous porter la réponse moi-même -hier, après avoir lu votre ravissant <i>Courrier</i>. -J'allais partir pour la rue Laffitte, quand je ne -sais quel incident est survenu, qui m'a retenu chez -moi. Mais je ne me plains pas trop, puisque cela -m'a valu deux billets de vous au lieu d'un.</p> - -<p>«Je serai <i>vôtre demain</i> comme toujours, Madame, -et puis permettez-moi de baiser vos belles -mains et de vous offrir l'hommage de mes plus -tendres respects.</p> - -<p class="signature">«VICTOR H.</p> - -<p>«C'est pour six heures et demie, n'est-ce -pas<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor"> [161]</a>?»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> -J'ouvre à présent le tome III des <i>Lettres parisiennes</i> -du vicomte de Launay et j'y lis, page 152:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Le premier concert de M<sup>me</sup> Merlin a été magnifique.—Le -lendemain de ce concert, il y avait -chez M<sup>me</sup> de Lamartine une réunion bien intéressante, -à laquelle, pour rien au monde, nous n'aurions -voulu manquer, d'abord par curiosité, et -puis aussi par orgueil. C'était ce que nous avons -appelé une <i>soirée de célébrités</i>; or, plus on est -obscur, et plus on tient à faire partie de ces réunions -merveilleuses. Jamais collection de supériorités -ne fut plus complète. Jugez-en plutôt:</p> - -<ul> -<li><i>Grand orateur</i>, M. Guizot.</li> -<li><i>Grand poète</i>, M. Victor Hugo.</li> -<li><i>Grand tragique</i>, M. Duprez.</li> -<li><i>Grand capitaine</i>, M. le Maréchal Soult.</li> -<li><i>Grand peintre</i>, M. Horace Vernet.</li> -<li><i>Grande cantatrice</i>, M<sup>me</sup> Damoreau.</li> -<li><i>Grand industriel</i>, M. Cunin-Gridaine.</li> -<li><i>Grand administrateur</i>, M. le comte A. de Girardin.</li> -<li><i>Grand agriculteur</i>, M. de Lamartine.</li> -<li><i>Grand romancier</i>, M. de Balzac.</li> -<li><i>Grand sculpteur</i>, M. David.</li> -<li><i>Grand artiste</i>, M. Artot.</li> -<li><i>Grand savant</i>, Charles Dupin.</li> -<li><i>Grande victime</i>, M. Andryane.</li> -</ul> - -<p>«Il y avait là aussi de grandes dames célèbres -par leur esprit, leur instruction profonde, leur -conversation brillante et gracieuse. On ne connaît -point d'ouvrages littéraires signés de leurs noms; -<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> -cependant quelques initiés bien informés assurent -que ces dames écrivent comme elles parlent. Il y -avait là enfin M<sup>me</sup> de Lamartine; elle a beau nous -défendre de parler d'elle, il nous est impossible de -ne pas déclarer qu'elle était chez elle ce jour-là, de -ne pas reconnaître, avec tout le monde, que c'est -une femme supérieure, et une des plus spirituelles -de notre pays.</p> - -<p>«Cette soirée, si intéressante, a été de plus fort -animée. Duprez a chanté l'air de <i>la Dame Blanche</i>: -<i>Ah! quel plaisir d'être soldat!</i> d'une manière -admirable et toute nouvelle. Il en fait une comédie -entière. Quelle verve! Pourquoi ne donnerait-on -pas à Duprez un rôle bouffe? Il le jouerait à merveille, -et cela le reposerait. Etre au désespoir tous -les deux jours pendant cinq heures de suite, cela -doit être très fatigant. Le duo de <i>Guillaume Tell</i>, -chanté délicieusement par Duprez et M<sup>me</sup> Damoreau, -a excité des transports d'enthousiasme. -«Rossini! Rossini! s'écriait-on, quand reviendra-t-il? -Allons le chercher; il nous est impossible de -vivre une année de plus sans lui.» Alors on a décidé, -séance tenante, c'est-à-dire en plein enchantement, -qu'une pétition allait être adressée au -célèbre maëstro pour le supplier de revenir à Paris. -Cette pétition est déjà couverte de signatures, et -quelles signatures!...»</p> -</div> - -<p>Je le crois, quand il n'y aurait eu que celles du -«grand poète Hugo», et du «grand agriculteur -Lamartine»! Ce grand agriculteur est une trouvaille, -<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> -quelque chose comme «M. Ingres, le grand -violoniste»!</p> - -<p>Mais voici venus les jours d'épreuves. M<sup>me</sup> de -Girardin perdit coup sur coup sa sœur, son beau-frère -M. de Canclaux, et son frère Edmond, blessé -mortellement, le 11 mai 1842, sous les murs de -Constantine. Ces deux derniers deuils lui valurent -deux billets de condoléances de Victor Hugo. Le -premier, daté du 3 novembre 1841, lui disait:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Encore une épreuve, Madame, encore une -douleur pour votre noble et généreux cœur! J'ai -été bien éprouvé moi-même de la même façon. J'ai -assez souffert pour vous demander ma part de vos -afflictions, vous savez comme je vous aime. Mon -amitié se mesure à mon admiration. Voulez-vous -bien dire à M<sup>me</sup> de Canclaux ma profonde et douloureuse -sympathie.</p> - -<p class="signature">«VICTOR HUGO<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor"> [162]</a>.»</p> -</div> - -<p>L'autre billet était ainsi conçu:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«31 mai 1842.</p> - -<p>«Quand j'ai appris votre nouvelle affliction, j'ai -couru chez vous, Madame; vous a-t-on remis mon -nom? Je ne venais pas vous apporter de consolations. -On ne console ni une grande douleur ni une -si grande âme. Vous en savez plus long qu'aucun -de nous sur ce profond mystère de la souffrance.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> -J'étais venu seulement vous baiser la main et vous -dire que je suis votre ami.</p> - -<p>«Hélas! à chaque nouveau malheur qui vous -frappe, le contre-coup que j'en reçois me fait sentir -que je suis à vous jusqu'au fond du cœur.</p> - -<p class="signature">«VICTOR H.<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor"> [163]</a>.»</p> -</div> - -<p><i>Vous en savez plus long qu'aucun de nous sur -ce profond mystère de la souffrance!</i> Pauvre -Hugo! il ne se doutait pas, quand il écrivait cette -phrase, qu'il était à la veille de boire le calice jusqu'à -la lie. On sait dans quelles circonstances tragiques -mourut sa fille Léopoldine, le 4 septembre -1843... Quelques jours après, il écrivait à M<sup>me</sup> de -Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Jeudi soir, 16 septembre.</p> - -<p>«J'arrive à Paris, Madame; ma pauvre femme -anéantie me dit comme vous avez été bonne pour -elle. Je reconnais bien là votre cœur si noble et si -doux. J'éprouve le besoin de vous en remercier -dans mon accablement et de vous dire que je suis à -vous du fond de l'âme. Vous êtes excellente comme -vous êtes admirable, naturellement; moi qui souffre, -je vous bénis et je vous aime.</p> - -<p>«A vos pieds.</p> - -<p class="signature">«VICTOR H.<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor"> [164]</a>.»</p> -</div> - -<div class="section"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></p> -<h3>II</h3> -</div> - -<p>Le malheur a cela de bon, du moins, qu'en les -frappant il nous fait oublier tous les torts de nos -amis. Au mois de février 1843, il s'était élevé entre -Victor Hugo et Delphine un de ces petits nuages, -issus de l'intérêt et de l'amour-propre, qui sont -souvent le point de départ de la brouille, voire de -l'inimitié.</p> - -<p>Voici à quel propos. Delphine avait fait recevoir -à la Comédie-Française une tragédie intitulée -<i>Judith</i>, dont le principal rôle devait être tenu par -Rachel, et les répétitions de cette pièce étaient -assez avancées pour qu'elle pût être représentée au -début de l'année 1843. Malheureusement, on répétait -en même temps <i>les Burgraves</i>, et Victor Hugo, -qui n'avait rien donné au théâtre depuis 1838, -était très pressé d'être joué. La question était donc -de savoir quelle pièce passerait la première. Pour -qui connaissait Victor Hugo, elle était résolue -d'avance: <i>ego nominor leo</i>. Seulement, comme il -s'était déjà brouillé avec Vigny, dans des circonstances -identiques, pendant les répétitions d'<i>Othello</i>, -il ne tenait pas à se brouiller avec M<sup>me</sup> de Girardin, -qui était non seulement son amie, mais encore -une puissance avec qui il fallait compter. Il prit -donc les devants, en fin renard qu'il était, et écrivit -cette lettre à Delphine:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Ce mardi, 2 février 1843.</p> - -<p>«On me dit ce soir, Madame, que le Théâtre-Français -<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> -vous ajourne <i>à cause de moi</i>. Je ne puis -le croire et, dans tous les cas, j'accours pour vous -dire que je consentirais de grand cœur à être ajourné -à l'automne <i>à cause de vous</i>. Je fais plus que -vous le dire, je vous l'écris. Avant tout la glorieuse -trinité: <i>Judith</i>, <i>Delphine</i>, <i>Rachel</i>.</p> - -<p>«Si tout cela est vrai, acceptez. Sinon, oubliez -ce chiffon de papier, mais aimez toujours un peu -votre bon et fidèle ami.</p> - -<p class="signature">«VICTOR HUGO.</p> - -<p>«Pardon pour le griffonnage. J'écris chez votre -portier<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor"> [165]</a>.»</p> -</div> - -<p>La pilule, certes, était roulée dans le miel comme -à plaisir, mais avant de l'avaler Delphine la montra -à Rachel qui lui dit (je l'entends d'ici): «Ça, Madame, -c'est du Victor Hugo tout pur, et il mériterait -que vous le preniez au mot. Mais gardez-vous-en -bien. Je connais <i>les Burgraves</i> pour en avoir -entendu parler par mes camarades. Ça ne fera jamais -<i>queue</i>. Effacez-vous donc devant lui. <i>Judith</i> -n'en souffrira pas, au contraire!»</p> - -<p>Et Delphine suivit le conseil de Rachel et fit bien. -<i>Les Burgraves</i>, représentés pour la première fois -le 8 mars 1843, disparurent assez tôt de l'affiche -pour permettre à <i>Judith</i> d'y figurer le 18 avril suivant. -La tragédie de Delphine n'eut, d'ailleurs, pas -plus de succès que le drame de Victor, malgré Rachel -et les beaux vers, car il y en avait, et beaucoup. Le -<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> -temps n'était plus aux grandes machines bibliques, -genre Soumet, et c'est encore notre «grand -Alexandre» qui avait inspiré Delphine dans ce -malheureux ouvrage. Il lui écrivait, le lendemain -de la première représentation:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Madame et illustre amie,</p> - -<p>«... Ne vous laissez pas décourager par une -ignoble cabale, votre premier acte est admirable; la -scène des Rois, que j'avais entendu blâmer, l'année -passée (lors de la lecture), est merveilleusement -conduite et produit beaucoup d'effet. Si vous m'aviez -engagé d'assister à une répétition, je vous aurais -suppliée, et peut-être il en est temps encore, de -donner à M<sup>lle</sup> Rachel quelques strophes au troisième -acte avec des intervalles de musique après -la retraite d'Olopherne. Ne vous laissez pas décourager; -vous êtes, plus que jamais, notre grande -Delphine.</p> -</div> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>«Héritage sacré, la gloire t'environne!</p> -<p>Deux éclairs de la lyre ont lui sur ta beauté,</p> -<p>Ta mère te berça longtemps sous sa couronne</p> -<p>Dans les souffles divins de l'immortalité.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i9">«ALEX. SOUMET<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor"> [166]</a>.»</p> -</div></div> - -<p>Cependant, il y eut du froid pendant quelque -temps entre Hugo et M<sup>me</sup> de Girardin, et il ne fallut -rien moins que la catastrophe de Villequier -pour faire fondre la glace sous les pleurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> -Je passe vite sur deux ou trois billets du poète -qui remontent à l'année 1844<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor"> [167]</a> et j'arrive à une -très belle lettre de lui sur Lamartine.</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Mardi matin.</p> - -<p>«Ce que vous m'écrivez, Madame, me suffit. -Vous êtes admirable en toute chose, en amitié -comme en poésie. Je n'ai jamais douté de Lamartine, -vous le savez. J'avais été froissé de l'effet -<i>public</i>. C'est une si belle chose pour tout le monde, -c'est une chose si douce pour moi que cette fraternité -entre Lamartine et moi sans nuage pendant -vingt-six ans! Qu'il continue de m'aimer un peu -dans un coin de son cœur, moi je ne puis faire -autrement que de l'admirer de toutes les forces du -mien. Saluer son nom, louer son génie, glorifier le -siècle qu'il remplit et qu'il honore, c'est pour moi -<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> -un de ces bonheurs profonds dans lesquels on sent -un devoir. Qu'il m'aime, rien de plus, et que tout -ceci, commencé par un sourire de vous, finisse par -un serrement de mains entre nous.—Cela ne veut -pas dire que je ne serais pas rayonnant et très fier, -si Lamartine mêlait quelqu'un de ces jours mon -nom à son admirable parole. Grand Dieu! cela me -comblerait et me toucherait plus que je ne puis dire. -Seulement, ce serait du luxe, du luxe magnifique, -comme celui qui vient du cœur. Faites là-dessus -ce que vous voudrez; tout ce que vous faites est -excellent et charmant, parce que tout ce que vous -faites vous ressemble. Mais dites-lui qu'à cette -heure où j'écris je me tiens pour absolument content -et satisfait; qu'y a-t-il de meilleur au monde -qu'une parole de lui redite par vous.</p> - -<p>«Je crains, chère et illustre amie, de n'être libre -ni ce soir ni demain, mais j'irai certainement -<i>avant la fin de la semaine</i> mettre tout ce que j'ai -dans l'âme et dans l'esprit à vos pieds.</p> - -<p class="signature">«VICTOR<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor"> [168]</a>.»</p> -</div> - -<p>Cette lettre fait autant d'honneur à celui qui la -signa qu'à celle qui la reçut. Mais comme elle -n'est pas datée, elle m'intrigua longtemps. A quoi -pouvait-elle bien se rapporter? De quelle année -était-elle? Les vingt-six ans dont parlait Victor -Hugo semblaient la faire remonter à 1847. Et -cependant je penchais pour 1848, où Lamartine -<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> -joua un si grand rôle. Je pris <i>la France parlementaire</i>, -mais je n'y trouvai rien qui ait pu justifier le -<i>froissement</i> et la plainte de Victor Hugo. J'allais -donner ma langue aux chiens, lorsque je me souvins -tout à coup que M. Gustave Simon avait -publié, en 1904, dans la <i>Revue de Paris</i>, toute une -suite de lettres de Lamartine à Victor Hugo. Je m'y -reportai immédiatement et je lus sous la date du -3 juin 1846, le billet suivant:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je suis désespéré. Je me couperais un morceau -de la langue plutôt que de dire un mot qui désavouât -ou qui froissât une amitié de vingt ans, ma -plus glorieuse amitié.</p> - -<p>«Est-ce vrai? Que faire? Tout pour convaincre -le public qu'il n'y a dans mon esprit pour vous -que l'admiration la plus égale à celle de l'avenir, -et dans mon cœur qu'attachement et fidélité.»</p> -</div> - -<p>Ce billet de Lamartine, auquel M. Gustave -Simon ne dut rien comprendre, car il n'en fit l'objet -d'aucun commentaire, se rapportait évidemment -à l'incident qui avait mis la plume à la main de -Victor Hugo.</p> - -<p>Je repris alors la <i>France parlementaire</i> et, après -avoir cherché aux alentours de la date du 3 juin -1846, je vis que Lamartine avait prononcé à la -chambre, le 30 mai précédent, un discours sur la -subvention du théâtre de l'Odéon.</p> - -<p>Ma première pensée fut que j'allais faire buisson -creux. Mais, à la réflexion, je me dis: Qui sait? -<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> -Lisons toujours. Et je lus. Au bout d'une minute -j'arrivai à ce passage qui me fit dresser l'oreille:</p> - -<p>«M. Vavin nous citait tout à l'heure, aux applaudissements -de la Chambre, le nom de deux hommes -dont on peut parler tout haut sans être suspect -de flatter autre chose que leur mémoire: Casimir-Delavigne -qui a débuté sur le théâtre de l'Odéon; -M. Ponsard, qui a attaché son nom à la -plus difficile des rénovations, la plus difficile en -fait d'art dramatique comme en toutes choses, la -rénovation du théâtre, en remontant aux grands -caractères, aux beaux exemples de l'antiquité la plus -romaine, la plus sévère, et au style des plus mâles -écrivains de notre langue. Il a fait faire ainsi un -pas immense dans la voie de la réforme dramatique, -telle qu'une assemblée de législateurs comme -nous sommes doit désirer de la voir grandir et se -perfectionner.» (<i>Très bien.</i>)</p> - -<p>J'étais tombé sur le nid de guêpes, et le <i>très bien</i> -dont avaient été soulignées les paroles de Lamartine -venait de m'expliquer «l'effet public» qui -avait tant froissé Victor Hugo. Certes, en les prononçant, -Lamartine n'avait eu aucune arrière-pensée. -Professant, depuis <i>Lucrèce</i>, une grande admiration -pour Ponsard, il avait tout bonnement saisi -la première occasion de l'exprimer de son mieux -à la tribune. Mais rien ne pouvait piquer Victor -Hugo plus au vif que cet éloge en pleine Chambre -d'un poète de second ordre qui, avec une pièce -en somme très ordinaire et par suite de circonstances -<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> -indépendantes de son talent et de sa volonté, -avait eu l'honneur de clore au théâtre le cycle -romantique.</p> - -<p>Et je me rappelai certaine conversation rapportée -par l'auteur des <i>Burgraves</i> au tome second -de ses <i>Choses vues</i>:</p> - -<p>«Au cours des représentations de la <i>Lucrèce</i> -de M. Ponsard, dit Victor Hugo, j'eus avec -M. Viennet, à l'Académie, le dialogue que voici:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«<span class="small">M. Viennet.</span>—Avez-vous vu la <i>Lucrèce</i> qu'on -joue à l'Odéon?<br /> -«<span class="small">Moi.</span>—Non.<br /> -«<span class="small">M. Viennet.</span>—C'est très bien.<br /> -«<span class="small">Moi.</span>—Vraiment, c'est très bien?<br /> -«<span class="small">M. Viennet.</span>—C'est plus que bien, c'est -beau.<br /> -«<span class="small">Moi.</span>—Vraiment, c'est beau?<br /> -«<span class="small">M. Viennet.</span>—C'est plus que beau, c'est magnifique.<br /> -«<span class="small">Moi.</span>—Vraiment, là, magnifique?<br /> -«<span class="small">M. Viennet.</span>—Oh! magnifique!<br /> -«<span class="small">Moi.</span>—Voyons, cela vaut-il <i>Zaïre</i>?<br /> -«<span class="small">M. Viennet.</span>—Oh! non. Oh! comme vous y -allez! Diable! <i>Zaïre!</i> Non, cela ne vaut pas <i>Zaïre</i>!<br /> -«<span class="small">Moi.</span>—C'est que c'est bien mauvais, <i>Zaïre</i>.»</p> -</div> - -<p>La lettre de Victor Hugo à M<sup>me</sup> de Girardin et -la réponse de Lamartine sont donc maintenant -<i>situées</i>, comme on dit. Dorénavant, quand on parlera -<span class="pagenumh"><a id="Page_173"> 173</a></span> -<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> -de l'amitié des deux poètes, on devra en faire -état comme d'un argument sans réplique<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor"> [169]</a>.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/173.jpg" width="482" height="259" alt="" /> -<p class="caption">Lettre Victor Hugo à M<sup>me</sup> de Girardin</p> -</div> - -<p>Ils étaient dignes d'avoir entre eux «un chaînon» -aussi brillant que Delphine<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor"> [170]</a>.</p> - -<div class="section"> -<h3>III</h3> -</div> - -<p>De 1848 nous passons à l'année 1852. Victor -Hugo est maintenant en exil. Après avoir habité -quelque temps Bruxelles, il s'est vu chasser de -Belgique pour son pamphlet de <i>Napoléon-le-Petit</i> -et il a élu domicile à Jersey.</p> - -<p>Désormais il n'aura pas d'autre but que de clouer -au pilori de l'histoire «le bandit» qui a violé la -Constitution pour régenter la France. Mais les -jours sont longs dans une île. Pour couper le temps -il entretient avec ceux qui lui sont restés fidèles -une correspondance qui se ressent de ses loisirs. -Quand il était à Paris, il n'écrivait guère que des -billets. A présent qu'il est à Jersey, ce sont de -vraies lettres où il n'est guère question que des -choses de France. Lisons celles qu'il adressa à -Delphine, de Marine-Terrace: il y a mis tout son -esprit et tout son cœur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Jersey, 5 septembre 1852.</p> - -<p>«Quelle charmante lettre, et quelle douce pensée -de me l'avoir envoyée ce jour-là<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor"> [171]</a>! Il y a -dans cette idée tout le cœur d'une femme de génie. -Je vous remercie, je baise vos mains qui ont écrit -ces belles et tendres pages, je baise vos pieds qui -vous amèneront peut-être à Jersey. Mais quel -reproche dans la dernière ligne! Comment avez-vous -pu rappeler que je ne vous avais pas écrit! -Le jour où parvint à Bruxelles la nouvelle de -votre deuil<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor"> [172]</a>, un Français, M. Liodet, vint me -voir; il rentrait à Paris, je lui remis une lettre qu'il -se chargea de vous porter lui-même. Je ne puis -comprendre comment elle ne vous est pas arrivée. -Croyez tout de moi excepté que je vous oublie. Ce -serait un crime de tromper l'attente d'un cœur -comme le vôtre.</p> - -<p>«<i>Lady Tartuffe</i> par M<sup>me</sup> Molière. Ceci est déjà -du génie. Qui a trouvé cela trouvera le reste. Mais -venez donc à Jersey me lire cette œuvre où vous -mettrez tant de choses qui ne sont qu'à vous. Le -voyage est ce qu'il y a de plus simple au monde: -deux cents francs pour l'aller et le retour <i>en tout</i>, -trois heures de mer par Saint-Malo, deux heures -par Granville. Vous à Jersey! j'en rêve déjà. Que -votre mari vous y rejoigne et il me semble qu'il ne -restera plus rien en France.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> -«Vous comprenez que je ne vous dis rien de ce -qui pourrait empêcher cette lettre de vous parvenir. -Mais venez, et comme nous vous dédommagerons! -que de choses! quelles avalanches de conversations! -Arrivez bien vite. Nous vous logerons -fort mal dans un petit coin de notre cabane, mais -vous n'aurez qu'à sortir pour que l'Océan baise -vos pieds, et je lui ferai concurrence.</p> - -<p>«L'île est charmante et superbe; on voit à l'horizon -la France comme un nuage, et l'avenir comme -un rêve. Soyez la figure qui sort du rêve et l'étoile -qui sort du nuage. Venez!</p> - -<p>«Ma femme et ma fille vous embrassent tendrement -et tous nous nous mettons à vos pieds.</p> - -<p>«Serrez là-bas pour moi cette main que je voudrais -serrer ici.</p> - -<p>«<i>La Presse</i> nous vient. Elle nous apportera -votre roman<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor"> [173]</a>. Nous vous remercions en admirant.</p> - -<p class="signature">«VICTOR H.<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor"> [174]</a>.»</p> -</div> - -<p>Cette lettre établirait, s'il en était besoin, qu'Emile -de Girardin avait embrassé la cause des proscrits. -Hélas! il avait été, comme tant d'autres, un chaud -partisan de Louis-Napoléon. Il avait même commis -la faute, moitié par ambition, moitié par rancune, -de lâcher le général de Cavaignac, voire son noble -ami Alphonse de Lamartine, pour soutenir la candidature -<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> -du prince à la Présidence. Et quand celui-ci -fut installé à l'Elysée, le bruit courut à plusieurs -reprises qu'il allait recevoir un portefeuille dans la -prochaine combinaison ministérielle. Mais on ne le -trouva probablement pas assez sûr, et tout ce qu'il -obtint du cabinet du 2 décembre ce fut la permission -de rester en France en mettant, bien entendu, -une sourdine au grelot antigouvernemental de <i>la -Presse</i>. Cependant il ne craignit pas d'afficher après -le coup d'Etat son opinion et ses sympathies, et -les exilés le trouvèrent à Bruxelles pour leur donner -du courage, s'ils en avaient manqué.</p> - -<p>—Terminez vite votre livre sur <i>Napoléon-le-Petit</i>, -disait-il à Victor Hugo, si vous voulez qu'il -paraisse avant la fin de ceci<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor"> [175]</a>.</p> - -<p>Il ne croyait pas, lui non plus, à la durée du -régime de Décembre.</p> - -<p>Pendant ce temps-là, Delphine montait la garde -au journal <i>la Presse</i>. Quoiqu'elle eût cessé, depuis -1848, le <i>Courrier</i> qui l'avait rendue si populaire, -et qu'elle s'occupât presque exclusivement de théâtre, -la politique générale ne la laissait pas indifférente, -tant s'en faut, elle en faisait dans la coulisse, -en attendant que la force des choses ramenât -la liberté avec les proscrits<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor"> [176]</a>.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je ne sais plus que faire, lui écrivait Victor -<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> -Hugo, le 8 mars 1853. Mes lettres vous arrivent-elles? -Avez-vous reçu la dernière? Je prends le -parti de vous écrire directement et tout bêtement -par la poste, à la grâce de Dieu et à la garde du -diable! Que la police de M. Bonaparte soit clémente -à ces quelques lignes: je ne parlerai ni d'elle -ni de lui. Quelle bonne chose que l'exil quand on -joue en France toutes les comédies qui ne sont -pas de vous, mais quelle triste chose quand on joue -<i>Lady Tartuffe</i>! Je vous avais écrit dans la -joie du succès, je vous envoyais mon bravo et mes -applaudissements, et penser qu'ils ont probablement -intercepté cela! faut-il qu'ils soient bêtes! -Qu'y a-t-il de commun entre mes applaudissements -et eux, entre l'enthousiasme et eux, entre la gloire -et eux! Mais pardon, j'avais promis de n'en point -parler.</p> - -<p>«Donc, face à face avec ce régime, vous continuez -l'esprit, la lumière, la poésie, le succès, toutes -les grandes traditions de la pensée et de la France. -Je vous en remercie au nom de toutes deux. On me -<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> -dit le succès de <i>Lady Tartuffe</i> immense. L'autre -jour, jouant avec l'avenir, c'est le jeu favori des -proscrits, je disais: «Oui sait? Nous serons peut-être -à Paris avant que les représentations de -<i>Lady Tartuffe</i> soient finies.»—Victor m'a dit: -«<i>Cela ne prouverait pas que l'Empire durera -peu.</i>»—Je vous envoie le mot<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor"> [177]</a>.</p> - -<p>«D'ici je n'ai rien à vous dire que vous ne -sachiez. Nous vous aimons. Nous aimons tout ce -talent et tout ce courage qui se dépense à côté de -vous. Quand je pense à la France, et c'est toujours, -je pense à vous. Il semble que vous soyez pour moi -une partie de la figure de la France. Je ne vois pas -la patrie en laid comme vous voyez<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor"> [178]</a>!...»</p> -</div> - -<p>Oh! non, Victor Hugo n'était pas de ces proscrits -qui faisaient payer à la France le coup de force -qui les en avait chassés. Il savait qu'elle avait péché -par ignorance. Et pendant qu'Eugène Sue, pour -citer un exemple, déblatérait contre elle dans le -style du <i>Juif-Errant</i>, Victor Hugo chantait:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Là-haut, qui sourit?</p> -<p class="i1"> Est-ce un esprit?</p> -<p class="i1"> Est-ce une femme?</p> -<p>Quel front sombre et doux!</p> -<p class="i1"> Peuple, à genoux!</p> -<p class="i1"> Est-ce notre âme</p> -<p class="i1"> Qui vient à nous?</p> - -<div><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span></div> -<p>C'est l'ange du jour;</p> -<p class="i1"> L'espoir, l'amour</p> -<p class="i1"> Du cœur qui pense;</p> -<p>Du monde enchanté</p> -<p class="i1"> C'est la clarté,</p> -<p class="i1"> Son nom est France</p> -<p class="i2"> Ou Vérité.</p> - -<p>C'est l'ange de Dieu;</p> -<p class="i1"> Dans le ciel bleu</p> -<p class="i1"> Son aile immense</p> -<p>Couvre avec fierté</p> -<p class="i1"> L'Humanité.</p> -<p class="i1"> Son nom est France</p> -<p class="i2"> Ou Liberté<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor"> [179]</a>.</p> -</div></div> - -<p>Et il écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Marine-Terrace, 8 juillet 1853.</p> - -<p>«Voici le printemps qui arrive. On me dit que -dans un mois Jersey sera un bouquet. Je vous -l'offre. Oui, venez. Vous l'avez promis. Vous verrez -ma petite cabane sur laquelle viennent écumer sans -lui faire peur ni trouble la mer et la haine. Ce sera -charmant de vous voir; nous mettrons en commun -chacun ce que nous avons, vous vos triomphes et -votre splendeur, moi ma solitude et mes rêves. Vous -échangerez votre Paris contre mon Océan. Et puis -vous me permettrez de vous aimer sous les deux -espèces, comme une charmante femme et comme -un grand esprit<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor"> [180]</a>.»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> -Et comme M<sup>me</sup> de Girardin ne venait pas, le -grand poète reprenait sa romance d'amour:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«O grand esprit, et charmante femme, que de -choses à vous dire et par où commencer? D'abord -je gronde, je bougonne, je me plains, je hurle -comme Isaïe qui hurlait comme un loup, je suis -très malheureux, je n'ai pas <i>Lady Tartuffe</i><a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor"> [181]</a>! -Je la vois dans tous les journaux faire un tour -d'Europe triomphal, je l'appelle, je l'entends, je -crie:</p> - -<p class="quote">«La méchante qu'elle est se bouche les oreilles<br /> -<span class="i6"> Et me laisse crier.</span></p> - -<p>«Et elle ne vient pas, malgré vos promesses -qui ressemblent à celles de l'été 1853, malgré vos -serments qui ressemblent à ceux de l'hiver 1848.</p> - -<p>«C'est de <i>Lady Tartuffe</i> livre que je parle, bien -entendu, car Lady Tartuffe en chair et en os, -autrement dit Rachel, quoi que m'en dise votre -lettre, je ne l'attends pas du tout et je ne l'ai -jamais attendue. A Bruxelles, elle n'avait que la -place à traverser pour trouver ma porte, et s'en -est bien gardée; il est peu probable qu'elle traverse -maintenant la mer pour trouver mon île. Du reste, -je suis de son avis; une visite ici serait peu saine: -exilé, pestiféré.</p> - -<p>«Votre somnambule nous a charmés. C'est -toujours bon de se voir prédire un peu d'avenir -<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> -bleu. Charles a été particulièrement ému. Quant à -moi, je soupçonne cette lucide d'être quelque peu -bonapartiste. Ah! elle n'aime pas les livres faits -de haine; ah! elle repousse</p> - -<p class="quote"><span class="i9"><i>ces haines vigoureuses</i></span><br /> -<i>Que doit donner le CRIME aux âmes vertueuses!</i></p> - -<p>«J'en suis bien fâché, mais je reste avec Molière. -Je reste avec André Chénier, avec Chateaubriand -qui a le croc dur, le vieux républicainquinquiste -qu'il est, avec Jean-Jacques, avec Milton, avec -Dante, avec Juvénal, avec Tacite, avec Cicéron, avec -Démosthène, avec Eschyle, avec Jean de Pathmos, -avec Diogène dans son tonneau, avec Job sur son -fumier, avec le loup Isaïe déjà nommé, avec tous -ces hommes qui ont prouvé par la haine du mal -tout leur amour du genre humain.</p> - -<p>«Voilà la mauvaise compagnie avec laquelle je -me mets à vos pieds, si vous voulez bien me le -permettre, Madame.</p> - -<p>«J'avais vu chez vous ce pauvre jeune homme qui -vient de mourir et j'en avais conservé un souvenir -gracieux; mes fils, qui étaient plus près de lui, le -trouvaient charmant. Hélas! pour nous un bon -cœur et un noble esprit de moins. Quant à lui, il -n'a pas droit de se plaindre puisque vous l'avez -pleuré.</p> - -<p>«Que faites-vous en ce moment? Quelle belle -œuvre allez-vous dater du Paris de 1853? Quelle -gloire allez-vous faire éclater au milieu de cette honte? -<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> -Murmurez donc le soir, sous vos colonnes et parmi -vos fleurs, quelques vers au vent; il me les -apportera peut-être. Du temps de Virgile le vent -avait cet esprit-là.</p> - -<p>«Ce qui se passait sous Octave peut bien se passer -sous Louis Bonaparte.</p> - -<p>«Comprenez-vous la bêtise de cet homme? Vous -savez, mes œuvres à 4 sous, sur lesquelles <i>la -Presse</i> a fait ces jours-ci un si beau et si excellent -article, eh bien, M. Bonaparte refuse le timbre -nécessaire au colportage. Ces œuvres du dernier -quart de siècle sont pleines du nom de l'oncle, -mais qu'importe au neveu? Il s'imagine de cette -façon, en empêchant la vente de mes ouvrages, me -couper les vivres. Il fait ce qu'il peut pour que je -ne puisse pas vivre de littérature, afin, sans doute, -de me forcer à ne plus faire que de la politique. -Voilà qui est intelligent.</p> - -<p>«Au reste, je fais ce qui me plaît, et je fais ce que -je dois (les deux choses sont identiques); les petitesses -de M. Napoléon ne me font ni chaud ni -froid. Je vais publier, cette année, de la politique, -après quoi, Dieu aidant, je publierai de la littérature -et je continuerai de mêler les deux encres -dans le bec de ma plume. Je m'aperçois en finissant -qu'il y a dans cette lettre tout ce qu'il faut -pour que l'honnête poste de France l'arrête. Je -vais lui faire faire un vaste détour. Laissez-moi -vous rabâcher tout bêtement que je vous admire et -que je vous aime.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> -«<i>P.-S.</i>—Quand vous verrez mon excellent et -cher docteur Cabarrus, parlez-lui donc un peu de -moi. J'enverrai bientôt le dessin promis au grand -publiciste<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor"> [182]</a>.»</p> -</div> - -<p>Cabarrus était le frère de lait d'Emile de Girardin -et son ami le plus intime. Fils naturel et légitime—c'est -ici le cas de le dire—de M<sup>me</sup> Tallien, -à qui il ressemblait par beaucoup de côtés, au lieu -de faire de la finance comme son grand-père maternel, -il avait étudié la médecine homœopathe et -s'était fait une clientèle magnifique dans le monde -des arts et des lettres, en soignant tout particulièrement -la voix. J'ai sous les yeux une lettre de -Victor Hugo, du 27 novembre 1851, où il dit en -propres termes qu'il a usé du nitrate d'argent -pour sa gorge, «mais sans grand effet» et que -«c'est l'homœopathie qui lui a réussi». «Je conseillerais -à tout malade du pharynx le docteur Cabarrus», -ajoutait-il. Et Victor Hugo n'était pas seul -à se louer de sa science, les ténors et les sopranos -de notre Académie de musique lui avaient tant -d'obligations qu'ils l'avaient surnommé le <i>Docteur-Miracle</i>.</p> - -<p>Il était également très lié avec Lamartine, qui lui -a dédié une pièce de vers intitulée <i>les Saisons</i>. Le -8 mars 1848, il lui adressait une lettre que <i>la Presse</i> -publia six jours après, dans laquelle il préconisait -l'emprunt, pour sortir de la situation embarrassée -que la monarchie de Juillet avait léguée à la République: -<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> -«N'oublions pas, disait-il, que <i>l'impôt -tue</i> et que <i>la dette</i> vivifie: empruntons donc courageusement -et ne regrettons pas d'enrichir nos -prêteurs. Il n'y a pas de violences possibles en -finances, et la jeune République ne doit s'en permettre -aucune.»</p> - -<p class="blockquote">«Que de fois, dit Théophile Gautier, m'est-il -arrivé de revenir à deux ou trois heures du matin, -avec Victor Hugo, Cabarrus et ce pauvre Chassériau, -au clair de lune ou à la pluie, de ce temple -grec (lisez le pavillon Marbœuf) qu'habitaient cette -Apolline non moins belle que l'Apollon antique—qui -avait nom Delphine!»</p> - -<p>Quand le docteur Cabarrus mourut, le 18 mai -1870, Emile de Girardin, qui pourtant n'avait pas -la larme facile, lui consacra les lignes suivantes:</p> - -<p class="blockquote">«Celui qui fut l'ami de toute ma vie depuis le -jour de ma naissance, sans avoir jamais cessé de -l'être, Edouard de Cabarrus, s'est éteint ce matin, -comme il avait toujours vécu, le sourire sur les -lèvres... C'est donc un frère que je perds aujourd'hui. -Il m'avait précédé de quatre ou cinq ans<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor"> [183]</a> -dans la vie; il était mon aîné; sa mort me montre -le chemin où je n'aurai plus qu'à le suivre, le deuil -dans le cœur.»</p> - -<p>Revenons à la correspondance de Victor Hugo -avec M<sup>me</sup> de Girardin.</p> - -<p>Il lui écrivait de Marine-Terrace, le 13 octobre -1853:</p> - -<div class="blockquote"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> -«Je date du 13. C'est un vilain jour, Madame. -Je suis tout triste. Mon fils Victor part demain, -ma pauvre famille se déchire encore. Je me sens -plein d'anxiété et de deuil, et je me tourne vers -vous, comme on se tourne vers l'aube quand on est -dans la nuit.</p> - -<p>«Vous avez fait un sombre et charmant poème<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor"> [184]</a>; -cette situation étrange, et pourtant moins -dure qu'on ne croirait, d'un cœur tiré en sens -contraire par deux amours, vous l'avez admirablement -peinte. Il y a dans votre livre des mystères -de charme, de tristesse et de grâce qui n'appartiennent -qu'à vous parmi les femmes. M<sup>me</sup> de -Meuilles est une ravissante figure, M<sup>me</sup> d'Arzac est -un daguerréotype. Quant à l'enfant, c'est une -création exquise. J'ai été un peu mère autrefois, -et j'ai reconnu là des mots que la nature seule dit, -mais que le génie seul recueille. Vous me demandez -une critique, peut-être voudrais-je une autre -façon d'amener le <i>baiser final</i>. Le dénouement est -profond et saisissant. Somme toute, c'est un chef-d'œuvre -où il semble que vous ayez mêlé, comme -Virgile raconte que cela se faisait par la foudre, -trois rayons: votre style, votre beauté et votre -cœur. Je vous écris tout cela à la hâte, mais si je -vous croyais, ce serait bien pis, je raisonnerais et -je déraisonnerais avec vous de ce charmant livre, -des jours entiers.</p> - -<p>«Quelque chose me dit que vous viendrez peut-être. -<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> -Vous souhaiter l'exil, c'est peut-être affreux, -mais que voulez-vous? cette horreur me sourit. -J'espère. Ce qui est arrivé à Corinne peut bien -arriver à Delphine.</p> - -<p>«Mon fils vous dira quel beau pays c'est que -Jersey. Cependant le voici qui s'assombrit, l'automne -vient et l'ouragan, et l'équinoxe. Demain, -grande marée. On nous dit que nous allons avoir -pendant six mois la même pluie et le même brouillard. -Pendant ce temps-là, vous aurez le même -Bonaparte. C'est vous qu'il faut plaindre.</p> - -<p class="signature">«VICTOR H.</p> - -<p>«Je serre la main du grand publiciste.</p> - -<p>«<i>P.-S.</i>—Je m'aperçois que je ne vous ai pas -même parlé, tant l'absence nous affaiblit l'intelligence, -des deux beaux et élégants coureurs de cette -course à l'amour, Gustave et Robert. C'est l'amour -blond et l'amour brun. Vous n'avez rien peint d'une -touche à la fois plus virile et plus féminine. Quand -vous les rencontrerez,—car ils vivent, et celui que -vous avez tué, vous ne pouvez l'empêcher de vivre—faites-leur -compliment de ma part. Tous deux -méritent le prix. C'est pour cela qu'ils ne l'ont pas. -Refuser le prix à qui le mérite, c'est assez l'usage -là-haut; je soupçonne parfois le bon Dieu d'être -un vieil académicien.</p> - -<p>«Chaque numéro de <i>la Presse</i> qui nous arrivait -faisait émeute. Bataille à qui lirait le premier. -Vous mettiez le trouble dans notre solitude. Ma -<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> -femme réclamait son droit et prenait le journal, -mais elle <i>relisait</i>, ce qui faisait massacre. Elle vous -envoie toutes ses admirations, ma fille tous ses -souvenirs, Charles tous ses respects<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor"> [185]</a>.»</p> -</div> - -<p>Delphine, après cette lettre, ne pouvait pas dire -que Victor Hugo ne l'avait pas lue. Elle avait -même gagné cela à son exil, car, autrefois, quand -il était à Paris, il se sauvait d'une lecture par un -compliment banal.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Voilà deux ans d'exil faits, lui écrivait-il encore -le 29 décembre 1853. Savez-vous, Madame, que je -remercie tous les jours Dieu de cette épreuve où -il me trempa. Je souffre, je pleure en dedans, -j'ai dans l'âme des cris profonds vers la patrie, -mais, tout pesé, j'accepte et je rends grâces, je -suis heureux d'avoir été choisi pour faire le stage -de l'avenir. Ce grand stage, vous le faites de votre -côté, vous et ce profond penseur qui est auprès de -vous. Vous accomplissez merveilleusement chacun -votre œuvre; vous, vous désenflez le ballon des -vanités, des sottises et des ridicules; lui, il sape la -vieille forteresse des préjugés, des oppressions et -des abus; j'admire vos coups d'épingle et ses coups -de pioche. Continuez tous les deux, je vous suis -des yeux de loin à travers cette sombre nuit qu'on -appelle l'exil, le rayonnement des étoiles la perce.</p> - -<p>«Tout à l'heure Pierre Leroux<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor"> [186]</a> était à un coin -<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> -de ma cheminée de bois peint, et moi à l'autre -coin, et le vicomte de Launay est venu s'asseoir -entre ces deux démagogues<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor"> [187]</a>. Vrai, nous nous -sommes mis à causer avec vous. En général, les -proscrits ne peuvent que pleurer ou rire, vous avez -eu ce triomphe, vous nous avez fait sourire. Un -moment, grâce à vous, malgré la neige qui glace la -terre, malgré la proscription qui assombrit nos -âmes, il y a eu un salon à Marine-Terrace—et -vous en étiez la reine, et nous, les anarchistes, nous -en étions les sujets! Quel charmant livre que ce -beau livre! Je l'ai lu autrefois feuilleton à feuilleton! -Je le relis aujourd'hui page à page. J'y retrouve -les anciens diamants et de nouvelles perles. Vous -avez ajouté toutes sortes de choses exquises. Il y a -sur les femmes une page admirable.—Vous dites: -«Tout est perdu, les femmes sont pour les vainqueurs -et contre les vaincus!»—Moi, je dis: -«Tout est sauvé! une femme est avec nous, et quelle -femme! la vraie, vous.»</p> - -<p>«Oui, vous êtes la vraie femme, parce que vous -avez la beauté et le cœur attendri, parce que vous -comprenez, parce que vous souriez, parce que vous -aimez. Vous êtes la vraie femme, parce que vous -enseignez le devoir aux deux sexes, parce que vous -savez dire aux hommes où ils doivent diriger leur -âme et aux femmes où elles doivent mettre leur cœur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> -«J'ai compté les jours sur mes doigts avant d'écrire -cette lettre, et si elle ne vous arrive pas le -jour de l'an, je serai bien attrapé. Savez-vous que -vous avez ébloui Marine-Terrace! Vous nous avez -expédié la cassette d'Aboul-Kasan, des trésors sous -formes de livres, des bijoux sous forme de notes, -des miracles sous forme de tables<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor"> [188]</a>.</p> - -<p>«En ce moment nous laissons un peu reposer ce -que j'appelle la <i>science nouvelle</i>; nous avons chacun -un travail vers lequel nous faisons force de voiles; -nos plumes crient à qui mieux mieux sur -le papier; nous sommes en classe, mais à la sortie -quelle récréation, et comme nous allons nous en -donner du A-B-C! Moi je n'ai nul fluide, vous -savez? et je n'aboutis qu'à A B A X (table) et A B -R A C A D A B R A (abracadabra), je mets cette magie -blanche à vos pieds, blanche magicienne<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor"> [189]</a>.»</p> -</div> - -<p>Je ne m'étonne pas que Victor Hugo, lisant les -<i>Lettres parisiennes</i> du vicomte de Launay, ait -été frappé de ce que dit M<sup>me</sup> de Girardin des femmes. -La page où se trouvent les lignes qu'il a relevées -vise précisément celui de tous ses anciens amis -qui était devenu, on sait comment, son pire ennemi. -J'ai nommé Sainte-Beuve. Et c'est à propos de -sa réception à l'Académie que cette page cinglante -<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> -fut écrite. On me saura gré de la reproduire ici tout -entière:</p> - -<p class="blockquote">«24 février 1845.—On se dispute, on se bat -pour aller jeudi à l'Académie. La réunion sera des -plus complètes, il y aura là toutes les admiratrices -de M. Victor Hugo; il y aura là toutes les protectrices -de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes les <i>lettrées</i> -du parti classique. Qui nous expliquera ce mystère? -Comment se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont -nous apprécions le talent incontestable, mais que -tout le monde a connu jadis républicain et romantique -forcené, soit aujourd'hui le favori de tous les -salons ultra-monarchiques et <i>classiquissimes</i>, et -de toutes les spirituelles femmes qui règnent dans -ces salons? On répond à cela: il a abjuré. Belle -raison! Est-ce que les femmes doivent jamais venir -en aide à ceux qui abjurent? La véritable mission -des femmes, au contraire, est de secourir ceux -qui luttent seuls et désespérément; leur devoir, -d'assister les héroïsmes en détresse; il ne leur -est permis de courir qu'après les persécutés; qu'elles -jettent leurs plus doux regards, leurs rubans, -leurs bouquets, au chevalier blessé dans l'arène, -mais qu'elles refusent même un applaudissement -au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse. -Oh! le présage est funeste! ceci n'a l'air de rien, -eh bien, c'est très grave; tout est perdu, tout est -fini dans un pays où les renégats sont protégés -par les femmes; car il n'y a au monde que les -femmes qui puissent encore maintenir dans le cœur -<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> -des hommes, éprouvé par toutes les tentations de -l'égoïsme, cette sublime démence qu'on appelle le -courage, cette divine niaiserie qu'on nomme la -loyauté.»</p> - -<p>Quand on a lu ces lignes, on s'explique fort bien -que Sainte-Beuve se soit peu occupé de M<sup>me</sup> de -Girardin, et que, dans le seul article qu'il lui a -consacré<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor"> [190]</a>, il ait fait précéder son éloge de ces -précautions oratoires:</p> - -<p class="blockquote">«Et d'abord je tracerai un cercle au tour de -mon sujet, et je dirai à ma pensée et à ma plume: -<i>Tu n'iras pas plus loin</i>. A l'intérieur de ce cercle, -de ce cadre indispensable dont il faut entourer toute -figure de femme belle et spirituelle, n'entreront -point du tout, ou du moins n'entreront qu'à peine et -à mon corps défendant, les éclats, les ricochets de -la politique, de la satire, les réminiscences de la -polémique, toutes choses du voisinage et auxquelles, -si on se laissait faire, un riche sujet pourrait -bien nous convier. Je ne prendrai en M<sup>me</sup> de Girardin -que la femme, le poète de société et de théâtre, le -moraliste du monde et des salons, Delphine, Corinne -<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> -et le vicomte Charles de Launay, rien que cela. -Vous voyez que je suis modeste, que j'élude hardiment -les difficultés, et que je ne suis pas homme -à me mettre de grosses affaires sur les bras.»</p> - -<p>On ne pouvait pas être plus malicieux, tout en -restant galant homme, et je suis sûr que Victor -Hugo aura su gré à Sainte-Beuve de sa réserve -généreuse.</p> - -<p>Le 2 mai 1854, le grand poète écrivait à Delphine:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Puisqu'il pleut, je pense à vous, et je me fais -du soleil comme cela, à travers les froides larmes de -l'averse qui inonde les vitres de mes fenêtres-guillotines, -j'évoque votre beau sourire, Madame, votre -grâce souveraine, votre esprit éclatant, votre -conversation pleine d'un rayonnement d'Olympe, -vous m'apparaissez déesse, vous me parlez femme, -vous m'enchantez esprit, et je me fiche de la mauvaise -humeur du mois de mai.</p> - -<p>«Ah! ça, ne me dites donc pas que vous m'écrivez -des lettres de huit pages pour ne pas me les -envoyer. A l'instant même, d'affamé que j'étais, je -deviens goulu, et les quatre petites pages que j'ai -dans la main, si exquises et si ravissantes qu'elles -soient, ne me suffisent plus. Tel est l'exilé depuis -Adam, notre ancien, à nous bannis. Conclusion: -écrivez-moi douze pages la prochaine fois.</p> - -<p>«Comment! vous me faites cette question: -«Faut-il vous envoyer?» Est-ce que je suis de -ceux à qui «la joie fait peur»? Je veux, oui, -<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> -Madame, je veux mon exemplaire. C'est déjà bien -assez de n'avoir pas eu ma loge<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor"> [191]</a>. Meurice me -le fera parvenir. Remettez-le lui. Je sais déjà de -<i>la Joie fait peur</i> deux choses: l'idée qui m'a -charmé et le succès qui m'a ravi—retournez cette -bête de phrase, je vous prie, car l'idée m'a fait -encore plus de plaisir que le succès.</p> - -<p>«Donc, on a dit que j'étais à Paris, à l'Opéra -en domino, et que probablement je m'étais mis un -faux nez pour ressembler à M. Bonaparte. Vous -avez eu raison de répondre: «Il serait venu chez -moi!» Ajoutez-leur ceci: que je ne me mettrai -pas derrière un masque le jour où je me mettrai derrière -une barricade.—En attendant, dans la Baltique -et dans la Mer Noire, l'Anglo-France jette un -triste fulmi-coton.</p> - -<p>«Ce que vous me dites du livre en question m'enchante. -Ce genre de succès est le bon; c'est une -lettre de change tirée sur l'avenir. Vous rappelez-vous -le temps où ces gros dindons d'hommes dits -d'Etat (ce dindondomdêta fait harmonie imitative), -où ces dindons se moquaient du poète et disaient: -«A quoi cela sert-il?»—Cela sert d'abord à être -exilé. Ensuite cela sert à lui mettre l'écriteau au -cou quand par hasard ces dindons s'avisent de devenir -vautours. Voilà à quoi cela sert. Quand la littérature -empoigne la politique, voilà ce qui se passe. -Nous serrons bien et nous serrons ferme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> -«Oh! que je voudrais avoir ici une de ces merveilleuses -glaces allemandes dont vous me parlez, -comme je sais bien quelle figure j'y ferais paraître! -Je me redonnerais à toute heure la splendide et -douce vision du 6 septembre 1853, ce jour où, -entrant dans ma serre, je dis: Tiens! et où vous me -dites: Oui!—Je relis le livre <i>Solution d'Orient</i><a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor"> [192]</a>. -Entrez, je vous prie, chez le grand penseur d'à côté, -et dites-lui de ma part que c'est un beau et profond -livre. Je voudrais qu'il y eût au bout de vos doigts -une tache de votre encre pour la baiser.</p> - -<p>«Quand vous verrez Th. Gautier et Cabarrus, -dites-leur que je les aime.»</p> -</div> - -<p>Cette lettre prouve que M<sup>me</sup> de Girardin était allée -à Jersey au mois de septembre 1853<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor"> [193]</a>. C'est la -<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> -seule visite qu'elle ait faite à l'illustre exilé. Elle -avait promis de revenir à la fin de l'été de 1854. -Nous verrons tout à l'heure qu'elle se fit représenter -par des fleurs—et des tables tournantes.</p> - -<div class="blockquote"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> -<span class="date1">Marine-Terrace, 4 janvier 1855.</span></p> - -<p>«Cette année 1855, lui écrivait Hugo, a eu pour -nous un point du jour; c'est votre lettre. Elle nous -est arrivée pleine de rayons, comme l'aube, et, -comme l'aube avec quelques larmes. En la lisant -il me semblait voir votre beau visage calme qui -ressemble à l'espérance. Tout Marine-Terrasse a été -éclairé un moment comme par un éclair de joie...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> -«Je ne suis pas pressé, moi, car je suis beaucoup -plus occupé du lendemain que de l'aujourd'hui. -Le lendemain devra être formidable, destructeur, -réparateur et toujours juste. C'est là l'idéal. -Y atteindra-t-on? Ce que Dieu fait est bien fait; -mais quand il travaille à travers l'homme, l'outil va -quelquefois à la diable et fait des siennes malgré -l'ouvrier. Espérons pourtant et préparons-nous. -Le parti républicain mûrit lentement, dans l'exil, -dans la proscription, dans l'épreuve. Il faut bien -qu'il y ait un peu de soleil dans l'adversité, puisque -c'est elle qui fait lever la moisson et qui fait -croître l'épi dans la tête de l'homme.</p> - -<p>«Je ne suis donc pas pressé, je suis triste; je -souffre d'attendre, mais j'attends et je trouve que -l'attente est bonne. Ce qui me préoccupe, je vous -le répète, c'est l'énorme continuation révolutionnaire -que Dieu met en scène en ce moment derrière le -paravent Bonaparte; je crève ce paravent à coups -de pied, mais je ne souhaite pas que Dieu l'enlève -avant l'heure. Du reste vous avez raison, la fin est -visible dès à présent. Nulle autre issue à 1855 que -1812; Balaklava s'appelle Bérézina: le petit N -tombera comme le grand dans la Russie. Seulement -la Restauration se nommera Révolution. Vous, -votre nom est M<sup>me</sup> de Staël en même temps que -M<sup>me</sup> de Girardin, vous n'êtes pas Delphine pour -rien, et, avec une charmante indifférence d'astre, -vous couvrez de rayonnements le cloaque.</p> - -<p>«Vous avez tous les succès qui vous plaisent; -<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> -hier chez Molière aujourd'hui chez M. Scribe<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor"> [194]</a>. -Il vous convient de sacrer le vaudeville comédie, -et vous le faites, et Paris bat des mains, et Jersey -recommande à Guyot de toucher de bons droits -d'auteur qui amèneront peut-être la muse dans ce -Carpentras de l'Océan.—Car vous nous le promettez -un peu; n'oubliez pas ce détail, je vous en -prie.—En vous attendant, notre Carpentras donne -des bals, où vos fleurs font merveille. Votre bouquet -et ma fille ont dansé, l'une portant l'autre, et -ont fort ébloui les Anglais chez lesquels la Crimée -n'a pas encore tué le rigodon. On me dit Paris -moins folâtre, je le comprends. La honte est encore -plus triste que le malheur.</p> - -<p>«Du reste, la foi à une chute prochaine de -M. B. est dans l'air; on me l'écrit de toutes parts. -Charles disait tout à l'heure en fumant son cigare: -<i>1855 sera une année œuvrée</i>.</p> - -<p>«J'ai causé hier de vous avec Leflô, qui vous -admire et vous adore: contagion de Marine-Terrasse. -Comme il vient souvent me voir, cela lui -vaut à Paris l'ouverture de ses lettres, et dernièrement -le préfet de police en aurait envoyé une au -ministre de la guerre qui l'aurait montrée à NUMÉRO -III, lequel aurait lu, puis dit: <i>Allons, Victor -Hugo a fait de ce Leflô un rouge</i>.</p> - -<p>«Leflô m'a redit le mot; je l'ai félicité. -<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> -«D'ici à deux mois, vous aurez <i>les Contemplations</i>. -Envoyez-moi votre nouveau succès. Vous -trouverez sous cette enveloppe le speach dont vous -me parlez, qui a fait bruit en Angleterre, et m'a -valu une menace en plein parlement à laquelle j'ai -riposté. Je vous envoie, sous ce pli, ma réplique à -la menace<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor"> [195]</a>.</p> - -<p>«Les Tables vous disent, en effet, des choses -surprenantes. Que je voudrais donc causer avec -vous, et vous baiser les mains, les pieds ou les -ailes! Paul Meurice vous a-t-il dit que tout un système -quasi-cosmogonique, par moi couvé et à moitié -écrit depuis vingt ans, avait été confirmé par -les tables avec des élargissements magnifiques? -Nous vivons dans un horizon mystérieux qui -change la perspective de l'exil,—et nous pensons -à vous, à qui nous devons cette fenêtre ouverte.</p> - -<p>«Les Tables nous commandent le silence et le -secret. Vous ne trouverez donc dans <i>les Contemplations</i> -rien qui vienne des Tables, à deux détails -près, très importants, il est vrai, pour lesquels j'ai -<i>demandé permission</i> (je souligne) et que j'indiquerai -par une note<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor"> [196]</a>.»</p> -</div> - -<p>Hélas! l'homme propose et c'est trop souvent -la mort qui dispose. <i>Les Contemplations</i>, qui devaient -paraître au printemps de 1855, ne parurent -qu'en 1856, quand M<sup>me</sup> de Girardin n'était plus de -<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> -ce monde. C'est pour cela, sans doute, que Victor -Hugo supprima la note et les détails relatifs -aux tables tournantes de son illustre amie<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor"> [197]</a>. -Mais il mit à la place quelque chose qui vaut -infiniment mieux pour sa mémoire. Ouvrez le -premier volume de ces <i>Contemplations</i>, vous y -trouverez les vers suivants sous les initiales D. -G. D. G. (<span class="small">Delphine Gay de Girardin</span>), qui la désignent -au lecteur averti:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Jadis je vous disais: Vivez, régnez, Madame!</p> -<p>Le salon vous attend, le succès vous réclame!</p> -<p>Le bal éblouissant pâlit quand vous partez!</p> -<p>Soyez illustre et belle! Aimez! riez! chantez!</p> -<p>Vous avez la splendeur des astres et des roses!</p> -<p>Votre regard charmant, où je lis tant de choses,</p> -<p>Commente vos discours légers et gracieux.</p> -<p>Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></div> -<p>Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,</p> -<p>Qu'ils versent une perle et non pas une larme.</p> -<p>Même quand vous rêvez, vous souriez encor.</p> -<p>Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!</p> -<p>Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,</p> -<p>Morte et transfigurée, et je vous dis:—Poète!</p> -<p>Viens me chercher! Archange, être mystérieux,</p> -<p>Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!</p> -<p>Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,</p> -<p>La grande énigme humaine et le secret du monde!</p> -<p>Confirme en mon esprit Descarte ou Spinosa!</p> -<p>Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,</p> -<p>Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,</p> -<p>Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles!</p> -<p>Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;</p> -<p>Car ta lyre invisible a de sublimes chants!</p> -<p>Car mon sombre Océan, où l'esquif s'aventure,</p> -<p>T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,</p> -<p>La nature éternelle, et les champs et les bois</p> -<p>Parlent à ta grande âme avec leur grande voix.</p> -</div></div> - -<p>Heureux ceux dont la mort peut inspirer de tels -accents! Ces vers auraient donné l'immortalité à -Delphine, si elle ne l'avait déjà possédée de par -quelques œuvres de son propre fonds, comme -<i>Napoline</i>, <i>la Joie fait peur</i>, et <i>le Chapeau d'un -horloger</i>.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE IV<br /> -<span class="medium">DELPHINE ET BALZAC</span></h2> -</div> - -<div class="hanging indent"> -<p>§ I.—Lettre inédite de Lamartine sur Balzac.—Figaro du -génie.—Où se cachait Balzac en 1840.—Une anecdote -de Werdet à ce sujet.—<i>Les Ressources de Quinola.</i>—Balzac, -Lautour-Mezeray et Auger.—Ernest Sain de -Bois-le-Comte.—Balzac rue Cassini.—Il collabore à <i>la -Mode</i> et au <i>Voleur</i>.—Ses premières difficultés avec Emile -de Girardin.—M<sup>me</sup> de Girardin met la paix entre eux.—Lettres -inédites de Balzac et de Delphine.—«La taupinière -des Gay».—La Brouille.—Pour ramener le romancier, -Delphine écrit <i>la Canne de M. de Balzac</i>.—Une -canne monstre.—Réclame et reliquaire.—Une miniature -d'Eva Hanska en costume d'Eve.</p> - -<p>§ II.—<i>La Canne de M. de Balzac</i> le réconcilie avec les -Girardin.—«Faites un grand et beau livre!»—Delphine -courriériste de <i>la Presse</i>.—Elle passe la direction -du feuilleton à Théophile Gautier.—Lamartine veut pousser -Balzac à l'Académie.—Pourquoi Balzac n'y fut jamais -élu.—Un mot de Berryer.—Deux billets inédits de -Théophile Gautier.—Balzac et la politique.—Le roman -des <i>Paysans</i> et <i>la Reine Margot</i>.—La guerre éclate entre -Balzac et Emile de Girardin.—Leur correspondance à -propos des <i>Paysans</i>.—Balzac liquide son compte avec <i>la -Presse</i>.—Une saisie-arrêt d'Emile de Girardin.—La rupture -finale.—Delphine en apprenant la mort de Balzac -s'évanouit.</p> -</div> - -<p class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></p> -<div class="section"> -<h3>I</h3> -</div> - -<p>Lamartine écrivait un jour à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Voici Balzac qui me demande réponse sans -me donner <i>d'adresse</i>. J'ai recours à vous, vous qui -savez tout, même où se cache un homme de génie.</p> - -<p>«Il s'agit d'une loge pour l'applaudir. Je veux la -prendre. J'aurai assez de fortune et d'amitié pour -la remplir si vous y venez ce soir-là. J'aurai même -assez de gloire s'il triomphe. J'aime Balzac. C'est -le figaro du génie. Mais ne lui dites pas son nom.</p> - -<p>«Adieu! J'arrive de la campagne, sans cela -j'irais vous voir, mais, ô migraine, <i>tu es mon mal</i>.</p> - -<p>«Mille tendresses respectueuses.</p> - -<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor"> [198]</a>.</p> -<p class="date">«Dimanche soir.»</p> -</div> - -<p>Cette lettre n'est pas datée, mais je ne crois pas -me tromper en disant qu'elle est du 13 mars 1842. -A cette époque, Delphine était, en effet, une des -rares personnes sachant où Balzac se cachait à -cause de ses dettes. Lireux lui-même, qui dirigeait -le théâtre de l'Odéon, ignorait sa retraite, et l'on a -raconté qu'au moment de répéter la pièce intitulée -<i>les Ressources de Quinola</i>, qui devait passer le -<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> -<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> -19 mars 1842, Lireux lui ayant demandé où lui adresser -le bulletin de répétition, Balzac lui répondit:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>—«Avez-vous un garçon de théâtre intelligent, -discret?</p> - -<p>—Parfaitement.</p> - -<p>—Eh bien, voici ce que devra faire ce garçon. -Muni de mon bulletin de répétition, il se rendra, -chaque matin, aux Champs-Elysées.</p> - -<p>—Aux Champs-Elysées? s'écria Lireux.</p> - -<p>—Oui, vers l'Arc de l'Etoile, et au 20<sup>e</sup> arbre, à -gauche, au-delà du rond-point; il verra un homme -qui fera semblant de chercher un merle dans les -branches.</p> - -<p>—Un merle? dit Lireux.</p> - -<p>—Un merle ou tout autre oiseau!... Alors, votre -garçon s'approchera de cet homme et dira: «<i>Je -l'ai.</i>» Cet homme lui répondra: «Puisque vous -l'avez, qu'attendez-vous?»—Sur cette réponse, -votre garçon lui donnera le bulletin de répétition -et s'en ira.»</p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/205.jpg" width="400" height="613" alt=""/> -<p class="caption">Lettre de Lamartine</p> -</div> - -<p>Werdet, qui a mis cette histoire en circulation, -aurait mieux fait de se taire<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor"> [199]</a>.</p> - -<p>La vérité, c'est que, de 1836 à 1840, Balzac qui, -comme la souris, avait plusieurs trous pour ne pas -être pris, se faisait adresser ses lettres à M. A. de -Pril (nom de son domestique), rue des Batailles, 13, -à Chaillot, ou encore à M<sup>me</sup> veuve Durand<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor"> [200]</a>, même -<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> -rue, et qu'à partir de 1841 il habita tantôt au n<sup>o</sup> 47 -de la rue des Martyrs, et tantôt au n<sup>o</sup> 19 de la rue -Basse, à Passy<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor"> [201]</a>, sans parler des Jardies, sa -fameuse maison de campagne, où l'architecte, qui -n'était autre que lui-même, avait oublié l'escalier.</p> - -<p>Lamartine avait rencontré pour la première fois -Balzac à la table de Delphine, au mois de juin -1839. Il relevait d'une maladie pendant laquelle il -n'avait «vécu» que des romans de <i>la Comédie -humaine</i>, et c'est pour remercier Balzac du bien -qu'il lui avait fait, qu'il avait prié Delphine de -l'inviter à dîner avec lui<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor"> [202]</a>. Mais il y avait longtemps -déjà que le grand romancier connaissait -Emile de Girardin. D'après une lettre écrite par -celui-ci à Armand Baschet, le 22 décembre 1851, -c'est en 1829 que Levavasseur, qui venait de publier -<i>la Physiologie du mariage</i>, lui présenta Balzac. -Quelque temps après, l'auteur de ce livre lui apportait -un article intitulé <i>El Verdugo</i>, qui parut dans -<i>la Mode</i>, où collaboraient Delphine et sa mère<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor"> [203]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> -Emile de Girardin avait alors pour associé Lautour-Mezeray, -fils d'un notaire d'Argentan dont il -avait fait la connaissance en Normandie et avec -qui il avait fondé <i>le Voleur</i>. C'était un jeune homme -de vingt-trois ans<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor"> [204]</a>, d'apparence frêle. «Son -visage avait des traits fins, son regard était vague, -une sorte de pâleur qui n'avait rien de maladif lui -donnait de la distinction, mais sa parole nette et -son accent ferme annonçaient une énergie de volonté -précoce et de la soudaineté dans ses résolutions.»</p> - -<p>Les cabinets de rédaction des journaux, grands -ou petits, ont cela de bon qu'on y retrouve souvent -d'anciens amis qu'on avait perdus de vue. A -peine Balzac était-il entré à <i>la Mode</i>, qu'il renoua -connaissance avec Hippolyte Auger, dont il avait -imprimé, en 1828, <i>le Gymnase</i>, organe éphémère -des Saint-Simoniens nuance Buchez, et avec Ernest -Sain, un de ses camarades du collège de Vendôme, -Tourangeau comme lui, qui se faisait appeler Bois-le-Comte, -depuis, disait Balzac, qu'il avait cessé -d'être sain<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor"> [205]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> -Auger raconte en ses <i>Mémoires</i> que Balzac, après -avoir jeté son brevet d'imprimeur aux orties, s'était -réfugié, rue Cassini, dans une maison dont le -jardin avait une petite porte sur la place de l'Observatoire.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Cette habitation, dit-il, protégeait une intimité -mystérieuse avec une belle dame que j'aperçus un -jour et qui me sembla sèche et laide, motif bien -certain du mystère; et pour y avoir les illusions du -luxe et de l'élégance, attelage ordinaire de sa pensée, -il s'était fait l'artisan des choses. Henri de Latouche<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor"> [206]</a> -et moi l'aidâmes à tendre un salon avec -du calicot bleu bien lustré qui <i>jouait la soie</i>, et -vraiment tous trois nous faisions merveille: «On -est toujours ce qu'on veut être», disait le lion de -cette cage en se cognant sur les doigts.</p> - -<p>«Il cessa de s'y plaire, malgré les bosquets du -jardin, et nous proposa, à Bois-le-Comte et à moi, -de nous établir ensemble dans un petit hôtel. Son -imagination avait très minutieusement procédé à -l'arrangement de ce projet, où les armoiries des -deux nobles familles, réciproquement contestées, -devaient figurer, et ce qui le fit avorter fut ma déclaration -bien formelle de n'avoir pas d'écusson à mettre -en vedette.»</p> -</div> - -<p><i>On est toujours ce qu'on veut être.</i> Si Balzac ne -put jamais prouver sa noblesse, malgré ses prétentions -<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> -à la particule, il réussit d'assez bonne heure -à devenir le grand écrivain qu'il voulait être, mais -ce ne fut pas sous les auspices du jeune directeur de -<i>la Mode</i> et du <i>Voleur</i>. Balzac et Emile de Girardin -étaient tous les deux trop autoritaires et trop violents -pour faire longtemps bon ménage ensemble. -Le premier, tout en étant un bourreau d'argent, -aurait cru se déshonorer en subordonnant son -art à des questions de mercantilisme industriel. -Le second n'estimait la littérature qu'autant qu'elle -faisait aller ses affaires. Emile de Girardin avait -donc demandé un jour à Balzac de lui donner des -romans-feuilletons qu'on pût couper par tranches -et sur un effet dramatique, comme ceux de -Dumas et d'Eugène Sue. Mais Balzac lui avait -répondu que c'était au-dessus de ses moyens. Et -il en avait été d'autant plus contrarié que Delphine -avait pris le parti de Balzac. Ce n'était pas la dernière -fois que cela devait lui arriver. Chaque fois -que, par la suite—car ils passèrent leur temps à se -quereller, à se quitter et à se reprendre—chaque -fois qu'Emile de Girardin eut à se plaindre de -Balzac, il trouva devant lui Delphine pour l'excuser -et prendre sa défense.</p> - -<p>Leur première contestation sérieuse remontait -à l'année 1834. Balzac, qui n'écrivait plus à <i>la Mode</i>, -s'étant permis de reproduire ailleurs des articles -qu'il avait donnés à ce journal, Emile de Girardin -lui écrivit que ces articles étaient sa propriété -et qu'il ne pouvait en disposer sans son consentement. -<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> -A quoi Balzac s'empressa de répondre qu'il -s'arrogeait là un droit qu'il n'avait point. Il s'échauffa -même jusqu'à lui dire des choses qui font -sortir ordinairement l'épée du fourreau.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Vous dites, riposta Emile de Girardin, que, du -centre d'intérêts où je suis placé, je n'ai peut-être -pas le temps de reconnaître les changements qui -s'opèrent dans la situation des hommes. C'est ce -que tous les parvenus disent à leurs amis, et je ne -vous savais pas encore parvenu!</p> - -<p>«Quant au plaisir que vous trouvez à être seul, -chacun ses goûts, mon cher Balzac. Vous avez peut-être -raison. Vous dites que votre nom ne peut plus -être vendu ni acheté. Il fallait ajouter: par un éditeur -de journal, pour distinguer d'un éditeur-libraire, -car, autrement, la phrase n'est pas claire.</p> - -<p>«Je ne comprends pas davantage cette phrase, -tout homme d'esprit que vous me fassiez l'honneur -de me croire:—«Vous saurez reconnaître qui de -nous a le plus de fer dans ses pots.» Je ne savais -pas encore qu'un pot fût la gaîne de votre épée.»</p> -</div> - -<p>Cela donne le ton de la lettre de Balzac. Naturellement -Delphine en eut connaissance aussitôt. -Qu'allait-elle faire? Son rôle était assez difficile. -Si elle donnait tort à Balzac, elle manquait au devoir -de l'amitié; si elle lui donnait raison, elle manquait -d'égards à son mari et aussi de justice. En femme -d'esprit qu'elle était, elle leur donna tort à tous -les deux, et quand elle crut que leur colère était -passée, elle adressa cette lettre à Balzac:</p> - -<div class="blockquote"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span></p> -<p class="date1">«(Mars) 1834.</p> - -<p>«J'ai laissé quinze jours à votre colère. Maintenant -que vous devez être de sang-froid, je vous -déclare que je trouve votre querelle absurde. Emile -et vous n'avez pas le sens commun. En voilà assez. -Redevenons bons amis, et ne perdez pas à vous -bouder les beaux jours que nous pouvons passer -à rire ensemble. Vous me devez un dîner pour -celui que vous avez si généreusement refusé l'autre -jour. Voulez-vous venir dîner avec nous dimanche, -jour de Pâques<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor"> [207]</a>?</p> - -<p>«Vous aurez pour convives deux arrivants de -Normandie, M. Lautour (-Mézeray) et M. Génial. -Ils ont eu des aventures à mourir de rire; ils -seront de retour dimanche, pour dîner. Quel bonheur -pour eux de vous trouver là! Venez. Ce sera -de la bonne amitié,—ce sera mieux,—et ce sera -de l'esprit! Et puis M<sup>me</sup> O'Donnell, qui est malade, -se lèvera ce jour-là pour vous voir. Elle prétend -que votre vue seule la guérira.</p> - -<p>«Mille amitiés.</p> -<p class="signature">«G(AY) DE GIRARDIN<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor"> [208]</a>.»</p> -</div> - -<p>Un autre que Balzac aurait accepté l'invitation de -Delphine, ne fût-ce que pour lui tenir compte de -ce qu'elle avait fait jusque-là pour lui, et, par exemple, -de s'être mis «un peu de noir aux doigts» en -<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> -écrivant, en 1832, la préface ratée qu'il lui avait -demandée pour ses <i>Etudes de femmes</i>. Mais il avait -la tête si près du bonnet, et l'aversion si prompte, -il avait été si mortifié de la lettre d'Emile de Girardin -que, sans prendre le temps de réfléchir, il -avait sur-le-champ écrit à M<sup>me</sup> Hanska qu'il se brouillait -«à peut-être se battre, mais avec bonheur, avec -lui». Et ce qui prouve que cela partait du cœur, -c'est que le jour de Pâques, au lieu d'aller dîner -chez Delphine, il mandait encore à <i>l'Etrangère</i>:</p> - -<p class="blockquote">«J'ai dit adieu à cette taupinière des Gay, des -Emile de Girardin et compagnie. J'ai saisi la première -occasion, et elle a été si favorable que j'ai -rompu net. Il a failli s'ensuivre une affaire désagréable; -mais ma susceptibilité d'homme de plume a -été calmée par un de mes amis de collège, ex-capitaine -sous l'ex-garde royale<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor"> [209]</a>, qui m'a conseillé. -Tout a fini par un mot piquant (en réponse) à une -plaisanterie<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor"> [210]</a>.»</p> - -<p>Cependant il prit encore des gants pour décliner -l'invitation de Delphine. Voici, en effet, quelle fut -sa réponse:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je suis vivement touché, Madame, de votre -aimable souvenir et de la bonne opinion que conserve -M<sup>me</sup> O'Donnell de ma présence. Mais je ne -saurais accepter votre invitation. Il n'y aurait pas -cette cause—que vous trouvez absurde—que les -travaux et des occupations qui s'aggravent de jour -<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> -en jour ne me permettent plus d'être un homme -sociable. Vous étiez une des quelques personnes -que je me permettais de voir; ainsi vous devez juger -de l'étendue de mes regrets. Je suis si las de -tout ce qui n'est pas étude et silence, j'ai si peu de -plaisir, que, pour renoncer à une personne dont la -conversation amie et le commerce m'ont paru sincères, -pour me refuser aux quelques bonnes heures, -toujours trop rares, que je trouvais près de vous, il -faut des déterminations où il n'y a ni entêtement, -ni fausse susceptibilité. L'entêtement doit, je crois, -prendre chez moi un autre nom, et la susceptibilité -n'a jamais été le défaut d'un homme qui a autant -d'indulgence que j'en ai, sans compter ma mollesse -particulière en fait de douce existence.</p> - -<p>«Ainsi donc, agréez mes souvenirs pleins de -bienveillance, et les respectueux hommages que je -suis heureux de pouvoir vous offrir directement.</p> - -<p><span class="i6">«Votre dévoué serviteur</span></p> - -<p class="signature">«DE BALZAC<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor"> [211]</a>.»</p> -</div> - -<p>Que pensez-vous que fit M<sup>me</sup> de Girardin après -avoir lu cette lettre? Qu'elle prit son parti de la -bouderie du romancier? Oh! que non! Elle se promit -tout bas au contraire de le ramener bon gré -malgré chez elle; et trois mois ne s'étaient pas -écoulés, qu'elle profita d'une absence de son mari -pour prier le boudeur à déjeuner.</p> - -<p>«Vous trouverez, lui disait-elle, de beaux yeux -<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> -noirs qui vous feront mille agaceries délicieuses.»</p> - -<p>Ces yeux noirs n'étaient autres que ceux de -M<sup>me</sup> O'Donnell. Quant aux siens, qui étaient bleus -comme le ciel, Delphine, pour le quart d'heure, les -mettait dans sa poche.</p> - -<p>Mais le temps n'avait pas encore fait son œuvre. -Balzac répondit à Delphine qu'il y aurait quelque -chose d'illogique à se présenter chez elle, du moment -qu'il s'abstenait d'y aller quand M. de Girardin -s'y trouvait. En quoi m'est avis qu'il n'avait pas -tort. Et il ajoutait:</p> - -<p class="blockquote">«Les regrets que j'éprouve sont causés autant -par les yeux bleus et les blonds cheveux d'une personne -qui, je crois, est votre meilleure amie, et -dont je ferais volontiers la mienne, que par ces yeux -noirs coquets que vous me rappelez, et qui, en -effet, m'ont impressionné; mais je ne puis<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor"> [212]</a>.»</p> - -<p>En sorte que Delphine fut obligée, pour ramener -l'infidèle, d'inventer tout un petit roman, si -tant est que <i>la Canne de M. de Balzac</i> soit autre -chose qu'une éblouissante fantaisie. On en connaît -l'intrigue légère.</p> - -<p>Tancrède Dorimont—le beau jeune homme éconduit -trois fois pour sa beauté—est allé à l'Opéra, -un soir qu'on jouait <i>Robert-le-Diable</i>. A peine était-il -assis dans sa stalle d'orchestre, qu'un objet -étrange attira ses regards. Sur le devant d'une loge -d'avant-scène se pavanait une canne comme il n'en -avait jamais vu, une canne-monstre, tellement colossale -<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> -qu'elle faisait songer à celle d'un tambour -major.</p> - -<p>Tancrède, intrigué, prend sa lorgnette et regarde -longuement cette canne. C'était une sorte de massue -terminée par un énorme pommeau enrichi de -turquoises, d'or et de ciselures merveilleuses. Elle -brillait cependant moins que les deux yeux noirs -qui par instants flambaient au-dessus.</p> - -<p>La toile se leva, le second acte commença, et -l'homme à qui appartenait cette canne s'avança -pour regarder la scène.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>—Pardon, Monsieur, dit Tancrède à son voisin, -oserais-je vous demander le nom de ce monsieur -qui porte de si longs cheveux?</p> - -<p>—C'est M. de Balzac.</p> - -<p>—Lequel? L'auteur de <i>la Physiologie du mariage</i>?</p> - -<p>—Ou, si vous le préférez, de <i>la Peau de Chagrin</i>, -d'<i>Eugénie Grandet</i> et du <i>Père Goriot</i>.</p> - -<p>—Merci mille fois, Monsieur.</p> -</div> - -<p>Et Tancrède, tout en lorgnant de nouveau la -canne, se dit à part lui: «Comment un homme aussi -spirituel a-t-il une si vilaine canne? On dirait d'un -fourreau de parapluie. Il doit y avoir quelque mystère -là-dessous, mais lequel?»</p> - -<p>C'est ce que je vais avoir l'honneur de vous dire.</p> - -<p>Et d'abord n'allez pas vous imaginer—comme -le donne à entendre M<sup>me</sup> de Girardin—que Balzac -ne tenait à cette canne que parce qu'elle avait la -vertu de le rendre invisible, ni plus ni moins que -<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> -l'anneau de Gigès ou le rameau d'or de Robert le -Diable. S'il était invisible rue Saint-Georges, ce -n'était point la faute de sa canne; je crois même -que Balzac ne lui avait donné ces dimensions énormes -que pour être vu de plus loin et se faire mieux -remarquer, les grands hommes ayant leurs faiblesses -comme les autres.</p> - -<p>Balzac avait beau avoir du génie et compter des -admirateurs et des admiratrices dans le monde -entier, cela ne suffisait pas à sa gloire. Il voulait, -lui aussi, jeter de la poudre aux yeux, comme un -simple «bourgeois de Paris», et il s'était fabriqué -des quartiers de noblesse, il avait une voiture au -mois et sa loge à l'Opéra, qu'on appelait <i>la loge -infernale</i>, pour faire concurrence aux viveurs de -l'époque et donner dans l'œil aux belles petites du -boulevard de Gand.</p> - -<p>Quant à sa canne, elle était à deux fins: article -de réclame d'un côté, reliquaire d'amour de l'autre.</p> - -<p>Werdet, son ancien éditeur, a raconté que c'est à -l'Hôtel des Haricots, en donnant à dîner à des amis, -que Balzac en avait conçu la première idée. C'est -fort possible: la prison de la garde nationale a vu -éclore des rêves plus extravagants que celui-là<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor"> [213]</a>.</p> - -<p>Mais où Werdet me semble avoir inventé une -histoire, c'est quand il ajoute que Balzac voulut -utiliser ainsi les bijoux et les pierres précieuses qu'il -<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> -recevait de tous côtés de l'admiration de ses lectrices. -<i>De tous côtés</i> c'est beaucoup dire. Certes, Honoré -de Balzac mit plus d'une tête de femme à l'envers -avec ses créations romanesques, mais il ne -fallait pas l'approcher de trop près, et s'il eut quelques -bonnes fortunes, il n'inspira, je crois, qu'un -grand amour, encore cet amour ne résista-t-il pas -à l'épreuve du feu, j'entends de la possession. Or, -c'est justement de ce côté-là que vinrent «les bijoux -et les pierres précieuses» dont se servit l'orfèvre -Gosselin pour ciseler et enrichir le pommeau de la -canne de Balzac. Nous savons par une lettre de -M<sup>me</sup> Hanska<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor"> [214]</a> que le bracelet d'or orné de myosotis -qui entourait le jonc de cette canne fut, à l'origine, -un collier de jeune fille, mais quoi qu'elle en -dise, «tout le mystère» de ce bâton de maréchal -de lettres ne tenait pas dans ce souvenir. Ce qu'il y -avait de réellement mystérieux dans la canne de -Balzac, c'était la petite boîte fermée surmontant le -groupe de singes qui en décoraient le pommeau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> -Cette boîte ne contenait pas une natte blonde, comme -le dit Werdet, mais un portrait de femme si décolletée -que je m'explique l'affolement de Balzac, le -jour où il crut avoir perdu sa canne. Figurez-vous -Eva Hanska dans le costume d'Eve! Le nom évidemment -appelait la chose, mais cette chose ne pouvait -tout de même courir les rues et faire l'amusement -des profanes. La preuve en est qu'après la -mort de Balzac Eve quitta sa boîte, et nul ne sait ce -que devint la jolie miniature.</p> - -<div class="section"> -<h3>II</h3> -</div> - -<p>La façon spirituelle dont M<sup>me</sup> de Girardin avait -parlé de Balzac à propos de sa canne ne pouvait -pas le laisser indifférent. Il était absent de Paris -quand parut le roman de Delphine. A peine était-il -de retour qu'il lui écrivit la lettre suivante:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Paris, vendredi 27 mai 1836.</p> - -<p class="titel">Madame,</p> - -<p>«Je ne suis arrivé qu'hier à Paris, et je n'ai pas -voulu vous remercier de votre envoi sans avoir lu -le livre.</p> - -<p>«Vous avez trop d'esprit pour ne pas deviner les -mille compliments de la vanité caressée, mais vous -avez aussi trop de cœur pour ne pas savoir par -avance tout ce que celui d'un vieil ami (car nous -sommes de vieux amis, quoique nous ayons de jeunes -<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> -cœurs) vous garde de gracieusetés! Aussi vais-je -vous parler de ceci en ami.</p> - -<p>«Il y a là le même esprit fin et délicat qui m'a -ravi dans <i>le Marquis de Pontanges</i><a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor"> [215]</a>. Mais, je -vous en supplie (prenez garde); en voyant d'aussi -riches qualités dépensées sur des mièvreries (comme -sujet) je pleure. Vous êtes une fée, qui vous amusez -à broder d'admirables fleurs sur de la serge. Vous -avez une immense portée dans le détail, dont vous -n'usez pas pour l'ensemble. Vous êtes au moins -aussi forte en prose qu'en poésie, ce qui, dans notre -époque, n'a été donné qu'à Victor Hugo. Profitez de -vos avantages. Faites un grand, un beau livre. Je -vous y convie de toute la force d'un désir d'amant -pour le beau.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> O'Donnell est, je crois, un excellent critique, -et un esprit très distingué. Bâtissez à vous -deux (ne croyez pas que je vous rabaisse en vous -disant: mettez-vous deux, car je n'ai, pour mon -compte, rien combiné sans soumettre mes plans à -la discussion), bâtissez une forte charpente. Vous -saurez toujours vous éloigner du vulgaire et du convenu. -Soyez, dans l'exécution, tour à tour poétique -et moqueuse; mais ayez un style égal, et vous franchirez -cette désolante distance qu'il est convenu de -mettre entre les deux sexes (littérairement parlant), -car je suis de ceux qui trouvent que ni M<sup>me</sup> de Staël -ni M<sup>me</sup> George Sand ne l'ont effacée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> -«Que si j'assistais à ces conférences, ce serait -un de ces jours rares que je ne connais plus, car -le travail use et je deviens taciturne, bête, ennuyé, -de tant d'efforts pour de si maigres résultats!</p> - -<p>«Permettez-moi de croire que vous ne verrez -dans mes observations que les preuves de l'amitié -sincère que vous inspirez à ceux qui ont l'heureux -privilège de vous bien connaître. Portez aux pieds -de M<sup>me</sup> O'Donnell une partie des hommages que -je vous adresse collectivement, et croyez que, si le -travail absorbe, il y a des moments où je me souviens -que je suis votre tout dévoué.</p> - -<p class="signature">«DE BALZAC<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor"> [216]</a>.»</p> -</div> - -<p><i>Faites un grand, un beau livre!</i> C'était également -le conseil que Lamartine donnait à M<sup>me</sup> de -Girardin, mais, quels que fussent ses dons, je ne -crois pas qu'elle était de force à effacer la distance -dont parlait Balzac. Elle était trop femme, elle -avait trop d'esprit pour faire une œuvre vraiment -virile. Et personne ne fut étonné de lui voir prendre, -peu de temps après, le masque de velours du -vicomte Charles de Launay. En s'improvisant chroniqueur, -elle cédait à une inclination naturelle, -elle créait un genre où nul ne s'était encore essayé, -où elle devait rester sans rival. J'ajoute que ses -amis auraient eu bien tort de s'en plaindre, puisqu'elle -les servit tour à tour dans son «Courrier» -<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> -de <i>la Presse</i> avec un zèle qui n'eut d'égal que sa -bonne humeur.</p> - -<p>Naturellement, Balzac, après ce que je viens de -raconter, fit sa paix avec Emile de Girardin. Ils -s'étaient brouillés pour une question de propriété -littéraire. Au mois de novembre 1836, Emile, voulant -se montrer beau joueur, autorisa Honoré à -donner tout ce qu'il voudrait au <i>Figaro</i>, dès qu'il -lui aurait remis <i>la Torpille</i> et <i>la Femme supérieure</i>, -et cela malgré l'engagement pris par le -romancier de ne rien écrire, jusqu'au mois de juin -1837, pour aucun autre journal que <i>la Presse</i>. -Mais, avec eux, une difficulté n'était pas aplanie, -qu'un mauvais génie en faisait surgir une autre. -A peine Balzac avait-il livré <i>la Torpille</i> à Emile -de Girardin, que celui-ci, prétextant des nombreuses -réclamations que lui avait attirées la publication -de <i>la Vieille Fille</i>, lui demanda de choisir un -«autre sujet qui fût de nature à être lu par tout -le monde». Balzac ayant proposé <i>la Haute Banque</i>, -premier titre de <i>la Maison Nucingen</i>, Emile -de Girardin accepta cet échange, en exprimant le -désir que l'on commençât à la fin de l'année 1836. -Mais Balzac, qui avait coutume de faire imprimer -ses romans en placards et de les corriger trois et -quatre fois sur épreuves, avant de les livrer aux -journaux, n'était pas encore prêt au mois de juin -1837—ce qui ne l'avait pas empêché, d'ailleurs, de -se faire avancer par <i>la Presse</i> une somme de plusieurs -milliers de francs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> -Tant il y a que, de guerre lasse, Emile de Girardin -refusa <i>la Maison Nucingen</i>, et publia, faute -de mieux, <i>le Curé de village</i>, après avoir reçu de -Balzac une lettre de protestation qui finissait ainsi:</p> - -<p class="blockquote">«Quels que soient mes sentiments à votre égard, -Monsieur, vous ne trouverez jamais rien chez moi -qui ne soit conforme aux règles les plus strictes de -la justice et je puis certes ajouter de la plus haute, -délicatesse, car je vous laisserai toujours ignorer -combien j'y ai sacrifié à propos de votre refus de -<i>la Maison Nucingen</i>; mais, moi plus que tout -autre, j'ai égard aux droits de l'amitié, même -brisée.»</p> - -<p>Pendant ce temps-là, Delphine, tout heureuse -qu'elle était d'avoir reconquis son grand homme, ne -savait quelles prévenances lui faire, et Balzac, qui -n'était pas moins heureux d'avoir retrouvé sa grande -amie, la payait de retour, allant des yeux noirs aux -yeux bleus, qui lui souriaient à qui mieux mieux, -sans laisser poindre les soucis que lui causaient ses -perpétuelles discussions avec Emile.</p> - -<p>Que si parfois il avait l'air de vouloir y faire -allusion, Delphine s'empressait de lui fermer la -bouche en lui disant: «Oh! non, je vous en prie. -Adressez-vous à Théophile Gautier. Ce n'est pas -pour rien que je l'ai chargé de la direction du feuilleton -de <i>la Presse</i>. Ça ne me regarde plus, arrangez-vous -avec lui.»</p> - -<p>Et c'était vrai. Pour ne pas avoir d'histoires -avec les romanciers, ses amis, elle avait conseillé à -<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> -son mari de céder la direction du rez-de-chaussée -de <i>la Presse</i> à Théo, qui l'exerçait en général à la -satisfaction des intéressés. Mais Théo ne faisait -pas toujours ce qu'il voulait, et quand il s'agissait -d'un feuilleton de Balzac, celui-ci avait de telles exigences -que presque toujours le <i>maître</i> était obligé -d'intervenir, la férule ou le marché à la main.</p> - -<p class="blockquote">«Ma belle reine, écrivait une fois Théo à Delphine, -si ça continue, plutôt que d'être pris entre -l'enclume Emile et le marteau Balzac, je vous rendrai -mon tablier. J'aime mieux planter des choux -ou ratisser les allées de votre jardin<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor"> [217]</a>.»</p> - -<p>A quoi Delphine avait répondu:</p> - -<p class="blockquote">«J'ai un jardinier dont je suis très contente, -merci; continuez à faire la police du palais<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor"> [218]</a>.»</p> - -<p>C'était l'heure où Lamartine ne jurait, rue Laffitte, -que par «le figaro du génie» qu'était à ses -yeux Balzac. Nous avons vu que, pour charmer les -loisirs que lui avait faits une maladie assez longue, -le grand poète, sur le conseil de Delphine, avait -lu une bonne partie des œuvres du grand romancier. -<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> -A partir de ce moment Lamartine ne pensa -qu'à faire un sort à Balzac, en marge de la littérature. -Sachant qu'il avait eu l'idée, quelques -années auparavant, de briguer un siège à l'Académie, -il lui offrit, en 1839, de lui servir de patron. -Mais, tout en acceptant ces offres, Balzac sentit -qu'il n'y avait rien à faire pour lui, tant que Victor -Hugo ne serait pas assis sous la Coupole et il retira -sa candidature devant la sienne. Deux ans après, -toujours avec l'appui de Lamartine, il voulut se -présenter au siège de Bonald, dont il se disait le -disciple. Victor Hugo l'en dissuada. En 1844-45 il -hésita encore à se porter à la place de Campenon -et de Royer-Collard. Enfin, en 1849, quand il était -en pleine gloire, il eut l'ambition légitime de succéder -à Chateaubriand. L'Académie lui préféra le -duc de Noailles. Et le soir même Victor Hugo écrivait -dans son journal:</p> - -<p class="blockquote">«J'ai voté pour Balzac, avec Empis, Pongerville -et Lamartine. Puis je suis allé à l'Assemblée -nationale. En y arrivant, j'ai rencontré Berryer qui -m'a pris la main. Je lui ai dit: «Vous auriez bien -dû nous tirer d'embarras.»—Berryer a repris: -«Pour remplacer Chateaubriand, il vous fallait un -grand talent, et vous ne l'aviez pas sous la main.»—Si! -précisément, ai-je dit en la lui serrant.»</p> - -<p>Ainsi, en 1849, aux yeux de Berryer, le grand -talent qu'il fallait pour remplacer Chateaubriand -n'était pas Balzac. J'aime mieux croire, pour l'honneur -de l'Académie, qu'elle avait d'autres raisons -<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> -de lui préférer le duc de Noailles. Elle n'a jamais -aimé les gens endettés, et le caricaturiste avait -peint exactement la situation, qui, voulant dire son -mot sur la candidature de Balzac, l'avait représenté -sous les traits de l'aveugle du pont des Arts, -recevant dans sa sébile l'obole des immortels.</p> - -<p>C'est peut-être pour cela que Lamartine avait -essayé, en 1845, de l'attirer dans la politique. Balzac -écrivait alors à M<sup>me</sup> Hanska:</p> - -<p class="blockquote">«Lamartine veut plus que jamais que j'aille à la -Chambre. Mais soyez tranquille, je ne dépasserai -jamais le seuil de la mienne pour y entrer<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor"> [219]</a>.»</p> - -<p>Le temps n'était plus où il aurait couru tout le -pays à cette fin. Sa renommée littéraire en grandissant -lui avait créé d'autres devoirs et lui avait donné -d'autres satisfactions, au premier rang desquelles -il mettait l'amitié de Delphine. Pourquoi faut-il -qu'elle ait eu un mari si désagréable? Elle avait -<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> -beau se multiplier pour calmer les susceptibilités de -l'un et les colères de l'autre, un jour vint où elle dut -céder à la force des événements. C'était en 1847. -Balzac, qui avait donné à <i>la Presse</i>, au mois de -décembre 1844, la première partie de son roman <i>les -Paysans</i>, ne pouvait se décider à écrire le reste. -Pourquoi? pour plusieurs raisons dont celle-ci, -que je trouve sous la plume de Théophile Gautier<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor"> [220]</a>. -Pendant la publication des <i>Paysans</i> en feuilleton, -le directeur de <i>la Presse</i>, ayant reçu plus de sept -cents menaces de désabonnements, eut le tort -impardonnable d'interrompre le roman de Balzac -et de le remplacer par <i>la Reine Margot</i>, d'Alexandre -Dumas.</p> - -<p>Cette sorte de désaveu avait d'autant plus mécontenté -Balzac qu'il était jaloux du traitement de -faveur dont jouissait Dumas dans tous les journaux, -voire à <i>la Presse</i>, et que c'était en vue d'obtenir -des conditions d'argent égales aux siennes -qu'il avait entrepris ce roman à grand orchestre.</p> - -<p>Cependant il avait été convenu, entre lui et le -gérant de <i>la Presse</i>, que la seconde partie des -<i>Paysans</i> paraîtrait aussitôt après <i>la Reine Margot</i>. -Dujarrier, ayant avancé neuf mille francs sur cet -ouvrage, tenait à rentrer dans ses fonds. Sur ces -entrefaites, Dujarrier fut tué en duel. Cette mort -tragique, en rendant à Emile de Girardin la gérance -du journal, ne fit que compliquer la situation.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> -Au mois de mars 1846, il écrivait à «mon cher -de Balzac»:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Le retard que vous mettez à donner à <i>la Presse</i> -la suite des <i>Paysans</i> se prolonge si indéfiniment -que, s'il ne doit pas y avoir un terme prochain, je -renoncerai à publier la fin. Depuis que <i>la Presse</i> a -commencé, en décembre 1844, à publier <i>les Paysans</i>, -elle a vu ses abonnés s'augmenter de sept à -huit mille. Quelle sera la position de ces abonnés, -qui n'auront pas eu le commencement? En vérité, -<i>la Presse</i> paie assez chèrement les feuilletons qu'elle -publie, pour avoir le droit d'exiger qu'on ne la -traite pas si légèrement.</p> - -<p>«Rancune.</p> - -<p class="signature">«ÉMILE DE GIRARDIN<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor"> [221]</a>.»</p> -</div> - -<p>Rancune était de trop. Aussi Balzac s'empressa-t-il -de relever ce mot malencontreux. Voici sa réponse:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Passy, 16 mars 1846.</p> - -<p class="titel">«Mon cher Emile,</p> - -<p>«Si quelqu'un devait avoir de la rancune, ce -serait moi.</p> - -<p>«Dujarrier a interrompu la publication de l'introduction -des <i>Paysans</i> dans l'intérêt purement -pécuniaire de <i>la Reine Margot</i>, qui devait être publiée -à jour fixe en librairie. Ce temps d'arrêt a été -fatal à mes travaux, et mes voyages ont été nécessaires -pour rétablir ma santé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> -«Depuis mon retour, <i>la Presse</i>, annonce <i>les -Paysans</i> après cinq ouvrages, en dernier. Et vous -avez fait tomber sur <i>les Paysans</i> une note qui me -donne tort vis-à-vis du public.</p> - -<p>«Aujourd'hui je me vois si fatigué de mes travaux, -qui ont terminé la première édition de <i>la -Comédie Humaine</i>, que je prends un mois de -vacances pour me rafraîchir la cervelle, car j'ai la -conviction que je ferais peu de chose en voulant -forcer la nature.</p> - -<p>«En somme, <i>les Paysans</i> seront finis cette année. -Ils peuvent paraître quand la session sera terminée, -et, à mon retour, si cela ne vous convient pas, -vous me le direz. Jamais <i>les Deux Frères</i><a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor"> [222]</a> n'ont -souffert de l'interruption plus considérable qui a -séparé la première partie du reste. Vos abonnés -sont venus après <i>la Reine Margot</i> et la situation -pour eux eût été la même, dans ce temps comme à -présent.</p> - -<p>«Présentez à M<sup>me</sup> de Girardin mes hommages -affectueux et mes adieux, car je pars aujourd'hui -même pour Rome, et je reviendrai, bien chagrin, -pour terminer la seule obligation que j'aie: celle -d'achever <i>les Paysans</i>.</p> - -<p>«Mille amitiés.</p> - -<p class="signature">«DE BALZAC<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor"> [223]</a>.»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> -Balzac en prenait tout de même un peu trop à -son aise. Mais Delphine, qui le savait mal pris de -toutes les façons, en proie qu'il était à ses créanciers -d'un côté, et de l'autre aux exigences de -M<sup>me</sup> Hanska, laquelle, étant venue le voir à Paris, -ne le quittait pas d'une minute, Delphine avait -obtenu de son mari qu'il le laisserait tranquille -quelque temps encore. Et pour faire attendre <i>les -Paysans</i>, Balzac avait remis au journal <i>la Dernière -incarnation de Vautrin</i>.</p> - -<p>Mais tout a une fin, la patience comme le reste. -Au mois de juillet 1847, Emile de Girardin, las des -temporisations de Balzac, lui écrivit qu'il ne publierait -certainement pas <i>les Paysans</i>, s'il n'avait pas -un compte à éteindre, <i>la Dernière Incarnation de -Vautrin</i> n'ayant pas répondu à son attente.</p> - -<p class="blockquote">«Si donc, lui disait-il, vous pouvez sans vous -gêner rembourser à <i>la Presse</i> ce qu'elle vous a -avancé, je renoncerai volontiers aux <i>Paysans</i>.»</p> - -<p>Mis ainsi au pied du mur, Balzac bondit sous -l'injure, faite à son amour-propre d'auteur, et, quels -que fussent alors ses embarras d'argent, il répondit à -Emile de Girardin qu'il était prêt à le rembourser:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Il n'y a point la moindre équivoque, lui mandait-il, -le 14 juillet 1847.</p> - -<p>«Vous m'avez écrit que vous ne vouliez point -des <i>Paysans</i>, que vous ne les donniez que parce que -j'étais débiteur de <i>la Presse</i>, et qu'il y avait pour -ainsi dire force majeure.</p> - -<p>«Je vous ai répondu que je ne pouvais pas accepter -<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> -une pareille proposition. Je la regarde comme -une injure, et je n'en souffre de personne. Comme -celle-ci ne concerne que mon talent d'écrivain, je -n'ai qu'une manière de vous la laisser, <i>c'est de -verser la somme dont je serai reliquataire, une fois -mon compte établi. C'est ce qui sera fait dans un -espace de temps qui ne dépassera pas vingt jours</i>.</p> - -<p>«Demain, 15 juillet, j'irai demander mon compte -à M. Rouy, l'examiner avec lui, et je ferai mes -versements en écus dans l'espace de temps que -j'indique.</p> - -<p>«J'ai pris la liberté fort naturelle de vous dire -que la copie composée du temps de Dujarrier et -lors de la publication (des premiers chapitres) des -<i>Paysans</i> réduit de beaucoup l'avance, ce qu'il est -facile de vérifier. Cela veut dire que c'est vous qui -ne voulez pas de l'ouvrage. Je pose les faits comme -ils sont. Je n'ai de ma vie équivoqué. Je regarde, -contre votre opinion, mon manuscrit et mon œuvre -comme excellents, <span class="small">ET JE NE FERAI PAS COMPTER -CE QUE VOUS N'EN PUBLIEZ POINT</span>, quoique cela soit -écrit et composé pour <i>la Presse</i> et à <i>la Presse</i>.</p> - -<p>«Je crois tout ceci assez clair pour que nous -n'échangions plus de notes à ce sujet.</p> - -<p>«Vous pouvez avoir personnellement une opinion -sur <i>la Dernière Incarnation de Vautrin</i>. Mais -ce n'est pas à <i>la Presse</i>, c'est à <i>l'Epoque</i> à trouver -l'ouvrage mauvais. Il n'était pas destiné à votre -journal; il était <i>composé</i>, vous l'avez eu à examiner; -vous pouviez le refuser! Quant à l'œuvre en -<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> -elle-même, le temps donnera tort à ceux qui la trouvent -mauvaise. C'est mon droit de démentir ces -jugements, non pas par des défenses élogieuses, -mais par mes écrits subséquents.</p> - -<p>«Cette dernière observation était nécessaire, car -vous avez l'air de ne pas vouloir publier <i>les Paysans</i> -à cause de <i>la Dernière Incarnation de Vautrin</i>.</p> - -<p class="signature">«DE BALZAC<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor"> [224]</a>.»</p> -</div> - -<p>Nous avons dit qu'en 1844 Dujarrier avait avancé -neuf mille francs à Balzac sur le prix total des -<i>Paysans</i>. Au mois de juillet 1847, défalcation faite -du prix des chapitres parus, Balzac était redevable -à <i>la Presse</i> de 5.221 fr. 85 sur lesquels il versa -en deux fois, le 5 août et le 1<sup>er</sup> septembre, la somme -de 4.500 fr. On lui donna trente jours pour s'acquitter -du reste, soit 721 fr. 85 c. Mais il partit dans -l'intervalle pour l'Ukraine, et le caissier du journal -s'abstint de lui réclamer quoi que ce soit jusqu'au -18 avril 1848.</p> - -<p>A cette époque, la Révolution de Février l'avait -littéralement mis à sec. Au lieu de demander du -temps, qu'on lui eût sans doute accordé, Balzac -reprit tranquillement le chemin de l'Ukraine, pensant -qu'on lui tiendrait compte de ses versements -antérieurs. Mal lui en prit. A peine avait-il quitté -Paris que M. de Girardin, se vengeant de son -silence, eut le front d'adresser au président du -<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> -tribunal civil une requête en autorisation «de former -opposition entre les mains des directeurs et -administrateurs du Théâtre-Français sur le sieur -Honoré de Balzac, pour sûreté de la somme de -721 fr. 85» qu'il restait lui devoir. Cette opposition -portait sur les recettes futures de <i>Mercadet</i>, -qui était alors en répétition à la Comédie.</p> - -<p>Balzac averti désintéressa <i>la Presse</i>, et ce fut -à tout jamais fini entre lui et M. de Girardin.</p> - -<p>Quant à Delphine, si vous me demandez ce que -devint son amitié avec Balzac, je vous répondrai: -Hélas! depuis que les yeux noirs de M<sup>me</sup> O'Donnell -s'étaient fermés à la lumière du jour, les yeux -bleus de Delphine avaient perdu pour Balzac une -partie de leur charme, et ce qui en restait s'évanouit -dans cette malheureuse affaire.</p> - -<p>Ce qui n'empêche que, lorsque Balzac mourut, -Delphine s'évanouit en apprenant cette triste nouvelle.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE V<br /> -<span class="medium">DELPHINE ET RACHEL</span></h2> -</div> - -<div class="hanging indent"> -<p>§ I.—Les débuts de Rachel à la Comédie-Française.—Comment -Delphine en parla dans <i>la Presse</i>.—La première -visite de Rachel à Delphine.—Rachel à l'Abbaye-aux-Bois.—Rachel -à Londres.—Accueil que lui fit la reine d'Angleterre.—Lettres -inédites de Rachel à Buloz et à M<sup>me</sup> de -Girardin.—Rachel à Bordeaux.—La tragédie de <i>Judith</i>.—Première -représentation de cette pièce.—Ce qu'en pensait -Paul de Saint-Victor.</p> - -<p>§ II.—Rachel à Rouen.—«Son grand nigaud de fils de -Dieu!»—Une histoire de guitare racontée par M<sup>me</sup> Hamelin.—Rachel -à Marseille.—Méry se fait son chevalier -servant.—Pendant une représentation de <i>Bajazet</i>.—Rachel -à Nantes.—Un huissier d'Angers la somme de -jouer dans cette ville.—La <i>Cléopâtre</i> de M<sup>me</sup> de Girardin -à la Comédie-Française.—Lamartine offre à Rachel un -exemplaire de ses <i>Girondins</i>.—Opinion de M<sup>me</sup> d'Arbouville -sur la <i>Cléopâtre</i> de Shakespeare et celle de M<sup>me</sup> de -Girardin.—Ce que Lamartine écrivait à Delphine après -avoir vu sa pièce.</p> - -<p>§ III.—Rachel quitte la Comédie-Française.—Ce qu'elle -écrit à M<sup>me</sup> de Girardin pour expliquer sa résolution.—Un -vrai mémorandum.—Crémieux secrétaire de Rachel.—Brouille -et réconciliation de la tragédienne avec son avocat-conseil.—L'anarchie -à la Comédie en 1849.—Merle candidat -de Rachel à la direction de la Maison de Molière.—Rachel -dans <i>Angelo</i>.—<i>Lady Tartuffe</i> à Paris et à Londres.—Ce -que Victor Hugo écrivait à ce sujet à M<sup>me</sup> de Girardin.—Exilé, -<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> -pestiféré!—Rachel après la mort de M<sup>me</sup> de -Girardin.—Son départ pour l'Egypte.—Sa mort au -Cannet.</p> -</div> - -<div class="section"> -<h3>I</h3> -</div> - -<p>Rachel avait débuté, le 12 juin 1838, à la Comédie-Française, -dans le rôle de Camille, la sœur des -Horaces. M<sup>me</sup> de Girardin, qui, par goût et par -devoir, depuis qu'elle rédigeait, à <i>la Presse</i>, le -«Courrier de Paris», se faisait volontiers l'écho -de tous les bruits qui en valaient la peine, attendit, -pour s'occuper de la jeune débutante, que -Musset eût pris sa défense contre celui qui l'avait -lancée<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor"> [225]</a>,—car elle avait eu le malheur de déplaire -à Jules Janin dans le rôle de Roxane, et il -le lui avait dit un peu durement. Pourtant, avant -Roxane, Rachel avait joué déjà Hermione, Eriphile, -Monime, et, comme l'écrivait le vicomte de Launay, -Racine était la grande passion de Delphine. -Ses vers chéris gardaient encore le parfum des -belles années où elle s'en inspirait; ils vivaient -tout-puissants dans sa mémoire. Mais le théâtre -alors ne l'attirait que médiocrement: elle avouait, -un jour, n'être encore allée au spectacle, en cette -année-là, qu'une seule fois, le 8 novembre, à la -<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> -première représentation de <i>Ruy-Blas</i>, par amitié -pour Victor Hugo.</p> - -<p>Cependant Rachel ne perdit rien pour attendre, -et voici en quels termes M<sup>me</sup> de Girardin parla de -ses débuts, le 24 novembre 1838:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«...Mademoiselle Rachel?</p> - -<p>«Nous ne l'avons pas encore vue, mais d'avance -notre bienveillance lui est acquise. Ses détracteurs -prétendent que son immense succès est une affaire -d'association nationale. «Mademoiselle Rachel est -juive, disent-ils, et chaque fois qu'elle joue, la moitié -de la salle est occupée par ses coreligionnaires. -Ils agissent avec elle comme avec Meyerbeer, avec -Halévy. A l'Opéra, voyez les jours où l'on donne -<i>les Huguenots</i> et <i>la Juive</i>: toutes les places qui ne -sont pas à l'année sont prises par les juifs.» Cela -est vrai, et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer -cette belle union de tout ce peuple qui se -parle et se répond d'un bout du monde à l'autre, -qui se comprend avec une si prodigieuse rapidité, -qui relève un de ses fils malheureux à son premier -cri, et qui court chaque soir applaudir en foule -celui de ses enfants qui se distingue par son génie. -Cela fait rêver. N'avoir point de patrie, et garder -un sentiment national si parfait! quelle leçon pour -nous, qui nous desservons mutuellement sans -cesse, qui nous détestons si bien, et qui pourtant -sommes si fiers de notre belle France! Faut-il donc -des siècles d'exil et de persécution pour que les -enfants d'une même terre apprennent à s'aimer -<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> -entre eux? Peut-être!... Quoi qu'il en soit, mademoiselle -Rachel obtient un succès mérité, les triomphes -factices n'ont pas cet ensemble et cette durée. -D'ailleurs nous entendons chaque soir vanter la -jeune tragédienne par des juges qui nous inspirent -la plus grande confiance, de vieux amateurs de -tragédie qui ont vu Talma, qui ont applaudi mademoiselle -Raucourt, mademoiselle Duchesnois, et -qui ne sont pas juifs du tout.»</p> -</div> - -<p>N'est-il pas vrai que cette tirade eût fait merveille, -il y a quelques années, si quelqu'un s'était -avisé de la jeter dans la mêlée des partis, au fort -d'une certaine affaire?... Je ne sais quelle impression -elle fit sur la colonie juive d'alors, mais Rachel, -qui lisait tout ce qui pouvait l'intéresser, en -fut très reconnaissante à M<sup>me</sup> de Girardin, et c'est -de là que datent leurs premières relations. Relations -de politesse et d'admiration d'abord, de sympathie -et d'amitié ensuite.</p> - -<p>Le 26 novembre 1838, M<sup>me</sup> de Girardin écrivait -à Lamartine:</p> - -<p class="blockquote">«J'ai reçu aujourd'hui la visite de mademoiselle -Rachel: elle est charmante et a tout à fait grand -air. On ne dirait jamais la fille de bohémiens<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor"> [226]</a>.»</p> - -<p>Oh! non, et quand elle voulait, Rachel aurait pu -rendre des points à plus d'une grande dame pour -la distinction. Je dis: «quand elle voulait», car il -y avait deux femmes en elle, et pas n'était besoin de -<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> -la gratter pour retrouver la petite fille des rues, la -gamine mal embouchée, l'enfant terrible. Il suffisait -d'être admis dans son intimité. C'est même ces -deux faces de sa nature heureuse et primesautière -qui la rendaient si amusante et parfois si insupportable. -Mais à M<sup>me</sup> de Girardin elle ne se -montra jamais que par ses beaux côtés, ayant toujours -vécu avec elle sur le pied d'une amitié distante -et respectueuse.</p> - -<p>Les premières lettres qu'elles semblent avoir -échangées remontent au mois de juin 1841, c'est-à-dire -au premier voyage que Rachel fit en Angleterre. -Mais elles se fréquentaient depuis longtemps -déjà, et je crois bien que ce fut Delphine qui ouvrit -à Rachel les portes de l'Abbaye-aux-Bois. Chateaubriand, -vieilli et plus ennuyé que jamais, n'allait -plus au théâtre; M<sup>me</sup> Récamier, pas davantage. -Cependant ils auraient bien voulu entendre la -jeune tragédienne dont tous les journaux et tous -leurs amis faisaient l'éloge. L'occasion leur en fut -donnée au mois de février 1841. A la suite des -inondations de Lyon, Ballanche avait eu l'idée -d'organiser un concert à l'Abbaye au profit des -sinistrés. M<sup>me</sup> Récamier s'en ouvrit à M<sup>me</sup> de Girardin, -qui lui promit le concours de Rachel. Et, le -10 février, on pouvait lire dans le feuilleton de <i>la -Presse</i>, sous la signature du vicomte de Launay:</p> - -<p class="blockquote">«M<sup>lle</sup> Rachel a parfaitement dit le songe -d'<i>Athalie</i>, et toute la scène avec Joas. Son succès -a été complet. M. de Chateaubriand, M. le duc de -<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> -Noailles, M. Ballanche, toutes les illustrations de -l'endroit, l'ont applaudie avec enthousiasme. On -l'a trouvée très belle comme tragédienne et très -jolie comme femme. Elle était mise à merveille: -son costume, d'un goût exquis, tenait à la fois du -salon et du théâtre; c'était une robe blanche garnie -de chefs d'or et nouée autour du cou par un -chef d'or, avec de longues manches flottantes; puis, -dans ses beaux cheveux noirs, des bandelettes d'or. -Ce n'était pas une Athalie sans doute: Athalie ne -devait pas être si agréable; mais c'était une Cléopâtre, -gracieuse jusque dans sa violence, séduisante -jusque dans sa haine, délicate jusque dans -sa cruauté.»</p> - -<p>Retenez bien ce dernier membre de phrase: il -contient en germe la première idée de la <i>Cléopâtre</i> -de M<sup>me</sup> de Girardin.</p> - -<p>Quelques mois après, Rachel partait pour Londres -et débutait sur le théâtre de la Reine dans la tragédie -d'<i>Andromaque</i>. Elle y obtint un succès considérable -et qui dépassa toutes ses espérances. Le -15 juin 1851, elle écrivait à M. Buloz, alors commissaire -du roi près la Comédie-Française:</p> - -<p class="blockquote">«Je n'ai pas douté un moment de l'intérêt que -vous prendriez à mes succès. Je vous assure que -j'en suis pleine de joie pour le théâtre plus encore -que pour moi-même; croyez que je ne vois dans -tous ces triomphes que de nouveaux encouragements -pour me soutenir dans une carrière qui est -désormais mon bonheur, ma vie. Vous désirez de -<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> -plus grands détails; mais que puis-je vous dire? -Chacune des représentations a été pour moi la source -d'un succès incroyable. Hermione, Roxane, Camille, -Marie Stuart, tous ces rôles ont été si vivement -applaudis que je ne sais, en vérité, auquel on a -donné la préférence. Je crois pourtant qu'Hermione -a produit le plus d'effet. Cet effet me semble du reste -bien senti chez les Anglais. On a tort de croire qu'ils -ne comprennent pas bien, je suis surprise de la manière -dont ils saisissent les nuances, il me semble -souvent, à tel passage d'un rôle, que je suis jugée -par ce public parisien qui m'a comblée de tant de -bontés. Les bouquets, les fleurs pleuvent sur le -théâtre, on me traite en véritable enfant gâtée. C'est -pour cela que j'ai renoncé au voyage de Marseille, -voyage que les soins de ma santé me rendaient -d'ailleurs trop pénible. Mon médecin redoutant -beaucoup les chaleurs de juillet au Midi, moi -me trouvant si bien dans cette ville, où je suis -acclimatée, la Reine ayant absolument voulu donner -au directeur les 15.000 francs de dédit pour -payer à Marseille, je me suis décidée. Quant à mes -projets, les voici: je quitterai Londres le 15 juillet; -je ferai le voyage de Bordeaux, mais je serai -rentrée à Paris, c'est-à-dire dans Montmorency<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor"> [227]</a>, -vers le 20 du mois d'août. Je consacrerai deux -mois au repos et à l'étude. Ne croyez pas pourtant -qu'à Londres même je reste inoccupée. Je sais -Chimène, Frédégonde et Jeanne d'Arc. Je n'ai pas -<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> -encore composé mes rôles, mais je les sais et je me -fais une grande joie de les créer tous trois cet hiver -dans la salle que j'aime tant et que vous appelez si -bien ma maison paternelle<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor"> [228]</a>.»</p> - -<p>On vient de voir avec quelle générosité la reine -d'Angleterre se conduisit envers Rachel. Non -contente de payer son dédit à Marseille, elle voulut -la recevoir chez elle, à Windsor, et à l'issue de la -soirée où elle joua le 2<sup>e</sup> acte de <i>Bajazet</i> et le 3<sup>e</sup> -acte de <i>Marie Stuart</i>, elle lui offrit un joli bracelet -où son nom était gravé avec la date<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor"> [229]</a>. J'ouvre -<i>la Presse</i> du 14 juin 1841 et je lis:</p> - -<p class="blockquote">«<i>Windsor, 10 juin.</i>—M<sup>lle</sup> Rachel est arrivée, -cet après-midi, à Windsor; des appartements -lui avaient été préparés à l'hôtel du Château. -Le splendide banquet qui doit être donné ce soir -par S. M., dans la grande salle Saint-Georges, sera -de 102 couverts. La magnifique vaisselle plate de -la couronne sera déployée à cette occasion et placée -au-dessous de la galerie de musique. Au nombre -des plats qui seront exposés, on remarque la précieuse -tête de tigre (<i>connue sous le nom de marche-pied -de Tippo-Saïb</i>), le superbe paon, orné -de pierres précieuses d'une immense valeur, et le -magnifique bouclier d'Achille. De chaque côté du -buffet contenant la vaisselle, sont les bannières -bleues de Tippo-Saïb, brodées de perles et de -<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> -joyaux d'un grand prix. La table du banquet sera -brillamment éclairée par 200 bougies placées dans -des candélabres d'un travail exquis. A chacun des -vingt-quatre écussons qui se trouvent placés le long -des murs de la salle sont fixées les lampes massives -qui contiennent chacune quatre bougies. En résumé, -l'illumination générale de la salle sera des plus -magnifiques, car il n'y aura pas moins de 400 becs -de lumière.»</p> - -<p>Je me demande pourquoi tous les biographes de -Rachel ont négligé la relation de cet événement. Il -est pourtant assez glorieux pour elle!</p> - -<p>Le lendemain du banquet de Windsor, elle écrivait -à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Madame,</p> - -<p>«C'est surtout loin de Paris qu'on se préoccupe -de ce qui s'y dit et de ce qui s'y fait: je sais que -vous avez fait et dit des choses bien obligeantes -pour moi, j'éprouve le besoin de vous en remercier; -les applaudissements que la bienveillance anglaise -me prodigue en ce moment me seront surtout précieux -si mes juges naturels de Paris consentent à -les ratifier; et je sais que votre plume si spirituelle a -bien voulu se faire l'écho des fêtes dont à Londres -on veut bien m'honorer. J'en suis trop heureuse, -Madame, pour ne pas vous écrire et pour ne pas vous -prier de recevoir ici l'expression de mes sentiments -de reconnaissance sincère et respectueuse<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor"> [230]</a>.»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> -Au mois de juillet suivant, Rachel, traversant -Paris pour se rendre à Bordeaux, vit M<sup>me</sup> de Girardin -qui l'entretint de ses projets. Depuis qu'elle -s'était exercée par <i>l'Ecole des Journalistes</i>, dont -la censure avait interdit la représentation à la -Comédie-Française, Delphine ne pensait plus qu'au -théâtre et cherchait des sujets à la convenance et -à la taille de Rachel. Le 24 juillet 1841, celle-ci lui -mandait:</p> - -<p class="blockquote">«Je suis préoccupée de ce que vous m'avez dit. -Assurément, pendant mon séjour à Bordeaux, je -ne manquerai pas de vous exciter par mes lettres -à mettre la dernière main à votre œuvre. Je suis -trop heureuse et trop fière de savoir par vous que -mes lettres vous serviront d'aiguillon. Mon père ne -me semble pas à portée de vous donner les indications -nécessaires; mais j'ai pensé, Madame, à -M. Crémieux, qui connaît parfaitement tous ces -détails. Je suis sûre d'abord qu'il ne me refusera -aucun renseignement, et bien sûre aussi qu'il sera -charmé de vous les donner à vous-même et de -m'accompagner chez vous à ma première visite. -Pourtant, Madame, je ne veux lui en parler qu'après -votre réponse. Je vous prie d'agréer l'expression -de mes sentiments les plus dévoués<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor"> [231]</a>.»</p> - -<p>De quoi s'agissait-il? De la tragédie de <i>Judith</i>, -que M<sup>me</sup> de Girardin avait entreprise en vue du -Théâtre-Français. Auteur consciencieux, elle avait -<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> -voulu se documenter sur son héroïne et les mœurs -juives, et elle avait tout naturellement pensé au -père de Rachel. Mais le bonhomme ne connaissait -à fond qu'une chose, l'argent, et c'est pour -cela que Rachel avait adressé M<sup>me</sup> de Girardin à -Crémieux, son protecteur naturel et de tous les -jours, qui, lui, avait des lettres, en plus des qualités -de sa race. Elle écrivait de Bordeaux à Delphine -le 9 août 1841:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je rêve <i>Judith</i> et l'auteur de <i>Judith</i>. Notre -conversation revient souvent à ma mémoire, et -j'espère que vous achèverez ce que vous avez si -bien entrepris. Vous avez la bonté de vouloir que -je vous encourage; j'en aurais de l'orgueil, si je -ne comprenais toute votre modestie. S'il est vrai -pourtant que ma promesse de me charger avec -bonheur du rôle que vous voulez bien me destiner -soit pour vous un motif de terminer votre ouvrage, -croyez bien, Madame, que je ne vous ai pas même -dit tout ce que je pense à cet égard. C'est pour moi -que je vous prie de ne pas laisser un instant votre -plume inoccupée. J'espère qu'à mon retour vous -pourrez me lire un travail complet dans une grande -partie.</p> - -<p>«Je suis ici, Madame, entourée de la même -bienveillance qui me suit partout. Je ne sais, en -vérité, comment me rendre digne de tant de faveur. -N'est-ce pas, Madame, que vous ne croyez pas que -ceci est de ma part une fausse modestie? vous croirez -que je dois être confuse d'une bonté si grande -<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> -et que je sais faire la part de l'intérêt, qu'inspirent -ma jeunesse et le souvenir si récent de ma -situation d'où l'on m'a vue sortir. Adieu, Madame; -je voudrais vous écrire plus longuement, mais le -temps manque à ma volonté. Je me consolerai, -si vous voulez bien m'écrire vous-même que -vous me gardez un souvenir et que vous -agréez l'expression de mes sentiments les plus -dévoués».</p> -</div> - -<p>En ce temps-là, Rachel était, en effet, très modeste, -ce qui ne l'empêchait pas d'avoir conscience -de sa valeur et de la faire sentir, le cas échéant, à -ceux qui pouvaient l'oublier. Et comment ce sentiment -lui aurait-il fait défaut, quand tout le monde -la couvrait de fleurs et d'encens et quand ses camarades -eux-mêmes lui répétaient sur tous les tons -qu'elle avait sauvé la Comédie? Le temps n'était -pas si loin où Corneille et Racine faisaient 400 -francs de recette au Théâtre-Français. Maintenant -il suffisait que le nom de Rachel fût sur l'affiche -pour qu'on y encaissât le maximum<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor"> [232]</a>. On était -plein d'égards pour elle, et, du moment qu'une -pièce lui plaisait, on s'empressait de la reprendre, -si elle appartenait au répertoire; de la recevoir -et de la monter, si c'était une pièce nouvelle. Le -15 août 1841, elle écrivait encore de Bordeaux à -M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> -<p>«Je reviens à la charge, Madame. Il ne dépendra -pas de moi certainement que cette belle <i>Judith</i> -ne vienne se faire admirer sur le théâtre de la rue -Richelieu, pendant le cours de cet hiver. Puisque -vous me demandez souvent quelques lignes d'excitation, -je ne manquerai pas à votre vœu, que je -regarde comme un devoir pour moi. Croyez-le -bien, Madame, je ne doute pas d'un grand succès -pour vous, et je vous promets mon dévouement -le plus absolu. Mais, hélas! qu'est-ce donc que -mon opinion, à moi, si peu faite pour juger la -portée d'une œuvre tragique? C'est vous qui comprendrez -bien tout ce qu'il y a d'imposant et de -grand dans votre ouvrage. Moi, je ne puis que vous -dire les impressions que j'ai éprouvées et le désir -que j'éprouve.</p> - -<p>«Le public de Bordeaux me comble, comme le -public de Londres m'a comblée. Camille, Hermione, -Émilie, Roxane ont reçu le plus bel accueil. Mon -Dieu! mon Dieu! pourvu que le public de Paris ne -se refroidisse pas pour moi! C'est ma peur au -milieu de ma joie. Je vous quitte, Madame, en vous -priant d'agréer mes sentiments les plus dévoués.»</p> -</div> - -<p>La «peur» de Rachel n'était ici qu'une façon -de parler. Toutefois le public de Paris commençait -à trouver qu'elle le négligeait et que ses vacances -étaient un peu longues: il y avait cinq mois -qu'il ne l'avait pas entendue! Enfin elle reparut au -début d'octobre 1841; c'est par la lettre suivante -qu'elle avait annoncé cette bonne nouvelle à M<sup>me</sup> de -Girardin:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> -<span class="date1">Paris, 28 septembre 1841.</span></p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Madame,</p> - -<p>«En attendant que le public vienne applaudir -Judith, voulez-vous permettre à Camille de vous -convier pour jeudi à sa rentrée, à ses amours, à sa -terrible mort? Vous comprenez mieux que personne -combien j'aurai besoin, cette fois surtout, -de reposer mes yeux sur des visages amis; et vous, -Madame, si bonne pour moi, vous ne me refuserez -pas de me donner des applaudissements, pour me -préparer à en recevoir des autres quand je leur -ferai entendre votre belle poésie. Vous voyez que -j'ai lu votre dernière scène du second acte.</p> - -<p>«Agréez, Madame, mes compliments les plus -dévoués<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor"> [233]</a>.»</p> -</div> - -<p>Mais M<sup>me</sup> de Girardin ne se pressait pas de terminer -sa pièce. On eût dit qu'elle avait le pressentiment -que cet ouvrage ne ferait que passer sur -la scène, en dépit de l'intérêt qu'y prenait son -illustre interprète et du bruit qu'elle menait autour -de lui dans le monde. Rachel lui écrivait, le 6 février -1843:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Madame,</p> - -<p>«Je suis souffrante et fatiguée; cependant il -faut que je joue <i>Phèdre</i> demain; il faudra peut-être -encore que je joue vendredi: la Comédie crie -misère et me persuade que son salut est en moi. Je -suis fière d'être sa planche de salut; mais, pour -<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> -le moment, j'en suis bien contrariée, car je dois -tout me refuser pour ne pas manquer à mon -devoir.</p> - -<p>«Soyez, assurée, Madame, que sans cette circonstance -rien ne me serait plus agréable que d'accepter -votre aimable invitation. Je regrette d'autant plus -de ne pouvoir m'y rendre que j'avais la perspective -non seulement d'une très aimable société, mais -encore de très beaux vers, et je vous avoue un -faible égal pour tous les deux.</p> - -<p>«Je m'occupe tous les jours de <i>Judith</i>; j'ai le -désir d'en répéter quelques fragments, un jeudi, -chez moi, en petit comité. Veuillez me dire si vous -m'y autorisez. Si vous y trouviez le moindre inconvénient, -ne me le cachez pas, je vous en prie<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor"> [234]</a>.»</p> -</div> - -<p><i>Judith</i> fut jouée pour la première fois le 24 avril -1843 et n'eut que peu de représentations. Pourtant -M<sup>me</sup> de Girardin y avait déployé des qualités de -premier ordre et la pièce contenait de grandes -beautés. Longtemps après, Paul de Saint-Victor -aimait à citer le discours de Judith apprenant -l'amour de la patrie à son peuple:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Oh! je vous apprendrai l'amour de la patrie!</p> -<p>Le plus saint des amours!... La patrie est le lieu</p> -<p>Où l'on aime sa mère, où l'on connaît son Dieu;</p> -<p>Où naissent les enfants dans la chaste demeure;</p> -<p>Où sont tous les tombeaux des êtres que l'on pleure.</p> -<p>En vain l'on nous condamne à n'y plus revenir,</p> -<p>Notre pieux instinct l'habite en souvenir.</p> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></div> -<p>Nous l'aimons malgré tout, même injuste et cruelle,</p> -<p>Et pour ce noble amour il n'est point d'infidèle.</p> -<p>La haïr dans l'exil c'est l'impossible effort;</p> -<p>Proscrit, nous revenons lui demander la mort.</p> -<p>Et nous mourrons joyeux, si l'ingrate contrée</p> -<p>Daigne garder nos os dans sa terre sacrée!...</p> -<p>Oh! ne repoussez pas des sentiments si beaux,</p> -<p>Défendez vos autels, défendez vos tombeaux!...</p> -<p>Donnez aux nations un éternel exemple!...</p> -<p>Soldats, peuple, aux remparts! Et vous, femmes, au temple!</p> -</div></div> - -<p>Il fallait entendre Rachel dire ces vers! C'était -l'âme de Delphine, de «la Muse de la Patrie», -qui parlait par sa bouche. Que si les situations -pathétiques et tout le talent de la tragédienne ne -purent conjurer la chute de cet ouvrage plus lyrique -que dramatique et qui sentait par trop l'inexpérience, -il laissa du moins l'impression que l'auteur -était né pour le théâtre et ne tarderait pas à -prendre sa revanche. Et, en effet, quatre ans après, -Delphine triomphait avec <i>Cléopâtre</i>.</p> - -<div class="section"> -<h3>II</h3> -</div> - -<p>Cependant Rachel continuait ses voyages à travers -la France. Au mois de mai 1843, dès que <i>Judith</i> -eut disparu de l'affiche, elle partait pour Rouen -avec son «grand nigaud de fils de Dieu», comme -M<sup>me</sup> Hamelin appelait Walewski, et dans les circonstances -que je vais rapporter. L'anecdote est -typique et peint Rachel au naturel.</p> - -<div class="blockquote"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> -«Un jour donc qu'elle était allée chez une -saltimbanque de ses amies, Rachel vit une horrible -guitare accrochée: «Vends-moi cette guitare?—Vingt -francs!—C'est dit.» Elle revient et -accroche la guitare dans un intime cabinet.—«Qu'est-ce -que cette guitare? dit Walewski.—Ah! -ah! s'écrie Rachel.—Quoi donc?—Ah!—Mais -enfin, cette guitare?—Ah! elle vient des temps -misérables de mon enfance; je la garde pour me -préserver de l'orgueil!—Donnez-la moi?—Jamais, -c'est un <i>talisman</i>!—Je la veux à deux -genoux.»</p> - -<p>«L'échange est conclu, et le lendemain une -agrafe magnifique est acceptée pour prix. La -guitare est alors placée sur du velours, chargée de -dates, d'inscriptions, et, huit jours après, la perfide -amie vient demander on ne sait quoi à Walewski: -elle reconnaît l'instrument, lit les inscriptions, -éclate de rire, apprend tout à l'amant consterné, -arrive aux preuves, et, malgré la conviction, -la bouderie n'a duré que trois jours, tant la vanité -tient le pauvre sot.»</p> -</div> - -<p>Et M<sup>me</sup> Hamelin, à qui j'emprunte cette anecdote, -ajoute:</p> - -<p class="blockquote">«Il est parti pour Rouen avec toutes les comédiennes -du théâtre, leur a donné un festin pour -les <i>adieux</i>. Il ne lui manquait que de porter la guitare -sur le dos. O pauvre sang de Napoléon<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor"> [235]</a>!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> -Cela donne à penser qu'on ne s'ennuya pas à -Rouen. Le 1<sup>er</sup> juin, Rachel écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Madame,</p> - -<p>«Vous m'avez dit de vous rendre compte de -mes pérégrinations lointaines, et je vous obéis, -dussiez-vous maudire mille fois la mauvaise inspiration -qui vous condamne aujourd'hui à déchiffrer -mon griffonnage. Je suis assez contente de mon -commencement. Le public rouennais qui a la réputation -d'être difficile et la prétention de le paraître, -a bien voulu se montrer indulgent à mon égard; -il m'a applaudie, et il a fait un bien plus grand effort: -il m'a écoutée. Or, vous savez sans doute que les -habitants de cette bonne ville se promènent dans le -parterre pendant la représentation et ne prêtent aux -acteurs qu'une attention dédaigneuse. J'ai joué -<i>Phèdre</i> d'abord, ensuite <i>Marie Stuart</i>, puis <i>Polyeucte</i>. -Cette dernière pièce a surtout excité l'enthousiasme: -tout l'honneur est au grand Corneille, -bien entendu. Couronnes, bouquets, rien n'a manqué -à la fête. Je devais partir aujourd'hui même -pour Marseille, mais j'ai été obligée de résister aux -instances réitérées de la direction, des abonnés, -des collèges, etc.; je joue donc encore demain, et -samedi je serai à Paris pour vingt-quatre heures -seulement. Je ne sais si pendant ce court séjour -j'aurai le temps d'aller vous remercier du charmant -dîner auquel vous avez bien voulu m'inviter; en -<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> -tout cas, je compte sur votre bienveillance pour -m'excuser. Vous seriez bien aimable de répondre -à cette lettre à Marseille: une lettre de vous est -trop précieuse pour que je vous en tienne quitte, -et, d'ailleurs, si vous tenez à avoir la corvée de lire -ma mauvaise écriture, il me faut un encouragement.»</p> -</div> - -<p>Vingt jours après, nouvelle lettre, datée cette -fois de Marseille:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«21 juin 1843.</p> - -<p>«Les Marseillais sont charmants. Si leur enthousiasme -pouvait être un peu moins bruyant, je les -aimerais tout à fait. Ils ne détellent pas mes chevaux, -à la vérité, mais ils empêchent ma voiture -d'avancer. Pour revenir chez moi après le spectacle, -je mets environ une heure à faire cent pas. La -dernière fois que j'ai joué, espérant m'esquiver plus -facilement à pied, je priai M. Méry de me donner -le bras. A peine avions-nous franchi le seuil de la -porte, nous fûmes reconnus aussitôt, poussés, pressés, -étouffés par une foule toujours croissante. L'éloquence -de mon chevalier échoua devant l'enthousiasme -de ces bons Marseillais. Nous ne trouvâmes -de salut que dans la boutique d'un chapelier dont -la porte fut bientôt assaillie, et le commissaire de -police vint nous offrir l'appui de son écharpe, escorté -d'une vingtaine de soldats; mais je vous prie de -croire que nous refusâmes dédaigneusement ce -secours, et, confiants dans les sentiments de la -<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> -multitude, nous nous présentâmes à elle, lui demandant -de nous livrer passage. Alors ce furent -des applaudissements, des acclamations, un vrai -triomphe; je parvins enfin à rentrer chez moi, très -flattée, mais rendue, moulue, fondue, et promettant -qu'on ne m'y reprendrait plus.</p> - -<p>«Jusqu'à présent, c'est <i>Horace</i> qui a eu les -honneurs; la scène muette a été particulièrement -appréciée: franchement je n'attendais pas tant du -public de Marseille. Je suis bien ingrate cependant -de ne pas le porter aux nues, car il me témoigne -son affection de toutes les manières. Le côté positif -ne reste pas en arrière. Les recettes ont atteint -un chiffre jusque-là inconnu, celui de 8.200 francs: -j'en suis toute fière, quand on m'assure que celles -de Talma n'avaient pas dépassé 5.500; il est vrai -que les temps sont changés.</p> - -<p>«Je ne finirai pas ma lettre sans vous raconter -un petit trait d'audace qui me fait peur quand j'y -repense de sang-froid. Au milieu d'une des scènes -les plus vives de <i>Bajazet</i>, ne voilà-t-il pas qu'on s'avise -de me jeter une couronne! Moi de ne pas y faire -attention, voulant rester en situation, et le public -de crier: «La couronne! la couronne!» Atalide, -plus au public qu'à son rôle, relève la couronne et -me la présente. Indignée d'une interruption aussi -vandale, digne vraiment d'un public d'Opéra, je -prends avec colère la malencontreuse couronne et -je la jette brusquement de côté pour continuer -Roxane. La fortune aime les audacieux; jamais -<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> -preuve plus forte de cet axiome: trois salves d'applaudissements -accueillirent ce premier mouvement -irréfléchi.</p> - -<p>«Pardon mille fois de ce long griffonnage; j'espère -qu'il aura pour effet de vous rappeler votre -promesse de m'écrire.</p> - -<p>«Agréez, Madame, la nouvelle expression des -sentiments que je vous ai voués<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor"> [236]</a>.»</p> -</div> - -<p>Comme tous les acteurs à la mode, Rachel ne -pouvait se déplacer sans avoir toutes sortes d'aventures. -Quelque temps après, étant à Nantes en représentation, -elle reçut la visite d'un huissier d'Angers -qui, la plume sur l'oreille et la bosse au dos, -venait lui signifier, par exploit en bonne et due -forme, d'avoir à jouer devant les Angevins. Et cela -parce que Rachel avait, dans la conversation, lâché -une parole en l'air, qu'un sieur Gombette, directeur -du théâtre d'Angers, avait prise pour une promesse. -Quelque neuve que fût cette façon d'être -engagée, Rachel la trouva mauvaise et se révolta. -Mais voilà que derrière le petit bossu d'huissier -paraît Gombette lui-même qui, des menaces, passe -aux larmes. Il pleurait à vous fendre l'âme. Pensez -donc qu'il avait promis aux Angevins que Rachel -jouerait devant eux! Quelle déception et quelle -colère! Jamais il n'oserait reparaître à Angers. Ce -que voyant, Rachel, qui était bonne fille, se laissa -<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> -toucher. Le lendemain elle jouait <i>Andromaque</i> -dans la ville du roi René, et elle n'eut pas à s'en -repentir. Elle écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<p class="blockquote">«J'ai été ravie de la salle, des spectateurs et des -spectatrices dont le goût et la toilette m'ont rappelé -le public de Paris.»</p> - -<p>Et comme, au milieu de ces tournées triomphales, -elle n'oubliait pas les intérêts de ses amis, elle ajoutait:</p> - -<p class="blockquote">«Si vous étiez assez aimable pour jeter à la poste -quelques lignes à mon adresse, envoyez-les à Lyon, -où je serai dans peu de jours, et dites-moi ce que -devient <i>Cléopâtre</i>.»</p> - -<p>Ce que devenait <i>Cléopâtre</i>? On y travaillait lentement, -Delphine étant accaparée par la politique, -ses devoirs de femme du monde et les événements -de la vie parisienne dont s'alimentait son «Courrier» -de <i>la Presse</i>. Cependant <i>Cléopâtre</i> était assez avancée, -en 1846, pour qu'elle songeât à la faire représenter. -La veille du jour où elle devait la lire au -comité du Théâtre-Français, Rachel lui adressait -le petit billet suivant:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Madame,</p> - -<p>«Le temps est sombre, mais il n'y a plus d'orage. -Plus tôt vous lirez <i>Cléopâtre</i>, mieux cela -vaudra; pour ma part, vous savez le désir ardent -que j'ai de jouer bientôt votre magnifique rôle. Je -veux être du comité de lecture jeudi prochain; -<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> -quel est le Thésée assez fort pour m'en défendre -l'entrée?»</p> -</div> - -<p>Impossible de traduire avec plus de vigueur le -<i>sic volo, sic jubeo</i>, mais Rachel n'eut pas besoin de -faire son petit Jupiter: le comité de lecture, qui -attendait impatiemment l'œuvre nouvelle de M<sup>me</sup> de -Girardin, reçut <i>Cléopâtre</i> par acclamation et, à -quelques jours de là, Rachel mandait à son illustre -amie:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Chère Madame,</p> - -<p>«Je vous envoie ma loge pour admirer le port -majestueux de votre future Octavie. Voilà ce qui -peut s'appeler être une véritable artiste, car enfin -nous sommes rivales. Elle est plus belle, mais je -me crois meilleure. Tout mon dévouement.»</p> -</div> - -<p>Octavie, c'était M<sup>lle</sup> Rimblot, dont personne ne se -souvient aujourd'hui, mais en ce temps là quelques-uns -l'opposaient tout simplement à Rachel qui, du -reste, n'en était pas jalouse.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, la jeune tragédienne tomba -malade. Le 11 février 1847, elle écrivait à M<sup>me</sup> de -Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Avez-vous distribué tous les rôles de <i>notre -Cléopâtre</i>? Je suis dans mon lit depuis mes évolutions -avec <i>le Vieux</i>, mais le désir ardent que j'ai de -dire bientôt vos beaux vers à mon public de la rue -Richelieu me fait espérer un prompt rétablissement. -Cette indisposition fâcheuse pour l'auteur du <i>Vieux</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> -<i>de la Montagne</i><a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor"> [237]</a> n'est point arrivée trop malencontreusement. -J'avais besoin d'un peu de repos -et de quelques jours de solitude pour achever de -mettre <i>Cléopâtre</i> dans ma mémoire. Je viens d'envoyer -au théâtre faire demander au copiste Lambin -dit Alexandre mon cinquième acte. Dès que je serai -en état de sortir, il faudra <i>nous exiger</i> de suite -la mise en scène de votre ouvrage, et certes avec un -peu de zèle on pourra le jouer vers la fin de mars -ou le 3-5 avril. Voilà ma conviction. J'espère vous -aller répéter mon rôle prochainement. Si vous -vouliez vous charger de mes remerciements à -M. Gautier (<i>sic</i>) pour sa bienveillance à me juger -dans ma dernière création, je suis certaine que l'effet -de ma reconnaissance lui serait bien mieux prouvé: -c'est dans le journal <i>la Presse</i> que j'ai lu ses flatteuses -louanges, je tâcherai d'en être digne en devinant -l'auteur de <i>Cléopâtre</i>,</p> - -<p>«Votre toute reconnaissante et dévouée</p> - -<p class="signature">«RACHEL<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor"> [238]</a>.»</p> -</div> - -<p>Heureusement que la maladie de Rachel fut de -courte durée. Au mois de mars suivant, elle reparaissait -sur la scène dans le rôle d'Athalie, et tel fut -son succès que Lamartine voulut l'y voir. Elle -écrivait alors à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> -<span class="titel">«Madame,</span></p> - -<p>«Un rendez-vous que j'avais oublié me force de -rester chez moi. Je vous envoie la loge que M. de -Lamartine veut bien me faire l'honneur d'accepter. -Quoique un peu souffrante et très fatiguée par les -représentations suivies d'<i>Athalie</i>, je ferai tout mon -possible pour ne point faire regretter à M. de Lamartine -le temps précieux qu'il nous donnera ce soir.</p> - -<p>«Recevez, Madame, l'expression de mes sentiments -dévoués,</p> - -<p class="signature">«RACHEL<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor"> [239]</a>.»</p> -</div> - -<p>Lamartine fut si content de sa soirée que, le lendemain, -il se présentait chez Rachel, et, ne l'ayant -pas trouvée, lui laissait cette lettre:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">Paris, avril 1847.</p> - -<p class="titel">«Mademoiselle,</p> - -<p>«Nous sommes allés, M<sup>me</sup> de Lamartine et moi, -vous exprimer notre admiration toute chaude encore -de la soirée de la veille et vous remercier de cette -occasion de plus que vous avez bien voulu nous -procurer d'applaudir au génie de la poésie, sous la -plus sublime et la plus touchante incarnation.</p> - -<p>«Je retourne encore ce matin à votre porte, mais, -dans la crainte de n'être pas reçu, je prends la -liberté de vous y laisser un billet de visite en huit -énormes volumes<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor"> [240]</a>. C'est la tragédie moderne qui -se présente humblement en mauvaise prose à la -<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> -tragédie antique. Elle deviendra drame et poème à -son tour, et, à ce titre, elle vous appartient de -droit, car le drame est l'histoire populaire des nations -et le théâtre est la tribune du cœur.</p> - -<p>«Recevez, Mademoiselle, avec bonté ce faible -hommage de l'enthousiasme que vous semez et que -vous recueillez partout et permettez-moi d'y joindre -l'expression de mes respectueux sentiments.</p> - -<p class="signature">«LAMARTINE<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor"> [241]</a>.»</p> -</div> - -<p>Le grand poète, en déposant au domicile de -Rachel ce «billet de visite», ne se doutait pas que -la lecture des <i>Girondins</i> allait enfiévrer l'âme de -Rachel et que son enthousiasme se traduirait, en -1848, par le chant de <i>la Marseillaise</i>, sur la scène -du Théâtre-Français. Car elle était «peuple», elle -aussi, et elle prenait plaisir alors à s'entendre appeler -et à signer «la citoyenne Rachel»,—comme -en témoigne ce petit mot écrit par elle, un jour, -chez le portier de l'hôtel de Delphine:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«M<sup>lle</sup> Rachel était venue pour s'informer de la -santé de M<sup>me</sup> de Girardin et pour lui dire que l'ordre -nous venait d'être donné de jouer une tragédie -de circonstance,—que, <i>Cinna</i> ayant été choisi -<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> -pour ma rentrée, mes camarades m'avaient envoyée -auprès de M<sup>me</sup> de Girardin pour lui annoncer -que <i>Cléopâtre</i> serait jouée pour la seconde -rentrée de la citoyenne tragédienne.</p> - -<p class="signature">«RACHEL<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor"> [242]</a>.»</p> -</div> - -<p>Il s'agissait ici d'une reprise de cette pièce,—<i>Cléopâtre</i> -ayant été représentée pour la première -fois le 13 novembre 1847. Ce jour-là, l'auteur et -l'interprète furent dignes l'un de l'autre. <i>Cléopâtre</i> -n'est ni une tragédie, ni un drame, mais elle participe -à la fois des deux profils du masque dramatique:—tragédie -par la dignité de sa démarche, -par l'éclatante pureté du style, par le fond sobre et -simple sur lequel elle se détache; drame par sa -ressemblance avec l'histoire, par la liberté de son -allure, par ses fins et splendides détails d'intérieur, -de costumes, de vie privée, par le rayon d'Orient -qui la colore et l'éclaire. Quel magnifique tableau -que celui du deuxième acte où Cléopâtre, couchée -sur une estrade au milieu de sa cour de devins et -de mages, attend Antoine, et s'ennuie, en l'attendant, -de l'immense ennui des reines! Et quel effet -produisait, soupirée par Rachel, cette élégie de la -zone torride qui ouvre à l'imagination des espaces -infinis de tristesse:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p class="i7"> Oh! comme l'heure est lente!</p> -<p>Et que cette chaleur sans air est accablante!</p> -<p>Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,</p> -<p>Pas une larme d'eau dans l'implacable azur.</p> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span></div> -<p>Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps ni d'automne,</p> -<p>Rien ne vient altérer sa splendeur monotone.</p> -<p>Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,</p> -<p>Comme un grand œil sanglant sur vous toujours ouvert.</p> -<p>De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie,</p> -<p>Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie,</p> -<p>Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau...</p> -<p>Ah! la vie en Egypte est un pesant fardeau!</p> -<p>Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,</p> -<p>Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...</p> -<p>On vante ses palais, ses monuments si beaux,</p> -<p>Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux.</p> -<p>Si l'on marche, l'on sent sous la terre endormie,</p> -<p>Des générations d'innombrables momies.</p> -<p>On dirait un pays de meurtre et de remords:</p> -<p>Le travail des vivants c'est d'embaumer les morts.</p> -<p>Partout dans la chaudière un corps qui se consume;</p> -<p>Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;</p> -<p>Partout l'orgueil humain, follement excité,</p> -<p>Luttant dans sa misère avec l'éternité...</p> -<p>Des peuples disparus qu'importent ces vestiges?</p> -<p>Art monstrueux! je hais tes vains et faux prodiges.</p> -<p>Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi;</p> -<p>Tout jusqu'à ces beautés m'inspire de l'effroi,</p> -<p>Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course,</p> -<p>Dont depuis trois mille ans on cherche en vain la source.</p> -<p>Son bonheur même a l'air d'une calamité,</p> -<p>Car le sombre secret de sa fertilité</p> -<p>N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre;</p> -<p>Cette fécondité naît encor d'un désastre:</p> -<p>Il faut pour qu'il obtienne un éclat passager</p> -<p>Que son fleuve orgueilleux daigne le ravager.</p> -<p>Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange,</p> -<p>Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange.</p> -<p>Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux</p> -<p>Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux,</p> -<p>Et, regardant monter cette onde sans rivages,</p> -<p>De mettre mon espoir en d'éternels ravages!</p> -</div></div> - -<p>C'étaient là de très beaux vers: or, d'un bout -<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> -à l'autre de la pièce le style éclate en cette magnificence. -Je ne m'étonne donc pas que Lamartine, -après avoir entendu <i>Cléopâtre</i>, ait écrit à M<sup>me</sup> de -Girardin:</p> - -<p class="blockquote">«Jamais aucune femme n'avait eu ce triomphe -tout viril depuis Vittoria Colonna, à qui vous ressemblez -de traits, de génie et, je crois, aussi d'héroïsme<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor"> [243]</a>.»</p> - -<p>Hélas! Rachel, après avoir partagé les ovations -faites à l'auteur de <i>Cléopâtre</i>, se vit obligée de suspendre -les représentations de cet ouvrage. Depuis -quelque temps elle commençait à sentir les premières -atteintes du mal qui devait l'emporter; elle -éprouvait, par moments, une lassitude du corps et -de l'âme, un dégoût de tout, qui se traduisait par -<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> -des crises de larmes. Et elle écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin -le 13 décembre 1847:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Non, je ne suis pas malade; mais, malheureusement -je ne me sens pas toutes les forces que je -voudrais avoir dans ce moment. On ne vous a pas -dit vrai en disant que je ne voulais plus jouer, mais -ce qui n'est que trop vrai c'est que je ne peux plus -jouer ce que je voudrais et que j'aime mieux m'éloigner -complètement de la scène que de paraître -encore dans un autre rôle que celui de Cléopâtre, -et je suis sûre, chère madame de Girardin, que <i>vous</i> -vous ne douterez pas un instant de mes paroles -quand je vous dirai que je ne me sens plus assez -de force pour rendre votre beau rôle comme il doit -être rendu.</p> - -<p>«Quant à toutes les petites tracasseries du théâtre, -nous devons, vous et moi (permettez-moi de -m'associer à vous dans cette circonstance), nous -mettre très au-dessus de leur atteinte. N'écrivez -donc point à M. Buloz, et j'espère que bientôt nous -pourrons prouver par des faits que le beau est toujours -beau, et que le vrai mérite triomphe toujours -de l'envie et des petites intrigues dont elle marche -accompagnée<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor"> [244]</a>.»</p> -</div> - -<p>Mais les tempéraments, les natures comme Rachel -ont une force de résistance, un ressort inouïs. -Jamais elle n'était plus près de se relever, de rebondir, -que lorsqu'elle était accablée et paraissait anéantie. -Ce n'est pas sans raison qu'elle avait pris pour -<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> -armes parlantes un ballon montant dans les nuages, -avec cette devise: <i>la tempête m'élève, une -piqûre m'abat</i>. Nous avons vu que la révolution -de 48 lui rendit ses nerfs d'acier. Il ne fallut rien -moins que les journées de Juin pour la chasser de -Paris. Elle entreprit, à cette époque, une tournée -en Bourgogne et voici la lettre qu'elle adressait de -Dijon à M<sup>me</sup> de Girardin, le 12 juillet 1848:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Chère Madame,</p> - -<p>«J'espère que vous ne doutez pas de la part que -j'ai prise aux chagrins de toute sorte par lesquels -vous venez de passer. Pendant que votre noble -et pauvre mari était prisonnier, je n'osais vous -écrire, dans la crainte que ma lettre ne fût décachetée -à la poste peu discrète de Paris; mais j'avais -de vos nouvelles par ma sœur Sarah et par -quelques-uns de nos amis dévoués. Aujourd'hui -que M. de Girardin vous est rendu, je veux vous -assurer combien j'en suis heureuse, et je vous prie, -Madame, en voulant bien me rappeler à son souvenir, -de lui dire que, s'il a fait des ingrats dans la -grande cité, la France entière, que je parcours en -ce moment, sait lui rendre justice, et qu'il y a encore -de bien nobles cœurs qui battent comme le sien -pour la digne, grande et sainte cause. Que Dieu le -garde: le chaos a besoin de plus d'une étoile<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor"> [245]</a>!»</p> -</div> - -<div class="section"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span></p> -<h3>III</h3> -</div> - -<p>Un an après, Rachel abandonnait la Comédie-Française, -à la suite de ses démêlés avec le ministre -de l'Intérieur, dont relevait ce théâtre, et elle -expliquait sa détermination dans la lettre suivante, -qu'elle adressait à son amie:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Paris, le 14 octobre 1849.</p> - -<p class="titel">«Madame,</p> - -<p>«Avant de quitter la Comédie-Française, j'aurais -voulu passer en revue tous les rôles de mon répertoire. -J'aurais été heureuse d'acquitter ainsi ma -dette de reconnaissance envers les auteurs à qui -j'ai dû mes succès. Le temps m'a manqué pour -exécuter mon projet. Forcée de faire un choix, j'avais -demandé, entre autres reprises, celle de <i>Cléopâtre</i>. -L'indisposition de M. Beauvallet ne m'a pas -permis de jouer la pièce. Vous le voyez, Madame, -dans cette circonstance encore j'ai été malheureuse -et non pas ingrate. Je tiens à ce que vous le sachiez, -afin que nulle interprétation fâcheuse ne -vienne tenter de m'enlever une part de cette bienveillance -que vous m'avez toujours témoignée et -dont je suis fière. Que ne puis-je aussi facilement -prévenir toutes les suppositions malveillantes -auxquelles le bruit de ma démission donne lieu! -<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> -Que ne m'est-il permis surtout de parler au public -comme je vous parle et de le faire juge de ma conduite! -Je me sentirais forte alors, car ce public, -qui m'a prise par la main à mon début, qui m'a -faite ce que je suis, ce public à qui je dois tout, se -convaincrait que je n'ai pas cessé de mériter ses -encouragements, son estime, et il me couvrirait -encore de sa toute-puissante protection dès que -devant lui j'aurais fait justice des calomnies dont -je suis l'objet.</p> - -<p>«On a dit d'abord que l'envoi de ma démission -était le résultat d'un caprice, puisque cette démission -n'avait pour objet que d'arracher à la Comédie-Française -des concessions d'argent. En d'autres -termes, on m'a accusée de demander à mes camarades -la bourse ou la vie. Un mot tout de suite sur -cette honteuse supposition, afin qu'il n'en reste -rien. J'ai répondu à des propositions extrêmement -brillantes, qui m'ont été faites par certains aspirants -à la direction du Théâtre-Français, que, loin -de demander une augmentation de traitement, -j'irais jusqu'à faire des sacrifices, si, dans cette -nouvelle organisation, les rênes de l'administration -étaient confiées à des mains intelligentes et -habiles. Est-ce là exploiter ma position? Je le demande. -Et qui pourrait révoquer en doute la sincérité -de mes paroles en cette occasion, lorsque, -après la révolution de Février, le lendemain même -de l'installation d'un directeur<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor"> [246]</a> que l'unanimité -<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> -de nos suffrages avait désigné au choix du ministre, -j'ai offert de donner l'exemple du désintéressement -et d'abandonner, s'il en était besoin, pour -assurer le service des pensions, dix mille francs sur -mes appointements et mon congé tout entier de -1849? C'est que mes intérêts sont intimement liés -à ceux de la Comédie et que sa prospérité m'importe -autant que mes propres succès.</p> - -<p>«Voilà pourquoi, dès que le choix du ministre -se fut arrêté sur l'homme qui avait à juste titre -toutes nos sympathies, je me fis un devoir, un -bonheur, de contribuer autant qu'il était en moi -au succès de la nouvelle administration. Les circonstances -étaient difficiles, les salles de spectacle -désertes; il fallait des efforts surhumains pour -arracher le public aux préoccupations politiques; -je jouai trois fois, quatre fois par semaine... Je -chantai pour la Comédie. Oui, Madame, vous vous -en souvenez? Après Camille, après Hermione, -après Phèdre, je chantai, et le public, témoin de -mes efforts, ne se méprit pas sur mes intentions. Il -m'en tint compte. Les applaudissements me donnèrent -la force qui m'eût manqué sans eux. Je -partis pour mon congé, heureuse des résultats -obtenus, puisque la Comédie avait pu faire face à -toutes ses dépenses, fière des témoignages de reconnaissance -que me donnèrent mes camarades.</p> - -<p>«J'étais loin de prévoir alors, au mois de juin, -que le zèle dont je venais de faire preuve serait -trouvé étrange, excessif, trois mois plus tard, et -<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> -qu'on s'en ferait une arme contre moi. C'est cependant -ce qui arriva. Dès la fin de ce mois, le ministre -de l'Intérieur<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor"> [247]</a> crut devoir adresser au commissaire -du gouvernement des observations d'une -nature telle que celui-ci le pria d'accepter sa démission. -De ces observations, il ressortait que les -intérêts de la Comédie étaient sacrifiés aux miens, -et que j'exerçais au Théâtre-Français une influence -funeste.</p> - -<p>«Je défie qui que ce soit de citer une preuve, un -fait, quelque minime qu'il soit, à l'appui de la première -allégation. Quant à la seconde, je n'y réponds -pas, autant par considération pour l'homme -que nous avions l'honneur d'avoir à notre tête -que par respect pour moi-même.</p> - -<p>«Ainsi mon dévouement aux intérêts de la Comédie -était devenu une cause de disgrâce pour celui -qui la dirigeait. J'aurais pu me contenter de le déplorer -en silence, si sa révocation subite<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor"> [248]</a> n'était -venue me révéler toute l'étendue du mal que lui -avait fait mon zèle. En présence d'un fait aussi -grave et dont j'étais involontairement cause, je ne -crus pas pouvoir rester plus longtemps au Théâtre-Français.</p> - -<p>«Voilà le motif de ma démission.</p> - -<p>«Est-ce le résultat d'un caprice? Prononcez. -Cependant un nouveau ministre<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor"> [249]</a> arrivait au -<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> -pouvoir. Je m'empressai de lui soumettre la cause -de ma détermination, m'en reposant avec confiance -sur ses lumières et son intégrité bien connue du -soin de rendre justice à qui de droit et de donner -à la Comédie-Française une institution définitive.</p> - -<p>«Les circonstances n'ont pas permis encore -sans doute de faire cesser le provisoire qui nous -régit. La Comédie reste placée sous le régime social, -et aucune solution n'a eu lieu.</p> - -<p>«On a souvent calomnié les sociétaires du Théâtre-Français -en leur supposant le désir de se -gouverner eux-mêmes. Non, depuis longtemps les -inconvénients et les vices d'un pareil mode d'administration -leur sont connus. Chacun sait qu'il n'est -plus possible. Comme mes camarades, je n'ai pas -cessé de souhaiter ardemment une organisation -qui, en concentrant le pouvoir dans les mains -d'un directeur, donnât à l'administration l'unité -de vue qui lui manque et garantît à chaque comédien -la liberté d'esprit, le repos dont il a si grand -besoin dans l'exercice de son art.</p> - -<p>«Cette nouvelle organisation, si impatiemment -désirée, m'eût peut-être affranchie de toute crainte -pour le présent et donné confiance dans l'avenir: -je l'ai attendue un an. Me voici arrivée au terme -fixé par ma démission même. Je me retire. Ce -n'est pas sans une profonde douleur, Madame, que -je quitte cette scène qui me rappelle tant d'heureux -souvenirs. On a dit que je m'empresserais -d'aller chercher des succès loin de France. On s'est -<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> -trompé, Madame. Où donc trouverais-je un public -comme celui que je quitte? Non, je ne suis pas -ingrate envers lui, croyez-le bien. Non, le souvenir -de son indulgence pour moi, de sa bienveillance, -de sa bonté ne s'effacera pas si facilement -et si vite de ma mémoire. Non, je lui prouverai, -en restant à Paris, en attendant encore, tout le -prix que j'attache à son suffrage, toute la peine -que j'aurais à me séparer de lui.</p> - -<p>«Permettez-moi, Madame, de résumer en deux -mots cette lettre beaucoup trop longue. Ma démission -a été le résultat d'un sentiment honorable. Je -n'ai voulu ni ne veux d'augmentation de traitement. -Je n'ai souhaité et ne souhaite encore qu'une -seule chose, la prospérité de la Comédie-Française. -Je ne la crois possible que sous le régime d'une -direction omnipotente.</p> - -<p>«Maintenant, je n'ajouterai plus qu'un mot: -j'ai besoin d'applaudissements pour vivre, j'ai -donné hier ma dernière représentation de la rue -Richelieu. Je compte certainement faire quelques -bonnes créations sur le charmant petit théâtre que -vous vous proposez de faire bâtir dans votre jardin<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor"> [250]</a>. -Vous m'avez fait entrevoir ce dédommagement -à ma retraite de la Comédie-Française. Je -saisirai chaque occasion pour vous rappeler le désir -bien vif que j'aurais de jouer chez vous. Mille -<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> -pardons, Madame, et mille reconnaissances de -m'avoir lue jusqu'au bout.»</p> -</div> - -<p>On ne m'ôtera pas de l'idée que ce long mémoire, -j'allais dire ce mémorandum, était destiné, -dans la pensée de Rachel, à passer par-dessus la -tête de M<sup>me</sup> de Girardin, et qu'un homme de loi,—Crémieux, -par exemple,—y avait collaboré<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor"> [251]</a>. -<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> -En d'autres termes, je suis convaincu que cette -lettre digne d'un diplomate était faite pour la publicité—et -ma surprise a été grande de ne pas -la trouver dans les colonnes de <i>la Presse</i>. Après -cela, qui sait? peut-être que Rachel, une fois sa -lettre partie, en eut quelque regret; peut-être que -M<sup>me</sup> de Girardin fut d'avis de la passer sous silence -afin de donner à Rachel le temps de réfléchir et -de se reprendre. Ce qu'il y a de sûr, c'est que -«Cléopâtre» retira, quelques jours après, sa démission, -dans les circonstances que je vais dire.</p> - -<p class="space">Le 29 octobre 1849, elle écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Madame, vous qui m'avez vue verser un torrent -de larmes au récit des petites misères de nos -coulisses, vous comprendrez ma fuite de la capitale, -si vous n'en approuvez pas la résolution. Depuis -quatre jours, la fièvre me gagnait, et Paris allait -me rendre folle, lorsque je me déterminai à aller -abriter mon imagination déjà quelque peu en délire -à la campagne verte encore et dorée parfois d'un -soleil tiède. Me voilà donc partie et installée dans -une modeste petite chambre d'auberge. Mais, loin -d'éloigner de mon cœur et de ma tête ces colonnes -plus ou moins antiques, ces portiques plus chinois -que romains si salement reproduits sur la triste -toile de nos coulisses, j'y pense sans cesse et -je demande en vain à mes chanteurs d'Ionie de -calmer l'impatience que j'ai de rentrer brillante -<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> -et riche des amours d'Antoine et de Xipharès.</p> - -<p>«Mais, ô bonheur! une étoile me parle. Elle -m'annonce un directeur dirigeant seul et sans partage -la vieille, trop vieille Comédie-Française. Le -directeur serait M. Merle, connu pour ses vertus -et son esprit. Dans un temps de fraternité, ne serait-il -pas bien de le nommer? M. Merle est digne -en tous points de cet insigne honneur. Avec lui, -je rentrerais au théâtre d'autant plus volontiers -que je me débats en vain comme un pauvre exilé, -et que, tout bien vu, tout parfaitement considéré, -je ne puis vivre plus longtemps sans ce public qui -m'enivrait et pour lequel je donnerais volontiers -ma vie, si, en l'abandonnant, il m'applaudissait -une fois de plus.</p> - -<p>«Madame, vous avez été si bonne, si bienveillante -pour moi, plus encore dans ces derniers jours, -que j'ose vous demander votre bonne grâce, votre -crédit d'une heure. Parlez pour M. Merle, faites qu'il -soit notre directeur. Je travaille en ce moment -pour lui fournir un hiver brillant et fructueux. Je -repasse mon répertoire et j'apprends <i>Marion Delorme</i>, -<i>Desdemona</i> (de Vigny) et <i>Mademoiselle de -Belle-Isle</i>. Ma sœur, qui a l'honneur de vous porter -cette lettre, attendra un petit mot de réponse, -si vous en aviez une à faire à ma demande.</p> - -<p>«Agréez, Madame, l'assurance de ma gratitude -et de mon entier dévouement<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor"> [252]</a>.»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span></p> - -<p>Nous n'avons pas la réponse de M<sup>me</sup> de Girardin, -mais c'est tout comme. Elle ne put qu'applaudir -à la résolution prise par Rachel,—sans -la subordonner au choix de Merle, qui ne fut -pas nommé directeur de la Comédie. Quels que -fussent «ses vertus et son esprit», Merle avait -le tort d'être associé à cette pauvre et grande Dorval. -Le ministre trouva probablement qu'il avait -assez de diriger les affaires embrouillées de sa -femme <i>in partibus</i>; en tout cas, il lui préféra un -homme qui était pour le moins aussi compétent -que lui en matière de théâtre: Arsène Houssaye. -Et, loin d'avoir à s'en plaindre, Rachel n'eut qu'à -se louer de cette nomination<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor"> [253]</a>, Arsène Houssaye -ayant toujours été pour elle plein d'une déférence -amoureuse.</p> - -<p>Après avoir fait sa rentrée dans <i>Cléopâtre</i>, -Rachel parut au mois de mai 1850 dans le rôle -de la Tisbé d'<i>Angelo</i>. Elle écrivait, à ce propos, à -M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Chère Madame,</p> - -<p>«Je vous offre <i>lundi</i>: mardi, j'espère me montrer, -non sous les traits, mais bien sous les costumes -de Cléopâtre; mercredi et jeudi, grandes répétition -d'<i>Angelo</i>; il n'y a plus à choisir, car vendredi -<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> -sera la veille de mon grand début dans <i>le très haut -drame</i>.</p> - -<p>«Vous m'avez qualifiée de page, donc je me jette -à vos pieds<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor"> [254]</a>...»</p> -</div> - -<p>Cette lettre est marquée de son chiffre R, entouré -de sa fièvre devise: <i>Tout ou Rien</i>.</p> - -<p>Le succès de Rachel dans la pièce de Victor -Hugo, où elle tenait le rôle créé par M<sup>lle</sup> Mars, lui -suggéra l'idée de jouer le plus souvent, désormais, -dans «le haut drame» en prose, ces sortes d'ouvrages -n'exigeant pas la même somme d'efforts -continus que les tragédies de Corneille et de Racine. -Elle était, à ce moment, très fatiguée et sentait le -besoin de ménager ses forces. Mais elle voulait avant -tout jouer des rôles écrits pour elle. C'est alors -qu'elle incita M<sup>me</sup> de Girardin à écrire la comédie -qui a pour titre <i>Lady Tartuffe</i>.</p> - -<p>Représentée pour la première fois, au Théâtre-Français, -le 10 février 1853, cette comédie alla aux -nues, grâce à Rachel et aussi à ses camarades, qui -tous se montrèrent dignes d'elle. Rachel jouait le -rôle de Virginie de Blossac; M<sup>me</sup> Allan, celui de -la comtesse de Clairmont; Emilie Dubois, celui de -Jeanne; Samson faisait le maréchal d'Estigny; -Régnier, le baron de Tourbières; Maubant, le jardinier -Léonard... A la vérité, quelques critiques, -et non des moindres, reprochèrent à M<sup>me</sup> de Girardin -d'avoir fait un monstre de Lady Tartuffe. -<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> -Comment, disaient-ils, une femme si prude, si fausse -et si perfide est-elle capable d'aimer? A quoi M<sup>me</sup> de -Girardin répondait: «C'est un bouquet que j'ai fait -des noirceurs de cinq ou six femmes de ma connaissance!» -Et ce bouquet s'épanouissait à merveille -dans le jeu de Rachel,—qui, pour plaire à son -amie, ne signait plus que «Lady Rachel» ou «Lady -Tartuffe». Elle fit plus; comme, en 1853, elle -devait aller passer l'été en Angleterre, elle emporta -la comédie de M<sup>me</sup> de Girardin dans ses -bagages et la joua à Londres avec le même succès -qu'à Paris. Le 16 juin 1853, elle écrivait à l'auteur:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je veux vous annoncer avant tout le monde les -grands succès de <i>Lady Tartuffe</i> à Londres. Hier -était la première représentation. Bien avant l'heure -du spectacle, une queue formidable se formait autour -du petit théâtre Saint-James, chose qui n'arrive -jamais en Angleterre. Puis enfin le renvoi des -musiciens pour augmenter le nombre des stalles, -qui, malgré le prix de vingt-cinq francs, étaient -demandées avec rage... La soirée a été des plus -brillantes, des plus chaudes: je me croyais sur un -théâtre à Paris, devant un public <i>payant</i>. Les -Anglais ont saisi les plus petites nuances du caractère -de M<sup>me</sup> de Blossac, et Régnier les a fait rire -aux éclats! Songez que ce sont des Anglais qui -ont ri! Voilà dix ans que je viens à Londres, je -n'ai jamais assisté à pareil phénomène. Je suis heureuse -de vous apprendre cela, et deux fois heureuse -<span class="pagenumh"><a id="Page_277"> 277</a></span> -<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> -s'il vous a plu d'apprendre votre nouveau -triomphe par votre bien dévouée.</p> - -<p class="signature">«RACHEL.</p> - -<p>«Mes tendresses à M. de Girardin<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor"> [255]</a>.»</p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/277.jpg" width="400" height="613" alt="" /> -<p class="caption">Lettre de Rachel</p> -</div> - -<p>Le bruit fait autour des représentations de Rachel -à Londres fut tel qu'il arriva jusqu'aux oreilles de -Victor Hugo qui habitait alors à Marine-Terrace, -dans l'île de Jersey. Nous avons vu ce qu'il écrivait -à M<sup>me</sup> de Girardin à propos des représentations à -Londres de <i>Lady Tartuffe</i>. Elle lui avait fait espérer -la visite de Rachel. Il lui répondit qu'il ne l'attendait -pas, pour cette excellente raison que, lorsqu'il -était à Bruxelles, elle n'avait que la place à -traverser pour trouver sa porte et qu'elle s'en était -bien gardée. «Exilé, pestiféré!» disait-il<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor"> [256]</a>.</p> - -<p>En effet, Rachel n'alla pas voir l'auteur d'<i>Angelo</i>. -Peut-être n'est-ce pas l'envie qui lui manqua. Elle -admirait grandement le génie de Victor Hugo; -mais, avant ce voyage de Londres, l'Empereur lui -avait accordé un congé d'hiver pour lui permettre -d'aller jouer six mois en Russie,—ce qui lui valait -la jolie somme de 400.000 francs:—pouvait-elle -décemment, après cela, faire visite à l'auteur de -<i>Napoléon le Petit</i><a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor"> [257]</a>? Victor Hugo lui-même -aurait été d'un avis contraire:—«Exilé, pestiféré!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> -Quelques mois après, le 18 novembre 1853, elle -écrivait à Ponsard:</p> - -<p class="blockquote">«... Je ne veux pas me plaindre: la Russie me -paye assez bien, si bien que je compte fort et sérieusement -quitter le Théâtre-Français le 1<sup>er</sup> décembre -1854. Tu sais que telles étaient depuis longtemps -mes idées, j'ai donc envoyé ma démission à la -Comédie! Le 1<sup>er</sup> juin, je serai à Paris pour jouer -pendant six mois. J'aurai fait exactement ce que -le décret de Moscou exige avant qu'un sociétaire -puisse quitter la scène française, et aussi pour ne -pas laisser à mes camarades ma petite maison -de la rue Trudon, qu'ils ont en ce moment -comme garantie de mon retour; puis je quitterai -la rue Richelieu. J'y regretterai mon public, mais -vraiment pas la composition de la grande boutique -dégénérée<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor"> [258]</a>.»</p> - -<p>Ce dernier mot n'était pas très flatteur pour les -camarades, mais, comme tous les acteurs hors rang, -Rachel ne voyait qu'elle:—«Moi seule, et c'est -assez!...»</p> - -<p>Elle partit donc pour la Russie au mois de décembre -1854, après avoir embrassé longuement M<sup>me</sup> de -Girardin qui lui dit: «Je ne sais pas si nous nous -reverrons!»</p> - -<p>Elles ne devaient pas se revoir, en effet. Depuis -quelque temps Delphine se sentait touchée, mais -s'efforçait de n'en rien laisser paraître. La dernière -fois que Lamartine la vit,—c'était le 28 juin 1855,—il -<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> -la trouva «étendue à demi sur un canapé placé -en plein air, sur le seuil de la porte-fenêtre, entre -la chambre basse et la petite cour, afin que la -fraîcheur de l'atmosphère et le bruit de l'eau<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor"> [259]</a> -l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait -à sa poitrine». Il la trouva «peu changée; -elle avait maigri pendant son séjour à Saint-Germain, -mais une coloration plus vive de ses joues, -un éclat plus vif de ses yeux, un repos plus visible -de ses traits, un timbre plus naturel de sa voix le -remplissaient de l'illusion d'une convalescence...».</p> - -<p>Le lendemain elle n'était plus. La nouvelle de sa -mort causa une véritable stupeur. Il parut à tout le -monde qu'une grande et belle lumière venait de -s'éteindre.</p> - -<p>Delphine fut portée en terre au milieu des témoignages -d'admiration et de regrets unanimes. Tout -Paris suivit son convoi, il ne manquait que Rachel, -absente. Mais dès qu'elle apprit la fatale nouvelle -elle écrivit à Lamartine, sachant quel lien d'amitié -les unissait l'un à l'autre: «Vous qui l'avez aimée, -plaignez-moi<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor"> [260]</a>!»—Et son premier geste, en -rentrant à Paris, fut d'aller déposer sur sa tombe, -au pied de la petite croix que Delphine avait désirée -pour tout monument, une couronne de roses et -d'immortelles où tous les passants purent lire: -«Rachel à Cléopâtre.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> -C'était un hommage rendu tout à la fois au talent -et à la beauté. Il y a mieux: comme si elle avait -voulu montrer par là quelle place Delphine et cette -pièce avaient tenue dans son cœur, deux ans après, -lorsqu'elle ressentit à son tour le premier frisson -de la mort, elle partit pour l'Egypte, elle alla demander -au ciel de Cléopâtre, à la vallée du Nil, -l'air doux et pur dont sa poitrine meurtrie avait si -grand besoin. Mais elle s'aperçut bientôt que cet -air la brûlait comme du feu; elle se rappela, sans -doute, les beaux vers de son amie:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p> Oh! comme l'heure est lente!</p> -<p>Et que cette chaleur sans air est accablante!</p> -<p>Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,</p> -<p>Pas une larme d'eau dans l'implacable azur!</p> -<p>Le ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne,</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Rien ne vient altérer sa splendeur monotone,</p> -<p>Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,</p> -<p>Comme un grand œil sanglant sur nous toujours ouvert!...</p> -</div></div> - -<p>Et elle s'enfuit d'Egypte pour venir mourir en -France.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span></p> -<h2>CHAPITRE VI<br /> -<span class="medium">DELPHINE ET EUGÈNE SUE</span></h2> - -<p class="hanging indent"> -Une visite à Annecy.—La statue de Rodin du <i>Juif errant</i>. -Comment Eugène Sue vint échouer en Savoie.—Une lettre -de Lamartine sur <i>les Mystères de Paris</i>.—Sue-le-fat.—Socialiste -à la Proudhon.—Un mot de la princesse de -Solms.—La Fronde en 1851.—Lettre d'Eugène Sue à la -cousine de Louis-Napoléon.—Elle l'attire à Aix-Les-Bains.—Les -Barattes à Annecy.—Eugène Sue s'y installe.—Sa -popularité dans le pays.—Eugène Sue et M<sup>me</sup> de Girardin.—Leurs -relations dataient du journal <i>la Mode</i>.—Lettres -inédites d'Eugène Sue à Delphine.—Le pays des -Aigles.—L'apostasie de M. Dain.—Eugène Sue admirateur -de Lamartine.—Ses travaux d'exil.—Un arrêté du -ministre de la Police lui interdit l'entrée de la France.—Lettre -inédite à ce sujet.—Et s'il n'en reste qu'un!...—Mort -d'Eugène Sue.—Ses funérailles.—Le chalet des -Barattes.</p> - -<p class="space">Si, dans les choses humaines, le hasard, suivant -le mot de Royer-Collard, joue souvent le rôle de -ministre de la Providence, il faut reconnaître que -parfois aussi il joue celui d'agent du diable.</p> - -<p>C'est la réflexion que je me faisais naguère en -parcourant les vieilles rues à arcades de la ville -d'Annecy. J'y étais venu attiré par le souvenir politique -<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span> -et religieux de saint François de Sales et de -sainte Françoise de Chantal; or, pendant que je -les cherchais autour de la cathédrale et du couvent -de la Visitation qui, malheureusement, ne sont pas -de l'époque, voilà que tout à coup, au bout de -la rue du Pâquier, je me heurte à la figure en -pierre de Rodin! Le <i>Juif errant</i> statufié au cœur -de la cité où fut écrite <i>l'Introduction à la vie dévote</i>! -C'est sans doute l'anticléricalisme qui inventa cette -œuvre de mauvais goût.</p> - -<p>Eugène Sue n'était pas de la Savoie. C'était un -Parisien de naissance et d'éducation, et si on lui -avait dit, vers 1840, alors qu'il faisait la fête sur -le boulevard avec les dandys de la jeunesse dorée, -qu'il finirait ses jours au bord du lac d'Annecy, il -aurait certainement trouvé la plaisanterie mauvaise. -Il était alors très fier d'être le filleul du prince Eugène -de Beauharnais et de l'impératrice Joséphine, -et rien ne faisait prévoir que, dix ans plus tard, il -serait l'adversaire acharné du fils de la reine Hortense. -Qui donc lui avait fait faire cette volte-face? -Cette chose essentiellement parisienne qu'on appelle -le succès de presse et de librairie. Jamais romancier, -pas même Zola, n'en obtint un comparable -à celui des <i>Mystères de Paris</i>. Zola était lu principalement -dans le peuple et la petite bourgeoisie. -Eugène Sue recrutait ses lecteurs dans toutes les -classes de la société, voire les plus hautes<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor"> [261]</a>. J'ouvre -<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span> -la correspondance de Lamartine et j'y trouve cette -lettre adressée au marquis de la Grange:</p> - -<p class="blockquote">«... Je n'ai pas vu M. Sue... Son livre fait -fureur ici tous les soirs. Mes belles nièces en lisent -ce qu'on leur permet et ne rêvent que lui. Qu'est-ce -qu'un philosophe, un politique, un poète auprès -du Richardson populaire qui fait vivre et aimer -tout cela en drame<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor"> [262]</a>?»</p> - -<p>Le succès du <i>Juif errant</i> fut peut-être encore -plus grand que celui des <i>Mystères de Paris</i>, mais il -eut aussi un autre caractère et d'autres conséquences. -Un jour, en se regardant dans la glace, Eugène -Sue se trouva la figure d'un socialiste à la Proudhon. -A partir de ce moment, Sue-le-fat, comme l'appelait -Nestor Roqueplan ou Roger de Beauvoir, ses -camarades de noce du Café de Paris, Sue-le-fat -changea son fusil d'épaule. Il devint un ardent démocrate -et ne fut satisfait que lorsqu'il se fut assis, -en 1848, sur le haut de la montagne révolutionnaire. -N'est-ce pas lui qui, le 28 février de cette année, -demandait au gouvernement provisoire, dans une -lettre datée de sa propriété de Bordes (Loiret), de -faire des crèches, des salles d'asile et des maisons -de retraite pour les travailleurs invalides<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor"> [263]</a>?</p> - -<p>Cela ne l'empêchait pas, remarquez bien, de -mener la vie à grandes guides. Il était toujours le -commensal du docteur Véron; on était sûr de le -rencontrer partout où l'on s'amusait, mais enfin il -<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> -était démocrate, et de ses opinions nouvelles il -n'aurait pas fait bon se moquer devant lui: c'était -sincère!</p> - -<p>—Cela ne vous mènera pas loin, lui dit un jour -en riant la princesse de Solms.</p> - -<p>—Plus loin que vous ne pensez, répondit Eugène -Sue d'un air piqué.</p> - -<p>Il ne savait pas dire si vrai. Deux ans après il -prenait le chemin de l'exil, sur le conseil du comte -d'Orsay, et c'est la princesse qui l'attirait en Savoie. -La Fronde n'en fit jamais d'autres. Ce filleul de -l'impératrice Joséphine ne pouvait mieux s'allier, -dans sa haine des décembriseurs, qu'avec la cousine -du prince Louis-Napoléon:</p> - -<p>Il lui écrivait à cette époque:</p> - -<p class="blockquote">«Je vous aime, en effet, Marie, non parce que, -par la jeunesse, par la beauté, par l'entraînement -passionné du cœur, enfin par votre rare esprit, vos -invraisemblables talents, vous êtes la femme la -plus complète que j'aie connue, mais parce que, dès -le premier jour, nous avons pris l'habitude d'une -telle franchise, d'un tel dédain du convenu, du -faux, du simulé, que nous sommes entrés de prime -abord dans une vie de confiance absolue que les -meilleurs amis n'ont, je crois, jamais eue et n'auront -jamais l'un pour l'autre. Est-ce un mal? Est-ce -un bien? Je crois que c'est un bien, en cela que -nous sommes un peu comme ces amants qui n'ont -qu'à gagner à se déshabiller jusqu'à la chemise -inclusivement aux regards l'un de l'autre.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> -Le voilà donc parti pour Aix-les-Bains. La saison -étant finie, cette ville d'eaux manquait de gaieté. -Pour l'habituer à son nouveau régime, la princesse -de Solms lui donna un bâton de perroquet. Je veux -dire qu'elle l'hébergea chez elle. Elle lui donna une -jolie petite chambre où il fit porter un fauteuil d'une -forme particulière, appropriée à ses habitudes de -travail, que lui avait offert sa sœur. Et quand il fut -acclimaté, il chercha dans la région un endroit pittoresque -où il fût à proximité des deux résidences -de la princesse; car, si elle passait l'été à Aix, elle -passait l'hiver à Genève. Justement Annecy était -entre les deux. Il trouva au-dessus de la ville une -petite habitation nommée les Barattes, qu'il loua -pour la somme de 400 francs par an. La situation -était admirable: d'un côté la vue s'étendait sur le -lac et sur la ville; de l'autre sur les montagnes. Il -n'y avait ni fleur ni bosquets; mais autour de la -maison de bois, exposés au soleil, un peu de gazon -inculte et quelques arbres poussant en liberté. L'intérieur -était aussi simple que le dehors. On pénétrait -de suite dans une salle assez grande, garnie -d'étagères portant des livres: c'était le cabinet de -travail. A côté, une salle à manger si petite qu'on -n'y pouvait pas tenir plus de quatre à table. En -haut, il y avait trois chambres plus que modestes, -dont celle de Marie, quand elle s'attardait aux Barrattes; -mais elle y venait le moins possible pour ne -pas le déranger dans son travail. Car il travaillait -comme un mercenaire, huit et dix heures par jour. -<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> -Il se levait, hiver comme été, à six heures du matin, -passait une robe de chambre, prenait une tasse de -café pour achever de se réveiller et se mettait à -écrire. Vers dix heures il déjeunait avec du thé et -continuait sa besogne jusqu'au milieu de l'après-midi. -Alors, armé d'un long bâton ferré, et muni d'une -gourde pleine de kirsch, il allait dans la montagne -presque toujours seul. Il n'aimait pas à marcher en -plaine, il avait besoin de grimper. «N'avait-il pas été -allaité par une chèvre?» disait M<sup>me</sup> de Solms, à qui -j'emprunte ces détails. De peur d'accident il avait -une espèce de corne, qui rendait un son aïgu pouvant -s'entendre de très loin; à ce signal qu'ils connaissaient, -tous les pâtres seraient accourus, car tous -l'adoraient comme un bienfaiteur. Il n'avait d'ailleurs -que des amis dans la contrée. C'est au point -que les ouvriers horlogers de Genève lui offrirent -un jour un superbe chronomètre. Quand il rentrait -de promenade, il mettait sa correspondance à jour -et ce n'était pas une petite affaire. En dehors des -proscrits de Décembre qui s'étaient dispersés un -peu partout et qu'il soutenait généreusement de -ses deniers, il avait laissé à Paris un cœur de femme -qui lui avait toujours été dévoué et qui plus que tout -autre regrettait son absence. C'était M<sup>me</sup> de Girardin. -Ils se connaissaient de vieille date. Il avait -collaboré avec elle à <i>la Mode</i> (1830), quand elle -n'était encore que Delphine Gay, et depuis son mariage -il n'avait cessé de fréquenter son salon. Le -coup d'Etat en les séparant les unit davantage encore.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> -Il écrivait d'Annecy à M<sup>me</sup> de Girardin, le 3 juin -1852:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je ne ferai ni <i>mines</i> ni phrases pour excuser -non pas mon <i>oubli</i> mais ma paresse, je vous avouerai -donc naïvement, humblement que, partageant -tout mon temps entre des promenades merveilleuses -dans ce pays véritablement enchanté et un travail -acharné, j'ai beaucoup songé à vous écrire; -certain d'ailleurs que, si méchante opinion que -vous ayez de moi, vous ne me croirez jamais insoucieux -ou oublieux. J'ai eu dernièrement indirectement -de vos nouvelles et j'ai appris avec grand plaisir -et que vous vous portiez bien et que vous commenciez -à prendre le dessus d'un chagrin dont j'ai compris -toutes les nuances<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor"> [264]</a>, car je sais combien -vous aimiez votre pauvre mère. La nouvelle de ce -triste événement, lorsque je l'ai apprise ici, m'a profondément -attristé. Cela me reportait à bien des -années déjà, <i>plus de vingt ans</i>! et les souvenirs de -votre pauvre sœur<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor"> [265]</a> et tant d'autres qui ne sont -plus. Je ne suis point déjà fort gai dans ce pays, -car, sauf le temps où je travaille et mes promenades, -j'ai souvent des moments de défaillance et de tristesse -amère—je ne croyais pas l'exil si pénible et -les ressentiments de ce qui se passe en France si -vifs et si profonds. Enfin ma vie se passe. Je vis dans -une solitude absolue à une lieue d'Annecy sur les -bords du lac dans une maisonnette assez bien exposée, -<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span> -et, ce qui me plaît surtout, complètement isolée! -Vue d'ici, de ce pays fort libre après tout, la France -me fait l'effet environ de la Turquie ou de la Russie. -Et je ne suis point fier du tout d'être <i>Français</i>, -croyez-le bien, et je nie effrontément le fait, lorsque, -dans la montagne, les bonnes gens qui vivent au -milieu des neiges me demandent ma <i>nationalité</i>.</p> - -<p>«Et vous? que faites-vous dans le beau pays -des <i>Aigles</i>?</p> - -<p>«Quel bon prince que le vôtre! de ne pas faire -habiller ses sujets en aigles, aiglons, aiglonnes, -avec des plumes et des becs postiches... vous en -viendrez là, vous verrez.</p> - -<p>«Travaillez-vous? colèrez-vous? ou résignez-vous? -Que devient d'Orsay? si vous le voyez, un -bon souvenir de ma part. Et Lamartine? l'on me -dit qu'il continue d'être parfaitement digne, et à la -hauteur de lui-même<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor"> [266]</a>. Nous n'avons heureusement -à déplorer que l'apostasie de ce Dain<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor"> [267]</a>; il -<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> -est du moins bon de voir par cette indignité, que ce -ne sont pas les occasions qui ont manqué aux démocrates -pour se vendre s'ils l'avaient voulu. Adieu, -bien affectueusement adieu! si vous voulez me donner -une grande leçon, un grand et salutaire exemple -dont je profiterai, mettez autant de célérité à -me répondre que j'ai mis de longueur à vous écrire -(ce n'est pas très français mais enfin.)—A propos -de pas <i>très français</i>, quel discours que celui -d'Alfred de Musset à l'Académie! J'en ai été profondément -affligé pour lui.—Adieu encore. -Croyez à mon sincère attachement.</p> - -<p class="signature">«EUGÈNE SUE.<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor"> [268]</a>»</p> -</div> - -<p>On voit que, malgré son peu de fierté d'être -<i>Français</i>, Eugène Sue s'intéressait tout de même -à ce qui se passait en France.</p> - -<p>L'année suivante, il écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Avec quel bonheur j'ai reçu, lu, relu, et admiré -votre <i>Lady</i> (<i>Tartuffe</i>): Ç'a été pour moi une -bonne fortune de toutes sortes de bonnes fortunes, -un bon souvenir de vous, l'une des lectures les -plus attachantes que j'aie faites depuis longtemps -et en même temps une excellente <i>étude</i> pour moi, -car c'est une œuvre de maître et elle porte en soi -<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span> -des enseignements; que vous dirai-je? Enfin, j'ai -été tout fier de m'être rencontré avec vous en un -point, car vous verrez dans la seconde partie de -<i>Fernand Duplessis</i>, une sorte de Tartuffe femelle, -mais qui ne va pas à la cheville de M<sup>me</sup> de Blossac, -et la donnée est d'ailleurs toute autre. Vous devez -bien vous réjouir de ce grand et éclatant succès de -théâtre, après ce non moins grand succès de <i>Marguerite</i><a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor"> [269]</a>. -Ces succès ne consolent certes pas de -tout, mais ils occupent l'esprit, et c'est beaucoup. Je -ne sais encore si j'aurai le plaisir de bientôt vous -revoir: 1<sup>o</sup> je ne sais encore si l'on visera mon passeport -à Turin pour la France;—2<sup>o</sup> j'ai commis ici -un délit de presse justiciable de la législation française -à propos d'un petit livre écrit par moi, et -vendu au profit de ceux de nos compatriotes dans -l'exil qui sont sans ressources. Ce petit livre: <i>Jeane -et Louis ou les Familles des transportés</i><a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor"> [270]</a>, -retrace les malheurs de deux familles, femmes et -enfants (l'une de paysans, celle de Jeane, l'autre de -bourgeois, celle de Louis), après la proscription du -père et du mari. Ce petit livre a eu, dit-on ici, en -Belgique et en Angleterre, un grand succès de <i>larmes</i>. -Mais le 2 Décembre n'aime guère que l'on attendrisse -de cette façon les gens à son endroit. Aussi -le livre a été saisi à la frontière, où on le faisait -passer en contrebande, et il se pourrait que je -fusse happé à mon arrivée à Paris—à moins qu'il -<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span> -n'y ait prescription, ce dont j'ignore, et vous devriez -bien demander à Emile s'il peut me renseigner -à ce sujet. Ce livre a été publié à Genève le -5 janvier de cette année.</p> - -<p>«Je ne suis pas au bout de mes indiscrétions, <i>la -Presse</i> va bientôt publier la deuxième partie des -<i>Mémoires d'un mari</i><a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor"> [271]</a>, les deux premiers volumes -sont imprimés, combien vous seriez aimable -de faire demander chez Cadot les bonnes feuilles -et de les lire, si vous aviez un moment à perdre, -afin de me dire votre opinion. Vous devez penser -que j'ai été aussi modéré, aussi réservé que possible, -mais enfin quelque mot aurait pu m'échapper, -et dans ce triste temps où nous vivons, c'est chose -grave, et, prévenu par vous, je me ferais envoyer -les bonnes feuilles et je corrigerais pour <i>la Presse</i>.</p> - -<p>Excusez donc toutes mes indiscrétions, et soyez -assez <i>charitable</i> pour me donner bientôt de vos -nouvelles. Je crains de perdre la vue, tant elle -se fatigue, vous voyez quelle grosse et horrible -écriture! ayez en-pitié!»</p> -</div> - -<p>Eugène Sue n'eut pas la peine de faire viser son -passeport à Turin. Le 13 mai 1853, un arrêté du -ministre de la Police lui interdit l'entrée de la -France. Cette mesure lui causa un très vif chagrin, -car il songeait déjà aux moyens de rentrer en -France. Il écrivit à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<p class="blockquote">«... Ma sœur m'a donné de vos nouvelles que -j'attendais bien impatiemment, et elle m'a cependant -<span class="pagenumh"><a id="Page_293"> 293</a></span> -<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> -attristé en me parlant d'un chagrin que vous -cause la perte d'un ancien ami. Lequel? Voilà ce -dont j'ignore. Ce qui ne m'empêche pas de prendre -part à votre peine, car je sais combien vous êtes -affectionnée à vos vrais amis.—Ma sœur me dit -aussi que vous avez été contente de la fin des -<i>Mémoires</i>. Je n'ai pas besoin de vous assurer que -votre approbation m'a été bien douce—vous jugez -de ma joie en voyant arriver ma sœur, mais, hélas! -cette joie a été de courte durée, je suis au jour du -départ de ceux que j'aime, et mon exil va me -paraître doublement pénible.—A ce propos, un -mot, la seule faveur que je désirerais obtenir par -votre intermédiaire, si vous en trouvez le moyen, -serait <i>de savoir si la mesure qui me frappe est -temporaire ou doit se prolonger indéfiniment</i>. -J'aurais dans ce dernier cas certains arrangements -d'affaires, certaines mesures à prendre; donc si -vous le pouvez, je vous serais très reconnaissant -de me renseigner à ce sujet. Je n'ai pas besoin de -vous dire que je ne consentirais à aucun prix, dût -mon exil durer 20 ans, à faire aucune démarche, -aucune promesse, à prendre aucun engagement, -afin de faire cesser la monstrueuse iniquité dont -je suis victime. Vous avez le cœur trop haut pour -ne pas me comprendre<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor"> [272]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span> -C'était déjà le mot fameux de Victor Hugo:</p> - -<p class="blockquote">Et s'il n'en reste qu'un!...</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/293.jpg" width="522" height="384" alt="" title="" /> -<p class="caption">Lettre d'Eugène Sue</p> -</div> - -<p>Mais il ne fut pas celui-là. Quatre ans après—le -3 août 1857—il mourut presque subitement -entre les bras du colonel Charras qui était venu le -visiter. Cette mort inattendue causa une telle émotion -dans le pays que, malgré l'heure assez matinale -fixée pour les obsèques par l'Intendant général -du Genevois, une foule énorme accourue de -tous les villages voisins accompagna la dépouille -mortelle d'Eugène Sue à sa dernière demeure.</p> - -<p>Marie de Solms, Ponsard<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor"> [273]</a> et Charras marchaient -en tête du cortège. On avait interdit les -cloches et les discours. Le hasard ayant voulu que -le cortège funèbre traversât la ville un peu avant -la grand'messe, ce fut au son des cloches de la -cathédrale et des autres églises que le corps du -grand romancier fut conduit au cimetière protestant. -Et s'il n'y eut pas de discours au bord de la -fosse, l'éloge du défunt était sur toutes les lèvres.</p> - -<p>Depuis lors, le chalet des Barattes est visité chaque -année par tous les touristes qui ont lu <i>les Mystères -de Paris</i> et <i>le Juif errant</i>.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE VII<br /> -<span class="medium">DELPHINE, JULES SANDEAU, A. DUMAS</span><br /> -<span class="medium">ET GEORGE SAND</span></h2> -</div> - -<div class="hanging indent"> -<p>§ I.—Jules Sandeau et Alfred de Vigny.—Pour M<sup>me</sup> Dorval.—<i>Les -Jeudis de Madame Charbonneau.</i>—Jules Sandeau -et Armand de Pontmartin.—<i>Marphise</i> et <i>Eutidème</i>.—<i>L'Ecole -des Journalistes</i> et Jules Sandeau.—Ce que -Sainte-Beuve écrivait de cette pièce.—Sandeau chevalier -de la Légion d'honneur.—Lettre inédite à M<sup>me</sup> de Girardin -à ce sujet.—<i>La Croix de Berny.</i>—Les droits de la pensée -écrite défendus par Jules Sandeau dans <i>la Presse</i>.—Jules -Sandeau et <i>Cléopâtre</i>.—Il prédit un grand avenir à -M<sup>me</sup> de Girardin.—Armand de Pontmartin chez «Marphise».—Son -portrait et ceux de ses familiers dans -<i>les Jeudis de Madame Charbonneau</i>.—Lettres inédites -de Jules Sandeau et d'Alexandre Dumas.</p> - -<p>§ II.—Jules Sandeau et George Sand.—Ce que Delphine -pensait et écrivait de Lélia, en 1837.—Commencement de -leurs relations.—M<sup>me</sup> de Girardin éblouit George Sand.—Cabarrus -médecin de George Sand et de sa fille Solange.—Lettres -inédites de George Sand à M<sup>me</sup> de Girardin.—La -mort de sa petite-fille.—Sa colère contre Bethmont, avocat -de Clésinger.—Lettre poignante de George Sand à -l'occasion de cette perte.—Ce qu'elle dit de M<sup>me</sup> de Girardin -en apprenant sa mort.—La maternité chez Delphine.—Comment -elle adopta le fils de son mari.—Pensée -de M<sup>me</sup> de Girardin sur la mort.</p> -</div> - -<div class="section"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span></p> -<h3>I</h3> -</div> - -<p>Je n'ai pas connu Jules Sandeau, mais, en dépit -de son air bonhomme, il ne semble pas qu'il ait été -très bon camarade. Je possède un certain nombre -de lettres de lui où quelques-uns de ses confrères -de l'Académie sont arrangés à la sauce moutarde. -Alfred de Vigny, pour ne citer que celui-là, y est -traité presque aussi durement que dans la correspondance -de Sainte-Beuve avec M. et M<sup>me</sup> Juste Olivier. -Pourquoi? Qu'y avait-il eu entre eux? Je ne -sais, mais j'ai idée que l'auteur de <i>Mademoiselle -de la Séglière</i> en voulait à l'auteur de <i>Cinq-Mars</i> -et de <i>Chatterton</i> de l'avoir précédé dans le cœur -de M<sup>me</sup> Dorval. Il n'y avait pas de quoi, me dira-t-on; -j'en tombe d'accord, et m'est avis qu'une -fois délivré, sinon guéri, de cette passion qui lui -fut si longtemps une torture, Alfred de Vigny aurait -cédé volontiers à Sandeau son tour de faveur. -Mais quand l'amour se mêle d'être jaloux, il l'est -des morts aussi bien que des vivants, et Sandeau fut -quelque temps très épris de la comédienne qui le -fut de lui davantage encore<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor"> [274]</a>.</p> - -<p>Sous le bénéfice de cette observation, il ne m'en -coûte pas de reconnaître que le célèbre romancier -<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> -eut malgré tout plus d'amis que d'ennemis et qu'il -fut très dévoué à ceux qu'il aimait.</p> - -<p>On n'a pas oublié le beau tapage que firent, en -1862, <i>les Jeudis de Madame Charbonneau</i>, ni le -désaveu que Jules Sandeau infligea publiquement à -M. Armand de Pontmartin, qui avait jugé à propos -de lui dédier la préface de ce livre.</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«J'ai cru pouvoir adresser cette préface à M. Sandeau, -disait M. de Pontmartin en guise d'excuse, -non pas, grand Dieu! pour faire peser sur -lui la plus légère parcelle de responsabilités, non -pas pour le compromettre dans mes jugements et -mes portraits, mais plutôt pour dire à cet ami, -dont je m'étais un peu éloigné depuis qu'il est -dans les grandeurs: «Me voilà! je suis toujours -là! La vieille amitié qui m'a fait écrire tant d'articles -sur vos romans, à l'époque où votre célébrité -naissante ne dédaignait pas mon humble appui, -cette vieille amitié n'est pas morte: je vous dédiai, -en 1845, mon premier ouvrage, je vous offre, en -1862, celui-ci, qui sera probablement le dernier; -et la preuve que je n'ai pas voulu vous compromettre, -c'est que j'ai même évité de vous flatter.</p> - -<p>«Voilà mon crime; je m'en accuse auprès de -M. Sandeau et du public.»</p> -</div> - -<p>Ainsi s'exprimait notre pamphlétaire dans la -deuxième édition des <i>Jeudis de Madame Charbonneau</i>.</p> - -<p>Par malheur, les faits contredisaient ces belles -paroles sur le point essentiel. Si nous n'avions pas -<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span> -su que le pseudonyme d'Eutidème cachait le personnage -de Jules Sandeau, le scandale eût certainement -été moindre; mais comme M. Armand de -Pontmartin, pour nous éviter la peine de chercher, -s'était empressé de le démasquer, lui et les -autres, il n'était pas permis à Jules Sandeau d'accepter, -sans se compromettre, la dédicace d'un livre -où ses meilleurs amis étaient tournés en ridicule -et criblés de coups d'épingle.</p> - -<p>De ce nombre était Marphise, lisez M<sup>me</sup> de -Girardin, à qui Sandeau avait toutes sortes d'obligations -et chez qui précisément il avait introduit -M. de Pontmartin.</p> - -<p>On dira peut-être qu'elle était morte depuis sept -ans. Raison de plus, car si l'on doit la vérité aux -morts, on doit aussi, quand il le faut, les défendre, -comme s'ils étaient encore de ce monde.</p> - -<p>Les relations de Jules Sandeau avec M<sup>me</sup> de Girardin -n'étaient pas très anciennes. Je parle de leurs -relations d'amitié et non de simple politesse. Elles -ne remontaient pas au-delà de 1840.</p> - -<p>La première lettre de lui à elle que nous ayons -trouvée dans les papiers de Delphine est du mois -de novembre 1839. Emile de Girardin l'avait prié -d'assister à la lecture de <i>l'Ecole des Journalistes</i>, -dont Sainte-Beuve disait le lendemain:</p> - -<p class="blockquote">«M<sup>me</sup> Delphine (Gay) de Girardin a lu avant-hier -chez elle une comédie en vers, déjà lue aux -Français, dirigée contre M. Thiers et son mariage. -C'est une revanche. Elle s'est dit: on m'attaque, -<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> -où sont les purs? Et, en Romaine, elle a porté la -guerre à Carthage; tout y est, la belle-mère, les -frères, les sœurs; à la fin, M. Thiers, il est vrai, -sort blanc comme neige; et cela s'intitule: <i>l'Ecole -du Journalisme</i>, c'est-à-dire de la calomnie. Le -piquant est qu'elle avait deux cents personnes, et -tous les journalistes, qui faisaient la grimace, mais -n'avaient pas résisté à l'honneur. D'ailleurs, des -gens graves aussi: M. Ballanche y était<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor"> [275]</a>!»</p> - -<p>Jules Sandeau n'y était pas. Il s'était excusé par la -lettre suivante adressée au directeur de <i>la Presse</i>:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Je regrette bien vivement, Monsieur, de ne -pouvoir assister à la lecture de <i>l'Ecole des Journalistes</i>. -Je vous prie d'en exprimer tout mon désespoir -à Madame de Girardin. Je suis encore retenu -chez moi par un mal de gorge qui ne me quitte -guère et qui m'a empêché d'aller vous voir tous -ces derniers jours. Je me suis entendu avec M. Dujarrier<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor"> [276]</a>, -mais il me reste un vif désir de vous -voir, de vous remercier et de m'entretenir avec -vous.</p> - -<p>«Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de mes -sentiments les plus distingués et présenter à M<sup>me</sup> de -Girardin l'hommage de mon admiration.</p> - -<p class="signature">«JULES SANDEAU<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor"> [277]</a>.»</p> -</div> - -<p><i>Tout mon désespoir</i> était peut-être exagéré, mais -<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> -il ne faut pas serrer de trop près les formules de -politesse, et Sandeau était la politesse même. A -quelque temps de là il écrivait à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«C'est vous, Madame, que je dois remercier la -première avant de remercier M. le ministre de l'Instruction -publique, c'est vous qui avez demandé et -obtenu la distinction dont je viens d'être honoré. -C'est pour ma famille et pour moi une joie dont -j'aime à vous exprimer toute ma reconnaissance.</p> - -<p>«Agréez, je vous prie, Madame, l'assurance de -mon dévouement respectueux.</p> - -<p class="signature">«JULES SANDEAU<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor"> [278]</a>.»</p> -</div> - -<p>La distinction dont il s'agit était la croix de chevalier -de la Légion d'honneur. Delphine récompensait -ainsi Jules Sandeau de sa collaboration littéraire -à <i>la Presse</i>; car il faisait maintenant partie -de la maison et même, en 1846, il devait signer -avec M<sup>me</sup> de Girardin, Méry et Théophile Gautier, -le roman par lettres intitulé <i>la Croix de Berny</i>. Il -y a plus, et ce détail en surprendra plus d'un, lors -de la révolution de Février, le directeur de <i>la Presse</i>, -ayant fait appel à tous ses collaborateurs pour défendre -les droits de la pensée écrite, Jules Sandeau -lui envoya son adhésion dans cette lettre datée du -1<sup>er</sup> mars:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Vous avez raison de compter sur notre concours -empressé, tous les rédacteurs de <i>la Presse</i> -répondront à votre appel. Le développement sincère -<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span> -des institutions démocratiques ne condamne -pas les lettres au silence: la République de Platon -est la seule qui bannisse les poètes et se défie de -l'imagination. Les lettres sont aujourd'hui parmi -nous ce qu'elles étaient il y a huit jours, ce qu'elles -seront éternellement, non pas un hochet pour l'oisiveté, -mais un enseignement qui trouve sa place, -qui a son rôle dans la République aussi bien et -mieux encore que dans la Monarchie. Pour établir -cette vérité, pour la rendre manifeste à tous les -yeux, il suffit de mettre l'imagination au service -d'une pensée élevée; c'est un devoir impérieux que -ne doivent jamais oublier les écrivains vraiment -dignes de ce nom. Chacun de nous, croyez-le bien, -accomplira ce devoir dans la mesure de ses forces.</p> - -<p>«Parfait dévouement.</p> - -<p class="signature">«JULES SANDEAU<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor"> [279]</a>.»</p> -</div> - -<p>Mais les événements furent plus forts que toutes -les bonnes volontés. Pendant de longs mois la politique -imposa silence aux lettres: ce n'est guère que -sous le consulat du «baragouineur suisse<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor"> [280]</a>,» -comme disait Jules Janin, parlant de Louis-Napoléon -Bonaparte, que les littérateurs purent se faire entendre. -M<sup>me</sup> de Girardin fut une des premières à être -applaudie par le parterre du Théâtre-Français.</p> - -<p>Le lendemain de la représentation de <i>C'est la -faute du mari</i>, Jules Sandeau lui écrivait: -<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span></p> - -<div class="blockquote"> -<p class="titel">«Madame,</p> - -<p>«Je ne veux pas être le dernier à vous féliciter. -J'étais à la première représentation de cette jolie -comédie qu'il vous a plu modestement d'appeler un -proverbe: j'en ai été ravi. Venant de vous, tant de -grâce et d'esprit n'a rien qui doive surprendre; -cependant, après avoir applaudi <i>Cléopâtre</i>, il est -permis de s'étonner d'un tour si vif et si charmant; -on s'émerveille à bon droit de voir la même branche -donner des fleurs et des fruits si divers. C'est -mon avis que vous êtes destinée à écrire de grandes -et belles comédies; vous serez notre maître à tous.</p> - -<p>«Agréez, Madame, l'hommage respectueux de -mon admiration la plus vive et la plus sincère<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor"> [281]</a>.»</p> -</div> - -<p>Jules Sandeau avait vu juste. M<sup>me</sup> de Girardin -remporta coup sur coup trois éclatantes victoires -avec <i>Lady Tartuffe</i>, <i>la Joie fait peur</i> et <i>le Chapeau -d'un Horloger</i>. Mais comme elle n'avait obtenu, -en 1847, qu'un succès d'estime avec <i>Cléopâtre</i>, -en dépit de très sérieuses qualités et du talent qu'y -avait déployé Rachel, Armand de Pontmartin, qui -ne l'aimait guère, trouva le moyen, en 1862, quand -elle n'était plus là pour lui répondre, de la tourner -en ridicule, à propos de cette tragédie, dans <i>les Jeudis -de Madame Charbonneau</i>.</p> - -<p class="blockquote">«Conduit par Eutidème, dit M. de Pontmartin, -rue de Chaillot, dans une espèce de temple -<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span> -grec, bâti à dix mètres au-dessous du niveau de la -chaussée, et où il fallait descendre comme dans une -cave: c'était la demeure de Marphise; rien n'y -manquait, ni colonnes, ni statues, ni fleurs, ni -tableaux, ni candélabres, ni valets de chambre en -habit noir et en culottes courtes; mais tout cela -avait un air accidentel et provisoire que le comte de -Saint-Brice, un très spirituel habitué de la maison, -expliquait en ces termes: «Chaque fois que j'y -retourne je crains toujours de trouver les chevaux -vendus, les domestiques renvoyés, le mari parti, -le salon fermé et la maison rasée.» M. de Saint-Brice -avait dû se rassurer, au moins pour ce jour-là: -le salon était au complet. Marphise, en grande -tenue, son manuscrit sur les genoux; Olympio (Victor -Hugo), Raphaël (Lamartine), Falconey (Alfred -de Musset), les trois astres de notre ciel poétique, -puis les planètes secondaires, Polychrome (Théophile -Gautier), Bourimald (Méry), Caméléo (Paulin -Limayrac), Lélia, le grand romancier amazone, des -médecins, des artistes, deux ou trois sociétaires du -Théâtre-Français et quelques hommes du monde.»</p> - -<p>Suivait ce portrait de Marphise et de son mari:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses -flatteurs parlaient encore de sa beauté. Sa conversation -était éblouissante mais manquait de charme; -son esprit s'imposait; ses bons mots montaient à -l'assaut. Chez elle la force avait fini par dominer -la grâce: deux heures de causerie avec Marphise -équivalaient à une courbature ou à une migraine. -<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span> -Et pourtant un de ses plus fervents admirateurs -avait dit à son sujet ce singulier paradoxe: elle -serait la première femme, si elle avait toujours causé, -jamais écrit.</p> - -<p>«Son mari, pâle, le teint lymphatique l'œil vitreux, -le front découpé en cœur par une mèche prétentieuse, -était déjà et est resté la personnification -la plus exacte de l'homme de génie en carton-pierre, -illuminé par deux quinquets de théâtre.»</p> -</div> - -<p>Comprend-on à présent que Jules Sandeau ait -décliné <i>l'honneur</i> que lui avait fait M. de Pontmartin -en lui dédiant la préface de son livre?</p> - -<p>Après avoir ainsi débiné la femme, le pamphlétaire -s'attaquait à l'œuvre:</p> - -<p class="blockquote">«C'était une tragédie de femme, mais de femme -habillée en homme, décidée à quelque chose de bien -viril, de bien vigoureux, et ne réussissant qu'à produire -un ouvrage en plaqué, où tout était puéril, -artificiel et convenu depuis le premier hémistiche -jusqu'au dernier. Shakespeare y tendait la main à -Campistron, Th. Gautier y coudoyait Dorat; Plutarque -y combinait avec <i>le Journal des Modes</i>; -Cléopâtre s'y livrait à des tirades démesurées sur -l'archéologie, sur les hiéroglyphes, sur le soleil, -sur le climat, sur la vertu; Antoine y commettait -des <i>concetti</i> dans le goût de Sénèque; Octavie s'y -exprimait comme une Parisienne bien élevée qui -soigne la rougeole de ses enfants et leur cache les -désordres de leur père; ce n'était ni antique, ni romain, -ni classique, ni romantique, ni bon, ni mauvais, -<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> -c'était une gageure tragique, gagnée par une -femme d'esprit aux dépens de ceux qui l'écoutaient.»</p> - -<p>Et comme il fallait un mot de la fin à cette page -«rosse», M. de Pontmartin disait assez haut pour -être entendu de ses voisins:</p> - -<p class="blockquote">—Décidément la Muse de la Patrie ne s'appelle -pas Melpomène.</p> - -<p>Ah! oui, Sandeau avait bien fait de renvoyer sa -dédicace à cet ami compromettant! S'il s'était contenté -de la mettre dans sa poche ou de hausser les -épaules, tout le monde, à commencer par Emile -de Girardin, l'aurait cru complice, et c'est ce qu'il -ne voulait pas.</p> - -<p>Et pourtant, tout admirateur qu'il était du talent -de Delphine, il n'avait jamais été de ses courtisans; -la lettre suivante en fait foi:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«C'est aujourd'hui seulement, à mon retour de -la campagne, lui mandait-il en 1853, que je reçois -votre lettre, écrite depuis plus de huit jours. Je -vous dirai mal combien j'en suis touché. Il faut que -vous soyez la bonté même pour penser encore -quelquefois à moi. Je vous avais bien aperçue, -l'autre soir au Théâtre-Français, mais j'étais si -honteux d'avoir laissé passer tant de mois sans -aller vous voir, que je n'ai pas osé me présenter -dans votre loge. Dites que je suis un ours, un -buffle, tout ce qu'il y a de plus lourd et de plus -maussade dans la création. Quant à mon amitié, -puisque vous me permettez de donner ce nom aux -<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> -sentiments de reconnaissance et d'admiration que -je vous ai voués, je vous prie très sérieusement de -n'en jamais douter. Faites-moi l'honneur de me -compter au nombre de vos vieux amis, et croyez -que, parmi ceux qui ont le bonheur de vous voir -souvent, il en est peu qui vous soient plus attachés -que moi, qui ne vous vois jamais.</p> - -<p>«Agréez, Madame, l'expression de mon respectueux -dévouement.</p> - -<p class="signature">«JULES SANDEAU.</p> - -<p>«Mardi.—M. Emile Augier est venu nous voir -dimanche à la Celle-Saint-Cloud. Il nous parlait de -votre soirée de mardi dernier, et M<sup>me</sup> Sandeau disait -avec regret: M<sup>me</sup> de Girardin ne m'invite plus. -Elle sera bien charmée d'apprendre que vous ne -l'aviez pas oubliée<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor"> [282]</a>.»</p> -</div> - -<p>Jules Sandeau était un peu comme Alexandre Dumas -qui, sur le point de partir pour un long voyage, -écrivait un jour à Delphine:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«J'ai l'amitié égoïste et jalouse comme l'amour. -Vous voir au milieu de votre salon entourée de -vingt personnes à qui vous souriez serait pour -moi un motif de tristesse si ridicule que j'en serais -doublement triste. Je n'ai plus assez longtemps à -vous voir, et je serai trop longtemps loin de vous -pour ne pas me faire un bonheur des derniers -<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> -instants où je vous verrai. Je me présenterai donc -chez vous pour vous offrir mes excuses, aux heures -où je vous saurai seule ou en petit comité. Dans -le monde vous êtes comme une glace brisée. Chaque -ami peut se mirer dans un fragment de vous-même, -il est vrai, mais mieux vaut se regarder dans -la glace entière.</p> - -<p>«Je vous écris seul chez moi, tandis que vous -dites vos beaux vers et qu'on vous applaudit, et je -vous dis cela afin que vous sachiez bien que ce n'est -pas quelque empêchement frivole qui me retient -loin de vous, mais bien une résolution réfléchie. -Vous devez être bien belle, toute joyeuse et toute -inspirée à cette heure. Je ferme les yeux et je vous -vois.</p> - -<p>«Vous me laisserez vous écrire, n'est-ce pas? -pendant mon voyage, des lettres bien longues, -bien confidentielles et bien naïves. On peut tout -dire à six cents lieues de la personne à laquelle on -parle, et il ne peut y avoir de colère contre les amis -tristes et absents.</p> - -<p>«Adieu, Madame, je vous aime d'une amitié trop -égoïste pour vous céder au monde, et loin de vous -je vous ai du moins tout entière en souvenir.</p> - -<p>«A vos pieds.</p> - -<p class="signature">«AL. DUMAS<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor"> [283]</a>.»</p> -</div> - -<div class="section"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span></p> -<h3>II</h3> -</div> - -<p>Mais j'y songe: la raison pour laquelle Sandeau -fréquentait si peu chez M<sup>me</sup> de Girardin pourrait -bien avoir été tout simplement la peur d'y rencontrer -son ancienne moitié littéraire, car George -Sand, dans les années qui suivirent la proclamation -de l'Empire, voyait assez souvent Delphine, et -sans fuir positivement l'auteur de <i>Lélia</i>, Jules Sandeau -évitait de se trouver sur son passage.</p> - -<p>Cependant Delphine n'avait pas toujours ménagé -l'amour-propre de George Sand. En 1837, par -exemple, quand George eut fait alliance avec Lamennais, -Delphine lui dit, sans en avoir l'air, des -choses assez désagréables.</p> - -<p class="blockquote">«... Vous le voyez, écrivait-elle dans son feuilleton -de <i>la Presse</i>, chacun de ses livres admirables -porte l'empreinte de l'affection qui l'inspira; et la -pensée de George Sand, qui se montre tour à tour -froide et désenchantée avec les héros des salons, -gracieuse, fraîche, riante avec le chanteur des ruisseaux -et des bruyères, poétique avec le poète, républicaine -avec l'avocat, apparaît aujourd'hui morale -et religieuse avec le prêtre politique. Ce qui -faisait dire l'autre jour à un mauvais plaisant: -«C'est surtout à propos des ouvrages des femmes -que l'on peut écrire avec M. de Buffon: «Le style, -c'est l'homme.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> -Elle l'avait égratignée ainsi à plusieurs reprises, -mais George Sand, qui n'avait pas l'épiderme sensible, -ne lui en avait gardé aucune dent. Elle saisit -même avec empressement la première occasion qui -s'offrit à elle de faire sa connaissance, et, comme -elles avaient toutes deux un grand fonds de bonté, -du jour où elles se virent tête à tête elles devinrent -amies.</p> - -<p>La lettre suivante n'est pas datée, mais elle doit -être de 1852 ou de 1853, en tout cas du commencement -de leurs relations. George Sand écrivait à -Emile de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p>«Permettez-moi de vous demander asile pour -un article sur les poésies d'un mien ami, qui a du -talent et peu d'aide. Accordez-moi un coin dans <i>la -Presse</i> pour que je dise de lui ce que je pense.</p> - -<p>«C'est une occasion que je saisis de me rappeler -à votre bon souvenir et à celui de M<sup>me</sup> de Girardin, -dont je suis encore toute <i>éblouie</i>, c'est le mot. -On passerait sa vie à l'écouter comme à vous lire. -Mais de telles douceurs ne sont pas faites pour les -ours de mon espèce, et ma récréation ici est de -me rappeler les quelques bonnes heures que j'ai -passées entre vous deux. Je vous en remercie et -vous demande pardon d'être si ennuyeuse. Ce n'est -pas ma faute. Je ne le fais pas exprès; mais cela -me sert du moins à bien sentir le charme qui est -dans les autres.</p> - -<p>«Je vous remercie encore plus de l'amitié que -vous témoignez à ma fille. Elle en est touchée -<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> -comme elle le doit. Mais je vis en tête à tête avec -notre petite Jeanne<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor"> [284]</a>. Faites-nous donc une société -où l'on ne soit pas triste, en voyant pousser une -ravissante petite fille!</p> - -<p>«Dites à M<sup>me</sup> de Girardin que je l'aime beaucoup, -beaucoup. Je la charge de vous en dire autant -de ma part, et elle dira bien mieux que moi. -J'ai vu que sa pièce avait été reçue aux Français -avec acclamation. J'irai l'applaudir de grand cœur.</p> - -<p class="signature">«GEORGE SAND.</p> - -<p>«Solange m'écrit qu'elle a été malade et que -M. Cabarrus l'a encore <i>reguérie</i>. Je dois donc -remercier aussi votre illustre <i>grenouille</i> de docteur -que vous prétendez avoir été intimidé par un pauvre -vieux <i>lièvre</i> de ma connaissance. Je croirais -plutôt l'avoir endormi, si M<sup>me</sup> de Girardin n'eût -été là pour combattre le narcotique<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor"> [285]</a>.» -On voit que M. et M<sup>me</sup> de Girardin avaient passé, -comme à la plupart de leurs amis, leur médecin à -George Sand.</p> -</div> - -<p>Quelque temps après, elle leur écrivait au sujet -du docteur:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Nohant, 23 juillet 1853.</p> - -<p>«Je parie que vous n'avez pas lu la lettre ouverte -que vous m'envoyez? Vous avez eu bien tort. -C'est la lettre d'un fou, d'un <i>inconnu</i> suédenborgiste -<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> -qui me dit que je suis condamnée aux châtiments -éternels et qu'il est trop tard pour que je -me repente de mes erreurs—alors, vous comprenez -que je ne me donnerai pas une peine inutile, -et que je resterai dans mon péché.</p> - -<p>«Le docteur m'a promis de venir voir le mois -prochain une propriété à vendre par ici et qu'il -prendrait gîte chez moi. Il m'a promis aussi de -votre part que vous l'aideriez à enlever M<sup>me</sup> de -Girardin pour me l'amener. J'y compte, et vous -autres qui prétendez ne pas m'oublier, il s'agit de -le me prouver, entendez-vous?</p> - -<p class="signature">«GEORGE SAND<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor"> [286]</a>.»</p> -</div> - -<p>Mais Delphine, qui dans le même temps avait reçu -une invitation de Victor Hugo, au lieu de se rendre -à Nohant, prit la route de Guernesey, et George -Sand trouve la chose toute naturelle.</p> - -<p>L'année suivante, Lélia écrivait encore:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Nohant, 26 décembre 1854.</p> - -<p class="titel">«Chère Madame,</p> - -<p>«J'envoie à votre valet de chambre, avec prière -de les servir sur votre table... quoi? six fromages! -mais quels fromages! Des fromages qui sentent -aussi mauvais que vous sentez bon, mais qui sont -aussi bons en tant que fromages que vous êtes -bonne en tant que femme, et qui ont autant de -<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span> -renommée en Berry, en tant que fromages, que -vous avez de gloire, en tant que génie, dans le -monde entier.</p> - -<p>«Après un compliment du jour de l'an si heureusement -tourné, permettez-moi de vous embrasser -et de vous féliciter du beau succès que vous -venez d'avoir à notre Gymnase<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor"> [287]</a> et qui vous y -attirera tout à fait, j'espère.</p> - -<p>«Et puis dites à M. de Girardin que je pense -beaucoup à lui en général et en particulier, et dites-vous -bien l'un à l'autre que je vous suis attachée -et dévouée, en esprit et en vérité.</p> - -<p class="signature">«GEORGE SAND.</p> - -<p>«Est-ce que vous serez assez aimable pour rappeler -à M. de Girardin mon ami Victor Borie et sa -<i>Revue agricole</i>?</p> - -<p>«Je vous renvoie M. Limayrac qui vous dira que -nous avons dit grand mal de vous<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor"> [288]</a>.»</p> -</div> - -<p>Mais voici venus les mauvais jours. Un deuil cruel -s'est abattu tout à coup sur la maison de George -Sand, à la suite d'un procès non moins triste. Solange, -sa fille, a perdu sa petite Jeanne, que lui disputait -avec un acharnement digne d'une meilleure -cause, Clésinger, son mari, dont elle vivait séparée -depuis près de trois ans. La pauvre enfant est -morte à Paris, dans la nuit du 13 au 14 janvier -<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span> -1835, loin de sa mère et de sa grand'mère, au -moment où George Sand, qui en avait obtenu la -garde, allait la placer au couvent du Sacré-Cœur. -Et c'est encore tout étourdie de ce coup terrible, -que la recluse de Nohant écrit à M<sup>me</sup> de Girardin:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«Nohant, 18 février 1855.</p> - -<p class="titel">«Chère Madame,</p> - -<p>«Vous avez été bonne comme un ange pour ma -pauvre fille, et naturellement émue de la mort de -ma pauvre Jeanne. Je suis à vous pour la vie. -M. Bethmont a gagné sa cause. Le parti Cavaignac -ne rend ses prisonniers qu'après les avoir tués<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor"> [289]</a>. -C'est dans l'ordre. Nous avons enseveli la victime -sous les cyprès qui abritent mon père et ma grand'mère<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor"> [290]</a>. -M. Bethmont va sûrement plaider pour -que son client puisse venir profaner cette tombe<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor"> [291]</a>. -Ce sera un thème nouveau pour faire des phrases -d'avocat. Le client aliéné viendra donc. Je m'y -attends. Nous le ferons suivre jusqu'au premier -cabaret où il oubliera le cadavre de son enfant.</p> - -<p>«Nous avons passé la matinée à regarder les poupées -laissées ici par Jeanne; jusque sur mon bureau -ses jouets favoris l'attendaient. Nous embrassons -<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span> -comme des reliques les derniers petits chiffons -qu'elle a cousus sur son lit de mort. Ma pauvre fille -est brisée, et ce n'est pas seulement nous, c'est tout -le pays qui pleure la belle, la malheureuse <i>Nini</i>. -Elle a été bien aimée ici, mais aussi bien haïe là-bas, -parce qu'elle était ma chair et mon sang! Chère -Madame, votre grand cœur de poète et de femme -comprend la douleur et l'amertume du nôtre. Je -ne sais pas trop ce que je vous dis, mais démêlez -là-dedans que je vous bénis et que je vous aime. -Je dis cela à vous et à M. de Girardin qui à 5 heures -du matin était auprès de mon enfant mort et -de ma fille mourante. Ah! mes amis, mes amis! il -y a une justice au-delà de ce monde.</p> - -<p class="i4">«A vous.</p> - -<p class="signature">«GEORGE SAND<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor"> [292]</a>.»</p> -</div> - -<p>Quatre mois et quelques jours après avoir écrit -cette lettre poignante, George Sand apprenait la -mort de M<sup>me</sup> de Girardin (29 juin 1855)<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor"> [293]</a>. Ce coup -inattendu acheva de la terrasser. Quand elle fut -<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span> -remise, elle prit sa plume, qui ne demandait qu'à -courir, et fit l'éloge de Delphine dans une page -admirable d'où j'extrais les lignes suivantes:</p> - -<p class="blockquote">«... On a dit avec raison qu'elle avait eu le -double charme de rester femme. Eh bien! elle était -plus complète encore, elle était mère dans son -cœur et dans ses entrailles, bien qu'elle eût été privée -des joies et des douleurs de la maternité. Ses -belles et saintes larmes avaient coulé par torrents -sur notre désastre à nous! Elle avait été là, soutenant, -consolant, partageant le désespoir des autres, -l'éprouvant, le cherchant, voulant en prendre sa -part, aimant ce que nous avions aimé, et nous -montrant, sans y songer, quelle mère elle eût été -elle-même. Ce ne fut donc pas une fantaisie, une -idée littéraire quelconque, cette adorable pièce de <i>la</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span> -<i>Joie fait peur</i>. Elle prit cette idée-là dans ses propres -entrailles; elle eut le <i>droit</i> de faire parler une -mère, et ce fut là l'apogée de son inspiration. Le -sujet semblait scabreux pour elle. Qu'elle l'eût -traité par l'esprit seulement, toute mère eût pu -lui dire, comme Tell à Gessler: <i>Ah! tu n'as pas -d'enfants!</i> Il n'en fut point ainsi: elle toucha juste -et profondément, elle fit pleurer jusqu'au sanglot, -jusqu'à l'étouffement, tous les hommes, et, chose -plus victorieuse en un pareil sujet, toutes les -femmes<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor"> [294]</a>.»</p> - -<p>George Sand disait vrai. Delphine était si bien -faite pour être mère que le jour où son mari lui amena -par la main l'enfant qu'il avait eu d'une autre, -bien loin de s'indigner et de crier à l'adultère, comme -l'eussent fait les trois quarts des femmes, elle lui -dit, sans essayer de maîtriser son émotion: «Merci -pour cette marque de confiance!» Et elle adopta -l'enfant et elle l'aima, comme s'il avait été son propre -fils! -<span class="pagenumh"><a id="Page_318"> 318</a></span></p> - -<div class="topspace poetry"><div class="stanza"> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span></div> -<p class="i3 xlarge">APPENDICE</p> -<p class="i5 large">POÉSIES</p> -<p class="i2 medium">DÉDIÉES A M<sup>me</sup> DE GIRARDIN</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i7">I</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i3">A M<sup>lle</sup> DELPHINE GAY</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>La France a vu longtemps le sceptre poétique</p> -<p>D'homme en homme transmis comme un spectre de rois,</p> -<p>Laissant aux filles d'Eve, heureuses de leurs droits,</p> -<p>De la frêle beauté l'empire despotique.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Corinne, sous vos traits, du rivage italique</p> -<p>Aborda parmi nous, plus reine qu'autrefois:</p> -<p>Et si la grâce encore impose mieux ses lois,</p> -<p>Dans la France de l'art s'éteint la loi salique.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Dieu tenait ses trésors avec soin renfermés:</p> -<p>Il dotait, peu prodigue envers ses plus aimés,</p> -<p>L'un d'esprit scintillant, l'autre de poésie;</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Mais désarmant, un jour, ses avares décrets,</p> -<p>Dans la coupe où votre âme a puisé ses secrets</p> -<p>Sa main mêla le sel attique à l'ambroisie.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<span class="i9">ÉMILE DESCHAMPS.</span> -</div></div> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span></p> -<p class="i7">II</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i4">A M<sup>lle</sup> DELPHINE GAY</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i9">Saint-Point, 29 juillet 1829.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Celui qui voit briller ces Alpes, d'où l'aurore,</p> -<p>Comme un aigle qui prend son vol du haut des monts,</p> -<p>D'une aile étincelante ouvre les cieux, et dore</p> -<p class="i4"> Les neiges de leurs fronts;</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Celui-là, l'œil frappé de ces hauteurs sublimes,</p> -<p>Croit que ces monts glacés qu'il admire et qu'il fuit</p> -<p>Ne sont qu'affreux déserts, rochers, torrents, abîmes,</p> -<p class="i4"> Foudre, tempête et bruit.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>«Mesurons-les de loin», dit-il. Mais si sa route</p> -<p>Le conduit jusqu'aux flancs d'où pendent leurs forêts,</p> -<p>S'il pénètre, au vain bruit de leurs eaux qu'il écoute,</p> -<p class="i4"> Dans leurs vallons secrets;</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Il y trouve, ravi des solitudes vertes</p> -<p>Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté,</p> -<p>Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes</p> -<p class="i4"> A l'hospitalité;</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Des sources sous le hêtre, ainsi que dans la plaine,</p> -<p>De frais ruisseaux dont l'œil aime à suivre les bonds,</p> -<p>De l'ombre, des rayons, des brises dont l'haleine</p> -<p class="i4"> Plie à peine les joncs;</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Des coteaux aux flancs d'or, de limpides vallées,</p> -<p>Et des lacs étoilés des feux du firmament,</p> -<p>Dont les vagues d'azur et de saphir mêlées</p> -<p class="i4"> Se bercent doucement.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Il entend ces doux bruits de voix qui se répondent,</p> -<p>De murmures du soir qui montent des hameaux,</p> -<p>De cloches des troupeaux, de chants qui se confondent</p> -<p class="i4"> Au son des chalumeaux.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></div> -<p>Marchant sur des tapis d'herbe en fleur et de mousse:</p> -<p>«Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais!»</p> -<p>La nature a caché ses grâces les plus douces</p> -<p class="i4"> Sous ces plus hauts sommets.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève</p> -<p>De leur éclat lointain semblent nous consumer;</p> -<p>Jalouse de ses dons, la gloire leur enlève</p> -<p class="i4"> Tout ce qui laisse aimer.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Ainsi quand je te vis, jeune et belle victime</p> -<p>Qu'un génie éclatant choisit pour ton malheur,</p> -<p>Je cherchai sur ton front le rayon qui t'anime</p> -<p class="i4"> Et je fermai mon cœur.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Mais un jour (c'était l'heure où le soin du ménage</p> -<p>Retient la jeune fille à son foyer pieux,</p> -<p>Où l'on n'a pas encor composé son visage</p> -<p class="i4"> Pour l'œil des envieux),</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>J'entrai comme un ami qui vient avec l'aurore</p> -<p>Solliciter sans bruit la porte d'un ami,</p> -<p>Qui l'entr'ouvre, et du seuil que son pied touche encore,</p> -<p class="i4"> Demande: «A-t-il dormi?»</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Les meubles dispersés dans la salle nocturne,</p> -<p>La lampe qui fumait, oubliée au soleil,</p> -<p>Etalaient ce désordre, emblême taciturne</p> -<p class="i4"> D'une nuit sans sommeil.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Des harpes et des chants, souvenirs d'une fête,</p> -<p>Des livres échappés à des doigts assoupis,</p> -<p>Et des feuilles de fleurs qui couronnaient la tête</p> -<p class="i4"> Y jonchaient les tapis.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>La veille avait flétri de ta blanche parure</p> -<p>Les longs plis qu'à ton sein le nœud pressait encor,</p> -<p>Et les cheveux cendrés jusques à ta ceinture</p> -<p class="i4"> Roulaient leurs ondes d'or.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span></div> -<p>Ton visage était pâle, une sombre pensée</p> -<p>De ton front incliné lentement s'effaçait,</p> -<p>Et dans ta froide main, la main entrelacée</p> -<p class="i4"> Sur tes genoux glissait.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures,</p> -<p>La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancher</p> -<p>Deux perles de la nuit, que des feuilles obscures</p> -<p> Empêchent de sécher.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Sur tes lèvres collé, ton doigt disait: «Silence!»</p> -<p>Car l'enfant de ta sœur dormait dans son berceau,</p> -<p>Et ton pied suspendu le berçait en cadence</p> -<p class="i4"> Sous son mobile arceau.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>La mort avait jeté son ombre passagère</p> -<p>Sur cette jeune couche; et dans ton œil troublé,</p> -<p>Dans ton sein virginal, tout le cœur d'une mère</p> -<p class="i4"> D'avance avait parlé;</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte,</p> -<p>Et, quand un seul soupir trahissait le réveil,</p> -<p>Tu chantais au berceau l'amoureuse complainte</p> -<p class="i4"> Qui le force au sommeil.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie,</p> -<p>Trouvant que sur les cœurs un empire est trop peu,</p> -<p>Lancer d'un seul regard l'amour et le génie,</p> -<p class="i4"> La lumière et le feu!</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Qu'il t'écoute chanter comme un autre respire,</p> -<p>Comme le vent murmure en s'exhalant des bois,</p> -<p>Harpe, écho de nos cœurs, et dont chaque vent tire</p> -<p> Une seconde voix!</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Pour moi, quand la mémoire évoque ton image,</p> -<p>Je te vois, l'œil éteint par la veille et les pleurs,</p> -<p>Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage</p> -<p class="i4"> Sur un lit de douleurs!</p> -</div> -<div class="stanza"> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span></div> -<p>Je t'entends murmurer ces simples mots de l'âme</p> -<p>Que la douleur enseigne à ce qui sait sentir,</p> -<p>Et ces chants enfantins que la plus humble femme</p> -<p class="i4"> Fait le mieux retentir;</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Et je dis en moi-même: «Oh! périsse la lyre!</p> -<p>De la gloire à son cœur le calice est amer.</p> -<p>Le génie est une âme; on l'oublie, on l'admire;</p> -<p class="i4"> Elle savait aimer!»</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>L'étoile de la gloire, astre de sombre augure,</p> -<p>Semblable à l'insensé qui secoue un flambeau,</p> -<p>Eblouissant nos jours, les pousse à l'aventure</p> -<p class="i4"> Vers un brillant tombeau.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>L'étoile de la femme est la pâle lumière</p> -<p>Qui se cache, le jour, dans l'azur étoilé,</p> -<p>Monde mystérieux que seul à la paupière</p> -<p class="i4"> La nuit a révélé.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Sur le front qui l'admire elle luit en silence;</p> -<p>Elle illumine à peine un point du firmament,</p> -<p>Et de ses doux rayons l'amoureuse influence</p> -<p class="i4"> N'enivre qu'un amant!</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i9">LAMARTINE</p> -</div></div> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p class="i7">III</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i2">MADAME ÉMILE DE GIRARDIN</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>La mort vient de frapper les plus beaux yeux du monde.</p> -<p>Nous ne les verrons plus qu'en saluant les cieux.</p> -<p>Oui, c'est aux cieux déjà que leur grâce profonde</p> -<p>Comme un aimant d'espoir semble attirer nos yeux.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Belle étoile aux longs cils qui regardez la terre,</p> -<p>N'êtes-vous pas Delphine enlevée aux flambeaux,</p> -<p>Ardente à soulever le splendide mystère</p> -<p>Pour nous illuminer dans nos bruyants tombeaux?</p> -</div> -<div class="stanza"> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span></div> -<p>Sa grande âme ingénue avait peur de la joie.</p> -<p>Lucide et curieuse à l'égal des enfants,</p> -<p>Du long regard humide où le rire se noie,</p> -<p>Elle épiait les pleurs sous les fronts triomphants.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Albert Durr l'avait vue à l'étude penchée,</p> -<p>Au monde intérieur où lui seul pénétrait,</p> -<p>Quand sa mélancolie éternelle et cachée</p> -<p>Dans un ange rêveur la peignit trait pour trait.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Son enfance éclata par un cri de victoire</p> -<p>Lisant à livre ouvert où d'autres épelaient.</p> -<p>Elle chantait sa mère, elle appelait la gloire,</p> -<p>Elle enivrait la foule... et les femmes tremblaient.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Et charmante, elle aima comme elle était: sans feinte.</p> -<p>Loyale avec la haine autant qu'avec l'amour.</p> -<p>Dans ses chants indignés, dans sa furtive plainte,</p> -<p>Comme un luth enflammé son cœur vibrait à jour!</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Elle aussi, l'adorable! a gémi d'être née.</p> -<p>Dans l'absence d'un cœur toujours lent à venir.</p> -<p>Lorsque tous la suivaient pensive et couronnée,</p> -<p>Ce cœur, elle eût donné ses jours pour l'obtenir.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Oh! l'amour dans l'hymen! Oh! rêve de la femme!</p> -<p>O pleurs mal essuyés, visibles dans ses vers!</p> -<p>Tout ce qu'elle taisait à l'âme de son âme,</p> -<p>Doux pleurs, allez-vous-en l'apprendre à l'univers!</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Elle meurt! presque reine, hélas! et presque heureuse,</p> -<p>Colombe aux plumes d'or, femme aux tendres douleurs;</p> -<p>Elle meurt tout à coup d'elle-même peureuse,</p> -<p>Et douce, elle s'enferme au linceul de ses fleurs.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>O beauté souveraine à travers tous les voiles!</p> -<p>Tant que les noms aimés retourneront aux cieux,</p> -<p>Nous chercherons Delphine à travers les étoiles,</p> -<p>Et ton doux nom de sœur humectera nos yeux.</p> -</div> -<div class="stanza"> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i1"><i>1855.</i></p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i9">MARCELINE DESBORDES-VALMORE</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>(<i>Poésies inédites</i>.)</p> -</div></div> - - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></p> -<h2 class="normal">INDEX ALPHABÉTIQUE<br /> -<span class="medium">DES NOMS PROPRES CITÉS DANS CET OUVRAGE</span></h2> -</div> - -<p class="alphabet">A</p> -<ul> -<li>Allan (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_275">275</a>.</li> -<li>Allart (Hortense), <a href="#Page_25">25</a>.</li> -<li>Alletz, <a href="#Page_27">27</a>.</li> -<li>Andryane, <a href="#Page_161">161</a>.</li> -<li>Angely (M<sup>me</sup> Regnaut de Saint-Jean d'), <a href="#Page_41">41</a>.</li> -<li>Antoine, <a href="#Page_262">262</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_305">305</a>.</li> -<li>Apelle, <a href="#Page_48">48</a>.</li> -<li>Arbouville (M<sup>me</sup> d'), <a href="#Page_262">262</a>.</li> -<li>Artois (le Comte d'), <a href="#Page_45">45</a>, <a href="#Page_47">47</a>.</li> -<li>Artot, <a href="#Page_161">161</a>.</li> -<li>Assise (Saint François d'), <a href="#Page_69">69</a>.</li> -<li>Auger (Hippolyte), <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_209">209</a>.</li> -<li>Augier (Emile), <a href="#Page_307">307</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">B</p> -<ul> -<li>Ballanche, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_238">238</a>, <a href="#Page_239">239</a>, <a href="#Page_300">300</a>.</li> -<li>Balzac (Honoré de), <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_204">204</a>-<a href="#Page_233">233</a>.</li> -<li>Baour-Lormian, <a href="#Page_31">31</a>.</li> -<li>Barante (le baron de), <a href="#Page_45">45</a>.</li> -<li>Barrot (Ferdinand), <a href="#Page_268">268</a>.</li> -<li>Barthou (Louis), <a href="#Page_174">174</a>.</li> -<li>Baschet (Armand), <a href="#Page_207">207</a>.</li> -<li>Beauharnais (Eug. de), <a href="#Page_283">283</a>.</li> -<li>Beaumont (Paulin de), <a href="#Page_19">19</a>.</li> -<li>Beauvallet, <a href="#Page_265">265</a>.</li> -<li>Beauvoir (Roger de), <a href="#Page_284">284</a>.</li> -<li>Becker, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_98">98</a>.</li> -<li>Bégis, <a href="#Page_297">297</a>.</li> -<li>Belmontet (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_85">85</a>.</li> -<li>Béranger, <a href="#Page_115">115</a>.</li> -<li>Berry (la duchesse de), <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_207">207</a>.</li> -<li>Berryer, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_225">225</a>.</li> -<li>Berton, <a href="#Page_22">22</a>.</li> -<li>Bethmont, <a href="#Page_314">314</a>.</li> -<li>Blanc (Louis), <a href="#Page_136">136</a>.</li> -<li>Bohrer (les frères), <a href="#Page_18">18</a>.</li> -<li>Boigne (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_59">59</a>.</li> -<li>Bois (Jules), <a href="#Page_195">195</a>.</li> -<li>Bois-le-Comte (E. Sain de), <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_209">209</a>, <a href="#Page_213">213</a>.</li> -<li>Bonald (de), <a href="#Page_225">225</a>.</li> -<li>Bonaparte, <a href="#Page_122">122</a>.</li> -<li>Borie (Victor), <a href="#Page_313">313</a>.</li> -<li>Boulay-Paty, <a href="#Page_132">132</a>.</li> -<li>Bourgin (Georges), <a href="#Page_111">111</a>.</li> -<li>Bourmont (le maréchal de), <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_59">59</a>.</li> -<li>Brifaut (Eug.), <a href="#Page_70">70</a>.</li> -<li>Buchez, <a href="#Page_208">208</a>.</li> -<li>Buloz, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_239">239</a>, <a href="#Page_263">263</a>.</li> -<li>Byron (lord), <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_197">197</a>.</li> -</ul> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span></p> - -<p class="alphabet">C</p> -<ul> -<li>Cabarrus (le D<sup>r</sup>), <a href="#Page_184">184</a>,<a href="#Page_185">185</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li> -<li>Campenon, <a href="#Page_225">225</a>.</li> -<li>Campistron, <a href="#Page_305">305</a>.</li> -<li>Canclaux (de), <a href="#Page_163">163</a>.</li> -<li>Canclaux (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_163">163</a>.</li> -<li>Canonge (Eléonore de), <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_136">136</a>.</li> -<li>Cassagnac (Granier de), <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_93">93</a>.</li> -<li>Castlereagh (lord), <a href="#Page_18">18</a>.</li> -<li>Catalani (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_18">18</a>.</li> -<li>Cavaignac (le général), <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_314">314</a>.</li> -<li>Cavé, <a href="#Page_271">271</a>.</li> -<li>Cavour, <a href="#Page_110">110</a>.</li> -<li>César, <a href="#Page_262">262</a>.</li> -<li>Champeaux (de), <a href="#Page_142">142</a>.</li> -<li>Champvans (de), <a href="#Page_105">105</a>.</li> -<li>Chantal (Sainte Françoise de), <a href="#Page_283">283</a>.</li> -<li>Charles X, <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_76">76</a>.</li> -<li>Charles (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_62">62</a>.</li> -<li>Charras (le colonel), <a href="#Page_295">295</a>.</li> -<li>Chassériau, <a href="#Page_185">185</a>.</li> -<li>Chastenay (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_85">85</a>.</li> -<li>Chateaubriand (le Vicomte de), <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_27">27</a>, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_41">41</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_154">154</a>, <a href="#Page_155">155</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_238">238</a>.</li> -<li>Chauvet, <a href="#Page_27">27</a>.</li> -<li>Chénier (André), <a href="#Page_182">182</a>.</li> -<li>Chéramy, <a href="#Page_297">297</a>.</li> -<li>Cherval (le Comte de), <a href="#Page_272">272</a>.</li> -<li>Chimay (la princesse de), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -<li>Cicéron, <a href="#Page_182">182</a>.</li> -<li>Cinti, <a href="#Page_20">20</a>.</li> -<li>Claretie (Jules), <a href="#Page_218">218</a>.</li> -<li>Clausel (le maréchal), <a href="#Page_109">109</a>.</li> -<li>Cléopâtre, <a href="#Page_262">262</a>, <a href="#Page_305">305</a>.</li> -<li>Clésinger, <a href="#Page_313">313</a>, <a href="#Page_314">314</a>.</li> -<li>Clésinger (Jeanne-Gabrielle), <a href="#Page_311">311</a>, <a href="#Page_314">314</a>.</li> -<li>Colonna (Victoria), <a href="#Page_262">262</a>.</li> -<li>Combette, <a href="#Page_254">254</a>.</li> -<li>Constant (Benjamin), <a href="#Page_17">17</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_31">31</a>.</li> -<li>Constant (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -<li>Corneille, <a href="#Page_245">245</a>, <a href="#Page_275">275</a>.</li> -<li>Cottin (Paul), <a href="#Page_22">22</a>.</li> -<li>Crémieux (Ad.), <a href="#Page_241">241</a>, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_244">244</a>, <a href="#Page_271">271</a>.</li> -<li>Crémieux (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_271">271</a>.</li> -<li>Cunin-Gridaine, <a href="#Page_161">161</a>.</li> -<li>Custine (de), <a href="#Page_152">152</a>.</li> -<li>Custine (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_42">42</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">D</p> -<ul> -<li>Dain (Charles), <a href="#Page_289">289</a>.</li> -<li>Dalopeus, <a href="#Page_35">35</a>.</li> -<li>Damoreau (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_162">162</a>.</li> -<li>Dante, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_182">182</a>.</li> -<li>Dargaud, <a href="#Page_69">69</a>.</li> -<li>David (Louis), <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_34">34</a>.</li> -<li>David (d'Angers), <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_161">161</a>.</li> -<li>Davillier (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_17">17</a>.</li> -<li>Decazes (le duc de), <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_26">26</a>.</li> -<li>Defresne, <a href="#Page_272">272</a>.</li> -<li>Delamotte (Emile), <a href="#Page_208">208</a>.</li> -<li>Delavigne (Casimir), <a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_44">44</a>.</li> -<li>Démosthène, <a href="#Page_182">182</a>.</li> -<li>Desbordes-Valmore (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_135">135</a>.</li> -<li>Deschamps (Emile), <a href="#Page_319">319</a>.</li> -<li>Détroyat (M<sup>me</sup> Léonce), <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_316">316</a>.</li> -<li>Dino (la duchesse de), <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_125">125</a>.</li> -<li>Diodati, <a href="#Page_109">109</a>.</li> -<li>Doisy, <a href="#Page_89">89</a>.</li> -<li>Dorat, <a href="#Page_305">305</a>.</li> -<li>Dorval (Marie), <a href="#Page_274">274</a>, <a href="#Page_297">297</a>.</li> -<li>Dondan, <a href="#Page_135">135</a>.</li> -<li>Doudeauville (le duc de La Rochefoucauld-), <a href="#Page_49">49</a>, <a href="#Page_65">65</a>.</li> -<li>Drouet (Juliette), <a href="#Page_154">154</a>.</li> -<li>Dubois (Emilie), <a href="#Page_275">275</a>.</li> -<li>Duchambge (Pauline), <a href="#Page_20">20</a>.</li> -<li>Duchesnois (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_237">237</a>.</li> -</ul> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span></p> -<p class="alphabet"></p> -<ul> -<li>Dufaure, <a href="#Page_122">122</a>.</li> -<li>Dujarrier, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_228">228</a>, <a href="#Page_231">231</a>, <a href="#Page_232">232</a>, <a href="#Page_300">300</a>.</li> -<li>Dumas (Alexandre), <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_307">307</a>.</li> -<li>Dumont, <a href="#Page_109">109</a>.</li> -<li>Dupin, <a href="#Page_161">161</a>.</li> -<li>Duport (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_136">136</a>.</li> -<li>Duprez, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_162">162</a>.</li> -<li>Dupuy (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_208">208</a>.</li> -<li>Durand (M<sup>me</sup> veuve), <a href="#Page_296">296</a>.</li> -<li>Duras (la duchesse de), <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_45">45</a>, <a href="#Page_48">48</a>.</li> -<li>Duval (Alexandre), <a href="#Page_32">32</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">E</p> -<ul> -<li>Empis, <a href="#Page_225">225</a>.</li> -<li>Epaminondas, <a href="#Page_76">76</a>.</li> -<li>Etienne, <a href="#Page_17">17</a>.</li> -<li>Eschyle, <a href="#Page_182">182</a>.</li> -<li>Eynard, <a href="#Page_112">112</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">F</p> -<ul> -<li>Félix (Sarah), <a href="#Page_264">264</a>.</li> -<li>Fétis, <a href="#Page_20">20</a>.</li> -<li>Feydeau (Ernest), <a href="#Page_227">227</a>.</li> -<li>Fontenay (la baronne de), <a href="#Page_218">218</a>.</li> -<li>Foucher (Paul), <a href="#Page_153">153</a>.</li> -<li>Furstenstein (la comtesse de), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">G</p> -<ul> -<li>Gail (Sophie), <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_17">17</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_25">25</a>, <a href="#Page_27">27</a>.</li> -<li>Galignani (les frères), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -<li>Garat, <a href="#Page_20">20</a>.</li> -<li>Garre (Sophie), <a href="#Page_19">19</a>.</li> -<li>Garre (Théodore), <a href="#Page_14">14</a>.</li> -<li>Gautier (Théophile), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_185">185</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_224">224</a>, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_305">305</a>.</li> -<li>Gay (Sophie), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_14">14</a>-<a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_288">288</a>.</li> -<li>Gay (Sigismond), <a href="#Page_34">34</a>, <a href="#Page_35">35</a>.</li> -<li>Gay (Mary), <a href="#Page_37">37</a>.</li> -<li>Gay (Edmond), <a href="#Page_163">163</a>.</li> -<li>Génial, <a href="#Page_212">212</a>.</li> -<li>Genlis (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_39">39</a>.</li> -<li>George (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_149">149</a>.</li> -<li>Gérard, <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_40">40</a>.</li> -<li>Gessler, <a href="#Page_317">317</a>.</li> -<li>Girardin (Emile de), <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_88">88</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_177">177</a>, <a href="#Page_184">184</a>, <a href="#Page_185">185</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_208">208</a>-<a href="#Page_233">233</a>, <a href="#Page_292">292</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_310">310</a>.</li> -<li>Girardin (le comte Al. de), <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_208">208</a>.</li> -<li>Givré (Demousseaux de), <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_57">57</a>.</li> -<li>Gœthe, <a href="#Page_190">190</a>.</li> -<li>Guiraud (Alexandre), <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_46">46</a>.</li> -<li>Guyot, <a href="#Page_199">199</a>.</li> -<li>Guizot, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_161">161</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">H</p> -<ul> -<li>Hahn (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_226">226</a>.</li> -<li>Hamelin (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_250">250</a>.</li> -<li>Hanska (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_213">213</a>, <a href="#Page_218">218</a>, <a href="#Page_219">219</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_230">230</a>.</li> -<li>Hardenberg (le prince), <a href="#Page_18">18</a>.</li> -<li>Hetzel, <a href="#Page_241">241</a>.</li> -<li>Homère, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_158">158</a>.</li> -<li>Hortense (la reine), <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_56">56</a>.</li> -<li>Houssaye (Arsène), <a href="#Page_274">274</a>.</li> -<li>Huber (François), <a href="#Page_100">100</a>.</li> -<li>Huber (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_118">118</a>.</li> -<li>Huber-Saladin, <a href="#Page_100">100</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_117">117</a>.</li> -<li>Huber-Saladin (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_119">119</a>, <a href="#Page_120">120</a>.</li> -<li>Hugo (Léopoldine), <a href="#Page_164">164</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_197">197</a>.</li> -<li>Hugo (Charles), <a href="#Page_183">183</a>, <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_197">197</a>, <a href="#Page_199">199</a>.</li> -<li>Hugo (François-Victor), <a href="#Page_179">179</a>.</li> -<li>Hugo (Victor), <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_27">27</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_149">149</a>-<a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_225">225</a>, -<a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_236">236</a>, <a href="#Page_275">275</a>, <a href="#Page_276">276</a>, <a href="#Page_295">295</a>, <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_312">312</a>. -<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span></li> -<li>Hugo (M<sup>me</sup> Victor), <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li> -<li>Hutchinson (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">I</p> -<ul> -<li>Ingres, <a href="#Page_163">163</a>.</li> -<li>Isaïe, <a href="#Page_182">182</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">J</p> -<ul> -<li>Janin (Jules), <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_302">302</a>.</li> -<li>Jay, <a href="#Page_17">17</a>.</li> -<li>Job, <a href="#Page_182">182</a>.</li> -<li>Joséphine (l'impératrice), <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_285">285</a>.</li> -<li>Jony (de), <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_17">17</a>, <a href="#Page_19">19</a>.</li> -<li>Juvénal, <a href="#Page_182">182</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet"></p> -<ul> -<li>Lacan (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -<li>Lacretelle (Pierre de), <a href="#Page_125">125</a>.</li> -<li>Lacretelle (aîné), <a href="#Page_17">17</a>.</li> -<li>Lacroix (l'éditeur), <a href="#Page_174">174</a>.</li> -<li>Laffitte, <a href="#Page_141">141</a>.</li> -<li>Lafon, <a href="#Page_18">18</a>.</li> -<li>La Grange (le marquis de), <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_284">284</a>.</li> -<li>Lamartine (Alphonse de), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_52">52</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_62">62</a>-<a href="#Page_147">147</a>, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_169">169</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_184">184</a>, <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_224">224</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_258">258</a>, <a href="#Page_259">259</a>, <a href="#Page_279">279</a>, <a href="#Page_280">280</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_290">290</a>, <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_313">313</a>.</li> -<li>Lamartine (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_119">119</a>, <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_162">162</a>.</li> -<li>Lamartine (Julia de), <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_120">120</a>.</li> -<li>Lamber (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_132">132</a>.</li> -<li>Lamennais (F. de), <a href="#Page_309">309</a>.</li> -<li>La Rochefoucauld (le duc de), <a href="#Page_51">51</a>.</li> -<li>La Salle (Jouslin de), <a href="#Page_156">156</a>.</li> -<li>Latouche (H. de), <a href="#Page_153">153</a>, <a href="#Page_209">209</a>.</li> -<li>Lautour-Mezeray, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_212">212</a>.</li> -<li>Lavalette (de), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -<li>La Vallière (M<sup>lle</sup> de), <a href="#Page_157">157</a>.</li> -<li>Laverdant, <a href="#Page_192">192</a>.</li> -<li>Lawrence, <a href="#Page_18">18</a>.</li> -<li>Ledru-Rollin, <a href="#Page_136">136</a>.</li> -<li>Leflô (le général), <a href="#Page_199">199</a>.</li> -<li>Lenormant (M<sup>me</sup> Ch.), <a href="#Page_54">54</a>.</li> -<li>Léonidas, <a href="#Page_76">76</a>.</li> -<li>Leroux (Pierre), <a href="#Page_188">188</a>.</li> -<li>Levasseur, <a href="#Page_20">20</a>.</li> -<li>Levavasseur, <a href="#Page_207">207</a>.</li> -<li>Leydet (le général), <a href="#Page_83">83</a>.</li> -<li>Lieven (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_18">18</a>.</li> -<li>Ligonnès (de), <a href="#Page_142">142</a>.</li> -<li>Limayrac (Paulin), <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_313">313</a>.</li> -<li>Liodet, <a href="#Page_175">175</a>.</li> -<li>Lireux, <a href="#Page_276">276</a>.</li> -<li>Lockroy, <a href="#Page_266">266</a>, <a href="#Page_268">268</a>.</li> -<li>Lodovisi (Isabelle), <a href="#Page_108">108</a>.</li> -<li>Loliée (Frédéric), <a href="#Page_274">274</a>.</li> -<li>Loménie (Ch. de), <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_149">149</a>.</li> -<li>Lourdoueix (de), <a href="#Page_45">45</a>.</li> -<li>Lovenjoul (Spoelberch de), <a href="#Page_224">224</a>, <a href="#Page_228">228</a>, <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_232">232</a>.</li> -<li>Louis XIV, <a href="#Page_82">82</a>.</li> -<li>Louis XVIII, <a href="#Page_23">23</a>.</li> -<li>Louis-Philippe, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_159">159</a>.</li> -<li>Lubomirski (le prince), <a href="#Page_35">35</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">M</p> -<ul> -<li>Maillé (la duchesse de), <a href="#Page_42">42</a>.</li> -<li>Manzoni, <a href="#Page_27">27</a>.</li> -<li>Marie-Antoinette (la reine), <a href="#Page_130">130</a>.</li> -<li>Marin (Joseph-Charles), <a href="#Page_19">19</a>.</li> -<li>Mars (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_275">275</a>.</li> -<li>Maubant, <a href="#Page_275">275</a>.</li> -<li>Mauër (Hubert de), <a href="#Page_108">108</a>.</li> -<li>Mazaniello, <a href="#Page_139">139</a>.</li> -<li>Mazères, <a href="#Page_274">274</a>. -<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span></li> -<li>Mengozzi, <a href="#Page_20">20</a>.</li> -<li>Mérimée (Prosper), <a href="#Page_150">150</a>.</li> -<li>Merle, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_274">274</a>.</li> -<li>Merlin (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>.</li> -<li>Méry, <a href="#Page_252">252</a>, <a href="#Page_301">301</a>, <a href="#Page_304">304</a>.</li> -<li>Metternich (le prince de), <a href="#Page_18">18</a>.</li> -<li>Meurice (Paul), <a href="#Page_194">194</a>, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_200">200</a>.</li> -<li>Michelet, <a href="#Page_179">179</a>.</li> -<li>Milbert, <a href="#Page_271">271</a>.</li> -<li>Milton, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_182">182</a>.</li> -<li>Mirecourt (Eugène de), <a href="#Page_66">66</a>.</li> -<li>Molé, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_122">122</a>.</li> -<li>Molière, <a href="#Page_199">199</a>.</li> -<li>Montalivet (de), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -<li>Montcalm (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_67">67</a>.</li> -<li>Montmorency (Mathieu de), <a href="#Page_40">40</a>.</li> -<li>Montmorency-Laval (duc de), <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_72">72</a>.</li> -<li>Moreau (le général), <a href="#Page_40">40</a>.</li> -<li>Musset (Alfred de), <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_99">99</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_290">290</a>, <a href="#Page_304">304</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">N</p> -<ul> -<li>Nacquart (le D<sup>r</sup>), <a href="#Page_218">218</a>.</li> -<li>Nansouty, <a href="#Page_115">115</a>.</li> -<li>Napoléon I<sup>er</sup>, <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_85">85</a>, <a href="#Page_250">250</a>.</li> -<li>Napoléon (Louis), <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_178">178</a>, <a href="#Page_183">183</a>, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_302">302</a>.</li> -<li>Neukomn, <a href="#Page_20">20</a>.</li> -<li>Nicole, <a href="#Page_22">22</a>.</li> -<li>Noailles (le duc de), <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_239">239</a>.</li> -<li>Noé, <a href="#Page_136">136</a>.</li> -<li>Normanby (lord), <a href="#Page_271">271</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">O</p> -<ul> -<li>Octavie, <a href="#Page_305">305</a>.</li> -<li>O'Donnell (le comte), <a href="#Page_14">14</a>.</li> -<li>O'Donnell (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_212">212</a>, <a href="#Page_213">213</a>, <a href="#Page_215">215</a>, <a href="#Page_220">220</a>, <a href="#Page_233">233</a>, <a href="#Page_288">288</a>.</li> -<li>Olivier (M. et M<sup>me</sup> Juste), <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_300">300</a>.</li> -<li>Ollivier (Emile), <a href="#Page_80">80</a>.</li> -<li>Ollivier (M<sup>me</sup> Emile), <a href="#Page_136">136</a>.</li> -<li>Orsay (le comte d'), <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_289">289</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">P</p> -<ul> -<li>Pasquier, <a href="#Page_122">122</a>.</li> -<li>Pathmos (Jean de), <a href="#Page_182">182</a>.</li> -<li>Pepe (le colonel), <a href="#Page_50">50</a>.</li> -<li>Perne, <a href="#Page_20">20</a>.</li> -<li>Pichat (Michel), <a href="#Page_27">27</a>.</li> -<li>Pictet, <a href="#Page_109">109</a>.</li> -<li>Pierreclos (de), <a href="#Page_113">113</a>.</li> -<li>Pierreclos (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_125">125</a>.</li> -<li>Pilon (Germain), <a href="#Page_280">280</a>.</li> -<li>Platon, <a href="#Page_302">302</a>.</li> -<li>Plutarque, <a href="#Page_305">305</a>.</li> -<li>Polastron (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_46">46</a>.</li> -<li>Ponchard, <a href="#Page_20">20</a>.</li> -<li>Pongerville (de), <a href="#Page_225">225</a>.</li> -<li>Ponsard (François), <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_278">278</a>, <a href="#Page_279">279</a>, <a href="#Page_295">295</a>.</li> -<li>Pontécoulant (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -<li>Pontmartin (Armand de), <a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_303">303</a>, <a href="#Page_305">305</a>, <a href="#Page_306">306</a>.</li> -<li>Pril (de), <a href="#Page_206">206</a>.</li> -<li>Prony, <a href="#Page_21">21</a>.</li> -<li>Puget (Loïsa), <a href="#Page_20">20</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">R</p> -<ul> -<li>Rachel, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_166">166</a>, <a href="#Page_167">167</a>, <a href="#Page_181">181</a>, <a href="#Page_235">235</a>-<a href="#Page_282">282</a>, <a href="#Page_303">303</a>.</li> -<li>Racine, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_245">245</a>, <a href="#Page_275">275</a>.</li> -<li>Raucourt (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_237">237</a>.</li> -<li>Rauzan (duchesse de), <a href="#Page_42">42</a>.</li> -<li>Récamier (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_34">34</a>, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_40">40</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_238">238</a>.</li> -<li>Régnier, <a href="#Page_275">275</a>, <a href="#Page_276">276</a>.</li> -<li>Rémusat (de), <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_274">274</a>.</li> -<li>Rességuier (Jules de), <a href="#Page_27">27</a>.</li> -<li>Richelieu (le maréchal de), <a href="#Page_69">69</a>. -<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span></li> -<li>Rilliet-Huber (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_109">109</a>.</li> -<li>Rimblot, <a href="#Page_256">256</a>.</li> -<li>Rocher, <a href="#Page_70">70</a>.</li> -<li>Roger (M<sup>me</sup> Lydie), <a href="#Page_20">20</a>, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_22">22</a>.</li> -<li>Roland, <a href="#Page_133">133</a>.</li> -<li>Ronchaud (de), <a href="#Page_131">131</a>.</li> -<li>Roqueplan (Nestor), <a href="#Page_157">157</a>, <a href="#Page_284">284</a>.</li> -<li>Rossini, <a href="#Page_162">162</a>.</li> -<li>Rougerie (M<sup>me</sup> Blondel de la), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -<li>Rousseau (J.-J.), <a href="#Page_182">182</a>.</li> -<li>Roux, <a href="#Page_208">208</a>.</li> -<li>Rouy, <a href="#Page_231">231</a>.</li> -<li>Royer-Collard, <a href="#Page_225">225</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">S</p> -<ul> -<li>Sainte-Beuve, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_192">192</a>, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_299">299</a>.</li> -<li>Sainte-Olympe (M<sup>me</sup> Dubuc de), <a href="#Page_21">21</a>.</li> -<li>Saint-Ybars (Latour), <a href="#Page_257">257</a>.</li> -<li>Sales (Saint François de), <a href="#Page_283">283</a>.</li> -<li>Sand (Georges), <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_240">240</a>, <a href="#Page_309">309</a>-<a href="#Page_317">317</a>.</li> -<li>Sand (Solange), <a href="#Page_311">311</a>.</li> -<li>Sandeau (Jules), <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_309">309</a>.</li> -<li>Samson, <a href="#Page_275">275</a>.</li> -<li>Saxe (Aurore de), <a href="#Page_314">314</a>.</li> -<li>Scott (Walter), <a href="#Page_197">197</a>.</li> -<li>Scribe, <a href="#Page_198">198</a>.</li> -<li>Senart, <a href="#Page_268">268</a>.</li> -<li>Sénèque, <a href="#Page_305">305</a>.</li> -<li>Sevester, <a href="#Page_268">268</a>.</li> -<li>Shakespeare, <a href="#Page_305">305</a>.</li> -<li>Schlegel, <a href="#Page_109">109</a>.</li> -<li>Schubert, <a href="#Page_103">103</a>.</li> -<li>Silvestre (la baronne), <a href="#Page_25">25</a>.</li> -<li>Simon (Jules), <a href="#Page_84">84</a>.</li> -<li>Simon (Gustave), <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_201">201</a>.</li> -<li>Sismondi, <a href="#Page_109">109</a>.</li> -<li>Solms (la princesse de), <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_287">287</a>, <a href="#Page_295">295</a>.</li> -<li>Soult (le maréchal), <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_120">120</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_161">161</a>.</li> -<li>Soumet (Alexandre), <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_38">38</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_167">167</a>.</li> -<li>Staël (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_220">220</a>.</li> -<li>Stern (Daniel), <a href="#Page_38">38</a>.</li> -<li>Strafford, <a href="#Page_143">143</a>.</li> -<li>Sue (Eugène), <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_282">282</a>-<a href="#Page_296">296</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">T</p> -<ul> -<li>Tacite, <a href="#Page_182">182</a>.</li> -<li>Tallien (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_184">184</a>.</li> -<li>Talma, <a href="#Page_56">56</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_237">237</a>.</li> -<li>Tastu, <a href="#Page_45">45</a>.</li> -<li>Tell (Guillaume), <a href="#Page_317">317</a>.</li> -<li>Thiers, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_300">300</a>.</li> -<li>Tippo-Saïb, <a href="#Page_241">241</a>.</li> -<li>Tissot, <a href="#Page_17">17</a>.</li> -<li>Troubat (Jules), <a href="#Page_192">192</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">V</p> -<ul> -<li>Vacquerie (Auguste), <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_196">196</a>.</li> -<li>Valerie, <a href="#Page_44">44</a>.</li> -<li>Valette, <a href="#Page_144">144</a>.</li> -<li>Vassal (le général), <a href="#Page_20">20</a>.</li> -<li>Vatout, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_26">26</a>.</li> -<li>Vavin, <a href="#Page_171">171</a>.</li> -<li>Vernet (Horace), <a href="#Page_161">161</a>.</li> -<li>Véron (le D<sup>r</sup>), <a href="#Page_245">245</a>, <a href="#Page_284">284</a>.</li> -<li>Victoria (la reine), <a href="#Page_241">241</a>.</li> -<li>Vignet (Louis de), <a href="#Page_70">70</a>.</li> -<li>Viennet, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_172">172</a>.</li> -<li>Villemain, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_48">48</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_81">81</a>.</li> -<li>Virieu (Aymon de), <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_124">124</a>.</li> -<li>Vigny (Alfred de), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_46">46</a>, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_297">297</a>.</li> -<li>Virgile, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_183">183</a>.</li> -<li>Vittrolles (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_15">15</a>.</li> -</ul> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span></p> -<p class="alphabet">W</p> -<ul> -<li>Walewski (de), <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_250">250</a>.</li> -<li>Werdet, <a href="#Page_206">206</a>, <a href="#Page_217">217</a>, <a href="#Page_219">219</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">X</p> -<ul> -<li>Xipharès, <a href="#Page_273">273</a>.</li> -</ul> - -<p class="alphabet">Z</p> -<ul> -<li>Zola (Emile), <a href="#Page_283">283</a>.</li> -</ul> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_332"> 332</a></span> -<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span></p> - - -<h2 class="normal">TABLE DES MATIÈRES</h2> -<table id="ToC" summary="contents"> -<tr> -<td class="tdl">P<span class="small">RÉFACE</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_7">7</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE PREMIER</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">LA JEUNESSE DE DELPHINE<br /> -<span class="ineg">§ I.—Sophie Gay.—Le congrès d'Aix-la-Chapelle en 1818, -Lettres inédites.—«Sophie de la parole» et «Sophie de -la musique».—Le salon de M<sup>me</sup> Gail.—Son talent de -musicienne, ses romances et son opéra-comique des -<i>Deux Jaloux</i>.—Elle rejoint Sophie Gay à -Aix-la-Chapelle.—Delphine et M. Villemain.—Benjamin -Constant et Ballanche patronnés à l'Académie-Française par -Sophie Gay.—M<sup>me</sup> Récamier à Aix-la-Chapelle.—Elle se -lie avec la mère de Delphine.—Histoire du tableau de Gérard: -<i>Corinne au cap Misène</i>.—Lettres inédites de Sophie Gay -à M<sup>me</sup> Récamier.—Sur la mort de Chateaubriand.</span><br /> - -<span class="ineg">§ II.—Comment Delphine devint poète.—Conseils que lui -donna sa mère.—Son maître Alexandre Soumet.—Delphine -à l'Abbaye-aux-Bois.—Un billet de Chateaubriand.—Sophie -Gay après la mort de son mari.—Son appartement -de la rue Gaillon.—Les premières couronnes poétiques -de Delphine.—Elle quête pour les Grecs.—Sa -<i>Vision</i> lui vaut une audience du roi.—La duchesse de -Duras la protège.—Vues de certains courtisans sur elle.—Charles -X et M<sup>me</sup> de Polastron.—Alfred de Vigny -aimé de Delphine.—Mariage manqué.—Delphine part -pour l'Italie.—Impression qu'elle fait à Lyon.—Lettre à -ce sujet de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore.—Lamartine rencontre -Delphine et sa mère à Terni.—Delphine à Rome.—Elle -célèbre le retour d'Alger des Romains captifs chez les -Musulmans.—Ce qu'écrivait à cette occasion M. Desmousseaux -de Givré, secrétaire d'ambassade, à M<sup>me</sup> Charles -Lenormant.—Une lettre inédite de la reine Hortense à Delphine.—La -Muse de la Patrie.—Comment, à son -retour en France, Delphine fut dépouillée de sa pension.—Son -<i>Te Deum</i> de gloire et le général de Bourmont.</span> -<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_13">13</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE II</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">DELPHINE ET LAMARTINE<br /> -<span class="ineg">§ I.—Portrait de Delphine par Lamartine.—Comme quoi -toute sa vie il resta sous le charme de son apparition à -Terni.—Elle riait trop.—Ce que Lamartine pensait du -rire.—Les premiers vers de Delphine à Lamartine.—<i>Nisida -et Fido.</i>—Lamartine et l'amour des bêtes.—Sa -réponse aux vers de Delphine.—Souvenir de sa réception -à l'Académie Française.—Ressemblance physique et morale -des deux amis.</span><br /> - -<span class="ineg">§ II.—Mariage de Delphine avec Emile de Girardin.—Elle -regrette de n'avoir pas d'enfant.—Lamartine et <i>les Droits -civils du curé</i>.—La <i>Politique rationnelle</i>.—Delphine -aurait voulu l'empêcher de partir pour l'Orient.—Son -chagrin en apprenant la mort de Julia.—Lamartine entre -à la Chambre des députés.—Ses débuts à la tribune.—Ce -que lui écrivait Delphine après l'avoir entendu.—Elle -rêve de mettre un journal à sa disposition.—Billets inédits -que lui adresse Lamartine pour lui donner rendez-vous -ou s'excuser de ne pas aller la voir.—Emile de Girardin -fonde <i>la Presse</i>.—Lamartine y collabore.—Cependant -ils ne sont pas toujours d'accord ensemble.—Premiers -froissements.—A propos d'une lettre de Lamartine à Granier -de Cassagnac.</span><br /> - -<span class="ineg">§ III.—Le Rhin allemand du poète Becker et <i>la Marseillaise -de la paix</i>.—Lamartine promet sa pièce de vers à Delphine -et la donne à la <i>Revue des Deux-Mondes</i>.—Lettre -de Delphine à ce sujet.—Explications de Lamartine.—Alfred -de Musset réplique à Becker.—La genèse du <i>Rhin -allemand</i>, d'après le vicomte de Launay.—Petite vengeance -de femme.—<i>Le Ressouvenir du lac Léman</i> dédié -à Huber-Saladin.—Lamartine l'offre à Delphine pour <i>la -Presse</i>.—Mort de M<sup>me</sup> O'Donnell.—Son éloge par Jules -Janin.—Lettre inédite.—<i>La Presse</i> refuse <i>le Ressouvenir</i>.—Delphine -intervient et paie les vers 1.000 fr. à -Lamartine.—Variantes du <i>Ressouvenir</i>.</span><br /> - -<span class="ineg">§ IV.—Huber-Saladin.—Sa famille, son éducation, son -amour pour la France.—Mission que lui confia Lamartine -en 1848.—Le grand poète le charge, en 1841, de lui -trouver 150.000 fr. à Genève.—Embarras financiers de -Lamartine.—Leur cause première.—Lamartine «premier -agriculteur de France».—Pour ne pas être <i>déraciné</i>.—Lettre -inédite à Huber-Saladin sur la mort de sa fille.</span><br /> - -<span class="ineg">§ V.—La question des fortifications de Paris.—Lamartine -combat dans <i>la Presse</i> et à la Chambre le projet de -M. Thiers.—Il voit la révolution maîtresse de ces murs et -les honnêtes gens foudroyés par les canons qu'ils ont -chargés.</span><br /> - -<span class="ineg">§ VI.—Lamartine refuse un portefeuille et la présidence -<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span> -de la Chambre.—Critiques que Delphine lui adresse à cet -égard.—Il veut faire de l'histoire et de la philosophie.—Préparation -des <i>Girondins</i>.—Comment ce livre fut -accueilli par Delphine.—La campagne des Banquets.—Description -du banquet offert à Lamartine par la ville de -Mâcon le 8 juillet 1847.—Une page inédite de M. de -Ronchaud.—Mot de Doudan sur ce banquet.—La Révolution -de 1848.—Le rôle de Lamartine.—Lettre que lui -adresse Sophie Gay pour le mettre en garde contre son -entourage.—Article de Delphine sur la présidence de la -République.—L'élection présidentielle.—Lamartine part -pour l'Orient.—Le Grand Turc lui offre un immense -domaine.—Lettre qu'il adresse à Delphine à son retour.—Le -coup d'Etat met fin à sa carrière politique.—Il se -réfugie dans la littérature.—Le testament de M<sup>me</sup> de -Girardin.—Dernier service qu'elle demande à Lamartine.—Il -s'excuse de ne pouvoir le lui rendre.—Article -qu'il lui consacre dans son <i>Cours de littérature</i>.</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_60">60</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE III</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">DELPHINE ET VICTOR HUGO<br /> -<span class="ineg">§ I.—Victor Hugo présenté à M<sup>me</sup> Récamier par Sophie -Gay.—Delphine à la première représentation d'<i>Hernani</i>, -d'après le récit de Théophile Gautier.—Lettres inédites de -Victor Hugo à M<sup>me</sup> de Girardin.—Une tragédie de M. de -Custine: <i>Béatrix Cenci</i>.—<i>Napoline.</i>—Une lettre de -Chateaubriand sur ce poème de Delphine.—La première -représentation d'<i>Angelo</i>.—Vers écrits par Victor Hugo -sur la cheminée de la chambre de M<sup>lle</sup> de La Vallière à -Saint-Germain.—<i>Le Rhin</i> et le discours de réception de -Victor Hugo à l'Académie.—Lettre inédite.—Chronique -du vicomte de Launay sur une soirée donnée par M<sup>me</sup> de -Lamartine.—M<sup>me</sup> de Girardin perd coup sur coup son -frère et son beau-frère.—Lettre de condoléances de -Victor Hugo à ce sujet.—Mort tragique de Léopoldine.</span><br /> - -<span class="ineg">§ II.—<i>Judith</i> et <i>les Burgraves</i> à la Comédie-Française.—Alexandre -Soumet défend <i>Judith</i>.—Un incident à propos -d'un discours de Lamartine.—Victor Hugo se croit visé.—Delphine -s'interpose entre Lamartine et lui.—Lettres -inédites des deux poètes à ce sujet.—La <i>Lucrèce</i> de Ponsard.—Dialogue -entre Viennet et Victor Hugo à l'Académie.</span><br /> - -<span class="ineg">§ III.—Victor Hugo après le coup d'Etat.—Lettres inédites -de Marine-Terrace (Jersey) à M<sup>me</sup> de Girardin.—Attitude -d'Emile de Girardin en 1851.—<i>Lady Tartuffe</i>, -<i>Napoléon-le-Petit</i> et <i>les Châtiments</i>.—Le docteur Cabarrus.—Son -amitié avec Lamartine, Victor Hugo et Théophile -Gautier.—Pierre Leroux à Jersey.—Les tables -tournantes à Marine-Terrace.—Sainte-Beuve et M<sup>me</sup> de -<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span> -Girardin.—<i>La Joie fait peur.</i>—Delphine se rend à -Jersey au mois de septembre 1853.—Victor Hugo et le -spiritisme.—Un article de Jules Bois à ce sujet.—Dernière -lettre de Victor Hugo à Delphine.—Poésie par lui -dédiée à son ombre dans <i>les Contemplations</i>.</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE IV</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">DELPHINE ET BALZAC<br /> -<span class="ineg">§ I.—Lettre inédite de Lamartine sur Balzac.—Figaro du -génie.—Où se cachait Balzac en 1840.—Une anecdote -de Werdet à ce sujet.—<i>Les Ressources de Quinola.</i>—Balzac, -Lautour-Mezeray et Auger.—Ernest Sain de -Bois-le-Comte.—Balzac rue Cassini.—Il collabore à <i>la -Mode</i> et au <i>Voleur</i>.—Ses premières difficultés avec Emile -de Girardin.—M<sup>me</sup> de Girardin met la paix entre eux.—Lettres -inédites de Balzac et de Delphine.—«La taupinière -des Gay».—La brouille.—Pour ramener le romancier, -Delphine écrit <i>la Canne de M. de Balzac</i>.—Une -canne monstre.—Réclame et reliquaire.—Une miniature -d'Éva Hanska en costume d'Eve.</span><br /> - -<span class="ineg">§ II.—<i>La Canne de M. de Balzac</i> le réconcilie avec les -Girardin.—«Faites un grand et beau livre!»—Delphine -courriériste de <i>la Presse</i>.—Elle passe la direction -du feuilleton à Théophile Gautier.—Lamartine veut pousser -Balzac à l'Académie.—Pourquoi Balzac n'y fut jamais -élu.—Un mot de Berryer.—Deux billets inédits de -Théophile Gautier.—Balzac et la Politique.—Le roman -des <i>Paysans</i> et <i>la Reine Margot</i>.—La guerre éclate entre -Balzac et Emile de Girardin.—Leur correspondance à -propos des <i>Paysans</i>.—Balzac liquide son compte avec <i>la -Presse</i>.—Une saisie-arrêt d'Emile de Girardin.—La rupture -finale.—Delphine en apprenant la mort de Balzac -s'évanouit.</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_203">203</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE V</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">DELPHINE ET RACHEL<br /> -<span class="ineg">§ I.—Les débuts de Rachel à la Comédie-Française.—Comment -Delphine en parla dans <i>la Presse</i>.—La première -visite de Rachel à Delphine.—Rachel à l'Abbaye-aux-Bois.—Rachel -à Londres.—Accueil que lui fit la reine d'Angleterre.—Lettres -inédites de Rachel à Buloz et à M<sup>me</sup> de -Girardin.—Rachel à Bordeaux.—La tragédie de <i>Judith</i>.—Première -représentation de cette pièce.—Ce qu'en pensait -Paul de Saint-Victor.</span><br /> - -<span class="ineg">§ II.—Rachel à Rouen.—«Son grand nigaud de fils de -Dieu»!—Une histoire de guitare racontée par M<sup>me</sup> Hamelin.—Rachel -à Marseille.—Méry se fait son chevalier -<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span> -servant.—Pendant une représentation de <i>Bajazet</i>.—Rachel -à Nantes.—Un huissier d'Angers la somme de -jouer dans cette ville.—La <i>Cléopâtre</i> de M<sup>me</sup> de Girardin -à la Comédie-Française.—Lamartine offre à Rachel un -exemplaire de ses <i>Girondins</i>.—Opinion de M<sup>me</sup> d'Arbouville -sur la <i>Cléopâtre</i> de Shakespeare et celle de M<sup>me</sup> de -Girardin.—Ce que Lamartine écrivait à Delphine après -avoir vu sa pièce.</span><br /> - -<span class="ineg">§ III.—Rachel quitte la Comédie-Française.—Ce qu'elle -écrit à M<sup>me</sup> de Girardin pour expliquer sa résolution.—Un -vrai mémorandum.—Crémieux secrétaire de Rachel.—Brouille -et réconciliation de la tragédienne avec son avocat-conseil.—L'anarchie -à la Comédie en 1849.—Merle -candidat de Rachel à la direction de la Maison de Molière.—Rachel -dans <i>Angelo</i>.—<i>Lady Tartuffe</i> à Paris et à -Londres.—Ce que Victor Hugo écrivait à ce sujet à M<sup>me</sup> de -Girardin.—Exilé, pestiféré!—Rachel après la mort de -M<sup>me</sup> de Girardin.—Son départ pour l'Egypte.—Sa mort -au Cannet.</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VI</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">DELPHINE ET EUGÈNE SUE<br /> -<span class="ineg">Une visite à Annecy.—La statue de Rodin du <i>Juif-errant</i>.—Comment -Eugène Sue vint échouer en Savoie.—Une lettre -de Lamartine sur <i>les Mystères de Paris</i>.—Sue-le-fat.—Socialiste -à la Proudhon.—Un mot de la princesse de -Solms.—La Fronde en 1851.—Lettre d'Eugène Sue à la -cousine de Louis-Napoléon.—Elle l'attire à Aix-les-Bains.—Les -Barattes à Annecy.—Eugène Sue s'y installe.—Sa -popularité dans le pays.—Eugène Sue et M<sup>me</sup> de Girardin.—Leurs -relations dataient du journal <i>la Mode</i>.—Lettres -inédites d'Eugène Sue à Delphine.—Le pays des -Aigles.—L'apostasie de M. Dain.—Eugène Sue admirateur -de Lamartine.—Ses travaux d'exil.—Un arrêté du -ministre de la Police lui interdit l'entrée de la France.—Lettre -inédite à ce sujet.—Et s'il n'en reste qu'un!... -Mort d'Eugène Sue.—Ses funérailles.—Le chalet des -Barattes.</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_282">282</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VII</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">DELPHINE, JULES SANDEAU, A. DUMAS ET GEORGE SAND<br /> -<span class="ineg">§ I.—Jules Sandeau et Alfred de Vigny.—Pour M<sup>me</sup> Dorval.—<i>Les -Jeudis de Madame Charbonneau.</i>—Jules Sandeau -et Armand de Pontmartin.—<i>Marphise</i> et <i>Eutidème</i>.—<i>L'Ecole -des Journalistes</i> et Jules Sandeau.—Ce que -Sainte-Beuve écrivait de cette pièce.—Sandeau, chevalier -de la Légion d'honneur.—Lettre inédite à M<sup>me</sup> de Girardin -à ce sujet.—<i>La Croix de Berny.</i>—Les droits de la pensée -<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span> -écrite défendus par Jules Sandeau dans <i>la Presse</i>.—Jules -Sandeau et <i>Cléopâtre</i>.—Il prédit un grand avenir à -M<sup>me</sup> de Girardin.—Armand de Pontmartin chez «Marphise».—Son -portrait et ceux de ses familiers dans -<i>les Jeudis de Madame Charbonneau</i>.—Lettres inédites -de Jules Sandeau et d'Alexandre Dumas.</span><br /> - -<span class="ineg">§ II.—Jules Sandeau et George Sand.—Ce que Delphine -pensait et écrivait de Lélia, en 1837.—Commencement de -leurs relations.—M<sup>me</sup> de Girardin éblouit George Sand.—Cabarrus, -médecin de George Sand et de sa fille Solange.—Lettres -inédites de George Sand à M<sup>me</sup> de Girardin.—La -mort de sa petite-fille.—Sa colère contre Bethmont, avocat -de Clésinger.—Lettre poignante de George Sand à -l'occasion de cette perte.—Ce qu'elle dit de M<sup>me</sup> de Girardin -en apprenant sa mort.—La maternité chez Delphine.—Comment -elle adopta le fils de son mari.—Pensées de -M<sup>me</sup> de Girardin sur la mort.</span></td> -<td class="tdr"><a href="#Page_296">296</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">APPENDICE</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">POÉSIES DÉDIÉES A M<sup>me</sup> DE GIRARDIN</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_319">319</a></td> -</tr> -</table> - -<div class="chapter"> -<div class="footnotes"> -<h2 class="normal">NOTES:</h2> -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Th. Gautier: notice sur M<sup>me</sup> de Girardin en tête des <i>Lettres -parisiennes du Vicomte de Launay</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> C'est même pour cela que je ne lui ai fait aucune place dans -ce livre. Je réserve le peu de documents que j'ai recueillis sur cet -amour d'un jour pour la prochaine réimpression de mon ouvrage -sur Alfred de Vigny.</p> - -<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Lettre inédite publiée intégralement, p. 179.</p> - -<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> C'est Lamartine qui l'appelait ainsi.</p> - -<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Le lecteur fera bien tout de même de se reporter à notre -<i>Cénacle de la Muse française</i>, où tout un chapitre est consacré à -la «Muse de la Patrie».</p> - -<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Elisa, qui était l'aînée, avait épousé, en 1817, le comte O'Donnell. -Restaient à marier: Delphine,—née à Aix-la-Chapelle, le -26 janvier 1804,—qui épousa, le 1<sup>er</sup> juin 1831, Emile de Girardin, -et Isaure, qui épousa, le 6 juin 1837, Théodore Garre, fils de Sophie -Gail.</p> -</div> -<div class="footnote"> -<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Madame de Vitrolles s'y trouvait aussi, «pour faire valoir ses -prétentions sur la principauté de Salm».</p> - -<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> C'est ainsi qu'elle avait, une des premières, admiré la poésie -de Byron. Elle écrivait, le 12 mars 1820, à Alexandre Guiraud:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>D'admirer lord Byron, chacun me fait un crime,</p> -<p>On médit de mon goût, on l'appelle un travers;</p> -<p>Mais mon amour pour lui paraîtra légitime,</p> -<p>Si jamais on apprend que je lui dois vos vers.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i9">(<i>Inédit.</i>)</p> -</div></div> - -<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> On sait que Benjamin Constant s'était cassé la jambe, en se -promenant un jour, en 1818, chez M<sup>me</sup> Davillier, sur le coteau de -Meudon, et qu'il resta boiteux jusqu'à la fin de sa vie.</p> - -<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <i>La Minerve Française</i>, fondée par Benjamin Constant avec le -concours d'Aignan, Etienne, Jay, E. de Jouy, Lacretelle aîné et -Tissot, parut au mois de février 1818.</p> - -<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Les réunions devaient avoir lieu à l'Hôtel de Ville, mais elles -eurent lieu sans apparat, en tenue de ville, chez l'un ou l'autre des -plénipotentiaires, tantôt chez lord Castlereagh, qui s'était installé -Klein Borcette Strasse, n<sup>o</sup> 218,—tantôt chez Metternich, Camphausbadstrasse, -n<sup>o</sup> 777,—tantôt chez le prince Hardenberg, logé sur -le Markt, n<sup>o</sup> 910.—Dans les intervalles des séances, la vie mondaine -était brillante et animée. Les diplomates se retrouvaient au -Kurhaus, sur la Camphausbadstrasse, autour des tables de jeu et -le long des promenades à la mode. Entre temps, il y avait les ascensions -en ballon de deux femmes aéronautes, les concerts de M<sup>me</sup> Catalani, -des frères Bohrer et du violoncelliste Lafon. N'oublions pas -non plus les séances de pose dans l'atelier de Lawrence, que le -prince régent avait envoyé à Aix pour peindre les hommes d'Etat -du Congrès. Pour l'y loger, on avait construit, en Angleterre, une -maison de bois portative avec un grand atelier; elle devait être -élevée dans le jardin de l'ambassadeur anglais, lord Castlereagh, -mais elle arriva trop tard, et Lawrence s'installa dans la grande -galerie de l'Hôtel de Ville. (Sur le Congrès d'Aix-la-Chapelle, cf. les -<i>Lettres du Prince de Metternich à la comtesse de Lieven (1818-1819)</i>, -1 vol. in-8, chez Plon, 1909, et <i>Une vie d'ambassadrice au -siècle dernier, la princesse de Lieven</i>, 1 vol. in-8, chez Plon, -1903.)</p> - -<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Marin (Joseph-Charles), né et mort à Paris (1773-1834), sculpteur, -était pensionnaire à la villa Médicis quand Chateaubriand le -chargea d'exécuter le mausolée de Pauline de Beaumont, dans l'église -de Saint-Louis-des-Français, à Rome.</p> - -<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Lettre inédite, communiquée par M<sup>me</sup> Léonce Détroyat.</p> - -<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Née à Melun, en 1776, elle mourut, à Paris, le 24 juillet -1819.</p> - -<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <i>Mémoires</i> d'Auger (Hippolyte), auteur dramatique né à Auxerre -le 25 mai 1795, mort à Menton le 5 janvier 1881, publiés par Paul -Cottin dans la <i>Revue rétrospective</i> en 1891.</p> - -<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> Il s'agit ici d'Hortense Allart, futur auteur des <i>Enchantements -de Prudence</i> et cousine-germaine de Delphine.</p> - -<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Fils de Sophie Gail, qui se fit, lui aussi, une grande réputation -comme helléniste.—Né le 22 octobre 1795, il mourut le -22 avril 1845.</p> - -<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> La baronne Silvestre, née Garre.</p> - -<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Le roi de Prusse arriva, le premier, le 27 septembre; l'empereur -d'Autriche, le 28; l'empereur de Russie le 28 aussi. L'empereur -de Russie habitait l'ancien palais des préfets français, dans la -rue qui fut depuis baptisée, en souvenir de ce fait, la rue -Alexandre.</p> - -<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> Ce rapport disait:</p> - -<p>«Si l'auteur du n<sup>o</sup> 103, en ne traitant qu'une partie du sujet (<i>le -Dévouement des médecins français et des sœurs de Sainte-Camille -dans la peste de Barcelone</i>) n'avait donné pour excuse et son sexe, -et son jeune âge, l'Académie, à la perfection et au charme de plusieurs -passages, aurait pu croire que la pièce était l'ouvrage d'un -talent exercé dans les secrets du style et de la poésie; mais la simplicité -touchante de divers tableaux, la délicatesse, je dirai même la -retenue des pensées et des expressions, auraient permis d'attribuer -l'ouvrage à une personne de ce sexe qui sait si bien exprimer tout -ce qui tient à la grâce et au sentiment. En se restreignant à l'éloge -des sœurs de Sainte-Camille, l'auteur se plaçait, en quelque sorte, -hors du concours, et dès lors l'Académie, qui a jugé l'ouvrage digne -d'une mention honorable, a cru juste de lui assigner un rang distinct -et séparé de celui des autres mentions.»</p> - -<p>Le 1<sup>er</sup> prix avait été décerné à M. Alletz; le 1<sup>er</sup> accessit, à -M. Chauvet, poète et critique distingué, à qui Manzoni adressa sa -lettre fameuse <i>sur l'Unité de temps et de lieu dans la tragédie</i>; le -2<sup>e</sup> accessit, à M. Michel Pichat, qui remporta, en 1825, un si grand -succès avec sa tragédie de <i>Léonidas</i>.</p> - -<p>Chose curieuse et digne d'être notée, c'est à peu près dans les -mêmes conditions que Victor Hugo, âgé de quinze ans, avait été couronné, -la première fois, à l'Académie, et je ne saurais oublier qu'au -mois d'avril 1822 il envoya à l'Académie des Jeux Floraux, dont il -était «maître» depuis le 28 avril 1820, une ode sur <i>le Dévouement -dans la peste</i>, que Jules de Rességuier, son correspondant à Toulouse, -baptisa <i>le Dévouement</i>, tout court, et qui fut publiée sous -ce titre définitif dans les <i>Odes et Ballades</i>, livre IV, ode <span class="small">IV</span>.</p> - -<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <i>Lettres à Lamartine.</i>—Lettre de Delphine, en date du 6 janvier -1830.</p> - -<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <i>Corresp. à Lamartine.</i>—Réponse à Delphine, en date du 25 -janvier.</p> - -<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Le Val-de-Loup ou la Vallée-aux-Loups, qu'habitait alors Chateaubriand.</p> - -<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> En 1815, il fut battu par Baour-Lormian, et en 1830 par Viennet. -Royer-Collard disait à ce propos: «Pour éviter M. de Constant, -j'aurais pris au-dessous de Viennet.»</p> - -<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Lettre inédite à Alexandre Guiraud.</p> - -<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> Elle était morte le 14 juillet 1817.</p> - -<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> M. Gay, mari de Sophie.</p> - -<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Lettre inédite.—Et il fit <i>Corinne au cap Misène</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Ambassadeur de Russie à Aix-la-Chapelle.</p> - -<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Ce ne pouvait être, m'écrivait M. Charles de Loménie, qu'une -promesse d'écrire ou de rester fidèle à l'amitié.</p> - -<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Cette lettre, inédite, était adressée à «madame Récamier, rue -Basse-du-Rempart, près le passage Sandrié», où elle habitait depuis -1808.</p> - -<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Lettre inédite, communiquée par M. Charles de Loménie.</p> - -<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <i>Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie</i>, t. II, p. 56.</p> - -<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Daniel Stern, <i>Mes Souvenirs</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <i>Victor Hugo raconté.</i></p> - -<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Elle disait, par exemple, de M<sup>me</sup> de Genlis, qu'elle mettait les -vices en action et les vertus en précepte;—d'un poète à qui une -épître avait valu une pension et avec qui elle s'était brouillée: «Je -ne le vois plus depuis qu'il a des rapports avec le ministre de l'Intérieur»;—d'un -académicien qu'elle avait beaucoup aimé, mais qui -lui avait préféré une femme très riche: «Il est aimable, mais il est -cher!»</p> - -<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Quand parut <i>la Divine Epopée</i> (1841), elle écrivait dans son -courrier de <i>la Presse</i>: «A côté du <i>Compagnon du Tour de France</i>, -sur notre table se trouve un autre livre, un poème, un poème épique, -signé d'un nom qui nous est cher, écrit par notre maître en -poésie, par celui à qui nous devons nos faibles succès; celui qui, -aux beaux jours de notre enfance, a corrigé notre premier vers: -l'auteur de <i>Clytemnestre</i>, de <i>Saül</i>, de <i>Jeanne d'Arc</i>, Alexandre -Soumet.»</p> - -<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> Ce poème remontait à l'année 1814.</p> - -<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> Delphine avait reproduit dans son poème une pensée du <i>Génie -du Christianisme</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> <i>Cours de littérature</i>, 2<sup>e</sup> entretien.</p> - -<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Ce surnom lui vint des vers suivants qui terminent <i>la Vision</i>, -son «chant du sacre»:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Le héros, me cherchant au jour de sa victoire,</p> -<p>Si je ne l'ai chanté, doutera de sa gloire;</p> -<p>Les autels retiendront mes cantiques sacrés,</p> -<p>Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés,</p> -<p>Les Français, me pleurant comme une sœur chérie,</p> -<p>M'appelleront un jour Muse de la patrie!</p> -</div></div> - -<p>Lire dans <i>le Cénacle de la Muse française</i> le chapitre que nous -avons consacré à Delphine.</p> - -<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> Alexandre Guiraud lui écrivait à ce sujet:</p> - -<p>«Vous donnez à mes vers la vogue des vôtres, Mademoiselle, et -je vous en remercie. Voici encore vingt exemplaires. (Elle avait -vendu les premiers.) Vous voyez que j'use largement de votre charité. -Soyez la patronne de mes petits Savoyards dans les salons, et -vous serez bénie à tous les coins de Paris.» (<i>Lettre inédite.</i>)</p> - -<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> La duchesse de Duras lui écrivait:</p> - -<p>«C'est à vous qu'on voudrait ressembler, aimable Delphine, mais -cela n'est pas facile; il faut vous aimer pour se consoler de vos perfections. -Venez donc dîner vendredi, si ce jour convient à madame -votre mère; je suis impatiente d'entendre encore cette <i>Quête</i> éloquente, -qui va amollir tous les cœurs et ouvrir toutes les bourses. -Voulez-vous amener M. Valery! Mille tendres amitiés.» (<i>Lettre -inédite.</i>)</p> - -<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> On lit dans <i>les Réminiscences</i> de Coulmann, t. I, p. 337:</p> - -<p>«Delphine disait de Soumet, un jour qu'elle le défendait contre -Casimir Delavigne: «Il ne faut pas savoir ce que c'est que la poésie -pour ne pas apprécier Soumet. Ses vers sont frappés au coin de -Racine; ils me touchent, ils me parlent au cœur et ne sont pas un -vain clinquant. C'est là de la grâce, de la sensibilité vraie; je m'y -connais, moi.»</p> - -<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> Sur cette <i>Vision</i> de Delphine et sa présentation au roi, nous -avons une lettre de Sophie Gay, à Tastu, l'imprimeur:</p> - -<p>«Vous êtes, Monsieur, le plus aimable et le plus obligeant du -monde, voilà ce que ma fille veut que je vous dise avant tout; mais -nous traitons si rarement avec les souverains que nous voudrions -être bien sûres de ne pas leur manquer de parole. C'est pourquoi, -s'il vous était possible de nous faire remettre l'exemplaire du roi -(tout cartonné) dimanche soir, fût-ce à minuit, nous serions plus -tranquilles, car il nous faut être à dix heures au château. Pour le -public, il sera servi à loisir.</p> - -<p>«L'épigraphe portée hier suffit. La citation de M. de Barante donnerait -un air pédant à <i>la Vision</i>, et je crois que les propres paroles -de Jeanne valent mieux que toutes celles de ses historiens.</p> - -<p class="i9">«SOPHIE GAY.»</p> - -<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> Sophie Gay écrivait à Guiraud, le 24 août 1822:</p> - -<p>«Monsieur Raynouard vient d'adresser à la Muse des billets de -choix pour la séance de ce matin. Elle propose à son aimable flatteur -de lui donner la main dans cette solennité pour supporter dignement -l'attaque du classique étranger. Si le poète est déjà retenu -et que <i>le guerrier</i> soit libre, nous lui offrons notre billet conducteur. -Mille amitiés.—Un peu avant deux heures chez moi.</p> - -<p class="i9">«SOPHIE GAY.»</p> - -<p class="i1">(<i>Lettre inédite.</i>)</p> - -<p>«Le <i>guerrier</i>», c'était Alfred de Vigny.</p> - -<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> Sur le projet du mariage de Delphine avec Alfred de Vigny, -cf. notre livre sur le poète d'<i>Eloa</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> Document inédit.</p> - -<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> On lisait, à ce propos, dans <i>le Globe</i> du 7 mai 1825:</p> - -<p>«On a tort d'accuser les Jésuites de n'aimer ni les arts, ni les -beaux vers, ni les femmes: tout Paris ignore donc qu'à Sainte-Geneviève, -au-dessus du maître-autel, entre le ciel et la terre, il y a -quinze jours, s'est tenue une véritable séance d'académie romaine! -C'était une fête à la Léon X. Deux fauteuils d'honneur, un pour le -peintre, un pour Corinne. Quarante amis, les uns, fixés sur les tableaux -et sur la muse, d'autres en prières et en recueillement pieux; -et la voix tombant des cieux comme celle de la sainte bergère, et -allant faire tressaillir, dans un coin obscur des catacombes, les cendres -oubliées d'un poète et d'un philosophe: n'est-ce donc pas un -tableau merveilleux, digne presque des jours de la Grèce? Apelle, -prends ton pinceau, et rends-nous cette scène magique: nous la placerons -dans l'église souterraine: tu seras l'<i>Alpha</i> et l'<i>Omega</i> de -notre vieux Panthéon.»</p> - -<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Le duc de Doudeauville.</p> - -<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 50.</p> - -<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> Car Lamartine s'y prit à deux ou trois fois, comme il faisait -souvent.—La fin de cette élégie n'arriva à Delphine qu'au commencement -de janvier 1827, comme en témoigne une lettre de Sophie -Gay au poète, datée du 4:</p> - -<p>«En vérité, le ciel ne fait ni mieux ni plus vite. Cette seconde -partie est encore plus admirable que l'autre. Delphine s'est empressée -de les lire toutes deux au petit nombre de gens dignes que nous -voyons ici (à Rome). Français, Italiens, Russes, tous ont admiré les -grandes pensées, l'harmonie de ces beaux vers; enfin, ils obtiennent -presque le succès qu'ils méritent...» (<i>Lettres à Lamartine</i>, p. 52.)</p> - -<p>Un an plus tard, Lamartine récitait sa pièce dans le salon de -Sophie Gay à Paris, et Villemain, qui assistait à cette audition, la -lisait le lendemain, à son cours, au Collège de France.</p> - -<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <i>Correspondance de Lamartine</i>, t. III, p. 8.</p> - -<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> Lettre inédite communiquée par M. Charles de Loménie.</p> - -<p class="i1"><a id="Footnote_64-a" href="#FNanchor_64" class="label">[64-a]</a> Réponse de Delphine à David d'Angers.</p> - -<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> Delphine, mariée à Emile de Girardin, avait-elle demandé à la -reine Hortense un article de son fils, le prince Louis-Napoléon, pour -<i>le Musée des Familles</i> ou <i>l'Almanach de France</i>? C'est probable.</p> - -<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> Nommé capitaine d'artillerie à Berne en 1834, le prince devait -publier en 1836 son <i>Manuel d'artillerie</i> (1 vol. in-8).</p> - -<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Et David d'Angers «l'envoyait tout droit à la postérité[A]» -en faisant son médaillon. Il lui écrivait, le 2 septembre 1828:</p> - -<p>«Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous offrir le croquis en bronze -que j'ai fait d'après vous. C'est un bien faible à peu près de vos traits, -mais j'espère que celui que je ferai pour le bas-relief de Sainte-Geneviève -réussira mieux.» (<i>Lettre inédite.</i>)</p> - -<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> Le plus joli, c'est que, deux ans après, en pleine Vendée, la -duchesse de Berry disait au maréchal de Bourmont qui, après lui -avoir monté la tête, lui conseillait de renoncer à la lutte: «Oh! -vous, cela ne m'étonne pas, vous n'avez jamais fait que trahir.» -(Cf. les <i>Mémoires de M<sup>me</sup> de Boigne</i>, t. IV.)</p> - -<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> Elle habitait alors à Chivres, près Soissons. On montre encore -dans le jardin de la maison un hêtre au feuillage pourpré sur l'écorce -duquel Lamartine grava un jour au couteau l'initiale de son -nom. (Note du maire de Chivres.)</p> - -<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> «Cours de littérature, 2<sup>e</sup> Entretien» (1856).</p> - -<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> Lettre inédite.—Mais tout le monde ne pensait pas comme -Lamartine. Par exemple, le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville -disait: «Détestant l'ennui comme la peste, Delphine vous saura gré -de la faire rire: et de même qu'elle sait féconder les sujets les plus -élevés par les côtés inaperçus qu'elle y découvre, elle sait poétiser -la plaisanterie en y jetant toutes les fleurs de son esprit.» (<i>Esquisses -et Portraits.</i>)</p> - -<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>, lettre du 8 octobre 1826, t. II, p. 350.</p> - -<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <i>Corresp.</i>, t. II, p. 129.</p> - -<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> S'il faut en croire cette mauvaise langue d'Eugène de Mirecourt, -ce seraient les allures à la Madame Sans-Gêne de sa mère qui -auraient fait manquer le mariage de Delphine. Et le fait est qu'elle -était un peu trop tambour-major. Lamartine, qui l'aimait beaucoup -et s'en serait voulu d'en dire du mal, ne lui trouvait qu'un défaut, -c'était «un excès de nature qui lui faisait négliger quelquefois cette -hypocrisie de délicatesse qu'on appelle bienséance. Elle avait, disait-il, -conservé la franchise tragique d'idées, d'attitude et d'accent de -cet interrègne de la société appelé la Terreur en France. Elle semblait -défier la bienséance comme elle avait défié l'échafaud...»</p> - -<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> <i>Corresp.</i>, lettre du 2 juillet 1829, t. II, p. 149.</p> - -<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Delphine habitait alors avec sa mère au n<sup>o</sup> 11 de la rue de -Choiseul, et l'hôtel Rastadt était situé dans la rue Neuve-Saint-Augustin, -à deux pas de l'hôtel du maréchal Richelieu.</p> - -<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 73.</p> - -<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <i>Corresp.</i>, t. IV, p. 352.</p> - -<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> <i>Corresp.</i>, lettre du 25 avril 1837, t. III, p. 420.</p> - -<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> <i>Corresp.</i> Lettre du 15 septembre 1829, t. II, p. 159.</p> - -<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 182.</p> - -<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> Le duc de Montmorency-Laval écrivait à Lamartine, le 24 octobre -1829, de Londres: «Veuillez faire parvenir à M<sup>lle</sup> Delphine, -qui a des traits de ressemblance avec vous, mes meilleures amitiés -romaines.» (<i>Lettres à Lamartine</i>, p. 80.)</p> - -<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> Ce mariage eut lieu le 1<sup>er</sup> juin 1831.</p> - -<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> <i>Corresp.</i>, t. II, p. 252.—Julia, c'était la fille de Lamartine.</p> - -<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> Elle est intitulée <i>la Fête de Noël</i>. En voici quelques strophes:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>C'est le jour où Marie</p> -<p>Enfanta le Sauveur;</p> -<p>C'est le jour où je prie</p> -<p>Avec plus de ferveur;</p> -<p>D'un lourd chagrin mon âme</p> -<p>Ce jour-là se défend,</p> -<p>O Vierge, je suis femme,</p> -<p>Et je n'ai point d'enfant!</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Bénis ces larmes pures</p> -<p>Et je t'apporte en vœux</p> -<p>Tout l'or de mes parures,</p> -<p>Tout l'or de mes cheveux;</p> -<p>Mes plus belles couronnes,</p> -<p>Vierge seront pour toi,</p> -<p>Si jamais tu me donnes</p> -<p>Un fils, un ange à moi.</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p>Alors dans ma demeure</p> -<p>Le plaisir renaîtrait,</p> -<p>Et la femme qui pleure</p> -<p>Pour l'enfant chanterait.</p> -<p>De ma gaîté ravie</p> -<p>Célébrant le retour,</p> -<p>Je vivrais... et ma vie</p> -<p>Serait toute d'amour.</p> -</div></div> - -<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 141.</p> - -<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> Allusion à la pièce de vers <i>Contre la peine de mort</i>, que le -procès des ministres de Charles X avait inspirée à Lamartine.</p> - -<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 143.</p> - -<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> Il avait été élu député par le collège de Bergues, pendant son -voyage.</p> - -<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 150.</p> - -<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> Je tiens ce détail de M. Emile Ollivier.</p> - -<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> Janvier 1836.</p> - -<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> Lettre inédite de Delphine à Lamartine.</p> - -<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> Voici quels étaient ces vers:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Cachez-vous quelquefois dans les pages d'un livre</p> -<p>Une fleur du matin, cueillie aux rameaux verts,</p> -<p>Quand vous rouvrez la page après de longs hivers,</p> -<p>Aussi pur qu'au jardin son parfum vous enivre.</p> -<p>Après ces jours bornés qu'ici mon nom doit vivre,</p> -<p>Q'une odeur d'amitié sorte encor de ces vers!</p> -</div> -<div class="stanza"> -<p class="i9">(<i>Poésies inédites.</i>)</p> -</div></div> - -<p>Avril 1841.</p> - -<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> Cela me rappelle un joli mot de Jules Simon: «Le vrai musicien, -disait-il, est celui qui chante.»</p> - -<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> Il s'agissait des vers des <i>Recueillements</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> Ces lettres de Lamartine n'ont pas été recueillies dans sa <i>Correspondance</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> Et d'autant plus cruellement, il faut bien le dire, que quelques -jours avant cet incident, <i>la Presse</i>, répondant au <i>Courrier français</i>, -qui avait appelé Lamartine «son candidat» au ministère de l'Instruction -publique, publiait la note suivante:</p> - -<p class="blockquote"> -«Certes, il n'est aucun homme politique avec lequel nous soyons -dans des rapports d'idées plus étroites qu'avec M. de Lamartine, mais -plus nous avons de confiance en son avenir, et moins nous devons -désirer qu'il fasse partie d'une combinaison qui, avant même d'être -formée, a déjà trahi le secret de sa faiblesse et de sa fragilité. -M. de Lamartine, par l'élévation des idées, par l'élévation des sentiments, -par l'élévation du langage, est aujourd'hui sans contredit -et sans comparaison avec un autre, même avec M. Berryer, le premier -orateur des deux Chambres. M. de Lamartine ne peut donc, ne -doit donc entrer que dans un cabinet fortement constitué et où il -occuperait l'un des deux grands départements politiques. Ce moment -ne nous paraît pas venu pour lui.» (<i>La Presse</i> du 29 octobre -1840.)</p> - -<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 182.</p> - -<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> <i>Corresp.</i>, t. IV, p. 102.</p> - -<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> Allusion aux <i>Corbeaux avides</i> de la ballade de Becker.</p> - -<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> «J'ai reçu les 1.000 francs en un billet de banque, lui écrivait-il -alors. Je vous remercie de cette négociation plus que satisfaisante -pour de mauvais vers. Je suis prêt à les renvoyer à ces -messieurs s'ils jugeaient la chose onéreuse.</p> - -<p>«J'ai écrit ce matin à votre pauvre mère. Je vous remercie de me -dire: Je suis mieux, et moi aussi de santé, mais pas d'affaires. Je -pars à l'instant pour Lyon et bientôt pour Genève encore, puis pour -Paris, j'espère.</p> - -<p>«Soignez-vous au milieu de ces chagrins et croyez que votre -capital d'amitié se grossit de mille intérêts dans mon cœur.»</p> - -<p>(Lettre inédite.)</p> - -<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> J'ai sous les yeux le manuscrit original du <i>Ressouvenir du -lac Léman</i>. Il est daté du 12 août 1841 et contient les corrections -suivantes de la main même de Lamartine:</p> - -<p>Vers 66, version primitive:<br /> -<span class="i2">De frapper <i>sous l'esquif</i> la vague recueillie.</span><br /> -Version définitive:<br /> -<span class="i2"><b>. . . .</b> <i>sur le bord</i> <b>. . . . . . . . .</b></span><br /> -Vers 182, 1<sup>re</sup> version:<br /> -<span class="i2">Sa voix est dans tes <i>bruits</i>...</span><br /> -<span class="i2">2<sup>e</sup> version:</span><br /> -<span class="i2">Sa voix est dans tes <i>cris</i>...</span><br /> -Vers 191, 1<sup>re</sup> version:<br /> -<span class="i2">Pendant que <i>sous ses pieds l'univers</i> avili</span><br /> -<span class="i2">2<sup>e</sup> version:</span><br /> -<span class="i2">Pendant que <i>sous sa gloire un empire</i> avili.</span><br /> -<span class="i2">3<sup>e</sup> version:</span><br /> -<span class="i2">Pendant que <i>sous des fers</i> l'univers avili</span><br /> -<span class="i2">Du front césarien étudiait le pli.</span><br /> -Vers 202, 1<sup>re</sup> version:<br /> -<span class="i2">On retrouva leurs feux <i>éternels</i> dans ton âme.</span><br /> -<span class="i2">3<sup>e</sup> version:</span><br /> -<span class="i2"><b>. . . . . . . . . . . </b><i>immortels</i><b> . . . . . .</b></span><br /> -Vers 204, 1<sup>re</sup> version:<br /> -<span class="i2">Suivent <i>la</i> servitude au fond <i>de leur</i> cercueil.</span><br /> -2<sup>e</sup> version:<br /> -<span class="i2">Suivent <i>leur</i> servitude au fond <i>d'un grand</i> cercueil.</span><br /> -Vers 205, 1<sup>re</sup> version:<br /> -<span class="i2">Qu'imitant des <i>tyrans</i> l'abjecte idolâtrie</span><br /> -<span class="i2">2<sup>e</sup> version:</span><br /> -<span class="i2">Qu'imitant des Césars...»</span><br /> -Vers 215, 1<sup>re</sup> version:<br /> -<span class="i2">Si <i>le grossier</i> encens qui brûle dans leurs mains</span><br /> -<span class="i2">2<sup>e</sup> version:</span><br /> -<span class="i2">Si le <i>banal</i><b>. . . . . . . . . . . . . . . . .</b></span><br /> -Vers 229, 1<sup>re</sup> version:<br /> -<span class="i2">Dans le tronc fédéral concentrez <i>plus</i> sa sève</span><br /> -2<sup>e</sup> version:<br /> -<span class="i2"><b>. . . . . . . . . . . . . . .</b> <i>mieux</i> <b>. . .</b></span></p> - -<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> Extrait d'une lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> Sur la mission du comte Circourt, cf. l'ouvrage en 2 volumes, -publié récemment pour la Société d'histoire contemporaine par -M. Georges Bourgin, sous le titre: <i>Souvenirs d'une mission à -Berlin en 1848</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> Renseignements fournis par M<sup>me</sup> Huber, belle-fille de l'ancien -colonel.</p> - -<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> Journal fondé en 1836 par Huber-Saladin, avec Rossi, pour -assurer à son pays un organe politique à la fois conservateur et -libéral.</p> - -<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> Lettre inédite communiquée par M<sup>me</sup> Huber.</p> - -<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> Voy., dans <i>le Correspondant</i> du 25 septembre 1908, notre -article sur «le Mariage de Lamartine».</p> - -<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> <i>Corresp.</i>, t. IV, p. 29.</p> - -<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> <i>Corresp.</i>, t. III, p. 463.</p> - -<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> <i>Corresp.</i>, t. II, p. 4.</p> - -<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> C'est en effet M<sup>me</sup> de Girardin qui l'avait surnommé ainsi, -dans son Courrier du 6 mars 1841.</p> - -<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> <i>Corresp.</i>, t. IV, p. 107.</p> - -<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> Lettre inédite communiquée par M<sup>me</sup> Huber.</p> - -<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> La petite Julia.</p> - -<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Lettre inédite communiquée par M<sup>me</sup> Huber.</p> - -<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV.</p> - -<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> Le brouillon de ces notes m'a été communiqué par M<sup>me</sup> Léonce -Détroyat.</p> - -<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Quatre ans plus tard, quand la question de l'armement des -fortifications revint devant la Chambre. Lamartine écrivait encore à -sa nièce, la comtesse de Pierreclos: «Les fortifications de Paris -sont selon moi le plus monstrueux anachronisme qu'une politique à -contre-sens du siècle ait jamais rêvé à défaut d'idées. C'est un contre-sens -à la guerre, car le principe de la guerre moderne, c'est la -mobilité des forces, c'est la locomotion des armées, c'est la stratégie -qui combat en marchant. M. de Rémusat voudrait voir son nom -inscrit sur les fortifications de Paris, et moi je désire voir mon nom -inscrit sur les débris des fortifications de Paris.» Lettre publiée par -Pierre de Lacretelle dans <i>la Grande Revue</i> du 25 septembre 1909.</p> - -<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 192.</p> - -<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> Se rappeler à ce propos la lettre que Lamartine écrivait à Boulay-Paty, -le 24 mars 1849, en réponse à celle que lui avait adressée -M<sup>me</sup> Lamber, de Nantes, après la lecture des <i>Girondins</i>: «L'amour, -disait Lamartine, fait partie de l'histoire. L'en bannir, comme on l'a -fait jusqu'ici, c'est mutiler la nature humaine.</p> - - -<p>«Elle dit (M<sup>me</sup> Lamber) que si les femmes faisaient la gloire, l'histoire -des <i>Girondins</i> en aurait. Cela me fait espérer, car elle doit -savoir que le pressentiment de la postérité est dans l'âme des femmes, -et que tous les livres qui ont dû vivre ont commencé par être -couvés dans leur cœur.» <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV.</p> - -<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> Communiqué par M<sup>me</sup> Léonce Détroyat.</p> - -<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> <i>Mélanges et lettres de Doudan</i>, t. II, p. 42.</p> - -<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Lettre publiée par M<sup>me</sup> Emile Ollivier dans son beau livre sur -<i>Valentine de Lamartine</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> <i>La Presse</i>, du 3 septembre 1848.</p> - -<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> Bien que ménagé personnellement par <i>la Presse</i>, Lamartine -souffrait beaucoup des attaques d'Emile de Girardin contre ses collègues: -«Nous sommes dans une si forte crise d'affaire ce soir et -toute la nuit, écrivait-il un jour à Delphine, que nous ne pourrons -pas nous voir ce soir. Les mots «la Révolution du ridicule» et -«vous faites regretter M. Guizot» sont iniques et font beaucoup -de mal. Tout va «divinement», hors un seul point, mais rien ne -dépassera notre patriotisme.» (Lettre inédite.)</p> - -<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> M. de Ligonnès, père de l'évêque actuel de Rodez, qui habitait -à Mende.</p> - -<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV, p. 356. Lettre au marquis de la -Grange.</p> - -<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV, p. 357. Lettre à M. Valette.</p> - -<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> Lamartine lui écrivait à cette occasion: «Je passe à votre -porte pour laisser une larme bien sincère et très chaude de mes -yeux sur votre seuil. J'ai passé deux heures, ce matin, dans ce canapé -où elle était hier. Elle est plus heureuse que nous aujourd'hui. -Je ne demande pas à franchir cette porte que les consolations d'en -haut doivent seules aborder en ce moment. Mais il y a aussi du ciel -dans un cœur ami.» (Lettre inédite.)</p> - -<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Lettre inédite de notre collection particulière. Nous la reproduisons -en fac-simile en tête de ce livre.</p> - -<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV, p. 230.</p> - -<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> <i>Cours de littérature.</i> 2<sup>e</sup> Entretien.</p> - -<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> Lettre inédite communiquée par M. Charles de Loménie.</p> - -<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> <i>Victor Hugo raconté</i>, t. II, p. 306.</p> - -<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> Th. Gautier: Introduction aux <i>Lettres parisiennes</i> du vicomte -de Launay.</p> - -<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> C'est là que Delphine habita aussitôt après son mariage. Plus -tard elle alla demeurer rue Laffitte et, en 1842, elle transporta ses -pénates rue de Chaillot, dans le pavillon Marbœuf, qui avait été bâti -par M. de Choiseul sur le modèle de l'Erectheum.</p> - -<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> M. Foucher habitait, comme on le sait, rue du Cherche-Midi -dans cet hôtel de Toulouse affecté aux Conseils de guerre, que vient -d'éventrer le percement du boulevard Raspail.</p> - -<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> Il faut pourtant que je cite encore ce billet:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="date1">«7 décembre 1844.</p> - -<p>«Est-ce que vous vous souvenez encore de moi, Madame? Moi, -je pense toujours à vous. Si je n'avais pas grand'peur d'être horriblement -pédant, je vous citerais un vers que Virgile a fait sur vous -ou sur moi, il y a deux mille ans. Je voulais vous aller voir aujourd'hui, -et voici que, sans respect pour ce qui est trois fois saint, -on me prend mon dimanche, ce dimanche sacré qu'on ne devrait -pas plus prendre à un ouvrier qu'au bon Dieu. Je me résigne à vous -écrire ces inutilités. Oh! si vous saviez quels vœux je fais pour -que le régisseur qui a transporté les Vosges près du Taurus ait un -beau matin l'idée de transporter le pavillon Marbeuf près de la -place Royale!</p> - -<p>«Je mets à vos pieds mes plus tendres admirations et mes plus -tendres respects.</p> - -<p class="signature">«V. H.»</p> - -<p class="i2">(Lettre inédite.)</p> -</div> - -<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> Et j'ai lu tout récemment, dans un très curieux dossier appartenant -à M. Louis Barthou, une lettre écrite par Victor Hugo à -Lacroix, son éditeur, à l'occasion de la publication de son <i>William -Shakespeare</i>, qui m'a confirmé dans ce sentiment que Victor Hugo -avait pour Lamartine une amitié exempte de jalousie.</p> - -<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> Le mot est de Lamartine, je le trouve dans une lettre de -lui à elle en date du 17 mai 1841.</p> - -<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[171]</a> C'était le jour anniversaire de la mort tragique de sa fille -Léopoldine (4 septembre 1843).</p> - -<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[172]</a> La mort de Sophie Gay, sa mère.</p> - -<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[173]</a> <i>Marguerite ou les Deux Amours.</i></p> - -<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[174]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[175]</a> <i>Corresp. de Victor Hugo pendant l'exil.</i></p> - -<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[176]</a> M<sup>me</sup> de Girardin, disait Emile de Girardin à Victor Hugo, est -aussi rouge que vous. Elle est indignée et elle dit comme vous <i>ce -bandit</i>.</p> - -<p>Et Victor Hugo écrivait à sa femme, le 19 mars 1852: «Si tu -vois M<sup>me</sup> de Girardin, félicite-la de ma part de son courage et de sa -grandeur d'âme.» (<i>Corresp. de Victor Hugo pendant l'exil.</i>)—Delphine -se montrait d'autant plus résolue qu'elle s'était laissé -surprendre par les événements. Le 19 août 1850, elle mandait à -Lamartine: «On s'attend ici à un coup d'Etat, moi je n'y crois -pas. Je n'ai qu'une seule raison d'y croire: c'est qu'il y a un espion -dans mon quartier qui vient à chaque instant demander si M. de -Girardin se porte bien et quand il doit revenir. Je lui réponds que -je n'en sais rien. Du reste, je n'ai pas d'autres indices, celui-là n'est -pas bien significatif; j'ai foi dans la république, la royauté ne me -paraît plus une chose sérieuse.» (<i>Lettres à Lamartine</i>, t. IV, -p. 260.)</p> - -<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[177]</a> Le fils voyait plus clair que le père. Victor Hugo partageait à -cet égard les nobles illusions de Michelet, qui disait de son air prophétique: -«La loi morale s'oppose à ce que l'Empire dure!»—C'est -pour cela qu'il a duré vingt ans!</p> - -<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[178]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[179]</a> <i>Les Châtiments</i>, Jersey, septembre 1853.</p> - -<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[180]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[181]</a> <i>Lady Tartuffe</i>, un des grands succès au théâtre de M<sup>me</sup> de -Girardin, fut représentée la première fois sur la scène de la rue -Richelieu, le 10 février 1853.</p> - -<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[182]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[183]</a> Il était né à Paris le 19 avril 1801.</p> - -<p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[184]</a> <i>Marguerite ou les Deux Amours.</i></p> - -<p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[185]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[186]</a> Victor Hugo connaissait Pierre Leroux de longue date. En -1830, pendant qu'il travaillait à <i>Notre-Dame</i>, il lui lut le chapitre -intitulé <i>les Cloches</i>, mais Leroux trouva ce genre de littérature bien -inutile.</p> - -<p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[187]</a> Sous les espèces des <i>Lettres parisiennes</i>, que M<sup>me</sup> de Girardin -avait réunies en un volume publié en 1843. Elles forment aujourd'hui -4 volumes.</p> - -<p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[188]</a> Les tables tournantes, dont raffolait M<sup>me</sup> de Girardin.</p> - -<p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[189]</a> Lettre inédite. Comme Gœthe, Victor Hugo fut pendant plusieurs -années hanté par ce qu'on est convenu d'appeler l'au-delà. Il -interrogea les tables et crut fermement correspondre avec la plupart -des grands morts du passé. Les procès-verbaux de ces séances -mémorables existent, il y en a tout un cahier de la main de Charles -Hugo, le fils du grand poète.</p> - -<p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[190]</a> Cet article figure dans <i>les Causeries du Lundi</i> (t. III, p. 297) -sous la date du 17 février 1851. Mais le lendemain de sa réception -à l'Académie, Sainte-Beuve écrivait à M. Désiré Laverdant, rédacteur -de <i>la Démocratie pacifique</i>: «...Il m'est très égal que M<sup>me</sup> de -Girardin vienne me dire que je fais de la réaction pure et simple, -et je ne me donne pas même la peine d'y songer; mais si vous me -le dites, je me permets de vous dire non, et que vous vous méprenez -complètement, ce qui tient peut-être à ce que vous n'attachez -pas la même importance que moi aux points purement littéraires -sur lesquels je suis resté à peu près le même.» (Cf. Jules Troubat: -<i>la Vie de Sainte-Beuve</i>, p. <span class="small">XXIX</span>.)</p> - -<p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[191]</a> <i>La Joie fait peur</i> fut représentée la première fois au Théâtre-Français -le 25 février 1854.</p> - -<p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[192]</a> <i>Solution de la question d'Orient</i>, par Emile de Girardin, 1 vol. -in-8. <i>Librairie nouvelle</i> (1853).</p> - -<p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[193]</a> M. Jules Bois écrivait dans <i>le Matin</i> du 14 septembre 1909: -«M<sup>me</sup> de Girardin, férue de spiritisme, arriva à Jersey le mardi -6 septembre 1853. Les premiers essais furent infructueux. La table, -carrée, «contrariait le fluide». On acheta dans un magasin de -jouets d'enfants une tablette qui ne bougea pas davantage.</p> - -<p>«Hugo, croyant, mais incrédule, répugnait aux premières séances -qui lui semblaient une parodie presque sacrilège.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> de Girardin s'entêta: «Les esprits dit-elle, ne sont pas -des chevaux de fiacre qui attendent le bon plaisir du client; ils sont -libres et ne viennent qu'à leur heure.»</p> - -<p>«Enfin, le petit meuble s'anima. «Devine le mot que je pense», -lui demanda Vacquerie. La réponse fut juste. «Traduis maintenant -le mot qui est dans ma tête.» Le guéridon répliqua: «Tu veux dire -souffrance.» L'interrogateur pensait: amour. On s'intéressait de -plus en plus. «Qui es-tu?» demanda-t-on à l'esprit. Il épela: «Léopoldine.»</p> - -<p>«Au nom de la fille que Victor Hugo venait (?) de perdre, il y eut -une émotion inexprimable. M<sup>me</sup> Hugo pleurait. Charles questionna -sa sœur. La nuit fut vite passée en un dialogue où la curiosité alternait -avec la joie, l'espérance et l'angoisse. A Léopoldine succédèrent -d'autres personnages historiques ou fabuleux. On consulta le -guéridon même pendant le jour. Les esprits donnaient des rendez-vous -à heures fixes. Tant que brillait la lumière du jour, la table -était envahie par les «Idées». La nuit, fidèles à la tradition qui -nous montre l'essaim frileux des ombres préférer les ténèbres, du -fond des siècles accouraient vers la table hospitalière de Hugo philosophes, -poètes, criminels, pitres, héros, prophètes, rois et tribuns.</p> - -<p>«Les poètes s'exprimaient en vers, les autres en prose. Chacun -exigeait d'être questionné à sa manière. Hugo, qui ne doutait pas -de l'identité de ces visiteurs, prenait la peine d'improviser pour eux -des strophes et des paragraphes...</p> - -<p>—«Mais, dira-t-on, il y a eu là un simple phénomène d'illusion. -Hugo se jouait à lui-même, sans s'en douter, une comédie lyrique -et dramatique. Nous savons comme les tables sont dociles aux -mouvements inconscients. Hugo faisait à la fois des questions et des -réponses.»</p> - -<p>«Je vous arrête. L'objection ne tient pas debout, car Hugo n'est -jamais à la table: même il n'est pas toujours dans la chambre. -Quand il assiste aux séances, il se contente de reproduire passivement -et à leur suite les lettres qu'indique par coups frappés le meuble. -Sauf pour les demandes, il n'est qu'un secrétaire machinal. -Bien mieux, les réponses du trépied moderne sont si indépendantes -de lui qu'il les désapprouve parfois, ne les comprend pas, discute -avec elles. Il leur arrive de lui donner de rudes leçons, mais Hugo -les traite toujours avec le plus grand respect.</p> - -<p>«Quel était donc le médium?</p> - -<p>«Car pour toute expérience de spiritisme il faut un médium, -c'est-à-dire quelqu'un qui serve de transmetteur aux messages de -l'invisible, comme l'employé du télégraphe enregistre les lettres et -les mots qui lui sont adressés aussi par quelqu'un qu'on ne voit pas.</p> - -<p>«Le médium fut quelquefois M<sup>me</sup> Hugo, surtout Charles, son fils. -On peut même dire que celui-ci (en consultant le programme des -séances, on s'en rend compte) est presque indispensable aux manifestations.</p> - -<p>«Vous allez me dire: «Pourquoi ne pas supposer que Charles -s'est amusé à faire parler la table? Il avait de l'esprit et même du -talent; les cahiers de Jersey sont ses œuvres.»</p> - -<p>«Avec Auguste Vacquerie et Paul Meurice, nous avons examiné -cette objection et nous avons conclu que la tricherie était improbable -et impossible.</p> - -<p>«Improbable, car il faudrait admettre que ce fils très admirant se -fût moqué non seulement d'un père très vénéré, mais aussi de la -douleur de sa mère. Songez que c'est sa sœur Léopoldine, morte -récemment, qui a parlé la première à la table et amené avec elle -le cortège des autres ombres.</p> - -<p>«Impossible, car il eût fallu préparer dans l'intervalle des séances -les très belles réponses en vers ou en prose que la table improvisait. -Et l'on se serait vite aperçu de la supercherie. D'autre part, Charles -était l'indolence même. Combien de fois il se plaint de lassitude -au milieu des séances. Minuit a sonné, il a fait des armes toute la -journée, il demande grâce. Mais dans la table l'esprit s'acharne, les -assistants supplient; Charles se résigne.</p> - -<p>«Une anecdote entre mille démontrera que Charles était bien l'inconscient -médium de ces messages, et non pas leur auteur conscient:</p> - -<p>«Un jeune Anglais qui fréquentait la maison appela, un soir, -lord Byron. Celui-ci se refusa à parler français. Charles, ne sachant -pas un mot d'anglais, fit l'observation qu'il lui serait difficile de -suivre les lettres. Alors Walter Scott se présenta et, comme pour -jouer un tour au médium, répondit ce qui suit:</p> - -<p class="quote"><i>Vex nat the bard, his lyre is broken<br /> -His last song sung, his last word spoken.</i></p> - -<p>—«Je n'y comprends rien, dit Charles après avoir épelé.</p> - -<p>«Le jeune Anglais expliqua:</p> - -<p class="quote">Ne tourmentez pas le barde, sa lyre est brisée,<br /> -Son dernier poème chanté, sa dernière parole dite.</p> - -<p>«La table avait parlé dans une langue inconnue du médium. La -preuve était faite: la table avait parlé.»</p> - -<p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[194]</a> Après <i>la Joie fait peur</i>, donnée à la Comédie-Française, elle -avait fait représenter au Gymnasse <i>le Chapeau d'un horloger</i>, qui -n'est qu'un long éclat de rire.</p> - -<p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[195]</a> Cf. le livre de Victor Hugo intitulé <i>Actes et Paroles pendant -l'exil</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[196]</a> Voir: la <i>Correspondance de Victor Hugo</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[197]</a> Mais M. Gustave Simon a publié depuis la note que Victor -Hugo avait écrite sur le manuscrit de <i>la Légende des siècles</i>. La -voici:</p> - -<p>«Continuation d'un phénomène étrange, auquel j'ai assisté plusieurs -fois: c'est le phénomène du trépied antique. Une table à trois -pieds dicte des vers par des frappements, et des strophes sortent de -l'ombre. Il va sans dire que je n'ai jamais mêlé à mes vers un seul -de ces vers venus du mystère; je les ai toujours religieusement laissés -à l'Inconnu qui en est l'unique auteur. Je n'en ai même pas admis -le reflet, j'en ai écarté jusqu'à l'influence. Le travail du cerveau humain -doit rester à part et ne rien emprunter aux phénomènes.</p> - -<p>«Les manifestations extérieures de l'Invisible sont un fait et les -créations intérieures de la pensée en sont un autre. La muraille qui -sépare les deux faits doit être maintenue dans l'intérêt de l'observation -et de la science. On ne doit lui faire aucune brèche. A côté de -la science qui le défend, on sent aussi la religion, la grande, la -vraie..., qui l'interdit. C'est donc, je le répète, autant par conscience -religieuse que par conscience littéraire, par respect pour le phénomène -même, que je m'en suis isolé, ayant pour loi de n'admettre -aucun mélange dans mon inspiration, et voulant maintenir mon -œuvre telle qu'elle vit, absolument mienne et personnelle.»</p> - -<p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[198]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[199]</a> Werdet, <i>Portrait intime de Balzac</i>, in-12, 1859.</p> - -<p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200" class="label">[200]</a> Léon Gozlan lui écrivit un jour: à «M<sup>me</sup> Durand, née <i>Balzac</i>», -histoire de l'ennuyer.</p> - -<p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201" class="label">[201]</a> Le 1<sup>er</sup> juin 1841, Balzac priait Victor Hugo de lui envoyer les -2 billets qu'il lui avait demandés (probablement pour l'Académie) au -n<sup>o</sup> 47 de la rue des Martyrs. Et quelques jours après, Victor Hugo, -qui avait sans doute égaré sa lettre, lui répondait: «Si j'avais su -où vous écrire, je vous aurais épargné hier un dérangement.»</p> - -<p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202" class="label">[202]</a> Nous avons la lettre par laquelle M<sup>me</sup> de Girardin invitait -Balzac à ce dîner: «M. de Lamartine, lui écrivait-elle, doit dîner -chez moi dimanche, il veut absolument dîner avec vous. Rien ne -lui ferait plus de plaisir. Venez donc et soyez aimable. Il a mal à -la jambe, vous avez mal au pied, nous vous soignerons tous deux, -nous vous donnerons des coussins, des tabourets. Venez, venez! -Mille affectueux souvenirs.»</p> - -<p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203" class="label">[203]</a> C'est même Sophie Gay qui avait obtenu pour <i>la Mode</i> le -patronage de la duchesse du Berry.</p> - -<p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204" class="label">[204]</a> Il était né à Paris le 22 juin 1806 et avait été inscrit à l'état -civil sous le nom d'Emile Delamotte et comme étant né de parents -inconnus. Il était, comme on sait, fils adultérin du comte Alexandre -de Girardin, dont il prit le nom en 1828, et de M<sup>me</sup> Dupuy, femme -d'un conseiller à la Cour impériale de Paris.</p> - -<p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205" class="label">[205]</a> André-Olivier-Ernest Sain de Bois-le-Comte, né à Tours le 20 -juin 1799, mourut en 1862; d'abord garde du corps, il donna sa -démission en 1830, reprit du service quelque temps après et démissionna -de nouveau pour collaborer à l'<i>Histoire parlementaire de la -Révolution</i> par Buchez et Roux. Lamartine le prit comme chef de -cabinet en 1848 et l'envoya comme ministre de France à Naples. -Nommé quelque temps après à Washington, il fut destitué au mois -de mars 1851.</p> - -<p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206" class="label">[206]</a> Cela prouve, une fois de plus, quoi qu'en disent certains biographes, -que Latouche se faisait, dès ce temps-là (1828), appeler -Henri, bien que son vrai nom fût Hyacinthe.</p> - -<p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207" class="label">[207]</a> Pâques était le 30 mars en 1834.</p> - -<p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208" class="label">[208]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209" class="label">[209]</a> Bois-le-Comte.</p> - -<p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210" class="label">[210]</a> <i>Corresp. de Balzac.</i></p> - -<p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211" class="label">[211]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212" class="label">[212]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213" class="label">[213]</a> Sur les murs de l'Hôtel des Haricots quelqu'un avait écrit: -«M. de Balzac, prisonnier d'Etat, du 7 au 15 mars.»</p> - -<p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214" class="label">[214]</a> Cette lettre, datée du 7 octobre 1850, a été publiée par Jules -Claretie dans <i>le Temps</i> du 11 juin 1908. Elle était adressée au docteur -Nacquart, qui fut le médecin dévoué de Balzac.</p> - -<p>«Permettez-moi, lui disait M<sup>me</sup> Hanska, de vous offrir un objet -qui a appartenu à votre illustre ami... Cette canne, que je prends -la liberté de vous offrir, et dont on a beaucoup parlé dans le temps, -cette fameuse canne dont tout le mystère consiste en une petite -chaîne de jeune fille qui a servi à faire sa pomme, vous rappellera -non seulement cet ami si cher, mais aussi cette jeune fille, devenue, -avec les années la triste et malheureuse femme dont vous avez -essayé de soutenir le courage et de calmer la douleur...»—La -canne de Balzac appartient aujourd'hui à M<sup>me</sup> la baronne de Fontenay, -fille du docteur Nacquart.</p> - -<p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215" class="label">[215]</a> Roman de M<sup>me</sup> de Girardin paru en 1835, chez Dumont, 2 vol. -in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216" class="label">[216]</a> L'autographe de cette lettre appartient au comte Primoli.</p> - -<p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217" class="label">[217]</a> Les lettres de Théophile Gautier sont extrêmement rares. -D'abord il en a écrit très peu, sous prétexte que c'était de la copie -qui n'était pas payée et puis le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul -leur a fait pendant vingt ans une chasse effrénée. En dehors -de ce petit billet inédit vraiment amusant, je n'en ai trouvé qu'un -autre de Théo dans les papiers de Delphine. Le voici: «Madame, -je suis aux regrets de m'être engagé aujourd'hui, mais j'irai -le soir et j'assisterai au bouquet de feu d'artifice qui se tirera après -le dessert; comme les gamins dans les fêtes publiques je reviendrai -avec cinq ou six fusées. A vos pieds.»</p> - -<p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218" class="label">[218]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219" class="label">[219]</a> Le 18 juillet de la même année, Balzac écrivait encore à son -amie: «Je suis revenu à 1 heure du matin de chez M<sup>me</sup> de Girardin. -Le dîner était donné pour M<sup>me</sup> de Hahn, fameuse actrice d'Allemagne, -qu'un monsieur doué de cinquante mille francs de rente a retirée -de la scène et qu'il a épousée en dépit de tous les hobereaux de -sa famille et de sa caste. M<sup>me</sup> de Girardin avait ses deux grands -hommes, Hugo et Lamartine... Le dîner a fini à dix heures. A la -suite d'une tartine politique de Hugo, je me suis laissé aller à une -improvisation où je l'ai combattu et battu, avec quelque succès, je -vous assure. Lamartine en a paru charmé; il m'en a remercié avec -effusion... J'ai conquis Lamartine par mon appréciation de son dernier -discours (sur les affaires de Syrie) et j'ai été sincère, comme toujours, -car véritablement ce discours est magnifique d'un bout à l'autre. -Lamartine a été bien grand, bien éclatant pendant cette session.» -(<i>Corresp. de Balzac.</i>)</p> - -<p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220" class="label">[220]</a> <i>Théophile Gautier, souvenirs intimes</i>, par Ernest Feydeau, -p. 120.</p> - -<p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221" class="label">[221]</a> Cf. <i>la Genèse d'un roman de Balzac</i>, par le vicomte de Spoelberch -de Lovenjoul.</p> - -<p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222" class="label">[222]</a> Première partie de <i>la Rabouilleuse</i>, qui parut dans <i>la Presse</i> -au mois de février 1841.</p> - -<p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223" class="label">[223]</a> Lettre publiée par le vicomte de Lovenjoul dans <i>la Genèse -d'un roman de Balzac</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224" class="label">[224]</a> <i>La Genèse d'un roman de Balzac</i>, par le vicomte de Spoelberch -de Lovenjoul.</p> - -<p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225" class="label">[225]</a> L'article de Musset sur Rachel parut dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i> -du 1<sup>er</sup> novembre 1838.—Voir à ce sujet notre livre sur -<i>Alfred de Musset</i>, t. II.</p> - -<p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226" class="label">[226]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227" class="label">[227]</a> Où elle avait une villa.</p> - -<p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228" class="label">[228]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229" class="label">[229]</a> Sur la réception de Rachel au château de Windsor, cf. les -<i>Autographes de la collection Ad. Crémieux</i>, Hetzel, 1885, p. 177.</p> - -<p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230" class="label">[230]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231" class="label">[231]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232" class="label">[232]</a> Dans ses <i>Mémoires d'un Bourgeois de Paris</i>, le D<sup>r</sup> Véron dit -que, du 12 juin 1838 au 28 juin 1839, Rachel fit encaisser à la -Comédie-Française la somme de 452.595 fr. 15.</p> - -<p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233" class="label">[233]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234" class="label">[234]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235" class="label">[235]</a> Lettres de M<sup>me</sup> Hamelin, publiées par M. André Gayot dans <i>la -Nouvelle Revue</i>, août 1908.</p> - -<p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236" class="label">[236]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237" class="label">[237]</a> Tragédie de Latour Saint-Ybars.</p> - -<p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238" class="label">[238]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239" class="label">[239]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240" class="label">[240]</a> <i>L'Histoire des Girondins</i>, qui venait de paraître.</p> - -<p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241" class="label">[241]</a> <i>Correspondance de Lamartine</i>, t. IV, p. 241, éd. in-18.—Le -grand poète n'avait pas attendu cette circonstance pour témoigner -son admiration à Rachel. Dès 1839, il avait entrepris pour elle sa -tragédie de <i>Toussaint-Louverture</i>. Il écrivait, le 20 septembre de -cette année, à M<sup>me</sup> de Girardin: «Je vais me remettre aussi à ma -tragédie interrompue au 3<sup>e</sup> acte, et j'espère la terminer avant Paris. -Mais voilà M<sup>lle</sup> Rachel condamnée au silence quand je veux la faire -parler.» <i>Corresp. de Lamartine</i>, t. IV, p. 28.</p> - -<p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242" class="label">[242]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243" class="label">[243]</a> <i>Corresp. de Lamartine</i>; extrait d'une lettre du 18 novembre -1847.—On sait pourtant que Sainte-Beuve ne goûtait pas beaucoup -<i>Cléopâtre</i>. Un an avant la représentation de cette pièce, M<sup>me</sup> d'Arbouville, -devançant le jugement sévère du critique et se fiant aux -on-dit, lui écrivait:</p> - -<p>«... Je viens de relire sur mon banc solitaire la <i>Cléopâtre</i> de -Shakespeare pour me convaincre que ce n'est pas là que M<sup>me</sup> de Girardin -a puisé la fatale idée de faire de Cléopâtre une Messaline. On -y indique à peine qu'elle a aimé César, et encore rien n'en transpire. -Entre César et elle, qui ne se voient qu'après la mort d'Antoine, -tout est d'une convenance et d'une réserve parfaites. C'est seulement -dans un paroxysme d'amour que Cléopâtre, «étant seule», -s'écrie: «Oh! je n'ai jamais aimé César ainsi!» J'aimerais mieux -que le mot n'y fût pas. Mais il y est. Du reste l'amour le plus passionné -remplit seul le rôle de Cléopâtre, ce qui intéresse bien mieux -que toutes les réminiscences de <i>la Tour de Nesle</i> à la façon de -M<sup>me</sup> de Girardin.»</p> - -<p>(<i>Muses romantiques: Madame d'Arbouville, d'après ses lettres -à Sainte-Beuve</i> (1846-1850), par Léon Séché, p. 141) (<i>Mercure de -France</i>, 1909).</p> - -<p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244" class="label">[244]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245" class="label">[245]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246" class="label">[246]</a> Lockroy.</p> - -<p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247" class="label">[247]</a> Senart.</p> - -<p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248" class="label">[248]</a> A Lockroy succéda Sevestre,—sous le titre de «régisseur -général agent de la Société du Théâtre-Français».</p> - -<p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249" class="label">[249]</a> Ferdinand Barrot.</p> - -<p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250" class="label">[250]</a> C'est la première fois que nous entendons parler de ce petit -théâtre. Il est à croire que les événements empêchèrent Delphine de -donner suite à son projet.</p> - -<p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251" class="label">[251]</a> Pendant longtemps ce fut effectivement Crémieux, «mon cher -papa Crémieux», comme elle l'appelait, qui servit de secrétaire à -Rachel et qui lui rédigeait ses lettres. Quand elle était en voyage, -elle lui envoyait les noms et qualités de ceux qui lui faisaient des -politesses et à qui elle était obligée de répondre, ne fût-ce que pour -décliner leurs invitations, et Crémieux lui adressait de petits billets, -voire de longues lettres, qu'elle n'avait qu'à copier et à mettre à la -poste. Elle ne faisait d'exceptions que pour ses amis intimes à qui -elle écrivait sans brouillon, dans le style émaillé de fautes d'orthographe -qui était le sien. «S. M. la reine, mandait-elle de Londres à -Crémieux, au mois de mai 1841, a exprimé à lady Normanby le -désir d'avoir ma signature dans son petit album: j'en ai fait part à -quelques personnes des mieux posées; elles m'ont conseillée d'écrire -une petite lettre à Sa Majesté le lendemain de la soirée de Windsor. -Mon cher monsieur Crémieux, vous voyez que, malgré les grands -progrès que je fais dans le style, il me faudra cette fois encore avoir -recours à vos complaisances éternelles.»—«A qui ai-je à écrire? -lui mandait-elle encore. Cherchons. Vous me parlez de Cavé: j'y -ai pensé, et, comme il connaît mon style, je lui ai envoyé sans -crainte; il m'a répondu une petite lettre charmante. Un petit billet -à ce brave Milbert, qui m'a écrit deux fois et à qui je n'ai pas -répondu... Dites un mot aimable à ce brave vieillard comte de -Cherval... M. Defresne m'a écrit aussi deux ou trois fois; faut-il lui -écrire? Voyez: c'est vous que cela regarde puisque c'est vous qui -écrivez, mon aimable et bon secrétaire.» (Voir à ce sujet les <i>Autographes -de la collection Crémieux</i>, pp. 178 et 184.)—Mais il vint -un jour—c'était en 1841—où le «cher papa Crémieux», ferma -sa porte à Rachel. J'ai raconté dans quelles circonstances au t. II -de mon livre sur <i>Alfred de Musset</i>, et tout récemment M<sup>lle</sup> Thomson, -confirmant mes renseignements, a publié la lettre par laquelle -M<sup>me</sup> Crémieux signifia son congé à la tragédienne. (Cf. <i>la Vie -sentimentale de Rachel</i>, p. 77.) Ce n'est qu'en 1848 que Rachel parvint -à franchir le seuil du grand avocat, encore M<sup>me</sup> Crémieux lui -tint-elle rigueur jusqu'en 1854.</p> - -<p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252" class="label">[252]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253" class="label">[253]</a> S'il faut en croire M. Frédéric Loliée (<i>la Comédie-Française</i>, -p. 254), c'est elle-même qui aurait désigné Arsène Houssaye à l'Elysée -et qui l'aurait emporté sur Mazères, dont la candidature était -appuyée par M. de Rémusat.</p> - -<p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254" class="label">[254]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255" class="label">[255]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256" class="label">[256]</a> Voir le chap. III de ce livre, p. 1810. Après le coup d'Etat, Victor -Hugo habitait à Bruxelles, place de l'Hôtel-de-Ville.</p> - -<p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257" class="label">[257]</a> Voir la lettre de Rachel à Ponsard publiée par M. Jules Claretie -dans <i>le Temps</i> du 30 avril 1909.</p> - -<p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258" class="label">[258]</a> Voir <i>le Temps</i> du 30 avril 1909.</p> - -<p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259" class="label">[259]</a> La salle à manger de l'hôtel de la rue de Chaillot donnait sur -une petite pelouse au centre de laquelle s'élevait une fontaine, formée -du groupe des Grâces de Germain Pilon.</p> - -<p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260" class="label">[260]</a> Extrait d'une lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261" class="label">[261]</a> Il ne faut pas oublier que <i>les Mystères de Paris</i> avaient paru -en feuilleton dans <i>le Journal des Débats</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262" class="label">[262]</a> <i>Corresp.</i>, t. IV.</p> - -<p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263" class="label">[263]</a> <i>La Presse</i> du 2 mars 1848.</p> - -<p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264" class="label">[264]</a> La mort de Sophie Gay (5 mars 1852).</p> - -<p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265" class="label">[265]</a> M<sup>me</sup> O'Donnell, morte le 10 août 1841.</p> - -<p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266" class="label">[266]</a> Eugène Sue était un fervent admirateur de Lamartine. Il était -entré en relations avec lui, dès 1830, à la suite d'un article qu'il avait -consacré dans <i>la Mode</i> de Girardin aux <i>Harmonies poétiques et -religieuses</i> et qui finissait ainsi: «Maintenant qu'il est bien avéré -que M. de Lamartine n'est pas un jésuite, il ne nous reste qu'un -fait à constater, c'est l'immense succès des <i>Harmonies poétiques et -religieuses</i>.» Quand Lamartine partit pour l'Orient, Eugène Sue -eut l'idée de l'accompagner, mais il se récusa au dernier moment. -Quelques années après, durant un séjour qu'il fit à Saint-Point, -Lamartine lui lut des fragments de <i>Jocelyn</i>. (Cf. <i>la Correspondance -de Lamartine</i>.)</p> - -<p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267" class="label">[267]</a> Dain (Charles), né à la Guadeloupe le 29 août 1812, mort à -Bordeaux le 22 février 1871. Avocat à Paris, il entra dans le petit -groupe des Phalanstériens et publia, dans <i>la Démocratie pacifique</i>, -des articles sur l'esclavage qui eurent un grand retentissement dans -son pays. Elu député de la Guadeloupe à l'Assemblée nationale de -1848, il ne fut cependant pas réélu à la Législative, mais, le 10 mai -1850, le département de Saône-et-Loire, qui l'année précédente avait -renié Lamartine, le choisit pour son représentant. Il siégea alors à -l'extrême-gauche. Cela ne l'empêcha pas de se rallier à l'Empereur, -qui le nomma conseiller à la Cour de la Guadeloupe.</p> - -<p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268" class="label">[268]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269" class="label">[269]</a> <i>Marguerite ou deux amours</i>, roman paru en 1853.</p> - -<p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270" class="label">[270]</a> Genève, Laffer et C<sup>ie</sup>, 1853.</p> - -<p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271" class="label">[271]</a> Cadot, éditeur, 4 vol., 1853.</p> - -<p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272" class="label">[272]</a> Cette lettre finissait ainsi:</p> - -<p class="blockquote">«Ma sœur m'a appris, et j'en suis ravi, que vous allez publier en -volumes vos anciens feuilletons—ne m'oubliez pas, lors de l'apparition -du livre—j'y compte pour mes longues soirées d'hiver—je -retrouverai là tant et tant de souvenirs!... Je reverrai ainsi le monde -que vous peigniez avec tant de grâce, de finesse et de profondeur, -et où nous nous rencontrions si souvent—de grâce encore, ne -m'oubliez pas, les soirées <i>passées avec vous</i> dans ma solitude me -seront si précieuses!... Adieu, adieu, je suis horriblement triste, -ma sœur part dans deux heures, et ma pauvre petite maison va me -paraître bien grande et bien vide... Mille choses de ma part à Emile. -Si vous avez un moment à perdre, un mot, et vous me rendrez bien -heureux. Encore adieu à tous et bien à vous.» (Lettre inédite).</p> - -<p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273" class="label">[273]</a> A cette époque, en effet, Ponsard était dans le plein de sa -passion pour M<sup>me</sup> de Solms.</p> - -<p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274" class="label">[274]</a> Leur correspondance, qui a été un certain nombre d'années en -la possession de M. Bégis, chez qui je l'ai lue, se trouve aujourd'hui -entre les mains de M. Chéramy.</p> - -<p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275" class="label">[275]</a> <i>Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M. et M<sup>me</sup> Juste Olivier.</i></p> - -<p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276" class="label">[276]</a> Gérant de <i>la Presse</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277" class="label">[277]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278" class="label">[278]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279" class="label">[279]</a> Cette lettre fut publiée dans le feuilleton de <i>la Presse</i> du -1? mars 1828.</p> - -<p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280" class="label">[280]</a> <i>Lettres à Lamartine</i>, p. 259.</p> - -<p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281" class="label">[281]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282" class="label">[282]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283" class="label">[283]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284" class="label">[284]</a> Jeanne-Gabrielle, fille de Solange, née à Guillery le 20 mai -1849.</p> - -<p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285" class="label">[285]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286" class="label">[286]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287" class="label">[287]</a> <i>Le Chapeau d'un horloger</i>, représente au Gymnase le 16 décembre -1854.</p> - -<p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288" class="label">[288]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289" class="label">[289]</a> Allusion aux journées de Juin.—Bethmont faisait partie, -comme ministre de la Justice, du premier cabinet formé le 28 juin -1848 par le général Cavaignac.</p> - -<p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290" class="label">[290]</a> Le petit corps, ramené à Nohant, fut déposé sous le grand if, -auprès des restes d'Aurore de Saxe, grand'mère de George Sand.</p> - -<p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291" class="label">[291]</a> M. Bethmont, qui défendait Clésinger, avait fait appel du jugement -qui confiait à George Sand la garde de sa petite-fille.</p> - -<p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292" class="label">[292]</a> Lettre inédite.</p> - -<p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293" class="label">[293]</a> Elle l'avait vue pour la dernière fois le 21 mai, et, comme si -elle avait eu le pressentiment de sa fin prochaine, Delphine avait -abordé devant elle la question de l'au-delà: «Je ne crois pas, lui -disait-elle, à aucun mystère et à aucun miracle transmis ou expliqués -par les hommes. Tout est mystère et tout est miracle dans le -seul fait de la vie et de la mort. Je ne crois pas à une table tournante -autant qu'on se l'imagine: ce n'est qu'un instrument qui -écrit ce que ma pensée évoque. Je me sens très bien avec Dieu; je -ne crois ni au diable ni à l'enfer. Si je n'ai pas la foi, j'ai l'équivalent: -j'ai la confiance.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Girardin devait penser souvent à la mort, car on a trouvé -dans son album, sous ces dates: <i>mars 1841-juillet 1851</i>, les -réflexions que voici:</p> - -<p>«La mort n'égalise rien: à sa dernière heure, l'homme qui a -lâchement vécu n'est pas l'égal de celui qui a vécu noblement. A -son dernier soupir, l'homme dont l'existence est douce et belle n'est -pas non plus l'égal de celui qui a souffert toujours. Les vertus sont -des titres, les souffrances sont des droits. On ne s'améliore pas en -vain; on ne souffre pas inutilement. Dieu est un maître équitable -qui récompense chacun selon ses œuvres, et surtout selon ses peines. -Heureuse l'âme qui a l'intelligence de ses douleurs; pour elle, les -larmes ont un langage qu'elle comprend, le désespoir a des promesses -qu'elle écoute.</p> - -<p>«Oh! qui de nous ne l'a senti, qu'en nous frappant Dieu s'engage -et qu'il est de certains chagrins, tourments inouïs, insupportables, -horribles, qui le compromettent avec nous pour l'éternité.</p> - -<p>«Non, ceux qui auront toujours ignoré ces affreuses peines ne -seront pas, au jour du jugement dernier, les égaux de ceux qui les -auront connues et dévorées.</p> - -<p class="signature">«D. GAY DE GIRARDIN.»</p> - -<p>(<i>Communiqué par M<sup>me</sup> Léonce Détroyat</i>.)</p> - -<p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294" class="label">[294]</a> <i>L'Esprit de Madame de Girardin</i>, p. 316.</p> - </div> -</div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></p> -<div class="endmatter"> -<p><span class="medium"><i>ACHEVÉ D'IMPRIMER</i></span><br /> -<span class="xs">le seize mai mil neuf cent dix</span><br /> -<span class="xs">par</span><br /> -<span class="large">BLAIS & ROY</span><br /> -<span class="medium">A POITIERS</span><br /> -<span class="xs">pour le</span><br /> -<span class="large">MERCVRE</span><br /> -<span class="xs">DE</span><br /> -<span class="medium">FRANCE</span></p> -</div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Delphine Gay, Mme de Girardin, dans -ses rapports avec Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue, by Leon Séché - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DELPHINE GAY, MME DE GIRARDIN *** - -***** This file should be named 51156-h.htm or 51156-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/5/51156/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/51156-h/images/173.jpg b/old/51156-h/images/173.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 84f5cd4..0000000 --- a/old/51156-h/images/173.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51156-h/images/205.jpg b/old/51156-h/images/205.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index cfe5138..0000000 --- a/old/51156-h/images/205.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51156-h/images/277.jpg b/old/51156-h/images/277.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 76db9f6..0000000 --- a/old/51156-h/images/277.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51156-h/images/293.jpg b/old/51156-h/images/293.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index da99568..0000000 --- a/old/51156-h/images/293.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51156-h/images/cover.jpg b/old/51156-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2fdd955..0000000 --- a/old/51156-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
